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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) + +Author: Auguste Wiesse de Marmont + +Release Date: December 6, 2008 [EBook #27427] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Duchossoy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +MÉMOIRES + +DU MARÉCHAL MARMONT + +DUC DE RAGUSE + +DE 1792 À 1841 + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR + +AVEC + +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT + +CELUI DU DUC DE RAGUSE + +ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE + +DEUXIÈME ÉDITION + +TOME PREMIER + +Illustration + +PARIS +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41 + +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction. + +1857 + +Illustration: MAL DUC DE RAGUSE + + + + +AVIS DE L'ÉDITEUR + + +Les _Mémoires du duc de Raguse_ ont été légués par le maréchal à des +mains dévouées, avec la solennelle injonction qu'ils fussent livrés à +l'impression tels qu'il les avait dictés. Les mandataires du maréchal +ont voulu remplir son dernier voeu, et ses recommandations formelles ont +été suivies par eux avec un religieux respect. Dans le fond comme dans +la forme, ce livre est resté tel que l'illustre auteur le destinait à +la publicité, sans corrections posthumes comme sans additions +indiscrètes. + +C'est en 1828 que le duc de Raguse songea à mettre en ordre ses notes +et ses souvenirs, et entreprit la rédaction de ces _Mémoires_, qu'il a +continués jusqu'à son dernier jour. + +Il a jugé avec une liberté digne, avec son impartialité propre et à sa +façon, les événements et les hommes de son temps. + +«J'ai l'intention, dit-il, d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, +ce que j'ai été à même de savoir mieux qu'un autre, et je ne dépasserai +pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.» (Tome +Ier, page 380.) + +En lisant ces volumes, longtemps médités dans le calme de la retraite, +ceux qui ont connu cet homme remarquable croiront encore l'entendre +parler. + +Chaque volume est accompagné de fragments de correspondance et des +pièces justificatives, témoignages officiels à l'appui de cette +histoire intime, immense, qui se déroule depuis le commencement de la +Révolution jusqu'à nos jours. + + * * * * * + +L'exemplaire ci-joint de mes _Mémoires_ est la copie d'un autre +exemplaire appuyé des pièces justificatives originales et déposé dans +la chancellerie du château de Malaczka, en Hongrie, appartenant au +prince de Palffy. Un reçu du prince reconnaît le dépôt fait entre ses +mains, et renferme le pouvoir de le remettre à la personne qui lui +remettra son reçu. + +Ce reçu est confié en des mains sûres, et sera remis, à ma mort, à la +personne qui doit entrer, à cette époque, en possession de mes +_Mémoires_, les publier sans y apporter aucun changement, même sous le +prétexte de correction de style, et ne souffrir ni augmentation dans le +texte, ni diminution, ni suppression quelconque. + +Comme le dépôt fait à Malaczka date de dix ans, et que l'exemplaire +ci-joint ne m'a jamais quitté, il diffère du premier dans les +augmentations que j'y ai faites et celles que je pourrais y ajouter +encore, et dans les corrections que j'ai pu croire nécessaires. C'est +donc la rédaction de l'exemplaire ci-joint qui doit servir de règle +invariable pour le texte. + +LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE. + +Venise, le 25 novembre 1851. + + + + +MÉMOIRES + +DU MARÉCHAL + +DUC DE RAGUSE + + +LIVRE PREMIER + +1774-1797 + +SOMMAIRE.--Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières +années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à l'école +D'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.--Admission au 1er +régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de Tournoux.--Premier +Combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à +Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du +Petit-Gibraltar (17 décembre 1793).--Pillage de +Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).--Situation intérieure +de la France.--La terreur.--9 thermidor.--Bonaparte accusé.--Son +opinion sur le 9 thermidor.--Projet d'une expédition maritime contre la +Toscane.--Bonaparte quitte l'armée d'Italie.--Siége de +Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.--Pichegru.--Desaix.--13 +Vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du général +Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des +victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23 +novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de +Bonaparte. + + +Le temps s'écoule rapidement: il y a peu d'années je touchais à la +jeunesse, et déjà je me vois aux portes de la vieillesse [1]. Quinze +ans se sont écoulés dans la force de l'âge et à l'apogée de mes +facultés, dans le repos et dans les réflexions; si l'avenir me réserve +encore quelque occasion de gloire, si quelques circonstances me +permettent de nouveau d'ajouter à mon nom des souvenirs honorables, si +la fortune me réserve un dernier sourire, quelque chose que je fasse +pour en profiter, l'éclat passager dont je serai revêtu aura à peine la +durée de la lumière qui s'éteint. Ma vie est presque écoulée; le long +horizon, autrefois devant moi, s'est tristement raccourci et diminue +chaque jour; celui qui reste derrière devient immense, et bientôt la +seule consolation de mon existence sera de le fixer. C'est encore +quelque chose, à la fin d'une longue carrière, que de pouvoir porter +ses regards sur un grand espace de temps parcouru honorablement, +quelquefois glorieusement, et de rappeler à sa mémoire des faits et des +actions dont la vie a été remplie, ornée et embellie. Je prends la +plume dans ce but; je vais, autant que je le pourrai, réveiller mes +souvenirs et consigner par écrit le récit de tout ce qui m'est arrivé; +si d'autres y jettent les yeux, si la publicité est un jour réservée à +ces _Mémoires_, la postérité saura qu'il exista un homme dont le nom +fut l'objet de vifs débats, qui eut des amis chauds et des ennemis +violents, dont tous les mouvements du coeur eurent pour principe l'amour +de la gloire et de la patrie, et dont les actions ne furent jamais +réglées par l'intérêt, mais toujours par la conscience. + +[1] Ces _Mémoires_ ont été commencés en 1828. + +Mon nom est Viesse; ma famille est ancienne et considérée: elle est +originaire des Pays-Bas et habite la Bourgogne depuis trois siècles. De +tout temps elle s'est vouée au service militaire; dès le commencement +du seizième siècle, sous Louis XIII, un M. Alexis Viesse était officier +dans le régiment de la vieille marine [2]. Ses petits-enfants furent +capitaines dans le régiment de Coislin-cavalerie et dans celui de +Tavanne. Mon trisaïeul, Nicolas Viesse, qui avait servi avec +distinction à la guerre près du grand Condé, reçut de ce prince la +charge de prévôt des bailliages du nord de la Bourgogne. Cette partie +de la province était dévastée par des nuées de brigands; en peu de +temps, par son activité, son courage et son intelligence, M. Viesse les +détruisit. Le grand Condé, à cette occasion, lui dit qu'il était digne +et capable de commander une armée. Un de mes grands-oncles, Richard +Viesse de Marmont, enseigne au régiment de Poitou, âgé seulement de +quinze ans, périt, en 1713, au siége de Fribourg, d'une manière +héroïque. Un coup de canon lui enleva le bras droit, et, du bras gauche, +il releva le drapeau tombé. Mon père, capitaine au régiment de +Hainault, eut, à vingt-huit ans, la croix de Saint-Louis, pour avoir, +avec cent hommes de bonne volonté, gardé la mine pendant toute la durée +du siége de Port-Mahon. Pour remplir cette tâche, il fallait être placé +sur la mine ennemie et se dévouer à des chances terribles, et cela +pendant quinze jours. Ce genre de courage de tous les moments, au +milieu de grands dangers, est peut-être un des plus difficiles à +rencontrer. + +[2] Le régiment de la vieille marine fut formé, par le cardinal de +Richelieu, des restes des compagnies franches, en 1627 et 1635. +(_Note de l'Éditeur_.) + +Ainsi ma famille me présentait des exemples à suivre, et, si la passion +de la gloire et l'amour de la guerre ont rempli mon coeur pendant toute +ma vie, et d'une manière presque exclusive, je n'étais pas le premier +de mon sang qui eût éprouvé ces sentiments. + +Je suis né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774. Mon père, retiré +du service depuis la paix de 1763, s'occupa d'une manière particulière +de mon éducation; jamais père n'a donné à son fils des soins plus +éclairés et plus assidus. J'ai été, j'en ai la conviction, depuis ma +naissance, le grand intérêt de sa vie. J'éprouve le besoin de proclamer +tout ce que je lui dois et de reconnaître que, si j'ai possédé quelques +qualités, quelques vertus, c'est lui qui les a fait naître et en a +préparé le développement. De mon côté, j'ose le croire, j'ai payé en +partie ses soins par ma reconnaissance et par des succès dont il a pu +jouir pendant les dernières années de sa vie. + +Mon père avait servi avec valeur et distinction; il aimait son métier +avec ardeur; mais, à cette époque, les faveurs étaient réservées aux +gens de la cour, tout ce qui n'appartenait pas à cette classe favorisée +n'avait qu'un avenir fort limité. Cette situation lui donna du dégoût, +et, son régiment ayant été réformé à la paix, il quitta le service: il +avait fait les campagnes de Flandre sous le maréchal de Saxe, et +rejoint son armée après la bataille de Fontenoy. Le marquis de Sennevoy, +colonel du régiment de Boulonnois et son compatriote, lui proposa la +lieutenance-colonelle de son régiment; mais son parti était pris, et il +refusa. Possédant la terre de Sainte-Colombe, près Châtillon-sur-Seine, +appartenant à sa famille depuis 1666, et nommé, par M. le prince de +Condé, capitaine de ses chasses dans ses terres du voisinage, il put +librement et exclusivement se livrer à une passion qui, chez lui, +dépassait toutes les autres, l'amour de la chasse. Il avait cependant +un esprit très-remarquable, beaucoup d'instruction, beaucoup +d'élévation dans le caractère, d'activité et d'ardeur dans les +passions. Imbu des idées nouvelles, le parti pris de la philosophie du +dix-huitième siècle avait germé dans son esprit; homme de bien, il +avait un véritable amour de la patrie. En 1769, à l'âge de trente-neuf +ans, il se décida à se marier, et il épousa, à Paris, une fille de +finance assez riche, mademoiselle Chappron, d'une grande beauté, fort +vertueuse, de beaucoup de sens, mais d'un esprit peu étendu. Mon père +en eut deux enfants, une fille qui mourut à douze ans, et moi, qui +étais né trois ans après elle. + +Mon père avait un frère, abbé commendataire, et une soeur sans enfants; +ainsi je me trouvai l'enfant unique de toute la famille. + +Depuis le jour de ma naissance jusqu'à quinze ans, mon père ne m'a pas +perdu de vue un seul jour. Il s'appliqua à deux choses: à me donner une +forte constitution et à éveiller mon ambition, non pas cette ambition +soutenue par l'intrigue, mais cette ambition qui repose sur une base +plus noble et consiste à mériter avant d'obtenir. + +Combien de fois il m'a répété: «Il vaut mieux mériter sans obtenir +qu'obtenir sans mériter.» Et il ajoutait: «Avec une volonté constante +et forte, et quand on mérite, on finit toujours par obtenir.» Je me +suis rappelé cet axiome dans toute ma carrière; j'ai beaucoup obtenu, +mais le ciel m'est témoin que jamais je n'ai négligé les occasions qui +pouvaient m'amener à mériter. + +Cet amour de la gloire, dont je me sens encore la chaleur et la +puissance comme dans ma jeunesse, aujourd'hui que je vais atteindre +cinquante-cinq ans, après avoir fait vingt campagnes de guerre, vu tant +de changements, tant de bouleversements, pu reconnaître le néant des +grandeurs humaines; cet amour de la gloire était bien dans mon essence, +car il s'est développé, pour ainsi dire, à ma naissance: je n'avais que +trois ans, lorsque le récit d'une action d'éclat, dont les +circonstances sont encore présentes à ma mémoire, fit naître en moi les +émotions qui caractérisent l'enthousiasme. + +Mon père, ainsi que je l'ai dit, s'occupa d'abord de me former un bon +tempérament; aussi me fit-il suivre la meilleure hygiène: il résolut de +me faire élever sous ses yeux, me donna un précepteur, et fit aussi +concourir à me former l'éducation publique, en me faisant suivre, comme +externe, mes études au collége de Châtillon. Dès l'âge de neuf ans, il +me soumit progressivement aux exercices les plus violents, et, à dater +de cette époque jusqu'à mon départ de la maison paternelle, je ne crois +pas qu'un seul jour se soit écoulé sans avoir été à la chasse, depuis +deux heures de l'après-midi jusqu'au soir; à douze ans je montais à +cheval. Ces soins et ce système m'ont donné la plus forte constitution +pour supporter de grandes fatigues et de grandes privations. Les +souffrances qui anéantissaient les autres dans nos longues guerres +étaient un jeu pour moi, et, aux blessures près, à mon âge, je suis +encore à savoir ce que c'est qu'une maladie. + +Mon père se rappelait les obstacles qu'il avait éprouvés dans sa +carrière, qui l'avaient décidé à la quitter à trente-quatre ans, malgré +son goût pour elle: aussi désirait-il m'en voir prendre une autre, qui +lui paraissait plus en rapport avec ma position sociale et me promettre +plus d'avantages, celle de l'administration. Il fallait entrer d'abord +au parlement de Paris, pour ensuite être maître des requêtes et +intendant: avec des talents et du bonheur, elle menait au ministère. Un +instinct dont rien ne peut donner l'idée, une passion qui ne s'est pas +démentie un seul jour, m'avait fait envisager avec effroi le projet de +mon père. Je me sentais fait pour la guerre, pour ce métier qui se +compose de sacrifices, nous grandit à nos propres yeux, et dont le prix +et la récompense sont dans l'opinion, dans les éloges et les respects. + +Je devinais les émotions sublimes qu'il cause, en nous donnant la +conscience de notre importance propre et du mérite de nos actions. + +J'aimais la guerre avant de l'avoir faite, presque autant que je l'ai +aimée depuis que je lui ai consacré ma vie. Cette crainte d'être obligé +de prendre une autre carrière m'avait donné contre celle qui m'était +proposée une prévention et un éloignement dont les effets s'étendaient +aux individus qui la suivaient. Les réflexions de l'âge ont seules pu +les détruire. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que, si les +nations ont besoin d'être défendues, elles ont besoin aussi de voir la +paix régner entre les citoyens, et qu'un magistrat sage, intègre, +éclairé et laborieux, est l'honneur de son pays, le bienfaiteur de ses +concitoyens, tout aussi bien que l'homme de guerre dont le sang et la +vie sont consacrés à les défendre. + +J'étais, au surplus, soutenu dans mes désirs par presque toute ma +famille, mon père excepté. Ma mère, quoiqu'elle eût beaucoup de +tendresse pour moi, désirait me voir militaire; mon oncle et ma tante +formaient le même voeu: mon père céda et consentit à nos désirs, à la +condition que je servirais dans l'artillerie. Il avait deux raisons +pour agir ainsi: ce service offrait une carrière certaine, puisque +l'avancement s'y faisait suivant l'ordre du tableau, et, dans le cas où +je le quitterais, si l'état-major ou toute autre combinaison m'offrait +plus de chances de fortune, j'avais toujours par devers moi les +connaissances premières exigées pour l'admission dans ce service, +avantage dont on trouve l'application dans tout le cours de sa vie. Je +souscrivis sans peine à la condition qu'on m'avait faite, et, aussitôt +le moment venu, je me livrai aux études exigées avec une grande ardeur. + +À l'époque dont je parle, l'usage ne faisait pas entrer nécessairement +dans l'éducation l'étude des langues étrangères, et le séjour de +Châtillon aurait d'ailleurs offert peu de ressources pour s'y livrer; +aussi ne m'en a-t-on enseigné aucune: souvent, dans ma carrière, je +l'ai regretté et j'ai reconnu l'influence que peut avoir sur la fortune +d'un jeune officier la connaissance des langues vivantes. Cette +connaissance est aussi une source de jouissances pour lui. Cette +omission est le seul reproche que j'aie à faire à mon père pour mon +éducation. Mes études se bornèrent donc, suivant l'usage, au latin, +dans lequel je n'ai jamais été très-fort, et à l'étude des +mathématiques et des sciences exactes, pour lesquelles j'ai eu toujours +beaucoup de facilité et un goût prononcé; au dessin et à la musique, +dans laquelle j'ai réussi médiocrement, quoique j'aie fait gémir +péniblement un violon pendant plusieurs années. + +J'ai trouvé toujours un grand plaisir à lire, aussi ai-je de très-bonne +heure assez bien su l'histoire; il m'arrivait souvent de consacrer mes +récréations à l'étude d'ouvrages sérieux: il y en a un que j'ai lu +très-souvent, très-jeune encore, et qui a failli déranger ma raison, +l'_Histoire de Charles XII_, par Voltaire. Je m'étais identifié avec +mon héros, je me croyais lui-même et je l'imitais dans tout ce que je +faisais; j'avais obtenu, à force de prières, comme récompense, un habit, +des bottes, une épée, un baudrier dans la forme de ceux qu'il portait, +et, ainsi armé et monté sur mon petit cheval, je me croyais un héros +invincible: j'avais alors treize ans. + +Ma grand'mère maternelle, madame Chappron, était veuve depuis longues +années; elle jouissait d'une assez belle fortune et se remaria; elle +épousa M. le comte de Méhégan, frère de l'abbé de Méhégan, connu comme +auteur. Il était maréchal de camp, et sa famille, irlandaise d'origine, +avait accompagné en France le roi Jacques. C'était un brave soldat, +ayant fait avec quelque distinction la guerre de Sept-Ans. Comme je +n'avais pas encore les connaissances nécessaires pour entrer dans +l'artillerie, que d'ailleurs il ne devait pas y avoir d'examen avant +plusieurs années, il me fit donner le brevet de sous-lieutenant dans un +corps de milice, le bataillon de garnison de Chartres, compagnie de +Coquille, manière d'avoir des droits plus anciens pour la croix de +Saint-Louis et les récompenses militaires. Ce brevet ne me donnait +aucun devoir à remplir, mais le droit de porter un uniforme, et +j'éprouvai un grand bonheur lorsque, à quinze ans, au commencement de +1789, je le mis pour la première fois: les premières sensations sont +vives, et jamais elles ne s'effacent de la mémoire. + +Je partis bientôt pour Dijon, où mon père m'envoya pour achever mon +éducation, et, malgré mon uniforme, mes épaulettes et mon épée, je fus +mis en pension, avec cinq ou six jeunes gens, chez un bon chanoine de +Saint-Jean, appelé l'abbé Rousselot, brave et galant homme; il avait +pour soeur une vieille fille, digne personne dont la tendresse pour moi +était celle d'une mère. J'achevai mes humanités au collége, sous M. +l'abbé Volfius, homme d'un esprit très-étendu et depuis évêque +constitutionnel. Cet abbé m'a fait des prédictions extraordinaires de +fortune; elles se sont en grande partie réalisées, et il avait la plus +haute idée de mon avenir. + +M. Renaud, professeur de mathématiques distingué, me donna ses soins, +et bientôt j'acquis l'instruction nécessaire pour me présenter à +l'examen de l'artillerie; il eut lieu enfin dans les premiers jours de +janvier 1792. C'est pendant mon séjour à Dijon que je vis pour la +première fois l'homme extraordinaire dont l'existence a pesé sur +l'Europe et sur le monde d'une manière si prodigieuse, ce météore +brillant qui, après avoir paru avec tant d'éclat, devait laisser après +lui tant de confusion, d'incertitude et d'obscurité. Bonaparte servait +alors dans le régiment d'artillerie de la Fère, en garnison à Auxonne; +un cousin germain à moi, le chevalier Lelieur de Ville-sur-Arce, son +ami intime à l'école militaire de Brienne et à celle de Paris, était +entré dans le même régiment; j'étais aussi destiné à y servir, et +Ville-sur-Arce, qui devait y être mon mentor, venait quelquefois me +voir et me recommander à mes professeurs; souvent il était accompagné +par son ami. Ces souvenirs sont les plus anciens qui se rattachent à +Napoléon. + +Les connaissances exigées alors pour entrer dans l'artillerie étaient +très-inférieures à celles qui aujourd'hui sont nécessaires; mais elles +étaient très-supérieures à celles de nos devanciers: nous avions une +sorte de dédain pour eux, comme sans doute les jeunes gens d'à présent +en ont pour les hommes de mon époque: ainsi va le monde! tant il est +vrai qu'il n'y a rien d'absolu ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre +moral; tout est relatif. Toutefois les difficultés du concours auquel +je devais participer venaient du nombre des concurrents: il était +très-considérable, parce que depuis plus de trois ans il n'y avait pas +eu d'examen; plus de quatre cents jeunes gens, choisis parmi les plus +instruits de toutes les écoles de France, venaient se disputer +quarante-deux places. Pour avoir plus de chances de réussir, je fus, en +1791, à Metz, afin de recevoir les soins des professeurs attachés à +l'artillerie. Mon père se chargea de me conduire lui-même dans cette +grande ville de guerre; il me présenta aux généraux et aux autorités +militaires. Afin de continuer la sévérité de mon éducation et de ne pas +déroger à ses principes, il me fit courir à franc étrier devant sa +voiture depuis Châtillon jusqu'à Metz. La vue de cette garnison et de +ses troupes, le grand mouvement qui y régnait, ce spectacle nouveau +pour moi, m'enflammèrent à un point difficile à exprimer, et je sentis +dès lors que l'emploi de mes facultés dans le noble métier que +j'embrassais, et les émotions qu'il fait naître, composeraient, pour +ainsi dire, l'histoire de toute ma vie. + +À cette époque eut lieu la translation de l'école de Metz à Châlons, et +la création d'une grande école d'application. Je subis mon examen dans +cette dernière ville. Le célèbre Laplace, alors examinateur de +l'artillerie, avait un aspect grave: sa figure triste et sévère, son +habit noir, ses manchettes d'effilé, son garde-vue, rendu nécessaire +par l'état de ses yeux, lui donnaient l'air le plus imposant. Si l'on +pense à l'importance de la circonstance d'où dépend l'avenir d'un jeune +homme, à la solennité de l'assemblée, on comprendra facilement +l'inquiétude et la profonde émotion qui accompagnent celui qui approche +du tableau. Je l'éprouvai d'une manière extraordinaire: c'était la +première fois de ma vie où un intérêt tout-puissant agissait sur moi. +Dans le cours de ma carrière j'ai été mis à de bien autres épreuves, et +jamais mes facultés n'en ont été altérées; au contraire, les dangers ou +l'importance des choses leur ont plus habituellement donné un plus haut +degré d'énergie. Dans cette première circonstance il en fut autrement: +ma tête s'égara, et je ne pus pas dire mon nom à M. Laplace quand il me +le demanda. + +Il fut frappé de ma prodigieuse émotion, me calma, me dit qu'il +cherchait des jeunes gens instruits et non ignorants, m'engagea à me +remettre, et je fis un bon examen. Jamais il ne l'a oublié, il me l'a +rappelé souvent depuis, et moi j'en ai conservé beaucoup de +reconnaissance. Ce fait prouve combien il est important, dans l'intérêt +de la jeunesse, que ceux qui sont chargés de fixer ses destinées soient +sans préventions, doux et patients. + +Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de +droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon +examen à ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission, +un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible à comprimer; +aussi, quoiqu'il fût nuit et qu'il fît froid, je courus toutes les rues +de Châlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas +trompée, et je fus admis le vingtième de la promotion. Plusieurs +individus de cette promotion ont acquis divers degrés et différentes +natures de célébrité: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces +_Mémoires_. Mais dès ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy, +dont l'éloquence a eu tant d'éclat, dont les services militaires ont +été si brillants, et qui serait parvenu à tout, s'il eût eu moins de +mobilité dans l'esprit et moins de disposition à la contradiction; +quoiqu'il fût rempli d'ambition, il était souvent plus sensible aux +honneurs de l'opposition qu'aux intérêts de sa fortune. Bon par nature +et quelquefois mauvais par légèreté ou par faiblesse; le temps l'avait +bien modifié. Si le régime impérial eût duré, il aurait rapidement +réparé le temps perdu: apprécié enfin par Napoléon, il s'était tout à +fait donné à lui. Sans une mort prématurée, il serait aujourd'hui en +situation de jouer en France un très-grand rôle. + +Un autre compagnon de cette époque, auquel une étroite amitié +m'attachait, était Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup +de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal, +d'un caractère droit, d'un esprit juste, il a été au comble de la +faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal à +personne; il possédait un de ces caractères que, dans l'intérêt des +souverains, on devrait toujours souhaiter à ceux qui les approchent. Je +pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont +été revêtus cependant de quelque éclat; mais je le ferai en temps et +lieu, quand le cours de mes récits les rappellera à mes souvenirs. + +Me voilà donc élève sous-lieutenant d'artillerie à dix-sept ans et demi, +plein d'ardeur, d'espérance et d'amour de mon métier. Il faut +maintenant dire dans quelle religion politique j'avais été élevé, et +quels étaient les sentiments qui m'avaient été inculqués presque en +naissant, et pendant toute mon éducation. + +Mon père, avec un esprit très-remarquable, une instruction fort étendue, +avait adopté, comme je l'ai déjà dit, les idées nouvelles; l'objet de +son admiration était M. Necker. C'est dans le _Compte-Rendu_ de cet +homme tristement célèbre, premier ouvrage de cette nature, première +publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement +sur ses intérêts, que j'ai appris à lire: aussi mon père avait-il été +très-favorable à la Révolution. Lors des assemblées de bailliages pour +élire les députés aux états généraux, il fit choisir, pour la noblesse +du bailliage de Châtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions +s'accordaient avec les siennes, de préférence au marquis d'Argenteuil, +notre voisin de campagne, animé de sentiments opposés: mon père était, +dans la rigueur du mot, ce que l'on a appelé depuis un patriote de 89, +un homme voulant la monarchie, un gouvernement régulier, ouvrant une +carrière sans bornes à tout le monde, réprimant les écarts scandaleux +de la cour, rétablissant l'ordre dans l'administration et rendant à la +France sa puissance et sa considération; tels étaient ses voeux, ses +souhaits, ses espérances; il m'en entretenait souvent, et ces principes, +dont l'action n'a jamais cessé d'agir sur moi, étaient tous dans les +intérêts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand +le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la +joie qu'il en éprouvait. Ces principes, je les ai adoptés de confiance +dans mon premier âge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont été la règle +de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est +présenté en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien +des apparences différentes, et j'ai cherché loyalement, et à part de +tout intérêt personnel, à découvrir où il se trouvait pour m'y attacher; +peut-être quelquefois me suis-je trompé, mais certes jamais mes +intentions et mes désirs n'ont été équivoques. Dans tout le cours de ma +vie j'ai sacrifié, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon +intérêt et mon existence à la gloire et à l'honneur de la France. + +Mon éducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et +de la patrie, et mon coeur me disait qu'il était un autre genre de +succès auquel j'étais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un +cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premières années. +Peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les +voeux dont mon jeune coeur était rempli: trois couronnes entrelacées, +une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: _Je +veux les mériter_, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit +que j'entrai à l'école de Châlons. + +L'école des élèves était composée de quarante-deux jeunes gens, en +général fort distingués, et commandée par un homme respectable, M. le +comte d'Agoût, colonel, M. le comte Tardy de Montravel, +lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions +dans les chefs et dans les élèves, quant aux opinions politiques. M. +d'Agoût, d'un caractère modéré, n'était pas favorable à l'émigration, +mais très-opposé à ce que la Révolution avait de blâmable. M. de Tardy +nous quitta bientôt pour aller joindre les princes. Les élèves se +divisèrent en trois catégories: un certain nombre, fort ennemi de la +Révolution, se disposait à émigrer; la majorité était royaliste +constitutionnelle, et j'appartenais à cette nuance d'opinion; enfin il +y avait cinq jacobins affiliés au club et professant les opinions les +plus exagérées; du nombre de ces individus était Demarçai, que ses +médiocres et ennuyeux discours ont rendu plus célèbre que ses batailles. + +La ville de Châlons était alors fort bien habitée. Élevé dans +l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le goût, je fus admis dans +les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom +ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie, +avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première +jeunesse un esprit extrêmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle +promptement une fort grande passion: c'était la première que mon coeur +ressentait. + +Ces amours eurent beaucoup d'éclat. La rigueur des parents et les +folies qu'elle inspira à de jeunes gens bien épris contribuèrent à les +rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le récit plus tard +leur donna une célébrité extraordinaire; le souvenir en existe encore +chez quelques gens âgés de cette ville. + +Ma belle dame détestait la Révolution, et ses excès me faisaient +horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou +cette influence ne m'ait précipité dans les chances hasardeuses et +incertaines de l'émigration. Souvent les principes de patrie et de +liberté, devenus comme ma religion, ont été alors combattus dans mon +esprit par l'horreur que m'inspiraient l'état de la France et +l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un +sentiment difficile à définir, et dont j'ai retrouvé la trace, et en +quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de +dévouement avec un caractère presque religieux; un respect inné, comme +dû à un être d'un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie +et une puissance que rien n'avait altéré dans les coeurs droits et purs. +Des gens âgés, autrefois témoins de la faiblesse des rois et de la +corruption de leurs entours, avaient peut-être perdu beaucoup de cette +religion de la royauté; mais elle existait encore dans la masse de la +nation, et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez +grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de +ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une éducation qui +transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Français, +cet amour devenait une espèce de culte. Aussi je me rappelle encore +avec une sensation vive l'indignation profonde que j'éprouvai en lisant +le détail de cette horrible journée du 20 juin 1792, où le pauvre Louis +XVI fut insulté et avili dans son propre palais par une multitude +grossière et abjecte. Si ma mémoire me sert bien, les journaux du temps +racontèrent l'action d'un jeune homme qui, entraîné par les élans d'un +noble dévouement, se précipita devant le roi pour le couvrir de son +corps, le défendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive +impression; j'aurais voulu en être l'auteur, la mort eût-elle dû en +être le prix; et, à cette occasion, j'écrivis à ma mère une lettre dont +elle fut très-touchée. + +Les événements se pressaient, les besoins des armées se faisaient +sentir, et on ordonna l'examen de sortie des élèves pour les envoyer +dans les régiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quittés +pour émigrer: de ce nombre était Duroc, qui fit le siége de Thionville +à l'armée des princes. À la fin de juillet et au commencement d'août, +l'examen de sortie eut lieu. + +Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 août. À cette époque, +tout était confusion, tout était vengeance. Le peuple de Châlons, +quoique d'une nature tranquille, échauffé par quelques intrigants, et +probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur +vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des élèves, +l'accusant d'être aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un +jour je courus risque d'être victime de cette disposition des esprits. +Par suite d'un mouvement populaire, je faillis être mis à la lanterne. +Je tirai l'épée; plusieurs de mes camarades se joignirent à moi, et +nous fîmes ainsi notre retraite, toujours en défense, sur le quartier. + +M. d'Agoût, pour notre sûreté, nous y consigna et envoya un courrier à +Paris pour prévenir le gouvernement de ce qui s'était passé. Son retour +nous apporta des congés, moyen bien choisi pour nous disperser en +attendant le moment où nous aurions une destination définitive. + +Tous mes camarades en profitèrent; mais moi, subjugué par la passion +qui me dominait, je refusai de quitter Châlons. Des devoirs positifs +m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empêcher de profiter +du bonheur dont il m'était permis de jouir. Mon séjour à Châlons était +cependant fort périlleux; mon père en fut instruit, et arriva en toute +hâte pour me chercher. Je me refusai à partir; je lui en dis les motifs +en lui déclarant que la guerre seule pouvait m'enlever à _celle_ que +j'adorais, et que, jusqu'à présent, aucune raison de cette nature ne +m'imposait l'obligation de la quitter. Mon père avait une grande +connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec +succès une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de +compatir à mes douleurs et de croire aux qualités supérieures de la +femme qui, dans mon esprit, était la première de son sexe. Il ne doutait +pas, me disait-il, que, si elle était digne de mon amour, comme il le +supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnât de +m'éloigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir à me faire +éviter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en +rapporter à elle. Ce raisonnement spécieux, ma croyance qu'elle ne se +résoudrait pas à me donner un pareil conseil, enfin la déférence que je +devais à mon père, me décidèrent à accepter sa proposition. Peu après, +dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrivée de mon père, +de ses désirs, de mes refus et de la promesse faite. Après beaucoup de +larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir. + +J'étais le lendemain avec mon père à l'auberge du Palais-Royal, au +moment de me mettre en route, occupé à quelques préparatifs auprès de +la voiture; une femme entra précipitamment; c'était elle, dans un +étrange état d'égarement. Sortie de son logis en échappant à la +surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les conséquences +de sa démarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de +mon père dans la cour de l'auberge, en présence de vingt personnes, en +s'écriant: «Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas!» Je fus +atterré d'une si grande imprudence; mon père la conjura de se retirer +en lui répétant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus +mort que vif, et nous partîmes immédiatement pour Luxeuil, où ma mère +se trouvait pour sa santé. + +J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mélancolie +s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mère, les sages +conseils de mon père, me rendirent à moi-même. Bientôt l'ordre de +rejoindre le premier régiment d'artillerie, dont l'état-major était à +Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de là +je fus envoyé à Montmédy pour servir dans la compagnie d'artillerie de +M. de Méras, qui y tenait garnison. + +Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conservé le +goût et l'habitude de l'étude; mais, à mon arrivée, dépourvu de mes +livres, j'allai par désoeuvrement au café pendant une partie de mes +journées, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers +aimables et bons compagnons, des officiers du 55e régiment d'infanterie, +dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais été élevé dans +l'horreur des jeux de hasard; mon père, ayant beaucoup joué dans sa vie, +avait cherché à me prémunir contre les dangers de cette passion, et je +résistai d'abord aux premières sollicitations; mais l'ennui l'emporta +sur mes résolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai +cinquante louis: c'était précisément une somme égale à celle que je +possédais, et je pris goût à ce métier. Pendant huit jours ma fortune +se soutint; mais, après ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon +gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leçon me profita: je +me promis de ne plus jouer; et, malgré les occasions et les +sollicitations souvent renouvelées, j'ai été bien des années fidèle à +ma résolution. Cependant le goût du gros jeu est, par la nature des +choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'émotions +dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et +l'oisiveté, l'expliquent suffisamment. Je dois à cette première leçon +de m'être garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sûr, porté à un +très-haut degré, si je m'y étais laissé aller. + +C'est à Montmédy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde +dont je fus pénétré est encore présente à ma pensée. + +Au mois de février 1793, mon rang me porta à aller servir, comme +lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison à Bourg-en-Bresse; +comme elle était sans capitaine, je la commandai. Peu après, je reçus +l'ordre de partir pour Chambéry avec six pièces de canon, et je m'y +rendis par le mont du Chat, passage alors très-difficile. Je trouvai le +vieux Kellermann commandant l'armée des Alpes, qui venait de remplacer +le général Montesquiou. Envoyé à Grenoble, j'y restai jusqu'à +l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque +jour plus de gravité; mais je commençais à me trouver dans un grand +mouvement de troupes, à la veille de l'ouverture d'une campagne, et +toutes mes impressions, toutes mes pensées, toutes mes espérances, +étaient tournées vers la guerre. + +Je partis avec ma compagnie et un équipage de huit pièces de canon pour +le camp de Tournoux. Position célèbre, occupée dans toutes les guerres +défensives sur cette frontière, elle ferme la vallée de l'Arche, et par +conséquent le débouché venant du col de l'Argentière et de la vallée de +la Stura. Cette position, par sa force, équivaut à une place de guerre. +Je fus envoyé à l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de +Malmort; nous manquions d'officiers de génie, et je fus chargé d'en +remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranché sur le +plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent +tracés et terminés en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en +emparer. Ces travaux me mirent en réputation parmi les généraux. En ce +moment eut lieu une de ces scènes déplorables dont ces temps +malheureux offraient fréquemment l'exemple. Les troupes avaient occupé +un poste avancé dans la vallée, le hameau de Maison-Méane; ce poste +était en l'air, et l'ennemi le força à l'évacuer. Le quatrième +bataillon de l'Isère, commandé par un officier corse nommé Fiorella, +effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement +rétrograde suffit seul pour faire répandre des bruits de trahison. Le +régiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se révolta et +arrêta le malheureux général Camille Rossi, qui y commandait, et auquel +on ne pouvait faire aucun reproche fondé; on l'emmena à Embrun, et, peu +de jours après, il avait cessé de vivre. + +Un fort ancien officier, le général Kercaradec, arriva, prit le +commandement de la division, et établit son quartier général à +Tournoux. Homme de mérite, ayant du nerf, il commanda dans cette vallée +pendant toute la campagne. Cet officier général me distingua +promptement, me combla de témoignages de bonté, et, quoique très-jeune +et seulement lieutenant en premier, je jouai, grâce à lui, une espèce +de rôle: des batteries furent établies dans les montagnes, et on +organisa tout un système défensif dont j'avais la direction pour mon +arme. Ensuite on fit une opération pour repousser les ennemis jusqu'au +pied du col de l'Argentière. Nous attaquâmes et enlevâmes le poste de +Tête-Dure, et nous occupâmes Maison-Méane. C'est le premier combat +auquel j'aie assisté: il ne ressemblait guère à ce que j'ai vu depuis. +Deux bataillons et quatre pièces de canon furent engagés dans le fond +de la vallée; les Piémontais étaient en force supérieure: nous les +battîmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des +sensations agréables; j'avais une impétuosité et une ardeur extrêmes, +dont l'effet me portait à vouloir toujours avancer. Cette impatience +s'est transformée très-promptement en un grand calme et une très-grande +impassibilité, qui, dans tout le cours de ma carrière, ne m'ont jamais +quitté dans le danger. + +Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se révolta. Des +troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre +l'offensive; mais elles furent dirigées contre cette ville: on retira +même une portion de nos forces, de manière qu'à peine pouvions-nous +nous défendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise +saison arrivant, toutes les opérations furent nécessairement +suspendues. Je reçus la mission de reconduire à Mont Dauphin toute +l'artillerie, et déjà la neige fermait les passages; de grandes +difficultés m'arrêtèrent au col de Vars, mais je parvins cependant à +les surmonter: revenu à Tournoux, je fus envoyé avec deux compagnies au +siége de Toulon. + +Pendant le cours de cette campagne, nous commençâmes à ressentir une +assez grande misère par suite de la perte des assignats, et j'éprouvais +des besoins qui me déterminèrent à demander des secours à mon père. Il +m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite +de recommandations fort déplacées, car je n'avais aucune prodigalité à +me reprocher: cette espèce de mercuriale me déplut, et je renvoyai à +mon père sa lettre et son argent, en lui déclarant que je n'en voulais +pas à ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire +accepter, et j'eus satisfaction complète. + +De ce petit camp de Tournoux, où j'ai fait ma première campagne, sont +sortis plusieurs généraux distingués. Laharpe, devenu général de +division, tué après le passage du Pô, était alors lieutenant-colonel du +régiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tué général de division à Essling, +était capitaine de chasseurs dans ce même régiment. Fiorella et +Marchand, généraux de division qui vivent encore, étaient, l'un chef de +bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrième bataillon de l'Isère. + +Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'armée devant +Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, où s'exécutaient +les principales opérations; il fallut faire l'immense tour de la +montagne du Pharon, occupée par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire +(2 décembre) à Ollioule, où étaient et le quartier général de l'armée +et le parc d'artillerie. Là je retrouvai cet homme extraordinaire que +j'avais vu dans mon enfance, destiné à parcourir une carrière si +prodigieuse, et auquel, pendant tant d'années, ma vie devait être +consacrée sans partage. + +Bonaparte, après avoir servi plusieurs années au régiment de la Fère, +était passé, à la formation de 1791, au régiment de Grenoble: employé +d'abord en Corse, ensuite à Nice à la première armée d'Italie, il reçut +du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller à +Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se +soulever, et l'objet des insurgés était de porter du secours à Lyon, +révolté et assiégé. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice +de la Convention avait élevé au grade de général, reçut l'ordre de +marcher contre les insurgés avec quatre à cinq mille hommes. À la +première rencontre, les troupes marseillaises se débandèrent, et, après +une légère action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon, +dans leur détresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras +des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour +même où Carteaux entrait à Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles, +sardes et napolitaines, dont la force finit par s'élever à quinze mille +hommes, occupèrent la place. + +L'armée de Carteaux, après avoir repris Marseille, se porta sur Toulon; +elle força les gorges d'Ollioule et vint s'établir en face de la ville, +de ce côté, tandis qu'une division de l'armée d'Italie venait la +bloquer du côté de Souliers. + +La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du +monde: placée au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin +de la grande mer. L'entrée de la grande rade est défendue par le cap +Brun et la presqu'île de Sainte-Croix; celle-ci est unie à la terre +ferme par l'isthme très-étroit des Sablettes, et cette importante +position était au pouvoir de l'ennemi. L'entrée, fort resserrée, de la +seconde rade est fermée par la grosse tour à l'est, et par le fort de +l'Aiguillette à l'ouest. La grosse tour est couverte, du côté de terre, +par le fort Lamalgue, véritable citadelle de Toulon, et citadelle +casematée, où toutes les ressources de l'art ont été déployées. Le fort +de l'Aiguillette était couvert, du côté de la terre, par une redoute +fort grande, faite avec soin, et armée de trente-deux bouches à feu; +cette redoute, fermée à la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le +point culminant. Elle était liée avec le fort de l'Aiguillette par un +ouvrage intermédiaire, et flanquée par le feu des vaisseaux. La ville +de Toulon a une bonne enceinte bastionnée, et indépendamment des +fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la +montagne du Pharon, rocher immense escarpé dans tout son pourtour, et +tout à fait inaccessible au nord: sa grande épaisseur et les +difficultés du pays forcent l'armée assiégeante à avoir une +contrevallation de plusieurs lieues, de manière que les deux attaques +séparées, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer +que par des chemins non carrossables et presque impraticables. À l'est, +un système de forts, placés en amphithéâtre, s'étend depuis le sommet +de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues +et de Sainte-Catherine sont situés entre eux, à moins d'une demi-portée +de canon, se soutiennent réciproquement par leurs feux et couvrent la +ville, tandis qu'à l'ouest le fort Rouge, placé en haut du Pharon, et +le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu +des vaisseaux, l'enveloppe de ce côté; ainsi on peut considérer +l'ensemble des défenses de Toulon comme formant un immense camp +retranché, avec un réduit dont les communications avec la grande mer +sont couvertes et assurées. + +L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et +complétait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de défense. +C'est contre une pareille place, occupée par une armée, que Carteaux +venait essayer son incapacité et sa complète, mais confiante ignorance. +Au quartier général de l'armée, se trouvaient quatre représentants du +peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de +naissance. + +Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant à Nice, +passa à l'armée devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti; +celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui +annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre +anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par +les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une +batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme +du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent +ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de +deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie, +composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents +toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement +été pris dans quelque cuisine. + +Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra +que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et +les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre +combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l'oreille +basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de +retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui. +Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence, +tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens +d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les +représentants un ascendant dont rien ne peut donner l'idée. + +L'imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et +respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte +prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de +bataillon, pour lui donner de l'autorité sur tous les capitaines +d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant général d'artillerie, M. +Duteil, fût venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie, +celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exercé, et les +commandements avaient souvent alors des conséquences si graves, qu'il +laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part à la direction du +siége. Des moyens et des troupes arrivèrent de tous les côtés, et +l'armée française devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait +que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et était +arrivée, lors de la prise de la place, à la force de trente-quatre +mille hommes, dont vingt mille seulement bien armés et inspirant de la +confiance. + +La première chose à faire était de chasser les Anglais de la petite +rade. Bonaparte fit établir une forte batterie, dite des +_Sans-Culottes_, sur le bord de la mer, avec des grils à rougir les +boulets. Un combat long et opiniâtre s'engagea; des bâtiments sautèrent; +la batterie fut détruite plusieurs fois et reconstruite aussitôt; mais, +en huit jours de persévérance, Bonaparte arriva à ses fins, et les +Anglais furent obligés de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade. +En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc +d'Abrantès. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Châtillon, +était né à Bussy, le village même où M. de Bussy-Rabutin, célèbre par +son esprit et sa méchanceté, a passé tant d'années d'exil sous Louis +XIV, et dont le joli château renferme encore des peintures qui sont +l'histoire de ses amours. Junot, de trois années plus âgé que moi, avait +été mon condisciple au collége de Châtillon. D'abord destiné à la +prêtrise, il était parti, en 1790, comme soldat dans le deuxième +bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, et se trouvait alors de +garde à la batterie des Sans-Culottes en qualité de sergent de +grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne +volonté pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer, +dans un lieu très-exposé au feu de l'ennemi. Junot se présenta et +remplit sa mission à la satisfaction de Bonaparte. Trois jours après, à +la même batterie, il demanda quelqu'un pour écrire un ordre sous sa +dictée, et Junot, qui avait une très-belle écriture, se présenta +encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son +intelligence, lui proposa de rester avec lui pour être attaché à +l'état-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientôt acceptée, et +voilà le principe de sa fortune. + +Bonaparte fit établir une grande batterie devant Malbosquet pour +contre-battre le fort. Cette batterie fut appelée _batterie de la +Convention_. Son objet principal était de faire diversion et de tromper +l'ennemi; d'autres batteries, établies dans différentes positions, +enveloppèrent de feux la redoute de l'Aiguillette, véritable point +d'attaque, et dont la prise était le préliminaire nécessaire d'un siége +régulier. Avant d'assiéger une place, il faut d'abord la bloquer pour +l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir à ce but qu'en s'emparant de la +batterie de l'Aiguillette, et, par conséquent, de la redoute qui la +couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une +vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention. À l'instant où ils +allaient s'en emparer, ils furent repoussés; on leur fit beaucoup de +prisonniers, au nombre desquels se trouva le général O'Hara, commandant +la sortie. + +Deux jours après cette action, j'arrivai à Ollioule avec deux +compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de +jours, il remarqua mon zèle, le mit souvent à l'épreuve, et comblait +ainsi mes voeux. + +On écrasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient +surnommée le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 décembre), l'ordre +fut donné de l'enlever. Trois colonnes, formées pour l'attaquer de vive +force, avaient chacune en tête un détachement d'artillerie, avec un +officier choisi, pour prendre possession des pièces de la redoute et +les faire servir à sa défense aussitôt qu'elle serait en notre pouvoir. + +Je fus placé à la colonne de gauche, débouchant du village de la Seyne, +et commandée par le chef de brigade Laborde. + +L'attaque fut vive et la défense vigoureuse. Cependant nous pénétrâmes. +L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la +presqu'île avec trois mille six cents hommes. Nous attaquâmes avec six +mille hommes et restâmes maîtres de la position, après avoir fait un +grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de +la redoute conquise. Chargé de l'armer contre la mer et de retourner +l'artillerie qu'elle renfermait, nous eûmes à supporter pendant +plusieurs heures le feu épouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix +embrasures, j'eus vingt hommes tués. À trois heures après midi, les +vaisseaux s'éloignèrent, et nous restâmes paisibles possesseurs de +notre conquête. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir +la conservation; mais ce succès, qui devait assurer très-prochainement +le blocus effectif de Toulon, avait changé toutes les dispositions de +l'ennemi; et, comme au même moment l'attaque de gauche avait enlevé la +montagne du Pharon, en franchissant, par une espèce de prodige, un +escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi résolut d'évacuer la +place en emmenant notre escadre, et après avoir détruit, autant que +possible, nos établissements et les vaisseaux incapables de naviguer. + +L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore très-imparfait, +ne fût enlevé comme la redoute de l'Aiguillette, l'évacua. Ce fort +était occupé par des troupes espagnoles soutenues par des troupes +napolitaines. Nous y entrâmes immédiatement, et ses pièces furent +dirigées sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entassés dans des +barques chargées à couler bas, couvraient la rade et se hâtaient de +fuir les dangers dont l'entrée prochaine de l'armée républicaine les +menaçait. On pouvait voir, de cette position, le désordre, la confusion +et la terreur dont ils étaient frappés; mais la nuit qui suivit offrit +un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants +devaient être pires! Tout à coup l'air paraît embrasé, l'horizon est en +feu, des magasins et des vaisseaux brûlent; à la lueur de cet incendie, +on voit un désordre toujours croissant et une terreur plus grande que +celle remarquée pendant le jour: tout fuit, tout se précipite; une +explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrasés et de +deux poudrières; semblables à des volcans, elles jettent au loin des +débris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles; +des détonations se succèdent; la commotion est si forte, le bruit si +prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp +français des Fourches, croyant être attaqué, se réveille et court aux +armes. + +À ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les +airs, succède le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont +ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste +s'est caché et redoute la lumière. Quelques patriotes seulement, +précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvré la +liberté et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-être la joie, en +présence de pareils désastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible +que la misère publique; les troupes se répandent dans les maisons; on +pille, et le pillage est tout à la fois autorisé et consenti; car +personne n'apporte de résistance ou ne laisse, pour ainsi dire, +échapper aucune plainte. Après la prise de possession, on ordonne à +tous les habitants de se réunir sur la place; les représentants s'y +rendent; ils se font accompagner des prétendus patriotes opprimés: on +demande à ceux-ci quels sont les ennemis de la République, et là, +chacun indique ses ennemis personnels ou ses créanciers; ceux-ci sont +saisis et à l'instant même mis à mort. Cet état de choses dura quelques +jours; toutes les vengeances trouvèrent à se satisfaire. Bonaparte, +devenu puissant, employa son crédit plusieurs fois avec succès pour +sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut +l'intermédiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs +malheureux qui s'adressèrent à moi. Sans doute beaucoup d'officiers de +l'armée, mus par les mêmes sentiments, employèrent leurs sollicitations +pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux, +appartenant aux restes d'une population déjà réduite des trois quarts, +trouvèrent la mort et la subirent sans aucun jugement. + +Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le +désordre d'alors, et la manière dont on disposait de la vie des hommes. +En entrant à Toulon, dès le point du jour, au milieu de ce silence +morne, triste précurseur des maux dont cette malheureuse cité allait +être accablée, nous nous arrêtâmes, un de mes camarades et moi, sur une +place, et aussitôt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour +nous y offrir un logement, moyen, à ses yeux, d'avoir une sauvegarde. +Nous acceptâmes. Je l'engageai à rester chez lui et à attendre dans le +silence; il ne crut pas à mes conseils, voulut se montrer, et la +journée ne s'était pas écoulée que son père apprit, en voyant ses +habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu. + +Le lendemain de notre entrée, le domestique d'un officier du génie de +l'armée suivait stupidement un détachement de malheureux marchant au +supplice, pour être témoin de cet horrible spectacle. Tout à coup un +soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamnés qui s'évade; il le +prend, malgré ses protestations et ses cris, et le force à entrer dans +le groupe funeste; il allait périr, lorsqu'un camarade de son maître, +appelé par une semblable curiosité, le reconnut et le réclama. + +Après la prise de Toulon, Bonaparte, élevé au grade de général de +brigade, fut chargé de l'armement des côtes de la Méditerranée, et du +commandement en second de l'artillerie de l'armée d'Italie: un vieux +général d'artillerie, nommé Dujard, était en possession du commandement +en chef; malgré son peu de capacité, on ne voulut pas lui enlever le +poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut là comme il devait être +partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser: à son +apparition, il fallait se soumettre à son influence. + +En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activité, en peu de +mois tout fut achevé, et la côte de Provence, depuis l'embouchure du +Rhône jusqu'à Villefranche, devint une côte de fer. Je fus chargé de +mettre d'abord en défense les îles d'Hyères, au moment de leur +évacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, où devaient, +plus tard, se passer de si grands événements. + +Des fourneaux à rougir les boulets furent construits dans toutes les +batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire +connaître sur toute la côte, aux canonniers servant ces batteries, les +précautions à prendre pour tirer à boulets rouges sans danger. Mon rang +m'avait porté au grade de capitaine; mais ma compagnie était employée à +l'armée des Pyrénées occidentales. Cette armée était obscure; on +espérait, au contraire, agir offensivement sur la frontière d'Italie; +je désirais, d'ailleurs, ne pas me séparer d'un homme qui me paraissait +appelé à de grandes destinées, et un arrêté des représentants me retint +à l'armée où j'étais depuis le siége de Toulon, pour cause d'utilité +publique. + +La reddition de Toulon ayant été prompte, et, pour mieux dire, inopinée, +on devait supposer que les bâtiments en pleine mer, en route pour s'y +rendre, y entreraient sans méfiance: en conséquence, afin de les +tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur +tous les forts; une frégate et une douzaine de bâtiments marchands +vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers +furent pris, mais la frégate, qui déjà avait jeté l'ancre et qu'il +fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et +s'échappa. + +En nous rendant aux îles d'Hyères, nous nous emparâmes aussi d'un +bâtiment chargé de rafraîchissements pour l'escadre anglaise: ce +bâtiment était monté et servi par le propriétaire même et ses enfants, +et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa +vie et l'espérance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son +désespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgré ces avantages, je +ne fus pas moins frappé de la barbarie de cette législation qui a créé +pour la mer le droit monstrueux de dépouiller le négociant paisible: en +considérant les choses du côté de l'équité et de la morale, quelle +différence y a-t-il entre le bâtiment de guerre qui s'empare d'un +vaisseau de commerce, et le détachement de hussards arrêtant un roulier +sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre +qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est exposé +volontairement aux maux dont il est frappé, et la politique, fondée sur +les besoins des sociétés, a conservé ce droit, afin de donner le moyen +de frapper, dans leurs plus chers intérêts, les nations maritimes, sans +cela hors d'atteinte de leurs ennemis. + +Quoique l'armée rassemblée à Toulon fût en grande partie envoyée aux +Pyrénées orientales, l'armée d'Italie reçut aussi des renforts. On +voulut agir offensivement sur cette frontière. La France avait des +griefs fondés contre le gouvernement génois. Celui-ci avait laissé +prendre dans son port la frégate la _Modeste_ par les Anglais, et nous +étions en droit d'exiger une réparation. L'occupation de la rivière du +Ponent étant d'ailleurs nécessaire à nos opérations, il nous fut facile +d'obliger les Génois à y consentir. On voulait ainsi isoler les +Autrichiens et les Piémontais des Anglais, en les séparant de la côte, +et leur ôtant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils +communiquaient. Les Génois, après une protestation de simple forme, +nous laissèrent entrer, et les forts de Vintimille baissèrent leurs +ponts-levis. Nous fûmes reçus avec une espèce de magnificence par le +gouvernement génois; elle contrastait singulièrement avec notre +pauvreté, avec nos formes; mais nous étions jeunes, et cet avantage +était préférable à l'éclat dont nous étions éblouis alors, et à celui +dont nous avons depuis été entourés. + +Nous marchâmes sur trois colonnes; la première, remontant la _Nerva_ +par _Dolce-Aqua_, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxième, +partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la +troisième marcha par Port-Maurice et Oneille. + +Je fus envoyé en reconnaissance sur Oneille, où nous entrâmes le 20 +germinal (9 avril 1794) sans coup férir; il en fut de même à Loano. La +division Masséna, après avoir battu l'ennemi à Ponte di Novo sur le +Tanaro, s'était emparée d'Ormea, et, prenant les montagnes à revers, +elle devint maîtresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort +se rendit. + +Cette opération, dont Bonaparte eut l'idée, qu'il dirigea par l'action +qu'il exerçait sur les représentants du peuple, fut terminée en moins +de quinze jours, et l'armée eut ainsi une large base d'opérations, soit +pour entrer en Piémont, soit pour agir contre Gênes. Nous occupâmes les +sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'à +Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Après +cette opération, on s'arrêta, et l'on revint à Nice, dont au surplus +n'était pas sorti le général en chef, Dumerbion, vieillard infirme et +peu capable. + +Le général Bonaparte, qui, à tout prix, voulait faire sortir l'armée +d'Italie de son apathique repos, parla aux représentants de la +nécessité d'obtenir une réparation complète du gouvernement génois, et +au besoin de la facilité de s'emparer de la ville, si cette réparation +était refusée. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette +mission avait pour objet apparent d'entamer des négociations et de se +procurer des approvisionnements; mais en réalité le but était de +connaître les lieux et d'apprécier les obstacles que pouvait rencontrer +un coup de main sur cette ville. + +Trois officiers l'accompagnèrent, et je fus du nombre. Je reçus l'ordre +de voir la place avec autant de détail que possible, sans me +compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes, +sur leur manière de servir, sur le matériel dont elles pouvaient +disposer. Il n'y avait presque aucune précaution de prise contre une +attaque; à peine quelques pièces de canon étaient-elles en batterie +pour défendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les +circonstances l'eussent rendu nécessaire, nous ne nous fussions emparés +de Gênes et par la surprise et par la terreur que nous aurions +inspirée. Nous trouvâmes à Gênes un M. Villars, ministre de France; +nous y restâmes cinq jours, et, après avoir pris et reçu tous les +renseignements que nous étions venus chercher, nous rentrâmes à Nice. + +Pendant le récit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parlé de +la situation intérieure de la France, époque de la grande terreur; +jamais elle n'avait été aussi déplorable. Ma présence à l'armée n'avait +pas préservé ma famille de la persécution générale: plusieurs de mes +parents avaient émigré; les autres, et en particulier mon père et mon +oncle, arrêtés, gémissaient dans le château de Dijon. De sages +précautions ordonnées par mon père m'empêchèrent de l'apprendre; car il +redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette +triste nouvelle. Mais, si le déchaînement des basses classes et le +gouvernement de la populace faisaient naître chaque jour dans +l'intérieur des scènes de désolation, si le sang ruisselait partout sur +les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces +moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette +époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, dont j'ai +rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu, +à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9 +thermidor: espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour +l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand +succès, son influence sur l'esprit des représentants. Éloigné par +caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la +Révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition. +Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les +combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du +pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait déjà acquis une +grande maturité. Plus que son âge ne semblait le comporter il avait +fait une grande étude du coeur humain: cette science est d'ailleurs, +pour ainsi dire, l'apanage des peuples à demi barbares, où les familles +sont dans un état constant de guerre entre elles; et, à ces titres, tous +les Corses la possèdent. Le besoin de conservation, éprouvé dès +l'enfance, développe dans l'homme un génie particulier: un Français, un +Allemand et un Anglais seront toujours très-inférieurs sous ce rapport, +toutes choses égales d'ailleurs en facultés, à un Corse, un Albanais ou +un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de +compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse innée qui +appartiennent comme de droit aux Méridionaux, que j'appellerai les +enfants du soleil. Ce principe, qui féconde tout et met tout en +mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence +particulière un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que +Bonaparte, en employant son crédit à garantir les généraux et les +officiers de l'armée d'Italie des horreurs dont ailleurs ils étaient +les victimes, trouva à exercer son empire sur des hommes qui n'étaient +pas sanguinaires, et qui même avaient des moeurs assez douces: le nom de +l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait à tort; +car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il était simple +et même raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies +de l'époque, et blâmait hautement tous les actes atroces dont les +récits nous étaient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte; +sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'élément de sa grandeur +future. Salicetti et un nommé Ricors étaient les deux autres +représentants. + +Le 9 thermidor arrivé et Robespierre renversé, la France est soulagée +de la tyrannie; mais une réaction va avoir lieu, car, dans ces temps +d'exécrable mémoire, on ne sort d'un excès que pour tomber dans un +autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti écrasé doit +trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse +générosité, suivi volontairement la destinée de son frère, Bonaparte, +en raison de ses liaisons avec lui, fut considéré comme criminel par +les vainqueurs, et les nouveaux représentants, parmi lesquels Albitte, +arrivés à l'armée d'Italie, le suspendirent de ses fonctions, +ordonnèrent son arrestation et son envoi à Paris. Provisoirement mis +sous la garde de trois gendarmes par considération pour ses services et +par respect pour l'opinion établie sur son compte, il fut décidé qu'il +resterait ainsi jusqu'à son départ: mais le départ, c'était la mort, et +nous étions bien décidés à l'empêcher. + +Parmi les accusations dirigées contre lui, on fit valoir son voyage à +Gênes: il se justifia bientôt en en faisant connaître l'objet et en +donnant la preuve que ce voyage lui avait été ordonné. Il remua ciel et +terre: Salicetti lui fut favorable et contribua à le sauver. Après huit +ou dix jours d'angoisses, il fut mis en liberté et rendu à ses +fonctions. Son envoi à Paris ayant été très-probable, nous étions +décidés à l'empêcher à tout prix, vu ses conséquences infaillibles. À +l'instant où le départ serait ordonné, nous devions, Junot, son aide de +camp, moi et un nommé Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient +résistance, et nous rendre dans le pays de Gênes avec lui. Toutes les +dispositions étaient prises, mais l'exécution de ce projet ne fut pas +nécessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'étais frappé de ce +caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre +seul moyen de salut ce même lieu dont l'hospitalité avait été employée +par nous, il y avait bien peu de temps, à tramer sa propre ruine. + +Il n'est pas sans intérêt de faire connaître comment Bonaparte jugea la +chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France, +non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est +au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifiée +d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent: +l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du +comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit +à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir, +il aurait modifié sa marche: il eût rétabli l'ordre et le règne des +lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu'on y +serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et +cette révolution en amènera beaucoup d'autres.» + +Sa prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés +immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette époque, +étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les +avait devancés. + +Le général Bonaparte, rentré en fonctions, chercha à retrouver son +influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activité: c'était à la +besogne que se déployait sa supériorité. Dans le repos, dans le calme, +chacun est l'égal de son voisin; et souvent l'homme dépourvu de toute +espèce de mérite a les plus hautes prétentions, et même plus de chances +de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive, +et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant +l'intérêt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur +force et de leur capacité doivent donc ardemment désirer de voir naître +les occasions de mettre en valeur leur mérite et d'acquérir les moyens +de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la médiocrité, +hors le moment de la nécessité, leur refusera toujours plus qu'à tout +autre. + +Le général Bonaparte, désirant à tout prix commencer une véritable +campagne de guerre, proposa de pénétrer en Piémont par le point le plus +bas des Apennins, le point où cette chaîne se rattache à celle des +Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pénétra jusqu'au bourg +de Cairo, où l'on battit l'ennemi le cinquième jour complémentaire de +l'an III (21 septembre 1794); mais le représentant du peuple Albitte +s'effraya: ce mouvement offensif était au-dessus de sa compréhension; +il lui parut compromettre sa sûreté personnelle, et les intérêts d'une +vie si précieuse nous ramenèrent sur Savone et sur Vado. C'est +précisément par ce même débouché que s'est ouverte l'immortelle +campagne de 1796. Nous fîmes seulement alors, pour ainsi dire, +l'esquisse de ce premier mouvement. + +Mais le général Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer à +l'espoir d'agir. Il conçut alors l'idée assez étrange d'une expédition +maritime destinée contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent +embarqués sous les ordres du général Mouret, homme tout à fait +incapable. Depuis, je l'ai vu à la tête d'une demi-brigade de vétérans, +et ce poste était bien plus en rapport avec ses facultés qu'un pareil +commandement. Le général Bonaparte commandait l'artillerie de cette +expédition, dont je faisais partie, étant chargé de la direction d'un +petit équipage de pont. Nous nous embarquâmes sur des vaisseaux de +transport, et l'état-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, était +placé sur le brick l'_Amitié_. + +Très-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi +portant la plus grande partie des troupes à la bataille navale que +devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et +nous restâmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de +Gênes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux français, le _Ça ira_ et le +_Censeur_, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se réfugia au +golfe de Juan, et nous débarquâmes, à notre grande satisfaction, car +personne n'augurait bien de l'entreprise. + +Ici commence un nouvel ordre de choses pour le général Bonaparte. Il +était brusquement sorti de l'obscurité; son existence avait grandi avec +une extrême rapidité; la fortune paraissait caresser son avenir, et +tout à coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrêté dans sa +carrière, contrarié dans toutes ses combinaisons et déçu dans ses +espérances; mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la fortune, +le menant, par des voies détournées, à la grandeur et à la puissance, +car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des +occasions favorables. L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles +mortels, nos prévisions sont si fréquemment en défaut, que souvent la +réalisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte, +tandis que les contrariétés apparentes nous amènent plus tard à la plus +grande prospérité. Beaucoup d'officiers corses servaient à l'armée +d'Italie; elle en était, pour ainsi dire, inondée. Les Corses sont +belliqueux; leur pays était voisin; la prise de possession de Bastia +par les Anglais avait rejeté en France tout ce qui tenait à la +Révolution, et la présence d'un représentant corse à l'armée les y avait +attirés. Le gouvernement y trouva des inconvénients, et résolut de les +disperser en les répartissant dans les différentes armées. Par suite de +cette mesure, le général Bonaparte reçut la mission d'aller commander +l'artillerie de l'armée de l'Ouest, en conséquence d'un travail fait et +arrêté sur le rapport d'un membre du comité de salut public, Dubois de +Crancé. Cette disposition parut un coup funeste au général Bonaparte, +et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence +des étrangers pour aller servir dans une armée employée dans les +discordes civiles. On pouvait espérer raisonnablement que la première +serait appelée à frapper de grands coups, à faire des entreprises +importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante +n'était offerte: des services obscurs, pénibles, quelquefois déchirants, +étaient la seule chose à prévoir. Il avait fait sa réputation par ses +actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'éclat pour faire +arriver sa renommée hors de l'enceinte de l'armée où il avait servi; et, +si son nom était prononcé de Marseille à Gênes avec estime et +considération, il était inconnu à Paris et même à Lyon. Ce changement +de destination devait donc lui paraître une véritable fatalité, et il +ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'étais resté à l'armée +d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondément; je le +trouvais si supérieur à tout ce que j'avais déjà rencontré en ma vie, +ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de +charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me +consolais pas de son départ prochain. Mon poste naturel était à l'armée +des Pyrénées occidentales, où servait ma compagnie; j'avais été retenu +à l'armée d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait +tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre +régulier, sans autre ordre que le sien, je me décidai à l'accompagner. +Nous convînmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrêtant +quelques jours dans ma famille. Je l'y précédai, et il fut reçu avec +empressement et admiration par mon père et ma mère, auxquels j'avais +déjà communiqué les sentiments qui m'animaient. + +Je passai quatre jours à Châtillon, et je partis avec lui pour Paris. +Ce retard de quatre jours sembla lui avoir été funeste: la veille de +son arrivée, un nouveau travail avait été signé, et ce travail +l'excluait du service de l'artillerie. Un nommé Aubry, membre du comité +de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre +les jeunes officiers de son arme, avait blâmé l'avancement de +Bonaparte. Chargé de revoir le travail de Dubois de Crancé, travail +ancien déjà de trois mois, il avait rayé Bonaparte du tableau du corps. +De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficultés à un +avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motivé la nécessité +de s'écarter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la +fortune de Bonaparte, elles n'étaient guère appréciées à une aussi +grande distance du théâtre des événements, et un homme comme Aubry, qui +n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire, +il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions +résultant de l'âge et des préjugés. Aubry fut donc sourd aux +représentations, et repoussa impitoyablement les réclamations de +Bonaparte, appuyées par tous ceux qui l'avaient vu à l'armée. Ces +démarches, faites cependant avec toute l'activité de son esprit, toute +l'énergie de son caractère, n'obtinrent aucun succès. + +Nous voilà donc à Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans +autorisation régulière, et Junot attaché comme aide de camp à un +général dont on ne voulait pas se servir, logés à l'hôtel de la Liberté, +rue des Fossés-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux +spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir. À cette époque, +nous trouvâmes à Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte à l'école +militaire de Brienne, et se lia avec nous. + +Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'idée d'être persécuté par +la fortune, et cependant il approchait à son insu des grandeurs. On +offrit à Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est-à-dire de lui +donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec +dédain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne +peuvent pas deviner l'espèce de dédain qu'avaient autrefois les +officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en +acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'était +déchoir. L'esprit de corps doit rehausser à nos yeux notre métier, mais +encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses +jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes +militaires, commencées dans l'artillerie et terminées à la tête des +troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps à cet égard. J'ai été, +comme un autre, subjugué pendant quelque temps par ce préjugé; mais je +ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit supérieur, une +ambition si vaste, une manière si remarquable de lire dans l'avenir, y +ait été soumis un seul moment. La carrière de l'artillerie est +nécessairement bornée: ce service, toujours secondaire, a beaucoup +d'éclat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de +l'individu diminue à mesure qu'il s'élève. Le grade brillant +d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison à faire entre +l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute +autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose à l'armée, +comparé à un colonel commandant un beau régiment d'infanterie ou de +cavalerie, et le général d'artillerie de l'armée n'est que le +très-humble serviteur du général commandant une simple division. + +Bonaparte, encore sous l'empire des préjugés de son éducation, refusa +donc formellement le commandement offert. Résolu à attendre, il eut +l'étrange velléité d'essayer une nouvelle carrière, à laquelle +assurément il n'était pas propre. Quelques spéculations, faites par +l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de +moments le peu d'assignats qu'il avait rapportés de l'armée. Ce +Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une +très-grande capacité, mais il est un exemple frappant de cette grande +vérité: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En +nous inspirant une ardeur immodérée pour atteindre un but déterminé, +elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodérément +l'argent; avec ses talents et sa position auprès de Bonaparte, à +l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la +bienveillance véritable qu'il lui portait, en quelques années il serait +arrivé à tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son +avide impatience a étouffé son existence au moment où elle pouvait se +développer et grandir. + +Toutefois le commerce n'était pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte +renoncer à servir, je lui demandai la permission de retourner à +l'armée. L'armée française du Rhin occupait des lignes devant Mayence, +et l'on parlait de faire le siége de cette forteresse. C'était une +grande école pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut +d'y être employé. En ce moment les affaires de l'artillerie étaient +entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le général Dulauloy, homme +fort à la mode, aimable et obligeant, était son favori; j'allai lui +présenter ma requête. «Comment, me dit-il, vous demandez d'aller à +l'armée quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il +vous faut, j'ai votre affaire; on va établir une fonderie de canons à +Moulins, je vous y ferai employer. + +«--Je vous rends grâce, mon général, lui répondis-je, de votre intérêt +et de vos bontés; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera +venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut à +présent apprendre à m'en servir, et mon intention, comme mon espérance, +est de faire la guerre tant qu'elle durera.» + +Il y avait à cette époque beaucoup de dégoût, et, la ferveur que je +montrais étant peu commune, mes désirs furent bientôt satisfaits: on me +donna des lettres de service pour être employé au corps devant Mayence. +Je fis mes petits équipages, et, comme j'ai toujours eu une manière de +magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel équipage de +cheval, de très-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour +paraître convenablement sur le nouveau théâtre où je me rendais; mes +finances avaient pu pourvoir à tout, et il me restait, en partant de +Paris, des assignats en abondance, et une réserve de dix louis en or +qui composait ma véritable richesse. + +Le général Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint à peu près le +langage suivant: «Vous avez raison de quitter Paris pour aller à +l'armée; vous avez de l'expérience à acquérir, des grades à mériter, +votre fortune militaire à faire. Moi, je suis momentanément arrêté dans +ma carrière, mais les obstacles ne seront pas, je l'espère, de longue +durée; un emploi obscur dans la ligne me ferait déchoir; il faut que +des circonstances plus favorables se présentent pour que je reparaisse +sur la scène d'une manière plus digne et plus convenable, et nous nous +retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacité, ce sera au profit +de notre avenir commun.» + +Il me chargea d'emmener avec moi son frère Louis, et de le déposer à +Châlons en le recommandant à mes anciens professeurs de l'école +d'artillerie et à plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui +s'y trouvaient encore. Louis avait toujours dû entrer dans l'artillerie, +il allait à Châlons pour compléter ses études et subir ses examens: +les événements qui survinrent bientôt et la grandeur de son frère le +rappelèrent peu de mois après à Paris. + +Je voyageai comme une espèce de seigneur. J'avais un domestique venu +avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux +les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin à la véritable guerre. +Tout ce que j'avais vu jusque-là, excepté une action devant Toulon, +était si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route à mes +besoins; il me semblait posséder un trésor inépuisable; mais mon +illusion ne devait pas être de longue durée. Arrivé à la poste la plus +voisine de Metz, à Gravellotte, le maître de poste me déclara que les +assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en +argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre à +cette décision et entamer ma réserve de dix louis. + +En arrivant à Strasbourg, où je ne connaissais personne, mon trésor +était réduit à trente-six francs. Je me fis descendre à la meilleure +auberge; comme moyen de crédit, je me hâtai de me défaire du superflu +de mon équipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre +en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais +coûté, dans tout le cours de ma vie, pour réduire mon existence au +niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois été très-magnifique, c'était +moins par goût que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les +intérêts dont j'étais chargé: parmi les hommes parvenus à une position +élevée, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins +personnels. Le général de division Dorsner, commandant l'artillerie de +l'armée, m'accueillit avec intérêt et bonté, et me fit prêter deux +chevaux d'artillerie pour me conduire à Mayence; une feuille de route +assura ma subsistance par la distribution journalière de mes rations, +et je partis pour le quartier général d'Ober-Ingelheim. La veille du +jour où je le rejoignis, j'étais couché dans un moulin, et, par +économie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidèle Joseph, +couché dans ma voiture, gardait mes équipages, mais un sommeil trop +profond l'empêcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la +nuit, enlevèrent la vache de ma voiture et me dépouillèrent +complétement. Je perdis ainsi tout ce que je possédais au moment où +j'allais en avoir le plus besoin: c'était échouer au port. + +L'armée, devant Mayence, était composée de trois divisions: celle de +droite, commandée par le général Courtot, avait son quartier général à +Oppenheim; celle du centre, par le général Gouvion Saint-Cyr, à la +Maison de chasse; et celle de gauche, par le général Renaud, à +Feintheim: le général de division Schâll commandait le corps d'armée. +Ancien officier du régiment de Nassau, homme de détail, il ne manquait +pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires au +commandement en chef. Le génie était sous les ordres du colonel +Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces +_Mémoires_: cet officier est, sans contredit, l'_ingénieur_ de la +grande époque où j'ai vécu, car il a exécuté les plus importants et les +plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie était +commandée par le général Dieudé: celui-ci était une espèce de nain, +haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus +ridicule personnage que j'aie jamais rencontré; je fus chargé de +remplir près de lui les fonctions de chef de l'état-major. + +L'armée du Rhin, en venant se poster devant Mayence à la fin de la +dernière campagne, dut nécessairement s'y retrancher; il eût été plus +sage de prendre une position assez éloignée pour éviter toute surprise; +l'armée aurait pu être pourvue convenablement et y rester en sûreté +sans être écrasée de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe +semblait être indiquée. Ces positions, les seules à prendre, couvraient +à la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer à l'ennemi +en se mettant presque à portée de canon de Mayence, comme si une +circonvallation semblable ne devait pas être ajournée au moment d'un +siège, et comme si le siège de Mayence pouvait être raisonnablement +entrepris avant d'avoir passé le Rhin et bloqué Castel. Mais +l'ignorance qui présidait à toutes les opérations de cette époque en +avait autrement ordonné, et Mayence avait été bridée par des travaux +immenses, les plus grands de cette espèce exécutés dans les temps +modernes, et dont le développement était de plus de trois lieues; +portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancés, +et portion en ouvrages détachés; ceux de Montbach, à la gauche, étaient +de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placés en +échiquier. Ces lignes étaient précédées, dans toute leur étendue, de +trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pièces de canon les +armaient, mais très-peu de ces pièces étaient attelées. Toutes les +espérances de l'armée étaient dans les succès de l'armée de +Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu'à Cologne et +Düsseldorf, et destinée à franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de +vive force, grâce à la vigueur du général Kléber, et Dusseldorf tomba +entre nos mains. L'armée autrichienne évacua les montagnes de la +Vétéravie et se porta en Franconie; l'armée française la suivit et jeta +un fort détachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite. +L'arrivée de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle +offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'où nous +pûmes en jouir. + +C'était le signal du commencement de nos travaux. Un équipage de siége, +préparé sur les derrières de l'armée à Alzey, fut mis en mouvement. En +attendant le commencement d'un siége régulier, on improvisa un +bombardement avec des obusiers, et je fus chargé, avec vingt-quatre +obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un +pli de terrain où l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite +de Merlin: une nuit fut employée à cette opération. Un millier d'obus +fut jeté sans produire aucun effet; un léger incendie signala seulement +nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher où nos +entreprises acquerraient un caractère plus sérieux; mais les succès de +l'armée de Sambre-et-Meuse ne devaient pas être de longue durée. Cette +armée avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuyée +à la ligne de neutralité garantie par les Prussiens. Pendant ce temps, +Manheim était tombé en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif, +exécuté sur Heidelberg avec une faible partie de l'armée du Rhin, avait +amené un revers; si trente mille hommes de cette armée l'eussent +exécuté avec ensemble, la jonction des deux armées devenait facile, +l'armée de Sambre-et-Meuse eût pu passer le Mein sans obstacle, et +cette jonction nous rendait maîtres de la campagne. Une grande partie +des échelons de l'armée de Sambre-et-Meuse aurait dû être rappelée; +cette armée, en prenant sa ligne d'opération un peu au-dessus de +Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue très-sûre, et les deux +armées réunies auraient sans doute repoussé l'armée de Clerfayt et de +Wurmser jusqu'en Franconie et au delà des montagnes de la forêt Noire: +au lieu de cela, on resta stupidement divisé; tandis que l'ennemi, +après avoir réuni ses forces et violé la ligne de neutralité, tourna la +gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse et la força à une retraite si +précipitée, qu'une portion des troupes placées devant Castel ne put la +rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication +construit au-dessous de Mayence, en arrière des ouvrages de Montbach. +L'armée de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, où elle +repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Dès lors le siége de Mayence +devenait impossible, et on y renonça. L'équipage d'artillerie de siége, +amené à grand'peine, fut renvoyé de même. + +Mais ensuite revenait la question de savoir s'il était possible de +garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des +troupes et leur misère ne forceraient pas à les évacuer. S'il en était +ainsi, il était sage de s'y préparer de bonne heure, d'en retirer +d'avance un matériel considérable non attelé, qu'un mouvement prompt et +forcé livrerait à l'ennemi. Un officier fut envoyé auprès du général +Pichegru pour lui faire toutes ces représentations; le général y fit +droit et ordonna l'évacuation de l'artillerie: le transport commencé +fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie déjà enlevée. +Ces divers mouvements achevèrent d'exténuer le petit nombre de chevaux +d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour où la +dernière pièce de canon avait été remise dans les lignes, une attaque +générale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut +son succès moins à son courage qu'au dégoût de l'armée, à la résolution +où étaient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence, +après avoir tant souffert pendant la durée du premier, et le combat ne +fut qu'une déroute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre +1795), à sept heures du matin, la nouvelle arriva à Ober-lngelheim que +l'ennemi était sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs +développements. En un moment j'étais à cheval et lancé au galop pour me +rendre au centre des lignes, partie la plus rapprochée; mais, quelque +diligence que j'eusse faite, il était trop tard: arrivé près du village +de Feintheim, je vis toute l'armée à la débandade, chaque corps se +retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'étais au +milieu d'un régiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai; +mais, m'étant trouvé bientôt à la queue, je fus enveloppé par des +hussards autrichiens; je me défendis un moment contre trois d'entre eux, +et je fus délivré de ce combat inégal, où j'allais succomber, par un +trompette du régiment que j'avais rallié. Nulle part on ne tint. Le +centre seul, commandé par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et +couvrit la retraite de la gauche; tout le matériel non attelé fut +abandonné à l'ennemi. Il ne me resta autre chose à faire qu'à présider +à la destruction des pièces et approvisionnements d'artillerie qui +allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie à +l'exécuter, et je suivis, avec le général Dieudé, le mouvement de +l'armée, dont la masse se réunit sur la rive droite de la Pfrim. + +La déroute de l'armée avait commencé par la droite des lignes; un +intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les +lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune conséquence si un +général capable et des troupes suffisantes et convenablement disposées +eussent été chargés de défendre cette partie de la position. En effet, +un corps, après avoir pénétré par cette trouée, aurait dû être détruit +par la moindre réserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les +lignes auraient été conservées; mais rien n'avait été prévu, et la +terreur se mit dans les esprits à l'apparition de l'ennemi sur ce +point: elle fut augmentée par la présence de quatre ou cinq cents +hommes qui passèrent le Rhin et se portèrent sur la rive gauche en +arrière des lignes. Cependant les premières attaques directes avaient +été repoussées, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos +retranchements, s'étaient d'abord repliés. Au moment où la droite fut +tournée et où nos troupes évacuaient leurs positions, la raison et le +bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrière à +droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais +tout le monde perdit la tête: généraux et officiers, chacun opéra pour +son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'armée, ni +de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite à +Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chassé-croisé, se +trouva être à la gauche de l'armée au lieu d'être à sa droite, et à +douze lieues en arrière. + +Le centre, commandé par Gouvion Saint-Cyr, exécuta ce que la division +Courtot aurait dû faire, rappela sa droite, se présenta parallèlement à +l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans être +entamé, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le +surlendemain prit position sur la Pfrim, après être entré en +communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et +vint se réunir à lui. + +L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pièces de canon et +sept cents voitures d'artillerie: tout ce matériel tomba en son +pouvoir. Étonné de ses succès, il mit peu d'activité à en profiter; il +passa onze jours à contempler ses trophées. S'il eût suivi +immédiatement l'armée française, il l'aurait trouvée sans organisation, +sans artillerie, sans moyens de résistance, et, pour tout dire en un +mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10 +novembre) le général Clerfayt arriva pour nous combattre. + +Pendant l'hiver précédent, et tandis que l'armée prenait poste devant +Mayence, elle s'était aussi présentée devant la tête du pont de Manheim, +ouvrage régulier devant lequel on avait ouvert la tranchée, et que +l'ennemi, après un simulacre de défense, avait évacué. Lorsque l'armée +de Sambre-et-Meuse eut opéré plus tard son passage et fait des +mouvements offensifs, on avait jeté des bombes dans Manheim, et cette +ville avait ouvert ses portes. + +J'ignore les combinaisons qui en donnèrent si facilement la possession, +car Manheim était fortifié. + +Le général Pichegru, soit par incapacité, soit dans l'intention de +faire manquer la campagne, avait laissé dans le haut Rhin une grande +partie de son armée avec le général Desaix; il la rappela cependant +quand les opérations furent commencées, mais si tard, qu'elle ne put +arriver à temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement +très-important pour préparer la jonction des deux armées, exécuté +seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe +en fut le résultat. Les troupes du haut Rhin, arrivées après la +retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, ne s'occupèrent plus qu'à +couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des +combats meurtriers eurent lieu à peu de distance de la place. Après la +déroute des lignes de Mayence, toute l'armée repassa le fleuve; on +laissa une simple garnison dans Manheim, commandée par le général de +division Montaigu, on se disposa à se battre sur la rive gauche et à +défendre la vallée du Rhin contre l'armée de Clerfayt, qui avait +débouché par Mayence. En rapprochant les divers événements arrivés tant +à Manheim qu'à Mayence, on conçoit d'autant moins la lenteur mise par +le général autrichien à continuer ses opérations. + +Toutefois le commandement de l'avant-garde, réunie sur la Pfrim, fut +donné au général Desaix, et je fus chargé du commandement de son +artillerie. Je retrouvai là Foy, que j'avais quitté à l'école des +Élèves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie à +cheval, et avait déjà acquis de la réputation. Le 19 brumaire (10 +novembre), l'ennemi se présenta en force; on se battit une grande +partie de la journée en avant d'Alzey. C'était la première fois que je +voyais en ligne se mouvoir régulièrement, et avec les différentes armes +combinées, des troupes nombreuses. Nous tînmes tête à l'ennemi et nous +ne perdîmes aucune bouche à feu, bien que l'ennemi nous en eût démonté +plusieurs. + +Nous fîmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des +combats assez insignifiants nous ramenèrent successivement en avant de +Landau. L'armée s'établit dans les lignes de la Queich: le général +Desaix, avec sa division, se plaça de manière à couvrir Landau, à voir +l'ennemi et à rester en contact avec lui: il mit son quartier général +au village de Neusdorf, à une lieue en arrière de la petite ville de +Neustadt, qu'occupait l'ennemi. + +Pendant toute cette campagne, le sort des officiers était extrêmement +misérable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait à chaque +officier, depuis le sous-lieutenant jusqu'à l'officier général, huit +francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a +beaucoup de forces et de priviléges pour supporter la misère et les +souffrances, et je ne me rappelle pas que cet état de choses m'ait +donné un quart d'heure de chagrin; seulement, dépouillé, comme je l'ai +raconté plus haut, au commencement de la campagne, et manquant +absolument d'argent, je me vis obligé de réclamer des effets de magasin, +et, avec un bon que je dus faire viser au général en chef Pichegru, je +reçus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule +fois que j'aie parlé à ce général, dont la vie a été flétrie par de si +infâmes actions. Quoique très-jeune encore, j'avais assez réfléchi sur +les difficultés du commandement, pour m'étonner qu'un homme chargé +d'aussi grands intérêts fît assez peu cas de son temps pour l'employer +à un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingué, et +capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour système +de s'affranchir de toute espèce de détails, et de s'en tenir à juger le +travail dont il avait chargé les autres. Et cette observation a été +toujours pour moi un thermomètre sûr de la capacité véritable des +hommes de réputation, comme de la médiocrité de ceux qui avaient des +habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouvée en défaut. + +Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion +d'approcher fréquemment le général Desaix; notre séjour à Neusdorf, à +quelques affaires d'avant-poste près, nous laissait dans un grand repos +et une grande oisiveté, et j'en profitai pour le voir tous les jours, +et d'une manière intime et familière. C'était un homme charmant, +possédant à la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et +d'aménité; j'avais pris un très-grand goût pour lui, et il me +témoignait beaucoup d'amitié. Sa conversation était remplie de +séduction, il aimait passionnément son métier et en parlait d'une +manière attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un +homme encore inconnu, né avec le génie de la guerre, dont l'esprit, le +caractère, l'autorité, étaient choses transcendantes, et fait pour +éclipser tout ce qui avait brillé jusqu'alors, si la fortune le faisait +jamais arriver à la tête d'une armée; c'était de Bonaparte, comme on le +devine, que je lui parlais. Il me répondait toujours: «Mon cher Marmont, +vous êtes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-être l'amitié +vous aveugle; car, soyez-en sûr, le commandement d'une armée est ce +qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige +le plus de capacité dans un temps donné.» Il avait raison, mais mes +inspirations étaient justes. + +J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe +et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au +Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et +recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange +illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur +puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours +est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public, +proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer. +Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres +Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de +repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait, +dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la +fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor +public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais, +tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait +disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient +brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au +13 vendémiaire. + +Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution, +d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le +gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices, +était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en +désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le +gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés +se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris, +c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne, +car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes +étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et, +avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions +raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur +lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de +résister à une population nombreuse qui attaque. + +Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux +armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention +lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et +connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont +souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui +peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon, +dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une +conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se +rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui, +c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie, +il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent +prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris, +toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent +dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en +pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les +forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur +auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette +grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les +haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et +le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il +faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de +ses devoirs, pour oser la braver. + +Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être +douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à +fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion, +anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu +d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle +consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas; +que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son +exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de +la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le +principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les +sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu. +Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention. + +Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts +antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie +avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa +reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement +de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à +une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les +infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une +disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il +aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière +subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature +des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander +une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry, +il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et +jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si +la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été +confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une +série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en +réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon +pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun +rencontre journellement dans sa carrière. + +Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint +de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le +rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de +suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour +rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui +possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je +voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait +pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du +pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les +plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais +beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est +jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général +Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue +Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires +étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur +tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait +aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la +Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit +avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel +ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna +beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après +mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel +je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la +constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le +gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce +pouvoir que je trouvai établi à Paris. + +Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la +confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des +temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au +pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration +et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la +société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à +se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus +grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre, +pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques +femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se +consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle +madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine +approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec +un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la +dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art +d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait +grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors +du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la +reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait +alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce +de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action +dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant, +et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du +dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action +qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres. +Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était +moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de +Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de +l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la +fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de +corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le +caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à +peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était +guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays +et de tous les temps. + +Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des +moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal _des +victimes_. Personne n'était en situation de faire les frais de +nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant +rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une +souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient +péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le +droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de +sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment +l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je +ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que +celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions +déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les +classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les +souvenirs du crime. + +Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à +Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et +sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui, +il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était +d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis +promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il +fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il +connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y +trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les +événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté. + +Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était +un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général; +il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des +Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans +ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de +réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en +1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni +le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de +prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna, +Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions +avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de +défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à +Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par +Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le +col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et +l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi +en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive, +les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral, +et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de +Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols. + +Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série +d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais, +la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales +devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général +Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée +d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre +l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre +1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le +général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la +petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut +complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son +artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux +restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou +pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à +la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie; +il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette +terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du +champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les +plaines du Piémont. + +Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien +meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques +mois plus tard, commencé la campagne. + +Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les +Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à +faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait +beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui +avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et +remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et +ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction +contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu +contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre. + +L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du +Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle +avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin +de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient +notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs, +difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée, +dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous +indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt +satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de +l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la +position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes, +en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs +mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement +le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que +cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce +de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par +Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer, +étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les +plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait +puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine +était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à +ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du +Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer +répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait +venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en +chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances, +nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des +intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre +départ. + +Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de +Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force +de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première +passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il +avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu +toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on +sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on +aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce +sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que +l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup +d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et, +lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis +aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même +cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à +nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et +inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne +éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des +habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats; +tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte +se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela +prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France +avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec +moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de +croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans +l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit +avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus +promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans +retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes, +quand le général Bonaparte arriva à Nice. + +Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles, +un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était +Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au +grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été +confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il +n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait +aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron; +ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient +pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée +d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si +les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous +offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec +un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui +préparâmes les voies auprès de notre général. + +Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette +confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général, +vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je +vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de +Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta +son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de +l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de +l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort +bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays +et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions +près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation, +le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée +d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le +général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements +de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à +Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En +le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux +mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé +les limites de sa prophétie. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE PREMIER + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793. + +«Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher père; les Piémontais sont +de même, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas +de grands risques. Le général Kellermann est venu hier visiter notre +position; je l'ai accompagné à quelque distance d'ici.--Il a, je crois, +des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens. + +«J'ai été témoin, il y a quelques jours, d'une scène bien affreuse. Un +général a été amené de chez lui au camp par les soldats, hué, et +ensuite envoyé honteusement, à pied, à Barcelonnette et jeté dans les +prisons. Tel est le sort du général Rossi. + +«Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans +le canton à mon arrivée; les jours précédents, il avait fait une +entreprise sur les Piémontais; elle avait réussi; ensuite une retraite +honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de +combinaison de l'attaque avait amené quelques malheurs. Les soldats ont +pris pour trahison ce qui, probablement, n'était qu'entière ignorance +et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-même aujourd'hui. Bref, la +haine la mieux prononcée les a tous enflammés, et, sans la fermeté des +officiers, sa vie n'était pas en sûreté. Les députations de tous les +corps l'ont traduit ici devant l'armée; les députés n'étaient sûrement +pas de ses bons amis; eh bien, d'après l'ordre de leur chef, ils l'ont +défendu au péril de leur vie contre un peuple qui s'était assemblé des +environs pour lui arracher la vie et qui était altéré de son sang. J'ai +vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tête de mes +canonniers d'être de l'équipée. Kellermann a reproché aux soldats leur +faute, et pas un seul n'a élevé la voix pour se justifier. + +«Je me plais fort au camp; mes occupations multipliées y influent sans +doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a placé auprès d'un corps +d'officiers fort bien composé; je crois avoir l'attachement des soldats; +il ne me manque donc que l'assurance des bontés de mes tendres parents. + +«Adieu, mon tendre père,» etc., etc. + + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793. + +«Je reçois dans ce moment même, ma bonne mère, les deux lettres que +vous avez bien voulu m'écrire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin, +car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je +les attendais avec bien de l'inquiétude et bien de l'impatience; enfin +mes désirs sont satisfaits. + +«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils +augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance +que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que +l'on veut bien avoir de mon instruction. + +«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux +d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre +que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et +j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec +tout leur attirail sans aucun accident. + +«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize +campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui +imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite +presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi; +trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement +d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp +retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté; +je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru +pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il +rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont +venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur +approbation. + +«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et +simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas +régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et +remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les +points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre +mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura +plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques +jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef +dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de +l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux +d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des +talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un +jour. + +«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis +chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux +redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois +points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage. +Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul +seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un +officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière +pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques +détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien +sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques +petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque +temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du +régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis +très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas +recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et +de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues +aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant +de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort +bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc. + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Quartier général de Certamussa, 2 août 1793. + +«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de +ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent +ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été +assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré +m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma +reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire, +ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux. + +«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais +viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé +l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous +ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me +mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général +Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la _cour dorée_ +a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous +et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et +un autre le cheval d'un officier d'état-major. + +«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez +savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en +rendre compte. + +«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes +batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de +la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des +chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je +reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait +que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables, +et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit. + +«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois +heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne +très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays +empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi, +pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui +restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de +quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée. + +«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons; +l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un +village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort +détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un +mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux +pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques +coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et +démasqua le village. + +«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite; +les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un +chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement, +et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur +elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en +désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je +n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois +de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la +poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement +d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits +postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces +encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane +observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est +retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent +tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une +fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans +les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient +pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en +comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de +moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être +foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait +sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant +l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de +rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je +ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu +commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont +fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite +battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la +colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se +rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois +enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et +demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient +déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie, +abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller +très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la +position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût +que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à +l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que +je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons +ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet +fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la +moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient +attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à +quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion +a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il +n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers +autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais +toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir +duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un +peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis +la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus +l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions +prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y +passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une +grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de +cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les +reins cassés. + +«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous +avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les +ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant: +c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien +longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté +que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages +des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais +encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font +éprouver de bonheur.» + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Quartier général de Saint-Paul, 4 septembre 1793. + +«Je reviens, ma bonne mère, d'une expédition où nous avons eu du +succès. Il était très-important pour nous de nous emparer de trois +villages que notre affaiblissement nous avait forcés d'abandonner aux +Piémontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui +aboutissent à l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en +étions pas maîtres, nous couperait toute retraite. Ces villages étaient +occupés par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les +chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demandé à y aller en +faisant les fonctions d'officier d'état-major. + +«Nous avons marché sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'eût pas +été arrêtée dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait +beaucoup de prisonniers. Bref, j'étais à la colonne du centre, et nous +sommes arrivés jusqu'à cinquante pas du premier village. Ils venaient +d'être avertis, étaient en batterie devant le village et marchaient à +nous. Ils nous ont fait une décharge; nous leur avons riposté, et ils +nous ont tourné le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons +pris neuf, dont un cadet.--Le deuxième poste ne nous a pas attendus, il +s'est retiré subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et +les intrépides chasseurs de l'Isère montaient par des endroits presque +impraticables, malgré les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont +repliés de roche en roche, et enfin en ont occupé une, qui est vraiment +inaccessible et où on trouve l'avantage d'être à l'abri.--Sentant qu'on +ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois +compagnies qui étaient dans le bas, et j'ai grimpé à leur tête une +haute montagne, d'où je pouvais les tourner en les prenant par leur +gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lâcheté, +car le poste était si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir +longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes repliés sur les +villages, et, les grand'gardes placées, nous sommes revenus à +Saint-Paul après une absence de dix heures.» + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Toulon, 26 décembre 1793. + +«Mes chers parents, vous êtes instruits de la nouvelle qui, dans ce +moment-ci, occupe toutes les têtes:--Toulon est en notre pouvoir,--et +nous ne pouvions guère nous flatter d'un succès aussi prompt. Il a +dépendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'être fait +par les Anglais, gens toujours occupés de leurs plus véritables +intérêts. + +«Deux points élevés dominent Toulon du côté d'Ollioules, c'est-à-dire +du côté où était la majeure partie de l'armée. Ces deux points étaient +occupés par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une +capacité immense, mais tracées sans génie, sans intelligence. L'une des +deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de +la petite à la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce +passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries, +établies à chaque pointe ou seulement à l'une d'elles, le rendaient +impraticable. + +«Cette redoute, qui défendait l'approche de cette langue de terre +appelée l'Aiguillette, était soutenue par trois autres qui étaient +placées successivement sur des points élevés jusqu'à la mer.--Elle +avait d'ailleurs un avantage bien réel, celui de n'être dominée par +rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sûreté, avaient multiplié les +travaux. Elle était précédée de haies, de chevaux de frise, de +palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'expérience leur a +montré le contraire. + +«Quatre de nos batteries réunissaient leurs forces pour l'accabler; +deux autres, battant la mer, empêchaient les pontons de venir sur les +flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque disposée, tout +combiné pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante +heures un feu soutenu pour chercher à démonter celles de la +redoute.--On jeta une grande quantité de bombes, qui rendirent la +redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on +forma trois colonnes qui attaquèrent la redoute à trois heures du matin, +le 26 frimaire. Cette redoute était défendue par environ quinze à +dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne +fut pas fort long. Nous emportâmes la redoute, et il fallait être +Français pour tenter et exécuter un semblable projet.--L'artillerie, à +l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je +pour marcher à la tête d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir +d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette +affaire nous a coûté deux cents hommes tués et mille ou douze cents +blessés.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent +tuées ou blessées.--Les ennemis ont perdu à cette affaire beaucoup de +monde.--Ils se replièrent dans les autres redoutes; on aurait dû les y +attaquer; mais la victoire avait désuni nos braves soldats, et il +n'était guère possible de le tenter. On s'arrêta là.--La redoute était +fermée; on avait beaucoup de facilité pour s'y défendre.--On me chargea +d'établir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils +occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui +tiraient environ cent coups par minute sur le point où nous +travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut achevée, et douze +bouches à feu mirent la redoute en sûreté.--Les Anglais, qui occupaient +la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sûreté: ils se +rembarquèrent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les +inquiéter dans leur retraite. + +«L'attaque avait été générale et la gauche avait eu aussi des +succès.--Elle s'était emparée de la montagne du Pharon, qui domine de +fort près le fort qui porte le même nom et le fort Rouge.--Il était +difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'évacuer, +ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne. + +«La deuxième redoute dont j'ai parlé et qui couvre directement Toulon +est dominée, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison +est peut-être une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle +n'était pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul +suivant: ils ont mieux aimé abandonner Toulon que de risquer de perdre +leur flotte, ou, au moins, le monde nécessaire à la défense de la place, +ce qui était infaillible; car, une fois nos batteries établies à +l'Aiguillette, la communication de la ville était impossible avec la +pleine mer, et la retraite de la garnison absolument fermée: elle ne +pouvait plus s'échapper. + +«Au reste, après les échecs que les troupes combinées avaient reçus, +elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que +plusieurs de nos villes du Nord, se défendre deux mois en suivant les +règles établies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes. +Grâce à l'heureuse étoile qui nous protége, notre but est rempli sans +avoir répandu autant de sang. + +«Les Anglais se sont tant pressés de partir, qu'ils ne nous ont pas +fait, à beaucoup près, le mal auquel nous nous attendions, c'est-à-dire +qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conservé dans son entier; +les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut +désirer qu'ils soient. Le port n'est point encombré; il contient encore +douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze +canons,--et trois frégates prêtes ou à peu près à mettre à la +voile.