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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:34:54 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(1/9), by Auguste Wiesse de Marmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
+
+Author: Auguste Wiesse de Marmont
+
+Release Date: December 6, 2008 [EBook #27427]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Duchossoy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
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+
+
+MÉMOIRES
+
+DU MARÉCHAL MARMONT
+
+DUC DE RAGUSE
+
+DE 1792 À 1841
+
+IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
+
+AVEC
+
+LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
+
+CELUI DU DUC DE RAGUSE
+
+ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+TOME PREMIER
+
+Illustration
+
+PARIS
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41
+
+L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.
+
+1857
+
+Illustration: MAL DUC DE RAGUSE
+
+
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+
+
+Les _Mémoires du duc de Raguse_ ont été légués par le maréchal à des
+mains dévouées, avec la solennelle injonction qu'ils fussent livrés à
+l'impression tels qu'il les avait dictés. Les mandataires du maréchal
+ont voulu remplir son dernier voeu, et ses recommandations formelles ont
+été suivies par eux avec un religieux respect. Dans le fond comme dans
+la forme, ce livre est resté tel que l'illustre auteur le destinait à
+la publicité, sans corrections posthumes comme sans additions
+indiscrètes.
+
+C'est en 1828 que le duc de Raguse songea à mettre en ordre ses notes
+et ses souvenirs, et entreprit la rédaction de ces _Mémoires_, qu'il a
+continués jusqu'à son dernier jour.
+
+Il a jugé avec une liberté digne, avec son impartialité propre et à sa
+façon, les événements et les hommes de son temps.
+
+«J'ai l'intention, dit-il, d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu,
+ce que j'ai été à même de savoir mieux qu'un autre, et je ne dépasserai
+pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.» (Tome
+Ier, page 380.)
+
+En lisant ces volumes, longtemps médités dans le calme de la retraite,
+ceux qui ont connu cet homme remarquable croiront encore l'entendre
+parler.
+
+Chaque volume est accompagné de fragments de correspondance et des
+pièces justificatives, témoignages officiels à l'appui de cette
+histoire intime, immense, qui se déroule depuis le commencement de la
+Révolution jusqu'à nos jours.
+
+ * * * * *
+
+L'exemplaire ci-joint de mes _Mémoires_ est la copie d'un autre
+exemplaire appuyé des pièces justificatives originales et déposé dans
+la chancellerie du château de Malaczka, en Hongrie, appartenant au
+prince de Palffy. Un reçu du prince reconnaît le dépôt fait entre ses
+mains, et renferme le pouvoir de le remettre à la personne qui lui
+remettra son reçu.
+
+Ce reçu est confié en des mains sûres, et sera remis, à ma mort, à la
+personne qui doit entrer, à cette époque, en possession de mes
+_Mémoires_, les publier sans y apporter aucun changement, même sous le
+prétexte de correction de style, et ne souffrir ni augmentation dans le
+texte, ni diminution, ni suppression quelconque.
+
+Comme le dépôt fait à Malaczka date de dix ans, et que l'exemplaire
+ci-joint ne m'a jamais quitté, il diffère du premier dans les
+augmentations que j'y ai faites et celles que je pourrais y ajouter
+encore, et dans les corrections que j'ai pu croire nécessaires. C'est
+donc la rédaction de l'exemplaire ci-joint qui doit servir de règle
+invariable pour le texte.
+
+LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.
+
+Venise, le 25 novembre 1851.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU MARÉCHAL
+
+DUC DE RAGUSE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+1774-1797
+
+SOMMAIRE.--Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières
+années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à l'école
+D'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.--Admission au 1er
+régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de Tournoux.--Premier
+Combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à
+Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du
+Petit-Gibraltar (17 décembre 1793).--Pillage de
+Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).--Situation intérieure
+de la France.--La terreur.--9 thermidor.--Bonaparte accusé.--Son
+opinion sur le 9 thermidor.--Projet d'une expédition maritime contre la
+Toscane.--Bonaparte quitte l'armée d'Italie.--Siége de
+Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.--Pichegru.--Desaix.--13
+Vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du général
+Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des
+victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23
+novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de
+Bonaparte.
+
+
+Le temps s'écoule rapidement: il y a peu d'années je touchais à la
+jeunesse, et déjà je me vois aux portes de la vieillesse [1]. Quinze
+ans se sont écoulés dans la force de l'âge et à l'apogée de mes
+facultés, dans le repos et dans les réflexions; si l'avenir me réserve
+encore quelque occasion de gloire, si quelques circonstances me
+permettent de nouveau d'ajouter à mon nom des souvenirs honorables, si
+la fortune me réserve un dernier sourire, quelque chose que je fasse
+pour en profiter, l'éclat passager dont je serai revêtu aura à peine la
+durée de la lumière qui s'éteint. Ma vie est presque écoulée; le long
+horizon, autrefois devant moi, s'est tristement raccourci et diminue
+chaque jour; celui qui reste derrière devient immense, et bientôt la
+seule consolation de mon existence sera de le fixer. C'est encore
+quelque chose, à la fin d'une longue carrière, que de pouvoir porter
+ses regards sur un grand espace de temps parcouru honorablement,
+quelquefois glorieusement, et de rappeler à sa mémoire des faits et des
+actions dont la vie a été remplie, ornée et embellie. Je prends la
+plume dans ce but; je vais, autant que je le pourrai, réveiller mes
+souvenirs et consigner par écrit le récit de tout ce qui m'est arrivé;
+si d'autres y jettent les yeux, si la publicité est un jour réservée à
+ces _Mémoires_, la postérité saura qu'il exista un homme dont le nom
+fut l'objet de vifs débats, qui eut des amis chauds et des ennemis
+violents, dont tous les mouvements du coeur eurent pour principe l'amour
+de la gloire et de la patrie, et dont les actions ne furent jamais
+réglées par l'intérêt, mais toujours par la conscience.
+
+[1] Ces _Mémoires_ ont été commencés en 1828.
+
+Mon nom est Viesse; ma famille est ancienne et considérée: elle est
+originaire des Pays-Bas et habite la Bourgogne depuis trois siècles. De
+tout temps elle s'est vouée au service militaire; dès le commencement
+du seizième siècle, sous Louis XIII, un M. Alexis Viesse était officier
+dans le régiment de la vieille marine [2]. Ses petits-enfants furent
+capitaines dans le régiment de Coislin-cavalerie et dans celui de
+Tavanne. Mon trisaïeul, Nicolas Viesse, qui avait servi avec
+distinction à la guerre près du grand Condé, reçut de ce prince la
+charge de prévôt des bailliages du nord de la Bourgogne. Cette partie
+de la province était dévastée par des nuées de brigands; en peu de
+temps, par son activité, son courage et son intelligence, M. Viesse les
+détruisit. Le grand Condé, à cette occasion, lui dit qu'il était digne
+et capable de commander une armée. Un de mes grands-oncles, Richard
+Viesse de Marmont, enseigne au régiment de Poitou, âgé seulement de
+quinze ans, périt, en 1713, au siége de Fribourg, d'une manière
+héroïque. Un coup de canon lui enleva le bras droit, et, du bras gauche,
+il releva le drapeau tombé. Mon père, capitaine au régiment de
+Hainault, eut, à vingt-huit ans, la croix de Saint-Louis, pour avoir,
+avec cent hommes de bonne volonté, gardé la mine pendant toute la durée
+du siége de Port-Mahon. Pour remplir cette tâche, il fallait être placé
+sur la mine ennemie et se dévouer à des chances terribles, et cela
+pendant quinze jours. Ce genre de courage de tous les moments, au
+milieu de grands dangers, est peut-être un des plus difficiles à
+rencontrer.
+
+[2] Le régiment de la vieille marine fut formé, par le cardinal de
+Richelieu, des restes des compagnies franches, en 1627 et 1635.
+(_Note de l'Éditeur_.)
+
+Ainsi ma famille me présentait des exemples à suivre, et, si la passion
+de la gloire et l'amour de la guerre ont rempli mon coeur pendant toute
+ma vie, et d'une manière presque exclusive, je n'étais pas le premier
+de mon sang qui eût éprouvé ces sentiments.
+
+Je suis né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774. Mon père, retiré
+du service depuis la paix de 1763, s'occupa d'une manière particulière
+de mon éducation; jamais père n'a donné à son fils des soins plus
+éclairés et plus assidus. J'ai été, j'en ai la conviction, depuis ma
+naissance, le grand intérêt de sa vie. J'éprouve le besoin de proclamer
+tout ce que je lui dois et de reconnaître que, si j'ai possédé quelques
+qualités, quelques vertus, c'est lui qui les a fait naître et en a
+préparé le développement. De mon côté, j'ose le croire, j'ai payé en
+partie ses soins par ma reconnaissance et par des succès dont il a pu
+jouir pendant les dernières années de sa vie.
+
+Mon père avait servi avec valeur et distinction; il aimait son métier
+avec ardeur; mais, à cette époque, les faveurs étaient réservées aux
+gens de la cour, tout ce qui n'appartenait pas à cette classe favorisée
+n'avait qu'un avenir fort limité. Cette situation lui donna du dégoût,
+et, son régiment ayant été réformé à la paix, il quitta le service: il
+avait fait les campagnes de Flandre sous le maréchal de Saxe, et
+rejoint son armée après la bataille de Fontenoy. Le marquis de Sennevoy,
+colonel du régiment de Boulonnois et son compatriote, lui proposa la
+lieutenance-colonelle de son régiment; mais son parti était pris, et il
+refusa. Possédant la terre de Sainte-Colombe, près Châtillon-sur-Seine,
+appartenant à sa famille depuis 1666, et nommé, par M. le prince de
+Condé, capitaine de ses chasses dans ses terres du voisinage, il put
+librement et exclusivement se livrer à une passion qui, chez lui,
+dépassait toutes les autres, l'amour de la chasse. Il avait cependant
+un esprit très-remarquable, beaucoup d'instruction, beaucoup
+d'élévation dans le caractère, d'activité et d'ardeur dans les
+passions. Imbu des idées nouvelles, le parti pris de la philosophie du
+dix-huitième siècle avait germé dans son esprit; homme de bien, il
+avait un véritable amour de la patrie. En 1769, à l'âge de trente-neuf
+ans, il se décida à se marier, et il épousa, à Paris, une fille de
+finance assez riche, mademoiselle Chappron, d'une grande beauté, fort
+vertueuse, de beaucoup de sens, mais d'un esprit peu étendu. Mon père
+en eut deux enfants, une fille qui mourut à douze ans, et moi, qui
+étais né trois ans après elle.
+
+Mon père avait un frère, abbé commendataire, et une soeur sans enfants;
+ainsi je me trouvai l'enfant unique de toute la famille.
+
+Depuis le jour de ma naissance jusqu'à quinze ans, mon père ne m'a pas
+perdu de vue un seul jour. Il s'appliqua à deux choses: à me donner une
+forte constitution et à éveiller mon ambition, non pas cette ambition
+soutenue par l'intrigue, mais cette ambition qui repose sur une base
+plus noble et consiste à mériter avant d'obtenir.
+
+Combien de fois il m'a répété: «Il vaut mieux mériter sans obtenir
+qu'obtenir sans mériter.» Et il ajoutait: «Avec une volonté constante
+et forte, et quand on mérite, on finit toujours par obtenir.» Je me
+suis rappelé cet axiome dans toute ma carrière; j'ai beaucoup obtenu,
+mais le ciel m'est témoin que jamais je n'ai négligé les occasions qui
+pouvaient m'amener à mériter.
+
+Cet amour de la gloire, dont je me sens encore la chaleur et la
+puissance comme dans ma jeunesse, aujourd'hui que je vais atteindre
+cinquante-cinq ans, après avoir fait vingt campagnes de guerre, vu tant
+de changements, tant de bouleversements, pu reconnaître le néant des
+grandeurs humaines; cet amour de la gloire était bien dans mon essence,
+car il s'est développé, pour ainsi dire, à ma naissance: je n'avais que
+trois ans, lorsque le récit d'une action d'éclat, dont les
+circonstances sont encore présentes à ma mémoire, fit naître en moi les
+émotions qui caractérisent l'enthousiasme.
+
+Mon père, ainsi que je l'ai dit, s'occupa d'abord de me former un bon
+tempérament; aussi me fit-il suivre la meilleure hygiène: il résolut de
+me faire élever sous ses yeux, me donna un précepteur, et fit aussi
+concourir à me former l'éducation publique, en me faisant suivre, comme
+externe, mes études au collége de Châtillon. Dès l'âge de neuf ans, il
+me soumit progressivement aux exercices les plus violents, et, à dater
+de cette époque jusqu'à mon départ de la maison paternelle, je ne crois
+pas qu'un seul jour se soit écoulé sans avoir été à la chasse, depuis
+deux heures de l'après-midi jusqu'au soir; à douze ans je montais à
+cheval. Ces soins et ce système m'ont donné la plus forte constitution
+pour supporter de grandes fatigues et de grandes privations. Les
+souffrances qui anéantissaient les autres dans nos longues guerres
+étaient un jeu pour moi, et, aux blessures près, à mon âge, je suis
+encore à savoir ce que c'est qu'une maladie.
+
+Mon père se rappelait les obstacles qu'il avait éprouvés dans sa
+carrière, qui l'avaient décidé à la quitter à trente-quatre ans, malgré
+son goût pour elle: aussi désirait-il m'en voir prendre une autre, qui
+lui paraissait plus en rapport avec ma position sociale et me promettre
+plus d'avantages, celle de l'administration. Il fallait entrer d'abord
+au parlement de Paris, pour ensuite être maître des requêtes et
+intendant: avec des talents et du bonheur, elle menait au ministère. Un
+instinct dont rien ne peut donner l'idée, une passion qui ne s'est pas
+démentie un seul jour, m'avait fait envisager avec effroi le projet de
+mon père. Je me sentais fait pour la guerre, pour ce métier qui se
+compose de sacrifices, nous grandit à nos propres yeux, et dont le prix
+et la récompense sont dans l'opinion, dans les éloges et les respects.
+
+Je devinais les émotions sublimes qu'il cause, en nous donnant la
+conscience de notre importance propre et du mérite de nos actions.
+
+J'aimais la guerre avant de l'avoir faite, presque autant que je l'ai
+aimée depuis que je lui ai consacré ma vie. Cette crainte d'être obligé
+de prendre une autre carrière m'avait donné contre celle qui m'était
+proposée une prévention et un éloignement dont les effets s'étendaient
+aux individus qui la suivaient. Les réflexions de l'âge ont seules pu
+les détruire. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que, si les
+nations ont besoin d'être défendues, elles ont besoin aussi de voir la
+paix régner entre les citoyens, et qu'un magistrat sage, intègre,
+éclairé et laborieux, est l'honneur de son pays, le bienfaiteur de ses
+concitoyens, tout aussi bien que l'homme de guerre dont le sang et la
+vie sont consacrés à les défendre.
+
+J'étais, au surplus, soutenu dans mes désirs par presque toute ma
+famille, mon père excepté. Ma mère, quoiqu'elle eût beaucoup de
+tendresse pour moi, désirait me voir militaire; mon oncle et ma tante
+formaient le même voeu: mon père céda et consentit à nos désirs, à la
+condition que je servirais dans l'artillerie. Il avait deux raisons
+pour agir ainsi: ce service offrait une carrière certaine, puisque
+l'avancement s'y faisait suivant l'ordre du tableau, et, dans le cas où
+je le quitterais, si l'état-major ou toute autre combinaison m'offrait
+plus de chances de fortune, j'avais toujours par devers moi les
+connaissances premières exigées pour l'admission dans ce service,
+avantage dont on trouve l'application dans tout le cours de sa vie. Je
+souscrivis sans peine à la condition qu'on m'avait faite, et, aussitôt
+le moment venu, je me livrai aux études exigées avec une grande ardeur.
+
+À l'époque dont je parle, l'usage ne faisait pas entrer nécessairement
+dans l'éducation l'étude des langues étrangères, et le séjour de
+Châtillon aurait d'ailleurs offert peu de ressources pour s'y livrer;
+aussi ne m'en a-t-on enseigné aucune: souvent, dans ma carrière, je
+l'ai regretté et j'ai reconnu l'influence que peut avoir sur la fortune
+d'un jeune officier la connaissance des langues vivantes. Cette
+connaissance est aussi une source de jouissances pour lui. Cette
+omission est le seul reproche que j'aie à faire à mon père pour mon
+éducation. Mes études se bornèrent donc, suivant l'usage, au latin,
+dans lequel je n'ai jamais été très-fort, et à l'étude des
+mathématiques et des sciences exactes, pour lesquelles j'ai eu toujours
+beaucoup de facilité et un goût prononcé; au dessin et à la musique,
+dans laquelle j'ai réussi médiocrement, quoique j'aie fait gémir
+péniblement un violon pendant plusieurs années.
+
+J'ai trouvé toujours un grand plaisir à lire, aussi ai-je de très-bonne
+heure assez bien su l'histoire; il m'arrivait souvent de consacrer mes
+récréations à l'étude d'ouvrages sérieux: il y en a un que j'ai lu
+très-souvent, très-jeune encore, et qui a failli déranger ma raison,
+l'_Histoire de Charles XII_, par Voltaire. Je m'étais identifié avec
+mon héros, je me croyais lui-même et je l'imitais dans tout ce que je
+faisais; j'avais obtenu, à force de prières, comme récompense, un habit,
+des bottes, une épée, un baudrier dans la forme de ceux qu'il portait,
+et, ainsi armé et monté sur mon petit cheval, je me croyais un héros
+invincible: j'avais alors treize ans.
+
+Ma grand'mère maternelle, madame Chappron, était veuve depuis longues
+années; elle jouissait d'une assez belle fortune et se remaria; elle
+épousa M. le comte de Méhégan, frère de l'abbé de Méhégan, connu comme
+auteur. Il était maréchal de camp, et sa famille, irlandaise d'origine,
+avait accompagné en France le roi Jacques. C'était un brave soldat,
+ayant fait avec quelque distinction la guerre de Sept-Ans. Comme je
+n'avais pas encore les connaissances nécessaires pour entrer dans
+l'artillerie, que d'ailleurs il ne devait pas y avoir d'examen avant
+plusieurs années, il me fit donner le brevet de sous-lieutenant dans un
+corps de milice, le bataillon de garnison de Chartres, compagnie de
+Coquille, manière d'avoir des droits plus anciens pour la croix de
+Saint-Louis et les récompenses militaires. Ce brevet ne me donnait
+aucun devoir à remplir, mais le droit de porter un uniforme, et
+j'éprouvai un grand bonheur lorsque, à quinze ans, au commencement de
+1789, je le mis pour la première fois: les premières sensations sont
+vives, et jamais elles ne s'effacent de la mémoire.
+
+Je partis bientôt pour Dijon, où mon père m'envoya pour achever mon
+éducation, et, malgré mon uniforme, mes épaulettes et mon épée, je fus
+mis en pension, avec cinq ou six jeunes gens, chez un bon chanoine de
+Saint-Jean, appelé l'abbé Rousselot, brave et galant homme; il avait
+pour soeur une vieille fille, digne personne dont la tendresse pour moi
+était celle d'une mère. J'achevai mes humanités au collége, sous M.
+l'abbé Volfius, homme d'un esprit très-étendu et depuis évêque
+constitutionnel. Cet abbé m'a fait des prédictions extraordinaires de
+fortune; elles se sont en grande partie réalisées, et il avait la plus
+haute idée de mon avenir.
+
+M. Renaud, professeur de mathématiques distingué, me donna ses soins,
+et bientôt j'acquis l'instruction nécessaire pour me présenter à
+l'examen de l'artillerie; il eut lieu enfin dans les premiers jours de
+janvier 1792. C'est pendant mon séjour à Dijon que je vis pour la
+première fois l'homme extraordinaire dont l'existence a pesé sur
+l'Europe et sur le monde d'une manière si prodigieuse, ce météore
+brillant qui, après avoir paru avec tant d'éclat, devait laisser après
+lui tant de confusion, d'incertitude et d'obscurité. Bonaparte servait
+alors dans le régiment d'artillerie de la Fère, en garnison à Auxonne;
+un cousin germain à moi, le chevalier Lelieur de Ville-sur-Arce, son
+ami intime à l'école militaire de Brienne et à celle de Paris, était
+entré dans le même régiment; j'étais aussi destiné à y servir, et
+Ville-sur-Arce, qui devait y être mon mentor, venait quelquefois me
+voir et me recommander à mes professeurs; souvent il était accompagné
+par son ami. Ces souvenirs sont les plus anciens qui se rattachent à
+Napoléon.
+
+Les connaissances exigées alors pour entrer dans l'artillerie étaient
+très-inférieures à celles qui aujourd'hui sont nécessaires; mais elles
+étaient très-supérieures à celles de nos devanciers: nous avions une
+sorte de dédain pour eux, comme sans doute les jeunes gens d'à présent
+en ont pour les hommes de mon époque: ainsi va le monde! tant il est
+vrai qu'il n'y a rien d'absolu ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre
+moral; tout est relatif. Toutefois les difficultés du concours auquel
+je devais participer venaient du nombre des concurrents: il était
+très-considérable, parce que depuis plus de trois ans il n'y avait pas
+eu d'examen; plus de quatre cents jeunes gens, choisis parmi les plus
+instruits de toutes les écoles de France, venaient se disputer
+quarante-deux places. Pour avoir plus de chances de réussir, je fus, en
+1791, à Metz, afin de recevoir les soins des professeurs attachés à
+l'artillerie. Mon père se chargea de me conduire lui-même dans cette
+grande ville de guerre; il me présenta aux généraux et aux autorités
+militaires. Afin de continuer la sévérité de mon éducation et de ne pas
+déroger à ses principes, il me fit courir à franc étrier devant sa
+voiture depuis Châtillon jusqu'à Metz. La vue de cette garnison et de
+ses troupes, le grand mouvement qui y régnait, ce spectacle nouveau
+pour moi, m'enflammèrent à un point difficile à exprimer, et je sentis
+dès lors que l'emploi de mes facultés dans le noble métier que
+j'embrassais, et les émotions qu'il fait naître, composeraient, pour
+ainsi dire, l'histoire de toute ma vie.
+
+À cette époque eut lieu la translation de l'école de Metz à Châlons, et
+la création d'une grande école d'application. Je subis mon examen dans
+cette dernière ville. Le célèbre Laplace, alors examinateur de
+l'artillerie, avait un aspect grave: sa figure triste et sévère, son
+habit noir, ses manchettes d'effilé, son garde-vue, rendu nécessaire
+par l'état de ses yeux, lui donnaient l'air le plus imposant. Si l'on
+pense à l'importance de la circonstance d'où dépend l'avenir d'un jeune
+homme, à la solennité de l'assemblée, on comprendra facilement
+l'inquiétude et la profonde émotion qui accompagnent celui qui approche
+du tableau. Je l'éprouvai d'une manière extraordinaire: c'était la
+première fois de ma vie où un intérêt tout-puissant agissait sur moi.
+Dans le cours de ma carrière j'ai été mis à de bien autres épreuves, et
+jamais mes facultés n'en ont été altérées; au contraire, les dangers ou
+l'importance des choses leur ont plus habituellement donné un plus haut
+degré d'énergie. Dans cette première circonstance il en fut autrement:
+ma tête s'égara, et je ne pus pas dire mon nom à M. Laplace quand il me
+le demanda.
+
+Il fut frappé de ma prodigieuse émotion, me calma, me dit qu'il
+cherchait des jeunes gens instruits et non ignorants, m'engagea à me
+remettre, et je fis un bon examen. Jamais il ne l'a oublié, il me l'a
+rappelé souvent depuis, et moi j'en ai conservé beaucoup de
+reconnaissance. Ce fait prouve combien il est important, dans l'intérêt
+de la jeunesse, que ceux qui sont chargés de fixer ses destinées soient
+sans préventions, doux et patients.
+
+Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de
+droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon
+examen à ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission,
+un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible à comprimer;
+aussi, quoiqu'il fût nuit et qu'il fît froid, je courus toutes les rues
+de Châlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas
+trompée, et je fus admis le vingtième de la promotion. Plusieurs
+individus de cette promotion ont acquis divers degrés et différentes
+natures de célébrité: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces
+_Mémoires_. Mais dès ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy,
+dont l'éloquence a eu tant d'éclat, dont les services militaires ont
+été si brillants, et qui serait parvenu à tout, s'il eût eu moins de
+mobilité dans l'esprit et moins de disposition à la contradiction;
+quoiqu'il fût rempli d'ambition, il était souvent plus sensible aux
+honneurs de l'opposition qu'aux intérêts de sa fortune. Bon par nature
+et quelquefois mauvais par légèreté ou par faiblesse; le temps l'avait
+bien modifié. Si le régime impérial eût duré, il aurait rapidement
+réparé le temps perdu: apprécié enfin par Napoléon, il s'était tout à
+fait donné à lui. Sans une mort prématurée, il serait aujourd'hui en
+situation de jouer en France un très-grand rôle.
+
+Un autre compagnon de cette époque, auquel une étroite amitié
+m'attachait, était Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup
+de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal,
+d'un caractère droit, d'un esprit juste, il a été au comble de la
+faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal à
+personne; il possédait un de ces caractères que, dans l'intérêt des
+souverains, on devrait toujours souhaiter à ceux qui les approchent. Je
+pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont
+été revêtus cependant de quelque éclat; mais je le ferai en temps et
+lieu, quand le cours de mes récits les rappellera à mes souvenirs.
+
+Me voilà donc élève sous-lieutenant d'artillerie à dix-sept ans et demi,
+plein d'ardeur, d'espérance et d'amour de mon métier. Il faut
+maintenant dire dans quelle religion politique j'avais été élevé, et
+quels étaient les sentiments qui m'avaient été inculqués presque en
+naissant, et pendant toute mon éducation.
+
+Mon père, avec un esprit très-remarquable, une instruction fort étendue,
+avait adopté, comme je l'ai déjà dit, les idées nouvelles; l'objet de
+son admiration était M. Necker. C'est dans le _Compte-Rendu_ de cet
+homme tristement célèbre, premier ouvrage de cette nature, première
+publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement
+sur ses intérêts, que j'ai appris à lire: aussi mon père avait-il été
+très-favorable à la Révolution. Lors des assemblées de bailliages pour
+élire les députés aux états généraux, il fit choisir, pour la noblesse
+du bailliage de Châtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions
+s'accordaient avec les siennes, de préférence au marquis d'Argenteuil,
+notre voisin de campagne, animé de sentiments opposés: mon père était,
+dans la rigueur du mot, ce que l'on a appelé depuis un patriote de 89,
+un homme voulant la monarchie, un gouvernement régulier, ouvrant une
+carrière sans bornes à tout le monde, réprimant les écarts scandaleux
+de la cour, rétablissant l'ordre dans l'administration et rendant à la
+France sa puissance et sa considération; tels étaient ses voeux, ses
+souhaits, ses espérances; il m'en entretenait souvent, et ces principes,
+dont l'action n'a jamais cessé d'agir sur moi, étaient tous dans les
+intérêts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand
+le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la
+joie qu'il en éprouvait. Ces principes, je les ai adoptés de confiance
+dans mon premier âge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont été la règle
+de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est
+présenté en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien
+des apparences différentes, et j'ai cherché loyalement, et à part de
+tout intérêt personnel, à découvrir où il se trouvait pour m'y attacher;
+peut-être quelquefois me suis-je trompé, mais certes jamais mes
+intentions et mes désirs n'ont été équivoques. Dans tout le cours de ma
+vie j'ai sacrifié, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon
+intérêt et mon existence à la gloire et à l'honneur de la France.
+
+Mon éducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et
+de la patrie, et mon coeur me disait qu'il était un autre genre de
+succès auquel j'étais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un
+cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premières années.
+Peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les
+voeux dont mon jeune coeur était rempli: trois couronnes entrelacées,
+une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: _Je
+veux les mériter_, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit
+que j'entrai à l'école de Châlons.
+
+L'école des élèves était composée de quarante-deux jeunes gens, en
+général fort distingués, et commandée par un homme respectable, M. le
+comte d'Agoût, colonel, M. le comte Tardy de Montravel,
+lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions
+dans les chefs et dans les élèves, quant aux opinions politiques. M.
+d'Agoût, d'un caractère modéré, n'était pas favorable à l'émigration,
+mais très-opposé à ce que la Révolution avait de blâmable. M. de Tardy
+nous quitta bientôt pour aller joindre les princes. Les élèves se
+divisèrent en trois catégories: un certain nombre, fort ennemi de la
+Révolution, se disposait à émigrer; la majorité était royaliste
+constitutionnelle, et j'appartenais à cette nuance d'opinion; enfin il
+y avait cinq jacobins affiliés au club et professant les opinions les
+plus exagérées; du nombre de ces individus était Demarçai, que ses
+médiocres et ennuyeux discours ont rendu plus célèbre que ses batailles.
+
+La ville de Châlons était alors fort bien habitée. Élevé dans
+l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le goût, je fus admis dans
+les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom
+ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie,
+avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première
+jeunesse un esprit extrêmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle
+promptement une fort grande passion: c'était la première que mon coeur
+ressentait.
+
+Ces amours eurent beaucoup d'éclat. La rigueur des parents et les
+folies qu'elle inspira à de jeunes gens bien épris contribuèrent à les
+rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le récit plus tard
+leur donna une célébrité extraordinaire; le souvenir en existe encore
+chez quelques gens âgés de cette ville.
+
+Ma belle dame détestait la Révolution, et ses excès me faisaient
+horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou
+cette influence ne m'ait précipité dans les chances hasardeuses et
+incertaines de l'émigration. Souvent les principes de patrie et de
+liberté, devenus comme ma religion, ont été alors combattus dans mon
+esprit par l'horreur que m'inspiraient l'état de la France et
+l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un
+sentiment difficile à définir, et dont j'ai retrouvé la trace, et en
+quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de
+dévouement avec un caractère presque religieux; un respect inné, comme
+dû à un être d'un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie
+et une puissance que rien n'avait altéré dans les coeurs droits et purs.
+Des gens âgés, autrefois témoins de la faiblesse des rois et de la
+corruption de leurs entours, avaient peut-être perdu beaucoup de cette
+religion de la royauté; mais elle existait encore dans la masse de la
+nation, et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez
+grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de
+ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une éducation qui
+transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Français,
+cet amour devenait une espèce de culte. Aussi je me rappelle encore
+avec une sensation vive l'indignation profonde que j'éprouvai en lisant
+le détail de cette horrible journée du 20 juin 1792, où le pauvre Louis
+XVI fut insulté et avili dans son propre palais par une multitude
+grossière et abjecte. Si ma mémoire me sert bien, les journaux du temps
+racontèrent l'action d'un jeune homme qui, entraîné par les élans d'un
+noble dévouement, se précipita devant le roi pour le couvrir de son
+corps, le défendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive
+impression; j'aurais voulu en être l'auteur, la mort eût-elle dû en
+être le prix; et, à cette occasion, j'écrivis à ma mère une lettre dont
+elle fut très-touchée.
+
+Les événements se pressaient, les besoins des armées se faisaient
+sentir, et on ordonna l'examen de sortie des élèves pour les envoyer
+dans les régiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quittés
+pour émigrer: de ce nombre était Duroc, qui fit le siége de Thionville
+à l'armée des princes. À la fin de juillet et au commencement d'août,
+l'examen de sortie eut lieu.
+
+Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 août. À cette époque,
+tout était confusion, tout était vengeance. Le peuple de Châlons,
+quoique d'une nature tranquille, échauffé par quelques intrigants, et
+probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur
+vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des élèves,
+l'accusant d'être aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un
+jour je courus risque d'être victime de cette disposition des esprits.
+Par suite d'un mouvement populaire, je faillis être mis à la lanterne.
+Je tirai l'épée; plusieurs de mes camarades se joignirent à moi, et
+nous fîmes ainsi notre retraite, toujours en défense, sur le quartier.
+
+M. d'Agoût, pour notre sûreté, nous y consigna et envoya un courrier à
+Paris pour prévenir le gouvernement de ce qui s'était passé. Son retour
+nous apporta des congés, moyen bien choisi pour nous disperser en
+attendant le moment où nous aurions une destination définitive.
+
+Tous mes camarades en profitèrent; mais moi, subjugué par la passion
+qui me dominait, je refusai de quitter Châlons. Des devoirs positifs
+m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empêcher de profiter
+du bonheur dont il m'était permis de jouir. Mon séjour à Châlons était
+cependant fort périlleux; mon père en fut instruit, et arriva en toute
+hâte pour me chercher. Je me refusai à partir; je lui en dis les motifs
+en lui déclarant que la guerre seule pouvait m'enlever à _celle_ que
+j'adorais, et que, jusqu'à présent, aucune raison de cette nature ne
+m'imposait l'obligation de la quitter. Mon père avait une grande
+connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec
+succès une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de
+compatir à mes douleurs et de croire aux qualités supérieures de la
+femme qui, dans mon esprit, était la première de son sexe. Il ne doutait
+pas, me disait-il, que, si elle était digne de mon amour, comme il le
+supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnât de
+m'éloigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir à me faire
+éviter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en
+rapporter à elle. Ce raisonnement spécieux, ma croyance qu'elle ne se
+résoudrait pas à me donner un pareil conseil, enfin la déférence que je
+devais à mon père, me décidèrent à accepter sa proposition. Peu après,
+dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrivée de mon père,
+de ses désirs, de mes refus et de la promesse faite. Après beaucoup de
+larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir.
+
+J'étais le lendemain avec mon père à l'auberge du Palais-Royal, au
+moment de me mettre en route, occupé à quelques préparatifs auprès de
+la voiture; une femme entra précipitamment; c'était elle, dans un
+étrange état d'égarement. Sortie de son logis en échappant à la
+surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les conséquences
+de sa démarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de
+mon père dans la cour de l'auberge, en présence de vingt personnes, en
+s'écriant: «Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas!» Je fus
+atterré d'une si grande imprudence; mon père la conjura de se retirer
+en lui répétant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus
+mort que vif, et nous partîmes immédiatement pour Luxeuil, où ma mère
+se trouvait pour sa santé.
+
+J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mélancolie
+s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mère, les sages
+conseils de mon père, me rendirent à moi-même. Bientôt l'ordre de
+rejoindre le premier régiment d'artillerie, dont l'état-major était à
+Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de là
+je fus envoyé à Montmédy pour servir dans la compagnie d'artillerie de
+M. de Méras, qui y tenait garnison.
+
+Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conservé le
+goût et l'habitude de l'étude; mais, à mon arrivée, dépourvu de mes
+livres, j'allai par désoeuvrement au café pendant une partie de mes
+journées, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers
+aimables et bons compagnons, des officiers du 55e régiment d'infanterie,
+dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais été élevé dans
+l'horreur des jeux de hasard; mon père, ayant beaucoup joué dans sa vie,
+avait cherché à me prémunir contre les dangers de cette passion, et je
+résistai d'abord aux premières sollicitations; mais l'ennui l'emporta
+sur mes résolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai
+cinquante louis: c'était précisément une somme égale à celle que je
+possédais, et je pris goût à ce métier. Pendant huit jours ma fortune
+se soutint; mais, après ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon
+gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leçon me profita: je
+me promis de ne plus jouer; et, malgré les occasions et les
+sollicitations souvent renouvelées, j'ai été bien des années fidèle à
+ma résolution. Cependant le goût du gros jeu est, par la nature des
+choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'émotions
+dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et
+l'oisiveté, l'expliquent suffisamment. Je dois à cette première leçon
+de m'être garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sûr, porté à un
+très-haut degré, si je m'y étais laissé aller.
+
+C'est à Montmédy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde
+dont je fus pénétré est encore présente à ma pensée.
+
+Au mois de février 1793, mon rang me porta à aller servir, comme
+lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison à Bourg-en-Bresse;
+comme elle était sans capitaine, je la commandai. Peu après, je reçus
+l'ordre de partir pour Chambéry avec six pièces de canon, et je m'y
+rendis par le mont du Chat, passage alors très-difficile. Je trouvai le
+vieux Kellermann commandant l'armée des Alpes, qui venait de remplacer
+le général Montesquiou. Envoyé à Grenoble, j'y restai jusqu'à
+l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque
+jour plus de gravité; mais je commençais à me trouver dans un grand
+mouvement de troupes, à la veille de l'ouverture d'une campagne, et
+toutes mes impressions, toutes mes pensées, toutes mes espérances,
+étaient tournées vers la guerre.
+
+Je partis avec ma compagnie et un équipage de huit pièces de canon pour
+le camp de Tournoux. Position célèbre, occupée dans toutes les guerres
+défensives sur cette frontière, elle ferme la vallée de l'Arche, et par
+conséquent le débouché venant du col de l'Argentière et de la vallée de
+la Stura. Cette position, par sa force, équivaut à une place de guerre.
+Je fus envoyé à l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de
+Malmort; nous manquions d'officiers de génie, et je fus chargé d'en
+remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranché sur le
+plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent
+tracés et terminés en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en
+emparer. Ces travaux me mirent en réputation parmi les généraux. En ce
+moment eut lieu une de ces scènes déplorables dont ces temps
+malheureux offraient fréquemment l'exemple. Les troupes avaient occupé
+un poste avancé dans la vallée, le hameau de Maison-Méane; ce poste
+était en l'air, et l'ennemi le força à l'évacuer. Le quatrième
+bataillon de l'Isère, commandé par un officier corse nommé Fiorella,
+effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement
+rétrograde suffit seul pour faire répandre des bruits de trahison. Le
+régiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se révolta et
+arrêta le malheureux général Camille Rossi, qui y commandait, et auquel
+on ne pouvait faire aucun reproche fondé; on l'emmena à Embrun, et, peu
+de jours après, il avait cessé de vivre.
+
+Un fort ancien officier, le général Kercaradec, arriva, prit le
+commandement de la division, et établit son quartier général à
+Tournoux. Homme de mérite, ayant du nerf, il commanda dans cette vallée
+pendant toute la campagne. Cet officier général me distingua
+promptement, me combla de témoignages de bonté, et, quoique très-jeune
+et seulement lieutenant en premier, je jouai, grâce à lui, une espèce
+de rôle: des batteries furent établies dans les montagnes, et on
+organisa tout un système défensif dont j'avais la direction pour mon
+arme. Ensuite on fit une opération pour repousser les ennemis jusqu'au
+pied du col de l'Argentière. Nous attaquâmes et enlevâmes le poste de
+Tête-Dure, et nous occupâmes Maison-Méane. C'est le premier combat
+auquel j'aie assisté: il ne ressemblait guère à ce que j'ai vu depuis.
+Deux bataillons et quatre pièces de canon furent engagés dans le fond
+de la vallée; les Piémontais étaient en force supérieure: nous les
+battîmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des
+sensations agréables; j'avais une impétuosité et une ardeur extrêmes,
+dont l'effet me portait à vouloir toujours avancer. Cette impatience
+s'est transformée très-promptement en un grand calme et une très-grande
+impassibilité, qui, dans tout le cours de ma carrière, ne m'ont jamais
+quitté dans le danger.
+
+Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se révolta. Des
+troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre
+l'offensive; mais elles furent dirigées contre cette ville: on retira
+même une portion de nos forces, de manière qu'à peine pouvions-nous
+nous défendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise
+saison arrivant, toutes les opérations furent nécessairement
+suspendues. Je reçus la mission de reconduire à Mont Dauphin toute
+l'artillerie, et déjà la neige fermait les passages; de grandes
+difficultés m'arrêtèrent au col de Vars, mais je parvins cependant à
+les surmonter: revenu à Tournoux, je fus envoyé avec deux compagnies au
+siége de Toulon.
+
+Pendant le cours de cette campagne, nous commençâmes à ressentir une
+assez grande misère par suite de la perte des assignats, et j'éprouvais
+des besoins qui me déterminèrent à demander des secours à mon père. Il
+m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite
+de recommandations fort déplacées, car je n'avais aucune prodigalité à
+me reprocher: cette espèce de mercuriale me déplut, et je renvoyai à
+mon père sa lettre et son argent, en lui déclarant que je n'en voulais
+pas à ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire
+accepter, et j'eus satisfaction complète.
+
+De ce petit camp de Tournoux, où j'ai fait ma première campagne, sont
+sortis plusieurs généraux distingués. Laharpe, devenu général de
+division, tué après le passage du Pô, était alors lieutenant-colonel du
+régiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tué général de division à Essling,
+était capitaine de chasseurs dans ce même régiment. Fiorella et
+Marchand, généraux de division qui vivent encore, étaient, l'un chef de
+bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrième bataillon de l'Isère.
+
+Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'armée devant
+Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, où s'exécutaient
+les principales opérations; il fallut faire l'immense tour de la
+montagne du Pharon, occupée par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire
+(2 décembre) à Ollioule, où étaient et le quartier général de l'armée
+et le parc d'artillerie. Là je retrouvai cet homme extraordinaire que
+j'avais vu dans mon enfance, destiné à parcourir une carrière si
+prodigieuse, et auquel, pendant tant d'années, ma vie devait être
+consacrée sans partage.
+
+Bonaparte, après avoir servi plusieurs années au régiment de la Fère,
+était passé, à la formation de 1791, au régiment de Grenoble: employé
+d'abord en Corse, ensuite à Nice à la première armée d'Italie, il reçut
+du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller à
+Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se
+soulever, et l'objet des insurgés était de porter du secours à Lyon,
+révolté et assiégé. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice
+de la Convention avait élevé au grade de général, reçut l'ordre de
+marcher contre les insurgés avec quatre à cinq mille hommes. À la
+première rencontre, les troupes marseillaises se débandèrent, et, après
+une légère action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon,
+dans leur détresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras
+des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour
+même où Carteaux entrait à Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles,
+sardes et napolitaines, dont la force finit par s'élever à quinze mille
+hommes, occupèrent la place.
+
+L'armée de Carteaux, après avoir repris Marseille, se porta sur Toulon;
+elle força les gorges d'Ollioule et vint s'établir en face de la ville,
+de ce côté, tandis qu'une division de l'armée d'Italie venait la
+bloquer du côté de Souliers.
+
+La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du
+monde: placée au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin
+de la grande mer. L'entrée de la grande rade est défendue par le cap
+Brun et la presqu'île de Sainte-Croix; celle-ci est unie à la terre
+ferme par l'isthme très-étroit des Sablettes, et cette importante
+position était au pouvoir de l'ennemi. L'entrée, fort resserrée, de la
+seconde rade est fermée par la grosse tour à l'est, et par le fort de
+l'Aiguillette à l'ouest. La grosse tour est couverte, du côté de terre,
+par le fort Lamalgue, véritable citadelle de Toulon, et citadelle
+casematée, où toutes les ressources de l'art ont été déployées. Le fort
+de l'Aiguillette était couvert, du côté de la terre, par une redoute
+fort grande, faite avec soin, et armée de trente-deux bouches à feu;
+cette redoute, fermée à la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le
+point culminant. Elle était liée avec le fort de l'Aiguillette par un
+ouvrage intermédiaire, et flanquée par le feu des vaisseaux. La ville
+de Toulon a une bonne enceinte bastionnée, et indépendamment des
+fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la
+montagne du Pharon, rocher immense escarpé dans tout son pourtour, et
+tout à fait inaccessible au nord: sa grande épaisseur et les
+difficultés du pays forcent l'armée assiégeante à avoir une
+contrevallation de plusieurs lieues, de manière que les deux attaques
+séparées, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer
+que par des chemins non carrossables et presque impraticables. À l'est,
+un système de forts, placés en amphithéâtre, s'étend depuis le sommet
+de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues
+et de Sainte-Catherine sont situés entre eux, à moins d'une demi-portée
+de canon, se soutiennent réciproquement par leurs feux et couvrent la
+ville, tandis qu'à l'ouest le fort Rouge, placé en haut du Pharon, et
+le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu
+des vaisseaux, l'enveloppe de ce côté; ainsi on peut considérer
+l'ensemble des défenses de Toulon comme formant un immense camp
+retranché, avec un réduit dont les communications avec la grande mer
+sont couvertes et assurées.
+
+L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et
+complétait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de défense.
+C'est contre une pareille place, occupée par une armée, que Carteaux
+venait essayer son incapacité et sa complète, mais confiante ignorance.
+Au quartier général de l'armée, se trouvaient quatre représentants du
+peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de
+naissance.
+
+Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant à Nice,
+passa à l'armée devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti;
+celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui
+annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre
+anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par
+les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une
+batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme
+du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent
+ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de
+deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie,
+composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents
+toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement
+été pris dans quelque cuisine.
+
+Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra
+que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et
+les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre
+combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l'oreille
+basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de
+retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui.
+Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence,
+tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens
+d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les
+représentants un ascendant dont rien ne peut donner l'idée.
+
+L'imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et
+respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte
+prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de
+bataillon, pour lui donner de l'autorité sur tous les capitaines
+d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant général d'artillerie, M.
+Duteil, fût venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie,
+celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exercé, et les
+commandements avaient souvent alors des conséquences si graves, qu'il
+laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part à la direction du
+siége. Des moyens et des troupes arrivèrent de tous les côtés, et
+l'armée française devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait
+que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et était
+arrivée, lors de la prise de la place, à la force de trente-quatre
+mille hommes, dont vingt mille seulement bien armés et inspirant de la
+confiance.
+
+La première chose à faire était de chasser les Anglais de la petite
+rade. Bonaparte fit établir une forte batterie, dite des
+_Sans-Culottes_, sur le bord de la mer, avec des grils à rougir les
+boulets. Un combat long et opiniâtre s'engagea; des bâtiments sautèrent;
+la batterie fut détruite plusieurs fois et reconstruite aussitôt; mais,
+en huit jours de persévérance, Bonaparte arriva à ses fins, et les
+Anglais furent obligés de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade.
+En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc
+d'Abrantès. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Châtillon,
+était né à Bussy, le village même où M. de Bussy-Rabutin, célèbre par
+son esprit et sa méchanceté, a passé tant d'années d'exil sous Louis
+XIV, et dont le joli château renferme encore des peintures qui sont
+l'histoire de ses amours. Junot, de trois années plus âgé que moi, avait
+été mon condisciple au collége de Châtillon. D'abord destiné à la
+prêtrise, il était parti, en 1790, comme soldat dans le deuxième
+bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, et se trouvait alors de
+garde à la batterie des Sans-Culottes en qualité de sergent de
+grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne
+volonté pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer,
+dans un lieu très-exposé au feu de l'ennemi. Junot se présenta et
+remplit sa mission à la satisfaction de Bonaparte. Trois jours après, à
+la même batterie, il demanda quelqu'un pour écrire un ordre sous sa
+dictée, et Junot, qui avait une très-belle écriture, se présenta
+encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son
+intelligence, lui proposa de rester avec lui pour être attaché à
+l'état-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientôt acceptée, et
+voilà le principe de sa fortune.
+
+Bonaparte fit établir une grande batterie devant Malbosquet pour
+contre-battre le fort. Cette batterie fut appelée _batterie de la
+Convention_. Son objet principal était de faire diversion et de tromper
+l'ennemi; d'autres batteries, établies dans différentes positions,
+enveloppèrent de feux la redoute de l'Aiguillette, véritable point
+d'attaque, et dont la prise était le préliminaire nécessaire d'un siége
+régulier. Avant d'assiéger une place, il faut d'abord la bloquer pour
+l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir à ce but qu'en s'emparant de la
+batterie de l'Aiguillette, et, par conséquent, de la redoute qui la
+couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une
+vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention. À l'instant où ils
+allaient s'en emparer, ils furent repoussés; on leur fit beaucoup de
+prisonniers, au nombre desquels se trouva le général O'Hara, commandant
+la sortie.
+
+Deux jours après cette action, j'arrivai à Ollioule avec deux
+compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de
+jours, il remarqua mon zèle, le mit souvent à l'épreuve, et comblait
+ainsi mes voeux.
+
+On écrasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient
+surnommée le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 décembre), l'ordre
+fut donné de l'enlever. Trois colonnes, formées pour l'attaquer de vive
+force, avaient chacune en tête un détachement d'artillerie, avec un
+officier choisi, pour prendre possession des pièces de la redoute et
+les faire servir à sa défense aussitôt qu'elle serait en notre pouvoir.
+
+Je fus placé à la colonne de gauche, débouchant du village de la Seyne,
+et commandée par le chef de brigade Laborde.
+
+L'attaque fut vive et la défense vigoureuse. Cependant nous pénétrâmes.
+L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la
+presqu'île avec trois mille six cents hommes. Nous attaquâmes avec six
+mille hommes et restâmes maîtres de la position, après avoir fait un
+grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de
+la redoute conquise. Chargé de l'armer contre la mer et de retourner
+l'artillerie qu'elle renfermait, nous eûmes à supporter pendant
+plusieurs heures le feu épouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix
+embrasures, j'eus vingt hommes tués. À trois heures après midi, les
+vaisseaux s'éloignèrent, et nous restâmes paisibles possesseurs de
+notre conquête. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir
+la conservation; mais ce succès, qui devait assurer très-prochainement
+le blocus effectif de Toulon, avait changé toutes les dispositions de
+l'ennemi; et, comme au même moment l'attaque de gauche avait enlevé la
+montagne du Pharon, en franchissant, par une espèce de prodige, un
+escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi résolut d'évacuer la
+place en emmenant notre escadre, et après avoir détruit, autant que
+possible, nos établissements et les vaisseaux incapables de naviguer.
+
+L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore très-imparfait,
+ne fût enlevé comme la redoute de l'Aiguillette, l'évacua. Ce fort
+était occupé par des troupes espagnoles soutenues par des troupes
+napolitaines. Nous y entrâmes immédiatement, et ses pièces furent
+dirigées sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entassés dans des
+barques chargées à couler bas, couvraient la rade et se hâtaient de
+fuir les dangers dont l'entrée prochaine de l'armée républicaine les
+menaçait. On pouvait voir, de cette position, le désordre, la confusion
+et la terreur dont ils étaient frappés; mais la nuit qui suivit offrit
+un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants
+devaient être pires! Tout à coup l'air paraît embrasé, l'horizon est en
+feu, des magasins et des vaisseaux brûlent; à la lueur de cet incendie,
+on voit un désordre toujours croissant et une terreur plus grande que
+celle remarquée pendant le jour: tout fuit, tout se précipite; une
+explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrasés et de
+deux poudrières; semblables à des volcans, elles jettent au loin des
+débris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles;
+des détonations se succèdent; la commotion est si forte, le bruit si
+prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp
+français des Fourches, croyant être attaqué, se réveille et court aux
+armes.
+
+À ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les
+airs, succède le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont
+ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste
+s'est caché et redoute la lumière. Quelques patriotes seulement,
+précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvré la
+liberté et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-être la joie, en
+présence de pareils désastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible
+que la misère publique; les troupes se répandent dans les maisons; on
+pille, et le pillage est tout à la fois autorisé et consenti; car
+personne n'apporte de résistance ou ne laisse, pour ainsi dire,
+échapper aucune plainte. Après la prise de possession, on ordonne à
+tous les habitants de se réunir sur la place; les représentants s'y
+rendent; ils se font accompagner des prétendus patriotes opprimés: on
+demande à ceux-ci quels sont les ennemis de la République, et là,
+chacun indique ses ennemis personnels ou ses créanciers; ceux-ci sont
+saisis et à l'instant même mis à mort. Cet état de choses dura quelques
+jours; toutes les vengeances trouvèrent à se satisfaire. Bonaparte,
+devenu puissant, employa son crédit plusieurs fois avec succès pour
+sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut
+l'intermédiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs
+malheureux qui s'adressèrent à moi. Sans doute beaucoup d'officiers de
+l'armée, mus par les mêmes sentiments, employèrent leurs sollicitations
+pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux,
+appartenant aux restes d'une population déjà réduite des trois quarts,
+trouvèrent la mort et la subirent sans aucun jugement.
+
+Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le
+désordre d'alors, et la manière dont on disposait de la vie des hommes.
+En entrant à Toulon, dès le point du jour, au milieu de ce silence
+morne, triste précurseur des maux dont cette malheureuse cité allait
+être accablée, nous nous arrêtâmes, un de mes camarades et moi, sur une
+place, et aussitôt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour
+nous y offrir un logement, moyen, à ses yeux, d'avoir une sauvegarde.
+Nous acceptâmes. Je l'engageai à rester chez lui et à attendre dans le
+silence; il ne crut pas à mes conseils, voulut se montrer, et la
+journée ne s'était pas écoulée que son père apprit, en voyant ses
+habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu.
+
+Le lendemain de notre entrée, le domestique d'un officier du génie de
+l'armée suivait stupidement un détachement de malheureux marchant au
+supplice, pour être témoin de cet horrible spectacle. Tout à coup un
+soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamnés qui s'évade; il le
+prend, malgré ses protestations et ses cris, et le force à entrer dans
+le groupe funeste; il allait périr, lorsqu'un camarade de son maître,
+appelé par une semblable curiosité, le reconnut et le réclama.
+
+Après la prise de Toulon, Bonaparte, élevé au grade de général de
+brigade, fut chargé de l'armement des côtes de la Méditerranée, et du
+commandement en second de l'artillerie de l'armée d'Italie: un vieux
+général d'artillerie, nommé Dujard, était en possession du commandement
+en chef; malgré son peu de capacité, on ne voulut pas lui enlever le
+poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut là comme il devait être
+partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser: à son
+apparition, il fallait se soumettre à son influence.
+
+En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activité, en peu de
+mois tout fut achevé, et la côte de Provence, depuis l'embouchure du
+Rhône jusqu'à Villefranche, devint une côte de fer. Je fus chargé de
+mettre d'abord en défense les îles d'Hyères, au moment de leur
+évacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, où devaient,
+plus tard, se passer de si grands événements.
+
+Des fourneaux à rougir les boulets furent construits dans toutes les
+batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire
+connaître sur toute la côte, aux canonniers servant ces batteries, les
+précautions à prendre pour tirer à boulets rouges sans danger. Mon rang
+m'avait porté au grade de capitaine; mais ma compagnie était employée à
+l'armée des Pyrénées occidentales. Cette armée était obscure; on
+espérait, au contraire, agir offensivement sur la frontière d'Italie;
+je désirais, d'ailleurs, ne pas me séparer d'un homme qui me paraissait
+appelé à de grandes destinées, et un arrêté des représentants me retint
+à l'armée où j'étais depuis le siége de Toulon, pour cause d'utilité
+publique.
+
+La reddition de Toulon ayant été prompte, et, pour mieux dire, inopinée,
+on devait supposer que les bâtiments en pleine mer, en route pour s'y
+rendre, y entreraient sans méfiance: en conséquence, afin de les
+tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur
+tous les forts; une frégate et une douzaine de bâtiments marchands
+vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers
+furent pris, mais la frégate, qui déjà avait jeté l'ancre et qu'il
+fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et
+s'échappa.