--Les ennemis nous ont seulement brûlé deux vaisseaux, une +frégate, et nous en ont coulé autant. + +«Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos +ennemis, plus je vois la supériorité du caractère français.--Il y a du +plaisir à voir nos compatriotes braver les dangers et courir à la +gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne +trouve point ce caractère prononcé chez les autres nations: j'ai vu +assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.» + + +PRISE DE TOULON. + + «Au quartier général de Toulon, le 6 de nivôse an II de la République + française (26 décembre 1793)[3]. + +[3] Tout fait présumer que ce rapport a été fait par le général +Bonaparte. (_Note de l'Éditeur._) + +LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE, CHARGÉ DU SIÉGE DE TOULON, AU +PRÉSIDENT DE LA CONVENTION NATIONALE. + +«Citoyen président, je te prie de communiquer à la Convention un court +mémoire que j'ai cru nécessaire de publier pour redresser l'opinion +publique, que de fausses relations peuvent induire en erreur sur la +prise de Toulon; il est dicté par la plus scrupuleuse impartialité et +par la vérité, que j'aime autant que la République. + +«Nous aurions pu t'envoyer les drapeaux des esclaves que nous avons +combattus, et dont nous avons trouvé un grand nombre dans les postes +avancés; mais nos braves frères d'armes n'ont pris que les drapeaux +emportés sur la brèche, ou arrachés des mains d'un ennemi, et ils +auraient rougi d'une trivialité qui ne doit plus en imposer à personne. +J'aurais pu me donner quelque éclat personnel en prenant les devants +pour annoncer un si grand événement; mais Toulon était pris, j'y avais +contribué de toutes mes facultés, c'était assez pour moi: la gloire +doit être tout entière à mes braves frères d'armes. Je cherche encore +dans l'obscurité des rangs les soldats qui se sont distingués, et je ne +publierai les noms des officiers qu'après avoir fait connaître ceux qui +les ont secondés. + + «Salut et fraternité, + + DUGOMMIER.» + + +MEMOIRE SUR LA PRISE DE TOULON. + +«Je ne me suis pas empressé de donner les détails les plus essentiels +de la réduction de Toulon parce que je devais croire que beaucoup +d'autres pouvaient se livrer à ce doux loisir et satisfaire la curiosité +du public sans préjudicier à de plus importantes occupations. + +«_Toulon est pris_: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la +République, au moment où l'armée républicaine eut la gloire d'entrer +dans les murs de la ville rebelle. Les détails, pour être exacts, ne +pouvaient venir qu'après la collection et la connaissance des faits, +surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposées et +éloignées. J'ai vu quelques relations imprimées qui blessent la dignité +républicaine et dégradent, je le dis avec regret, le mérite de nos +braves frères d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouvé, en entrant dans +Toulon, que de vils troupeaux. Effaçons promptement une impression +défavorable qu'un récit infidèle, dicté par la précipitation (si ce +n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion +publique. + +«Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que +son côté faible était celui d'où l'on pouvait approcher les escadres +combinées et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il +n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau +ne les attendit. + +«La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi +était sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres +étaient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes; +maîtres de l'Aiguillette, nous ordonnions impérativement aux ennemis +d'évacuer le port et la rade. Cette évacuation forcée répandait la +consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout +ce qui est arrivé est parfaitement conforme au projet déposé au comité +de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrêtée par un +conseil de guerre tenu à Ollioules, qui décida qu'on attaquerait la +redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en même temps on se +porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes républicains +on simulerait à la fois des attaques qui présenteraient le plan d'une +attaque générale. + +«Il fallut, en conséquence, rassembler et établir les moyens +convenables au succès du plan. L'affaire du 10 frimaire, où l'on fit +prisonnier le général anglais, retarda nos mesures, surtout concernant +les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journée, une +incroyable consommation; enfin, le 26 du même mois, nous crûmes être en +état d'attaquer; l'ordre fut donné, et le feu de toutes nos batteries, +dirigé par le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. Tandis +que nous faisions entendre _nos dernières raisons_, nos colonnes +offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en +marche; la journée fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les +contrariétés qu'entraîne le mauvais temps pouvaient attiédir l'ardeur +de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient juré sincèrement le +triomphe de la République ne montraient que l'impatience d'entendre +battre la charge. Ce moment arriva le 27, à une heure après minuit. Une +colonne eut ordre de marcher sur l'extrémité inférieure du promontoire +pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec +la redoute anglaise; une autre était réservée à attaquer, par +l'extrémité supérieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la +journée, avait été très-maltraitée par nos batteries. Ces deux mesures +rendaient nul le feu intermédiaire de la redoute anglaise, de sa double +enceinte et des autres redoutes dont elle était flanquée; elles furent +négligées, ces mesures, par ces circonstances forcées si ordinaires à +la guerre, et surtout dans un temps où il est assez difficile de faire +exécuter tout ce qui est un peu combiné. Les deux colonnes, ou, pour +mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entière +sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan +inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opiniâtreté dans +la défense peut offrir en spectacle fut épuisé de part et d'autre. Mais +enfin l'opiniâtreté céda à l'audace, et nos braves frères d'armes +entrèrent triomphants dans la redoute. Elle était défendue par une +force majeure en hommes et en armes, armée de vingt-huit canons de tout +calibre et de quatre mortiers; elle était défendue par une double +enceinte, un camp retranché, des chevaux de frise, des puits, des +buissons épineux, et par le feu croisé de trois autres redoutes. Enfin, +on peut dire avec vérité que c'était le chef-d'oeuvre de l'art, qui +prouvait combien l'ennemi savait apprécier la position dont elle +gardait l'entrée. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en +assurait la conquête, si nous y entrions. L'ennemi simula une +résistance sérieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il égorgea +dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense +quantité de munitions de toute espèce, plus de cent bouches à feu, +mortiers et canons, épars sur le promontoire; près de cinq cents +prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blessés, enfin +l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action décisive. +Comme on l'avait prévu, les vaisseaux se retirèrent au large, et Toulon +trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent +successivement évacuées; les hauteurs de Pharon avaient déjà été +enlevées par notre division de l'est dans l'attaque combinée; et ce +double succès fit évacuer aussi de ce côté les forts Pharon, l'Artigues, +Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces différentes positions +furent aussitôt occupées par les troupes de la République. Voilà le +tableau exact des journées des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un +trait, que je réservais pour l'embellir et le rendre plus cher au +peuple; qu'il y voie donc ses représentants donnant au milieu de la +nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat +l'exemple du dévouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Fréron +étaient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne +du Pharon; nous étions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel +et héroïque était fait pour mériter la victoire. Elle était à nous, +complète; nous l'ignorions encore, parce que la ville était toujours +protégée par Lamalgue, par ses remparts soigneusement fermés et par la +ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les +ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour +fuir nos bombes et nos échelles; nous n'en fûmes avertis que par le feu +mis à la tête du port et à quelques magasins. Nous nous approchâmes +aussitôt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que +l'évacuation n'était pas encore achevée; enfin les portes de la ville +s'ouvrirent, et quelques habitants se disant républicains nous +invitèrent à y entrer. Notre première attention se porta sur l'arsenal +et les vaisseaux qu'il fallait préserver des flammes; on prit également +les précautions qu'exigeaient les poudrières. + +«Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a écrit; +absurdité pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos +ennemis, saisis d'une terreur panique, s'étaient précipités dans toutes +sortes d'embarcations, et trouvèrent en grande partie la mort où ils +croyaient trouver leur salut. Les autres se réfugièrent aux îles +d'Hyères avec leurs vaisseaux. + +«Ce jour mémorable, qui a rendu à la République son plus beau port, qui +a vengé la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont +le délire a causé les plus grands maux; ce jour a réellement éclairé, +plus tôt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Français républicains +et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trésor +délaissé, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre, +rachètent au centuple quelques vaisseaux brûlés ou enlevés, quelques +magasins incendiés. + +«Enfin l'égalité, la liberté relevée pour toujours, dans le midi de la +France, par ce grand événement, voilà ce qu'il fallait présenter à +l'histoire, et non des gémissements qu'on n'a point entendus, des +risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus; +enfin des petits détails qui ont encore le malheur d'être la plupart +controuvés. + +«Quelques faits particuliers compléteront cette esquisse, tracée par la +plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une sévère impartialité. +J'en appelle à mes braves frères d'armes, qui ont vu de près le fond du +canevas.» + + +ORDRE DU JOUR. + + «Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793). + + +«Rien de plus glorieux pour les armes de la République et pour les +braves sans-culottes, rien de plus utile à l'affermissement de la +souveraineté nationale que le triomphe complet obtenu sur l'infâme +Toulon et sur les despotes coalisés qui s'y étaient rassemblés; toute +la France se réjouit de vos succès; combien tous ceux qui y ont +concouru doivent s'estimer heureux! S'ils avaient entendu les cris de +joie dont les voûtes de la Convention nationale ont retenti à la +lecture des dépêches, ils auraient joui doublement du bonheur public, +et ils auraient senti que la plus belle récompense est de pouvoir se +dire qu'on a concouru à sauver son pays et à le délivrer des tyrans qui +voulaient l'asservir. + + DUGOMMIER, + + «Général en chef.» + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795. + +«Que de douloureuses inquiétudes n'aillent pas troubler votre repos, ma +chère mère! Ce serait un mal ajouté à celui de notre séparation. +Envisagez le métier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez +votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir +la République. Voyez-le, toujours digne de vous et formé par les +événements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura +plané sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux, +quoiqu'ils aient été quelquefois arrosés par des larmes. Mais pourquoi +jeter un regard en arrière et envisager nos malheurs passés? Nous +sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait +qui nous est réservé.--Serions-nous dignes de posséder la liberté si +nous n'avions rien fait pour l'obtenir? + +«Il est arrivé ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris; +je le connais, et j'ai dîné l'été dernier avec lui chez l'envoyé de +France à Gênes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que +l'on a fait de lui ne peut être que d'un très-bon augure. Voici, en peu +de mots, son histoire. + +«Son attachement à la Révolution française lui avait suscité beaucoup +d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et +le tua. Quoiqu'il fût très-lié avec le prince, les réclamations de la +famille de son ennemi le firent exiler à Gênes, pour la forme +seulement. Il épiait et sondait là les opinions. Enfin il vient d'en +être tiré et chargé d'une mission importante, puisqu'il s'agit des +intérêts de deux nations. Il montrait, à l'époque où je l'ai vu, +beaucoup d'intérêt pour la République. Je crois que le bruit de nos +préparatifs a un peu fait hâter cette mesure. + +«On emploie toujours tous les moyens pour accélérer notre départ.--Je +reviens de Marseille, où j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de +célérité. Il y a à parier que, pour le 15 de pluviôse, nous partirons.» + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Au fort de la Montagne, 21 janvier 1795. + +«Les préparatifs de l'embarquement continuent, mon cher père, et ils +commencent à tirer à leur fin.--Je m'embarquerai sur l'_Helvétie_, +bâtiment marchand de cinq cents tonneaux et armé de vingt pièces de +canon, qui a été dévolu à l'état-major de l'artillerie. + +«Je viens de revoir ici un homme auquel je suis bien attaché, et qui le +mérite sous tous les rapports: c'est le général Gouvion. J'ai connu +sous lui les premiers travaux et les premiers dangers de la guerre; il +est doux de s'en retracer l'image et de voir l'objet qui vous les +rappelle.--L'intérêt qu'il veut bien me porter est d'ailleurs un assez +grand titre à ma reconnaissance;--il vient de l'armée des Alpes et va à +celle d'Italie avec le général Vaubois, dont vous vous rappelez sans +doute, et dont j'ai été bien aise de faire la connaissance. + +«Adieu, mon tendre père,» etc., etc. + +MARMONT À SA MÈRE. + + «En rade du fort de la Montagne, 3 mars 1795. + +«C'est le pied dans l'eau, ma bonne mère, que je vous écris. Nous avons +tous reçu l'ordre, hier, de nous embarquer, et nous avons couché à bord. +Nous sommes à merveille; je suis pourvu de tout ce qui m'est nécessaire; +depuis longtemps, j'avais prévu tous mes besoins et je m'étais occupé à +les prévenir. + +«L'escadre a mis à la voile le 11. Elle offrait un brillant spectacle. +Elle n'a pas encore vu les Anglais, mais elle les cherche pour les +combattre. + +«Notre destination est enfin arrêtée. La paix faite avec la Toscane a +fait renoncer au projet d'aller à Livourne, et nous allons décidément +en Corse. Cette paix a fait sensation ici; elle va nous ramener +l'abondance. Voilà déjà un des bienfaits de cette convention.» + +MARMONT À SON PÈRE. + + «À bord du brick l'_Amitié_, en rade de Toulon, 8 mars 1795. + + +«Nous sommes toujours embarqués, mon cher père, et nous nous consolons +de notre exil. Le séjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout +lorsque l'on est dans une inactivité semblable. Cependant l'espoir de +partir nous fait attendre patiemment. + +«Une lettre écrite aux représentants par le ministre de France à Gênes, +Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est réduite à neuf ou dix +vaisseaux; que, poussée par la nôtre, elle a été obligée de se réfugier +à Livourne, où elle s'occupe à refaire ses équipages fatigués et à +réparer ses vaisseaux délabrés; et qu'enfin l'escadre française qui +croise devant la rade de cette place l'y tient renfermée et lui fait +jouer le rôle qui a été son partage l'an passé au golfe de Juan. + +«Cette nouvelle a tout le caractère de la vérité; elle assure à notre +expédition des succès qui couronnent nos efforts: et bientôt, je +l'espère, nous acquitterons les lettres de change tirées sur nous par +les autres armées de la République. + +«Toute l'armée est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer. + +«Les nouvelles de l'armée d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que +celles de l'escadre; on prétend que la faiblesse prodigieuse de cette +armée, causée par les maladies, nous a valu quelques désavantages du +côté d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirmé et tout se +réduit à des bruits.» + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Toulon, 18 mars 1795. + +«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets, +anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous +l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a +pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été +démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il +avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis +entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et +venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize +vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais +l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et +les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été +cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre +a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le _Ça-ira_ et le +_Censeur_, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux +démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés +partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan. + +«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la +vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible. + +«Nous sommes trois officiers envoyés sur la côte pour ajouter encore à +sa défense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les +travaux qui nous paraîtront utiles. Je suis chargé des environs de +Toulon et des îles d'Hyères. Demain je commencerai à remplir ces +nouveaux devoirs. + +«Les papiers publics ont dû vous apprendre les troubles qui ont eu lieu +ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des +Provençaux est bien propre à favoriser tous les projets sanguinaires. +Onze émigrés étaient rentrés: je ne sais s'ils ont été la cause ou le +prétexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroupé et en a massacré +sept: les quatre autres ont échappé et ont trouvé leur salut dans les +prisons. + +«La représentation nationale a été insultée et la vie des représentants +a couru des dangers. La fermeté que l'on a déployée a tout fait rentrer +dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqués partout, en +assurent l'observation. + +«Je suis bien fâché d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme +beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irréparable: il +faut donc l'oublier.» + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Strasbourg, 23 juillet 1795. + +«Je suis arrivé ici avant-hier; mon tendre père; je vous aurais écrit +hier, si je n'eusse voulu vous instruire de ma destination. Je pars +après-demain pour Mayence.--J'aurais pu rester ici quelque temps, mais +qu'y faire, n'y ayant point de besogne fixe et mangeant beaucoup +d'argent? J'aime à remplir mes devoirs, et, quand je n'en ai plus, +j'aime à m'en imposer pour avoir le plaisir de ne pas m'en écarter. + +«Je ne crois pas que les grands projets sur l'armée du Rhin s'exécutent. +La paix conclue avec l'Espagne amènera probablement celle avec l'empire, +et indispensablement ensuite celle avec l'empereur. Telle est ici +l'opinion commune; et l'on croit avec plaisir que nous goûterons, cet +hiver, les douceurs de la paix. + +«Cette perspective me paraît douce, puisqu'elle me fait entrevoir le +bonheur de me rapprocher de mes bons parents. J'ai vu avec intérêt cette +ville; j'y suis arrivé prévenu fort favorablement; mais, pour la bien +juger, il faudrait y faire un plus long séjour. + +«J'ai aperçu les bois de Saverne, où je vous ai ouï dire que vous aviez +chassé souvent, et j'ai considéré avec plaisir le théâtre des anciens +plaisirs de mon père. + +«C'est à force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans +cet esprit-là que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction. + +«Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que +je l'avais supposé.--Si l'armée ne passe pas le Rhin, elle sera +nécessairement inactive, à quelques affaires près, devant Mayence, car +les dispositions de siége ne sont point faites, à ce qu'il paraît, et +l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait +aussi ailleurs.» + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Ober-Ingelheim, 3 août 1795. + +«Je suis arrivé ici, ma chère mère; ma route a été assez longue, et +enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de méthode dans ma manière +de vivre. Je vais avoir des fonctions à remplir; il faut un intérêt de +devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante +finirait par être insipide; mais me voilà satisfait, à l'exception +cependant du spectacle d'une grande opération, dont, à ce que je crois, +je ne jouirai pas. Il ne me paraît nullement probable que l'on passe le +Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes. +Dans cette supposition, le siége de Mayence ne se ferait pas, et cette +armée-ci ne sera destinée qu'à empêcher celle des ennemis d'agir. + +«Si cette tranquillité nous amène également la paix, je la bénis, et je +sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une +grande armée, au bonheur de l'humanité. Elle ne sera bientôt plus +oppressée, ma tendre mère, par les maux qu'elle supporte depuis si +longtemps, et le sage B... rendra bientôt de précieux parents à leurs +enfants, et de tendres enfants à leurs familles.--Que de bénédictions +il recevra! il les aura bien méritées! + +«Quoi qu'il en soit, ma tendre mère, nous venons de vaincre les +obstacles qui s'opposaient à notre bonheur; nous arriverons au port; +l'armée a toujours cet esprit de courage, de constance, de dévouement, +qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'était +que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que +je vous ai dit des armées que j'ai déjà vues; eh bien, celle-ci est +encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux +qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les +voir pour les admirer et pour apprendre à les imiter. + +«Le discrédit des assignats est ici à peu près le même qu'à Strasbourg +et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou +vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous +l'ai demandé, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en +arrive journellement. Le service des postes est fort bien établi. +J'aurais bien également besoin de ma malle, que j'espère cependant +bientôt recevoir. J'ai été dévalisé, en partie au moins, dans la nuit +d'hier. Ma voiture était devant mon logement, le fidèle Joseph couchait +au-dessus. Son sommeil était profond. On a percé la vache pour en +retirer les effets; on avait déjà soustrait mon habit, ma redingote, +une paire d'épaulettes, lorsque Joseph s'est réveillé et a arrêté +l'opération; tous les efforts ont été vains; un coup de pistolet, qu'il +a tiré sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et accélérer leur +fuite, sans les décider à réparer leurs torts, et ils n'ont pas moins +emporté ce dont ils s'étaient emparés; j'ai porté des plaintes; à quoi +tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour +réparer ce malheur. + +«J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau +que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et +fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de +commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique +spectacle. Que ces contrées auraient de prix pour nous! Qu'il serait +important que nous pussions garder cette barrière, mais que c'est beau +pour tout le monde! J'ai été à Worms; c'est une ville commerçante et +fort bien bâtie; elle a été l'asile des émigrés pendant longtemps. +Quoique haïs là moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aimés: il paraît +que l'opinion est à peu près partout la même sur leur compte. + +«J'ai vu dans cette ville un monument du système absurde dont nous +avons été quelque temps les victimes: un fort beau palais a été brûlé +solennellement parce que le prince de Condé l'a habité pendant quelque +temps. Malgré cette circonstance, il aurait beaucoup de prix +aujourd'hui pour faire un hôpital, car nos malades sont placés dans un +local dont l'air est bien plus malsain que ne l'était celui qu'on a +purifié par le feu. + +«J'ai cru remarquer, dans mon voyage, que le caractère des Allemands +était beaucoup au-dessus de celui des Italiens. Les premiers sont +serviables, francs et loyaux, tandis que les derniers manquent de +toutes ces qualités. Sous tous les rapports, il vaut mieux habiter chez +ceux-là.» + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Ober-Ingelheim, 1er septembre 1795. + +«Mon cher père, la nouvelle du passage du Rhin se répand en ce moment, +et elle paraît plus que probable. Il est constant que nous nous sommes +emparés, auprès de Coblentz, d'une île qui est à une très-petite +distance de la rive droite du Rhin, et que, dans ce moment-ci, nous +devons être établis de l'autre côté du fleuve. La campagne va donc +commencer: il est temps qu'elle s'ouvre. Les opérations ne peuvent être +que brillantes, car l'armée est animée d'un bon esprit. Pour mon compte, +je suis fort aise de sortir de l'inaction dans laquelle nous étions +plongés, et parce qu'il se présente de nouveaux triomphes à obtenir, et +parce que les travaux du moment amènent plus sûrement et plus +promptement la paix. + +«Ne vous inquiétez pas des dangers que je vais courir; j'ai échappé à +ceux que je brave depuis trois ans, et je ne vois pas pourquoi l'étoile +qui me protége m'abandonnerait aujourd'hui. Au reste, je les crains peu, +et je regarde leur perspective moins désagréable que la +disette.--Rassurez-vous donc. Vous m'avez bien jugé quand vous avez +pensé que les besoins n'étaient pas capables de m'abattre; mais mon +courage ne doit pas vous les faire oublier. + +«Je ne suis pas encore instruit du sort de Bonaparte. Puisqu'il en est +heureux, je l'apprendrai avec le plus vif plaisir. Notre séparation ne +doit en rien diminuer l'attachement que je lui ai voué.» + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 12 septembre 1795. + +«J'avais bien raison de vous écrire, il y a peu de temps, ma chère mère, +que, si l'armée devenait active, ma position serait fort agréable. Je +suis au centre des affaires, et j'y ai beaucoup d'influence. +L'artillerie était ici désorganisée; aujourd'hui elle est sur un +très-bon pied; tout se fait avec ordre et méthode; j'espère que, si +elle agit, elle ne sera pas en arrière de ses devoirs. Je vous dis avec +un peu de vanité ce que je pense; je me serais dispensé de vous écrire +tout cela si je n'eusse pas été persuadé de l'intérêt que vous prenez +au succès que j'obtiens, et si je n'eusse pas cru que vous ne +m'accuseriez pas de présomption pour vous dire aussi franchement ce que +j'espère. Autant le commencement de l'été a été vilain ici, autant la +fin en est belle. + +«Cette époque-ci est bien intéressante pour la République. Les nouvelles +de l'intérieur portent un caractère aussi important que celles des +armées. Nous avons tous ici maintenant adopté la constitution. Que +partout l'opinion soit la même, et qu'enfin une réunion sincère nous +assure la jouissance des biens pour lesquels nous avons combattu. Adieu, +ma tendre mère,» etc., etc. + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795. + +«Vous êtes sans doute instruit, mon cher père, de tous nos succès. Vous +savez que Manheim est à nous. La possession de cette place nous assure +la plus brillante campagne. Manheim est un dépôt qui nous est confié et +dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette +ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert +de dépôt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des +ennemis et les force à s'éloigner en les divisant; elle nous donne la +paix. + +«L'armée de Sambre-et-Meuse a fait les progrès les plus rapides; elle a +constamment battu l'ennemi, dont on ne peut guère comparer la retraite +qu'à celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde. +Le découragement le mieux prononcé est chez tous les soldats +autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zèle et l'enthousiasme +des nôtres. + +«Les ennemis ont déjà évacué tout le Rhingau. Les troupes des Cercles +gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis-à-vis Coblentz; et, +quoique sa position lui donne des moyens de défense particuliers, sa +petitesse et la nature des troupes qui le défendent nous en assurent la +prochaine possession. + +«J'ai été avant-hier à Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries, +et nous aurions pu, avec vingt pièces de canon que j'y ai fait placer, +forcer l'ennemi à s'éloigner de la rive droite, si nous avions eu les +moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqué, et, malgré +notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier. +Probablement la partie sera remise à après-demain. Il doit y arriver +aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux, +nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille +hommes par passage. Nous réaliserons ce projet, je l'espère, sans +grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si +belles, que l'ennemi ne peut pas même avoir l'idée de se défendre: +aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes. + +«Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru +n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre +le Rhin, il faut qu'il reçoive des renforts. + +«Jourdan arrive, et, d'après les apparences, les débris de l'armée de +Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc nécessaire de +faire diversion, de l'inquiéter et de le forcer à se retirer par le +pays de Darmstadt et la forêt Noire; car, s'il attendait, sa position +ne serait nullement brillante. La neutralité de Francfort, garantie par +les Prussiens, le force à faire une marche latérale, et, dans cinq ou +six jours, il se trouverait chargé par une armée victorieuse, pris de +front et de flanc par des troupes fraîches qui brûlent du désir de +combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hâter sa retraite +pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens +dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavière et le Brisgau. + +«Le général Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de +nous. J'imagine que notre passage à Manheim va lui faire changer ses +calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le +haut Rhin le suivraient bientôt. Il sort beaucoup de chevaux, de +troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens +ou prennent le parti de l'évacuer et de n'y laisser que les troupes des +Cercles, ou vont renforcer l'armée de Clerfayt. + +«Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cerné dans huit +jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement. +Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les maîtres.» + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795. + +«À mon départ de Paris, mon tendre père, je voyais grossir le parti qui +devait balancer la Convention, et j'étais parfaitement convaincu que +l'abolition complète du terrorisme produirait une réaction. Je l'avais +fixée à trois mois, et je ne m'étais guère trompé. Confiant dans la +grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononcée de +la Convention et des troupes qu'elle a appelées près d'elle, je voyais +avec tranquillité s'avancer le moment du dénoûment, et j'étais surtout +rassuré depuis quelques jours par les changements sensibles, par les +insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes. + +«Ce n'est pas seulement à Paris qu'on se bat, mon tendre père, mais +aussi aux armées; ce sont effectivement elles qui le font le plus +souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier +soir aux prises avec l'ennemi; on ne connaît pas encore les résultats. + +«Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa +gauche est appuyée au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi +l'attaque de front, toutes les probabilités de la victoire sont pour +elle; s'il ne respecte pas la neutralité de Francfort, alors sa +résistance est impossible. Elle est forcée à la retraite et ne peut +prendre une position défensive que derrière la Lahn, et, alors, adieu +toute notre campagne, tous nos succès et le siége de Mayence! Nous ne +sommes encore instruits ici d'aucun détail.--Nous savons seulement: + +«Que le quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui était à +Wiesbaden, est parti hier, et a rétrogradé à six lieues; + +«Qu'une division de notre armée, qui avait passé avant-hier le Rhin, +pour renforcer l'armée d'observation, l'a repassé hier avec beaucoup de +précipitation et de confusion. + +«Assurément, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont +bien maladroits. + +«Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une épouvantable rivalité +éclate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les +victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'armée de +Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son +commandement, et feraient momentanément partie de l'armée de +Sambre-et-Meuse; que le général qui commandait ces quatre divisions a +été remplacé par un autre; que tout ce qui appartient à l'armée de +Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-là; que celle de +Sambre-et-Meuse se croit autorisée à tout envahir, à tout faire, à tout +ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la réunion de tant de +partis hétérogènes désorganise tout à un point que rien ne peut +exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste à peu près intacte +et montre encore l'exemple de l'harmonie. + +«J'ignore quels vont être les résultats de tout ceci. Il me paraît +clair que, si l'armée de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera +bientôt à nous et la paix bientôt faite; que si, au contraire, elle est +battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car +comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est débloqué, nous +pourrions rester à ses portes éternellement, sans jamais y entrer. + +«Voilà donc la destinée d'un grand empire confié au sort d'une +bataille!» + +MARMONT À SA MÈRE. + + «31 octobre 1795. + +«Je viens d'apprendre, ma tendre mère, qu'il y avait une poste ici; +j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite santé, qu'au milieu +de toute la bagarre je n'ai eu à supporter que de la fatigue, et que je +n'ai couru de danger que dans la journée malheureuse du 7. + +«L'armée est à la débandade. Jamais déroute n'a été plus complète: il +n'existe pas quinze cents hommes réunis. Notre immense artillerie a été +prise, parce que nous avons manqué de chevaux pour l'emmener: nous +avons perdu deux cents pièces de canon. + +«L'armée ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son +moral était affecté de la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse; elle +est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer +l'hiver affreux qui lui était préparé. + +«J'ai été pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'étais +occupé à rallier un régiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai été +délivré par un trompette du même régiment, qui, à lui seul, avait plus +de courage que tout son corps. + +«Une heure après, j'étais allé à la droite de l'armée pour voir où en +étaient les choses et pour joindre l'artillerie à cheval, lorsque je +suis tombé dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement chargé: +la bonté et la vitesse de mon cheval m'ont sauvé. Le cavalier +d'ordonnance qui était avec moi, étant moins bien monté, a été pris. + +«Les généraux ont manqué de tête: il y en a un de pris et un autre de +tué. Les colonnes restantes de l'armée marchent sans destination, et à +peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi +est encore loin, et, s'il y eût eu plus d'ordre, on eût pu faire une +brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se désunissent +n'est bon à rien tant qu'il reste dans cet état. + +«Les ennemis vont nécessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul +projet: la campagne est trop avancée pour vouloir entamer la frontière.» + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +1797--1798 + +Sommaire.--Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Steigel. +--Berthier.--Montenotte (11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco. +--Mission de Junot et de Murat.--Passage du Pô (16 et 17 +mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: création des +guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de l'armée +française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le roi de +Naples.--Surprise du château Urbain.--Siége de Mantoue.--Lonato (3 août +1796) .--Anecdote.--Castiglione (5 août).--Roveredo.--Trente.--Lavis. +--Bassano.-- Cerea.--Deux Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à +Paris.--Arcole (17 novembre).--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les +opérations de Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17 +janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).--Expédition contre le +pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de Lannes.--Prise +d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et +Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans +les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert +dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de +l'archiduc Charles.--Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des +premières ouvertures faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix +avec l'Autriche (19 avril).--Réponse de M. Vincent à +Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 mai).--Venise se déclare contre la +France.--Mission de Junot.--Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur +Venise.--Entrée des Français dans la ville.--Création de la République +transpadane.--Alliance avec la Sardaigne. + + +J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de +mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée +occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de +protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement +génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni, +jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la +jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous +obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs, +c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général +Bonaparte. + +Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce +qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et +disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et +vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces +cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt +hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais +ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris +depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats +des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des +Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore +remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de +montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en +quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en +partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de +fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne +s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas, +sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois. + +L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux +Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait +Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et +les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea. + +La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer +le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages +qui y ont joué les principaux rôles. + +Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait +été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi +quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier, +il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des +bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut +d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant +distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait +général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait +combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et, +pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle +principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était +perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que +lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de +pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de +combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient +excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action, +il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant. +Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel, +une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une +impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait +toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal +des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et +très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être +riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances +importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une +multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il +aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des +Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération +parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de +bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il +rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La +nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en +témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance +comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière +naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y +avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du +premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour +exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait +l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas +prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de +hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux +embrassaient le développement. Tel était Masséna. + +Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait +trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais +sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne, +en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite +maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à +servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées +orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de +général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial, +mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent +celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant +assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait +beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels; +bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses +troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce +qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se +croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le +prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien +de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait +l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le +donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans +ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna, +ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre +eux la moindre comparaison. + +Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le +régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel. +Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la +lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe, +désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions +opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre, +constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non +d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les +événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait +arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de +général de division. + +Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu +lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête +et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et +cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre. +Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort +dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette +circonstance; il a péri au commencement de la campagne. + +Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et +passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant +en campagne. + +Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu +par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait +faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande +réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une +activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire; +il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture +des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait +dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au +commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major +auprès d'un bon général. + +Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef. +Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant, +glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas +inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du +pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre: +quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des +mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple, +avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par +leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec +raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire +usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux +auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la +fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les +réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait +d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre, +soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur +confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des +premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations, +elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le +premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la +discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline +et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul +individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la +confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que +l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette +confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens, +n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les +prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps +commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le +dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants, +que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de +Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il +était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire +obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire +l'application de ce vers d'un poëte célèbre: + + «Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.» + +J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut +maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée +autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons, +cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il +y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments +Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne +pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer +de leurs compatriotes. + +L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à +quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant +les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général +Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces +troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient +parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva +et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de +la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte +et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le +Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des +montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la +plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable +cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien +organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la +proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à +prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de +l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un +homme aux ennemis. + +Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant +expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette +campagne. + +L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats +excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une +multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux +fatigues et aux dangers. + +Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport +avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation +qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre +les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux +troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de +l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si +célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à +deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au +début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes +âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie +par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie +de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la +rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes +comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations. +Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des +montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu +manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait +peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue +très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le +général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors +l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous +devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités +nécessaires. + +Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près +du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la +situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la +division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les +mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des +inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes +françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à +la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont +j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre +retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à +Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le +général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller +parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité +numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre, +marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le +proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la +division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au +travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle +aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la +crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour +l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri. + +Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12 +avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur +Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la +division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation +donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la +vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon +de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi +essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et +impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare +et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi, +le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de +Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant +ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait +sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses +postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare. + +Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit +position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant +de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une +erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour +auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte +en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo, +et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et +Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette +affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à +la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à +gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la +montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les +dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons +prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de +cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans +hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général +Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée +piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait +occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se +trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la +défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à +outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste, +isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les +troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours, +puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions. +Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans +perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre +gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels +nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par +l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable +campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à +être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en +supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets +et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner +seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et +l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur +comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres, +auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut +dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des +succès. + +Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général +Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de +Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et +d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne +voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure +entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il +fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques +instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les +colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en +ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées, +fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes +nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze +cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent +prisonniers de guerre. + +Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui +aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq +bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises +étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats +à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut +évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux, +des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur. +Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se +retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces. + +Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les +positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le +fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les +Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et +fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée. + +Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens +sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite +excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta +d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui +en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous +couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les +Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec +l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre +position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro. + +La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule +de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage +ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli +(le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força +cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez +grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina +l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une +belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef, +resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de +la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel, +qui débouchait par Lesegno. + +Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille +Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse +artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses +dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois +colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par +une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main, +à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau +spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la +vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai +dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques +d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne +résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à +l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie: +je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après +une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes. + +La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards +et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la +ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise, +elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre +avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il +acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général +Stengel y fut blessé mortellement. + +Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans +différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division +Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à +Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée +vers Nizza della Paglia. + +La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin. +Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de +revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la +reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette +reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la +guerre offre beaucoup d'exemples. + +La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes +d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en +approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que +je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance +m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade +d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint +se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions +arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun +notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille, +parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans +nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux. + +La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été +préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous +nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le +lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et +proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix. + +Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté; +mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander +des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de +cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée, +protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places +étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère +discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les +clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à +faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la +disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans +l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les +Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le +véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le +verra plus tard, le plus grand succès. + +Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux +drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat +fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris +le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale +avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y +présenter nos trophées. + +Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les +triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir +d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous +allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable +de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à +l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux +camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris, +c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette +mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans +l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé +toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne +marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux +aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les +marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades +actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les +nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé +chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les +avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un +officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes +intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord, +j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais +encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de +plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours, +j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me +reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait +m'échapper. + +Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le +duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le +Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous +joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière, +la vallée de la Stura et Coni. + +Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux +armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues +et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le +Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés +à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un +mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la +défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois, +allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses +privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les +jouissances de toute espèce. + +À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général +Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô, +opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière; +une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire +au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands +efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose +encore. + +Aussi le seul moyen de réussir était dans la rapidité des opérations. +Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos +prodigieux succès, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pût +être régulièrement défendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le Pô à Valence, +après avoir été rejoint par le corps auxiliaire, commandé par le +général Stubich. Il plaça ses troupes de la manière suivante: il +s'établit de sa personne à Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six +escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons à Sommo, sous les +ordres du général Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de +Frazeruolo à Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le général +Beaulieu, apprenant la marche des Français à Casteggio, se décida à +passer le Tessin. Il plaça le général Liptay, de l'embouchure de +l'Olona jusqu'à celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons, +et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se +porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso. + +Dès le 10 floréal (30 avril), le général Bonaparte avait mis ses +troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet +de passer le Pô à Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y +opposer, les quatre divisions de l'armée se rendaient, par une marche +convergente, à Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les +troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la +division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division +Masséna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par +Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitôt les premières +troupes arrivées à Castel San Giovanni, le général en chef se porta +avec elles à Plaisance, où des moyens de passage considérables se +trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement étaient +sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans +obstacle dans des barques qui portaient le général Dallemagne et le +colonel Lannes; bientôt un pont volant donna des moyens de passage +réguliers. La division Laharpe fut la première qui atteignit la rive +gauche, et successivement les divisions Masséna, Augereau et Serrurier +la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie à +Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu'à Codogno; là elle +trouva le général Liptay, qui, après un léger engagement, se retira sur +Pizzighettone, où la division Laharpe le suivit. La division Masséna, +après avoir servi de réserve à celle de Laharpe, se porta sur +Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hâte avec +sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du général +Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de +Serrurier sur Pavie. + +Codogno fut le théâtre d'un événement funeste: le général Laharpe y +périt de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il +monta à cheval, se porta en avant pour en reconnaître les causes, et, à +son retour, ayant été pris pour l'ennemi, il tomba sous une grêle de +balles. Singulière destinée que la sienne! Proscrit par suite de +révolutions dans son pays, et condamné à mort, les soldats de sa patrie +adoptive se chargèrent ainsi d'exécuter la sentence. + +Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du Pô +s'effectuaient, j'avais été chargé de me rendre à Alexandrie pour +convenir des arrangements relatifs à la remise de cette place +importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse. +Aussitôt cette opération terminée, je rejoignis l'armée, où j'arrivai +le lendemain du fatal événement de la mort du général Laharpe. L'ennemi +se trouvant surpris, tourné et attaqué au milieu de son mouvement, le +seul parti qu'il eût à prendre était de se rapprocher de l'Adda et de +mettre cette rivière entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le +9 mai à Lodi. Il garda Pizzighettone comme tête de pont pour pouvoir +déboucher sur nos derrières; en se plaçant ainsi il couvrait Milan. Il +était donc indispensable de le chasser de cette position avant de se +porter sur cette ville. Chargé d'aller faire la reconnaissance de +Pizzighettone, quoique cette place fût démantelée depuis longtemps, +elle me parut à l'abri d'un coup de main, et hors d'état d'être enlevée +avec nos faibles moyens. La division Laharpe reçut l'ordre de +l'observer; après avoir rempli cette mission, je rejoignis le même jour +le général en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Masséna, +suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'élevait +alors à trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf +bouches à feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille +cinq cents chevaux. Arrivés à deux milles de la ville de Lodi, nous +trouvâmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et +Formigara; il plaça ainsi ses troupes: douze bataillons et huit +escadrons immédiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous +les ordres du général Sebottendorf; cinq bataillons à Rieva, neuf +bataillons à Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et +quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville. + +Le général en chef me donna l'ordre de prendre le 7e régiment de +hussards, et, aussitôt que l'infanterie serait engagée à droite et à +gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de +charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie était +commandée par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une +belle et éclatante réputation. J'exécutai mes instructions, et bientôt +la cavalerie ennemie fut culbutée et l'infanterie mise en déroute; mais +il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, étant séparée +d'elle par les canaux qui bordent la chaussée des deux côtés. Nous +prîmes six pièces de canon, mais la cavalerie qui les soutenait +disparut en faisant le tour extérieur de la ville. Les portes s'étant +trouvées fermées et les troupes battues étant sous la protection des +remparts, la cavalerie française fut obligée de rebrousser chemin. + +Il m'arriva dans cette charge un accident dont les conséquences +auraient pu m'être funestes: placé à la tête de la cavalerie formée en +colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussière +occasionnée par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon +cheval arriva jusqu'à toucher une pièce de canon abandonnée, fit un +épouvantable écart qui me renversa, et la colonne entière me passa sur +le corps sans me blesser. Quelques pièces de canon placées contre la +porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientôt +l'entrée de la ville. Nous nous précipitâmes dans les rues, où la +cavalerie ennemie essaya encore de nous résister: culbutée de nouveau, +elle repassa la rivière en toute hâte sous la protection de l'armée +bordant la rive gauche de l'Adda. La division Masséna entra tout +entière, et se disposa à tenter un des plus vigoureux coups de main qui +aient jamais été faits. Les Autrichiens s'étaient placés immédiatement +sur le bord de la rivière; une disposition semblable pour défendre le +passage de vive force d'un pont est assurément fort mauvaise, car +l'ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par +son centre si le pont y correspond, ou tournée si c'est une de ses +ailes qui se trouve en face. + +Pour défendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie, +battre ses approches s'il est possible, et éloigner assez la ligne +pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute formée, les +premières troupes de l'ennemi qui parviennent à franchir le défilé, et +qui d'abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre. Les +remparts de Lodi, très-élevés, n'étant pas terrassés dans la partie +voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour +fusiller les Autrichiens; mais, les troupes étant très-exaltées, on +pouvait en espérer les plus grands prodiges. Les retraites constantes +de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande +idée de sa résolution à se défendre; aussi fut-il décidé que le passage +de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait +tenté. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement précédant +l'entrée du pont y fut placée, et une vive canonnade occupa l'ennemi. +Un gué praticable pour la cavalerie existait à cinq cents toises en +remontant la rivière, et le général Beaumont, commandant la cavalerie +de l'armée depuis la mort du général Stengel, fut dirigé sur ce point +et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en +colonne, à la tête de laquelle une foule de généraux et d'officiers +d'état-major s'étaient placés, se précipita sur le pont. Nous le +franchîmes à la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens, +intimidés par cet acte de vigueur, lâchèrent pied et s'éloignèrent en +toute hâte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie. +Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus +grands dangers de ma vie. On vint dire au général Bonaparte qu'un corps +de troupes se trouvait sur la droite de la rivière, au-dessous de la +ville; il était important de savoir promptement à quoi s'en tenir; car, +si c'était un corps en arrière, il fallait le faire prisonnier, et, si +c'était une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de +lui résister. Le général en chef me donna l'ordre de prendre un faible +détachement et d'aller en toute hâte reconnaître ce qu'il y avait de +vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait été trop long avec tous +les embarras de l'armée, et il était plus court, mais très-dangereux, +de suivre le bord de la rivière entre celle-ci et les remparts de la +ville, en passant en vue et à portée de dix mille hommes environ, et de +l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec +moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette périlleuse entreprise. +Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pièces +de canon, firent sur nous une décharge générale; nous passâmes par les +armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de +chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisième, +et ayant mon cheval blessé: deux soldats et leurs chevaux avaient été +tués. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai +de rejoindre le général en chef; mais, cette fois, en passant par la +ville. + +Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau à la +réputation de l'armée, à la gloire de son général, et assurait la +conquête de toute l'Italie. Je reçus pour récompense, à l'occasion de +cette mémorable journée, un sabre d'honneur. + +L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit +jusqu'à Crema; nous nous portâmes, par la rive gauche, jusqu'à +Pizzighettone, évacué par l'ennemi sans combat; à la tête de quelque +cavalerie, je marchai sur Crémone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-là, +nous rencontrâmes pour la première fois des hulans, et cette troupe +intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chassé et +ainsi éloigné, le général en chef fut maître de se rendre à Milan. Il y +fit son entrée le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu +aussitôt, et tout fut disposé pour en faire le siége. Les places de +Piémont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont +nous avions besoin pour composer notre équipage de siége, qui commença +peu après. Le général Despinois avait été distingué par le général en +chef; il passait pour un homme instruit; il fut chargé de le diriger et +eut en même temps le commandement de la Lombardie. Le général en chef, +après être resté huit jours à Milan pour satisfaire aux besoins de +l'armée, donner les ordres nécessaires à la levée des contributions, à +la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes, +entreprit d'achever la conquête du nord de l'Italie. + +La cavalerie fut renforcée à cette époque par le 10e régiment de +chasseurs; il était nombreux et en bon état: c'est le premier corps de +cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande réputation; +son vieux colonel, Leclerc-Dostein, était l'un des plus braves soldats +qu'ait eus la France. Jamais la réputation de ce régiment n'a subi +d'altération. + +L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un +véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage, +vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans +un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions +récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était +facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les +vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie, +car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre +qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs, +jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes +villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les +suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à +gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les +meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées, +des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à +la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui, +ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef +et à la confiance universelle, était le gage d'une série non +interrompue de succès. + +Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général +Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les +circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les +paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de +nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que +l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il +ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès +bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas +souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et +plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous +serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si +l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de +mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus +loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en +donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui +s'est développé ensuite? + +Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait +achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au +delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de +l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et +l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était +rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau, +par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari, +Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta. +Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par +le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et +Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général +Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la +nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui; +nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions +convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire, +nécessaire au repos de l'avenir. + +Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et +réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié +chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri; +d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient +fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout +entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux +mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par +l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent +dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se +trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une +vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent, +et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous +rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés +dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au +pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il +arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La +maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait, +en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats +dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y +attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre +sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une +fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais +d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la +remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor, +de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les +sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus +tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet +argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le +récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre +rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10 +prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à +deux lieues du Mincio. + +Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et +le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une +infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi +abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait +alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la +force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié +seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant +détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison +de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur +Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur +Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée +par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une +place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune +disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été +préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle +l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à +Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son +logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village, +et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna, +s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la +réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son +séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt +qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il +faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé; +un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de +pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par +des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient +débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous +sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à +redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le +premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait, +nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je +courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de +mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois +tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions +certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été +nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et, +je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un +dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont. +Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il +aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et +toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui +l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de +la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des +quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient +de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le +village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent +s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers +français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi, +les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté, +nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les +Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se +retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré +dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence +n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du +monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les +combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un +très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain! +Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de +t'élever des temples! + +L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur +Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le +général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande +colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses +plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé, +avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y +avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle +d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne +pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un +sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa +position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il +pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une +querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces +menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de +prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes. + +La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en +descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la +défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent +l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à +Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue +par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit +l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége +aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens +s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps +pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de +rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que +l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les +pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un +pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses +destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il +avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions +relatives à l'administration générale; après avoir donné ses +instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui +et dans sa voiture le général Berthier et moi. + +Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de +temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les +espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du +général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans +bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses +actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui +semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le +fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de +paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au +Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le +Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus +frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette +proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie. +Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a +toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours +méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par +en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors +il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore +bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les +éclairs du génie. + +Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit +admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous +avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était +dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux +résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du +mot. + +Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte +fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution, +par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants, +gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils +ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque +toujours les circonstances, cause des résolutions prises. + +Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une +brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir +l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une +réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et +le général Bonaparte fut très-satisfait. + +Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des +intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du +temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait +sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience: +elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son +mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait +souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et +l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait +à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à +des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était +fort dans sa nature. + +Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était +d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à +Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se +cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il +ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est +bien malade ou infidèle.» + +Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant +d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui +furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à +Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait +que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus +pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet +homme était d'un ordre si supérieur! + +Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer +Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait +commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où +venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde. +Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si +on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut +pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et +de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de +division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général +Despinois fut fait général de division. + +Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits +successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de +Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux +tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit +nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples, +rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le +pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une +puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui +faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut +faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait +aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout +le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait +depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé +même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait +rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce +anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et +le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de +toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes, +fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment +l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée +par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre +de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare +et Bologne. + +Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata +dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et +Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples, +faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement, +projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les +Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors +d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien +tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya, +et Wurmser les amenait en personne. + +On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces +troupes. + +La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de +Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était +avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin, +appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le +passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les +communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc +important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à +souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du +pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard. + +Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui +parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre +avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il +partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général +Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec +un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre +détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais +l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un +détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du +fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais +soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la +route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades +les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur +commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il +était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette +réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après, +ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le +temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un +moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les +soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers. +Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de +canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son +artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et +servit au siége de cette place. + +Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je +m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut +convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient +livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la +forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les +approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore +envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour +fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas +pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en +chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia +à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre +pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre +mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite +de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas +avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile, +d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le +général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à +Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de +ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce +moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en +argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des +officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs. + +L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans +exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps. + +Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et +partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette +dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le +grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous +dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le +frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général +républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs +intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un +courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya +en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le +grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son +hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général +Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour +lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se +rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa +vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une +occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque +antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou +des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu +leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur +reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette +assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa +sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le +cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves +incontestables de la vérité de mon opinion. + +La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était +restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San +Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et +nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son +cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette +gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans +le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel +pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait +à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier +d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre +de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son +cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans +les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux +de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa +maison. + +Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape, +bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À +Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force +municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de +Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité +des troupes françaises repassa le Pô. + +Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On +croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes, +et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement +de la ville. + +Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux +lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve +la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en +avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et +qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec, +et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les +fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T, +destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement +par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T +était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut, +en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce +poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire +aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à +nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de +main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes +furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la +garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet +officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et +ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires; +devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci, +aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère +ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes; +il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette +république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous +abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut +tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait +formées. + +Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz, +habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans +l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de +l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur +l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient, +et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du +commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut +lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le +détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la +barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa +généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut +dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté. + +On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut +construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment, +il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége +régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs, +sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon +tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur, +le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries +nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front +d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades +étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint, +il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner +l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent +désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en +commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand +les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses +et nos projets. + +Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de +l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et +reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de +quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un +mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent +soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent +quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment +de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes. + +Wurmser divisa son armée en quatre colonnes principales, de la manière +suivante: la première, sous les ordres du lieutenant général +Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-même en quatre +brigades commandées par les généraux Ott, Ocskay, Sport et prince de +Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau +et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies, +treize escadrons, et cinquante-six bouches à feu. Sa force était de +quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux +mille trois cent quarante-neuf chevaux. + +La deuxième, sous le commandement du lieutenant général Melas, formait +la droite du centre: composée de deux divisions et quatre brigades, +commandées par les généraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les +généraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept +bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches +à feu, et sa force était de treize mille six cent soixante-seize hommes +d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux. + +La troisième colonne, sous les ordres du lieutenant général Davidovich, +formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandées +par les généraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la +brigade; sa force était de dix bataillons, huit compagnies, dix +escadrons, soixante bouches à feu; elle comptait huit mille deux cent +soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux. + +Enfin, la quatrième colonne, commandée par le général Mezzaro, formant +l'aile gauche, était divisée en deux brigades, commandées par les +généraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre +bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches à feu, +et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes +d'infanterie, mille soixante-douze chevaux. + +La première colonne fut dirigée sur Brescia; elle devait se porter sur +Plaisance pour prévenir l'armée française. La deuxième attaqua la +division Masséna à la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche +de la troisième colonne. La troisième colonne descendit par la vallée +de l'Adige, et rejoignit la deuxième colonne à Rivoli. La quatrième +colonne déboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vérone, et se +réunit à la troisième colonne. + +L'armée française était ainsi placée: Masséna occupait la Corona et +Montebaldo, et défendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige; +Augereau occupait Vérone et Legnago; la division Sauret, Salo; le +général Despinois, avec quatre mille hommes, était à Peschiera, et la +division Serrurier faisait le siége de Mantoue. Toutes les divisions +actives réunies composaient soixante-trois bataillons et trente +escadrons dont la force s'élevait à trente-six mille six cent +vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf +chevaux, et trente-sept bouches à feu. Les forces supérieures de +l'ennemi culbutèrent Masséna des postes qu'il occupait dans les +montagnes. Le général Sauret ayant été forcé devant Salo, l'ennemi +entra à Brescia sans coup férir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres +officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de +l'armée était critique; pour continuer le siége de Mantoue, il fallait +livrer bataille à l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille était +perdue, l'armée devait immédiatement repasser le Pô; elle abandonnait +ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'être détruite +en exécutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait été préparé. Lever +le siége de Mantoue, afin de réunir toutes les forces disponibles; +manoeuvrer avec légèreté pour balayer ce que nous avions derrière nous, +afin de rétablir la sûreté de notre ligne d'opération, et ensuite +marcher à l'ennemi divisé, le surprendre dans ses mouvements, au milieu +de ses corps séparés par les lacs et les montagnes, voilà ce qu'il y +avait à faire et à quoi Bonaparte se résolut. Mais alors que deviendra +l'artillerie du siége de Mantoue? Elle se composait de cent +quatre-vingts bouches à feu, et des approvisionnements correspondants: +l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle +tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophée pour lui; mais +le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige +impérieusement. Le général Bonaparte n'hésita pas; il foula aux pieds +les petites considérations, prit son parti, et se montra, par cette +résolution ainsi motivée, un grand général. Il envoya l'ordre au +général Serrurier de lever le siége après avoir détruit, autant que +possible, les munitions et l'artillerie abandonnée, de se retirer sur +l'Oglio, à Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division +Masséna, après avoir disputé le terrain pied à pied, fit sa retraite +sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera: une garnison fut laissée dans +cette place après quelque incertitude, et le commandement en fut confié +au général Guillaume, espèce de fou, mais homme de zèle et de +surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la +Chiesa, à Ponte San Marco, laissant une forte arrière-garde à Lonato, +tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en +position en arrière de Salo. + +La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et +Montechiaro, où elle s'arrêta. La cavalerie, soutenue par quelque +infanterie, se porta sur Brescia; à son approche l'ennemi l'évacua en +se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions +respectives que les deux armées étaient fort divisées, les corps +presque entremêlés; mais ceux de l'armée française, étant au centre, +pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On +doit observer cependant que la division Serrurier, jetée hors du +théâtre des opérations, sur l'Oglio, était une mauvaise disposition; en +la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle eût +pu servir utilement de réserve à la division Augereau; la disproportion +de nos forces était fort grande, nous n'avions à négliger aucune de nos +ressources; cette division de plus à l'affaire du 16 thermidor (3 août) +pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'armée était séparée +d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 août), mais il y avait +plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivât pas d'une +manière opportune, et la précision de son mouvement, ce jour-là, fut un +trait de bonheur sur lequel un général en chef ne doit pas baser ses +calculs quand il peut s'en dispenser. Malgré le bon esprit de nos +troupes et leur énergie, quelle que fût l'habileté des combinaisons, on +pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi à combattre alors ne +ressemblait pas à l'armée de Beaulieu, découragée; mais, en possession +de toute sa force morale, il avait le premier élément des succès. Nous +étions dans la position indiquée ci-dessus le 15 thermidor (2 août), +bien résolus à tenter la fortune. Le 16 (3 août) au matin, l'ennemi +attaqua l'avant-garde de Masséna, placée à Lonato, la mit en déroute et +fit prisonnier le général Pigeon, qui la commandait. Le général Masséna, +avec lequel se trouvait le général en chef, déboucha aussitôt de Ponte +San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi, à son tour, fut +culbuté, et l'on reprit Lonato; débouchant de cette ville, après des +engagements très-chauds et successifs, l'ennemi fut repoussé jusqu'au +bord du lac de Garda à Desenzano. En même temps, le général Sauret +attaquait Salo; après une vigoureuse résistance de l'ennemi, il parvint +à reprendre la ville et à dégager le général Guieux, qui, séparé de lui +à l'instant où il l'évacuait, deux jours auparavant, s'était jeté dans +une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes, +où il s'était défendu avec la plus grande opiniâtreté et la plus rare +valeur contre le général Veckzay; peut-être ce combat isolé, imprévu, +et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en +retenant le corps qui devait déboucher de Salo. Le général Guieux, +homme médiocre, mais brave soldat, avait résisté pendant trois jours, +sans canons, avec moins de quatre cents soldats, à quatre ou cinq mille +hommes. + +Pendant que ces événements se passaient sur la gauche, la droite avait +eu également des succès; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester +pendant toute la bataille auprès du général Augereau; celui-ci, n'étant +pas content de la manière dont son artillerie était servie, me demanda +d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succès +de cette belle journée; j'y reçus une contusion de boulet, mais je ne +fus pas obligé de quitter le champ de bataille. + +Le général Davidovich avait pris position la veille au soir à +Castiglione, évacuée par le général Valette avec un régiment placé sous +ses ordres. Ce mouvement rétrograde causa une grande colère au général +en chef, et je n'ai jamais compris le mécontentement solennel qu'il en +exprima au général Valette, car ce corps faible, isolé, n'avait pas +autre chose à faire. Comment la division Augereau, séparée de +Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si +elle se fût portée à Castiglione, c'était commencer intempestivement le +mouvement préparé seulement pour le lendemain. Cette colère, je le +crois, était feinte, et, résolu à combattre sans retard, le général +Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rétrograde +était en ce moment un crime: il lui est arrivé plus d'une fois de +montrer ainsi, dans un but caché, un mécontentement qu'il n'éprouvait +pas. + +Dès le point du jour, le 16 thermidor (3 août), nous nous ébranlâmes et +nous quittâmes la position de Montechiaro pour nous porter sur +Castiglione. Nous traversâmes la plaine dans un bel ordre et une belle +formation. À partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est +bâtie, l'ennemi nous opposa une vive résistance, ensuite à la ville +même, et enfin aux positions plus en arrière, et jamais il ne fut mis +en déroute. Nous le laissâmes, après dix heures d'un combat opiniâtre, +à sa dernière position en avant de la tour de Solferino, et nous +restâmes, le reste de la journée et le lendemain, en présence, nos +postes à portée de fusil des siens. + +Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu +depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un +espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats +tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se +trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la +division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se +rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant +de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes; +immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire +pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y +avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna +s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces +troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le +parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général +Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup +d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de +l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour +tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite +de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le +bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui +vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée +française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire +prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit +se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes, +et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs +épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure +après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne, +composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un +détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général +Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne +aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le +combat de Salo. + +C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si +prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de +désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait +arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et +peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une +partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi; +pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute +la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de +Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer +la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division +Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute +l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je +reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du +général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit +toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en +cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer +un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie +s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon +isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de +pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais +lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût +uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la +distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé, +qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces; +après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de +confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée, +mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à +très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de +la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie +souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur +elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de +Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès +ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio, +qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se +composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de +gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il +n'arriva pas à temps. + +Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers. +Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan +adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses +forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à +présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à +combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas +supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà +certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques +observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut +étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au +dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces, +dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle +resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet. +La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des +montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de +l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves. +En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret, +acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si +c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été +complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la +division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position +centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est +ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les +conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les +troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et +la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté. + +Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant +ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en +reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir, +autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué. +Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission +de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien, +je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux +immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement +constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi +dispos qu'en entrant en campagne. + +Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général +Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la +perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce +général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup +d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre +commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de +probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez +un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette +accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté +l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux +aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger. + +L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où +Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky. +L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à +Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont +il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les +brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée +française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo, +Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et +observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre +artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On +ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se +résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de +la prendre par famine. + +Le général en chef, ne voulant pas s'éloigner du théâtre des opérations, +établit son quartier général à Brescia. De nombreux drapeaux avaient +été enlevés à l'ennemi; il fut question de désigner un officier pour +les porter à Paris, et j'eus à cette occasion un grand chagrin: le +général Bonaparte fit choix du premier aide de camp du général Berthier, +nommé Dutaillis, officier extrêmement médiocre, et passant pour peu +brave. En le désignant, le général Bonaparte avait eu le désir de faire +quelque chose d'agréable à son chef d'état-major, dont il était +content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outré. J'avais servi avec +un zèle soutenu, et j'avais été, ainsi qu'on l'a vu, constamment +employé; je n'avais montré aucune humeur quand mes camarades m'avaient +été préférés; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que +le moment était venu, en raison de ma position et de mes autres titres. +Je n'y pus tenir, et je me rendis auprès du général en chef pour lui +porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui déclarai que, +s'il avait cherché dans l'armée l'officier le plus vaillant, celui dont +les faits d'armes avaient été les plus remarquables, et qu'il me l'eût +préféré, je n'aurais pas élevé la voix; que le choix présent le rendait +coupable envers moi d'une injustice impossible à supporter; qu'en +agissant ainsi il ne méritait pas d'avoir près de lui des officiers +dévoués. En conséquence, je venais lui demander de le quitter +sur-le-champ; une destination dans l'armée, quelle qu'elle fût, me +convenait mieux qu'un poste où je venais de recevoir un pareil dégoût +et une semblable humiliation. Le général Bonaparte, dont tant de gens +parlent avec prévention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur +beaucoup d'équité; il n'aimait pas les gens à prétentions, et une +susceptibilité déplacée vous perdait dans son esprit. Mais, quand une +réclamation était fondée, il excusait facilement l'inconvenance des +expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passât sans +témoins. Il s'occupait alors lui-même des moyens de réparer l'injustice +commise, et, loin d'être obligé plus tard de la lui rappeler, il +devançait les désirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanité, +savait y compatir, et n'a jamais résisté à la vue de la tristesse +motivée de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions +de sa vie et de son étonnante carrière: enfin on pouvait tout lui dire, +en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refusé d'entendre la +vérité, et, si cela était quelquefois sans effet, c'était au moins +toujours sans danger. Pour en revenir à ce qui me concerne, mes +plaintes étaient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il +m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galère de la flottille du lac de +Garda et d'aller reconnaître toutes les côtes de ce lac, ce qui employa +une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tête +s'était refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'était pas le moment +de m'éloigner. Peu de jours s'étaient écoulés, et j'avais obtenu un +ample dédommagement des torts dont je croyais avoir eu à me plaindre. + +Wurmser, tranquille dans son quartier général de Bassano, attendait des +renforts; ses troupes, divisées et cantonnées, comme je l'ai dit plus +haut, étaient répandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'à +Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une +avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empêcher de réunir +son armée, et l'accabler avant qu'il eût le temps de se reconnaître, +c'était compléter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion +après l'avoir blessé, en l'achevant avant qu'il fût guéri de ses +blessures. Le général Serrurier, atteint d'une maladie gagnée dans les +marais de Mantoue, forcé de s'éloigner de sa division, fut remplacé par +le général de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division +continua à observer la garnison de Mantoue. Le général Sauret, qu'un +âge avancé rendait peu propre à la guerre active, fut envoyé pour +commander en Piémont, et remplacé par le général Vaubois, rappelé de +Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et +d'un médiocre instinct militaire; sa division occupait les débouchés +entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et était placée à Storo et à la +Rocca d'Anfo. + +Le général Bonaparte chargea le général Kilmaine de commander sur +l'Adige et à Vérone. Homme de tête, froid, calculateur et brave, cet +officier était capable de combiner ses mouvements et d'agir par +lui-même. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux +mille chevaux, et Véronnette (la partie de Vérone qui est sur la rive +gauche) fut armée. Le général Kilmaine dut, en outre, occuper +Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On +présentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrière à l'ennemi. +Cette barrière aurait été faible si nos opérations eussent dû être de +quelque durée; mais elle suffisait pour imposer à l'ennemi pendant huit +ou dix jours. En effet, il n'avait rien disposé pour l'offensive; ses +troupes n'étaient pas rassemblées, et il serait d'ailleurs suffisamment +occupé par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche +rapide, de ces attaques brusques et multipliées, semblables à la foudre, +dont ses lieutenants allaient être écrasés, pour n'être pas tenté de +prendre une offensive sérieuse qui compromettrait gravement sa ligne +d'opération. + +Le général Vaubois, jusqu'à ce moment couvrant Brescia avec sa division, +reçut l'ordre de la rassembler en entier à Storo et de se porter sur +Arco, tandis que Masséna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra +l'ennemi à Arco, puis à Mori, et le culbuta; Masséna à Serravalle et +puis à Marco, et le défit complétement. Ce double combat de Mori et de +Marco, livré le même jour, composa ce que l'on appelle la bataille de +Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers à l'ennemi. Pendant ce +mouvement, Augereau arrivait à Alba; il s'y était rendu de Vérone en +passant par le Val-Pantena, et avait flanqué ainsi par les montagnes le +mouvement de Masséna dans la vallée de l'Adige. Le lendemain, nous +arrivâmes aux portes de Trente. J'étais à l'avant-garde, et Masséna +avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutâmes +l'ennemi, et nous entrâmes, le sabre à la main et en le poursuivant, +dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant +l'Adige; nous trouvâmes de l'infanterie postée sur la rivière de Lavis, +à une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivière était guéable pour +la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village +de Lavis, placé sur la rive droite, et particulièrement une grosse +maison en face du pont. Ce pont, ressemblant à tous les ponts de la +Suisse et du Tyrol, était très-large et couvert par un toit; il n'était +pas coupé, mais on en avait enlevé tous les madriers. L'ennemi n'étant +pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je résolus +de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je +réunis trois cents hommes d'infanterie environ, et, à leur tête, +j'entreprends de franchir la rivière en passant sur les poutres du +pont. Jeune et leste, je réussis à souhait; le danger semblait nous +donner de l'adresse, et, malgré les coups de fusil, nous arrivâmes de +l'autre côté après avoir perdu quelques hommes renversés dans la +rivière par le feu de l'ennemi. Murat était venu nous joindre; il ne +voulut pas courir ces chances, se cacha derrière un mur, et resta +spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gué. Nous donnâmes +encore la chasse à l'ennemi, et je retournai à Trente, où je rendis +compte au général en chef de ce que j'avais fait. + +Le général Bonaparte plaça sur le Lavis le général Vaubois, et le +chargea de la défense de la vallée. Pour lui, dès le lendemain il avait +franchi le col qui sépare la vallée de l'Adige des sources de la Brenta, +et s'était porté à Val-Sugana avec les divisions Augereau et Masséna. +Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra +l'ennemi à Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e régiment de +dragons, commandé par un ex-conventionnel nommé Milhaud, mais cependant +fort brave homme et bon soldat, le suivit l'épée dans les reins, le +traversa, et fit un très-grand nombre de prisonniers: j'étais à cette +affaire. Le jour suivant, nous débouchâmes sur Bassano, où Wurmser +était en personne; la division Masséna marchait par la rive droite, et +la division Augereau opérait sur la rive gauche. + +Wurmser, surpris par cette entrée en campagne si brusque, ne devinant +pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexité. +Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vérone, ce qui +augmenta encore leur éparpillement. Instruit cependant de notre marche +par la Brenta, il rappela à lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer +de vive force à notre sortie de la vallée, ou au moins la retarder pour +pouvoir faire sa retraite d'une manière moins périlleuse. Mais la chose +lui devint impossible, et, quoique sa résistance fût vive, elle n'en +fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'étais, +battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Masséna la tournait +par la rive droite. Après ce coup de collier et la ville occupée, nous +nous reposâmes; mais l'ennemi se présenta de nouveau, et il y eut +encore grande alerte. La surprise n'eut pas de conséquence fâcheuse; +nous repoussâmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revînt pas, +nous profitâmes de sa déroute pour le poursuivre jusqu'à extinction: +nous lui prîmes son matériel, équipage de pont, parcs, etc., etc., et +tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septième, à Citadella, +où nous atteignîmes la tête de ses équipages. + +Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blâmer une charge +ainsi abandonnée; mais ils ont tort: il y a des circonstances où, avec +le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire +un mal irréparable à l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain: +quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques +centaines d'hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et, +dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir. Autant les grands +mouvements doivent être méthodiques et soutenus, autant de petits corps, +et particulièrement de la cavalerie, peuvent être abandonnés et lancés +en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours +vigoureusement; car, à force de méthode et de prudence, elle ne sert +plus à rien et n'obtient aucun résultat. Sans doute, il faut que la +cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas +légèrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent +être rapides et décidés. La cavalerie française, ayant beaucoup d'élan, +est, à mes yeux, la première de l'Europe. J'ai rencontré beaucoup de +contradicteurs de cette opinion; j'ai vu même beaucoup d'officiers +français qui étaient admirateurs irréfléchis de la cavalerie +autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la nôtre; mais c'est à tort: +ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de +cette arme. Les Allemands nous sont supérieurs pour l'ordre et l'esprit +de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La +cavalerie française, à égalité de force, a toujours battu la cavalerie +étrangère, et, dans un succès décidé, elle a détruit l'ennemi, ce qui +n'est, à ma connaissance, jamais arrivé à la cavalerie allemande. En un +mot, la cavalerie française aura quelquefois des revers, des +échauffourées; mais ces accidents arriveront plus souvent à de +très-bonnes troupes qu'à de mauvaises, et ils sont bien plus que +compensés par les immenses avantages résultant habituellement de la +cause qui les a produits. + +La position des troupes de Wurmser décidait la direction à prendre; +celles qu'il avait envoyées de Vérone n'étaient pas toutes revenues; +Vicence était encore occupée; Wurmser dut donc renoncer à se retirer +sur le Frioul, se résoudre à marcher sur Mantoue, maintenant son seul +asile, et passer l'Adige au plus vite. En conséquence, il se dirigea +sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait été évacuée par le +général Kilmaine; resté avec peu de monde à Vérone, il avait rappelé à +lui la garnison de cette place. Si Legnago eût été occupée, l'armée +autrichienne était détruite, et le pont qu'elle trouva là fut son +salut. Nous nous dirigeâmes, savoir: la division Augereau sur Legnago, +en passant par Montagnana, et la division Masséna sur Ronco, où plus +tard il devait y avoir de bien mémorables combats. Faire un pont sur +l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur +Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la précipitation avec +laquelle nous marchions entraînait du désordre, et nous nous +présentâmes à Cerea avec peu de monde et mal formés; aussi fûmes-nous +repoussés. Le général en chef, qui se trouvait à l'avant-garde, surpris +par un désordre inopiné, au moment d'être pris, fut obligé de fuir de +toute la vitesse de son cheval pendant que nous rétablissions les +affaires; mais jamais nous ne pûmes couper l'ennemi, marchant à +tire-d'aile; l'arrière-garde, laissée dans Legnago, capitula le +lendemain. La division Masséna attaqua de nouveau l'ennemi auprès de +Due-Castelli, mais fut encore repoussée: il y avait beaucoup de +fatigue et de relâchement dans les troupes: le désordre même, ce +jour-là, fut fort grand: j'étais au plus chaud de ce combat, et, avec +le cinquième bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrêtai la +cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un +rocher de granit, reçut sans s'ébranler les charges dirigées contre lui, +et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits échecs +étaient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en +prévenir un troisième; il nous restait à renfermer Wurmser dans Mantoue, +et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des +troupes fraîches, et appuyé à la place, il essayerait de tenir la +campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe +avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles +nous n'étions guère accoutumés, et on attaqua. Quand l'ennemi eut +commencé à plier, je fus chargé par le général Masséna de conduire deux +bataillons à l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquième +bataillon de grenadiers et le troisième du dix-huitième, en tournant +l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ployés en colonne +et précédés par un bon nombre de tirailleurs, renversèrent tout ce qui +s'opposait à leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de +vive force la tête de pont intérieure avec les grenadiers: je les y +laissai pour empêcher les troupes de la ville de venir sur nous par la +chaussée, et je plaçai en bataille devant la porte du faubourg le +troisième bataillon du dix-huitième. À peine ces dispositions +étaient-elles prises, qu'un régiment de cuirassiers, encore en arrière, +se présenta pour rentrer et nous chargea; nous le reçûmes avec +intrépidité, une vingtaine d'hommes tombèrent à nos pieds, et nous +prîmes ceux qui avaient traversé nos rangs. Ce régiment descendit +ensuite le Mincio pour passer à Governolo; mais, ayant trouvé de ce +côté la division Augereau, il mit pied à terre et rendit ses armes. +Cette journée fut appelée la bataille Saint-Georges, du nom du point où +le combat fut le plus vif. Dès le lendemain, le général en chef me dit +d'une manière presque inopinée: «Marmont, je vous envoie à Paris; +partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophées, et présentez au +gouvernement les vingt-deux drapeaux pris à l'ennemi; allez raconter +tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France +quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir +attendu; vous avez eu le bonheur de concourir à nos dernières +opérations, et vous aurez de nouveaux récits à faire; rappelez-vous vos +torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois, +ne doutez ni de ma justice ni de mon affection.» Il me donna ses +instructions et m'expliqua ce que j'avais à dire, à voir, à faire. À +cette époque, il ménageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation +de hâter mon retour était assurément superflue; je fus d'autant plus +heureux de cette mission, que, le général en chef m'ayant beaucoup mis +en avant et fort employé pendant cette campagne, j'avais le sentiment +de l'avoir méritée, et que le choix dont j'étais l'objet aurait +l'assentiment de l'armée. + +Il est convenable d'examiner cette opération, après en avoir raconté +les détails. Belle conception, ses résultats étaient presque certains, +et elle n'offrait aucune chance fâcheuse. Les pertes de l'armée +autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient été telles et +si supérieures aux nôtres, que les deux armées étaient alors à peu près +de même force. + +L'armée française opérant sur la rive gauche de l'Adige avait +vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'armée autrichienne +n'avait pas plus de trente mille hommes, éparpillés de manière à ne pas +pouvoir présenter plus de mille à douze cents hommes à une attaque +brusque; nécessairement, toutes les rencontres devaient être à notre +avantage. + +L'armée française ne courait aucun risque, et, en découvrant en +apparence sa ligne d'opération, elle se trouvait en réalité fort en +sûreté, couverte par l'Adige, qui formait une véritable barrière. Pour +qu'il en fût autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prêt à agir, eût +eu une grande supériorité; ni l'un ni l'autre n'était vrai, et, même +dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'armée française aurait été +arrêtée à Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle eût pu +revenir sur Vérone assez à temps pour défendre le passage de l'Adige; +ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrivée à Trente, et alors elle +aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il était sage et +prudent de saisir le moment où l'ennemi n'avait pas reçu ses renforts +pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver décousu et sans +système défensif, il était habile de changer la défensive en offensive. +Cette opération, exécutée avec rapidité, ne pouvait pas manquer de +réussir, et les résultats furent tels qu'on avait pu l'espérer. Après +cette bataille, le général en chef prit pour aide de camp Sulkowsky, +jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingué pendant le +combat, et dont je lui avais parlé avec éloge. + +Je partis de Vérone le 2 vendémiaire avec les trophées qui m'étaient +confiés. On a vu quels sentiments je portais à mes parents: m'offrir à +eux sous ces glorieux auspices, c'était augmenter beaucoup mon bonheur; +aussi me déterminai-je à passer par Châtillon. La joie de mon père fut +grande en me voyant. Cette gloire de l'armée d'Italie, si éclatante, si +pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il était +à même de l'apprécier; j'étais comme le représentant, comme l'image +vivante de cette brave armée illustrée par tant de prodiges, et j'étais +son fils! Je crois, dans le cours de ma carrière, lui avoir fait +éprouver des jouissances profondes, et cette pensée a souvent satisfait +mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succès, c'était en +quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette +heureuse époque, mon père fit peindre sur le fronton de son château, à +la place des armes existantes autrefois, un trophée où étaient +représentés vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet +ingénieux monument de tendresse a duré jusqu'à l'époque où les +restaurations faites à cette maison l'ont fait disparaître. Je fus reçu +à Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de +prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de +mes récits, et, devenu moi-même objet de la curiosité générale, mon +séjour à Paris fut un triomphe continuel. + +Le jour fut désigné pour la présentation solennelle des vingt-deux +drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'où le cortége +partit. Un très-brave homme, mon compatriote, dont la carrière s'était +faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, était alors ministre. +Son frère avait été juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe, +appartenant à ma famille. J'étais en voiture avec le ministre; +vingt-deux officiers de la garnison, à cheval, portant les vingt-deux +drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reçut dans toute sa +pompe, et revêtu du costume assez bizarre qu'il avait adopté pour les +solennités. Je prononçai un discours où je racontai brièvement les +travaux et les hauts faits de l'armée d'Italie, et le président du +Directoire, Laréveillère-Lépeaux, me répondit sur le même ton; mais il +inséra dans son discours une recommandation sur le respect dû aux lois, +annonçant ainsi qu'il pressentait déjà le moment où la force militaire +essayerait de les changer. Je fus nommé colonel, et on me donna le +commandement du 2e régiment d'artillerie à cheval. + +J'ai passé les premières années de ma vie à entendre distinguer dans +l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait +respecté le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en +continuant cette distinction. On se le rappelle, le général Bonaparte +lui-même n'avait pas échappé à ce préjugé; mais on ne devinerait jamais +à quel degré d'absurdité ce principe, faux en lui-même, était arrivé +dans son application. L'état militaire de l'époque dont je parle +présente ceci: Bonaparte, _chef de bataillon d'artillerie_, détaché +dans l'armée comme général en chef de l'armée d'Italie;--et ailleurs: +Marmont, _colonel du 2e régiment d'artillerie_ à cheval, détaché comme +aide de camp du général en chef Bonaparte. + +Mes jours s'écoulaient à Paris dans les plaisirs de toute espèce; mais +je n'étais pas homme à leur donner la préférence sur la guerre et sur +mes devoirs. Je reçus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait à +rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'être expédié pour l'armée, +et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le +général en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon père et ma +mère en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai +madame Bonaparte à Milan: elle m'apprit le renouvellement des +hostilités et me dit qu'on était aux mains. Je repartis aussitôt et fis +tant de diligence pour rejoindre le général en chef, que j'arrivai à +Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole. + +Après la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejeté dans Mantoue, +voici quelles avaient été les dispositions du général en chef et les +positions de l'armée française: le général Kilmaine, ayant sous ses +ordres le général Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier, +et le général Dallemagne, pour lequel on avait organisé une petite +division, observa et bloqua Mantoue; son quartier général était à +Roverbella, celui de Sahuguet à Castellaro. Le faubourg Saint-Georges, +l'un des principaux débouchés de Mantoue, et celui par lequel les +secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut +fortifié; on en fit une petite place destinée à résister à un coup de +main et susceptible d'être abandonnée à elle-même sans danger pendant +quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent +donnés au général Miollis, homme austère, brave, d'une vertu stoïque et +d'une grande résolution. Cette disposition prépara le succès brillant +obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite; +Masséna avait son quartier général à Bassano et occupait Trévise; +Augereau était à Vérone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et +couvrait Trente. + +Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef +Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation +de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration, +donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du +prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus +grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les +Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur, +ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours +prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus +grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas +constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par +succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est +devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours +menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était +placée l'armée autrichienne. + +Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de +l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le +commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes; +sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous +Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et +trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize +hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi +prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille +huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un +renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération +était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich +marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les +troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui +aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son +avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce +jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons, +onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes; +sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent +vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et +cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord +par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce +premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la +vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis +que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions +marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur +Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay +repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La +retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se +replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent +suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec +quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur +Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons +et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande +partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres +du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions +Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent +Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les +circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à +Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait +extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes +d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois +bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne +dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de +quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le +général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone, +et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San +Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette +ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant +l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le +blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants: +personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette +opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait +surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se +reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses +troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le +général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque +toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à +Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et +tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une +retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup +elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction +donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont; +avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point +du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment +qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de +Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer +la rivière. + +La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération +était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver +immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de +l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être +formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un +semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu +d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général +avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à +portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se +hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille +Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole. +Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la +digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et +l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne +de bataille. + +À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la +première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les +marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à +l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue +principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna +fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à +la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne +convenait pas pour servir de débouché à l'armée. + +La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite; +Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas +sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau +dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont +d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple +démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit +l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à +cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative +d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il +saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa +suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le +franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier +d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon +général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes +perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.» +J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes +camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier +très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été +donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me +retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général +Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je +le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand +la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant, +elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement; +aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être +garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut +tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la +digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour +fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais +très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef +de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin, +nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef +retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore +l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté +par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée, +n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne +d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et +grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est +probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans +l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes +tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais +inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier. + +Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à +droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues +transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait +lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des +deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une +alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua +Arcole et se retira sur San Bonifaccio. + +On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé, +chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence; +cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo, +au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait +rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne +devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels +que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont +d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et +l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef +reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna +l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre +surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des +choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant +une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été +funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait +le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par +tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait +merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y +revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui +nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été +admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les +circonstances lui en démontraient les inconvénients. + +Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons +et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz, +fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre +d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige. +En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit +les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et +de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la +précédente, en alternatives de succès et de revers. + +Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau, +à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de +chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur +lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus +chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de +quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers +la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à +l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et +je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une +demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla +et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour +être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines +furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut +ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de +Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la +tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de +bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits +par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que +Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la +nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division +Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à +Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée, +les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste, +mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais +l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de +vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la +digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé +Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi +avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en +embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes. +Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par +cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit +et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de +blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en +lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de +combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand, +le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés, +des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en +chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de +l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès +ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers +durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que +les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à +celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient +avoir perdu toute leur énergie. + +Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole, +Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à +Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait +extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait +tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son +éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour +couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce, +dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre +Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta +et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée +sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces +immortelles campagnes. + +Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le +but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils +paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de +soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement +que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre +côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce +qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la +marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords +de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé +déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On +se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la +masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles +et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la +guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du +premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis, +l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est +digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer +ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels. + +Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu +d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et +Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la +défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone +avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux +ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général +Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu +presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris, +par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses +bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à +commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il +retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle +n'a subi aucune altération. + +Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les +affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie +très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron +avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en +chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e +régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire: +enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il +accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami +intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier +de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie. + +Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai +dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour +délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait +presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières +extrémités. + +Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber, +malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient +affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le +général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de +faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en +préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour +renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient +été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il +pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de +France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux +conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix, +l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour +une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un +acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le +mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la +prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de +prendre les armes pour se faire respecter par les puissances +belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique +sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à +prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants, +surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour +l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en +rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus +étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de +l'époque où elle fut fondée. + +C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de +conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme +plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait +perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans +Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse +cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les +moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le +bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio, +c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la +Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au +lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant +dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une +nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en +faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive +gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré +la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite, +par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un +mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie +VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et +secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres, +etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes, +auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire +autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et +devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée +française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions +Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu +de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne +tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les +insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en +feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver +l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de +la nécessité absolue d'évacuer l'Italie. + +Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par +l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne. +Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au +10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de +soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force +était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes +d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches +à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à +Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de +Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale +attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus +courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois +maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte +marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan +avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée +française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui +promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un +péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le +moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses +mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs +points à la fois et laisser le général français dans la plus grande +incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de +quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière +suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en +tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue, +marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur +Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en +personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes +qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées: + +La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel +Lusignan; + +La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par +le général Liptay; + +La troisième, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par +le général Köblös; + +La quatrième, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le +général Oczkay. + +La cinquième, forte de huit mille sept cent un hommes, par le général +Quasdanovich. + +Les 11 et 12 janvier, les deuxième et troisième colonnes se portèrent, +par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la +troisième attaqua les troupes françaises, qui se retirèrent dans la +vallée de Caprino. Le 14, la troisième colonne s'empara de la chapelle +San Marco; réunie à la quatrième, elle chassa les Français jusqu'à +Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquième +descendit la vallée, et attendit que le débouché de Rivoli fût ouvert; +et la première, après avoir tourné toute la position de l'armée +française, se mit en bataille derrière elle afin de lui couper sa +communication avec Vérone. Tels furent les mouvements de l'armée +autrichienne dans les journées des 13, 14 et 15, tandis que Provera, +effectuant son passage de l'Adige à Anghiari, marchait sur Mantoue. Le +salut de l'armée exigeait sans doute qu'à tout prix on parvînt d'abord +à empêcher Alvinzi de déboucher du Tyrol. Pour y réussir, Bonaparte +était obligé de réunir contre lui la plus grande partie de ses forces; +mais, pendant ces combats, Provera arriverait à Mantoue, et Wurmser, +étant ravitaillé, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et +tenir la campagne: nous aurions eu alors réellement deux armées à +combattre. Le salut de l'armée française et le succès des opérations +dépendaient donc du parti qu'allait prendre le général Bonaparte: il +fallait, après avoir reconnu le véritable point d'attaque et tout +disposé pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, opérer avec +assez de célérité pour pouvoir, avec les mêmes troupes, se présenter +aux deux corps en lesquels son armée était divisée. Bonaparte fut dans +la plus grande perplexité: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta +attelée, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait +envoyé auprès du général Augereau pour lui porter des instructions sur +les différentes circonstances à prévoir, et donné l'ordre de lui écrire +à chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces +rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: dès +ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division +Masséna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me +parvint au milieu de la nuit, au moment où le général Provera tentait +le passage de l'Adige à Anghiari. Je hâtai ma marche, afin d'informer +promptement le général en chef de cet événement. + +Le général Bonaparte, arrivé à Rivoli, trouva Joubert aux prises; +celui-ci était trop inférieur à l'ennemi pour résister encore bien +longtemps, mais il disputait opiniâtrément son terrain et le défendait +pied à pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernières +positions de la montagne: c'était le sort de la bataille. Une armée +venant du Tyrol par la vallée de l'Adige ne peut arriver sur le plateau +de Rivoli qu'après s'être emparée des montagnes qui le dominent; +jusque-là, l'accès du plateau, qui commande et ferme la vallée, lui est +interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles +les montagnes n'ont pas donné passage, sont accumulées dans la vallée +et sans emploi, tandis que celui qui défend le bassin de Rivoli a +toutes ses armes combinées pour combattre l'ennemi, quand le terrain +leur permet d'agir. Joubert était réduit au poste qui dominait le plus +immédiatement le débouché, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le +général en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent +enlevées. L'ennemi tenta un grand effort par la vallée afin d'ouvrir le +débouché; mais il fut écrasé, et le combat continua à notre avantage +dans la montagne. + +L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un détachement pour +tourner l'armée et l'envelopper; la première colonne, commandée par +Lusignan, avait marché par le bord oriental du lac de Garda, et, de +chaîne en chaîne, était venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs +dont le bassin de Rivoli est entouré. Par le fait de ce mouvement, +l'armée française perdit ses communications et se trouva enfermée par +l'ennemi. Arrivée au moment où le mouvement s'achevait, je fus un des +derniers à entrer dans le cercle, et je n'y pénétrai même qu'à +l'instant où il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus +informer le général Bonaparte de cet état de choses: pour le moment, il +se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la +soixante-dixième demi-brigade, sous les ordres du général de brigade +Brune. + +Le général en chef avait donné l'ordre au général Rey, commandant la +division de réserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce général, en +arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'armée, et n'imagina pas de le +combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une +stupidité difficile à comprendre, le moment où la communication serait +rouverte. Peut-être, au surplus, sa présence imposa-t-elle à l'ennemi, +et l'empêcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'armée, dont +la presque totalité des troupes était engagée. Le fait est que, le +succès ayant été complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui +l'avaient tourné; la soixante-dixième, en un instant, en eut fait +justice: tout disparut et se retira après avoir fait de grandes pertes +en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitième demi-brigade de ligne, +s'étant trouvé avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le +chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes à quinze +cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, à +peu de chose près, détruite en entier. + +L'ennemi était battu et en pleine retraite de tous les côtés; il +restait à s'occuper des troupes qui avaient passé l'Adige à Anghiari, +et marché probablement sur Mantoue. Le général Augereau, n'ayant pas +réussi à empêcher le passage, s'était d'abord posté sur le flanc de +l'ennemi, en établissant sa ligne d'opération sur Legnago; il se mit +ensuite à la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrière-garde, +qu'il finit par enlever à Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue, +avait, ainsi que je l'ai déjà dit, fait retrancher avec soin le +faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'était pas un homme à +se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rôle brillant ouvert +devant lui. Il reçut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant +pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de +mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de +Mantoue étaient là et résistaient tout à la fois à une sortie de la +garnison et à Provera qui arrivait, quand le général Bonaparte en +personne parut avec la division Masséna et écrasa l'ennemi. + +Le 26 nivôse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait été gagnée, et +le 27 (16), les mêmes troupes vinrent remporter une victoire non moins +signalée sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle, +auprès d'un château de plaisance des ducs de Mantoue, appelé la +Favorite, château qui a donné son nom à cette bataille. Provera, +enveloppé de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille +prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des équipages immenses. + +Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit +à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et +s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à +Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait +opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en +France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers +jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de +l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de +marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule +semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la +guerre changer de théâtre. + +Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de +Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers +succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de +la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général +Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui, +méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un +feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne, +où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient +écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février. +La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir +promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un +jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le +brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés +du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on +s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général +qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était +glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à +s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi +autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple +jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus +d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant +soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de +ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en +termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un +projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner +avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a +beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée. +Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de +Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix, +l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il +n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments +dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les +mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si +grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours +de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor, +nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée +de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept +mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et +avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter +les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard, +et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du +grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait +l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on +rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville. +Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de +part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes +italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il +y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières. +Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses +prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part +des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit +militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le +ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il +aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur +avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général +Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais +tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre +résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul +n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant. + +À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur +présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était +placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout +annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il +eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à +occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée +régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous +arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi +une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus +particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi +ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En +attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général +Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se +trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois +cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes +avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à +son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à +la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le +plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton +d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire +mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le +fourreau!--_Subitò_, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à +terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--_Adesso_,» +reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le +soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques +coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer +d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes +avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de +jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard +des traits de lui d'une bien plus haute importance. + +Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour +attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à +ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la +charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux +retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de +ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute +cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit +ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée +contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les +troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général +en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur +Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un +trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir +pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en +prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de +m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup +de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au +surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or, +etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces +d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre +marche sur Rome. + +Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne +se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants +célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à +causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens, +remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le +goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement, +cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a +pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et +faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a +pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares +initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des +phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs +paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part +comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle +curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter +du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et, +en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour +davantage. + +Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver, +demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils +l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général +Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la +capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique +et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on +n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute +dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome +pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières +dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire +qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains +une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux +officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme +bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de +camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en +portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme +d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la +célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une +femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze +jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut +avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois +gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte +avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune +pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le +gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort +considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me +mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le +plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il +s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et +la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la +ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la +ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on +ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant +d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger +ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus +Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si +peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un +grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend +nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans +l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément, +et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas +alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si +prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et +livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines, +alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait +des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai +entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables +sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire +une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le +dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme +et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en +acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la +belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre +l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière +dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à +cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement +de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes +saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir +pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le +quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours. + +Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le +Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand +coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse +parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance +et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir +renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le +rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires, +on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et +parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette +conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille +hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée +d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos +anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement +supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles +avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est +plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage +du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple +et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que +vous formez la droite de l'armée d'Italie!» + +L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons, +trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force +s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes +d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut +organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les +généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du +général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux +opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le +mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres +divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée +par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte, +et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie. + +Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi +se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à +Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento. + +La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta, +par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et +Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division +Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières +divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres +en colonne, à distance de déploiement. + +Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser. +Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le +Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec +sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du +feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en +bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février, +avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort +découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut +nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant +l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre +régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de +son corps. + +Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte, +impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur +cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et +Gradisca capitula. + +L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons, +vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille +sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait +sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur +Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur +l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie +par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier; +enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après +celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages +étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la +première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se +rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant +l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa +l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et +l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles +en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se +retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du +Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette +colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et +défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés +rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois +mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes +et furent prisonniers de guerre. + +Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le +30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le +Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3 +germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi +à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le +général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux +escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre +hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes. + +Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et +Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur +Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril, +à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un +brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna; +son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son +retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain, +le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une +lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la +paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont +Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait +ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de +chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux +avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie +et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre +compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son +mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à +Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et +quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations +du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements +ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son +arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer, +et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent; +elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient +l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix. + +L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à +Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée, +et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir +et assurer ses communications. + +En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous +avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et +nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les +préliminaires de la paix étaient signés à Leoben. + +Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait +pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi +nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le +Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires, +et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin. + +Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou +non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles +mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous. +Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du +Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse, +changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une +position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi +fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En +effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée, +déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes +et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement +affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont +organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux +des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions +abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la +terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était +menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque +et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient +déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont +j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements +d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère +susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été +prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du +Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever +ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément +au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à +la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions +arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie, +et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les +conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et +les circonstances de l'époque. + +On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien +avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée +française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait +à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes +opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci +avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la +direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette +ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française, +et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts +effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on +ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le +Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces +autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une +population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle +se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et +pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses. +Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé +marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête +à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de +l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement +subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens +y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive, +jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens +auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner, +dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles +levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un +noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible, +tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite +de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie. + +Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en +quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la +paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de +nos cantonnements. + +MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des +intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent +au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée. +Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son +état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage +républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages +monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur +dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix +et des cordons. + +--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui +proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses +usages et chaque peuple ses hochets.» + +Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il +voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent. + +Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu +depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration, +et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris +la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un +passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin +à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du +fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna +porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix. +Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux; +mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter +successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux +dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les +mettre à même de les juger. + +Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques +dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en +composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé +de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait +révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia +nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant +les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de +l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent +tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la +guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez +sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long +depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses +nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces +intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement +éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux +de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime +république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé +aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés +de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur +la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne +soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant +et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen +avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement +expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de +Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande +utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un +coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre, +de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible, +de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en +partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On +rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva; +Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue, +prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et +la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne +et dans les villes. + +La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si +graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du +traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une +lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de +nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient +merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il +ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division +Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur +Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua +complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement, +debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de +vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs +faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la +supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont +il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la +république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de +nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont +participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles +était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir +par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais, +le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance, +elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque, +aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les +gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites +avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur +l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en +rappelant des temps de gloire et d'éclat. + +Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se +trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses +places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une +attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de +se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour +à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire +quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la +lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de +l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le +gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par +cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu, +même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire, +premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé +tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette +confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le +développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues +ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout +devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui +arriva. + +Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent +admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont +la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance +avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une +industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue +pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques +puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié +ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en +Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore +digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût +pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de +la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette +opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel, +imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a +été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa +personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les +changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si +la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute +l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au +général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de +la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle +par ses propres agents. + +Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre +d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner +dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà +maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien +l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef, +et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris. + +Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de +Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre +par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon +esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À +cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs +ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus +cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun +événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois +rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui +faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des +documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive +impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise +jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de +me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette +ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir +comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les +devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse. +J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand +elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel +que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a +besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et +agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde +intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je +montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes +les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna. + +Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une +création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La +république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on +parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de +commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène, +de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes +distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils +ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable +patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays. +Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara, +tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par +des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création +de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention +de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si +fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape +d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer +sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que +par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de +stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et +l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait +engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois +le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des +républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule +république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez +singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et +graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en +chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint. + +Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de +Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles +troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français. + +Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues +menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra +dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se +composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte +était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine +constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le +renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des +affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de +l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec +M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait +nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa +position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette, +son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea +de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait +davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin +il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais +auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir +jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de +plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet +objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes. +Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je +viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures +de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement +dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte +prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était +nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses +intérêts et résultant de sa position. + +Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les +incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après +le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations +fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le +château de Passeriano, dans le Frioul. + +Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de +marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la +fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la +beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans +et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être. +Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi +et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de +bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est +vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces +biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de +phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les +conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs +impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie +de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient +eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le +dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à +m'en féliciter qu'à m'en repentir. + +L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et +l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux, +d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage +seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le +commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si +funeste. + +Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du +Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix +milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de +trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de +Mersfeld. + +Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en +parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il +avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel. +Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand +rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II. +Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était +merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort +tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte, +et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il +était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et +conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À +plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à +prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un +général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les +conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel, +et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint +au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le +but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte. +Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette +mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit +constamment ses intérêts. + +Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir +nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la +culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque +soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont +il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles +aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences +exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une +gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort +au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui +reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable +en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent +d'abord la raison, et ensuite la vie. + +Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa +beaucoup le général en chef et tout l'état-major: nous avions +momentanément, à la suite de l'état-major, un homme d'esprit, mais +très-poltron, nommé Coméras, résident de la République à Coire, auprès +des Grisons; un de mes camarades, appelé Dutaillis, premier aide de +camp de Berthier, le même dont le choix pour porter les drapeaux pris à +Castiglione m'avait si fort blessé, n'avait pas une meilleure +réputation sous le rapport du courage. Une dispute s'éleva entre eux; +elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut nécessaire; +Coméras me choisit pour son témoin, et Dutaillis choisit pour le sien +un jeune officier très-brave, fort de mes amis, nommé Bruyère. Nous +nous entendîmes bientôt sur ce qu'il y avait à faire, et nous nous +décidâmes à nous amuser à leurs dépens sans compromettre leur vie. La +dispute avait eu lieu tard, et, malgré l'heure avancée, les adversaires +voulaient aller à l'instant même sur le terrain; je m'y opposai, non +que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais +donner le temps à la colère de s'apaiser, et à la peur de la remplacer. +Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire, +s'abandonnera aux plus lâches terreurs quand il sera dans la solitude +et livré à ses réflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise +nuit. De grand matin, Bruyère et moi, nous allâmes chercher les +combattants: je trouvai le mien défait, ayant passé la nuit à faire son +testament et s'occupant des plus graves méditations. Nous nous mîmes en +route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouvée trop +voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvénient à un +second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos +pauvres victimes, voulant éloigner, sous tous les prétextes, le moment +fatal, avaient toujours quelque chose à dire à chaque champ de bataille +choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se +mit en devoir d'en finir. Il avait été décidé qu'on se battrait au +pistolet et que les témoins seraient chargés de mesurer la distance à +vingt pas. En général, les témoins diminuent le plus possible le danger, +et moi, au contraire, chargé de mesurer les vingt pas, je les fis si +petits, qu'ils n'équivalaient qu'à dix. Coméras, j'en suis certain, +était fort mécontent de me voir si peu répondre à ses espérances; car +je n'avais rien fait pour empêcher le combat, et, au contraire, j'avais +l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses +victimes ne peut se décrire, et, si nous n'avions eu notre +arrière-pensée, elles nous auraient fait pitié. Nous réclamâmes, comme +le droit de nos fonctions, de charger nous-mêmes les armes; nous avions +préparé des balles de cire noircies à la poudre, rendues brillantes par +le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des +combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fîmes +s'embrasser en les louant beaucoup de leur héroïsme. Je racontai, un +moment après, à madame Bonaparte cette facétie, avec tous les +développements et les ornements qu'elle comportait; ce récit l'amusa +beaucoup; elle en fit part à son mari, qui en rit de même; et, en deux +heures, l'affaire avec tous ses détails fut l'histoire de l'état-major +et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Coméras ne dit rien +et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je +l'envoyai promener, et il s'en tint là. Au fond du coeur, il était trop +heureux de la solution obtenue et d'en avoir été quitte pour la peur: +c'est là le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une +rude peur, en même temps que le spectacle dont nous jouissions était +fort gai pour nous. + +Un gouvernement provisoire avait été créé à Venise, et Bonaparte, ayant +des idées arrêtées sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer +lui-même dans cette ville et y recevoir les hommages de la population; +sa position eût été fausse et son langage embarrassé. L'idée des +Italiens en général, et des Vénitiens en particulier, étant alors +l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise +n'était nullement, à cette époque, en rapport avec nos moyens, et il +fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des +victoires pour la rendre exécutable et y faire penser sérieusement. +Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractère officiel, +put aller sans inconvénient voir cette Venise si curieuse, si belle, +retraçant de si grands souvenirs. Les Vénitiens, ne pouvant se mettre +aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destinée +dépendait, furent empressés de faire, pour la réception de sa femme, +tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame +Bonaparte resta quatre jours à Venise; je l'y accompagnai; trois jours +furent consacrés aux plus belles fêtes. Le premier jour on donna une +régate, course de barques et genre de fête réservé à la seule Venise; +les courses de régates sont censées avoir pour objet de former des +matelots; ce but était sans doute réel autrefois, quand Venise +s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait +seulement de bâtiments à rames; mais, de nos jours, et depuis un siècle, +ces exercices n'avaient plus d'application, et ces fêtes étaient un +vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens. +La course se fait avec des bateaux extrêmement allongés, très-étroits, +montés par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces +bateaux luttent ensemble, et la course, commençant dans le grand canal, +finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire +l'idée de leur vitesse si on ne les a vues. La beauté de la fête +consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont +très-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en être +témoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand +canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent +cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits +bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites, +et plus ou moins ornées, suivaient la course. Le second jour on fit une +promenade sur l'eau; un repas fut donné au Lido; toute la population +suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de +fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisième +jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand +canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de +barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur; après une promenade +de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur l'eau, on se rendit à +un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité +de Venise, à la beauté de l'architecture, à ce mouvement prodigieux des +barques serrées les unes auprès des autres, et donnant l'idée d'une +ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille +circonstance, à ce peuple, dont l'imagination est brillante, le goût +exquis, et la passion des plaisirs effrénée, on devinera quel spectacle +nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise +élégante et voluptueuse. + +Le général Desaix vint en Italie à cette époque, et particulièrement +pour voir le général Bonaparte, dont il désirait vivement faire la +connaissance. Il passa quelques jours avec nous à Passeriano. Bonaparte +le reçut comme le méritait un des hommes les plus recommandables par +ses qualités militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec +admiration l'homme extraordinaire qui avait porté si haut la gloire de +nos armes. Il n'avait point oublié mes prédictions sur le général +Bonaparte, si promptement réalisées; dès qu'il me vit, il me les +rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que +peut-être y avait-il quelque mérite, étant si jeune, à reconnaître +toute l'étendue de sa supériorité, et à pressentir la gloire immense +qu'il devait acquérir. + +Le général Desaix exprima au général Bonaparte le désir de servir avec +lui à la première campagne. De cette époque date le premier projet sur +l'Égypte; le général Bonaparte parlait volontiers de cette terre +classique; son esprit était souvent rempli des souvenirs de l'histoire, +et il trouvait du charme à nourrir des idées de projets plus ou moins +exécutables sur l'Orient. Sa prédilection pour ce théâtre n'a jamais +varié; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cessé de l'avoir en +perspective, ni renoncé au projet d'y figurer, sinon en personne, au +moins par ses lieutenants. + +Le séjour de Passeriano se retrace en ce moment à mon souvenir avec un +charme tout particulier; il avait un caractère à lui, qu'aucune +circonstance n'a reproduit depuis. Nous étions tous très-jeunes, depuis +le chef suprême jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force, +de santé, et dévorés par l'amour de la gloire. Notre ambition était +noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne +trouvait accès dans nos coeurs, une amitié véritable nous unissait tous, +et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dévouement: +une entière sécurité sur notre avenir, une confiance sans bornes dans +nos destinées nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au +bonheur, et une harmonie constante, jamais troublée, formait d'une +réunion de gens de guerre une véritable famille; enfin cette variété +dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos +facultés du corps et de l'esprit, donnaient à la vie un intérêt et une +rapidité extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manière +d'être particulière du général Bonaparte à cette époque, et c'est ici +le moment d'en faire le tableau. + +Dès l'instant même où Bonaparte arriva à la tête de l'armée, il eut +dans sa personne une autorité qui imposait à tout le monde; quoiqu'il +manquât d'une certaine dignité naturelle, et qu'il fût même gauche dans +son maintien et ses gestes, il y avait du maître dans son attitude, +dans son regard, dans sa manière de parler, et chacun, le sentant, se +trouvait disposé à obéir. En public, il ne négligeait rien pour +maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accroître; mais dans +l'intérieur, avec son état-major, il y avait de sa part une grande +aisance, une bonhomie allant jusqu'à une douce familiarité. Il aimait à +plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles +étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos +jeux, et son exemple a plus d'une fois entraîné les graves +plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était +facile, ses heures n'étaient pas réglées, et il était toujours +abordable au milieu du repos. Mais, une fois retiré dans son cabinet, +tout accès non motivé par le service était interdit. Quand il +s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres à Berthier, +son chef d'état-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants, +pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement +près de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les +autres personnes, quel que fût leur grade. On a dit qu'il dormait peu, +c'est un fait complétement inexact: il dormait beaucoup, au contraire, +et avait même un grand besoin de sommeil, comme il arrive à tous les +gens nerveux et dont l'esprit est très-actif. Je l'ai vu souvent passer +dix à onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait nécessaire, +il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou même prendre +d'avance du repos pour supporter les fatigues prévues; enfin il avait +la faculté précieuse de dormir à volonté. Une fois débarrassé des +devoirs et des affaires, il se livrait volontiers à la conversation, +certain d'y briller; personne n'y a apporté plus de charme et n'a +montré, avec facilité, plus de richesse ou d'abondance dans les idées. +Il choisissait ses sujets et ses pensées plutôt dans les questions +morales et politiques que dans les sciences, où, quoi qu'on ait dit, +ses connaissances n'étaient pas profondes. Il aimait les exercices +violents, montait souvent à cheval, y montait fort mal, mais courait +beaucoup; enfin, à cette époque heureuse, si éloignée, il avait un +charme que personne n'a pu méconnaître. Voilà ce qu'était Bonaparte +pendant la mémorable campagne d'Italie. + +Après le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le +Rhin; la trahison de Pichegru ayant éveillé la défiance du Directoire, +la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors +le commandement en chef des deux armées réunies sur le Rhin, et formant +cent vingt mille hommes, au général Augereau. Ce choix était misérable; +il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les événements +politiques. Le général Bonaparte avait employé utilement l'intervalle +écoulé depuis la paix de Leoben et mis son armée sur un pied excellent, +reçu de grands renforts, bien organisé et augmenté son artillerie; les +troupes, animées du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne santé. La +guerre venant à éclater, il aurait eu de bonnes places pour point +d'appui et marché à la tête de soixante-dix mille hommes. Son armée se +composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et +cent une bouches à feu. Certes, il avait montré ce qu'il pouvait faire +avec des moyens bien inférieurs, mais les Autrichiens s'étaient refaits +aussi. L'armée de l'archiduc était extrêmement nombreuse et bien +pourvue. On sait avec quelle facilité les Autrichiens savent réparer +leurs pertes et rétablir une armée détruite, et ils avaient eu le temps +de pourvoir à tous ses besoins. L'affaire était donc grave et sérieuse; +elle le devenait bien davantage si l'armée du Rhin ne jouait pas +convenablement son rôle, si elle agissait mollement ou avait des revers. +Alors l'armée d'Italie pouvait être écrasée, et le choix d'Augereau +autorisait à tout craindre. Le général Bonaparte le connaissait bien; +il le savait incapable de conduire une grande armée. Ces diverses +considérations inspirèrent au général en chef la résolution de faire la +paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de +l'armée d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de +signer. Voilà tout le secret de cette paix dans laquelle le +gouvernement fut entraîné malgré lui; et, à cette occasion, je +raconterai une conversation que le général Bonaparte eut avec moi deux +jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans +les jardins de Passeriano, il me fit part de cette résolution et +s'exprima à peu près ainsi: «Notre armée est belle, nombreuse et bien +outillée, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de +départ est menaçant, et mes premières victoires me ramèneraient au coeur +de la Styrie; mais la saison est avancée, et vous voyez d'ici les +montagnes blanchies par la neige. L'arrière-saison, dans un pays aussi +âpre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait être +surmonté; mais l'obstacle invincible à des succès durables, c'est le +choix d'Augereau pour commander l'armée du Rhin. Cette armée, la plus +forte, la plus nombreuse de la République, est entre des mains +incapables. Comprenez-vous la stupidité du gouvernement d'avoir mis +cent vingt mille hommes sous les ordres d'un général pareil? Vous le +connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et même +de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un +pareil choix! Je le leur ai envoyé; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu +le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du génie et sa jactance +pour de l'héroïsme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont à +décider les grandes questions qui touchent aux destinées des États! +Augereau commander une armée et décider du sort de la guerre! En vérité, +cela fait pitié. Il faut éviter d'être victime de ses sottises, et, +pour cela, l'empêcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncés en +Allemagne et arrivés aux portes de Vienne, et l'armée du Rhin battue, +nous aurions à supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne +et à redouter l'énergique patriotisme des provinces conquises. À cause +de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti à prendre. +Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres +circonstances, nous nous dédommagerons.» + +Ces raisons étaient si bonnes, si péremptoires, qu'il n'y avait pas +moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut +l'événement décisif dans cette circonstance et devint la cause +principale de la paix. + +La paix fut signée le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de +Campo-Formio, situé à égale distance, entre Udine et Passeriano. +Cependant il ne s'y est pas tenu une seule conférence, mais seulement +c'était là que devait avoir lieu la signature. Je fus envoyé pour y +faire tout préparer, et en même temps pour engager les plénipotentiaires +à continuer leur route jusqu'à Passeriano. Ils s'y prêtèrent de bonne +grâce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, où les +préparatifs avaient été faits pour la forme; et sans doute on montre +dans ce village la chambre où ce grand événement s'est passé, la table +et la plume employées à l'accomplir. Il en est de ces reliques-là comme +de beaucoup d'autres! + +Le général Bonaparte avait en résidence auprès de lui un envoyé du +gouvernement vénitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas à la +famille de l'illustre doge qui, à quatre-vingts ans, s'empara de +Constantinople à la tête d'une armée de croisés, mais il était d'une +famille bourgeoise de Venise. Son grand-père, juif, se convertit à la +religion chrétienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de +baptême, et en Italie existe l'usage de donner à son filleul, au lieu +du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme +d'esprit, assez bon chimiste, occupé de sciences, d'améliorations, +d'industrie, sa tête était très-vive; susceptible d'exaltation et +d'enthousiasme, il parlait avec cette facilité et cette abondance si +communes aux Italiens. Du reste, très-chaud partisan de la liberté et +de l'indépendance italiennes, il avait joué un rôle très-actif dans les +intrigues qui avaient amené la dissolution du gouvernement vénitien. Le +traité de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville +allait être au désespoir. Le général en chef voulut justifier la +résolution prise et en expliquer les causes à Dandolo. Aussitôt le +traité signé, il le fit appeler et lui donna connaissance des +dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de +l'Italie ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour; que les Vénitiens, +quoique dignes de la liberté, n'avaient pas assez d'unanimité entre eux +et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le +fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de +sang français avait déjà été versé, et on ne pouvait pas en répandre +encore pour une cause, non sans doute tout à fait étrangère à la France, +mais cependant ne la touchant pas immédiatement; c'était plutôt une +cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il +fallait s'en reposer sur lui, se résigner aux circonstances et attendre: +il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer +un homme exalté et lui conserver des espérances; enfin il exerça en +apparence avec succès sur sa raison cette séduction puissante à +laquelle il était difficile de résister. Dandolo, profondément triste, +parut convaincu et se rendit à Venise pour expliquer au gouvernement +provisoire ce qui s'était fait et lui en donner les raisons. + +Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions +de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue. + +Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important, +mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont +la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la +dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes +d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce +facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces +hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous +l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin +d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante +officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier +très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc +parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh +bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami +Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette +réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la +mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en +chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La +bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la +nomination véritable fut expédiée par Berthier. + +Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se +disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant +son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué +pour que j'omette ce récit. + +On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la +cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était +parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent +vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens +dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes +et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti +à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement +provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous +les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité +signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on +résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait +disposer. + +Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les +trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en +route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible. +Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le +tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe, +comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption, +abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte +de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du +monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort. +Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission, +leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il +dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux, +avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings +liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le +traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le +Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan. + +J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut; +on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme +et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo, +ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur +de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence. +Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les +intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur +les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses +raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit +et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses +yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et +bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une +prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché +l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo +était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de +son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne +s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et +garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de +gens ont voulu le représenter. + +La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé +pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17 +novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes +rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et +de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa +position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là; +tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit +rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous +passâmes le mont Cenis. + +À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés +et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de +m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais +pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à +Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est +un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en +vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix +à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me +glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et, +malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en +suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la +valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour +les acquérir. + +Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général +Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive +Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte +me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les +cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive +le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était +effectivement ces voix amies qu'il préférait. + +De Chambéry, nous nous rendîmes à Genève, où nous nous arrêtâmes un +jour: nous logeâmes hors de la ville, chez le résident de France, M. +Félix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait été disposé +dans cette ville pour fêter le vainqueur d'Italie, et il y avait à +cette époque, dans le pays, une inquiétude vague sur les projets de la +France: les événements qui survinrent bientôt la justifièrent +complétement; mais, dans ce moment même, des intentions hostiles +étaient suggérées au gouvernement par le général Bonaparte: il ne les +cachait pas devant nous, et répétait souvent que l'aristocratie de +Berne, ses intérêts et son pouvoir, étaient incompatibles avec la +république; selon ses vues, un état de choses différent devait donc +succéder à celui qui existait alors: aussi évita-t-il avec soin de se +trouver en contact nulle part avec une autorité du premier ordre en +Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de +s'arrêter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route, à la +hauteur de son château de Coppet: le général Bonaparte avait une +prévention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir, +plus qu'aucun autre, amené la Révolution. + +Nous traversâmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne, +Soleure et Bâle. Nous passâmes le matin devant l'ossuaire de Morat: +nous étions à pied, et il fut l'occasion d'abord de pénibles réflexions; +ensuite elles eurent pour objet la puissance de résistance toujours +fort grande d'un peuple, même faible, dont les individus sont tous +animés de haine contre l'étranger et de la résolution de se défendre. +Ce monument de nos défaites devait bientôt disparaître. Un habitant du +pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du +régiment des gardes suisses, donna au général Bonaparte les explications +qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la +marche des troupes des deux armées, et sur leurs positions respectives. + +De Bâle nous descendîmes la vallée du Rhin, par la rive droite, pour +nous rendre à Radstadt, et nous traversâmes Offenbourg, quartier +général d'Augereau. Ce général, venant de servir sous Bonaparte, lui +devait sa gloire; cet homme médiocre, cet instrument si imparfait, +associé à tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs, +de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans +sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'égal à +égal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager +à se reposer chez lui. Le général Bonaparte en fut piqué; il fit +répondre par cet officier que, trop pressé pour s'arrêter, il +reviendrait de Rastadt tout exprès pour le voir. Le général Augereau +fut sans doute assez vain et assez sot pour croire à cette promesse. +Avant d'arriver à Rastadt, nous rencontrâmes un escadron autrichien de +hussards de Szekler, envoyé au-devant du général Bonaparte pour +l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres +français près du congrès des hommages d'une autre nature. Nous fûmes +logés au château, et le lendemain le général Bonaparte m'envoya à +Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reçut avec égards et +bienveillance. Ce respectable vieillard, âgé alors de soixante-quinze +ans, montait à cheval tous les jours; sa famille était belle et +nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs +agréments et leur bonne éducation, occupaient des trônes. L'une avait +épousé le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue +sous le nom de l'impératrice Élisabeth. Une autre avait épousé le roi +de Suède, tombé du trône par suite du dérangement de son esprit; la +troisième, l'électeur, devenu roi de Bavière. Je dînai avec le +margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le +soir, je revins à Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais été +l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de +paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-être et les +pays d'une grande prospérité. En effet, un petit prince ne peut pas se +livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre à +rendre ses sujets heureux; sa gloire, à lui, c'est leur bonheur; si +près d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs +souffrances et l'expression de leur mécontentement? Et puis il consomme +tous ses revenus dans les lieux mêmes qui les produisent; ainsi ces +produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en +petits États, peu favorable à la puissance, a créé les moeurs auxquelles +l'Allemagne doit sa prospérité, les établissements d'où viennent son +bien-être et les progrès remarquables de son agriculture; progrès tels, +qu'elle avait déjà atteint presque la perfection quand la nôtre était +encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en +agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet +exemple d'une manière utile, avoir tout à la fois des lumières, des +capitaux et le goût de les employer ainsi. Les petits souverains +d'Allemagne n'ont guère autre chose à faire; ils sont en général bien +élevés et instruits; riches, ils ne quittent guère leurs résidences; +toutes les conditions d'amélioration sont donc réunies chez eux. + +Rien n'était prêt pour l'ouverture du congrès. Un séjour prolongé du +général Bonaparte eût été sans objet, et d'ailleurs le Directoire +l'appelait à Paris; huit jours après son arrivée, il se mit donc en +route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel; +partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration était la +récompense de ses travaux glorieux. La paix et les espérances qu'elle +laissait concevoir venait encore ajouter à la satisfaction générale, et +les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage +étaient aussi sincères qu'énergiques. Nous arrivâmes à Paris, Bonaparte +alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine, +habitée par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quittée deux +jours après celui de son union avec elle, et cette maison était encore +pour lui le temple de l'amour. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE DEUXIÈME + + + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Cairo, 22 avril 1796. + +«Vous me pardonnerez, mon cher père, de vous avoir écrit moins souvent +que je ne le désire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons +pris l'offensive, mon activité est de tous les moments. Elle est telle, +que l'autre jour, je suis resté vingt-huit heures à cheval sans en +descendre, et qu'après trois heures de repos j'y suis remonté quinze +heures. + +«La vie extrêmement active que je mène me va à merveille, et je la +trouve préférable aux plaisirs de Paris. + +«Je veux vous donner une idée des opérations militaires qui ont été +faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort pressé. + +«Le général Bonaparte était occupé à organiser son armée lorsque +l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop +étendu sur la droite, n'avait été occupé que pour intimider les Génois. +L'ennemi employa ses forces d'une manière assez maladroite: il attaqua +de front et nous fit replier sans de grandes pertes. + +«Le lendemain, il attaqua une redoute située dans les montagnes qui +couvrent Savone. S'il l'eût prise, notre position était bien critique. +Elle fut défendue vaillamment. Le général se décida sur-le-champ à +prendre l'offensive. Le 23, un corps de troupes nombreux sortit de la +redoute; un autre la tourna en attaquant Montenotte, passant par +Altare. L'ennemi fut battu; il eut mille hommes tués ou blessés, et +deux mille prisonniers. Le 24, nous marchâmes en avant, et nous +investîmes le château de Cossaria. Nous essayâmes de l'emporter de vive +force; nous ne réussîmes pas. Nous perdîmes deux cents hommes. De ma +vie je n'ai vu un feu semblable. Comme les troupes qui le défendaient +étaient sans subsistances, elles se rendirent le lendemain, et nous +prîmes aux ennemis seize cents hommes d'élite avec un lieutenant +général. Le soir, nous attaquâmes l'ennemi dans la position de Dego. Il +était fort et bien placé; il ne fit pas cependant une grande résistance. +J'étais à la tête du bataillon qui donna le plus vigoureusement et qui +reçut le plus de leur feu, et nous eûmes huit hommes tués et dix +blessés. Il perdit beaucoup; mais nous fîmes, par la disposition de nos +colonnes, quatre mille prisonniers et nous primes vingt-huit pièces de +canon. + +«Le lendemain, l'ennemi nous attaqua à son tour. Nos volontaires +étaient débandés et pillaient. Nous perdîmes deux cents hommes tués ou +pris; mais, le soir, nous les attaquâmes de nouveau, et nous leur +prîmes encore dix-huit cents hommes. Il évacua la position parallèle, +et, le 26, nous nous trouvâmes devant le camp retranché. Plusieurs +redoutes furent emportées; les autres auraient eu le même sort si +l'ennemi ne les eût évacuées. De ce moment le fort de Ceva fut cerné, +et, aujourd'hui, sa prise ne tient plus qu'à l'arrivée de quelques +pièces de canon. + +«L'ennemi avait pris une belle position derrière Cossaria; sa gauche au +Tanaro. À l'instant où nous allions l'attaquer, il fit sa retraite; dix +mille hommes se retirèrent sur Mondovi. Le combat s'engagea dans +l'après-dînée; il fut chassé des positions qu'il occupait; Mondovi fut +cerné. Nous nous emparâmes de dix pièces de canon, avec lesquelles je +tirai sur la ville, et on nous apporta ses clefs. Nous y avons pris +seize cents hommes et des magasins très-considérables. L'ennemi s'est +retiré en désordre, et, dans ce moment, il est derrière la Stura et +occupe les lignes de Cherasco. Il est très-important de le débusquer de +cette position; son moral est affecté, et il sera battu. + +«La prise de Mondovi est d'une haute importance pour nous: elle met +l'armée dans une grande abondance et la délivre de l'affreuse misère où +elle était plongée.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Cherasco, 26 avril 1796. + +«Nous venons d'ajouter un nouveau succès, mon tendre père, à ceux que +nous avions déjà obtenus. L'armée s'est approchée de Cherasco, ville +forte où l'ennemi s'était réfugié. Elle est située au confluent du +Tanaro et de la Stura; ses fortifications sont en terre, mais bien +disposées, fraisées et palissadées. Je vins hier matin, avec cent +hussards, faire la reconnaissance de la place, à quatre-vingts toises. +Tandis que j'étais à faire mes observations, on m'a tiré quelques coups +de canon à mitraille qui ont tué l'ordonnance qui m'accompagnait et qui +s'était placé derrière moi; je l'ai regretté: c'était un brave homme. + +«Nos dispositions faites, nous allions brûler la ville; mais les +habitants ne s'en sont nullement souciés. La place ne touche pas la +Stura, et l'on pouvait empêcher la garnison de se rendre sans passer la +rivière: ces considérations l'ont décidée à l'évacuer. Le commandant a +craint, en perdant sa troupe, d'affaiblir encore l'armée piémontaise, +qui, dans ce moment, est réduite à douze ou quinze mille hommes +découragés. Ainsi nous avons vaincu le seul obstacle qui semblait nous +empêcher d'arriver aux portes de Turin. + +«Notre gauche a canonné Fossano, et l'ennemi l'a évacué: sa ligne est +absolument coupée. + +«Il est impossible de faire une campagne plus brillante; nous le devons +au courage de nos troupes et aux excellentes combinaisons qui ont été +prises. Le général Bonaparte est heureux, et il mérite de l'être; sa +réputation se consolide tous les jours, et les derniers traits de son +tableau ne sont pas les moins brillants. + +«Le général Colli, qui commande l'armée piémontaise, a demandé une +suspension d'armes, en attendant les arrangements de paix qui seraient +pris à Gênes par nos ministres respectifs. Le général Bonaparte a +répondu qu'il désirait sincèrement voir les malheurs de l'humanité +diminuer, mais que, comme les succès qu'il a obtenus lui en promettent +d'autres, il demande au roi de Sardaigne, pour gage de la pureté de ses +intentions, la possession d'Alexandrie, de Tortone et de Coni. Le +général Colli a répondu qu'il envoyait un courrier au roi pour le lui +demander; il a ajouté verbalement que la nation française pouvait seule +donner la paix à l'Europe, après avoir déployé autant de grandeur; que +les Piémontais, après leurs désastres, ne pouvaient plus espérer +résister aux Français, et qu'ainsi la paix leur était nécessaire. + +«Nous sommes parfaitement reçus partout où nous passons; les Piémontais +de la plaine ne ressemblent guère à ceux des montagnes. Quelle richesse +de sol, et quelle douceur chez les habitants! Ils n'ont sans doute pas +notre franchise, mais au moins paraissent-ils respecter nos actes, +notre caractère et notre courage. J'ai été avant-hier, à la tête de +deux régiments de cavalerie, m'emparer de la ville de Bene; après avoir +fait replier quelques troupes de cavalerie qui la couvraient, les +habitants sont venus m'en apporter les clefs et me demander sûreté et +protection. + +«Junot est parti hier pour porter au Directoire vingt et un drapeaux +pris aux ennemis depuis l'ouverture de la campagne. J'aurais été fâché +de quitter l'armée à l'instant où ses succès sont si brillants et où +ses marches sont si instructives et si savantes. J'ajoute tous les jours +à mon instruction militaire, et cette école ne peut que me promettre une +carrière satisfaisante.» + + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Crémone, 14 mai 1796. + +«Nous avons eu, ma tendre mère, une brillante action. Elle décide de la +possession de Milan; nous avons battu complétement l'ennemi en arrière +et en avant de Lodi. Le passage de l'Adda est une des entreprises les +plus hardies et les plus heureusement exécutées de cette guerre. + +«Toute l'armée s'est couverte de gloire, et, si les marches forcées +qu'elle a faites lui ont causé de grandes fatigues, elle se trouve bien +dédommagée par l'abondance dont elle jouit aujourd'hui. + +«Je ne vous donne point de détails sur l'affaire. La relation que vous +en lirez dans les feuilles publiques est fort exacte et vous mettra +parfaitement au fait. Vous aurez, je crois, le plaisir d'y lire mon nom. + +«L'ennemi a perdu beaucoup de monde. L'affaire a été très-chaude, et +cependant nous n'avons pas eu deux cents hommes tués ou blessés. + +«J'ai couru, pour ma part, d'assez grands dangers. J'ai chargé à la +tête de cent cinquante hussards, et c'est moi qui me suis emparé de la +première batterie de l'ennemi. Je montais un cheval un peu ombrageux; à +la fin de la charge, il fit un écart et me désarçonna; la cavalerie que +je commandais et qui était la première, et toute celle qui me suivait, +passa sur moi sans me toucher ni me faire le moindre mal. + +«Chargé par le général d'aller voir un mouvement des ennemis à notre +droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tôt. +L'armée autrichienne était en bataille sur la rive gauche, et tout +entière elle tira sur moi: j'eus donc à essuyer environ trente mille +coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre +dragons, deux ont été tués ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-là +ne vous effrayent pas, ma chère mère, ils sont passés, et nous allons +prendre quelque repos à Milan, où nous nous rendons demain. + +«Nous nous sommes emparés, avant-hier, de Crémone. L'ennemi l'avait +évacué, et y avait seulement laissé un poste de cinquante hulans. Je +suis arrivé avec trois cents chevaux, et nous les avons chassés; mais +il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes à cheval. +Autant l'infanterie est intrépide, autant la cavalerie l'est peu. +Heureusement que nous sommes dans un pays extrêmement coupé, et qu'elle +devient d'une très-petite influence.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Milan, 15 mai 1796. + +«Mon tendre père, nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons +fait notre entrée triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome +des anciens généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la +patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrît un coup d'oeil, un +spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une très-belle ville, +très-grande et très-peuplée. Ses habitants aiment les Français à la +folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement +qu'ils nous ont données. + +«Les Autrichiens ont laissé deux mille cinq cents hommes dans la +citadelle. Ils paraissent vouloir être les meilleures gens du monde; +ils n'ont pas encore tiré un seul coup de canon, quoique nos troupes en +soient tout près. Cependant c'est un siége à faire. + +«L'armée s'embellit chaque jour, son courage a encore augmenté avec ses +victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle +était pauvre et misérable dans les montagnes. On oublie toutes les +fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en +est le prix. + +«Nos succès sont vraiment incroyables. Ils éternisent à jamais le nom +du général Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les +lui devons. Tout autre, à sa place, aurait été battu, et il n'a couru +que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste après notre départ +de Paris que la campagne a été ouverte et que nous avons remporté sur +l'ennemi la première victoire. + +«C'est juste un mois après l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire +deux mois après notre départ de Paris, que nous sommes entrés à Milan. + +«C'est avec une armée dépourvue de tout, sans habits, sans souliers, +sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais +toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succès. + +«C'est avec une armée de trente-quatre à trente-six mille hommes, car +notre armée actuelle n'a jamais été plus forte, que nous avons ainsi +chassé devant nous ou détruit une armée de soixante à soixante-dix mille +hommes présents qui composaient celles des Piémontais et des +Autrichiens réunis. + +«C'est avec cette même armée que nous avons remporté six victoires +décisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tué ou blessé six +mille, pris deux places de guerre, forcé le roi de Sardaigne à nous +ouvrir les portes de ses États, jeté les débris de l'armée des +Autrichiens à trente-cinq lieues de nous. + +«Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais +été faite. Elle doit être écrite et lue. Elle est savante: et ceux qui +pourront la comprendre en tireront bien parti. Voilà, mon tendre père, +le tableau fidèle de notre position.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Peschiera, 1er juin 1796. + +«Encore une victoire, mon père, mais celle-ci est la dernière. L'armée +des Autrichiens, battue constamment depuis deux mois, a enfin évacué +l'Italie; elle s'est retirée dans le Tyrol et occupe les montagnes de +l'Allemagne. Le général Beaulieu occupait le lac de Garda, le Mincio, +et avait sa gauche à Mantoue. Il se croyait inexpugnable dans cette +position qui, effectivement, était belle à défendre, et cependant nous +l'en avons chassé. + +«Ce dernier succès appartient de la manière la plus absolue au général +Bonaparte, et il le couvre de gloire. Il est le résultat de ses +manoeuvres. Il a trompé complétement l'ennemi; et, tandis qu'il s'était +renforcé sur un point, nous l'avons forcé sur un autre. + +«Nous l'avons attaqué sur Borghetto; notre cavalerie a engagé l'affaire, +et, pour la première fois, elle s'est parfaitement conduite; elle a +culbuté la cavalerie ennemie, et, arrivée sur la rive droite du Mincio, +notre infanterie l'a passé au gué. Elle a chassé l'ennemi de la +position la plus belle et la plus formidable, et là nous nous sommes +emparés du village de Valleggio. L'armée ennemie s'est trouvée coupée +et séparée en deux. Une partie s'est retirée sur-le-champ dans les +montagnes du Tyrol; une autre partie a passé l'Adige, et le reste s'est +renfermé dans Mantoue. + +«Tous les princes d'Italie viennent demander grâce. Le roi de Naples +tremble. Il vient d'obtenir un armistice de dix jours, après l'arrivée +du plénipotentiaire à Paris, sous les conditions que les deux mille +quatre cents chevaux de ses troupes qui sont joints à l'armée impériale +la quitteront sur-le-champ, et viendront cantonner en arrière de notre +armée (ainsi ils sont censés prisonniers); et que les vaisseaux du roi +de Naples qui sont joints à la flotte anglaise se retireront +sur-le-champ dans le port de Naples. + +«Tout nous sourit, nos triomphes sont constants, tout nous rapproche de +la paix, elle est infaillible, et nous conserverons la Belgique. +Assurément nous sommes bien payés de nos peines.» + + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Milan, 8 juin 1796. + +«Nous voici de retour à Milan, ma tendre mère, où nous prendrons +quelques instants de repos; l'ennemi, loin de nous, réfugié dans les +montagnes du Tyrol, ne sera pas à craindre de longtemps. Il nous reste, +en attendant, deux siéges à faire: celui de Mantoue et de la citadelle +de Milan. Lorsque nos moyens seront pris, ces siéges ne seront ni longs +ni meurtriers. + +«Mantoue est maintenant serrée de très-près. Nous avons pris deux de +ses faubourgs; la garnison est peu forte, la ville très-étendue; les +eaux seules en rendent les accès difficiles. + +«Nous avons été à Vérone. J'ai vu le palais du prétendu roi de France; +il n'a pas plus d'appareil que son maître. Dix mille émigrés habitaient +Vérone, ils sont tous partis à notre approche. + +«J'ai vu à Vérone un des plus beaux monuments de l'antiquité: un cirque +parfaitement conservé et assez grand pour contenir quatre-vingt mille +spectateurs. Cette vue a agrandi mes idées et a élevé mon imagination. +Nous sommes dignes d'un pareil ouvrage, il en faudrait un semblable à +Paris. + +«Je vous apprends avec plaisir, ma tendre mère, que je vais recevoir +une récompense honorable, pour la conduite que j'ai tenue en +différentes affaires, qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne, +et notamment à la bataille de Lodi; le Directoire exécutif m'envoie un +sabre, j'en ai reçu la nouvelle, et le sabre arrivera dans peu. +J'attache le plus grand prix à un pareil cadeau; il n'y en a que douze +donnés pour toute l'armée, et je suis assez heureux pour en obtenir un, +sans que personne l'ait demandé pour moi.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «26 juin 1796. + +«Nous sommes, mon tendre père, à deux jours de Livourne; dans peu nous +y entrerons, et, nous emparant de tous les magasins anglais, nous +ôterons à nos plus cruels ennemis le moyen de nous nuire. Nous le +reléguerons à Saint-Florent et à Gibraltar. + +«Enfin la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement renonce +à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous +n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez forte pour la diviser +ainsi, et les dix mille hommes jetés ainsi au fond de la botte +n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs incalculables. +Le plan sage et bien conçu du général Bonaparte est adopté; nous +reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sûr de +triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavière, +et, si, selon toutes les apparences, nos projets réussissent, la paix +ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux? + +«On a peine à concevoir d'aussi grands résultats avec d'aussi petits +moyens. C'est lorsqu'on pouvait à peine espérer des succès secondaires +que les hautes destinées de l'armée nous ont portés en Allemagne, après +avoir traversé l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination +s'exalte en pensant à d'aussi grandes actions. Nous devons tout au +général Bonaparte. Un autre à sa place nous eût peut-être menés aux +bords du Var. Ah! que je me sais bon gré de l'avoir bien jugé lorsqu'il +était peu connu, et lorsque même des femmes, prétendues d'esprit, +mettaient en question son esprit et ses talents! + +«Nous sommes entrés sur les États du pape; nous lui avons pris deux +bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux +mille prisonniers, et nous l'avons dépouillé de deux cents pièces de +canon; en vérité, le ridicule jeté sur les soldats du pape est bien +mérité, car tous ces succès ne nous ont pas coûté un seul coup de fusil. + +«La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ +trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent +tableaux à notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va +devenir le dépôt des précieux restes de l'antiquité, et les étrangers +viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire. + +«Nous sommes arrivés à Bologne. C'est une grande et belle ville, riche, +et où l'on nous a bien reçus. J'y ai pris l'idée des bons spectacles +italiens. Rien ne peut être comparé au talent de la première actrice. +Nos premières cantatrices de l'Opéra sont à mille piques au-dessous +d'elle, et tous les connaisseurs l'ont jugée au moins aussi +favorablement que moi.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Bassano, 11 juillet 1796. + +«Nos succès sont incroyables, mon tendre père, et moi-même, qui les +vois tous les jours, j'ai presque peine à me les persuader. Nous avons +encore battu l'ennemi deux fois depuis que je vous ai écrit. L'armée +des Autrichiens est absolument détruite; nous avons pris dix mille +hommes le 21 et le 22, des équipages de pont, d'artillerie, etc., etc. +Bref, cette formidable armée, qui devait nous chasser de l'Italie, fuit +aujourd'hui, épouvantée, réduite à sept ou huit mille hommes égarés, et +dans l'impossibilité de faire sa retraite par la position qu'elle +occupe. + +«Nous voilà donc paisibles possesseurs de l'Italie, rien ne peut plus +balancer notre puissance. Que l'empereur envoie quarante mille hommes, +deux cents pièces de canon, et tout ce qui sert à constituer une armée, +et nous aurons encore quelques combats à livrer. + +«Le bonheur est d'accord avec la bravoure. Nous ne perdons presque +personne, et l'ennemi toujours beaucoup. Mais aussi comme nos troupes +sont braves! Rien ne peut donner une idée juste de leur courage, et +combien les Autrichiens ont perdu du leur! + +«Ces travaux nous donneront la paix, et il me sera bien doux d'en jouir +auprès de vous. + +«Adieu.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Castiglione, 26 juillet 1796. + +«Nous avons eu de grands événements depuis peu, mon cher père; la +fortune nous a abandonnés un instant, mais elle a bientôt été forcée de +nous revenir fidèle. + +«Le siége de Mantoue se faisait avec vigueur; nous étions à la veille +de prendre cette ville, lorsque Wurmser a tenté un coup hardi. Il l'a +bien exécuté. Une armée nombreuse et brave lui en a donné les moyens; +les secours du Rhin l'avaient prodigieusement augmentée. Nous étions +dans une parfaite sécurité; une partie de nos troupes occupait les +montagnes. Elle fut attaquée vigoureusement le 11; elle fit une +résistance opiniâtre, mais elle fut forcée à la retraite, et notre +perte, ce jour-là, fut évaluée à trois mille hommes. L'armée se jeta +sur Mantoue pour protéger les opérations du siége. On agita la question +de savoir si on lèverait le siége ou non; les avis étaient partagés. +J'étais du premier, et je crois avoir eu raison. C'est le parti qu'on a +pris, et l'on s'en est bien trouvé. + +«Nous sommes partis brusquement, et nous avons été rallier et rassembler +l'armée à deux marches d'ici. Les Autrichiens étaient tombés aussi sur +Brescia, qu'ils avaient pris. Nous marchâmes sur eux, et ils se +replièrent dans les montagnes. Le lendemain, 16, on s'avança plus près +de la grande armée de l'ennemi; les armées se trouvèrent en présence. +On avait eu déjà un combat, où l'on avait fait quatre cents prisonniers; +les bonnes dispositions des troupes et mille circonstances décidèrent +à donner bataille le 16. + +«L'armée occupait un front de trois lieues. Elle avait son centre à +Lonato, sa droite à Monte-Chiaro et sa gauche en arrière de Salo. +Toutes les différentes parties de la ligne donnèrent; tout le monde fit +son devoir de la manière la plus brillante: infanterie, cavalerie, +artillerie, tout s'est battu à merveille. Le général en chef était au +centre; j'étais à la droite, et c'est là que l'affaire fut la plus +chaude. J'y restai constamment. Le combat fut opiniâtre, et, quoique la +victoire ait fini par se déclarer pour nous, elle fut chancelante un +instant. Nous forçâmes la balance à pencher de notre côté. Trois ou +quatre, dont j'étais, se jetèrent à la tête des troupes, les rallièrent, +les encouragèrent, et, en les menant à l'ennemi, les firent triompher. + +«La victoire fut donc complète à la droite. L'ennemi ne fut pas mis en +déroute, mais nous restions maîtres du champ de bataille, et nous lui +prîmes, de ce côté seulement, sans exagération, quatre mille hommes, +dix-huit pièces de canon, et nous lui avons tué quinze cents hommes. + +«Notre perte a été de six cents hommes tués ou blessés à droite; au +centre, nous avons pris deux mille cinq cents hommes et deux généraux; +à la gauche, douze cents hommes et quatorze pièces. + +«Il a eu au moins mille hommes tués au centre et à la gauche; ainsi il +a éprouvé une perte de trois mille hommes. + +«Le lendemain il resta en présence. Un corps de trois mille cinq cents +hommes était cerné: il fut forcé de mettre bas les armes. + +«L'ennemi, battu, a voulu payer d'audace et chercher à approvisionner +Mantoue, mais inutilement. Nous l'avons attaqué à la droite, et il a +été non-seulement battu, mais mis encore dans la déroute la plus +complète. J'étais à la droite, où je commandais un corps de troupes et +quinze pièces d'artillerie légère, et nous avons, les premiers, entamé +l'ennemi. J'ignore combien nous avons fait de prisonniers, vous voyez +que l'ennemi a eu au moins dix-huit mille hommes hors de combat depuis +cinq jours. + +«J'ai couru quelques dangers: un boulet m'a touché légèrement le côté +gauche, sans me faire le moindre mal. Nous avons perdu de bons +officiers. + +«J'ai eu du plaisir à me trouver à la bataille de Lonato; c'est, sans +contredit, la plus belle bataille rangée que j'aie encore vue. + +«Le combat d'aujourd'hui a été extrêmement intéressant et instructif. + +«Adieu, mon cher père. Depuis huit jours je n'ai pas dormi quatre +heures; je tombe de fatigue, mais je me porte bien. Nous n'avons plus +d'ennemis à combattre, et nous allons bien, je l'espère, profiter de +nos triomphes.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Brescia, 18 août 1796. + +«Nous avons encore battu l'ennemi dans les montagnes; nous lui avons +pris douze cents hommes. Il a évacué les bords du lac de Garda et se +retire au delà de Trente. Nous allons le suivre; nous sommes secondés +par l'armée du Rhin; elle arrive près de nous et nous allons à sa +rencontre. Dans moins d'un mois, si la fortune nous seconde, nous aurons +opéré notre jonction avec elle. + +«Les chaleurs de l'Italie diminuent, et, dans quinze jours, elles +seront passées. Ainsi les dangers du climat n'existeront plus pour nous, +et ma bonne santé ne se démentira pas plus que depuis le commencement +de la campagne. + +«On vient d'envoyer à Paris les drapeaux pris dans cette fin de +campagne. Le général en chef a désiré me garder ici et m'a dit qu'il +m'aurait choisi si je lui eusse été moins utile.--On a envoyé l'officier +le moins capable.--Je ne suis pas fâché de voir la suite des opérations; +je connais l'ensemble, car je n'ai pas quitté un seul instant l'armée.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Vérone, 20 novembre 1796. + +«Nous venons d'obtenir, mon tendre père, de grands succès, et Mantoue +est plus près que jamais du moment de sa reddition. L'ennemi avait +tenté de délivrer cette place; nous avons manoeuvré pendant plusieurs +jours, et, après plusieurs combats sanglants, l'ennemi a été forcé de +se retirer sur Vicence. Nous allons donc bientôt jouir du fruit de nos +travaux, et Mantoue pris nous donnera des quartiers d'hiver qui nous +mettront à même de réorganiser l'armée. + +«Les officiers manquent, et nos soldats, qui veulent être conduits, se +sont mal battus. Cependant la force des choses l'a emporté, et nous +avons été victorieux. + +«Nous avons eu, en huit jours, onze généraux tués ou blessés, six aides +de camp. J'ai à regretter la mort d'un de mes amis, Muiron, dont souvent +vous m'avez entendu parler.» + + +MARMONT À SA MÈRE. + + «Milan, 27 décembre 1796. + +«J'arrive dans l'instant même, ma tendre mère, de Vérone, après avoir +parcouru les montagnes et les divisions. J'ai trouvé tout dans un état +très-satisfaisant; l'armée est plus nombreuse que jamais, elle a un +excellent esprit, et jamais nous n'avons eu plus de chances en notre +faveur: si notre étoile veut que le sort de l'Italie soit encore décidé +par les armes, nous pouvons espérer qu'elles nous seront favorables. + +«Je vais repartir dans quelques heures pour une mission fort +intéressante. Le Modénais, le Bolonais, le Ferrarais, viennent d'envoyer +leurs députés à Reggio, où va s'assembler le congrès de ces différents +États. Le général en chef m'envoie près de lui pour le surveiller, le +diriger dans sa marche, et prendre toutes les mesures de sûreté que +pourraient ordonner les circonstances. Ainsi me voilà de nouveau dans +la diplomatie: c'est un repos de quelques moments qui vient fort à +propos, après la vie active que j'ai menée depuis mon retour. + +«Le général Clarke, qui est envoyé à Vienne par le gouvernement +français pour conclure un armistice, est ici depuis quelques jours. Le +général Alvinzi lui avait refusé un passe-port en attendant les ordres +de l'Empereur. Enfin il vient d'être envoyé un officier par le +gouvernement autrichien pour s'aboucher avec lui à Vicence, et, dans +peu, les conférences seront ouvertes.» + + +MARMONT À SON PÈRE. + + «Goritz, 1796. + +«J'ai reçu, mon cher père, les lettres que vous m'avez adressées; elles +m'ont fait éprouver les plus douces satisfactions. Je suis arrivé ici +hier, après avoir couru longtemps après le quartier général, dont les +mouvements sont aussi rapides que ceux de l'armée et la retraite de +l'ennemi. Le prince Charles a perdu six mille hommes depuis huit jours, +et il se retire avec une armée dispersée. On s'est cependant peu battu, +mais les manoeuvres ont été belles et les dispositions savantes. + +«Nous sommes à la hauteur de Trieste, et nous avons aujourd'hui la +certitude d'y entrer; mais une plus haute destinée nous attend, c'est à +nous de détruire encore une armée autrichienne, et, en un mot, de +renverser de fond en comble la réputation éphémère que s'est acquise le +prince Charles par les sottises de nos généraux du Rhin et de notre +gouvernement. + +«Je suis resté dix jours à Florence pour me remettre d'une fluxion de +poitrine qui était la suite d'un gros rhume. Je suis aujourd'hui +parfaitement guéri. Pendant ma maladie, j'ai reçu mille témoignages +d'intérêt de tous les personnages de la cour du grand-duc: lui-même a +envoyé savoir de mes nouvelles. À mon rétablissement, j'ai été le voir, +et j'en ai été parfaitement bien reçu; nous avons causé, pendant plus +d'une demi-heure, gouvernement, commerce, politique. Je n'ai pas laissé +échapper l'occasion de faire l'éloge des moeurs des Toscans et du +bonheur dont ils jouissent; j'en ai attribué la cause à la sagesse du +gouvernement, qui influe d'une manière si directe sur le sort des +peuples. Cette observation a fait fortune et a été très-bien reçue. Le +grand-duc m'a montré infiniment d'intérêt, et je l'ai quitté fort +content de lui. + +«Vous avez dû voir ma réponse à M. Dumas; elle a été mise dans +plusieurs papiers, notamment dans le _Moniteur_. + +«L'armée offre en ce moment le plus beau coup d'oeil: brave, +enthousiaste de son général, équipée, disciplinée, nombreuse, tout nous +assure des succès; et, pour peu que la fortune nous seconde, nous sommes +certains d'aller faire signer, sous les murs de Vienne, une paix que +l'Europe désire depuis si longtemps. + +«J'espère que ma mission de paix près du pape m'obtiendra de ma tante +des indulgences plénières.» + + + + +LIVRE TROISIÈME + +1798-1799 + +Sommaire.--Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite +politique.--Situation intérieure de la France.--Première idée d'une +descente en Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée +d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une +descente.--Mariage de Marmont.--Projet arrêté d'une grande expédition +en Égypte.--Moyen par lequel on se procure de l'argent.--Départ de +Toulon (19 mai 1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition +d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les +Mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française +d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 +juillet).--Le Nil.--Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la +Flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardân (19 +juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au +Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre +Ibrahim.--Aboukir. (1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce +désastre.--Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse +dans le Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition +d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre +1798).--Dilapidations.--Le général Manscourt.--Marmont nommé commandant +d'Alexandrie.--Menou.--Son singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur +cette maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et +M. Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie. + +On peut juger quelle sensation produisit l'arrivée du général Bonaparte +à Paris. La paix avait donné de l'assiette au gouvernement; la +tranquillité intérieure était rétablie, l'ordre commençait à régner dans +l'administration, le numéraire avait reparu, et une grande +considération, en Europe, était accordée aux armées françaises. + +Il n'était pas un homme de bonne foi qui ne reconnût la cause d'un +changement si complet dans la fortune publique. + +Le mouvement imprimé par les prodigieux succès obtenus en Italie avait +seul donné ce résultat: aussi, dès ce moment, Bonaparte, après avoir +tout éclipsé, fut-il considéré comme le représentant de la gloire +française, l'appui et le pivot de l'ordre établi. + +On pressentait cependant qu'un tel homme, après avoir surgi avec tant +d'éclat, dont le caractère, les talents, avaient paru si supérieurs; on +pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se +contenter d'un rôle secondaire et d'une vie obscure. Si la France était +sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait +failli la détruire, elle ressentait encore du malaise. Les dépositaires +du pouvoir ne jouissaient d'aucune considération personnelle, et ni +l'opinion de leurs talents ni l'idée de leurs vertus ne venaient +rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensèrent-ils, +dès ce moment, à favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus +sagement le temps présent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir +suprême devait être son partage, mais il sentait aussi que le moment +n'en était pas arrivé. Si, aux yeux des hommes éclairés, on devait tout +redouter d'un gouvernement faible, mal pondéré, et composé d'hommes +corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux présents pour +justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été +de s'emparer violemment de l'autorité. Le grand nombre est conduit par +la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches +graves à faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans, +avait toujours marché vers un état meilleur. Le Directoire l'avait +trouvée dans le chaos, dans le désordre et au milieu des défaites. Des +victoires multipliées et la paix avaient changé cet état de choses, et, +si on pouvait prévoir une vie fort courte pour lui, rien ne démontrait +encore d'une manière absolue qu'il ne pût continuer à vivre. La grande +entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour réussir, être provoquée +par l'opinion publique, et, en quelque sorte, préalablement justifiée +par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit +généralement senti; et le général Bonaparte savait tout cela mieux que +personne; il connaissait par expérience l'incapacité des directeurs, la +corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jugé combien la lutte des +pouvoirs était à redouter; combien un pouvoir exécutif aussi mal +constitué était faible devant les assemblées; il n'avait pas oublié que +sans lui ce gouvernement débile aurait croulé, à l'époque du 18 +fructidor, au milieu de ses triomphes; malgré tout cela, il recula +devant les propositions qu'on lui fit de le renverser à son profit, et +il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi +universellement, avec transport, et regardé comme le sauveur de l'État; +mais, si en ce moment il eût fait la même tentative, les neuf dixièmes +des citoyens se seraient retirés de lui. + +Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en séance publique au +Petit-Luxembourg, reçut des mains du général Bonaparte le traité de +paix ratifié par l'empereur d'Autriche. Cette cérémonie fut, comme il +arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux +communs, prononcés par le ministre des affaires étrangères, M. de +Talleyrand, par le général Bonaparte et le président du Directoire. Le +public contempla avec avidité ce spectacle. Les conseils des Anciens et +des Cinq-Cents se réunirent pour fêter le vainqueur de l'Italie, et un +repas immense fut donné dans la grande galerie du Louvre. Cette fête +fut triste; personne n'était à son aise; l'avenir était incertain, et +la sécurité de l'avenir est un élément indispensable au bonheur présent. + +Après ces ovations, le général Bonaparte affecta la plus grande +simplicité, il évita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement +dans ses goûts, fut bien calculée, car elle augmenta sa popularité. +Deux événements, peu importants, lui furent très-agréables; le premier +lui procura une surprise pleine de grâce: par arrêté de +l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, où il +demeurait, perdit son nom, et reçut celui de rue de la Victoire: il +l'apprit un soir, au moment où il rentrait chez lui, en voyant les +ouvriers occupés à changer l'inscription. L'autre fut sa nomination à +la première classe de l'Institut, section mathématique. Il prit avec +empressement ce titre, qu'il plaça en tête de ses lettres; c'était un +moyen d'agir sur l'opinion. En général, rien de plus flatteur que de +réunir de hautes facultés dans des genres différents. Sa capacité comme +grand capitaine et homme d'État n'était pas mise en question; sa +nomination à l'Institut lui donna la réputation de savant, cette +nomination le mit à même de voir familièrement un grand nombre de ces +hommes dont la France s'honore, devenus ses collègues. Ces hommes ont +beaucoup d'influence sur les renommées, et la renommée, indépendamment +de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux +qui se nourrissent d'ambition: elle était donc chère à Bonaparte à +double titre, car il aimait passionnément la gloire, en même temps que +son ambition était sans bornes. + +La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient +naturellement être dirigés contre cette puissance. On prononça le mot +de descente. Cet épouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y +croire; cette menace, souvent renouvelée sans effet, fut, quelques +années plus tard, au moment d'être réalisée, et de changer probablement +la face du monde. Le général Bonaparte, placé si haut dans l'opinion, +pouvait seul en être chargé: aussi fut-il nommé général en chef de +l'armée d'Angleterre, titre ambitieux, d'où ressortit bientôt notre +impuissance. Le gouvernement désigna les principaux généraux, ceux dont +la réputation était la plus grande, pour être employés sous ses ordres, +et on s'occupa des vastes préparatifs que ce projet exigeait. Le +général en chef voulut avoir des renseignements circonstanciés sur les +moyens défensifs des Anglais, sur diverses localités, ces +renseignements, enfin, qu'un général habile sait toujours se procurer +avant d'agir; renseignements nécessaires pour arrêter ses projets. Il +lui vint une étrange idée pour se les procurer. Un M. Gallois, homme +recommandable et distingué, avait une mission en Angleterre pour +l'échange des prisonniers. Au moment de partir, il était venu avec M. +de Talleyrand chez le général Bonaparte, rue de la Victoire. Tout à +coup la porte du cabinet s'ouvre, le général Bonaparte m'appelle, et je +me trouve, moi quatrième, dans ce cabinet, et il me dit: «Marmont, M. +Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'échange +des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre +uniforme; vous passerez pour son secrétaire, et vous vous procurerez +telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles +observations,» etc. Et il me détailla mes instructions. Je l'écoutai +sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui répondis: «Je vous +déclare, mon général, que je n'irai pas. + +--Comment, vous n'irez pas? me dit-il. + +--Non, mon général, poursuivis-je; vous me donnez là une mission +d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes goûts. M. +Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors +des conventions reçues. Mon départ avec lui sera connu de tout Paris, +et l'on saura en Angleterre que son prétendu secrétaire est un des +principaux officiers de votre état-major, votre aide de camp de +confiance. Hors du droit des gens, on m'arrêtera, et je serai pendu ou +renvoyé honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est +en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards, +attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer, +parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici.» + +Il fut atterré de ma réponse, et me renvoya en me disant: «Je trouverai +d'autres officiers plus zélés et plus dociles.» + +Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette réponse nette, en +opposition à ses volontés, firent une grande impression sur M. de +Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois +parlé depuis. + +Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le général me rappela +et me dit: «Y avez-vous pensé, de me répondre ainsi devant des +étrangers?--Mon général, lui répondis-je, je sens tout ce que ma +réponse a dû vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir +d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue +nécessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une +proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la +repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tête-à-tête vous +m'en eussiez parlé, je l'aurais discutée avec vous dans les formes +commandées par le respect que je vous porte et les sentiments que je +vous dois.» + +Il me comprit, mais me montra pendant très-longtemps une assez grande +froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scène, me dit: +«Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je +n'aurais jamais osé le refuser.» Sulkowsky, témoin de l'explication, et +redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui +disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé.» Il n'en fut +plus question, et tout le monde en fut préservé. + +Bonaparte se décida à voir par lui-même l'état des choses dans nos +ports; en conséquence, le 10 février, il entreprit une course sur les +côtes. Huit jours suffirent pour lui démontrer la disproportion +existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un +temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne +trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue +nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il +crut devoir y renoncer. À son retour, il me dit à peu près ces paroles: +«Il n'y a rien à faire avec ces gens-là; ils ne comprennent rien de ce +qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'exécution. Il nous faudrait +une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de +bateaux que nous. Les préparatifs indispensables pour réussir sont +au-dessus de nos forces; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient: +c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir.» + +Je ne l'accompagnai pas dans cette tournée; alors j'avais conçu un +projet dont l'exécution réussit pour le malheur de ma vie. Quelques +amis eurent l'idée de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux, +fille du banquier de ce nom, appelée à avoir une assez grande fortune. +Sa famille était honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agréable. +Elle me trouva à son goût, et, en deux mois, tout fut préparé et +exécuté. J'étais fort amoureux, je l'ai été encore longtemps; mais, en +l'épousant, j'ai appelé sur moi mille infortunes. Je n'avais pas +vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie à courir le monde, deux +circonstances funestes en pareil cas. À vingt-quatre ans, un jeune +homme n'a pas la maturité nécessaire pour sentir le prix du bonheur +domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraîner à +le compromettre; d'un autre côté, une séparation prolongée, donnant à +une jeune femme l'habitude et le goût de l'indépendance, lui fait +trouver insupportable le joug d'un mari au moment où il revient, tandis +que, pendant son absence, elle reste sans défense auprès de ceux qui +veulent la séduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le +moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait joué un grand rôle dans +l'histoire de ma vie; souvent elle a été pour moi un obstacle en +aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a +apporté de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours +contrarié et obscurci ma destinée. Mademoiselle Perregaux, avec une +grande inégalité de caractère, avait tous les défauts d'un enfant gâté; +elle n'était pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre +excessif et beaucoup de violence en détruisaient les effets. Plus tard, +les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont été sans mesure +et de toute nature. + +L'inspection des côtes avait donc fait renoncer le général Bonaparte à +l'expédition d'Angleterre; mais son intérêt personnel exigeait du +mouvement. Il voulait continuer à agir sur les esprits, faire prononcer +de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il +avait inspiré. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus +grandes choses, en France surtout; et il voulait éviter pour lui ces +tristes effets. Alors revint à sa pensée le projet favori de +l'expédition d'Égypte, dont il s'était occupé en Italie et qui avait +été si souvent l'objet de ses entretiens spéculatifs d'alors. C'était +le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes +les croyances; aller fouiller cette terre, c'était rappeler à la vie +les grands hommes qui l'avaient habitée. S'emparer de l'Égypte, c'était +porter un grand coup à l'Angleterre, prendre une position menaçante +contre son commerce et ses possessions, acquérir une colonie d'autant +plus précieuse, que tous les genres de produits peuvent y être obtenus, +et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute +réunie à la disposition du maître qui y commande. + +La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages +en furent déroulés: il y avait de la gloire et des résultats politiques +importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens, +avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il +était placé, et son éloignement satisfaisait à tout. Ou son expédition +réussissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de +Bonaparte étaient mis à profit sans devenir dangereux; ou elle ne +réussissait pas, et le Directoire était débarrassé de lui. Tous ces +avantages réunis firent donc accepter sa proposition. L'expédition fut +préparée dans tous ses détails par Bonaparte seul, et le ministre de la +guerre, Schérer, ne fut même pas mis dans le secret de la destination +des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent présentait des +obstacles: ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une +autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses; des +patriotes vaudois avaient réclamé des secours. Deux corps furent formés; +l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les +forces des confédérés: on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor +considérable formé par la prévoyance et l'économie, et l'ordre politique +de l'Helvétie fut changé. + +Bernadotte avait été nommé à l'ambassade de Vienne, immédiatement après +la paix. Un drapeau tricolore, établi dans sa maison, devint la cause +ou le prétexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au +renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre +que cet événement fortuit était sans importance et ne cachait aucun +projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance données, on +reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa à mettre la +dernière main aux préparatifs de l'expédition, déjà très-avancés. Le +secret avait été si bien gardé, que l'opinion publique fut complètement +trompée; on croyait généralement à une descente en Portugal ou en +Irlande. + +La prise de Malte avait été considérée comme un préliminaire nécessaire +de l'expédition, et on résolut de s'en emparer en passant. Quelques +intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des +chevaliers, et la faiblesse du grand maître Hompesch, semblaient +autoriser l'espérance d'une prompte reddition à l'apparition de nos +forces; mais c'était jouer gros jeu que de baser le succès de +l'expédition sur cette conquête; le moindre retard pouvait occasionner +et entraîner la destruction de l'armée, et il a tenu à bien peu de chose +qu'il n'en fût ainsi. L'escadre destinée à nous porter et à nous +convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux, +le _Conquérant_ et le _Guerrier_, faiblement armés, et pour ainsi dire +hors de service; de trente frégates ou bâtiments légers, et la flotte, +de trois cents voiles. Les bâtiments de la Méditerranée étant en général +très-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'après cela +des difficultés et de la lenteur de sa marche. Une division prépara son +embarquement à Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donné +devant Malte. Le général Desaix commandait les troupes qui y furent +embarquées. L'armée de terre formait cinq divisions commandées par les +généraux Desaix, Bon, Kléber, Menou et Régnier; sa force en troupes de +toute arme ne s'élevait pas au delà de vingt-quatre mille hommes. Elle +emportait un matériel d'artillerie considérable, mais un très-petit +nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des bâtiments n'avaient +permis de faire les dispositions nécessaires pour en avoir davantage; +l'armée n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie, +de cavalerie ou d'état-major; mais les régiments de troupes à cheval +emportèrent des équipages pour les chevaux au complet. Tout était +embarqué le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte +mettaient à la voile. + +Je dois raconter ici un événement dont je n'ai vu le récit nulle part: +il caractérise la carrière de Napoléon, carrière de génie et de courage +sans doute, mais où la fortune se trouva souvent son puissant +auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection +surnaturelle; cette superstition l'a décidé dans plus d'une +circonstance à s'abandonner à des chances extraordinaires, qui l'ont +sauvé contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il +a cru sincèrement avoir une mission du ciel. + +Bonaparte était arrivé à Aix en Provence, à l'entrée de la nuit, se +rendant en toute hâte à Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte, +Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une très-grande berline, fort +haute, et sur laquelle était une vache. Voulant continuer son chemin, +mais sans passer par Marseille, où il aurait été probablement retardé, +il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi, +mais moins fréquentée que l'autre; les postillons n'y avaient pas passé +depuis quelques jours; tout à coup la voiture, à une descente qu'elle +parcourait avec rapidité, est arrêtée par un choc violent. Tout le +monde est réveillé, on se hâte de sortir pour connaître la cause de cet +accident; une forte branche d'arbre, avançant sur la route, et placée à +la hauteur de la vache, avait barré le chemin à la voiture. À dix pas +de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent encaissé, +qu'il fallait traverser, s'était écroulé la veille, et personne n'en +savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette +branche d'arbre la retint sur le bord du précipice. + +Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il +pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette +branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister, +que serait devenu le conquérant de l'Égypte, le conquérant de l'Europe, +celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du +monde? + +Il était impossible que les Anglais n'eussent pas l'éveil sur nos +projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait été +envoyé dans la Méditerranée avec une escadre de quatorze vaisseaux, et +chaque jour pouvait la voir paraître. Puisque l'expédition était +résolue, rien n'était plus pressant que de partir sans retard; aussi +rien n'était négligé pour en rapprocher le moment. On signala quatre +voiles de guerre, et on fit sortir en toute hâte l'escadre légère pour +les reconnaître. Tout annonçait qu'elles étaient ennemies, et on se +disposa au combat; quand nous fûmes à portée, elles furent reconnues +pour quatre frégates espagnoles. J'étais à bord de la _Diane_, montée +par l'amiral Decrès, commandant l'escadre légère. Le temps était gros, +et je fus extrêmement malade; les dispositions du combat me guérirent +en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande +préoccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou +guérissaient de cette maladie. Elle a son siége dans le système nerveux, +et elle cède à la secousse qu'il reçoit. L'escadre et la flotte +sortirent enfin, et nous fîmes voile en longeant les côtes d'Italie; +nous passâmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne +et la Sicile, et nous nous dirigeâmes sur Malte, où nous arrivâmes le +10 juin. + +J'ai expliqué les motifs du général Bonaparte pour s'éloigner de France +momentanément. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de +se grandir dans les esprits était toute sa pensée; mais certes je +n'entreprendrai pas de justifier une expédition faite avec des chances +contraires si multipliées, et en présageant même de si funestes. En +effet, nos vaisseaux étaient mal armés, nos équipages incomplets et peu +instruits, nos bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel +d'artillerie qui gênaient la manoeuvre. Cette flotte immense, composée +de tartanes et de bâtiments de toute espèce, aurait nécessairement été +dispersée et même détruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie. +Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire +même n'eût pas sauvé le convoi. + +Pour que l'expédition réussît, il fallait avoir une navigation paisible, +et ne faire aucune rencontre fâcheuse; mais comment compter sur un +pareil bonheur avec la lenteur forcée de notre marche, et la station +que nous avions à faire devant Malte? Toutes les probabilités étaient +donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi +nous allions de gaieté de coeur à une perte presque certaine. Il faut en +convenir, c'était jouer un jeu extravagant, et le succès même ne saurait +le justifier. + +Arrivé devant Malte, le général en chef m'appela à son bord, et me +donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour +l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prétexte d'y faire +de l'eau. Si elle nous eût été accordée, le projet était de débarquer +dans la ville et de nous en rendre maîtres par un coup de main; mais on +mit à cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Dès +lors il fallut se disposer à débarquer dans l'île et à employer la +force ouverte pour atteindre notre but. + +Le bruit de nos projets sur Malte nous avait précédés, et le grand +maître avait levé dans l'île des troupes pour la défense de la place. +Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien +organisées, en uniforme, et animées d'un très-bon esprit. Elles auraient +suffi et au delà à l'objet proposé, si on avait su s'en servir avec un +peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et répété, il n'y +avait aucun marché de fait, aucun arrangement de pris avec le +gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient été tramées +dans la bourgeoisie par un nommé Poussielgue, dont la famille était +établie à Malte. + +Toutes nos espérances étaient fondées sur la faiblesse du gouvernement, +sur la désunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui +parlait en notre faveur; mais, je le répète, rien ne garantissait un +succès prompt: c'était un véritable coup de dés qui pouvait et devait +naturellement être contre nous. Voici quel était l'état de l'intérieur +de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassemblés, +trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols, +Allemands et Italiens. Les uns déclarèrent que leur souverain étant +l'allié des Français, les autres que leur pays étant en paix avec la +France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers +français seuls furent d'avis de résister. Ils montrèrent, dans cette +circonstance, l'énergie propre à notre nation, et, comme on le verra +aussi, cette confiance, cette légèreté et cette imprudence que +l'histoire a consacrées plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu +inutiles nos plus généreuses résolutions; ceux-ci décidèrent donc et +organisèrent la défense. Nous commençâmes immédiatement nos opérations. +Chargé de débarquer à la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir: +trois du 7e léger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Français +qui prit terre dans l'île. Quelques compagnies du régiment de Malte, +placées sur la côte, se retirèrent sans combattre; nous les suivîmes, +et elles rentrèrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville +depuis la mer jusqu'à l'aqueduc, pour me lier avec le général Desaix, +débarqué à l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un +ouvrage à cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce côté, +mais non armé. J'établis des postes aussi rapprochés que possible, pour +resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'exécuter ces +dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe +nombreuse et confuse, marchant à moi. Je réunis en un moment mes postes, +et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de +temps en temps des coups de fusil sur la tête de cette colonne, afin +d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre à deux bataillons du 19e, +campés à une portée de canon de la ville, à droite et à gauche de la +route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arrivé à leur +hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut +exécuté comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer, +prenaient confiance. Arrivés ainsi en masse à petite distance du 19e, +ce régiment se montra et les reçut par un feu meurtrier qui les mit +dans le plus grand désordre. Je courus alors sur eux avec les troupes +que j'avais ramenées, et ils se mirent en déroute. Nous les suivîmes la +baïonnette dans les reins; nous en tuâmes un certain nombre, et +j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, porté en tête de la +colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant +qu'arabe, firent ce raisonnement très-simple: nous combattons des +Français, nous sommes commandés par des Français, et nous sommes battus; +donc les Français qui nous commandent sont des traîtres. Et, dans leur +colère et leur déroute, ils massacrèrent sept des chevaliers français +sortis avec eux; et cependant c'étaient les chevaliers français seuls +qui avaient été d'avis de se défendre. Ce traitement n'était pas +encourageant; il n'y avait plus de sécurité pour eux: en conséquence, +ils me firent dire, dès le lendemain, par un émissaire, que, si les +négociations entamées n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me +livreraient la porte Saint-Joseph. Les négociations arrivèrent à bonne +fin, et la capitulation fut signée. Ainsi eurent lieu les funérailles +de l'ordre de Malte, déchu de sa gloire et de sa splendeur par son +manque de courage et sa lâcheté. Les Maltais étaient furieux. Nous +eûmes un moment d'inquiétude sur l'exécution de la capitulation: ces +paysans soldats étaient en possession de deux forts intérieurs, +composés de cavaliers très-élevés, fermés à la gorge, armés et dominant +toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et +Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions déjà passé +les portes et pénétré dans l'enceinte; il n'a tenu à rien qu'ils ne +fissent résistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle +dans la position où nous étions. + +Si le gouvernement de Malte eût fait son devoir, si les chevaliers +français, après avoir mis en mouvement la défense, n'eussent pas été +des insensés, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans +instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils +seraient restés derrière leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et +jamais nous n'aurions pu y pénétrer. L'escadre anglaise, lancée à notre +poursuite, aurait, peu de jours après notre débarquement, détruit ou +mis en fuite la nôtre, et l'armée de terre, débarquée, manquant de tout, +après avoir souffert pendant quelques jours l'extrémité de la faim, +aurait été obligée de mettre bas les armes et de se rendre comme les +trois cents Spartiates à l'île de Sphacterie. Il n'y a aucune +exagération dans ce tableau, c'est la vérité tout entière; et l'on +frémit en pensant à de pareils risques, si faciles à prévoir et si +menaçants, courus capricieusement par une brave armée. Mais alors la +main de la Providence nous conduisait, et elle nous préserva de cette +catastrophe. + +Huit jours suffirent à pourvoir aux besoins de l'escadre, à mettre les +bâtiments de guerre de Malte en état de nous suivre. Nous nous +embarquâmes ensuite, et nous continuâmes notre route pour Alexandrie, +seul port de l'Égypte. Je fus élevé au grade de général de brigade, et, +les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reçu l'ordre +de rester à Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade +composée d'un seul régiment, le 4e léger, faisant partie de la division +du général Bon. Cette nomination me rendit très-heureux; je sortais de +pair, et j'étais destiné à avoir toujours des commandements. + +Le général Baraguey-d'Hilliers, malgré sa haute distinction, regrettait +d'être parti de France, et désirait y retourner; sa femme exerçait un +grand empire sur son esprit, et il était inconsolable de l'avoir +quittée. Le général Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au +gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua sur une frégate en +partie désarmée, et qui, après un léger combat, tomba au pouvoir de +l'ennemi. + +Nous partîmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'île de +Candie, que nous reconnûmes. Cette multitude de petits bâtiments, dont +la flotte était composée, offrait un spectacle curieux. Se précipitant +sur la côte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils +résistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups +de canon des bâtiments d'escorte. Cette navigation des petits bâtiments +de commerce de la Méditerranée est fort misérable; tout ce qui n'est pas +simple cabotage les étonne et les intimide. Nous serrâmes donc beaucoup +l'île de Candie, et cette circonstance contribua à sauver l'armée. + +L'amiral Nelson était arrivé devant Malte, avec son escadre de quatorze +vaisseaux, peu après notre départ: il reconnut cette ville occupée par +les troupes françaises. Le bruit public indiquait l'Égypte pour notre +destination; le seul point de débarquement étant la côte d'Alexandrie, +il se dirigea sur ce point. Il marchait bien réuni et toujours prêt à +combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace +à la mer. Le hasard régla la marche respective des deux escadres de +manière que le moment où elles furent le plus rapprochées fut celui où +nous étions sous Candie. À la fin du jour, nous étions en vue de cette +île, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout +notre convoi s'était rapproché de la terre, comme je l'ai dit plus haut; +il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperçurent +personne et continuèrent leur route pour l'Égypte. Ils arrivèrent devant +Alexandrie, où ils n'apprirent rien et où personne n'avait de nos +nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur forcée +de notre marche, causée par le nombre et la nature de nos bâtiments; ne +nous trouvant pas sur la côte d'Égypte, il crut faux les premiers +renseignements reçus sur notre destination: il nous supposa en route +pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il +fût resté un jour devant Alexandrie, nous étions perdus. Decrès, +commandant l'escadre légère, avait reçu l'ordre d'envoyer à Alexandrie +une frégate pour y prendre langue, s'enquérir de l'ennemi et nous +ramener le consul de France. La _Junon_, chargée de cette mission, +arriva à Alexandrie précisément au moment où l'escadre anglaise venait +d'en partir, et du haut de ses mâts on put encore l'apercevoir. Elle +revint promptement, et nous apprit cette fâcheuse nouvelle: on juge de +l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient +reparaître à chaque instant; le moindre renseignement reçu en mer +pouvait les éclairer: notre salut dépendait donc d'un prompt +débarquement; aussi eut-il lieu avec une célérité presque incroyable. + +La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse située à quatre lieues +ouest d'Alexandrie. Arrivée au milieu de la journée du 1er juillet, +toutes les chaloupes furent aussitôt mises à la mer, et le débarquement +commença, malgré la mer la plus agitée et la plus houleuse. Dans le +cours de la nuit, chacune des divisions de l'armée mit à terre environ +quinze cents hommes, de manière que l'armée eût environ six à sept mille +hommes d'infanterie en état de marcher, le 2, à la pointe du jour. Nous +nous dirigeâmes immédiatement sur Alexandrie; nous rencontrâmes un petit +nombre d'Arabes, qui s'éloignèrent après avoir reçu quelques coups de +fusil. Les cinq divisions de l'armée étaient placées en échiquier, à +distance de demi-portée de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont +je faisais partie, était à l'extrême droite et chargée d'envelopper la +ville et d'intercepter, du côté de Rosette et de l'intérieur de +l'Égypte, les communications par lesquelles les troupes turques +pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des _Arabes_, bien +inférieure à celle de la ville grecque, est cependant encore +très-étendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la +fit fortifier. Cette ville, où il reste encore tant de monuments de sa +splendeur passée, a toujours été en diminuant. La population qui lui +restait lors de notre débarquement occupait à peine l'isthme séparant +les deux ports et réunissant, avec la terre ferme, l'ancienne île de +Pharos, aujourd'hui la presqu'île des Figuiers; aussi y a-t-il un +très-vaste espace entre les maisons habitées et l'enceinte, espace +rempli par des ruines. À l'angle sud-ouest est une espèce de citadelle +appelée le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant +partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intérieur. +Ce fort était occupé. Des Turcs, placés de distance en distance, dans de +grandes tours carrées qui flanquaient le rempart dans tout son +développement, en défendaient les approches; mais des brèches assez +nombreuses donnèrent le moyen d'y pénétrer, et les troupes les eurent +bientôt escaladées. Le général Menou, marchant à la gauche, fut +renversé du haut de la brèche, après l'avoir gravie; le général Kléber +reçut un coup de feu à la tête au moment où il commandait l'assaut: +heureusement cette blessure était légère. J'arrivai, pendant ce temps, +avec ma brigade, à l'autre extrémité de la ville, et j'y pénétrai, en +faisant enfoncer à coups de hache, et malgré le feu de l'ennemi, la +porte de Rosette, qu'il défendait. Les Turcs, forcés sur tous les +points, se retirèrent dans leurs maisons, et, le cheik _El Messiri_ +s'étant présenté pour implorer la clémence du vainqueur, les hostilités +cessèrent. Toute la flotte entra aussitôt dans les deux ports, et +l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le +débarquement des troupes et du matériel de terre placé à son bord. Elle +devait y rester jusqu'à ce que l'on eût reconnu la possibilité de la +faire entrer dans le port Vieux. + +L'armée une fois mise à terre, son sort allait dépendre d'elle-même. La +marine avait rempli sa tâche. Il lui fallait maintenant conquérir cette +belle contrée, s'y établir, réaliser de grandes espérances de gloire et +de civilisation; et le général Bonaparte sentait en lui la force +nécessaire à cette mission. Nous passâmes huit jours à Alexandrie pour +nous organiser, débarquer les chevaux, les munitions, les pièces de +canon attelées, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de +commencer notre marche sur le Caire. + +Nous n'avions trouvé aucun mameluk à Alexandrie; les habitants seuls +avaient présenté une légère résistance. + +Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient +aucune idée de la véritable guerre. En recevant la nouvelle de notre +arrivée et de notre débarquement, Mourad-Bey demanda: «Les Français +sont-ils à cheval?» On lui répondit qu'ils étaient à pied. «Eh bien, +dit-il, ma maison suffira pour les détruire, et je vais couper leurs +têtes comme des pastèques dans les champs.» Telle était sa confiance; +mais il fut bientôt détrompé. + +La puissance des mameluks est détruite aujourd'hui: il est bon de dire +ici un mot de leur existence passée et de la composition de ce corps, +formant un ordre politique et militaire différent de tout ce qui exista +jamais ailleurs. La souveraineté en Égypte résidait dans le conseil des +beys, au nombre de vingt-quatre; mais là, comme partout où un certain +nombre d'hommes est appelé à exprimer sa volonté, ces vingt-quatre beys +se divisaient en deux partis qui se balançaient, et étaient sous la +direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient +la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et +entretenait une troupe de mameluks recrutés par des esclaves achetés en +Géorgie et en Circassie, de l'âge de douze à quinze ans, et choisis +parmi les individus d'une grande beauté et d'une belle conformation. +Une fois admis dans la maison d'un bey, ils étaient exercés tous les +jours à monter à cheval et à se servir de leurs armes: les faveurs de +leur maître, des gratifications, de l'avancement, récompensaient leur +adresse, leur zèle et leur courage. Toutes les charges, toutes les +dignités, même celle de bey, leur étaient dévolues, et, par conséquent, +ils étaient appelés à partager la souveraineté de l'Égypte. Ces +mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrière sans +limites, tandis que des corrections corporelles étaient infligées aux +maladroits et aux individus dépourvus de zèle et de bravoure. On devine +l'effet produit par ce mélange de récompenses et de punitions, et à +quel point il stimulait le zèle et l'ambition. Des esclaves étrangers +et achetés pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un +bey ne pouvait y entrer; et, chose singulière! cette milice, dont la +formation remonte au temps de Saladin, composée uniquement d'esclaves, +conservait constamment, d'une manière exacte, et avec défiance, au +profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager +qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir +changer de nature et devenir l'apanage héréditaire d'une race empêchait +tout homme né en Égypte d'être admis parmi eux. Cette loi singulière, +dont tout le bénéfice était pour des individus à naître de personnes et +de familles inconnues, a toujours été fidèlement exécutée, et ce corps +est arrivé jusqu'à nous dans la pureté de son institution. Un mameluk +se considérait comme le fils du bey qui l'avait acheté. Il s'établissait +entre eux, du jour de l'admission, des devoirs réciproques de +protection, de fidélité et de dévouement à la vie et à la mort. Une +place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est-à-dire la réunion +des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque +toujours sur la recommandation d'un bey prépondérant. Le nouvel élu, +quoique partageant le droit légal des autres beys, conservait pour son +ancien maître, celui dans la maison duquel il avait passé sa jeunesse +et fait sa carrière, un sentiment de dévouement et de déférence qui ne +se démentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs +beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours à s'accroître. +La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donné +le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey était-il +le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres, +et Ibrahim était son rival et son compétiteur. Le nombre de tous les +mameluks réunis s'élevait à huit mille: cinq mille obéissaient à Mourad, +et les trois mille autres à Ibrahim. Mourad passait pour un soldat +d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence +supérieure et possédant de grands trésors. Tels étaient les mameluks +sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, nécessairement +très-brave et très-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef était +à sa tête, aucun mameluk n'était capable de l'abandonner. Le caractère +particulier des barbares est d'être beaucoup plus soumis aux influences +personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement à un homme, c'est +le premier lien qui peut les unir; il faut déjà quelques lumières pour +porter du respect à la règle et s'attacher à cette puissance morale, +placée hors de l'action de nos sens. Le défaut de cette cavalerie était +de posséder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer +complétement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les +masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres +sont les éléments. + +Avant de commencer le récit de la marche et des opérations de l'armée, +je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette armée, dont +le nom, revêtu de tant d'éclat, ne périra jamais, qui a fait de si +grandes choses et occupé pendant quatre ans tous les esprits en Europe; +cette armée, dont les travaux ont été au moment de fonder quelque chose +de durable, et qui au moins a servi à jeter les germes d'une espèce de +civilisation dans cette partie du monde, était d'une faiblesse +numérique difficile à croire; mais les états officiels ôtent tout doute +à cet égard. Commandée par les généraux les plus illustres de l'époque, +Bonaparte, Kléber, Desaix, sa force morale, il est vrai, était grande. +Formée en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et composée +de quarante-deux bataillons, son effectif présent sous les armes +s'élevait en tout à vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la +cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, montés ou non +montés, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'armée partit enfin +d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La +division du général Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la +division Régnier, elle était à une marche du reste de l'armée. Le pays +traversé en partant d'Alexandrie présente à la vue une plaine sans +culture et sans eau, et forme un véritable désert. Un seul et misérable +puits, situé dans une localité nommée Beda, fut mis à sec par les +premières troupes: les suivantes n'y trouvèrent que de la boue et des +sangsues, et ce début de notre marche détruisit beaucoup d'illusions. +Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composés +de huttes éparses sur la frontière du grand désert; mais ces villages, +comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu étendue; elle +dépend du temps nécessaire pour assurer à Alexandrie les +approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur étant +subordonné. Cette première partie de notre marche nous fit donc +éprouver des privations augmentées par la chaleur brûlante du climat +dans cette saison. Aussi, dès ce moment, des murmures se firent +entendre dans les troupes. On nous avait annoncé comme un point de +repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille âmes; +on sait quelle idée donne, dans notre Europe, une ville de cette +importance; aussi étions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait +pas trompés sous le rapport de la population, mais cette population, +comme celle de tous les villages que nous avions traversés, se +composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour +tout secours quelques subsistances, c'est-à-dire du bétail et des +légumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les Égyptiens n'en +faisant presque aucune consommation. + +Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'Égypte. Une cabane, +dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au +soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionnée à la +famille; on ne peut y entrer que courbé; on ne peut s'y tenir debout. +Elle est surmontée habituellement par une jolie tour construite avec +grâce et servant de logement à une grande quantité de pigeons; voilà la +maison de presque tous les cultivateurs de l'Égypte; quelquefois elle +est précédée par une petite enceinte lui servant de cour. Les récoltes +restent à l'air, et d'énormes tas de lentilles, de haricots, d'oignons, +etc., sont près de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il +ne pleut jamais. Près de chaque village, en Égypte, il y a un bois de +dattiers, arbres d'un très-grand revenu (chaque dattier rapporte par an +environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la +population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les +plus agréables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres élancés +leur donne une élégance extrême. Le voyageur, harassé par la marche et +un soleil brûlant, compte y trouver un asile délicieux, où le repos et +la fraîcheur vont lui rendre les forces: espérance déçue, complète +illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la rareté de leurs +branches et leur grande élévation permettent aux rayons du soleil de +pénétrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pénible; +malgré l'expérience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on +trouve près de là un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien à +regretter: leur feuillage épais, leur grande envergure, donnent un +ombrage frais, immense, et rien n'est plus délicieux que de s'y reposer. + +Dans sa marche, l'armée rencontra quelques milliers d'Arabes-Bédouins +qui venaient avec défiance contempler un spectacle si nouveau pour eux. +S'approchant des petits détachements, ils échangeaient quelques coups +de fusil et prenaient des hommes isolés; plusieurs de ceux-ci furent +tués, d'autres rendus après avoir été victimes de la plus indigne et la +plus brutale corruption. Les Arabes-Bédouins, plus intelligents que les +paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosité; mais les derniers +ne montraient aucun étonnement et ne semblaient rien remarquer. La +curiosité chez les hommes suppose le développement des facultés +intellectuelles; elle est presque toujours dans la même proportion, et +l'homme encore voisin de la brute n'est frappé de rien. Les fellahs +voyaient passer nos régiments sans les regarder, et cependant ce +spectacle était tout nouveau pour eux. N'ayant aucune idée de la valeur +des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils +auraient préféré quelqu'une de ces pièces de peu de prix à une pièce +d'or de la nôtre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un +soldat; il le trouva à son gré, le lui demanda comme moyen d'échange, +de préférence à un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna +bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du +régiment furent privés de boutons et les boutons mis en circulation. + +Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour: +d'un côté, le mécontentement et le dégoût de l'armée, venus si +promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos +savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive +lui représentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous +suivîmes pendant quelque temps l'ancien canal du _Calidi_, servant +autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis +consacré seulement à y conduire les eaux douces. Monge tout à coup +s'arrête, observe d'anciennes fondations, en parcourt le développement, +reconnaît une cour et l'entrée d'un corps de logis avec ses divisions, +et déclare que c'était une auberge située sur le canal, et où, d'après +Hérodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans, à tel +prix la bouteille. Son exaltation, reçue par des rires universels, ne +l'empêchait pas de renouveler fréquemment des scènes semblables. + +J'ai oublié de parler de cette troupe de savants et d'artistes +embarqués avec nous: belle pensée et qui a porté ses fruits. Quoique +assurément beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions +et dénués de zèle, décourage et quelquefois d'instruction, leurs +recherches en général ont été utiles et leurs travaux profitables: le +grand ouvrage de l'Institut est un monument destiné à vivre +éternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de +leurs semblables, ces phares des siècles, tels que Monge, Berthollet, +Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expédition, une foule de +misérables écoliers ou d'artistes sans talent avaient usurpé un nom +dont ils n'étaient aucunement dignes; et la qualification de savant +perdit de sa considération et fut tournée en ridicule. Les soldats, +attribuant l'expédition à ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient +leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger, à appeler du nom +de savant les animaux si nombreux et si utiles (les ânes) dont le pays +est rempli; et, habituellement, un mot était substitué à l'autre. + +Nous arrivâmes à Ramanieh, et nous vîmes le Nil, ce fleuve célèbre dont +les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'années, créateur +et bienfaiteur de cette vaste contrée, dont le cours est si étendu, que +sa source a été longtemps inconnue [4], comme l'origine de ces races +illustres chargées par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une +grande joie pour l'armée: nous étions assurés d'échapper au moins à une +partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous éloigner +de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en même temps; +plusieurs savants et non-combattants s'y embarquèrent: elle reçut +l'ordre de se tenir toujours à notre hauteur et de flanquer ainsi notre +marche sous notre protection. Nous étions au moment des plus basses +eaux du Nil; il en résultait une marche difficile pour les plus forts +bâtiments, et entre autres pour la demi-galère amenée de Malte. Cette +flottille était commandée par le contre-amiral Perrée, matelot renforcé, +sachant à peine lire. Nous partîmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous +rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil. + +[4] Elle l'est encore (1856), et une expédition commandée par le comte +d'Escairac de Lauture est à sa recherche. + +Notre flottille nous précédait, et, marchant avec trop de confiance, +avait dépassé le village de Chébréiss, quand elle rencontra la +flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks, à la tête +desquels était Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une +rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois +cents hommes de notre cavalerie. Un nombre très-supérieur de mameluks +avait attaqué ce détachement; mais on vit en cette circonstance +l'avantage et la puissance résultant de l'organisation et des +mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir +comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux montés, mieux armés, +composés d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre +double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre, +sans confusion et sans avoir éprouvé d'autres pertes que celles causées +par le feu de l'ennemi. Le général Mireur, commandant ce détachement, un +des meilleurs officiers de l'armée d'Italie, fut tué en cette +circonstance. + +C'était la première fois que notre infanterie rencontrait les mameluks, +aussi marchâmes-nous avec la plus grande précaution: il fallait faire +connaissance avec eux. On forma en un seul carré chaque division, sur +six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances, +les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pièces de +canon composant toute son artillerie furent placées aux angles et +extérieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant à trois cents +pas en avant, et sur les flancs, pour éloigner les tirailleurs, +devaient se retirer dans le carré aussitôt que l'ennemi approcherait en +force et se disposerait à charger. Les cinq divisions de l'armée, +savoir: Desaix, Régnier, Bon, celle de Kléber, commandée par le général +Dugua, celle de Menou, commandée par le général Vial (Kléber et Menou, +blessés, étant restés à Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je, +formaient ainsi cinq carrés placés en échiquier, et marchaient en se +soutenant réciproquement, l'extrême gauche appuyée au Nil. + +Pendant les dispositions préparatoires à notre marche, notre flottille +combattait avec beaucoup de vivacité. La flottille ennemie, nombreuse, +pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nommé +Nicolle, très-brave homme et excellent soldat, depuis passé au service +de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a été longtemps placé +sous mes ordres, à la tête d'un corps composé de Cophtes. Notre +flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galère, +engravée par le manque d'eau, abandonnée par nous, prise par l'ennemi, +fut reprise ensuite; les mameluks s'étant approchés de la rivière avec +de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils, +notre flottille, dominée par les rives escarpées du fleuve et dans la +situation la plus critique, allait périr, quand l'arrivée de l'armée la +dégagea et la sauva. + +Les mameluks restèrent à une assez grande distance, sans oser s'engager +sérieusement: l'attitude de l'armée leur imposa; quatre ou cinq +seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la +droite de notre carré, et se ruèrent sur elle; ils furent tués, eux ou +leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement démontés vinrent, le +sabre à la main, expirer sur les baïonnettes de cette compagnie; +c'étaient des fous dont le courage égalait l'ignorance et la déraison. +Voilà tout ce qui se passa dans cette journée, appelée pompeusement et +assez ridiculement du nom de bataille de Chébréiss. Toutefois la mort +de ces quatre ou cinq mameluks fut un événement important. Dépouillés, +on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches +habits et de belles armes. L'idée de pareilles dépouilles éveilla la +cupidité des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne +humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, après +avoir montré tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de +n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouvé les Français liés entre eux +et attachés les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru +pouvoir les entamer. Nous continuâmes notre marche, prenant chaque jour +position à des villages remplis de subsistances; nous étions dans +l'abondance de toutes choses, excepté de pain et de vin. Le pain est +tellement dans l'habitude des soldats français, et d'une nécessité si +absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y +avait souffrance et mécontentement; cet état de malaise n'affectait pas +seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je +partageai ces sensations; je le dirai naïvement, je crus avoir été +quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu +de pain; depuis, en y réfléchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette +prévention, et je suis convaincu qu'il est nécessaire de modifier les +habitudes de nos soldats et de les accoutumer à se passer de pain, ou à +savoir s'en procurer eux-mêmes. La chose n'est pas difficile, la +volonté seule suffit; j'expliquerai plus tard mes pensées à cet égard. + +Nous approchions du Caire, et aussi du moment où l'ennemi tenterait +certainement le sort des armes. Nous nous arrêtâmes à Ouardan, et nous +y campâmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes, +nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur état pour +combattre. Le général en chef vint visiter les camps, placés dans une +situation assez agréable; il annonça notre entrée prochaine au Caire, +très-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos +travaux, de nos fatigues et de nos privations. + +Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabéh, où +était placé celui des mameluks; un retranchement d'un très-grand +développement l'entourait; il était armé de quarante pièces de canon de +gros calibre, et sa droite était flanquée par la flottille commandée +par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formées comme à Chébréiss, +étaient en échiquier, la droite très-avancée. On avait marché plusieurs +heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafraîchir au +milieu de ces immenses champs de pastèques dont l'Égypte est couverte, +quand trois mille mameluks parurent à l'improviste et fondirent sur la +division du général Desaix. Cette division, enveloppée en un moment, +courut aux armes et reçut convenablement la charge. La division Régnier, +à portée, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi +échoua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie +dans les retranchements d'Embabéh, partie en dehors et plus haut, sur +le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'armée s'ébranla. La +division Bon, dont je faisais partie, reçut l'ordre d'enlever de vive +force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes +chacune, mises aux ordres du général Rampon, mon camarade et mon ancien, +précédaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargèrent +pendant leur marche, mais ils furent repoussés; alors toute +l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon +général de division imagina assez mal à propos de s'arrêter à ce feu, +de faire mettre en batterie nos six pièces de trois ou de quatre, et de +répondre ainsi à l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune +proportion ni dans le nombre des pièces ni dans le calibre, et que la +seule chose à faire était de marcher en avant le plus vite possible: il +me crut, et notre mouvement continua. Une misérable infanterie +défendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pénétrâmes +sans difficulté. Alors les mameluks placés encore dans l'enceinte, au +nombre de deux mille environ, s'ébranlèrent pour en sortir en remontant +le Nil. Il fallait passer par un défilé existant au lieu même où le +retranchement aboutissait à la rivière; je m'en aperçus, et, prenant +avec moi tout un côté du carré, composé d'un bataillon et demi de la +quatrième légère, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet, +jusqu'à son extrémité. À notre arrivée, nous canardâmes les mameluks +qui défilaient. Les hommes et les chevaux tués eurent bientôt obstrué +le passage, et, comme de toute part ces malheureux étaient pressés, ils +se jetèrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre +le bord opposé. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents +perdirent la vie ou s'y noyèrent. + +Tout le camp tomba en notre pouvoir. Après cette destruction, la +flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous étions passés pour faire +notre attaque, fut abandonnée et incendiée par ses équipages, qui se +retirèrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le +général Desaix, avec sa division, se porta sur Giséh, où il s'établit. +La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle +s'était emparée, attendant sur les bords du Nil que tout fût préparé +pour notre entrée au Caire. Nous restâmes deux jours dans cette +position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire +leur soumission. Les bateaux nécessaires au passage étant rassemblés, +nous prîmes possession de cette capitale. Pendant notre séjour sur le +bord du Nil, à Embabéh, il arriva une chose digne d'être racontée. + +On connaît déjà l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mêmes +presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, après +avoir dépouillé les mameluks tués à Embabéh, étaient au désespoir de +perdre les trésors des noyés: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne, +imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du +fleuve. Il courba sa baïonnette et fit ainsi un crochet, une espèce +d'hameçon; placé au bout d'une corde, il le traîna au fond du fleuve, et +ramena à la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand +empressement de la part de ses camarades à l'imiter. Beaucoup de +baïonnettes ayant été courbées immédiatement, la pêche fut abondante; il +y eut des soldats qui déposèrent jusqu'à trente mille francs dans la +caisse de leur régiment. + +La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y +établit militairement; le général en chef s'occupa immédiatement de la +sûreté des troupes, des moyens à prendre pour contenir cette grande +population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes, +en empêchant les uns et les autres de pénétrer dans la ville. À cet +effet, il fit mettre en état de défense la citadelle qui la commande, +et construire un système de petits forts ou tours fermées à l'abri d'un +coup de main, armés de canons et placés en vue les uns des autres à +petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire +avait alors trois cent mille habitants: elle me parut très-belle pour +une ville turque. Les maisons, bâties en pierre, étant fort élevées, et +les rues très-étroites, la ville paraît très-peuplée; de grandes places, +sur lesquelles étaient bâties les maisons des principaux beys, +l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort supérieur à +l'idée que nous nous en étions formée. La maison du Kasnadar, trésorier +d'Ibrahim-Bey, m'échut en partage. Elle était belle, et les principales +pièces étaient rafraîchies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe +rempli de charmes avec une température aussi élevée. Toutes les maisons +se trouvèrent aussi bien meublées que les moeurs de l'Orient le +comportent, et nous nous reposâmes avec délices de nos fatigues dans ces +lieux que l'imagination des poëtes et des voyageurs a souvent +représentés comme enchantés. Quoique notre existence fût devenue +supportable, le mécontentement de l'armée n'en était pas moins vif, et +les soldats, les officiers, et même quelques généraux, l'exprimaient +souvent de la manière la plus indiscrète. Cette disposition des esprits +donna quelques inquiétudes au général en chef; il s'assura secrètement +des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais +beaucoup de celui qui m'était confié, j'en étais fort aimé, et je lui +en répondis pour toutes les circonstances; mais aucune révolte n'eut +lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes +et en murmures. Les travaux du général en chef étaient immenses. Il +fallait organiser et constituer le pays; achever de le conquérir et de +l'occuper; créer les ressources nécessaires pour satisfaire aux besoins +impérieux, urgents et journaliers de l'armée. Comme j'en ignore les +détails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent +prises. J'ai l'intention d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce +que j'ai été à même de mieux savoir qu'un autre, et je ne dépasserai +pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même. + +Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet +d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous +venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens +sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra +tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse +cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de +l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner +la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de +l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à +l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être +satisfaits. + +Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais +un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra, +se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de +mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au +Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement. + + +Peu de jours après, le général en chef se disposa à forcer Ibrahim-Bey +à quitter Belbeis et Salahieh, et à se retirer dans le désert et en +Syrie; il résolut de marcher sur lui avec la division Régnier, ma +brigade et la cavalerie, tandis que le général Desaix entreprendrait la +conquête de la haute Égypte. Mon état de souffrance rendait mon départ +difficile; le général en chef vint me voir, m'annonça ce qu'il allait +exécuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne +pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour +aller à l'ennemi, était pour moi pire que la mort. Tous les mouvements +de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant +remarqué que, debout et très-droit, elles étaient supportables, +j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures +étaient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec +ma brigade. Je m'arrêtai à Matarieh, anciennement Héliopolis, lieu où +le général Kléber a gagné depuis, contre le grand vizir, une bataille +glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de +dix mille hommes, il y remporta une victoire complète sur soixante +mille Turcs, et cette bataille l'a placé dans l'histoire à une hauteur +digne de son courage et de son esprit supérieur. De là, je fus à +El-Kanka, où je restai en réserve et en observation, tandis que le +général en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 août, +dans le désert. Ibrahim-Bey retiré en Syrie, le général en chef se mit +en route pour retourner au Caire; il s'arrêta dans ma tente pour se +reposer et pour dîner. Ce fut là qu'il apprit le désastre d'Aboukir du +1er août, par les dépêches du général commandant à Alexandrie. Le +général Bonaparte fut calme, et, sans se déguiser l'immensité de la +perte et les conséquences graves qui en résulteraient probablement, il +s'occupa sur-le-champ à diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur +les esprits, et nous tint à peu près ce discours: «Nous voilà séparés +de la mère patrie sans communication assurée; eh bien, il faut savoir +nous suffire à nous-mêmes! L'Égypte est remplie d'immenses ressources: +il faudra les développer. Autrefois, l'Égypte, à elle seule, formait un +puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recréée +et augmentée des avantages qu'amènent avec elles les connaissances +actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune +limite qu'on ne puisse atteindre, de résultat qu'on ne puisse espérer. +Quel appui pour la République, que cette possession offensive contre +les Anglais! Quel point de départ pour les conquêtes, que l'écroulement +possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée! Des secours +partiels peuvent toujours nous être envoyés de France; les débris de +l'escadre offriront des ressources importantes à l'artillerie. Nous +deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour +frontières que des déserts et une côte plate et sans abri. La grande +affaire pour nous, la chose importante, c'est de préserver l'armée d'un +découragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment où +les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer: il faut élever +la tête au-dessus des flots de la tempête, et les flots seront domptés. +Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à +placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du +moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs.» Et ensuite +il ne perdit pas un moment pour prévenir les reproches qu'on ne pouvait +manquer de lui adresser, et rejeter le blâme sur le pauvre amiral qui +venait de périr. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral +Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller à Corfou ni de +croiser. Peut-être plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le +port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la +mettre à l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conçu ni manifesté +l'intention de se séparer de son escadre. La manière même dont il +accusait Brueys prouvait le peu de sincérité de son langage. + +Je rentrai au Caire avec le général en chef, et je reçus immédiatement +l'ordre d'en partir avec le 4e léger et deux pièces de canon, pour me +rendre sur la côte et pourvoir à sa sûreté. Je devais ramener à +l'obéissance les habitants de Damanhour, révoltés contre un détachement +parti d'Alexandrie et forcé d'y rentrer; je devais me rendre ensuite à +Rosette, assurer la défense de l'entrée de cette branche du Nil et y +faire construire une batterie; mettre également en défense la +presqu'île d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de +là venir à Alexandrie pour concourir à tout ce que demandaient les +besoins de cette place; enfin revenir à Rosette pour avoir l'oeil sur +toute la côte, empêcher autant que possible la communication entre les +Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances à +l'escadre; en un mot, me porter partout où la présence de mes troupes +serait nécessaire, en me plaçant, à Rosette, sous les ordres du général +Menou, ou à Alexandrie sous ceux du général Kléber; tous les deux +étaient généraux de division et chargés chacun du commandement de leur +arrondissement. Je partis du Caire le 20 août, et je remplis cette +mission à la satisfaction du général en chef; je vis les désastres de +notre escadre, ses débris étaient encore fumants; il n'y avait plus que +quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entièrement +disparu. Rien ne menaçait l'existence de l'armée; mais, dès ce moment, +elle était complétement isolée, forcée de trouver en elle les moyens de +satisfaire à tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats, +la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les +événements se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne fûmes +pas un seul moment inoccupés; grand moyen de maîtriser les mécontents. +De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des +imaginations; rien d'ailleurs n'était au-dessus de la capacité et de +l'autorité du chef que l'armée avait alors, et de celui qu'elle devait +avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et +cette place paraissait en sûreté; d'après mes instructions, je +retournai à Rosette pour y attendre les événements. Je remarquai dans +cette circonstance un phénomène bien d'accord avec l'ancien usage +d'Égypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les +frais, et l'état de l'atmosphère se charger de cette opération. Une +grande quantité de cadavres avaient été jetés sur la côte d'Aboukir, et +aucun d'eux n'était entré en putréfaction; une forte chaleur et un air +sec les avaient desséchés, pour ainsi dire, en un moment, sans +qu'aucune partie de leur peau eût été endommagée ou détruite par la +corruption. Dans nos climats, au contraire, la putréfaction suit +toujours de très-près la mort. + +Pendant mon séjour à Rosette, le général Menou me proposa de faire une +excursion dans l'intérieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore +parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de +l'Égypte; elle est entièrement composée d'alluvions, pouvant être +arrosée avec facilité par des prises d'eau sur les deux branches du Nil, +à différentes hauteurs, à l'abri des incursions des Bédouins: c'est une +terre de promission. Notre curiosité nous coûta cher et nous fit courir +de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y +avait d'abord le général Menou, ses officiers et les miens, en outre +plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste, +Redouté, peintre, et un nommé Joly, dessinateur. Une compagnie de +carabiniers du 4e léger, forte de soixante hommes, nous servait +d'escorte, et nous nous dirigeâmes sur un des principaux villages de +l'intérieur du Delta, situé à quatre lieues du Nil, et nommé +Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en +dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivâmes avant +elle aux portes de ce village. Le Nil étant déjà fort élevé, et les +inondations tendues, nous suivions une digue fort étroite, aboutissant +à ce village. Après avoir achevé de la parcourir, et arrivés au +commencement du plateau, fait de main d'homme, à la sommité duquel il +est placé, nous aperçûmes en face de nous, et hors de ses murs, environ +deux cents paysans armés, courant à nous et criant: «_Erga, erga_!» ce +qui veut dire: «Retourne.» Et ils accompagnèrent leurs paroles de +quelques coups de fusil. Notre escorte encore éloignée, nous n'avions +aucun moyen de combattre; il fallut nécessairement aller la rejoindre +pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous +mîmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, éprouva +une terreur telle, que toutes ses facultés l'abandonnèrent. Il se mit à +crier qu'il était perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de +cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrêtai, j'allai à lui, +je cherchai à le rassurer, je l'engageai à remonter sur son cheval, +mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous +nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il échapperait. Je ne pus +m'en faire entendre, il avait l'esprit égaré, et enfin il tomba comme +frappé d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'était approché, et +plusieurs paysans entrés dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il +ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis. +J'allai rejoindre mes compagnons, déjà très-inquiets pour moi. Notre +escorte arriva, et nous attaquâmes le village, espèce de forteresse. Un +mur d'enceinte, formant un carré, était flanqué par quatre tours +placées aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus +haute, formait un donjon. Après avoir escaladé la muraille et incendié +le village, nous fîmes le siége du réduit, et mîmes le feu à la porte; +des postes extérieurs formèrent le blocus, afin de prendre la garnison; +mais la résistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous +coûta cher, et nous ne prîmes personne: les révoltés, profitant de +l'obscurité, se sauvèrent, homme par homme, en observant le plus grand +silence. Nous perdîmes vingt soldats, tués ou blessés; le général Menou +eut son cheval tué sous lui. Le malheureux Joly eut la tête tranchée; +nous le trouvâmes ainsi mutilé à notre retour; mais certes il ne +s'aperçut pas de son supplice, ayant déjà perdu toute connaissance de +lui-même à l'instant où nous l'avions quitté. Après cette belle +expédition, nous rentrâmes à Rosette. + +Peu de jours après, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le +canal du Calidi et assurer l'arrivée des eaux douces à Alexandrie; ceci +mérite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, à +Ramanieh, et arrive à Alexandrie, autrefois canal de navigation, et +depuis quelques années rendu à son ancienne destination par Méhémet-Ali; +travail très-utile, parce qu'il donne les moyens d'éviter la barre du +Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet +que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les +terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon, +des dépôts annuels très-considérables se forment particulièrement dans +les lieux de repos, à son embouchure, où le choc continuel du courant +du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les +canaux où l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans +toutes les rivières; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les +eaux du fleuve sont plus ou moins chargées; à ce titre, celle du Nil est +très-élevée, et la rivière a peu de profondeur à son arrivée dans la +mer. + +Une absence totale d'administration ayant privé le canal de tout +entretien, la navigation l'avait abandonné; mais, comme il est toujours +indispensable pour conduire les eaux potables à Alexandrie, qui sans +cela en serait entièrement dépourvue, on avait borné les soins à +remplir cet objet. La seule eau courante en Égypte est celle du Nil; il +n'y pleut presque jamais: ainsi le désert est nécessairement là où les +eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, où est situé +le seul port de cette côte, est telle, que dans tous les temps, et au +milieu des plus grands désordres, les mesures ont été prises pour +assurer l'arrivée des eaux douces dont cette ville ne peut se passer. + +Le dépôt annuel du limon des eaux ayant successivement élevé le fond du +canal, il était plus haut que la campagne environnante dans une grande +partie de son développement. Quelquefois cette élévation dépassait dix +pieds: dans cet état de choses, la moindre ouverture faite à une digue +s'élargit promptement par la pression de l'eau, et à cause du peu de +ténacité des terres dont elle est formée: une ouverture d'un pouce +devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds +dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal +étaient très-intéressés à avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir +des récoltes. On leur en donnait d'une manière régulière, et on faisait +entre eux la distribution des eaux aussitôt après avoir rempli les +immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-là il fallait les leur +refuser. De leur côté, il n'y avait sorte de moyens qu'ils +n'employassent pour en obtenir par surprise: c'était une lutte établie +entre les riverains et l'autorité, et il fallait, de la part de +celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des +mameluks, un bey était chargé d'y camper tout le temps nécessaire +chaque année. On me donna cette tâche, et je posai mon camp contre ce +canal, auprès d'un village nommé Léloua. J'établis des postes de +surveillance à des distances déterminées, des dépôts d'outils, de +fascines et d'approvisionnements de toute espèce, pour réparer les +brèches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations +allaient continuellement à la rencontre les unes des autres. De +fréquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les +riverains; mais, tout étant réparé promptement, Alexandrie reçut son +approvisionnement d'eau. + +Pendant ce temps, l'armée avait grand besoin de munitions de guerre; +toutes étaient déposées à Alexandrie, et Alexandrie avait besoin du blé +déposé à Rosette et sur le Nil. Les Anglais bloquant le port et les +bouches du Nil, aucun bateau ne pouvait les franchir sans un imminent +danger: j'imaginai de faire servir le canal à la navigation pendant le +temps de la haute crue du Nil, et j'y réussis. Le canal passe tout à +côté du lac de Madieh, lac d'eau salée communiquant avec la mer [5]; il +est sans profondeur; aussi les pêcheurs sont-ils obligés d'employer de +très-petites barques, et, pour la plupart, tirant moins d'eau que la +profondeur du canal. Je fis transporter à bras, et dans l'espace de +deux jours, trente de ces barques: elles firent voile sur-le-champ pour +Alexandrie; elles y chargèrent des munitions de guerre qu'elles +transportèrent à Ramanieh, où elles échangèrent ces munitions contre des +blés qu'elles portèrent à Alexandrie; elles continuèrent jour et nuit à +opérer ces doubles transports. Un succès complet couronna donc cette +invention, dont l'usage dura environ trois semaines. + +[5] Ce lac a été desséché depuis par Méhémet-Ali; une digue le sépare de +la mer et le met à l'abri de son envahissement. L'emplacement qu'il +occupait est aujourd'hui couvert de sel cristallisé que l'on exploite. + (_Note de l'Éditeur._) + +Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez +curieuses sur les causes du débordement du Nil. On attribue en général +le débordement annuel aux pluies de l'Éthiopie; ces pluies ont une +certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil à cette +époque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manière +suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause. À partir du +printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest règnent dans la +Méditerranée d'une manière constante. Tous les jours, la brise de mer +s'élève de neuf à dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au +soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvénient de la chaleur; +constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter +l'ardeur du soleil. Ce même vent chasse les nuages d'Europe, et on les +voit passer chaque jour avec rapidité à une grande hauteur, allant se +condenser et se réduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, où +sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, où sont placées ses +sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services à l'Égypte, en +refoulant les eaux de la mer sur la côte; l'élévation de celles-ci +soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et débordent. J'acquis la +preuve de leur influence immédiate sur l'élévation du Nil de la manière +suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze +jours, lorsque tout à coup les eaux baissèrent d'un pied: ma petite +flottille resta engravée en face de mon camp. Je supposai la crue finie, +et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques. +C'était vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa +direction ordinaire et de passer au sud. Tout à coup, au moment où je ne +pensais plus qu'au départ, le vent revint au nord-ouest, les eaux +reprirent leur première hauteur, et la navigation fut rétablie encore +pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc +une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus +immédiates du débordement du Nil. + +Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation +absolue et relative a changé depuis deux mille ans d'une manière +sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes +refoulaient les eaux de la mer; c'est à leur action victorieuse et +continuelle que la basse Égypte, le Delta, doivent leur formation. +Aujourd'hui deux véritables bouches existent seulement, et ces deux +bouches ne peuvent pas en même temps soutenir les eaux de la mer. Il y +a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pénétraient à six lieues +dans la branche de Damiette; des travaux exécutés donnèrent à cette +branche une augmentation d'eau. Dès ce moment, les eaux de la mer ont +pénétré dans la branche de Rosette. Il est donc très-probable et même +certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un +autre côté, la mer Méditerranée, sur la côte d'Égypte, s'est élevée de +plus d'un pied, et j'en ai trouvé la preuve en observant d'anciens +monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu être changée, +des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau +de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent +ont été faites, ils étaient destinés à être vus et découverts. Cette +observation semble être sans réplique. + +La navigation du canal tirait à sa fin, quand, le 4 brumaire (26 +octobre), dix-huit bâtiments anglais et turcs de diverses grandeurs +parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnaître la côte et +observer de près nos batteries. Le général Kléber avait quitté cette +ville depuis trois semaines, et s'était rendu au Caire pour y reprendre +le commandement de sa division. L'autorité était, à Alexandrie, entre +les mains du général Mauscourt, ancien officier d'artillerie du +régiment de la Fère, homme au-dessous du médiocre, sans tête et de fort +peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut +au moment d'être attaqué et perdu. Il m'envoya prévenir en toute hâte, +exagérant beaucoup les dangers prétendus de sa position, et me +demandant de venir à son secours. Je partis à l'instant même avec mes +troupes, laissant quatre cents hommes en arrière pour escorter et +conduire à Alexandrie la petite flottille chargée de grains qui +naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs à +saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ à sec. +La flottille s'arrêta, et son chargement fut plus tard transporté sur +des chameaux. Je trouvai une grande alarme à Alexandrie, et cependant +il n'y avait aucun danger. Tout se réduisit, de la part de l'ennemi, à +de légères tentatives contre Aboukir, où un petit débarquement fut +tenté sans succès et repoussé. Je m'y étais rendu dès que j'avais vu la +flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours après je revins +à Alexandrie. Des fortifications étaient nécessaires pour mettre en +sûreté cette place, et le général en chef me fit demander un projet +dont je m'occupai. Je fis exécuter aussi quelques travaux à Aboukir, +consistant dans une bonne redoute, située sur la hauteur qui commande +immédiatement le fort et ferme l'entrée de l'isthme, et une autre sur +une hauteur plus élevée et située entre l'isthme et le passage donnant +entrée au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais être +conservé, les sables mouvants dont cette hauteur est formée, +constamment poussés par le vent, s'accumulaient en rencontrant des +obstacles, et ne cessaient de s'élever; ils couvrirent en peu de jours +les palissades, comblèrent les fossés, et arrivèrent ensuite jusqu'au +parapet. Là où des sables semblables existent, ce phénomène se +reproduit toujours; la seule manière de les combattre, de les vaincre +et de les arrêter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux +d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil, +assurent des conquêtes sur le désert, tandis que les sables envahissent +à leur tour les terres fertiles au moment où celles-ci ne servent plus +à la végétation, au moyen des arrosements périodiques. Cette seconde +redoute ne put donc être d'aucune utilité. On décida pour Alexandrie la +construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans +l'intérieur de la ville. L'un fut appelé, après l'expédition de Syrie, +fort Caffarelli, du nom du général illustre, commandant le génie de +l'armée, qui mourut à Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort +Crétin, du nom de l'ingénieur qui fut chargé des travaux d'Alexandrie, +homme d'un mérite très-distingué, d'un caractère honorable, tué à la +bataille d'Aboukir. On ordonna la réparation de l'enceinte, dite des +Arabes, et la mise en état du fort triangulaire; enfin on arrêta la +construction d'un bon retranchement du fort Crétin jusqu'à la mer. Tous +ces travaux, exécutés pendant l'hiver, furent armés avec profusion et +devinrent capables de faire une véritable défense. + +J'avais été chargé d'assurer l'arrivage du blé à Alexandrie, et aucun +effort n'avait été négligé pour y parvenir; il était important d'avoir +dans cette place de grands approvisionnements. La navigation créée +momentanément sur le canal avait paru devoir être d'une grande +ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une +dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et, +quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le blé +avait été évidemment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut, +j'opposai aux états des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de +Ramanieh, dans lesquels nous avions puisé, l'état des transports +effectués, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les +bases étaient connues, je trouvai qu'il y avait un grand déficit. Je +demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des +gardes-magasins. Le général Mauscourt s'y refusa et protégea les +fripons presque ouvertement. Après mes vives instances et les ordres +arrivés du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout +cela aboutit à fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en +pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamné à deux ans de +galères. Ces désordres et l'importance d'Alexandrie décidèrent le +général en chef à en changer le commandant, et je fus nommé à la place +de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activité. Ce poste +était flatteur, et je ne négligeai rien pour justifier le choix dont je +venais d'être l'objet. Tous les services étaient déjà en grande +souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux +difficultés. L'escadre nous avait laissé ses débris, et le convoi une +multitude d'hommes à peu près inutiles et consommant beaucoup. +Vérification faite au moment où je pris le commandement, nous n'avions +de subsistances pour vivre régulièrement que pour cinq jours; aucun +moyen de transport par terre n'était en rapport avec nos besoins; des +Arabes, en état de guerre, gênaient nos communications: voilà pour les +vivres. Les troupes, la marine, étaient sans solde depuis longtemps, et +les caisses sans argent. Enfin, quant à la défense de terre de cette +importante ville, aucun ouvrage n'avait encore été commencé. Grâce à +une volonté forte et à une activité soutenue, en quelques mois il fut +pourvu à tout. + +La première chose était d'avoir quelques jours de répit; c'est presque +toujours le temps qui manque aux hommes; quand il échappe complétement, +il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et +qu'on en fait un bon usage, on peut espérer, à force de soins et +d'efforts, d'esprit et de caractère, parvenir à tout surmonter. + +C'est en raison de cela que la prévoyance est la première qualité de +l'autorité, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le +temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'exécuter est +arrivé, si les préparatifs nécessaires sont faits d'avance, elle peut +agir avec promptitude, et le temps est augmenté de tout celui que les +préparatifs auraient exigé. + +Je commençai par réunir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un +emprunt de blé qui pût servir à nourrir les troupes pendant quinze +jours. Ces blés existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une +plus-value considérable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs +intérêts. À cet égard j'étais en fonds, car nous avions de grands +magasins à Rosette et à Ramanieh. Cette première mesure, m'assurant +vingt jours de subsistances, me donna du temps et par conséquent +quelque sécurité. La croisière des Anglais empêchait la navigation; il +fallait donc exécuter d'abord des transports par terre. Voici ce que +j'imaginai. + +Il y a quatre tribus d'Arabes qui résident à portée d'Alexandrie; elles +habitent la frontière du grand désert. La plus considérable, celle des +Oulad-Ali, se compose de quatre mille âmes et de mille hommes à cheval, +et se tient sur la côte d'Afrique, à l'ouest d'Alexandrie; celle des +Frates, plus voisine, est moins nombreuse: après elle, vient celle des +Anadis. Je fis sonder ces deux dernières tribus, et j'entamai avec +elles une négociation pour traiter de la paix. Je prévoyais bien le peu +de durée de ces traités; mais des rapports pacifiques, même momentanés, +avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les +transports, ne fût-ce que pendant un mois, étaient beaucoup dans la +circonstance. Les négociations eurent un plein succès, et la paix fut +résolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger +avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient à +loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de +transporter nos blés du Nil à Alexandrie sous leurs propres escortes, +et recevraient le payement de leurs transports en blés pris à Rosette +et à Ramanieh. Cet arrangement, exécuté assez promptement, nous assura +des moyens de subsistance pour six semaines. Le défaut absolu d'argent +se faisait sentir de la manière la plus cruelle; l'armée avait laissé à +Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'idée de +disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille +francs aux négociants de cette ville, hypothéqués sur soixante mille +pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure créa immédiatement les +moyens de satisfaire à nos premières dépenses. Mais toutes ces mesures +n'étaient que momentanées et accidentelles; il fallait un système +régulier. J'avais été placé sous les ordres du général Menou, dont le +quartier général était à Rosette, et le commandement s'étendait au +deuxième arrondissement, composé des provinces de Rosette, Bahiré et +Alexandrie. Alexandrie possédant peu de ressources, et se trouvant +cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes +dépenses de l'Égypte, les provinces de Rosette et de Bahiré étaient +destinées à satisfaire à ses besoins; il était désirable que l'homme +chargé de leur administration pût apprécier notre situation: en +conséquence, j'engageai mon général de division à venir voir tout par +lui-même, à juger sur place de nos besoins, des travaux de défense à +exécuter, enfin de toutes les mesures rendues nécessaires par les +circonstances. Le général me répondit sur-le-champ d'une manière +affirmative; il sentait la nécessité de ce voyage; il allait l'exécuter +et m'annonçait son arrivée dans trois jours. Cette nouvelle, cause +d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis +avec impatience son arrivée: je me préparai à le recevoir de mon mieux. +Au jour indiqué, je vais à sa rencontre à une lieue, et je l'attends à +l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au +coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle était +du général Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir, +me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se +mettra en route. Le lendemain, mêmes préparatifs et aussi inutiles. Un +mois s'écoula ainsi dans les promesses, renouvelées chaque jour et +chaque jour oubliées: jamais elles ne furent réalisées. + +Le général Menou a acquis une réputation si tristement célèbre, en +attachant son nom à la perte de l'Égypte, que je saisirai cette +occasion pour le faire connaître et raconter les principaux traits de +sa vie. Le général Menou avait alors quarante-huit ans; il avait joué +un rôle assez honorable à l'Assemblée constituante, et montré beaucoup +de modération dans les crises de la Révolution. Sans aucune espèce de +talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par +ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention à l'époque du 13 +vendémiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui +succédèrent; il fut accusé et mis en jugement. Le général Bonaparte, +connaissant son innocence, le sauva: de là sa résolution de suivre +celui-ci en Égypte, où, pour le malheur de l'armée, il se trouva être +le plus ancien officier général après la mort de Kléber. Pourvu +d'esprit et de gaieté, il était agréable conteur, fort menteur, et ne +manquait pas d'une certaine instruction: son caractère, le plus +singulier du monde, approchait de la folie. D'une activité extrême pour +les très-petites choses, jamais il ne pouvait se décider à rien +exécuter d'important. Écrivant sans cesse, toujours en mouvement dans +sa chambre, montant chaque jour à cheval pour se promener, il ne +pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou +nécessaire: on a vu ce que j'ai raconté sur son voyage projeté à +Alexandrie. Quand le général Bonaparte partit pour la Syrie, il lui +donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant +le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait été de cinq +mois. Quand, après avoir perdu l'Égypte, il débarqua à Marseille, son +premier soin semblait devoir être de venir se justifier, et il resta +plus de quatre mois à Marseille, sans avoir rien à y faire. Quand plus +tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne, +l'administration du Piémont, il retarda de jour en jour son départ +pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaça +lui-même dans sa voiture attelée de chevaux de poste. + +Après avoir montré son incapacité comme administrateur du Piémont, et +en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents +lettres qui n'avaient pas été ouvertes. Constamment et partout le même, +on ne cessa cependant de l'employer. À Venise, dont il eut le +gouvernement, il devint éperdument amoureux d'une célèbre cantatrice, +madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la risée, courant +après elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville +après son départ. Il avait rêvé à Venise être grand-aigle de la Légion +d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les +décorations de ces ordres et les a portées pendant quinze mois. +Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'élevant souvent à +trois cent mille francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il +ne pouvait se résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je +l'ai vu faire cadeau à un cheik arabe d'une montre marine du prix de +trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre était +créancier de ses gages. D'un caractère violent, il tua d'un coup de +bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de +l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'écart d'esprit le plus +étrange, et le rendit la fable de l'armée et la risée du pays. + +C'était un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un fléau +pour tout ce qui dépendait de lui. Incapable des plus petites fonctions, +l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination à l'employer +vinrent de ce qu'à son départ de l'Égypte il lui était resté fidèle et +s'était placé constamment à la tête de ses amis. Bonaparte n'oubliait +jamais les preuves d'attachement qu'il avait reçues, et voilà tout le +secret de son incroyable condescendance pour lui. + +Je reviens à mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus +pressé, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers +besoins du service. Mais un fléau très-redouté se déclara et vint +compliquer ma position: des symptômes de peste se montrèrent dans un de +nos hôpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et +parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent +ordonnés à l'égard de cet hôpital. Les accidents devenant plus nombreux, +la terreur se répandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens, +tout le monde voulut s'éloigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma +présence réitérée suffit pour obliger chacun à remplir ses devoirs. +Mais les pestiférés ne se montraient pas seulement parmi les malades +des hôpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin +partout. + +Dès ce moment, et vu les besoins du service et les communications +indispensables qu'ils entraînent, on put tout redouter. Dans une +circonstance semblable, il y a deux choses à faire: d'abord calmer +autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage +prévoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les +habitants qu'un médecin vénitien, appelé Valdoni, établi au Caire +depuis plusieurs années, guérissait la peste: son expérience nous serait +utile, sa présence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai +au général en chef de me l'envoyer. À son arrivée, je réunis chez moi +les principaux médecins des troupes de terre et de marine en +commission. Cette espèce de charlatan, vêtu à la turque, débuta dans +son discours en nous disant: «La peste? _non e niente affatto_.» Cette +entrée en matière était singulière et plaisante: il détailla cependant +les accidents de cette maladie de manière à satisfaire. Le traitement +qu'il indiqua parut raisonnable aux médecins français. Les symptômes +étaient une grande prostration de forces, une fièvre horrible, une +grande sécheresse à la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon +aboutissait, le malade était sauvé; quand il ne pouvait pas percer, le +malade mourait infailliblement, et la crise ne dépassait jamais le +quatrième jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cédait +souvent à une saignée; alors la crise salutaire arrivait, et on la +secondait par d'autres remèdes. On suivit la méthode indiquée, et +beaucoup de pestiférés furent sauvés. Les esprits se calmèrent, les +soins convenables furent donnés, et tout rentra dans l'ordre accoutumé. +D'un autre côté, je pris toutes les mesures préservatrices possibles: +les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignées hors de la +ville, excepté quatre postes commandés; chaque bataillon fut baraqué +isolément, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une +baraque avait contenu des soldats pestiférés, elle était brûlée +aussitôt. Chaque habitant européen s'enferma, suivant son usage, dans +sa maison: ces maisons, nommées _okel_, sont construites pour cette +circonstance, comme pour résister à une insurrection et à un désordre +momentané. Ce sont de grands carrés longs, sans fenêtres extérieures au +rez-de-chaussée, fermés par une espèce de porte de ville. Dans la +distribution intérieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles +de la même nation, et tous ces logements communiquent par un corridor +couvert, situé au premier étage et donnant sur une grande cour. Je +consignai dans l'okel de France, où je demeurais, tous mes domestiques, +ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions +nécessairement. Nous continuâmes, moi et mes officiers, à vaquer à nos +devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant à la fortune à disposer +de nous et à régler notre destinée. Dans cette horrible maladie, dont +pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai +constaté qu'un isolement complet garantissait certainement de ses +effets. J'ai remarqué également que ceux qui la redoutaient le plus en +étaient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqués, +ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux, +n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prédisposés à la +prendre, et, quand ils l'avaient gagnée, ils en guérissaient assez +souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur +n'est bonne à rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mêmes +soins, les mêmes traitements, ne produisent pas les mêmes effets: quand +l'état de l'atmosphère a subi des changements notables pendant une même +saison, la maladie prend alors divers caractères, ce qui la rend +très-difficile à traiter. + +Nous voilà donc avec une bonne peste, bien conditionnée, ajoutée à tous +les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la +flotte ennemie reçut des bombardes, et, chaque jour, ou plutôt chaque +nuit, elle nous lança cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce +bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de +quelques précautions prises, il ne produisit aucun effet. + +Nous étions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance +était un des plus grands supplices de l'armée. + +La certitude de la déclaration de guerre de la Porte ne nous était +point encore acquise; et, quoique des bâtiments portant pavillon turc +fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions à +l'espérance que ces bâtiments de transport avaient été conduits de force +par les Anglais. + +Nous avions à Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le général +en chef se décida à la renvoyer à Constantinople, en forçant le +capitaine Idris-Bey à emmener avec lui M. Beauchamp, astronome célèbre, +trouvé en Égypte à notre arrivée, revenant des bords de l'Euphrate, où +il avait été voyager dans l'intérêt des sciences. Idris-Bey s'engagea +avec moi, par un traité, à tenir caché M. Beauchamp, à le conduire en +Chypre et de là à Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait +le renvoyer à Damiette. Son fils resta à Alexandrie, afin de servir +d'otage à M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son +équipage, pour être échangé contre le consul de France à Chypre et les +employés de ce consulat. Beauchamp était porteur d'une lettre pour le +grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait à entrer en relation. Nous +essayâmes à plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au +moment où les Anglais s'éloignaient de la côte, mais toujours sans +succès; elle dut mettre de jour à la voile. Arrêtée et fouillée par les +Anglais, Beauchamp, découvert, fut envoyé à Constantinople, comme il le +demandait, mais mis au château des Sept-Tours, où peu après il termina +sa vie. + +D'un autre côté, Bonaparte, voulant établir des rapports avec la France +par la côte de Barbarie, me chargea d'envoyer à Derne un négociant +d'Alexandrie, nommé Arnault, très-brave et très-galant homme, qui +parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission étant +fort périlleuse, le général en chef craignit qu'il ne refusât de la +remplir; en conséquence, il m'ordonna de l'expédier par surprise. Sous +un prétexte, je le fis arriver sur le brick le _Lodi_, où il reçut ses +ordres, ses instructions et l'argent nécessaire. Il s'y résigna sans +hésiter; le pauvre homme était profondément affligé du doute montré sur +son courage et son dévouement; quatre heures après son embarquement il +était parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, après l'avoir +débarqué, de rester à sa disposition; mais il s'éloigna de la côte +aussitôt après l'avoir mis à terre, et ce malheureux, ainsi abandonné, +fut tué par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore +aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des médecins, qui +avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette +année la peste à Alexandrie; c'était la troisième fois qu'elle en était +attaquée. Chaque fois, à la vérité, la maladie a été plus faible; mais +il n'est cependant pas très-rare en Égypte de voir des gens mourir d'une +seconde attaque. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE TROISIÈME + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 2 octobre 1798. + +«J'ai eu, mon cher général, une entrevue avec le capitaine de la +caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amitié de la Porte +pour nous, il ne croit à aucune hostilité, et il prétend que la marine +turque qui est devant le port d'Alexandrie a été ramassée dans les îles +de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur +oppression. + +«Il a dit à un officier qu'il avait reçu la nouvelle de la sensation +que notre entrée ici avait faite à Constantinople; que d'abord elle +avait été fâcheuse; mais que, la note officielle étant parvenue, +l'opinion avait changé, et que le Grand Seigneur avait expédié partout +des petits bâtiments pour ordonner d'avoir des égards pour les Français; +qu'il avait envoyé un bâtiment à Alexandrie pour vous porter des +témoignages de bienveillance et d'amitié; que le bâtiment avait été +pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous +a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit bâtiment turc vint +pour entrer dans le port; mais, chassé et arrêté par une frégate +anglaise, il resta deux jours à Aboukir. Le capitaine de la caravelle +envoya à celui qui le commandait des rafraîchissements; les Anglais les +prirent, les portèrent à bord, mais empêchèrent que le canot ne +communiquât. + +«Il ajoutait que le Grand Seigneur, las de ne recevoir aucune nouvelle +d'Alexandrie, d'entendre constamment les calomnies des Anglais, +envoyait le capitan-pacha avec une division de trois vaisseaux et de +plusieurs bâtiments légers, pour voir par lui-même ce qui se passait, +et donner de nouvelles assurances d'amitié; qu'il était parti il y a +déjà quelque temps, et qu'il l'attendait sous trois ou quatre jours; +que, si à son approche on avait des inquiétudes sur la conduite qu'il +garderait, il proposait de laisser en otage ses enfants, et d'aller +lui-même en parlementaire annoncer au capitan-pacha la manière +distinguée dont nous avions traité tout ce qui appartenait au Grand +Seigneur. + +«Il nous redit hier mot pour mot les mêmes choses, mais cela seulement +comme bruit qu'il avait entendu et comme sa conviction particulière; +pour se dispenser probablement de nous faire connaître par quelle voie +ces nouvelles lui étaient parvenues. + +«Je lui fis observer que, puisque le capitan-pacha venait avec des +intentions amies, les Anglais mettraient sans doute obstacle à son +entrée, et qu'alors nous serions privés de recevoir les témoignages +éclatants qu'il nous promettait par l'envoi du _hatti chérif_. Il ne +put pas concevoir cette difficulté, et la fierté ottomane ne put +admettre que les Anglais osassent encourir l'indignation de la Porte, +en faisant injure à un grand de l'empire. + +«Le capitaine de la caravelle paraît, au reste, un homme loyal; tout ce +qu'il fait, tout ce qu'il dit, a le caractère de la vérité; il peut être +trompé, mais n'est pas trompeur. + +«Après avoir canonné quatre jours sans succès, les ennemis se sont +lassés. J'ai ordonné quelques travaux que je crois utiles pour couvrir +le fort, et pour donner refuge à la légion nautique, si des forces +supérieures venaient à effectuer un débarquement. J'ai fait bien armer +les batteries, et je ne crois pas qu'avec le secours de troupes qu'en +cas de besoin j'y conduirais il puisse y avoir quelque chose à +craindre.» + + +MENOU À MARMONT. + + «Rosette, 21 octobre 1798. + +«Vous êtes un homme d'or, mon cher général, vous êtes un des véritables +créateurs de l'Égypte. Vous naviguez avec deux cents bâtiments sur un +canal qui était jugé impraticable; vous fertilisez les campagnes arides +de Damanhour et de l'Élowa; vous alimentez Alexandrie, etc., etc. + +«Pour moi, vous êtes d'une amabilité parfaite, puisque vous prenez +autant de soin de mes canons. Je prie Dieu, Mahomet, tous les saints du +paradis et de l'alcoran, pour que la mesure que vous proposez soit +adoptée. Car, quant à la réussite, j'en suis convaincu, d'après ce que +vous me mandez. Recevez tous mes remercîments de votre obligeance; je +vous aime et embrasse de tout mon coeur. _Vale et ama._» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 28 octobre 1798. + +«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 2 brumaire. +Nous avons été vivement affectés des événements arrivés au Caire, et +particulièrement de la perte de Dupuis et de Sulkowski. L'exemple +terrible que vous avez donné préviendra sans doute de nouveaux malheurs +et assurera notre tranquillité. + +«Les ennemis paraissent ne plus s'occuper d'Alexandrie. Ils ont réuni +une partie de leurs forces vis-à-vis d'Aboukir; ils ont canonné le fort +depuis quatre jours, mais inutilement et sans produire d'autre effet +que la mort d'un seul homme. + +«L'ennemi, hier, a paru vouloir débarquer à une lieue d'Aboukir; on a +canonné vigoureusement ses chaloupes, qui, à ce qu'on estime, portaient +environ huit cents hommes. Une seule est arrivée à terre, et n'y est +pas restée deux minutes; puis elles se sont éloignées. + +«Si les Anglais veulent entreprendre quelque chose aujourd'hui, ils ne +réussiront pas davantage. Le renfort que j'y ai envoyé fera merveille +au physique et au moral. + +«Le transport de l'artillerie que vous demandez est suspendu pour le +moment. On emploiera le peu de chevaux qui sont ici à ce travail +lorsque les circonstances auront changé, et je ne crois pas qu'il faille +attendre longtemps. + +«Je ne sais si vous avez des données sur les bâtiments turcs qui sont +ici près, mais je suis bien impatient de fixer mon opinion sur ceux qui +les montent. Jamais un bâtiment turc ne s'approche d'une de nos +batteries sans être suivi d'un vaisseau anglais, et la promptitude avec +laquelle ils sont arrivés ne pourrait-elle faire penser que ce n'est +point une expédition venant de Constantinople, mais quelques bâtiments +en croisière ou de Rhodes, ramassés par les Anglais? Si nous sommes +assez heureux pour que les ennemis essayent encore de descendre, nous +ferons des prisonniers, et nous saurons à quoi nous en tenir.» + + +MARMONT À MENOU. + + «Alexandrie, 12 novembre 1798. + +«J'attache le plus grand prix, mon cher général, aux témoignages de +confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en +sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation précieuse de les mériter, +et je suis prêt à tout faire pour y parvenir. + +«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à +vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je +pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez +que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par +les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations +militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne +pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et +mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique. +Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si +enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en +obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point +l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage, +et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient +des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la +tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous +les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le +commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas +que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de +profiter des circonstances favorables qui peuvent se +présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la +révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque +chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous +connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter +soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les +difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc +dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être +utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et +que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à +ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui, +mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me +croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le +commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on +ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera +organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et +je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se +préparent, et que vous dirigerez. + +«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes +intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette +confiance, mon abandon.» + + +MENOU À MARMONT. + + «Rosette, 15 novembre 1798. + + «INSTRUCTION ENVOYÉE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE. + +«S'il se présente une ou deux frégates turques pour entrer dans le port +d'Alexandrie, le général commandant les laissera entrer. + +«S'il se présentait un plus grand nombre de bâtiments de guerre turcs +pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général fera connaître à +celui qui les commande qu'il est nécessaire de faire part de sa demande +aux chefs supérieurs: on devra même l'engager à envoyer quelqu'un au +Caire, au général en chef. + +«Si le commandant turc persistait à vouloir entrer avec un nombre de +bâtiments qui excéderait celui de _deux_ avant d'avoir la réponse du +Caire, le général emploiera la force pour l'en empêcher. + +«Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle +communique directement avec le général, celui-ci prendra d'elle toute +espèce d'informations et lui fera toute espèce d'honnêtetés. + +«Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait +communiquer que par des parlementaires anglais, le général fera +connaître à ces commandants turcs combien cette mesure est indécente et +contraire à la dignité du Grand Seigneur; le général les engagera à +communiquer directement avec lui, sans intermédiaire anglais, et il fera +connaître à ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les +lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des +parlementaires anglais. + +«Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure, +circonspection, politesse et fermeté.» + + +MENOU À MARMONT + + «Rosette, 15 novembre 1798. + +«Mon cher général, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons +que d'amitié: je compte sur la vôtre comme vous pouvez compter sur la +mienne. + +«Je suis extrêmement sensible à la confiance que vous me témoignez; +soyez assuré que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui +dépendra de moi pour y répondre. + +«Mon cher général, l'estime publique vous appartient depuis longtemps, +et la gloire que vous avez acquise partout où vous avez servi est un +capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter. + +«Je sens combien vous devez désirer de retourner en France. Le général +en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des +liaisons particulières avec vous, est certainement, à cet égard, du +même avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilités qui +pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la +chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant à moi, +mon cher général, je ferai aussi entendre ma faible voix au général en +chef pour tout ce qui peut vous être agréable, mais la vôtre seule +suffirait. Vous êtes dans ce moment d'une utilité majeure à Alexandrie; +vous seul pouvez donner à cette ville et aux troupes le ton qui +convient. Je l'ai demandé au général en chef, j'espère qu'il me +l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole +d'honneur, mon cher général, que vous n'y resterez que le temps +nécessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un +homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour +traiter avec eux. + +«Je vous répète que ce n'est que momentané, et que vous ne vous fixerez +à Alexandrie qu'autant de temps que la difficulté des circonstances +vous promettra de la gloire à acquérir. Si, dans les événements qui +vont se succéder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les négociations +qui, dans mon opinion (peut-être erronée), vont s'ouvrir, il se +présentait une occasion d'aller en France porter quelque dépêche +importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les +rapports, servît parfaitement bien la chose publique, dressons toutes +nos batteries, mon cher général, pour que vous en soyez chargé. Mais, +au reste, vous connaissez mieux que moi le général en chef: vous êtes +pour ainsi dire son frère d'armes; il sait que, quand il vous charge de +quelque mission importante, c'est un second lui-même qui exécute. + +«Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en +attendant que l'affaire du commandement soit arrangée, que vous soyez +instruit de tout et que vous concouriez à tout; je le mande au général +Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle. + +«Adieu, mon cher général, comptez à tout jamais sur ma franche amitié. +_Vale et ama_. Pressez la construction des ouvrages.» + + +BONAPARTE À MARMONT. + + «Au Caire, 29 novembre 1798. + +«L'état-major vous donne l'ordre, citoyen général, de prendre le +commandement de la place d'Alexandrie. Je fais venir le général +Mauscourt au Caire parce que j'ai appris que, le 24, il a envoyé un +parlementaire aux Anglais sans m'en rendre compte, et que, d'ailleurs, +sa lettre à l'amiral anglais n'était pas digne de la nation. Je vous +répète ici l'ordre que j'ai donné de ne pas envoyer un seul +parlementaire aux Anglais sans mon ordre. Qu'on ne leur demande rien. +J'ai accoutumé les officiers qui sont sous mes ordres à accorder des +grâces, et non à en recevoir. + +«J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers à la +quatrième d'infanterie légère. Il est extrêmement surprenant que je +n'en aie rien su. + +«Secouez les administrations; mettez de l'ordre dans cette grande +garnison, et faites que l'on s'aperçoive du changement de commandant. + +«Écrivez-moi souvent et dans le plus grand détail. + +«Je savais depuis trois jours la nouvelle que vous m'avez écrite des +lettres reçues de Saint-Jean-d'Acre. + +«Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isolés qui devraient être à +l'armée. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait ses +passe-ports en règle. Que ceux qui s'en vont n'emmènent pas de +domestiques avec eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et +qu'ils n'emportent point de fusils. + +«Je vous salue.» + + +BONAPARTE À MARMONT. + + «Au Caire, 2 décembre 1798. + +«Vous ferez réunir chez vous, citoyen général, dans le plus grand +secret, le contre-amiral Perrée, le chef de division Dumanoir, le +capitaine Barré. Vous leur ferez part de la présente lettre; vous leur +ferez les questions suivantes, et vous dresserez un procès-verbal de la +réponse qu'ils feront, que vous signerez avec eux. + +PREMIÈRE QUESTION. + +«Si la première division de l'escadre sortait, pourrait-elle, après une +croisière, rentrer malgré la croisière actuelle des Anglais, soit dans +le port neuf, soit dans le port vieux? + +DEUXIÈME QUESTION. + +«Si le _Guillaume Tell_ paraissait avec le _Généreux_, le _Dégo_, +l'_Athénien_ et les trois vaisseaux vénitiens que nous avons laissés à +Toulon, et qui sont actuellement réunis à Malte, la croisière anglaise +serait obligée de se sauver. Se charge-t-on de faire entrer l'escadre +du général Villeneuve dans le port? + +TROISIÈME QUESTION. + +«Si la première division sortait, pour favoriser sa rentrée, malgré la +croisière anglaise, ne serait-il pas utile, indépendamment du fanal que +j'ai ordonné qu'on allumât au phare, d'établir un nouveau fanal sur la +tour du Marabout? Y aurait-il quelque autre précaution à prendre? + +«Si dans la solution de ces trois questions il y avait des opinions +différentes, vous ferez mettre sur le procès-verbal les opinions de +chacun. + +«Je vous ordonne qu'il n'y ait à cette conférence que vous quatre. Vous +commencerez par leur recommander le plus grand secret. + +«Après que le conseil aura répondu à ces trois questions et que le +procès-verbal sera clos, vous poserez cette question: + +«Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de +Malte, de quelle manière s'apercevrait-on de son arrivée à la hauteur +de la croisière; quel secours les forces navales actuelles du port +pourraient-elles lui procurer, et de quel ordre aurait besoin le +contre-amiral Perrée pour se croire suffisamment autorisé à sortir? + +«Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouées, pour désigner la +passe? + +«Les frégates la _Muiron_ et la _Carrère_, le vaisseau le _Causse_ +seraient-ils dans le cas de sortir? + +«Après quoi, vous poserez cette autre question: + +«Les frégates la _Junon_, l'_Alceste_, la _Courageuse_, la _Muiron_, la +_Carrère_; les vaisseaux le _Causse_, le _Dubois_, renforcés chacun par +une bonne garnison de l'armée de terre et de tous les matelots européens +qui existent à Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la +croisière anglaise si elle était composée de deux vaisseaux et d'une +frégate? + +«Vous me ferez passer le procès-verbal de cette séance dans le plus +court délai.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 4 décembre 1798. + +«J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 9, par laquelle vous +me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau +témoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et, +si le zèle le plus constant et l'activité la plus soutenue suffisent, +j'espère m'acquitter d'une manière satisfaisante de la tâche que vous +m'avez imposée: elle ne me paraît pénible que parce qu'elle m'éloigne +de vous. + +«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des +motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer, +à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez +son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les +scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de +vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son +administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans +deux jours pour se rendre à vos ordres. + +«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances +difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que +d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en +magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres +que pour environ cinq jours. + +«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux +mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves, +qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout +cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport +quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent +chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine +suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs +moyens. + +«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près +d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors +qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de +deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque +jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à +traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier +que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux +jours. + +«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois +qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et, +comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les +déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les +pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur +richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère +les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener +leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre +disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que +la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges +de Damanhour. + +«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent +qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire +venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a +pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose, +par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette +paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne +sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres +chargées de blé. + +«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un +transport de blé qui excédera la consommation. + +«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature +quand nous en serons pourvus.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 6 décembre 1798. + +«Le général Menou vous a sans doute rendu compte, mon cher général, du +départ de tous les bâtiments à pavillon rouge; trois vaisseaux anglais +seulement sont à notre vue: deux croisent devant Alexandrie, un à +Aboukir, mouillé. + +«Je crois maintenant les transports par mer possibles: nous allons +l'essayer. Dût-il y avoir quelque danger, il faudrait encore y avoir +recours, car nos besoins sont pressants: nous sommes sans blé, nous +n'en avons plus que pour demain, et il faut renoncer à l'idée +d'approvisionner Alexandrie par des caravanes. Cent cinquante chameaux +marchant continuellement pourraient à peine suffire à la consommation +journalière. + +«Les rapports que j'ai eus sur la navigation du lac sont satisfaisants: +les deux points d'embarquement seront, l'un à une lieue et demie +d'Alexandrie, et l'autre à quatre lieues de Rosette. Ainsi nos +transports par terre seront diminués; mais cette navigation ne peut pas +être mise en activité sur-le-champ: il faut donc employer la navigation +extérieure, qui j'espère, sera heureuse, et pourvoira à nos besoins. +J'envoie, à cet effet, à Rosette, un officier de marine et deux +aspirants intelligents capables de conduire les djermes. + +«Les agences en chef des différents services n'ont rien envoyé depuis +longtemps aux agents d'Alexandrie; en conséquence, personne n'a un sou: +il est difficile que la machine aille. Le divan fournit, en attendant, +de la paille, du bois pour la consommation journalière de la garnison, +et de la viande pour les hôpitaux. Ces ressources seront bientôt +épuisées, et je n'y compte que pour très-peu de temps; aussi vais-je +chercher à me pourvoir ailleurs. + +«Il est dû à la garnison d'Alexandrie les mois de vendémiaire et de +brumaire, tandis que la première décade de frimaire est payée à l'armée. + +«Les travaux du génie sont sans activité, parce qu'on n'a encore rien +donné sur l'ordonnance de vingt mille francs que vous avez fait +délivrer. + +«J'ai emprunté quinze cents quintaux de blé au divan pour pourvoir à la +subsistance de quinze jours. J'espère que d'ici à ce temps-là, s'il +nous arrive quelque argent et que nous profitions bien de la +circonstance, nous serons dans l'abondance; et alors je rendrai en +nature, ainsi que j'ai promis, quinze cents quintaux. + +«Le divan ne marchait pas; je lui ai adjoint, pour le stimuler un peu, +le capitaine Arnaud, qui est bien capable d'en tirer parti. Le divan +s'assemblera tous les deux jours; le capitaine Arnaud me représentera. +Dans les cas extraordinaires, je le convoquerai chez moi. + +«Je vais chercher à faire venir du bois par Aboukir.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 24 décembre 1798. + +«J'espère, mon cher général, que nous avons vaincu le mal, et que, si la +peste reparaît, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis +ma dernière lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur français +avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tombé malade et est +mort. Nous avons pris toutes les précautions que la prudence nous a +suggérées pour empêcher la propagation de la maladie, et nous en avons +senti les bons effets. + +«Les vents constamment contraires ont empêché les djermes chargées de +blé d'arriver de Rosette ici, de manière que nous finissons aujourd'hui +de consommer l'emprunt de blé que j'ai fait il y a quinze jours. Il a +fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouvé en lui beaucoup de +bonne volonté, et il a été convenu qu'un négociant serait chargé de +nous fournir chaque jour cent quintaux de blé. Le divan fera les fonds +nécessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure +responsable du prix de ce blé. J'ai pris le double engagement près du +divan, et comme commandant à Alexandrie, et comme particulier, de le +lui faire payer, c'est-à-dire que je lui rendrai, quand nos blés seront +arrivés, la quantité qui représentera la somme d'argent qui aura été +dépensée. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment. + +«Comme les vents peuvent être encore longtemps contraires, j'ai dû +penser aux transports intérieurs. Je me suis adressé aux Arabes qui +environnent Alexandrie; j'ai à peu près la certitude d'obtenir d'eux +cent cinquante à deux cents chameaux, qui apporteront le blé à +Alexandrie, et qui seront payés en nature à raison d'un tiers de la +charge, c'est-à-dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent +quarante livres, ne nous coûtera qu'un ardeb pris à Rosette, dont la +valeur est de trois piastres, ce qui est très-bon marché. + +«Dans deux jours la navigation du lac sera en activité. Le premier +objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours, +fait faire un gros magasin sur le bord du lac, près de l'Élowa, et, là, +cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins à +l'extrémité du lac, près d'Alexandrie. + +«Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce +retard aux difficultés locales que le pays présente à un Français. Je +crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire +facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin +pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit être +considéré comme le grenier d'Alexandrie, serait d'étendre jusqu'à +Damanhour le commandement du shériff d'Alexandrie. Il nous est +extrêmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir +à nos besoins, un pays riche et peuplé; et personne n'en tirerait un +plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors à l'estime qu'on a +pour lui les moyens que donne l'autorité. L'unité de commandement ne +serait pas blessée, puisqu'il ne ferait qu'exécuter les ordres du +général Menou. + +«J'ai trouvé un Arabe dont je suis sûr et qui partira demain pour +Derne. Quatre jours après, j'en ferai partir un autre: ils porteront +tous deux des lettres à un négociant et à un juif qui y fait les +affaires des Français. On pourrait, à telle fin que de raison, se +servir de ce moyen-là pour envoyer une lettre jusqu'à Tripoli, car il y +va souvent des bateaux. + +«J'ai l'état, bâtiment par bâtiment, des matelots du convoi: le nombre +s'en élève à quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me +paraît, d'après cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain +nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous +l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les bâtiments ont été brûlés, +une centaine s'est réfugiée sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons +quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine. + +«Je vous remercie de la défense que vous avez faite de recevoir en +payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en était déjà +arrivé pour soixante mille francs.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 22 janvier 1799. + +«Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher général, nos pertes +augmentent à chaque instant: la journée d'avant-hier nous a coûté +dix-sept hommes morts; celle d'hier à peu près autant. Notre position +est vraiment déplorable. Je n'exagère pas nos malheurs; mais, si on ne +vient promptement à notre secours, ils seront bientôt à leur comble. Le +mécontentement des troupes est extrême et tel, que je puis +raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou +tout ramener à l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas; +et ces malheurs-là seront prévenus. Tout est ici six fois plus cher +qu'à Paris, et il n'y a qu'une très-petite partie de la garnison qui +ait reçu le mois de vendémiaire; la misère est donc excessive, et les +troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espère +bientôt les voir périr. Ajoutez à cela la lecture des ordres du jour, +qui leur annonce que l'armée est payée régulièrement, et qui leur fait +croire que l'argent destiné pour eux est distrait par les autorités +immédiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une +livre de pain, à cause de la disette extrême de blé que nous éprouvons; +il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mécontentement des +soldats n'est pas fondé. + +«J'ai fait part de toutes mes inquiétudes et de tous mes chagrins au +général Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce +n'est qu'à regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je +ne puis m'adresser qu'à vous pour obtenir un remède, le général Menou +n'en trouvant pas. J'ose, espérer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez +pour croire que le récit que je vous fais est littéralement vrai. + +«Vous avez réuni le commandement des trois provinces, afin que la ville +d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-même, reçût de l'argent +et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le +général Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahiré, +qui pourrait servir à payer ici les troupes, est employé à tout autre +usage. Un négociant d'ici vient de m'assurer à l'instant que son +correspondant vient de lui écrire que le général Menou venait de faire +rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a +été payée par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel +moment le général Menou choisit-il pour cela? celui où nous manquons de +tout, et où la terre, la marine, les soldats et les administrations, +sont dans une égale misère! + +«Le commandement que vous m'avez donné de la province de Bahiré me +donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la +quarantaine ne mettait obstacle à tout; mais je ne puis disposer de +rien; le général Menou a donné ses ordres à l'adjudant général le Turcq; +ainsi ce commandement est illusoire. + +«Le général Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de +Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus +besoin de secours que les communications deviennent plus rares. + +«Le général Menou vient de défendre, sous les peines les plus graves, à +qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre +cents âmes, qui, sous la protection du détachement français, nous +apportaient régulièrement ici des subsistances, n'osant pas marcher +seuls à cause des Arabes, né viendront plus, et nous faisons par là un +pas vers la famine. + +«Nous n'avons pas reçu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de +blé, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures. + +«Il a été impossible de vendre ici la plus petite quantité de vin; +personne n'est venu en acheter; et cela me paraît tout simple. Voici le +parti que j'ai pris. J'ai forcé les habitants à l'acheter, le divan s'y +est refusé formellement. Après avoir tourné la question de toutes les +manières, sans avoir pu le décider, je lui ai signifié que je me +chargeais de tous les détails, qu'il y aurait sans doute moins de +justice dans les répartitions, parce que j'avais des connaissances +locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que +j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze négociants +turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais +qu'eux et qu'ils eussent à fournir, sous deux fois vingt-quatre heures, +la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoyé +demander pardon de s'être ainsi refusé à mes demandes, et s'en est +lui-même chargé; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille +livres les cent cinquante mille livres portées dans mon arrêté; il m'eût +été impossible de porter le vin à trois livres; je l'ai mis à cinquante +sous. + +«Ces cent vingt-cinq mille livres serviront à payer un mois à la +garnison; la marine vingt-cinq mille, le génie huit à dix mille, +l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les +secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont +pas moins pressants. + +«Le médecin Valdony, que vous m'avez annoncé, n'est pas arrivé, je crois +même qu'il n'est pas parti. + +«Nous n'avons plus de chirurgiens pour nos hôpitaux; je vous demande +avec la plus vive instance de nous en faire envoyer. + +«Le commissaire des guerres Renaud est mort, le commissaire Michaud est +en quarantaine; le service ici est entre les mains du commissaire +adjoint de Damanhour; il est incapable de mener une machine aussi vaste, +et d'ailleurs il est nécessaire dans sa province; je vous demande de +nous en faire envoyer un. + +«La commission sanitaire fait tout ce qu'elle peut; je lui ai adjoint +deux capitaines de bâtiments marchands, afin de l'aider dans ses +pénibles travaux. + +«J'attends votre réponse à ma lettre du 26, afin de savoir si je dois +envoyer à Damanhour les marins dont je vous ai parlé. + +«La caravelle serait partie ce matin si un vaisseau anglais n'était +paru. + +«Je n'ai reçu qu'hier votre arrêté du 22 nivôse; je vais le mettre à +exécution; les alléges sont prêtes.» + + +BONAPARTE À MARMONT. + + «Au Caire, 5 février 1799. + +«Puisqu'il est impossible que la caravelle parte de nuit, puisqu'elle +ne peut pas profiter du moment où les Anglais sont loin pour sortir, +qu'elle sorte lorsqu'elle voudra, et le plus tôt possible. + +«Je vous salue.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Rosette, 23 février 1799. + +«Nos maux augmentaient, mon cher général, et je ne voyais aucun moyen +de leur apporter de remède, tant qu'Alexandrie resterait dans l'oubli +où cette ville est depuis longtemps. J'ai pris le parti de venir passer +quarante-huit heures ici. J'ai respecté les lois sanitaires, et me suis +campé hors la ville. Le général Menou m'a remis le commandement. J'ai +sur-le-champ fait un emprunt de cent vingt mille francs, hypothéqué sur +les rentrées de l'arrondissement. La moitié sera payée ce soir, et je +l'emporterai avec moi. Le reste me suivra de près. Je payerai avec cet +emprunt la première quinzaine de frimaire aux troupes. Je donnerai une +vingtaine de mille francs à la marine, et je donnerai assez d'argent au +génie pour pousser vigoureusement les travaux, qui depuis longtemps +déjà sont suspendus. + +«C'est la perspective qu'offrent les événements que l'on peut présumer +qui m'a décidé à venir trouver le général Menou, et de lui demander ou +de me donner des secours, ou de me remettre le commandement que vous +m'avez confié. Votre absence me rend personnellement responsable de tout +ce qui doit être fait, et j'ai été effrayé en pensant qu'en restant +encore quelque temps dans la même sécurité la ville d'Alexandrie ne +serait pas capable de la résistance qu'il est nécessaire qu'elle oppose. + +«J'ai donc cru devoir mettre de côté les considérations particulières, +au risque même de déplaire au général Menou. J'ai cru indispensable de +tout sacrifier aux besoins pressants de la place d'Alexandrie. J'ai +pensé surtout qu'il fallait faire arriver promptement les +fortifications à un terme qui donnât quelque confiance; et je crois +pouvoir atteindre ce but; mais il fallait de la prévoyance; et, si +j'eusse attendu encore quelque temps, je crains bien qu'il n'eût été +trop tard. + +«J'ai donc fait ce que j'ai cru devoir faire, et ce que vos derniers +ordres m'ont autorisé à faire. J'ai pensé exclusivement à préparer la +défense d'Alexandrie, à laquelle mon honneur aujourd'hui est lié. Le +général Menou m'a parfaitement reçu et a paru me céder sans peine le +commandement. Il part sous peu de jours pour le Caire. Il sent, mon +général, l'impossibilité d'envoyer un bataillon à Damanhour. Les quatre +qui font la garnison ne forment en tout que quatre cent quatre-vingts +fusiliers pour le service. Jugez, je vous prie, s'il est possible de +diminuer ce nombre. + +«Le général Menou me laisse donc la légion nautique, moins un +détachement qui partira avec lui. Je vais l'envoyer à Ramanieh, afin de +mettre à même le chef de brigade Lefebvre de s'établir de nouveau à +Damanhour. Je vais avec ce secours presser la rentrée des contributions. +Malgré tous mes efforts, elles ne s'élèveront jamais à la hauteur des +dépenses fixes de l'arrondissement. Je vous enverrai par le premier +courrier le tableau des différences. + +«La peste va bien à Alexandrie; les accidents sont devenus moins +fréquents, et le nombre des morts moins considérable: nos hôpitaux ne +perdent pas plus de trois à quatre hommes par jour. + +«Les Anglais sont toujours en présence. Ils ont suspendu depuis quelques +jours leur bombardement.» + +FIN DU TOME PREMIER. + + +TABLE DES MATIÈRES + +Avis de l'éditeur. + +LIVRE PREMIER.--1774-1797. + +Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières +années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à +l'école d'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours. + +Admission au 1er régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de +Tournoux.--Premier combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à +Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du +Petit-Gilbraltar (17 décembre 1793).--Pillage de +Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794). + +Situation intérieure de la France.--La terreur.--9 +thermidor.--Bonaparte accusé.--Son opinion sur le 9 thermidor.--Projet +d'une expédition maritime contre la Toscane.--Bonaparte quitte l'armée +d'Italie.--Siége de Mayence (1795).--Retraite de l'armée française. + +Pichegru.--Desaix.--15 vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du +général Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des +victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23 +novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de +Bonaparte. + + +CORRESPONDANCE DU LIVRE PREMIER. + +Lettre de Marmont à son père, du camp de Saint-Ours. + +-- -- à sa mère, du camp de Saint-Ours. + +Lettre de Marmont à son père, de Certamussa. + +-- -- à sa mère, de Saint-Paul. + +-- -- à son père, de Toulon. + +Rapport original de la prise de Toulon au président de la Convention +nationale. + +Ordre du jour du général Dugommier. + +Lettre de Marmont à sa mère, du fort de la Montagne. + +-- -- à son père, du fort de la Montagne. + +-- -- à sa mère, en rade. + +-- -- à son père, à bord du brick l'_Amitié_. + +-- -- à sa mère, de Toulon. + +-- -- à son père, de Strasbourg. + +-- -- à sa mère, d'Ober-Ingelheim. + +-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim. + +-- -- à sa mère, d'Ober-Ingelheim. + +-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim. + +-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim. + +-- -- à sa mère. + + +LIVRE DEUXIÈME.--1797-1798. + +Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Stengel.--Berthier.--Montenotte +(11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.--Mission de Junot et de +Murat. + +Passage du Pô (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: +création des guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de +l'armée française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le +roi de Naples.--Surprise du château Ubin. + +Siège de Mantoue.--Lonato (3 août 1796).--Anecdote.--Castiglione (5 +août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.--Bassano.--Cerea.--Deux +Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à Paris.--Arcole (17 +novembre) .--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les opérations de +Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17 +janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février). + +Expédition contre le pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de +Lannes.--Prise d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et +Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans +les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert +dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de +l'archiduc Charles. + +Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premières ouvertures +faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19 +avril).--Réponse de M. Vincent à Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 +mai).--Venise se déclare contre la France.--Mission de Junot.--Le +général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entrée des Français +dans la ville.--Création de la République transpadane.--Alliance avec +la Sardaigne. + +18 fructidor.--Pauline Bonaparte.--Leclerc.--Négociation de +Passeriano.--Le comte de Cobentzel.--Clarke.--Anecdote.--Madame +Bonaparte à Venise.--Desaix à Passeriano.--Première idée sur +l'Égypte.--Existence de Bonaparte en Italie.--L'armée du Rhin confiée à +Augereau.--Paix de Campo-Formio (17 octobre +1797).--Dandolo.--Anecdotes.--Voyage de Milan à Radstadt et de Radstadt +à Paris. + + +CORRESPONDANCE DU LIVRE DEUXIÈME. + +Lettre de Marmont à son père, de Cairo. + +-- -- à son père, de Cherasco. + +-- -- à sa mère, de Crémone. + +-- -- à son père, de Milan. + +-- -- à son père, de Peschiera. + +-- -- à sa mère, de Milan. + +-- -- à son père. + +-- -- à son père, de Bassano. + +-- -- à son père, de Castiglione. + +-- -- à son père, de Brescia. + +-- -- à son père, de Vérone. + +-- -- à sa mère, de Milan. + +-- -- à son père, de Goritz. + + +LIVRE TROISIÈME.--1798-1799. + +Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite politique.--Situation +intérieure de la France.--Première idée d'une descente en +Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, +reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente.--Mariage de +Marmont. + +Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte.--Moyen par lequel on +se procure de l'argent.--Départ de Toulon (19 mai +1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition +d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les +mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française +d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le +Nil. + +Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la +flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardan (19 +juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au +Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre Ibrahim.--Aboukir +(1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre. + +Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse dans le +Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une +flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le +général Mauscourt.--Marmont nommé commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son +singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur cette +maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M. +Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie. + + +CORRESPONDANCE DU LIVRE TROISIÈME. + +Lettre de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. + +-- de Menou à Marmont, de Rosette. + +-- de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. + +-- -- à Menou, d'Alexandrie. + +-- de Menou à Marmont, de Rosette. + +-- -- à Marmont, de Rosette. + +-- de Bonaparte à Marmont, du Caire. + +-- -- à Marmont, du Caire. + +-- de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. + +-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie. + +-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie. + +-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie. + +-- de Bonaparte à Marmont, du Caire. + +-- de Marmont à Bonaparte, de Rosette. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (1/9), by Auguste Wiesse de Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 27427-8.txt or 27427-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/4/2/27427/ + +Produced by Mireille Harmelin, Duchossoy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) + +Author: Auguste Wiesse de Marmont + +Release Date: December 6, 2008 [EBook #27427] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Duchossoy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<br><br> + + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<h3>DE 1792 À 1841</h3> + +<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>AVEC</h5> + +<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4> + +<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br> +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<hr class="short"> +<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4> +<hr class="short"> + +<h3>TOME PREMIER</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p> + +<p class="mid">PARIS<br> +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p> + +<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5> + +<h4>1857</h4> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/Marmont-Raguse.png"></p> + +<h3>MARÉCHAL DUC DE RAGUSE</h3> + +<br> +<p>N.D.T. Les autres portraits indiqués à la page courerture, n'ont pas été fournies avec les documents qui ont servis à cette production.</p> +<br> + + +<h3>AVIS DE L'ÉDITEUR</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Les <i>Mémoires du duc de Raguse</i> ont été légués par le maréchal à des +mains dévouées, avec la solennelle injonction qu'ils fussent livrés à +l'impression tels qu'il les avait dictés. Les mandataires du maréchal +ont voulu remplir son dernier voeu, et ses recommandations formelles ont +été suivies par eux avec un religieux respect. Dans le fond comme dans +la forme, ce livre est resté tel que l'illustre auteur le destinait à +la publicité, sans corrections posthumes comme sans additions +indiscrètes.</p> + +<p>C'est en 1828 que le duc de Raguse songea à mettre en ordre ses notes +et ses souvenirs, et entreprit la rédaction de ces <i>Mémoires</i>, qu'il a +continués jusqu'à son dernier jour. + +<p>Il a jugé avec une liberté digne, avec son impartialité propre et à sa +façon, les événements et les hommes de son temps.</p> + +<p>«J'ai l'intention, dit-il, d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, +ce que j'ai été à même de savoir mieux qu'un autre, et je ne dépasserai +pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.» (Tome +Ier, page 380.)</p> + +<p>En lisant ces volumes, longtemps médités dans le calme de la retraite, +ceux qui ont connu cet homme remarquable croiront encore l'entendre +parler.</p> + +<p>Chaque volume est accompagné de fragments de correspondance et des +pièces justificatives, témoignages officiels à l'appui de cette +histoire intime, immense, qui se déroule depuis le commencement de la +Révolution jusqu'à nos jours.</p> + +<hr class="short"> + +<br><br> + +<p>L'exemplaire ci-joint de mes <i>Mémoires</i> est la copie d'un autre +exemplaire appuyé des pièces justificatives originales et déposé dans +la chancellerie du château de Malaczka, en Hongrie, appartenant au +prince de Palffy. Un reçu du prince reconnaît le dépôt fait entre ses +mains, et renferme le pouvoir de le remettre à la personne qui lui +remettra son reçu.</p> + +<p>Ce reçu est confié en des mains sûres, et sera remis, à ma mort, à la +personne qui doit entrer, à cette époque, en possession de mes +<i>Mémoires</i>, les publier sans y apporter aucun changement, même sous le +prétexte de correction de style, et ne souffrir ni augmentation dans le +texte, ni diminution, ni suppression quelconque.</p> + +<p>Comme le dépôt fait à Malaczka date de dix ans, et que l'exemplaire +ci-joint ne m'a jamais quitté, il diffère du premier dans les +augmentations que j'y ai faites et celles que je pourrais y ajouter +encore, et dans les corrections que j'ai pu croire nécessaires. C'est +donc la rédaction de l'exemplaire ci-joint qui doit servir de règle +invariable pour le texte.</p> + +<p>LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.</p> + +<p>Venise, le 25 novembre 1851.