+
+En nous rendant aux îles d'Hyères, nous nous emparâmes aussi d'un
+bâtiment chargé de rafraîchissements pour l'escadre anglaise: ce
+bâtiment était monté et servi par le propriétaire même et ses enfants,
+et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa
+vie et l'espérance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son
+désespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgré ces avantages, je
+ne fus pas moins frappé de la barbarie de cette législation qui a créé
+pour la mer le droit monstrueux de dépouiller le négociant paisible: en
+considérant les choses du côté de l'équité et de la morale, quelle
+différence y a-t-il entre le bâtiment de guerre qui s'empare d'un
+vaisseau de commerce, et le détachement de hussards arrêtant un roulier
+sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre
+qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est exposé
+volontairement aux maux dont il est frappé, et la politique, fondée sur
+les besoins des sociétés, a conservé ce droit, afin de donner le moyen
+de frapper, dans leurs plus chers intérêts, les nations maritimes, sans
+cela hors d'atteinte de leurs ennemis.
+
+Quoique l'armée rassemblée à Toulon fût en grande partie envoyée aux
+Pyrénées orientales, l'armée d'Italie reçut aussi des renforts. On
+voulut agir offensivement sur cette frontière. La France avait des
+griefs fondés contre le gouvernement génois. Celui-ci avait laissé
+prendre dans son port la frégate la _Modeste_ par les Anglais, et nous
+étions en droit d'exiger une réparation. L'occupation de la rivière du
+Ponent étant d'ailleurs nécessaire à nos opérations, il nous fut facile
+d'obliger les Génois à y consentir. On voulait ainsi isoler les
+Autrichiens et les Piémontais des Anglais, en les séparant de la côte,
+et leur ôtant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils
+communiquaient. Les Génois, après une protestation de simple forme,
+nous laissèrent entrer, et les forts de Vintimille baissèrent leurs
+ponts-levis. Nous fûmes reçus avec une espèce de magnificence par le
+gouvernement génois; elle contrastait singulièrement avec notre
+pauvreté, avec nos formes; mais nous étions jeunes, et cet avantage
+était préférable à l'éclat dont nous étions éblouis alors, et à celui
+dont nous avons depuis été entourés.
+
+Nous marchâmes sur trois colonnes; la première, remontant la _Nerva_
+par _Dolce-Aqua_, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxième,
+partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la
+troisième marcha par Port-Maurice et Oneille.
+
+Je fus envoyé en reconnaissance sur Oneille, où nous entrâmes le 20
+germinal (9 avril 1794) sans coup férir; il en fut de même à Loano. La
+division Masséna, après avoir battu l'ennemi à Ponte di Novo sur le
+Tanaro, s'était emparée d'Ormea, et, prenant les montagnes à revers,
+elle devint maîtresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort
+se rendit.
+
+Cette opération, dont Bonaparte eut l'idée, qu'il dirigea par l'action
+qu'il exerçait sur les représentants du peuple, fut terminée en moins
+de quinze jours, et l'armée eut ainsi une large base d'opérations, soit
+pour entrer en Piémont, soit pour agir contre Gênes. Nous occupâmes les
+sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'à
+Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Après
+cette opération, on s'arrêta, et l'on revint à Nice, dont au surplus
+n'était pas sorti le général en chef, Dumerbion, vieillard infirme et
+peu capable.
+
+Le général Bonaparte, qui, à tout prix, voulait faire sortir l'armée
+d'Italie de son apathique repos, parla aux représentants de la
+nécessité d'obtenir une réparation complète du gouvernement génois, et
+au besoin de la facilité de s'emparer de la ville, si cette réparation
+était refusée. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette
+mission avait pour objet apparent d'entamer des négociations et de se
+procurer des approvisionnements; mais en réalité le but était de
+connaître les lieux et d'apprécier les obstacles que pouvait rencontrer
+un coup de main sur cette ville.
+
+Trois officiers l'accompagnèrent, et je fus du nombre. Je reçus l'ordre
+de voir la place avec autant de détail que possible, sans me
+compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes,
+sur leur manière de servir, sur le matériel dont elles pouvaient
+disposer. Il n'y avait presque aucune précaution de prise contre une
+attaque; à peine quelques pièces de canon étaient-elles en batterie
+pour défendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les
+circonstances l'eussent rendu nécessaire, nous ne nous fussions emparés
+de Gênes et par la surprise et par la terreur que nous aurions
+inspirée. Nous trouvâmes à Gênes un M. Villars, ministre de France;
+nous y restâmes cinq jours, et, après avoir pris et reçu tous les
+renseignements que nous étions venus chercher, nous rentrâmes à Nice.
+
+Pendant le récit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parlé de
+la situation intérieure de la France, époque de la grande terreur;
+jamais elle n'avait été aussi déplorable. Ma présence à l'armée n'avait
+pas préservé ma famille de la persécution générale: plusieurs de mes
+parents avaient émigré; les autres, et en particulier mon père et mon
+oncle, arrêtés, gémissaient dans le château de Dijon. De sages
+précautions ordonnées par mon père m'empêchèrent de l'apprendre; car il
+redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette
+triste nouvelle. Mais, si le déchaînement des basses classes et le
+gouvernement de la populace faisaient naître chaque jour dans
+l'intérieur des scènes de désolation, si le sang ruisselait partout sur
+les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces
+moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette
+époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, dont j'ai
+rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu,
+à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9
+thermidor: espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour
+l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand
+succès, son influence sur l'esprit des représentants. Éloigné par
+caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la
+Révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition.
+Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les
+combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du
+pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait déjà acquis une
+grande maturité. Plus que son âge ne semblait le comporter il avait
+fait une grande étude du coeur humain: cette science est d'ailleurs,
+pour ainsi dire, l'apanage des peuples à demi barbares, où les familles
+sont dans un état constant de guerre entre elles; et, à ces titres, tous
+les Corses la possèdent. Le besoin de conservation, éprouvé dès
+l'enfance, développe dans l'homme un génie particulier: un Français, un
+Allemand et un Anglais seront toujours très-inférieurs sous ce rapport,
+toutes choses égales d'ailleurs en facultés, à un Corse, un Albanais ou
+un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de
+compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse innée qui
+appartiennent comme de droit aux Méridionaux, que j'appellerai les
+enfants du soleil. Ce principe, qui féconde tout et met tout en
+mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence
+particulière un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que
+Bonaparte, en employant son crédit à garantir les généraux et les
+officiers de l'armée d'Italie des horreurs dont ailleurs ils étaient
+les victimes, trouva à exercer son empire sur des hommes qui n'étaient
+pas sanguinaires, et qui même avaient des moeurs assez douces: le nom de
+l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait à tort;
+car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il était simple
+et même raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies
+de l'époque, et blâmait hautement tous les actes atroces dont les
+récits nous étaient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte;
+sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'élément de sa grandeur
+future. Salicetti et un nommé Ricors étaient les deux autres
+représentants.
+
+Le 9 thermidor arrivé et Robespierre renversé, la France est soulagée
+de la tyrannie; mais une réaction va avoir lieu, car, dans ces temps
+d'exécrable mémoire, on ne sort d'un excès que pour tomber dans un
+autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti écrasé doit
+trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse
+générosité, suivi volontairement la destinée de son frère, Bonaparte,
+en raison de ses liaisons avec lui, fut considéré comme criminel par
+les vainqueurs, et les nouveaux représentants, parmi lesquels Albitte,
+arrivés à l'armée d'Italie, le suspendirent de ses fonctions,
+ordonnèrent son arrestation et son envoi à Paris. Provisoirement mis
+sous la garde de trois gendarmes par considération pour ses services et
+par respect pour l'opinion établie sur son compte, il fut décidé qu'il
+resterait ainsi jusqu'à son départ: mais le départ, c'était la mort, et
+nous étions bien décidés à l'empêcher.
+
+Parmi les accusations dirigées contre lui, on fit valoir son voyage à
+Gênes: il se justifia bientôt en en faisant connaître l'objet et en
+donnant la preuve que ce voyage lui avait été ordonné. Il remua ciel et
+terre: Salicetti lui fut favorable et contribua à le sauver. Après huit
+ou dix jours d'angoisses, il fut mis en liberté et rendu à ses
+fonctions. Son envoi à Paris ayant été très-probable, nous étions
+décidés à l'empêcher à tout prix, vu ses conséquences infaillibles. À
+l'instant où le départ serait ordonné, nous devions, Junot, son aide de
+camp, moi et un nommé Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient
+résistance, et nous rendre dans le pays de Gênes avec lui. Toutes les
+dispositions étaient prises, mais l'exécution de ce projet ne fut pas
+nécessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'étais frappé de ce
+caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre
+seul moyen de salut ce même lieu dont l'hospitalité avait été employée
+par nous, il y avait bien peu de temps, à tramer sa propre ruine.
+
+Il n'est pas sans intérêt de faire connaître comment Bonaparte jugea la
+chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France,
+non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est
+au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifiée
+d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent:
+l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du
+comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit
+à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir,
+il aurait modifié sa marche: il eût rétabli l'ordre et le règne des
+lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu'on y
+serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et
+cette révolution en amènera beaucoup d'autres.»
+
+Sa prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés
+immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette époque,
+étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les
+avait devancés.
+
+Le général Bonaparte, rentré en fonctions, chercha à retrouver son
+influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activité: c'était à la
+besogne que se déployait sa supériorité. Dans le repos, dans le calme,
+chacun est l'égal de son voisin; et souvent l'homme dépourvu de toute
+espèce de mérite a les plus hautes prétentions, et même plus de chances
+de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive,
+et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant
+l'intérêt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur
+force et de leur capacité doivent donc ardemment désirer de voir naître
+les occasions de mettre en valeur leur mérite et d'acquérir les moyens
+de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la médiocrité,
+hors le moment de la nécessité, leur refusera toujours plus qu'à tout
+autre.
+
+Le général Bonaparte, désirant à tout prix commencer une véritable
+campagne de guerre, proposa de pénétrer en Piémont par le point le plus
+bas des Apennins, le point où cette chaîne se rattache à celle des
+Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pénétra jusqu'au bourg
+de Cairo, où l'on battit l'ennemi le cinquième jour complémentaire de
+l'an III (21 septembre 1794); mais le représentant du peuple Albitte
+s'effraya: ce mouvement offensif était au-dessus de sa compréhension;
+il lui parut compromettre sa sûreté personnelle, et les intérêts d'une
+vie si précieuse nous ramenèrent sur Savone et sur Vado. C'est
+précisément par ce même débouché que s'est ouverte l'immortelle
+campagne de 1796. Nous fîmes seulement alors, pour ainsi dire,
+l'esquisse de ce premier mouvement.
+
+Mais le général Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer à
+l'espoir d'agir. Il conçut alors l'idée assez étrange d'une expédition
+maritime destinée contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent
+embarqués sous les ordres du général Mouret, homme tout à fait
+incapable. Depuis, je l'ai vu à la tête d'une demi-brigade de vétérans,
+et ce poste était bien plus en rapport avec ses facultés qu'un pareil
+commandement. Le général Bonaparte commandait l'artillerie de cette
+expédition, dont je faisais partie, étant chargé de la direction d'un
+petit équipage de pont. Nous nous embarquâmes sur des vaisseaux de
+transport, et l'état-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, était
+placé sur le brick l'_Amitié_.
+
+Très-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi
+portant la plus grande partie des troupes à la bataille navale que
+devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et
+nous restâmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de
+Gênes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux français, le _Ça ira_ et le
+_Censeur_, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se réfugia au
+golfe de Juan, et nous débarquâmes, à notre grande satisfaction, car
+personne n'augurait bien de l'entreprise.
+
+Ici commence un nouvel ordre de choses pour le général Bonaparte. Il
+était brusquement sorti de l'obscurité; son existence avait grandi avec
+une extrême rapidité; la fortune paraissait caresser son avenir, et
+tout à coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrêté dans sa
+carrière, contrarié dans toutes ses combinaisons et déçu dans ses
+espérances; mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la fortune,
+le menant, par des voies détournées, à la grandeur et à la puissance,
+car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des
+occasions favorables. L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles
+mortels, nos prévisions sont si fréquemment en défaut, que souvent la
+réalisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte,
+tandis que les contrariétés apparentes nous amènent plus tard à la plus
+grande prospérité. Beaucoup d'officiers corses servaient à l'armée
+d'Italie; elle en était, pour ainsi dire, inondée. Les Corses sont
+belliqueux; leur pays était voisin; la prise de possession de Bastia
+par les Anglais avait rejeté en France tout ce qui tenait à la
+Révolution, et la présence d'un représentant corse à l'armée les y avait
+attirés. Le gouvernement y trouva des inconvénients, et résolut de les
+disperser en les répartissant dans les différentes armées. Par suite de
+cette mesure, le général Bonaparte reçut la mission d'aller commander
+l'artillerie de l'armée de l'Ouest, en conséquence d'un travail fait et
+arrêté sur le rapport d'un membre du comité de salut public, Dubois de
+Crancé. Cette disposition parut un coup funeste au général Bonaparte,
+et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence
+des étrangers pour aller servir dans une armée employée dans les
+discordes civiles. On pouvait espérer raisonnablement que la première
+serait appelée à frapper de grands coups, à faire des entreprises
+importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante
+n'était offerte: des services obscurs, pénibles, quelquefois déchirants,
+étaient la seule chose à prévoir. Il avait fait sa réputation par ses
+actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'éclat pour faire
+arriver sa renommée hors de l'enceinte de l'armée où il avait servi; et,
+si son nom était prononcé de Marseille à Gênes avec estime et
+considération, il était inconnu à Paris et même à Lyon. Ce changement
+de destination devait donc lui paraître une véritable fatalité, et il
+ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'étais resté à l'armée
+d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondément; je le
+trouvais si supérieur à tout ce que j'avais déjà rencontré en ma vie,
+ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de
+charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me
+consolais pas de son départ prochain. Mon poste naturel était à l'armée
+des Pyrénées occidentales, où servait ma compagnie; j'avais été retenu
+à l'armée d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait
+tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre
+régulier, sans autre ordre que le sien, je me décidai à l'accompagner.
+Nous convînmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrêtant
+quelques jours dans ma famille. Je l'y précédai, et il fut reçu avec
+empressement et admiration par mon père et ma mère, auxquels j'avais
+déjà communiqué les sentiments qui m'animaient.
+
+Je passai quatre jours à Châtillon, et je partis avec lui pour Paris.
+Ce retard de quatre jours sembla lui avoir été funeste: la veille de
+son arrivée, un nouveau travail avait été signé, et ce travail
+l'excluait du service de l'artillerie. Un nommé Aubry, membre du comité
+de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre
+les jeunes officiers de son arme, avait blâmé l'avancement de
+Bonaparte. Chargé de revoir le travail de Dubois de Crancé, travail
+ancien déjà de trois mois, il avait rayé Bonaparte du tableau du corps.
+De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficultés à un
+avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motivé la nécessité
+de s'écarter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la
+fortune de Bonaparte, elles n'étaient guère appréciées à une aussi
+grande distance du théâtre des événements, et un homme comme Aubry, qui
+n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire,
+il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions
+résultant de l'âge et des préjugés. Aubry fut donc sourd aux
+représentations, et repoussa impitoyablement les réclamations de
+Bonaparte, appuyées par tous ceux qui l'avaient vu à l'armée. Ces
+démarches, faites cependant avec toute l'activité de son esprit, toute
+l'énergie de son caractère, n'obtinrent aucun succès.
+
+Nous voilà donc à Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans
+autorisation régulière, et Junot attaché comme aide de camp à un
+général dont on ne voulait pas se servir, logés à l'hôtel de la Liberté,
+rue des Fossés-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux
+spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir. À cette époque,
+nous trouvâmes à Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte à l'école
+militaire de Brienne, et se lia avec nous.
+
+Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'idée d'être persécuté par
+la fortune, et cependant il approchait à son insu des grandeurs. On
+offrit à Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est-à-dire de lui
+donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec
+dédain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne
+peuvent pas deviner l'espèce de dédain qu'avaient autrefois les
+officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en
+acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'était
+déchoir. L'esprit de corps doit rehausser à nos yeux notre métier, mais
+encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses
+jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes
+militaires, commencées dans l'artillerie et terminées à la tête des
+troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps à cet égard. J'ai été,
+comme un autre, subjugué pendant quelque temps par ce préjugé; mais je
+ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit supérieur, une
+ambition si vaste, une manière si remarquable de lire dans l'avenir, y
+ait été soumis un seul moment. La carrière de l'artillerie est
+nécessairement bornée: ce service, toujours secondaire, a beaucoup
+d'éclat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de
+l'individu diminue à mesure qu'il s'élève. Le grade brillant
+d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison à faire entre
+l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute
+autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose à l'armée,
+comparé à un colonel commandant un beau régiment d'infanterie ou de
+cavalerie, et le général d'artillerie de l'armée n'est que le
+très-humble serviteur du général commandant une simple division.
+
+Bonaparte, encore sous l'empire des préjugés de son éducation, refusa
+donc formellement le commandement offert. Résolu à attendre, il eut
+l'étrange velléité d'essayer une nouvelle carrière, à laquelle
+assurément il n'était pas propre. Quelques spéculations, faites par
+l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de
+moments le peu d'assignats qu'il avait rapportés de l'armée. Ce
+Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une
+très-grande capacité, mais il est un exemple frappant de cette grande
+vérité: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En
+nous inspirant une ardeur immodérée pour atteindre un but déterminé,
+elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodérément
+l'argent; avec ses talents et sa position auprès de Bonaparte, à
+l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la
+bienveillance véritable qu'il lui portait, en quelques années il serait
+arrivé à tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son
+avide impatience a étouffé son existence au moment où elle pouvait se
+développer et grandir.
+
+Toutefois le commerce n'était pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte
+renoncer à servir, je lui demandai la permission de retourner à
+l'armée. L'armée française du Rhin occupait des lignes devant Mayence,
+et l'on parlait de faire le siége de cette forteresse. C'était une
+grande école pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut
+d'y être employé. En ce moment les affaires de l'artillerie étaient
+entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le général Dulauloy, homme
+fort à la mode, aimable et obligeant, était son favori; j'allai lui
+présenter ma requête. «Comment, me dit-il, vous demandez d'aller à
+l'armée quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il
+vous faut, j'ai votre affaire; on va établir une fonderie de canons à
+Moulins, je vous y ferai employer.
+
+«--Je vous rends grâce, mon général, lui répondis-je, de votre intérêt
+et de vos bontés; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera
+venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut à
+présent apprendre à m'en servir, et mon intention, comme mon espérance,
+est de faire la guerre tant qu'elle durera.»
+
+Il y avait à cette époque beaucoup de dégoût, et, la ferveur que je
+montrais étant peu commune, mes désirs furent bientôt satisfaits: on me
+donna des lettres de service pour être employé au corps devant Mayence.
+Je fis mes petits équipages, et, comme j'ai toujours eu une manière de
+magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel équipage de
+cheval, de très-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour
+paraître convenablement sur le nouveau théâtre où je me rendais; mes
+finances avaient pu pourvoir à tout, et il me restait, en partant de
+Paris, des assignats en abondance, et une réserve de dix louis en or
+qui composait ma véritable richesse.
+
+Le général Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint à peu près le
+langage suivant: «Vous avez raison de quitter Paris pour aller à
+l'armée; vous avez de l'expérience à acquérir, des grades à mériter,
+votre fortune militaire à faire. Moi, je suis momentanément arrêté dans
+ma carrière, mais les obstacles ne seront pas, je l'espère, de longue
+durée; un emploi obscur dans la ligne me ferait déchoir; il faut que
+des circonstances plus favorables se présentent pour que je reparaisse
+sur la scène d'une manière plus digne et plus convenable, et nous nous
+retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacité, ce sera au profit
+de notre avenir commun.»
+
+Il me chargea d'emmener avec moi son frère Louis, et de le déposer à
+Châlons en le recommandant à mes anciens professeurs de l'école
+d'artillerie et à plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui
+s'y trouvaient encore. Louis avait toujours dû entrer dans l'artillerie,
+il allait à Châlons pour compléter ses études et subir ses examens:
+les événements qui survinrent bientôt et la grandeur de son frère le
+rappelèrent peu de mois après à Paris.
+
+Je voyageai comme une espèce de seigneur. J'avais un domestique venu
+avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux
+les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin à la véritable guerre.
+Tout ce que j'avais vu jusque-là, excepté une action devant Toulon,
+était si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route à mes
+besoins; il me semblait posséder un trésor inépuisable; mais mon
+illusion ne devait pas être de longue durée. Arrivé à la poste la plus
+voisine de Metz, à Gravellotte, le maître de poste me déclara que les
+assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en
+argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre à
+cette décision et entamer ma réserve de dix louis.
+
+En arrivant à Strasbourg, où je ne connaissais personne, mon trésor
+était réduit à trente-six francs. Je me fis descendre à la meilleure
+auberge; comme moyen de crédit, je me hâtai de me défaire du superflu
+de mon équipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre
+en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais
+coûté, dans tout le cours de ma vie, pour réduire mon existence au
+niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois été très-magnifique, c'était
+moins par goût que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les
+intérêts dont j'étais chargé: parmi les hommes parvenus à une position
+élevée, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins
+personnels. Le général de division Dorsner, commandant l'artillerie de
+l'armée, m'accueillit avec intérêt et bonté, et me fit prêter deux
+chevaux d'artillerie pour me conduire à Mayence; une feuille de route
+assura ma subsistance par la distribution journalière de mes rations,
+et je partis pour le quartier général d'Ober-Ingelheim. La veille du
+jour où je le rejoignis, j'étais couché dans un moulin, et, par
+économie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidèle Joseph,
+couché dans ma voiture, gardait mes équipages, mais un sommeil trop
+profond l'empêcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la
+nuit, enlevèrent la vache de ma voiture et me dépouillèrent
+complétement. Je perdis ainsi tout ce que je possédais au moment où
+j'allais en avoir le plus besoin: c'était échouer au port.
+
+L'armée, devant Mayence, était composée de trois divisions: celle de
+droite, commandée par le général Courtot, avait son quartier général à
+Oppenheim; celle du centre, par le général Gouvion Saint-Cyr, à la
+Maison de chasse; et celle de gauche, par le général Renaud, à
+Feintheim: le général de division Schâll commandait le corps d'armée.
+Ancien officier du régiment de Nassau, homme de détail, il ne manquait
+pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires au
+commandement en chef. Le génie était sous les ordres du colonel
+Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces
+_Mémoires_: cet officier est, sans contredit, l'_ingénieur_ de la
+grande époque où j'ai vécu, car il a exécuté les plus importants et les
+plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie était
+commandée par le général Dieudé: celui-ci était une espèce de nain,
+haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus
+ridicule personnage que j'aie jamais rencontré; je fus chargé de
+remplir près de lui les fonctions de chef de l'état-major.
+
+L'armée du Rhin, en venant se poster devant Mayence à la fin de la
+dernière campagne, dut nécessairement s'y retrancher; il eût été plus
+sage de prendre une position assez éloignée pour éviter toute surprise;
+l'armée aurait pu être pourvue convenablement et y rester en sûreté
+sans être écrasée de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe
+semblait être indiquée. Ces positions, les seules à prendre, couvraient
+à la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer à l'ennemi
+en se mettant presque à portée de canon de Mayence, comme si une
+circonvallation semblable ne devait pas être ajournée au moment d'un
+siège, et comme si le siège de Mayence pouvait être raisonnablement
+entrepris avant d'avoir passé le Rhin et bloqué Castel. Mais
+l'ignorance qui présidait à toutes les opérations de cette époque en
+avait autrement ordonné, et Mayence avait été bridée par des travaux
+immenses, les plus grands de cette espèce exécutés dans les temps
+modernes, et dont le développement était de plus de trois lieues;
+portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancés,
+et portion en ouvrages détachés; ceux de Montbach, à la gauche, étaient
+de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placés en
+échiquier. Ces lignes étaient précédées, dans toute leur étendue, de
+trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pièces de canon les
+armaient, mais très-peu de ces pièces étaient attelées. Toutes les
+espérances de l'armée étaient dans les succès de l'armée de
+Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu'à Cologne et
+Düsseldorf, et destinée à franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de
+vive force, grâce à la vigueur du général Kléber, et Dusseldorf tomba
+entre nos mains. L'armée autrichienne évacua les montagnes de la
+Vétéravie et se porta en Franconie; l'armée française la suivit et jeta
+un fort détachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite.
+L'arrivée de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle
+offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'où nous
+pûmes en jouir.
+
+C'était le signal du commencement de nos travaux. Un équipage de siége,
+préparé sur les derrières de l'armée à Alzey, fut mis en mouvement. En
+attendant le commencement d'un siége régulier, on improvisa un
+bombardement avec des obusiers, et je fus chargé, avec vingt-quatre
+obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un
+pli de terrain où l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite
+de Merlin: une nuit fut employée à cette opération. Un millier d'obus
+fut jeté sans produire aucun effet; un léger incendie signala seulement
+nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher où nos
+entreprises acquerraient un caractère plus sérieux; mais les succès de
+l'armée de Sambre-et-Meuse ne devaient pas être de longue durée. Cette
+armée avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuyée
+à la ligne de neutralité garantie par les Prussiens. Pendant ce temps,
+Manheim était tombé en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif,
+exécuté sur Heidelberg avec une faible partie de l'armée du Rhin, avait
+amené un revers; si trente mille hommes de cette armée l'eussent
+exécuté avec ensemble, la jonction des deux armées devenait facile,
+l'armée de Sambre-et-Meuse eût pu passer le Mein sans obstacle, et
+cette jonction nous rendait maîtres de la campagne. Une grande partie
+des échelons de l'armée de Sambre-et-Meuse aurait dû être rappelée;
+cette armée, en prenant sa ligne d'opération un peu au-dessus de
+Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue très-sûre, et les deux
+armées réunies auraient sans doute repoussé l'armée de Clerfayt et de
+Wurmser jusqu'en Franconie et au delà des montagnes de la forêt Noire:
+au lieu de cela, on resta stupidement divisé; tandis que l'ennemi,
+après avoir réuni ses forces et violé la ligne de neutralité, tourna la
+gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse et la força à une retraite si
+précipitée, qu'une portion des troupes placées devant Castel ne put la
+rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication
+construit au-dessous de Mayence, en arrière des ouvrages de Montbach.
+L'armée de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, où elle
+repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Dès lors le siége de Mayence
+devenait impossible, et on y renonça. L'équipage d'artillerie de siége,
+amené à grand'peine, fut renvoyé de même.
+
+Mais ensuite revenait la question de savoir s'il était possible de
+garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des
+troupes et leur misère ne forceraient pas à les évacuer. S'il en était
+ainsi, il était sage de s'y préparer de bonne heure, d'en retirer
+d'avance un matériel considérable non attelé, qu'un mouvement prompt et
+forcé livrerait à l'ennemi. Un officier fut envoyé auprès du général
+Pichegru pour lui faire toutes ces représentations; le général y fit
+droit et ordonna l'évacuation de l'artillerie: le transport commencé
+fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie déjà enlevée.
+Ces divers mouvements achevèrent d'exténuer le petit nombre de chevaux
+d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour où la
+dernière pièce de canon avait été remise dans les lignes, une attaque
+générale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut
+son succès moins à son courage qu'au dégoût de l'armée, à la résolution
+où étaient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence,
+après avoir tant souffert pendant la durée du premier, et le combat ne
+fut qu'une déroute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre
+1795), à sept heures du matin, la nouvelle arriva à Ober-lngelheim que
+l'ennemi était sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs
+développements. En un moment j'étais à cheval et lancé au galop pour me
+rendre au centre des lignes, partie la plus rapprochée; mais, quelque
+diligence que j'eusse faite, il était trop tard: arrivé près du village
+de Feintheim, je vis toute l'armée à la débandade, chaque corps se
+retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'étais au
+milieu d'un régiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai;
+mais, m'étant trouvé bientôt à la queue, je fus enveloppé par des
+hussards autrichiens; je me défendis un moment contre trois d'entre eux,
+et je fus délivré de ce combat inégal, où j'allais succomber, par un
+trompette du régiment que j'avais rallié. Nulle part on ne tint. Le
+centre seul, commandé par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et
+couvrit la retraite de la gauche; tout le matériel non attelé fut
+abandonné à l'ennemi. Il ne me resta autre chose à faire qu'à présider
+à la destruction des pièces et approvisionnements d'artillerie qui
+allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie à
+l'exécuter, et je suivis, avec le général Dieudé, le mouvement de
+l'armée, dont la masse se réunit sur la rive droite de la Pfrim.
+
+La déroute de l'armée avait commencé par la droite des lignes; un
+intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les
+lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune conséquence si un
+général capable et des troupes suffisantes et convenablement disposées
+eussent été chargés de défendre cette partie de la position. En effet,
+un corps, après avoir pénétré par cette trouée, aurait dû être détruit
+par la moindre réserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les
+lignes auraient été conservées; mais rien n'avait été prévu, et la
+terreur se mit dans les esprits à l'apparition de l'ennemi sur ce
+point: elle fut augmentée par la présence de quatre ou cinq cents
+hommes qui passèrent le Rhin et se portèrent sur la rive gauche en
+arrière des lignes. Cependant les premières attaques directes avaient
+été repoussées, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos
+retranchements, s'étaient d'abord repliés. Au moment où la droite fut
+tournée et où nos troupes évacuaient leurs positions, la raison et le
+bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrière à
+droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais
+tout le monde perdit la tête: généraux et officiers, chacun opéra pour
+son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'armée, ni
+de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite à
+Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chassé-croisé, se
+trouva être à la gauche de l'armée au lieu d'être à sa droite, et à
+douze lieues en arrière.
+
+Le centre, commandé par Gouvion Saint-Cyr, exécuta ce que la division
+Courtot aurait dû faire, rappela sa droite, se présenta parallèlement à
+l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans être
+entamé, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le
+surlendemain prit position sur la Pfrim, après être entré en
+communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et
+vint se réunir à lui.
+
+L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pièces de canon et
+sept cents voitures d'artillerie: tout ce matériel tomba en son
+pouvoir. Étonné de ses succès, il mit peu d'activité à en profiter; il
+passa onze jours à contempler ses trophées. S'il eût suivi
+immédiatement l'armée française, il l'aurait trouvée sans organisation,
+sans artillerie, sans moyens de résistance, et, pour tout dire en un
+mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10
+novembre) le général Clerfayt arriva pour nous combattre.
+
+Pendant l'hiver précédent, et tandis que l'armée prenait poste devant
+Mayence, elle s'était aussi présentée devant la tête du pont de Manheim,
+ouvrage régulier devant lequel on avait ouvert la tranchée, et que
+l'ennemi, après un simulacre de défense, avait évacué. Lorsque l'armée
+de Sambre-et-Meuse eut opéré plus tard son passage et fait des
+mouvements offensifs, on avait jeté des bombes dans Manheim, et cette
+ville avait ouvert ses portes.
+
+J'ignore les combinaisons qui en donnèrent si facilement la possession,
+car Manheim était fortifié.
+
+Le général Pichegru, soit par incapacité, soit dans l'intention de
+faire manquer la campagne, avait laissé dans le haut Rhin une grande
+partie de son armée avec le général Desaix; il la rappela cependant
+quand les opérations furent commencées, mais si tard, qu'elle ne put
+arriver à temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement
+très-important pour préparer la jonction des deux armées, exécuté
+seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe
+en fut le résultat. Les troupes du haut Rhin, arrivées après la
+retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, ne s'occupèrent plus qu'à
+couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des
+combats meurtriers eurent lieu à peu de distance de la place. Après la
+déroute des lignes de Mayence, toute l'armée repassa le fleuve; on
+laissa une simple garnison dans Manheim, commandée par le général de
+division Montaigu, on se disposa à se battre sur la rive gauche et à
+défendre la vallée du Rhin contre l'armée de Clerfayt, qui avait
+débouché par Mayence. En rapprochant les divers événements arrivés tant
+à Manheim qu'à Mayence, on conçoit d'autant moins la lenteur mise par
+le général autrichien à continuer ses opérations.
+
+Toutefois le commandement de l'avant-garde, réunie sur la Pfrim, fut
+donné au général Desaix, et je fus chargé du commandement de son
+artillerie. Je retrouvai là Foy, que j'avais quitté à l'école des
+Élèves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie à
+cheval, et avait déjà acquis de la réputation. Le 19 brumaire (10
+novembre), l'ennemi se présenta en force; on se battit une grande
+partie de la journée en avant d'Alzey. C'était la première fois que je
+voyais en ligne se mouvoir régulièrement, et avec les différentes armes
+combinées, des troupes nombreuses. Nous tînmes tête à l'ennemi et nous
+ne perdîmes aucune bouche à feu, bien que l'ennemi nous en eût démonté
+plusieurs.
+
+Nous fîmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des
+combats assez insignifiants nous ramenèrent successivement en avant de
+Landau. L'armée s'établit dans les lignes de la Queich: le général
+Desaix, avec sa division, se plaça de manière à couvrir Landau, à voir
+l'ennemi et à rester en contact avec lui: il mit son quartier général
+au village de Neusdorf, à une lieue en arrière de la petite ville de
+Neustadt, qu'occupait l'ennemi.
+
+Pendant toute cette campagne, le sort des officiers était extrêmement
+misérable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait à chaque
+officier, depuis le sous-lieutenant jusqu'à l'officier général, huit
+francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a
+beaucoup de forces et de priviléges pour supporter la misère et les
+souffrances, et je ne me rappelle pas que cet état de choses m'ait
+donné un quart d'heure de chagrin; seulement, dépouillé, comme je l'ai
+raconté plus haut, au commencement de la campagne, et manquant
+absolument d'argent, je me vis obligé de réclamer des effets de magasin,
+et, avec un bon que je dus faire viser au général en chef Pichegru, je
+reçus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule
+fois que j'aie parlé à ce général, dont la vie a été flétrie par de si
+infâmes actions. Quoique très-jeune encore, j'avais assez réfléchi sur
+les difficultés du commandement, pour m'étonner qu'un homme chargé
+d'aussi grands intérêts fît assez peu cas de son temps pour l'employer
+à un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingué, et
+capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour système
+de s'affranchir de toute espèce de détails, et de s'en tenir à juger le
+travail dont il avait chargé les autres. Et cette observation a été
+toujours pour moi un thermomètre sûr de la capacité véritable des
+hommes de réputation, comme de la médiocrité de ceux qui avaient des
+habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouvée en défaut.
+
+Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion
+d'approcher fréquemment le général Desaix; notre séjour à Neusdorf, à
+quelques affaires d'avant-poste près, nous laissait dans un grand repos
+et une grande oisiveté, et j'en profitai pour le voir tous les jours,
+et d'une manière intime et familière. C'était un homme charmant,
+possédant à la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et
+d'aménité; j'avais pris un très-grand goût pour lui, et il me
+témoignait beaucoup d'amitié. Sa conversation était remplie de
+séduction, il aimait passionnément son métier et en parlait d'une
+manière attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un
+homme encore inconnu, né avec le génie de la guerre, dont l'esprit, le
+caractère, l'autorité, étaient choses transcendantes, et fait pour
+éclipser tout ce qui avait brillé jusqu'alors, si la fortune le faisait
+jamais arriver à la tête d'une armée; c'était de Bonaparte, comme on le
+devine, que je lui parlais. Il me répondait toujours: «Mon cher Marmont,
+vous êtes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-être l'amitié
+vous aveugle; car, soyez-en sûr, le commandement d'une armée est ce
+qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige
+le plus de capacité dans un temps donné.» Il avait raison, mais mes
+inspirations étaient justes.
+
+J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe
+et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au
+Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et
+recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange
+illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur
+puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours
+est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public,
+proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer.
+Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres
+Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de
+repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait,
+dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la
+fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor
+public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais,
+tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait
+disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient
+brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au
+13 vendémiaire.
+
+Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution,
+d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le
+gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices,
+était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en
+désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le
+gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés
+se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris,
+c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne,
+car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes
+étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et,
+avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions
+raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur
+lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de
+résister à une population nombreuse qui attaque.
+
+Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux
+armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention
+lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et
+connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont
+souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui
+peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon,
+dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une
+conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se
+rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui,
+c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie,
+il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent
+prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris,
+toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent
+dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en
+pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les
+forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur
+auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette
+grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les
+haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et
+le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il
+faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de
+ses devoirs, pour oser la braver.
+
+Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être
+douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à
+fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion,
+anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu
+d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle
+consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas;
+que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son
+exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de
+la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le
+principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les
+sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu.
+Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.
+
+Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts
+antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie
+avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa
+reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement
+de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à
+une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les
+infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une
+disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il
+aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière
+subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature
+des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander
+une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry,
+il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et
+jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si
+la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été
+confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une
+série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en
+réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon
+pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun
+rencontre journellement dans sa carrière.
+
+Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint
+de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le
+rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de
+suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour
+rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui
+possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je
+voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait
+pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du
+pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les
+plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais
+beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est
+jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général
+Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue
+Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires
+étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur
+tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait
+aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la
+Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit
+avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel
+ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna
+beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après
+mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel
+je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la
+constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le
+gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce
+pouvoir que je trouvai établi à Paris.
+
+Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la
+confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des
+temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au
+pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration
+et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la
+société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à
+se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus
+grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre,
+pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques
+femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se
+consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle
+madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine
+approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec
+un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la
+dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art
+d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait
+grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors
+du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la
+reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait
+alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce
+de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action
+dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant,
+et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du
+dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action
+qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres.
+Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était
+moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de
+Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de
+l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la
+fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de
+corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le
+caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à
+peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était
+guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays
+et de tous les temps.
+
+Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des
+moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal _des
+victimes_. Personne n'était en situation de faire les frais de
+nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant
+rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une
+souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient
+péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le
+droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de
+sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment
+l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je
+ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que
+celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions
+déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les
+classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les
+souvenirs du crime.
+
+Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à
+Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et
+sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui,
+il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était
+d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis
+promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il
+fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il
+connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y
+trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les
+événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté.
+
+Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était
+un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général;
+il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des
+Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans
+ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de
+réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en
+1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni
+le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de
+prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna,
+Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions
+avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de
+défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à
+Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par
+Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le
+col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et
+l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi
+en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive,
+les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral,
+et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de
+Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols.
+
+Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série
+d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais,
+la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales
+devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général
+Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée
+d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre
+l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre
+1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le
+général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la
+petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut
+complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son
+artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux
+restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou
+pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à
+la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie;
+il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette
+terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du
+champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les
+plaines du Piémont.
+
+Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien
+meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques
+mois plus tard, commencé la campagne.
+
+Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les
+Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à
+faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait
+beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui
+avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et
+remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et
+ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction
+contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu
+contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre.
+
+L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du
+Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle
+avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin
+de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient
+notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs,
+difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée,
+dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous
+indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt
+satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de
+l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la
+position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes,
+en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs
+mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement
+le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que
+cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce
+de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par
+Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer,
+étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les
+plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait
+puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine
+était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à
+ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du
+Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer
+répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait
+venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en
+chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances,
+nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des
+intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre
+départ.
+
+Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de
+Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force
+de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première
+passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il
+avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu
+toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on
+sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on
+aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce
+sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que
+l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup
+d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et,
+lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis
+aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même
+cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à
+nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et
+inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne
+éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des
+habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats;
+tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte
+se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela
+prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France
+avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec
+moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de
+croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans
+l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit
+avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus
+promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans
+retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes,
+quand le général Bonaparte arriva à Nice.
+
+Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles,
+un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était
+Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au
+grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été
+confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il
+n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait
+aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron;
+ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient
+pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée
+d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si
+les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous
+offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec
+un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui
+préparâmes les voies auprès de notre général.
+
+Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette
+confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général,
+vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je
+vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de
+Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta
+son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de
+l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de
+l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort
+bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays
+et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions
+près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation,
+le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée
+d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le
+général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements
+de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à
+Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En
+le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux
+mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé
+les limites de sa prophétie.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE PREMIER
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793.
+
+«Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher père; les Piémontais sont
+de même, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas
+de grands risques. Le général Kellermann est venu hier visiter notre
+position; je l'ai accompagné à quelque distance d'ici.--Il a, je crois,
+des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens.
+
+«J'ai été témoin, il y a quelques jours, d'une scène bien affreuse. Un
+général a été amené de chez lui au camp par les soldats, hué, et
+ensuite envoyé honteusement, à pied, à Barcelonnette et jeté dans les
+prisons. Tel est le sort du général Rossi.
+
+«Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans
+le canton à mon arrivée; les jours précédents, il avait fait une
+entreprise sur les Piémontais; elle avait réussi; ensuite une retraite
+honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de
+combinaison de l'attaque avait amené quelques malheurs. Les soldats ont
+pris pour trahison ce qui, probablement, n'était qu'entière ignorance
+et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-même aujourd'hui. Bref, la
+haine la mieux prononcée les a tous enflammés, et, sans la fermeté des
+officiers, sa vie n'était pas en sûreté. Les députations de tous les
+corps l'ont traduit ici devant l'armée; les députés n'étaient sûrement
+pas de ses bons amis; eh bien, d'après l'ordre de leur chef, ils l'ont
+défendu au péril de leur vie contre un peuple qui s'était assemblé des
+environs pour lui arracher la vie et qui était altéré de son sang. J'ai
+vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tête de mes
+canonniers d'être de l'équipée. Kellermann a reproché aux soldats leur
+faute, et pas un seul n'a élevé la voix pour se justifier.
+
+«Je me plais fort au camp; mes occupations multipliées y influent sans
+doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a placé auprès d'un corps
+d'officiers fort bien composé; je crois avoir l'attachement des soldats;
+il ne me manque donc que l'assurance des bontés de mes tendres parents.
+
+«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.
+
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793.
+
+«Je reçois dans ce moment même, ma bonne mère, les deux lettres que
+vous avez bien voulu m'écrire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin,
+car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je
+les attendais avec bien de l'inquiétude et bien de l'impatience; enfin
+mes désirs sont satisfaits.
+
+«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils
+augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance
+que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que
+l'on veut bien avoir de mon instruction.
+
+«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux
+d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre
+que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et
+j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec
+tout leur attirail sans aucun accident.
+
+«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize
+campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui
+imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite
+presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi;
+trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement
+d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp
+retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté;
+je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru
+pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il
+rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont
+venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur
+approbation.
+
+«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et
+simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas
+régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et
+remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les
+points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre
+mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura
+plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques
+jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef
+dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de
+l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux
+d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des
+talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un
+jour.
+
+«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis
+chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux
+redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois
+points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage.
+Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul
+seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un
+officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière
+pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques
+détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien
+sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques
+petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque
+temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du
+régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis
+très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas
+recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et
+de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues
+aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant
+de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort
+bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc.
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Quartier général de Certamussa, 2 août 1793.
+
+«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de
+ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent
+ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été
+assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré
+m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma
+reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire,
+ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux.
+
+«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais
+viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé
+l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous
+ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me
+mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général
+Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la _cour dorée_
+a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous
+et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et
+un autre le cheval d'un officier d'état-major.
+
+«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez
+savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en
+rendre compte.
+
+«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes
+batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de
+la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des
+chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je
+reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait
+que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables,
+et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit.
+
+«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois
+heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne
+très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays
+empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi,
+pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui
+restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de
+quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée.
+
+«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons;
+l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un
+village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort
+détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un
+mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux
+pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques
+coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et
+démasqua le village.
+
+«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite;
+les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un
+chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement,
+et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur
+elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en
+désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je
+n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois
+de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la
+poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement
+d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits
+postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces
+encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane
+observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est
+retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent
+tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une
+fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans
+les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient
+pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en
+comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de
+moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être
+foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait
+sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant
+l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de
+rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je
+ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu
+commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont
+fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite
+battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la
+colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se
+rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois
+enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et
+demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient
+déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie,
+abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller
+très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la
+position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût
+que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à
+l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que
+je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons
+ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet
+fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la
+moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient
+attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à
+quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion
+a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il
+n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers
+autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais
+toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir
+duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un
+peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis
+la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus
+l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions
+prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y
+passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une
+grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de
+cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les
+reins cassés.
+
+«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous
+avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les
+ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant:
+c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien
+longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté
+que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages
+des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais
+encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font
+éprouver de bonheur.»
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Quartier général de Saint-Paul, 4 septembre 1793.
+
+«Je reviens, ma bonne mère, d'une expédition où nous avons eu du
+succès. Il était très-important pour nous de nous emparer de trois
+villages que notre affaiblissement nous avait forcés d'abandonner aux
+Piémontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui
+aboutissent à l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en
+étions pas maîtres, nous couperait toute retraite. Ces villages étaient
+occupés par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les
+chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demandé à y aller en
+faisant les fonctions d'officier d'état-major.
+
+«Nous avons marché sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'eût pas
+été arrêtée dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait
+beaucoup de prisonniers. Bref, j'étais à la colonne du centre, et nous
+sommes arrivés jusqu'à cinquante pas du premier village. Ils venaient
+d'être avertis, étaient en batterie devant le village et marchaient à
+nous. Ils nous ont fait une décharge; nous leur avons riposté, et ils
+nous ont tourné le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons
+pris neuf, dont un cadet.--Le deuxième poste ne nous a pas attendus, il
+s'est retiré subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et
+les intrépides chasseurs de l'Isère montaient par des endroits presque
+impraticables, malgré les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont
+repliés de roche en roche, et enfin en ont occupé une, qui est vraiment
+inaccessible et où on trouve l'avantage d'être à l'abri.--Sentant qu'on
+ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois
+compagnies qui étaient dans le bas, et j'ai grimpé à leur tête une
+haute montagne, d'où je pouvais les tourner en les prenant par leur
+gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lâcheté,
+car le poste était si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir
+longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes repliés sur les
+villages, et, les grand'gardes placées, nous sommes revenus à
+Saint-Paul après une absence de dix heures.»
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Toulon, 26 décembre 1793.
+
+«Mes chers parents, vous êtes instruits de la nouvelle qui, dans ce
+moment-ci, occupe toutes les têtes:--Toulon est en notre pouvoir,--et
+nous ne pouvions guère nous flatter d'un succès aussi prompt. Il a
+dépendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'être fait
+par les Anglais, gens toujours occupés de leurs plus véritables
+intérêts.
+
+«Deux points élevés dominent Toulon du côté d'Ollioules, c'est-à-dire
+du côté où était la majeure partie de l'armée. Ces deux points étaient
+occupés par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une
+capacité immense, mais tracées sans génie, sans intelligence. L'une des
+deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de
+la petite à la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce
+passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries,
+établies à chaque pointe ou seulement à l'une d'elles, le rendaient
+impraticable.
+
+«Cette redoute, qui défendait l'approche de cette langue de terre
+appelée l'Aiguillette, était soutenue par trois autres qui étaient
+placées successivement sur des points élevés jusqu'à la mer.--Elle
+avait d'ailleurs un avantage bien réel, celui de n'être dominée par
+rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sûreté, avaient multiplié les
+travaux. Elle était précédée de haies, de chevaux de frise, de
+palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'expérience leur a
+montré le contraire.
+
+«Quatre de nos batteries réunissaient leurs forces pour l'accabler;
+deux autres, battant la mer, empêchaient les pontons de venir sur les
+flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque disposée, tout
+combiné pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante
+heures un feu soutenu pour chercher à démonter celles de la
+redoute.--On jeta une grande quantité de bombes, qui rendirent la
+redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on
+forma trois colonnes qui attaquèrent la redoute à trois heures du matin,
+le 26 frimaire. Cette redoute était défendue par environ quinze à
+dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne
+fut pas fort long. Nous emportâmes la redoute, et il fallait être
+Français pour tenter et exécuter un semblable projet.--L'artillerie, à
+l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je
+pour marcher à la tête d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir
+d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette
+affaire nous a coûté deux cents hommes tués et mille ou douze cents
+blessés.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent
+tuées ou blessées.--Les ennemis ont perdu à cette affaire beaucoup de
+monde.--Ils se replièrent dans les autres redoutes; on aurait dû les y
+attaquer; mais la victoire avait désuni nos braves soldats, et il
+n'était guère possible de le tenter. On s'arrêta là.--La redoute était
+fermée; on avait beaucoup de facilité pour s'y défendre.--On me chargea
+d'établir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils
+occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui
+tiraient environ cent coups par minute sur le point où nous
+travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut achevée, et douze
+bouches à feu mirent la redoute en sûreté.--Les Anglais, qui occupaient
+la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sûreté: ils se
+rembarquèrent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les
+inquiéter dans leur retraite.
+
+«L'attaque avait été générale et la gauche avait eu aussi des
+succès.--Elle s'était emparée de la montagne du Pharon, qui domine de
+fort près le fort qui porte le même nom et le fort Rouge.--Il était
+difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'évacuer,
+ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne.
+
+«La deuxième redoute dont j'ai parlé et qui couvre directement Toulon
+est dominée, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison
+est peut-être une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle
+n'était pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul
+suivant: ils ont mieux aimé abandonner Toulon que de risquer de perdre
+leur flotte, ou, au moins, le monde nécessaire à la défense de la place,
+ce qui était infaillible; car, une fois nos batteries établies à
+l'Aiguillette, la communication de la ville était impossible avec la
+pleine mer, et la retraite de la garnison absolument fermée: elle ne
+pouvait plus s'échapper.
+
+«Au reste, après les échecs que les troupes combinées avaient reçus,
+elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que
+plusieurs de nos villes du Nord, se défendre deux mois en suivant les
+règles établies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes.
+Grâce à l'heureuse étoile qui nous protége, notre but est rempli sans
+avoir répandu autant de sang.
+
+«Les Anglais se sont tant pressés de partir, qu'ils ne nous ont pas
+fait, à beaucoup près, le mal auquel nous nous attendions, c'est-à-dire
+qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conservé dans son entier;
+les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut
+désirer qu'ils soient. Le port n'est point encombré; il contient encore
+douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze
+canons,--et trois frégates prêtes ou à peu près à mettre à la
+voile.--Les ennemis nous ont seulement brûlé deux vaisseaux, une
+frégate, et nous en ont coulé autant.
+
+«Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos
+ennemis, plus je vois la supériorité du caractère français.--Il y a du
+plaisir à voir nos compatriotes braver les dangers et courir à la
+gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne
+trouve point ce caractère prononcé chez les autres nations: j'ai vu
+assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.»
+
+
+PRISE DE TOULON.
+
+ «Au quartier général de Toulon, le 6 de nivôse an II de la République
+ française (26 décembre 1793)[3].
+
+[3] Tout fait présumer que ce rapport a été fait par le général
+Bonaparte. (_Note de l'Éditeur._)
+
+LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE, CHARGÉ DU SIÉGE DE TOULON, AU
+PRÉSIDENT DE LA CONVENTION NATIONALE.
+
+«Citoyen président, je te prie de communiquer à la Convention un court
+mémoire que j'ai cru nécessaire de publier pour redresser l'opinion
+publique, que de fausses relations peuvent induire en erreur sur la
+prise de Toulon; il est dicté par la plus scrupuleuse impartialité et
+par la vérité, que j'aime autant que la République.
+
+«Nous aurions pu t'envoyer les drapeaux des esclaves que nous avons
+combattus, et dont nous avons trouvé un grand nombre dans les postes
+avancés; mais nos braves frères d'armes n'ont pris que les drapeaux
+emportés sur la brèche, ou arrachés des mains d'un ennemi, et ils
+auraient rougi d'une trivialité qui ne doit plus en imposer à personne.
+J'aurais pu me donner quelque éclat personnel en prenant les devants
+pour annoncer un si grand événement; mais Toulon était pris, j'y avais
+contribué de toutes mes facultés, c'était assez pour moi: la gloire
+doit être tout entière à mes braves frères d'armes. Je cherche encore
+dans l'obscurité des rangs les soldats qui se sont distingués, et je ne
+publierai les noms des officiers qu'après avoir fait connaître ceux qui
+les ont secondés.
+
+ «Salut et fraternité,
+
+ DUGOMMIER.»
+
+
+MEMOIRE SUR LA PRISE DE TOULON.
+
+«Je ne me suis pas empressé de donner les détails les plus essentiels
+de la réduction de Toulon parce que je devais croire que beaucoup
+d'autres pouvaient se livrer à ce doux loisir et satisfaire la curiosité
+du public sans préjudicier à de plus importantes occupations.
+
+«_Toulon est pris_: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la
+République, au moment où l'armée républicaine eut la gloire d'entrer
+dans les murs de la ville rebelle. Les détails, pour être exacts, ne
+pouvaient venir qu'après la collection et la connaissance des faits,
+surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposées et
+éloignées. J'ai vu quelques relations imprimées qui blessent la dignité
+républicaine et dégradent, je le dis avec regret, le mérite de nos
+braves frères d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouvé, en entrant dans
+Toulon, que de vils troupeaux. Effaçons promptement une impression
+défavorable qu'un récit infidèle, dicté par la précipitation (si ce
+n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion
+publique.
+
+«Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que
+son côté faible était celui d'où l'on pouvait approcher les escadres
+combinées et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il
+n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau
+ne les attendit.
+
+«La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi
+était sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres
+étaient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes;
+maîtres de l'Aiguillette, nous ordonnions impérativement aux ennemis
+d'évacuer le port et la rade. Cette évacuation forcée répandait la
+consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout
+ce qui est arrivé est parfaitement conforme au projet déposé au comité
+de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrêtée par un
+conseil de guerre tenu à Ollioules, qui décida qu'on attaquerait la
+redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en même temps on se
+porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes républicains
+on simulerait à la fois des attaques qui présenteraient le plan d'une
+attaque générale.
+
+«Il fallut, en conséquence, rassembler et établir les moyens
+convenables au succès du plan. L'affaire du 10 frimaire, où l'on fit
+prisonnier le général anglais, retarda nos mesures, surtout concernant
+les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journée, une
+incroyable consommation; enfin, le 26 du même mois, nous crûmes être en
+état d'attaquer; l'ordre fut donné, et le feu de toutes nos batteries,
+dirigé par le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. Tandis
+que nous faisions entendre _nos dernières raisons_, nos colonnes
+offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en
+marche; la journée fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les
+contrariétés qu'entraîne le mauvais temps pouvaient attiédir l'ardeur
+de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient juré sincèrement le
+triomphe de la République ne montraient que l'impatience d'entendre
+battre la charge. Ce moment arriva le 27, à une heure après minuit. Une
+colonne eut ordre de marcher sur l'extrémité inférieure du promontoire
+pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec
+la redoute anglaise; une autre était réservée à attaquer, par
+l'extrémité supérieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la
+journée, avait été très-maltraitée par nos batteries. Ces deux mesures
+rendaient nul le feu intermédiaire de la redoute anglaise, de sa double
+enceinte et des autres redoutes dont elle était flanquée; elles furent
+négligées, ces mesures, par ces circonstances forcées si ordinaires à
+la guerre, et surtout dans un temps où il est assez difficile de faire
+exécuter tout ce qui est un peu combiné. Les deux colonnes, ou, pour
+mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entière
+sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan
+inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opiniâtreté dans
+la défense peut offrir en spectacle fut épuisé de part et d'autre. Mais
+enfin l'opiniâtreté céda à l'audace, et nos braves frères d'armes
+entrèrent triomphants dans la redoute. Elle était défendue par une
+force majeure en hommes et en armes, armée de vingt-huit canons de tout
+calibre et de quatre mortiers; elle était défendue par une double
+enceinte, un camp retranché, des chevaux de frise, des puits, des
+buissons épineux, et par le feu croisé de trois autres redoutes. Enfin,
+on peut dire avec vérité que c'était le chef-d'oeuvre de l'art, qui
+prouvait combien l'ennemi savait apprécier la position dont elle
+gardait l'entrée. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en
+assurait la conquête, si nous y entrions. L'ennemi simula une
+résistance sérieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il égorgea
+dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense
+quantité de munitions de toute espèce, plus de cent bouches à feu,
+mortiers et canons, épars sur le promontoire; près de cinq cents
+prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blessés, enfin
+l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action décisive.
+Comme on l'avait prévu, les vaisseaux se retirèrent au large, et Toulon
+trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent
+successivement évacuées; les hauteurs de Pharon avaient déjà été
+enlevées par notre division de l'est dans l'attaque combinée; et ce
+double succès fit évacuer aussi de ce côté les forts Pharon, l'Artigues,
+Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces différentes positions
+furent aussitôt occupées par les troupes de la République. Voilà le
+tableau exact des journées des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un
+trait, que je réservais pour l'embellir et le rendre plus cher au
+peuple; qu'il y voie donc ses représentants donnant au milieu de la
+nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat
+l'exemple du dévouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Fréron
+étaient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne
+du Pharon; nous étions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel
+et héroïque était fait pour mériter la victoire. Elle était à nous,
+complète; nous l'ignorions encore, parce que la ville était toujours
+protégée par Lamalgue, par ses remparts soigneusement fermés et par la
+ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les
+ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour
+fuir nos bombes et nos échelles; nous n'en fûmes avertis que par le feu
+mis à la tête du port et à quelques magasins. Nous nous approchâmes
+aussitôt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que
+l'évacuation n'était pas encore achevée; enfin les portes de la ville
+s'ouvrirent, et quelques habitants se disant républicains nous
+invitèrent à y entrer. Notre première attention se porta sur l'arsenal
+et les vaisseaux qu'il fallait préserver des flammes; on prit également
+les précautions qu'exigeaient les poudrières.
+
+«Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a écrit;
+absurdité pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos
+ennemis, saisis d'une terreur panique, s'étaient précipités dans toutes
+sortes d'embarcations, et trouvèrent en grande partie la mort où ils
+croyaient trouver leur salut. Les autres se réfugièrent aux îles
+d'Hyères avec leurs vaisseaux.
+
+«Ce jour mémorable, qui a rendu à la République son plus beau port, qui
+a vengé la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont
+le délire a causé les plus grands maux; ce jour a réellement éclairé,
+plus tôt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Français républicains
+et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trésor
+délaissé, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre,
+rachètent au centuple quelques vaisseaux brûlés ou enlevés, quelques
+magasins incendiés.
+
+«Enfin l'égalité, la liberté relevée pour toujours, dans le midi de la
+France, par ce grand événement, voilà ce qu'il fallait présenter à
+l'histoire, et non des gémissements qu'on n'a point entendus, des
+risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus;
+enfin des petits détails qui ont encore le malheur d'être la plupart
+controuvés.
+
+«Quelques faits particuliers compléteront cette esquisse, tracée par la
+plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une sévère impartialité.
+J'en appelle à mes braves frères d'armes, qui ont vu de près le fond du
+canevas.»
+
+
+ORDRE DU JOUR.
+
+ «Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793).
+
+
+«Rien de plus glorieux pour les armes de la République et pour les
+braves sans-culottes, rien de plus utile à l'affermissement de la
+souveraineté nationale que le triomphe complet obtenu sur l'infâme
+Toulon et sur les despotes coalisés qui s'y étaient rassemblés; toute
+la France se réjouit de vos succès; combien tous ceux qui y ont
+concouru doivent s'estimer heureux! S'ils avaient entendu les cris de
+joie dont les voûtes de la Convention nationale ont retenti à la
+lecture des dépêches, ils auraient joui doublement du bonheur public,
+et ils auraient senti que la plus belle récompense est de pouvoir se
+dire qu'on a concouru à sauver son pays et à le délivrer des tyrans qui
+voulaient l'asservir.
+
+ DUGOMMIER,
+
+ «Général en chef.»
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795.
+
+«Que de douloureuses inquiétudes n'aillent pas troubler votre repos, ma
+chère mère! Ce serait un mal ajouté à celui de notre séparation.
+Envisagez le métier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez
+votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir
+la République. Voyez-le, toujours digne de vous et formé par les
+événements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura
+plané sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux,
+quoiqu'ils aient été quelquefois arrosés par des larmes. Mais pourquoi
+jeter un regard en arrière et envisager nos malheurs passés? Nous
+sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait
+qui nous est réservé.--Serions-nous dignes de posséder la liberté si
+nous n'avions rien fait pour l'obtenir?
+
+«Il est arrivé ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris;
+je le connais, et j'ai dîné l'été dernier avec lui chez l'envoyé de
+France à Gênes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que
+l'on a fait de lui ne peut être que d'un très-bon augure. Voici, en peu
+de mots, son histoire.
+
+«Son attachement à la Révolution française lui avait suscité beaucoup
+d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et
+le tua. Quoiqu'il fût très-lié avec le prince, les réclamations de la
+famille de son ennemi le firent exiler à Gênes, pour la forme
+seulement. Il épiait et sondait là les opinions. Enfin il vient d'en
+être tiré et chargé d'une mission importante, puisqu'il s'agit des
+intérêts de deux nations. Il montrait, à l'époque où je l'ai vu,
+beaucoup d'intérêt pour la République. Je crois que le bruit de nos
+préparatifs a un peu fait hâter cette mesure.
+
+«On emploie toujours tous les moyens pour accélérer notre départ.--Je
+reviens de Marseille, où j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de
+célérité. Il y a à parier que, pour le 15 de pluviôse, nous partirons.»
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Au fort de la Montagne, 21 janvier 1795.
+
+«Les préparatifs de l'embarquement continuent, mon cher père, et ils
+commencent à tirer à leur fin.--Je m'embarquerai sur l'_Helvétie_,
+bâtiment marchand de cinq cents tonneaux et armé de vingt pièces de
+canon, qui a été dévolu à l'état-major de l'artillerie.
+
+«Je viens de revoir ici un homme auquel je suis bien attaché, et qui le
+mérite sous tous les rapports: c'est le général Gouvion. J'ai connu
+sous lui les premiers travaux et les premiers dangers de la guerre; il
+est doux de s'en retracer l'image et de voir l'objet qui vous les
+rappelle.--L'intérêt qu'il veut bien me porter est d'ailleurs un assez
+grand titre à ma reconnaissance;--il vient de l'armée des Alpes et va à
+celle d'Italie avec le général Vaubois, dont vous vous rappelez sans
+doute, et dont j'ai été bien aise de faire la connaissance.
+
+«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «En rade du fort de la Montagne, 3 mars 1795.
+
+«C'est le pied dans l'eau, ma bonne mère, que je vous écris. Nous avons
+tous reçu l'ordre, hier, de nous embarquer, et nous avons couché à bord.
+Nous sommes à merveille; je suis pourvu de tout ce qui m'est nécessaire;
+depuis longtemps, j'avais prévu tous mes besoins et je m'étais occupé à
+les prévenir.
+
+«L'escadre a mis à la voile le 11. Elle offrait un brillant spectacle.
+Elle n'a pas encore vu les Anglais, mais elle les cherche pour les
+combattre.
+
+«Notre destination est enfin arrêtée. La paix faite avec la Toscane a
+fait renoncer au projet d'aller à Livourne, et nous allons décidément
+en Corse. Cette paix a fait sensation ici; elle va nous ramener
+l'abondance. Voilà déjà un des bienfaits de cette convention.»
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «À bord du brick l'_Amitié_, en rade de Toulon, 8 mars 1795.
+
+
+«Nous sommes toujours embarqués, mon cher père, et nous nous consolons
+de notre exil. Le séjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout
+lorsque l'on est dans une inactivité semblable. Cependant l'espoir de
+partir nous fait attendre patiemment.
+
+«Une lettre écrite aux représentants par le ministre de France à Gênes,
+Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est réduite à neuf ou dix
+vaisseaux; que, poussée par la nôtre, elle a été obligée de se réfugier
+à Livourne, où elle s'occupe à refaire ses équipages fatigués et à
+réparer ses vaisseaux délabrés; et qu'enfin l'escadre française qui
+croise devant la rade de cette place l'y tient renfermée et lui fait
+jouer le rôle qui a été son partage l'an passé au golfe de Juan.
+
+«Cette nouvelle a tout le caractère de la vérité; elle assure à notre
+expédition des succès qui couronnent nos efforts: et bientôt, je
+l'espère, nous acquitterons les lettres de change tirées sur nous par
+les autres armées de la République.
+
+«Toute l'armée est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer.
+
+«Les nouvelles de l'armée d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que
+celles de l'escadre; on prétend que la faiblesse prodigieuse de cette
+armée, causée par les maladies, nous a valu quelques désavantages du
+côté d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirmé et tout se
+réduit à des bruits.»
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Toulon, 18 mars 1795.
+
+«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets,
+anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous
+l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a
+pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été
+démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il
+avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis
+entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et
+venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize
+vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais
+l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et
+les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été
+cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre
+a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le _Ça-ira_ et le
+_Censeur_, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux
+démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés
+partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan.
+
+«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la
+vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible.
+
+«Nous sommes trois officiers envoyés sur la côte pour ajouter encore à
+sa défense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les
+travaux qui nous paraîtront utiles. Je suis chargé des environs de
+Toulon et des îles d'Hyères. Demain je commencerai à remplir ces
+nouveaux devoirs.
+
+«Les papiers publics ont dû vous apprendre les troubles qui ont eu lieu
+ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des
+Provençaux est bien propre à favoriser tous les projets sanguinaires.
+Onze émigrés étaient rentrés: je ne sais s'ils ont été la cause ou le
+prétexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroupé et en a massacré
+sept: les quatre autres ont échappé et ont trouvé leur salut dans les
+prisons.
+
+«La représentation nationale a été insultée et la vie des représentants
+a couru des dangers. La fermeté que l'on a déployée a tout fait rentrer
+dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqués partout, en
+assurent l'observation.
+
+«Je suis bien fâché d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme
+beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irréparable: il
+faut donc l'oublier.»
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Strasbourg, 23 juillet 1795.
+
+«Je suis arrivé ici avant-hier; mon tendre père; je vous aurais écrit
+hier, si je n'eusse voulu vous instruire de ma destination. Je pars
+après-demain pour Mayence.--J'aurais pu rester ici quelque temps, mais
+qu'y faire, n'y ayant point de besogne fixe et mangeant beaucoup
+d'argent? J'aime à remplir mes devoirs, et, quand je n'en ai plus,
+j'aime à m'en imposer pour avoir le plaisir de ne pas m'en écarter.
+
+«Je ne crois pas que les grands projets sur l'armée du Rhin s'exécutent.
+La paix conclue avec l'Espagne amènera probablement celle avec l'empire,
+et indispensablement ensuite celle avec l'empereur. Telle est ici
+l'opinion commune; et l'on croit avec plaisir que nous goûterons, cet
+hiver, les douceurs de la paix.
+
+«Cette perspective me paraît douce, puisqu'elle me fait entrevoir le
+bonheur de me rapprocher de mes bons parents. J'ai vu avec intérêt cette
+ville; j'y suis arrivé prévenu fort favorablement; mais, pour la bien
+juger, il faudrait y faire un plus long séjour.
+
+«J'ai aperçu les bois de Saverne, où je vous ai ouï dire que vous aviez
+chassé souvent, et j'ai considéré avec plaisir le théâtre des anciens
+plaisirs de mon père.
+
+«C'est à force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans
+cet esprit-là que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction.
+
+«Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que
+je l'avais supposé.--Si l'armée ne passe pas le Rhin, elle sera
+nécessairement inactive, à quelques affaires près, devant Mayence, car
+les dispositions de siége ne sont point faites, à ce qu'il paraît, et
+l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait
+aussi ailleurs.»
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Ober-Ingelheim, 3 août 1795.
+
+«Je suis arrivé ici, ma chère mère; ma route a été assez longue, et
+enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de méthode dans ma manière
+de vivre. Je vais avoir des fonctions à remplir; il faut un intérêt de
+devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante
+finirait par être insipide; mais me voilà satisfait, à l'exception
+cependant du spectacle d'une grande opération, dont, à ce que je crois,
+je ne jouirai pas. Il ne me paraît nullement probable que l'on passe le
+Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes.
+Dans cette supposition, le siége de Mayence ne se ferait pas, et cette
+armée-ci ne sera destinée qu'à empêcher celle des ennemis d'agir.
+
+«Si cette tranquillité nous amène également la paix, je la bénis, et je
+sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une
+grande armée, au bonheur de l'humanité. Elle ne sera bientôt plus
+oppressée, ma tendre mère, par les maux qu'elle supporte depuis si
+longtemps, et le sage B... rendra bientôt de précieux parents à leurs
+enfants, et de tendres enfants à leurs familles.--Que de bénédictions
+il recevra! il les aura bien méritées!
+
+«Quoi qu'il en soit, ma tendre mère, nous venons de vaincre les
+obstacles qui s'opposaient à notre bonheur; nous arriverons au port;
+l'armée a toujours cet esprit de courage, de constance, de dévouement,
+qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'était
+que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que
+je vous ai dit des armées que j'ai déjà vues; eh bien, celle-ci est
+encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux
+qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les
+voir pour les admirer et pour apprendre à les imiter.
+
+«Le discrédit des assignats est ici à peu près le même qu'à Strasbourg
+et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou
+vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous
+l'ai demandé, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en
+arrive journellement. Le service des postes est fort bien établi.
+J'aurais bien également besoin de ma malle, que j'espère cependant
+bientôt recevoir. J'ai été dévalisé, en partie au moins, dans la nuit
+d'hier. Ma voiture était devant mon logement, le fidèle Joseph couchait
+au-dessus. Son sommeil était profond. On a percé la vache pour en
+retirer les effets; on avait déjà soustrait mon habit, ma redingote,
+une paire d'épaulettes, lorsque Joseph s'est réveillé et a arrêté
+l'opération; tous les efforts ont été vains; un coup de pistolet, qu'il
+a tiré sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et accélérer leur
+fuite, sans les décider à réparer leurs torts, et ils n'ont pas moins
+emporté ce dont ils s'étaient emparés; j'ai porté des plaintes; à quoi
+tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour
+réparer ce malheur.
+
+«J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau
+que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et
+fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de
+commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique
+spectacle. Que ces contrées auraient de prix pour nous! Qu'il serait
+important que nous pussions garder cette barrière, mais que c'est beau
+pour tout le monde! J'ai été à Worms; c'est une ville commerçante et
+fort bien bâtie; elle a été l'asile des émigrés pendant longtemps.
+Quoique haïs là moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aimés: il paraît
+que l'opinion est à peu près partout la même sur leur compte.
+
+«J'ai vu dans cette ville un monument du système absurde dont nous
+avons été quelque temps les victimes: un fort beau palais a été brûlé
+solennellement parce que le prince de Condé l'a habité pendant quelque
+temps. Malgré cette circonstance, il aurait beaucoup de prix
+aujourd'hui pour faire un hôpital, car nos malades sont placés dans un
+local dont l'air est bien plus malsain que ne l'était celui qu'on a
+purifié par le feu.
+
+«J'ai cru remarquer, dans mon voyage, que le caractère des Allemands
+était beaucoup au-dessus de celui des Italiens. Les premiers sont
+serviables, francs et loyaux, tandis que les derniers manquent de
+toutes ces qualités. Sous tous les rapports, il vaut mieux habiter chez
+ceux-là.»
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Ober-Ingelheim, 1er septembre 1795.
+
+«Mon cher père, la nouvelle du passage du Rhin se répand en ce moment,
+et elle paraît plus que probable. Il est constant que nous nous sommes
+emparés, auprès de Coblentz, d'une île qui est à une très-petite
+distance de la rive droite du Rhin, et que, dans ce moment-ci, nous
+devons être établis de l'autre côté du fleuve. La campagne va donc
+commencer: il est temps qu'elle s'ouvre. Les opérations ne peuvent être
+que brillantes, car l'armée est animée d'un bon esprit. Pour mon compte,
+je suis fort aise de sortir de l'inaction dans laquelle nous étions
+plongés, et parce qu'il se présente de nouveaux triomphes à obtenir, et
+parce que les travaux du moment amènent plus sûrement et plus
+promptement la paix.
+
+«Ne vous inquiétez pas des dangers que je vais courir; j'ai échappé à
+ceux que je brave depuis trois ans, et je ne vois pas pourquoi l'étoile
+qui me protége m'abandonnerait aujourd'hui. Au reste, je les crains peu,
+et je regarde leur perspective moins désagréable que la
+disette.--Rassurez-vous donc. Vous m'avez bien jugé quand vous avez
+pensé que les besoins n'étaient pas capables de m'abattre; mais mon
+courage ne doit pas vous les faire oublier.
+
+«Je ne suis pas encore instruit du sort de Bonaparte. Puisqu'il en est
+heureux, je l'apprendrai avec le plus vif plaisir. Notre séparation ne
+doit en rien diminuer l'attachement que je lui ai voué.»
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 12 septembre 1795.
+
+«J'avais bien raison de vous écrire, il y a peu de temps, ma chère mère,
+que, si l'armée devenait active, ma position serait fort agréable. Je
+suis au centre des affaires, et j'y ai beaucoup d'influence.
+L'artillerie était ici désorganisée; aujourd'hui elle est sur un
+très-bon pied; tout se fait avec ordre et méthode; j'espère que, si
+elle agit, elle ne sera pas en arrière de ses devoirs. Je vous dis avec
+un peu de vanité ce que je pense; je me serais dispensé de vous écrire
+tout cela si je n'eusse pas été persuadé de l'intérêt que vous prenez
+au succès que j'obtiens, et si je n'eusse pas cru que vous ne
+m'accuseriez pas de présomption pour vous dire aussi franchement ce que
+j'espère. Autant le commencement de l'été a été vilain ici, autant la
+fin en est belle.
+
+«Cette époque-ci est bien intéressante pour la République. Les nouvelles
+de l'intérieur portent un caractère aussi important que celles des
+armées. Nous avons tous ici maintenant adopté la constitution. Que
+partout l'opinion soit la même, et qu'enfin une réunion sincère nous
+assure la jouissance des biens pour lesquels nous avons combattu. Adieu,
+ma tendre mère,» etc., etc.
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795.
+
+«Vous êtes sans doute instruit, mon cher père, de tous nos succès. Vous
+savez que Manheim est à nous. La possession de cette place nous assure
+la plus brillante campagne. Manheim est un dépôt qui nous est confié et
+dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette
+ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert
+de dépôt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des
+ennemis et les force à s'éloigner en les divisant; elle nous donne la
+paix.
+
+«L'armée de Sambre-et-Meuse a fait les progrès les plus rapides; elle a
+constamment battu l'ennemi, dont on ne peut guère comparer la retraite
+qu'à celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde.
+Le découragement le mieux prononcé est chez tous les soldats
+autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zèle et l'enthousiasme
+des nôtres.
+
+«Les ennemis ont déjà évacué tout le Rhingau. Les troupes des Cercles
+gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis-à-vis Coblentz; et,
+quoique sa position lui donne des moyens de défense particuliers, sa
+petitesse et la nature des troupes qui le défendent nous en assurent la
+prochaine possession.
+
+«J'ai été avant-hier à Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries,
+et nous aurions pu, avec vingt pièces de canon que j'y ai fait placer,
+forcer l'ennemi à s'éloigner de la rive droite, si nous avions eu les
+moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqué, et, malgré
+notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier.
+Probablement la partie sera remise à après-demain. Il doit y arriver
+aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux,
+nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille
+hommes par passage. Nous réaliserons ce projet, je l'espère, sans
+grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si
+belles, que l'ennemi ne peut pas même avoir l'idée de se défendre:
+aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes.
+
+«Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru
+n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre
+le Rhin, il faut qu'il reçoive des renforts.
+
+«Jourdan arrive, et, d'après les apparences, les débris de l'armée de
+Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc nécessaire de
+faire diversion, de l'inquiéter et de le forcer à se retirer par le
+pays de Darmstadt et la forêt Noire; car, s'il attendait, sa position
+ne serait nullement brillante. La neutralité de Francfort, garantie par
+les Prussiens, le force à faire une marche latérale, et, dans cinq ou
+six jours, il se trouverait chargé par une armée victorieuse, pris de
+front et de flanc par des troupes fraîches qui brûlent du désir de
+combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hâter sa retraite
+pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens
+dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavière et le Brisgau.
+
+«Le général Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de
+nous. J'imagine que notre passage à Manheim va lui faire changer ses
+calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le
+haut Rhin le suivraient bientôt. Il sort beaucoup de chevaux, de
+troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens
+ou prennent le parti de l'évacuer et de n'y laisser que les troupes des
+Cercles, ou vont renforcer l'armée de Clerfayt.
+
+«Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cerné dans huit
+jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement.
+Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les maîtres.»
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795.
+
+«À mon départ de Paris, mon tendre père, je voyais grossir le parti qui
+devait balancer la Convention, et j'étais parfaitement convaincu que
+l'abolition complète du terrorisme produirait une réaction. Je l'avais
+fixée à trois mois, et je ne m'étais guère trompé. Confiant dans la
+grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononcée de
+la Convention et des troupes qu'elle a appelées près d'elle, je voyais
+avec tranquillité s'avancer le moment du dénoûment, et j'étais surtout
+rassuré depuis quelques jours par les changements sensibles, par les
+insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes.
+
+«Ce n'est pas seulement à Paris qu'on se bat, mon tendre père, mais
+aussi aux armées; ce sont effectivement elles qui le font le plus
+souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier
+soir aux prises avec l'ennemi; on ne connaît pas encore les résultats.
+
+«Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa
+gauche est appuyée au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi
+l'attaque de front, toutes les probabilités de la victoire sont pour
+elle; s'il ne respecte pas la neutralité de Francfort, alors sa
+résistance est impossible. Elle est forcée à la retraite et ne peut
+prendre une position défensive que derrière la Lahn, et, alors, adieu
+toute notre campagne, tous nos succès et le siége de Mayence! Nous ne
+sommes encore instruits ici d'aucun détail.--Nous savons seulement:
+
+«Que le quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui était à
+Wiesbaden, est parti hier, et a rétrogradé à six lieues;
+
+«Qu'une division de notre armée, qui avait passé avant-hier le Rhin,
+pour renforcer l'armée d'observation, l'a repassé hier avec beaucoup de
+précipitation et de confusion.
+
+«Assurément, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont
+bien maladroits.
+
+«Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une épouvantable rivalité
+éclate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les
+victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'armée de
+Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son
+commandement, et feraient momentanément partie de l'armée de
+Sambre-et-Meuse; que le général qui commandait ces quatre divisions a
+été remplacé par un autre; que tout ce qui appartient à l'armée de
+Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-là; que celle de
+Sambre-et-Meuse se croit autorisée à tout envahir, à tout faire, à tout
+ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la réunion de tant de
+partis hétérogènes désorganise tout à un point que rien ne peut
+exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste à peu près intacte
+et montre encore l'exemple de l'harmonie.
+
+«J'ignore quels vont être les résultats de tout ceci. Il me paraît
+clair que, si l'armée de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera
+bientôt à nous et la paix bientôt faite; que si, au contraire, elle est
+battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car
+comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est débloqué, nous
+pourrions rester à ses portes éternellement, sans jamais y entrer.
+
+«Voilà donc la destinée d'un grand empire confié au sort d'une
+bataille!»
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «31 octobre 1795.
+
+«Je viens d'apprendre, ma tendre mère, qu'il y avait une poste ici;
+j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite santé, qu'au milieu
+de toute la bagarre je n'ai eu à supporter que de la fatigue, et que je
+n'ai couru de danger que dans la journée malheureuse du 7.
+
+«L'armée est à la débandade. Jamais déroute n'a été plus complète: il
+n'existe pas quinze cents hommes réunis. Notre immense artillerie a été
+prise, parce que nous avons manqué de chevaux pour l'emmener: nous
+avons perdu deux cents pièces de canon.
+
+«L'armée ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son
+moral était affecté de la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse; elle
+est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer
+l'hiver affreux qui lui était préparé.
+
+«J'ai été pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'étais
+occupé à rallier un régiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai été
+délivré par un trompette du même régiment, qui, à lui seul, avait plus
+de courage que tout son corps.
+
+«Une heure après, j'étais allé à la droite de l'armée pour voir où en
+étaient les choses et pour joindre l'artillerie à cheval, lorsque je
+suis tombé dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement chargé:
+la bonté et la vitesse de mon cheval m'ont sauvé. Le cavalier
+d'ordonnance qui était avec moi, étant moins bien monté, a été pris.
+
+«Les généraux ont manqué de tête: il y en a un de pris et un autre de
+tué. Les colonnes restantes de l'armée marchent sans destination, et à
+peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi
+est encore loin, et, s'il y eût eu plus d'ordre, on eût pu faire une
+brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se désunissent
+n'est bon à rien tant qu'il reste dans cet état.
+
+«Les ennemis vont nécessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul
+projet: la campagne est trop avancée pour vouloir entamer la frontière.»
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+1797--1798
+
+Sommaire.--Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Steigel.
+--Berthier.--Montenotte (11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.
+--Mission de Junot et de Murat.--Passage du Pô (16 et 17
+mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: création des
+guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de l'armée
+française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le roi de
+Naples.--Surprise du château Urbain.--Siége de Mantoue.--Lonato (3 août
+1796) .--Anecdote.--Castiglione (5 août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.
+--Bassano.-- Cerea.--Deux Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à
+Paris.--Arcole (17 novembre).--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les
+opérations de Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17
+janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).--Expédition contre le
+pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de Lannes.--Prise
+d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et
+Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans
+les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert
+dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de
+l'archiduc Charles.--Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des
+premières ouvertures faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix
+avec l'Autriche (19 avril).--Réponse de M. Vincent à
+Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 mai).--Venise se déclare contre la
+France.--Mission de Junot.--Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur
+Venise.--Entrée des Français dans la ville.--Création de la République
+transpadane.--Alliance avec la Sardaigne.
+
+
+J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de
+mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée
+occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de
+protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement
+génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni,
+jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la
+jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous
+obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs,
+c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général
+Bonaparte.
+
+Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce
+qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et
+disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et
+vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces
+cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt
+hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais
+ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris
+depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats
+des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des
+Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore
+remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de
+montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en
+quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en
+partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de
+fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne
+s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas,
+sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois.
+
+L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux
+Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait
+Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et
+les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.
+
+La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer
+le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages
+qui y ont joué les principaux rôles.
+
+Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait
+été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi
+quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier,
+il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des
+bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut
+d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant
+distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait
+général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait
+combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et,
+pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle
+principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était
+perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que
+lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de
+pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de
+combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient
+excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action,
+il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant.
+Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel,
+une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une
+impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait
+toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal
+des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et
+très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être
+riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances
+importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une
+multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il
+aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des
+Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération
+parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de
+bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il
+rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La
+nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en
+témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance
+comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière
+naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y
+avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du
+premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour
+exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait
+l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas
+prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de
+hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux
+embrassaient le développement. Tel était Masséna.
+
+Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait
+trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais
+sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne,
+en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite
+maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à
+servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées
+orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de
+général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial,
+mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent
+celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant
+assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait
+beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels;
+bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses
+troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce
+qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se
+croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le
+prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien
+de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait
+l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le
+donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans
+ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna,
+ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre
+eux la moindre comparaison.
+
+Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le
+régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel.
+Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la
+lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe,
+désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions
+opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre,
+constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non
+d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les
+événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait
+arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de
+général de division.
+
+Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu
+lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête
+et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et
+cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre.
+Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort
+dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette
+circonstance; il a péri au commencement de la campagne.
+
+Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et
+passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant
+en campagne.
+
+Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu
+par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait
+faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande
+réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une
+activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire;
+il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture
+des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait
+dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au
+commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major
+auprès d'un bon général.
+
+Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef.
+Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant,
+glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas
+inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du
+pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre:
+quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des
+mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple,
+avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par
+leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec
+raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire
+usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux
+auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la
+fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les
+réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait
+d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre,
+soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur
+confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des
+premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations,
+elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le
+premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la
+discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline
+et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul
+individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la
+confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que
+l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette
+confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens,
+n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les
+prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps
+commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le
+dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants,
+que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de
+Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il
+était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire
+obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire
+l'application de ce vers d'un poëte célèbre:
+
+ «Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.»
+
+J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut
+maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée
+autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons,
+cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il
+y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments
+Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne
+pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer
+de leurs compatriotes.
+
+L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à
+quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant
+les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général
+Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces
+troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient
+parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva
+et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de
+la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte
+et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le
+Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des
+montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la
+plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable
+cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien
+organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la
+proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à
+prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de
+l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un
+homme aux ennemis.
+
+Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant
+expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette
+campagne.
+
+L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats
+excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une
+multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux
+fatigues et aux dangers.
+
+Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport
+avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation
+qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre
+les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux
+troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de
+l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si
+célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à
+deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au
+début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes
+âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie
+par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie
+de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la
+rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes
+comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations.
+Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des
+montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu
+manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait
+peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue
+très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le
+général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors
+l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous
+devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités
+nécessaires.
+
+Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près
+du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la
+situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la
+division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les
+mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des
+inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes
+françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à
+la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont
+j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre
+retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à
+Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le
+général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller
+parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité
+numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre,
+marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le
+proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la
+division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au
+travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle
+aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la
+crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour
+l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.
+
+Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12
+avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur
+Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la
+division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation
+donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la
+vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon
+de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi
+essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et
+impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare
+et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi,
+le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de
+Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant
+ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait
+sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses
+postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare.
+
+Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit
+position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant
+de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une
+erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour
+auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte
+en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo,
+et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et
+Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette
+affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à
+la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à
+gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la
+montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les
+dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons
+prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de
+cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans
+hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général
+Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée
+piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait
+occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se
+trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la
+défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à
+outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste,
+isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les
+troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours,
+puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions.
+Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans
+perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre
+gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels
+nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par
+l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable
+campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à
+être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en
+supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets
+et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner
+seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et
+l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur
+comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres,
+auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut
+dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des
+succès.
+
+Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général
+Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de
+Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et
+d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne
+voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure
+entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il
+fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques
+instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les
+colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en
+ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées,
+fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes
+nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze
+cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent
+prisonniers de guerre.
+
+Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui
+aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq
+bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises
+étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats
+à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut
+évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux,
+des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur.
+Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se
+retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces.
+
+Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les
+positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le
+fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les
+Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et
+fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée.
+
+Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens
+sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite
+excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta
+d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui
+en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous
+couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les
+Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec
+l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre
+position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.
+
+La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule
+de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage
+ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli
+(le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força
+cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez
+grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina
+l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une
+belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef,
+resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de
+la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel,
+qui débouchait par Lesegno.
+
+Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille
+Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse
+artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses
+dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois
+colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par
+une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main,
+à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau
+spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la
+vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai
+dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques
+d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne
+résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à
+l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie:
+je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après
+une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.
+
+La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards
+et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la
+ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise,
+elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre
+avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il
+acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général
+Stengel y fut blessé mortellement.
+
+Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans
+différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division
+Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à
+Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée
+vers Nizza della Paglia.
+
+La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin.
+Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de
+revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la
+reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette
+reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la
+guerre offre beaucoup d'exemples.
+
+La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes
+d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en
+approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que
+je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance
+m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade
+d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint
+se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions
+arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun
+notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille,
+parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans
+nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.
+
+La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été
+préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous
+nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le
+lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et
+proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix.
+
+Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté;
+mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander
+des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de
+cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée,
+protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places
+étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère
+discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les
+clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à
+faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la
+disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans
+l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les
+Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le
+véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le
+verra plus tard, le plus grand succès.
+
+Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux
+drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat
+fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris
+le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale
+avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y
+présenter nos trophées.
+
+Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les
+triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir
+d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous
+allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable
+de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à
+l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux
+camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris,
+c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette
+mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans
+l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé
+toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne
+marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux
+aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les
+marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades
+actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les
+nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé
+chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les
+avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un
+officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes
+intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord,
+j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais
+encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de
+plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours,
+j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me
+reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait
+m'échapper.
+
+Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le
+duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le
+Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous
+joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière,
+la vallée de la Stura et Coni.
+
+Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux
+armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues
+et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le
+Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés
+à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un
+mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la
+défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois,
+allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses
+privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les
+jouissances de toute espèce.
+
+À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général
+Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô,
+opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière;
+une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire
+au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands
+efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose
+encore.
+
+Aussi le seul moyen de réussir était dans la rapidité des opérations.
+Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos
+prodigieux succès, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pût
+être régulièrement défendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le Pô à Valence,
+après avoir été rejoint par le corps auxiliaire, commandé par le
+général Stubich. Il plaça ses troupes de la manière suivante: il
+s'établit de sa personne à Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six
+escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons à Sommo, sous les
+ordres du général Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de
+Frazeruolo à Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le général
+Beaulieu, apprenant la marche des Français à Casteggio, se décida à
+passer le Tessin. Il plaça le général Liptay, de l'embouchure de
+l'Olona jusqu'à celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons,
+et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se
+porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso.
+
+Dès le 10 floréal (30 avril), le général Bonaparte avait mis ses
+troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet
+de passer le Pô à Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y
+opposer, les quatre divisions de l'armée se rendaient, par une marche
+convergente, à Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les
+troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la
+division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division
+Masséna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par
+Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitôt les premières
+troupes arrivées à Castel San Giovanni, le général en chef se porta
+avec elles à Plaisance, où des moyens de passage considérables se
+trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement étaient
+sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans
+obstacle dans des barques qui portaient le général Dallemagne et le
+colonel Lannes; bientôt un pont volant donna des moyens de passage
+réguliers. La division Laharpe fut la première qui atteignit la rive
+gauche, et successivement les divisions Masséna, Augereau et Serrurier
+la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie à
+Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu'à Codogno; là elle
+trouva le général Liptay, qui, après un léger engagement, se retira sur
+Pizzighettone, où la division Laharpe le suivit. La division Masséna,
+après avoir servi de réserve à celle de Laharpe, se porta sur
+Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hâte avec
+sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du général
+Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de
+Serrurier sur Pavie.
+
+Codogno fut le théâtre d'un événement funeste: le général Laharpe y
+périt de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il
+monta à cheval, se porta en avant pour en reconnaître les causes, et, à
+son retour, ayant été pris pour l'ennemi, il tomba sous une grêle de
+balles. Singulière destinée que la sienne! Proscrit par suite de
+révolutions dans son pays, et condamné à mort, les soldats de sa patrie
+adoptive se chargèrent ainsi d'exécuter la sentence.
+
+Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du Pô
+s'effectuaient, j'avais été chargé de me rendre à Alexandrie pour
+convenir des arrangements relatifs à la remise de cette place
+importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse.
+Aussitôt cette opération terminée, je rejoignis l'armée, où j'arrivai
+le lendemain du fatal événement de la mort du général Laharpe. L'ennemi
+se trouvant surpris, tourné et attaqué au milieu de son mouvement, le
+seul parti qu'il eût à prendre était de se rapprocher de l'Adda et de
+mettre cette rivière entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le
+9 mai à Lodi. Il garda Pizzighettone comme tête de pont pour pouvoir
+déboucher sur nos derrières; en se plaçant ainsi il couvrait Milan. Il
+était donc indispensable de le chasser de cette position avant de se
+porter sur cette ville. Chargé d'aller faire la reconnaissance de
+Pizzighettone, quoique cette place fût démantelée depuis longtemps,
+elle me parut à l'abri d'un coup de main, et hors d'état d'être enlevée
+avec nos faibles moyens. La division Laharpe reçut l'ordre de
+l'observer; après avoir rempli cette mission, je rejoignis le même jour
+le général en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Masséna,
+suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'élevait
+alors à trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf
+bouches à feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille
+cinq cents chevaux. Arrivés à deux milles de la ville de Lodi, nous
+trouvâmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et
+Formigara; il plaça ainsi ses troupes: douze bataillons et huit
+escadrons immédiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous
+les ordres du général Sebottendorf; cinq bataillons à Rieva, neuf
+bataillons à Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et
+quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville.
+
+Le général en chef me donna l'ordre de prendre le 7e régiment de
+hussards, et, aussitôt que l'infanterie serait engagée à droite et à
+gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de
+charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie était
+commandée par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une
+belle et éclatante réputation. J'exécutai mes instructions, et bientôt
+la cavalerie ennemie fut culbutée et l'infanterie mise en déroute; mais
+il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, étant séparée
+d'elle par les canaux qui bordent la chaussée des deux côtés. Nous
+prîmes six pièces de canon, mais la cavalerie qui les soutenait
+disparut en faisant le tour extérieur de la ville. Les portes s'étant
+trouvées fermées et les troupes battues étant sous la protection des
+remparts, la cavalerie française fut obligée de rebrousser chemin.
+
+Il m'arriva dans cette charge un accident dont les conséquences
+auraient pu m'être funestes: placé à la tête de la cavalerie formée en
+colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussière
+occasionnée par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon
+cheval arriva jusqu'à toucher une pièce de canon abandonnée, fit un
+épouvantable écart qui me renversa, et la colonne entière me passa sur
+le corps sans me blesser. Quelques pièces de canon placées contre la
+porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientôt
+l'entrée de la ville. Nous nous précipitâmes dans les rues, où la
+cavalerie ennemie essaya encore de nous résister: culbutée de nouveau,
+elle repassa la rivière en toute hâte sous la protection de l'armée
+bordant la rive gauche de l'Adda. La division Masséna entra tout
+entière, et se disposa à tenter un des plus vigoureux coups de main qui
+aient jamais été faits. Les Autrichiens s'étaient placés immédiatement
+sur le bord de la rivière; une disposition semblable pour défendre le
+passage de vive force d'un pont est assurément fort mauvaise, car
+l'ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par
+son centre si le pont y correspond, ou tournée si c'est une de ses
+ailes qui se trouve en face.
+
+Pour défendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie,
+battre ses approches s'il est possible, et éloigner assez la ligne
+pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute formée, les
+premières troupes de l'ennemi qui parviennent à franchir le défilé, et
+qui d'abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre. Les
+remparts de Lodi, très-élevés, n'étant pas terrassés dans la partie
+voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour
+fusiller les Autrichiens; mais, les troupes étant très-exaltées, on
+pouvait en espérer les plus grands prodiges. Les retraites constantes
+de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande
+idée de sa résolution à se défendre; aussi fut-il décidé que le passage
+de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait
+tenté. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement précédant
+l'entrée du pont y fut placée, et une vive canonnade occupa l'ennemi.
+Un gué praticable pour la cavalerie existait à cinq cents toises en
+remontant la rivière, et le général Beaumont, commandant la cavalerie
+de l'armée depuis la mort du général Stengel, fut dirigé sur ce point
+et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en
+colonne, à la tête de laquelle une foule de généraux et d'officiers
+d'état-major s'étaient placés, se précipita sur le pont. Nous le
+franchîmes à la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens,
+intimidés par cet acte de vigueur, lâchèrent pied et s'éloignèrent en
+toute hâte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie.
+Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus
+grands dangers de ma vie. On vint dire au général Bonaparte qu'un corps
+de troupes se trouvait sur la droite de la rivière, au-dessous de la
+ville; il était important de savoir promptement à quoi s'en tenir; car,
+si c'était un corps en arrière, il fallait le faire prisonnier, et, si
+c'était une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de
+lui résister. Le général en chef me donna l'ordre de prendre un faible
+détachement et d'aller en toute hâte reconnaître ce qu'il y avait de
+vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait été trop long avec tous
+les embarras de l'armée, et il était plus court, mais très-dangereux,
+de suivre le bord de la rivière entre celle-ci et les remparts de la
+ville, en passant en vue et à portée de dix mille hommes environ, et de
+l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec
+moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette périlleuse entreprise.
+Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pièces
+de canon, firent sur nous une décharge générale; nous passâmes par les
+armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de
+chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisième,
+et ayant mon cheval blessé: deux soldats et leurs chevaux avaient été
+tués. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai
+de rejoindre le général en chef; mais, cette fois, en passant par la
+ville.
+
+Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau à la
+réputation de l'armée, à la gloire de son général, et assurait la
+conquête de toute l'Italie. Je reçus pour récompense, à l'occasion de
+cette mémorable journée, un sabre d'honneur.
+
+L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit
+jusqu'à Crema; nous nous portâmes, par la rive gauche, jusqu'à
+Pizzighettone, évacué par l'ennemi sans combat; à la tête de quelque
+cavalerie, je marchai sur Crémone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-là,
+nous rencontrâmes pour la première fois des hulans, et cette troupe
+intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chassé et
+ainsi éloigné, le général en chef fut maître de se rendre à Milan. Il y
+fit son entrée le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu
+aussitôt, et tout fut disposé pour en faire le siége. Les places de
+Piémont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont
+nous avions besoin pour composer notre équipage de siége, qui commença
+peu après. Le général Despinois avait été distingué par le général en
+chef; il passait pour un homme instruit; il fut chargé de le diriger et
+eut en même temps le commandement de la Lombardie. Le général en chef,
+après être resté huit jours à Milan pour satisfaire aux besoins de
+l'armée, donner les ordres nécessaires à la levée des contributions, à
+la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes,
+entreprit d'achever la conquête du nord de l'Italie.
+
+La cavalerie fut renforcée à cette époque par le 10e régiment de
+chasseurs; il était nombreux et en bon état: c'est le premier corps de
+cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande réputation;
+son vieux colonel, Leclerc-Dostein, était l'un des plus braves soldats
+qu'ait eus la France. Jamais la réputation de ce régiment n'a subi
+d'altération.
+
+L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un
+véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage,
+vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans
+un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions
+récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était
+facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les
+vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie,
+car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre
+qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs,
+jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes
+villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les
+suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à
+gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les
+meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées,
+des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à
+la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui,
+ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef
+et à la confiance universelle, était le gage d'une série non
+interrompue de succès.
+
+Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général
+Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les
+circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les
+paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de
+nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que
+l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il
+ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès
+bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas
+souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et
+plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous
+serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si
+l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de
+mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus
+loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en
+donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui
+s'est développé ensuite?
+
+Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait
+achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au
+delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de
+l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et
+l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était
+rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau,
+par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari,
+Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta.
+Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par
+le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et
+Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général
+Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la
+nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui;
+nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions
+convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire,
+nécessaire au repos de l'avenir.
+
+Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et
+réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié
+chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri;
+d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient
+fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout
+entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux
+mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par
+l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent
+dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se
+trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une
+vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent,
+et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous
+rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés
+dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au
+pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il
+arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La
+maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait,
+en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats
+dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y
+attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre
+sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une
+fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais
+d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la
+remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor,
+de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les
+sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus
+tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet
+argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le
+récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre
+rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10
+prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à
+deux lieues du Mincio.
+
+Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et
+le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une
+infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi
+abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait
+alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la
+force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié
+seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant
+détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison
+de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur
+Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur
+Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée
+par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une
+place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune
+disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été
+préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle
+l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à
+Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son
+logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village,
+et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna,
+s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la
+réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son
+séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt
+qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il
+faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé;
+un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de
+pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par
+des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient
+débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous
+sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à
+redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le
+premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait,
+nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je
+courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de
+mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois
+tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions
+certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été
+nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et,
+je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un
+dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont.
+Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il
+aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et
+toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui
+l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de
+la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des
+quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient
+de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le
+village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent
+s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers
+français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi,
+les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté,
+nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les
+Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se
+retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré
+dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence
+n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du
+monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les
+combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un
+très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain!
+Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de
+t'élever des temples!
+
+L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur
+Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le
+général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande
+colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses
+plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé,
+avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y
+avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle
+d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne
+pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un
+sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa
+position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il
+pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une
+querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces
+menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de
+prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.
+
+La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en
+descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la
+défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent
+l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à
+Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue
+par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit
+l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége
+aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens
+s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps
+pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de
+rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que
+l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les
+pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un
+pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses
+destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il
+avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions
+relatives à l'administration générale; après avoir donné ses
+instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui
+et dans sa voiture le général Berthier et moi.
+
+Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de
+temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les
+espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du
+général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans
+bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses
+actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui
+semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le
+fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de
+paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au
+Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le
+Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus
+frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette
+proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie.
+Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a
+toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours
+méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par
+en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors
+il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore
+bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les
+éclairs du génie.
+
+Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit
+admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous
+avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était
+dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux
+résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du
+mot.
+
+Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte
+fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution,
+par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants,
+gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils
+ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque
+toujours les circonstances, cause des résolutions prises.
+
+Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une
+brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir
+l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une
+réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et
+le général Bonaparte fut très-satisfait.
+
+Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des
+intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du
+temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait
+sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience:
+elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son
+mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait
+souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et
+l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait
+à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à
+des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était
+fort dans sa nature.
+
+Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était
+d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à
+Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se
+cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il
+ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est
+bien malade ou infidèle.»
+
+Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant
+d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui
+furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à
+Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait
+que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus
+pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet
+homme était d'un ordre si supérieur!
+
+Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer
+Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait
+commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où
+venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde.
+Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si
+on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut
+pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et
+de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de
+division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général
+Despinois fut fait général de division.
+
+Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits
+successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de
+Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux
+tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit
+nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples,
+rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le
+pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une
+puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui
+faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut
+faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait
+aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout
+le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait
+depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé
+même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait
+rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce
+anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et
+le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de
+toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes,
+fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment
+l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée
+par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre
+de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare
+et Bologne.
+
+Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata
+dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et
+Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples,
+faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement,
+projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les
+Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors
+d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien
+tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya,
+et Wurmser les amenait en personne.
+
+On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces
+troupes.
+
+La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de
+Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était
+avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin,
+appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le
+passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les
+communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc
+important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à
+souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du
+pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.
+
+Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui
+parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre
+avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il
+partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général
+Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec
+un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre
+détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais
+l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un
+détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du
+fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais
+soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la
+route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades
+les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur
+commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il
+était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette
+réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après,
+ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le
+temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un
+moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les
+soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers.
+Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de
+canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son
+artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et
+servit au siége de cette place.
+
+Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je
+m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut
+convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient
+livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la
+forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les
+approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore
+envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour
+fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas
+pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en
+chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia
+à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre
+pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre
+mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite
+de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas
+avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile,
+d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le
+général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à
+Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de
+ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce
+moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en
+argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des
+officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs.
+
+L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans
+exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps.
+
+Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et
+partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette
+dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le
+grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous
+dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le
+frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général
+républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs
+intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un
+courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya
+en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le
+grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son
+hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général
+Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour
+lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se
+rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa
+vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une
+occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque
+antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou
+des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu
+leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur
+reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette
+assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa
+sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le
+cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves
+incontestables de la vérité de mon opinion.
+
+La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était
+restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San
+Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et
+nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son
+cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette
+gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans
+le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel
+pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait
+à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier
+d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre
+de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son
+cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans
+les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux
+de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa
+maison.
+
+Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape,
+bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À
+Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force
+municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de
+Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité
+des troupes françaises repassa le Pô.
+
+Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On
+croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes,
+et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement
+de la ville.
+
+Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux
+lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve
+la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en
+avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et
+qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec,
+et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les
+fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T,
+destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement
+par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T
+était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut,
+en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce
+poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire
+aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à
+nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de
+main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes
+furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la
+garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet
+officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et
+ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires;
+devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci,
+aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère
+ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes;
+il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette
+république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous
+abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut
+tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait
+formées.
+
+Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz,
+habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans
+l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de
+l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur
+l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient,
+et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du
+commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut
+lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le
+détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la
+barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa
+généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut
+dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté.
+
+On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut
+construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment,
+il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége
+régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs,
+sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon
+tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur,
+le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries
+nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front
+d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades
+étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint,
+il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner
+l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent
+désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en
+commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand
+les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses
+et nos projets.
+
+Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de
+l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et
+reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de
+quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un
+mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent
+soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent
+quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment
+de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.
+
+Wurmser divisa son armée en quatre colonnes principales, de la manière
+suivante: la première, sous les ordres du lieutenant général
+Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-même en quatre
+brigades commandées par les généraux Ott, Ocskay, Sport et prince de
+Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau
+et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies,
+treize escadrons, et cinquante-six bouches à feu. Sa force était de
+quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux
+mille trois cent quarante-neuf chevaux.
+
+La deuxième, sous le commandement du lieutenant général Melas, formait
+la droite du centre: composée de deux divisions et quatre brigades,
+commandées par les généraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les
+généraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept
+bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches
+à feu, et sa force était de treize mille six cent soixante-seize hommes
+d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux.
+
+La troisième colonne, sous les ordres du lieutenant général Davidovich,
+formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandées
+par les généraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la
+brigade; sa force était de dix bataillons, huit compagnies, dix
+escadrons, soixante bouches à feu; elle comptait huit mille deux cent
+soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux.
+
+Enfin, la quatrième colonne, commandée par le général Mezzaro, formant
+l'aile gauche, était divisée en deux brigades, commandées par les
+généraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre
+bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches à feu,
+et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes
+d'infanterie, mille soixante-douze chevaux.
+
+La première colonne fut dirigée sur Brescia; elle devait se porter sur
+Plaisance pour prévenir l'armée française. La deuxième attaqua la
+division Masséna à la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche
+de la troisième colonne. La troisième colonne descendit par la vallée
+de l'Adige, et rejoignit la deuxième colonne à Rivoli. La quatrième
+colonne déboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vérone, et se
+réunit à la troisième colonne.
+
+L'armée française était ainsi placée: Masséna occupait la Corona et
+Montebaldo, et défendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige;
+Augereau occupait Vérone et Legnago; la division Sauret, Salo; le
+général Despinois, avec quatre mille hommes, était à Peschiera, et la
+division Serrurier faisait le siége de Mantoue. Toutes les divisions
+actives réunies composaient soixante-trois bataillons et trente
+escadrons dont la force s'élevait à trente-six mille six cent
+vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf
+chevaux, et trente-sept bouches à feu. Les forces supérieures de
+l'ennemi culbutèrent Masséna des postes qu'il occupait dans les
+montagnes. Le général Sauret ayant été forcé devant Salo, l'ennemi
+entra à Brescia sans coup férir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres
+officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de
+l'armée était critique; pour continuer le siége de Mantoue, il fallait
+livrer bataille à l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille était
+perdue, l'armée devait immédiatement repasser le Pô; elle abandonnait
+ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'être détruite
+en exécutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait été préparé. Lever
+le siége de Mantoue, afin de réunir toutes les forces disponibles;
+manoeuvrer avec légèreté pour balayer ce que nous avions derrière nous,
+afin de rétablir la sûreté de notre ligne d'opération, et ensuite
+marcher à l'ennemi divisé, le surprendre dans ses mouvements, au milieu
+de ses corps séparés par les lacs et les montagnes, voilà ce qu'il y
+avait à faire et à quoi Bonaparte se résolut. Mais alors que deviendra
+l'artillerie du siége de Mantoue? Elle se composait de cent
+quatre-vingts bouches à feu, et des approvisionnements correspondants:
+l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle
+tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophée pour lui; mais
+le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige
+impérieusement. Le général Bonaparte n'hésita pas; il foula aux pieds
+les petites considérations, prit son parti, et se montra, par cette
+résolution ainsi motivée, un grand général. Il envoya l'ordre au
+général Serrurier de lever le siége après avoir détruit, autant que
+possible, les munitions et l'artillerie abandonnée, de se retirer sur
+l'Oglio, à Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division
+Masséna, après avoir disputé le terrain pied à pied, fit sa retraite
+sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera: une garnison fut laissée dans
+cette place après quelque incertitude, et le commandement en fut confié
+au général Guillaume, espèce de fou, mais homme de zèle et de
+surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la
+Chiesa, à Ponte San Marco, laissant une forte arrière-garde à Lonato,
+tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en
+position en arrière de Salo.