</p> + +<br><br><br> + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h4>DU MARÉCHAL</h4> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<hr class="full"> +<br><br> + +<h3>LIVRE PREMIER</h3> + +<h3>1774-1797</h3> + +<p>SOMMAIRE. -- Naissance de Marmont (1774). -- Sa famille. -- Ses premières +années. -- Premières relations avec Bonaparte (1792). -- Admission à l'école +D'artillerie. -- Foy. -- Duroc. -- Premières amours. -- Admission au 1er +régiment d'artillerie. -- Lieutenant (1793). -- Camp de Tournoux. -- Premier +Combat. -- Siége de Toulon. -- Bonaparte à +Toulon. -- Carteaux. -- Dugommier. -- Du Teil. -- Junot. -- Attaque du +Petit-Gibraltar (17 décembre 1793). -- Pillage de +Toulon. -- Massacres. -- Anecdotes. -- Oneille (1794). -- Situation intérieure +de la France. -- La terreur. -- 9 thermidor. -- Bonaparte accusé. -- Son +opinion sur le 9 thermidor. -- Projet d'une expédition maritime contre la +Toscane. -- Bonaparte quitte l'armée d'Italie. -- Siége de +Mayence (1795). -- Retraite de l'armée française. -- Pichegru. -- Desaix. -- 13 +Vendémiaire. -- Barras. -- Marmont aide de camp du général +Bonaparte. -- Madame Tallien. -- Bal des +victimes. -- Directoire. -- Dumerbion. -- Kellermann. -- Bataille de Loano (23 +novembre 1795). -- Schérer. -- Hiver de 1795 à 1796 à Paris. -- Mariage de +Bonaparte.</p> + +<p> +Le temps s'écoule rapidement: il y a peu d'années je touchais à la +jeunesse, et déjà je me vois aux portes de la vieillesse <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Quinze +ans se sont écoulés dans la force de l'âge et à l'apogée de mes +facultés, dans le repos et dans les réflexions; si l'avenir me réserve +encore quelque occasion de gloire, si quelques circonstances me +permettent de nouveau d'ajouter à mon nom des souvenirs honorables, si +la fortune me réserve un dernier sourire, quelque chose que je fasse +pour en profiter, l'éclat passager dont je serai revêtu aura à peine la +durée de la lumière qui s'éteint. Ma vie est presque écoulée; le long +horizon, autrefois devant moi, s'est tristement raccourci et diminue +chaque jour; celui qui reste derrière devient immense, et bientôt la +seule consolation de mon existence sera de le fixer. C'est encore +quelque chose, à la fin d'une longue carrière, que de pouvoir porter +ses regards sur un grand espace de temps parcouru honorablement, +quelquefois glorieusement, et de rappeler à sa mémoire des faits et des +actions dont la vie a été remplie, ornée et embellie. Je prends la +plume dans ce but; je vais, autant que je le pourrai, réveiller mes +souvenirs et consigner par écrit le récit de tout ce qui m'est arrivé; +si d'autres y jettent les yeux, si la publicité est un jour réservée à +ces <i>Mémoires</i>, la postérité saura qu'il exista un homme dont le nom +fut l'objet de vifs débats, qui eut des amis chauds et des ennemis +violents, dont tous les mouvements du coeur eurent pour principe l'amour +de la gloire et de la patrie, et dont les actions ne furent jamais +réglées par l'intérêt, mais toujours par la conscience.</p> + +<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote1" +name="footnote1">Note 1:</a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Ces <i>Mémoires</i> ont été commencés en 1828.</b></blockquote> + +<p>Mon nom est Viesse; ma famille est ancienne et considérée: elle est +originaire des Pays-Bas et habite la Bourgogne depuis trois siècles. De +tout temps elle s'est vouée au service militaire; dès le commencement +du seizième siècle, sous Louis XIII, un M. Alexis Viesse était officier +dans le régiment de la vieille marine <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Ses petits-enfants furent +capitaines dans le régiment de Coislin-cavalerie et dans celui de +Tavanne. Mon trisaïeul, Nicolas Viesse, qui avait servi avec +distinction à la guerre près du grand Condé, reçut de ce prince la +charge de prévôt des bailliages du nord de la Bourgogne. Cette partie +de la province était dévastée par des nuées de brigands; en peu de +temps, par son activité, son courage et son intelligence, M. Viesse les +détruisit. Le grand Condé, à cette occasion, lui dit qu'il était digne +et capable de commander une armée. Un de mes grands-oncles, Richard +Viesse de Marmont, enseigne au régiment de Poitou, âgé seulement de +quinze ans, périt, en 1713, au siége de Fribourg, d'une manière +héroïque. Un coup de canon lui enleva le bras droit, et, du bras gauche, +il releva le drapeau tombé. Mon père, capitaine au régiment de +Hainault, eut, à vingt-huit ans, la croix de Saint-Louis, pour avoir, +avec cent hommes de bonne volonté, gardé la mine pendant toute la durée +du siége de Port-Mahon. Pour remplir cette tâche, il fallait être placé +sur la mine ennemie et se dévouer à des chances terribles, et cela +pendant quinze jours. Ce genre de courage de tous les moments, au +milieu de grands dangers, est peut-être un des plus difficiles à +rencontrer.</p> + +<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote2" +name="footnote2">Note 2:</a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Le régiment de la vieille marine fut formé, par le cardinal de +Richelieu, des restes des compagnies franches, en 1627 et 1635. +(<i>Note de l'Éditeur</i>.)</b></blockquote> + +<p>Ainsi ma famille me présentait des exemples à suivre, et, si la passion +de la gloire et l'amour de la guerre ont rempli mon coeur pendant toute +ma vie, et d'une manière presque exclusive, je n'étais pas le premier +de mon sang qui eût éprouvé ces sentiments.</p> + +<p>Je suis né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774. Mon père, retiré +du service depuis la paix de 1763, s'occupa d'une manière particulière +de mon éducation; jamais père n'a donné à son fils des soins plus +éclairés et plus assidus. J'ai été, j'en ai la conviction, depuis ma +naissance, le grand intérêt de sa vie. J'éprouve le besoin de proclamer +tout ce que je lui dois et de reconnaître que, si j'ai possédé quelques +qualités, quelques vertus, c'est lui qui les a fait naître et en a +préparé le développement. De mon côté, j'ose le croire, j'ai payé en +partie ses soins par ma reconnaissance et par des succès dont il a pu +jouir pendant les dernières années de sa vie.</p> + +<p>Mon père avait servi avec valeur et distinction; il aimait son métier +avec ardeur; mais, à cette époque, les faveurs étaient réservées aux +gens de la cour, tout ce qui n'appartenait pas à cette classe favorisée +n'avait qu'un avenir fort limité. Cette situation lui donna du dégoût, +et, son régiment ayant été réformé à la paix, il quitta le service: il +avait fait les campagnes de Flandre sous le maréchal de Saxe, et +rejoint son armée après la bataille de Fontenoy. Le marquis de Sennevoy, +colonel du régiment de Boulonnois et son compatriote, lui proposa la +lieutenance-colonelle de son régiment; mais son parti était pris, et il +refusa. Possédant la terre de Sainte-Colombe, près Châtillon-sur-Seine, +appartenant à sa famille depuis 1666, et nommé, par M. le prince de +Condé, capitaine de ses chasses dans ses terres du voisinage, il put +librement et exclusivement se livrer à une passion qui, chez lui, +dépassait toutes les autres, l'amour de la chasse. Il avait cependant +un esprit très-remarquable, beaucoup d'instruction, beaucoup +d'élévation dans le caractère, d'activité et d'ardeur dans les +passions. Imbu des idées nouvelles, le parti pris de la philosophie du +dix-huitième siècle avait germé dans son esprit; homme de bien, il +avait un véritable amour de la patrie. En 1769, à l'âge de trente-neuf +ans, il se décida à se marier, et il épousa, à Paris, une fille de +finance assez riche, mademoiselle Chappron, d'une grande beauté, fort +vertueuse, de beaucoup de sens, mais d'un esprit peu étendu. Mon père +en eut deux enfants, une fille qui mourut à douze ans, et moi, qui +étais né trois ans après elle.</p> + +<p>Mon père avait un frère, abbé commendataire, et une soeur sans enfants; +ainsi je me trouvai l'enfant unique de toute la famille.</p> + +<p>Depuis le jour de ma naissance jusqu'à quinze ans, mon père ne m'a pas +perdu de vue un seul jour. Il s'appliqua à deux choses: à me donner une +forte constitution et à éveiller mon ambition, non pas cette ambition +soutenue par l'intrigue, mais cette ambition qui repose sur une base +plus noble et consiste à mériter avant d'obtenir.</p> + +<p>Combien de fois il m'a répété: «Il vaut mieux mériter sans obtenir +qu'obtenir sans mériter.» Et il ajoutait: «Avec une volonté constante +et forte, et quand on mérite, on finit toujours par obtenir.» Je me +suis rappelé cet axiome dans toute ma carrière; j'ai beaucoup obtenu, +mais le ciel m'est témoin que jamais je n'ai négligé les occasions qui +pouvaient m'amener à mériter.</p> + +<p>Cet amour de la gloire, dont je me sens encore la chaleur et la +puissance comme dans ma jeunesse, aujourd'hui que je vais atteindre +cinquante-cinq ans, après avoir fait vingt campagnes de guerre, vu tant +de changements, tant de bouleversements, pu reconnaître le néant des +grandeurs humaines; cet amour de la gloire était bien dans mon essence, +car il s'est développé, pour ainsi dire, à ma naissance: je n'avais que +trois ans, lorsque le récit d'une action d'éclat, dont les +circonstances sont encore présentes à ma mémoire, fit naître en moi les +émotions qui caractérisent l'enthousiasme.</p> + +<p>Mon père, ainsi que je l'ai dit, s'occupa d'abord de me former un bon +tempérament; aussi me fit-il suivre la meilleure hygiène: il résolut de +me faire élever sous ses yeux, me donna un précepteur, et fit aussi +concourir à me former l'éducation publique, en me faisant suivre, comme +externe, mes études au collége de Châtillon. Dès l'âge de neuf ans, il +me soumit progressivement aux exercices les plus violents, et, à dater +de cette époque jusqu'à mon départ de la maison paternelle, je ne crois +pas qu'un seul jour se soit écoulé sans avoir été à la chasse, depuis +deux heures de l'après-midi jusqu'au soir; à douze ans je montais à +cheval. Ces soins et ce système m'ont donné la plus forte constitution +pour supporter de grandes fatigues et de grandes privations. Les +souffrances qui anéantissaient les autres dans nos longues guerres +étaient un jeu pour moi, et, aux blessures près, à mon âge, je suis +encore à savoir ce que c'est qu'une maladie.</p> + +<p>Mon père se rappelait les obstacles qu'il avait éprouvés dans sa +carrière, qui l'avaient décidé à la quitter à trente-quatre ans, malgré +son goût pour elle: aussi désirait-il m'en voir prendre une autre, qui +lui paraissait plus en rapport avec ma position sociale et me promettre +plus d'avantages, celle de l'administration. Il fallait entrer d'abord +au parlement de Paris, pour ensuite être maître des requêtes et +intendant: avec des talents et du bonheur, elle menait au ministère. Un +instinct dont rien ne peut donner l'idée, une passion qui ne s'est pas +démentie un seul jour, m'avait fait envisager avec effroi le projet de +mon père. Je me sentais fait pour la guerre, pour ce métier qui se +compose de sacrifices, nous grandit à nos propres yeux, et dont le prix +et la récompense sont dans l'opinion, dans les éloges et les respects.</p> + +<p>Je devinais les émotions sublimes qu'il cause, en nous donnant la +conscience de notre importance propre et du mérite de nos actions.</p> + +<p>J'aimais la guerre avant de l'avoir faite, presque autant que je l'ai +aimée depuis que je lui ai consacré ma vie. Cette crainte d'être obligé +de prendre une autre carrière m'avait donné contre celle qui m'était +proposée une prévention et un éloignement dont les effets s'étendaient +aux individus qui la suivaient. Les réflexions de l'âge ont seules pu +les détruire. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que, si les +nations ont besoin d'être défendues, elles ont besoin aussi de voir la +paix régner entre les citoyens, et qu'un magistrat sage, intègre, +éclairé et laborieux, est l'honneur de son pays, le bienfaiteur de ses +concitoyens, tout aussi bien que l'homme de guerre dont le sang et la +vie sont consacrés à les défendre.</p> + +<p>J'étais, au surplus, soutenu dans mes désirs par presque toute ma +famille, mon père excepté. Ma mère, quoiqu'elle eût beaucoup de +tendresse pour moi, désirait me voir militaire; mon oncle et ma tante +formaient le même voeu: mon père céda et consentit à nos désirs, à la +condition que je servirais dans l'artillerie. Il avait deux raisons +pour agir ainsi: ce service offrait une carrière certaine, puisque +l'avancement s'y faisait suivant l'ordre du tableau, et, dans le cas où +je le quitterais, si l'état-major ou toute autre combinaison m'offrait +plus de chances de fortune, j'avais toujours par devers moi les +connaissances premières exigées pour l'admission dans ce service, +avantage dont on trouve l'application dans tout le cours de sa vie. Je +souscrivis sans peine à la condition qu'on m'avait faite, et, aussitôt +le moment venu, je me livrai aux études exigées avec une grande ardeur.</p> + +<p>À l'époque dont je parle, l'usage ne faisait pas entrer nécessairement +dans l'éducation l'étude des langues étrangères, et le séjour de +Châtillon aurait d'ailleurs offert peu de ressources pour s'y livrer; +aussi ne m'en a-t-on enseigné aucune: souvent, dans ma carrière, je +l'ai regretté et j'ai reconnu l'influence que peut avoir sur la fortune +d'un jeune officier la connaissance des langues vivantes. Cette +connaissance est aussi une source de jouissances pour lui. Cette +omission est le seul reproche que j'aie à faire à mon père pour mon +éducation. Mes études se bornèrent donc, suivant l'usage, au latin, +dans lequel je n'ai jamais été très-fort, et à l'étude des +mathématiques et des sciences exactes, pour lesquelles j'ai eu toujours +beaucoup de facilité et un goût prononcé; au dessin et à la musique, +dans laquelle j'ai réussi médiocrement, quoique j'aie fait gémir +péniblement un violon pendant plusieurs années.</p> + +<p>J'ai trouvé toujours un grand plaisir à lire, aussi ai-je de très-bonne +heure assez bien su l'histoire; il m'arrivait souvent de consacrer mes +récréations à l'étude d'ouvrages sérieux: il y en a un que j'ai lu +très-souvent, très-jeune encore, et qui a failli déranger ma raison, +l'<i>Histoire de Charles XII</i>, par Voltaire. Je m'étais identifié avec +mon héros, je me croyais lui-même et je l'imitais dans tout ce que je +faisais; j'avais obtenu, à force de prières, comme récompense, un habit, +des bottes, une épée, un baudrier dans la forme de ceux qu'il portait, +et, ainsi armé et monté sur mon petit cheval, je me croyais un héros +invincible: j'avais alors treize ans.</p> + +<p>Ma grand'mère maternelle, madame Chappron, était veuve depuis longues +années; elle jouissait d'une assez belle fortune et se remaria; elle +épousa M. le comte de Méhégan, frère de l'abbé de Méhégan, connu comme +auteur. Il était maréchal de camp, et sa famille, irlandaise d'origine, +avait accompagné en France le roi Jacques. C'était un brave soldat, +ayant fait avec quelque distinction la guerre de Sept-Ans. Comme je +n'avais pas encore les connaissances nécessaires pour entrer dans +l'artillerie, que d'ailleurs il ne devait pas y avoir d'examen avant +plusieurs années, il me fit donner le brevet de sous-lieutenant dans un +corps de milice, le bataillon de garnison de Chartres, compagnie de +Coquille, manière d'avoir des droits plus anciens pour la croix de +Saint-Louis et les récompenses militaires. Ce brevet ne me donnait +aucun devoir à remplir, mais le droit de porter un uniforme, et +j'éprouvai un grand bonheur lorsque, à quinze ans, au commencement de +1789, je le mis pour la première fois: les premières sensations sont +vives, et jamais elles ne s'effacent de la mémoire.</p> + +<p>Je partis bientôt pour Dijon, où mon père m'envoya pour achever mon +éducation, et, malgré mon uniforme, mes épaulettes et mon épée, je fus +mis en pension, avec cinq ou six jeunes gens, chez un bon chanoine de +Saint-Jean, appelé l'abbé Rousselot, brave et galant homme; il avait +pour soeur une vieille fille, digne personne dont la tendresse pour moi +était celle d'une mère. J'achevai mes humanités au collége, sous M. +l'abbé Volfius, homme d'un esprit très-étendu et depuis évêque +constitutionnel. Cet abbé m'a fait des prédictions extraordinaires de +fortune; elles se sont en grande partie réalisées, et il avait la plus +haute idée de mon avenir.</p> + +<p>M. Renaud, professeur de mathématiques distingué, me donna ses soins, +et bientôt j'acquis l'instruction nécessaire pour me présenter à +l'examen de l'artillerie; il eut lieu enfin dans les premiers jours de +janvier 1792. C'est pendant mon séjour à Dijon que je vis pour la +première fois l'homme extraordinaire dont l'existence a pesé sur +l'Europe et sur le monde d'une manière si prodigieuse, ce météore +brillant qui, après avoir paru avec tant d'éclat, devait laisser après +lui tant de confusion, d'incertitude et d'obscurité. Bonaparte servait +alors dans le régiment d'artillerie de la Fère, en garnison à Auxonne; +un cousin germain à moi, le chevalier Lelieur de Ville-sur-Arce, son +ami intime à l'école militaire de Brienne et à celle de Paris, était +entré dans le même régiment; j'étais aussi destiné à y servir, et +Ville-sur-Arce, qui devait y être mon mentor, venait quelquefois me +voir et me recommander à mes professeurs; souvent il était accompagné +par son ami. Ces souvenirs sont les plus anciens qui se rattachent à +Napoléon.</p> + +<p>Les connaissances exigées alors pour entrer dans l'artillerie étaient +très-inférieures à celles qui aujourd'hui sont nécessaires; mais elles +étaient très-supérieures à celles de nos devanciers: nous avions une +sorte de dédain pour eux, comme sans doute les jeunes gens d'à présent +en ont pour les hommes de mon époque: ainsi va le monde! tant il est +vrai qu'il n'y a rien d'absolu ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre +moral; tout est relatif. Toutefois les difficultés du concours auquel +je devais participer venaient du nombre des concurrents: il était +très-considérable, parce que depuis plus de trois ans il n'y avait pas +eu d'examen; plus de quatre cents jeunes gens, choisis parmi les plus +instruits de toutes les écoles de France, venaient se disputer +quarante-deux places. Pour avoir plus de chances de réussir, je fus, en +1791, à Metz, afin de recevoir les soins des professeurs attachés à +l'artillerie. Mon père se chargea de me conduire lui-même dans cette +grande ville de guerre; il me présenta aux généraux et aux autorités +militaires. Afin de continuer la sévérité de mon éducation et de ne pas +déroger à ses principes, il me fit courir à franc étrier devant sa +voiture depuis Châtillon jusqu'à Metz. La vue de cette garnison et de +ses troupes, le grand mouvement qui y régnait, ce spectacle nouveau +pour moi, m'enflammèrent à un point difficile à exprimer, et je sentis +dès lors que l'emploi de mes facultés dans le noble métier que +j'embrassais, et les émotions qu'il fait naître, composeraient, pour +ainsi dire, l'histoire de toute ma vie.</p> + +<p>À cette époque eut lieu la translation de l'école de Metz à Châlons, et +la création d'une grande école d'application. Je subis mon examen dans +cette dernière ville. Le célèbre Laplace, alors examinateur de +l'artillerie, avait un aspect grave: sa figure triste et sévère, son +habit noir, ses manchettes d'effilé, son garde-vue, rendu nécessaire +par l'état de ses yeux, lui donnaient l'air le plus imposant. Si l'on +pense à l'importance de la circonstance d'où dépend l'avenir d'un jeune +homme, à la solennité de l'assemblée, on comprendra facilement +l'inquiétude et la profonde émotion qui accompagnent celui qui approche +du tableau. Je l'éprouvai d'une manière extraordinaire: c'était la +première fois de ma vie où un intérêt tout-puissant agissait sur moi. +Dans le cours de ma carrière j'ai été mis à de bien autres épreuves, et +jamais mes facultés n'en ont été altérées; au contraire, les dangers ou +l'importance des choses leur ont plus habituellement donné un plus haut +degré d'énergie. Dans cette première circonstance il en fut autrement: +ma tête s'égara, et je ne pus pas dire mon nom à M. Laplace quand il me +le demanda.</p> + +<p>Il fut frappé de ma prodigieuse émotion, me calma, me dit qu'il +cherchait des jeunes gens instruits et non ignorants, m'engagea à me +remettre, et je fis un bon examen. Jamais il ne l'a oublié, il me l'a +rappelé souvent depuis, et moi j'en ai conservé beaucoup de +reconnaissance. Ce fait prouve combien il est important, dans l'intérêt +de la jeunesse, que ceux qui sont chargés de fixer ses destinées soient +sans préventions, doux et patients.</p> + +<p>Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de +droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon +examen à ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission, +un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible à comprimer; +aussi, quoiqu'il fût nuit et qu'il fît froid, je courus toutes les rues +de Châlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas +trompée, et je fus admis le vingtième de la promotion. Plusieurs +individus de cette promotion ont acquis divers degrés et différentes +natures de célébrité: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces +<i>Mémoires</i>. Mais dès ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy, +dont l'éloquence a eu tant d'éclat, dont les services militaires ont +été si brillants, et qui serait parvenu à tout, s'il eût eu moins de +mobilité dans l'esprit et moins de disposition à la contradiction; +quoiqu'il fût rempli d'ambition, il était souvent plus sensible aux +honneurs de l'opposition qu'aux intérêts de sa fortune. Bon par nature +et quelquefois mauvais par légèreté ou par faiblesse; le temps l'avait +bien modifié. Si le régime impérial eût duré, il aurait rapidement +réparé le temps perdu: apprécié enfin par Napoléon, il s'était tout à +fait donné à lui. Sans une mort prématurée, il serait aujourd'hui en +situation de jouer en France un très-grand rôle.</p> + +<p>Un autre compagnon de cette époque, auquel une étroite amitié +m'attachait, était Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup +de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal, +d'un caractère droit, d'un esprit juste, il a été au comble de la +faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal à +personne; il possédait un de ces caractères que, dans l'intérêt des +souverains, on devrait toujours souhaiter à ceux qui les approchent. Je +pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont +été revêtus cependant de quelque éclat; mais je le ferai en temps et +lieu, quand le cours de mes récits les rappellera à mes souvenirs.</p> + +<p>Me voilà donc élève sous-lieutenant d'artillerie à dix-sept ans et demi, +plein d'ardeur, d'espérance et d'amour de mon métier. Il faut +maintenant dire dans quelle religion politique j'avais été élevé, et +quels étaient les sentiments qui m'avaient été inculqués presque en +naissant, et pendant toute mon éducation.</p> + +<p>Mon père, avec un esprit très-remarquable, une instruction fort étendue, +avait adopté, comme je l'ai déjà dit, les idées nouvelles; l'objet de +son admiration était M. Necker. C'est dans le <i>Compte-Rendu</i> de cet +homme tristement célèbre, premier ouvrage de cette nature, première +publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement +sur ses intérêts, que j'ai appris à lire: aussi mon père avait-il été +très-favorable à la Révolution. Lors des assemblées de bailliages pour +élire les députés aux états généraux, il fit choisir, pour la noblesse +du bailliage de Châtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions +s'accordaient avec les siennes, de préférence au marquis d'Argenteuil, +notre voisin de campagne, animé de sentiments opposés: mon père était, +dans la rigueur du mot, ce que l'on a appelé depuis un patriote de 89, +un homme voulant la monarchie, un gouvernement régulier, ouvrant une +carrière sans bornes à tout le monde, réprimant les écarts scandaleux +de la cour, rétablissant l'ordre dans l'administration et rendant à la +France sa puissance et sa considération; tels étaient ses voeux, ses +souhaits, ses espérances; il m'en entretenait souvent, et ces principes, +dont l'action n'a jamais cessé d'agir sur moi, étaient tous dans les +intérêts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand +le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la +joie qu'il en éprouvait. Ces principes, je les ai adoptés de confiance +dans mon premier âge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont été la règle +de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est +présenté en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien +des apparences différentes, et j'ai cherché loyalement, et à part de +tout intérêt personnel, à découvrir où il se trouvait pour m'y attacher; +peut-être quelquefois me suis-je trompé, mais certes jamais mes +intentions et mes désirs n'ont été équivoques. Dans tout le cours de ma +vie j'ai sacrifié, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon +intérêt et mon existence à la gloire et à l'honneur de la France.</p> + +<p>Mon éducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et +de la patrie, et mon coeur me disait qu'il était un autre genre de +succès auquel j'étais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un +cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premières années. +Peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les +voeux dont mon jeune coeur était rempli: trois couronnes entrelacées, +une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: <i>Je +veux les mériter</i>, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit +que j'entrai à l'école de Châlons.</p> + +<p>L'école des élèves était composée de quarante-deux jeunes gens, en +général fort distingués, et commandée par un homme respectable, M. le +comte d'Agoût, colonel, M. le comte Tardy de Montravel, +lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions +dans les chefs et dans les élèves, quant aux opinions politiques. M. +d'Agoût, d'un caractère modéré, n'était pas favorable à l'émigration, +mais très-opposé à ce que la Révolution avait de blâmable. M. de Tardy +nous quitta bientôt pour aller joindre les princes. Les élèves se +divisèrent en trois catégories: un certain nombre, fort ennemi de la +Révolution, se disposait à émigrer; la majorité était royaliste +constitutionnelle, et j'appartenais à cette nuance d'opinion; enfin il +y avait cinq jacobins affiliés au club et professant les opinions les +plus exagérées; du nombre de ces individus était Demarçai, que ses +médiocres et ennuyeux discours ont rendu plus célèbre que ses batailles.</p> + +<p>La ville de Châlons était alors fort bien habitée. Élevé dans +l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le goût, je fus admis dans +les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom +ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie, +avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première +jeunesse un esprit extrêmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle +promptement une fort grande passion: c'était la première que mon coeur +ressentait.</p> + +<p>Ces amours eurent beaucoup d'éclat. La rigueur des parents et les +folies qu'elle inspira à de jeunes gens bien épris contribuèrent à les +rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le récit plus tard +leur donna une célébrité extraordinaire; le souvenir en existe encore +chez quelques gens âgés de cette ville.</p> + +<p>Ma belle dame détestait la Révolution, et ses excès me faisaient +horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou +cette influence ne m'ait précipité dans les chances hasardeuses et +incertaines de l'émigration. Souvent les principes de patrie et de +liberté, devenus comme ma religion, ont été alors combattus dans mon +esprit par l'horreur que m'inspiraient l'état de la France et +l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un +sentiment difficile à définir, et dont j'ai retrouvé la trace, et en +quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de +dévouement avec un caractère presque religieux; un respect inné, comme +dû à un être d'un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie +et une puissance que rien n'avait altéré dans les coeurs droits et purs. +Des gens âgés, autrefois témoins de la faiblesse des rois et de la +corruption de leurs entours, avaient peut-être perdu beaucoup de cette +religion de la royauté; mais elle existait encore dans la masse de la +nation, et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez +grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de +ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une éducation qui +transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Français, +cet amour devenait une espèce de culte. Aussi je me rappelle encore +avec une sensation vive l'indignation profonde que j'éprouvai en lisant +le détail de cette horrible journée du 20 juin 1792, où le pauvre Louis +XVI fut insulté et avili dans son propre palais par une multitude +grossière et abjecte. Si ma mémoire me sert bien, les journaux du temps +racontèrent l'action d'un jeune homme qui, entraîné par les élans d'un +noble dévouement, se précipita devant le roi pour le couvrir de son +corps, le défendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive +impression; j'aurais voulu en être l'auteur, la mort eût-elle dû en +être le prix; et, à cette occasion, j'écrivis à ma mère une lettre dont +elle fut très-touchée.</p> + +<p>Les événements se pressaient, les besoins des armées se faisaient +sentir, et on ordonna l'examen de sortie des élèves pour les envoyer +dans les régiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quittés +pour émigrer: de ce nombre était Duroc, qui fit le siége de Thionville +à l'armée des princes. À la fin de juillet et au commencement d'août, +l'examen de sortie eut lieu.</p> + +<p>Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 août. À cette époque, +tout était confusion, tout était vengeance. Le peuple de Châlons, +quoique d'une nature tranquille, échauffé par quelques intrigants, et +probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur +vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des élèves, +l'accusant d'être aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un +jour je courus risque d'être victime de cette disposition des esprits. +Par suite d'un mouvement populaire, je faillis être mis à la lanterne. +Je tirai l'épée; plusieurs de mes camarades se joignirent à moi, et +nous fîmes ainsi notre retraite, toujours en défense, sur le quartier.</p> + +<p>M. d'Agoût, pour notre sûreté, nous y consigna et envoya un courrier à +Paris pour prévenir le gouvernement de ce qui s'était passé. Son retour +nous apporta des congés, moyen bien choisi pour nous disperser en +attendant le moment où nous aurions une destination définitive.</p> + +<p>Tous mes camarades en profitèrent; mais moi, subjugué par la passion +qui me dominait, je refusai de quitter Châlons. Des devoirs positifs +m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empêcher de profiter +du bonheur dont il m'était permis de jouir. Mon séjour à Châlons était +cependant fort périlleux; mon père en fut instruit, et arriva en toute +hâte pour me chercher. Je me refusai à partir; je lui en dis les motifs +en lui déclarant que la guerre seule pouvait m'enlever à <i>celle</i> que +j'adorais, et que, jusqu'à présent, aucune raison de cette nature ne +m'imposait l'obligation de la quitter. Mon père avait une grande +connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec +succès une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de +compatir à mes douleurs et de croire aux qualités supérieures de la +femme qui, dans mon esprit, était la première de son sexe. Il ne doutait +pas, me disait-il, que, si elle était digne de mon amour, comme il le +supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnât de +m'éloigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir à me faire +éviter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en +rapporter à elle. Ce raisonnement spécieux, ma croyance qu'elle ne se +résoudrait pas à me donner un pareil conseil, enfin la déférence que je +devais à mon père, me décidèrent à accepter sa proposition. Peu après, +dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrivée de mon père, +de ses désirs, de mes refus et de la promesse faite. Après beaucoup de +larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir.</p> + +<p>J'étais le lendemain avec mon père à l'auberge du Palais-Royal, au +moment de me mettre en route, occupé à quelques préparatifs auprès de +la voiture; une femme entra précipitamment; c'était elle, dans un +étrange état d'égarement. Sortie de son logis en échappant à la +surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les conséquences +de sa démarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de +mon père dans la cour de l'auberge, en présence de vingt personnes, en +s'écriant: «Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas!» Je fus +atterré d'une si grande imprudence; mon père la conjura de se retirer +en lui répétant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus +mort que vif, et nous partîmes immédiatement pour Luxeuil, où ma mère +se trouvait pour sa santé.</p> + +<p>J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mélancolie +s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mère, les sages +conseils de mon père, me rendirent à moi-même. Bientôt l'ordre de +rejoindre le premier régiment d'artillerie, dont l'état-major était à +Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de là +je fus envoyé à Montmédy pour servir dans la compagnie d'artillerie de +M. de Méras, qui y tenait garnison.</p> + +<p>Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conservé le +goût et l'habitude de l'étude; mais, à mon arrivée, dépourvu de mes +livres, j'allai par désoeuvrement au café pendant une partie de mes +journées, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers +aimables et bons compagnons, des officiers du 55e régiment d'infanterie, +dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais été élevé dans +l'horreur des jeux de hasard; mon père, ayant beaucoup joué dans sa vie, +avait cherché à me prémunir contre les dangers de cette passion, et je +résistai d'abord aux premières sollicitations; mais l'ennui l'emporta +sur mes résolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai +cinquante louis: c'était précisément une somme égale à celle que je +possédais, et je pris goût à ce métier. Pendant huit jours ma fortune +se soutint; mais, après ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon +gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leçon me profita: je +me promis de ne plus jouer; et, malgré les occasions et les +sollicitations souvent renouvelées, j'ai été bien des années fidèle à +ma résolution. Cependant le goût du gros jeu est, par la nature des +choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'émotions +dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et +l'oisiveté, l'expliquent suffisamment. Je dois à cette première leçon +de m'être garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sûr, porté à un +très-haut degré, si je m'y étais laissé aller.</p> + +<p>C'est à Montmédy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde +dont je fus pénétré est encore présente à ma pensée.</p> + +<p>Au mois de février 1793, mon rang me porta à aller servir, comme +lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison à Bourg-en-Bresse; +comme elle était sans capitaine, je la commandai. Peu après, je reçus +l'ordre de partir pour Chambéry avec six pièces de canon, et je m'y +rendis par le mont du Chat, passage alors très-difficile. Je trouvai le +vieux Kellermann commandant l'armée des Alpes, qui venait de remplacer +le général Montesquiou. Envoyé à Grenoble, j'y restai jusqu'à +l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque +jour plus de gravité; mais je commençais à me trouver dans un grand +mouvement de troupes, à la veille de l'ouverture d'une campagne, et +toutes mes impressions, toutes mes pensées, toutes mes espérances, +étaient tournées vers la guerre.</p> + +<p>Je partis avec ma compagnie et un équipage de huit pièces de canon pour +le camp de Tournoux. Position célèbre, occupée dans toutes les guerres +défensives sur cette frontière, elle ferme la vallée de l'Arche, et par +conséquent le débouché venant du col de l'Argentière et de la vallée de +la Stura. Cette position, par sa force, équivaut à une place de guerre. +Je fus envoyé à l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de +Malmort; nous manquions d'officiers de génie, et je fus chargé d'en +remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranché sur le +plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent +tracés et terminés en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en +emparer. Ces travaux me mirent en réputation parmi les généraux. En ce +moment eut lieu une de ces scènes déplorables dont ces temps +malheureux offraient fréquemment l'exemple. Les troupes avaient occupé +un poste avancé dans la vallée, le hameau de Maison-Méane; ce poste +était en l'air, et l'ennemi le força à l'évacuer. Le quatrième +bataillon de l'Isère, commandé par un officier corse nommé Fiorella, +effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement +rétrograde suffit seul pour faire répandre des bruits de trahison. Le +régiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se révolta et +arrêta le malheureux général Camille Rossi, qui y commandait, et auquel +on ne pouvait faire aucun reproche fondé; on l'emmena à Embrun, et, peu +de jours après, il avait cessé de vivre.</p> + +<p>Un fort ancien officier, le général Kercaradec, arriva, prit le +commandement de la division, et établit son quartier général à +Tournoux. Homme de mérite, ayant du nerf, il commanda dans cette vallée +pendant toute la campagne. Cet officier général me distingua +promptement, me combla de témoignages de bonté, et, quoique très-jeune +et seulement lieutenant en premier, je jouai, grâce à lui, une espèce +de rôle: des batteries furent établies dans les montagnes, et on +organisa tout un système défensif dont j'avais la direction pour mon +arme. Ensuite on fit une opération pour repousser les ennemis jusqu'au +pied du col de l'Argentière. Nous attaquâmes et enlevâmes le poste de +Tête-Dure, et nous occupâmes Maison-Méane. C'est le premier combat +auquel j'aie assisté: il ne ressemblait guère à ce que j'ai vu depuis. +Deux bataillons et quatre pièces de canon furent engagés dans le fond +de la vallée; les Piémontais étaient en force supérieure: nous les +battîmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des +sensations agréables; j'avais une impétuosité et une ardeur extrêmes, +dont l'effet me portait à vouloir toujours avancer. Cette impatience +s'est transformée très-promptement en un grand calme et une très-grande +impassibilité, qui, dans tout le cours de ma carrière, ne m'ont jamais +quitté dans le danger.</p> + +<p>Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se révolta. Des +troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre +l'offensive; mais elles furent dirigées contre cette ville: on retira +même une portion de nos forces, de manière qu'à peine pouvions-nous +nous défendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise +saison arrivant, toutes les opérations furent nécessairement +suspendues. Je reçus la mission de reconduire à Mont Dauphin toute +l'artillerie, et déjà la neige fermait les passages; de grandes +difficultés m'arrêtèrent au col de Vars, mais je parvins cependant à +les surmonter: revenu à Tournoux, je fus envoyé avec deux compagnies au +siége de Toulon.</p> + +<p>Pendant le cours de cette campagne, nous commençâmes à ressentir une +assez grande misère par suite de la perte des assignats, et j'éprouvais +des besoins qui me déterminèrent à demander des secours à mon père. Il +m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite +de recommandations fort déplacées, car je n'avais aucune prodigalité à +me reprocher: cette espèce de mercuriale me déplut, et je renvoyai à +mon père sa lettre et son argent, en lui déclarant que je n'en voulais +pas à ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire +accepter, et j'eus satisfaction complète.</p> + +<p>De ce petit camp de Tournoux, où j'ai fait ma première campagne, sont +sortis plusieurs généraux distingués. Laharpe, devenu général de +division, tué après le passage du Pô, était alors lieutenant-colonel du +régiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tué général de division à Essling, +était capitaine de chasseurs dans ce même régiment. Fiorella et +Marchand, généraux de division qui vivent encore, étaient, l'un chef de +bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrième bataillon de l'Isère.</p> + +<p>Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'armée devant +Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, où s'exécutaient +les principales opérations; il fallut faire l'immense tour de la +montagne du Pharon, occupée par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire +(2 décembre) à Ollioule, où étaient et le quartier général de l'armée +et le parc d'artillerie. Là je retrouvai cet homme extraordinaire que +j'avais vu dans mon enfance, destiné à parcourir une carrière si +prodigieuse, et auquel, pendant tant d'années, ma vie devait être +consacrée sans partage.</p> + +<p>Bonaparte, après avoir servi plusieurs années au régiment de la Fère, +était passé, à la formation de 1791, au régiment de Grenoble: employé +d'abord en Corse, ensuite à Nice à la première armée d'Italie, il reçut +du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller à +Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se +soulever, et l'objet des insurgés était de porter du secours à Lyon, +révolté et assiégé. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice +de la Convention avait élevé au grade de général, reçut l'ordre de +marcher contre les insurgés avec quatre à cinq mille hommes. À la +première rencontre, les troupes marseillaises se débandèrent, et, après +une légère action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon, +dans leur détresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras +des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour +même où Carteaux entrait à Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles, +sardes et napolitaines, dont la force finit par s'élever à quinze mille +hommes, occupèrent la place.</p> + +<p>L'armée de Carteaux, après avoir repris Marseille, se porta sur Toulon; +elle força les gorges d'Ollioule et vint s'établir en face de la ville, +de ce côté, tandis qu'une division de l'armée d'Italie venait la +bloquer du côté de Souliers.</p> + +<p>La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du +monde: placée au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin +de la grande mer. L'entrée de la grande rade est défendue par le cap +Brun et la presqu'île de Sainte-Croix; celle-ci est unie à la terre +ferme par l'isthme très-étroit des Sablettes, et cette importante +position était au pouvoir de l'ennemi. L'entrée, fort resserrée, de la +seconde rade est fermée par la grosse tour à l'est, et par le fort de +l'Aiguillette à l'ouest. La grosse tour est couverte, du côté de terre, +par le fort Lamalgue, véritable citadelle de Toulon, et citadelle +casematée, où toutes les ressources de l'art ont été déployées. Le fort +de l'Aiguillette était couvert, du côté de la terre, par une redoute +fort grande, faite avec soin, et armée de trente-deux bouches à feu; +cette redoute, fermée à la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le +point culminant. Elle était liée avec le fort de l'Aiguillette par un +ouvrage intermédiaire, et flanquée par le feu des vaisseaux. La ville +de Toulon a une bonne enceinte bastionnée, et indépendamment des +fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la +montagne du Pharon, rocher immense escarpé dans tout son pourtour, et +tout à fait inaccessible au nord: sa grande épaisseur et les +difficultés du pays forcent l'armée assiégeante à avoir une +contrevallation de plusieurs lieues, de manière que les deux attaques +séparées, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer +que par des chemins non carrossables et presque impraticables. À l'est, +un système de forts, placés en amphithéâtre, s'étend depuis le sommet +de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues +et de Sainte-Catherine sont situés entre eux, à moins d'une demi-portée +de canon, se soutiennent réciproquement par leurs feux et couvrent la +ville, tandis qu'à l'ouest le fort Rouge, placé en haut du Pharon, et +le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu +des vaisseaux, l'enveloppe de ce côté; ainsi on peut considérer +l'ensemble des défenses de Toulon comme formant un immense camp +retranché, avec un réduit dont les communications avec la grande mer +sont couvertes et assurées.</p> + +<p>L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et +complétait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de défense. +C'est contre une pareille place, occupée par une armée, que Carteaux +venait essayer son incapacité et sa complète, mais confiante ignorance. +Au quartier général de l'armée, se trouvaient quatre représentants du +peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de +naissance.</p> + +<p>Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant à Nice, +passa à l'armée devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti; +celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui +annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre +anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par +les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une +batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme +du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent +ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de +deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie, +composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents +toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement +été pris dans quelque cuisine.</p> + +<p>Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra +que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et +les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre +combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l'oreille +basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de +retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui. +Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence, +tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens +d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les +représentants un ascendant dont rien ne peut donner l'idée.</p> + +<p>L'imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et +respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte +prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de +bataillon, pour lui donner de l'autorité sur tous les capitaines +d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant général d'artillerie, M. +Duteil, fût venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie, +celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exercé, et les +commandements avaient souvent alors des conséquences si graves, qu'il +laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part à la direction du +siége. Des moyens et des troupes arrivèrent de tous les côtés, et +l'armée française devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait +que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et était +arrivée, lors de la prise de la place, à la force de trente-quatre +mille hommes, dont vingt mille seulement bien armés et inspirant de la +confiance.</p> + +<p>La première chose à faire était de chasser les Anglais de la petite +rade. Bonaparte fit établir une forte batterie, dite des +<i>Sans-Culottes</i>, sur le bord de la mer, avec des grils à rougir les +boulets. Un combat long et opiniâtre s'engagea; des bâtiments sautèrent; +la batterie fut détruite plusieurs fois et reconstruite aussitôt; mais, +en huit jours de persévérance, Bonaparte arriva à ses fins, et les +Anglais furent obligés de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade. +En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc +d'Abrantès. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Châtillon, +était né à Bussy, le village même où M. de Bussy-Rabutin, célèbre par +son esprit et sa méchanceté, a passé tant d'années d'exil sous Louis +XIV, et dont le joli château renferme encore des peintures qui sont +l'histoire de ses amours. Junot, de trois années plus âgé que moi, avait +été mon condisciple au collége de Châtillon. D'abord destiné à la +prêtrise, il était parti, en 1790, comme soldat dans le deuxième +bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, et se trouvait alors de +garde à la batterie des Sans-Culottes en qualité de sergent de +grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne +volonté pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer, +dans un lieu très-exposé au feu de l'ennemi. Junot se présenta et +remplit sa mission à la satisfaction de Bonaparte. Trois jours après, à +la même batterie, il demanda quelqu'un pour écrire un ordre sous sa +dictée, et Junot, qui avait une très-belle écriture, se présenta +encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son +intelligence, lui proposa de rester avec lui pour être attaché à +l'état-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientôt acceptée, et +voilà le principe de sa fortune.</p> + +<p>Bonaparte fit établir une grande batterie devant Malbosquet pour +contre-battre le fort. Cette batterie fut appelée <i>batterie de la +Convention</i>. Son objet principal était de faire diversion et de tromper +l'ennemi; d'autres batteries, établies dans différentes positions, +enveloppèrent de feux la redoute de l'Aiguillette, véritable point +d'attaque, et dont la prise était le préliminaire nécessaire d'un siége +régulier. Avant d'assiéger une place, il faut d'abord la bloquer pour +l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir à ce but qu'en s'emparant de la +batterie de l'Aiguillette, et, par conséquent, de la redoute qui la +couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une +vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention. À l'instant où ils +allaient s'en emparer, ils furent repoussés; on leur fit beaucoup de +prisonniers, au nombre desquels se trouva le général O'Hara, commandant +la sortie.</p> + +<p>Deux jours après cette action, j'arrivai à Ollioule avec deux +compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de +jours, il remarqua mon zèle, le mit souvent à l'épreuve, et comblait +ainsi mes voeux.</p> + +<p>On écrasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient +surnommée le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 décembre), l'ordre +fut donné de l'enlever. Trois colonnes, formées pour l'attaquer de vive +force, avaient chacune en tête un détachement d'artillerie, avec un +officier choisi, pour prendre possession des pièces de la redoute et +les faire servir à sa défense aussitôt qu'elle serait en notre pouvoir.</p> + +<p>Je fus placé à la colonne de gauche, débouchant du village de la Seyne, +et commandée par le chef de brigade Laborde.</p> + +<p>L'attaque fut vive et la défense vigoureuse. Cependant nous pénétrâmes. +L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la +presqu'île avec trois mille six cents hommes. Nous attaquâmes avec six +mille hommes et restâmes maîtres de la position, après avoir fait un +grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de +la redoute conquise. Chargé de l'armer contre la mer et de retourner +l'artillerie qu'elle renfermait, nous eûmes à supporter pendant +plusieurs heures le feu épouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix +embrasures, j'eus vingt hommes tués. À trois heures après midi, les +vaisseaux s'éloignèrent, et nous restâmes paisibles possesseurs de +notre conquête. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir +la conservation; mais ce succès, qui devait assurer très-prochainement +le blocus effectif de Toulon, avait changé toutes les dispositions de +l'ennemi; et, comme au même moment l'attaque de gauche avait enlevé la +montagne du Pharon, en franchissant, par une espèce de prodige, un +escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi résolut d'évacuer la +place en emmenant notre escadre, et après avoir détruit, autant que +possible, nos établissements et les vaisseaux incapables de naviguer.</p> + +<p>L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore très-imparfait, +ne fût enlevé comme la redoute de l'Aiguillette, l'évacua. Ce fort +était occupé par des troupes espagnoles soutenues par des troupes +napolitaines. Nous y entrâmes immédiatement, et ses pièces furent +dirigées sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entassés dans des +barques chargées à couler bas, couvraient la rade et se hâtaient de +fuir les dangers dont l'entrée prochaine de l'armée républicaine les +menaçait. On pouvait voir, de cette position, le désordre, la confusion +et la terreur dont ils étaient frappés; mais la nuit qui suivit offrit +un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants +devaient être pires! Tout à coup l'air paraît embrasé, l'horizon est en +feu, des magasins et des vaisseaux brûlent; à la lueur de cet incendie, +on voit un désordre toujours croissant et une terreur plus grande que +celle remarquée pendant le jour: tout fuit, tout se précipite; une +explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrasés et de +deux poudrières; semblables à des volcans, elles jettent au loin des +débris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles; +des détonations se succèdent; la commotion est si forte, le bruit si +prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp +français des Fourches, croyant être attaqué, se réveille et court aux +armes.</p> + +<p>À ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les +airs, succède le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont +ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste +s'est caché et redoute la lumière. Quelques patriotes seulement, +précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvré la +liberté et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-être la joie, en +présence de pareils désastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible +que la misère publique; les troupes se répandent dans les maisons; on +pille, et le pillage est tout à la fois autorisé et consenti; car +personne n'apporte de résistance ou ne laisse, pour ainsi dire, +échapper aucune plainte. Après la prise de possession, on ordonne à +tous les habitants de se réunir sur la place; les représentants s'y +rendent; ils se font accompagner des prétendus patriotes opprimés: on +demande à ceux-ci quels sont les ennemis de la République, et là, +chacun indique ses ennemis personnels ou ses créanciers; ceux-ci sont +saisis et à l'instant même mis à mort. Cet état de choses dura quelques +jours; toutes les vengeances trouvèrent à se satisfaire. Bonaparte, +devenu puissant, employa son crédit plusieurs fois avec succès pour +sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut +l'intermédiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs +malheureux qui s'adressèrent à moi. Sans doute beaucoup d'officiers de +l'armée, mus par les mêmes sentiments, employèrent leurs sollicitations +pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux, +appartenant aux restes d'une population déjà réduite des trois quarts, +trouvèrent la mort et la subirent sans aucun jugement.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le +désordre d'alors, et la manière dont on disposait de la vie des hommes. +En entrant à Toulon, dès le point du jour, au milieu de ce silence +morne, triste précurseur des maux dont cette malheureuse cité allait +être accablée, nous nous arrêtâmes, un de mes camarades et moi, sur une +place, et aussitôt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour +nous y offrir un logement, moyen, à ses yeux, d'avoir une sauvegarde. +Nous acceptâmes. Je l'engageai à rester chez lui et à attendre dans le +silence; il ne crut pas à mes conseils, voulut se montrer, et la +journée ne s'était pas écoulée que son père apprit, en voyant ses +habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu.</p> + +<p>Le lendemain de notre entrée, le domestique d'un officier du génie de +l'armée suivait stupidement un détachement de malheureux marchant au +supplice, pour être témoin de cet horrible spectacle. Tout à coup un +soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamnés qui s'évade; il le +prend, malgré ses protestations et ses cris, et le force à entrer dans +le groupe funeste; il allait périr, lorsqu'un camarade de son maître, +appelé par une semblable curiosité, le reconnut et le réclama.</p> + +<p>Après la prise de Toulon, Bonaparte, élevé au grade de général de +brigade, fut chargé de l'armement des côtes de la Méditerranée, et du +commandement en second de l'artillerie de l'armée d'Italie: un vieux +général d'artillerie, nommé Dujard, était en possession du commandement +en chef; malgré son peu de capacité, on ne voulut pas lui enlever le +poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut là comme il devait être +partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser: à son +apparition, il fallait se soumettre à son influence.</p> + +<p>En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activité, en peu de +mois tout fut achevé, et la côte de Provence, depuis l'embouchure du +Rhône jusqu'à Villefranche, devint une côte de fer. Je fus chargé de +mettre d'abord en défense les îles d'Hyères, au moment de leur +évacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, où devaient, +plus tard, se passer de si grands événements.</p> + +<p>Des fourneaux à rougir les boulets furent construits dans toutes les +batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire +connaître sur toute la côte, aux canonniers servant ces batteries, les +précautions à prendre pour tirer à boulets rouges sans danger. Mon rang +m'avait porté au grade de capitaine; mais ma compagnie était employée à +l'armée des Pyrénées occidentales. Cette armée était obscure; on +espérait, au contraire, agir offensivement sur la frontière d'Italie; +je désirais, d'ailleurs, ne pas me séparer d'un homme qui me paraissait +appelé à de grandes destinées, et un arrêté des représentants me retint +à l'armée où j'étais depuis le siége de Toulon, pour cause d'utilité +publique.</p> + +<p>La reddition de Toulon ayant été prompte, et, pour mieux dire, inopinée, +on devait supposer que les bâtiments en pleine mer, en route pour s'y +rendre, y entreraient sans méfiance: en conséquence, afin de les +tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur +tous les forts; une frégate et une douzaine de bâtiments marchands +vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers +furent pris, mais la frégate, qui déjà avait jeté l'ancre et qu'il +fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et +s'échappa.</p> + +<p>En nous rendant aux îles d'Hyères, nous nous emparâmes aussi d'un +bâtiment chargé de rafraîchissements pour l'escadre anglaise: ce +bâtiment était monté et servi par le propriétaire même et ses enfants, +et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa +vie et l'espérance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son +désespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgré ces avantages, je +ne fus pas moins frappé de la barbarie de cette législation qui a créé +pour la mer le droit monstrueux de dépouiller le négociant paisible: en +considérant les choses du côté de l'équité et de la morale, quelle +différence y a-t-il entre le bâtiment de guerre qui s'empare d'un +vaisseau de commerce, et le détachement de hussards arrêtant un roulier +sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre +qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est exposé +volontairement aux maux dont il est frappé, et la politique, fondée sur +les besoins des sociétés, a conservé ce droit, afin de donner le moyen +de frapper, dans leurs plus chers intérêts, les nations maritimes, sans +cela hors d'atteinte de leurs ennemis.</p> + +<p>Quoique l'armée rassemblée à Toulon fût en grande partie envoyée aux +Pyrénées orientales, l'armée d'Italie reçut aussi des renforts. On +voulut agir offensivement sur cette frontière. La France avait des +griefs fondés contre le gouvernement génois. Celui-ci avait laissé +prendre dans son port la frégate la <i>Modeste</i> par les Anglais, et nous +étions en droit d'exiger une réparation. L'occupation de la rivière du +Ponent étant d'ailleurs nécessaire à nos opérations, il nous fut facile +d'obliger les Génois à y consentir. On voulait ainsi isoler les +Autrichiens et les Piémontais des Anglais, en les séparant de la côte, +et leur ôtant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils +communiquaient. Les Génois, après une protestation de simple forme, +nous laissèrent entrer, et les forts de Vintimille baissèrent leurs +ponts-levis. Nous fûmes reçus avec une espèce de magnificence par le +gouvernement génois; elle contrastait singulièrement avec notre +pauvreté, avec nos formes; mais nous étions jeunes, et cet avantage +était préférable à l'éclat dont nous étions éblouis alors, et à celui +dont nous avons depuis été entourés.</p> + +<p>Nous marchâmes sur trois colonnes; la première, remontant la <i>Nerva</i> +par <i>Dolce-Aqua</i>, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxième, +partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la +troisième marcha par Port-Maurice et Oneille.</p> + +<p>Je fus envoyé en reconnaissance sur Oneille, où nous entrâmes le 20 +germinal (9 avril 1794) sans coup férir; il en fut de même à Loano. La +division Masséna, après avoir battu l'ennemi à Ponte di Novo sur le +Tanaro, s'était emparée d'Ormea, et, prenant les montagnes à revers, +elle devint maîtresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort +se rendit.</p> + +<p>Cette opération, dont Bonaparte eut l'idée, qu'il dirigea par l'action +qu'il exerçait sur les représentants du peuple, fut terminée en moins +de quinze jours, et l'armée eut ainsi une large base d'opérations, soit +pour entrer en Piémont, soit pour agir contre Gênes. Nous occupâmes les +sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'à +Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Après +cette opération, on s'arrêta, et l'on revint à Nice, dont au surplus +n'était pas sorti le général en chef, Dumerbion, vieillard infirme et +peu capable.</p> + +<p>Le général Bonaparte, qui, à tout prix, voulait faire sortir l'armée +d'Italie de son apathique repos, parla aux représentants de la +nécessité d'obtenir une réparation complète du gouvernement génois, et +au besoin de la facilité de s'emparer de la ville, si cette réparation +était refusée. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette +mission avait pour objet apparent d'entamer des négociations et de se +procurer des approvisionnements; mais en réalité le but était de +connaître les lieux et d'apprécier les obstacles que pouvait rencontrer +un coup de main sur cette ville.</p> + +<p>Trois officiers l'accompagnèrent, et je fus du nombre. Je reçus l'ordre +de voir la place avec autant de détail que possible, sans me +compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes, +sur leur manière de servir, sur le matériel dont elles pouvaient +disposer. Il n'y avait presque aucune précaution de prise contre une +attaque; à peine quelques pièces de canon étaient-elles en batterie +pour défendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les +circonstances l'eussent rendu nécessaire, nous ne nous fussions emparés +de Gênes et par la surprise et par la terreur que nous aurions +inspirée. Nous trouvâmes à Gênes un M. Villars, ministre de France; +nous y restâmes cinq jours, et, après avoir pris et reçu tous les +renseignements que nous étions venus chercher, nous rentrâmes à Nice.</p> + +<p>Pendant le récit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parlé de +la situation intérieure de la France, époque de la grande terreur; +jamais elle n'avait été aussi déplorable. Ma présence à l'armée n'avait +pas préservé ma famille de la persécution générale: plusieurs de mes +parents avaient émigré; les autres, et en particulier mon père et mon +oncle, arrêtés, gémissaient dans le château de Dijon. De sages +précautions ordonnées par mon père m'empêchèrent de l'apprendre; car il +redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette +triste nouvelle. Mais, si le déchaînement des basses classes et le +gouvernement de la populace faisaient naître chaque jour dans +l'intérieur des scènes de désolation, si le sang ruisselait partout sur +les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces +moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette +époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, dont j'ai +rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu, +à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9 +thermidor: espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour +l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand +succès, son influence sur l'esprit des représentants. Éloigné par +caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la +Révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition. +Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les +combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du +pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait déjà acquis une +grande maturité. Plus que son âge ne semblait le comporter il avait +fait une grande étude du coeur humain: cette science est d'ailleurs, +pour ainsi dire, l'apanage des peuples à demi barbares, où les familles +sont dans un état constant de guerre entre elles; et, à ces titres, tous +les Corses la possèdent. Le besoin de conservation, éprouvé dès +l'enfance, développe dans l'homme un génie particulier: un Français, un +Allemand et un Anglais seront toujours très-inférieurs sous ce rapport, +toutes choses égales d'ailleurs en facultés, à un Corse, un Albanais ou +un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de +compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse innée qui +appartiennent comme de droit aux Méridionaux, que j'appellerai les +enfants du soleil. Ce principe, qui féconde tout et met tout en +mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence +particulière un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que +Bonaparte, en employant son crédit à garantir les généraux et les +officiers de l'armée d'Italie des horreurs dont ailleurs ils étaient +les victimes, trouva à exercer son empire sur des hommes qui n'étaient +pas sanguinaires, et qui même avaient des moeurs assez douces: le nom de +l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait à tort; +car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il était simple +et même raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies +de l'époque, et blâmait hautement tous les actes atroces dont les +récits nous étaient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte; +sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'élément de sa grandeur +future. Salicetti et un nommé Ricors étaient les deux autres +représentants.</p> + +<p>Le 9 thermidor arrivé et Robespierre renversé, la France est soulagée +de la tyrannie; mais une réaction va avoir lieu, car, dans ces temps +d'exécrable mémoire, on ne sort d'un excès que pour tomber dans un +autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti écrasé doit +trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse +générosité, suivi volontairement la destinée de son frère, Bonaparte, +en raison de ses liaisons avec lui, fut considéré comme criminel par +les vainqueurs, et les nouveaux représentants, parmi lesquels Albitte, +arrivés à l'armée d'Italie, le suspendirent de ses fonctions, +ordonnèrent son arrestation et son envoi à Paris. Provisoirement mis +sous la garde de trois gendarmes par considération pour ses services et +par respect pour l'opinion établie sur son compte, il fut décidé qu'il +resterait ainsi jusqu'à son départ: mais le départ, c'était la mort, et +nous étions bien décidés à l'empêcher.</p> + +<p>Parmi les accusations dirigées contre lui, on fit valoir son voyage à +Gênes: il se justifia bientôt en en faisant connaître l'objet et en +donnant la preuve que ce voyage lui avait été ordonné. Il remua ciel et +terre: Salicetti lui fut favorable et contribua à le sauver. Après huit +ou dix jours d'angoisses, il fut mis en liberté et rendu à ses +fonctions. Son envoi à Paris ayant été très-probable, nous étions +décidés à l'empêcher à tout prix, vu ses conséquences infaillibles. À +l'instant où le départ serait ordonné, nous devions, Junot, son aide de +camp, moi et un nommé Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient +résistance, et nous rendre dans le pays de Gênes avec lui. Toutes les +dispositions étaient prises, mais l'exécution de ce projet ne fut pas +nécessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'étais frappé de ce +caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre +seul moyen de salut ce même lieu dont l'hospitalité avait été employée +par nous, il y avait bien peu de temps, à tramer sa propre ruine.</p> + +<p>Il n'est pas sans intérêt de faire connaître comment Bonaparte jugea la +chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France, +non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est +au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifiée +d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent: +l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du +comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit +à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir, +il aurait modifié sa marche: il eût rétabli l'ordre et le règne des +lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu'on y +serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et +cette révolution en amènera beaucoup d'autres.»</p> + +<p>Sa prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés +immédiatement au chant du <i>Réveil du Peuple</i>, l'hymne de cette époque, +étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les +avait devancés.</p> + +<p>Le général Bonaparte, rentré en fonctions, chercha à retrouver son +influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activité: c'était à la +besogne que se déployait sa supériorité. Dans le repos, dans le calme, +chacun est l'égal de son voisin; et souvent l'homme dépourvu de toute +espèce de mérite a les plus hautes prétentions, et même plus de chances +de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive, +et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant +l'intérêt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur +force et de leur capacité doivent donc ardemment désirer de voir naître +les occasions de mettre en valeur leur mérite et d'acquérir les moyens +de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la médiocrité, +hors le moment de la nécessité, leur refusera toujours plus qu'à tout +autre.</p> + +<p>Le général Bonaparte, désirant à tout prix commencer une véritable +campagne de guerre, proposa de pénétrer en Piémont par le point le plus +bas des Apennins, le point où cette chaîne se rattache à celle des +Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pénétra jusqu'au bourg +de Cairo, où l'on battit l'ennemi le cinquième jour complémentaire de +l'an III (21 septembre 1794); mais le représentant du peuple Albitte +s'effraya: ce mouvement offensif était au-dessus de sa compréhension; +il lui parut compromettre sa sûreté personnelle, et les intérêts d'une +vie si précieuse nous ramenèrent sur Savone et sur Vado. C'est +précisément par ce même débouché que s'est ouverte l'immortelle +campagne de 1796. Nous fîmes seulement alors, pour ainsi dire, +l'esquisse de ce premier mouvement.</p> + +<p>Mais le général Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer à +l'espoir d'agir. Il conçut alors l'idée assez étrange d'une expédition +maritime destinée contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent +embarqués sous les ordres du général Mouret, homme tout à fait +incapable. Depuis, je l'ai vu à la tête d'une demi-brigade de vétérans, +et ce poste était bien plus en rapport avec ses facultés qu'un pareil +commandement. Le général Bonaparte commandait l'artillerie de cette +expédition, dont je faisais partie, étant chargé de la direction d'un +petit équipage de pont. Nous nous embarquâmes sur des vaisseaux de +transport, et l'état-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, était +placé sur le brick l'<i>Amitié</i>.</p> + +<p>Très-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi +portant la plus grande partie des troupes à la bataille navale que +devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et +nous restâmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de +Gênes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux français, le <i>Ça ira</i> et le +<i>Censeur</i>, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se réfugia au +golfe de Juan, et nous débarquâmes, à notre grande satisfaction, car +personne n'augurait bien de l'entreprise.</p> + +<p>Ici commence un nouvel ordre de choses pour le général Bonaparte. Il +était brusquement sorti de l'obscurité; son existence avait grandi avec +une extrême rapidité; la fortune paraissait caresser son avenir, et +tout à coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrêté dans sa +carrière, contrarié dans toutes ses combinaisons et déçu dans ses +espérances; mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la fortune, +le menant, par des voies détournées, à la grandeur et à la puissance, +car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des +occasions favorables. L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles +mortels, nos prévisions sont si fréquemment en défaut, que souvent la +réalisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte, +tandis que les contrariétés apparentes nous amènent plus tard à la plus +grande prospérité. Beaucoup d'officiers corses servaient à l'armée +d'Italie; elle en était, pour ainsi dire, inondée. Les Corses sont +belliqueux; leur pays était voisin; la prise de possession de Bastia +par les Anglais avait rejeté en France tout ce qui tenait à la +Révolution, et la présence d'un représentant corse à l'armée les y avait +attirés. Le gouvernement y trouva des inconvénients, et résolut de les +disperser en les répartissant dans les différentes armées. Par suite de +cette mesure, le général Bonaparte reçut la mission d'aller commander +l'artillerie de l'armée de l'Ouest, en conséquence d'un travail fait et +arrêté sur le rapport d'un membre du comité de salut public, Dubois de +Crancé. Cette disposition parut un coup funeste au général Bonaparte, +et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence +des étrangers pour aller servir dans une armée employée dans les +discordes civiles. On pouvait espérer raisonnablement que la première +serait appelée à frapper de grands coups, à faire des entreprises +importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante +n'était offerte: des services obscurs, pénibles, quelquefois déchirants, +étaient la seule chose à prévoir. Il avait fait sa réputation par ses +actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'éclat pour faire +arriver sa renommée hors de l'enceinte de l'armée où il avait servi; et, +si son nom était prononcé de Marseille à Gênes avec estime et +considération, il était inconnu à Paris et même à Lyon. Ce changement +de destination devait donc lui paraître une véritable fatalité, et il +ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'étais resté à l'armée +d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondément; je le +trouvais si supérieur à tout ce que j'avais déjà rencontré en ma vie, +ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de +charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me +consolais pas de son départ prochain. Mon poste naturel était à l'armée +des Pyrénées occidentales, où servait ma compagnie; j'avais été retenu +à l'armée d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait +tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre +régulier, sans autre ordre que le sien, je me décidai à l'accompagner. +Nous convînmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrêtant +quelques jours dans ma famille. Je l'y précédai, et il fut reçu avec +empressement et admiration par mon père et ma mère, auxquels j'avais +déjà communiqué les sentiments qui m'animaient.</p> + +<p>Je passai quatre jours à Châtillon, et je partis avec lui pour Paris. +Ce retard de quatre jours sembla lui avoir été funeste: la veille de +son arrivée, un nouveau travail avait été signé, et ce travail +l'excluait du service de l'artillerie. Un nommé Aubry, membre du comité +de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre +les jeunes officiers de son arme, avait blâmé l'avancement de +Bonaparte. Chargé de revoir le travail de Dubois de Crancé, travail +ancien déjà de trois mois, il avait rayé Bonaparte du tableau du corps. +De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficultés à un +avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motivé la nécessité +de s'écarter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la +fortune de Bonaparte, elles n'étaient guère appréciées à une aussi +grande distance du théâtre des événements, et un homme comme Aubry, qui +n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire, +il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions +résultant de l'âge et des préjugés. Aubry fut donc sourd aux +représentations, et repoussa impitoyablement les réclamations de +Bonaparte, appuyées par tous ceux qui l'avaient vu à l'armée. Ces +démarches, faites cependant avec toute l'activité de son esprit, toute +l'énergie de son caractère, n'obtinrent aucun succès.</p> + +<p>Nous voilà donc à Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans +autorisation régulière, et Junot attaché comme aide de camp à un +général dont on ne voulait pas se servir, logés à l'hôtel de la Liberté, +rue des Fossés-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux +spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir. À cette époque, +nous trouvâmes à Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte à l'école +militaire de Brienne, et se lia avec nous.</p> + +<p>Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'idée d'être persécuté par +la fortune, et cependant il approchait à son insu des grandeurs. On +offrit à Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est-à-dire de lui +donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec +dédain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne +peuvent pas deviner l'espèce de dédain qu'avaient autrefois les +officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en +acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'était +déchoir. L'esprit de corps doit rehausser à nos yeux notre métier, mais +encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses +jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes +militaires, commencées dans l'artillerie et terminées à la tête des +troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps à cet égard. J'ai été, +comme un autre, subjugué pendant quelque temps par ce préjugé; mais je +ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit supérieur, une +ambition si vaste, une manière si remarquable de lire dans l'avenir, y +ait été soumis un seul moment. La carrière de l'artillerie est +nécessairement bornée: ce service, toujours secondaire, a beaucoup +d'éclat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de +l'individu diminue à mesure qu'il s'élève. Le grade brillant +d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison à faire entre +l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute +autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose à l'armée, +comparé à un colonel commandant un beau régiment d'infanterie ou de +cavalerie, et le général d'artillerie de l'armée n'est que le +très-humble serviteur du général commandant une simple division.</p> + +<p>Bonaparte, encore sous l'empire des préjugés de son éducation, refusa +donc formellement le commandement offert. Résolu à attendre, il eut +l'étrange velléité d'essayer une nouvelle carrière, à laquelle +assurément il n'était pas propre. Quelques spéculations, faites par +l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de +moments le peu d'assignats qu'il avait rapportés de l'armée. Ce +Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une +très-grande capacité, mais il est un exemple frappant de cette grande +vérité: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En +nous inspirant une ardeur immodérée pour atteindre un but déterminé, +elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodérément +l'argent; avec ses talents et sa position auprès de Bonaparte, à +l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la +bienveillance véritable qu'il lui portait, en quelques années il serait +arrivé à tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son +avide impatience a étouffé son existence au moment où elle pouvait se +développer et grandir.</p> + +<p>Toutefois le commerce n'était pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte +renoncer à servir, je lui demandai la permission de retourner à +l'armée. L'armée française du Rhin occupait des lignes devant Mayence, +et l'on parlait de faire le siége de cette forteresse. C'était une +grande école pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut +d'y être employé. En ce moment les affaires de l'artillerie étaient +entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le général Dulauloy, homme +fort à la mode, aimable et obligeant, était son favori; j'allai lui +présenter ma requête. «Comment, me dit-il, vous demandez d'aller à +l'armée quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il +vous faut, j'ai votre affaire; on va établir une fonderie de canons à +Moulins, je vous y ferai employer.</p> + +<p>«--Je vous rends grâce, mon général, lui répondis-je, de votre intérêt +et de vos bontés; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera +venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut à +présent apprendre à m'en servir, et mon intention, comme mon espérance, +est de faire la guerre tant qu'elle durera.»</p> + +<p>Il y avait à cette époque beaucoup de dégoût, et, la ferveur que je +montrais étant peu commune, mes désirs furent bientôt satisfaits: on me +donna des lettres de service pour être employé au corps devant Mayence. +Je fis mes petits équipages, et, comme j'ai toujours eu une manière de +magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel équipage de +cheval, de très-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour +paraître convenablement sur le nouveau théâtre où je me rendais; mes +finances avaient pu pourvoir à tout, et il me restait, en partant de +Paris, des assignats en abondance, et une réserve de dix louis en or +qui composait ma véritable richesse.</p> + +<p>Le général Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint à peu près le +langage suivant: «Vous avez raison de quitter Paris pour aller à +l'armée; vous avez de l'expérience à acquérir, des grades à mériter, +votre fortune militaire à faire. Moi, je suis momentanément arrêté dans +ma carrière, mais les obstacles ne seront pas, je l'espère, de longue +durée; un emploi obscur dans la ligne me ferait déchoir; il faut que +des circonstances plus favorables se présentent pour que je reparaisse +sur la scène d'une manière plus digne et plus convenable, et nous nous +retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacité, ce sera au profit +de notre avenir commun.»</p> + +<p>Il me chargea d'emmener avec moi son frère Louis, et de le déposer à +Châlons en le recommandant à mes anciens professeurs de l'école +d'artillerie et à plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui +s'y trouvaient encore. Louis avait toujours dû entrer dans l'artillerie, +il allait à Châlons pour compléter ses études et subir ses examens: +les événements qui survinrent bientôt et la grandeur de son frère le +rappelèrent peu de mois après à Paris.</p> + +<p>Je voyageai comme une espèce de seigneur. J'avais un domestique venu +avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux +les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin à la véritable guerre. +Tout ce que j'avais vu jusque-là, excepté une action devant Toulon, +était si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route à mes +besoins; il me semblait posséder un trésor inépuisable; mais mon +illusion ne devait pas être de longue durée. Arrivé à la poste la plus +voisine de Metz, à Gravellotte, le maître de poste me déclara que les +assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en +argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre à +cette décision et entamer ma réserve de dix louis.</p> + +<p>En arrivant à Strasbourg, où je ne connaissais personne, mon trésor +était réduit à trente-six francs. Je me fis descendre à la meilleure +auberge; comme moyen de crédit, je me hâtai de me défaire du superflu +de mon équipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre +en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais +coûté, dans tout le cours de ma vie, pour réduire mon existence au +niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois été très-magnifique, c'était +moins par goût que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les +intérêts dont j'étais chargé: parmi les hommes parvenus à une position +élevée, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins +personnels. Le général de division Dorsner, commandant l'artillerie de +l'armée, m'accueillit avec intérêt et bonté, et me fit prêter deux +chevaux d'artillerie pour me conduire à Mayence; une feuille de route +assura ma subsistance par la distribution journalière de mes rations, +et je partis pour le quartier général d'Ober-Ingelheim. La veille du +jour où je le rejoignis, j'étais couché dans un moulin, et, par +économie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidèle Joseph, +couché dans ma voiture, gardait mes équipages, mais un sommeil trop +profond l'empêcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la +nuit, enlevèrent la vache de ma voiture et me dépouillèrent +complétement. Je perdis ainsi tout ce que je possédais au moment où +j'allais en avoir le plus besoin: c'était échouer au port.</p> + +<p>L'armée, devant Mayence, était composée de trois divisions: celle de +droite, commandée par le général Courtot, avait son quartier général à +Oppenheim; celle du centre, par le général Gouvion Saint-Cyr, à la +Maison de chasse; et celle de gauche, par le général Renaud, à +Feintheim: le général de division Schâll commandait le corps d'armée. +Ancien officier du régiment de Nassau, homme de détail, il ne manquait +pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires au +commandement en chef. Le génie était sous les ordres du colonel +Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces +<i>Mémoires</i>: cet officier est, sans contredit, l'<i>ingénieur</i> de la +grande époque où j'ai vécu, car il a exécuté les plus importants et les +plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie était +commandée par le général Dieudé: celui-ci était une espèce de nain, +haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus +ridicule personnage que j'aie jamais rencontré; je fus chargé de +remplir près de lui les fonctions de chef de l'état-major.</p> + +<p>L'armée du Rhin, en venant se poster devant Mayence à la fin de la +dernière campagne, dut nécessairement s'y retrancher; il eût été plus +sage de prendre une position assez éloignée pour éviter toute surprise; +l'armée aurait pu être pourvue convenablement et y rester en sûreté +sans être écrasée de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe +semblait être indiquée. Ces positions, les seules à prendre, couvraient +à la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer à l'ennemi +en se mettant presque à portée de canon de Mayence, comme si une +circonvallation semblable ne devait pas être ajournée au moment d'un +siège, et comme si le siège de Mayence pouvait être raisonnablement +entrepris avant d'avoir passé le Rhin et bloqué Castel. Mais +l'ignorance qui présidait à toutes les opérations de cette époque en +avait autrement ordonné, et Mayence avait été bridée par des travaux +immenses, les plus grands de cette espèce exécutés dans les temps +modernes, et dont le développement était de plus de trois lieues; +portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancés, +et portion en ouvrages détachés; ceux de Montbach, à la gauche, étaient +de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placés en +échiquier. Ces lignes étaient précédées, dans toute leur étendue, de +trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pièces de canon les +armaient, mais très-peu de ces pièces étaient attelées. Toutes les +espérances de l'armée étaient dans les succès de l'armée de +Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu'à Cologne et +Düsseldorf, et destinée à franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de +vive force, grâce à la vigueur du général Kléber, et Dusseldorf tomba +entre nos mains. L'armée autrichienne évacua les montagnes de la +Vétéravie et se porta en Franconie; l'armée française la suivit et jeta +un fort détachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite. +L'arrivée de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle +offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'où nous +pûmes en jouir.</p> + +<p>C'était le signal du commencement de nos travaux. Un équipage de siége, +préparé sur les derrières de l'armée à Alzey, fut mis en mouvement. En +attendant le commencement d'un siége régulier, on improvisa un +bombardement avec des obusiers, et je fus chargé, avec vingt-quatre +obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un +pli de terrain où l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite +de Merlin: une nuit fut employée à cette opération. Un millier d'obus +fut jeté sans produire aucun effet; un léger incendie signala seulement +nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher où nos +entreprises acquerraient un caractère plus sérieux; mais les succès de +l'armée de Sambre-et-Meuse ne devaient pas être de longue durée. Cette +armée avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuyée +à la ligne de neutralité garantie par les Prussiens. Pendant ce temps, +Manheim était tombé en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif, +exécuté sur Heidelberg avec une faible partie de l'armée du Rhin, avait +amené un revers; si trente mille hommes de cette armée l'eussent +exécuté avec ensemble, la jonction des deux armées devenait facile, +l'armée de Sambre-et-Meuse eût pu passer le Mein sans obstacle, et +cette jonction nous rendait maîtres de la campagne. Une grande partie +des échelons de l'armée de Sambre-et-Meuse aurait dû être rappelée; +cette armée, en prenant sa ligne d'opération un peu au-dessus de +Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue très-sûre, et les deux +armées réunies auraient sans doute repoussé l'armée de Clerfayt et de +Wurmser jusqu'en Franconie et au delà des montagnes de la forêt Noire: +au lieu de cela, on resta stupidement divisé; tandis que l'ennemi, +après avoir réuni ses forces et violé la ligne de neutralité, tourna la +gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse et la força à une retraite si +précipitée, qu'une portion des troupes placées devant Castel ne put la +rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication +construit au-dessous de Mayence, en arrière des ouvrages de Montbach. +L'armée de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, où elle +repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Dès lors le siége de Mayence +devenait impossible, et on y renonça. L'équipage d'artillerie de siége, +amené à grand'peine, fut renvoyé de même.</p> + +<p>Mais ensuite revenait la question de savoir s'il était possible de +garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des +troupes et leur misère ne forceraient pas à les évacuer. S'il en était +ainsi, il était sage de s'y préparer de bonne heure, d'en retirer +d'avance un matériel considérable non attelé, qu'un mouvement prompt et +forcé livrerait à l'ennemi. Un officier fut envoyé auprès du général +Pichegru pour lui faire toutes ces représentations; le général y fit +droit et ordonna l'évacuation de l'artillerie: le transport commencé +fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie déjà enlevée. +Ces divers mouvements achevèrent d'exténuer le petit nombre de chevaux +d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour où la +dernière pièce de canon avait été remise dans les lignes, une attaque +générale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut +son succès moins à son courage qu'au dégoût de l'armée, à la résolution +où étaient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence, +après avoir tant souffert pendant la durée du premier, et le combat ne +fut qu'une déroute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre +1795), à sept heures du matin, la nouvelle arriva à Ober-lngelheim que +l'ennemi était sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs +développements. En un moment j'étais à cheval et lancé au galop pour me +rendre au centre des lignes, partie la plus rapprochée; mais, quelque +diligence que j'eusse faite, il était trop tard: arrivé près du village +de Feintheim, je vis toute l'armée à la débandade, chaque corps se +retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'étais au +milieu d'un régiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai; +mais, m'étant trouvé bientôt à la queue, je fus enveloppé par des +hussards autrichiens; je me défendis un moment contre trois d'entre eux, +et je fus délivré de ce combat inégal, où j'allais succomber, par un +trompette du régiment que j'avais rallié. Nulle part on ne tint. Le +centre seul, commandé par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et +couvrit la retraite de la gauche; tout le matériel non attelé fut +abandonné à l'ennemi. Il ne me resta autre chose à faire qu'à présider +à la destruction des pièces et approvisionnements d'artillerie qui +allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie à +l'exécuter, et je suivis, avec le général Dieudé, le mouvement de +l'armée, dont la masse se réunit sur la rive droite de la Pfrim.</p> + +<p>La déroute de l'armée avait commencé par la droite des lignes; un +intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les +lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune conséquence si un +général capable et des troupes suffisantes et convenablement disposées +eussent été chargés de défendre cette partie de la position. En effet, +un corps, après avoir pénétré par cette trouée, aurait dû être détruit +par la moindre réserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les +lignes auraient été conservées; mais rien n'avait été prévu, et la +terreur se mit dans les esprits à l'apparition de l'ennemi sur ce +point: elle fut augmentée par la présence de quatre ou cinq cents +hommes qui passèrent le Rhin et se portèrent sur la rive gauche en +arrière des lignes. Cependant les premières attaques directes avaient +été repoussées, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos +retranchements, s'étaient d'abord repliés. Au moment où la droite fut +tournée et où nos troupes évacuaient leurs positions, la raison et le +bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrière à +droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais +tout le monde perdit la tête: généraux et officiers, chacun opéra pour +son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'armée, ni +de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite à +Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chassé-croisé, se +trouva être à la gauche de l'armée au lieu d'être à sa droite, et à +douze lieues en arrière.</p> + +<p>Le centre, commandé par Gouvion Saint-Cyr, exécuta ce que la division +Courtot aurait dû faire, rappela sa droite, se présenta parallèlement à +l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans être +entamé, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le +surlendemain prit position sur la Pfrim, après être entré en +communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et +vint se réunir à lui.</p> + +<p>L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pièces de canon et +sept cents voitures d'artillerie: tout ce matériel tomba en son +pouvoir. Étonné de ses succès, il mit peu d'activité à en profiter; il +passa onze jours à contempler ses trophées. S'il eût suivi +immédiatement l'armée française, il l'aurait trouvée sans organisation, +sans artillerie, sans moyens de résistance, et, pour tout dire en un +mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10 +novembre) le général Clerfayt arriva pour nous combattre.</p> + +<p>Pendant l'hiver précédent, et tandis que l'armée prenait poste devant +Mayence, elle s'était aussi présentée devant la tête du pont de Manheim, +ouvrage régulier devant lequel on avait ouvert la tranchée, et que +l'ennemi, après un simulacre de défense, avait évacué. Lorsque l'armée +de Sambre-et-Meuse eut opéré plus tard son passage et fait des +mouvements offensifs, on avait jeté des bombes dans Manheim, et cette +ville avait ouvert ses portes.</p> + +<p>J'ignore les combinaisons qui en donnèrent si facilement la possession, +car Manheim était fortifié.</p> + +<p>Le général Pichegru, soit par incapacité, soit dans l'intention de +faire manquer la campagne, avait laissé dans le haut Rhin une grande +partie de son armée avec le général Desaix; il la rappela cependant +quand les opérations furent commencées, mais si tard, qu'elle ne put +arriver à temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement +très-important pour préparer la jonction des deux armées, exécuté +seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe +en fut le résultat. Les troupes du haut Rhin, arrivées après la +retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, ne s'occupèrent plus qu'à +couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des +combats meurtriers eurent lieu à peu de distance de la place. Après la +déroute des lignes de Mayence, toute l'armée repassa le fleuve; on +laissa une simple garnison dans Manheim, commandée par le général de +division Montaigu, on se disposa à se battre sur la rive gauche et à +défendre la vallée du Rhin contre l'armée de Clerfayt, qui avait +débouché par Mayence. En rapprochant les divers événements arrivés tant +à Manheim qu'à Mayence, on conçoit d'autant moins la lenteur mise par +le général autrichien à continuer ses opérations.</p> + +<p>Toutefois le commandement de l'avant-garde, réunie sur la Pfrim, fut +donné au général Desaix, et je fus chargé du commandement de son +artillerie. Je retrouvai là Foy, que j'avais quitté à l'école des +Élèves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie à +cheval, et avait déjà acquis de la réputation. Le 19 brumaire (10 +novembre), l'ennemi se présenta en force; on se battit une grande +partie de la journée en avant d'Alzey. C'était la première fois que je +voyais en ligne se mouvoir régulièrement, et avec les différentes armes +combinées, des troupes nombreuses. Nous tînmes tête à l'ennemi et nous +ne perdîmes aucune bouche à feu, bien que l'ennemi nous en eût démonté +plusieurs.</p> + +<p>Nous fîmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des +combats assez insignifiants nous ramenèrent successivement en avant de +Landau. L'armée s'établit dans les lignes de la Queich: le général +Desaix, avec sa division, se plaça de manière à couvrir Landau, à voir +l'ennemi et à rester en contact avec lui: il mit son quartier général +au village de Neusdorf, à une lieue en arrière de la petite ville de +Neustadt, qu'occupait l'ennemi.</p> + +<p>Pendant toute cette campagne, le sort des officiers était extrêmement +misérable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait à chaque +officier, depuis le sous-lieutenant jusqu'à l'officier général, huit +francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a +beaucoup de forces et de priviléges pour supporter la misère et les +souffrances, et je ne me rappelle pas que cet état de choses m'ait +donné un quart d'heure de chagrin; seulement, dépouillé, comme je l'ai +raconté plus haut, au commencement de la campagne, et manquant +absolument d'argent, je me vis obligé de réclamer des effets de magasin, +et, avec un bon que je dus faire viser au général en chef Pichegru, je +reçus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule +fois que j'aie parlé à ce général, dont la vie a été flétrie par de si +infâmes actions. Quoique très-jeune encore, j'avais assez réfléchi sur +les difficultés du commandement, pour m'étonner qu'un homme chargé +d'aussi grands intérêts fît assez peu cas de son temps pour l'employer +à un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingué, et +capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour système +de s'affranchir de toute espèce de détails, et de s'en tenir à juger le +travail dont il avait chargé les autres. Et cette observation a été +toujours pour moi un thermomètre sûr de la capacité véritable des +hommes de réputation, comme de la médiocrité de ceux qui avaient des +habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouvée en défaut.</p> + +<p>Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion +d'approcher fréquemment le général Desaix; notre séjour à Neusdorf, à +quelques affaires d'avant-poste près, nous laissait dans un grand repos +et une grande oisiveté, et j'en profitai pour le voir tous les jours, +et d'une manière intime et familière. C'était un homme charmant, +possédant à la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et +d'aménité; j'avais pris un très-grand goût pour lui, et il me +témoignait beaucoup d'amitié. Sa conversation était remplie de +séduction, il aimait passionnément son métier et en parlait d'une +manière attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un +homme encore inconnu, né avec le génie de la guerre, dont l'esprit, le +caractère, l'autorité, étaient choses transcendantes, et fait pour +éclipser tout ce qui avait brillé jusqu'alors, si la fortune le faisait +jamais arriver à la tête d'une armée; c'était de Bonaparte, comme on le +devine, que je lui parlais. Il me répondait toujours: «Mon cher Marmont, +vous êtes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-être l'amitié +vous aveugle; car, soyez-en sûr, le commandement d'une armée est ce +qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige +le plus de capacité dans un temps donné.» Il avait raison, mais mes +inspirations étaient justes.</p> + +<p>J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe +et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au +Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et +recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange +illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur +puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours +est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public, +proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer. +Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres +Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de +repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait, +dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la +fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor +public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais, +tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait +disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient +brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au +13 vendémiaire.</p> + +<p>Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution, +d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le +gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices, +était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en +désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le +gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés +se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris, +c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne, +car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes +étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et, +avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions +raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur +lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de +résister à une population nombreuse qui attaque.</p> + +<p>Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux +armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention +lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et +connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont +souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui +peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon, +dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une +conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se +rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui, +c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie, +il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent +prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris, +toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent +dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en +pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les +forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur +auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette +grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les +haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et +le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il +faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de +ses devoirs, pour oser la braver.</p> + +<p>Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être +douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à +fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion, +anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu +d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle +consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas; +que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son +exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de +la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le +principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les +sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu. +Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.</p> + +<p>Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts +antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie +avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa +reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement +de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à +une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les +infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une +disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il +aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière +subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature +des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander +une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry, +il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et +jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si +la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été +confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une +série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en +réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon +pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun +rencontre journellement dans sa carrière.</p> + +<p>Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint +de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le +rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de +suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour +rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui +possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je +voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait +pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du +pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les +plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais +beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est +jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général +Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue +Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires +étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur +tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait +aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la +Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit +avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel +ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna +beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après +mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel +je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la +constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le +gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce +pouvoir que je trouvai établi à Paris.</p> + +<p>Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la +confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des +temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au +pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration +et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la +société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à +se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus +grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre, +pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques +femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se +consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle +madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine +approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec +un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la +dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art +d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait +grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors +du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la +reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait +alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce +de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action +dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant, +et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du +dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action +qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres. +Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était +moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de +Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de +l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la +fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de +corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le +caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à +peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était +guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays +et de tous les temps.</p> + +<p>Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des +moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal <i>des +victimes</i>. Personne n'était en situation de faire les frais de +nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant +rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une +souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient +péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le +droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de +sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment +l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je +ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que +celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions +déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les +classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les +souvenirs du crime.</p> + +<p>Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à +Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et +sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui, +il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était +d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis +promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il +fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il +connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y +trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les +événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté.</p> + +<p>Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était +un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général; +il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des +Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans +ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de +réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en +1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni +le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de +prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna, +Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions +avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de +défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à +Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par +Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le +col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et +l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi +en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive, +les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral, +et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de +Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols.</p> + +<p>Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série +d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais, +la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales +devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général +Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée +d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre +l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre +1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le +général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la +petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut +complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son +artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux +restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou +pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à +la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie; +il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette +terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du +champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les +plaines du Piémont.</p> + +<p>Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien +meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques +mois plus tard, commencé la campagne.</p> + +<p>Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les +Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à +faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait +beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui +avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et +remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et +ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction +contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu +contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre.</p> + +<p>L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du +Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle +avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin +de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient +notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs, +difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée, +dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous +indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt +satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de +l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la +position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes, +en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs +mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement +le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que +cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce +de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par +Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer, +étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les +plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait +puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine +était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à +ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du +Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer +répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait +venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en +chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances, +nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des +intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre +départ.</p> + +<p>Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de +Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force +de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première +passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il +avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu +toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on +sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on +aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce +sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que +l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup +d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et, +lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis +aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même +cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à +nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et +inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne +éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des +habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats; +tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte +se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela +prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France +avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec +moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de +croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans +l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit +avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus +promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans +retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes, +quand le général Bonaparte arriva à Nice.</p> + +<p>Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles, +un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était +Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au +grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été +confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il +n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait +aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron; +ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient +pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée +d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si +les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous +offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec +un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui +préparâmes les voies auprès de notre général.</p> + +<p>Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette +confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général, +vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je +vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de +Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta +son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de +l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de +l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort +bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays +et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions +près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation, +le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée +d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le +général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements +de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à +Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En +le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux +mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé +les limites de sa prophétie.</p> + +<br> + +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> +RELATIFS AU LIVRE PREMIER</h3> +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p>«Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793.</p> + +<p>«Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher père; les Piémontais sont +de même, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas +de grands risques. Le général Kellermann est venu hier visiter notre +position; je l'ai accompagné à quelque distance d'ici.--Il a, je crois, +des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens.</p> + +<p>«J'ai été témoin, il y a quelques jours, d'une scène bien affreuse. Un +général a été amené de chez lui au camp par les soldats, hué, et +ensuite envoyé honteusement, à pied, à Barcelonnette et jeté dans les +prisons. Tel est le sort du général Rossi.</p> + +<p>«Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans +le canton à mon arrivée; les jours précédents, il avait fait une +entreprise sur les Piémontais; elle avait réussi; ensuite une retraite +honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de +combinaison de l'attaque avait amené quelques malheurs. Les soldats ont +pris pour trahison ce qui, probablement, n'était qu'entière ignorance +et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-même aujourd'hui. Bref, la +haine la mieux prononcée les a tous enflammés, et, sans la fermeté des +officiers, sa vie n'était pas en sûreté. Les députations de tous les +corps l'ont traduit ici devant l'armée; les députés n'étaient sûrement +pas de ses bons amis; eh bien, d'après l'ordre de leur chef, ils l'ont +défendu au péril de leur vie contre un peuple qui s'était assemblé des +environs pour lui arracher la vie et qui était altéré de son sang. J'ai +vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tête de mes +canonniers d'être de l'équipée. Kellermann a reproché aux soldats leur +faute, et pas un seul n'a élevé la voix pour se justifier.</p> + +<p>«Je me plais fort au camp; mes occupations multipliées y influent sans +doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a placé auprès d'un corps +d'officiers fort bien composé; je crois avoir l'attachement des soldats; +il ne me manque donc que l'assurance des bontés de mes tendres parents.</p> + +<p>«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.</p> +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793.</p> + +<p>«Je reçois dans ce moment même, ma bonne mère, les deux lettres que +vous avez bien voulu m'écrire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin, +car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je +les attendais avec bien de l'inquiétude et bien de l'impatience; enfin +mes désirs sont satisfaits.</p> + +<p>«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils +augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance +que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que +l'on veut bien avoir de mon instruction.</p> + +<p>«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux +d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre +que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et +j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec +tout leur attirail sans aucun accident.</p> + +<p>«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize +campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui +imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite +presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi; +trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement +d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp +retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté; +je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru +pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il +rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont +venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur +approbation.</p> + +<p>«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et +simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas +régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et +remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les +points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre +mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura +plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques +jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef +dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de +l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux +d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des +talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un +jour.</p> + +<p>«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis +chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux +redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois +points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage. +Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul +seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un +officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière +pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques +détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien +sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques +petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque +temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du +régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis +très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas +recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et +de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues +aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant +de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort +bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc.</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Quartier général de Certamussa, 2 août 1793.</p> + +<p>«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de +ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent +ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été +assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré +m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma +reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire, +ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux.</p> + +<p>«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais +viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé +l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous +ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me +mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général +Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la <i>cour dorée</i> +a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous +et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et +un autre le cheval d'un officier d'état-major.</p> + +<p>«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez +savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en +rendre compte.</p> + +<p>«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes +batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de +la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des +chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je +reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait +que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables, +et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit.</p> + +<p>«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois +heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne +très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays +empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi, +pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui +restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de +quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée.</p> + +<p>«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons; +l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un +village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort +détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un +mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux +pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques +coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et +démasqua le village.</p> + +<p>«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite; +les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un +chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement, +et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur +elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en +désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je +n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois +de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la +poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement +d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits +postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces +encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane +observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est +retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent +tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une +fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans +les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient +pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en +comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de +moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être +foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait +sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant +l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de +rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je +ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu +commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont +fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite +battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la +colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se +rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois +enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et +demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient +déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie, +abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller +très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la +position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût +que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à +l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que +je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons +ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet +fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la +moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient +attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à +quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion +a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il +n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers +autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais +toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir +duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un +peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis +la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus +l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions +prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y +passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une +grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de +cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les +reins cassés.</p> + +<p>«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous +avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les +ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant: +c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien +longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté +que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages +des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais +encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font +éprouver de bonheur.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Quartier général de Saint-Paul, 4 septembre 1793.</p> + +<p>«Je reviens, ma bonne mère, d'une expédition où nous avons eu du +succès. Il était très-important pour nous de nous emparer de trois +villages que notre affaiblissement nous avait forcés d'abandonner aux +Piémontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui +aboutissent à l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en +étions pas maîtres, nous couperait toute retraite. Ces villages étaient +occupés par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les +chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demandé à y aller en +faisant les fonctions d'officier d'état-major.</p> + +<p>«Nous avons marché sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'eût pas +été arrêtée dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait +beaucoup de prisonniers. Bref, j'étais à la colonne du centre, et nous +sommes arrivés jusqu'à cinquante pas du premier village. Ils venaient +d'être avertis, étaient en batterie devant le village et marchaient à +nous. Ils nous ont fait une décharge; nous leur avons riposté, et ils +nous ont tourné le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons +pris neuf, dont un cadet.--Le deuxième poste ne nous a pas attendus, il +s'est retiré subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et +les intrépides chasseurs de l'Isère montaient par des endroits presque +impraticables, malgré les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont +repliés de roche en roche, et enfin en ont occupé une, qui est vraiment +inaccessible et où on trouve l'avantage d'être à l'abri.--Sentant qu'on +ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois +compagnies qui étaient dans le bas, et j'ai grimpé à leur tête une +haute montagne, d'où je pouvais les tourner en les prenant par leur +gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lâcheté, +car le poste était si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir +longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes repliés sur les +villages, et, les grand'gardes placées, nous sommes revenus à +Saint-Paul après une absence de dix heures.»</p> +<br> +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Toulon, 26 décembre 1793.</p> + +<p>«Mes chers parents, vous êtes instruits de la nouvelle qui, dans ce +moment-ci, occupe toutes les têtes:--Toulon est en notre pouvoir,--et +nous ne pouvions guère nous flatter d'un succès aussi prompt. Il a +dépendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'être fait +par les Anglais, gens toujours occupés de leurs plus véritables +intérêts.</p> + +<p>«Deux points élevés dominent Toulon du côté d'Ollioules, c'est-à-dire +du côté où était la majeure partie de l'armée. Ces deux points étaient +occupés par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une +capacité immense, mais tracées sans génie, sans intelligence. L'une des +deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de +la petite à la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce +passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries, +établies à chaque pointe ou seulement à l'une d'elles, le rendaient +impraticable.</p> + +<p>«Cette redoute, qui défendait l'approche de cette langue de terre +appelée l'Aiguillette, était soutenue par trois autres qui étaient +placées successivement sur des points élevés jusqu'à la mer.--Elle +avait d'ailleurs un avantage bien réel, celui de n'être dominée par +rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sûreté, avaient multiplié les +travaux. Elle était précédée de haies, de chevaux de frise, de +palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'expérience leur a +montré le contraire.</p> + +<p>«Quatre de nos batteries réunissaient leurs forces pour l'accabler; +deux autres, battant la mer, empêchaient les pontons de venir sur les +flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque disposée, tout +combiné pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante +heures un feu soutenu pour chercher à démonter celles de la +redoute.--On jeta une grande quantité de bombes, qui rendirent la +redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on +forma trois colonnes qui attaquèrent la redoute à trois heures du matin, +le 26 frimaire. Cette redoute était défendue par environ quinze à +dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne +fut pas fort long. Nous emportâmes la redoute, et il fallait être +Français pour tenter et exécuter un semblable projet.--L'artillerie, à +l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je +pour marcher à la tête d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir +d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette +affaire nous a coûté deux cents hommes tués et mille ou douze cents +blessés.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent +tuées ou blessées.--Les ennemis ont perdu à cette affaire beaucoup de +monde.--Ils se replièrent dans les autres redoutes; on aurait dû les y +attaquer; mais la victoire avait désuni nos braves soldats, et il +n'était guère possible de le tenter. On s'arrêta là.--La redoute était +fermée; on avait beaucoup de facilité pour s'y défendre.--On me chargea +d'établir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils +occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui +tiraient environ cent coups par minute sur le point où nous +travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut achevée, et douze +bouches à feu mirent la redoute en sûreté.--Les Anglais, qui occupaient +la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sûreté: ils se +rembarquèrent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les +inquiéter dans leur retraite.</p> + +<p>«L'attaque avait été générale et la gauche avait eu aussi des +succès.--Elle s'était emparée de la montagne du Pharon, qui domine de +fort près le fort qui porte le même nom et le fort Rouge.--Il était +difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'évacuer, +ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne.</p> + +<p>«La deuxième redoute dont j'ai parlé et qui couvre directement Toulon +est dominée, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison +est peut-être une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle +n'était pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul +suivant: ils ont mieux aimé abandonner Toulon que de risquer de perdre +leur flotte, ou, au moins, le monde nécessaire à la défense de la place, +ce qui était infaillible; car, une fois nos batteries établies à +l'Aiguillette, la communication de la ville était impossible avec la +pleine mer, et la retraite de la garnison absolument fermée: elle ne +pouvait plus s'échapper.</p> + +<p>«Au reste, après les échecs que les troupes combinées avaient reçus, +elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que +plusieurs de nos villes du Nord, se défendre deux mois en suivant les +règles établies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes. +Grâce à l'heureuse étoile qui nous protége, notre but est rempli sans +avoir répandu autant de sang.</p> + +<p>«Les Anglais se sont tant pressés de partir, qu'ils ne nous ont pas +fait, à beaucoup près, le mal auquel nous nous attendions, c'est-à-dire +qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conservé dans son entier; +les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut +désirer qu'ils soient. Le port n'est point encombré; il contient encore +douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze +canons,--et trois frégates prêtes ou à peu près à mettre à la +voile.--Les ennemis nous ont seulement brûlé deux vaisseaux, une +frégate, et nous en ont coulé autant.</p> + +<p>«Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos +ennemis, plus je vois la supériorité du caractère français.--Il y a du +plaisir à voir nos compatriotes braver les dangers et courir à la +gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne +trouve point ce caractère prononcé chez les autres nations: j'ai vu +assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.»</p> +<br> + +<h4>PRISE DE TOULON.</h4> + +<p> «Au quartier général de Toulon, le 6 de nivôse an II de la République + française (26 décembre 1793)<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote3" +name="footnote3">Note 3:</a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Tout fait présumer que ce rapport a été fait par le général +Bonaparte. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</b></blockquote> + +<p>LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE, CHARGÉ DU SIÉGE DE TOULON, AU +PRÉSIDENT DE LA CONVENTION NATIONALE.</p> + +<p>«Citoyen président, je te prie de communiquer à la Convention un court +mémoire que j'ai cru nécessaire de publier pour redresser l'opinion +publique, que de fausses relations peuvent induire en erreur sur la +prise de Toulon; il est dicté par la plus scrupuleuse impartialité et +par la vérité, que j'aime autant que la République.</p> + +<p>«Nous aurions pu t'envoyer les drapeaux des esclaves que nous avons +combattus, et dont nous avons trouvé un grand nombre dans les postes +avancés; mais nos braves frères d'armes n'ont pris que les drapeaux +emportés sur la brèche, ou arrachés des mains d'un ennemi, et ils +auraient rougi d'une trivialité qui ne doit plus en imposer à personne. +J'aurais pu me donner quelque éclat personnel en prenant les devants +pour annoncer un si grand événement; mais Toulon était pris, j'y avais +contribué de toutes mes facultés, c'était assez pour moi: la gloire +doit être tout entière à mes braves frères d'armes. Je cherche encore +dans l'obscurité des rangs les soldats qui se sont distingués, et je ne +publierai les noms des officiers qu'après avoir fait connaître ceux qui +les ont secondés.