+
+La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et
+Montechiaro, où elle s'arrêta. La cavalerie, soutenue par quelque
+infanterie, se porta sur Brescia; à son approche l'ennemi l'évacua en
+se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions
+respectives que les deux armées étaient fort divisées, les corps
+presque entremêlés; mais ceux de l'armée française, étant au centre,
+pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On
+doit observer cependant que la division Serrurier, jetée hors du
+théâtre des opérations, sur l'Oglio, était une mauvaise disposition; en
+la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle eût
+pu servir utilement de réserve à la division Augereau; la disproportion
+de nos forces était fort grande, nous n'avions à négliger aucune de nos
+ressources; cette division de plus à l'affaire du 16 thermidor (3 août)
+pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'armée était séparée
+d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 août), mais il y avait
+plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivât pas d'une
+manière opportune, et la précision de son mouvement, ce jour-là, fut un
+trait de bonheur sur lequel un général en chef ne doit pas baser ses
+calculs quand il peut s'en dispenser. Malgré le bon esprit de nos
+troupes et leur énergie, quelle que fût l'habileté des combinaisons, on
+pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi à combattre alors ne
+ressemblait pas à l'armée de Beaulieu, découragée; mais, en possession
+de toute sa force morale, il avait le premier élément des succès. Nous
+étions dans la position indiquée ci-dessus le 15 thermidor (2 août),
+bien résolus à tenter la fortune. Le 16 (3 août) au matin, l'ennemi
+attaqua l'avant-garde de Masséna, placée à Lonato, la mit en déroute et
+fit prisonnier le général Pigeon, qui la commandait. Le général Masséna,
+avec lequel se trouvait le général en chef, déboucha aussitôt de Ponte
+San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi, à son tour, fut
+culbuté, et l'on reprit Lonato; débouchant de cette ville, après des
+engagements très-chauds et successifs, l'ennemi fut repoussé jusqu'au
+bord du lac de Garda à Desenzano. En même temps, le général Sauret
+attaquait Salo; après une vigoureuse résistance de l'ennemi, il parvint
+à reprendre la ville et à dégager le général Guieux, qui, séparé de lui
+à l'instant où il l'évacuait, deux jours auparavant, s'était jeté dans
+une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes,
+où il s'était défendu avec la plus grande opiniâtreté et la plus rare
+valeur contre le général Veckzay; peut-être ce combat isolé, imprévu,
+et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en
+retenant le corps qui devait déboucher de Salo. Le général Guieux,
+homme médiocre, mais brave soldat, avait résisté pendant trois jours,
+sans canons, avec moins de quatre cents soldats, à quatre ou cinq mille
+hommes.
+
+Pendant que ces événements se passaient sur la gauche, la droite avait
+eu également des succès; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester
+pendant toute la bataille auprès du général Augereau; celui-ci, n'étant
+pas content de la manière dont son artillerie était servie, me demanda
+d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succès
+de cette belle journée; j'y reçus une contusion de boulet, mais je ne
+fus pas obligé de quitter le champ de bataille.
+
+Le général Davidovich avait pris position la veille au soir à
+Castiglione, évacuée par le général Valette avec un régiment placé sous
+ses ordres. Ce mouvement rétrograde causa une grande colère au général
+en chef, et je n'ai jamais compris le mécontentement solennel qu'il en
+exprima au général Valette, car ce corps faible, isolé, n'avait pas
+autre chose à faire. Comment la division Augereau, séparée de
+Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si
+elle se fût portée à Castiglione, c'était commencer intempestivement le
+mouvement préparé seulement pour le lendemain. Cette colère, je le
+crois, était feinte, et, résolu à combattre sans retard, le général
+Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rétrograde
+était en ce moment un crime: il lui est arrivé plus d'une fois de
+montrer ainsi, dans un but caché, un mécontentement qu'il n'éprouvait
+pas.
+
+Dès le point du jour, le 16 thermidor (3 août), nous nous ébranlâmes et
+nous quittâmes la position de Montechiaro pour nous porter sur
+Castiglione. Nous traversâmes la plaine dans un bel ordre et une belle
+formation. À partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est
+bâtie, l'ennemi nous opposa une vive résistance, ensuite à la ville
+même, et enfin aux positions plus en arrière, et jamais il ne fut mis
+en déroute. Nous le laissâmes, après dix heures d'un combat opiniâtre,
+à sa dernière position en avant de la tour de Solferino, et nous
+restâmes, le reste de la journée et le lendemain, en présence, nos
+postes à portée de fusil des siens.
+
+Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu
+depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un
+espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats
+tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se
+trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la
+division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se
+rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant
+de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes;
+immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire
+pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y
+avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna
+s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces
+troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le
+parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général
+Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup
+d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de
+l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour
+tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite
+de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le
+bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui
+vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée
+française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire
+prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit
+se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes,
+et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs
+épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure
+après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne,
+composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un
+détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général
+Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne
+aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le
+combat de Salo.
+
+C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si
+prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de
+désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait
+arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et
+peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une
+partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi;
+pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute
+la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de
+Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer
+la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division
+Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute
+l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je
+reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du
+général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit
+toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en
+cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer
+un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie
+s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon
+isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de
+pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais
+lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût
+uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la
+distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé,
+qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces;
+après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de
+confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée,
+mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à
+très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de
+la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie
+souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur
+elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de
+Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès
+ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio,
+qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se
+composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de
+gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il
+n'arriva pas à temps.
+
+Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers.
+Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan
+adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses
+forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à
+présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à
+combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas
+supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà
+certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques
+observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut
+étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au
+dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces,
+dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle
+resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet.
+La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des
+montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de
+l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves.
+En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret,
+acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si
+c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été
+complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la
+division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position
+centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est
+ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les
+conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les
+troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et
+la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté.
+
+Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant
+ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en
+reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir,
+autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué.
+Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission
+de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien,
+je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux
+immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement
+constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi
+dispos qu'en entrant en campagne.
+
+Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général
+Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la
+perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce
+général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup
+d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre
+commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de
+probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez
+un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette
+accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté
+l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux
+aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger.
+
+L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où
+Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky.
+L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à
+Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont
+il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les
+brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée
+française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo,
+Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et
+observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre
+artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On
+ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se
+résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de
+la prendre par famine.
+
+Le général en chef, ne voulant pas s'éloigner du théâtre des opérations,
+établit son quartier général à Brescia. De nombreux drapeaux avaient
+été enlevés à l'ennemi; il fut question de désigner un officier pour
+les porter à Paris, et j'eus à cette occasion un grand chagrin: le
+général Bonaparte fit choix du premier aide de camp du général Berthier,
+nommé Dutaillis, officier extrêmement médiocre, et passant pour peu
+brave. En le désignant, le général Bonaparte avait eu le désir de faire
+quelque chose d'agréable à son chef d'état-major, dont il était
+content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outré. J'avais servi avec
+un zèle soutenu, et j'avais été, ainsi qu'on l'a vu, constamment
+employé; je n'avais montré aucune humeur quand mes camarades m'avaient
+été préférés; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que
+le moment était venu, en raison de ma position et de mes autres titres.
+Je n'y pus tenir, et je me rendis auprès du général en chef pour lui
+porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui déclarai que,
+s'il avait cherché dans l'armée l'officier le plus vaillant, celui dont
+les faits d'armes avaient été les plus remarquables, et qu'il me l'eût
+préféré, je n'aurais pas élevé la voix; que le choix présent le rendait
+coupable envers moi d'une injustice impossible à supporter; qu'en
+agissant ainsi il ne méritait pas d'avoir près de lui des officiers
+dévoués. En conséquence, je venais lui demander de le quitter
+sur-le-champ; une destination dans l'armée, quelle qu'elle fût, me
+convenait mieux qu'un poste où je venais de recevoir un pareil dégoût
+et une semblable humiliation. Le général Bonaparte, dont tant de gens
+parlent avec prévention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur
+beaucoup d'équité; il n'aimait pas les gens à prétentions, et une
+susceptibilité déplacée vous perdait dans son esprit. Mais, quand une
+réclamation était fondée, il excusait facilement l'inconvenance des
+expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passât sans
+témoins. Il s'occupait alors lui-même des moyens de réparer l'injustice
+commise, et, loin d'être obligé plus tard de la lui rappeler, il
+devançait les désirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanité,
+savait y compatir, et n'a jamais résisté à la vue de la tristesse
+motivée de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions
+de sa vie et de son étonnante carrière: enfin on pouvait tout lui dire,
+en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refusé d'entendre la
+vérité, et, si cela était quelquefois sans effet, c'était au moins
+toujours sans danger. Pour en revenir à ce qui me concerne, mes
+plaintes étaient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il
+m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galère de la flottille du lac de
+Garda et d'aller reconnaître toutes les côtes de ce lac, ce qui employa
+une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tête
+s'était refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'était pas le moment
+de m'éloigner. Peu de jours s'étaient écoulés, et j'avais obtenu un
+ample dédommagement des torts dont je croyais avoir eu à me plaindre.
+
+Wurmser, tranquille dans son quartier général de Bassano, attendait des
+renforts; ses troupes, divisées et cantonnées, comme je l'ai dit plus
+haut, étaient répandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'à
+Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une
+avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empêcher de réunir
+son armée, et l'accabler avant qu'il eût le temps de se reconnaître,
+c'était compléter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion
+après l'avoir blessé, en l'achevant avant qu'il fût guéri de ses
+blessures. Le général Serrurier, atteint d'une maladie gagnée dans les
+marais de Mantoue, forcé de s'éloigner de sa division, fut remplacé par
+le général de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division
+continua à observer la garnison de Mantoue. Le général Sauret, qu'un
+âge avancé rendait peu propre à la guerre active, fut envoyé pour
+commander en Piémont, et remplacé par le général Vaubois, rappelé de
+Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et
+d'un médiocre instinct militaire; sa division occupait les débouchés
+entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et était placée à Storo et à la
+Rocca d'Anfo.
+
+Le général Bonaparte chargea le général Kilmaine de commander sur
+l'Adige et à Vérone. Homme de tête, froid, calculateur et brave, cet
+officier était capable de combiner ses mouvements et d'agir par
+lui-même. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux
+mille chevaux, et Véronnette (la partie de Vérone qui est sur la rive
+gauche) fut armée. Le général Kilmaine dut, en outre, occuper
+Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On
+présentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrière à l'ennemi.
+Cette barrière aurait été faible si nos opérations eussent dû être de
+quelque durée; mais elle suffisait pour imposer à l'ennemi pendant huit
+ou dix jours. En effet, il n'avait rien disposé pour l'offensive; ses
+troupes n'étaient pas rassemblées, et il serait d'ailleurs suffisamment
+occupé par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche
+rapide, de ces attaques brusques et multipliées, semblables à la foudre,
+dont ses lieutenants allaient être écrasés, pour n'être pas tenté de
+prendre une offensive sérieuse qui compromettrait gravement sa ligne
+d'opération.
+
+Le général Vaubois, jusqu'à ce moment couvrant Brescia avec sa division,
+reçut l'ordre de la rassembler en entier à Storo et de se porter sur
+Arco, tandis que Masséna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra
+l'ennemi à Arco, puis à Mori, et le culbuta; Masséna à Serravalle et
+puis à Marco, et le défit complétement. Ce double combat de Mori et de
+Marco, livré le même jour, composa ce que l'on appelle la bataille de
+Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers à l'ennemi. Pendant ce
+mouvement, Augereau arrivait à Alba; il s'y était rendu de Vérone en
+passant par le Val-Pantena, et avait flanqué ainsi par les montagnes le
+mouvement de Masséna dans la vallée de l'Adige. Le lendemain, nous
+arrivâmes aux portes de Trente. J'étais à l'avant-garde, et Masséna
+avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutâmes
+l'ennemi, et nous entrâmes, le sabre à la main et en le poursuivant,
+dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant
+l'Adige; nous trouvâmes de l'infanterie postée sur la rivière de Lavis,
+à une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivière était guéable pour
+la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village
+de Lavis, placé sur la rive droite, et particulièrement une grosse
+maison en face du pont. Ce pont, ressemblant à tous les ponts de la
+Suisse et du Tyrol, était très-large et couvert par un toit; il n'était
+pas coupé, mais on en avait enlevé tous les madriers. L'ennemi n'étant
+pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je résolus
+de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je
+réunis trois cents hommes d'infanterie environ, et, à leur tête,
+j'entreprends de franchir la rivière en passant sur les poutres du
+pont. Jeune et leste, je réussis à souhait; le danger semblait nous
+donner de l'adresse, et, malgré les coups de fusil, nous arrivâmes de
+l'autre côté après avoir perdu quelques hommes renversés dans la
+rivière par le feu de l'ennemi. Murat était venu nous joindre; il ne
+voulut pas courir ces chances, se cacha derrière un mur, et resta
+spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gué. Nous donnâmes
+encore la chasse à l'ennemi, et je retournai à Trente, où je rendis
+compte au général en chef de ce que j'avais fait.
+
+Le général Bonaparte plaça sur le Lavis le général Vaubois, et le
+chargea de la défense de la vallée. Pour lui, dès le lendemain il avait
+franchi le col qui sépare la vallée de l'Adige des sources de la Brenta,
+et s'était porté à Val-Sugana avec les divisions Augereau et Masséna.
+Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra
+l'ennemi à Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e régiment de
+dragons, commandé par un ex-conventionnel nommé Milhaud, mais cependant
+fort brave homme et bon soldat, le suivit l'épée dans les reins, le
+traversa, et fit un très-grand nombre de prisonniers: j'étais à cette
+affaire. Le jour suivant, nous débouchâmes sur Bassano, où Wurmser
+était en personne; la division Masséna marchait par la rive droite, et
+la division Augereau opérait sur la rive gauche.
+
+Wurmser, surpris par cette entrée en campagne si brusque, ne devinant
+pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexité.
+Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vérone, ce qui
+augmenta encore leur éparpillement. Instruit cependant de notre marche
+par la Brenta, il rappela à lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer
+de vive force à notre sortie de la vallée, ou au moins la retarder pour
+pouvoir faire sa retraite d'une manière moins périlleuse. Mais la chose
+lui devint impossible, et, quoique sa résistance fût vive, elle n'en
+fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'étais,
+battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Masséna la tournait
+par la rive droite. Après ce coup de collier et la ville occupée, nous
+nous reposâmes; mais l'ennemi se présenta de nouveau, et il y eut
+encore grande alerte. La surprise n'eut pas de conséquence fâcheuse;
+nous repoussâmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revînt pas,
+nous profitâmes de sa déroute pour le poursuivre jusqu'à extinction:
+nous lui prîmes son matériel, équipage de pont, parcs, etc., etc., et
+tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septième, à Citadella,
+où nous atteignîmes la tête de ses équipages.
+
+Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blâmer une charge
+ainsi abandonnée; mais ils ont tort: il y a des circonstances où, avec
+le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire
+un mal irréparable à l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain:
+quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques
+centaines d'hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et,
+dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir. Autant les grands
+mouvements doivent être méthodiques et soutenus, autant de petits corps,
+et particulièrement de la cavalerie, peuvent être abandonnés et lancés
+en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours
+vigoureusement; car, à force de méthode et de prudence, elle ne sert
+plus à rien et n'obtient aucun résultat. Sans doute, il faut que la
+cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas
+légèrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent
+être rapides et décidés. La cavalerie française, ayant beaucoup d'élan,
+est, à mes yeux, la première de l'Europe. J'ai rencontré beaucoup de
+contradicteurs de cette opinion; j'ai vu même beaucoup d'officiers
+français qui étaient admirateurs irréfléchis de la cavalerie
+autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la nôtre; mais c'est à tort:
+ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de
+cette arme. Les Allemands nous sont supérieurs pour l'ordre et l'esprit
+de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La
+cavalerie française, à égalité de force, a toujours battu la cavalerie
+étrangère, et, dans un succès décidé, elle a détruit l'ennemi, ce qui
+n'est, à ma connaissance, jamais arrivé à la cavalerie allemande. En un
+mot, la cavalerie française aura quelquefois des revers, des
+échauffourées; mais ces accidents arriveront plus souvent à de
+très-bonnes troupes qu'à de mauvaises, et ils sont bien plus que
+compensés par les immenses avantages résultant habituellement de la
+cause qui les a produits.
+
+La position des troupes de Wurmser décidait la direction à prendre;
+celles qu'il avait envoyées de Vérone n'étaient pas toutes revenues;
+Vicence était encore occupée; Wurmser dut donc renoncer à se retirer
+sur le Frioul, se résoudre à marcher sur Mantoue, maintenant son seul
+asile, et passer l'Adige au plus vite. En conséquence, il se dirigea
+sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait été évacuée par le
+général Kilmaine; resté avec peu de monde à Vérone, il avait rappelé à
+lui la garnison de cette place. Si Legnago eût été occupée, l'armée
+autrichienne était détruite, et le pont qu'elle trouva là fut son
+salut. Nous nous dirigeâmes, savoir: la division Augereau sur Legnago,
+en passant par Montagnana, et la division Masséna sur Ronco, où plus
+tard il devait y avoir de bien mémorables combats. Faire un pont sur
+l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur
+Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la précipitation avec
+laquelle nous marchions entraînait du désordre, et nous nous
+présentâmes à Cerea avec peu de monde et mal formés; aussi fûmes-nous
+repoussés. Le général en chef, qui se trouvait à l'avant-garde, surpris
+par un désordre inopiné, au moment d'être pris, fut obligé de fuir de
+toute la vitesse de son cheval pendant que nous rétablissions les
+affaires; mais jamais nous ne pûmes couper l'ennemi, marchant à
+tire-d'aile; l'arrière-garde, laissée dans Legnago, capitula le
+lendemain. La division Masséna attaqua de nouveau l'ennemi auprès de
+Due-Castelli, mais fut encore repoussée: il y avait beaucoup de
+fatigue et de relâchement dans les troupes: le désordre même, ce
+jour-là, fut fort grand: j'étais au plus chaud de ce combat, et, avec
+le cinquième bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrêtai la
+cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un
+rocher de granit, reçut sans s'ébranler les charges dirigées contre lui,
+et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits échecs
+étaient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en
+prévenir un troisième; il nous restait à renfermer Wurmser dans Mantoue,
+et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des
+troupes fraîches, et appuyé à la place, il essayerait de tenir la
+campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe
+avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles
+nous n'étions guère accoutumés, et on attaqua. Quand l'ennemi eut
+commencé à plier, je fus chargé par le général Masséna de conduire deux
+bataillons à l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquième
+bataillon de grenadiers et le troisième du dix-huitième, en tournant
+l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ployés en colonne
+et précédés par un bon nombre de tirailleurs, renversèrent tout ce qui
+s'opposait à leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de
+vive force la tête de pont intérieure avec les grenadiers: je les y
+laissai pour empêcher les troupes de la ville de venir sur nous par la
+chaussée, et je plaçai en bataille devant la porte du faubourg le
+troisième bataillon du dix-huitième. À peine ces dispositions
+étaient-elles prises, qu'un régiment de cuirassiers, encore en arrière,
+se présenta pour rentrer et nous chargea; nous le reçûmes avec
+intrépidité, une vingtaine d'hommes tombèrent à nos pieds, et nous
+prîmes ceux qui avaient traversé nos rangs. Ce régiment descendit
+ensuite le Mincio pour passer à Governolo; mais, ayant trouvé de ce
+côté la division Augereau, il mit pied à terre et rendit ses armes.
+Cette journée fut appelée la bataille Saint-Georges, du nom du point où
+le combat fut le plus vif. Dès le lendemain, le général en chef me dit
+d'une manière presque inopinée: «Marmont, je vous envoie à Paris;
+partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophées, et présentez au
+gouvernement les vingt-deux drapeaux pris à l'ennemi; allez raconter
+tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France
+quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir
+attendu; vous avez eu le bonheur de concourir à nos dernières
+opérations, et vous aurez de nouveaux récits à faire; rappelez-vous vos
+torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois,
+ne doutez ni de ma justice ni de mon affection.» Il me donna ses
+instructions et m'expliqua ce que j'avais à dire, à voir, à faire. À
+cette époque, il ménageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation
+de hâter mon retour était assurément superflue; je fus d'autant plus
+heureux de cette mission, que, le général en chef m'ayant beaucoup mis
+en avant et fort employé pendant cette campagne, j'avais le sentiment
+de l'avoir méritée, et que le choix dont j'étais l'objet aurait
+l'assentiment de l'armée.
+
+Il est convenable d'examiner cette opération, après en avoir raconté
+les détails. Belle conception, ses résultats étaient presque certains,
+et elle n'offrait aucune chance fâcheuse. Les pertes de l'armée
+autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient été telles et
+si supérieures aux nôtres, que les deux armées étaient alors à peu près
+de même force.
+
+L'armée française opérant sur la rive gauche de l'Adige avait
+vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'armée autrichienne
+n'avait pas plus de trente mille hommes, éparpillés de manière à ne pas
+pouvoir présenter plus de mille à douze cents hommes à une attaque
+brusque; nécessairement, toutes les rencontres devaient être à notre
+avantage.
+
+L'armée française ne courait aucun risque, et, en découvrant en
+apparence sa ligne d'opération, elle se trouvait en réalité fort en
+sûreté, couverte par l'Adige, qui formait une véritable barrière. Pour
+qu'il en fût autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prêt à agir, eût
+eu une grande supériorité; ni l'un ni l'autre n'était vrai, et, même
+dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'armée française aurait été
+arrêtée à Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle eût pu
+revenir sur Vérone assez à temps pour défendre le passage de l'Adige;
+ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrivée à Trente, et alors elle
+aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il était sage et
+prudent de saisir le moment où l'ennemi n'avait pas reçu ses renforts
+pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver décousu et sans
+système défensif, il était habile de changer la défensive en offensive.
+Cette opération, exécutée avec rapidité, ne pouvait pas manquer de
+réussir, et les résultats furent tels qu'on avait pu l'espérer. Après
+cette bataille, le général en chef prit pour aide de camp Sulkowsky,
+jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingué pendant le
+combat, et dont je lui avais parlé avec éloge.
+
+Je partis de Vérone le 2 vendémiaire avec les trophées qui m'étaient
+confiés. On a vu quels sentiments je portais à mes parents: m'offrir à
+eux sous ces glorieux auspices, c'était augmenter beaucoup mon bonheur;
+aussi me déterminai-je à passer par Châtillon. La joie de mon père fut
+grande en me voyant. Cette gloire de l'armée d'Italie, si éclatante, si
+pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il était
+à même de l'apprécier; j'étais comme le représentant, comme l'image
+vivante de cette brave armée illustrée par tant de prodiges, et j'étais
+son fils! Je crois, dans le cours de ma carrière, lui avoir fait
+éprouver des jouissances profondes, et cette pensée a souvent satisfait
+mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succès, c'était en
+quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette
+heureuse époque, mon père fit peindre sur le fronton de son château, à
+la place des armes existantes autrefois, un trophée où étaient
+représentés vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet
+ingénieux monument de tendresse a duré jusqu'à l'époque où les
+restaurations faites à cette maison l'ont fait disparaître. Je fus reçu
+à Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de
+prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de
+mes récits, et, devenu moi-même objet de la curiosité générale, mon
+séjour à Paris fut un triomphe continuel.
+
+Le jour fut désigné pour la présentation solennelle des vingt-deux
+drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'où le cortége
+partit. Un très-brave homme, mon compatriote, dont la carrière s'était
+faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, était alors ministre.
+Son frère avait été juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe,
+appartenant à ma famille. J'étais en voiture avec le ministre;
+vingt-deux officiers de la garnison, à cheval, portant les vingt-deux
+drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reçut dans toute sa
+pompe, et revêtu du costume assez bizarre qu'il avait adopté pour les
+solennités. Je prononçai un discours où je racontai brièvement les
+travaux et les hauts faits de l'armée d'Italie, et le président du
+Directoire, Laréveillère-Lépeaux, me répondit sur le même ton; mais il
+inséra dans son discours une recommandation sur le respect dû aux lois,
+annonçant ainsi qu'il pressentait déjà le moment où la force militaire
+essayerait de les changer. Je fus nommé colonel, et on me donna le
+commandement du 2e régiment d'artillerie à cheval.
+
+J'ai passé les premières années de ma vie à entendre distinguer dans
+l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait
+respecté le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en
+continuant cette distinction. On se le rappelle, le général Bonaparte
+lui-même n'avait pas échappé à ce préjugé; mais on ne devinerait jamais
+à quel degré d'absurdité ce principe, faux en lui-même, était arrivé
+dans son application. L'état militaire de l'époque dont je parle
+présente ceci: Bonaparte, _chef de bataillon d'artillerie_, détaché
+dans l'armée comme général en chef de l'armée d'Italie;--et ailleurs:
+Marmont, _colonel du 2e régiment d'artillerie_ à cheval, détaché comme
+aide de camp du général en chef Bonaparte.
+
+Mes jours s'écoulaient à Paris dans les plaisirs de toute espèce; mais
+je n'étais pas homme à leur donner la préférence sur la guerre et sur
+mes devoirs. Je reçus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait à
+rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'être expédié pour l'armée,
+et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le
+général en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon père et ma
+mère en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai
+madame Bonaparte à Milan: elle m'apprit le renouvellement des
+hostilités et me dit qu'on était aux mains. Je repartis aussitôt et fis
+tant de diligence pour rejoindre le général en chef, que j'arrivai à
+Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole.
+
+Après la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejeté dans Mantoue,
+voici quelles avaient été les dispositions du général en chef et les
+positions de l'armée française: le général Kilmaine, ayant sous ses
+ordres le général Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier,
+et le général Dallemagne, pour lequel on avait organisé une petite
+division, observa et bloqua Mantoue; son quartier général était à
+Roverbella, celui de Sahuguet à Castellaro. Le faubourg Saint-Georges,
+l'un des principaux débouchés de Mantoue, et celui par lequel les
+secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut
+fortifié; on en fit une petite place destinée à résister à un coup de
+main et susceptible d'être abandonnée à elle-même sans danger pendant
+quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent
+donnés au général Miollis, homme austère, brave, d'une vertu stoïque et
+d'une grande résolution. Cette disposition prépara le succès brillant
+obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite;
+Masséna avait son quartier général à Bassano et occupait Trévise;
+Augereau était à Vérone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et
+couvrait Trente.
+
+Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef
+Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation
+de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration,
+donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du
+prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus
+grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les
+Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur,
+ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours
+prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus
+grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas
+constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par
+succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est
+devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours
+menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était
+placée l'armée autrichienne.
+
+Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de
+l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le
+commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes;
+sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous
+Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et
+trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize
+hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi
+prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille
+huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un
+renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération
+était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich
+marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les
+troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui
+aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son
+avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce
+jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons,
+onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes;
+sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent
+vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et
+cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord
+par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce
+premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la
+vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis
+que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions
+marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur
+Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay
+repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La
+retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se
+replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent
+suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec
+quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur
+Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons
+et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande
+partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres
+du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions
+Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent
+Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les
+circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à
+Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait
+extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes
+d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois
+bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne
+dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de
+quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le
+général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone,
+et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San
+Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette
+ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant
+l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le
+blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants:
+personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette
+opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait
+surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se
+reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses
+troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le
+général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque
+toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à
+Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et
+tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une
+retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup
+elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction
+donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont;
+avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point
+du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment
+qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de
+Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer
+la rivière.
+
+La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération
+était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver
+immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de
+l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être
+formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un
+semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu
+d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général
+avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à
+portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se
+hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille
+Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole.
+Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la
+digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et
+l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne
+de bataille.
+
+À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la
+première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les
+marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à
+l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue
+principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna
+fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à
+la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne
+convenait pas pour servir de débouché à l'armée.
+
+La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite;
+Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas
+sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau
+dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont
+d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple
+démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit
+l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à
+cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative
+d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il
+saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa
+suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le
+franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier
+d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon
+général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes
+perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.»
+J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes
+camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier
+très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été
+donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me
+retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général
+Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je
+le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand
+la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant,
+elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement;
+aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être
+garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut
+tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la
+digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour
+fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais
+très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef
+de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin,
+nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef
+retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore
+l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté
+par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée,
+n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne
+d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et
+grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est
+probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans
+l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes
+tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais
+inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier.
+
+Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à
+droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues
+transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait
+lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des
+deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une
+alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua
+Arcole et se retira sur San Bonifaccio.
+
+On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé,
+chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence;
+cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo,
+au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait
+rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne
+devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels
+que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont
+d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et
+l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef
+reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna
+l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre
+surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des
+choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant
+une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été
+funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait
+le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par
+tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait
+merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y
+revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui
+nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été
+admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les
+circonstances lui en démontraient les inconvénients.
+
+Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons
+et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz,
+fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre
+d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige.
+En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit
+les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et
+de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la
+précédente, en alternatives de succès et de revers.
+
+Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau,
+à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de
+chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur
+lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus
+chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de
+quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers
+la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à
+l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et
+je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une
+demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla
+et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour
+être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines
+furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut
+ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de
+Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la
+tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de
+bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits
+par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que
+Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la
+nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division
+Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à
+Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée,
+les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste,
+mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais
+l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de
+vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la
+digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé
+Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi
+avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en
+embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes.
+Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par
+cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit
+et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de
+blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en
+lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de
+combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand,
+le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés,
+des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en
+chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de
+l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès
+ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers
+durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que
+les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à
+celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient
+avoir perdu toute leur énergie.
+
+Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole,
+Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à
+Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait
+extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait
+tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son
+éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour
+couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce,
+dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre
+Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta
+et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée
+sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces
+immortelles campagnes.
+
+Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le
+but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils
+paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de
+soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement
+que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre
+côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce
+qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la
+marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords
+de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé
+déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On
+se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la
+masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles
+et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la
+guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du
+premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis,
+l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est
+digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer
+ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels.
+
+Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu
+d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et
+Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la
+défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone
+avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux
+ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général
+Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu
+presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris,
+par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses
+bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à
+commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il
+retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle
+n'a subi aucune altération.
+
+Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les
+affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie
+très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron
+avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en
+chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e
+régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire:
+enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il
+accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami
+intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier
+de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie.
+
+Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai
+dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour
+délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait
+presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières
+extrémités.
+
+Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber,
+malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient
+affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le
+général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de
+faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en
+préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour
+renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient
+été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il
+pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de
+France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux
+conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix,
+l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour
+une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un
+acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le
+mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la
+prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de
+prendre les armes pour se faire respecter par les puissances
+belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique
+sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à
+prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants,
+surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour
+l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en
+rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus
+étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de
+l'époque où elle fut fondée.
+
+C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de
+conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme
+plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait
+perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans
+Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse
+cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les
+moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le
+bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio,
+c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la
+Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au
+lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant
+dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une
+nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en
+faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive
+gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré
+la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite,
+par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un
+mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie
+VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et
+secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres,
+etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes,
+auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire
+autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et
+devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée
+française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions
+Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu
+de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne
+tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les
+insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en
+feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver
+l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de
+la nécessité absolue d'évacuer l'Italie.
+
+Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par
+l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne.
+Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au
+10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de
+soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force
+était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes
+d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches
+à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à
+Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de
+Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale
+attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus
+courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois
+maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte
+marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan
+avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée
+française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui
+promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un
+péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le
+moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses
+mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs
+points à la fois et laisser le général français dans la plus grande
+incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de
+quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière
+suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en
+tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue,
+marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur
+Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en
+personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes
+qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées:
+
+La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel
+Lusignan;
+
+La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par
+le général Liptay;
+
+La troisième, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par
+le général Köblös;
+
+La quatrième, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le
+général Oczkay.
+
+La cinquième, forte de huit mille sept cent un hommes, par le général
+Quasdanovich.
+
+Les 11 et 12 janvier, les deuxième et troisième colonnes se portèrent,
+par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la
+troisième attaqua les troupes françaises, qui se retirèrent dans la
+vallée de Caprino. Le 14, la troisième colonne s'empara de la chapelle
+San Marco; réunie à la quatrième, elle chassa les Français jusqu'à
+Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquième
+descendit la vallée, et attendit que le débouché de Rivoli fût ouvert;
+et la première, après avoir tourné toute la position de l'armée
+française, se mit en bataille derrière elle afin de lui couper sa
+communication avec Vérone. Tels furent les mouvements de l'armée
+autrichienne dans les journées des 13, 14 et 15, tandis que Provera,
+effectuant son passage de l'Adige à Anghiari, marchait sur Mantoue. Le
+salut de l'armée exigeait sans doute qu'à tout prix on parvînt d'abord
+à empêcher Alvinzi de déboucher du Tyrol. Pour y réussir, Bonaparte
+était obligé de réunir contre lui la plus grande partie de ses forces;
+mais, pendant ces combats, Provera arriverait à Mantoue, et Wurmser,
+étant ravitaillé, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et
+tenir la campagne: nous aurions eu alors réellement deux armées à
+combattre. Le salut de l'armée française et le succès des opérations
+dépendaient donc du parti qu'allait prendre le général Bonaparte: il
+fallait, après avoir reconnu le véritable point d'attaque et tout
+disposé pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, opérer avec
+assez de célérité pour pouvoir, avec les mêmes troupes, se présenter
+aux deux corps en lesquels son armée était divisée. Bonaparte fut dans
+la plus grande perplexité: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta
+attelée, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait
+envoyé auprès du général Augereau pour lui porter des instructions sur
+les différentes circonstances à prévoir, et donné l'ordre de lui écrire
+à chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces
+rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: dès
+ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division
+Masséna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me
+parvint au milieu de la nuit, au moment où le général Provera tentait
+le passage de l'Adige à Anghiari. Je hâtai ma marche, afin d'informer
+promptement le général en chef de cet événement.
+
+Le général Bonaparte, arrivé à Rivoli, trouva Joubert aux prises;
+celui-ci était trop inférieur à l'ennemi pour résister encore bien
+longtemps, mais il disputait opiniâtrément son terrain et le défendait
+pied à pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernières
+positions de la montagne: c'était le sort de la bataille. Une armée
+venant du Tyrol par la vallée de l'Adige ne peut arriver sur le plateau
+de Rivoli qu'après s'être emparée des montagnes qui le dominent;
+jusque-là, l'accès du plateau, qui commande et ferme la vallée, lui est
+interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles
+les montagnes n'ont pas donné passage, sont accumulées dans la vallée
+et sans emploi, tandis que celui qui défend le bassin de Rivoli a
+toutes ses armes combinées pour combattre l'ennemi, quand le terrain
+leur permet d'agir. Joubert était réduit au poste qui dominait le plus
+immédiatement le débouché, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le
+général en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent
+enlevées. L'ennemi tenta un grand effort par la vallée afin d'ouvrir le
+débouché; mais il fut écrasé, et le combat continua à notre avantage
+dans la montagne.
+
+L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un détachement pour
+tourner l'armée et l'envelopper; la première colonne, commandée par
+Lusignan, avait marché par le bord oriental du lac de Garda, et, de
+chaîne en chaîne, était venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs
+dont le bassin de Rivoli est entouré. Par le fait de ce mouvement,
+l'armée française perdit ses communications et se trouva enfermée par
+l'ennemi. Arrivée au moment où le mouvement s'achevait, je fus un des
+derniers à entrer dans le cercle, et je n'y pénétrai même qu'à
+l'instant où il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus
+informer le général Bonaparte de cet état de choses: pour le moment, il
+se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la
+soixante-dixième demi-brigade, sous les ordres du général de brigade
+Brune.
+
+Le général en chef avait donné l'ordre au général Rey, commandant la
+division de réserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce général, en
+arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'armée, et n'imagina pas de le
+combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une
+stupidité difficile à comprendre, le moment où la communication serait
+rouverte. Peut-être, au surplus, sa présence imposa-t-elle à l'ennemi,
+et l'empêcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'armée, dont
+la presque totalité des troupes était engagée. Le fait est que, le
+succès ayant été complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui
+l'avaient tourné; la soixante-dixième, en un instant, en eut fait
+justice: tout disparut et se retira après avoir fait de grandes pertes
+en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitième demi-brigade de ligne,
+s'étant trouvé avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le
+chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes à quinze
+cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, à
+peu de chose près, détruite en entier.
+
+L'ennemi était battu et en pleine retraite de tous les côtés; il
+restait à s'occuper des troupes qui avaient passé l'Adige à Anghiari,
+et marché probablement sur Mantoue. Le général Augereau, n'ayant pas
+réussi à empêcher le passage, s'était d'abord posté sur le flanc de
+l'ennemi, en établissant sa ligne d'opération sur Legnago; il se mit
+ensuite à la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrière-garde,
+qu'il finit par enlever à Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue,
+avait, ainsi que je l'ai déjà dit, fait retrancher avec soin le
+faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'était pas un homme à
+se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rôle brillant ouvert
+devant lui. Il reçut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant
+pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de
+mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de
+Mantoue étaient là et résistaient tout à la fois à une sortie de la
+garnison et à Provera qui arrivait, quand le général Bonaparte en
+personne parut avec la division Masséna et écrasa l'ennemi.
+
+Le 26 nivôse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait été gagnée, et
+le 27 (16), les mêmes troupes vinrent remporter une victoire non moins
+signalée sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle,
+auprès d'un château de plaisance des ducs de Mantoue, appelé la
+Favorite, château qui a donné son nom à cette bataille. Provera,
+enveloppé de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille
+prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des équipages immenses.
+
+Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit
+à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et
+s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à
+Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait
+opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en
+France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers
+jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de
+l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de
+marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule
+semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la
+guerre changer de théâtre.
+
+Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de
+Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers
+succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de
+la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général
+Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui,
+méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un
+feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne,
+où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient
+écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février.
+La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir
+promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un
+jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le
+brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés
+du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on
+s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général
+qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était
+glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à
+s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi
+autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple
+jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus
+d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant
+soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de
+ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en
+termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un
+projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner
+avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a
+beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée.
+Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de
+Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix,
+l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il
+n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments
+dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les
+mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si
+grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours
+de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor,
+nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée
+de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept
+mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et
+avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter
+les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard,
+et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du
+grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait
+l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on
+rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville.
+Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de
+part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes
+italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il
+y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières.
+Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses
+prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part
+des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit
+militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le
+ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il
+aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur
+avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général
+Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais
+tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre
+résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul
+n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant.
+
+À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur
+présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était
+placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout
+annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il
+eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à
+occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée
+régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous
+arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi
+une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus
+particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi
+ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En
+attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général
+Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se
+trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois
+cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes
+avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à
+son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à
+la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le
+plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton
+d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire
+mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le
+fourreau!--_Subitò_, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à
+terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--_Adesso_,»
+reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le
+soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques
+coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer
+d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes
+avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de
+jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard
+des traits de lui d'une bien plus haute importance.
+
+Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour
+attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à
+ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la
+charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux
+retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de
+ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute
+cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit
+ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée
+contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les
+troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général
+en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur
+Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un
+trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir
+pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en
+prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de
+m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup
+de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au
+surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or,
+etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces
+d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre
+marche sur Rome.
+
+Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne
+se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants
+célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à
+causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens,
+remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le
+goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement,
+cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a
+pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et
+faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a
+pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares
+initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des
+phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs
+paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part
+comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle
+curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter
+du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et,
+en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour
+davantage.
+
+Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver,
+demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils
+l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général
+Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la
+capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique
+et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on
+n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute
+dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome
+pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières
+dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire
+qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains
+une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux
+officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme
+bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de
+camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en
+portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme
+d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la
+célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une
+femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze
+jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut
+avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois
+gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte
+avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune
+pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le
+gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort
+considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me
+mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le
+plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il
+s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et
+la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la
+ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la
+ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on
+ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant
+d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger
+ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus
+Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si
+peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un
+grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend
+nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans
+l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément,
+et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas
+alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si
+prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et
+livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines,
+alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait
+des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai
+entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables
+sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire
+une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le
+dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme
+et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en
+acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la
+belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre
+l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière
+dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à
+cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement
+de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes
+saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir
+pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le
+quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours.
+
+Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le
+Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand
+coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse
+parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance
+et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir
+renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le
+rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires,
+on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et
+parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette
+conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille
+hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée
+d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos
+anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement
+supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles
+avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est
+plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage
+du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple
+et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que
+vous formez la droite de l'armée d'Italie!»
+
+L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons,
+trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force
+s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes
+d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut
+organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les
+généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du
+général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux
+opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le
+mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres
+divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée
+par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte,
+et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie.
+
+Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi
+se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à
+Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento.
+
+La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta,
+par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et
+Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division
+Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières
+divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres
+en colonne, à distance de déploiement.
+
+Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser.
+Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le
+Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec
+sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du
+feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en
+bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février,
+avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort
+découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut
+nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant
+l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre
+régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de
+son corps.
+
+Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte,
+impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur
+cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et
+Gradisca capitula.
+
+L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons,
+vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille
+sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait
+sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur
+Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur
+l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie
+par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier;
+enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après
+celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages
+étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la
+première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se
+rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant
+l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa
+l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et
+l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles
+en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se
+retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du
+Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette
+colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et
+défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés
+rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois
+mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes
+et furent prisonniers de guerre.
+
+Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le
+30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le
+Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3
+germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi
+à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le
+général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux
+escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre
+hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes.
+
+Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et
+Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur
+Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril,
+à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un
+brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna;
+son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son
+retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain,
+le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une
+lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la
+paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont
+Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait
+ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de
+chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux
+avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie
+et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre
+compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son
+mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à
+Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et
+quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations
+du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements
+ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son
+arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer,
+et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent;
+elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient
+l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix.
+
+L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à
+Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée,
+et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir
+et assurer ses communications.
+
+En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous
+avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et
+nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les
+préliminaires de la paix étaient signés à Leoben.
+
+Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait
+pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi
+nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le
+Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires,
+et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin.
+
+Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou
+non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles
+mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous.
+Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du
+Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse,
+changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une
+position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi
+fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En
+effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée,
+déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes
+et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement
+affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont
+organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux
+des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions
+abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la
+terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était
+menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque
+et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient
+déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont
+j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements
+d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère
+susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été
+prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du
+Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever
+ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément
+au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à
+la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions
+arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie,
+et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les
+conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et
+les circonstances de l'époque.
+
+On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien
+avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée
+française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait
+à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes
+opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci
+avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la
+direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette
+ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française,
+et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts
+effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on
+ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le
+Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces
+autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une
+population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle
+se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et
+pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses.
+Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé
+marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête
+à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de
+l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement
+subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens
+y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive,
+jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens
+auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner,
+dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles
+levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un
+noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible,
+tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite
+de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie.
+
+Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en
+quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la
+paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de
+nos cantonnements.
+
+MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des
+intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent
+au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée.
+Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son
+état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage
+républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages
+monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur
+dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix
+et des cordons.
+
+--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui
+proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses
+usages et chaque peuple ses hochets.»
+
+Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il
+voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.
+
+Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu
+depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration,
+et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris
+la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un
+passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin
+à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du
+fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna
+porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix.
+Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux;
+mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter
+successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux
+dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les
+mettre à même de les juger.
+
+Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques
+dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en
+composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé
+de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait
+révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia
+nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant
+les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de
+l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent
+tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la
+guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez
+sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long
+depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses
+nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces
+intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement
+éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux
+de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime
+république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé
+aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés
+de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur
+la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne
+soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant
+et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen
+avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement
+expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de
+Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande
+utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un
+coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre,
+de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible,
+de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en
+partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On
+rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva;
+Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue,
+prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et
+la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne
+et dans les villes.
+
+La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si
+graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du
+traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une
+lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de
+nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient
+merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il
+ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division
+Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur
+Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua
+complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement,
+debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de
+vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs
+faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la
+supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont
+il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la
+république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de
+nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont
+participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles
+était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir
+par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais,
+le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance,
+elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque,
+aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les
+gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites
+avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur
+l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en
+rappelant des temps de gloire et d'éclat.
+
+Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se
+trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses
+places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une
+attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de
+se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour
+à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire
+quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la
+lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de
+l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le
+gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par
+cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu,
+même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire,
+premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé
+tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette
+confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le
+développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues
+ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout
+devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui
+arriva.
+
+Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent
+admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont
+la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance
+avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une
+industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue
+pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques
+puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié
+ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en
+Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore
+digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût
+pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de
+la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette
+opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel,
+imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a
+été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa
+personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les
+changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si
+la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute
+l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au
+général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de
+la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle
+par ses propres agents.
+
+Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre
+d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner
+dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà
+maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien
+l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef,
+et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.
+
+Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de
+Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre
+par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon
+esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À
+cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs
+ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus
+cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun
+événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois
+rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui
+faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des
+documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive
+impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise
+jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de
+me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette
+ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir
+comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les
+devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse.
+J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand
+elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel
+que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a
+besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et
+agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde
+intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je
+montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes
+les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna.
+
+Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une
+création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La
+république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on
+parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de
+commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène,
+de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes
+distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils
+ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable
+patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays.
+Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara,
+tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par
+des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création
+de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention
+de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si
+fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape
+d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer
+sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que
+par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de
+stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et
+l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait
+engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois
+le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des
+républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule
+république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez
+singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et
+graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en
+chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint.
+
+Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de
+Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles
+troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français.
+
+Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues
+menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra
+dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se
+composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte
+était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine
+constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le
+renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des
+affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de
+l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec
+M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait
+nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa
+position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette,
+son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea
+de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait
+davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin
+il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais
+auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir
+jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de
+plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet
+objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes.
+Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je
+viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures
+de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement
+dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte
+prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était
+nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses
+intérêts et résultant de sa position.
+
+Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les
+incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après
+le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations
+fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le
+château de Passeriano, dans le Frioul.
+
+Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de
+marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la
+fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la
+beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans
+et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être.
+Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi
+et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de
+bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est
+vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces
+biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de
+phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les
+conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs
+impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie
+de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient
+eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le
+dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à
+m'en féliciter qu'à m'en repentir.
+
+L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et
+l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux,
+d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage
+seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le
+commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si
+funeste.
+
+Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du
+Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix
+milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de
+trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de
+Mersfeld.
+
+Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en
+parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il
+avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel.
+Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand
+rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II.
+Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était
+merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort
+tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte,
+et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il
+était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et
+conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À
+plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à
+prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un
+général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les
+conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel,
+et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint
+au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le
+but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte.
+Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette
+mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit
+constamment ses intérêts.
+
+Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir
+nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la
+culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque
+soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont
+il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles
+aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences
+exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une
+gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort
+au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui
+reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable
+en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent
+d'abord la raison, et ensuite la vie.
+
+Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa
+beaucoup le général en chef et tout l'état-major: nous avions
+momentanément, à la suite de l'état-major, un homme d'esprit, mais
+très-poltron, nommé Coméras, résident de la République à Coire, auprès
+des Grisons; un de mes camarades, appelé Dutaillis, premier aide de
+camp de Berthier, le même dont le choix pour porter les drapeaux pris à
+Castiglione m'avait si fort blessé, n'avait pas une meilleure
+réputation sous le rapport du courage. Une dispute s'éleva entre eux;
+elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut nécessaire;
+Coméras me choisit pour son témoin, et Dutaillis choisit pour le sien
+un jeune officier très-brave, fort de mes amis, nommé Bruyère. Nous
+nous entendîmes bientôt sur ce qu'il y avait à faire, et nous nous
+décidâmes à nous amuser à leurs dépens sans compromettre leur vie. La
+dispute avait eu lieu tard, et, malgré l'heure avancée, les adversaires
+voulaient aller à l'instant même sur le terrain; je m'y opposai, non
+que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais
+donner le temps à la colère de s'apaiser, et à la peur de la remplacer.
+Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire,
+s'abandonnera aux plus lâches terreurs quand il sera dans la solitude
+et livré à ses réflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise
+nuit. De grand matin, Bruyère et moi, nous allâmes chercher les
+combattants: je trouvai le mien défait, ayant passé la nuit à faire son
+testament et s'occupant des plus graves méditations. Nous nous mîmes en
+route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouvée trop
+voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvénient à un
+second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos
+pauvres victimes, voulant éloigner, sous tous les prétextes, le moment
+fatal, avaient toujours quelque chose à dire à chaque champ de bataille
+choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se
+mit en devoir d'en finir. Il avait été décidé qu'on se battrait au
+pistolet et que les témoins seraient chargés de mesurer la distance à
+vingt pas. En général, les témoins diminuent le plus possible le danger,
+et moi, au contraire, chargé de mesurer les vingt pas, je les fis si
+petits, qu'ils n'équivalaient qu'à dix. Coméras, j'en suis certain,
+était fort mécontent de me voir si peu répondre à ses espérances; car
+je n'avais rien fait pour empêcher le combat, et, au contraire, j'avais
+l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses
+victimes ne peut se décrire, et, si nous n'avions eu notre
+arrière-pensée, elles nous auraient fait pitié. Nous réclamâmes, comme
+le droit de nos fonctions, de charger nous-mêmes les armes; nous avions
+préparé des balles de cire noircies à la poudre, rendues brillantes par
+le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des
+combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fîmes
+s'embrasser en les louant beaucoup de leur héroïsme. Je racontai, un
+moment après, à madame Bonaparte cette facétie, avec tous les
+développements et les ornements qu'elle comportait; ce récit l'amusa
+beaucoup; elle en fit part à son mari, qui en rit de même; et, en deux
+heures, l'affaire avec tous ses détails fut l'histoire de l'état-major
+et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Coméras ne dit rien
+et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je
+l'envoyai promener, et il s'en tint là. Au fond du coeur, il était trop
+heureux de la solution obtenue et d'en avoir été quitte pour la peur:
+c'est là le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une
+rude peur, en même temps que le spectacle dont nous jouissions était
+fort gai pour nous.
+
+Un gouvernement provisoire avait été créé à Venise, et Bonaparte, ayant
+des idées arrêtées sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer
+lui-même dans cette ville et y recevoir les hommages de la population;
+sa position eût été fausse et son langage embarrassé. L'idée des
+Italiens en général, et des Vénitiens en particulier, étant alors
+l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise
+n'était nullement, à cette époque, en rapport avec nos moyens, et il
+fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des
+victoires pour la rendre exécutable et y faire penser sérieusement.
+Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractère officiel,
+put aller sans inconvénient voir cette Venise si curieuse, si belle,
+retraçant de si grands souvenirs. Les Vénitiens, ne pouvant se mettre
+aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destinée
+dépendait, furent empressés de faire, pour la réception de sa femme,
+tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame
+Bonaparte resta quatre jours à Venise; je l'y accompagnai; trois jours
+furent consacrés aux plus belles fêtes. Le premier jour on donna une
+régate, course de barques et genre de fête réservé à la seule Venise;
+les courses de régates sont censées avoir pour objet de former des
+matelots; ce but était sans doute réel autrefois, quand Venise
+s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait
+seulement de bâtiments à rames; mais, de nos jours, et depuis un siècle,
+ces exercices n'avaient plus d'application, et ces fêtes étaient un
+vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens.
+La course se fait avec des bateaux extrêmement allongés, très-étroits,
+montés par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces
+bateaux luttent ensemble, et la course, commençant dans le grand canal,
+finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire
+l'idée de leur vitesse si on ne les a vues. La beauté de la fête
+consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont
+très-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en être
+témoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand
+canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent
+cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits
+bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites,
+et plus ou moins ornées, suivaient la course. Le second jour on fit une
+promenade sur l'eau; un repas fut donné au Lido; toute la population
+suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de
+fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisième
+jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand
+canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de
+barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur; après une promenade
+de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur l'eau, on se rendit à
+un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité
+de Venise, à la beauté de l'architecture, à ce mouvement prodigieux des
+barques serrées les unes auprès des autres, et donnant l'idée d'une
+ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille
+circonstance, à ce peuple, dont l'imagination est brillante, le goût
+exquis, et la passion des plaisirs effrénée, on devinera quel spectacle
+nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise
+élégante et voluptueuse.
+
+Le général Desaix vint en Italie à cette époque, et particulièrement
+pour voir le général Bonaparte, dont il désirait vivement faire la
+connaissance. Il passa quelques jours avec nous à Passeriano. Bonaparte
+le reçut comme le méritait un des hommes les plus recommandables par
+ses qualités militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec
+admiration l'homme extraordinaire qui avait porté si haut la gloire de
+nos armes. Il n'avait point oublié mes prédictions sur le général
+Bonaparte, si promptement réalisées; dès qu'il me vit, il me les
+rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que
+peut-être y avait-il quelque mérite, étant si jeune, à reconnaître
+toute l'étendue de sa supériorité, et à pressentir la gloire immense
+qu'il devait acquérir.
+
+Le général Desaix exprima au général Bonaparte le désir de servir avec
+lui à la première campagne. De cette époque date le premier projet sur
+l'Égypte; le général Bonaparte parlait volontiers de cette terre
+classique; son esprit était souvent rempli des souvenirs de l'histoire,
+et il trouvait du charme à nourrir des idées de projets plus ou moins
+exécutables sur l'Orient. Sa prédilection pour ce théâtre n'a jamais
+varié; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cessé de l'avoir en
+perspective, ni renoncé au projet d'y figurer, sinon en personne, au
+moins par ses lieutenants.
+
+Le séjour de Passeriano se retrace en ce moment à mon souvenir avec un
+charme tout particulier; il avait un caractère à lui, qu'aucune
+circonstance n'a reproduit depuis. Nous étions tous très-jeunes, depuis
+le chef suprême jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force,
+de santé, et dévorés par l'amour de la gloire. Notre ambition était
+noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne
+trouvait accès dans nos coeurs, une amitié véritable nous unissait tous,
+et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dévouement:
+une entière sécurité sur notre avenir, une confiance sans bornes dans
+nos destinées nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au
+bonheur, et une harmonie constante, jamais troublée, formait d'une
+réunion de gens de guerre une véritable famille; enfin cette variété
+dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos
+facultés du corps et de l'esprit, donnaient à la vie un intérêt et une
+rapidité extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manière
+d'être particulière du général Bonaparte à cette époque, et c'est ici
+le moment d'en faire le tableau.
+
+Dès l'instant même où Bonaparte arriva à la tête de l'armée, il eut
+dans sa personne une autorité qui imposait à tout le monde; quoiqu'il
+manquât d'une certaine dignité naturelle, et qu'il fût même gauche dans
+son maintien et ses gestes, il y avait du maître dans son attitude,
+dans son regard, dans sa manière de parler, et chacun, le sentant, se
+trouvait disposé à obéir. En public, il ne négligeait rien pour
+maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accroître; mais dans
+l'intérieur, avec son état-major, il y avait de sa part une grande
+aisance, une bonhomie allant jusqu'à une douce familiarité. Il aimait à
+plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles
+étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos
+jeux, et son exemple a plus d'une fois entraîné les graves
+plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était
+facile, ses heures n'étaient pas réglées, et il était toujours
+abordable au milieu du repos. Mais, une fois retiré dans son cabinet,
+tout accès non motivé par le service était interdit. Quand il
+s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres à Berthier,
+son chef d'état-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants,
+pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement
+près de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les
+autres personnes, quel que fût leur grade. On a dit qu'il dormait peu,
+c'est un fait complétement inexact: il dormait beaucoup, au contraire,
+et avait même un grand besoin de sommeil, comme il arrive à tous les
+gens nerveux et dont l'esprit est très-actif. Je l'ai vu souvent passer
+dix à onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait nécessaire,
+il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou même prendre
+d'avance du repos pour supporter les fatigues prévues; enfin il avait
+la faculté précieuse de dormir à volonté. Une fois débarrassé des
+devoirs et des affaires, il se livrait volontiers à la conversation,
+certain d'y briller; personne n'y a apporté plus de charme et n'a
+montré, avec facilité, plus de richesse ou d'abondance dans les idées.
+Il choisissait ses sujets et ses pensées plutôt dans les questions
+morales et politiques que dans les sciences, où, quoi qu'on ait dit,
+ses connaissances n'étaient pas profondes. Il aimait les exercices
+violents, montait souvent à cheval, y montait fort mal, mais courait
+beaucoup; enfin, à cette époque heureuse, si éloignée, il avait un
+charme que personne n'a pu méconnaître. Voilà ce qu'était Bonaparte
+pendant la mémorable campagne d'Italie.
+
+Après le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le
+Rhin; la trahison de Pichegru ayant éveillé la défiance du Directoire,
+la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors
+le commandement en chef des deux armées réunies sur le Rhin, et formant
+cent vingt mille hommes, au général Augereau. Ce choix était misérable;
+il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les événements
+politiques. Le général Bonaparte avait employé utilement l'intervalle
+écoulé depuis la paix de Leoben et mis son armée sur un pied excellent,
+reçu de grands renforts, bien organisé et augmenté son artillerie; les
+troupes, animées du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne santé. La
+guerre venant à éclater, il aurait eu de bonnes places pour point
+d'appui et marché à la tête de soixante-dix mille hommes. Son armée se
+composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et
+cent une bouches à feu. Certes, il avait montré ce qu'il pouvait faire
+avec des moyens bien inférieurs, mais les Autrichiens s'étaient refaits
+aussi. L'armée de l'archiduc était extrêmement nombreuse et bien
+pourvue. On sait avec quelle facilité les Autrichiens savent réparer
+leurs pertes et rétablir une armée détruite, et ils avaient eu le temps
+de pourvoir à tous ses besoins. L'affaire était donc grave et sérieuse;
+elle le devenait bien davantage si l'armée du Rhin ne jouait pas
+convenablement son rôle, si elle agissait mollement ou avait des revers.
+Alors l'armée d'Italie pouvait être écrasée, et le choix d'Augereau
+autorisait à tout craindre. Le général Bonaparte le connaissait bien;
+il le savait incapable de conduire une grande armée. Ces diverses
+considérations inspirèrent au général en chef la résolution de faire la
+paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de
+l'armée d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de
+signer. Voilà tout le secret de cette paix dans laquelle le
+gouvernement fut entraîné malgré lui; et, à cette occasion, je
+raconterai une conversation que le général Bonaparte eut avec moi deux
+jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans
+les jardins de Passeriano, il me fit part de cette résolution et
+s'exprima à peu près ainsi: «Notre armée est belle, nombreuse et bien
+outillée, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de
+départ est menaçant, et mes premières victoires me ramèneraient au coeur
+de la Styrie; mais la saison est avancée, et vous voyez d'ici les
+montagnes blanchies par la neige. L'arrière-saison, dans un pays aussi
+âpre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait être
+surmonté; mais l'obstacle invincible à des succès durables, c'est le
+choix d'Augereau pour commander l'armée du Rhin. Cette armée, la plus
+forte, la plus nombreuse de la République, est entre des mains
+incapables. Comprenez-vous la stupidité du gouvernement d'avoir mis
+cent vingt mille hommes sous les ordres d'un général pareil? Vous le
+connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et même
+de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un
+pareil choix! Je le leur ai envoyé; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu
+le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du génie et sa jactance
+pour de l'héroïsme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont à
+décider les grandes questions qui touchent aux destinées des États!
+Augereau commander une armée et décider du sort de la guerre! En vérité,
+cela fait pitié. Il faut éviter d'être victime de ses sottises, et,
+pour cela, l'empêcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncés en
+Allemagne et arrivés aux portes de Vienne, et l'armée du Rhin battue,
+nous aurions à supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne
+et à redouter l'énergique patriotisme des provinces conquises. À cause
+de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti à prendre.
+Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres
+circonstances, nous nous dédommagerons.»
+
+Ces raisons étaient si bonnes, si péremptoires, qu'il n'y avait pas
+moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut
+l'événement décisif dans cette circonstance et devint la cause
+principale de la paix.
+
+La paix fut signée le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de
+Campo-Formio, situé à égale distance, entre Udine et Passeriano.
+Cependant il ne s'y est pas tenu une seule conférence, mais seulement
+c'était là que devait avoir lieu la signature. Je fus envoyé pour y
+faire tout préparer, et en même temps pour engager les plénipotentiaires
+à continuer leur route jusqu'à Passeriano. Ils s'y prêtèrent de bonne
+grâce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, où les
+préparatifs avaient été faits pour la forme; et sans doute on montre
+dans ce village la chambre où ce grand événement s'est passé, la table
+et la plume employées à l'accomplir. Il en est de ces reliques-là comme
+de beaucoup d'autres!
+
+Le général Bonaparte avait en résidence auprès de lui un envoyé du
+gouvernement vénitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas à la
+famille de l'illustre doge qui, à quatre-vingts ans, s'empara de
+Constantinople à la tête d'une armée de croisés, mais il était d'une
+famille bourgeoise de Venise. Son grand-père, juif, se convertit à la
+religion chrétienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de
+baptême, et en Italie existe l'usage de donner à son filleul, au lieu
+du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme
+d'esprit, assez bon chimiste, occupé de sciences, d'améliorations,
+d'industrie, sa tête était très-vive; susceptible d'exaltation et
+d'enthousiasme, il parlait avec cette facilité et cette abondance si
+communes aux Italiens. Du reste, très-chaud partisan de la liberté et
+de l'indépendance italiennes, il avait joué un rôle très-actif dans les
+intrigues qui avaient amené la dissolution du gouvernement vénitien. Le
+traité de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville
+allait être au désespoir. Le général en chef voulut justifier la
+résolution prise et en expliquer les causes à Dandolo. Aussitôt le
+traité signé, il le fit appeler et lui donna connaissance des
+dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de
+l'Italie ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour; que les Vénitiens,
+quoique dignes de la liberté, n'avaient pas assez d'unanimité entre eux
+et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le
+fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de
+sang français avait déjà été versé, et on ne pouvait pas en répandre
+encore pour une cause, non sans doute tout à fait étrangère à la France,
+mais cependant ne la touchant pas immédiatement; c'était plutôt une
+cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il
+fallait s'en reposer sur lui, se résigner aux circonstances et attendre:
+il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer
+un homme exalté et lui conserver des espérances; enfin il exerça en
+apparence avec succès sur sa raison cette séduction puissante à
+laquelle il était difficile de résister. Dandolo, profondément triste,
+parut convaincu et se rendit à Venise pour expliquer au gouvernement
+provisoire ce qui s'était fait et lui en donner les raisons.
+
+Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions
+de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue.
+
+Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important,
+mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont
+la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la
+dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes
+d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce
+facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces
+hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous
+l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin
+d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante
+officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier
+très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc
+parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh
+bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami
+Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette
+réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la
+mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en
+chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La
+bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la
+nomination véritable fut expédiée par Berthier.
+
+Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se
+disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant
+son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué
+pour que j'omette ce récit.
+
+On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la
+cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était
+parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent
+vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens
+dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes
+et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti
+à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement
+provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous
+les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité
+signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on
+résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait
+disposer.
+
+Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les
+trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en
+route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible.
+Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le
+tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe,
+comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption,
+abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte
+de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du
+monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort.
+Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission,
+leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il
+dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux,
+avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings
+liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le
+traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le
+Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan.
+
+J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut;
+on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme
+et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo,
+ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur
+de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence.
+Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les
+intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur
+les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses
+raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit
+et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses
+yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et
+bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une
+prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché
+l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo
+était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de
+son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne
+s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et
+garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de
+gens ont voulu le représenter.
+
+La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé
+pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17
+novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes
+rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et
+de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa
+position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là;
+tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit
+rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous
+passâmes le mont Cenis.
+
+À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés
+et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de
+m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais
+pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à
+Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est
+un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en
+vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix
+à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me
+glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et,
+malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en
+suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la
+valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour
+les acquérir.
+
+Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général
+Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive
+Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte
+me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les
+cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive
+le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était
+effectivement ces voix amies qu'il préférait.
+
+De Chambéry, nous nous rendîmes à Genève, où nous nous arrêtâmes un
+jour: nous logeâmes hors de la ville, chez le résident de France, M.
+Félix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait été disposé
+dans cette ville pour fêter le vainqueur d'Italie, et il y avait à
+cette époque, dans le pays, une inquiétude vague sur les projets de la
+France: les événements qui survinrent bientôt la justifièrent
+complétement; mais, dans ce moment même, des intentions hostiles
+étaient suggérées au gouvernement par le général Bonaparte: il ne les
+cachait pas devant nous, et répétait souvent que l'aristocratie de
+Berne, ses intérêts et son pouvoir, étaient incompatibles avec la
+république; selon ses vues, un état de choses différent devait donc
+succéder à celui qui existait alors: aussi évita-t-il avec soin de se
+trouver en contact nulle part avec une autorité du premier ordre en
+Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de
+s'arrêter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route, à la
+hauteur de son château de Coppet: le général Bonaparte avait une
+prévention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir,
+plus qu'aucun autre, amené la Révolution.
+
+Nous traversâmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne,
+Soleure et Bâle. Nous passâmes le matin devant l'ossuaire de Morat:
+nous étions à pied, et il fut l'occasion d'abord de pénibles réflexions;
+ensuite elles eurent pour objet la puissance de résistance toujours
+fort grande d'un peuple, même faible, dont les individus sont tous
+animés de haine contre l'étranger et de la résolution de se défendre.
+Ce monument de nos défaites devait bientôt disparaître. Un habitant du
+pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du
+régiment des gardes suisses, donna au général Bonaparte les explications
+qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la
+marche des troupes des deux armées, et sur leurs positions respectives.
+
+De Bâle nous descendîmes la vallée du Rhin, par la rive droite, pour
+nous rendre à Radstadt, et nous traversâmes Offenbourg, quartier
+général d'Augereau. Ce général, venant de servir sous Bonaparte, lui
+devait sa gloire; cet homme médiocre, cet instrument si imparfait,
+associé à tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs,
+de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans
+sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'égal à
+égal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager
+à se reposer chez lui. Le général Bonaparte en fut piqué; il fit
+répondre par cet officier que, trop pressé pour s'arrêter, il
+reviendrait de Rastadt tout exprès pour le voir. Le général Augereau
+fut sans doute assez vain et assez sot pour croire à cette promesse.
+Avant d'arriver à Rastadt, nous rencontrâmes un escadron autrichien de
+hussards de Szekler, envoyé au-devant du général Bonaparte pour
+l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres
+français près du congrès des hommages d'une autre nature. Nous fûmes
+logés au château, et le lendemain le général Bonaparte m'envoya à
+Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reçut avec égards et
+bienveillance. Ce respectable vieillard, âgé alors de soixante-quinze
+ans, montait à cheval tous les jours; sa famille était belle et
+nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs
+agréments et leur bonne éducation, occupaient des trônes. L'une avait
+épousé le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue
+sous le nom de l'impératrice Élisabeth. Une autre avait épousé le roi
+de Suède, tombé du trône par suite du dérangement de son esprit; la
+troisième, l'électeur, devenu roi de Bavière. Je dînai avec le
+margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le
+soir, je revins à Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais été
+l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de
+paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-être et les
+pays d'une grande prospérité. En effet, un petit prince ne peut pas se
+livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre à
+rendre ses sujets heureux; sa gloire, à lui, c'est leur bonheur; si
+près d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs
+souffrances et l'expression de leur mécontentement? Et puis il consomme
+tous ses revenus dans les lieux mêmes qui les produisent; ainsi ces
+produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en
+petits États, peu favorable à la puissance, a créé les moeurs auxquelles
+l'Allemagne doit sa prospérité, les établissements d'où viennent son
+bien-être et les progrès remarquables de son agriculture; progrès tels,
+qu'elle avait déjà atteint presque la perfection quand la nôtre était
+encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en
+agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet
+exemple d'une manière utile, avoir tout à la fois des lumières, des
+capitaux et le goût de les employer ainsi. Les petits souverains
+d'Allemagne n'ont guère autre chose à faire; ils sont en général bien
+élevés et instruits; riches, ils ne quittent guère leurs résidences;
+toutes les conditions d'amélioration sont donc réunies chez eux.
+
+Rien n'était prêt pour l'ouverture du congrès. Un séjour prolongé du
+général Bonaparte eût été sans objet, et d'ailleurs le Directoire
+l'appelait à Paris; huit jours après son arrivée, il se mit donc en
+route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel;
+partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration était la
+récompense de ses travaux glorieux. La paix et les espérances qu'elle
+laissait concevoir venait encore ajouter à la satisfaction générale, et
+les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage
+étaient aussi sincères qu'énergiques. Nous arrivâmes à Paris, Bonaparte
+alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine,
+habitée par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quittée deux
+jours après celui de son union avec elle, et cette maison était encore
+pour lui le temple de l'amour.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE DEUXIÈME
+
+
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Cairo, 22 avril 1796.
+
+«Vous me pardonnerez, mon cher père, de vous avoir écrit moins souvent
+que je ne le désire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons
+pris l'offensive, mon activité est de tous les moments. Elle est telle,
+que l'autre jour, je suis resté vingt-huit heures à cheval sans en
+descendre, et qu'après trois heures de repos j'y suis remonté quinze
+heures.
+
+«La vie extrêmement active que je mène me va à merveille, et je la
+trouve préférable aux plaisirs de Paris.
+
+«Je veux vous donner une idée des opérations militaires qui ont été
+faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort pressé.
+
+«Le général Bonaparte était occupé à organiser son armée lorsque
+l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop
+étendu sur la droite, n'avait été occupé que pour intimider les Génois.
+L'ennemi employa ses forces d'une manière assez maladroite: il attaqua
+de front et nous fit replier sans de grandes pertes.
+
+«Le lendemain, il attaqua une redoute située dans les montagnes qui
+couvrent Savone. S'il l'eût prise, notre position était bien critique.
+Elle fut défendue vaillamment. Le général se décida sur-le-champ à
+prendre l'offensive. Le 23, un corps de troupes nombreux sortit de la
+redoute; un autre la tourna en attaquant Montenotte, passant par
+Altare. L'ennemi fut battu; il eut mille hommes tués ou blessés, et
+deux mille prisonniers. Le 24, nous marchâmes en avant, et nous
+investîmes le château de Cossaria. Nous essayâmes de l'emporter de vive
+force; nous ne réussîmes pas. Nous perdîmes deux cents hommes. De ma
+vie je n'ai vu un feu semblable. Comme les troupes qui le défendaient
+étaient sans subsistances, elles se rendirent le lendemain, et nous
+prîmes aux ennemis seize cents hommes d'élite avec un lieutenant
+général. Le soir, nous attaquâmes l'ennemi dans la position de Dego. Il
+était fort et bien placé; il ne fit pas cependant une grande résistance.
+J'étais à la tête du bataillon qui donna le plus vigoureusement et qui
+reçut le plus de leur feu, et nous eûmes huit hommes tués et dix
+blessés. Il perdit beaucoup; mais nous fîmes, par la disposition de nos
+colonnes, quatre mille prisonniers et nous primes vingt-huit pièces de
+canon.
+
+«Le lendemain, l'ennemi nous attaqua à son tour. Nos volontaires
+étaient débandés et pillaient. Nous perdîmes deux cents hommes tués ou
+pris; mais, le soir, nous les attaquâmes de nouveau, et nous leur
+prîmes encore dix-huit cents hommes. Il évacua la position parallèle,
+et, le 26, nous nous trouvâmes devant le camp retranché. Plusieurs
+redoutes furent emportées; les autres auraient eu le même sort si
+l'ennemi ne les eût évacuées. De ce moment le fort de Ceva fut cerné,
+et, aujourd'hui, sa prise ne tient plus qu'à l'arrivée de quelques
+pièces de canon.
+
+«L'ennemi avait pris une belle position derrière Cossaria; sa gauche au
+Tanaro. À l'instant où nous allions l'attaquer, il fit sa retraite; dix
+mille hommes se retirèrent sur Mondovi. Le combat s'engagea dans
+l'après-dînée; il fut chassé des positions qu'il occupait; Mondovi fut
+cerné. Nous nous emparâmes de dix pièces de canon, avec lesquelles je
+tirai sur la ville, et on nous apporta ses clefs. Nous y avons pris
+seize cents hommes et des magasins très-considérables. L'ennemi s'est
+retiré en désordre, et, dans ce moment, il est derrière la Stura et
+occupe les lignes de Cherasco. Il est très-important de le débusquer de
+cette position; son moral est affecté, et il sera battu.
+
+«La prise de Mondovi est d'une haute importance pour nous: elle met
+l'armée dans une grande abondance et la délivre de l'affreuse misère où
+elle était plongée.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Cherasco, 26 avril 1796.
+
+«Nous venons d'ajouter un nouveau succès, mon tendre père, à ceux que
+nous avions déjà obtenus. L'armée s'est approchée de Cherasco, ville
+forte où l'ennemi s'était réfugié. Elle est située au confluent du
+Tanaro et de la Stura; ses fortifications sont en terre, mais bien
+disposées, fraisées et palissadées. Je vins hier matin, avec cent
+hussards, faire la reconnaissance de la place, à quatre-vingts toises.
+Tandis que j'étais à faire mes observations, on m'a tiré quelques coups
+de canon à mitraille qui ont tué l'ordonnance qui m'accompagnait et qui
+s'était placé derrière moi; je l'ai regretté: c'était un brave homme.
+
+«Nos dispositions faites, nous allions brûler la ville; mais les
+habitants ne s'en sont nullement souciés. La place ne touche pas la
+Stura, et l'on pouvait empêcher la garnison de se rendre sans passer la
+rivière: ces considérations l'ont décidée à l'évacuer. Le commandant a
+craint, en perdant sa troupe, d'affaiblir encore l'armée piémontaise,
+qui, dans ce moment, est réduite à douze ou quinze mille hommes
+découragés. Ainsi nous avons vaincu le seul obstacle qui semblait nous
+empêcher d'arriver aux portes de Turin.
+
+«Notre gauche a canonné Fossano, et l'ennemi l'a évacué: sa ligne est
+absolument coupée.
+
+«Il est impossible de faire une campagne plus brillante; nous le devons
+au courage de nos troupes et aux excellentes combinaisons qui ont été
+prises. Le général Bonaparte est heureux, et il mérite de l'être; sa
+réputation se consolide tous les jours, et les derniers traits de son
+tableau ne sont pas les moins brillants.
+
+«Le général Colli, qui commande l'armée piémontaise, a demandé une
+suspension d'armes, en attendant les arrangements de paix qui seraient
+pris à Gênes par nos ministres respectifs. Le général Bonaparte a
+répondu qu'il désirait sincèrement voir les malheurs de l'humanité
+diminuer, mais que, comme les succès qu'il a obtenus lui en promettent
+d'autres, il demande au roi de Sardaigne, pour gage de la pureté de ses
+intentions, la possession d'Alexandrie, de Tortone et de Coni. Le
+général Colli a répondu qu'il envoyait un courrier au roi pour le lui
+demander; il a ajouté verbalement que la nation française pouvait seule
+donner la paix à l'Europe, après avoir déployé autant de grandeur; que
+les Piémontais, après leurs désastres, ne pouvaient plus espérer
+résister aux Français, et qu'ainsi la paix leur était nécessaire.
+
+«Nous sommes parfaitement reçus partout où nous passons; les Piémontais
+de la plaine ne ressemblent guère à ceux des montagnes. Quelle richesse
+de sol, et quelle douceur chez les habitants! Ils n'ont sans doute pas
+notre franchise, mais au moins paraissent-ils respecter nos actes,
+notre caractère et notre courage. J'ai été avant-hier, à la tête de
+deux régiments de cavalerie, m'emparer de la ville de Bene; après avoir
+fait replier quelques troupes de cavalerie qui la couvraient, les
+habitants sont venus m'en apporter les clefs et me demander sûreté et
+protection.
+
+«Junot est parti hier pour porter au Directoire vingt et un drapeaux
+pris aux ennemis depuis l'ouverture de la campagne. J'aurais été fâché
+de quitter l'armée à l'instant où ses succès sont si brillants et où
+ses marches sont si instructives et si savantes. J'ajoute tous les jours
+à mon instruction militaire, et cette école ne peut que me promettre une
+carrière satisfaisante.»
+
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Crémone, 14 mai 1796.
+
+«Nous avons eu, ma tendre mère, une brillante action. Elle décide de la
+possession de Milan; nous avons battu complétement l'ennemi en arrière
+et en avant de Lodi. Le passage de l'Adda est une des entreprises les
+plus hardies et les plus heureusement exécutées de cette guerre.
+
+«Toute l'armée s'est couverte de gloire, et, si les marches forcées
+qu'elle a faites lui ont causé de grandes fatigues, elle se trouve bien
+dédommagée par l'abondance dont elle jouit aujourd'hui.
+
+«Je ne vous donne point de détails sur l'affaire. La relation que vous
+en lirez dans les feuilles publiques est fort exacte et vous mettra
+parfaitement au fait. Vous aurez, je crois, le plaisir d'y lire mon nom.
+
+«L'ennemi a perdu beaucoup de monde. L'affaire a été très-chaude, et
+cependant nous n'avons pas eu deux cents hommes tués ou blessés.
+
+«J'ai couru, pour ma part, d'assez grands dangers. J'ai chargé à la
+tête de cent cinquante hussards, et c'est moi qui me suis emparé de la
+première batterie de l'ennemi. Je montais un cheval un peu ombrageux; à
+la fin de la charge, il fit un écart et me désarçonna; la cavalerie que
+je commandais et qui était la première, et toute celle qui me suivait,
+passa sur moi sans me toucher ni me faire le moindre mal.
+
+«Chargé par le général d'aller voir un mouvement des ennemis à notre
+droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tôt.
+L'armée autrichienne était en bataille sur la rive gauche, et tout
+entière elle tira sur moi: j'eus donc à essuyer environ trente mille
+coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre
+dragons, deux ont été tués ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-là
+ne vous effrayent pas, ma chère mère, ils sont passés, et nous allons
+prendre quelque repos à Milan, où nous nous rendons demain.
+
+«Nous nous sommes emparés, avant-hier, de Crémone. L'ennemi l'avait
+évacué, et y avait seulement laissé un poste de cinquante hulans. Je
+suis arrivé avec trois cents chevaux, et nous les avons chassés; mais
+il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes à cheval.
+Autant l'infanterie est intrépide, autant la cavalerie l'est peu.
+Heureusement que nous sommes dans un pays extrêmement coupé, et qu'elle
+devient d'une très-petite influence.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Milan, 15 mai 1796.
+
+«Mon tendre père, nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons
+fait notre entrée triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome
+des anciens généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la
+patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrît un coup d'oeil, un
+spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une très-belle ville,
+très-grande et très-peuplée. Ses habitants aiment les Français à la
+folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement
+qu'ils nous ont données.
+
+«Les Autrichiens ont laissé deux mille cinq cents hommes dans la
+citadelle. Ils paraissent vouloir être les meilleures gens du monde;
+ils n'ont pas encore tiré un seul coup de canon, quoique nos troupes en
+soient tout près. Cependant c'est un siége à faire.
+
+«L'armée s'embellit chaque jour, son courage a encore augmenté avec ses
+victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle
+était pauvre et misérable dans les montagnes. On oublie toutes les
+fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en
+est le prix.
+
+«Nos succès sont vraiment incroyables. Ils éternisent à jamais le nom
+du général Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les
+lui devons. Tout autre, à sa place, aurait été battu, et il n'a couru
+que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste après notre départ
+de Paris que la campagne a été ouverte et que nous avons remporté sur
+l'ennemi la première victoire.
+
+«C'est juste un mois après l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire
+deux mois après notre départ de Paris, que nous sommes entrés à Milan.
+
+«C'est avec une armée dépourvue de tout, sans habits, sans souliers,
+sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais
+toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succès.
+
+«C'est avec une armée de trente-quatre à trente-six mille hommes, car
+notre armée actuelle n'a jamais été plus forte, que nous avons ainsi
+chassé devant nous ou détruit une armée de soixante à soixante-dix mille
+hommes présents qui composaient celles des Piémontais et des
+Autrichiens réunis.
+
+«C'est avec cette même armée que nous avons remporté six victoires
+décisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tué ou blessé six
+mille, pris deux places de guerre, forcé le roi de Sardaigne à nous
+ouvrir les portes de ses États, jeté les débris de l'armée des
+Autrichiens à trente-cinq lieues de nous.
+
+«Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais
+été faite. Elle doit être écrite et lue. Elle est savante: et ceux qui
+pourront la comprendre en tireront bien parti. Voilà, mon tendre père,
+le tableau fidèle de notre position.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Peschiera, 1er juin 1796.
+
+«Encore une victoire, mon père, mais celle-ci est la dernière. L'armée
+des Autrichiens, battue constamment depuis deux mois, a enfin évacué
+l'Italie; elle s'est retirée dans le Tyrol et occupe les montagnes de
+l'Allemagne. Le général Beaulieu occupait le lac de Garda, le Mincio,
+et avait sa gauche à Mantoue. Il se croyait inexpugnable dans cette
+position qui, effectivement, était belle à défendre, et cependant nous
+l'en avons chassé.
+
+«Ce dernier succès appartient de la manière la plus absolue au général
+Bonaparte, et il le couvre de gloire. Il est le résultat de ses
+manoeuvres. Il a trompé complétement l'ennemi; et, tandis qu'il s'était
+renforcé sur un point, nous l'avons forcé sur un autre.
+
+«Nous l'avons attaqué sur Borghetto; notre cavalerie a engagé l'affaire,
+et, pour la première fois, elle s'est parfaitement conduite; elle a
+culbuté la cavalerie ennemie, et, arrivée sur la rive droite du Mincio,
+notre infanterie l'a passé au gué. Elle a chassé l'ennemi de la
+position la plus belle et la plus formidable, et là nous nous sommes
+emparés du village de Valleggio. L'armée ennemie s'est trouvée coupée
+et séparée en deux. Une partie s'est retirée sur-le-champ dans les
+montagnes du Tyrol; une autre partie a passé l'Adige, et le reste s'est
+renfermé dans Mantoue.
+
+«Tous les princes d'Italie viennent demander grâce. Le roi de Naples
+tremble. Il vient d'obtenir un armistice de dix jours, après l'arrivée
+du plénipotentiaire à Paris, sous les conditions que les deux mille
+quatre cents chevaux de ses troupes qui sont joints à l'armée impériale
+la quitteront sur-le-champ, et viendront cantonner en arrière de notre
+armée (ainsi ils sont censés prisonniers); et que les vaisseaux du roi
+de Naples qui sont joints à la flotte anglaise se retireront
+sur-le-champ dans le port de Naples.
+
+«Tout nous sourit, nos triomphes sont constants, tout nous rapproche de
+la paix, elle est infaillible, et nous conserverons la Belgique.
+Assurément nous sommes bien payés de nos peines.»
+
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Milan, 8 juin 1796.
+
+«Nous voici de retour à Milan, ma tendre mère, où nous prendrons
+quelques instants de repos; l'ennemi, loin de nous, réfugié dans les
+montagnes du Tyrol, ne sera pas à craindre de longtemps. Il nous reste,
+en attendant, deux siéges à faire: celui de Mantoue et de la citadelle
+de Milan. Lorsque nos moyens seront pris, ces siéges ne seront ni longs
+ni meurtriers.
+
+«Mantoue est maintenant serrée de très-près. Nous avons pris deux de
+ses faubourgs; la garnison est peu forte, la ville très-étendue; les
+eaux seules en rendent les accès difficiles.
+
+«Nous avons été à Vérone. J'ai vu le palais du prétendu roi de France;
+il n'a pas plus d'appareil que son maître. Dix mille émigrés habitaient
+Vérone, ils sont tous partis à notre approche.
+
+«J'ai vu à Vérone un des plus beaux monuments de l'antiquité: un cirque
+parfaitement conservé et assez grand pour contenir quatre-vingt mille
+spectateurs. Cette vue a agrandi mes idées et a élevé mon imagination.
+Nous sommes dignes d'un pareil ouvrage, il en faudrait un semblable à
+Paris.
+
+«Je vous apprends avec plaisir, ma tendre mère, que je vais recevoir
+une récompense honorable, pour la conduite que j'ai tenue en
+différentes affaires, qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne,
+et notamment à la bataille de Lodi; le Directoire exécutif m'envoie un
+sabre, j'en ai reçu la nouvelle, et le sabre arrivera dans peu.
+J'attache le plus grand prix à un pareil cadeau; il n'y en a que douze
+donnés pour toute l'armée, et je suis assez heureux pour en obtenir un,
+sans que personne l'ait demandé pour moi.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «26 juin 1796.
+
+«Nous sommes, mon tendre père, à deux jours de Livourne; dans peu nous
+y entrerons, et, nous emparant de tous les magasins anglais, nous
+ôterons à nos plus cruels ennemis le moyen de nous nuire. Nous le
+reléguerons à Saint-Florent et à Gibraltar.
+
+«Enfin la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement renonce
+à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous
+n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez forte pour la diviser
+ainsi, et les dix mille hommes jetés ainsi au fond de la botte
+n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs incalculables.
+Le plan sage et bien conçu du général Bonaparte est adopté; nous
+reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sûr de
+triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavière,
+et, si, selon toutes les apparences, nos projets réussissent, la paix
+ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux?
+
+«On a peine à concevoir d'aussi grands résultats avec d'aussi petits
+moyens. C'est lorsqu'on pouvait à peine espérer des succès secondaires
+que les hautes destinées de l'armée nous ont portés en Allemagne, après
+avoir traversé l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination
+s'exalte en pensant à d'aussi grandes actions. Nous devons tout au
+général Bonaparte. Un autre à sa place nous eût peut-être menés aux
+bords du Var. Ah! que je me sais bon gré de l'avoir bien jugé lorsqu'il
+était peu connu, et lorsque même des femmes, prétendues d'esprit,
+mettaient en question son esprit et ses talents!
+
+«Nous sommes entrés sur les États du pape; nous lui avons pris deux
+bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux
+mille prisonniers, et nous l'avons dépouillé de deux cents pièces de
+canon; en vérité, le ridicule jeté sur les soldats du pape est bien
+mérité, car tous ces succès ne nous ont pas coûté un seul coup de fusil.
+
+«La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ
+trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent
+tableaux à notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va
+devenir le dépôt des précieux restes de l'antiquité, et les étrangers
+viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire.
+
+«Nous sommes arrivés à Bologne. C'est une grande et belle ville, riche,
+et où l'on nous a bien reçus. J'y ai pris l'idée des bons spectacles
+italiens. Rien ne peut être comparé au talent de la première actrice.
+Nos premières cantatrices de l'Opéra sont à mille piques au-dessous
+d'elle, et tous les connaisseurs l'ont jugée au moins aussi
+favorablement que moi.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Bassano, 11 juillet 1796.
+
+«Nos succès sont incroyables, mon tendre père, et moi-même, qui les
+vois tous les jours, j'ai presque peine à me les persuader. Nous avons
+encore battu l'ennemi deux fois depuis que je vous ai écrit. L'armée
+des Autrichiens est absolument détruite; nous avons pris dix mille
+hommes le 21 et le 22, des équipages de pont, d'artillerie, etc., etc.
+Bref, cette formidable armée, qui devait nous chasser de l'Italie, fuit
+aujourd'hui, épouvantée, réduite à sept ou huit mille hommes égarés, et
+dans l'impossibilité de faire sa retraite par la position qu'elle
+occupe.
+
+«Nous voilà donc paisibles possesseurs de l'Italie, rien ne peut plus
+balancer notre puissance. Que l'empereur envoie quarante mille hommes,
+deux cents pièces de canon, et tout ce qui sert à constituer une armée,
+et nous aurons encore quelques combats à livrer.
+
+«Le bonheur est d'accord avec la bravoure. Nous ne perdons presque
+personne, et l'ennemi toujours beaucoup. Mais aussi comme nos troupes
+sont braves! Rien ne peut donner une idée juste de leur courage, et
+combien les Autrichiens ont perdu du leur!
+
+«Ces travaux nous donneront la paix, et il me sera bien doux d'en jouir
+auprès de vous.
+
+«Adieu.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Castiglione, 26 juillet 1796.
+
+«Nous avons eu de grands événements depuis peu, mon cher père; la
+fortune nous a abandonnés un instant, mais elle a bientôt été forcée de
+nous revenir fidèle.
+
+«Le siége de Mantoue se faisait avec vigueur; nous étions à la veille
+de prendre cette ville, lorsque Wurmser a tenté un coup hardi. Il l'a
+bien exécuté. Une armée nombreuse et brave lui en a donné les moyens;
+les secours du Rhin l'avaient prodigieusement augmentée. Nous étions
+dans une parfaite sécurité; une partie de nos troupes occupait les
+montagnes. Elle fut attaquée vigoureusement le 11; elle fit une
+résistance opiniâtre, mais elle fut forcée à la retraite, et notre
+perte, ce jour-là, fut évaluée à trois mille hommes. L'armée se jeta
+sur Mantoue pour protéger les opérations du siége. On agita la question
+de savoir si on lèverait le siége ou non; les avis étaient partagés.
+J'étais du premier, et je crois avoir eu raison. C'est le parti qu'on a
+pris, et l'on s'en est bien trouvé.
+
+«Nous sommes partis brusquement, et nous avons été rallier et rassembler
+l'armée à deux marches d'ici. Les Autrichiens étaient tombés aussi sur
+Brescia, qu'ils avaient pris. Nous marchâmes sur eux, et ils se
+replièrent dans les montagnes. Le lendemain, 16, on s'avança plus près
+de la grande armée de l'ennemi; les armées se trouvèrent en présence.
+On avait eu déjà un combat, où l'on avait fait quatre cents prisonniers;
+les bonnes dispositions des troupes et mille circonstances décidèrent
+à donner bataille le 16.
+
+«L'armée occupait un front de trois lieues. Elle avait son centre à
+Lonato, sa droite à Monte-Chiaro et sa gauche en arrière de Salo.
+Toutes les différentes parties de la ligne donnèrent; tout le monde fit
+son devoir de la manière la plus brillante: infanterie, cavalerie,
+artillerie, tout s'est battu à merveille. Le général en chef était au
+centre; j'étais à la droite, et c'est là que l'affaire fut la plus
+chaude. J'y restai constamment. Le combat fut opiniâtre, et, quoique la
+victoire ait fini par se déclarer pour nous, elle fut chancelante un
+instant. Nous forçâmes la balance à pencher de notre côté. Trois ou
+quatre, dont j'étais, se jetèrent à la tête des troupes, les rallièrent,
+les encouragèrent, et, en les menant à l'ennemi, les firent triompher.
+
+«La victoire fut donc complète à la droite. L'ennemi ne fut pas mis en
+déroute, mais nous restions maîtres du champ de bataille, et nous lui
+prîmes, de ce côté seulement, sans exagération, quatre mille hommes,
+dix-huit pièces de canon, et nous lui avons tué quinze cents hommes.
+
+«Notre perte a été de six cents hommes tués ou blessés à droite; au
+centre, nous avons pris deux mille cinq cents hommes et deux généraux;
+à la gauche, douze cents hommes et quatorze pièces.
+
+«Il a eu au moins mille hommes tués au centre et à la gauche; ainsi il
+a éprouvé une perte de trois mille hommes.
+
+«Le lendemain il resta en présence. Un corps de trois mille cinq cents
+hommes était cerné: il fut forcé de mettre bas les armes.
+
+«L'ennemi, battu, a voulu payer d'audace et chercher à approvisionner
+Mantoue, mais inutilement. Nous l'avons attaqué à la droite, et il a
+été non-seulement battu, mais mis encore dans la déroute la plus
+complète. J'étais à la droite, où je commandais un corps de troupes et
+quinze pièces d'artillerie légère, et nous avons, les premiers, entamé
+l'ennemi. J'ignore combien nous avons fait de prisonniers, vous voyez
+que l'ennemi a eu au moins dix-huit mille hommes hors de combat depuis
+cinq jours.
+
+«J'ai couru quelques dangers: un boulet m'a touché légèrement le côté
+gauche, sans me faire le moindre mal. Nous avons perdu de bons
+officiers.
+
+«J'ai eu du plaisir à me trouver à la bataille de Lonato; c'est, sans
+contredit, la plus belle bataille rangée que j'aie encore vue.
+
+«Le combat d'aujourd'hui a été extrêmement intéressant et instructif.
+
+«Adieu, mon cher père. Depuis huit jours je n'ai pas dormi quatre
+heures; je tombe de fatigue, mais je me porte bien. Nous n'avons plus
+d'ennemis à combattre, et nous allons bien, je l'espère, profiter de
+nos triomphes.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Brescia, 18 août 1796.
+
+«Nous avons encore battu l'ennemi dans les montagnes; nous lui avons
+pris douze cents hommes. Il a évacué les bords du lac de Garda et se
+retire au delà de Trente. Nous allons le suivre; nous sommes secondés
+par l'armée du Rhin; elle arrive près de nous et nous allons à sa
+rencontre. Dans moins d'un mois, si la fortune nous seconde, nous aurons
+opéré notre jonction avec elle.
+
+«Les chaleurs de l'Italie diminuent, et, dans quinze jours, elles
+seront passées. Ainsi les dangers du climat n'existeront plus pour nous,
+et ma bonne santé ne se démentira pas plus que depuis le commencement
+de la campagne.
+
+«On vient d'envoyer à Paris les drapeaux pris dans cette fin de
+campagne. Le général en chef a désiré me garder ici et m'a dit qu'il
+m'aurait choisi si je lui eusse été moins utile.--On a envoyé l'officier
+le moins capable.--Je ne suis pas fâché de voir la suite des opérations;
+je connais l'ensemble, car je n'ai pas quitté un seul instant l'armée.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Vérone, 20 novembre 1796.
+
+«Nous venons d'obtenir, mon tendre père, de grands succès, et Mantoue
+est plus près que jamais du moment de sa reddition. L'ennemi avait
+tenté de délivrer cette place; nous avons manoeuvré pendant plusieurs
+jours, et, après plusieurs combats sanglants, l'ennemi a été forcé de
+se retirer sur Vicence. Nous allons donc bientôt jouir du fruit de nos
+travaux, et Mantoue pris nous donnera des quartiers d'hiver qui nous
+mettront à même de réorganiser l'armée.
+
+«Les officiers manquent, et nos soldats, qui veulent être conduits, se
+sont mal battus. Cependant la force des choses l'a emporté, et nous
+avons été victorieux.
+
+«Nous avons eu, en huit jours, onze généraux tués ou blessés, six aides
+de camp. J'ai à regretter la mort d'un de mes amis, Muiron, dont souvent
+vous m'avez entendu parler.»
+
+
+MARMONT À SA MÈRE.
+
+ «Milan, 27 décembre 1796.
+
+«J'arrive dans l'instant même, ma tendre mère, de Vérone, après avoir
+parcouru les montagnes et les divisions. J'ai trouvé tout dans un état
+très-satisfaisant; l'armée est plus nombreuse que jamais, elle a un
+excellent esprit, et jamais nous n'avons eu plus de chances en notre
+faveur: si notre étoile veut que le sort de l'Italie soit encore décidé
+par les armes, nous pouvons espérer qu'elles nous seront favorables.
+
+«Je vais repartir dans quelques heures pour une mission fort
+intéressante. Le Modénais, le Bolonais, le Ferrarais, viennent d'envoyer
+leurs députés à Reggio, où va s'assembler le congrès de ces différents
+États. Le général en chef m'envoie près de lui pour le surveiller, le
+diriger dans sa marche, et prendre toutes les mesures de sûreté que
+pourraient ordonner les circonstances. Ainsi me voilà de nouveau dans
+la diplomatie: c'est un repos de quelques moments qui vient fort à
+propos, après la vie active que j'ai menée depuis mon retour.
+
+«Le général Clarke, qui est envoyé à Vienne par le gouvernement
+français pour conclure un armistice, est ici depuis quelques jours. Le
+général Alvinzi lui avait refusé un passe-port en attendant les ordres
+de l'Empereur. Enfin il vient d'être envoyé un officier par le
+gouvernement autrichien pour s'aboucher avec lui à Vicence, et, dans
+peu, les conférences seront ouvertes.»
+
+
+MARMONT À SON PÈRE.
+
+ «Goritz, 1796.
+
+«J'ai reçu, mon cher père, les lettres que vous m'avez adressées; elles
+m'ont fait éprouver les plus douces satisfactions. Je suis arrivé ici
+hier, après avoir couru longtemps après le quartier général, dont les
+mouvements sont aussi rapides que ceux de l'armée et la retraite de
+l'ennemi. Le prince Charles a perdu six mille hommes depuis huit jours,
+et il se retire avec une armée dispersée. On s'est cependant peu battu,
+mais les manoeuvres ont été belles et les dispositions savantes.
+
+«Nous sommes à la hauteur de Trieste, et nous avons aujourd'hui la
+certitude d'y entrer; mais une plus haute destinée nous attend, c'est à
+nous de détruire encore une armée autrichienne, et, en un mot, de
+renverser de fond en comble la réputation éphémère que s'est acquise le
+prince Charles par les sottises de nos généraux du Rhin et de notre
+gouvernement.
+
+«Je suis resté dix jours à Florence pour me remettre d'une fluxion de
+poitrine qui était la suite d'un gros rhume. Je suis aujourd'hui
+parfaitement guéri. Pendant ma maladie, j'ai reçu mille témoignages
+d'intérêt de tous les personnages de la cour du grand-duc: lui-même a
+envoyé savoir de mes nouvelles. À mon rétablissement, j'ai été le voir,
+et j'en ai été parfaitement bien reçu; nous avons causé, pendant plus
+d'une demi-heure, gouvernement, commerce, politique. Je n'ai pas laissé
+échapper l'occasion de faire l'éloge des moeurs des Toscans et du
+bonheur dont ils jouissent; j'en ai attribué la cause à la sagesse du
+gouvernement, qui influe d'une manière si directe sur le sort des
+peuples. Cette observation a fait fortune et a été très-bien reçue. Le
+grand-duc m'a montré infiniment d'intérêt, et je l'ai quitté fort
+content de lui.
+
+«Vous avez dû voir ma réponse à M. Dumas; elle a été mise dans
+plusieurs papiers, notamment dans le _Moniteur_.
+
+«L'armée offre en ce moment le plus beau coup d'oeil: brave,
+enthousiaste de son général, équipée, disciplinée, nombreuse, tout nous
+assure des succès; et, pour peu que la fortune nous seconde, nous sommes
+certains d'aller faire signer, sous les murs de Vienne, une paix que
+l'Europe désire depuis si longtemps.
+
+«J'espère que ma mission de paix près du pape m'obtiendra de ma tante
+des indulgences plénières.»
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+1798-1799
+
+Sommaire.--Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite
+politique.--Situation intérieure de la France.--Première idée d'une
+descente en Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée
+d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une
+descente.--Mariage de Marmont.--Projet arrêté d'une grande expédition
+en Égypte.--Moyen par lequel on se procure de l'argent.--Départ de
+Toulon (19 mai 1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition
+d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les
+Mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française
+d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13
+juillet).--Le Nil.--Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la
+Flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardân (19
+juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au
+Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre
+Ibrahim.--Aboukir. (1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce
+désastre.--Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse
+dans le Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition
+d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre
+1798).--Dilapidations.--Le général Manscourt.--Marmont nommé commandant
+d'Alexandrie.--Menou.--Son singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur
+cette maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et
+M. Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.
+
+On peut juger quelle sensation produisit l'arrivée du général Bonaparte
+à Paris. La paix avait donné de l'assiette au gouvernement; la
+tranquillité intérieure était rétablie, l'ordre commençait à régner dans
+l'administration, le numéraire avait reparu, et une grande
+considération, en Europe, était accordée aux armées françaises.
+
+Il n'était pas un homme de bonne foi qui ne reconnût la cause d'un
+changement si complet dans la fortune publique.
+
+Le mouvement imprimé par les prodigieux succès obtenus en Italie avait
+seul donné ce résultat: aussi, dès ce moment, Bonaparte, après avoir
+tout éclipsé, fut-il considéré comme le représentant de la gloire
+française, l'appui et le pivot de l'ordre établi.
+
+On pressentait cependant qu'un tel homme, après avoir surgi avec tant
+d'éclat, dont le caractère, les talents, avaient paru si supérieurs; on
+pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se
+contenter d'un rôle secondaire et d'une vie obscure. Si la France était
+sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait
+failli la détruire, elle ressentait encore du malaise. Les dépositaires
+du pouvoir ne jouissaient d'aucune considération personnelle, et ni
+l'opinion de leurs talents ni l'idée de leurs vertus ne venaient
+rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensèrent-ils,
+dès ce moment, à favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus
+sagement le temps présent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir
+suprême devait être son partage, mais il sentait aussi que le moment
+n'en était pas arrivé. Si, aux yeux des hommes éclairés, on devait tout
+redouter d'un gouvernement faible, mal pondéré, et composé d'hommes
+corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux présents pour
+justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été
+de s'emparer violemment de l'autorité. Le grand nombre est conduit par
+la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches
+graves à faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans,
+avait toujours marché vers un état meilleur. Le Directoire l'avait
+trouvée dans le chaos, dans le désordre et au milieu des défaites. Des
+victoires multipliées et la paix avaient changé cet état de choses, et,
+si on pouvait prévoir une vie fort courte pour lui, rien ne démontrait
+encore d'une manière absolue qu'il ne pût continuer à vivre. La grande
+entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour réussir, être provoquée
+par l'opinion publique, et, en quelque sorte, préalablement justifiée
+par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit
+généralement senti; et le général Bonaparte savait tout cela mieux que
+personne; il connaissait par expérience l'incapacité des directeurs, la
+corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jugé combien la lutte des
+pouvoirs était à redouter; combien un pouvoir exécutif aussi mal
+constitué était faible devant les assemblées; il n'avait pas oublié que
+sans lui ce gouvernement débile aurait croulé, à l'époque du 18
+fructidor, au milieu de ses triomphes; malgré tout cela, il recula
+devant les propositions qu'on lui fit de le renverser à son profit, et
+il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi
+universellement, avec transport, et regardé comme le sauveur de l'État;
+mais, si en ce moment il eût fait la même tentative, les neuf dixièmes
+des citoyens se seraient retirés de lui.
+
+Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en séance publique au
+Petit-Luxembourg, reçut des mains du général Bonaparte le traité de
+paix ratifié par l'empereur d'Autriche. Cette cérémonie fut, comme il
+arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux
+communs, prononcés par le ministre des affaires étrangères, M. de
+Talleyrand, par le général Bonaparte et le président du Directoire. Le
+public contempla avec avidité ce spectacle. Les conseils des Anciens et
+des Cinq-Cents se réunirent pour fêter le vainqueur de l'Italie, et un
+repas immense fut donné dans la grande galerie du Louvre. Cette fête
+fut triste; personne n'était à son aise; l'avenir était incertain, et
+la sécurité de l'avenir est un élément indispensable au bonheur présent.
+
+Après ces ovations, le général Bonaparte affecta la plus grande
+simplicité, il évita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement
+dans ses goûts, fut bien calculée, car elle augmenta sa popularité.
+Deux événements, peu importants, lui furent très-agréables; le premier
+lui procura une surprise pleine de grâce: par arrêté de
+l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, où il
+demeurait, perdit son nom, et reçut celui de rue de la Victoire: il
+l'apprit un soir, au moment où il rentrait chez lui, en voyant les
+ouvriers occupés à changer l'inscription. L'autre fut sa nomination à
+la première classe de l'Institut, section mathématique. Il prit avec
+empressement ce titre, qu'il plaça en tête de ses lettres; c'était un
+moyen d'agir sur l'opinion. En général, rien de plus flatteur que de
+réunir de hautes facultés dans des genres différents. Sa capacité comme
+grand capitaine et homme d'État n'était pas mise en question; sa
+nomination à l'Institut lui donna la réputation de savant, cette
+nomination le mit à même de voir familièrement un grand nombre de ces
+hommes dont la France s'honore, devenus ses collègues. Ces hommes ont
+beaucoup d'influence sur les renommées, et la renommée, indépendamment
+de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux
+qui se nourrissent d'ambition: elle était donc chère à Bonaparte à
+double titre, car il aimait passionnément la gloire, en même temps que
+son ambition était sans bornes.
+
+La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient
+naturellement être dirigés contre cette puissance. On prononça le mot
+de descente. Cet épouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y
+croire; cette menace, souvent renouvelée sans effet, fut, quelques
+années plus tard, au moment d'être réalisée, et de changer probablement
+la face du monde. Le général Bonaparte, placé si haut dans l'opinion,
+pouvait seul en être chargé: aussi fut-il nommé général en chef de
+l'armée d'Angleterre, titre ambitieux, d'où ressortit bientôt notre
+impuissance. Le gouvernement désigna les principaux généraux, ceux dont
+la réputation était la plus grande, pour être employés sous ses ordres,
+et on s'occupa des vastes préparatifs que ce projet exigeait. Le
+général en chef voulut avoir des renseignements circonstanciés sur les
+moyens défensifs des Anglais, sur diverses localités, ces
+renseignements, enfin, qu'un général habile sait toujours se procurer
+avant d'agir; renseignements nécessaires pour arrêter ses projets. Il
+lui vint une étrange idée pour se les procurer. Un M. Gallois, homme
+recommandable et distingué, avait une mission en Angleterre pour
+l'échange des prisonniers. Au moment de partir, il était venu avec M.
+de Talleyrand chez le général Bonaparte, rue de la Victoire. Tout à
+coup la porte du cabinet s'ouvre, le général Bonaparte m'appelle, et je
+me trouve, moi quatrième, dans ce cabinet, et il me dit: «Marmont, M.
+Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'échange
+des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre
+uniforme; vous passerez pour son secrétaire, et vous vous procurerez
+telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles
+observations,» etc. Et il me détailla mes instructions. Je l'écoutai
+sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui répondis: «Je vous
+déclare, mon général, que je n'irai pas.
+
+--Comment, vous n'irez pas? me dit-il.
+
+--Non, mon général, poursuivis-je; vous me donnez là une mission
+d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes goûts. M.
+Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors
+des conventions reçues. Mon départ avec lui sera connu de tout Paris,
+et l'on saura en Angleterre que son prétendu secrétaire est un des
+principaux officiers de votre état-major, votre aide de camp de
+confiance. Hors du droit des gens, on m'arrêtera, et je serai pendu ou
+renvoyé honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est
+en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards,
+attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer,
+parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici.»
+
+Il fut atterré de ma réponse, et me renvoya en me disant: «Je trouverai
+d'autres officiers plus zélés et plus dociles.»
+
+Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette réponse nette, en
+opposition à ses volontés, firent une grande impression sur M. de
+Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois
+parlé depuis.
+
+Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le général me rappela
+et me dit: «Y avez-vous pensé, de me répondre ainsi devant des
+étrangers?--Mon général, lui répondis-je, je sens tout ce que ma
+réponse a dû vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir
+d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue
+nécessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une
+proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la
+repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tête-à-tête vous
+m'en eussiez parlé, je l'aurais discutée avec vous dans les formes
+commandées par le respect que je vous porte et les sentiments que je
+vous dois.»
+
+Il me comprit, mais me montra pendant très-longtemps une assez grande
+froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scène, me dit:
+«Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je
+n'aurais jamais osé le refuser.» Sulkowsky, témoin de l'explication, et
+redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui
+disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé.» Il n'en fut
+plus question, et tout le monde en fut préservé.
+
+Bonaparte se décida à voir par lui-même l'état des choses dans nos
+ports; en conséquence, le 10 février, il entreprit une course sur les
+côtes. Huit jours suffirent pour lui démontrer la disproportion
+existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un
+temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne
+trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue
+nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il
+crut devoir y renoncer. À son retour, il me dit à peu près ces paroles:
+«Il n'y a rien à faire avec ces gens-là; ils ne comprennent rien de ce
+qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'exécution. Il nous faudrait
+une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de
+bateaux que nous. Les préparatifs indispensables pour réussir sont
+au-dessus de nos forces; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient:
+c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir.»
+
+Je ne l'accompagnai pas dans cette tournée; alors j'avais conçu un
+projet dont l'exécution réussit pour le malheur de ma vie. Quelques
+amis eurent l'idée de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux,
+fille du banquier de ce nom, appelée à avoir une assez grande fortune.
+Sa famille était honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agréable.
+Elle me trouva à son goût, et, en deux mois, tout fut préparé et
+exécuté. J'étais fort amoureux, je l'ai été encore longtemps; mais, en
+l'épousant, j'ai appelé sur moi mille infortunes. Je n'avais pas
+vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie à courir le monde, deux
+circonstances funestes en pareil cas. À vingt-quatre ans, un jeune
+homme n'a pas la maturité nécessaire pour sentir le prix du bonheur
+domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraîner à
+le compromettre; d'un autre côté, une séparation prolongée, donnant à
+une jeune femme l'habitude et le goût de l'indépendance, lui fait
+trouver insupportable le joug d'un mari au moment où il revient, tandis
+que, pendant son absence, elle reste sans défense auprès de ceux qui
+veulent la séduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le
+moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait joué un grand rôle dans
+l'histoire de ma vie; souvent elle a été pour moi un obstacle en
+aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a
+apporté de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours
+contrarié et obscurci ma destinée. Mademoiselle Perregaux, avec une
+grande inégalité de caractère, avait tous les défauts d'un enfant gâté;
+elle n'était pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre
+excessif et beaucoup de violence en détruisaient les effets. Plus tard,
+les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont été sans mesure
+et de toute nature.