</p> + +<p> «Salut et fraternité,</p> + +<p> DUGOMMIER.»</p> + +<br> + +<h4>MEMOIRE SUR LA PRISE DE TOULON.</h4> + +<p>«Je ne me suis pas empressé de donner les détails les plus essentiels +de la réduction de Toulon parce que je devais croire que beaucoup +d'autres pouvaient se livrer à ce doux loisir et satisfaire la curiosité +du public sans préjudicier à de plus importantes occupations.</p> + +<p>«<i>Toulon est pris</i>: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la +République, au moment où l'armée républicaine eut la gloire d'entrer +dans les murs de la ville rebelle. Les détails, pour être exacts, ne +pouvaient venir qu'après la collection et la connaissance des faits, +surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposées et +éloignées. J'ai vu quelques relations imprimées qui blessent la dignité +républicaine et dégradent, je le dis avec regret, le mérite de nos +braves frères d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouvé, en entrant dans +Toulon, que de vils troupeaux. Effaçons promptement une impression +défavorable qu'un récit infidèle, dicté par la précipitation (si ce +n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion +publique.</p> + +<p>«Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que +son côté faible était celui d'où l'on pouvait approcher les escadres +combinées et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il +n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau +ne les attendit.</p> + +<p>«La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi +était sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres +étaient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes; +maîtres de l'Aiguillette, nous ordonnions impérativement aux ennemis +d'évacuer le port et la rade. Cette évacuation forcée répandait la +consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout +ce qui est arrivé est parfaitement conforme au projet déposé au comité +de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrêtée par un +conseil de guerre tenu à Ollioules, qui décida qu'on attaquerait la +redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en même temps on se +porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes républicains +on simulerait à la fois des attaques qui présenteraient le plan d'une +attaque générale.</p> + +<p>«Il fallut, en conséquence, rassembler et établir les moyens +convenables au succès du plan. L'affaire du 10 frimaire, où l'on fit +prisonnier le général anglais, retarda nos mesures, surtout concernant +les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journée, une +incroyable consommation; enfin, le 26 du même mois, nous crûmes être en +état d'attaquer; l'ordre fut donné, et le feu de toutes nos batteries, +dirigé par le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. Tandis +que nous faisions entendre <i>nos dernières raisons</i>, nos colonnes +offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en +marche; la journée fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les +contrariétés qu'entraîne le mauvais temps pouvaient attiédir l'ardeur +de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient juré sincèrement le +triomphe de la République ne montraient que l'impatience d'entendre +battre la charge. Ce moment arriva le 27, à une heure après minuit. Une +colonne eut ordre de marcher sur l'extrémité inférieure du promontoire +pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec +la redoute anglaise; une autre était réservée à attaquer, par +l'extrémité supérieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la +journée, avait été très-maltraitée par nos batteries. Ces deux mesures +rendaient nul le feu intermédiaire de la redoute anglaise, de sa double +enceinte et des autres redoutes dont elle était flanquée; elles furent +négligées, ces mesures, par ces circonstances forcées si ordinaires à +la guerre, et surtout dans un temps où il est assez difficile de faire +exécuter tout ce qui est un peu combiné. Les deux colonnes, ou, pour +mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entière +sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan +inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opiniâtreté dans +la défense peut offrir en spectacle fut épuisé de part et d'autre. Mais +enfin l'opiniâtreté céda à l'audace, et nos braves frères d'armes +entrèrent triomphants dans la redoute. Elle était défendue par une +force majeure en hommes et en armes, armée de vingt-huit canons de tout +calibre et de quatre mortiers; elle était défendue par une double +enceinte, un camp retranché, des chevaux de frise, des puits, des +buissons épineux, et par le feu croisé de trois autres redoutes. Enfin, +on peut dire avec vérité que c'était le chef-d'oeuvre de l'art, qui +prouvait combien l'ennemi savait apprécier la position dont elle +gardait l'entrée. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en +assurait la conquête, si nous y entrions. L'ennemi simula une +résistance sérieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il égorgea +dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense +quantité de munitions de toute espèce, plus de cent bouches à feu, +mortiers et canons, épars sur le promontoire; près de cinq cents +prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blessés, enfin +l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action décisive. +Comme on l'avait prévu, les vaisseaux se retirèrent au large, et Toulon +trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent +successivement évacuées; les hauteurs de Pharon avaient déjà été +enlevées par notre division de l'est dans l'attaque combinée; et ce +double succès fit évacuer aussi de ce côté les forts Pharon, l'Artigues, +Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces différentes positions +furent aussitôt occupées par les troupes de la République. Voilà le +tableau exact des journées des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un +trait, que je réservais pour l'embellir et le rendre plus cher au +peuple; qu'il y voie donc ses représentants donnant au milieu de la +nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat +l'exemple du dévouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Fréron +étaient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne +du Pharon; nous étions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel +et héroïque était fait pour mériter la victoire. Elle était à nous, +complète; nous l'ignorions encore, parce que la ville était toujours +protégée par Lamalgue, par ses remparts soigneusement fermés et par la +ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les +ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour +fuir nos bombes et nos échelles; nous n'en fûmes avertis que par le feu +mis à la tête du port et à quelques magasins. Nous nous approchâmes +aussitôt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que +l'évacuation n'était pas encore achevée; enfin les portes de la ville +s'ouvrirent, et quelques habitants se disant républicains nous +invitèrent à y entrer. Notre première attention se porta sur l'arsenal +et les vaisseaux qu'il fallait préserver des flammes; on prit également +les précautions qu'exigeaient les poudrières.</p> + +<p>«Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a écrit; +absurdité pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos +ennemis, saisis d'une terreur panique, s'étaient précipités dans toutes +sortes d'embarcations, et trouvèrent en grande partie la mort où ils +croyaient trouver leur salut. Les autres se réfugièrent aux îles +d'Hyères avec leurs vaisseaux.</p> + +<p>«Ce jour mémorable, qui a rendu à la République son plus beau port, qui +a vengé la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont +le délire a causé les plus grands maux; ce jour a réellement éclairé, +plus tôt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Français républicains +et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trésor +délaissé, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre, +rachètent au centuple quelques vaisseaux brûlés ou enlevés, quelques +magasins incendiés.</p> + +<p>«Enfin l'égalité, la liberté relevée pour toujours, dans le midi de la +France, par ce grand événement, voilà ce qu'il fallait présenter à +l'histoire, et non des gémissements qu'on n'a point entendus, des +risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus; +enfin des petits détails qui ont encore le malheur d'être la plupart +controuvés.</p> + +<p>«Quelques faits particuliers compléteront cette esquisse, tracée par la +plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une sévère impartialité. +J'en appelle à mes braves frères d'armes, qui ont vu de près le fond du +canevas.»</p> + +<br> + +<h4>ORDRE DU JOUR.</h4> + +<p> «Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793).</p> + +<p> +«Rien de plus glorieux pour les armes de la République et pour les +braves sans-culottes, rien de plus utile à l'affermissement de la +souveraineté nationale que le triomphe complet obtenu sur l'infâme +Toulon et sur les despotes coalisés qui s'y étaient rassemblés; toute +la France se réjouit de vos succès; combien tous ceux qui y ont +concouru doivent s'estimer heureux! S'ils avaient entendu les cris de +joie dont les voûtes de la Convention nationale ont retenti à la +lecture des dépêches, ils auraient joui doublement du bonheur public, +et ils auraient senti que la plus belle récompense est de pouvoir se +dire qu'on a concouru à sauver son pays et à le délivrer des tyrans qui +voulaient l'asservir.</p> + +<p> DUGOMMIER,</p> + +<p> «Général en chef.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795.</p> + +<p>«Que de douloureuses inquiétudes n'aillent pas troubler votre repos, ma +chère mère! Ce serait un mal ajouté à celui de notre séparation. +Envisagez le métier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez +votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir +la République. Voyez-le, toujours digne de vous et formé par les +événements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura +plané sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux, +quoiqu'ils aient été quelquefois arrosés par des larmes. Mais pourquoi +jeter un regard en arrière et envisager nos malheurs passés? Nous +sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait +qui nous est réservé.--Serions-nous dignes de posséder la liberté si +nous n'avions rien fait pour l'obtenir?</p> + +<p>«Il est arrivé ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris; +je le connais, et j'ai dîné l'été dernier avec lui chez l'envoyé de +France à Gênes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que +l'on a fait de lui ne peut être que d'un très-bon augure. Voici, en peu +de mots, son histoire.</p> + +<p>«Son attachement à la Révolution française lui avait suscité beaucoup +d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et +le tua. Quoiqu'il fût très-lié avec le prince, les réclamations de la +famille de son ennemi le firent exiler à Gênes, pour la forme +seulement. Il épiait et sondait là les opinions. Enfin il vient d'en +être tiré et chargé d'une mission importante, puisqu'il s'agit des +intérêts de deux nations. Il montrait, à l'époque où je l'ai vu, +beaucoup d'intérêt pour la République. Je crois que le bruit de nos +préparatifs a un peu fait hâter cette mesure.</p> + +<p>«On emploie toujours tous les moyens pour accélérer notre départ.--Je +reviens de Marseille, où j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de +célérité. Il y a à parier que, pour le 15 de pluviôse, nous partirons.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Au fort de la Montagne, 21 janvier 1795.</p> + +<p>«Les préparatifs de l'embarquement continuent, mon cher père, et ils +commencent à tirer à leur fin.--Je m'embarquerai sur l'<i>Helvétie</i>, +bâtiment marchand de cinq cents tonneaux et armé de vingt pièces de +canon, qui a été dévolu à l'état-major de l'artillerie.</p> + +<p>«Je viens de revoir ici un homme auquel je suis bien attaché, et qui le +mérite sous tous les rapports: c'est le général Gouvion. J'ai connu +sous lui les premiers travaux et les premiers dangers de la guerre; il +est doux de s'en retracer l'image et de voir l'objet qui vous les +rappelle.--L'intérêt qu'il veut bien me porter est d'ailleurs un assez +grand titre à ma reconnaissance;--il vient de l'armée des Alpes et va à +celle d'Italie avec le général Vaubois, dont vous vous rappelez sans +doute, et dont j'ai été bien aise de faire la connaissance.</p> + +<p>«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «En rade du fort de la Montagne, 3 mars 1795.</p> + +<p>«C'est le pied dans l'eau, ma bonne mère, que je vous écris. Nous avons +tous reçu l'ordre, hier, de nous embarquer, et nous avons couché à bord. +Nous sommes à merveille; je suis pourvu de tout ce qui m'est nécessaire; +depuis longtemps, j'avais prévu tous mes besoins et je m'étais occupé à +les prévenir.</p> + +<p>«L'escadre a mis à la voile le 11. Elle offrait un brillant spectacle. +Elle n'a pas encore vu les Anglais, mais elle les cherche pour les +combattre.</p> + +<p>«Notre destination est enfin arrêtée. La paix faite avec la Toscane a +fait renoncer au projet d'aller à Livourne, et nous allons décidément +en Corse. Cette paix a fait sensation ici; elle va nous ramener +l'abondance. Voilà déjà un des bienfaits de cette convention.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «À bord du brick l'<i>Amitié</i>, en rade de Toulon, 8 mars 1795.</p> + +<p> +«Nous sommes toujours embarqués, mon cher père, et nous nous consolons +de notre exil. Le séjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout +lorsque l'on est dans une inactivité semblable. Cependant l'espoir de +partir nous fait attendre patiemment.</p> + +<p>«Une lettre écrite aux représentants par le ministre de France à Gênes, +Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est réduite à neuf ou dix +vaisseaux; que, poussée par la nôtre, elle a été obligée de se réfugier +à Livourne, où elle s'occupe à refaire ses équipages fatigués et à +réparer ses vaisseaux délabrés; et qu'enfin l'escadre française qui +croise devant la rade de cette place l'y tient renfermée et lui fait +jouer le rôle qui a été son partage l'an passé au golfe de Juan.</p> + +<p>«Cette nouvelle a tout le caractère de la vérité; elle assure à notre +expédition des succès qui couronnent nos efforts: et bientôt, je +l'espère, nous acquitterons les lettres de change tirées sur nous par +les autres armées de la République.</p> + +<p>«Toute l'armée est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer.</p> + +<p>«Les nouvelles de l'armée d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que +celles de l'escadre; on prétend que la faiblesse prodigieuse de cette +armée, causée par les maladies, nous a valu quelques désavantages du +côté d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirmé et tout se +réduit à des bruits.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Toulon, 18 mars 1795.</p> + +<p>«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets, +anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous +l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a +pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été +démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il +avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis +entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et +venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize +vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais +l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et +les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été +cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre +a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le <i>Ça-ira</i> et le +<i>Censeur</i>, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux +démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés +partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan.</p> + +<p>«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la +vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible.</p> + +<p>«Nous sommes trois officiers envoyés sur la côte pour ajouter encore à +sa défense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les +travaux qui nous paraîtront utiles. Je suis chargé des environs de +Toulon et des îles d'Hyères. Demain je commencerai à remplir ces +nouveaux devoirs.</p> + +<p>«Les papiers publics ont dû vous apprendre les troubles qui ont eu lieu +ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des +Provençaux est bien propre à favoriser tous les projets sanguinaires. +Onze émigrés étaient rentrés: je ne sais s'ils ont été la cause ou le +prétexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroupé et en a massacré +sept: les quatre autres ont échappé et ont trouvé leur salut dans les +prisons.</p> + +<p>«La représentation nationale a été insultée et la vie des représentants +a couru des dangers. La fermeté que l'on a déployée a tout fait rentrer +dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqués partout, en +assurent l'observation.</p> + +<p>«Je suis bien fâché d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme +beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irréparable: il +faut donc l'oublier.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Strasbourg, 23 juillet 1795.</p> + +<p>«Je suis arrivé ici avant-hier; mon tendre père; je vous aurais écrit +hier, si je n'eusse voulu vous instruire de ma destination. Je pars +après-demain pour Mayence.--J'aurais pu rester ici quelque temps, mais +qu'y faire, n'y ayant point de besogne fixe et mangeant beaucoup +d'argent? J'aime à remplir mes devoirs, et, quand je n'en ai plus, +j'aime à m'en imposer pour avoir le plaisir de ne pas m'en écarter.</p> + +<p>«Je ne crois pas que les grands projets sur l'armée du Rhin s'exécutent. +La paix conclue avec l'Espagne amènera probablement celle avec l'empire, +et indispensablement ensuite celle avec l'empereur. Telle est ici +l'opinion commune; et l'on croit avec plaisir que nous goûterons, cet +hiver, les douceurs de la paix.</p> + +<p>«Cette perspective me paraît douce, puisqu'elle me fait entrevoir le +bonheur de me rapprocher de mes bons parents. J'ai vu avec intérêt cette +ville; j'y suis arrivé prévenu fort favorablement; mais, pour la bien +juger, il faudrait y faire un plus long séjour.</p> + +<p>«J'ai aperçu les bois de Saverne, où je vous ai ouï dire que vous aviez +chassé souvent, et j'ai considéré avec plaisir le théâtre des anciens +plaisirs de mon père.</p> + +<p>«C'est à force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans +cet esprit-là que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction.</p> + +<p>«Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que +je l'avais supposé.--Si l'armée ne passe pas le Rhin, elle sera +nécessairement inactive, à quelques affaires près, devant Mayence, car +les dispositions de siége ne sont point faites, à ce qu'il paraît, et +l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait +aussi ailleurs.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Ober-Ingelheim, 3 août 1795.</p> + +<p>«Je suis arrivé ici, ma chère mère; ma route a été assez longue, et +enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de méthode dans ma manière +de vivre. Je vais avoir des fonctions à remplir; il faut un intérêt de +devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante +finirait par être insipide; mais me voilà satisfait, à l'exception +cependant du spectacle d'une grande opération, dont, à ce que je crois, +je ne jouirai pas. Il ne me paraît nullement probable que l'on passe le +Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes. +Dans cette supposition, le siége de Mayence ne se ferait pas, et cette +armée-ci ne sera destinée qu'à empêcher celle des ennemis d'agir.</p> + +<p>«Si cette tranquillité nous amène également la paix, je la bénis, et je +sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une +grande armée, au bonheur de l'humanité. Elle ne sera bientôt plus +oppressée, ma tendre mère, par les maux qu'elle supporte depuis si +longtemps, et le sage B... rendra bientôt de précieux parents à leurs +enfants, et de tendres enfants à leurs familles.--Que de bénédictions +il recevra! il les aura bien méritées!</p> + +<p>«Quoi qu'il en soit, ma tendre mère, nous venons de vaincre les +obstacles qui s'opposaient à notre bonheur; nous arriverons au port; +l'armée a toujours cet esprit de courage, de constance, de dévouement, +qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'était +que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que +je vous ai dit des armées que j'ai déjà vues; eh bien, celle-ci est +encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux +qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les +voir pour les admirer et pour apprendre à les imiter.</p> + +<p>«Le discrédit des assignats est ici à peu près le même qu'à Strasbourg +et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou +vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous +l'ai demandé, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en +arrive journellement. Le service des postes est fort bien établi. +J'aurais bien également besoin de ma malle, que j'espère cependant +bientôt recevoir. J'ai été dévalisé, en partie au moins, dans la nuit +d'hier. Ma voiture était devant mon logement, le fidèle Joseph couchait +au-dessus. Son sommeil était profond. On a percé la vache pour en +retirer les effets; on avait déjà soustrait mon habit, ma redingote, +une paire d'épaulettes, lorsque Joseph s'est réveillé et a arrêté +l'opération; tous les efforts ont été vains; un coup de pistolet, qu'il +a tiré sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et accélérer leur +fuite, sans les décider à réparer leurs torts, et ils n'ont pas moins +emporté ce dont ils s'étaient emparés; j'ai porté des plaintes; à quoi +tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour +réparer ce malheur.</p> + +<p>«J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau +que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et +fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de +commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique +spectacle. Que ces contrées auraient de prix pour nous! Qu'il serait +important que nous pussions garder cette barrière, mais que c'est beau +pour tout le monde! J'ai été à Worms; c'est une ville commerçante et +fort bien bâtie; elle a été l'asile des émigrés pendant longtemps. +Quoique haïs là moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aimés: il paraît +que l'opinion est à peu près partout la même sur leur compte.</p> + +<p>«J'ai vu dans cette ville un monument du système absurde dont nous +avons été quelque temps les victimes: un fort beau palais a été brûlé +solennellement parce que le prince de Condé l'a habité pendant quelque +temps. Malgré cette circonstance, il aurait beaucoup de prix +aujourd'hui pour faire un hôpital, car nos malades sont placés dans un +local dont l'air est bien plus malsain que ne l'était celui qu'on a +purifié par le feu.</p> + +<p>«J'ai cru remarquer, dans mon voyage, que le caractère des Allemands +était beaucoup au-dessus de celui des Italiens. Les premiers sont +serviables, francs et loyaux, tandis que les derniers manquent de +toutes ces qualités. Sous tous les rapports, il vaut mieux habiter chez +ceux-là.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Ober-Ingelheim, 1er septembre 1795.</p> + +<p>«Mon cher père, la nouvelle du passage du Rhin se répand en ce moment, +et elle paraît plus que probable. Il est constant que nous nous sommes +emparés, auprès de Coblentz, d'une île qui est à une très-petite +distance de la rive droite du Rhin, et que, dans ce moment-ci, nous +devons être établis de l'autre côté du fleuve. La campagne va donc +commencer: il est temps qu'elle s'ouvre. Les opérations ne peuvent être +que brillantes, car l'armée est animée d'un bon esprit. Pour mon compte, +je suis fort aise de sortir de l'inaction dans laquelle nous étions +plongés, et parce qu'il se présente de nouveaux triomphes à obtenir, et +parce que les travaux du moment amènent plus sûrement et plus +promptement la paix.</p> + +<p>«Ne vous inquiétez pas des dangers que je vais courir; j'ai échappé à +ceux que je brave depuis trois ans, et je ne vois pas pourquoi l'étoile +qui me protége m'abandonnerait aujourd'hui. Au reste, je les crains peu, +et je regarde leur perspective moins désagréable que la +disette.--Rassurez-vous donc. Vous m'avez bien jugé quand vous avez +pensé que les besoins n'étaient pas capables de m'abattre; mais mon +courage ne doit pas vous les faire oublier.</p> + +<p>«Je ne suis pas encore instruit du sort de Bonaparte. Puisqu'il en est +heureux, je l'apprendrai avec le plus vif plaisir. Notre séparation ne +doit en rien diminuer l'attachement que je lui ai voué.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 12 septembre 1795.</p> + +<p>«J'avais bien raison de vous écrire, il y a peu de temps, ma chère mère, +que, si l'armée devenait active, ma position serait fort agréable. Je +suis au centre des affaires, et j'y ai beaucoup d'influence. +L'artillerie était ici désorganisée; aujourd'hui elle est sur un +très-bon pied; tout se fait avec ordre et méthode; j'espère que, si +elle agit, elle ne sera pas en arrière de ses devoirs. Je vous dis avec +un peu de vanité ce que je pense; je me serais dispensé de vous écrire +tout cela si je n'eusse pas été persuadé de l'intérêt que vous prenez +au succès que j'obtiens, et si je n'eusse pas cru que vous ne +m'accuseriez pas de présomption pour vous dire aussi franchement ce que +j'espère. Autant le commencement de l'été a été vilain ici, autant la +fin en est belle.</p> + +<p>«Cette époque-ci est bien intéressante pour la République. Les nouvelles +de l'intérieur portent un caractère aussi important que celles des +armées. Nous avons tous ici maintenant adopté la constitution. Que +partout l'opinion soit la même, et qu'enfin une réunion sincère nous +assure la jouissance des biens pour lesquels nous avons combattu. Adieu, +ma tendre mère,» etc., etc.</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795.</p> + +<p>«Vous êtes sans doute instruit, mon cher père, de tous nos succès. Vous +savez que Manheim est à nous. La possession de cette place nous assure +la plus brillante campagne. Manheim est un dépôt qui nous est confié et +dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette +ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert +de dépôt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des +ennemis et les force à s'éloigner en les divisant; elle nous donne la +paix.</p> + +<p>«L'armée de Sambre-et-Meuse a fait les progrès les plus rapides; elle a +constamment battu l'ennemi, dont on ne peut guère comparer la retraite +qu'à celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde. +Le découragement le mieux prononcé est chez tous les soldats +autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zèle et l'enthousiasme +des nôtres.</p> + +<p>«Les ennemis ont déjà évacué tout le Rhingau. Les troupes des Cercles +gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis-à-vis Coblentz; et, +quoique sa position lui donne des moyens de défense particuliers, sa +petitesse et la nature des troupes qui le défendent nous en assurent la +prochaine possession.</p> + +<p>«J'ai été avant-hier à Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries, +et nous aurions pu, avec vingt pièces de canon que j'y ai fait placer, +forcer l'ennemi à s'éloigner de la rive droite, si nous avions eu les +moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqué, et, malgré +notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier. +Probablement la partie sera remise à après-demain. Il doit y arriver +aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux, +nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille +hommes par passage. Nous réaliserons ce projet, je l'espère, sans +grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si +belles, que l'ennemi ne peut pas même avoir l'idée de se défendre: +aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes.</p> + +<p>«Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru +n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre +le Rhin, il faut qu'il reçoive des renforts.</p> + +<p>«Jourdan arrive, et, d'après les apparences, les débris de l'armée de +Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc nécessaire de +faire diversion, de l'inquiéter et de le forcer à se retirer par le +pays de Darmstadt et la forêt Noire; car, s'il attendait, sa position +ne serait nullement brillante. La neutralité de Francfort, garantie par +les Prussiens, le force à faire une marche latérale, et, dans cinq ou +six jours, il se trouverait chargé par une armée victorieuse, pris de +front et de flanc par des troupes fraîches qui brûlent du désir de +combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hâter sa retraite +pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens +dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavière et le Brisgau.</p> + +<p>«Le général Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de +nous. J'imagine que notre passage à Manheim va lui faire changer ses +calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le +haut Rhin le suivraient bientôt. Il sort beaucoup de chevaux, de +troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens +ou prennent le parti de l'évacuer et de n'y laisser que les troupes des +Cercles, ou vont renforcer l'armée de Clerfayt.</p> + +<p>«Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cerné dans huit +jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement. +Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les maîtres.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795.</p> + +<p>«À mon départ de Paris, mon tendre père, je voyais grossir le parti qui +devait balancer la Convention, et j'étais parfaitement convaincu que +l'abolition complète du terrorisme produirait une réaction. Je l'avais +fixée à trois mois, et je ne m'étais guère trompé. Confiant dans la +grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononcée de +la Convention et des troupes qu'elle a appelées près d'elle, je voyais +avec tranquillité s'avancer le moment du dénoûment, et j'étais surtout +rassuré depuis quelques jours par les changements sensibles, par les +insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes.</p> + +<p>«Ce n'est pas seulement à Paris qu'on se bat, mon tendre père, mais +aussi aux armées; ce sont effectivement elles qui le font le plus +souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier +soir aux prises avec l'ennemi; on ne connaît pas encore les résultats.</p> + +<p>«Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa +gauche est appuyée au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi +l'attaque de front, toutes les probabilités de la victoire sont pour +elle; s'il ne respecte pas la neutralité de Francfort, alors sa +résistance est impossible. Elle est forcée à la retraite et ne peut +prendre une position défensive que derrière la Lahn, et, alors, adieu +toute notre campagne, tous nos succès et le siége de Mayence! Nous ne +sommes encore instruits ici d'aucun détail.--Nous savons seulement:</p> + +<p>«Que le quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui était à +Wiesbaden, est parti hier, et a rétrogradé à six lieues;</p> + +<p>«Qu'une division de notre armée, qui avait passé avant-hier le Rhin, +pour renforcer l'armée d'observation, l'a repassé hier avec beaucoup de +précipitation et de confusion.</p> + +<p>«Assurément, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont +bien maladroits.</p> + +<p>«Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une épouvantable rivalité +éclate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les +victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'armée de +Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son +commandement, et feraient momentanément partie de l'armée de +Sambre-et-Meuse; que le général qui commandait ces quatre divisions a +été remplacé par un autre; que tout ce qui appartient à l'armée de +Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-là; que celle de +Sambre-et-Meuse se croit autorisée à tout envahir, à tout faire, à tout +ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la réunion de tant de +partis hétérogènes désorganise tout à un point que rien ne peut +exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste à peu près intacte +et montre encore l'exemple de l'harmonie.</p> + +<p>«J'ignore quels vont être les résultats de tout ceci. Il me paraît +clair que, si l'armée de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera +bientôt à nous et la paix bientôt faite; que si, au contraire, elle est +battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car +comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est débloqué, nous +pourrions rester à ses portes éternellement, sans jamais y entrer.</p> + +<p>«Voilà donc la destinée d'un grand empire confié au sort d'une +bataille!»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «31 octobre 1795.</p> + +<p>«Je viens d'apprendre, ma tendre mère, qu'il y avait une poste ici; +j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite santé, qu'au milieu +de toute la bagarre je n'ai eu à supporter que de la fatigue, et que je +n'ai couru de danger que dans la journée malheureuse du 7.</p> + +<p>«L'armée est à la débandade. Jamais déroute n'a été plus complète: il +n'existe pas quinze cents hommes réunis. Notre immense artillerie a été +prise, parce que nous avons manqué de chevaux pour l'emmener: nous +avons perdu deux cents pièces de canon.</p> + +<p>«L'armée ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son +moral était affecté de la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse; elle +est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer +l'hiver affreux qui lui était préparé.</p> + +<p>«J'ai été pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'étais +occupé à rallier un régiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai été +délivré par un trompette du même régiment, qui, à lui seul, avait plus +de courage que tout son corps.</p> + +<p>«Une heure après, j'étais allé à la droite de l'armée pour voir où en +étaient les choses et pour joindre l'artillerie à cheval, lorsque je +suis tombé dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement chargé: +la bonté et la vitesse de mon cheval m'ont sauvé. Le cavalier +d'ordonnance qui était avec moi, étant moins bien monté, a été pris.</p> + +<p>«Les généraux ont manqué de tête: il y en a un de pris et un autre de +tué. Les colonnes restantes de l'armée marchent sans destination, et à +peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi +est encore loin, et, s'il y eût eu plus d'ordre, on eût pu faire une +brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se désunissent +n'est bon à rien tant qu'il reste dans cet état.</p> + +<p>«Les ennemis vont nécessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul +projet: la campagne est trop avancée pour vouloir entamer la frontière.»</p> + +<br><br> + +<h3> +LIVRE DEUXIÈME</h3> + +<h3>1797--1798</h3> + +<p>Sommaire. -- Masséna. -- Augereau. -- Serrurier. -- Laharpe. -- Steigel. +-- Berthier. -- Montenotte (11 avril 1796). -- Dego. -- Mondovi. -- Cherasco. +-- Mission de Junot et de Murat. -- Passage du Pô (16 et 17 +mai). -- Lodi. -- Milan. -- Pavie. -- Borghetto. -- Valleggio: création des +guides. -- Vérone. -- Mantoue investie. -- Emplacement de l'armée +française. -- Anecdotes. -- Madame Bonaparte. -- Armistice avec le roi de +Naples. -- Surprise du château Urbain. -- Siége de Mantoue. -- Lonato (3 août +1796). -- Anecdote. -- Castiglione (5 août). -- Roveredo. -- Trente. -- Lavis. +-- Bassano. -- Cerea. -- Deux Castelli. -- Saint-Georges. -- Marmont envoyé à +Paris. -- Arcole (17 novembre). -- Les deux drapeaux. -- Réflexions sur les +opérations de Wurmser. -- Rivoli (15 janvier 1797). -- La Favorite (17 +janvier). -- Capitulation de Mantoue (2 février). -- Expédition contre le +pape Pie VI. -- Trait de présence d'esprit de Lannes. -- Prise +d'Ancône. -- Singulière défense de la garnison. -- Monge et +Berthollet. -- Tolentino. -- Pie VI. -- Rome. -- L'armée française entre dans +les États héréditaires (10 mars 1797). -- Tagliamento (16 mars). -- Joubert +dans le Tyrol. -- Neumarck (13 avril). -- Mission de Marmont auprès de +l'archiduc Charles. -- Armistice de Leoben (avril 1797). -- Causes des +premières ouvertures faites par Bonaparte. -- Traité préliminaire de paix +avec l'Autriche (19 avril). -- Réponse de M. Vincent à +Bonaparte. -- Troubles de Bergame (12 mai). -- Venise se déclare contre la +France. -- Mission de Junot. -- Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur +Venise. -- Entrée des Français dans la ville. -- Création de la République +transpadane. -- Alliance avec la Sardaigne.</p> + +<p> +J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de +mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée +occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de +protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement +génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni, +jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la +jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous +obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs, +c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général +Bonaparte.</p> + +<p>Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce +qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et +disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et +vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces +cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt +hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais +ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris +depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats +des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des +Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore +remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de +montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en +quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en +partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de +fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne +s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas, +sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois.</p> + +<p>L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux +Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait +Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et +les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.</p> + +<p>La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer +le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages +qui y ont joué les principaux rôles.</p> + +<p>Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait +été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi +quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier, +il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des +bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut +d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant +distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait +général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait +combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et, +pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle +principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était +perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que +lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de +pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de +combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient +excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action, +il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant. +Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel, +une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une +impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait +toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal +des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et +très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être +riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances +importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une +multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il +aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des +Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération +parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de +bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il +rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La +nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en +témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance +comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière +naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y +avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du +premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour +exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait +l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas +prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de +hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux +embrassaient le développement. Tel était Masséna.</p> + +<p>Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait +trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais +sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne, +en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite +maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à +servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées +orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de +général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial, +mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent +celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant +assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait +beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels; +bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses +troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce +qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se +croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le +prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien +de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait +l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le +donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans +ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna, +ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre +eux la moindre comparaison.</p> + +<p>Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le +régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel. +Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la +lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe, +désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions +opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre, +constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non +d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les +événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait +arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de +général de division.</p> + +<p>Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu +lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête +et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et +cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre. +Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort +dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette +circonstance; il a péri au commencement de la campagne.</p> + +<p>Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et +passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant +en campagne.</p> + +<p>Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu +par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait +faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande +réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une +activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire; +il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture +des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait +dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au +commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major +auprès d'un bon général.</p> + +<p>Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef. +Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant, +glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas +inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du +pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre: +quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des +mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple, +avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par +leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec +raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire +usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux +auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la +fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les +réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait +d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre, +soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur +confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des +premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations, +elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le +premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la +discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline +et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul +individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la +confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que +l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette +confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens, +n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les +prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps +commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le +dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants, +que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de +Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il +était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire +obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire +l'application de ce vers d'un poëte célèbre:</p> + +<p class="mid"> «Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.»</p> + +<p>J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut +maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée +autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons, +cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il +y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments +Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne +pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer +de leurs compatriotes.</p> + +<p>L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à +quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant +les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général +Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces +troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient +parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva +et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de +la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte +et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le +Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des +montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la +plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable +cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien +organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la +proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à +prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de +l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un +homme aux ennemis.</p> + +<p>Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant +expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette +campagne.</p> + +<p>L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats +excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une +multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux +fatigues et aux dangers.</p> + +<p>Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport +avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation +qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre +les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux +troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de +l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si +célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à +deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au +début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes +âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie +par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie +de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la +rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes +comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations. +Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des +montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu +manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait +peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue +très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le +général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors +l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous +devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités +nécessaires.</p> + +<p>Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près +du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la +situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la +division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les +mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des +inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes +françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à +la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont +j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre +retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à +Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le +général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller +parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité +numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre, +marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le +proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la +division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au +travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle +aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la +crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour +l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.</p> + +<p>Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12 +avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur +Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la +division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation +donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la +vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon +de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi +essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et +impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare +et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi, +le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de +Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant +ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait +sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses +postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare.</p> + +<p>Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit +position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant +de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une +erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour +auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte +en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo, +et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et +Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette +affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à +la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à +gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la +montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les +dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons +prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de +cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans +hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général +Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée +piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait +occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se +trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la +défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à +outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste, +isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les +troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours, +puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions. +Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans +perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre +gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels +nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par +l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable +campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à +être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en +supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets +et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner +seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et +l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur +comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres, +auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut +dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des +succès.</p> + +<p>Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général +Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de +Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et +d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne +voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure +entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il +fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques +instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les +colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en +ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées, +fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes +nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze +cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent +prisonniers de guerre.</p> + +<p>Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui +aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq +bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises +étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats +à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut +évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux, +des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur. +Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se +retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces.</p> + +<p>Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les +positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le +fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les +Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et +fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée.</p> + +<p>Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens +sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite +excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta +d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui +en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous +couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les +Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec +l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre +position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.</p> + +<p>La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule +de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage +ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli +(le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força +cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez +grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina +l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une +belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef, +resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de +la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel, +qui débouchait par Lesegno.</p> + +<p>Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille +Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse +artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses +dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois +colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par +une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main, +à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau +spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la +vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai +dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques +d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne +résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à +l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie: +je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après +une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.</p> + +<p>La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards +et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la +ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise, +elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre +avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il +acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général +Stengel y fut blessé mortellement.</p> + +<p>Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans +différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division +Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à +Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée +vers Nizza della Paglia.</p> + +<p>La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin. +Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de +revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la +reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette +reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la +guerre offre beaucoup d'exemples.</p> + +<p>La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes +d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en +approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que +je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance +m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade +d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint +se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions +arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun +notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille, +parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans +nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.</p> + +<p>La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été +préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous +nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le +lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et +proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix.</p> + +<p>Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté; +mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander +des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de +cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée, +protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places +étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère +discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les +clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à +faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la +disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans +l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les +Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le +véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le +verra plus tard, le plus grand succès.</p> + +<p>Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux +drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat +fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris +le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale +avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y +présenter nos trophées.</p> + +<p>Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les +triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir +d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous +allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable +de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à +l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux +camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris, +c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette +mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans +l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé +toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne +marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux +aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les +marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades +actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les +nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé +chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les +avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un +officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes +intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord, +j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais +encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de +plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours, +j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me +reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait +m'échapper.</p> + +<p>Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le +duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le +Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous +joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière, +la vallée de la Stura et Coni.</p> + +<p>Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux +armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues +et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le +Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés +à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un +mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la +défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois, +allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses +privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les +jouissances de toute espèce.</p> + +<p>À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général +Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô, +opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière; +une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire +au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands +efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose +encore.</p> + +<p>Aussi le seul moyen de réussir était dans la rapidité des opérations. +Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos +prodigieux succès, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pût +être régulièrement défendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le Pô à Valence, +après avoir été rejoint par le corps auxiliaire, commandé par le +général Stubich. Il plaça ses troupes de la manière suivante: il +s'établit de sa personne à Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six +escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons à Sommo, sous les +ordres du général Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de +Frazeruolo à Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le général +Beaulieu, apprenant la marche des Français à Casteggio, se décida à +passer le Tessin. Il plaça le général Liptay, de l'embouchure de +l'Olona jusqu'à celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons, +et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se +porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso.</p> + +<p>Dès le 10 floréal (30 avril), le général Bonaparte avait mis ses +troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet +de passer le Pô à Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y +opposer, les quatre divisions de l'armée se rendaient, par une marche +convergente, à Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les +troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la +division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division +Masséna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par +Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitôt les premières +troupes arrivées à Castel San Giovanni, le général en chef se porta +avec elles à Plaisance, où des moyens de passage considérables se +trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement étaient +sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans +obstacle dans des barques qui portaient le général Dallemagne et le +colonel Lannes; bientôt un pont volant donna des moyens de passage +réguliers. La division Laharpe fut la première qui atteignit la rive +gauche, et successivement les divisions Masséna, Augereau et Serrurier +la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie à +Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu'à Codogno; là elle +trouva le général Liptay, qui, après un léger engagement, se retira sur +Pizzighettone, où la division Laharpe le suivit. La division Masséna, +après avoir servi de réserve à celle de Laharpe, se porta sur +Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hâte avec +sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du général +Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de +Serrurier sur Pavie.</p> + +<p>Codogno fut le théâtre d'un événement funeste: le général Laharpe y +périt de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il +monta à cheval, se porta en avant pour en reconnaître les causes, et, à +son retour, ayant été pris pour l'ennemi, il tomba sous une grêle de +balles. Singulière destinée que la sienne! Proscrit par suite de +révolutions dans son pays, et condamné à mort, les soldats de sa patrie +adoptive se chargèrent ainsi d'exécuter la sentence.</p> + +<p>Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du Pô +s'effectuaient, j'avais été chargé de me rendre à Alexandrie pour +convenir des arrangements relatifs à la remise de cette place +importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse. +Aussitôt cette opération terminée, je rejoignis l'armée, où j'arrivai +le lendemain du fatal événement de la mort du général Laharpe. L'ennemi +se trouvant surpris, tourné et attaqué au milieu de son mouvement, le +seul parti qu'il eût à prendre était de se rapprocher de l'Adda et de +mettre cette rivière entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le +9 mai à Lodi. Il garda Pizzighettone comme tête de pont pour pouvoir +déboucher sur nos derrières; en se plaçant ainsi il couvrait Milan. Il +était donc indispensable de le chasser de cette position avant de se +porter sur cette ville. Chargé d'aller faire la reconnaissance de +Pizzighettone, quoique cette place fût démantelée depuis longtemps, +elle me parut à l'abri d'un coup de main, et hors d'état d'être enlevée +avec nos faibles moyens. La division Laharpe reçut l'ordre de +l'observer; après avoir rempli cette mission, je rejoignis le même jour +le général en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Masséna, +suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'élevait +alors à trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf +bouches à feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille +cinq cents chevaux. Arrivés à deux milles de la ville de Lodi, nous +trouvâmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et +Formigara; il plaça ainsi ses troupes: douze bataillons et huit +escadrons immédiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous +les ordres du général Sebottendorf; cinq bataillons à Rieva, neuf +bataillons à Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et +quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville.</p> + +<p>Le général en chef me donna l'ordre de prendre le 7e régiment de +hussards, et, aussitôt que l'infanterie serait engagée à droite et à +gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de +charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie était +commandée par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une +belle et éclatante réputation. J'exécutai mes instructions, et bientôt +la cavalerie ennemie fut culbutée et l'infanterie mise en déroute; mais +il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, étant séparée +d'elle par les canaux qui bordent la chaussée des deux côtés. Nous +prîmes six pièces de canon, mais la cavalerie qui les soutenait +disparut en faisant le tour extérieur de la ville. Les portes s'étant +trouvées fermées et les troupes battues étant sous la protection des +remparts, la cavalerie française fut obligée de rebrousser chemin.</p> + +<p>Il m'arriva dans cette charge un accident dont les conséquences +auraient pu m'être funestes: placé à la tête de la cavalerie formée en +colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussière +occasionnée par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon +cheval arriva jusqu'à toucher une pièce de canon abandonnée, fit un +épouvantable écart qui me renversa, et la colonne entière me passa sur +le corps sans me blesser. Quelques pièces de canon placées contre la +porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientôt +l'entrée de la ville. Nous nous précipitâmes dans les rues, où la +cavalerie ennemie essaya encore de nous résister: culbutée de nouveau, +elle repassa la rivière en toute hâte sous la protection de l'armée +bordant la rive gauche de l'Adda. La division Masséna entra tout +entière, et se disposa à tenter un des plus vigoureux coups de main qui +aient jamais été faits. Les Autrichiens s'étaient placés immédiatement +sur le bord de la rivière; une disposition semblable pour défendre le +passage de vive force d'un pont est assurément fort mauvaise, car +l'ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par +son centre si le pont y correspond, ou tournée si c'est une de ses +ailes qui se trouve en face.</p> + +<p>Pour défendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie, +battre ses approches s'il est possible, et éloigner assez la ligne +pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute formée, les +premières troupes de l'ennemi qui parviennent à franchir le défilé, et +qui d'abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre. Les +remparts de Lodi, très-élevés, n'étant pas terrassés dans la partie +voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour +fusiller les Autrichiens; mais, les troupes étant très-exaltées, on +pouvait en espérer les plus grands prodiges. Les retraites constantes +de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande +idée de sa résolution à se défendre; aussi fut-il décidé que le passage +de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait +tenté. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement précédant +l'entrée du pont y fut placée, et une vive canonnade occupa l'ennemi. +Un gué praticable pour la cavalerie existait à cinq cents toises en +remontant la rivière, et le général Beaumont, commandant la cavalerie +de l'armée depuis la mort du général Stengel, fut dirigé sur ce point +et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en +colonne, à la tête de laquelle une foule de généraux et d'officiers +d'état-major s'étaient placés, se précipita sur le pont. Nous le +franchîmes à la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens, +intimidés par cet acte de vigueur, lâchèrent pied et s'éloignèrent en +toute hâte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie. +Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus +grands dangers de ma vie. On vint dire au général Bonaparte qu'un corps +de troupes se trouvait sur la droite de la rivière, au-dessous de la +ville; il était important de savoir promptement à quoi s'en tenir; car, +si c'était un corps en arrière, il fallait le faire prisonnier, et, si +c'était une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de +lui résister. Le général en chef me donna l'ordre de prendre un faible +détachement et d'aller en toute hâte reconnaître ce qu'il y avait de +vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait été trop long avec tous +les embarras de l'armée, et il était plus court, mais très-dangereux, +de suivre le bord de la rivière entre celle-ci et les remparts de la +ville, en passant en vue et à portée de dix mille hommes environ, et de +l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec +moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette périlleuse entreprise. +Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pièces +de canon, firent sur nous une décharge générale; nous passâmes par les +armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de +chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisième, +et ayant mon cheval blessé: deux soldats et leurs chevaux avaient été +tués. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai +de rejoindre le général en chef; mais, cette fois, en passant par la +ville.</p> + +<p>Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau à la +réputation de l'armée, à la gloire de son général, et assurait la +conquête de toute l'Italie. Je reçus pour récompense, à l'occasion de +cette mémorable journée, un sabre d'honneur.</p> + +<p>L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit +jusqu'à Crema; nous nous portâmes, par la rive gauche, jusqu'à +Pizzighettone, évacué par l'ennemi sans combat; à la tête de quelque +cavalerie, je marchai sur Crémone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-là, +nous rencontrâmes pour la première fois des hulans, et cette troupe +intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chassé et +ainsi éloigné, le général en chef fut maître de se rendre à Milan. Il y +fit son entrée le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu +aussitôt, et tout fut disposé pour en faire le siége. Les places de +Piémont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont +nous avions besoin pour composer notre équipage de siége, qui commença +peu après. Le général Despinois avait été distingué par le général en +chef; il passait pour un homme instruit; il fut chargé de le diriger et +eut en même temps le commandement de la Lombardie. Le général en chef, +après être resté huit jours à Milan pour satisfaire aux besoins de +l'armée, donner les ordres nécessaires à la levée des contributions, à +la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes, +entreprit d'achever la conquête du nord de l'Italie.</p> + +<p>La cavalerie fut renforcée à cette époque par le 10e régiment de +chasseurs; il était nombreux et en bon état: c'est le premier corps de +cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande réputation; +son vieux colonel, Leclerc-Dostein, était l'un des plus braves soldats +qu'ait eus la France. Jamais la réputation de ce régiment n'a subi +d'altération.</p> + +<p>L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un +véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage, +vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans +un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions +récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était +facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les +vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie, +car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre +qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs, +jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes +villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les +suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à +gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les +meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées, +des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à +la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui, +ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef +et à la confiance universelle, était le gage d'une série non +interrompue de succès.</p> + +<p>Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général +Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les +circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les +paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de +nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que +l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il +ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès +bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas +souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et +plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous +serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si +l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de +mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus +loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en +donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui +s'est développé ensuite?</p> + +<p>Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait +achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au +delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de +l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et +l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était +rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau, +par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari, +Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta. +Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par +le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et +Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général +Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la +nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui; +nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions +convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire, +nécessaire au repos de l'avenir.</p> + +<p>Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et +réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié +chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri; +d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient +fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout +entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux +mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par +l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent +dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se +trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une +vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent, +et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous +rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés +dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au +pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il +arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La +maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait, +en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats +dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y +attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre +sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une +fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais +d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la +remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor, +de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les +sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus +tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet +argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le +récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre +rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10 +prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à +deux lieues du Mincio.</p> + +<p>Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et +le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une +infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi +abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait +alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la +force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié +seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant +détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison +de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur +Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur +Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée +par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une +place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune +disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été +préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle +l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à +Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son +logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village, +et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna, +s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la +réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son +séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt +qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il +faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé; +un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de +pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par +des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient +débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous +sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à +redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le +premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait, +nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je +courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de +mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois +tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions +certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été +nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et, +je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un +dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont. +Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il +aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et +toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui +l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de +la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des +quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient +de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le +village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent +s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers +français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi, +les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté, +nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les +Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se +retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré +dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence +n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du +monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les +combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un +très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain! +Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de +t'élever des temples!</p> + +<p>L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur +Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le +général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande +colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses +plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé, +avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y +avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle +d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne +pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un +sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa +position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il +pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une +querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces +menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de +prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.</p> + +<p>La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en +descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la +défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent +l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à +Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue +par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit +l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége +aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens +s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps +pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de +rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que +l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les +pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un +pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses +destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il +avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions +relatives à l'administration générale; après avoir donné ses +instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui +et dans sa voiture le général Berthier et moi.</p> + +<p>Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de +temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les +espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du +général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans +bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses +actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui +semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le +fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de +paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au +Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le +Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus +frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette +proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie. +Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a +toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours +méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par +en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors +il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore +bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les +éclairs du génie.</p> + +<p>Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit +admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous +avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était +dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux +résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du +mot.</p> + +<p>Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte +fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution, +par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants, +gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils +ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque +toujours les circonstances, cause des résolutions prises.</p> + +<p>Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une +brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir +l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une +réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et +le général Bonaparte fut très-satisfait.</p> + +<p>Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des +intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du +temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait +sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience: +elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son +mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait +souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et +l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait +à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à +des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était +fort dans sa nature.</p> + +<p>Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était +d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à +Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se +cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il +ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est +bien malade ou infidèle.»</p> + +<p>Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant +d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui +furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à +Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait +que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus +pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet +homme était d'un ordre si supérieur!</p> + +<p>Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer +Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait +commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où +venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde. +Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si +on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut +pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et +de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de +division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général +Despinois fut fait général de division.</p> + +<p>Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits +successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de +Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux +tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit +nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples, +rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le +pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une +puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui +faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut +faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait +aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout +le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait +depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé +même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait +rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce +anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et +le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de +toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes, +fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment +l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée +par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre +de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare +et Bologne.</p> + +<p>Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata +dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et +Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples, +faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement, +projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les +Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors +d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien +tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya, +et Wurmser les amenait en personne.</p> + +<p>On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces +troupes.</p> + +<p>La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de +Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était +avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin, +appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le +passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les +communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc +important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à +souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du +pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.</p> + +<p>Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui +parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre +avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il +partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général +Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec +un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre +détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais +l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un +détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du +fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais +soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la +route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades +les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur +commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il +était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette +réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après, +ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le +temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un +moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les +soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers. +Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de +canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son +artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et +servit au siége de cette place.</p> + +<p>Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je +m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut +convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient +livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la +forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les +approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore +envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour +fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas +pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en +chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia +à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre +pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre +mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite +de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas +avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile, +d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le +général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à +Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de +ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce +moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en +argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des +officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs.</p> + +<p>L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans +exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps.</p> + +<p>Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et +partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette +dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le +grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous +dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le +frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général +républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs +intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un +courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya +en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le +grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son +hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général +Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour +lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se +rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa +vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une +occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque +antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou +des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu +leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur +reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette +assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa +sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le +cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves +incontestables de la vérité de mon opinion.</p> + +<p>La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était +restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San +Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et +nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son +cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette +gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans +le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel +pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait +à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier +d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre +de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son +cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans +les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux +de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa +maison.</p> + +<p>Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape, +bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À +Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force +municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de +Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité +des troupes françaises repassa le Pô.</p> + +<p>Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On +croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes, +et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement +de la ville.</p> + +<p>Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux +lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve +la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en +avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et +qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec, +et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les +fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T, +destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement +par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T +était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut, +en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce +poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire +aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à +nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de +main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes +furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la +garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet +officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et +ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires; +devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci, +aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère +ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes; +il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette +république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous +abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut +tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait +formées.</p> + +<p>Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz, +habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans +l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de +l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur +l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient, +et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du +commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut +lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le +détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la +barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa +généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut +dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté.</p> + +<p>On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut +construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment, +il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége +régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs, +sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon +tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur, +le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries +nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front +d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades +étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint, +il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner +l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent +désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en +commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand +les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses +et nos projets.</p> + +<p>Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de +l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et +reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de +quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un +mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent +soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent +quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment +de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.</p> + +<p>Wurmser divisa son armée en quatre colonnes principales, de la manière +suivante: la première, sous les ordres du lieutenant général +Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-même en quatre +brigades commandées par les généraux Ott, Ocskay, Sport et prince de +Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau +et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies, +treize escadrons, et cinquante-six bouches à feu. Sa force était de +quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux +mille trois cent quarante-neuf chevaux.</p> + +<p>La deuxième, sous le commandement du lieutenant général Melas, formait +la droite du centre: composée de deux divisions et quatre brigades, +commandées par les généraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les +généraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept +bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches +à feu, et sa force était de treize mille six cent soixante-seize hommes +d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux.</p> + +<p>La troisième colonne, sous les ordres du lieutenant général Davidovich, +formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandées +par les généraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la +brigade; sa force était de dix bataillons, huit compagnies, dix +escadrons, soixante bouches à feu; elle comptait huit mille deux cent +soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux.</p> + +<p>Enfin, la quatrième colonne, commandée par le général Mezzaro, formant +l'aile gauche, était divisée en deux brigades, commandées par les +généraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre +bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches à feu, +et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes +d'infanterie, mille soixante-douze chevaux.</p> + +<p>La première colonne fut dirigée sur Brescia; elle devait se porter sur +Plaisance pour prévenir l'armée française. La deuxième attaqua la +division Masséna à la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche +de la troisième colonne. La troisième colonne descendit par la vallée +de l'Adige, et rejoignit la deuxième colonne à Rivoli. La quatrième +colonne déboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vérone, et se +réunit à la troisième colonne.</p> + +<p>L'armée française était ainsi placée: Masséna occupait la Corona et +Montebaldo, et défendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige; +Augereau occupait Vérone et Legnago; la division Sauret, Salo; le +général Despinois, avec quatre mille hommes, était à Peschiera, et la +division Serrurier faisait le siége de Mantoue. Toutes les divisions +actives réunies composaient soixante-trois bataillons et trente +escadrons dont la force s'élevait à trente-six mille six cent +vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf +chevaux, et trente-sept bouches à feu. Les forces supérieures de +l'ennemi culbutèrent Masséna des postes qu'il occupait dans les +montagnes. Le général Sauret ayant été forcé devant Salo, l'ennemi +entra à Brescia sans coup férir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres +officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de +l'armée était critique; pour continuer le siége de Mantoue, il fallait +livrer bataille à l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille était +perdue, l'armée devait immédiatement repasser le Pô; elle abandonnait +ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'être détruite +en exécutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait été préparé. Lever +le siége de Mantoue, afin de réunir toutes les forces disponibles; +manoeuvrer avec légèreté pour balayer ce que nous avions derrière nous, +afin de rétablir la sûreté de notre ligne d'opération, et ensuite +marcher à l'ennemi divisé, le surprendre dans ses mouvements, au milieu +de ses corps séparés par les lacs et les montagnes, voilà ce qu'il y +avait à faire et à quoi Bonaparte se résolut. Mais alors que deviendra +l'artillerie du siége de Mantoue? Elle se composait de cent +quatre-vingts bouches à feu, et des approvisionnements correspondants: +l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle +tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophée pour lui; mais +le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige +impérieusement. Le général Bonaparte n'hésita pas; il foula aux pieds +les petites considérations, prit son parti, et se montra, par cette +résolution ainsi motivée, un grand général. Il envoya l'ordre au +général Serrurier de lever le siége après avoir détruit, autant que +possible, les munitions et l'artillerie abandonnée, de se retirer sur +l'Oglio, à Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division +Masséna, après avoir disputé le terrain pied à pied, fit sa retraite +sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera: une garnison fut laissée dans +cette place après quelque incertitude, et le commandement en fut confié +au général Guillaume, espèce de fou, mais homme de zèle et de +surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la +Chiesa, à Ponte San Marco, laissant une forte arrière-garde à Lonato, +tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en +position en arrière de Salo.</p> + +<p>La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et +Montechiaro, où elle s'arrêta. La cavalerie, soutenue par quelque +infanterie, se porta sur Brescia; à son approche l'ennemi l'évacua en +se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions +respectives que les deux armées étaient fort divisées, les corps +presque entremêlés; mais ceux de l'armée française, étant au centre, +pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On +doit observer cependant que la division Serrurier, jetée hors du +théâtre des opérations, sur l'Oglio, était une mauvaise disposition; en +la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle eût +pu servir utilement de réserve à la division Augereau; la disproportion +de nos forces était fort grande, nous n'avions à négliger aucune de nos +ressources; cette division de plus à l'affaire du 16 thermidor (3 août) +pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'armée était séparée +d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 août), mais il y avait +plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivât pas d'une +manière opportune, et la précision de son mouvement, ce jour-là, fut un +trait de bonheur sur lequel un général en chef ne doit pas baser ses +calculs quand il peut s'en dispenser. Malgré le bon esprit de nos +troupes et leur énergie, quelle que fût l'habileté des combinaisons, on +pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi à combattre alors ne +ressemblait pas à l'armée de Beaulieu, découragée; mais, en possession +de toute sa force morale, il avait le premier élément des succès. Nous +étions dans la position indiquée ci-dessus le 15 thermidor (2 août), +bien résolus à tenter la fortune. Le 16 (3 août) au matin, l'ennemi +attaqua l'avant-garde de Masséna, placée à Lonato, la mit en déroute et +fit prisonnier le général Pigeon, qui la commandait. Le général Masséna, +avec lequel se trouvait le général en chef, déboucha aussitôt de Ponte +San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi, à son tour, fut +culbuté, et l'on reprit Lonato; débouchant de cette ville, après des +engagements très-chauds et successifs, l'ennemi fut repoussé jusqu'au +bord du lac de Garda à Desenzano. En même temps, le général Sauret +attaquait Salo; après une vigoureuse résistance de l'ennemi, il parvint +à reprendre la ville et à dégager le général Guieux, qui, séparé de lui +à l'instant où il l'évacuait, deux jours auparavant, s'était jeté dans +une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes, +où il s'était défendu avec la plus grande opiniâtreté et la plus rare +valeur contre le général Veckzay; peut-être ce combat isolé, imprévu, +et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en +retenant le corps qui devait déboucher de Salo. Le général Guieux, +homme médiocre, mais brave soldat, avait résisté pendant trois jours, +sans canons, avec moins de quatre cents soldats, à quatre ou cinq mille +hommes.</p> + +<p>Pendant que ces événements se passaient sur la gauche, la droite avait +eu également des succès; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester +pendant toute la bataille auprès du général Augereau; celui-ci, n'étant +pas content de la manière dont son artillerie était servie, me demanda +d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succès +de cette belle journée; j'y reçus une contusion de boulet, mais je ne +fus pas obligé de quitter le champ de bataille.</p> + +<p>Le général Davidovich avait pris position la veille au soir à +Castiglione, évacuée par le général Valette avec un régiment placé sous +ses ordres. Ce mouvement rétrograde causa une grande colère au général +en chef, et je n'ai jamais compris le mécontentement solennel qu'il en +exprima au général Valette, car ce corps faible, isolé, n'avait pas +autre chose à faire. Comment la division Augereau, séparée de +Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si +elle se fût portée à Castiglione, c'était commencer intempestivement le +mouvement préparé seulement pour le lendemain. Cette colère, je le +crois, était feinte, et, résolu à combattre sans retard, le général +Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rétrograde +était en ce moment un crime: il lui est arrivé plus d'une fois de +montrer ainsi, dans un but caché, un mécontentement qu'il n'éprouvait +pas.</p> + +<p>Dès le point du jour, le 16 thermidor (3 août), nous nous ébranlâmes et +nous quittâmes la position de Montechiaro pour nous porter sur +Castiglione. Nous traversâmes la plaine dans un bel ordre et une belle +formation. À partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est +bâtie, l'ennemi nous opposa une vive résistance, ensuite à la ville +même, et enfin aux positions plus en arrière, et jamais il ne fut mis +en déroute. Nous le laissâmes, après dix heures d'un combat opiniâtre, +à sa dernière position en avant de la tour de Solferino, et nous +restâmes, le reste de la journée et le lendemain, en présence, nos +postes à portée de fusil des siens.</p> + +<p>Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu +depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un +espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats +tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se +trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la +division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se +rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant +de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes; +immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire +pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y +avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna +s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces +troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le +parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général +Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup +d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de +l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour +tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite +de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le +bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui +vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée +française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire +prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit +se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes, +et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs +épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure +après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne, +composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un +détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général +Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne +aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le +combat de Salo.</p> + +<p>C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si +prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de +désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait +arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et +peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une +partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi; +pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute +la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de +Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer +la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division +Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute +l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je +reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du +général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit +toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en +cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer +un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie +s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon +isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de +pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais +lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût +uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la +distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé, +qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces; +après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de +confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée, +mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à +très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de +la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie +souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur +elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de +Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès +ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio, +qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se +composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de +gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il +n'arriva pas à temps.</p> + +<p>Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers. +Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan +adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses +forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à +présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à +combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas +supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà +certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques +observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut +étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au +dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces, +dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle +resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet. +La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des +montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de +l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves. +En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret, +acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si +c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été +complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la +division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position +centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est +ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les +conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les +troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et +la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté.</p> + +<p>Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant +ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en +reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir, +autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué. +Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission +de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien, +je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux +immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement +constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi +dispos qu'en entrant en campagne.</p> + +<p>Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général +Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la +perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce +général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup +d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre +commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de +probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez +un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette +accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté +l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux +aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger.</p> + +<p>L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où +Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky. +L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à +Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont +il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les +brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée +française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo, +Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et +observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre +artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On +ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se +résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de +la prendre par famine.</p> + +<p>Le général en chef, ne voulant pas s'éloigner du théâtre des opérations, +établit son quartier général à Brescia. De nombreux drapeaux avaient +été enlevés à l'ennemi; il fut question de désigner un officier pour +les porter à Paris, et j'eus à cette occasion un grand chagrin: le +général Bonaparte fit choix du premier aide de camp du général Berthier, +nommé Dutaillis, officier extrêmement médiocre, et passant pour peu +brave. En le désignant, le général Bonaparte avait eu le désir de faire +quelque chose d'agréable à son chef d'état-major, dont il était +content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outré. J'avais servi avec +un zèle soutenu, et j'avais été, ainsi qu'on l'a vu, constamment +employé; je n'avais montré aucune humeur quand mes camarades m'avaient +été préférés; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que +le moment était venu, en raison de ma position et de mes autres titres. +Je n'y pus tenir, et je me rendis auprès du général en chef pour lui +porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui déclarai que, +s'il avait cherché dans l'armée l'officier le plus vaillant, celui dont +les faits d'armes avaient été les plus remarquables, et qu'il me l'eût +préféré, je n'aurais pas élevé la voix; que le choix présent le rendait +coupable envers moi d'une injustice impossible à supporter; qu'en +agissant ainsi il ne méritait pas d'avoir près de lui des officiers +dévoués. En conséquence, je venais lui demander de le quitter +sur-le-champ; une destination dans l'armée, quelle qu'elle fût, me +convenait mieux qu'un poste où je venais de recevoir un pareil dégoût +et une semblable humiliation. Le général Bonaparte, dont tant de gens +parlent avec prévention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur +beaucoup d'équité; il n'aimait pas les gens à prétentions, et une +susceptibilité déplacée vous perdait dans son esprit. Mais, quand une +réclamation était fondée, il excusait facilement l'inconvenance des +expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passât sans +témoins. Il s'occupait alors lui-même des moyens de réparer l'injustice +commise, et, loin d'être obligé plus tard de la lui rappeler, il +devançait les désirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanité, +savait y compatir, et n'a jamais résisté à la vue de la tristesse +motivée de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions +de sa vie et de son étonnante carrière: enfin on pouvait tout lui dire, +en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refusé d'entendre la +vérité, et, si cela était quelquefois sans effet, c'était au moins +toujours sans danger. Pour en revenir à ce qui me concerne, mes +plaintes étaient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il +m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galère de la flottille du lac de +Garda et d'aller reconnaître toutes les côtes de ce lac, ce qui employa +une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tête +s'était refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'était pas le moment +de m'éloigner. Peu de jours s'étaient écoulés, et j'avais obtenu un +ample dédommagement des torts dont je croyais avoir eu à me plaindre.</p> + +<p>Wurmser, tranquille dans son quartier général de Bassano, attendait des +renforts; ses troupes, divisées et cantonnées, comme je l'ai dit plus +haut, étaient répandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'à +Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une +avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empêcher de réunir +son armée, et l'accabler avant qu'il eût le temps de se reconnaître, +c'était compléter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion +après l'avoir blessé, en l'achevant avant qu'il fût guéri de ses +blessures. Le général Serrurier, atteint d'une maladie gagnée dans les +marais de Mantoue, forcé de s'éloigner de sa division, fut remplacé par +le général de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division +continua à observer la garnison de Mantoue. Le général Sauret, qu'un +âge avancé rendait peu propre à la guerre active, fut envoyé pour +commander en Piémont, et remplacé par le général Vaubois, rappelé de +Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et +d'un médiocre instinct militaire; sa division occupait les débouchés +entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et était placée à Storo et à la +Rocca d'Anfo.</p> + +<p>Le général Bonaparte chargea le général Kilmaine de commander sur +l'Adige et à Vérone. Homme de tête, froid, calculateur et brave, cet +officier était capable de combiner ses mouvements et d'agir par +lui-même. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux +mille chevaux, et Véronnette (la partie de Vérone qui est sur la rive +gauche) fut armée. Le général Kilmaine dut, en outre, occuper +Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On +présentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrière à l'ennemi. +Cette barrière aurait été faible si nos opérations eussent dû être de +quelque durée; mais elle suffisait pour imposer à l'ennemi pendant huit +ou dix jours. En effet, il n'avait rien disposé pour l'offensive; ses +troupes n'étaient pas rassemblées, et il serait d'ailleurs suffisamment +occupé par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche +rapide, de ces attaques brusques et multipliées, semblables à la foudre, +dont ses lieutenants allaient être écrasés, pour n'être pas tenté de +prendre une offensive sérieuse qui compromettrait gravement sa ligne +d'opération.</p> + +<p>Le général Vaubois, jusqu'à ce moment couvrant Brescia avec sa division, +reçut l'ordre de la rassembler en entier à Storo et de se porter sur +Arco, tandis que Masséna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra +l'ennemi à Arco, puis à Mori, et le culbuta; Masséna à Serravalle et +puis à Marco, et le défit complétement. Ce double combat de Mori et de +Marco, livré le même jour, composa ce que l'on appelle la bataille de +Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers à l'ennemi. Pendant ce +mouvement, Augereau arrivait à Alba; il s'y était rendu de Vérone en +passant par le Val-Pantena, et avait flanqué ainsi par les montagnes le +mouvement de Masséna dans la vallée de l'Adige. Le lendemain, nous +arrivâmes aux portes de Trente. J'étais à l'avant-garde, et Masséna +avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutâmes +l'ennemi, et nous entrâmes, le sabre à la main et en le poursuivant, +dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant +l'Adige; nous trouvâmes de l'infanterie postée sur la rivière de Lavis, +à une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivière était guéable pour +la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village +de Lavis, placé sur la rive droite, et particulièrement une grosse +maison en face du pont. Ce pont, ressemblant à tous les ponts de la +Suisse et du Tyrol, était très-large et couvert par un toit; il n'était +pas coupé, mais on en avait enlevé tous les madriers. L'ennemi n'étant +pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je résolus +de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je +réunis trois cents hommes d'infanterie environ, et, à leur tête, +j'entreprends de franchir la rivière en passant sur les poutres du +pont. Jeune et leste, je réussis à souhait; le danger semblait nous +donner de l'adresse, et, malgré les coups de fusil, nous arrivâmes de +l'autre côté après avoir perdu quelques hommes renversés dans la +rivière par le feu de l'ennemi. Murat était venu nous joindre; il ne +voulut pas courir ces chances, se cacha derrière un mur, et resta +spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gué. Nous donnâmes +encore la chasse à l'ennemi, et je retournai à Trente, où je rendis +compte au général en chef de ce que j'avais fait.</p> + +<p>Le général Bonaparte plaça sur le Lavis le général Vaubois, et le +chargea de la défense de la vallée. Pour lui, dès le lendemain il avait +franchi le col qui sépare la vallée de l'Adige des sources de la Brenta, +et s'était porté à Val-Sugana avec les divisions Augereau et Masséna. +Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra +l'ennemi à Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e régiment de +dragons, commandé par un ex-conventionnel nommé Milhaud, mais cependant +fort brave homme et bon soldat, le suivit l'épée dans les reins, le +traversa, et fit un très-grand nombre de prisonniers: j'étais à cette +affaire. Le jour suivant, nous débouchâmes sur Bassano, où Wurmser +était en personne; la division Masséna marchait par la rive droite, et +la division Augereau opérait sur la rive gauche.</p> + +<p>Wurmser, surpris par cette entrée en campagne si brusque, ne devinant +pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexité. +Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vérone, ce qui +augmenta encore leur éparpillement. Instruit cependant de notre marche +par la Brenta, il rappela à lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer +de vive force à notre sortie de la vallée, ou au moins la retarder pour +pouvoir faire sa retraite d'une manière moins périlleuse. Mais la chose +lui devint impossible, et, quoique sa résistance fût vive, elle n'en +fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'étais, +battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Masséna la tournait +par la rive droite. Après ce coup de collier et la ville occupée, nous +nous reposâmes; mais l'ennemi se présenta de nouveau, et il y eut +encore grande alerte. La surprise n'eut pas de conséquence fâcheuse; +nous repoussâmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revînt pas, +nous profitâmes de sa déroute pour le poursuivre jusqu'à extinction: +nous lui prîmes son matériel, équipage de pont, parcs, etc., etc., et +tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septième, à Citadella, +où nous atteignîmes la tête de ses équipages.</p> + +<p>Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blâmer une charge +ainsi abandonnée; mais ils ont tort: il y a des circonstances où, avec +le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire +un mal irréparable à l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain: +quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques +centaines d'hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et, +dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir. Autant les grands +mouvements doivent être méthodiques et soutenus, autant de petits corps, +et particulièrement de la cavalerie, peuvent être abandonnés et lancés +en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours +vigoureusement; car, à force de méthode et de prudence, elle ne sert +plus à rien et n'obtient aucun résultat. Sans doute, il faut que la +cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas +légèrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent +être rapides et décidés. La cavalerie française, ayant beaucoup d'élan, +est, à mes yeux, la première de l'Europe. J'ai rencontré beaucoup de +contradicteurs de cette opinion; j'ai vu même beaucoup d'officiers +français qui étaient admirateurs irréfléchis de la cavalerie +autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la nôtre; mais c'est à tort: +ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de +cette arme. Les Allemands nous sont supérieurs pour l'ordre et l'esprit +de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La +cavalerie française, à égalité de force, a toujours battu la cavalerie +étrangère, et, dans un succès décidé, elle a détruit l'ennemi, ce qui +n'est, à ma connaissance, jamais arrivé à la cavalerie allemande. En un +mot, la cavalerie française aura quelquefois des revers, des +échauffourées; mais ces accidents arriveront plus souvent à de +très-bonnes troupes qu'à de mauvaises, et ils sont bien plus que +compensés par les immenses avantages résultant habituellement de la +cause qui les a produits.</p> + +<p>La position des troupes de Wurmser décidait la direction à prendre; +celles qu'il avait envoyées de Vérone n'étaient pas toutes revenues; +Vicence était encore occupée; Wurmser dut donc renoncer à se retirer +sur le Frioul, se résoudre à marcher sur Mantoue, maintenant son seul +asile, et passer l'Adige au plus vite. En conséquence, il se dirigea +sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait été évacuée par le +général Kilmaine; resté avec peu de monde à Vérone, il avait rappelé à +lui la garnison de cette place. Si Legnago eût été occupée, l'armée +autrichienne était détruite, et le pont qu'elle trouva là fut son +salut. Nous nous dirigeâmes, savoir: la division Augereau sur Legnago, +en passant par Montagnana, et la division Masséna sur Ronco, où plus +tard il devait y avoir de bien mémorables combats. Faire un pont sur +l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur +Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la précipitation avec +laquelle nous marchions entraînait du désordre, et nous nous +présentâmes à Cerea avec peu de monde et mal formés; aussi fûmes-nous +repoussés. Le général en chef, qui se trouvait à l'avant-garde, surpris +par un désordre inopiné, au moment d'être pris, fut obligé de fuir de +toute la vitesse de son cheval pendant que nous rétablissions les +affaires; mais jamais nous ne pûmes couper l'ennemi, marchant à +tire-d'aile; l'arrière-garde, laissée dans Legnago, capitula le +lendemain. La division Masséna attaqua de nouveau l'ennemi auprès de +Due-Castelli, mais fut encore repoussée: il y avait beaucoup de +fatigue et de relâchement dans les troupes: le désordre même, ce +jour-là, fut fort grand: j'étais au plus chaud de ce combat, et, avec +le cinquième bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrêtai la +cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un +rocher de granit, reçut sans s'ébranler les charges dirigées contre lui, +et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits échecs +étaient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en +prévenir un troisième; il nous restait à renfermer Wurmser dans Mantoue, +et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des +troupes fraîches, et appuyé à la place, il essayerait de tenir la +campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe +avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles +nous n'étions guère accoutumés, et on attaqua. Quand l'ennemi eut +commencé à plier, je fus chargé par le général Masséna de conduire deux +bataillons à l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquième +bataillon de grenadiers et le troisième du dix-huitième, en tournant +l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ployés en colonne +et précédés par un bon nombre de tirailleurs, renversèrent tout ce qui +s'opposait à leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de +vive force la tête de pont intérieure avec les grenadiers: je les y +laissai pour empêcher les troupes de la ville de venir sur nous par la +chaussée, et je plaçai en bataille devant la porte du faubourg le +troisième bataillon du dix-huitième. À peine ces dispositions +étaient-elles prises, qu'un régiment de cuirassiers, encore en arrière, +se présenta pour rentrer et nous chargea; nous le reçûmes avec +intrépidité, une vingtaine d'hommes tombèrent à nos pieds, et nous +prîmes ceux qui avaient traversé nos rangs. Ce régiment descendit +ensuite le Mincio pour passer à Governolo; mais, ayant trouvé de ce +côté la division Augereau, il mit pied à terre et rendit ses armes. +Cette journée fut appelée la bataille Saint-Georges, du nom du point où +le combat fut le plus vif. Dès le lendemain, le général en chef me dit +d'une manière presque inopinée: «Marmont, je vous envoie à Paris; +partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophées, et présentez au +gouvernement les vingt-deux drapeaux pris à l'ennemi; allez raconter +tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France +quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir +attendu; vous avez eu le bonheur de concourir à nos dernières +opérations, et vous aurez de nouveaux récits à faire; rappelez-vous vos +torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois, +ne doutez ni de ma justice ni de mon affection.» Il me donna ses +instructions et m'expliqua ce que j'avais à dire, à voir, à faire. À +cette époque, il ménageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation +de hâter mon retour était assurément superflue; je fus d'autant plus +heureux de cette mission, que, le général en chef m'ayant beaucoup mis +en avant et fort employé pendant cette campagne, j'avais le sentiment +de l'avoir méritée, et que le choix dont j'étais l'objet aurait +l'assentiment de l'armée.</p> + +<p>Il est convenable d'examiner cette opération, après en avoir raconté +les détails. Belle conception, ses résultats étaient presque certains, +et elle n'offrait aucune chance fâcheuse. Les pertes de l'armée +autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient été telles et +si supérieures aux nôtres, que les deux armées étaient alors à peu près +de même force.</p> + +<p>L'armée française opérant sur la rive gauche de l'Adige avait +vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'armée autrichienne +n'avait pas plus de trente mille hommes, éparpillés de manière à ne pas +pouvoir présenter plus de mille à douze cents hommes à une attaque +brusque; nécessairement, toutes les rencontres devaient être à notre +avantage.</p> + +<p>L'armée française ne courait aucun risque, et, en découvrant en +apparence sa ligne d'opération, elle se trouvait en réalité fort en +sûreté, couverte par l'Adige, qui formait une véritable barrière. Pour +qu'il en fût autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prêt à agir, eût +eu une grande supériorité; ni l'un ni l'autre n'était vrai, et, même +dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'armée française aurait été +arrêtée à Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle eût pu +revenir sur Vérone assez à temps pour défendre le passage de l'Adige; +ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrivée à Trente, et alors elle +aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il était sage et +prudent de saisir le moment où l'ennemi n'avait pas reçu ses renforts +pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver décousu et sans +système défensif, il était habile de changer la défensive en offensive. +Cette opération, exécutée avec rapidité, ne pouvait pas manquer de +réussir, et les résultats furent tels qu'on avait pu l'espérer. Après +cette bataille, le général en chef prit pour aide de camp Sulkowsky, +jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingué pendant le +combat, et dont je lui avais parlé avec éloge.</p> + +<p>Je partis de Vérone le 2 vendémiaire avec les trophées qui m'étaient +confiés. On a vu quels sentiments je portais à mes parents: m'offrir à +eux sous ces glorieux auspices, c'était augmenter beaucoup mon bonheur; +aussi me déterminai-je à passer par Châtillon. La joie de mon père fut +grande en me voyant. Cette gloire de l'armée d'Italie, si éclatante, si +pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il était +à même de l'apprécier; j'étais comme le représentant, comme l'image +vivante de cette brave armée illustrée par tant de prodiges, et j'étais +son fils! Je crois, dans le cours de ma carrière, lui avoir fait +éprouver des jouissances profondes, et cette pensée a souvent satisfait +mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succès, c'était en +quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette +heureuse époque, mon père fit peindre sur le fronton de son château, à +la place des armes existantes autrefois, un trophée où étaient +représentés vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet +ingénieux monument de tendresse a duré jusqu'à l'époque où les +restaurations faites à cette maison l'ont fait disparaître. Je fus reçu +à Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de +prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de +mes récits, et, devenu moi-même objet de la curiosité générale, mon +séjour à Paris fut un triomphe continuel.</p> + +<p>Le jour fut désigné pour la présentation solennelle des vingt-deux +drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'où le cortége +partit. Un très-brave homme, mon compatriote, dont la carrière s'était +faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, était alors ministre. +Son frère avait été juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe, +appartenant à ma famille. J'étais en voiture avec le ministre; +vingt-deux officiers de la garnison, à cheval, portant les vingt-deux +drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reçut dans toute sa +pompe, et revêtu du costume assez bizarre qu'il avait adopté pour les +solennités. Je prononçai un discours où je racontai brièvement les +travaux et les hauts faits de l'armée d'Italie, et le président du +Directoire, Laréveillère-Lépeaux, me répondit sur le même ton; mais il +inséra dans son discours une recommandation sur le respect dû aux lois, +annonçant ainsi qu'il pressentait déjà le moment où la force militaire +essayerait de les changer. Je fus nommé colonel, et on me donna le +commandement du 2e régiment d'artillerie à cheval.</p> + +<p>J'ai passé les premières années de ma vie à entendre distinguer dans +l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait +respecté le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en +continuant cette distinction. On se le rappelle, le général Bonaparte +lui-même n'avait pas échappé à ce préjugé; mais on ne devinerait jamais +à quel degré d'absurdité ce principe, faux en lui-même, était arrivé +dans son application. L'état militaire de l'époque dont je parle +présente ceci: Bonaparte, <i>chef de bataillon d'artillerie</i>, détaché +dans l'armée comme général en chef de l'armée d'Italie;--et ailleurs: +Marmont, <i>colonel du 2e régiment d'artillerie</i> à cheval, détaché comme +aide de camp du général en chef Bonaparte.