+
+L'inspection des côtes avait donc fait renoncer le général Bonaparte à
+l'expédition d'Angleterre; mais son intérêt personnel exigeait du
+mouvement. Il voulait continuer à agir sur les esprits, faire prononcer
+de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il
+avait inspiré. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus
+grandes choses, en France surtout; et il voulait éviter pour lui ces
+tristes effets. Alors revint à sa pensée le projet favori de
+l'expédition d'Égypte, dont il s'était occupé en Italie et qui avait
+été si souvent l'objet de ses entretiens spéculatifs d'alors. C'était
+le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes
+les croyances; aller fouiller cette terre, c'était rappeler à la vie
+les grands hommes qui l'avaient habitée. S'emparer de l'Égypte, c'était
+porter un grand coup à l'Angleterre, prendre une position menaçante
+contre son commerce et ses possessions, acquérir une colonie d'autant
+plus précieuse, que tous les genres de produits peuvent y être obtenus,
+et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute
+réunie à la disposition du maître qui y commande.
+
+La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages
+en furent déroulés: il y avait de la gloire et des résultats politiques
+importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens,
+avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il
+était placé, et son éloignement satisfaisait à tout. Ou son expédition
+réussissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de
+Bonaparte étaient mis à profit sans devenir dangereux; ou elle ne
+réussissait pas, et le Directoire était débarrassé de lui. Tous ces
+avantages réunis firent donc accepter sa proposition. L'expédition fut
+préparée dans tous ses détails par Bonaparte seul, et le ministre de la
+guerre, Schérer, ne fut même pas mis dans le secret de la destination
+des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent présentait des
+obstacles: ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une
+autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses; des
+patriotes vaudois avaient réclamé des secours. Deux corps furent formés;
+l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les
+forces des confédérés: on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor
+considérable formé par la prévoyance et l'économie, et l'ordre politique
+de l'Helvétie fut changé.
+
+Bernadotte avait été nommé à l'ambassade de Vienne, immédiatement après
+la paix. Un drapeau tricolore, établi dans sa maison, devint la cause
+ou le prétexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au
+renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre
+que cet événement fortuit était sans importance et ne cachait aucun
+projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance données, on
+reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa à mettre la
+dernière main aux préparatifs de l'expédition, déjà très-avancés. Le
+secret avait été si bien gardé, que l'opinion publique fut complètement
+trompée; on croyait généralement à une descente en Portugal ou en
+Irlande.
+
+La prise de Malte avait été considérée comme un préliminaire nécessaire
+de l'expédition, et on résolut de s'en emparer en passant. Quelques
+intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des
+chevaliers, et la faiblesse du grand maître Hompesch, semblaient
+autoriser l'espérance d'une prompte reddition à l'apparition de nos
+forces; mais c'était jouer gros jeu que de baser le succès de
+l'expédition sur cette conquête; le moindre retard pouvait occasionner
+et entraîner la destruction de l'armée, et il a tenu à bien peu de chose
+qu'il n'en fût ainsi. L'escadre destinée à nous porter et à nous
+convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux,
+le _Conquérant_ et le _Guerrier_, faiblement armés, et pour ainsi dire
+hors de service; de trente frégates ou bâtiments légers, et la flotte,
+de trois cents voiles. Les bâtiments de la Méditerranée étant en général
+très-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'après cela
+des difficultés et de la lenteur de sa marche. Une division prépara son
+embarquement à Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donné
+devant Malte. Le général Desaix commandait les troupes qui y furent
+embarquées. L'armée de terre formait cinq divisions commandées par les
+généraux Desaix, Bon, Kléber, Menou et Régnier; sa force en troupes de
+toute arme ne s'élevait pas au delà de vingt-quatre mille hommes. Elle
+emportait un matériel d'artillerie considérable, mais un très-petit
+nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des bâtiments n'avaient
+permis de faire les dispositions nécessaires pour en avoir davantage;
+l'armée n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie,
+de cavalerie ou d'état-major; mais les régiments de troupes à cheval
+emportèrent des équipages pour les chevaux au complet. Tout était
+embarqué le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte
+mettaient à la voile.
+
+Je dois raconter ici un événement dont je n'ai vu le récit nulle part:
+il caractérise la carrière de Napoléon, carrière de génie et de courage
+sans doute, mais où la fortune se trouva souvent son puissant
+auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection
+surnaturelle; cette superstition l'a décidé dans plus d'une
+circonstance à s'abandonner à des chances extraordinaires, qui l'ont
+sauvé contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il
+a cru sincèrement avoir une mission du ciel.
+
+Bonaparte était arrivé à Aix en Provence, à l'entrée de la nuit, se
+rendant en toute hâte à Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte,
+Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une très-grande berline, fort
+haute, et sur laquelle était une vache. Voulant continuer son chemin,
+mais sans passer par Marseille, où il aurait été probablement retardé,
+il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi,
+mais moins fréquentée que l'autre; les postillons n'y avaient pas passé
+depuis quelques jours; tout à coup la voiture, à une descente qu'elle
+parcourait avec rapidité, est arrêtée par un choc violent. Tout le
+monde est réveillé, on se hâte de sortir pour connaître la cause de cet
+accident; une forte branche d'arbre, avançant sur la route, et placée à
+la hauteur de la vache, avait barré le chemin à la voiture. À dix pas
+de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent encaissé,
+qu'il fallait traverser, s'était écroulé la veille, et personne n'en
+savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette
+branche d'arbre la retint sur le bord du précipice.
+
+Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il
+pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette
+branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister,
+que serait devenu le conquérant de l'Égypte, le conquérant de l'Europe,
+celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du
+monde?
+
+Il était impossible que les Anglais n'eussent pas l'éveil sur nos
+projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait été
+envoyé dans la Méditerranée avec une escadre de quatorze vaisseaux, et
+chaque jour pouvait la voir paraître. Puisque l'expédition était
+résolue, rien n'était plus pressant que de partir sans retard; aussi
+rien n'était négligé pour en rapprocher le moment. On signala quatre
+voiles de guerre, et on fit sortir en toute hâte l'escadre légère pour
+les reconnaître. Tout annonçait qu'elles étaient ennemies, et on se
+disposa au combat; quand nous fûmes à portée, elles furent reconnues
+pour quatre frégates espagnoles. J'étais à bord de la _Diane_, montée
+par l'amiral Decrès, commandant l'escadre légère. Le temps était gros,
+et je fus extrêmement malade; les dispositions du combat me guérirent
+en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande
+préoccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou
+guérissaient de cette maladie. Elle a son siége dans le système nerveux,
+et elle cède à la secousse qu'il reçoit. L'escadre et la flotte
+sortirent enfin, et nous fîmes voile en longeant les côtes d'Italie;
+nous passâmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne
+et la Sicile, et nous nous dirigeâmes sur Malte, où nous arrivâmes le
+10 juin.
+
+J'ai expliqué les motifs du général Bonaparte pour s'éloigner de France
+momentanément. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de
+se grandir dans les esprits était toute sa pensée; mais certes je
+n'entreprendrai pas de justifier une expédition faite avec des chances
+contraires si multipliées, et en présageant même de si funestes. En
+effet, nos vaisseaux étaient mal armés, nos équipages incomplets et peu
+instruits, nos bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel
+d'artillerie qui gênaient la manoeuvre. Cette flotte immense, composée
+de tartanes et de bâtiments de toute espèce, aurait nécessairement été
+dispersée et même détruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie.
+Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire
+même n'eût pas sauvé le convoi.
+
+Pour que l'expédition réussît, il fallait avoir une navigation paisible,
+et ne faire aucune rencontre fâcheuse; mais comment compter sur un
+pareil bonheur avec la lenteur forcée de notre marche, et la station
+que nous avions à faire devant Malte? Toutes les probabilités étaient
+donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi
+nous allions de gaieté de coeur à une perte presque certaine. Il faut en
+convenir, c'était jouer un jeu extravagant, et le succès même ne saurait
+le justifier.
+
+Arrivé devant Malte, le général en chef m'appela à son bord, et me
+donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour
+l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prétexte d'y faire
+de l'eau. Si elle nous eût été accordée, le projet était de débarquer
+dans la ville et de nous en rendre maîtres par un coup de main; mais on
+mit à cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Dès
+lors il fallut se disposer à débarquer dans l'île et à employer la
+force ouverte pour atteindre notre but.
+
+Le bruit de nos projets sur Malte nous avait précédés, et le grand
+maître avait levé dans l'île des troupes pour la défense de la place.
+Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien
+organisées, en uniforme, et animées d'un très-bon esprit. Elles auraient
+suffi et au delà à l'objet proposé, si on avait su s'en servir avec un
+peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et répété, il n'y
+avait aucun marché de fait, aucun arrangement de pris avec le
+gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient été tramées
+dans la bourgeoisie par un nommé Poussielgue, dont la famille était
+établie à Malte.
+
+Toutes nos espérances étaient fondées sur la faiblesse du gouvernement,
+sur la désunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui
+parlait en notre faveur; mais, je le répète, rien ne garantissait un
+succès prompt: c'était un véritable coup de dés qui pouvait et devait
+naturellement être contre nous. Voici quel était l'état de l'intérieur
+de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassemblés,
+trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols,
+Allemands et Italiens. Les uns déclarèrent que leur souverain étant
+l'allié des Français, les autres que leur pays étant en paix avec la
+France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers
+français seuls furent d'avis de résister. Ils montrèrent, dans cette
+circonstance, l'énergie propre à notre nation, et, comme on le verra
+aussi, cette confiance, cette légèreté et cette imprudence que
+l'histoire a consacrées plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu
+inutiles nos plus généreuses résolutions; ceux-ci décidèrent donc et
+organisèrent la défense. Nous commençâmes immédiatement nos opérations.
+Chargé de débarquer à la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir:
+trois du 7e léger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Français
+qui prit terre dans l'île. Quelques compagnies du régiment de Malte,
+placées sur la côte, se retirèrent sans combattre; nous les suivîmes,
+et elles rentrèrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville
+depuis la mer jusqu'à l'aqueduc, pour me lier avec le général Desaix,
+débarqué à l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un
+ouvrage à cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce côté,
+mais non armé. J'établis des postes aussi rapprochés que possible, pour
+resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'exécuter ces
+dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe
+nombreuse et confuse, marchant à moi. Je réunis en un moment mes postes,
+et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de
+temps en temps des coups de fusil sur la tête de cette colonne, afin
+d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre à deux bataillons du 19e,
+campés à une portée de canon de la ville, à droite et à gauche de la
+route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arrivé à leur
+hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut
+exécuté comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer,
+prenaient confiance. Arrivés ainsi en masse à petite distance du 19e,
+ce régiment se montra et les reçut par un feu meurtrier qui les mit
+dans le plus grand désordre. Je courus alors sur eux avec les troupes
+que j'avais ramenées, et ils se mirent en déroute. Nous les suivîmes la
+baïonnette dans les reins; nous en tuâmes un certain nombre, et
+j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, porté en tête de la
+colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant
+qu'arabe, firent ce raisonnement très-simple: nous combattons des
+Français, nous sommes commandés par des Français, et nous sommes battus;
+donc les Français qui nous commandent sont des traîtres. Et, dans leur
+colère et leur déroute, ils massacrèrent sept des chevaliers français
+sortis avec eux; et cependant c'étaient les chevaliers français seuls
+qui avaient été d'avis de se défendre. Ce traitement n'était pas
+encourageant; il n'y avait plus de sécurité pour eux: en conséquence,
+ils me firent dire, dès le lendemain, par un émissaire, que, si les
+négociations entamées n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me
+livreraient la porte Saint-Joseph. Les négociations arrivèrent à bonne
+fin, et la capitulation fut signée. Ainsi eurent lieu les funérailles
+de l'ordre de Malte, déchu de sa gloire et de sa splendeur par son
+manque de courage et sa lâcheté. Les Maltais étaient furieux. Nous
+eûmes un moment d'inquiétude sur l'exécution de la capitulation: ces
+paysans soldats étaient en possession de deux forts intérieurs,
+composés de cavaliers très-élevés, fermés à la gorge, armés et dominant
+toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et
+Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions déjà passé
+les portes et pénétré dans l'enceinte; il n'a tenu à rien qu'ils ne
+fissent résistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle
+dans la position où nous étions.
+
+Si le gouvernement de Malte eût fait son devoir, si les chevaliers
+français, après avoir mis en mouvement la défense, n'eussent pas été
+des insensés, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans
+instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils
+seraient restés derrière leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et
+jamais nous n'aurions pu y pénétrer. L'escadre anglaise, lancée à notre
+poursuite, aurait, peu de jours après notre débarquement, détruit ou
+mis en fuite la nôtre, et l'armée de terre, débarquée, manquant de tout,
+après avoir souffert pendant quelques jours l'extrémité de la faim,
+aurait été obligée de mettre bas les armes et de se rendre comme les
+trois cents Spartiates à l'île de Sphacterie. Il n'y a aucune
+exagération dans ce tableau, c'est la vérité tout entière; et l'on
+frémit en pensant à de pareils risques, si faciles à prévoir et si
+menaçants, courus capricieusement par une brave armée. Mais alors la
+main de la Providence nous conduisait, et elle nous préserva de cette
+catastrophe.
+
+Huit jours suffirent à pourvoir aux besoins de l'escadre, à mettre les
+bâtiments de guerre de Malte en état de nous suivre. Nous nous
+embarquâmes ensuite, et nous continuâmes notre route pour Alexandrie,
+seul port de l'Égypte. Je fus élevé au grade de général de brigade, et,
+les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reçu l'ordre
+de rester à Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade
+composée d'un seul régiment, le 4e léger, faisant partie de la division
+du général Bon. Cette nomination me rendit très-heureux; je sortais de
+pair, et j'étais destiné à avoir toujours des commandements.
+
+Le général Baraguey-d'Hilliers, malgré sa haute distinction, regrettait
+d'être parti de France, et désirait y retourner; sa femme exerçait un
+grand empire sur son esprit, et il était inconsolable de l'avoir
+quittée. Le général Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au
+gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua sur une frégate en
+partie désarmée, et qui, après un léger combat, tomba au pouvoir de
+l'ennemi.
+
+Nous partîmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'île de
+Candie, que nous reconnûmes. Cette multitude de petits bâtiments, dont
+la flotte était composée, offrait un spectacle curieux. Se précipitant
+sur la côte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils
+résistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups
+de canon des bâtiments d'escorte. Cette navigation des petits bâtiments
+de commerce de la Méditerranée est fort misérable; tout ce qui n'est pas
+simple cabotage les étonne et les intimide. Nous serrâmes donc beaucoup
+l'île de Candie, et cette circonstance contribua à sauver l'armée.
+
+L'amiral Nelson était arrivé devant Malte, avec son escadre de quatorze
+vaisseaux, peu après notre départ: il reconnut cette ville occupée par
+les troupes françaises. Le bruit public indiquait l'Égypte pour notre
+destination; le seul point de débarquement étant la côte d'Alexandrie,
+il se dirigea sur ce point. Il marchait bien réuni et toujours prêt à
+combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace
+à la mer. Le hasard régla la marche respective des deux escadres de
+manière que le moment où elles furent le plus rapprochées fut celui où
+nous étions sous Candie. À la fin du jour, nous étions en vue de cette
+île, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout
+notre convoi s'était rapproché de la terre, comme je l'ai dit plus haut;
+il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperçurent
+personne et continuèrent leur route pour l'Égypte. Ils arrivèrent devant
+Alexandrie, où ils n'apprirent rien et où personne n'avait de nos
+nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur forcée
+de notre marche, causée par le nombre et la nature de nos bâtiments; ne
+nous trouvant pas sur la côte d'Égypte, il crut faux les premiers
+renseignements reçus sur notre destination: il nous supposa en route
+pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il
+fût resté un jour devant Alexandrie, nous étions perdus. Decrès,
+commandant l'escadre légère, avait reçu l'ordre d'envoyer à Alexandrie
+une frégate pour y prendre langue, s'enquérir de l'ennemi et nous
+ramener le consul de France. La _Junon_, chargée de cette mission,
+arriva à Alexandrie précisément au moment où l'escadre anglaise venait
+d'en partir, et du haut de ses mâts on put encore l'apercevoir. Elle
+revint promptement, et nous apprit cette fâcheuse nouvelle: on juge de
+l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient
+reparaître à chaque instant; le moindre renseignement reçu en mer
+pouvait les éclairer: notre salut dépendait donc d'un prompt
+débarquement; aussi eut-il lieu avec une célérité presque incroyable.
+
+La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse située à quatre lieues
+ouest d'Alexandrie. Arrivée au milieu de la journée du 1er juillet,
+toutes les chaloupes furent aussitôt mises à la mer, et le débarquement
+commença, malgré la mer la plus agitée et la plus houleuse. Dans le
+cours de la nuit, chacune des divisions de l'armée mit à terre environ
+quinze cents hommes, de manière que l'armée eût environ six à sept mille
+hommes d'infanterie en état de marcher, le 2, à la pointe du jour. Nous
+nous dirigeâmes immédiatement sur Alexandrie; nous rencontrâmes un petit
+nombre d'Arabes, qui s'éloignèrent après avoir reçu quelques coups de
+fusil. Les cinq divisions de l'armée étaient placées en échiquier, à
+distance de demi-portée de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont
+je faisais partie, était à l'extrême droite et chargée d'envelopper la
+ville et d'intercepter, du côté de Rosette et de l'intérieur de
+l'Égypte, les communications par lesquelles les troupes turques
+pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des _Arabes_, bien
+inférieure à celle de la ville grecque, est cependant encore
+très-étendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la
+fit fortifier. Cette ville, où il reste encore tant de monuments de sa
+splendeur passée, a toujours été en diminuant. La population qui lui
+restait lors de notre débarquement occupait à peine l'isthme séparant
+les deux ports et réunissant, avec la terre ferme, l'ancienne île de
+Pharos, aujourd'hui la presqu'île des Figuiers; aussi y a-t-il un
+très-vaste espace entre les maisons habitées et l'enceinte, espace
+rempli par des ruines. À l'angle sud-ouest est une espèce de citadelle
+appelée le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant
+partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intérieur.
+Ce fort était occupé. Des Turcs, placés de distance en distance, dans de
+grandes tours carrées qui flanquaient le rempart dans tout son
+développement, en défendaient les approches; mais des brèches assez
+nombreuses donnèrent le moyen d'y pénétrer, et les troupes les eurent
+bientôt escaladées. Le général Menou, marchant à la gauche, fut
+renversé du haut de la brèche, après l'avoir gravie; le général Kléber
+reçut un coup de feu à la tête au moment où il commandait l'assaut:
+heureusement cette blessure était légère. J'arrivai, pendant ce temps,
+avec ma brigade, à l'autre extrémité de la ville, et j'y pénétrai, en
+faisant enfoncer à coups de hache, et malgré le feu de l'ennemi, la
+porte de Rosette, qu'il défendait. Les Turcs, forcés sur tous les
+points, se retirèrent dans leurs maisons, et, le cheik _El Messiri_
+s'étant présenté pour implorer la clémence du vainqueur, les hostilités
+cessèrent. Toute la flotte entra aussitôt dans les deux ports, et
+l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le
+débarquement des troupes et du matériel de terre placé à son bord. Elle
+devait y rester jusqu'à ce que l'on eût reconnu la possibilité de la
+faire entrer dans le port Vieux.
+
+L'armée une fois mise à terre, son sort allait dépendre d'elle-même. La
+marine avait rempli sa tâche. Il lui fallait maintenant conquérir cette
+belle contrée, s'y établir, réaliser de grandes espérances de gloire et
+de civilisation; et le général Bonaparte sentait en lui la force
+nécessaire à cette mission. Nous passâmes huit jours à Alexandrie pour
+nous organiser, débarquer les chevaux, les munitions, les pièces de
+canon attelées, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de
+commencer notre marche sur le Caire.
+
+Nous n'avions trouvé aucun mameluk à Alexandrie; les habitants seuls
+avaient présenté une légère résistance.
+
+Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient
+aucune idée de la véritable guerre. En recevant la nouvelle de notre
+arrivée et de notre débarquement, Mourad-Bey demanda: «Les Français
+sont-ils à cheval?» On lui répondit qu'ils étaient à pied. «Eh bien,
+dit-il, ma maison suffira pour les détruire, et je vais couper leurs
+têtes comme des pastèques dans les champs.» Telle était sa confiance;
+mais il fut bientôt détrompé.
+
+La puissance des mameluks est détruite aujourd'hui: il est bon de dire
+ici un mot de leur existence passée et de la composition de ce corps,
+formant un ordre politique et militaire différent de tout ce qui exista
+jamais ailleurs. La souveraineté en Égypte résidait dans le conseil des
+beys, au nombre de vingt-quatre; mais là, comme partout où un certain
+nombre d'hommes est appelé à exprimer sa volonté, ces vingt-quatre beys
+se divisaient en deux partis qui se balançaient, et étaient sous la
+direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient
+la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et
+entretenait une troupe de mameluks recrutés par des esclaves achetés en
+Géorgie et en Circassie, de l'âge de douze à quinze ans, et choisis
+parmi les individus d'une grande beauté et d'une belle conformation.
+Une fois admis dans la maison d'un bey, ils étaient exercés tous les
+jours à monter à cheval et à se servir de leurs armes: les faveurs de
+leur maître, des gratifications, de l'avancement, récompensaient leur
+adresse, leur zèle et leur courage. Toutes les charges, toutes les
+dignités, même celle de bey, leur étaient dévolues, et, par conséquent,
+ils étaient appelés à partager la souveraineté de l'Égypte. Ces
+mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrière sans
+limites, tandis que des corrections corporelles étaient infligées aux
+maladroits et aux individus dépourvus de zèle et de bravoure. On devine
+l'effet produit par ce mélange de récompenses et de punitions, et à
+quel point il stimulait le zèle et l'ambition. Des esclaves étrangers
+et achetés pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un
+bey ne pouvait y entrer; et, chose singulière! cette milice, dont la
+formation remonte au temps de Saladin, composée uniquement d'esclaves,
+conservait constamment, d'une manière exacte, et avec défiance, au
+profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager
+qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir
+changer de nature et devenir l'apanage héréditaire d'une race empêchait
+tout homme né en Égypte d'être admis parmi eux. Cette loi singulière,
+dont tout le bénéfice était pour des individus à naître de personnes et
+de familles inconnues, a toujours été fidèlement exécutée, et ce corps
+est arrivé jusqu'à nous dans la pureté de son institution. Un mameluk
+se considérait comme le fils du bey qui l'avait acheté. Il s'établissait
+entre eux, du jour de l'admission, des devoirs réciproques de
+protection, de fidélité et de dévouement à la vie et à la mort. Une
+place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est-à-dire la réunion
+des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque
+toujours sur la recommandation d'un bey prépondérant. Le nouvel élu,
+quoique partageant le droit légal des autres beys, conservait pour son
+ancien maître, celui dans la maison duquel il avait passé sa jeunesse
+et fait sa carrière, un sentiment de dévouement et de déférence qui ne
+se démentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs
+beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours à s'accroître.
+La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donné
+le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey était-il
+le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres,
+et Ibrahim était son rival et son compétiteur. Le nombre de tous les
+mameluks réunis s'élevait à huit mille: cinq mille obéissaient à Mourad,
+et les trois mille autres à Ibrahim. Mourad passait pour un soldat
+d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence
+supérieure et possédant de grands trésors. Tels étaient les mameluks
+sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, nécessairement
+très-brave et très-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef était
+à sa tête, aucun mameluk n'était capable de l'abandonner. Le caractère
+particulier des barbares est d'être beaucoup plus soumis aux influences
+personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement à un homme, c'est
+le premier lien qui peut les unir; il faut déjà quelques lumières pour
+porter du respect à la règle et s'attacher à cette puissance morale,
+placée hors de l'action de nos sens. Le défaut de cette cavalerie était
+de posséder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer
+complétement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les
+masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres
+sont les éléments.
+
+Avant de commencer le récit de la marche et des opérations de l'armée,
+je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette armée, dont
+le nom, revêtu de tant d'éclat, ne périra jamais, qui a fait de si
+grandes choses et occupé pendant quatre ans tous les esprits en Europe;
+cette armée, dont les travaux ont été au moment de fonder quelque chose
+de durable, et qui au moins a servi à jeter les germes d'une espèce de
+civilisation dans cette partie du monde, était d'une faiblesse
+numérique difficile à croire; mais les états officiels ôtent tout doute
+à cet égard. Commandée par les généraux les plus illustres de l'époque,
+Bonaparte, Kléber, Desaix, sa force morale, il est vrai, était grande.
+Formée en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et composée
+de quarante-deux bataillons, son effectif présent sous les armes
+s'élevait en tout à vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la
+cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, montés ou non
+montés, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'armée partit enfin
+d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La
+division du général Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la
+division Régnier, elle était à une marche du reste de l'armée. Le pays
+traversé en partant d'Alexandrie présente à la vue une plaine sans
+culture et sans eau, et forme un véritable désert. Un seul et misérable
+puits, situé dans une localité nommée Beda, fut mis à sec par les
+premières troupes: les suivantes n'y trouvèrent que de la boue et des
+sangsues, et ce début de notre marche détruisit beaucoup d'illusions.
+Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composés
+de huttes éparses sur la frontière du grand désert; mais ces villages,
+comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu étendue; elle
+dépend du temps nécessaire pour assurer à Alexandrie les
+approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur étant
+subordonné. Cette première partie de notre marche nous fit donc
+éprouver des privations augmentées par la chaleur brûlante du climat
+dans cette saison. Aussi, dès ce moment, des murmures se firent
+entendre dans les troupes. On nous avait annoncé comme un point de
+repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille âmes;
+on sait quelle idée donne, dans notre Europe, une ville de cette
+importance; aussi étions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait
+pas trompés sous le rapport de la population, mais cette population,
+comme celle de tous les villages que nous avions traversés, se
+composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour
+tout secours quelques subsistances, c'est-à-dire du bétail et des
+légumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les Égyptiens n'en
+faisant presque aucune consommation.
+
+Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'Égypte. Une cabane,
+dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au
+soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionnée à la
+famille; on ne peut y entrer que courbé; on ne peut s'y tenir debout.
+Elle est surmontée habituellement par une jolie tour construite avec
+grâce et servant de logement à une grande quantité de pigeons; voilà la
+maison de presque tous les cultivateurs de l'Égypte; quelquefois elle
+est précédée par une petite enceinte lui servant de cour. Les récoltes
+restent à l'air, et d'énormes tas de lentilles, de haricots, d'oignons,
+etc., sont près de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il
+ne pleut jamais. Près de chaque village, en Égypte, il y a un bois de
+dattiers, arbres d'un très-grand revenu (chaque dattier rapporte par an
+environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la
+population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les
+plus agréables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres élancés
+leur donne une élégance extrême. Le voyageur, harassé par la marche et
+un soleil brûlant, compte y trouver un asile délicieux, où le repos et
+la fraîcheur vont lui rendre les forces: espérance déçue, complète
+illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la rareté de leurs
+branches et leur grande élévation permettent aux rayons du soleil de
+pénétrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pénible;
+malgré l'expérience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on
+trouve près de là un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien à
+regretter: leur feuillage épais, leur grande envergure, donnent un
+ombrage frais, immense, et rien n'est plus délicieux que de s'y reposer.
+
+Dans sa marche, l'armée rencontra quelques milliers d'Arabes-Bédouins
+qui venaient avec défiance contempler un spectacle si nouveau pour eux.
+S'approchant des petits détachements, ils échangeaient quelques coups
+de fusil et prenaient des hommes isolés; plusieurs de ceux-ci furent
+tués, d'autres rendus après avoir été victimes de la plus indigne et la
+plus brutale corruption. Les Arabes-Bédouins, plus intelligents que les
+paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosité; mais les derniers
+ne montraient aucun étonnement et ne semblaient rien remarquer. La
+curiosité chez les hommes suppose le développement des facultés
+intellectuelles; elle est presque toujours dans la même proportion, et
+l'homme encore voisin de la brute n'est frappé de rien. Les fellahs
+voyaient passer nos régiments sans les regarder, et cependant ce
+spectacle était tout nouveau pour eux. N'ayant aucune idée de la valeur
+des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils
+auraient préféré quelqu'une de ces pièces de peu de prix à une pièce
+d'or de la nôtre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un
+soldat; il le trouva à son gré, le lui demanda comme moyen d'échange,
+de préférence à un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna
+bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du
+régiment furent privés de boutons et les boutons mis en circulation.
+
+Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour:
+d'un côté, le mécontentement et le dégoût de l'armée, venus si
+promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos
+savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive
+lui représentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous
+suivîmes pendant quelque temps l'ancien canal du _Calidi_, servant
+autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis
+consacré seulement à y conduire les eaux douces. Monge tout à coup
+s'arrête, observe d'anciennes fondations, en parcourt le développement,
+reconnaît une cour et l'entrée d'un corps de logis avec ses divisions,
+et déclare que c'était une auberge située sur le canal, et où, d'après
+Hérodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans, à tel
+prix la bouteille. Son exaltation, reçue par des rires universels, ne
+l'empêchait pas de renouveler fréquemment des scènes semblables.
+
+J'ai oublié de parler de cette troupe de savants et d'artistes
+embarqués avec nous: belle pensée et qui a porté ses fruits. Quoique
+assurément beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions
+et dénués de zèle, décourage et quelquefois d'instruction, leurs
+recherches en général ont été utiles et leurs travaux profitables: le
+grand ouvrage de l'Institut est un monument destiné à vivre
+éternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de
+leurs semblables, ces phares des siècles, tels que Monge, Berthollet,
+Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expédition, une foule de
+misérables écoliers ou d'artistes sans talent avaient usurpé un nom
+dont ils n'étaient aucunement dignes; et la qualification de savant
+perdit de sa considération et fut tournée en ridicule. Les soldats,
+attribuant l'expédition à ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient
+leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger, à appeler du nom
+de savant les animaux si nombreux et si utiles (les ânes) dont le pays
+est rempli; et, habituellement, un mot était substitué à l'autre.
+
+Nous arrivâmes à Ramanieh, et nous vîmes le Nil, ce fleuve célèbre dont
+les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'années, créateur
+et bienfaiteur de cette vaste contrée, dont le cours est si étendu, que
+sa source a été longtemps inconnue [4], comme l'origine de ces races
+illustres chargées par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une
+grande joie pour l'armée: nous étions assurés d'échapper au moins à une
+partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous éloigner
+de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en même temps;
+plusieurs savants et non-combattants s'y embarquèrent: elle reçut
+l'ordre de se tenir toujours à notre hauteur et de flanquer ainsi notre
+marche sous notre protection. Nous étions au moment des plus basses
+eaux du Nil; il en résultait une marche difficile pour les plus forts
+bâtiments, et entre autres pour la demi-galère amenée de Malte. Cette
+flottille était commandée par le contre-amiral Perrée, matelot renforcé,
+sachant à peine lire. Nous partîmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous
+rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil.
+
+[4] Elle l'est encore (1856), et une expédition commandée par le comte
+d'Escairac de Lauture est à sa recherche.
+
+Notre flottille nous précédait, et, marchant avec trop de confiance,
+avait dépassé le village de Chébréiss, quand elle rencontra la
+flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks, à la tête
+desquels était Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une
+rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois
+cents hommes de notre cavalerie. Un nombre très-supérieur de mameluks
+avait attaqué ce détachement; mais on vit en cette circonstance
+l'avantage et la puissance résultant de l'organisation et des
+mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir
+comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux montés, mieux armés,
+composés d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre
+double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre,
+sans confusion et sans avoir éprouvé d'autres pertes que celles causées
+par le feu de l'ennemi. Le général Mireur, commandant ce détachement, un
+des meilleurs officiers de l'armée d'Italie, fut tué en cette
+circonstance.
+
+C'était la première fois que notre infanterie rencontrait les mameluks,
+aussi marchâmes-nous avec la plus grande précaution: il fallait faire
+connaissance avec eux. On forma en un seul carré chaque division, sur
+six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances,
+les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pièces de
+canon composant toute son artillerie furent placées aux angles et
+extérieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant à trois cents
+pas en avant, et sur les flancs, pour éloigner les tirailleurs,
+devaient se retirer dans le carré aussitôt que l'ennemi approcherait en
+force et se disposerait à charger. Les cinq divisions de l'armée,
+savoir: Desaix, Régnier, Bon, celle de Kléber, commandée par le général
+Dugua, celle de Menou, commandée par le général Vial (Kléber et Menou,
+blessés, étant restés à Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je,
+formaient ainsi cinq carrés placés en échiquier, et marchaient en se
+soutenant réciproquement, l'extrême gauche appuyée au Nil.
+
+Pendant les dispositions préparatoires à notre marche, notre flottille
+combattait avec beaucoup de vivacité. La flottille ennemie, nombreuse,
+pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nommé
+Nicolle, très-brave homme et excellent soldat, depuis passé au service
+de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a été longtemps placé
+sous mes ordres, à la tête d'un corps composé de Cophtes. Notre
+flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galère,
+engravée par le manque d'eau, abandonnée par nous, prise par l'ennemi,
+fut reprise ensuite; les mameluks s'étant approchés de la rivière avec
+de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils,
+notre flottille, dominée par les rives escarpées du fleuve et dans la
+situation la plus critique, allait périr, quand l'arrivée de l'armée la
+dégagea et la sauva.
+
+Les mameluks restèrent à une assez grande distance, sans oser s'engager
+sérieusement: l'attitude de l'armée leur imposa; quatre ou cinq
+seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la
+droite de notre carré, et se ruèrent sur elle; ils furent tués, eux ou
+leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement démontés vinrent, le
+sabre à la main, expirer sur les baïonnettes de cette compagnie;
+c'étaient des fous dont le courage égalait l'ignorance et la déraison.
+Voilà tout ce qui se passa dans cette journée, appelée pompeusement et
+assez ridiculement du nom de bataille de Chébréiss. Toutefois la mort
+de ces quatre ou cinq mameluks fut un événement important. Dépouillés,
+on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches
+habits et de belles armes. L'idée de pareilles dépouilles éveilla la
+cupidité des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne
+humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, après
+avoir montré tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de
+n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouvé les Français liés entre eux
+et attachés les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru
+pouvoir les entamer. Nous continuâmes notre marche, prenant chaque jour
+position à des villages remplis de subsistances; nous étions dans
+l'abondance de toutes choses, excepté de pain et de vin. Le pain est
+tellement dans l'habitude des soldats français, et d'une nécessité si
+absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y
+avait souffrance et mécontentement; cet état de malaise n'affectait pas
+seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je
+partageai ces sensations; je le dirai naïvement, je crus avoir été
+quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu
+de pain; depuis, en y réfléchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette
+prévention, et je suis convaincu qu'il est nécessaire de modifier les
+habitudes de nos soldats et de les accoutumer à se passer de pain, ou à
+savoir s'en procurer eux-mêmes. La chose n'est pas difficile, la
+volonté seule suffit; j'expliquerai plus tard mes pensées à cet égard.
+
+Nous approchions du Caire, et aussi du moment où l'ennemi tenterait
+certainement le sort des armes. Nous nous arrêtâmes à Ouardan, et nous
+y campâmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes,
+nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur état pour
+combattre. Le général en chef vint visiter les camps, placés dans une
+situation assez agréable; il annonça notre entrée prochaine au Caire,
+très-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos
+travaux, de nos fatigues et de nos privations.
+
+Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabéh, où
+était placé celui des mameluks; un retranchement d'un très-grand
+développement l'entourait; il était armé de quarante pièces de canon de
+gros calibre, et sa droite était flanquée par la flottille commandée
+par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formées comme à Chébréiss,
+étaient en échiquier, la droite très-avancée. On avait marché plusieurs
+heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafraîchir au
+milieu de ces immenses champs de pastèques dont l'Égypte est couverte,
+quand trois mille mameluks parurent à l'improviste et fondirent sur la
+division du général Desaix. Cette division, enveloppée en un moment,
+courut aux armes et reçut convenablement la charge. La division Régnier,
+à portée, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi
+échoua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie
+dans les retranchements d'Embabéh, partie en dehors et plus haut, sur
+le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'armée s'ébranla. La
+division Bon, dont je faisais partie, reçut l'ordre d'enlever de vive
+force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes
+chacune, mises aux ordres du général Rampon, mon camarade et mon ancien,
+précédaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargèrent
+pendant leur marche, mais ils furent repoussés; alors toute
+l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon
+général de division imagina assez mal à propos de s'arrêter à ce feu,
+de faire mettre en batterie nos six pièces de trois ou de quatre, et de
+répondre ainsi à l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune
+proportion ni dans le nombre des pièces ni dans le calibre, et que la
+seule chose à faire était de marcher en avant le plus vite possible: il
+me crut, et notre mouvement continua. Une misérable infanterie
+défendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pénétrâmes
+sans difficulté. Alors les mameluks placés encore dans l'enceinte, au
+nombre de deux mille environ, s'ébranlèrent pour en sortir en remontant
+le Nil. Il fallait passer par un défilé existant au lieu même où le
+retranchement aboutissait à la rivière; je m'en aperçus, et, prenant
+avec moi tout un côté du carré, composé d'un bataillon et demi de la
+quatrième légère, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet,
+jusqu'à son extrémité. À notre arrivée, nous canardâmes les mameluks
+qui défilaient. Les hommes et les chevaux tués eurent bientôt obstrué
+le passage, et, comme de toute part ces malheureux étaient pressés, ils
+se jetèrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre
+le bord opposé. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents
+perdirent la vie ou s'y noyèrent.
+
+Tout le camp tomba en notre pouvoir. Après cette destruction, la
+flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous étions passés pour faire
+notre attaque, fut abandonnée et incendiée par ses équipages, qui se
+retirèrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le
+général Desaix, avec sa division, se porta sur Giséh, où il s'établit.
+La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle
+s'était emparée, attendant sur les bords du Nil que tout fût préparé
+pour notre entrée au Caire. Nous restâmes deux jours dans cette
+position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire
+leur soumission. Les bateaux nécessaires au passage étant rassemblés,
+nous prîmes possession de cette capitale. Pendant notre séjour sur le
+bord du Nil, à Embabéh, il arriva une chose digne d'être racontée.
+
+On connaît déjà l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mêmes
+presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, après
+avoir dépouillé les mameluks tués à Embabéh, étaient au désespoir de
+perdre les trésors des noyés: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne,
+imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du
+fleuve. Il courba sa baïonnette et fit ainsi un crochet, une espèce
+d'hameçon; placé au bout d'une corde, il le traîna au fond du fleuve, et
+ramena à la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand
+empressement de la part de ses camarades à l'imiter. Beaucoup de
+baïonnettes ayant été courbées immédiatement, la pêche fut abondante; il
+y eut des soldats qui déposèrent jusqu'à trente mille francs dans la
+caisse de leur régiment.
+
+La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y
+établit militairement; le général en chef s'occupa immédiatement de la
+sûreté des troupes, des moyens à prendre pour contenir cette grande
+population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes,
+en empêchant les uns et les autres de pénétrer dans la ville. À cet
+effet, il fit mettre en état de défense la citadelle qui la commande,
+et construire un système de petits forts ou tours fermées à l'abri d'un
+coup de main, armés de canons et placés en vue les uns des autres à
+petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire
+avait alors trois cent mille habitants: elle me parut très-belle pour
+une ville turque. Les maisons, bâties en pierre, étant fort élevées, et
+les rues très-étroites, la ville paraît très-peuplée; de grandes places,
+sur lesquelles étaient bâties les maisons des principaux beys,
+l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort supérieur à
+l'idée que nous nous en étions formée. La maison du Kasnadar, trésorier
+d'Ibrahim-Bey, m'échut en partage. Elle était belle, et les principales
+pièces étaient rafraîchies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe
+rempli de charmes avec une température aussi élevée. Toutes les maisons
+se trouvèrent aussi bien meublées que les moeurs de l'Orient le
+comportent, et nous nous reposâmes avec délices de nos fatigues dans ces
+lieux que l'imagination des poëtes et des voyageurs a souvent
+représentés comme enchantés. Quoique notre existence fût devenue
+supportable, le mécontentement de l'armée n'en était pas moins vif, et
+les soldats, les officiers, et même quelques généraux, l'exprimaient
+souvent de la manière la plus indiscrète. Cette disposition des esprits
+donna quelques inquiétudes au général en chef; il s'assura secrètement
+des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais
+beaucoup de celui qui m'était confié, j'en étais fort aimé, et je lui
+en répondis pour toutes les circonstances; mais aucune révolte n'eut
+lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes
+et en murmures. Les travaux du général en chef étaient immenses. Il
+fallait organiser et constituer le pays; achever de le conquérir et de
+l'occuper; créer les ressources nécessaires pour satisfaire aux besoins
+impérieux, urgents et journaliers de l'armée. Comme j'en ignore les
+détails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent
+prises. J'ai l'intention d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce
+que j'ai été à même de mieux savoir qu'un autre, et je ne dépasserai
+pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.
+
+Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet
+d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous
+venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens
+sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra
+tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse
+cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de
+l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner
+la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de
+l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à
+l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être
+satisfaits.
+
+Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais
+un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra,
+se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de
+mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au
+Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.
+
+
+Peu de jours après, le général en chef se disposa à forcer Ibrahim-Bey
+à quitter Belbeis et Salahieh, et à se retirer dans le désert et en
+Syrie; il résolut de marcher sur lui avec la division Régnier, ma
+brigade et la cavalerie, tandis que le général Desaix entreprendrait la
+conquête de la haute Égypte. Mon état de souffrance rendait mon départ
+difficile; le général en chef vint me voir, m'annonça ce qu'il allait
+exécuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne
+pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour
+aller à l'ennemi, était pour moi pire que la mort. Tous les mouvements
+de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant
+remarqué que, debout et très-droit, elles étaient supportables,
+j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures
+étaient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec
+ma brigade. Je m'arrêtai à Matarieh, anciennement Héliopolis, lieu où
+le général Kléber a gagné depuis, contre le grand vizir, une bataille
+glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de
+dix mille hommes, il y remporta une victoire complète sur soixante
+mille Turcs, et cette bataille l'a placé dans l'histoire à une hauteur
+digne de son courage et de son esprit supérieur. De là, je fus à
+El-Kanka, où je restai en réserve et en observation, tandis que le
+général en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 août,
+dans le désert. Ibrahim-Bey retiré en Syrie, le général en chef se mit
+en route pour retourner au Caire; il s'arrêta dans ma tente pour se
+reposer et pour dîner. Ce fut là qu'il apprit le désastre d'Aboukir du
+1er août, par les dépêches du général commandant à Alexandrie. Le
+général Bonaparte fut calme, et, sans se déguiser l'immensité de la
+perte et les conséquences graves qui en résulteraient probablement, il
+s'occupa sur-le-champ à diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur
+les esprits, et nous tint à peu près ce discours: «Nous voilà séparés
+de la mère patrie sans communication assurée; eh bien, il faut savoir
+nous suffire à nous-mêmes! L'Égypte est remplie d'immenses ressources:
+il faudra les développer. Autrefois, l'Égypte, à elle seule, formait un
+puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recréée
+et augmentée des avantages qu'amènent avec elles les connaissances
+actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune
+limite qu'on ne puisse atteindre, de résultat qu'on ne puisse espérer.
+Quel appui pour la République, que cette possession offensive contre
+les Anglais! Quel point de départ pour les conquêtes, que l'écroulement
+possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée! Des secours
+partiels peuvent toujours nous être envoyés de France; les débris de
+l'escadre offriront des ressources importantes à l'artillerie. Nous
+deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour
+frontières que des déserts et une côte plate et sans abri. La grande
+affaire pour nous, la chose importante, c'est de préserver l'armée d'un
+découragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment où
+les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer: il faut élever
+la tête au-dessus des flots de la tempête, et les flots seront domptés.
+Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à
+placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du
+moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs.» Et ensuite
+il ne perdit pas un moment pour prévenir les reproches qu'on ne pouvait
+manquer de lui adresser, et rejeter le blâme sur le pauvre amiral qui
+venait de périr. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral
+Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller à Corfou ni de
+croiser. Peut-être plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le
+port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la
+mettre à l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conçu ni manifesté
+l'intention de se séparer de son escadre. La manière même dont il
+accusait Brueys prouvait le peu de sincérité de son langage.
+
+Je rentrai au Caire avec le général en chef, et je reçus immédiatement
+l'ordre d'en partir avec le 4e léger et deux pièces de canon, pour me
+rendre sur la côte et pourvoir à sa sûreté. Je devais ramener à
+l'obéissance les habitants de Damanhour, révoltés contre un détachement
+parti d'Alexandrie et forcé d'y rentrer; je devais me rendre ensuite à
+Rosette, assurer la défense de l'entrée de cette branche du Nil et y
+faire construire une batterie; mettre également en défense la
+presqu'île d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de
+là venir à Alexandrie pour concourir à tout ce que demandaient les
+besoins de cette place; enfin revenir à Rosette pour avoir l'oeil sur
+toute la côte, empêcher autant que possible la communication entre les
+Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances à
+l'escadre; en un mot, me porter partout où la présence de mes troupes
+serait nécessaire, en me plaçant, à Rosette, sous les ordres du général
+Menou, ou à Alexandrie sous ceux du général Kléber; tous les deux
+étaient généraux de division et chargés chacun du commandement de leur
+arrondissement. Je partis du Caire le 20 août, et je remplis cette
+mission à la satisfaction du général en chef; je vis les désastres de
+notre escadre, ses débris étaient encore fumants; il n'y avait plus que
+quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entièrement
+disparu. Rien ne menaçait l'existence de l'armée; mais, dès ce moment,
+elle était complétement isolée, forcée de trouver en elle les moyens de
+satisfaire à tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats,
+la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les
+événements se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne fûmes
+pas un seul moment inoccupés; grand moyen de maîtriser les mécontents.
+De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des
+imaginations; rien d'ailleurs n'était au-dessus de la capacité et de
+l'autorité du chef que l'armée avait alors, et de celui qu'elle devait
+avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et
+cette place paraissait en sûreté; d'après mes instructions, je
+retournai à Rosette pour y attendre les événements. Je remarquai dans
+cette circonstance un phénomène bien d'accord avec l'ancien usage
+d'Égypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les
+frais, et l'état de l'atmosphère se charger de cette opération. Une
+grande quantité de cadavres avaient été jetés sur la côte d'Aboukir, et
+aucun d'eux n'était entré en putréfaction; une forte chaleur et un air
+sec les avaient desséchés, pour ainsi dire, en un moment, sans
+qu'aucune partie de leur peau eût été endommagée ou détruite par la
+corruption. Dans nos climats, au contraire, la putréfaction suit
+toujours de très-près la mort.
+
+Pendant mon séjour à Rosette, le général Menou me proposa de faire une
+excursion dans l'intérieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore
+parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de
+l'Égypte; elle est entièrement composée d'alluvions, pouvant être
+arrosée avec facilité par des prises d'eau sur les deux branches du Nil,
+à différentes hauteurs, à l'abri des incursions des Bédouins: c'est une
+terre de promission. Notre curiosité nous coûta cher et nous fit courir
+de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y
+avait d'abord le général Menou, ses officiers et les miens, en outre
+plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste,
+Redouté, peintre, et un nommé Joly, dessinateur. Une compagnie de
+carabiniers du 4e léger, forte de soixante hommes, nous servait
+d'escorte, et nous nous dirigeâmes sur un des principaux villages de
+l'intérieur du Delta, situé à quatre lieues du Nil, et nommé
+Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en
+dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivâmes avant
+elle aux portes de ce village. Le Nil étant déjà fort élevé, et les
+inondations tendues, nous suivions une digue fort étroite, aboutissant
+à ce village. Après avoir achevé de la parcourir, et arrivés au
+commencement du plateau, fait de main d'homme, à la sommité duquel il
+est placé, nous aperçûmes en face de nous, et hors de ses murs, environ
+deux cents paysans armés, courant à nous et criant: «_Erga, erga_!» ce
+qui veut dire: «Retourne.» Et ils accompagnèrent leurs paroles de
+quelques coups de fusil. Notre escorte encore éloignée, nous n'avions
+aucun moyen de combattre; il fallut nécessairement aller la rejoindre
+pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous
+mîmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, éprouva
+une terreur telle, que toutes ses facultés l'abandonnèrent. Il se mit à
+crier qu'il était perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de
+cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrêtai, j'allai à lui,
+je cherchai à le rassurer, je l'engageai à remonter sur son cheval,
+mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous
+nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il échapperait. Je ne pus
+m'en faire entendre, il avait l'esprit égaré, et enfin il tomba comme
+frappé d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'était approché, et
+plusieurs paysans entrés dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il
+ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis.
+J'allai rejoindre mes compagnons, déjà très-inquiets pour moi. Notre
+escorte arriva, et nous attaquâmes le village, espèce de forteresse. Un
+mur d'enceinte, formant un carré, était flanqué par quatre tours
+placées aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus
+haute, formait un donjon. Après avoir escaladé la muraille et incendié
+le village, nous fîmes le siége du réduit, et mîmes le feu à la porte;
+des postes extérieurs formèrent le blocus, afin de prendre la garnison;
+mais la résistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous
+coûta cher, et nous ne prîmes personne: les révoltés, profitant de
+l'obscurité, se sauvèrent, homme par homme, en observant le plus grand
+silence. Nous perdîmes vingt soldats, tués ou blessés; le général Menou
+eut son cheval tué sous lui. Le malheureux Joly eut la tête tranchée;
+nous le trouvâmes ainsi mutilé à notre retour; mais certes il ne
+s'aperçut pas de son supplice, ayant déjà perdu toute connaissance de
+lui-même à l'instant où nous l'avions quitté. Après cette belle
+expédition, nous rentrâmes à Rosette.
+
+Peu de jours après, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le
+canal du Calidi et assurer l'arrivée des eaux douces à Alexandrie; ceci
+mérite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, à
+Ramanieh, et arrive à Alexandrie, autrefois canal de navigation, et
+depuis quelques années rendu à son ancienne destination par Méhémet-Ali;
+travail très-utile, parce qu'il donne les moyens d'éviter la barre du
+Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet
+que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les
+terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon,
+des dépôts annuels très-considérables se forment particulièrement dans
+les lieux de repos, à son embouchure, où le choc continuel du courant
+du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les
+canaux où l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans
+toutes les rivières; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les
+eaux du fleuve sont plus ou moins chargées; à ce titre, celle du Nil est
+très-élevée, et la rivière a peu de profondeur à son arrivée dans la
+mer.
+
+Une absence totale d'administration ayant privé le canal de tout
+entretien, la navigation l'avait abandonné; mais, comme il est toujours
+indispensable pour conduire les eaux potables à Alexandrie, qui sans
+cela en serait entièrement dépourvue, on avait borné les soins à
+remplir cet objet. La seule eau courante en Égypte est celle du Nil; il
+n'y pleut presque jamais: ainsi le désert est nécessairement là où les
+eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, où est situé
+le seul port de cette côte, est telle, que dans tous les temps, et au
+milieu des plus grands désordres, les mesures ont été prises pour
+assurer l'arrivée des eaux douces dont cette ville ne peut se passer.
+
+Le dépôt annuel du limon des eaux ayant successivement élevé le fond du
+canal, il était plus haut que la campagne environnante dans une grande
+partie de son développement. Quelquefois cette élévation dépassait dix
+pieds: dans cet état de choses, la moindre ouverture faite à une digue
+s'élargit promptement par la pression de l'eau, et à cause du peu de
+ténacité des terres dont elle est formée: une ouverture d'un pouce
+devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds
+dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal
+étaient très-intéressés à avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir
+des récoltes. On leur en donnait d'une manière régulière, et on faisait
+entre eux la distribution des eaux aussitôt après avoir rempli les
+immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-là il fallait les leur
+refuser. De leur côté, il n'y avait sorte de moyens qu'ils
+n'employassent pour en obtenir par surprise: c'était une lutte établie
+entre les riverains et l'autorité, et il fallait, de la part de
+celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des
+mameluks, un bey était chargé d'y camper tout le temps nécessaire
+chaque année. On me donna cette tâche, et je posai mon camp contre ce
+canal, auprès d'un village nommé Léloua. J'établis des postes de
+surveillance à des distances déterminées, des dépôts d'outils, de
+fascines et d'approvisionnements de toute espèce, pour réparer les
+brèches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations
+allaient continuellement à la rencontre les unes des autres. De
+fréquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les
+riverains; mais, tout étant réparé promptement, Alexandrie reçut son
+approvisionnement d'eau.
+
+Pendant ce temps, l'armée avait grand besoin de munitions de guerre;
+toutes étaient déposées à Alexandrie, et Alexandrie avait besoin du blé
+déposé à Rosette et sur le Nil. Les Anglais bloquant le port et les
+bouches du Nil, aucun bateau ne pouvait les franchir sans un imminent
+danger: j'imaginai de faire servir le canal à la navigation pendant le
+temps de la haute crue du Nil, et j'y réussis. Le canal passe tout à
+côté du lac de Madieh, lac d'eau salée communiquant avec la mer [5]; il
+est sans profondeur; aussi les pêcheurs sont-ils obligés d'employer de
+très-petites barques, et, pour la plupart, tirant moins d'eau que la
+profondeur du canal. Je fis transporter à bras, et dans l'espace de
+deux jours, trente de ces barques: elles firent voile sur-le-champ pour
+Alexandrie; elles y chargèrent des munitions de guerre qu'elles
+transportèrent à Ramanieh, où elles échangèrent ces munitions contre des
+blés qu'elles portèrent à Alexandrie; elles continuèrent jour et nuit à
+opérer ces doubles transports. Un succès complet couronna donc cette
+invention, dont l'usage dura environ trois semaines.
+
+[5] Ce lac a été desséché depuis par Méhémet-Ali; une digue le sépare de
+la mer et le met à l'abri de son envahissement. L'emplacement qu'il
+occupait est aujourd'hui couvert de sel cristallisé que l'on exploite.
+ (_Note de l'Éditeur._)
+
+Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez
+curieuses sur les causes du débordement du Nil. On attribue en général
+le débordement annuel aux pluies de l'Éthiopie; ces pluies ont une
+certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil à cette
+époque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manière
+suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause. À partir du
+printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest règnent dans la
+Méditerranée d'une manière constante. Tous les jours, la brise de mer
+s'élève de neuf à dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au
+soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvénient de la chaleur;
+constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter
+l'ardeur du soleil. Ce même vent chasse les nuages d'Europe, et on les
+voit passer chaque jour avec rapidité à une grande hauteur, allant se
+condenser et se réduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, où
+sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, où sont placées ses
+sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services à l'Égypte, en
+refoulant les eaux de la mer sur la côte; l'élévation de celles-ci
+soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et débordent. J'acquis la
+preuve de leur influence immédiate sur l'élévation du Nil de la manière
+suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze
+jours, lorsque tout à coup les eaux baissèrent d'un pied: ma petite
+flottille resta engravée en face de mon camp. Je supposai la crue finie,
+et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques.
+C'était vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa
+direction ordinaire et de passer au sud. Tout à coup, au moment où je ne
+pensais plus qu'au départ, le vent revint au nord-ouest, les eaux
+reprirent leur première hauteur, et la navigation fut rétablie encore
+pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc
+une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus
+immédiates du débordement du Nil.