</p> + +<p>Mes jours s'écoulaient à Paris dans les plaisirs de toute espèce; mais +je n'étais pas homme à leur donner la préférence sur la guerre et sur +mes devoirs. Je reçus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait à +rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'être expédié pour l'armée, +et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le +général en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon père et ma +mère en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai +madame Bonaparte à Milan: elle m'apprit le renouvellement des +hostilités et me dit qu'on était aux mains. Je repartis aussitôt et fis +tant de diligence pour rejoindre le général en chef, que j'arrivai à +Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole.</p> + +<p>Après la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejeté dans Mantoue, +voici quelles avaient été les dispositions du général en chef et les +positions de l'armée française: le général Kilmaine, ayant sous ses +ordres le général Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier, +et le général Dallemagne, pour lequel on avait organisé une petite +division, observa et bloqua Mantoue; son quartier général était à +Roverbella, celui de Sahuguet à Castellaro. Le faubourg Saint-Georges, +l'un des principaux débouchés de Mantoue, et celui par lequel les +secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut +fortifié; on en fit une petite place destinée à résister à un coup de +main et susceptible d'être abandonnée à elle-même sans danger pendant +quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent +donnés au général Miollis, homme austère, brave, d'une vertu stoïque et +d'une grande résolution. Cette disposition prépara le succès brillant +obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite; +Masséna avait son quartier général à Bassano et occupait Trévise; +Augereau était à Vérone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et +couvrait Trente.</p> + +<p>Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef +Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation +de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration, +donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du +prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus +grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les +Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur, +ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours +prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus +grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas +constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par +succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est +devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours +menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était +placée l'armée autrichienne.</p> + +<p>Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de +l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le +commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes; +sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous +Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et +trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize +hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi +prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille +huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un +renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération +était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich +marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les +troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui +aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son +avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce +jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons, +onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes; +sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent +vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et +cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord +par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce +premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la +vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis +que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions +marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur +Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay +repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La +retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se +replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent +suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec +quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur +Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons +et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande +partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres +du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions +Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent +Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les +circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à +Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait +extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes +d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois +bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne +dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de +quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le +général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone, +et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San +Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette +ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant +l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le +blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants: +personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette +opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait +surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se +reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses +troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le +général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque +toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à +Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et +tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une +retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup +elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction +donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont; +avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point +du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment +qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de +Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer +la rivière.</p> + +<p>La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération +était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver +immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de +l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être +formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un +semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu +d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général +avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à +portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se +hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille +Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole. +Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la +digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et +l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne +de bataille.</p> + +<p>À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la +première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les +marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à +l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue +principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna +fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à +la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne +convenait pas pour servir de débouché à l'armée.</p> + +<p>La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite; +Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas +sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau +dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont +d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple +démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit +l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à +cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative +d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il +saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa +suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le +franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier +d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon +général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes +perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.» +J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes +camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier +très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été +donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me +retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général +Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je +le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand +la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant, +elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement; +aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être +garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut +tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la +digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour +fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais +très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef +de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin, +nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef +retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore +l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté +par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée, +n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne +d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et +grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est +probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans +l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes +tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais +inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier.</p> + +<p>Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à +droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues +transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait +lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des +deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une +alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua +Arcole et se retira sur San Bonifaccio.</p> + +<p>On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé, +chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence; +cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo, +au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait +rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne +devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels +que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont +d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et +l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef +reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna +l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre +surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des +choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant +une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été +funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait +le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par +tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait +merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y +revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui +nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été +admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les +circonstances lui en démontraient les inconvénients.</p> + +<p>Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons +et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz, +fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre +d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige. +En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit +les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et +de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la +précédente, en alternatives de succès et de revers.</p> + +<p>Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau, +à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de +chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur +lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus +chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de +quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers +la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à +l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et +je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une +demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla +et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour +être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines +furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut +ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de +Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la +tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de +bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits +par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que +Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la +nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division +Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à +Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée, +les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste, +mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais +l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de +vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la +digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé +Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi +avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en +embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes. +Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par +cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit +et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de +blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en +lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de +combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand, +le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés, +des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en +chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de +l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès +ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers +durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que +les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à +celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient +avoir perdu toute leur énergie.</p> + +<p>Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole, +Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à +Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait +extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait +tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son +éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour +couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce, +dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre +Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta +et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée +sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces +immortelles campagnes.</p> + +<p>Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le +but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils +paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de +soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement +que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre +côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce +qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la +marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords +de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé +déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On +se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la +masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles +et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la +guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du +premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis, +l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est +digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer +ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels.</p> + +<p>Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu +d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et +Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la +défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone +avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux +ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général +Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu +presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris, +par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses +bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à +commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il +retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle +n'a subi aucune altération.</p> + +<p>Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les +affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie +très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron +avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en +chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e +régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire: +enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il +accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami +intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier +de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie.</p> + +<p>Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai +dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour +délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait +presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières +extrémités.</p> + +<p>Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber, +malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient +affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le +général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de +faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en +préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour +renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient +été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il +pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de +France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux +conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix, +l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour +une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un +acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le +mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la +prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de +prendre les armes pour se faire respecter par les puissances +belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique +sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à +prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants, +surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour +l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en +rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus +étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de +l'époque où elle fut fondée.</p> + +<p>C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de +conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme +plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait +perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans +Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse +cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les +moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le +bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio, +c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la +Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au +lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant +dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une +nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en +faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive +gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré +la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite, +par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un +mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie +VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et +secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres, +etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes, +auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire +autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et +devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée +française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions +Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu +de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne +tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les +insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en +feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver +l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de +la nécessité absolue d'évacuer l'Italie.</p> + +<p>Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par +l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne. +Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au +10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de +soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force +était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes +d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches +à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à +Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de +Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale +attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus +courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois +maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte +marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan +avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée +française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui +promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un +péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le +moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses +mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs +points à la fois et laisser le général français dans la plus grande +incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de +quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière +suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en +tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue, +marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur +Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en +personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes +qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées:</p> + +<p>La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel +Lusignan;</p> + +<p>La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par +le général Liptay;</p> + +<p>La troisième, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par +le général Köblös;</p> + +<p>La quatrième, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le +général Oczkay.</p> + +<p>La cinquième, forte de huit mille sept cent un hommes, par le général +Quasdanovich.</p> + +<p>Les 11 et 12 janvier, les deuxième et troisième colonnes se portèrent, +par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la +troisième attaqua les troupes françaises, qui se retirèrent dans la +vallée de Caprino. Le 14, la troisième colonne s'empara de la chapelle +San Marco; réunie à la quatrième, elle chassa les Français jusqu'à +Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquième +descendit la vallée, et attendit que le débouché de Rivoli fût ouvert; +et la première, après avoir tourné toute la position de l'armée +française, se mit en bataille derrière elle afin de lui couper sa +communication avec Vérone. Tels furent les mouvements de l'armée +autrichienne dans les journées des 13, 14 et 15, tandis que Provera, +effectuant son passage de l'Adige à Anghiari, marchait sur Mantoue. Le +salut de l'armée exigeait sans doute qu'à tout prix on parvînt d'abord +à empêcher Alvinzi de déboucher du Tyrol. Pour y réussir, Bonaparte +était obligé de réunir contre lui la plus grande partie de ses forces; +mais, pendant ces combats, Provera arriverait à Mantoue, et Wurmser, +étant ravitaillé, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et +tenir la campagne: nous aurions eu alors réellement deux armées à +combattre. Le salut de l'armée française et le succès des opérations +dépendaient donc du parti qu'allait prendre le général Bonaparte: il +fallait, après avoir reconnu le véritable point d'attaque et tout +disposé pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, opérer avec +assez de célérité pour pouvoir, avec les mêmes troupes, se présenter +aux deux corps en lesquels son armée était divisée. Bonaparte fut dans +la plus grande perplexité: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta +attelée, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait +envoyé auprès du général Augereau pour lui porter des instructions sur +les différentes circonstances à prévoir, et donné l'ordre de lui écrire +à chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces +rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: dès +ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division +Masséna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me +parvint au milieu de la nuit, au moment où le général Provera tentait +le passage de l'Adige à Anghiari. Je hâtai ma marche, afin d'informer +promptement le général en chef de cet événement.</p> + +<p>Le général Bonaparte, arrivé à Rivoli, trouva Joubert aux prises; +celui-ci était trop inférieur à l'ennemi pour résister encore bien +longtemps, mais il disputait opiniâtrément son terrain et le défendait +pied à pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernières +positions de la montagne: c'était le sort de la bataille. Une armée +venant du Tyrol par la vallée de l'Adige ne peut arriver sur le plateau +de Rivoli qu'après s'être emparée des montagnes qui le dominent; +jusque-là, l'accès du plateau, qui commande et ferme la vallée, lui est +interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles +les montagnes n'ont pas donné passage, sont accumulées dans la vallée +et sans emploi, tandis que celui qui défend le bassin de Rivoli a +toutes ses armes combinées pour combattre l'ennemi, quand le terrain +leur permet d'agir. Joubert était réduit au poste qui dominait le plus +immédiatement le débouché, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le +général en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent +enlevées. L'ennemi tenta un grand effort par la vallée afin d'ouvrir le +débouché; mais il fut écrasé, et le combat continua à notre avantage +dans la montagne.</p> + +<p>L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un détachement pour +tourner l'armée et l'envelopper; la première colonne, commandée par +Lusignan, avait marché par le bord oriental du lac de Garda, et, de +chaîne en chaîne, était venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs +dont le bassin de Rivoli est entouré. Par le fait de ce mouvement, +l'armée française perdit ses communications et se trouva enfermée par +l'ennemi. Arrivée au moment où le mouvement s'achevait, je fus un des +derniers à entrer dans le cercle, et je n'y pénétrai même qu'à +l'instant où il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus +informer le général Bonaparte de cet état de choses: pour le moment, il +se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la +soixante-dixième demi-brigade, sous les ordres du général de brigade +Brune.</p> + +<p>Le général en chef avait donné l'ordre au général Rey, commandant la +division de réserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce général, en +arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'armée, et n'imagina pas de le +combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une +stupidité difficile à comprendre, le moment où la communication serait +rouverte. Peut-être, au surplus, sa présence imposa-t-elle à l'ennemi, +et l'empêcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'armée, dont +la presque totalité des troupes était engagée. Le fait est que, le +succès ayant été complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui +l'avaient tourné; la soixante-dixième, en un instant, en eut fait +justice: tout disparut et se retira après avoir fait de grandes pertes +en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitième demi-brigade de ligne, +s'étant trouvé avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le +chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes à quinze +cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, à +peu de chose près, détruite en entier.</p> + +<p>L'ennemi était battu et en pleine retraite de tous les côtés; il +restait à s'occuper des troupes qui avaient passé l'Adige à Anghiari, +et marché probablement sur Mantoue. Le général Augereau, n'ayant pas +réussi à empêcher le passage, s'était d'abord posté sur le flanc de +l'ennemi, en établissant sa ligne d'opération sur Legnago; il se mit +ensuite à la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrière-garde, +qu'il finit par enlever à Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue, +avait, ainsi que je l'ai déjà dit, fait retrancher avec soin le +faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'était pas un homme à +se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rôle brillant ouvert +devant lui. Il reçut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant +pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de +mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de +Mantoue étaient là et résistaient tout à la fois à une sortie de la +garnison et à Provera qui arrivait, quand le général Bonaparte en +personne parut avec la division Masséna et écrasa l'ennemi.</p> + +<p>Le 26 nivôse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait été gagnée, et +le 27 (16), les mêmes troupes vinrent remporter une victoire non moins +signalée sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle, +auprès d'un château de plaisance des ducs de Mantoue, appelé la +Favorite, château qui a donné son nom à cette bataille. Provera, +enveloppé de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille +prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des équipages immenses.</p> + +<p>Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit +à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et +s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à +Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait +opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en +France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers +jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de +l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de +marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule +semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la +guerre changer de théâtre.</p> + +<p>Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de +Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers +succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de +la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général +Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui, +méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un +feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne, +où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient +écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février. +La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir +promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un +jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le +brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés +du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on +s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général +qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était +glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à +s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi +autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple +jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus +d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant +soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de +ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en +termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un +projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner +avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a +beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée. +Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de +Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix, +l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il +n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments +dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les +mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si +grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours +de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor, +nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée +de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept +mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et +avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter +les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard, +et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du +grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait +l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on +rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville. +Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de +part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes +italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il +y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières. +Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses +prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part +des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit +militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le +ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il +aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur +avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général +Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais +tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre +résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul +n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant.</p> + +<p>À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur +présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était +placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout +annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il +eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à +occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée +régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous +arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi +une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus +particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi +ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En +attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général +Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se +trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois +cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes +avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à +son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à +la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le +plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton +d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire +mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le +fourreau!--<i>Subitò</i>, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à +terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--<i>Adesso</i>,» +reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le +soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques +coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer +d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes +avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de +jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard +des traits de lui d'une bien plus haute importance.</p> + +<p>Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour +attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à +ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la +charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux +retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de +ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute +cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit +ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée +contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les +troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général +en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur +Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un +trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir +pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en +prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de +m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup +de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au +surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or, +etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces +d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre +marche sur Rome.</p> + +<p>Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne +se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants +célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à +causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens, +remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le +goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement, +cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a +pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et +faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a +pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares +initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des +phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs +paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part +comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle +curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter +du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et, +en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour +davantage.</p> + +<p>Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver, +demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils +l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général +Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la +capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique +et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on +n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute +dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome +pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières +dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire +qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains +une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux +officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme +bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de +camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en +portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme +d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la +célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une +femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze +jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut +avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois +gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte +avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune +pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le +gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort +considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me +mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le +plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il +s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et +la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la +ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la +ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on +ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant +d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger +ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus +Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si +peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un +grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend +nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans +l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément, +et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas +alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si +prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et +livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines, +alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait +des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai +entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables +sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire +une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le +dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme +et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en +acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la +belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre +l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière +dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à +cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement +de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes +saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir +pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le +quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours.</p> + +<p>Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le +Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand +coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse +parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance +et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir +renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le +rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires, +on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et +parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette +conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille +hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée +d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos +anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement +supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles +avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est +plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage +du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple +et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que +vous formez la droite de l'armée d'Italie!»</p> + +<p>L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons, +trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force +s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes +d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut +organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les +généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du +général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux +opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le +mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres +divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée +par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte, +et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie.</p> + +<p>Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi +se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à +Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento.</p> + +<p>La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta, +par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et +Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division +Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières +divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres +en colonne, à distance de déploiement.</p> + +<p>Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser. +Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le +Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec +sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du +feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en +bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février, +avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort +découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut +nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant +l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre +régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de +son corps.</p> + +<p>Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte, +impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur +cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et +Gradisca capitula.</p> + +<p>L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons, +vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille +sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait +sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur +Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur +l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie +par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier; +enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après +celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages +étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la +première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se +rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant +l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa +l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et +l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles +en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se +retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du +Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette +colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et +défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés +rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois +mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes +et furent prisonniers de guerre.</p> + +<p>Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le +30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le +Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3 +germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi +à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le +général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux +escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre +hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes.</p> + +<p>Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et +Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur +Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril, +à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un +brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna; +son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son +retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain, +le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une +lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la +paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont +Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait +ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de +chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux +avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie +et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre +compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son +mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à +Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et +quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations +du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements +ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son +arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer, +et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent; +elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient +l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix.</p> + +<p>L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à +Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée, +et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir +et assurer ses communications.</p> + +<p>En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous +avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et +nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les +préliminaires de la paix étaient signés à Leoben.</p> + +<p>Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait +pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi +nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le +Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires, +et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin.</p> + +<p>Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou +non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles +mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous. +Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du +Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse, +changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une +position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi +fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En +effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée, +déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes +et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement +affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont +organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux +des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions +abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la +terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était +menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque +et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient +déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont +j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements +d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère +susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été +prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du +Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever +ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément +au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à +la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions +arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie, +et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les +conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et +les circonstances de l'époque.</p> + +<p>On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien +avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée +française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait +à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes +opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci +avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la +direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette +ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française, +et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts +effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on +ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le +Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces +autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une +population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle +se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et +pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses. +Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé +marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête +à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de +l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement +subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens +y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive, +jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens +auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner, +dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles +levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un +noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible, +tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite +de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie.</p> + +<p>Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en +quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la +paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de +nos cantonnements.</p> + +<p>MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des +intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent +au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée. +Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son +état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage +républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages +monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur +dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix +et des cordons.</p> + +<p>--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui +proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses +usages et chaque peuple ses hochets.»</p> + +<p>Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il +voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.</p> + +<p>Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu +depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration, +et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris +la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un +passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin +à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du +fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna +porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix. +Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux; +mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter +successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux +dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les +mettre à même de les juger.</p> + +<p>Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques +dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en +composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé +de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait +révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia +nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant +les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de +l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent +tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la +guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez +sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long +depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses +nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces +intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement +éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux +de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime +république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé +aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés +de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur +la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne +soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant +et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen +avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement +expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de +Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande +utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un +coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre, +de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible, +de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en +partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On +rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva; +Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue, +prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et +la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne +et dans les villes.</p> + +<p>La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si +graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du +traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une +lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de +nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient +merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il +ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division +Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur +Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua +complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement, +debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de +vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs +faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la +supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont +il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la +république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de +nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont +participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles +était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir +par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais, +le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance, +elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque, +aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les +gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites +avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur +l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en +rappelant des temps de gloire et d'éclat.</p> + +<p>Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se +trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses +places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une +attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de +se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour +à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire +quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la +lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de +l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le +gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par +cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu, +même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire, +premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé +tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette +confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le +développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues +ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout +devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui +arriva.</p> + +<p>Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent +admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont +la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance +avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une +industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue +pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques +puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié +ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en +Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore +digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût +pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de +la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette +opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel, +imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a +été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa +personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les +changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si +la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute +l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au +général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de +la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle +par ses propres agents.</p> + +<p>Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre +d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner +dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà +maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien +l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef, +et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.</p> + +<p>Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de +Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre +par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon +esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À +cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs +ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus +cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun +événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois +rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui +faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des +documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive +impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise +jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de +me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette +ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir +comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les +devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse. +J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand +elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel +que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a +besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et +agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde +intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je +montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes +les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna.</p> + +<p>Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une +création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La +république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on +parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de +commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène, +de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes +distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils +ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable +patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays. +Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara, +tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par +des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création +de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention +de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si +fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape +d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer +sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que +par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de +stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et +l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait +engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois +le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des +républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule +république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez +singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et +graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en +chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint.</p> + +<p>Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de +Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles +troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français.</p> + +<p>Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues +menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra +dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se +composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte +était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine +constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le +renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des +affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de +l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec +M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait +nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa +position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette, +son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea +de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait +davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin +il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais +auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir +jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de +plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet +objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes. +Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je +viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures +de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement +dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte +prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était +nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses +intérêts et résultant de sa position.</p> + +<p>Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les +incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après +le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations +fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le +château de Passeriano, dans le Frioul.</p> + +<p>Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de +marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la +fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la +beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans +et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être. +Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi +et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de +bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est +vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces +biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de +phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les +conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs +impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie +de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient +eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le +dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à +m'en féliciter qu'à m'en repentir.</p> + +<p>L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et +l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux, +d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage +seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le +commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si +funeste.</p> + +<p>Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du +Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix +milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de +trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de +Mersfeld.</p> + +<p>Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en +parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il +avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel. +Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand +rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II. +Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était +merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort +tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte, +et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il +était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et +conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À +plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à +prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un +général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les +conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel, +et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint +au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le +but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte. +Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette +mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit +constamment ses intérêts.</p> + +<p>Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir +nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la +culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque +soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont +il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles +aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences +exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une +gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort +au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui +reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable +en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent +d'abord la raison, et ensuite la vie.</p> + +<p>Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa +beaucoup le général en chef et tout l'état-major: nous avions +momentanément, à la suite de l'état-major, un homme d'esprit, mais +très-poltron, nommé Coméras, résident de la République à Coire, auprès +des Grisons; un de mes camarades, appelé Dutaillis, premier aide de +camp de Berthier, le même dont le choix pour porter les drapeaux pris à +Castiglione m'avait si fort blessé, n'avait pas une meilleure +réputation sous le rapport du courage. Une dispute s'éleva entre eux; +elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut nécessaire; +Coméras me choisit pour son témoin, et Dutaillis choisit pour le sien +un jeune officier très-brave, fort de mes amis, nommé Bruyère. Nous +nous entendîmes bientôt sur ce qu'il y avait à faire, et nous nous +décidâmes à nous amuser à leurs dépens sans compromettre leur vie. La +dispute avait eu lieu tard, et, malgré l'heure avancée, les adversaires +voulaient aller à l'instant même sur le terrain; je m'y opposai, non +que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais +donner le temps à la colère de s'apaiser, et à la peur de la remplacer. +Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire, +s'abandonnera aux plus lâches terreurs quand il sera dans la solitude +et livré à ses réflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise +nuit. De grand matin, Bruyère et moi, nous allâmes chercher les +combattants: je trouvai le mien défait, ayant passé la nuit à faire son +testament et s'occupant des plus graves méditations. Nous nous mîmes en +route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouvée trop +voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvénient à un +second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos +pauvres victimes, voulant éloigner, sous tous les prétextes, le moment +fatal, avaient toujours quelque chose à dire à chaque champ de bataille +choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se +mit en devoir d'en finir. Il avait été décidé qu'on se battrait au +pistolet et que les témoins seraient chargés de mesurer la distance à +vingt pas. En général, les témoins diminuent le plus possible le danger, +et moi, au contraire, chargé de mesurer les vingt pas, je les fis si +petits, qu'ils n'équivalaient qu'à dix. Coméras, j'en suis certain, +était fort mécontent de me voir si peu répondre à ses espérances; car +je n'avais rien fait pour empêcher le combat, et, au contraire, j'avais +l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses +victimes ne peut se décrire, et, si nous n'avions eu notre +arrière-pensée, elles nous auraient fait pitié. Nous réclamâmes, comme +le droit de nos fonctions, de charger nous-mêmes les armes; nous avions +préparé des balles de cire noircies à la poudre, rendues brillantes par +le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des +combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fîmes +s'embrasser en les louant beaucoup de leur héroïsme. Je racontai, un +moment après, à madame Bonaparte cette facétie, avec tous les +développements et les ornements qu'elle comportait; ce récit l'amusa +beaucoup; elle en fit part à son mari, qui en rit de même; et, en deux +heures, l'affaire avec tous ses détails fut l'histoire de l'état-major +et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Coméras ne dit rien +et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je +l'envoyai promener, et il s'en tint là. Au fond du coeur, il était trop +heureux de la solution obtenue et d'en avoir été quitte pour la peur: +c'est là le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une +rude peur, en même temps que le spectacle dont nous jouissions était +fort gai pour nous.</p> + +<p>Un gouvernement provisoire avait été créé à Venise, et Bonaparte, ayant +des idées arrêtées sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer +lui-même dans cette ville et y recevoir les hommages de la population; +sa position eût été fausse et son langage embarrassé. L'idée des +Italiens en général, et des Vénitiens en particulier, étant alors +l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise +n'était nullement, à cette époque, en rapport avec nos moyens, et il +fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des +victoires pour la rendre exécutable et y faire penser sérieusement. +Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractère officiel, +put aller sans inconvénient voir cette Venise si curieuse, si belle, +retraçant de si grands souvenirs. Les Vénitiens, ne pouvant se mettre +aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destinée +dépendait, furent empressés de faire, pour la réception de sa femme, +tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame +Bonaparte resta quatre jours à Venise; je l'y accompagnai; trois jours +furent consacrés aux plus belles fêtes. Le premier jour on donna une +régate, course de barques et genre de fête réservé à la seule Venise; +les courses de régates sont censées avoir pour objet de former des +matelots; ce but était sans doute réel autrefois, quand Venise +s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait +seulement de bâtiments à rames; mais, de nos jours, et depuis un siècle, +ces exercices n'avaient plus d'application, et ces fêtes étaient un +vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens. +La course se fait avec des bateaux extrêmement allongés, très-étroits, +montés par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces +bateaux luttent ensemble, et la course, commençant dans le grand canal, +finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire +l'idée de leur vitesse si on ne les a vues. La beauté de la fête +consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont +très-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en être +témoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand +canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent +cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits +bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites, +et plus ou moins ornées, suivaient la course. Le second jour on fit une +promenade sur l'eau; un repas fut donné au Lido; toute la population +suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de +fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisième +jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand +canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de +barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur; après une promenade +de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur l'eau, on se rendit à +un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité +de Venise, à la beauté de l'architecture, à ce mouvement prodigieux des +barques serrées les unes auprès des autres, et donnant l'idée d'une +ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille +circonstance, à ce peuple, dont l'imagination est brillante, le goût +exquis, et la passion des plaisirs effrénée, on devinera quel spectacle +nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise +élégante et voluptueuse.</p> + +<p>Le général Desaix vint en Italie à cette époque, et particulièrement +pour voir le général Bonaparte, dont il désirait vivement faire la +connaissance. Il passa quelques jours avec nous à Passeriano. Bonaparte +le reçut comme le méritait un des hommes les plus recommandables par +ses qualités militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec +admiration l'homme extraordinaire qui avait porté si haut la gloire de +nos armes. Il n'avait point oublié mes prédictions sur le général +Bonaparte, si promptement réalisées; dès qu'il me vit, il me les +rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que +peut-être y avait-il quelque mérite, étant si jeune, à reconnaître +toute l'étendue de sa supériorité, et à pressentir la gloire immense +qu'il devait acquérir.</p> + +<p>Le général Desaix exprima au général Bonaparte le désir de servir avec +lui à la première campagne. De cette époque date le premier projet sur +l'Égypte; le général Bonaparte parlait volontiers de cette terre +classique; son esprit était souvent rempli des souvenirs de l'histoire, +et il trouvait du charme à nourrir des idées de projets plus ou moins +exécutables sur l'Orient. Sa prédilection pour ce théâtre n'a jamais +varié; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cessé de l'avoir en +perspective, ni renoncé au projet d'y figurer, sinon en personne, au +moins par ses lieutenants.</p> + +<p>Le séjour de Passeriano se retrace en ce moment à mon souvenir avec un +charme tout particulier; il avait un caractère à lui, qu'aucune +circonstance n'a reproduit depuis. Nous étions tous très-jeunes, depuis +le chef suprême jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force, +de santé, et dévorés par l'amour de la gloire. Notre ambition était +noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne +trouvait accès dans nos coeurs, une amitié véritable nous unissait tous, +et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dévouement: +une entière sécurité sur notre avenir, une confiance sans bornes dans +nos destinées nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au +bonheur, et une harmonie constante, jamais troublée, formait d'une +réunion de gens de guerre une véritable famille; enfin cette variété +dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos +facultés du corps et de l'esprit, donnaient à la vie un intérêt et une +rapidité extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manière +d'être particulière du général Bonaparte à cette époque, et c'est ici +le moment d'en faire le tableau.</p> + +<p>Dès l'instant même où Bonaparte arriva à la tête de l'armée, il eut +dans sa personne une autorité qui imposait à tout le monde; quoiqu'il +manquât d'une certaine dignité naturelle, et qu'il fût même gauche dans +son maintien et ses gestes, il y avait du maître dans son attitude, +dans son regard, dans sa manière de parler, et chacun, le sentant, se +trouvait disposé à obéir. En public, il ne négligeait rien pour +maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accroître; mais dans +l'intérieur, avec son état-major, il y avait de sa part une grande +aisance, une bonhomie allant jusqu'à une douce familiarité. Il aimait à +plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles +étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos +jeux, et son exemple a plus d'une fois entraîné les graves +plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était +facile, ses heures n'étaient pas réglées, et il était toujours +abordable au milieu du repos. Mais, une fois retiré dans son cabinet, +tout accès non motivé par le service était interdit. Quand il +s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres à Berthier, +son chef d'état-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants, +pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement +près de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les +autres personnes, quel que fût leur grade. On a dit qu'il dormait peu, +c'est un fait complétement inexact: il dormait beaucoup, au contraire, +et avait même un grand besoin de sommeil, comme il arrive à tous les +gens nerveux et dont l'esprit est très-actif. Je l'ai vu souvent passer +dix à onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait nécessaire, +il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou même prendre +d'avance du repos pour supporter les fatigues prévues; enfin il avait +la faculté précieuse de dormir à volonté. Une fois débarrassé des +devoirs et des affaires, il se livrait volontiers à la conversation, +certain d'y briller; personne n'y a apporté plus de charme et n'a +montré, avec facilité, plus de richesse ou d'abondance dans les idées. +Il choisissait ses sujets et ses pensées plutôt dans les questions +morales et politiques que dans les sciences, où, quoi qu'on ait dit, +ses connaissances n'étaient pas profondes. Il aimait les exercices +violents, montait souvent à cheval, y montait fort mal, mais courait +beaucoup; enfin, à cette époque heureuse, si éloignée, il avait un +charme que personne n'a pu méconnaître. Voilà ce qu'était Bonaparte +pendant la mémorable campagne d'Italie.</p> + +<p>Après le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le +Rhin; la trahison de Pichegru ayant éveillé la défiance du Directoire, +la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors +le commandement en chef des deux armées réunies sur le Rhin, et formant +cent vingt mille hommes, au général Augereau. Ce choix était misérable; +il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les événements +politiques. Le général Bonaparte avait employé utilement l'intervalle +écoulé depuis la paix de Leoben et mis son armée sur un pied excellent, +reçu de grands renforts, bien organisé et augmenté son artillerie; les +troupes, animées du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne santé. La +guerre venant à éclater, il aurait eu de bonnes places pour point +d'appui et marché à la tête de soixante-dix mille hommes. Son armée se +composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et +cent une bouches à feu. Certes, il avait montré ce qu'il pouvait faire +avec des moyens bien inférieurs, mais les Autrichiens s'étaient refaits +aussi. L'armée de l'archiduc était extrêmement nombreuse et bien +pourvue. On sait avec quelle facilité les Autrichiens savent réparer +leurs pertes et rétablir une armée détruite, et ils avaient eu le temps +de pourvoir à tous ses besoins. L'affaire était donc grave et sérieuse; +elle le devenait bien davantage si l'armée du Rhin ne jouait pas +convenablement son rôle, si elle agissait mollement ou avait des revers. +Alors l'armée d'Italie pouvait être écrasée, et le choix d'Augereau +autorisait à tout craindre. Le général Bonaparte le connaissait bien; +il le savait incapable de conduire une grande armée. Ces diverses +considérations inspirèrent au général en chef la résolution de faire la +paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de +l'armée d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de +signer. Voilà tout le secret de cette paix dans laquelle le +gouvernement fut entraîné malgré lui; et, à cette occasion, je +raconterai une conversation que le général Bonaparte eut avec moi deux +jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans +les jardins de Passeriano, il me fit part de cette résolution et +s'exprima à peu près ainsi: «Notre armée est belle, nombreuse et bien +outillée, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de +départ est menaçant, et mes premières victoires me ramèneraient au coeur +de la Styrie; mais la saison est avancée, et vous voyez d'ici les +montagnes blanchies par la neige. L'arrière-saison, dans un pays aussi +âpre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait être +surmonté; mais l'obstacle invincible à des succès durables, c'est le +choix d'Augereau pour commander l'armée du Rhin. Cette armée, la plus +forte, la plus nombreuse de la République, est entre des mains +incapables. Comprenez-vous la stupidité du gouvernement d'avoir mis +cent vingt mille hommes sous les ordres d'un général pareil? Vous le +connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et même +de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un +pareil choix! Je le leur ai envoyé; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu +le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du génie et sa jactance +pour de l'héroïsme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont à +décider les grandes questions qui touchent aux destinées des États! +Augereau commander une armée et décider du sort de la guerre! En vérité, +cela fait pitié. Il faut éviter d'être victime de ses sottises, et, +pour cela, l'empêcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncés en +Allemagne et arrivés aux portes de Vienne, et l'armée du Rhin battue, +nous aurions à supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne +et à redouter l'énergique patriotisme des provinces conquises. À cause +de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti à prendre. +Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres +circonstances, nous nous dédommagerons.»</p> + +<p>Ces raisons étaient si bonnes, si péremptoires, qu'il n'y avait pas +moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut +l'événement décisif dans cette circonstance et devint la cause +principale de la paix.</p> + +<p>La paix fut signée le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de +Campo-Formio, situé à égale distance, entre Udine et Passeriano. +Cependant il ne s'y est pas tenu une seule conférence, mais seulement +c'était là que devait avoir lieu la signature. Je fus envoyé pour y +faire tout préparer, et en même temps pour engager les plénipotentiaires +à continuer leur route jusqu'à Passeriano. Ils s'y prêtèrent de bonne +grâce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, où les +préparatifs avaient été faits pour la forme; et sans doute on montre +dans ce village la chambre où ce grand événement s'est passé, la table +et la plume employées à l'accomplir. Il en est de ces reliques-là comme +de beaucoup d'autres!</p> + +<p>Le général Bonaparte avait en résidence auprès de lui un envoyé du +gouvernement vénitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas à la +famille de l'illustre doge qui, à quatre-vingts ans, s'empara de +Constantinople à la tête d'une armée de croisés, mais il était d'une +famille bourgeoise de Venise. Son grand-père, juif, se convertit à la +religion chrétienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de +baptême, et en Italie existe l'usage de donner à son filleul, au lieu +du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme +d'esprit, assez bon chimiste, occupé de sciences, d'améliorations, +d'industrie, sa tête était très-vive; susceptible d'exaltation et +d'enthousiasme, il parlait avec cette facilité et cette abondance si +communes aux Italiens. Du reste, très-chaud partisan de la liberté et +de l'indépendance italiennes, il avait joué un rôle très-actif dans les +intrigues qui avaient amené la dissolution du gouvernement vénitien. Le +traité de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville +allait être au désespoir. Le général en chef voulut justifier la +résolution prise et en expliquer les causes à Dandolo. Aussitôt le +traité signé, il le fit appeler et lui donna connaissance des +dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de +l'Italie ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour; que les Vénitiens, +quoique dignes de la liberté, n'avaient pas assez d'unanimité entre eux +et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le +fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de +sang français avait déjà été versé, et on ne pouvait pas en répandre +encore pour une cause, non sans doute tout à fait étrangère à la France, +mais cependant ne la touchant pas immédiatement; c'était plutôt une +cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il +fallait s'en reposer sur lui, se résigner aux circonstances et attendre: +il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer +un homme exalté et lui conserver des espérances; enfin il exerça en +apparence avec succès sur sa raison cette séduction puissante à +laquelle il était difficile de résister. Dandolo, profondément triste, +parut convaincu et se rendit à Venise pour expliquer au gouvernement +provisoire ce qui s'était fait et lui en donner les raisons.</p> + +<p>Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions +de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue.</p> + +<p>Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important, +mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont +la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la +dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes +d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce +facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces +hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous +l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin +d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante +officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier +très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc +parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh +bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami +Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette +réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la +mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en +chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La +bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la +nomination véritable fut expédiée par Berthier.</p> + +<p>Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se +disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant +son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué +pour que j'omette ce récit.</p> + +<p>On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la +cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était +parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent +vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens +dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes +et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti +à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement +provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous +les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité +signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on +résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait +disposer.</p> + +<p>Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les +trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en +route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible. +Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le +tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe, +comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption, +abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte +de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du +monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort. +Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission, +leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il +dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux, +avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings +liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le +traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le +Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan.</p> + +<p>J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut; +on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme +et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo, +ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur +de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence. +Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les +intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur +les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses +raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit +et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses +yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et +bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une +prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché +l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo +était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de +son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne +s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et +garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de +gens ont voulu le représenter.</p> + +<p>La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé +pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17 +novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes +rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et +de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa +position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là; +tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit +rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous +passâmes le mont Cenis.</p> + +<p>À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés +et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de +m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais +pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à +Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est +un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en +vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix +à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me +glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et, +malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en +suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la +valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour +les acquérir.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général +Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive +Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte +me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les +cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive +le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était +effectivement ces voix amies qu'il préférait.</p> + +<p>De Chambéry, nous nous rendîmes à Genève, où nous nous arrêtâmes un +jour: nous logeâmes hors de la ville, chez le résident de France, M. +Félix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait été disposé +dans cette ville pour fêter le vainqueur d'Italie, et il y avait à +cette époque, dans le pays, une inquiétude vague sur les projets de la +France: les événements qui survinrent bientôt la justifièrent +complétement; mais, dans ce moment même, des intentions hostiles +étaient suggérées au gouvernement par le général Bonaparte: il ne les +cachait pas devant nous, et répétait souvent que l'aristocratie de +Berne, ses intérêts et son pouvoir, étaient incompatibles avec la +république; selon ses vues, un état de choses différent devait donc +succéder à celui qui existait alors: aussi évita-t-il avec soin de se +trouver en contact nulle part avec une autorité du premier ordre en +Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de +s'arrêter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route, à la +hauteur de son château de Coppet: le général Bonaparte avait une +prévention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir, +plus qu'aucun autre, amené la Révolution.</p> + +<p>Nous traversâmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne, +Soleure et Bâle. Nous passâmes le matin devant l'ossuaire de Morat: +nous étions à pied, et il fut l'occasion d'abord de pénibles réflexions; +ensuite elles eurent pour objet la puissance de résistance toujours +fort grande d'un peuple, même faible, dont les individus sont tous +animés de haine contre l'étranger et de la résolution de se défendre. +Ce monument de nos défaites devait bientôt disparaître. Un habitant du +pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du +régiment des gardes suisses, donna au général Bonaparte les explications +qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la +marche des troupes des deux armées, et sur leurs positions respectives.</p> + +<p>De Bâle nous descendîmes la vallée du Rhin, par la rive droite, pour +nous rendre à Radstadt, et nous traversâmes Offenbourg, quartier +général d'Augereau. Ce général, venant de servir sous Bonaparte, lui +devait sa gloire; cet homme médiocre, cet instrument si imparfait, +associé à tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs, +de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans +sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'égal à +égal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager +à se reposer chez lui. Le général Bonaparte en fut piqué; il fit +répondre par cet officier que, trop pressé pour s'arrêter, il +reviendrait de Rastadt tout exprès pour le voir. Le général Augereau +fut sans doute assez vain et assez sot pour croire à cette promesse. +Avant d'arriver à Rastadt, nous rencontrâmes un escadron autrichien de +hussards de Szekler, envoyé au-devant du général Bonaparte pour +l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres +français près du congrès des hommages d'une autre nature. Nous fûmes +logés au château, et le lendemain le général Bonaparte m'envoya à +Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reçut avec égards et +bienveillance. Ce respectable vieillard, âgé alors de soixante-quinze +ans, montait à cheval tous les jours; sa famille était belle et +nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs +agréments et leur bonne éducation, occupaient des trônes. L'une avait +épousé le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue +sous le nom de l'impératrice Élisabeth. Une autre avait épousé le roi +de Suède, tombé du trône par suite du dérangement de son esprit; la +troisième, l'électeur, devenu roi de Bavière. Je dînai avec le +margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le +soir, je revins à Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais été +l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de +paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-être et les +pays d'une grande prospérité. En effet, un petit prince ne peut pas se +livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre à +rendre ses sujets heureux; sa gloire, à lui, c'est leur bonheur; si +près d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs +souffrances et l'expression de leur mécontentement? Et puis il consomme +tous ses revenus dans les lieux mêmes qui les produisent; ainsi ces +produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en +petits États, peu favorable à la puissance, a créé les moeurs auxquelles +l'Allemagne doit sa prospérité, les établissements d'où viennent son +bien-être et les progrès remarquables de son agriculture; progrès tels, +qu'elle avait déjà atteint presque la perfection quand la nôtre était +encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en +agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet +exemple d'une manière utile, avoir tout à la fois des lumières, des +capitaux et le goût de les employer ainsi. Les petits souverains +d'Allemagne n'ont guère autre chose à faire; ils sont en général bien +élevés et instruits; riches, ils ne quittent guère leurs résidences; +toutes les conditions d'amélioration sont donc réunies chez eux.</p> + +<p>Rien n'était prêt pour l'ouverture du congrès. Un séjour prolongé du +général Bonaparte eût été sans objet, et d'ailleurs le Directoire +l'appelait à Paris; huit jours après son arrivée, il se mit donc en +route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel; +partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration était la +récompense de ses travaux glorieux. La paix et les espérances qu'elle +laissait concevoir venait encore ajouter à la satisfaction générale, et +les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage +étaient aussi sincères qu'énergiques. Nous arrivâmes à Paris, Bonaparte +alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine, +habitée par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quittée deux +jours après celui de son union avec elle, et cette maison était encore +pour lui le temple de l'amour.</p> + +<br> + +<h3> +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> +RELATIFS AU LIVRE DEUXIÈME</h3> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Cairo, 22 avril 1796.</p> + +<p>«Vous me pardonnerez, mon cher père, de vous avoir écrit moins souvent +que je ne le désire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons +pris l'offensive, mon activité est de tous les moments. Elle est telle, +que l'autre jour, je suis resté vingt-huit heures à cheval sans en +descendre, et qu'après trois heures de repos j'y suis remonté quinze +heures.</p> + +<p>«La vie extrêmement active que je mène me va à merveille, et je la +trouve préférable aux plaisirs de Paris.</p> + +<p>«Je veux vous donner une idée des opérations militaires qui ont été +faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort pressé.</p> + +<p>«Le général Bonaparte était occupé à organiser son armée lorsque +l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop +étendu sur la droite, n'avait été occupé que pour intimider les Génois. +L'ennemi employa ses forces d'une manière assez maladroite: il attaqua +de front et nous fit replier sans de grandes pertes.</p> + +<p>«Le lendemain, il attaqua une redoute située dans les montagnes qui +couvrent Savone. S'il l'eût prise, notre position était bien critique. +Elle fut défendue vaillamment. Le général se décida sur-le-champ à +prendre l'offensive. Le 23, un corps de troupes nombreux sortit de la +redoute; un autre la tourna en attaquant Montenotte, passant par +Altare. L'ennemi fut battu; il eut mille hommes tués ou blessés, et +deux mille prisonniers. Le 24, nous marchâmes en avant, et nous +investîmes le château de Cossaria. Nous essayâmes de l'emporter de vive +force; nous ne réussîmes pas. Nous perdîmes deux cents hommes. De ma +vie je n'ai vu un feu semblable. Comme les troupes qui le défendaient +étaient sans subsistances, elles se rendirent le lendemain, et nous +prîmes aux ennemis seize cents hommes d'élite avec un lieutenant +général. Le soir, nous attaquâmes l'ennemi dans la position de Dego. Il +était fort et bien placé; il ne fit pas cependant une grande résistance. +J'étais à la tête du bataillon qui donna le plus vigoureusement et qui +reçut le plus de leur feu, et nous eûmes huit hommes tués et dix +blessés. Il perdit beaucoup; mais nous fîmes, par la disposition de nos +colonnes, quatre mille prisonniers et nous primes vingt-huit pièces de +canon.</p> + +<p>«Le lendemain, l'ennemi nous attaqua à son tour. Nos volontaires +étaient débandés et pillaient. Nous perdîmes deux cents hommes tués ou +pris; mais, le soir, nous les attaquâmes de nouveau, et nous leur +prîmes encore dix-huit cents hommes. Il évacua la position parallèle, +et, le 26, nous nous trouvâmes devant le camp retranché. Plusieurs +redoutes furent emportées; les autres auraient eu le même sort si +l'ennemi ne les eût évacuées. De ce moment le fort de Ceva fut cerné, +et, aujourd'hui, sa prise ne tient plus qu'à l'arrivée de quelques +pièces de canon.</p> + +<p>«L'ennemi avait pris une belle position derrière Cossaria; sa gauche au +Tanaro. À l'instant où nous allions l'attaquer, il fit sa retraite; dix +mille hommes se retirèrent sur Mondovi. Le combat s'engagea dans +l'après-dînée; il fut chassé des positions qu'il occupait; Mondovi fut +cerné. Nous nous emparâmes de dix pièces de canon, avec lesquelles je +tirai sur la ville, et on nous apporta ses clefs. Nous y avons pris +seize cents hommes et des magasins très-considérables. L'ennemi s'est +retiré en désordre, et, dans ce moment, il est derrière la Stura et +occupe les lignes de Cherasco. Il est très-important de le débusquer de +cette position; son moral est affecté, et il sera battu.</p> + +<p>«La prise de Mondovi est d'une haute importance pour nous: elle met +l'armée dans une grande abondance et la délivre de l'affreuse misère où +elle était plongée.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Cherasco, 26 avril 1796.</p> + +<p>«Nous venons d'ajouter un nouveau succès, mon tendre père, à ceux que +nous avions déjà obtenus. L'armée s'est approchée de Cherasco, ville +forte où l'ennemi s'était réfugié. Elle est située au confluent du +Tanaro et de la Stura; ses fortifications sont en terre, mais bien +disposées, fraisées et palissadées. Je vins hier matin, avec cent +hussards, faire la reconnaissance de la place, à quatre-vingts toises. +Tandis que j'étais à faire mes observations, on m'a tiré quelques coups +de canon à mitraille qui ont tué l'ordonnance qui m'accompagnait et qui +s'était placé derrière moi; je l'ai regretté: c'était un brave homme.</p> + +<p>«Nos dispositions faites, nous allions brûler la ville; mais les +habitants ne s'en sont nullement souciés. La place ne touche pas la +Stura, et l'on pouvait empêcher la garnison de se rendre sans passer la +rivière: ces considérations l'ont décidée à l'évacuer. Le commandant a +craint, en perdant sa troupe, d'affaiblir encore l'armée piémontaise, +qui, dans ce moment, est réduite à douze ou quinze mille hommes +découragés. Ainsi nous avons vaincu le seul obstacle qui semblait nous +empêcher d'arriver aux portes de Turin.</p> + +<p>«Notre gauche a canonné Fossano, et l'ennemi l'a évacué: sa ligne est +absolument coupée.</p> + +<p>«Il est impossible de faire une campagne plus brillante; nous le devons +au courage de nos troupes et aux excellentes combinaisons qui ont été +prises. Le général Bonaparte est heureux, et il mérite de l'être; sa +réputation se consolide tous les jours, et les derniers traits de son +tableau ne sont pas les moins brillants.</p> + +<p>«Le général Colli, qui commande l'armée piémontaise, a demandé une +suspension d'armes, en attendant les arrangements de paix qui seraient +pris à Gênes par nos ministres respectifs. Le général Bonaparte a +répondu qu'il désirait sincèrement voir les malheurs de l'humanité +diminuer, mais que, comme les succès qu'il a obtenus lui en promettent +d'autres, il demande au roi de Sardaigne, pour gage de la pureté de ses +intentions, la possession d'Alexandrie, de Tortone et de Coni. Le +général Colli a répondu qu'il envoyait un courrier au roi pour le lui +demander; il a ajouté verbalement que la nation française pouvait seule +donner la paix à l'Europe, après avoir déployé autant de grandeur; que +les Piémontais, après leurs désastres, ne pouvaient plus espérer +résister aux Français, et qu'ainsi la paix leur était nécessaire.</p> + +<p>«Nous sommes parfaitement reçus partout où nous passons; les Piémontais +de la plaine ne ressemblent guère à ceux des montagnes. Quelle richesse +de sol, et quelle douceur chez les habitants! Ils n'ont sans doute pas +notre franchise, mais au moins paraissent-ils respecter nos actes, +notre caractère et notre courage. J'ai été avant-hier, à la tête de +deux régiments de cavalerie, m'emparer de la ville de Bene; après avoir +fait replier quelques troupes de cavalerie qui la couvraient, les +habitants sont venus m'en apporter les clefs et me demander sûreté et +protection.</p> + +<p>«Junot est parti hier pour porter au Directoire vingt et un drapeaux +pris aux ennemis depuis l'ouverture de la campagne. J'aurais été fâché +de quitter l'armée à l'instant où ses succès sont si brillants et où +ses marches sont si instructives et si savantes. J'ajoute tous les jours +à mon instruction militaire, et cette école ne peut que me promettre une +carrière satisfaisante.»</p> + +<br> + +<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Crémone, 14 mai 1796.</p> + +<p>«Nous avons eu, ma tendre mère, une brillante action. Elle décide de la +possession de Milan; nous avons battu complétement l'ennemi en arrière +et en avant de Lodi. Le passage de l'Adda est une des entreprises les +plus hardies et les plus heureusement exécutées de cette guerre.</p> + +<p>«Toute l'armée s'est couverte de gloire, et, si les marches forcées +qu'elle a faites lui ont causé de grandes fatigues, elle se trouve bien +dédommagée par l'abondance dont elle jouit aujourd'hui.</p> + +<p>«Je ne vous donne point de détails sur l'affaire. La relation que vous +en lirez dans les feuilles publiques est fort exacte et vous mettra +parfaitement au fait. Vous aurez, je crois, le plaisir d'y lire mon nom.</p> + +<p>«L'ennemi a perdu beaucoup de monde. L'affaire a été très-chaude, et +cependant nous n'avons pas eu deux cents hommes tués ou blessés.</p> + +<p>«J'ai couru, pour ma part, d'assez grands dangers. J'ai chargé à la +tête de cent cinquante hussards, et c'est moi qui me suis emparé de la +première batterie de l'ennemi. Je montais un cheval un peu ombrageux; à +la fin de la charge, il fit un écart et me désarçonna; la cavalerie que +je commandais et qui était la première, et toute celle qui me suivait, +passa sur moi sans me toucher ni me faire le moindre mal.</p> + +<p>«Chargé par le général d'aller voir un mouvement des ennemis à notre +droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tôt. +L'armée autrichienne était en bataille sur la rive gauche, et tout +entière elle tira sur moi: j'eus donc à essuyer environ trente mille +coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre +dragons, deux ont été tués ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-là +ne vous effrayent pas, ma chère mère, ils sont passés, et nous allons +prendre quelque repos à Milan, où nous nous rendons demain.</p> + +<p>«Nous nous sommes emparés, avant-hier, de Crémone. L'ennemi l'avait +évacué, et y avait seulement laissé un poste de cinquante hulans. Je +suis arrivé avec trois cents chevaux, et nous les avons chassés; mais +il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes à cheval. +Autant l'infanterie est intrépide, autant la cavalerie l'est peu. +Heureusement que nous sommes dans un pays extrêmement coupé, et qu'elle +devient d'une très-petite influence.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Milan, 15 mai 1796.</p> + +<p>«Mon tendre père, nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons +fait notre entrée triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome +des anciens généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la +patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrît un coup d'oeil, un +spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une très-belle ville, +très-grande et très-peuplée. Ses habitants aiment les Français à la +folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement +qu'ils nous ont données.</p> + +<p>«Les Autrichiens ont laissé deux mille cinq cents hommes dans la +citadelle. Ils paraissent vouloir être les meilleures gens du monde; +ils n'ont pas encore tiré un seul coup de canon, quoique nos troupes en +soient tout près. Cependant c'est un siége à faire.</p> + +<p>«L'armée s'embellit chaque jour, son courage a encore augmenté avec ses +victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle +était pauvre et misérable dans les montagnes. On oublie toutes les +fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en +est le prix.</p> + +<p>«Nos succès sont vraiment incroyables. Ils éternisent à jamais le nom +du général Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les +lui devons. Tout autre, à sa place, aurait été battu, et il n'a couru +que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste après notre départ +de Paris que la campagne a été ouverte et que nous avons remporté sur +l'ennemi la première victoire.</p> + +<p>«C'est juste un mois après l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire +deux mois après notre départ de Paris, que nous sommes entrés à Milan.</p> + +<p>«C'est avec une armée dépourvue de tout, sans habits, sans souliers, +sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais +toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succès.</p> + +<p>«C'est avec une armée de trente-quatre à trente-six mille hommes, car +notre armée actuelle n'a jamais été plus forte, que nous avons ainsi +chassé devant nous ou détruit une armée de soixante à soixante-dix mille +hommes présents qui composaient celles des Piémontais et des +Autrichiens réunis.</p> + +<p>«C'est avec cette même armée que nous avons remporté six victoires +décisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tué ou blessé six +mille, pris deux places de guerre, forcé le roi de Sardaigne à nous +ouvrir les portes de ses États, jeté les débris de l'armée des +Autrichiens à trente-cinq lieues de nous.</p> + +<p>«Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais +été faite. Elle doit être écrite et lue. Elle est savante: et ceux qui +pourront la comprendre en tireront bien parti. Voilà, mon tendre père, +le tableau fidèle de notre position.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Peschiera, 1er juin 1796.</p> + +<p>«Encore une victoire, mon père, mais celle-ci est la dernière. L'armée +des Autrichiens, battue constamment depuis deux mois, a enfin évacué +l'Italie; elle s'est retirée dans le Tyrol et occupe les montagnes de +l'Allemagne. Le général Beaulieu occupait le lac de Garda, le Mincio, +et avait sa gauche à Mantoue. Il se croyait inexpugnable dans cette +position qui, effectivement, était belle à défendre, et cependant nous +l'en avons chassé.</p> + +<p>«Ce dernier succès appartient de la manière la plus absolue au général +Bonaparte, et il le couvre de gloire. Il est le résultat de ses +manoeuvres. Il a trompé complétement l'ennemi; et, tandis qu'il s'était +renforcé sur un point, nous l'avons forcé sur un autre.</p> + +<p>«Nous l'avons attaqué sur Borghetto; notre cavalerie a engagé l'affaire, +et, pour la première fois, elle s'est parfaitement conduite; elle a +culbuté la cavalerie ennemie, et, arrivée sur la rive droite du Mincio, +notre infanterie l'a passé au gué. Elle a chassé l'ennemi de la +position la plus belle et la plus formidable, et là nous nous sommes +emparés du village de Valleggio. L'armée ennemie s'est trouvée coupée +et séparée en deux. Une partie s'est retirée sur-le-champ dans les +montagnes du Tyrol; une autre partie a passé l'Adige, et le reste s'est +renfermé dans Mantoue.</p> + +<p>«Tous les princes d'Italie viennent demander grâce. Le roi de Naples +tremble. Il vient d'obtenir un armistice de dix jours, après l'arrivée +du plénipotentiaire à Paris, sous les conditions que les deux mille +quatre cents chevaux de ses troupes qui sont joints à l'armée impériale +la quitteront sur-le-champ, et viendront cantonner en arrière de notre +armée (ainsi ils sont censés prisonniers); et que les vaisseaux du roi +de Naples qui sont joints à la flotte anglaise se retireront +sur-le-champ dans le port de Naples.</p> + +<p>«Tout nous sourit, nos triomphes sont constants, tout nous rapproche de +la paix, elle est infaillible, et nous conserverons la Belgique. +Assurément nous sommes bien payés de nos peines.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Milan, 8 juin 1796.</p> + +<p>«Nous voici de retour à Milan, ma tendre mère, où nous prendrons +quelques instants de repos; l'ennemi, loin de nous, réfugié dans les +montagnes du Tyrol, ne sera pas à craindre de longtemps. Il nous reste, +en attendant, deux siéges à faire: celui de Mantoue et de la citadelle +de Milan. Lorsque nos moyens seront pris, ces siéges ne seront ni longs +ni meurtriers.</p> + +<p>«Mantoue est maintenant serrée de très-près. Nous avons pris deux de +ses faubourgs; la garnison est peu forte, la ville très-étendue; les +eaux seules en rendent les accès difficiles.</p> + +<p>«Nous avons été à Vérone. J'ai vu le palais du prétendu roi de France; +il n'a pas plus d'appareil que son maître. Dix mille émigrés habitaient +Vérone, ils sont tous partis à notre approche.</p> + +<p>«J'ai vu à Vérone un des plus beaux monuments de l'antiquité: un cirque +parfaitement conservé et assez grand pour contenir quatre-vingt mille +spectateurs. Cette vue a agrandi mes idées et a élevé mon imagination. +Nous sommes dignes d'un pareil ouvrage, il en faudrait un semblable à +Paris.</p> + +<p>«Je vous apprends avec plaisir, ma tendre mère, que je vais recevoir +une récompense honorable, pour la conduite que j'ai tenue en +différentes affaires, qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne, +et notamment à la bataille de Lodi; le Directoire exécutif m'envoie un +sabre, j'en ai reçu la nouvelle, et le sabre arrivera dans peu. +J'attache le plus grand prix à un pareil cadeau; il n'y en a que douze +donnés pour toute l'armée, et je suis assez heureux pour en obtenir un, +sans que personne l'ait demandé pour moi.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «26 juin 1796.</p> + +<p>«Nous sommes, mon tendre père, à deux jours de Livourne; dans peu nous +y entrerons, et, nous emparant de tous les magasins anglais, nous +ôterons à nos plus cruels ennemis le moyen de nous nuire. Nous le +reléguerons à Saint-Florent et à Gibraltar.</p> + +<p>«Enfin la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement renonce +à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous +n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez forte pour la diviser +ainsi, et les dix mille hommes jetés ainsi au fond de la botte +n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs incalculables. +Le plan sage et bien conçu du général Bonaparte est adopté; nous +reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sûr de +triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavière, +et, si, selon toutes les apparences, nos projets réussissent, la paix +ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux?</p> + +<p>«On a peine à concevoir d'aussi grands résultats avec d'aussi petits +moyens. C'est lorsqu'on pouvait à peine espérer des succès secondaires +que les hautes destinées de l'armée nous ont portés en Allemagne, après +avoir traversé l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination +s'exalte en pensant à d'aussi grandes actions. Nous devons tout au +général Bonaparte. Un autre à sa place nous eût peut-être menés aux +bords du Var. Ah! que je me sais bon gré de l'avoir bien jugé lorsqu'il +était peu connu, et lorsque même des femmes, prétendues d'esprit, +mettaient en question son esprit et ses talents!</p> + +<p>«Nous sommes entrés sur les États du pape; nous lui avons pris deux +bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux +mille prisonniers, et nous l'avons dépouillé de deux cents pièces de +canon; en vérité, le ridicule jeté sur les soldats du pape est bien +mérité, car tous ces succès ne nous ont pas coûté un seul coup de fusil.</p> + +<p>«La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ +trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent +tableaux à notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va +devenir le dépôt des précieux restes de l'antiquité, et les étrangers +viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire.</p> + +<p>«Nous sommes arrivés à Bologne. C'est une grande et belle ville, riche, +et où l'on nous a bien reçus. J'y ai pris l'idée des bons spectacles +italiens. Rien ne peut être comparé au talent de la première actrice. +Nos premières cantatrices de l'Opéra sont à mille piques au-dessous +d'elle, et tous les connaisseurs l'ont jugée au moins aussi +favorablement que moi.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Bassano, 11 juillet 1796.</p> + +<p>«Nos succès sont incroyables, mon tendre père, et moi-même, qui les +vois tous les jours, j'ai presque peine à me les persuader. Nous avons +encore battu l'ennemi deux fois depuis que je vous ai écrit. L'armée +des Autrichiens est absolument détruite; nous avons pris dix mille +hommes le 21 et le 22, des équipages de pont, d'artillerie, etc., etc. +Bref, cette formidable armée, qui devait nous chasser de l'Italie, fuit +aujourd'hui, épouvantée, réduite à sept ou huit mille hommes égarés, et +dans l'impossibilité de faire sa retraite par la position qu'elle +occupe.</p> + +<p>«Nous voilà donc paisibles possesseurs de l'Italie, rien ne peut plus +balancer notre puissance. Que l'empereur envoie quarante mille hommes, +deux cents pièces de canon, et tout ce qui sert à constituer une armée, +et nous aurons encore quelques combats à livrer.</p> + +<p>«Le bonheur est d'accord avec la bravoure. Nous ne perdons presque +personne, et l'ennemi toujours beaucoup. Mais aussi comme nos troupes +sont braves! Rien ne peut donner une idée juste de leur courage, et +combien les Autrichiens ont perdu du leur!</p> + +<p>«Ces travaux nous donneront la paix, et il me sera bien doux d'en jouir +auprès de vous.</p> + +<p>«Adieu.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Castiglione, 26 juillet 1796.</p> + +<p>«Nous avons eu de grands événements depuis peu, mon cher père; la +fortune nous a abandonnés un instant, mais elle a bientôt été forcée de +nous revenir fidèle.</p> + +<p>«Le siége de Mantoue se faisait avec vigueur; nous étions à la veille +de prendre cette ville, lorsque Wurmser a tenté un coup hardi. Il l'a +bien exécuté. Une armée nombreuse et brave lui en a donné les moyens; +les secours du Rhin l'avaient prodigieusement augmentée. Nous étions +dans une parfaite sécurité; une partie de nos troupes occupait les +montagnes. Elle fut attaquée vigoureusement le 11; elle fit une +résistance opiniâtre, mais elle fut forcée à la retraite, et notre +perte, ce jour-là, fut évaluée à trois mille hommes. L'armée se jeta +sur Mantoue pour protéger les opérations du siége. On agita la question +de savoir si on lèverait le siége ou non; les avis étaient partagés. +J'étais du premier, et je crois avoir eu raison. C'est le parti qu'on a +pris, et l'on s'en est bien trouvé.</p> + +<p>«Nous sommes partis brusquement, et nous avons été rallier et rassembler +l'armée à deux marches d'ici. Les Autrichiens étaient tombés aussi sur +Brescia, qu'ils avaient pris. Nous marchâmes sur eux, et ils se +replièrent dans les montagnes. Le lendemain, 16, on s'avança plus près +de la grande armée de l'ennemi; les armées se trouvèrent en présence. +On avait eu déjà un combat, où l'on avait fait quatre cents prisonniers; +les bonnes dispositions des troupes et mille circonstances décidèrent +à donner bataille le 16.</p> + +<p>«L'armée occupait un front de trois lieues. Elle avait son centre à +Lonato, sa droite à Monte-Chiaro et sa gauche en arrière de Salo. +Toutes les différentes parties de la ligne donnèrent; tout le monde fit +son devoir de la manière la plus brillante: infanterie, cavalerie, +artillerie, tout s'est battu à merveille. Le général en chef était au +centre; j'étais à la droite, et c'est là que l'affaire fut la plus +chaude. J'y restai constamment. Le combat fut opiniâtre, et, quoique la +victoire ait fini par se déclarer pour nous, elle fut chancelante un +instant. Nous forçâmes la balance à pencher de notre côté. Trois ou +quatre, dont j'étais, se jetèrent à la tête des troupes, les rallièrent, +les encouragèrent, et, en les menant à l'ennemi, les firent triompher.</p> + +<p>«La victoire fut donc complète à la droite. L'ennemi ne fut pas mis en +déroute, mais nous restions maîtres du champ de bataille, et nous lui +prîmes, de ce côté seulement, sans exagération, quatre mille hommes, +dix-huit pièces de canon, et nous lui avons tué quinze cents hommes.</p> + +<p>«Notre perte a été de six cents hommes tués ou blessés à droite; au +centre, nous avons pris deux mille cinq cents hommes et deux généraux; +à la gauche, douze cents hommes et quatorze pièces.</p> + +<p>«Il a eu au moins mille hommes tués au centre et à la gauche; ainsi il +a éprouvé une perte de trois mille hommes.</p> + +<p>«Le lendemain il resta en présence. Un corps de trois mille cinq cents +hommes était cerné: il fut forcé de mettre bas les armes.</p> + +<p>«L'ennemi, battu, a voulu payer d'audace et chercher à approvisionner +Mantoue, mais inutilement. Nous l'avons attaqué à la droite, et il a +été non-seulement battu, mais mis encore dans la déroute la plus +complète. J'étais à la droite, où je commandais un corps de troupes et +quinze pièces d'artillerie légère, et nous avons, les premiers, entamé +l'ennemi. J'ignore combien nous avons fait de prisonniers, vous voyez +que l'ennemi a eu au moins dix-huit mille hommes hors de combat depuis +cinq jours.</p> + +<p>«J'ai couru quelques dangers: un boulet m'a touché légèrement le côté +gauche, sans me faire le moindre mal. Nous avons perdu de bons +officiers.</p> + +<p>«J'ai eu du plaisir à me trouver à la bataille de Lonato; c'est, sans +contredit, la plus belle bataille rangée que j'aie encore vue.</p> + +<p>«Le combat d'aujourd'hui a été extrêmement intéressant et instructif.</p> + +<p>«Adieu, mon cher père. Depuis huit jours je n'ai pas dormi quatre +heures; je tombe de fatigue, mais je me porte bien. Nous n'avons plus +d'ennemis à combattre, et nous allons bien, je l'espère, profiter de +nos triomphes.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Brescia, 18 août 1796.</p> + +<p>«Nous avons encore battu l'ennemi dans les montagnes; nous lui avons +pris douze cents hommes. Il a évacué les bords du lac de Garda et se +retire au delà de Trente. Nous allons le suivre; nous sommes secondés +par l'armée du Rhin; elle arrive près de nous et nous allons à sa +rencontre. Dans moins d'un mois, si la fortune nous seconde, nous aurons +opéré notre jonction avec elle.</p> + +<p>«Les chaleurs de l'Italie diminuent, et, dans quinze jours, elles +seront passées. Ainsi les dangers du climat n'existeront plus pour nous, +et ma bonne santé ne se démentira pas plus que depuis le commencement +de la campagne.</p> + +<p>«On vient d'envoyer à Paris les drapeaux pris dans cette fin de +campagne. Le général en chef a désiré me garder ici et m'a dit qu'il +m'aurait choisi si je lui eusse été moins utile.--On a envoyé l'officier +le moins capable.--Je ne suis pas fâché de voir la suite des opérations; +je connais l'ensemble, car je n'ai pas quitté un seul instant l'armée.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Vérone, 20 novembre 1796.</p> + +<p>«Nous venons d'obtenir, mon tendre père, de grands succès, et Mantoue +est plus près que jamais du moment de sa reddition. L'ennemi avait +tenté de délivrer cette place; nous avons manoeuvré pendant plusieurs +jours, et, après plusieurs combats sanglants, l'ennemi a été forcé de +se retirer sur Vicence. Nous allons donc bientôt jouir du fruit de nos +travaux, et Mantoue pris nous donnera des quartiers d'hiver qui nous +mettront à même de réorganiser l'armée.</p> + +<p>«Les officiers manquent, et nos soldats, qui veulent être conduits, se +sont mal battus. Cependant la force des choses l'a emporté, et nous +avons été victorieux.</p> + +<p>«Nous avons eu, en huit jours, onze généraux tués ou blessés, six aides +de camp. J'ai à regretter la mort d'un de mes amis, Muiron, dont souvent +vous m'avez entendu parler.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SA MÈRE.</h4> + +<p> «Milan, 27 décembre 1796.</p> + +<p>«J'arrive dans l'instant même, ma tendre mère, de Vérone, après avoir +parcouru les montagnes et les divisions. J'ai trouvé tout dans un état +très-satisfaisant; l'armée est plus nombreuse que jamais, elle a un +excellent esprit, et jamais nous n'avons eu plus de chances en notre +faveur: si notre étoile veut que le sort de l'Italie soit encore décidé +par les armes, nous pouvons espérer qu'elles nous seront favorables.</p> + +<p>«Je vais repartir dans quelques heures pour une mission fort +intéressante. Le Modénais, le Bolonais, le Ferrarais, viennent d'envoyer +leurs députés à Reggio, où va s'assembler le congrès de ces différents +États. Le général en chef m'envoie près de lui pour le surveiller, le +diriger dans sa marche, et prendre toutes les mesures de sûreté que +pourraient ordonner les circonstances. Ainsi me voilà de nouveau dans +la diplomatie: c'est un repos de quelques moments qui vient fort à +propos, après la vie active que j'ai menée depuis mon retour.</p> + +<p>«Le général Clarke, qui est envoyé à Vienne par le gouvernement +français pour conclure un armistice, est ici depuis quelques jours. Le +général Alvinzi lui avait refusé un passe-port en attendant les ordres +de l'Empereur. Enfin il vient d'être envoyé un officier par le +gouvernement autrichien pour s'aboucher avec lui à Vicence, et, dans +peu, les conférences seront ouvertes.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À SON PÈRE.</h4> + +<p> «Goritz, 1796.</p> + +<p>«J'ai reçu, mon cher père, les lettres que vous m'avez adressées; elles +m'ont fait éprouver les plus douces satisfactions. Je suis arrivé ici +hier, après avoir couru longtemps après le quartier général, dont les +mouvements sont aussi rapides que ceux de l'armée et la retraite de +l'ennemi. Le prince Charles a perdu six mille hommes depuis huit jours, +et il se retire avec une armée dispersée. On s'est cependant peu battu, +mais les manoeuvres ont été belles et les dispositions savantes.</p> + +<p>«Nous sommes à la hauteur de Trieste, et nous avons aujourd'hui la +certitude d'y entrer; mais une plus haute destinée nous attend, c'est à +nous de détruire encore une armée autrichienne, et, en un mot, de +renverser de fond en comble la réputation éphémère que s'est acquise le +prince Charles par les sottises de nos généraux du Rhin et de notre +gouvernement.</p> + +<p>«Je suis resté dix jours à Florence pour me remettre d'une fluxion de +poitrine qui était la suite d'un gros rhume. Je suis aujourd'hui +parfaitement guéri. Pendant ma maladie, j'ai reçu mille témoignages +d'intérêt de tous les personnages de la cour du grand-duc: lui-même a +envoyé savoir de mes nouvelles. À mon rétablissement, j'ai été le voir, +et j'en ai été parfaitement bien reçu; nous avons causé, pendant plus +d'une demi-heure, gouvernement, commerce, politique. Je n'ai pas laissé +échapper l'occasion de faire l'éloge des moeurs des Toscans et du +bonheur dont ils jouissent; j'en ai attribué la cause à la sagesse du +gouvernement, qui influe d'une manière si directe sur le sort des +peuples. Cette observation a fait fortune et a été très-bien reçue. Le +grand-duc m'a montré infiniment d'intérêt, et je l'ai quitté fort +content de lui.</p> + +<p>«Vous avez dû voir ma réponse à M. Dumas; elle a été mise dans +plusieurs papiers, notamment dans le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>«L'armée offre en ce moment le plus beau coup d'oeil: brave, +enthousiaste de son général, équipée, disciplinée, nombreuse, tout nous +assure des succès; et, pour peu que la fortune nous seconde, nous sommes +certains d'aller faire signer, sous les murs de Vienne, une paix que +l'Europe désire depuis si longtemps.</p> + +<p>«J'espère que ma mission de paix près du pape m'obtiendra de ma tante +des indulgences plénières.»</p> + +<br><br> + +<h3> +LIVRE TROISIÈME</h3> + +<h3>1798-1799</h3> + +<p>Sommaire. -- Retour du général Bonaparte à Paris. -- Sa conduite +politique. -- Situation intérieure de la France. -- Première idée d'une +descente en Angleterre. -- Bonaparte, nommé général en chef de l'armée +d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une +descente. -- Mariage de Marmont. -- Projet arrêté d'une grande expédition +en Égypte. -- Moyen par lequel on se procure de l'argent. -- Départ de +Toulon (19 mai 1798). -- Anecdote. -- Réflexions sur l'expédition +d'Égypte. -- Malte. -- Alexandrie (1er juillet). -- Les +Mameluks. -- Mourad-Bey. -- Ibrahim-Bey. -- L'armée française +d'Égypte. -- Marche sur le Caire. -- Les savants. -- Ramanieh (13 +juillet). -- Le Nil. -- Premier engagement avec les mameluks. -- Combat de la +Flottille. -- Chébréiss. -- Camp de Ouardân (19 +juillet). -- Embabéh. -- Pyramides. -- Pêche aux mameluks. -- Entrée au +Caire. -- Mécontentement de l'armée. -- Expédition contre +Ibrahim. -- Aboukir. (1er août). -- Paroles de Bonaparte en apprenant ce +désastre. -- Mission confiée au général Marmont. -- Excursion malheureuse +dans le Delta. -- Le canal du Calidi. -- Influence des vents. -- Apparition +d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre +1798). -- Dilapidations. -- Le général Manscourt. -- Marmont nommé commandant +d'Alexandrie. -- Menou. -- Son singulier caractère. -- Peste. -- Réflexions sur +cette maladie. -- Bombardement sans effet contre Alexandrie. -- Idris-Bey et +M. Beauchamp. -- Arnault. -- Triste situation des Français à Alexandrie.</p> + +<p>On peut juger quelle sensation produisit l'arrivée du général Bonaparte +à Paris. La paix avait donné de l'assiette au gouvernement; la +tranquillité intérieure était rétablie, l'ordre commençait à régner dans +l'administration, le numéraire avait reparu, et une grande +considération, en Europe, était accordée aux armées françaises.</p> + +<p>Il n'était pas un homme de bonne foi qui ne reconnût la cause d'un +changement si complet dans la fortune publique.</p> + +<p>Le mouvement imprimé par les prodigieux succès obtenus en Italie avait +seul donné ce résultat: aussi, dès ce moment, Bonaparte, après avoir +tout éclipsé, fut-il considéré comme le représentant de la gloire +française, l'appui et le pivot de l'ordre établi.</p> + +<p>On pressentait cependant qu'un tel homme, après avoir surgi avec tant +d'éclat, dont le caractère, les talents, avaient paru si supérieurs; on +pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se +contenter d'un rôle secondaire et d'une vie obscure. Si la France était +sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait +failli la détruire, elle ressentait encore du malaise. Les dépositaires +du pouvoir ne jouissaient d'aucune considération personnelle, et ni +l'opinion de leurs talents ni l'idée de leurs vertus ne venaient +rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensèrent-ils, +dès ce moment, à favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus +sagement le temps présent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir +suprême devait être son partage, mais il sentait aussi que le moment +n'en était pas arrivé. Si, aux yeux des hommes éclairés, on devait tout +redouter d'un gouvernement faible, mal pondéré, et composé d'hommes +corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux présents pour +justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été +de s'emparer violemment de l'autorité. Le grand nombre est conduit par +la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches +graves à faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans, +avait toujours marché vers un état meilleur. Le Directoire l'avait +trouvée dans le chaos, dans le désordre et au milieu des défaites. Des +victoires multipliées et la paix avaient changé cet état de choses, et, +si on pouvait prévoir une vie fort courte pour lui, rien ne démontrait +encore d'une manière absolue qu'il ne pût continuer à vivre. La grande +entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour réussir, être provoquée +par l'opinion publique, et, en quelque sorte, préalablement justifiée +par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit +généralement senti; et le général Bonaparte savait tout cela mieux que +personne; il connaissait par expérience l'incapacité des directeurs, la +corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jugé combien la lutte des +pouvoirs était à redouter; combien un pouvoir exécutif aussi mal +constitué était faible devant les assemblées; il n'avait pas oublié que +sans lui ce gouvernement débile aurait croulé, à l'époque du 18 +fructidor, au milieu de ses triomphes; malgré tout cela, il recula +devant les propositions qu'on lui fit de le renverser à son profit, et +il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi +universellement, avec transport, et regardé comme le sauveur de l'État; +mais, si en ce moment il eût fait la même tentative, les neuf dixièmes +des citoyens se seraient retirés de lui.</p> + +<p>Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en séance publique au +Petit-Luxembourg, reçut des mains du général Bonaparte le traité de +paix ratifié par l'empereur d'Autriche. Cette cérémonie fut, comme il +arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux +communs, prononcés par le ministre des affaires étrangères, M. de +Talleyrand, par le général Bonaparte et le président du Directoire. Le +public contempla avec avidité ce spectacle. Les conseils des Anciens et +des Cinq-Cents se réunirent pour fêter le vainqueur de l'Italie, et un +repas immense fut donné dans la grande galerie du Louvre. Cette fête +fut triste; personne n'était à son aise; l'avenir était incertain, et +la sécurité de l'avenir est un élément indispensable au bonheur présent.</p> + +<p>Après ces ovations, le général Bonaparte affecta la plus grande +simplicité, il évita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement +dans ses goûts, fut bien calculée, car elle augmenta sa popularité. +Deux événements, peu importants, lui furent très-agréables; le premier +lui procura une surprise pleine de grâce: par arrêté de +l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, où il +demeurait, perdit son nom, et reçut celui de rue de la Victoire: il +l'apprit un soir, au moment où il rentrait chez lui, en voyant les +ouvriers occupés à changer l'inscription. L'autre fut sa nomination à +la première classe de l'Institut, section mathématique. Il prit avec +empressement ce titre, qu'il plaça en tête de ses lettres; c'était un +moyen d'agir sur l'opinion. En général, rien de plus flatteur que de +réunir de hautes facultés dans des genres différents. Sa capacité comme +grand capitaine et homme d'État n'était pas mise en question; sa +nomination à l'Institut lui donna la réputation de savant, cette +nomination le mit à même de voir familièrement un grand nombre de ces +hommes dont la France s'honore, devenus ses collègues. Ces hommes ont +beaucoup d'influence sur les renommées, et la renommée, indépendamment +de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux +qui se nourrissent d'ambition: elle était donc chère à Bonaparte à +double titre, car il aimait passionnément la gloire, en même temps que +son ambition était sans bornes.</p> + +<p>La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient +naturellement être dirigés contre cette puissance. On prononça le mot +de descente. Cet épouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y +croire; cette menace, souvent renouvelée sans effet, fut, quelques +années plus tard, au moment d'être réalisée, et de changer probablement +la face du monde. Le général Bonaparte, placé si haut dans l'opinion, +pouvait seul en être chargé: aussi fut-il nommé général en chef de +l'armée d'Angleterre, titre ambitieux, d'où ressortit bientôt notre +impuissance. Le gouvernement désigna les principaux généraux, ceux dont +la réputation était la plus grande, pour être employés sous ses ordres, +et on s'occupa des vastes préparatifs que ce projet exigeait. Le +général en chef voulut avoir des renseignements circonstanciés sur les +moyens défensifs des Anglais, sur diverses localités, ces +renseignements, enfin, qu'un général habile sait toujours se procurer +avant d'agir; renseignements nécessaires pour arrêter ses projets. Il +lui vint une étrange idée pour se les procurer. Un M. Gallois, homme +recommandable et distingué, avait une mission en Angleterre pour +l'échange des prisonniers. Au moment de partir, il était venu avec M. +de Talleyrand chez le général Bonaparte, rue de la Victoire. Tout à +coup la porte du cabinet s'ouvre, le général Bonaparte m'appelle, et je +me trouve, moi quatrième, dans ce cabinet, et il me dit: «Marmont, M. +Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'échange +des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre +uniforme; vous passerez pour son secrétaire, et vous vous procurerez +telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles +observations,» etc. Et il me détailla mes instructions. Je l'écoutai +sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui répondis: «Je vous +déclare, mon général, que je n'irai pas.</p> + +<p>--Comment, vous n'irez pas? me dit-il.</p> + +<p>--Non, mon général, poursuivis-je; vous me donnez là une mission +d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes goûts. M. +Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors +des conventions reçues. Mon départ avec lui sera connu de tout Paris, +et l'on saura en Angleterre que son prétendu secrétaire est un des +principaux officiers de votre état-major, votre aide de camp de +confiance. Hors du droit des gens, on m'arrêtera, et je serai pendu ou +renvoyé honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est +en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards, +attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer, +parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici.»</p> + +<p>Il fut atterré de ma réponse, et me renvoya en me disant: «Je trouverai +d'autres officiers plus zélés et plus dociles.»</p> + +<p>Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette réponse nette, en +opposition à ses volontés, firent une grande impression sur M. de +Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois +parlé depuis.</p> + +<p>Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le général me rappela +et me dit: «Y avez-vous pensé, de me répondre ainsi devant des +étrangers?