+
+Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation
+absolue et relative a changé depuis deux mille ans d'une manière
+sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes
+refoulaient les eaux de la mer; c'est à leur action victorieuse et
+continuelle que la basse Égypte, le Delta, doivent leur formation.
+Aujourd'hui deux véritables bouches existent seulement, et ces deux
+bouches ne peuvent pas en même temps soutenir les eaux de la mer. Il y
+a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pénétraient à six lieues
+dans la branche de Damiette; des travaux exécutés donnèrent à cette
+branche une augmentation d'eau. Dès ce moment, les eaux de la mer ont
+pénétré dans la branche de Rosette. Il est donc très-probable et même
+certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un
+autre côté, la mer Méditerranée, sur la côte d'Égypte, s'est élevée de
+plus d'un pied, et j'en ai trouvé la preuve en observant d'anciens
+monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu être changée,
+des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau
+de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent
+ont été faites, ils étaient destinés à être vus et découverts. Cette
+observation semble être sans réplique.
+
+La navigation du canal tirait à sa fin, quand, le 4 brumaire (26
+octobre), dix-huit bâtiments anglais et turcs de diverses grandeurs
+parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnaître la côte et
+observer de près nos batteries. Le général Kléber avait quitté cette
+ville depuis trois semaines, et s'était rendu au Caire pour y reprendre
+le commandement de sa division. L'autorité était, à Alexandrie, entre
+les mains du général Mauscourt, ancien officier d'artillerie du
+régiment de la Fère, homme au-dessous du médiocre, sans tête et de fort
+peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut
+au moment d'être attaqué et perdu. Il m'envoya prévenir en toute hâte,
+exagérant beaucoup les dangers prétendus de sa position, et me
+demandant de venir à son secours. Je partis à l'instant même avec mes
+troupes, laissant quatre cents hommes en arrière pour escorter et
+conduire à Alexandrie la petite flottille chargée de grains qui
+naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs à
+saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ à sec.
+La flottille s'arrêta, et son chargement fut plus tard transporté sur
+des chameaux. Je trouvai une grande alarme à Alexandrie, et cependant
+il n'y avait aucun danger. Tout se réduisit, de la part de l'ennemi, à
+de légères tentatives contre Aboukir, où un petit débarquement fut
+tenté sans succès et repoussé. Je m'y étais rendu dès que j'avais vu la
+flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours après je revins
+à Alexandrie. Des fortifications étaient nécessaires pour mettre en
+sûreté cette place, et le général en chef me fit demander un projet
+dont je m'occupai. Je fis exécuter aussi quelques travaux à Aboukir,
+consistant dans une bonne redoute, située sur la hauteur qui commande
+immédiatement le fort et ferme l'entrée de l'isthme, et une autre sur
+une hauteur plus élevée et située entre l'isthme et le passage donnant
+entrée au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais être
+conservé, les sables mouvants dont cette hauteur est formée,
+constamment poussés par le vent, s'accumulaient en rencontrant des
+obstacles, et ne cessaient de s'élever; ils couvrirent en peu de jours
+les palissades, comblèrent les fossés, et arrivèrent ensuite jusqu'au
+parapet. Là où des sables semblables existent, ce phénomène se
+reproduit toujours; la seule manière de les combattre, de les vaincre
+et de les arrêter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux
+d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil,
+assurent des conquêtes sur le désert, tandis que les sables envahissent
+à leur tour les terres fertiles au moment où celles-ci ne servent plus
+à la végétation, au moyen des arrosements périodiques. Cette seconde
+redoute ne put donc être d'aucune utilité. On décida pour Alexandrie la
+construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans
+l'intérieur de la ville. L'un fut appelé, après l'expédition de Syrie,
+fort Caffarelli, du nom du général illustre, commandant le génie de
+l'armée, qui mourut à Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort
+Crétin, du nom de l'ingénieur qui fut chargé des travaux d'Alexandrie,
+homme d'un mérite très-distingué, d'un caractère honorable, tué à la
+bataille d'Aboukir. On ordonna la réparation de l'enceinte, dite des
+Arabes, et la mise en état du fort triangulaire; enfin on arrêta la
+construction d'un bon retranchement du fort Crétin jusqu'à la mer. Tous
+ces travaux, exécutés pendant l'hiver, furent armés avec profusion et
+devinrent capables de faire une véritable défense.
+
+J'avais été chargé d'assurer l'arrivage du blé à Alexandrie, et aucun
+effort n'avait été négligé pour y parvenir; il était important d'avoir
+dans cette place de grands approvisionnements. La navigation créée
+momentanément sur le canal avait paru devoir être d'une grande
+ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une
+dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et,
+quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le blé
+avait été évidemment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut,
+j'opposai aux états des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de
+Ramanieh, dans lesquels nous avions puisé, l'état des transports
+effectués, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les
+bases étaient connues, je trouvai qu'il y avait un grand déficit. Je
+demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des
+gardes-magasins. Le général Mauscourt s'y refusa et protégea les
+fripons presque ouvertement. Après mes vives instances et les ordres
+arrivés du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout
+cela aboutit à fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en
+pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamné à deux ans de
+galères. Ces désordres et l'importance d'Alexandrie décidèrent le
+général en chef à en changer le commandant, et je fus nommé à la place
+de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activité. Ce poste
+était flatteur, et je ne négligeai rien pour justifier le choix dont je
+venais d'être l'objet. Tous les services étaient déjà en grande
+souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux
+difficultés. L'escadre nous avait laissé ses débris, et le convoi une
+multitude d'hommes à peu près inutiles et consommant beaucoup.
+Vérification faite au moment où je pris le commandement, nous n'avions
+de subsistances pour vivre régulièrement que pour cinq jours; aucun
+moyen de transport par terre n'était en rapport avec nos besoins; des
+Arabes, en état de guerre, gênaient nos communications: voilà pour les
+vivres. Les troupes, la marine, étaient sans solde depuis longtemps, et
+les caisses sans argent. Enfin, quant à la défense de terre de cette
+importante ville, aucun ouvrage n'avait encore été commencé. Grâce à
+une volonté forte et à une activité soutenue, en quelques mois il fut
+pourvu à tout.
+
+La première chose était d'avoir quelques jours de répit; c'est presque
+toujours le temps qui manque aux hommes; quand il échappe complétement,
+il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et
+qu'on en fait un bon usage, on peut espérer, à force de soins et
+d'efforts, d'esprit et de caractère, parvenir à tout surmonter.
+
+C'est en raison de cela que la prévoyance est la première qualité de
+l'autorité, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le
+temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'exécuter est
+arrivé, si les préparatifs nécessaires sont faits d'avance, elle peut
+agir avec promptitude, et le temps est augmenté de tout celui que les
+préparatifs auraient exigé.
+
+Je commençai par réunir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un
+emprunt de blé qui pût servir à nourrir les troupes pendant quinze
+jours. Ces blés existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une
+plus-value considérable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs
+intérêts. À cet égard j'étais en fonds, car nous avions de grands
+magasins à Rosette et à Ramanieh. Cette première mesure, m'assurant
+vingt jours de subsistances, me donna du temps et par conséquent
+quelque sécurité. La croisière des Anglais empêchait la navigation; il
+fallait donc exécuter d'abord des transports par terre. Voici ce que
+j'imaginai.
+
+Il y a quatre tribus d'Arabes qui résident à portée d'Alexandrie; elles
+habitent la frontière du grand désert. La plus considérable, celle des
+Oulad-Ali, se compose de quatre mille âmes et de mille hommes à cheval,
+et se tient sur la côte d'Afrique, à l'ouest d'Alexandrie; celle des
+Frates, plus voisine, est moins nombreuse: après elle, vient celle des
+Anadis. Je fis sonder ces deux dernières tribus, et j'entamai avec
+elles une négociation pour traiter de la paix. Je prévoyais bien le peu
+de durée de ces traités; mais des rapports pacifiques, même momentanés,
+avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les
+transports, ne fût-ce que pendant un mois, étaient beaucoup dans la
+circonstance. Les négociations eurent un plein succès, et la paix fut
+résolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger
+avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient à
+loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de
+transporter nos blés du Nil à Alexandrie sous leurs propres escortes,
+et recevraient le payement de leurs transports en blés pris à Rosette
+et à Ramanieh. Cet arrangement, exécuté assez promptement, nous assura
+des moyens de subsistance pour six semaines. Le défaut absolu d'argent
+se faisait sentir de la manière la plus cruelle; l'armée avait laissé à
+Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'idée de
+disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille
+francs aux négociants de cette ville, hypothéqués sur soixante mille
+pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure créa immédiatement les
+moyens de satisfaire à nos premières dépenses. Mais toutes ces mesures
+n'étaient que momentanées et accidentelles; il fallait un système
+régulier. J'avais été placé sous les ordres du général Menou, dont le
+quartier général était à Rosette, et le commandement s'étendait au
+deuxième arrondissement, composé des provinces de Rosette, Bahiré et
+Alexandrie. Alexandrie possédant peu de ressources, et se trouvant
+cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes
+dépenses de l'Égypte, les provinces de Rosette et de Bahiré étaient
+destinées à satisfaire à ses besoins; il était désirable que l'homme
+chargé de leur administration pût apprécier notre situation: en
+conséquence, j'engageai mon général de division à venir voir tout par
+lui-même, à juger sur place de nos besoins, des travaux de défense à
+exécuter, enfin de toutes les mesures rendues nécessaires par les
+circonstances. Le général me répondit sur-le-champ d'une manière
+affirmative; il sentait la nécessité de ce voyage; il allait l'exécuter
+et m'annonçait son arrivée dans trois jours. Cette nouvelle, cause
+d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis
+avec impatience son arrivée: je me préparai à le recevoir de mon mieux.
+Au jour indiqué, je vais à sa rencontre à une lieue, et je l'attends à
+l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au
+coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle était
+du général Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir,
+me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se
+mettra en route. Le lendemain, mêmes préparatifs et aussi inutiles. Un
+mois s'écoula ainsi dans les promesses, renouvelées chaque jour et
+chaque jour oubliées: jamais elles ne furent réalisées.
+
+Le général Menou a acquis une réputation si tristement célèbre, en
+attachant son nom à la perte de l'Égypte, que je saisirai cette
+occasion pour le faire connaître et raconter les principaux traits de
+sa vie. Le général Menou avait alors quarante-huit ans; il avait joué
+un rôle assez honorable à l'Assemblée constituante, et montré beaucoup
+de modération dans les crises de la Révolution. Sans aucune espèce de
+talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par
+ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention à l'époque du 13
+vendémiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui
+succédèrent; il fut accusé et mis en jugement. Le général Bonaparte,
+connaissant son innocence, le sauva: de là sa résolution de suivre
+celui-ci en Égypte, où, pour le malheur de l'armée, il se trouva être
+le plus ancien officier général après la mort de Kléber. Pourvu
+d'esprit et de gaieté, il était agréable conteur, fort menteur, et ne
+manquait pas d'une certaine instruction: son caractère, le plus
+singulier du monde, approchait de la folie. D'une activité extrême pour
+les très-petites choses, jamais il ne pouvait se décider à rien
+exécuter d'important. Écrivant sans cesse, toujours en mouvement dans
+sa chambre, montant chaque jour à cheval pour se promener, il ne
+pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou
+nécessaire: on a vu ce que j'ai raconté sur son voyage projeté à
+Alexandrie. Quand le général Bonaparte partit pour la Syrie, il lui
+donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant
+le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait été de cinq
+mois. Quand, après avoir perdu l'Égypte, il débarqua à Marseille, son
+premier soin semblait devoir être de venir se justifier, et il resta
+plus de quatre mois à Marseille, sans avoir rien à y faire. Quand plus
+tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne,
+l'administration du Piémont, il retarda de jour en jour son départ
+pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaça
+lui-même dans sa voiture attelée de chevaux de poste.
+
+Après avoir montré son incapacité comme administrateur du Piémont, et
+en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents
+lettres qui n'avaient pas été ouvertes. Constamment et partout le même,
+on ne cessa cependant de l'employer. À Venise, dont il eut le
+gouvernement, il devint éperdument amoureux d'une célèbre cantatrice,
+madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la risée, courant
+après elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville
+après son départ. Il avait rêvé à Venise être grand-aigle de la Légion
+d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les
+décorations de ces ordres et les a portées pendant quinze mois.
+Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'élevant souvent à
+trois cent mille francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il
+ne pouvait se résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je
+l'ai vu faire cadeau à un cheik arabe d'une montre marine du prix de
+trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre était
+créancier de ses gages. D'un caractère violent, il tua d'un coup de
+bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de
+l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'écart d'esprit le plus
+étrange, et le rendit la fable de l'armée et la risée du pays.
+
+C'était un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un fléau
+pour tout ce qui dépendait de lui. Incapable des plus petites fonctions,
+l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination à l'employer
+vinrent de ce qu'à son départ de l'Égypte il lui était resté fidèle et
+s'était placé constamment à la tête de ses amis. Bonaparte n'oubliait
+jamais les preuves d'attachement qu'il avait reçues, et voilà tout le
+secret de son incroyable condescendance pour lui.
+
+Je reviens à mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus
+pressé, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers
+besoins du service. Mais un fléau très-redouté se déclara et vint
+compliquer ma position: des symptômes de peste se montrèrent dans un de
+nos hôpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et
+parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent
+ordonnés à l'égard de cet hôpital. Les accidents devenant plus nombreux,
+la terreur se répandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens,
+tout le monde voulut s'éloigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma
+présence réitérée suffit pour obliger chacun à remplir ses devoirs.
+Mais les pestiférés ne se montraient pas seulement parmi les malades
+des hôpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin
+partout.
+
+Dès ce moment, et vu les besoins du service et les communications
+indispensables qu'ils entraînent, on put tout redouter. Dans une
+circonstance semblable, il y a deux choses à faire: d'abord calmer
+autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage
+prévoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les
+habitants qu'un médecin vénitien, appelé Valdoni, établi au Caire
+depuis plusieurs années, guérissait la peste: son expérience nous serait
+utile, sa présence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai
+au général en chef de me l'envoyer. À son arrivée, je réunis chez moi
+les principaux médecins des troupes de terre et de marine en
+commission. Cette espèce de charlatan, vêtu à la turque, débuta dans
+son discours en nous disant: «La peste? _non e niente affatto_.» Cette
+entrée en matière était singulière et plaisante: il détailla cependant
+les accidents de cette maladie de manière à satisfaire. Le traitement
+qu'il indiqua parut raisonnable aux médecins français. Les symptômes
+étaient une grande prostration de forces, une fièvre horrible, une
+grande sécheresse à la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon
+aboutissait, le malade était sauvé; quand il ne pouvait pas percer, le
+malade mourait infailliblement, et la crise ne dépassait jamais le
+quatrième jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cédait
+souvent à une saignée; alors la crise salutaire arrivait, et on la
+secondait par d'autres remèdes. On suivit la méthode indiquée, et
+beaucoup de pestiférés furent sauvés. Les esprits se calmèrent, les
+soins convenables furent donnés, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.
+D'un autre côté, je pris toutes les mesures préservatrices possibles:
+les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignées hors de la
+ville, excepté quatre postes commandés; chaque bataillon fut baraqué
+isolément, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une
+baraque avait contenu des soldats pestiférés, elle était brûlée
+aussitôt. Chaque habitant européen s'enferma, suivant son usage, dans
+sa maison: ces maisons, nommées _okel_, sont construites pour cette
+circonstance, comme pour résister à une insurrection et à un désordre
+momentané. Ce sont de grands carrés longs, sans fenêtres extérieures au
+rez-de-chaussée, fermés par une espèce de porte de ville. Dans la
+distribution intérieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles
+de la même nation, et tous ces logements communiquent par un corridor
+couvert, situé au premier étage et donnant sur une grande cour. Je
+consignai dans l'okel de France, où je demeurais, tous mes domestiques,
+ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions
+nécessairement. Nous continuâmes, moi et mes officiers, à vaquer à nos
+devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant à la fortune à disposer
+de nous et à régler notre destinée. Dans cette horrible maladie, dont
+pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai
+constaté qu'un isolement complet garantissait certainement de ses
+effets. J'ai remarqué également que ceux qui la redoutaient le plus en
+étaient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqués,
+ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux,
+n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prédisposés à la
+prendre, et, quand ils l'avaient gagnée, ils en guérissaient assez
+souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur
+n'est bonne à rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mêmes
+soins, les mêmes traitements, ne produisent pas les mêmes effets: quand
+l'état de l'atmosphère a subi des changements notables pendant une même
+saison, la maladie prend alors divers caractères, ce qui la rend
+très-difficile à traiter.
+
+Nous voilà donc avec une bonne peste, bien conditionnée, ajoutée à tous
+les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la
+flotte ennemie reçut des bombardes, et, chaque jour, ou plutôt chaque
+nuit, elle nous lança cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce
+bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de
+quelques précautions prises, il ne produisit aucun effet.
+
+Nous étions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance
+était un des plus grands supplices de l'armée.
+
+La certitude de la déclaration de guerre de la Porte ne nous était
+point encore acquise; et, quoique des bâtiments portant pavillon turc
+fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions à
+l'espérance que ces bâtiments de transport avaient été conduits de force
+par les Anglais.
+
+Nous avions à Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le général
+en chef se décida à la renvoyer à Constantinople, en forçant le
+capitaine Idris-Bey à emmener avec lui M. Beauchamp, astronome célèbre,
+trouvé en Égypte à notre arrivée, revenant des bords de l'Euphrate, où
+il avait été voyager dans l'intérêt des sciences. Idris-Bey s'engagea
+avec moi, par un traité, à tenir caché M. Beauchamp, à le conduire en
+Chypre et de là à Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait
+le renvoyer à Damiette. Son fils resta à Alexandrie, afin de servir
+d'otage à M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son
+équipage, pour être échangé contre le consul de France à Chypre et les
+employés de ce consulat. Beauchamp était porteur d'une lettre pour le
+grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait à entrer en relation. Nous
+essayâmes à plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au
+moment où les Anglais s'éloignaient de la côte, mais toujours sans
+succès; elle dut mettre de jour à la voile. Arrêtée et fouillée par les
+Anglais, Beauchamp, découvert, fut envoyé à Constantinople, comme il le
+demandait, mais mis au château des Sept-Tours, où peu après il termina
+sa vie.
+
+D'un autre côté, Bonaparte, voulant établir des rapports avec la France
+par la côte de Barbarie, me chargea d'envoyer à Derne un négociant
+d'Alexandrie, nommé Arnault, très-brave et très-galant homme, qui
+parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission étant
+fort périlleuse, le général en chef craignit qu'il ne refusât de la
+remplir; en conséquence, il m'ordonna de l'expédier par surprise. Sous
+un prétexte, je le fis arriver sur le brick le _Lodi_, où il reçut ses
+ordres, ses instructions et l'argent nécessaire. Il s'y résigna sans
+hésiter; le pauvre homme était profondément affligé du doute montré sur
+son courage et son dévouement; quatre heures après son embarquement il
+était parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, après l'avoir
+débarqué, de rester à sa disposition; mais il s'éloigna de la côte
+aussitôt après l'avoir mis à terre, et ce malheureux, ainsi abandonné,
+fut tué par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore
+aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des médecins, qui
+avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette
+année la peste à Alexandrie; c'était la troisième fois qu'elle en était
+attaquée. Chaque fois, à la vérité, la maladie a été plus faible; mais
+il n'est cependant pas très-rare en Égypte de voir des gens mourir d'une
+seconde attaque.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE TROISIÈME
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 2 octobre 1798.
+
+«J'ai eu, mon cher général, une entrevue avec le capitaine de la
+caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amitié de la Porte
+pour nous, il ne croit à aucune hostilité, et il prétend que la marine
+turque qui est devant le port d'Alexandrie a été ramassée dans les îles
+de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur
+oppression.
+
+«Il a dit à un officier qu'il avait reçu la nouvelle de la sensation
+que notre entrée ici avait faite à Constantinople; que d'abord elle
+avait été fâcheuse; mais que, la note officielle étant parvenue,
+l'opinion avait changé, et que le Grand Seigneur avait expédié partout
+des petits bâtiments pour ordonner d'avoir des égards pour les Français;
+qu'il avait envoyé un bâtiment à Alexandrie pour vous porter des
+témoignages de bienveillance et d'amitié; que le bâtiment avait été
+pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous
+a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit bâtiment turc vint
+pour entrer dans le port; mais, chassé et arrêté par une frégate
+anglaise, il resta deux jours à Aboukir. Le capitaine de la caravelle
+envoya à celui qui le commandait des rafraîchissements; les Anglais les
+prirent, les portèrent à bord, mais empêchèrent que le canot ne
+communiquât.
+
+«Il ajoutait que le Grand Seigneur, las de ne recevoir aucune nouvelle
+d'Alexandrie, d'entendre constamment les calomnies des Anglais,
+envoyait le capitan-pacha avec une division de trois vaisseaux et de
+plusieurs bâtiments légers, pour voir par lui-même ce qui se passait,
+et donner de nouvelles assurances d'amitié; qu'il était parti il y a
+déjà quelque temps, et qu'il l'attendait sous trois ou quatre jours;
+que, si à son approche on avait des inquiétudes sur la conduite qu'il
+garderait, il proposait de laisser en otage ses enfants, et d'aller
+lui-même en parlementaire annoncer au capitan-pacha la manière
+distinguée dont nous avions traité tout ce qui appartenait au Grand
+Seigneur.
+
+«Il nous redit hier mot pour mot les mêmes choses, mais cela seulement
+comme bruit qu'il avait entendu et comme sa conviction particulière;
+pour se dispenser probablement de nous faire connaître par quelle voie
+ces nouvelles lui étaient parvenues.
+
+«Je lui fis observer que, puisque le capitan-pacha venait avec des
+intentions amies, les Anglais mettraient sans doute obstacle à son
+entrée, et qu'alors nous serions privés de recevoir les témoignages
+éclatants qu'il nous promettait par l'envoi du _hatti chérif_. Il ne
+put pas concevoir cette difficulté, et la fierté ottomane ne put
+admettre que les Anglais osassent encourir l'indignation de la Porte,
+en faisant injure à un grand de l'empire.
+
+«Le capitaine de la caravelle paraît, au reste, un homme loyal; tout ce
+qu'il fait, tout ce qu'il dit, a le caractère de la vérité; il peut être
+trompé, mais n'est pas trompeur.
+
+«Après avoir canonné quatre jours sans succès, les ennemis se sont
+lassés. J'ai ordonné quelques travaux que je crois utiles pour couvrir
+le fort, et pour donner refuge à la légion nautique, si des forces
+supérieures venaient à effectuer un débarquement. J'ai fait bien armer
+les batteries, et je ne crois pas qu'avec le secours de troupes qu'en
+cas de besoin j'y conduirais il puisse y avoir quelque chose à
+craindre.»
+
+
+MENOU À MARMONT.
+
+ «Rosette, 21 octobre 1798.
+
+«Vous êtes un homme d'or, mon cher général, vous êtes un des véritables
+créateurs de l'Égypte. Vous naviguez avec deux cents bâtiments sur un
+canal qui était jugé impraticable; vous fertilisez les campagnes arides
+de Damanhour et de l'Élowa; vous alimentez Alexandrie, etc., etc.
+
+«Pour moi, vous êtes d'une amabilité parfaite, puisque vous prenez
+autant de soin de mes canons. Je prie Dieu, Mahomet, tous les saints du
+paradis et de l'alcoran, pour que la mesure que vous proposez soit
+adoptée. Car, quant à la réussite, j'en suis convaincu, d'après ce que
+vous me mandez. Recevez tous mes remercîments de votre obligeance; je
+vous aime et embrasse de tout mon coeur. _Vale et ama._»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 28 octobre 1798.
+
+«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 2 brumaire.
+Nous avons été vivement affectés des événements arrivés au Caire, et
+particulièrement de la perte de Dupuis et de Sulkowski. L'exemple
+terrible que vous avez donné préviendra sans doute de nouveaux malheurs
+et assurera notre tranquillité.
+
+«Les ennemis paraissent ne plus s'occuper d'Alexandrie. Ils ont réuni
+une partie de leurs forces vis-à-vis d'Aboukir; ils ont canonné le fort
+depuis quatre jours, mais inutilement et sans produire d'autre effet
+que la mort d'un seul homme.
+
+«L'ennemi, hier, a paru vouloir débarquer à une lieue d'Aboukir; on a
+canonné vigoureusement ses chaloupes, qui, à ce qu'on estime, portaient
+environ huit cents hommes. Une seule est arrivée à terre, et n'y est
+pas restée deux minutes; puis elles se sont éloignées.
+
+«Si les Anglais veulent entreprendre quelque chose aujourd'hui, ils ne
+réussiront pas davantage. Le renfort que j'y ai envoyé fera merveille
+au physique et au moral.
+
+«Le transport de l'artillerie que vous demandez est suspendu pour le
+moment. On emploiera le peu de chevaux qui sont ici à ce travail
+lorsque les circonstances auront changé, et je ne crois pas qu'il faille
+attendre longtemps.
+
+«Je ne sais si vous avez des données sur les bâtiments turcs qui sont
+ici près, mais je suis bien impatient de fixer mon opinion sur ceux qui
+les montent. Jamais un bâtiment turc ne s'approche d'une de nos
+batteries sans être suivi d'un vaisseau anglais, et la promptitude avec
+laquelle ils sont arrivés ne pourrait-elle faire penser que ce n'est
+point une expédition venant de Constantinople, mais quelques bâtiments
+en croisière ou de Rhodes, ramassés par les Anglais? Si nous sommes
+assez heureux pour que les ennemis essayent encore de descendre, nous
+ferons des prisonniers, et nous saurons à quoi nous en tenir.»
+
+
+MARMONT À MENOU.
+
+ «Alexandrie, 12 novembre 1798.
+
+«J'attache le plus grand prix, mon cher général, aux témoignages de
+confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en
+sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation précieuse de les mériter,
+et je suis prêt à tout faire pour y parvenir.
+
+«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à
+vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je
+pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez
+que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par
+les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations
+militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne
+pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et
+mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique.
+Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si
+enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en
+obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point
+l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage,
+et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient
+des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la
+tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous
+les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le
+commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas
+que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de
+profiter des circonstances favorables qui peuvent se
+présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la
+révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque
+chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous
+connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter
+soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les
+difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc
+dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être
+utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et
+que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à
+ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui,
+mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me
+croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le
+commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on
+ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera
+organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et
+je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se
+préparent, et que vous dirigerez.
+
+«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes
+intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette
+confiance, mon abandon.»
+
+
+MENOU À MARMONT.
+
+ «Rosette, 15 novembre 1798.
+
+ «INSTRUCTION ENVOYÉE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE.
+
+«S'il se présente une ou deux frégates turques pour entrer dans le port
+d'Alexandrie, le général commandant les laissera entrer.
+
+«S'il se présentait un plus grand nombre de bâtiments de guerre turcs
+pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général fera connaître à
+celui qui les commande qu'il est nécessaire de faire part de sa demande
+aux chefs supérieurs: on devra même l'engager à envoyer quelqu'un au
+Caire, au général en chef.
+
+«Si le commandant turc persistait à vouloir entrer avec un nombre de
+bâtiments qui excéderait celui de _deux_ avant d'avoir la réponse du
+Caire, le général emploiera la force pour l'en empêcher.
+
+«Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle
+communique directement avec le général, celui-ci prendra d'elle toute
+espèce d'informations et lui fera toute espèce d'honnêtetés.
+
+«Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait
+communiquer que par des parlementaires anglais, le général fera
+connaître à ces commandants turcs combien cette mesure est indécente et
+contraire à la dignité du Grand Seigneur; le général les engagera à
+communiquer directement avec lui, sans intermédiaire anglais, et il fera
+connaître à ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les
+lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des
+parlementaires anglais.
+
+«Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure,
+circonspection, politesse et fermeté.»
+
+
+MENOU À MARMONT
+
+ «Rosette, 15 novembre 1798.
+
+«Mon cher général, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons
+que d'amitié: je compte sur la vôtre comme vous pouvez compter sur la
+mienne.
+
+«Je suis extrêmement sensible à la confiance que vous me témoignez;
+soyez assuré que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui
+dépendra de moi pour y répondre.
+
+«Mon cher général, l'estime publique vous appartient depuis longtemps,
+et la gloire que vous avez acquise partout où vous avez servi est un
+capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter.
+
+«Je sens combien vous devez désirer de retourner en France. Le général
+en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des
+liaisons particulières avec vous, est certainement, à cet égard, du
+même avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilités qui
+pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la
+chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant à moi,
+mon cher général, je ferai aussi entendre ma faible voix au général en
+chef pour tout ce qui peut vous être agréable, mais la vôtre seule
+suffirait. Vous êtes dans ce moment d'une utilité majeure à Alexandrie;
+vous seul pouvez donner à cette ville et aux troupes le ton qui
+convient. Je l'ai demandé au général en chef, j'espère qu'il me
+l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole
+d'honneur, mon cher général, que vous n'y resterez que le temps
+nécessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un
+homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour
+traiter avec eux.
+
+«Je vous répète que ce n'est que momentané, et que vous ne vous fixerez
+à Alexandrie qu'autant de temps que la difficulté des circonstances
+vous promettra de la gloire à acquérir. Si, dans les événements qui
+vont se succéder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les négociations
+qui, dans mon opinion (peut-être erronée), vont s'ouvrir, il se
+présentait une occasion d'aller en France porter quelque dépêche
+importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les
+rapports, servît parfaitement bien la chose publique, dressons toutes
+nos batteries, mon cher général, pour que vous en soyez chargé. Mais,
+au reste, vous connaissez mieux que moi le général en chef: vous êtes
+pour ainsi dire son frère d'armes; il sait que, quand il vous charge de
+quelque mission importante, c'est un second lui-même qui exécute.
+
+«Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en
+attendant que l'affaire du commandement soit arrangée, que vous soyez
+instruit de tout et que vous concouriez à tout; je le mande au général
+Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle.
+
+«Adieu, mon cher général, comptez à tout jamais sur ma franche amitié.
+_Vale et ama_. Pressez la construction des ouvrages.»
+
+
+BONAPARTE À MARMONT.
+
+ «Au Caire, 29 novembre 1798.
+
+«L'état-major vous donne l'ordre, citoyen général, de prendre le
+commandement de la place d'Alexandrie. Je fais venir le général
+Mauscourt au Caire parce que j'ai appris que, le 24, il a envoyé un
+parlementaire aux Anglais sans m'en rendre compte, et que, d'ailleurs,
+sa lettre à l'amiral anglais n'était pas digne de la nation. Je vous
+répète ici l'ordre que j'ai donné de ne pas envoyer un seul
+parlementaire aux Anglais sans mon ordre. Qu'on ne leur demande rien.
+J'ai accoutumé les officiers qui sont sous mes ordres à accorder des
+grâces, et non à en recevoir.
+
+«J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers à la
+quatrième d'infanterie légère. Il est extrêmement surprenant que je
+n'en aie rien su.
+
+«Secouez les administrations; mettez de l'ordre dans cette grande
+garnison, et faites que l'on s'aperçoive du changement de commandant.
+
+«Écrivez-moi souvent et dans le plus grand détail.
+
+«Je savais depuis trois jours la nouvelle que vous m'avez écrite des
+lettres reçues de Saint-Jean-d'Acre.
+
+«Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isolés qui devraient être à
+l'armée. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait ses
+passe-ports en règle. Que ceux qui s'en vont n'emmènent pas de
+domestiques avec eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et
+qu'ils n'emportent point de fusils.
+
+«Je vous salue.»
+
+
+BONAPARTE À MARMONT.
+
+ «Au Caire, 2 décembre 1798.
+
+«Vous ferez réunir chez vous, citoyen général, dans le plus grand
+secret, le contre-amiral Perrée, le chef de division Dumanoir, le
+capitaine Barré. Vous leur ferez part de la présente lettre; vous leur
+ferez les questions suivantes, et vous dresserez un procès-verbal de la
+réponse qu'ils feront, que vous signerez avec eux.
+
+PREMIÈRE QUESTION.
+
+«Si la première division de l'escadre sortait, pourrait-elle, après une
+croisière, rentrer malgré la croisière actuelle des Anglais, soit dans
+le port neuf, soit dans le port vieux?
+
+DEUXIÈME QUESTION.
+
+«Si le _Guillaume Tell_ paraissait avec le _Généreux_, le _Dégo_,
+l'_Athénien_ et les trois vaisseaux vénitiens que nous avons laissés à
+Toulon, et qui sont actuellement réunis à Malte, la croisière anglaise
+serait obligée de se sauver. Se charge-t-on de faire entrer l'escadre
+du général Villeneuve dans le port?
+
+TROISIÈME QUESTION.
+
+«Si la première division sortait, pour favoriser sa rentrée, malgré la
+croisière anglaise, ne serait-il pas utile, indépendamment du fanal que
+j'ai ordonné qu'on allumât au phare, d'établir un nouveau fanal sur la
+tour du Marabout? Y aurait-il quelque autre précaution à prendre?
+
+«Si dans la solution de ces trois questions il y avait des opinions
+différentes, vous ferez mettre sur le procès-verbal les opinions de
+chacun.
+
+«Je vous ordonne qu'il n'y ait à cette conférence que vous quatre. Vous
+commencerez par leur recommander le plus grand secret.
+
+«Après que le conseil aura répondu à ces trois questions et que le
+procès-verbal sera clos, vous poserez cette question:
+
+«Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de
+Malte, de quelle manière s'apercevrait-on de son arrivée à la hauteur
+de la croisière; quel secours les forces navales actuelles du port
+pourraient-elles lui procurer, et de quel ordre aurait besoin le
+contre-amiral Perrée pour se croire suffisamment autorisé à sortir?
+
+«Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouées, pour désigner la
+passe?
+
+«Les frégates la _Muiron_ et la _Carrère_, le vaisseau le _Causse_
+seraient-ils dans le cas de sortir?
+
+«Après quoi, vous poserez cette autre question:
+
+«Les frégates la _Junon_, l'_Alceste_, la _Courageuse_, la _Muiron_, la
+_Carrère_; les vaisseaux le _Causse_, le _Dubois_, renforcés chacun par
+une bonne garnison de l'armée de terre et de tous les matelots européens
+qui existent à Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la
+croisière anglaise si elle était composée de deux vaisseaux et d'une
+frégate?
+
+«Vous me ferez passer le procès-verbal de cette séance dans le plus
+court délai.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 4 décembre 1798.
+
+«J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 9, par laquelle vous
+me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau
+témoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et,
+si le zèle le plus constant et l'activité la plus soutenue suffisent,
+j'espère m'acquitter d'une manière satisfaisante de la tâche que vous
+m'avez imposée: elle ne me paraît pénible que parce qu'elle m'éloigne
+de vous.
+
+«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des
+motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer,
+à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez
+son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les
+scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de
+vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son
+administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans
+deux jours pour se rendre à vos ordres.
+
+«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances
+difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que
+d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en
+magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres
+que pour environ cinq jours.
+
+«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux
+mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves,
+qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout
+cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport
+quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent
+chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine
+suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs
+moyens.
+
+«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près
+d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors
+qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de
+deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque
+jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à
+traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier
+que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux
+jours.
+
+«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois
+qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et,
+comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les
+déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les
+pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur
+richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère
+les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener
+leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre
+disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que
+la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges
+de Damanhour.
+
+«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent
+qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire
+venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a
+pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose,
+par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette
+paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne
+sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres
+chargées de blé.
+
+«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un
+transport de blé qui excédera la consommation.
+
+«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature
+quand nous en serons pourvus.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 6 décembre 1798.
+
+«Le général Menou vous a sans doute rendu compte, mon cher général, du
+départ de tous les bâtiments à pavillon rouge; trois vaisseaux anglais
+seulement sont à notre vue: deux croisent devant Alexandrie, un à
+Aboukir, mouillé.
+
+«Je crois maintenant les transports par mer possibles: nous allons
+l'essayer. Dût-il y avoir quelque danger, il faudrait encore y avoir
+recours, car nos besoins sont pressants: nous sommes sans blé, nous
+n'en avons plus que pour demain, et il faut renoncer à l'idée
+d'approvisionner Alexandrie par des caravanes. Cent cinquante chameaux
+marchant continuellement pourraient à peine suffire à la consommation
+journalière.
+
+«Les rapports que j'ai eus sur la navigation du lac sont satisfaisants:
+les deux points d'embarquement seront, l'un à une lieue et demie
+d'Alexandrie, et l'autre à quatre lieues de Rosette. Ainsi nos
+transports par terre seront diminués; mais cette navigation ne peut pas
+être mise en activité sur-le-champ: il faut donc employer la navigation
+extérieure, qui j'espère, sera heureuse, et pourvoira à nos besoins.
+J'envoie, à cet effet, à Rosette, un officier de marine et deux
+aspirants intelligents capables de conduire les djermes.
+
+«Les agences en chef des différents services n'ont rien envoyé depuis
+longtemps aux agents d'Alexandrie; en conséquence, personne n'a un sou:
+il est difficile que la machine aille. Le divan fournit, en attendant,
+de la paille, du bois pour la consommation journalière de la garnison,
+et de la viande pour les hôpitaux. Ces ressources seront bientôt
+épuisées, et je n'y compte que pour très-peu de temps; aussi vais-je
+chercher à me pourvoir ailleurs.
+
+«Il est dû à la garnison d'Alexandrie les mois de vendémiaire et de
+brumaire, tandis que la première décade de frimaire est payée à l'armée.
+
+«Les travaux du génie sont sans activité, parce qu'on n'a encore rien
+donné sur l'ordonnance de vingt mille francs que vous avez fait
+délivrer.
+
+«J'ai emprunté quinze cents quintaux de blé au divan pour pourvoir à la
+subsistance de quinze jours. J'espère que d'ici à ce temps-là, s'il
+nous arrive quelque argent et que nous profitions bien de la
+circonstance, nous serons dans l'abondance; et alors je rendrai en
+nature, ainsi que j'ai promis, quinze cents quintaux.
+
+«Le divan ne marchait pas; je lui ai adjoint, pour le stimuler un peu,
+le capitaine Arnaud, qui est bien capable d'en tirer parti. Le divan
+s'assemblera tous les deux jours; le capitaine Arnaud me représentera.
+Dans les cas extraordinaires, je le convoquerai chez moi.
+
+«Je vais chercher à faire venir du bois par Aboukir.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 24 décembre 1798.
+
+«J'espère, mon cher général, que nous avons vaincu le mal, et que, si la
+peste reparaît, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis
+ma dernière lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur français
+avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tombé malade et est
+mort. Nous avons pris toutes les précautions que la prudence nous a
+suggérées pour empêcher la propagation de la maladie, et nous en avons
+senti les bons effets.
+
+«Les vents constamment contraires ont empêché les djermes chargées de
+blé d'arriver de Rosette ici, de manière que nous finissons aujourd'hui
+de consommer l'emprunt de blé que j'ai fait il y a quinze jours. Il a
+fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouvé en lui beaucoup de
+bonne volonté, et il a été convenu qu'un négociant serait chargé de
+nous fournir chaque jour cent quintaux de blé. Le divan fera les fonds
+nécessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure
+responsable du prix de ce blé. J'ai pris le double engagement près du
+divan, et comme commandant à Alexandrie, et comme particulier, de le
+lui faire payer, c'est-à-dire que je lui rendrai, quand nos blés seront
+arrivés, la quantité qui représentera la somme d'argent qui aura été
+dépensée. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment.
+
+«Comme les vents peuvent être encore longtemps contraires, j'ai dû
+penser aux transports intérieurs. Je me suis adressé aux Arabes qui
+environnent Alexandrie; j'ai à peu près la certitude d'obtenir d'eux
+cent cinquante à deux cents chameaux, qui apporteront le blé à
+Alexandrie, et qui seront payés en nature à raison d'un tiers de la
+charge, c'est-à-dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent
+quarante livres, ne nous coûtera qu'un ardeb pris à Rosette, dont la
+valeur est de trois piastres, ce qui est très-bon marché.
+
+«Dans deux jours la navigation du lac sera en activité. Le premier
+objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours,
+fait faire un gros magasin sur le bord du lac, près de l'Élowa, et, là,
+cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins à
+l'extrémité du lac, près d'Alexandrie.
+
+«Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce
+retard aux difficultés locales que le pays présente à un Français. Je
+crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire
+facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin
+pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit être
+considéré comme le grenier d'Alexandrie, serait d'étendre jusqu'à
+Damanhour le commandement du shériff d'Alexandrie. Il nous est
+extrêmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir
+à nos besoins, un pays riche et peuplé; et personne n'en tirerait un
+plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors à l'estime qu'on a
+pour lui les moyens que donne l'autorité. L'unité de commandement ne
+serait pas blessée, puisqu'il ne ferait qu'exécuter les ordres du
+général Menou.
+
+«J'ai trouvé un Arabe dont je suis sûr et qui partira demain pour
+Derne. Quatre jours après, j'en ferai partir un autre: ils porteront
+tous deux des lettres à un négociant et à un juif qui y fait les
+affaires des Français. On pourrait, à telle fin que de raison, se
+servir de ce moyen-là pour envoyer une lettre jusqu'à Tripoli, car il y
+va souvent des bateaux.
+
+«J'ai l'état, bâtiment par bâtiment, des matelots du convoi: le nombre
+s'en élève à quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me
+paraît, d'après cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain
+nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous
+l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les bâtiments ont été brûlés,
+une centaine s'est réfugiée sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons
+quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine.
+
+«Je vous remercie de la défense que vous avez faite de recevoir en
+payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en était déjà
+arrivé pour soixante mille francs.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 22 janvier 1799.
+
+«Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher général, nos pertes
+augmentent à chaque instant: la journée d'avant-hier nous a coûté
+dix-sept hommes morts; celle d'hier à peu près autant. Notre position
+est vraiment déplorable. Je n'exagère pas nos malheurs; mais, si on ne
+vient promptement à notre secours, ils seront bientôt à leur comble. Le
+mécontentement des troupes est extrême et tel, que je puis
+raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou
+tout ramener à l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas;
+et ces malheurs-là seront prévenus. Tout est ici six fois plus cher
+qu'à Paris, et il n'y a qu'une très-petite partie de la garnison qui
+ait reçu le mois de vendémiaire; la misère est donc excessive, et les
+troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espère
+bientôt les voir périr. Ajoutez à cela la lecture des ordres du jour,
+qui leur annonce que l'armée est payée régulièrement, et qui leur fait
+croire que l'argent destiné pour eux est distrait par les autorités
+immédiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une
+livre de pain, à cause de la disette extrême de blé que nous éprouvons;
+il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mécontentement des
+soldats n'est pas fondé.
+
+«J'ai fait part de toutes mes inquiétudes et de tous mes chagrins au
+général Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce
+n'est qu'à regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je
+ne puis m'adresser qu'à vous pour obtenir un remède, le général Menou
+n'en trouvant pas. J'ose, espérer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez
+pour croire que le récit que je vous fais est littéralement vrai.
+
+«Vous avez réuni le commandement des trois provinces, afin que la ville
+d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-même, reçût de l'argent
+et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le
+général Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahiré,
+qui pourrait servir à payer ici les troupes, est employé à tout autre
+usage. Un négociant d'ici vient de m'assurer à l'instant que son
+correspondant vient de lui écrire que le général Menou venait de faire
+rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a
+été payée par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel
+moment le général Menou choisit-il pour cela? celui où nous manquons de
+tout, et où la terre, la marine, les soldats et les administrations,
+sont dans une égale misère!
+
+«Le commandement que vous m'avez donné de la province de Bahiré me
+donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la
+quarantaine ne mettait obstacle à tout; mais je ne puis disposer de
+rien; le général Menou a donné ses ordres à l'adjudant général le Turcq;
+ainsi ce commandement est illusoire.
+
+«Le général Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de
+Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus
+besoin de secours que les communications deviennent plus rares.
+
+«Le général Menou vient de défendre, sous les peines les plus graves, à
+qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre
+cents âmes, qui, sous la protection du détachement français, nous
+apportaient régulièrement ici des subsistances, n'osant pas marcher
+seuls à cause des Arabes, né viendront plus, et nous faisons par là un
+pas vers la famine.
+
+«Nous n'avons pas reçu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de
+blé, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures.
+
+«Il a été impossible de vendre ici la plus petite quantité de vin;
+personne n'est venu en acheter; et cela me paraît tout simple. Voici le
+parti que j'ai pris. J'ai forcé les habitants à l'acheter, le divan s'y
+est refusé formellement. Après avoir tourné la question de toutes les
+manières, sans avoir pu le décider, je lui ai signifié que je me
+chargeais de tous les détails, qu'il y aurait sans doute moins de
+justice dans les répartitions, parce que j'avais des connaissances
+locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que
+j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze négociants
+turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais
+qu'eux et qu'ils eussent à fournir, sous deux fois vingt-quatre heures,
+la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoyé
+demander pardon de s'être ainsi refusé à mes demandes, et s'en est
+lui-même chargé; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille
+livres les cent cinquante mille livres portées dans mon arrêté; il m'eût
+été impossible de porter le vin à trois livres; je l'ai mis à cinquante
+sous.
+
+«Ces cent vingt-cinq mille livres serviront à payer un mois à la
+garnison; la marine vingt-cinq mille, le génie huit à dix mille,
+l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les
+secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont
+pas moins pressants.
+
+«Le médecin Valdony, que vous m'avez annoncé, n'est pas arrivé, je crois
+même qu'il n'est pas parti.
+
+«Nous n'avons plus de chirurgiens pour nos hôpitaux; je vous demande
+avec la plus vive instance de nous en faire envoyer.
+
+«Le commissaire des guerres Renaud est mort, le commissaire Michaud est
+en quarantaine; le service ici est entre les mains du commissaire
+adjoint de Damanhour; il est incapable de mener une machine aussi vaste,
+et d'ailleurs il est nécessaire dans sa province; je vous demande de
+nous en faire envoyer un.
+
+«La commission sanitaire fait tout ce qu'elle peut; je lui ai adjoint
+deux capitaines de bâtiments marchands, afin de l'aider dans ses
+pénibles travaux.
+
+«J'attends votre réponse à ma lettre du 26, afin de savoir si je dois
+envoyer à Damanhour les marins dont je vous ai parlé.
+
+«La caravelle serait partie ce matin si un vaisseau anglais n'était
+paru.
+
+«Je n'ai reçu qu'hier votre arrêté du 22 nivôse; je vais le mettre à
+exécution; les alléges sont prêtes.»
+
+
+BONAPARTE À MARMONT.
+
+ «Au Caire, 5 février 1799.
+
+«Puisqu'il est impossible que la caravelle parte de nuit, puisqu'elle
+ne peut pas profiter du moment où les Anglais sont loin pour sortir,
+qu'elle sorte lorsqu'elle voudra, et le plus tôt possible.
+
+«Je vous salue.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Rosette, 23 février 1799.
+
+«Nos maux augmentaient, mon cher général, et je ne voyais aucun moyen
+de leur apporter de remède, tant qu'Alexandrie resterait dans l'oubli
+où cette ville est depuis longtemps. J'ai pris le parti de venir passer
+quarante-huit heures ici. J'ai respecté les lois sanitaires, et me suis
+campé hors la ville. Le général Menou m'a remis le commandement. J'ai
+sur-le-champ fait un emprunt de cent vingt mille francs, hypothéqué sur
+les rentrées de l'arrondissement. La moitié sera payée ce soir, et je
+l'emporterai avec moi. Le reste me suivra de près. Je payerai avec cet
+emprunt la première quinzaine de frimaire aux troupes. Je donnerai une
+vingtaine de mille francs à la marine, et je donnerai assez d'argent au
+génie pour pousser vigoureusement les travaux, qui depuis longtemps
+déjà sont suspendus.
+
+«C'est la perspective qu'offrent les événements que l'on peut présumer
+qui m'a décidé à venir trouver le général Menou, et de lui demander ou
+de me donner des secours, ou de me remettre le commandement que vous
+m'avez confié. Votre absence me rend personnellement responsable de tout
+ce qui doit être fait, et j'ai été effrayé en pensant qu'en restant
+encore quelque temps dans la même sécurité la ville d'Alexandrie ne
+serait pas capable de la résistance qu'il est nécessaire qu'elle oppose.
+
+«J'ai donc cru devoir mettre de côté les considérations particulières,
+au risque même de déplaire au général Menou. J'ai cru indispensable de
+tout sacrifier aux besoins pressants de la place d'Alexandrie. J'ai
+pensé surtout qu'il fallait faire arriver promptement les
+fortifications à un terme qui donnât quelque confiance; et je crois
+pouvoir atteindre ce but; mais il fallait de la prévoyance; et, si
+j'eusse attendu encore quelque temps, je crains bien qu'il n'eût été
+trop tard.
+
+«J'ai donc fait ce que j'ai cru devoir faire, et ce que vos derniers
+ordres m'ont autorisé à faire. J'ai pensé exclusivement à préparer la
+défense d'Alexandrie, à laquelle mon honneur aujourd'hui est lié. Le
+général Menou m'a parfaitement reçu et a paru me céder sans peine le
+commandement. Il part sous peu de jours pour le Caire. Il sent, mon
+général, l'impossibilité d'envoyer un bataillon à Damanhour. Les quatre
+qui font la garnison ne forment en tout que quatre cent quatre-vingts
+fusiliers pour le service. Jugez, je vous prie, s'il est possible de
+diminuer ce nombre.
+
+«Le général Menou me laisse donc la légion nautique, moins un
+détachement qui partira avec lui. Je vais l'envoyer à Ramanieh, afin de
+mettre à même le chef de brigade Lefebvre de s'établir de nouveau à
+Damanhour. Je vais avec ce secours presser la rentrée des contributions.
+Malgré tous mes efforts, elles ne s'élèveront jamais à la hauteur des
+dépenses fixes de l'arrondissement. Je vous enverrai par le premier
+courrier le tableau des différences.
+
+«La peste va bien à Alexandrie; les accidents sont devenus moins
+fréquents, et le nombre des morts moins considérable: nos hôpitaux ne
+perdent pas plus de trois à quatre hommes par jour.
+
+«Les Anglais sont toujours en présence. Ils ont suspendu depuis quelques
+jours leur bombardement.»
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Avis de l'éditeur.
+
+LIVRE PREMIER.--1774-1797.
+
+Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières
+années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à
+l'école d'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.
+
+Admission au 1er régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de
+Tournoux.--Premier combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à
+Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du
+Petit-Gilbraltar (17 décembre 1793).--Pillage de
+Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).
+
+Situation intérieure de la France.--La terreur.--9
+thermidor.--Bonaparte accusé.--Son opinion sur le 9 thermidor.--Projet
+d'une expédition maritime contre la Toscane.--Bonaparte quitte l'armée
+d'Italie.--Siége de Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.
+
+Pichegru.--Desaix.--15 vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du
+général Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des
+victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23
+novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de
+Bonaparte.
+
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE PREMIER.
+
+Lettre de Marmont à son père, du camp de Saint-Ours.
+
+-- -- à sa mère, du camp de Saint-Ours.
+
+Lettre de Marmont à son père, de Certamussa.
+
+-- -- à sa mère, de Saint-Paul.
+
+-- -- à son père, de Toulon.
+
+Rapport original de la prise de Toulon au président de la Convention
+nationale.
+
+Ordre du jour du général Dugommier.
+
+Lettre de Marmont à sa mère, du fort de la Montagne.
+
+-- -- à son père, du fort de la Montagne.
+
+-- -- à sa mère, en rade.
+
+-- -- à son père, à bord du brick l'_Amitié_.
+
+-- -- à sa mère, de Toulon.
+
+-- -- à son père, de Strasbourg.
+
+-- -- à sa mère, d'Ober-Ingelheim.
+
+-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim.
+
+-- -- à sa mère, d'Ober-Ingelheim.
+
+-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim.
+
+-- -- à son père, d'Ober-Ingelheim.
+
+-- -- à sa mère.
+
+
+LIVRE DEUXIÈME.--1797-1798.
+
+Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Stengel.--Berthier.--Montenotte
+(11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.--Mission de Junot et de
+Murat.
+
+Passage du Pô (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio:
+création des guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de
+l'armée française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le
+roi de Naples.--Surprise du château Ubin.
+
+Siège de Mantoue.--Lonato (3 août 1796).--Anecdote.--Castiglione (5
+août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.--Bassano.--Cerea.--Deux
+Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à Paris.--Arcole (17
+novembre) .--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les opérations de
+Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17
+janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).
+
+Expédition contre le pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de
+Lannes.--Prise d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et
+Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans
+les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert
+dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de
+l'archiduc Charles.
+
+Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premières ouvertures
+faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19
+avril).--Réponse de M. Vincent à Bonaparte.--Troubles de Bergame (12
+mai).--Venise se déclare contre la France.--Mission de Junot.--Le
+général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entrée des Français
+dans la ville.--Création de la République transpadane.--Alliance avec
+la Sardaigne.
+
+18 fructidor.--Pauline Bonaparte.--Leclerc.--Négociation de
+Passeriano.--Le comte de Cobentzel.--Clarke.--Anecdote.--Madame
+Bonaparte à Venise.--Desaix à Passeriano.--Première idée sur
+l'Égypte.--Existence de Bonaparte en Italie.--L'armée du Rhin confiée à
+Augereau.--Paix de Campo-Formio (17 octobre
+1797).--Dandolo.--Anecdotes.--Voyage de Milan à Radstadt et de Radstadt
+à Paris.
+
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE DEUXIÈME.
+
+Lettre de Marmont à son père, de Cairo.
+
+-- -- à son père, de Cherasco.
+
+-- -- à sa mère, de Crémone.
+
+-- -- à son père, de Milan.
+
+-- -- à son père, de Peschiera.
+
+-- -- à sa mère, de Milan.
+
+-- -- à son père.
+
+-- -- à son père, de Bassano.
+
+-- -- à son père, de Castiglione.
+
+-- -- à son père, de Brescia.
+
+-- -- à son père, de Vérone.
+
+-- -- à sa mère, de Milan.
+
+-- -- à son père, de Goritz.
+
+
+LIVRE TROISIÈME.--1798-1799.
+
+Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite politique.--Situation
+intérieure de la France.--Première idée d'une descente en
+Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre,
+reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente.--Mariage de
+Marmont.
+
+Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte.--Moyen par lequel on
+se procure de l'argent.--Départ de Toulon (19 mai
+1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition
+d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les
+mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française
+d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le
+Nil.
+
+Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la
+flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardan (19
+juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au
+Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre Ibrahim.--Aboukir
+(1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre.
+
+Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse dans le
+Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une
+flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le
+général Mauscourt.--Marmont nommé commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son
+singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur cette
+maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M.
+Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.
+
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE TROISIÈME.