--Mon général, lui répondis-je, je sens tout ce que ma +réponse a dû vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir +d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue +nécessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une +proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la +repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tête-à-tête vous +m'en eussiez parlé, je l'aurais discutée avec vous dans les formes +commandées par le respect que je vous porte et les sentiments que je +vous dois.»</p> + +<p>Il me comprit, mais me montra pendant très-longtemps une assez grande +froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scène, me dit: +«Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je +n'aurais jamais osé le refuser.» Sulkowsky, témoin de l'explication, et +redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui +disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé.» Il n'en fut +plus question, et tout le monde en fut préservé.</p> + +<p>Bonaparte se décida à voir par lui-même l'état des choses dans nos +ports; en conséquence, le 10 février, il entreprit une course sur les +côtes. Huit jours suffirent pour lui démontrer la disproportion +existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un +temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne +trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue +nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il +crut devoir y renoncer. À son retour, il me dit à peu près ces paroles: +«Il n'y a rien à faire avec ces gens-là; ils ne comprennent rien de ce +qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'exécution. Il nous faudrait +une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de +bateaux que nous. Les préparatifs indispensables pour réussir sont +au-dessus de nos forces; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient: +c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir.»</p> + +<p>Je ne l'accompagnai pas dans cette tournée; alors j'avais conçu un +projet dont l'exécution réussit pour le malheur de ma vie. Quelques +amis eurent l'idée de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux, +fille du banquier de ce nom, appelée à avoir une assez grande fortune. +Sa famille était honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agréable. +Elle me trouva à son goût, et, en deux mois, tout fut préparé et +exécuté. J'étais fort amoureux, je l'ai été encore longtemps; mais, en +l'épousant, j'ai appelé sur moi mille infortunes. Je n'avais pas +vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie à courir le monde, deux +circonstances funestes en pareil cas. À vingt-quatre ans, un jeune +homme n'a pas la maturité nécessaire pour sentir le prix du bonheur +domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraîner à +le compromettre; d'un autre côté, une séparation prolongée, donnant à +une jeune femme l'habitude et le goût de l'indépendance, lui fait +trouver insupportable le joug d'un mari au moment où il revient, tandis +que, pendant son absence, elle reste sans défense auprès de ceux qui +veulent la séduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le +moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait joué un grand rôle dans +l'histoire de ma vie; souvent elle a été pour moi un obstacle en +aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a +apporté de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours +contrarié et obscurci ma destinée. Mademoiselle Perregaux, avec une +grande inégalité de caractère, avait tous les défauts d'un enfant gâté; +elle n'était pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre +excessif et beaucoup de violence en détruisaient les effets. Plus tard, +les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont été sans mesure +et de toute nature.</p> + +<p>L'inspection des côtes avait donc fait renoncer le général Bonaparte à +l'expédition d'Angleterre; mais son intérêt personnel exigeait du +mouvement. Il voulait continuer à agir sur les esprits, faire prononcer +de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il +avait inspiré. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus +grandes choses, en France surtout; et il voulait éviter pour lui ces +tristes effets. Alors revint à sa pensée le projet favori de +l'expédition d'Égypte, dont il s'était occupé en Italie et qui avait +été si souvent l'objet de ses entretiens spéculatifs d'alors. C'était +le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes +les croyances; aller fouiller cette terre, c'était rappeler à la vie +les grands hommes qui l'avaient habitée. S'emparer de l'Égypte, c'était +porter un grand coup à l'Angleterre, prendre une position menaçante +contre son commerce et ses possessions, acquérir une colonie d'autant +plus précieuse, que tous les genres de produits peuvent y être obtenus, +et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute +réunie à la disposition du maître qui y commande.</p> + +<p>La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages +en furent déroulés: il y avait de la gloire et des résultats politiques +importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens, +avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il +était placé, et son éloignement satisfaisait à tout. Ou son expédition +réussissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de +Bonaparte étaient mis à profit sans devenir dangereux; ou elle ne +réussissait pas, et le Directoire était débarrassé de lui. Tous ces +avantages réunis firent donc accepter sa proposition. L'expédition fut +préparée dans tous ses détails par Bonaparte seul, et le ministre de la +guerre, Schérer, ne fut même pas mis dans le secret de la destination +des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent présentait des +obstacles: ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une +autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses; des +patriotes vaudois avaient réclamé des secours. Deux corps furent formés; +l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les +forces des confédérés: on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor +considérable formé par la prévoyance et l'économie, et l'ordre politique +de l'Helvétie fut changé.</p> + +<p>Bernadotte avait été nommé à l'ambassade de Vienne, immédiatement après +la paix. Un drapeau tricolore, établi dans sa maison, devint la cause +ou le prétexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au +renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre +que cet événement fortuit était sans importance et ne cachait aucun +projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance données, on +reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa à mettre la +dernière main aux préparatifs de l'expédition, déjà très-avancés. Le +secret avait été si bien gardé, que l'opinion publique fut complètement +trompée; on croyait généralement à une descente en Portugal ou en +Irlande.</p> + +<p>La prise de Malte avait été considérée comme un préliminaire nécessaire +de l'expédition, et on résolut de s'en emparer en passant. Quelques +intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des +chevaliers, et la faiblesse du grand maître Hompesch, semblaient +autoriser l'espérance d'une prompte reddition à l'apparition de nos +forces; mais c'était jouer gros jeu que de baser le succès de +l'expédition sur cette conquête; le moindre retard pouvait occasionner +et entraîner la destruction de l'armée, et il a tenu à bien peu de chose +qu'il n'en fût ainsi. L'escadre destinée à nous porter et à nous +convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux, +le <i>Conquérant</i> et le <i>Guerrier</i>, faiblement armés, et pour ainsi dire +hors de service; de trente frégates ou bâtiments légers, et la flotte, +de trois cents voiles. Les bâtiments de la Méditerranée étant en général +très-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'après cela +des difficultés et de la lenteur de sa marche. Une division prépara son +embarquement à Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donné +devant Malte. Le général Desaix commandait les troupes qui y furent +embarquées. L'armée de terre formait cinq divisions commandées par les +généraux Desaix, Bon, Kléber, Menou et Régnier; sa force en troupes de +toute arme ne s'élevait pas au delà de vingt-quatre mille hommes. Elle +emportait un matériel d'artillerie considérable, mais un très-petit +nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des bâtiments n'avaient +permis de faire les dispositions nécessaires pour en avoir davantage; +l'armée n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie, +de cavalerie ou d'état-major; mais les régiments de troupes à cheval +emportèrent des équipages pour les chevaux au complet. Tout était +embarqué le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte +mettaient à la voile.</p> + +<p>Je dois raconter ici un événement dont je n'ai vu le récit nulle part: +il caractérise la carrière de Napoléon, carrière de génie et de courage +sans doute, mais où la fortune se trouva souvent son puissant +auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection +surnaturelle; cette superstition l'a décidé dans plus d'une +circonstance à s'abandonner à des chances extraordinaires, qui l'ont +sauvé contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il +a cru sincèrement avoir une mission du ciel.</p> + +<p>Bonaparte était arrivé à Aix en Provence, à l'entrée de la nuit, se +rendant en toute hâte à Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte, +Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une très-grande berline, fort +haute, et sur laquelle était une vache. Voulant continuer son chemin, +mais sans passer par Marseille, où il aurait été probablement retardé, +il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi, +mais moins fréquentée que l'autre; les postillons n'y avaient pas passé +depuis quelques jours; tout à coup la voiture, à une descente qu'elle +parcourait avec rapidité, est arrêtée par un choc violent. Tout le +monde est réveillé, on se hâte de sortir pour connaître la cause de cet +accident; une forte branche d'arbre, avançant sur la route, et placée à +la hauteur de la vache, avait barré le chemin à la voiture. À dix pas +de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent encaissé, +qu'il fallait traverser, s'était écroulé la veille, et personne n'en +savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette +branche d'arbre la retint sur le bord du précipice.</p> + +<p>Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il +pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette +branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister, +que serait devenu le conquérant de l'Égypte, le conquérant de l'Europe, +celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du +monde?</p> + +<p>Il était impossible que les Anglais n'eussent pas l'éveil sur nos +projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait été +envoyé dans la Méditerranée avec une escadre de quatorze vaisseaux, et +chaque jour pouvait la voir paraître. Puisque l'expédition était +résolue, rien n'était plus pressant que de partir sans retard; aussi +rien n'était négligé pour en rapprocher le moment. On signala quatre +voiles de guerre, et on fit sortir en toute hâte l'escadre légère pour +les reconnaître. Tout annonçait qu'elles étaient ennemies, et on se +disposa au combat; quand nous fûmes à portée, elles furent reconnues +pour quatre frégates espagnoles. J'étais à bord de la <i>Diane</i>, montée +par l'amiral Decrès, commandant l'escadre légère. Le temps était gros, +et je fus extrêmement malade; les dispositions du combat me guérirent +en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande +préoccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou +guérissaient de cette maladie. Elle a son siége dans le système nerveux, +et elle cède à la secousse qu'il reçoit. L'escadre et la flotte +sortirent enfin, et nous fîmes voile en longeant les côtes d'Italie; +nous passâmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne +et la Sicile, et nous nous dirigeâmes sur Malte, où nous arrivâmes le +10 juin.</p> + +<p>J'ai expliqué les motifs du général Bonaparte pour s'éloigner de France +momentanément. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de +se grandir dans les esprits était toute sa pensée; mais certes je +n'entreprendrai pas de justifier une expédition faite avec des chances +contraires si multipliées, et en présageant même de si funestes. En +effet, nos vaisseaux étaient mal armés, nos équipages incomplets et peu +instruits, nos bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel +d'artillerie qui gênaient la manoeuvre. Cette flotte immense, composée +de tartanes et de bâtiments de toute espèce, aurait nécessairement été +dispersée et même détruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie. +Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire +même n'eût pas sauvé le convoi.</p> + +<p>Pour que l'expédition réussît, il fallait avoir une navigation paisible, +et ne faire aucune rencontre fâcheuse; mais comment compter sur un +pareil bonheur avec la lenteur forcée de notre marche, et la station +que nous avions à faire devant Malte? Toutes les probabilités étaient +donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi +nous allions de gaieté de coeur à une perte presque certaine. Il faut en +convenir, c'était jouer un jeu extravagant, et le succès même ne saurait +le justifier.</p> + +<p>Arrivé devant Malte, le général en chef m'appela à son bord, et me +donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour +l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prétexte d'y faire +de l'eau. Si elle nous eût été accordée, le projet était de débarquer +dans la ville et de nous en rendre maîtres par un coup de main; mais on +mit à cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Dès +lors il fallut se disposer à débarquer dans l'île et à employer la +force ouverte pour atteindre notre but.</p> + +<p>Le bruit de nos projets sur Malte nous avait précédés, et le grand +maître avait levé dans l'île des troupes pour la défense de la place. +Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien +organisées, en uniforme, et animées d'un très-bon esprit. Elles auraient +suffi et au delà à l'objet proposé, si on avait su s'en servir avec un +peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et répété, il n'y +avait aucun marché de fait, aucun arrangement de pris avec le +gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient été tramées +dans la bourgeoisie par un nommé Poussielgue, dont la famille était +établie à Malte.</p> + +<p>Toutes nos espérances étaient fondées sur la faiblesse du gouvernement, +sur la désunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui +parlait en notre faveur; mais, je le répète, rien ne garantissait un +succès prompt: c'était un véritable coup de dés qui pouvait et devait +naturellement être contre nous. Voici quel était l'état de l'intérieur +de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassemblés, +trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols, +Allemands et Italiens. Les uns déclarèrent que leur souverain étant +l'allié des Français, les autres que leur pays étant en paix avec la +France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers +français seuls furent d'avis de résister. Ils montrèrent, dans cette +circonstance, l'énergie propre à notre nation, et, comme on le verra +aussi, cette confiance, cette légèreté et cette imprudence que +l'histoire a consacrées plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu +inutiles nos plus généreuses résolutions; ceux-ci décidèrent donc et +organisèrent la défense. Nous commençâmes immédiatement nos opérations. +Chargé de débarquer à la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir: +trois du 7e léger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Français +qui prit terre dans l'île. Quelques compagnies du régiment de Malte, +placées sur la côte, se retirèrent sans combattre; nous les suivîmes, +et elles rentrèrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville +depuis la mer jusqu'à l'aqueduc, pour me lier avec le général Desaix, +débarqué à l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un +ouvrage à cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce côté, +mais non armé. J'établis des postes aussi rapprochés que possible, pour +resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'exécuter ces +dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe +nombreuse et confuse, marchant à moi. Je réunis en un moment mes postes, +et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de +temps en temps des coups de fusil sur la tête de cette colonne, afin +d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre à deux bataillons du 19e, +campés à une portée de canon de la ville, à droite et à gauche de la +route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arrivé à leur +hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut +exécuté comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer, +prenaient confiance. Arrivés ainsi en masse à petite distance du 19e, +ce régiment se montra et les reçut par un feu meurtrier qui les mit +dans le plus grand désordre. Je courus alors sur eux avec les troupes +que j'avais ramenées, et ils se mirent en déroute. Nous les suivîmes la +baïonnette dans les reins; nous en tuâmes un certain nombre, et +j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, porté en tête de la +colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant +qu'arabe, firent ce raisonnement très-simple: nous combattons des +Français, nous sommes commandés par des Français, et nous sommes battus; +donc les Français qui nous commandent sont des traîtres. Et, dans leur +colère et leur déroute, ils massacrèrent sept des chevaliers français +sortis avec eux; et cependant c'étaient les chevaliers français seuls +qui avaient été d'avis de se défendre. Ce traitement n'était pas +encourageant; il n'y avait plus de sécurité pour eux: en conséquence, +ils me firent dire, dès le lendemain, par un émissaire, que, si les +négociations entamées n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me +livreraient la porte Saint-Joseph. Les négociations arrivèrent à bonne +fin, et la capitulation fut signée. Ainsi eurent lieu les funérailles +de l'ordre de Malte, déchu de sa gloire et de sa splendeur par son +manque de courage et sa lâcheté. Les Maltais étaient furieux. Nous +eûmes un moment d'inquiétude sur l'exécution de la capitulation: ces +paysans soldats étaient en possession de deux forts intérieurs, +composés de cavaliers très-élevés, fermés à la gorge, armés et dominant +toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et +Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions déjà passé +les portes et pénétré dans l'enceinte; il n'a tenu à rien qu'ils ne +fissent résistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle +dans la position où nous étions.</p> + +<p>Si le gouvernement de Malte eût fait son devoir, si les chevaliers +français, après avoir mis en mouvement la défense, n'eussent pas été +des insensés, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans +instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils +seraient restés derrière leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et +jamais nous n'aurions pu y pénétrer. L'escadre anglaise, lancée à notre +poursuite, aurait, peu de jours après notre débarquement, détruit ou +mis en fuite la nôtre, et l'armée de terre, débarquée, manquant de tout, +après avoir souffert pendant quelques jours l'extrémité de la faim, +aurait été obligée de mettre bas les armes et de se rendre comme les +trois cents Spartiates à l'île de Sphacterie. Il n'y a aucune +exagération dans ce tableau, c'est la vérité tout entière; et l'on +frémit en pensant à de pareils risques, si faciles à prévoir et si +menaçants, courus capricieusement par une brave armée. Mais alors la +main de la Providence nous conduisait, et elle nous préserva de cette +catastrophe.</p> + +<p>Huit jours suffirent à pourvoir aux besoins de l'escadre, à mettre les +bâtiments de guerre de Malte en état de nous suivre. Nous nous +embarquâmes ensuite, et nous continuâmes notre route pour Alexandrie, +seul port de l'Égypte. Je fus élevé au grade de général de brigade, et, +les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reçu l'ordre +de rester à Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade +composée d'un seul régiment, le 4e léger, faisant partie de la division +du général Bon. Cette nomination me rendit très-heureux; je sortais de +pair, et j'étais destiné à avoir toujours des commandements.</p> + +<p>Le général Baraguey-d'Hilliers, malgré sa haute distinction, regrettait +d'être parti de France, et désirait y retourner; sa femme exerçait un +grand empire sur son esprit, et il était inconsolable de l'avoir +quittée. Le général Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au +gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua sur une frégate en +partie désarmée, et qui, après un léger combat, tomba au pouvoir de +l'ennemi.</p> + +<p>Nous partîmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'île de +Candie, que nous reconnûmes. Cette multitude de petits bâtiments, dont +la flotte était composée, offrait un spectacle curieux. Se précipitant +sur la côte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils +résistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups +de canon des bâtiments d'escorte. Cette navigation des petits bâtiments +de commerce de la Méditerranée est fort misérable; tout ce qui n'est pas +simple cabotage les étonne et les intimide. Nous serrâmes donc beaucoup +l'île de Candie, et cette circonstance contribua à sauver l'armée.</p> + +<p>L'amiral Nelson était arrivé devant Malte, avec son escadre de quatorze +vaisseaux, peu après notre départ: il reconnut cette ville occupée par +les troupes françaises. Le bruit public indiquait l'Égypte pour notre +destination; le seul point de débarquement étant la côte d'Alexandrie, +il se dirigea sur ce point. Il marchait bien réuni et toujours prêt à +combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace +à la mer. Le hasard régla la marche respective des deux escadres de +manière que le moment où elles furent le plus rapprochées fut celui où +nous étions sous Candie. À la fin du jour, nous étions en vue de cette +île, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout +notre convoi s'était rapproché de la terre, comme je l'ai dit plus haut; +il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperçurent +personne et continuèrent leur route pour l'Égypte. Ils arrivèrent devant +Alexandrie, où ils n'apprirent rien et où personne n'avait de nos +nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur forcée +de notre marche, causée par le nombre et la nature de nos bâtiments; ne +nous trouvant pas sur la côte d'Égypte, il crut faux les premiers +renseignements reçus sur notre destination: il nous supposa en route +pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il +fût resté un jour devant Alexandrie, nous étions perdus. Decrès, +commandant l'escadre légère, avait reçu l'ordre d'envoyer à Alexandrie +une frégate pour y prendre langue, s'enquérir de l'ennemi et nous +ramener le consul de France. La <i>Junon</i>, chargée de cette mission, +arriva à Alexandrie précisément au moment où l'escadre anglaise venait +d'en partir, et du haut de ses mâts on put encore l'apercevoir. Elle +revint promptement, et nous apprit cette fâcheuse nouvelle: on juge de +l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient +reparaître à chaque instant; le moindre renseignement reçu en mer +pouvait les éclairer: notre salut dépendait donc d'un prompt +débarquement; aussi eut-il lieu avec une célérité presque incroyable.</p> + +<p>La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse située à quatre lieues +ouest d'Alexandrie. Arrivée au milieu de la journée du 1er juillet, +toutes les chaloupes furent aussitôt mises à la mer, et le débarquement +commença, malgré la mer la plus agitée et la plus houleuse. Dans le +cours de la nuit, chacune des divisions de l'armée mit à terre environ +quinze cents hommes, de manière que l'armée eût environ six à sept mille +hommes d'infanterie en état de marcher, le 2, à la pointe du jour. Nous +nous dirigeâmes immédiatement sur Alexandrie; nous rencontrâmes un petit +nombre d'Arabes, qui s'éloignèrent après avoir reçu quelques coups de +fusil. Les cinq divisions de l'armée étaient placées en échiquier, à +distance de demi-portée de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont +je faisais partie, était à l'extrême droite et chargée d'envelopper la +ville et d'intercepter, du côté de Rosette et de l'intérieur de +l'Égypte, les communications par lesquelles les troupes turques +pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des <i>Arabes</i>, bien +inférieure à celle de la ville grecque, est cependant encore +très-étendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la +fit fortifier. Cette ville, où il reste encore tant de monuments de sa +splendeur passée, a toujours été en diminuant. La population qui lui +restait lors de notre débarquement occupait à peine l'isthme séparant +les deux ports et réunissant, avec la terre ferme, l'ancienne île de +Pharos, aujourd'hui la presqu'île des Figuiers; aussi y a-t-il un +très-vaste espace entre les maisons habitées et l'enceinte, espace +rempli par des ruines. À l'angle sud-ouest est une espèce de citadelle +appelée le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant +partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intérieur. +Ce fort était occupé. Des Turcs, placés de distance en distance, dans de +grandes tours carrées qui flanquaient le rempart dans tout son +développement, en défendaient les approches; mais des brèches assez +nombreuses donnèrent le moyen d'y pénétrer, et les troupes les eurent +bientôt escaladées. Le général Menou, marchant à la gauche, fut +renversé du haut de la brèche, après l'avoir gravie; le général Kléber +reçut un coup de feu à la tête au moment où il commandait l'assaut: +heureusement cette blessure était légère. J'arrivai, pendant ce temps, +avec ma brigade, à l'autre extrémité de la ville, et j'y pénétrai, en +faisant enfoncer à coups de hache, et malgré le feu de l'ennemi, la +porte de Rosette, qu'il défendait. Les Turcs, forcés sur tous les +points, se retirèrent dans leurs maisons, et, le cheik <i>El Messiri</i> +s'étant présenté pour implorer la clémence du vainqueur, les hostilités +cessèrent. Toute la flotte entra aussitôt dans les deux ports, et +l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le +débarquement des troupes et du matériel de terre placé à son bord. Elle +devait y rester jusqu'à ce que l'on eût reconnu la possibilité de la +faire entrer dans le port Vieux.</p> + +<p>L'armée une fois mise à terre, son sort allait dépendre d'elle-même. La +marine avait rempli sa tâche. Il lui fallait maintenant conquérir cette +belle contrée, s'y établir, réaliser de grandes espérances de gloire et +de civilisation; et le général Bonaparte sentait en lui la force +nécessaire à cette mission. Nous passâmes huit jours à Alexandrie pour +nous organiser, débarquer les chevaux, les munitions, les pièces de +canon attelées, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de +commencer notre marche sur le Caire.</p> + +<p>Nous n'avions trouvé aucun mameluk à Alexandrie; les habitants seuls +avaient présenté une légère résistance.</p> + +<p>Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient +aucune idée de la véritable guerre. En recevant la nouvelle de notre +arrivée et de notre débarquement, Mourad-Bey demanda: «Les Français +sont-ils à cheval?» On lui répondit qu'ils étaient à pied. «Eh bien, +dit-il, ma maison suffira pour les détruire, et je vais couper leurs +têtes comme des pastèques dans les champs.» Telle était sa confiance; +mais il fut bientôt détrompé.</p> + +<p>La puissance des mameluks est détruite aujourd'hui: il est bon de dire +ici un mot de leur existence passée et de la composition de ce corps, +formant un ordre politique et militaire différent de tout ce qui exista +jamais ailleurs. La souveraineté en Égypte résidait dans le conseil des +beys, au nombre de vingt-quatre; mais là, comme partout où un certain +nombre d'hommes est appelé à exprimer sa volonté, ces vingt-quatre beys +se divisaient en deux partis qui se balançaient, et étaient sous la +direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient +la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et +entretenait une troupe de mameluks recrutés par des esclaves achetés en +Géorgie et en Circassie, de l'âge de douze à quinze ans, et choisis +parmi les individus d'une grande beauté et d'une belle conformation. +Une fois admis dans la maison d'un bey, ils étaient exercés tous les +jours à monter à cheval et à se servir de leurs armes: les faveurs de +leur maître, des gratifications, de l'avancement, récompensaient leur +adresse, leur zèle et leur courage. Toutes les charges, toutes les +dignités, même celle de bey, leur étaient dévolues, et, par conséquent, +ils étaient appelés à partager la souveraineté de l'Égypte. Ces +mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrière sans +limites, tandis que des corrections corporelles étaient infligées aux +maladroits et aux individus dépourvus de zèle et de bravoure. On devine +l'effet produit par ce mélange de récompenses et de punitions, et à +quel point il stimulait le zèle et l'ambition. Des esclaves étrangers +et achetés pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un +bey ne pouvait y entrer; et, chose singulière! cette milice, dont la +formation remonte au temps de Saladin, composée uniquement d'esclaves, +conservait constamment, d'une manière exacte, et avec défiance, au +profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager +qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir +changer de nature et devenir l'apanage héréditaire d'une race empêchait +tout homme né en Égypte d'être admis parmi eux. Cette loi singulière, +dont tout le bénéfice était pour des individus à naître de personnes et +de familles inconnues, a toujours été fidèlement exécutée, et ce corps +est arrivé jusqu'à nous dans la pureté de son institution. Un mameluk +se considérait comme le fils du bey qui l'avait acheté. Il s'établissait +entre eux, du jour de l'admission, des devoirs réciproques de +protection, de fidélité et de dévouement à la vie et à la mort. Une +place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est-à-dire la réunion +des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque +toujours sur la recommandation d'un bey prépondérant. Le nouvel élu, +quoique partageant le droit légal des autres beys, conservait pour son +ancien maître, celui dans la maison duquel il avait passé sa jeunesse +et fait sa carrière, un sentiment de dévouement et de déférence qui ne +se démentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs +beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours à s'accroître. +La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donné +le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey était-il +le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres, +et Ibrahim était son rival et son compétiteur. Le nombre de tous les +mameluks réunis s'élevait à huit mille: cinq mille obéissaient à Mourad, +et les trois mille autres à Ibrahim. Mourad passait pour un soldat +d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence +supérieure et possédant de grands trésors. Tels étaient les mameluks +sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, nécessairement +très-brave et très-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef était +à sa tête, aucun mameluk n'était capable de l'abandonner. Le caractère +particulier des barbares est d'être beaucoup plus soumis aux influences +personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement à un homme, c'est +le premier lien qui peut les unir; il faut déjà quelques lumières pour +porter du respect à la règle et s'attacher à cette puissance morale, +placée hors de l'action de nos sens. Le défaut de cette cavalerie était +de posséder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer +complétement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les +masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres +sont les éléments.</p> + +<p>Avant de commencer le récit de la marche et des opérations de l'armée, +je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette armée, dont +le nom, revêtu de tant d'éclat, ne périra jamais, qui a fait de si +grandes choses et occupé pendant quatre ans tous les esprits en Europe; +cette armée, dont les travaux ont été au moment de fonder quelque chose +de durable, et qui au moins a servi à jeter les germes d'une espèce de +civilisation dans cette partie du monde, était d'une faiblesse +numérique difficile à croire; mais les états officiels ôtent tout doute +à cet égard. Commandée par les généraux les plus illustres de l'époque, +Bonaparte, Kléber, Desaix, sa force morale, il est vrai, était grande. +Formée en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et composée +de quarante-deux bataillons, son effectif présent sous les armes +s'élevait en tout à vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la +cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, montés ou non +montés, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'armée partit enfin +d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La +division du général Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la +division Régnier, elle était à une marche du reste de l'armée. Le pays +traversé en partant d'Alexandrie présente à la vue une plaine sans +culture et sans eau, et forme un véritable désert. Un seul et misérable +puits, situé dans une localité nommée Beda, fut mis à sec par les +premières troupes: les suivantes n'y trouvèrent que de la boue et des +sangsues, et ce début de notre marche détruisit beaucoup d'illusions. +Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composés +de huttes éparses sur la frontière du grand désert; mais ces villages, +comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu étendue; elle +dépend du temps nécessaire pour assurer à Alexandrie les +approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur étant +subordonné. Cette première partie de notre marche nous fit donc +éprouver des privations augmentées par la chaleur brûlante du climat +dans cette saison. Aussi, dès ce moment, des murmures se firent +entendre dans les troupes. On nous avait annoncé comme un point de +repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille âmes; +on sait quelle idée donne, dans notre Europe, une ville de cette +importance; aussi étions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait +pas trompés sous le rapport de la population, mais cette population, +comme celle de tous les villages que nous avions traversés, se +composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour +tout secours quelques subsistances, c'est-à-dire du bétail et des +légumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les Égyptiens n'en +faisant presque aucune consommation.</p> + +<p>Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'Égypte. Une cabane, +dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au +soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionnée à la +famille; on ne peut y entrer que courbé; on ne peut s'y tenir debout. +Elle est surmontée habituellement par une jolie tour construite avec +grâce et servant de logement à une grande quantité de pigeons; voilà la +maison de presque tous les cultivateurs de l'Égypte; quelquefois elle +est précédée par une petite enceinte lui servant de cour. Les récoltes +restent à l'air, et d'énormes tas de lentilles, de haricots, d'oignons, +etc., sont près de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il +ne pleut jamais. Près de chaque village, en Égypte, il y a un bois de +dattiers, arbres d'un très-grand revenu (chaque dattier rapporte par an +environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la +population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les +plus agréables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres élancés +leur donne une élégance extrême. Le voyageur, harassé par la marche et +un soleil brûlant, compte y trouver un asile délicieux, où le repos et +la fraîcheur vont lui rendre les forces: espérance déçue, complète +illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la rareté de leurs +branches et leur grande élévation permettent aux rayons du soleil de +pénétrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pénible; +malgré l'expérience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on +trouve près de là un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien à +regretter: leur feuillage épais, leur grande envergure, donnent un +ombrage frais, immense, et rien n'est plus délicieux que de s'y reposer.</p> + +<p>Dans sa marche, l'armée rencontra quelques milliers d'Arabes-Bédouins +qui venaient avec défiance contempler un spectacle si nouveau pour eux. +S'approchant des petits détachements, ils échangeaient quelques coups +de fusil et prenaient des hommes isolés; plusieurs de ceux-ci furent +tués, d'autres rendus après avoir été victimes de la plus indigne et la +plus brutale corruption. Les Arabes-Bédouins, plus intelligents que les +paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosité; mais les derniers +ne montraient aucun étonnement et ne semblaient rien remarquer. La +curiosité chez les hommes suppose le développement des facultés +intellectuelles; elle est presque toujours dans la même proportion, et +l'homme encore voisin de la brute n'est frappé de rien. Les fellahs +voyaient passer nos régiments sans les regarder, et cependant ce +spectacle était tout nouveau pour eux. N'ayant aucune idée de la valeur +des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils +auraient préféré quelqu'une de ces pièces de peu de prix à une pièce +d'or de la nôtre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un +soldat; il le trouva à son gré, le lui demanda comme moyen d'échange, +de préférence à un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna +bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du +régiment furent privés de boutons et les boutons mis en circulation.</p> + +<p>Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour: +d'un côté, le mécontentement et le dégoût de l'armée, venus si +promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos +savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive +lui représentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous +suivîmes pendant quelque temps l'ancien canal du <i>Calidi</i>, servant +autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis +consacré seulement à y conduire les eaux douces. Monge tout à coup +s'arrête, observe d'anciennes fondations, en parcourt le développement, +reconnaît une cour et l'entrée d'un corps de logis avec ses divisions, +et déclare que c'était une auberge située sur le canal, et où, d'après +Hérodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans, à tel +prix la bouteille. Son exaltation, reçue par des rires universels, ne +l'empêchait pas de renouveler fréquemment des scènes semblables.</p> + +<p>J'ai oublié de parler de cette troupe de savants et d'artistes +embarqués avec nous: belle pensée et qui a porté ses fruits. Quoique +assurément beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions +et dénués de zèle, décourage et quelquefois d'instruction, leurs +recherches en général ont été utiles et leurs travaux profitables: le +grand ouvrage de l'Institut est un monument destiné à vivre +éternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de +leurs semblables, ces phares des siècles, tels que Monge, Berthollet, +Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expédition, une foule de +misérables écoliers ou d'artistes sans talent avaient usurpé un nom +dont ils n'étaient aucunement dignes; et la qualification de savant +perdit de sa considération et fut tournée en ridicule. Les soldats, +attribuant l'expédition à ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient +leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger, à appeler du nom +de savant les animaux si nombreux et si utiles (les ânes) dont le pays +est rempli; et, habituellement, un mot était substitué à l'autre.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Ramanieh, et nous vîmes le Nil, ce fleuve célèbre dont +les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'années, créateur +et bienfaiteur de cette vaste contrée, dont le cours est si étendu, que +sa source a été longtemps inconnue <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, comme l'origine de ces races +illustres chargées par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une +grande joie pour l'armée: nous étions assurés d'échapper au moins à une +partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous éloigner +de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en même temps; +plusieurs savants et non-combattants s'y embarquèrent: elle reçut +l'ordre de se tenir toujours à notre hauteur et de flanquer ainsi notre +marche sous notre protection. Nous étions au moment des plus basses +eaux du Nil; il en résultait une marche difficile pour les plus forts +bâtiments, et entre autres pour la demi-galère amenée de Malte. Cette +flottille était commandée par le contre-amiral Perrée, matelot renforcé, +sachant à peine lire. Nous partîmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous +rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil.</p> + +<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote4" +name="footnote4">Note 4:</a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Elle l'est encore (1856), et une expédition commandée par le comte +d'Escairac de Lauture est à sa recherche.</b></blockquote> + +<p>Notre flottille nous précédait, et, marchant avec trop de confiance, +avait dépassé le village de Chébréiss, quand elle rencontra la +flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks, à la tête +desquels était Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une +rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois +cents hommes de notre cavalerie. Un nombre très-supérieur de mameluks +avait attaqué ce détachement; mais on vit en cette circonstance +l'avantage et la puissance résultant de l'organisation et des +mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir +comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux montés, mieux armés, +composés d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre +double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre, +sans confusion et sans avoir éprouvé d'autres pertes que celles causées +par le feu de l'ennemi. Le général Mireur, commandant ce détachement, un +des meilleurs officiers de l'armée d'Italie, fut tué en cette +circonstance.</p> + +<p>C'était la première fois que notre infanterie rencontrait les mameluks, +aussi marchâmes-nous avec la plus grande précaution: il fallait faire +connaissance avec eux. On forma en un seul carré chaque division, sur +six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances, +les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pièces de +canon composant toute son artillerie furent placées aux angles et +extérieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant à trois cents +pas en avant, et sur les flancs, pour éloigner les tirailleurs, +devaient se retirer dans le carré aussitôt que l'ennemi approcherait en +force et se disposerait à charger. Les cinq divisions de l'armée, +savoir: Desaix, Régnier, Bon, celle de Kléber, commandée par le général +Dugua, celle de Menou, commandée par le général Vial (Kléber et Menou, +blessés, étant restés à Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je, +formaient ainsi cinq carrés placés en échiquier, et marchaient en se +soutenant réciproquement, l'extrême gauche appuyée au Nil.</p> + +<p>Pendant les dispositions préparatoires à notre marche, notre flottille +combattait avec beaucoup de vivacité. La flottille ennemie, nombreuse, +pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nommé +Nicolle, très-brave homme et excellent soldat, depuis passé au service +de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a été longtemps placé +sous mes ordres, à la tête d'un corps composé de Cophtes. Notre +flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galère, +engravée par le manque d'eau, abandonnée par nous, prise par l'ennemi, +fut reprise ensuite; les mameluks s'étant approchés de la rivière avec +de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils, +notre flottille, dominée par les rives escarpées du fleuve et dans la +situation la plus critique, allait périr, quand l'arrivée de l'armée la +dégagea et la sauva.</p> + +<p>Les mameluks restèrent à une assez grande distance, sans oser s'engager +sérieusement: l'attitude de l'armée leur imposa; quatre ou cinq +seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la +droite de notre carré, et se ruèrent sur elle; ils furent tués, eux ou +leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement démontés vinrent, le +sabre à la main, expirer sur les baïonnettes de cette compagnie; +c'étaient des fous dont le courage égalait l'ignorance et la déraison. +Voilà tout ce qui se passa dans cette journée, appelée pompeusement et +assez ridiculement du nom de bataille de Chébréiss. Toutefois la mort +de ces quatre ou cinq mameluks fut un événement important. Dépouillés, +on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches +habits et de belles armes. L'idée de pareilles dépouilles éveilla la +cupidité des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne +humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, après +avoir montré tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de +n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouvé les Français liés entre eux +et attachés les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru +pouvoir les entamer. Nous continuâmes notre marche, prenant chaque jour +position à des villages remplis de subsistances; nous étions dans +l'abondance de toutes choses, excepté de pain et de vin. Le pain est +tellement dans l'habitude des soldats français, et d'une nécessité si +absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y +avait souffrance et mécontentement; cet état de malaise n'affectait pas +seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je +partageai ces sensations; je le dirai naïvement, je crus avoir été +quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu +de pain; depuis, en y réfléchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette +prévention, et je suis convaincu qu'il est nécessaire de modifier les +habitudes de nos soldats et de les accoutumer à se passer de pain, ou à +savoir s'en procurer eux-mêmes. La chose n'est pas difficile, la +volonté seule suffit; j'expliquerai plus tard mes pensées à cet égard.</p> + +<p>Nous approchions du Caire, et aussi du moment où l'ennemi tenterait +certainement le sort des armes. Nous nous arrêtâmes à Ouardan, et nous +y campâmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes, +nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur état pour +combattre. Le général en chef vint visiter les camps, placés dans une +situation assez agréable; il annonça notre entrée prochaine au Caire, +très-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos +travaux, de nos fatigues et de nos privations.</p> + +<p>Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabéh, où +était placé celui des mameluks; un retranchement d'un très-grand +développement l'entourait; il était armé de quarante pièces de canon de +gros calibre, et sa droite était flanquée par la flottille commandée +par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formées comme à Chébréiss, +étaient en échiquier, la droite très-avancée. On avait marché plusieurs +heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafraîchir au +milieu de ces immenses champs de pastèques dont l'Égypte est couverte, +quand trois mille mameluks parurent à l'improviste et fondirent sur la +division du général Desaix. Cette division, enveloppée en un moment, +courut aux armes et reçut convenablement la charge. La division Régnier, +à portée, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi +échoua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie +dans les retranchements d'Embabéh, partie en dehors et plus haut, sur +le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'armée s'ébranla. La +division Bon, dont je faisais partie, reçut l'ordre d'enlever de vive +force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes +chacune, mises aux ordres du général Rampon, mon camarade et mon ancien, +précédaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargèrent +pendant leur marche, mais ils furent repoussés; alors toute +l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon +général de division imagina assez mal à propos de s'arrêter à ce feu, +de faire mettre en batterie nos six pièces de trois ou de quatre, et de +répondre ainsi à l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune +proportion ni dans le nombre des pièces ni dans le calibre, et que la +seule chose à faire était de marcher en avant le plus vite possible: il +me crut, et notre mouvement continua. Une misérable infanterie +défendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pénétrâmes +sans difficulté. Alors les mameluks placés encore dans l'enceinte, au +nombre de deux mille environ, s'ébranlèrent pour en sortir en remontant +le Nil. Il fallait passer par un défilé existant au lieu même où le +retranchement aboutissait à la rivière; je m'en aperçus, et, prenant +avec moi tout un côté du carré, composé d'un bataillon et demi de la +quatrième légère, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet, +jusqu'à son extrémité. À notre arrivée, nous canardâmes les mameluks +qui défilaient. Les hommes et les chevaux tués eurent bientôt obstrué +le passage, et, comme de toute part ces malheureux étaient pressés, ils +se jetèrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre +le bord opposé. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents +perdirent la vie ou s'y noyèrent.</p> + +<p>Tout le camp tomba en notre pouvoir. Après cette destruction, la +flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous étions passés pour faire +notre attaque, fut abandonnée et incendiée par ses équipages, qui se +retirèrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le +général Desaix, avec sa division, se porta sur Giséh, où il s'établit. +La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle +s'était emparée, attendant sur les bords du Nil que tout fût préparé +pour notre entrée au Caire. Nous restâmes deux jours dans cette +position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire +leur soumission. Les bateaux nécessaires au passage étant rassemblés, +nous prîmes possession de cette capitale. Pendant notre séjour sur le +bord du Nil, à Embabéh, il arriva une chose digne d'être racontée.</p> + +<p>On connaît déjà l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mêmes +presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, après +avoir dépouillé les mameluks tués à Embabéh, étaient au désespoir de +perdre les trésors des noyés: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne, +imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du +fleuve. Il courba sa baïonnette et fit ainsi un crochet, une espèce +d'hameçon; placé au bout d'une corde, il le traîna au fond du fleuve, et +ramena à la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand +empressement de la part de ses camarades à l'imiter. Beaucoup de +baïonnettes ayant été courbées immédiatement, la pêche fut abondante; il +y eut des soldats qui déposèrent jusqu'à trente mille francs dans la +caisse de leur régiment.</p> + +<p>La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y +établit militairement; le général en chef s'occupa immédiatement de la +sûreté des troupes, des moyens à prendre pour contenir cette grande +population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes, +en empêchant les uns et les autres de pénétrer dans la ville. À cet +effet, il fit mettre en état de défense la citadelle qui la commande, +et construire un système de petits forts ou tours fermées à l'abri d'un +coup de main, armés de canons et placés en vue les uns des autres à +petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire +avait alors trois cent mille habitants: elle me parut très-belle pour +une ville turque. Les maisons, bâties en pierre, étant fort élevées, et +les rues très-étroites, la ville paraît très-peuplée; de grandes places, +sur lesquelles étaient bâties les maisons des principaux beys, +l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort supérieur à +l'idée que nous nous en étions formée. La maison du Kasnadar, trésorier +d'Ibrahim-Bey, m'échut en partage. Elle était belle, et les principales +pièces étaient rafraîchies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe +rempli de charmes avec une température aussi élevée. Toutes les maisons +se trouvèrent aussi bien meublées que les moeurs de l'Orient le +comportent, et nous nous reposâmes avec délices de nos fatigues dans ces +lieux que l'imagination des poëtes et des voyageurs a souvent +représentés comme enchantés. Quoique notre existence fût devenue +supportable, le mécontentement de l'armée n'en était pas moins vif, et +les soldats, les officiers, et même quelques généraux, l'exprimaient +souvent de la manière la plus indiscrète. Cette disposition des esprits +donna quelques inquiétudes au général en chef; il s'assura secrètement +des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais +beaucoup de celui qui m'était confié, j'en étais fort aimé, et je lui +en répondis pour toutes les circonstances; mais aucune révolte n'eut +lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes +et en murmures. Les travaux du général en chef étaient immenses. Il +fallait organiser et constituer le pays; achever de le conquérir et de +l'occuper; créer les ressources nécessaires pour satisfaire aux besoins +impérieux, urgents et journaliers de l'armée. Comme j'en ignore les +détails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent +prises. J'ai l'intention d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce +que j'ai été à même de mieux savoir qu'un autre, et je ne dépasserai +pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.</p> + +<p>Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet +d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous +venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens +sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra +tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse +cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de +l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner +la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de +l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à +l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être +satisfaits.</p> + +<p>Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais +un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra, +se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de +mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au +Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.</p> + +<p> +Peu de jours après, le général en chef se disposa à forcer Ibrahim-Bey +à quitter Belbeis et Salahieh, et à se retirer dans le désert et en +Syrie; il résolut de marcher sur lui avec la division Régnier, ma +brigade et la cavalerie, tandis que le général Desaix entreprendrait la +conquête de la haute Égypte. Mon état de souffrance rendait mon départ +difficile; le général en chef vint me voir, m'annonça ce qu'il allait +exécuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne +pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour +aller à l'ennemi, était pour moi pire que la mort. Tous les mouvements +de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant +remarqué que, debout et très-droit, elles étaient supportables, +j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures +étaient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec +ma brigade. Je m'arrêtai à Matarieh, anciennement Héliopolis, lieu où +le général Kléber a gagné depuis, contre le grand vizir, une bataille +glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de +dix mille hommes, il y remporta une victoire complète sur soixante +mille Turcs, et cette bataille l'a placé dans l'histoire à une hauteur +digne de son courage et de son esprit supérieur. De là, je fus à +El-Kanka, où je restai en réserve et en observation, tandis que le +général en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 août, +dans le désert. Ibrahim-Bey retiré en Syrie, le général en chef se mit +en route pour retourner au Caire; il s'arrêta dans ma tente pour se +reposer et pour dîner. Ce fut là qu'il apprit le désastre d'Aboukir du +1er août, par les dépêches du général commandant à Alexandrie. Le +général Bonaparte fut calme, et, sans se déguiser l'immensité de la +perte et les conséquences graves qui en résulteraient probablement, il +s'occupa sur-le-champ à diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur +les esprits, et nous tint à peu près ce discours: «Nous voilà séparés +de la mère patrie sans communication assurée; eh bien, il faut savoir +nous suffire à nous-mêmes! L'Égypte est remplie d'immenses ressources: +il faudra les développer. Autrefois, l'Égypte, à elle seule, formait un +puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recréée +et augmentée des avantages qu'amènent avec elles les connaissances +actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune +limite qu'on ne puisse atteindre, de résultat qu'on ne puisse espérer. +Quel appui pour la République, que cette possession offensive contre +les Anglais! Quel point de départ pour les conquêtes, que l'écroulement +possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée! Des secours +partiels peuvent toujours nous être envoyés de France; les débris de +l'escadre offriront des ressources importantes à l'artillerie. Nous +deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour +frontières que des déserts et une côte plate et sans abri. La grande +affaire pour nous, la chose importante, c'est de préserver l'armée d'un +découragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment où +les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer: il faut élever +la tête au-dessus des flots de la tempête, et les flots seront domptés. +Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à +placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du +moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs.» Et ensuite +il ne perdit pas un moment pour prévenir les reproches qu'on ne pouvait +manquer de lui adresser, et rejeter le blâme sur le pauvre amiral qui +venait de périr. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral +Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller à Corfou ni de +croiser. Peut-être plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le +port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la +mettre à l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conçu ni manifesté +l'intention de se séparer de son escadre. La manière même dont il +accusait Brueys prouvait le peu de sincérité de son langage.</p> + +<p>Je rentrai au Caire avec le général en chef, et je reçus immédiatement +l'ordre d'en partir avec le 4e léger et deux pièces de canon, pour me +rendre sur la côte et pourvoir à sa sûreté. Je devais ramener à +l'obéissance les habitants de Damanhour, révoltés contre un détachement +parti d'Alexandrie et forcé d'y rentrer; je devais me rendre ensuite à +Rosette, assurer la défense de l'entrée de cette branche du Nil et y +faire construire une batterie; mettre également en défense la +presqu'île d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de +là venir à Alexandrie pour concourir à tout ce que demandaient les +besoins de cette place; enfin revenir à Rosette pour avoir l'oeil sur +toute la côte, empêcher autant que possible la communication entre les +Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances à +l'escadre; en un mot, me porter partout où la présence de mes troupes +serait nécessaire, en me plaçant, à Rosette, sous les ordres du général +Menou, ou à Alexandrie sous ceux du général Kléber; tous les deux +étaient généraux de division et chargés chacun du commandement de leur +arrondissement. Je partis du Caire le 20 août, et je remplis cette +mission à la satisfaction du général en chef; je vis les désastres de +notre escadre, ses débris étaient encore fumants; il n'y avait plus que +quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entièrement +disparu. Rien ne menaçait l'existence de l'armée; mais, dès ce moment, +elle était complétement isolée, forcée de trouver en elle les moyens de +satisfaire à tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats, +la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les +événements se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne fûmes +pas un seul moment inoccupés; grand moyen de maîtriser les mécontents. +De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des +imaginations; rien d'ailleurs n'était au-dessus de la capacité et de +l'autorité du chef que l'armée avait alors, et de celui qu'elle devait +avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et +cette place paraissait en sûreté; d'après mes instructions, je +retournai à Rosette pour y attendre les événements. Je remarquai dans +cette circonstance un phénomène bien d'accord avec l'ancien usage +d'Égypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les +frais, et l'état de l'atmosphère se charger de cette opération. Une +grande quantité de cadavres avaient été jetés sur la côte d'Aboukir, et +aucun d'eux n'était entré en putréfaction; une forte chaleur et un air +sec les avaient desséchés, pour ainsi dire, en un moment, sans +qu'aucune partie de leur peau eût été endommagée ou détruite par la +corruption. Dans nos climats, au contraire, la putréfaction suit +toujours de très-près la mort.</p> + +<p>Pendant mon séjour à Rosette, le général Menou me proposa de faire une +excursion dans l'intérieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore +parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de +l'Égypte; elle est entièrement composée d'alluvions, pouvant être +arrosée avec facilité par des prises d'eau sur les deux branches du Nil, +à différentes hauteurs, à l'abri des incursions des Bédouins: c'est une +terre de promission. Notre curiosité nous coûta cher et nous fit courir +de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y +avait d'abord le général Menou, ses officiers et les miens, en outre +plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste, +Redouté, peintre, et un nommé Joly, dessinateur. Une compagnie de +carabiniers du 4e léger, forte de soixante hommes, nous servait +d'escorte, et nous nous dirigeâmes sur un des principaux villages de +l'intérieur du Delta, situé à quatre lieues du Nil, et nommé +Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en +dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivâmes avant +elle aux portes de ce village. Le Nil étant déjà fort élevé, et les +inondations tendues, nous suivions une digue fort étroite, aboutissant +à ce village. Après avoir achevé de la parcourir, et arrivés au +commencement du plateau, fait de main d'homme, à la sommité duquel il +est placé, nous aperçûmes en face de nous, et hors de ses murs, environ +deux cents paysans armés, courant à nous et criant: «<i>Erga, erga</i>!» ce +qui veut dire: «Retourne.» Et ils accompagnèrent leurs paroles de +quelques coups de fusil. Notre escorte encore éloignée, nous n'avions +aucun moyen de combattre; il fallut nécessairement aller la rejoindre +pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous +mîmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, éprouva +une terreur telle, que toutes ses facultés l'abandonnèrent. Il se mit à +crier qu'il était perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de +cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrêtai, j'allai à lui, +je cherchai à le rassurer, je l'engageai à remonter sur son cheval, +mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous +nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il échapperait. Je ne pus +m'en faire entendre, il avait l'esprit égaré, et enfin il tomba comme +frappé d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'était approché, et +plusieurs paysans entrés dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il +ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis. +J'allai rejoindre mes compagnons, déjà très-inquiets pour moi. Notre +escorte arriva, et nous attaquâmes le village, espèce de forteresse. Un +mur d'enceinte, formant un carré, était flanqué par quatre tours +placées aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus +haute, formait un donjon. Après avoir escaladé la muraille et incendié +le village, nous fîmes le siége du réduit, et mîmes le feu à la porte; +des postes extérieurs formèrent le blocus, afin de prendre la garnison; +mais la résistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous +coûta cher, et nous ne prîmes personne: les révoltés, profitant de +l'obscurité, se sauvèrent, homme par homme, en observant le plus grand +silence. Nous perdîmes vingt soldats, tués ou blessés; le général Menou +eut son cheval tué sous lui. Le malheureux Joly eut la tête tranchée; +nous le trouvâmes ainsi mutilé à notre retour; mais certes il ne +s'aperçut pas de son supplice, ayant déjà perdu toute connaissance de +lui-même à l'instant où nous l'avions quitté. Après cette belle +expédition, nous rentrâmes à Rosette.</p> + +<p>Peu de jours après, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le +canal du Calidi et assurer l'arrivée des eaux douces à Alexandrie; ceci +mérite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, à +Ramanieh, et arrive à Alexandrie, autrefois canal de navigation, et +depuis quelques années rendu à son ancienne destination par Méhémet-Ali; +travail très-utile, parce qu'il donne les moyens d'éviter la barre du +Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet +que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les +terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon, +des dépôts annuels très-considérables se forment particulièrement dans +les lieux de repos, à son embouchure, où le choc continuel du courant +du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les +canaux où l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans +toutes les rivières; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les +eaux du fleuve sont plus ou moins chargées; à ce titre, celle du Nil est +très-élevée, et la rivière a peu de profondeur à son arrivée dans la +mer.</p> + +<p>Une absence totale d'administration ayant privé le canal de tout +entretien, la navigation l'avait abandonné; mais, comme il est toujours +indispensable pour conduire les eaux potables à Alexandrie, qui sans +cela en serait entièrement dépourvue, on avait borné les soins à +remplir cet objet. La seule eau courante en Égypte est celle du Nil; il +n'y pleut presque jamais: ainsi le désert est nécessairement là où les +eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, où est situé +le seul port de cette côte, est telle, que dans tous les temps, et au +milieu des plus grands désordres, les mesures ont été prises pour +assurer l'arrivée des eaux douces dont cette ville ne peut se passer.</p> + +<p>Le dépôt annuel du limon des eaux ayant successivement élevé le fond du +canal, il était plus haut que la campagne environnante dans une grande +partie de son développement. Quelquefois cette élévation dépassait dix +pieds: dans cet état de choses, la moindre ouverture faite à une digue +s'élargit promptement par la pression de l'eau, et à cause du peu de +ténacité des terres dont elle est formée: une ouverture d'un pouce +devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds +dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal +étaient très-intéressés à avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir +des récoltes. On leur en donnait d'une manière régulière, et on faisait +entre eux la distribution des eaux aussitôt après avoir rempli les +immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-là il fallait les leur +refuser. De leur côté, il n'y avait sorte de moyens qu'ils +n'employassent pour en obtenir par surprise: c'était une lutte établie +entre les riverains et l'autorité, et il fallait, de la part de +celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des +mameluks, un bey était chargé d'y camper tout le temps nécessaire +chaque année. On me donna cette tâche, et je posai mon camp contre ce +canal, auprès d'un village nommé Léloua. J'établis des postes de +surveillance à des distances déterminées, des dépôts d'outils, de +fascines et d'approvisionnements de toute espèce, pour réparer les +brèches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations +allaient continuellement à la rencontre les unes des autres. De +fréquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les +riverains; mais, tout étant réparé promptement, Alexandrie reçut son +approvisionnement d'eau.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'armée avait grand besoin de munitions de guerre; +toutes étaient déposées à Alexandrie, et Alexandrie avait besoin du blé +déposé à Rosette et sur le Nil. Les Anglais bloquant le port et les +bouches du Nil, aucun bateau ne pouvait les franchir sans un imminent +danger: j'imaginai de faire servir le canal à la navigation pendant le +temps de la haute crue du Nil, et j'y réussis. Le canal passe tout à +côté du lac de Madieh, lac d'eau salée communiquant avec la mer<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; il +est sans profondeur; aussi les pêcheurs sont-ils obligés d'employer de +très-petites barques, et, pour la plupart, tirant moins d'eau que la +profondeur du canal. Je fis transporter à bras, et dans l'espace de +deux jours, trente de ces barques: elles firent voile sur-le-champ pour +Alexandrie; elles y chargèrent des munitions de guerre qu'elles +transportèrent à Ramanieh, où elles échangèrent ces munitions contre des +blés qu'elles portèrent à Alexandrie; elles continuèrent jour et nuit à +opérer ces doubles transports. Un succès complet couronna donc cette +invention, dont l'usage dura environ trois semaines.</p> + +<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote5" +name="footnote5">Note 5:</a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Ce lac a été desséché depuis par Méhémet-Ali; une digue le sépare de +la mer et le met à l'abri de son envahissement. L'emplacement qu'il +occupait est aujourd'hui couvert de sel cristallisé que l'on exploite. + (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</b></blockquote> + +<p>Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez +curieuses sur les causes du débordement du Nil. On attribue en général +le débordement annuel aux pluies de l'Éthiopie; ces pluies ont une +certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil à cette +époque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manière +suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause. À partir du +printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest règnent dans la +Méditerranée d'une manière constante. Tous les jours, la brise de mer +s'élève de neuf à dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au +soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvénient de la chaleur; +constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter +l'ardeur du soleil. Ce même vent chasse les nuages d'Europe, et on les +voit passer chaque jour avec rapidité à une grande hauteur, allant se +condenser et se réduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, où +sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, où sont placées ses +sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services à l'Égypte, en +refoulant les eaux de la mer sur la côte; l'élévation de celles-ci +soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et débordent. J'acquis la +preuve de leur influence immédiate sur l'élévation du Nil de la manière +suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze +jours, lorsque tout à coup les eaux baissèrent d'un pied: ma petite +flottille resta engravée en face de mon camp. Je supposai la crue finie, +et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques. +C'était vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa +direction ordinaire et de passer au sud. Tout à coup, au moment où je ne +pensais plus qu'au départ, le vent revint au nord-ouest, les eaux +reprirent leur première hauteur, et la navigation fut rétablie encore +pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc +une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus +immédiates du débordement du Nil.</p> + +<p>Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation +absolue et relative a changé depuis deux mille ans d'une manière +sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes +refoulaient les eaux de la mer; c'est à leur action victorieuse et +continuelle que la basse Égypte, le Delta, doivent leur formation. +Aujourd'hui deux véritables bouches existent seulement, et ces deux +bouches ne peuvent pas en même temps soutenir les eaux de la mer. Il y +a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pénétraient à six lieues +dans la branche de Damiette; des travaux exécutés donnèrent à cette +branche une augmentation d'eau. Dès ce moment, les eaux de la mer ont +pénétré dans la branche de Rosette. Il est donc très-probable et même +certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un +autre côté, la mer Méditerranée, sur la côte d'Égypte, s'est élevée de +plus d'un pied, et j'en ai trouvé la preuve en observant d'anciens +monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu être changée, +des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau +de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent +ont été faites, ils étaient destinés à être vus et découverts. Cette +observation semble être sans réplique.</p> + +<p>La navigation du canal tirait à sa fin, quand, le 4 brumaire (26 +octobre), dix-huit bâtiments anglais et turcs de diverses grandeurs +parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnaître la côte et +observer de près nos batteries. Le général Kléber avait quitté cette +ville depuis trois semaines, et s'était rendu au Caire pour y reprendre +le commandement de sa division. L'autorité était, à Alexandrie, entre +les mains du général Mauscourt, ancien officier d'artillerie du +régiment de la Fère, homme au-dessous du médiocre, sans tête et de fort +peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut +au moment d'être attaqué et perdu. Il m'envoya prévenir en toute hâte, +exagérant beaucoup les dangers prétendus de sa position, et me +demandant de venir à son secours. Je partis à l'instant même avec mes +troupes, laissant quatre cents hommes en arrière pour escorter et +conduire à Alexandrie la petite flottille chargée de grains qui +naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs à +saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ à sec. +La flottille s'arrêta, et son chargement fut plus tard transporté sur +des chameaux. Je trouvai une grande alarme à Alexandrie, et cependant +il n'y avait aucun danger. Tout se réduisit, de la part de l'ennemi, à +de légères tentatives contre Aboukir, où un petit débarquement fut +tenté sans succès et repoussé. Je m'y étais rendu dès que j'avais vu la +flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours après je revins +à Alexandrie. Des fortifications étaient nécessaires pour mettre en +sûreté cette place, et le général en chef me fit demander un projet +dont je m'occupai. Je fis exécuter aussi quelques travaux à Aboukir, +consistant dans une bonne redoute, située sur la hauteur qui commande +immédiatement le fort et ferme l'entrée de l'isthme, et une autre sur +une hauteur plus élevée et située entre l'isthme et le passage donnant +entrée au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais être +conservé, les sables mouvants dont cette hauteur est formée, +constamment poussés par le vent, s'accumulaient en rencontrant des +obstacles, et ne cessaient de s'élever; ils couvrirent en peu de jours +les palissades, comblèrent les fossés, et arrivèrent ensuite jusqu'au +parapet. Là où des sables semblables existent, ce phénomène se +reproduit toujours; la seule manière de les combattre, de les vaincre +et de les arrêter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux +d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil, +assurent des conquêtes sur le désert, tandis que les sables envahissent +à leur tour les terres fertiles au moment où celles-ci ne servent plus +à la végétation, au moyen des arrosements périodiques. Cette seconde +redoute ne put donc être d'aucune utilité. On décida pour Alexandrie la +construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans +l'intérieur de la ville. L'un fut appelé, après l'expédition de Syrie, +fort Caffarelli, du nom du général illustre, commandant le génie de +l'armée, qui mourut à Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort +Crétin, du nom de l'ingénieur qui fut chargé des travaux d'Alexandrie, +homme d'un mérite très-distingué, d'un caractère honorable, tué à la +bataille d'Aboukir. On ordonna la réparation de l'enceinte, dite des +Arabes, et la mise en état du fort triangulaire; enfin on arrêta la +construction d'un bon retranchement du fort Crétin jusqu'à la mer. Tous +ces travaux, exécutés pendant l'hiver, furent armés avec profusion et +devinrent capables de faire une véritable défense.</p> + +<p>J'avais été chargé d'assurer l'arrivage du blé à Alexandrie, et aucun +effort n'avait été négligé pour y parvenir; il était important d'avoir +dans cette place de grands approvisionnements. La navigation créée +momentanément sur le canal avait paru devoir être d'une grande +ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une +dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et, +quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le blé +avait été évidemment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut, +j'opposai aux états des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de +Ramanieh, dans lesquels nous avions puisé, l'état des transports +effectués, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les +bases étaient connues, je trouvai qu'il y avait un grand déficit. Je +demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des +gardes-magasins. Le général Mauscourt s'y refusa et protégea les +fripons presque ouvertement. Après mes vives instances et les ordres +arrivés du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout +cela aboutit à fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en +pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamné à deux ans de +galères. Ces désordres et l'importance d'Alexandrie décidèrent le +général en chef à en changer le commandant, et je fus nommé à la place +de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activité. Ce poste +était flatteur, et je ne négligeai rien pour justifier le choix dont je +venais d'être l'objet. Tous les services étaient déjà en grande +souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux +difficultés. L'escadre nous avait laissé ses débris, et le convoi une +multitude d'hommes à peu près inutiles et consommant beaucoup. +Vérification faite au moment où je pris le commandement, nous n'avions +de subsistances pour vivre régulièrement que pour cinq jours; aucun +moyen de transport par terre n'était en rapport avec nos besoins; des +Arabes, en état de guerre, gênaient nos communications: voilà pour les +vivres. Les troupes, la marine, étaient sans solde depuis longtemps, et +les caisses sans argent. Enfin, quant à la défense de terre de cette +importante ville, aucun ouvrage n'avait encore été commencé. Grâce à +une volonté forte et à une activité soutenue, en quelques mois il fut +pourvu à tout.</p> + +<p>La première chose était d'avoir quelques jours de répit; c'est presque +toujours le temps qui manque aux hommes; quand il échappe complétement, +il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et +qu'on en fait un bon usage, on peut espérer, à force de soins et +d'efforts, d'esprit et de caractère, parvenir à tout surmonter.</p> + +<p>C'est en raison de cela que la prévoyance est la première qualité de +l'autorité, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le +temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'exécuter est +arrivé, si les préparatifs nécessaires sont faits d'avance, elle peut +agir avec promptitude, et le temps est augmenté de tout celui que les +préparatifs auraient exigé.</p> + +<p>Je commençai par réunir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un +emprunt de blé qui pût servir à nourrir les troupes pendant quinze +jours. Ces blés existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une +plus-value considérable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs +intérêts. À cet égard j'étais en fonds, car nous avions de grands +magasins à Rosette et à Ramanieh. Cette première mesure, m'assurant +vingt jours de subsistances, me donna du temps et par conséquent +quelque sécurité. La croisière des Anglais empêchait la navigation; il +fallait donc exécuter d'abord des transports par terre. Voici ce que +j'imaginai.</p> + +<p>Il y a quatre tribus d'Arabes qui résident à portée d'Alexandrie; elles +habitent la frontière du grand désert. La plus considérable, celle des +Oulad-Ali, se compose de quatre mille âmes et de mille hommes à cheval, +et se tient sur la côte d'Afrique, à l'ouest d'Alexandrie; celle des +Frates, plus voisine, est moins nombreuse: après elle, vient celle des +Anadis. Je fis sonder ces deux dernières tribus, et j'entamai avec +elles une négociation pour traiter de la paix. Je prévoyais bien le peu +de durée de ces traités; mais des rapports pacifiques, même momentanés, +avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les +transports, ne fût-ce que pendant un mois, étaient beaucoup dans la +circonstance. Les négociations eurent un plein succès, et la paix fut +résolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger +avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient à +loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de +transporter nos blés du Nil à Alexandrie sous leurs propres escortes, +et recevraient le payement de leurs transports en blés pris à Rosette +et à Ramanieh. Cet arrangement, exécuté assez promptement, nous assura +des moyens de subsistance pour six semaines. Le défaut absolu d'argent +se faisait sentir de la manière la plus cruelle; l'armée avait laissé à +Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'idée de +disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille +francs aux négociants de cette ville, hypothéqués sur soixante mille +pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure créa immédiatement les +moyens de satisfaire à nos premières dépenses. Mais toutes ces mesures +n'étaient que momentanées et accidentelles; il fallait un système +régulier. J'avais été placé sous les ordres du général Menou, dont le +quartier général était à Rosette, et le commandement s'étendait au +deuxième arrondissement, composé des provinces de Rosette, Bahiré et +Alexandrie. Alexandrie possédant peu de ressources, et se trouvant +cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes +dépenses de l'Égypte, les provinces de Rosette et de Bahiré étaient +destinées à satisfaire à ses besoins; il était désirable que l'homme +chargé de leur administration pût apprécier notre situation: en +conséquence, j'engageai mon général de division à venir voir tout par +lui-même, à juger sur place de nos besoins, des travaux de défense à +exécuter, enfin de toutes les mesures rendues nécessaires par les +circonstances. Le général me répondit sur-le-champ d'une manière +affirmative; il sentait la nécessité de ce voyage; il allait l'exécuter +et m'annonçait son arrivée dans trois jours. Cette nouvelle, cause +d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis +avec impatience son arrivée: je me préparai à le recevoir de mon mieux. +Au jour indiqué, je vais à sa rencontre à une lieue, et je l'attends à +l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au +coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle était +du général Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir, +me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se +mettra en route. Le lendemain, mêmes préparatifs et aussi inutiles. Un +mois s'écoula ainsi dans les promesses, renouvelées chaque jour et +chaque jour oubliées: jamais elles ne furent réalisées.</p> + +<p>Le général Menou a acquis une réputation si tristement célèbre, en +attachant son nom à la perte de l'Égypte, que je saisirai cette +occasion pour le faire connaître et raconter les principaux traits de +sa vie. Le général Menou avait alors quarante-huit ans; il avait joué +un rôle assez honorable à l'Assemblée constituante, et montré beaucoup +de modération dans les crises de la Révolution. Sans aucune espèce de +talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par +ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention à l'époque du 13 +vendémiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui +succédèrent; il fut accusé et mis en jugement. Le général Bonaparte, +connaissant son innocence, le sauva: de là sa résolution de suivre +celui-ci en Égypte, où, pour le malheur de l'armée, il se trouva être +le plus ancien officier général après la mort de Kléber. Pourvu +d'esprit et de gaieté, il était agréable conteur, fort menteur, et ne +manquait pas d'une certaine instruction: son caractère, le plus +singulier du monde, approchait de la folie. D'une activité extrême pour +les très-petites choses, jamais il ne pouvait se décider à rien +exécuter d'important. Écrivant sans cesse, toujours en mouvement dans +sa chambre, montant chaque jour à cheval pour se promener, il ne +pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou +nécessaire: on a vu ce que j'ai raconté sur son voyage projeté à +Alexandrie. Quand le général Bonaparte partit pour la Syrie, il lui +donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant +le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait été de cinq +mois. Quand, après avoir perdu l'Égypte, il débarqua à Marseille, son +premier soin semblait devoir être de venir se justifier, et il resta +plus de quatre mois à Marseille, sans avoir rien à y faire. Quand plus +tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne, +l'administration du Piémont, il retarda de jour en jour son départ +pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaça +lui-même dans sa voiture attelée de chevaux de poste.</p> + +<p>Après avoir montré son incapacité comme administrateur du Piémont, et +en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents +lettres qui n'avaient pas été ouvertes. Constamment et partout le même, +on ne cessa cependant de l'employer. À Venise, dont il eut le +gouvernement, il devint éperdument amoureux d'une célèbre cantatrice, +madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la risée, courant +après elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville +après son départ. Il avait rêvé à Venise être grand-aigle de la Légion +d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les +décorations de ces ordres et les a portées pendant quinze mois. +Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'élevant souvent à +trois cent mille francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il +ne pouvait se résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je +l'ai vu faire cadeau à un cheik arabe d'une montre marine du prix de +trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre était +créancier de ses gages. D'un caractère violent, il tua d'un coup de +bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de +l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'écart d'esprit le plus +étrange, et le rendit la fable de l'armée et la risée du pays.</p> + +<p>C'était un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un fléau +pour tout ce qui dépendait de lui. Incapable des plus petites fonctions, +l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination à l'employer +vinrent de ce qu'à son départ de l'Égypte il lui était resté fidèle et +s'était placé constamment à la tête de ses amis. Bonaparte n'oubliait +jamais les preuves d'attachement qu'il avait reçues, et voilà tout le +secret de son incroyable condescendance pour lui.</p> + +<p>Je reviens à mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus +pressé, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers +besoins du service. Mais un fléau très-redouté se déclara et vint +compliquer ma position: des symptômes de peste se montrèrent dans un de +nos hôpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et +parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent +ordonnés à l'égard de cet hôpital. Les accidents devenant plus nombreux, +la terreur se répandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens, +tout le monde voulut s'éloigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma +présence réitérée suffit pour obliger chacun à remplir ses devoirs. +Mais les pestiférés ne se montraient pas seulement parmi les malades +des hôpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin +partout.</p> + +<p>Dès ce moment, et vu les besoins du service et les communications +indispensables qu'ils entraînent, on put tout redouter. Dans une +circonstance semblable, il y a deux choses à faire: d'abord calmer +autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage +prévoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les +habitants qu'un médecin vénitien, appelé Valdoni, établi au Caire +depuis plusieurs années, guérissait la peste: son expérience nous serait +utile, sa présence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai +au général en chef de me l'envoyer. À son arrivée, je réunis chez moi +les principaux médecins des troupes de terre et de marine en +commission. Cette espèce de charlatan, vêtu à la turque, débuta dans +son discours en nous disant: «La peste? <i>non e niente affatto</i>.» Cette +entrée en matière était singulière et plaisante: il détailla cependant +les accidents de cette maladie de manière à satisfaire. Le traitement +qu'il indiqua parut raisonnable aux médecins français. Les symptômes +étaient une grande prostration de forces, une fièvre horrible, une +grande sécheresse à la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon +aboutissait, le malade était sauvé; quand il ne pouvait pas percer, le +malade mourait infailliblement, et la crise ne dépassait jamais le +quatrième jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cédait +souvent à une saignée; alors la crise salutaire arrivait, et on la +secondait par d'autres remèdes. On suivit la méthode indiquée, et +beaucoup de pestiférés furent sauvés. Les esprits se calmèrent, les +soins convenables furent donnés, et tout rentra dans l'ordre accoutumé. +D'un autre côté, je pris toutes les mesures préservatrices possibles: +les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignées hors de la +ville, excepté quatre postes commandés; chaque bataillon fut baraqué +isolément, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une +baraque avait contenu des soldats pestiférés, elle était brûlée +aussitôt. Chaque habitant européen s'enferma, suivant son usage, dans +sa maison: ces maisons, nommées <i>okel</i>, sont construites pour cette +circonstance, comme pour résister à une insurrection et à un désordre +momentané. Ce sont de grands carrés longs, sans fenêtres extérieures au +rez-de-chaussée, fermés par une espèce de porte de ville. Dans la +distribution intérieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles +de la même nation, et tous ces logements communiquent par un corridor +couvert, situé au premier étage et donnant sur une grande cour. Je +consignai dans l'okel de France, où je demeurais, tous mes domestiques, +ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions +nécessairement. Nous continuâmes, moi et mes officiers, à vaquer à nos +devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant à la fortune à disposer +de nous et à régler notre destinée. Dans cette horrible maladie, dont +pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai +constaté qu'un isolement complet garantissait certainement de ses +effets. J'ai remarqué également que ceux qui la redoutaient le plus en +étaient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqués, +ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux, +n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prédisposés à la +prendre, et, quand ils l'avaient gagnée, ils en guérissaient assez +souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur +n'est bonne à rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mêmes +soins, les mêmes traitements, ne produisent pas les mêmes effets: quand +l'état de l'atmosphère a subi des changements notables pendant une même +saison, la maladie prend alors divers caractères, ce qui la rend +très-difficile à traiter.</p> + +<p>Nous voilà donc avec une bonne peste, bien conditionnée, ajoutée à tous +les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la +flotte ennemie reçut des bombardes, et, chaque jour, ou plutôt chaque +nuit, elle nous lança cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce +bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de +quelques précautions prises, il ne produisit aucun effet.</p> + +<p>Nous étions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance +était un des plus grands supplices de l'armée.</p> + +<p>La certitude de la déclaration de guerre de la Porte ne nous était +point encore acquise; et, quoique des bâtiments portant pavillon turc +fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions à +l'espérance que ces bâtiments de transport avaient été conduits de force +par les Anglais.</p> + +<p>Nous avions à Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le général +en chef se décida à la renvoyer à Constantinople, en forçant le +capitaine Idris-Bey à emmener avec lui M. Beauchamp, astronome célèbre, +trouvé en Égypte à notre arrivée, revenant des bords de l'Euphrate, où +il avait été voyager dans l'intérêt des sciences. Idris-Bey s'engagea +avec moi, par un traité, à tenir caché M. Beauchamp, à le conduire en +Chypre et de là à Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait +le renvoyer à Damiette. Son fils resta à Alexandrie, afin de servir +d'otage à M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son +équipage, pour être échangé contre le consul de France à Chypre et les +employés de ce consulat. Beauchamp était porteur d'une lettre pour le +grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait à entrer en relation. Nous +essayâmes à plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au +moment où les Anglais s'éloignaient de la côte, mais toujours sans +succès; elle dut mettre de jour à la voile. Arrêtée et fouillée par les +Anglais, Beauchamp, découvert, fut envoyé à Constantinople, comme il le +demandait, mais mis au château des Sept-Tours, où peu après il termina +sa vie.</p> + +<p>D'un autre côté, Bonaparte, voulant établir des rapports avec la France +par la côte de Barbarie, me chargea d'envoyer à Derne un négociant +d'Alexandrie, nommé Arnault, très-brave et très-galant homme, qui +parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission étant +fort périlleuse, le général en chef craignit qu'il ne refusât de la +remplir; en conséquence, il m'ordonna de l'expédier par surprise. Sous +un prétexte, je le fis arriver sur le brick le <i>Lodi</i>, où il reçut ses +ordres, ses instructions et l'argent nécessaire. Il s'y résigna sans +hésiter; le pauvre homme était profondément affligé du doute montré sur +son courage et son dévouement; quatre heures après son embarquement il +était parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, après l'avoir +débarqué, de rester à sa disposition; mais il s'éloigna de la côte +aussitôt après l'avoir mis à terre, et ce malheureux, ainsi abandonné, +fut tué par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore +aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des médecins, qui +avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette +année la peste à Alexandrie; c'était la troisième fois qu'elle en était +attaquée. Chaque fois, à la vérité, la maladie a été plus faible; mais +il n'est cependant pas très-rare en Égypte de voir des gens mourir d'une +seconde attaque.</p> + +<br> + +<h3> +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> +RELATIFS AU LIVRE TROISIÈME</h3> +<br> + +<h4> +MARMONT À BONAPARTE.</h4> + +<p> «Alexandrie, 2 octobre 1798.</p> + +<p>«J'ai eu, mon cher général, une entrevue avec le capitaine de la +caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amitié de la Porte +pour nous, il ne croit à aucune hostilité, et il prétend que la marine +turque qui est devant le port d'Alexandrie a été ramassée dans les îles +de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur +oppression.</p> + +<p>«Il a dit à un officier qu'il avait reçu la nouvelle de la sensation +que notre entrée ici avait faite à Constantinople; que d'abord elle +avait été fâcheuse; mais que, la note officielle étant parvenue, +l'opinion avait changé, et que le Grand Seigneur avait expédié partout +des petits bâtiments pour ordonner d'avoir des égards pour les Français; +qu'il avait envoyé un bâtiment à Alexandrie pour vous porter des +témoignages de bienveillance et d'amitié; que le bâtiment avait été +pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous +a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit bâtiment turc vint +pour entrer dans le port; mais, chassé et arrêté par une frégate +anglaise, il resta deux jours à Aboukir. Le capitaine de la caravelle +envoya à celui qui le commandait des rafraîchissements; les Anglais les +prirent, les portèrent à bord, mais empêchèrent que le canot ne +communiquât.</p> + +<p>«Il ajoutait que le Grand Seigneur, las de ne recevoir aucune nouvelle +d'Alexandrie, d'entendre constamment les calomnies des Anglais, +envoyait le capitan-pacha avec une division de trois vaisseaux et de +plusieurs bâtiments légers, pour voir par lui-même ce qui se passait, +et donner de nouvelles assurances d'amitié; qu'il était parti il y a +déjà quelque temps, et qu'il l'attendait sous trois ou quatre jours; +que, si à son approche on avait des inquiétudes sur la conduite qu'il +garderait, il proposait de laisser en otage ses enfants, et d'aller +lui-même en parlementaire annoncer au capitan-pacha la manière +distinguée dont nous avions traité tout ce qui appartenait au Grand +Seigneur.</p> + +<p>«Il nous redit hier mot pour mot les mêmes choses, mais cela seulement +comme bruit qu'il avait entendu et comme sa conviction particulière; +pour se dispenser probablement de nous faire connaître par quelle voie +ces nouvelles lui étaient parvenues.</p> + +<p>«Je lui fis observer que, puisque le capitan-pacha venait avec des +intentions amies, les Anglais mettraient sans doute obstacle à son +entrée, et qu'alors nous serions privés de recevoir les témoignages +éclatants qu'il nous promettait par l'envoi du <i>hatti chérif</i>. Il ne +put pas concevoir cette difficulté, et la fierté ottomane ne put +admettre que les Anglais osassent encourir l'indignation de la Porte, +en faisant injure à un grand de l'empire.</p> + +<p>«Le capitaine de la caravelle paraît, au reste, un homme loyal; tout ce +qu'il fait, tout ce qu'il dit, a le caractère de la vérité; il peut être +trompé, mais n'est pas trompeur.</p> + +<p>«Après avoir canonné quatre jours sans succès, les ennemis se sont +lassés. J'ai ordonné quelques travaux que je crois utiles pour couvrir +le fort, et pour donner refuge à la légion nautique, si des forces +supérieures venaient à effectuer un débarquement. J'ai fait bien armer +les batteries, et je ne crois pas qu'avec le secours de troupes qu'en +cas de besoin j'y conduirais il puisse y avoir quelque chose à +craindre.»</p> + +<br> + +<h4> +MENOU À MARMONT.</h4> + +<p> «Rosette, 21 octobre 1798.</p> + +<p>«Vous êtes un homme d'or, mon cher général, vous êtes un des véritables +créateurs de l'Égypte. Vous naviguez avec deux cents bâtiments sur un +canal qui était jugé impraticable; vous fertilisez les campagnes arides +de Damanhour et de l'Élowa; vous alimentez Alexandrie, etc., etc.</p> + +<p>«Pour moi, vous êtes d'une amabilité parfaite, puisque vous prenez +autant de soin de mes canons. Je prie Dieu, Mahomet, tous les saints du +paradis et de l'alcoran, pour que la mesure que vous proposez soit +adoptée. Car, quant à la réussite, j'en suis convaincu, d'après ce que +vous me mandez. Recevez tous mes remercîments de votre obligeance; je +vous aime et embrasse de tout mon coeur. <i>Vale et ama.</i>»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À BONAPARTE.</h4> + +<p> «Alexandrie, 28 octobre 1798.</p> + +<p>«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 2 brumaire. +Nous avons été vivement affectés des événements arrivés au Caire, et +particulièrement de la perte de Dupuis et de Sulkowski. L'exemple +terrible que vous avez donné préviendra sans doute de nouveaux malheurs +et assurera notre tranquillité.</p> + +<p>«Les ennemis paraissent ne plus s'occuper d'Alexandrie. Ils ont réuni +une partie de leurs forces vis-à-vis d'Aboukir; ils ont canonné le fort +depuis quatre jours, mais inutilement et sans produire d'autre effet +que la mort d'un seul homme.</p> + +<p>«L'ennemi, hier, a paru vouloir débarquer à une lieue d'Aboukir; on a +canonné vigoureusement ses chaloupes, qui, à ce qu'on estime, portaient +environ huit cents hommes. Une seule est arrivée à terre, et n'y est +pas restée deux minutes; puis elles se sont éloignées.</p> + +<p>«Si les Anglais veulent entreprendre quelque chose aujourd'hui, ils ne +réussiront pas davantage. Le renfort que j'y ai envoyé fera merveille +au physique et au moral.</p> + +<p>«Le transport de l'artillerie que vous demandez est suspendu pour le +moment. On emploiera le peu de chevaux qui sont ici à ce travail +lorsque les circonstances auront changé, et je ne crois pas qu'il faille +attendre longtemps.</p> + +<p>«Je ne sais si vous avez des données sur les bâtiments turcs qui sont +ici près, mais je suis bien impatient de fixer mon opinion sur ceux qui +les montent. Jamais un bâtiment turc ne s'approche d'une de nos +batteries sans être suivi d'un vaisseau anglais, et la promptitude avec +laquelle ils sont arrivés ne pourrait-elle faire penser que ce n'est +point une expédition venant de Constantinople, mais quelques bâtiments +en croisière ou de Rhodes, ramassés par les Anglais? Si nous sommes +assez heureux pour que les ennemis essayent encore de descendre, nous +ferons des prisonniers, et nous saurons à quoi nous en tenir.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À MENOU.</h4> + +<p> «Alexandrie, 12 novembre 1798.</p> + +<p>«J'attache le plus grand prix, mon cher général, aux témoignages de +confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en +sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation précieuse de les mériter, +et je suis prêt à tout faire pour y parvenir.</p> + +<p>«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à +vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je +pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez +que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par +les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations +militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne +pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et +mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique. +Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si +enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en +obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point +l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage, +et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient +des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la +tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous +les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le +commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas +que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de +profiter des circonstances favorables qui peuvent se +présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la +révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque +chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous +connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter +soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les +difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc +dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être +utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et +que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à +ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui, +mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me +croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le +commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on +ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera +organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et +je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se +préparent, et que vous dirigerez.</p> + +<p>«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes +intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette +confiance, mon abandon.»</p> + +<br> + +<h4> +MENOU À MARMONT.</h4> + +<p> «Rosette, 15 novembre 1798.</p> + +<p> «INSTRUCTION ENVOYÉE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE.</p> + +<p>«S'il se présente une ou deux frégates turques pour entrer dans le port +d'Alexandrie, le général commandant les laissera entrer.</p> + +<p>«S'il se présentait un plus grand nombre de bâtiments de guerre turcs +pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général fera connaître à +celui qui les commande qu'il est nécessaire de faire part de sa demande +aux chefs supérieurs: on devra même l'engager à envoyer quelqu'un au +Caire, au général en chef.</p> + +<p>«Si le commandant turc persistait à vouloir entrer avec un nombre de +bâtiments qui excéderait celui de <i>deux</i> avant d'avoir la réponse du +Caire, le général emploiera la force pour l'en empêcher.</p> + +<p>«Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle +communique directement avec le général, celui-ci prendra d'elle toute +espèce d'informations et lui fera toute espèce d'honnêtetés.</p> + +<p>«Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait +communiquer que par des parlementaires anglais, le général fera +connaître à ces commandants turcs combien cette mesure est indécente et +contraire à la dignité du Grand Seigneur; le général les engagera à +communiquer directement avec lui, sans intermédiaire anglais, et il fera +connaître à ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les +lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des +parlementaires anglais.</p> + +<p>«Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure, +circonspection, politesse et fermeté.»</p> + +<br> + +<h4> +MENOU À MARMONT</h4> + +<p> «Rosette, 15 novembre 1798.</p> + +<p>«Mon cher général, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons +que d'amitié: je compte sur la vôtre comme vous pouvez compter sur la +mienne.</p> + +<p>«Je suis extrêmement sensible à la confiance que vous me témoignez; +soyez assuré que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui +dépendra de moi pour y répondre.</p> + +<p>«Mon cher général, l'estime publique vous appartient depuis longtemps, +et la gloire que vous avez acquise partout où vous avez servi est un +capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter.</p> + +<p>«Je sens combien vous devez désirer de retourner en France. Le général +en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des +liaisons particulières avec vous, est certainement, à cet égard, du +même avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilités qui +pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la +chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant à moi, +mon cher général, je ferai aussi entendre ma faible voix au général en +chef pour tout ce qui peut vous être agréable, mais la vôtre seule +suffirait. Vous êtes dans ce moment d'une utilité majeure à Alexandrie; +vous seul pouvez donner à cette ville et aux troupes le ton qui +convient. Je l'ai demandé au général en chef, j'espère qu'il me +l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole +d'honneur, mon cher général, que vous n'y resterez que le temps +nécessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un +homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour +traiter avec eux.</p> + +<p>«Je vous répète que ce n'est que momentané, et que vous ne vous fixerez +à Alexandrie qu'autant de temps que la difficulté des circonstances +vous promettra de la gloire à acquérir. Si, dans les événements qui +vont se succéder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les négociations +qui, dans mon opinion (peut-être erronée), vont s'ouvrir, il se +présentait une occasion d'aller en France porter quelque dépêche +importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les +rapports, servît parfaitement bien la chose publique, dressons toutes +nos batteries, mon cher général, pour que vous en soyez chargé. Mais, +au reste, vous connaissez mieux que moi le général en chef: vous êtes +pour ainsi dire son frère d'armes; il sait que, quand il vous charge de +quelque mission importante, c'est un second lui-même qui exécute.</p> + +<p>«Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en +attendant que l'affaire du commandement soit arrangée, que vous soyez +instruit de tout et que vous concouriez à tout; je le mande au général +Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle.</p> + +<p>«Adieu, mon cher général, comptez à tout jamais sur ma franche amitié. +<i>Vale et ama</i>. Pressez la construction des ouvrages.»</p> + +<br> + +<h4> +BONAPARTE À MARMONT.</h4> + +<p> «Au Caire, 29 novembre 1798.</p> + +<p>«L'état-major vous donne l'ordre, citoyen général, de prendre le +commandement de la place d'Alexandrie. Je fais venir le général +Mauscourt au Caire parce que j'ai appris que, le 24, il a envoyé un +parlementaire aux Anglais sans m'en rendre compte, et que, d'ailleurs, +sa lettre à l'amiral anglais n'était pas digne de la nation. Je vous +répète ici l'ordre que j'ai donné de ne pas envoyer un seul +parlementaire aux Anglais sans mon ordre. Qu'on ne leur demande rien. +J'ai accoutumé les officiers qui sont sous mes ordres à accorder des +grâces, et non à en recevoir.</p> + +<p>«J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers à la +quatrième d'infanterie légère. Il est extrêmement surprenant que je +n'en aie rien su.</p> + +<p>«Secouez les administrations; mettez de l'ordre dans cette grande +garnison, et faites que l'on s'aperçoive du changement de commandant.</p> + +<p>«Écrivez-moi souvent et dans le plus grand détail.</p> + +<p>«Je savais depuis trois jours la nouvelle que vous m'avez écrite des +lettres reçues de Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p>«Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isolés qui devraient être à +l'armée. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait ses +passe-ports en règle. Que ceux qui s'en vont n'emmènent pas de +domestiques avec eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et +qu'ils n'emportent point de fusils.</p> + +<p>«Je vous salue.»</p> + +<br> + +<h4> +BONAPARTE À MARMONT.</h4> + +<p> «Au Caire, 2 décembre 1798.</p> + +<p>«Vous ferez réunir chez vous, citoyen général, dans le plus grand +secret, le contre-amiral Perrée, le chef de division Dumanoir, le +capitaine Barré. Vous leur ferez part de la présente lettre; vous leur +ferez les questions suivantes, et vous dresserez un procès-verbal de la +réponse qu'ils feront, que vous signerez avec eux.</p> + +<p>PREMIÈRE QUESTION.</p> + +<p>«Si la première division de l'escadre sortait, pourrait-elle, après une +croisière, rentrer malgré la croisière actuelle des Anglais, soit dans +le port neuf, soit dans le port vieux?</p> + +<p>DEUXIÈME QUESTION.</p> + +<p>«Si le <i>Guillaume Tell</i> paraissait avec le <i>Généreux</i>, le <i>Dégo</i>, +l'<i>Athénien</i> et les trois vaisseaux vénitiens que nous avons laissés à +Toulon, et qui sont actuellement réunis à Malte, la croisière anglaise +serait obligée de se sauver. Se charge-t-on de faire entrer l'escadre +du général Villeneuve dans le port?</p> + +<p>TROISIÈME QUESTION.</p> + +<p>«Si la première division sortait, pour favoriser sa rentrée, malgré la +croisière anglaise, ne serait-il pas utile, indépendamment du fanal que +j'ai ordonné qu'on allumât au phare, d'établir un nouveau fanal sur la +tour du Marabout? Y aurait-il quelque autre précaution à prendre?</p> + +<p>«Si dans la solution de ces trois questions il y avait des opinions +différentes, vous ferez mettre sur le procès-verbal les opinions de +chacun.</p> + +<p>«Je vous ordonne qu'il n'y ait à cette conférence que vous quatre. Vous +commencerez par leur recommander le plus grand secret.</p> + +<p>«Après que le conseil aura répondu à ces trois questions et que le +procès-verbal sera clos, vous poserez cette question:</p> + +<p>«Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de +Malte, de quelle manière s'apercevrait-on de son arrivée à la hauteur +de la croisière; quel secours les forces navales actuelles du port +pourraient-elles lui procurer, et de quel ordre aurait besoin le +contre-amiral Perrée pour se croire suffisamment autorisé à sortir?</p> + +<p>«Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouées, pour désigner la +passe?</p> + +<p>«Les frégates la <i>Muiron</i> et la <i>Carrère</i>, le vaisseau le <i>Causse</i> +seraient-ils dans le cas de sortir?</p> + +<p>«Après quoi, vous poserez cette autre question:</p> + +<p>«Les frégates la <i>Junon</i>, l'<i>Alceste</i>, la <i>Courageuse</i>, la <i>Muiron</i>, la +<i>Carrère</i>; les vaisseaux le <i>Causse</i>, le <i>Dubois</i>, renforcés chacun par +une bonne garnison de l'armée de terre et de tous les matelots européens +qui existent à Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la +croisière anglaise si elle était composée de deux vaisseaux et d'une +frégate?</p> + +<p>«Vous me ferez passer le procès-verbal de cette séance dans le plus +court délai.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À BONAPARTE.</h4> + +<p> «Alexandrie, 4 décembre 1798.</p> + +<p>«J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 9, par laquelle vous +me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau +témoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et, +si le zèle le plus constant et l'activité la plus soutenue suffisent, +j'espère m'acquitter d'une manière satisfaisante de la tâche que vous +m'avez imposée: elle ne me paraît pénible que parce qu'elle m'éloigne +de vous.</p> + +<p>«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des +motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer, +à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez +son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les +scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de +vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son +administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans +deux jours pour se rendre à vos ordres.</p> + +<p>«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances +difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que +d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en +magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres +que pour environ cinq jours.</p> + +<p>«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux +mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves, +qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout +cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport +quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent +chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine +suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs +moyens.</p> + +<p>«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près +d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors +qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de +deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque +jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à +traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier +que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux +jours.</p> + +<p>«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois +qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et, +comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les +déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les +pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur +richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère +les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener +leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre +disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que +la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges +de Damanhour.</p> + +<p>«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent +qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire +venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a +pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose, +par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette +paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne +sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres +chargées de blé.</p> + +<p>«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un +transport de blé qui excédera la consommation.</p> + +<p>«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature +quand nous en serons pourvus.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À BONAPARTE.</h4> + +<p> «Alexandrie, 6 décembre 1798.</p> + +<p>«Le général Menou vous a sans doute rendu compte, mon cher général, du +départ de tous les bâtiments à pavillon rouge; trois vaisseaux anglais +seulement sont à notre vue: deux croisent devant Alexandrie, un à +Aboukir, mouillé.</p> + +<p>«Je crois maintenant les transports par mer possibles: nous allons +l'essayer. Dût-il y avoir quelque danger, il faudrait encore y avoir +recours, car nos besoins sont pressants: nous sommes sans blé, nous +n'en avons plus que pour demain, et il faut renoncer à l'idée +d'approvisionner Alexandrie par des caravanes. Cent cinquante chameaux +marchant continuellement pourraient à peine suffire à la consommation +journalière.</p> + +<p>«Les rapports que j'ai eus sur la navigation du lac sont satisfaisants: +les deux points d'embarquement seront, l'un à une lieue et demie +d'Alexandrie, et l'autre à quatre lieues de Rosette. Ainsi nos +transports par terre seront diminués; mais cette navigation ne peut pas +être mise en activité sur-le-champ: il faut donc employer la navigation +extérieure, qui j'espère, sera heureuse, et pourvoira à nos besoins. +J'envoie, à cet effet, à Rosette, un officier de marine et deux +aspirants intelligents capables de conduire les djermes.</p> + +<p>«Les agences en chef des différents services n'ont rien envoyé depuis +longtemps aux agents d'Alexandrie; en conséquence, personne n'a un sou: +il est difficile que la machine aille. Le divan fournit, en attendant, +de la paille, du bois pour la consommation journalière de la garnison, +et de la viande pour les hôpitaux. Ces ressources seront bientôt +épuisées, et je n'y compte que pour très-peu de temps; aussi vais-je +chercher à me pourvoir ailleurs.</p> + +<p>«Il est dû à la garnison d'Alexandrie les mois de vendémiaire et de +brumaire, tandis que la première décade de frimaire est payée à l'armée.</p> + +<p>«Les travaux du génie sont sans activité, parce qu'on n'a encore rien +donné sur l'ordonnance de vingt mille francs que vous avez fait +délivrer.</p> + +<p>«J'ai emprunté quinze cents quintaux de blé au divan pour pourvoir à la +subsistance de quinze jours. J'espère que d'ici à ce temps-là, s'il +nous arrive quelque argent et que nous profitions bien de la +circonstance, nous serons dans l'abondance; et alors je rendrai en +nature, ainsi que j'ai promis, quinze cents quintaux.</p> + +<p>«Le divan ne marchait pas; je lui ai adjoint, pour le stimuler un peu, +le capitaine Arnaud, qui est bien capable d'en tirer parti. Le divan +s'assemblera tous les deux jours; le capitaine Arnaud me représentera. +Dans les cas extraordinaires, je le convoquerai chez moi.</p> + +<p>«Je vais chercher à faire venir du bois par Aboukir.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À BONAPARTE.</h4> + +<p> «Alexandrie, 24 décembre 1798.</p> + +<p>«J'espère, mon cher général, que nous avons vaincu le mal, et que, si la +peste reparaît, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis +ma dernière lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur français +avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tombé malade et est +mort. Nous avons pris toutes les précautions que la prudence nous a +suggérées pour empêcher la propagation de la maladie, et nous en avons +senti les bons effets.</p> + +<p>«Les vents constamment contraires ont empêché les djermes chargées de +blé d'arriver de Rosette ici, de manière que nous finissons aujourd'hui +de consommer l'emprunt de blé que j'ai fait il y a quinze jours. Il a +fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouvé en lui beaucoup de +bonne volonté, et il a été convenu qu'un négociant serait chargé de +nous fournir chaque jour cent quintaux de blé. Le divan fera les fonds +nécessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure +responsable du prix de ce blé. J'ai pris le double engagement près du +divan, et comme commandant à Alexandrie, et comme particulier, de le +lui faire payer, c'est-à-dire que je lui rendrai, quand nos blés seront +arrivés, la quantité qui représentera la somme d'argent qui aura été +dépensée. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment.</p> + +<p>«Comme les vents peuvent être encore longtemps contraires, j'ai dû +penser aux transports intérieurs. Je me suis adressé aux Arabes qui +environnent Alexandrie; j'ai à peu près la certitude d'obtenir d'eux +cent cinquante à deux cents chameaux, qui apporteront le blé à +Alexandrie, et qui seront payés en nature à raison d'un tiers de la +charge, c'est-à-dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent +quarante livres, ne nous coûtera qu'un ardeb pris à Rosette, dont la +valeur est de trois piastres, ce qui est très-bon marché.</p> + +<p>«Dans deux jours la navigation du lac sera en activité. Le premier +objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours, +fait faire un gros magasin sur le bord du lac, près de l'Élowa, et, là, +cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins à +l'extrémité du lac, près d'Alexandrie.</p> + +<p>«Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce +retard aux difficultés locales que le pays présente à un Français. Je +crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire +facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin +pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit être +considéré comme le grenier d'Alexandrie, serait d'étendre jusqu'à +Damanhour le commandement du shériff d'Alexandrie. Il nous est +extrêmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir +à nos besoins, un pays riche et peuplé; et personne n'en tirerait un +plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors à l'estime qu'on a +pour lui les moyens que donne l'autorité. L'unité de commandement ne +serait pas blessée, puisqu'il ne ferait qu'exécuter les ordres du +général Menou.</p> + +<p>«J'ai trouvé un Arabe dont je suis sûr et qui partira demain pour +Derne. Quatre jours après, j'en ferai partir un autre: ils porteront +tous deux des lettres à un négociant et à un juif qui y fait les +affaires des Français. On pourrait, à telle fin que de raison, se +servir de ce moyen-là pour envoyer une lettre jusqu'à Tripoli, car il y +va souvent des bateaux.</p> + +<p>«J'ai l'état, bâtiment par bâtiment, des matelots du convoi: le nombre +s'en élève à quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me +paraît, d'après cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain +nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous +l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les bâtiments ont été brûlés, +une centaine s'est réfugiée sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons +quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine.</p> + +<p>«Je vous remercie de la défense que vous avez faite de recevoir en +payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en était déjà +arrivé pour soixante mille francs.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À BONAPARTE.</h4> + +<p> «Alexandrie, 22 janvier 1799.</p> + +<p>«Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher général, nos pertes +augmentent à chaque instant: la journée d'avant-hier nous a coûté +dix-sept hommes morts; celle d'hier à peu près autant. Notre position +est vraiment déplorable. Je n'exagère pas nos malheurs; mais, si on ne +vient promptement à notre secours, ils seront bientôt à leur comble. Le +mécontentement des troupes est extrême et tel, que je puis +raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou +tout ramener à l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas; +et ces malheurs-là seront prévenus. Tout est ici six fois plus cher +qu'à Paris, et il n'y a qu'une très-petite partie de la garnison qui +ait reçu le mois de vendémiaire; la misère est donc excessive, et les +troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espère +bientôt les voir périr. Ajoutez à cela la lecture des ordres du jour, +qui leur annonce que l'armée est payée régulièrement, et qui leur fait +croire que l'argent destiné pour eux est distrait par les autorités +immédiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une +livre de pain, à cause de la disette extrême de blé que nous éprouvons; +il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mécontentement des +soldats n'est pas fondé.</p> + +<p>«J'ai fait part de toutes mes inquiétudes et de tous mes chagrins au +général Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce +n'est qu'à regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je +ne puis m'adresser qu'à vous pour obtenir un remède, le général Menou +n'en trouvant pas. J'ose, espérer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez +pour croire que le récit que je vous fais est littéralement vrai.</p> + +<p>«Vous avez réuni le commandement des trois provinces, afin que la ville +d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-même, reçût de l'argent +et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le +général Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahiré, +qui pourrait servir à payer ici les troupes, est employé à tout autre +usage. Un négociant d'ici vient de m'assurer à l'instant que son +correspondant vient de lui écrire que le général Menou venait de faire +rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a +été payée par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel +moment le général Menou choisit-il pour cela? celui où nous manquons de +tout, et où la terre, la marine, les soldats et les administrations, +sont dans une égale misère!</p> + +<p>«Le commandement que vous m'avez donné de la province de Bahiré me +donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la +quarantaine ne mettait obstacle à tout; mais je ne puis disposer de +rien; le général Menou a donné ses ordres à l'adjudant général le Turcq; +ainsi ce commandement est illusoire.</p> + +<p>«Le général Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de +Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus +besoin de secours que les communications deviennent plus rares.</p> + +<p>«Le général Menou vient de défendre, sous les peines les plus graves, à +qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre +cents âmes, qui, sous la protection du détachement français, nous +apportaient régulièrement ici des subsistances, n'osant pas marcher +seuls à cause des Arabes, né viendront plus, et nous faisons par là un +pas vers la famine.</p> + +<p>«Nous n'avons pas reçu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de +blé, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures.</p> + +<p>«Il a été impossible de vendre ici la plus petite quantité de vin; +personne n'est venu en acheter; et cela me paraît tout simple. Voici le +parti que j'ai pris. J'ai forcé les habitants à l'acheter, le divan s'y +est refusé formellement. Après avoir tourné la question de toutes les +manières, sans avoir pu le décider, je lui ai signifié que je me +chargeais de tous les détails, qu'il y aurait sans doute moins de +justice dans les répartitions, parce que j'avais des connaissances +locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que +j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze négociants +turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais +qu'eux et qu'ils eussent à fournir, sous deux fois vingt-quatre heures, +la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoyé +demander pardon de s'être ainsi refusé à mes demandes, et s'en est +lui-même chargé; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille +livres les cent cinquante mille livres portées dans mon arrêté; il m'eût +été impossible de porter le vin à trois livres; je l'ai mis à cinquante +sous.</p> + +<p>«Ces cent vingt-cinq mille livres serviront à payer un mois à la +garnison; la marine vingt-cinq mille, le génie huit à dix mille, +l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les +secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont +pas moins pressants.</p> + +<p>«Le médecin Valdony, que vous m'avez annoncé, n'est pas arrivé, je crois +même qu'il n'est pas parti.</p> + +<p>«Nous n'avons plus de chirurgiens pour nos hôpitaux; je vous demande +avec la plus vive instance de nous en faire envoyer.</p> + +<p>«Le commissaire des guerres Renaud est mort, le commissaire Michaud est +en quarantaine; le service ici est entre les mains du commissaire +adjoint de Damanhour; il est incapable de mener une machine aussi vaste, +et d'ailleurs il est nécessaire dans sa province; je vous demande de +nous en faire envoyer un.</p> + +<p>«La commission sanitaire fait tout ce qu'elle peut; je lui ai adjoint +deux capitaines de bâtiments marchands, afin de l'aider dans ses +pénibles travaux.</p> + +<p>«J'attends votre réponse à ma lettre du 26, afin de savoir si je dois +envoyer à Damanhour les marins dont je vous ai parlé.</p> + +<p>«La caravelle serait partie ce matin si un vaisseau anglais n'était +paru.</p> + +<p>«Je n'ai reçu qu'hier votre arrêté du 22 nivôse; je vais le mettre à +exécution; les alléges sont prêtes.»</p> + +<br> + +<h4> +BONAPARTE À MARMONT.</h4> + +<p> «Au Caire, 5 février 1799.</p> + +<p>«Puisqu'il est impossible que la caravelle parte de nuit, puisqu'elle +ne peut pas profiter du moment où les Anglais sont loin pour sortir, +qu'elle sorte lorsqu'elle voudra, et le plus tôt possible.</p> + +<p>«Je vous salue.»</p> + +<br> + +<h4> +MARMONT À BONAPARTE.</h4> + +<p> «Rosette, 23 février 1799.</p> + +<p>«Nos maux augmentaient, mon cher général, et je ne voyais aucun moyen +de leur apporter de remède, tant qu'Alexandrie resterait dans l'oubli +où cette ville est depuis longtemps. J'ai pris le parti de venir passer +quarante-huit heures ici. J'ai respecté les lois sanitaires, et me suis +campé hors la ville. Le général Menou m'a remis le commandement. J'ai +sur-le-champ fait un emprunt de cent vingt mille francs, hypothéqué sur +les rentrées de l'arrondissement. La moitié sera payée ce soir, et je +l'emporterai avec moi. Le reste me suivra de près. Je payerai avec cet +emprunt la première quinzaine de frimaire aux troupes. Je donnerai une +vingtaine de mille francs à la marine, et je donnerai assez d'argent au +génie pour pousser vigoureusement les travaux, qui depuis longtemps +déjà sont suspendus.</p> + +<p>«C'est la perspective qu'offrent les événements que l'on peut présumer +qui m'a décidé à venir trouver le général Menou, et de lui demander ou +de me donner des secours, ou de me remettre le commandement que vous +m'avez confié. Votre absence me rend personnellement responsable de tout +ce qui doit être fait, et j'ai été effrayé en pensant qu'en restant +encore quelque temps dans la même sécurité la ville d'Alexandrie ne +serait pas capable de la résistance qu'il est nécessaire qu'elle oppose.</p> + +<p>«J'ai donc cru devoir mettre de côté les considérations particulières, +au risque même de déplaire au général Menou. J'ai cru indispensable de +tout sacrifier aux besoins pressants de la place d'Alexandrie. J'ai +pensé surtout qu'il fallait faire arriver promptement les +fortifications à un terme qui donnât quelque confiance; et je crois +pouvoir atteindre ce but; mais il fallait de la prévoyance; et, si +j'eusse attendu encore quelque temps, je crains bien qu'il n'eût été +trop tard.</p> + +<p>«J'ai donc fait ce que j'ai cru devoir faire, et ce que vos derniers +ordres m'ont autorisé à faire. J'ai pensé exclusivement à préparer la +défense d'Alexandrie, à laquelle mon honneur aujourd'hui est lié. Le +général Menou m'a parfaitement reçu et a paru me céder sans peine le +commandement. Il part sous peu de jours pour le Caire. Il sent, mon +général, l'impossibilité d'envoyer un bataillon à Damanhour. Les quatre +qui font la garnison ne forment en tout que quatre cent quatre-vingts +fusiliers pour le service. Jugez, je vous prie, s'il est possible de +diminuer ce nombre.</p> + +<p>«Le général Menou me laisse donc la légion nautique, moins un +détachement qui partira avec lui. Je vais l'envoyer à Ramanieh, afin de +mettre à même le chef de brigade Lefebvre de s'établir de nouveau à +Damanhour. Je vais avec ce secours presser la rentrée des contributions. +Malgré tous mes efforts, elles ne s'élèveront jamais à la hauteur des +dépenses fixes de l'arrondissement. Je vous enverrai par le premier +courrier le tableau des différences.</p> + +<p>«La peste va bien à Alexandrie; les accidents sont devenus moins +fréquents, et le nombre des morts moins considérable: nos hôpitaux ne +perdent pas plus de trois à quatre hommes par jour.</p> + +<p>«Les Anglais sont toujours en présence. Ils ont suspendu depuis quelques +jours leur bombardement.»</p> + +<p>FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<br> + +<h3> +TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p>Avis de l'éditeur.</p> + +<p>LIVRE PREMIER.--1774-1797.</p> + +<p>Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières +années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à +l'école d'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.</p> + +<p>Admission au 1er régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de +Tournoux.--Premier combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à +Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du +Petit-Gilbraltar (17 décembre 1793).--Pillage de +Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).</p> + +<p>Situation intérieure de la France.--La terreur.--9 +thermidor.--Bonaparte accusé.--Son opinion sur le 9 thermidor.--Projet +d'une expédition maritime contre la Toscane.--Bonaparte quitte l'armée +d'Italie.--Siége de Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.</p> + +<p>Pichegru.--Desaix.--15 vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du +général Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des +victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23 +novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de +Bonaparte.</p> + +<p> +CORRESPONDANCE DU LIVRE PREMIER.</p> + +<p>Lettre de Marmont à son père, du camp de Saint-Ours.<br> +------------------à sa mère, du camp de Saint-Ours.<br> +Lettre de Marmont à son père, de Certamussa.<br> +------------------à sa mère, de Saint-Paul.<br> +------------------à son père, de Toulon.</p> + +<p>Rapport original de la prise de Toulon au président de la Convention +nationale.</p> + +<p>Ordre du jour du général Dugommier.</p> + +<p>Lettre de Marmont à sa mère, du fort de la Montagne.<br> +------------------à son père, du fort de la Montagne.<br> +------------------à sa mère, en rade.<br> +------------------à son père, à bord du brick l'<i>Amitié</i>.<br> +------------------à sa mère, de Toulon.<br> +------------------à son père, de Strasbourg.<br> +------------------à sa mère, d'Ober-Ingelheim.<br> +------------------à son père, d'Ober-Ingelheim.<br> +------------------à sa mère, d'Ober-Ingelheim.<br> +------------------à son père, d'Ober-Ingelheim.<br> +------------------à son père, d'Ober-Ingelheim.<br> +------------------à sa mère.</p> + +<p> +LIVRE DEUXIÈME.--1797-1798.</p> + +<p>Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Stengel.--Berthier.--Montenotte +(11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.--Mission de Junot et de +Murat.</p> + +<p>Passage du Pô (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: +création des guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de +l'armée française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le +roi de Naples.--Surprise du château Ubin.</p> + +<p>Siège de Mantoue.--Lonato (3 août 1796).--Anecdote.--Castiglione (5 +août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.--Bassano.--Cerea.--Deux +Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à Paris.--Arcole (17 +novembre) .--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les opérations de +Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17 +janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).</p> + +<p>Expédition contre le pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de +Lannes.--Prise d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et +Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans +les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert +dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de +l'archiduc Charles.</p> + +<p>Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premières ouvertures +faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19 +avril).--Réponse de M. Vincent à Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 +mai).--Venise se déclare contre la France.--Mission de Junot.--Le +général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entrée des Français +dans la ville.--Création de la République transpadane.--Alliance avec +la Sardaigne.</p> + +<p>18 fructidor.--Pauline Bonaparte.--Leclerc.--Négociation de +Passeriano.--Le comte de Cobentzel.--Clarke.--Anecdote.--Madame +Bonaparte à Venise.--Desaix à Passeriano.--Première idée sur +l'Égypte.--Existence de Bonaparte en Italie.--L'armée du Rhin confiée à +Augereau.--Paix de Campo-Formio (17 octobre +1797).--Dandolo.--Anecdotes.--Voyage de Milan à Radstadt et de Radstadt +à Paris.</p> + +<p> +CORRESPONDANCE DU LIVRE DEUXIÈME.</p> + +<p>Lettre de Marmont à son père, de Cairo.<br> +------------------à son père, de Cherasco.<br> +------------------à sa mère, de Crémone.<br> +------------------à son père, de Milan.<br> +------------------à son père, de Peschiera.<br> +------------------à sa mère, de Milan.<br> +------------------à son père.<br> +------------------à son père, de Bassano.<br> +------------------à son père, de Castiglione.<br> +------------------à son père, de Brescia.<br> +------------------à son père, de Vérone.<br> +------------------à sa mère, de Milan.<br> +------------------à son père, de Goritz.</p> + +<p> +LIVRE TROISIÈME.--1798-1799.</p> + +<p>Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite politique.--Situation +intérieure de la France.--Première idée d'une descente en +Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, +reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente.--Mariage de +Marmont.</p> + +<p>Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte.--Moyen par lequel on +se procure de l'argent.--Départ de Toulon (19 mai +1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition +d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les +mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française +d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le +Nil.</p> + +<p>Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la +flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardan (19 +juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au +Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre Ibrahim.--Aboukir +(1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre.</p> + +<p>Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse dans le +Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une +flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le +général Mauscourt.--Marmont nommé commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son +singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur cette +maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M. +Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.</p> + +<p> +CORRESPONDANCE DU LIVRE TROISIÈME.</p> + +<p>Lettre de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.<br> +-------de Menou à Marmont, de Rosette.<br> +-------de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.<br> +------------------à Menou, d'Alexandrie.<br> +-------de Menou à Marmont, de Rosette.<br> +------------------à Marmont, de Rosette.<br> +-------de Bonaparte à Marmont, du Caire.<br> +------------------à Marmont, du Caire.<br> +-------de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.<br> +------------------à Bonaparte, d'Alexandrie.<br> +------------------à Bonaparte, d'Alexandrie.<br> +------------------à Bonaparte, d'Alexandrie.<br> +-------de Bonaparte à Marmont, du Caire.<br> +-------de Marmont à Bonaparte, de Rosette.</p> + +<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER. </p> + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (1/9), by Auguste Wiesse de Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 27427-h.htm or 27427-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/4/2/27427/ + +Produced by Mireille Harmelin, Duchossoy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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