+
+Lettre de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+-- de Menou à Marmont, de Rosette.
+
+-- de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+-- -- à Menou, d'Alexandrie.
+
+-- de Menou à Marmont, de Rosette.
+
+-- -- à Marmont, de Rosette.
+
+-- de Bonaparte à Marmont, du Caire.
+
+-- -- à Marmont, du Caire.
+
+-- de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+-- -- à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+-- de Bonaparte à Marmont, du Caire.
+
+-- de Marmont à Bonaparte, de Rosette.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (1/9), by Auguste Wiesse de Marmont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(1/9), by Auguste Wiesse de Marmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)
+
+Author: Auguste Wiesse de Marmont
+
+Release Date: December 6, 2008 [EBook #27427]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Duchossoy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<h3>DE 1792 À 1841</h3>
+
+<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>AVEC</h5>
+
+<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4>
+
+<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br>
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<hr class="short">
+<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4>
+<hr class="short">
+
+<h3>TOME PREMIER</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p>
+
+<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5>
+
+<h4>1857</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/Marmont-Raguse.png"></p>
+
+<h3>MARÉCHAL DUC DE RAGUSE</h3>
+
+<br>
+<p>N.D.T. Les autres portraits indiqués à la page courerture, n'ont pas été fournies avec les documents qui ont servis à cette production.</p>
+<br>
+
+
+<h3>AVIS DE L'ÉDITEUR</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Les <i>Mémoires du duc de Raguse</i> ont été légués par le maréchal à des
+mains dévouées, avec la solennelle injonction qu'ils fussent livrés à
+l'impression tels qu'il les avait dictés. Les mandataires du maréchal
+ont voulu remplir son dernier voeu, et ses recommandations formelles ont
+été suivies par eux avec un religieux respect. Dans le fond comme dans
+la forme, ce livre est resté tel que l'illustre auteur le destinait à
+la publicité, sans corrections posthumes comme sans additions
+indiscrètes.</p>
+
+<p>C'est en 1828 que le duc de Raguse songea à mettre en ordre ses notes
+et ses souvenirs, et entreprit la rédaction de ces <i>Mémoires</i>, qu'il a
+continués jusqu'à son dernier jour.
+
+<p>Il a jugé avec une liberté digne, avec son impartialité propre et à sa
+façon, les événements et les hommes de son temps.</p>
+
+<p>«J'ai l'intention, dit-il, d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu,
+ce que j'ai été à même de savoir mieux qu'un autre, et je ne dépasserai
+pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.» (Tome
+Ier, page 380.)</p>
+
+<p>En lisant ces volumes, longtemps médités dans le calme de la retraite,
+ceux qui ont connu cet homme remarquable croiront encore l'entendre
+parler.</p>
+
+<p>Chaque volume est accompagné de fragments de correspondance et des
+pièces justificatives, témoignages officiels à l'appui de cette
+histoire intime, immense, qui se déroule depuis le commencement de la
+Révolution jusqu'à nos jours.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<br><br>
+
+<p>L'exemplaire ci-joint de mes <i>Mémoires</i> est la copie d'un autre
+exemplaire appuyé des pièces justificatives originales et déposé dans
+la chancellerie du château de Malaczka, en Hongrie, appartenant au
+prince de Palffy. Un reçu du prince reconnaît le dépôt fait entre ses
+mains, et renferme le pouvoir de le remettre à la personne qui lui
+remettra son reçu.</p>
+
+<p>Ce reçu est confié en des mains sûres, et sera remis, à ma mort, à la
+personne qui doit entrer, à cette époque, en possession de mes
+<i>Mémoires</i>, les publier sans y apporter aucun changement, même sous le
+prétexte de correction de style, et ne souffrir ni augmentation dans le
+texte, ni diminution, ni suppression quelconque.</p>
+
+<p>Comme le dépôt fait à Malaczka date de dix ans, et que l'exemplaire
+ci-joint ne m'a jamais quitté, il diffère du premier dans les
+augmentations que j'y ai faites et celles que je pourrais y ajouter
+encore, et dans les corrections que j'ai pu croire nécessaires. C'est
+donc la rédaction de l'exemplaire ci-joint qui doit servir de règle
+invariable pour le texte.</p>
+
+<p>LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.</p>
+
+<p>Venise, le 25 novembre 1851.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h4>DU MARÉCHAL</h4>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<hr class="full">
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE PREMIER</h3>
+
+<h3>1774-1797</h3>
+
+<p>SOMMAIRE. -- Naissance de Marmont (1774). -- Sa famille. -- Ses premières
+années. -- Premières relations avec Bonaparte (1792). -- Admission à l'école
+D'artillerie. -- Foy. -- Duroc. -- Premières amours. -- Admission au 1er
+régiment d'artillerie. -- Lieutenant (1793). -- Camp de Tournoux. -- Premier
+Combat. -- Siége de Toulon. -- Bonaparte à
+Toulon. -- Carteaux. -- Dugommier. -- Du Teil. -- Junot. -- Attaque du
+Petit-Gibraltar (17 décembre 1793). -- Pillage de
+Toulon. -- Massacres. -- Anecdotes. -- Oneille (1794). -- Situation intérieure
+de la France. -- La terreur. -- 9 thermidor. -- Bonaparte accusé. -- Son
+opinion sur le 9 thermidor. -- Projet d'une expédition maritime contre la
+Toscane. -- Bonaparte quitte l'armée d'Italie. -- Siége de
+Mayence (1795). -- Retraite de l'armée française. -- Pichegru. -- Desaix. -- 13
+Vendémiaire. -- Barras. -- Marmont aide de camp du général
+Bonaparte. -- Madame Tallien. -- Bal des
+victimes. -- Directoire. -- Dumerbion. -- Kellermann. -- Bataille de Loano (23
+novembre 1795). -- Schérer. -- Hiver de 1795 à 1796 à Paris. -- Mariage de
+Bonaparte.</p>
+
+<p>
+Le temps s'écoule rapidement: il y a peu d'années je touchais à la
+jeunesse, et déjà je me vois aux portes de la vieillesse <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Quinze
+ans se sont écoulés dans la force de l'âge et à l'apogée de mes
+facultés, dans le repos et dans les réflexions; si l'avenir me réserve
+encore quelque occasion de gloire, si quelques circonstances me
+permettent de nouveau d'ajouter à mon nom des souvenirs honorables, si
+la fortune me réserve un dernier sourire, quelque chose que je fasse
+pour en profiter, l'éclat passager dont je serai revêtu aura à peine la
+durée de la lumière qui s'éteint. Ma vie est presque écoulée; le long
+horizon, autrefois devant moi, s'est tristement raccourci et diminue
+chaque jour; celui qui reste derrière devient immense, et bientôt la
+seule consolation de mon existence sera de le fixer. C'est encore
+quelque chose, à la fin d'une longue carrière, que de pouvoir porter
+ses regards sur un grand espace de temps parcouru honorablement,
+quelquefois glorieusement, et de rappeler à sa mémoire des faits et des
+actions dont la vie a été remplie, ornée et embellie. Je prends la
+plume dans ce but; je vais, autant que je le pourrai, réveiller mes
+souvenirs et consigner par écrit le récit de tout ce qui m'est arrivé;
+si d'autres y jettent les yeux, si la publicité est un jour réservée à
+ces <i>Mémoires</i>, la postérité saura qu'il exista un homme dont le nom
+fut l'objet de vifs débats, qui eut des amis chauds et des ennemis
+violents, dont tous les mouvements du coeur eurent pour principe l'amour
+de la gloire et de la patrie, et dont les actions ne furent jamais
+réglées par l'intérêt, mais toujours par la conscience.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote1"
+name="footnote1">Note 1:</a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Ces <i>Mémoires</i> ont été commencés en 1828.</b></blockquote>
+
+<p>Mon nom est Viesse; ma famille est ancienne et considérée: elle est
+originaire des Pays-Bas et habite la Bourgogne depuis trois siècles. De
+tout temps elle s'est vouée au service militaire; dès le commencement
+du seizième siècle, sous Louis XIII, un M. Alexis Viesse était officier
+dans le régiment de la vieille marine <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Ses petits-enfants furent
+capitaines dans le régiment de Coislin-cavalerie et dans celui de
+Tavanne. Mon trisaïeul, Nicolas Viesse, qui avait servi avec
+distinction à la guerre près du grand Condé, reçut de ce prince la
+charge de prévôt des bailliages du nord de la Bourgogne. Cette partie
+de la province était dévastée par des nuées de brigands; en peu de
+temps, par son activité, son courage et son intelligence, M. Viesse les
+détruisit. Le grand Condé, à cette occasion, lui dit qu'il était digne
+et capable de commander une armée. Un de mes grands-oncles, Richard
+Viesse de Marmont, enseigne au régiment de Poitou, âgé seulement de
+quinze ans, périt, en 1713, au siége de Fribourg, d'une manière
+héroïque. Un coup de canon lui enleva le bras droit, et, du bras gauche,
+il releva le drapeau tombé. Mon père, capitaine au régiment de
+Hainault, eut, à vingt-huit ans, la croix de Saint-Louis, pour avoir,
+avec cent hommes de bonne volonté, gardé la mine pendant toute la durée
+du siége de Port-Mahon. Pour remplir cette tâche, il fallait être placé
+sur la mine ennemie et se dévouer à des chances terribles, et cela
+pendant quinze jours. Ce genre de courage de tous les moments, au
+milieu de grands dangers, est peut-être un des plus difficiles à
+rencontrer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote2"
+name="footnote2">Note 2:</a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Le régiment de la vieille marine fut formé, par le cardinal de
+Richelieu, des restes des compagnies franches, en 1627 et 1635.
+(<i>Note de l'Éditeur</i>.)</b></blockquote>
+
+<p>Ainsi ma famille me présentait des exemples à suivre, et, si la passion
+de la gloire et l'amour de la guerre ont rempli mon coeur pendant toute
+ma vie, et d'une manière presque exclusive, je n'étais pas le premier
+de mon sang qui eût éprouvé ces sentiments.</p>
+
+<p>Je suis né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774. Mon père, retiré
+du service depuis la paix de 1763, s'occupa d'une manière particulière
+de mon éducation; jamais père n'a donné à son fils des soins plus
+éclairés et plus assidus. J'ai été, j'en ai la conviction, depuis ma
+naissance, le grand intérêt de sa vie. J'éprouve le besoin de proclamer
+tout ce que je lui dois et de reconnaître que, si j'ai possédé quelques
+qualités, quelques vertus, c'est lui qui les a fait naître et en a
+préparé le développement. De mon côté, j'ose le croire, j'ai payé en
+partie ses soins par ma reconnaissance et par des succès dont il a pu
+jouir pendant les dernières années de sa vie.</p>
+
+<p>Mon père avait servi avec valeur et distinction; il aimait son métier
+avec ardeur; mais, à cette époque, les faveurs étaient réservées aux
+gens de la cour, tout ce qui n'appartenait pas à cette classe favorisée
+n'avait qu'un avenir fort limité. Cette situation lui donna du dégoût,
+et, son régiment ayant été réformé à la paix, il quitta le service: il
+avait fait les campagnes de Flandre sous le maréchal de Saxe, et
+rejoint son armée après la bataille de Fontenoy. Le marquis de Sennevoy,
+colonel du régiment de Boulonnois et son compatriote, lui proposa la
+lieutenance-colonelle de son régiment; mais son parti était pris, et il
+refusa. Possédant la terre de Sainte-Colombe, près Châtillon-sur-Seine,
+appartenant à sa famille depuis 1666, et nommé, par M. le prince de
+Condé, capitaine de ses chasses dans ses terres du voisinage, il put
+librement et exclusivement se livrer à une passion qui, chez lui,
+dépassait toutes les autres, l'amour de la chasse. Il avait cependant
+un esprit très-remarquable, beaucoup d'instruction, beaucoup
+d'élévation dans le caractère, d'activité et d'ardeur dans les
+passions. Imbu des idées nouvelles, le parti pris de la philosophie du
+dix-huitième siècle avait germé dans son esprit; homme de bien, il
+avait un véritable amour de la patrie. En 1769, à l'âge de trente-neuf
+ans, il se décida à se marier, et il épousa, à Paris, une fille de
+finance assez riche, mademoiselle Chappron, d'une grande beauté, fort
+vertueuse, de beaucoup de sens, mais d'un esprit peu étendu. Mon père
+en eut deux enfants, une fille qui mourut à douze ans, et moi, qui
+étais né trois ans après elle.</p>
+
+<p>Mon père avait un frère, abbé commendataire, et une soeur sans enfants;
+ainsi je me trouvai l'enfant unique de toute la famille.</p>
+
+<p>Depuis le jour de ma naissance jusqu'à quinze ans, mon père ne m'a pas
+perdu de vue un seul jour. Il s'appliqua à deux choses: à me donner une
+forte constitution et à éveiller mon ambition, non pas cette ambition
+soutenue par l'intrigue, mais cette ambition qui repose sur une base
+plus noble et consiste à mériter avant d'obtenir.</p>
+
+<p>Combien de fois il m'a répété: «Il vaut mieux mériter sans obtenir
+qu'obtenir sans mériter.» Et il ajoutait: «Avec une volonté constante
+et forte, et quand on mérite, on finit toujours par obtenir.» Je me
+suis rappelé cet axiome dans toute ma carrière; j'ai beaucoup obtenu,
+mais le ciel m'est témoin que jamais je n'ai négligé les occasions qui
+pouvaient m'amener à mériter.</p>
+
+<p>Cet amour de la gloire, dont je me sens encore la chaleur et la
+puissance comme dans ma jeunesse, aujourd'hui que je vais atteindre
+cinquante-cinq ans, après avoir fait vingt campagnes de guerre, vu tant
+de changements, tant de bouleversements, pu reconnaître le néant des
+grandeurs humaines; cet amour de la gloire était bien dans mon essence,
+car il s'est développé, pour ainsi dire, à ma naissance: je n'avais que
+trois ans, lorsque le récit d'une action d'éclat, dont les
+circonstances sont encore présentes à ma mémoire, fit naître en moi les
+émotions qui caractérisent l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Mon père, ainsi que je l'ai dit, s'occupa d'abord de me former un bon
+tempérament; aussi me fit-il suivre la meilleure hygiène: il résolut de
+me faire élever sous ses yeux, me donna un précepteur, et fit aussi
+concourir à me former l'éducation publique, en me faisant suivre, comme
+externe, mes études au collége de Châtillon. Dès l'âge de neuf ans, il
+me soumit progressivement aux exercices les plus violents, et, à dater
+de cette époque jusqu'à mon départ de la maison paternelle, je ne crois
+pas qu'un seul jour se soit écoulé sans avoir été à la chasse, depuis
+deux heures de l'après-midi jusqu'au soir; à douze ans je montais à
+cheval. Ces soins et ce système m'ont donné la plus forte constitution
+pour supporter de grandes fatigues et de grandes privations. Les
+souffrances qui anéantissaient les autres dans nos longues guerres
+étaient un jeu pour moi, et, aux blessures près, à mon âge, je suis
+encore à savoir ce que c'est qu'une maladie.</p>
+
+<p>Mon père se rappelait les obstacles qu'il avait éprouvés dans sa
+carrière, qui l'avaient décidé à la quitter à trente-quatre ans, malgré
+son goût pour elle: aussi désirait-il m'en voir prendre une autre, qui
+lui paraissait plus en rapport avec ma position sociale et me promettre
+plus d'avantages, celle de l'administration. Il fallait entrer d'abord
+au parlement de Paris, pour ensuite être maître des requêtes et
+intendant: avec des talents et du bonheur, elle menait au ministère. Un
+instinct dont rien ne peut donner l'idée, une passion qui ne s'est pas
+démentie un seul jour, m'avait fait envisager avec effroi le projet de
+mon père. Je me sentais fait pour la guerre, pour ce métier qui se
+compose de sacrifices, nous grandit à nos propres yeux, et dont le prix
+et la récompense sont dans l'opinion, dans les éloges et les respects.</p>
+
+<p>Je devinais les émotions sublimes qu'il cause, en nous donnant la
+conscience de notre importance propre et du mérite de nos actions.</p>
+
+<p>J'aimais la guerre avant de l'avoir faite, presque autant que je l'ai
+aimée depuis que je lui ai consacré ma vie. Cette crainte d'être obligé
+de prendre une autre carrière m'avait donné contre celle qui m'était
+proposée une prévention et un éloignement dont les effets s'étendaient
+aux individus qui la suivaient. Les réflexions de l'âge ont seules pu
+les détruire. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que, si les
+nations ont besoin d'être défendues, elles ont besoin aussi de voir la
+paix régner entre les citoyens, et qu'un magistrat sage, intègre,
+éclairé et laborieux, est l'honneur de son pays, le bienfaiteur de ses
+concitoyens, tout aussi bien que l'homme de guerre dont le sang et la
+vie sont consacrés à les défendre.</p>
+
+<p>J'étais, au surplus, soutenu dans mes désirs par presque toute ma
+famille, mon père excepté. Ma mère, quoiqu'elle eût beaucoup de
+tendresse pour moi, désirait me voir militaire; mon oncle et ma tante
+formaient le même voeu: mon père céda et consentit à nos désirs, à la
+condition que je servirais dans l'artillerie. Il avait deux raisons
+pour agir ainsi: ce service offrait une carrière certaine, puisque
+l'avancement s'y faisait suivant l'ordre du tableau, et, dans le cas où
+je le quitterais, si l'état-major ou toute autre combinaison m'offrait
+plus de chances de fortune, j'avais toujours par devers moi les
+connaissances premières exigées pour l'admission dans ce service,
+avantage dont on trouve l'application dans tout le cours de sa vie. Je
+souscrivis sans peine à la condition qu'on m'avait faite, et, aussitôt
+le moment venu, je me livrai aux études exigées avec une grande ardeur.</p>
+
+<p>À l'époque dont je parle, l'usage ne faisait pas entrer nécessairement
+dans l'éducation l'étude des langues étrangères, et le séjour de
+Châtillon aurait d'ailleurs offert peu de ressources pour s'y livrer;
+aussi ne m'en a-t-on enseigné aucune: souvent, dans ma carrière, je
+l'ai regretté et j'ai reconnu l'influence que peut avoir sur la fortune
+d'un jeune officier la connaissance des langues vivantes. Cette
+connaissance est aussi une source de jouissances pour lui. Cette
+omission est le seul reproche que j'aie à faire à mon père pour mon
+éducation. Mes études se bornèrent donc, suivant l'usage, au latin,
+dans lequel je n'ai jamais été très-fort, et à l'étude des
+mathématiques et des sciences exactes, pour lesquelles j'ai eu toujours
+beaucoup de facilité et un goût prononcé; au dessin et à la musique,
+dans laquelle j'ai réussi médiocrement, quoique j'aie fait gémir
+péniblement un violon pendant plusieurs années.</p>
+
+<p>J'ai trouvé toujours un grand plaisir à lire, aussi ai-je de très-bonne
+heure assez bien su l'histoire; il m'arrivait souvent de consacrer mes
+récréations à l'étude d'ouvrages sérieux: il y en a un que j'ai lu
+très-souvent, très-jeune encore, et qui a failli déranger ma raison,
+l'<i>Histoire de Charles XII</i>, par Voltaire. Je m'étais identifié avec
+mon héros, je me croyais lui-même et je l'imitais dans tout ce que je
+faisais; j'avais obtenu, à force de prières, comme récompense, un habit,
+des bottes, une épée, un baudrier dans la forme de ceux qu'il portait,
+et, ainsi armé et monté sur mon petit cheval, je me croyais un héros
+invincible: j'avais alors treize ans.</p>
+
+<p>Ma grand'mère maternelle, madame Chappron, était veuve depuis longues
+années; elle jouissait d'une assez belle fortune et se remaria; elle
+épousa M. le comte de Méhégan, frère de l'abbé de Méhégan, connu comme
+auteur. Il était maréchal de camp, et sa famille, irlandaise d'origine,
+avait accompagné en France le roi Jacques. C'était un brave soldat,
+ayant fait avec quelque distinction la guerre de Sept-Ans. Comme je
+n'avais pas encore les connaissances nécessaires pour entrer dans
+l'artillerie, que d'ailleurs il ne devait pas y avoir d'examen avant
+plusieurs années, il me fit donner le brevet de sous-lieutenant dans un
+corps de milice, le bataillon de garnison de Chartres, compagnie de
+Coquille, manière d'avoir des droits plus anciens pour la croix de
+Saint-Louis et les récompenses militaires. Ce brevet ne me donnait
+aucun devoir à remplir, mais le droit de porter un uniforme, et
+j'éprouvai un grand bonheur lorsque, à quinze ans, au commencement de
+1789, je le mis pour la première fois: les premières sensations sont
+vives, et jamais elles ne s'effacent de la mémoire.</p>
+
+<p>Je partis bientôt pour Dijon, où mon père m'envoya pour achever mon
+éducation, et, malgré mon uniforme, mes épaulettes et mon épée, je fus
+mis en pension, avec cinq ou six jeunes gens, chez un bon chanoine de
+Saint-Jean, appelé l'abbé Rousselot, brave et galant homme; il avait
+pour soeur une vieille fille, digne personne dont la tendresse pour moi
+était celle d'une mère. J'achevai mes humanités au collége, sous M.
+l'abbé Volfius, homme d'un esprit très-étendu et depuis évêque
+constitutionnel. Cet abbé m'a fait des prédictions extraordinaires de
+fortune; elles se sont en grande partie réalisées, et il avait la plus
+haute idée de mon avenir.</p>
+
+<p>M. Renaud, professeur de mathématiques distingué, me donna ses soins,
+et bientôt j'acquis l'instruction nécessaire pour me présenter à
+l'examen de l'artillerie; il eut lieu enfin dans les premiers jours de
+janvier 1792. C'est pendant mon séjour à Dijon que je vis pour la
+première fois l'homme extraordinaire dont l'existence a pesé sur
+l'Europe et sur le monde d'une manière si prodigieuse, ce météore
+brillant qui, après avoir paru avec tant d'éclat, devait laisser après
+lui tant de confusion, d'incertitude et d'obscurité. Bonaparte servait
+alors dans le régiment d'artillerie de la Fère, en garnison à Auxonne;
+un cousin germain à moi, le chevalier Lelieur de Ville-sur-Arce, son
+ami intime à l'école militaire de Brienne et à celle de Paris, était
+entré dans le même régiment; j'étais aussi destiné à y servir, et
+Ville-sur-Arce, qui devait y être mon mentor, venait quelquefois me
+voir et me recommander à mes professeurs; souvent il était accompagné
+par son ami. Ces souvenirs sont les plus anciens qui se rattachent à
+Napoléon.</p>
+
+<p>Les connaissances exigées alors pour entrer dans l'artillerie étaient
+très-inférieures à celles qui aujourd'hui sont nécessaires; mais elles
+étaient très-supérieures à celles de nos devanciers: nous avions une
+sorte de dédain pour eux, comme sans doute les jeunes gens d'à présent
+en ont pour les hommes de mon époque: ainsi va le monde! tant il est
+vrai qu'il n'y a rien d'absolu ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre
+moral; tout est relatif. Toutefois les difficultés du concours auquel
+je devais participer venaient du nombre des concurrents: il était
+très-considérable, parce que depuis plus de trois ans il n'y avait pas
+eu d'examen; plus de quatre cents jeunes gens, choisis parmi les plus
+instruits de toutes les écoles de France, venaient se disputer
+quarante-deux places. Pour avoir plus de chances de réussir, je fus, en
+1791, à Metz, afin de recevoir les soins des professeurs attachés à
+l'artillerie. Mon père se chargea de me conduire lui-même dans cette
+grande ville de guerre; il me présenta aux généraux et aux autorités
+militaires. Afin de continuer la sévérité de mon éducation et de ne pas
+déroger à ses principes, il me fit courir à franc étrier devant sa
+voiture depuis Châtillon jusqu'à Metz. La vue de cette garnison et de
+ses troupes, le grand mouvement qui y régnait, ce spectacle nouveau
+pour moi, m'enflammèrent à un point difficile à exprimer, et je sentis
+dès lors que l'emploi de mes facultés dans le noble métier que
+j'embrassais, et les émotions qu'il fait naître, composeraient, pour
+ainsi dire, l'histoire de toute ma vie.</p>
+
+<p>À cette époque eut lieu la translation de l'école de Metz à Châlons, et
+la création d'une grande école d'application. Je subis mon examen dans
+cette dernière ville. Le célèbre Laplace, alors examinateur de
+l'artillerie, avait un aspect grave: sa figure triste et sévère, son
+habit noir, ses manchettes d'effilé, son garde-vue, rendu nécessaire
+par l'état de ses yeux, lui donnaient l'air le plus imposant. Si l'on
+pense à l'importance de la circonstance d'où dépend l'avenir d'un jeune
+homme, à la solennité de l'assemblée, on comprendra facilement
+l'inquiétude et la profonde émotion qui accompagnent celui qui approche
+du tableau. Je l'éprouvai d'une manière extraordinaire: c'était la
+première fois de ma vie où un intérêt tout-puissant agissait sur moi.
+Dans le cours de ma carrière j'ai été mis à de bien autres épreuves, et
+jamais mes facultés n'en ont été altérées; au contraire, les dangers ou
+l'importance des choses leur ont plus habituellement donné un plus haut
+degré d'énergie. Dans cette première circonstance il en fut autrement:
+ma tête s'égara, et je ne pus pas dire mon nom à M. Laplace quand il me
+le demanda.</p>
+
+<p>Il fut frappé de ma prodigieuse émotion, me calma, me dit qu'il
+cherchait des jeunes gens instruits et non ignorants, m'engagea à me
+remettre, et je fis un bon examen. Jamais il ne l'a oublié, il me l'a
+rappelé souvent depuis, et moi j'en ai conservé beaucoup de
+reconnaissance. Ce fait prouve combien il est important, dans l'intérêt
+de la jeunesse, que ceux qui sont chargés de fixer ses destinées soient
+sans préventions, doux et patients.</p>
+
+<p>Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de
+droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon
+examen à ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission,
+un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible à comprimer;
+aussi, quoiqu'il fût nuit et qu'il fît froid, je courus toutes les rues
+de Châlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas
+trompée, et je fus admis le vingtième de la promotion. Plusieurs
+individus de cette promotion ont acquis divers degrés et différentes
+natures de célébrité: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces
+<i>Mémoires</i>. Mais dès ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy,
+dont l'éloquence a eu tant d'éclat, dont les services militaires ont
+été si brillants, et qui serait parvenu à tout, s'il eût eu moins de
+mobilité dans l'esprit et moins de disposition à la contradiction;
+quoiqu'il fût rempli d'ambition, il était souvent plus sensible aux
+honneurs de l'opposition qu'aux intérêts de sa fortune. Bon par nature
+et quelquefois mauvais par légèreté ou par faiblesse; le temps l'avait
+bien modifié. Si le régime impérial eût duré, il aurait rapidement
+réparé le temps perdu: apprécié enfin par Napoléon, il s'était tout à
+fait donné à lui. Sans une mort prématurée, il serait aujourd'hui en
+situation de jouer en France un très-grand rôle.</p>
+
+<p>Un autre compagnon de cette époque, auquel une étroite amitié
+m'attachait, était Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup
+de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal,
+d'un caractère droit, d'un esprit juste, il a été au comble de la
+faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal à
+personne; il possédait un de ces caractères que, dans l'intérêt des
+souverains, on devrait toujours souhaiter à ceux qui les approchent. Je
+pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont
+été revêtus cependant de quelque éclat; mais je le ferai en temps et
+lieu, quand le cours de mes récits les rappellera à mes souvenirs.</p>
+
+<p>Me voilà donc élève sous-lieutenant d'artillerie à dix-sept ans et demi,
+plein d'ardeur, d'espérance et d'amour de mon métier. Il faut
+maintenant dire dans quelle religion politique j'avais été élevé, et
+quels étaient les sentiments qui m'avaient été inculqués presque en
+naissant, et pendant toute mon éducation.</p>
+
+<p>Mon père, avec un esprit très-remarquable, une instruction fort étendue,
+avait adopté, comme je l'ai déjà dit, les idées nouvelles; l'objet de
+son admiration était M. Necker. C'est dans le <i>Compte-Rendu</i> de cet
+homme tristement célèbre, premier ouvrage de cette nature, première
+publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement
+sur ses intérêts, que j'ai appris à lire: aussi mon père avait-il été
+très-favorable à la Révolution. Lors des assemblées de bailliages pour
+élire les députés aux états généraux, il fit choisir, pour la noblesse
+du bailliage de Châtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions
+s'accordaient avec les siennes, de préférence au marquis d'Argenteuil,
+notre voisin de campagne, animé de sentiments opposés: mon père était,
+dans la rigueur du mot, ce que l'on a appelé depuis un patriote de 89,
+un homme voulant la monarchie, un gouvernement régulier, ouvrant une
+carrière sans bornes à tout le monde, réprimant les écarts scandaleux
+de la cour, rétablissant l'ordre dans l'administration et rendant à la
+France sa puissance et sa considération; tels étaient ses voeux, ses
+souhaits, ses espérances; il m'en entretenait souvent, et ces principes,
+dont l'action n'a jamais cessé d'agir sur moi, étaient tous dans les
+intérêts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand
+le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la
+joie qu'il en éprouvait. Ces principes, je les ai adoptés de confiance
+dans mon premier âge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont été la règle
+de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est
+présenté en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien
+des apparences différentes, et j'ai cherché loyalement, et à part de
+tout intérêt personnel, à découvrir où il se trouvait pour m'y attacher;
+peut-être quelquefois me suis-je trompé, mais certes jamais mes
+intentions et mes désirs n'ont été équivoques. Dans tout le cours de ma
+vie j'ai sacrifié, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon
+intérêt et mon existence à la gloire et à l'honneur de la France.</p>
+
+<p>Mon éducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et
+de la patrie, et mon coeur me disait qu'il était un autre genre de
+succès auquel j'étais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un
+cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premières années.
+Peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les
+voeux dont mon jeune coeur était rempli: trois couronnes entrelacées,
+une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: <i>Je
+veux les mériter</i>, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit
+que j'entrai à l'école de Châlons.</p>
+
+<p>L'école des élèves était composée de quarante-deux jeunes gens, en
+général fort distingués, et commandée par un homme respectable, M. le
+comte d'Agoût, colonel, M. le comte Tardy de Montravel,
+lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions
+dans les chefs et dans les élèves, quant aux opinions politiques. M.
+d'Agoût, d'un caractère modéré, n'était pas favorable à l'émigration,
+mais très-opposé à ce que la Révolution avait de blâmable. M. de Tardy
+nous quitta bientôt pour aller joindre les princes. Les élèves se
+divisèrent en trois catégories: un certain nombre, fort ennemi de la
+Révolution, se disposait à émigrer; la majorité était royaliste
+constitutionnelle, et j'appartenais à cette nuance d'opinion; enfin il
+y avait cinq jacobins affiliés au club et professant les opinions les
+plus exagérées; du nombre de ces individus était Demarçai, que ses
+médiocres et ennuyeux discours ont rendu plus célèbre que ses batailles.</p>
+
+<p>La ville de Châlons était alors fort bien habitée. Élevé dans
+l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le goût, je fus admis dans
+les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom
+ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie,
+avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première
+jeunesse un esprit extrêmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle
+promptement une fort grande passion: c'était la première que mon coeur
+ressentait.</p>
+
+<p>Ces amours eurent beaucoup d'éclat. La rigueur des parents et les
+folies qu'elle inspira à de jeunes gens bien épris contribuèrent à les
+rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le récit plus tard
+leur donna une célébrité extraordinaire; le souvenir en existe encore
+chez quelques gens âgés de cette ville.</p>
+
+<p>Ma belle dame détestait la Révolution, et ses excès me faisaient
+horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou
+cette influence ne m'ait précipité dans les chances hasardeuses et
+incertaines de l'émigration. Souvent les principes de patrie et de
+liberté, devenus comme ma religion, ont été alors combattus dans mon
+esprit par l'horreur que m'inspiraient l'état de la France et
+l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un
+sentiment difficile à définir, et dont j'ai retrouvé la trace, et en
+quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de
+dévouement avec un caractère presque religieux; un respect inné, comme
+dû à un être d'un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie
+et une puissance que rien n'avait altéré dans les coeurs droits et purs.
+Des gens âgés, autrefois témoins de la faiblesse des rois et de la
+corruption de leurs entours, avaient peut-être perdu beaucoup de cette
+religion de la royauté; mais elle existait encore dans la masse de la
+nation, et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez
+grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de
+ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une éducation qui
+transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Français,
+cet amour devenait une espèce de culte. Aussi je me rappelle encore
+avec une sensation vive l'indignation profonde que j'éprouvai en lisant
+le détail de cette horrible journée du 20 juin 1792, où le pauvre Louis
+XVI fut insulté et avili dans son propre palais par une multitude
+grossière et abjecte. Si ma mémoire me sert bien, les journaux du temps
+racontèrent l'action d'un jeune homme qui, entraîné par les élans d'un
+noble dévouement, se précipita devant le roi pour le couvrir de son
+corps, le défendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive
+impression; j'aurais voulu en être l'auteur, la mort eût-elle dû en
+être le prix; et, à cette occasion, j'écrivis à ma mère une lettre dont
+elle fut très-touchée.</p>
+
+<p>Les événements se pressaient, les besoins des armées se faisaient
+sentir, et on ordonna l'examen de sortie des élèves pour les envoyer
+dans les régiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quittés
+pour émigrer: de ce nombre était Duroc, qui fit le siége de Thionville
+à l'armée des princes. À la fin de juillet et au commencement d'août,
+l'examen de sortie eut lieu.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 août. À cette époque,
+tout était confusion, tout était vengeance. Le peuple de Châlons,
+quoique d'une nature tranquille, échauffé par quelques intrigants, et
+probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur
+vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des élèves,
+l'accusant d'être aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un
+jour je courus risque d'être victime de cette disposition des esprits.
+Par suite d'un mouvement populaire, je faillis être mis à la lanterne.
+Je tirai l'épée; plusieurs de mes camarades se joignirent à moi, et
+nous fîmes ainsi notre retraite, toujours en défense, sur le quartier.</p>
+
+<p>M. d'Agoût, pour notre sûreté, nous y consigna et envoya un courrier à
+Paris pour prévenir le gouvernement de ce qui s'était passé. Son retour
+nous apporta des congés, moyen bien choisi pour nous disperser en
+attendant le moment où nous aurions une destination définitive.</p>
+
+<p>Tous mes camarades en profitèrent; mais moi, subjugué par la passion
+qui me dominait, je refusai de quitter Châlons. Des devoirs positifs
+m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empêcher de profiter
+du bonheur dont il m'était permis de jouir. Mon séjour à Châlons était
+cependant fort périlleux; mon père en fut instruit, et arriva en toute
+hâte pour me chercher. Je me refusai à partir; je lui en dis les motifs
+en lui déclarant que la guerre seule pouvait m'enlever à <i>celle</i> que
+j'adorais, et que, jusqu'à présent, aucune raison de cette nature ne
+m'imposait l'obligation de la quitter. Mon père avait une grande
+connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec
+succès une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de
+compatir à mes douleurs et de croire aux qualités supérieures de la
+femme qui, dans mon esprit, était la première de son sexe. Il ne doutait
+pas, me disait-il, que, si elle était digne de mon amour, comme il le
+supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnât de
+m'éloigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir à me faire
+éviter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en
+rapporter à elle. Ce raisonnement spécieux, ma croyance qu'elle ne se
+résoudrait pas à me donner un pareil conseil, enfin la déférence que je
+devais à mon père, me décidèrent à accepter sa proposition. Peu après,
+dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrivée de mon père,
+de ses désirs, de mes refus et de la promesse faite. Après beaucoup de
+larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir.</p>
+
+<p>J'étais le lendemain avec mon père à l'auberge du Palais-Royal, au
+moment de me mettre en route, occupé à quelques préparatifs auprès de
+la voiture; une femme entra précipitamment; c'était elle, dans un
+étrange état d'égarement. Sortie de son logis en échappant à la
+surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les conséquences
+de sa démarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de
+mon père dans la cour de l'auberge, en présence de vingt personnes, en
+s'écriant: «Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas!» Je fus
+atterré d'une si grande imprudence; mon père la conjura de se retirer
+en lui répétant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus
+mort que vif, et nous partîmes immédiatement pour Luxeuil, où ma mère
+se trouvait pour sa santé.</p>
+
+<p>J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mélancolie
+s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mère, les sages
+conseils de mon père, me rendirent à moi-même. Bientôt l'ordre de
+rejoindre le premier régiment d'artillerie, dont l'état-major était à
+Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de là
+je fus envoyé à Montmédy pour servir dans la compagnie d'artillerie de
+M. de Méras, qui y tenait garnison.</p>
+
+<p>Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conservé le
+goût et l'habitude de l'étude; mais, à mon arrivée, dépourvu de mes
+livres, j'allai par désoeuvrement au café pendant une partie de mes
+journées, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers
+aimables et bons compagnons, des officiers du 55e régiment d'infanterie,
+dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais été élevé dans
+l'horreur des jeux de hasard; mon père, ayant beaucoup joué dans sa vie,
+avait cherché à me prémunir contre les dangers de cette passion, et je
+résistai d'abord aux premières sollicitations; mais l'ennui l'emporta
+sur mes résolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai
+cinquante louis: c'était précisément une somme égale à celle que je
+possédais, et je pris goût à ce métier. Pendant huit jours ma fortune
+se soutint; mais, après ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon
+gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leçon me profita: je
+me promis de ne plus jouer; et, malgré les occasions et les
+sollicitations souvent renouvelées, j'ai été bien des années fidèle à
+ma résolution. Cependant le goût du gros jeu est, par la nature des
+choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'émotions
+dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et
+l'oisiveté, l'expliquent suffisamment. Je dois à cette première leçon
+de m'être garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sûr, porté à un
+très-haut degré, si je m'y étais laissé aller.</p>
+
+<p>C'est à Montmédy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde
+dont je fus pénétré est encore présente à ma pensée.</p>
+
+<p>Au mois de février 1793, mon rang me porta à aller servir, comme
+lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison à Bourg-en-Bresse;
+comme elle était sans capitaine, je la commandai. Peu après, je reçus
+l'ordre de partir pour Chambéry avec six pièces de canon, et je m'y
+rendis par le mont du Chat, passage alors très-difficile. Je trouvai le
+vieux Kellermann commandant l'armée des Alpes, qui venait de remplacer
+le général Montesquiou. Envoyé à Grenoble, j'y restai jusqu'à
+l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque
+jour plus de gravité; mais je commençais à me trouver dans un grand
+mouvement de troupes, à la veille de l'ouverture d'une campagne, et
+toutes mes impressions, toutes mes pensées, toutes mes espérances,
+étaient tournées vers la guerre.</p>
+
+<p>Je partis avec ma compagnie et un équipage de huit pièces de canon pour
+le camp de Tournoux. Position célèbre, occupée dans toutes les guerres
+défensives sur cette frontière, elle ferme la vallée de l'Arche, et par
+conséquent le débouché venant du col de l'Argentière et de la vallée de
+la Stura. Cette position, par sa force, équivaut à une place de guerre.
+Je fus envoyé à l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de
+Malmort; nous manquions d'officiers de génie, et je fus chargé d'en
+remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranché sur le
+plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent
+tracés et terminés en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en
+emparer. Ces travaux me mirent en réputation parmi les généraux. En ce
+moment eut lieu une de ces scènes déplorables dont ces temps
+malheureux offraient fréquemment l'exemple. Les troupes avaient occupé
+un poste avancé dans la vallée, le hameau de Maison-Méane; ce poste
+était en l'air, et l'ennemi le força à l'évacuer. Le quatrième
+bataillon de l'Isère, commandé par un officier corse nommé Fiorella,
+effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement
+rétrograde suffit seul pour faire répandre des bruits de trahison. Le
+régiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se révolta et
+arrêta le malheureux général Camille Rossi, qui y commandait, et auquel
+on ne pouvait faire aucun reproche fondé; on l'emmena à Embrun, et, peu
+de jours après, il avait cessé de vivre.</p>
+
+<p>Un fort ancien officier, le général Kercaradec, arriva, prit le
+commandement de la division, et établit son quartier général à
+Tournoux. Homme de mérite, ayant du nerf, il commanda dans cette vallée
+pendant toute la campagne. Cet officier général me distingua
+promptement, me combla de témoignages de bonté, et, quoique très-jeune
+et seulement lieutenant en premier, je jouai, grâce à lui, une espèce
+de rôle: des batteries furent établies dans les montagnes, et on
+organisa tout un système défensif dont j'avais la direction pour mon
+arme. Ensuite on fit une opération pour repousser les ennemis jusqu'au
+pied du col de l'Argentière. Nous attaquâmes et enlevâmes le poste de
+Tête-Dure, et nous occupâmes Maison-Méane. C'est le premier combat
+auquel j'aie assisté: il ne ressemblait guère à ce que j'ai vu depuis.
+Deux bataillons et quatre pièces de canon furent engagés dans le fond
+de la vallée; les Piémontais étaient en force supérieure: nous les
+battîmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des
+sensations agréables; j'avais une impétuosité et une ardeur extrêmes,
+dont l'effet me portait à vouloir toujours avancer. Cette impatience
+s'est transformée très-promptement en un grand calme et une très-grande
+impassibilité, qui, dans tout le cours de ma carrière, ne m'ont jamais
+quitté dans le danger.</p>
+
+<p>Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se révolta. Des
+troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre
+l'offensive; mais elles furent dirigées contre cette ville: on retira
+même une portion de nos forces, de manière qu'à peine pouvions-nous
+nous défendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise
+saison arrivant, toutes les opérations furent nécessairement
+suspendues. Je reçus la mission de reconduire à Mont Dauphin toute
+l'artillerie, et déjà la neige fermait les passages; de grandes
+difficultés m'arrêtèrent au col de Vars, mais je parvins cependant à
+les surmonter: revenu à Tournoux, je fus envoyé avec deux compagnies au
+siége de Toulon.</p>
+
+<p>Pendant le cours de cette campagne, nous commençâmes à ressentir une
+assez grande misère par suite de la perte des assignats, et j'éprouvais
+des besoins qui me déterminèrent à demander des secours à mon père. Il
+m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite
+de recommandations fort déplacées, car je n'avais aucune prodigalité à
+me reprocher: cette espèce de mercuriale me déplut, et je renvoyai à
+mon père sa lettre et son argent, en lui déclarant que je n'en voulais
+pas à ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire
+accepter, et j'eus satisfaction complète.</p>
+
+<p>De ce petit camp de Tournoux, où j'ai fait ma première campagne, sont
+sortis plusieurs généraux distingués. Laharpe, devenu général de
+division, tué après le passage du Pô, était alors lieutenant-colonel du
+régiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tué général de division à Essling,
+était capitaine de chasseurs dans ce même régiment. Fiorella et
+Marchand, généraux de division qui vivent encore, étaient, l'un chef de
+bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrième bataillon de l'Isère.</p>
+
+<p>Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'armée devant
+Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, où s'exécutaient
+les principales opérations; il fallut faire l'immense tour de la
+montagne du Pharon, occupée par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire
+(2 décembre) à Ollioule, où étaient et le quartier général de l'armée
+et le parc d'artillerie. Là je retrouvai cet homme extraordinaire que
+j'avais vu dans mon enfance, destiné à parcourir une carrière si
+prodigieuse, et auquel, pendant tant d'années, ma vie devait être
+consacrée sans partage.</p>
+
+<p>Bonaparte, après avoir servi plusieurs années au régiment de la Fère,
+était passé, à la formation de 1791, au régiment de Grenoble: employé
+d'abord en Corse, ensuite à Nice à la première armée d'Italie, il reçut
+du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller à
+Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se
+soulever, et l'objet des insurgés était de porter du secours à Lyon,
+révolté et assiégé. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice
+de la Convention avait élevé au grade de général, reçut l'ordre de
+marcher contre les insurgés avec quatre à cinq mille hommes. À la
+première rencontre, les troupes marseillaises se débandèrent, et, après
+une légère action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon,
+dans leur détresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras
+des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour
+même où Carteaux entrait à Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles,
+sardes et napolitaines, dont la force finit par s'élever à quinze mille
+hommes, occupèrent la place.</p>
+
+<p>L'armée de Carteaux, après avoir repris Marseille, se porta sur Toulon;
+elle força les gorges d'Ollioule et vint s'établir en face de la ville,
+de ce côté, tandis qu'une division de l'armée d'Italie venait la
+bloquer du côté de Souliers.</p>
+
+<p>La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du
+monde: placée au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin
+de la grande mer. L'entrée de la grande rade est défendue par le cap
+Brun et la presqu'île de Sainte-Croix; celle-ci est unie à la terre
+ferme par l'isthme très-étroit des Sablettes, et cette importante
+position était au pouvoir de l'ennemi. L'entrée, fort resserrée, de la
+seconde rade est fermée par la grosse tour à l'est, et par le fort de
+l'Aiguillette à l'ouest. La grosse tour est couverte, du côté de terre,
+par le fort Lamalgue, véritable citadelle de Toulon, et citadelle
+casematée, où toutes les ressources de l'art ont été déployées. Le fort
+de l'Aiguillette était couvert, du côté de la terre, par une redoute
+fort grande, faite avec soin, et armée de trente-deux bouches à feu;
+cette redoute, fermée à la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le
+point culminant. Elle était liée avec le fort de l'Aiguillette par un
+ouvrage intermédiaire, et flanquée par le feu des vaisseaux. La ville
+de Toulon a une bonne enceinte bastionnée, et indépendamment des
+fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la
+montagne du Pharon, rocher immense escarpé dans tout son pourtour, et
+tout à fait inaccessible au nord: sa grande épaisseur et les
+difficultés du pays forcent l'armée assiégeante à avoir une
+contrevallation de plusieurs lieues, de manière que les deux attaques
+séparées, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer
+que par des chemins non carrossables et presque impraticables. À l'est,
+un système de forts, placés en amphithéâtre, s'étend depuis le sommet
+de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues
+et de Sainte-Catherine sont situés entre eux, à moins d'une demi-portée
+de canon, se soutiennent réciproquement par leurs feux et couvrent la
+ville, tandis qu'à l'ouest le fort Rouge, placé en haut du Pharon, et
+le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu
+des vaisseaux, l'enveloppe de ce côté; ainsi on peut considérer
+l'ensemble des défenses de Toulon comme formant un immense camp
+retranché, avec un réduit dont les communications avec la grande mer
+sont couvertes et assurées.</p>
+
+<p>L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et
+complétait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de défense.
+C'est contre une pareille place, occupée par une armée, que Carteaux
+venait essayer son incapacité et sa complète, mais confiante ignorance.
+Au quartier général de l'armée, se trouvaient quatre représentants du
+peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de
+naissance.</p>
+
+<p>Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant à Nice,
+passa à l'armée devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti;
+celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui
+annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre
+anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par
+les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une
+batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme
+du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent
+ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de
+deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie,
+composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents
+toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement
+été pris dans quelque cuisine.</p>
+
+<p>Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra
+que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et
+les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre
+combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l'oreille
+basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de
+retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui.
+Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence,
+tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens
+d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les
+représentants un ascendant dont rien ne peut donner l'idée.</p>
+
+<p>L'imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et
+respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte
+prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de
+bataillon, pour lui donner de l'autorité sur tous les capitaines
+d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant général d'artillerie, M.
+Duteil, fût venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie,
+celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exercé, et les
+commandements avaient souvent alors des conséquences si graves, qu'il
+laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part à la direction du
+siége. Des moyens et des troupes arrivèrent de tous les côtés, et
+l'armée française devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait
+que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et était
+arrivée, lors de la prise de la place, à la force de trente-quatre
+mille hommes, dont vingt mille seulement bien armés et inspirant de la
+confiance.</p>
+
+<p>La première chose à faire était de chasser les Anglais de la petite
+rade. Bonaparte fit établir une forte batterie, dite des
+<i>Sans-Culottes</i>, sur le bord de la mer, avec des grils à rougir les
+boulets. Un combat long et opiniâtre s'engagea; des bâtiments sautèrent;
+la batterie fut détruite plusieurs fois et reconstruite aussitôt; mais,
+en huit jours de persévérance, Bonaparte arriva à ses fins, et les
+Anglais furent obligés de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade.
+En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc
+d'Abrantès. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Châtillon,
+était né à Bussy, le village même où M. de Bussy-Rabutin, célèbre par
+son esprit et sa méchanceté, a passé tant d'années d'exil sous Louis
+XIV, et dont le joli château renferme encore des peintures qui sont
+l'histoire de ses amours. Junot, de trois années plus âgé que moi, avait
+été mon condisciple au collége de Châtillon. D'abord destiné à la
+prêtrise, il était parti, en 1790, comme soldat dans le deuxième
+bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, et se trouvait alors de
+garde à la batterie des Sans-Culottes en qualité de sergent de
+grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne
+volonté pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer,
+dans un lieu très-exposé au feu de l'ennemi. Junot se présenta et
+remplit sa mission à la satisfaction de Bonaparte. Trois jours après, à
+la même batterie, il demanda quelqu'un pour écrire un ordre sous sa
+dictée, et Junot, qui avait une très-belle écriture, se présenta
+encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son
+intelligence, lui proposa de rester avec lui pour être attaché à
+l'état-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientôt acceptée, et
+voilà le principe de sa fortune.</p>
+
+<p>Bonaparte fit établir une grande batterie devant Malbosquet pour
+contre-battre le fort. Cette batterie fut appelée <i>batterie de la
+Convention</i>. Son objet principal était de faire diversion et de tromper
+l'ennemi; d'autres batteries, établies dans différentes positions,
+enveloppèrent de feux la redoute de l'Aiguillette, véritable point
+d'attaque, et dont la prise était le préliminaire nécessaire d'un siége
+régulier. Avant d'assiéger une place, il faut d'abord la bloquer pour
+l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir à ce but qu'en s'emparant de la
+batterie de l'Aiguillette, et, par conséquent, de la redoute qui la
+couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une
+vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention. À l'instant où ils
+allaient s'en emparer, ils furent repoussés; on leur fit beaucoup de
+prisonniers, au nombre desquels se trouva le général O'Hara, commandant
+la sortie.</p>
+
+<p>Deux jours après cette action, j'arrivai à Ollioule avec deux
+compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de
+jours, il remarqua mon zèle, le mit souvent à l'épreuve, et comblait
+ainsi mes voeux.</p>
+
+<p>On écrasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient
+surnommée le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 décembre), l'ordre
+fut donné de l'enlever. Trois colonnes, formées pour l'attaquer de vive
+force, avaient chacune en tête un détachement d'artillerie, avec un
+officier choisi, pour prendre possession des pièces de la redoute et
+les faire servir à sa défense aussitôt qu'elle serait en notre pouvoir.</p>
+
+<p>Je fus placé à la colonne de gauche, débouchant du village de la Seyne,
+et commandée par le chef de brigade Laborde.</p>
+
+<p>L'attaque fut vive et la défense vigoureuse. Cependant nous pénétrâmes.
+L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la
+presqu'île avec trois mille six cents hommes. Nous attaquâmes avec six
+mille hommes et restâmes maîtres de la position, après avoir fait un
+grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de
+la redoute conquise. Chargé de l'armer contre la mer et de retourner
+l'artillerie qu'elle renfermait, nous eûmes à supporter pendant
+plusieurs heures le feu épouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix
+embrasures, j'eus vingt hommes tués. À trois heures après midi, les
+vaisseaux s'éloignèrent, et nous restâmes paisibles possesseurs de
+notre conquête. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir
+la conservation; mais ce succès, qui devait assurer très-prochainement
+le blocus effectif de Toulon, avait changé toutes les dispositions de
+l'ennemi; et, comme au même moment l'attaque de gauche avait enlevé la
+montagne du Pharon, en franchissant, par une espèce de prodige, un
+escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi résolut d'évacuer la
+place en emmenant notre escadre, et après avoir détruit, autant que
+possible, nos établissements et les vaisseaux incapables de naviguer.</p>
+
+<p>L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore très-imparfait,
+ne fût enlevé comme la redoute de l'Aiguillette, l'évacua. Ce fort
+était occupé par des troupes espagnoles soutenues par des troupes
+napolitaines. Nous y entrâmes immédiatement, et ses pièces furent
+dirigées sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entassés dans des
+barques chargées à couler bas, couvraient la rade et se hâtaient de
+fuir les dangers dont l'entrée prochaine de l'armée républicaine les
+menaçait. On pouvait voir, de cette position, le désordre, la confusion
+et la terreur dont ils étaient frappés; mais la nuit qui suivit offrit
+un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants
+devaient être pires! Tout à coup l'air paraît embrasé, l'horizon est en
+feu, des magasins et des vaisseaux brûlent; à la lueur de cet incendie,
+on voit un désordre toujours croissant et une terreur plus grande que
+celle remarquée pendant le jour: tout fuit, tout se précipite; une
+explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrasés et de
+deux poudrières; semblables à des volcans, elles jettent au loin des
+débris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles;
+des détonations se succèdent; la commotion est si forte, le bruit si
+prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp
+français des Fourches, croyant être attaqué, se réveille et court aux
+armes.</p>
+
+<p>À ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les
+airs, succède le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont
+ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste
+s'est caché et redoute la lumière. Quelques patriotes seulement,
+précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvré la
+liberté et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-être la joie, en
+présence de pareils désastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible
+que la misère publique; les troupes se répandent dans les maisons; on
+pille, et le pillage est tout à la fois autorisé et consenti; car
+personne n'apporte de résistance ou ne laisse, pour ainsi dire,
+échapper aucune plainte. Après la prise de possession, on ordonne à
+tous les habitants de se réunir sur la place; les représentants s'y
+rendent; ils se font accompagner des prétendus patriotes opprimés: on
+demande à ceux-ci quels sont les ennemis de la République, et là,
+chacun indique ses ennemis personnels ou ses créanciers; ceux-ci sont
+saisis et à l'instant même mis à mort. Cet état de choses dura quelques
+jours; toutes les vengeances trouvèrent à se satisfaire. Bonaparte,
+devenu puissant, employa son crédit plusieurs fois avec succès pour
+sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut
+l'intermédiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs
+malheureux qui s'adressèrent à moi. Sans doute beaucoup d'officiers de
+l'armée, mus par les mêmes sentiments, employèrent leurs sollicitations
+pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux,
+appartenant aux restes d'une population déjà réduite des trois quarts,
+trouvèrent la mort et la subirent sans aucun jugement.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le
+désordre d'alors, et la manière dont on disposait de la vie des hommes.
+En entrant à Toulon, dès le point du jour, au milieu de ce silence
+morne, triste précurseur des maux dont cette malheureuse cité allait
+être accablée, nous nous arrêtâmes, un de mes camarades et moi, sur une
+place, et aussitôt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour
+nous y offrir un logement, moyen, à ses yeux, d'avoir une sauvegarde.
+Nous acceptâmes. Je l'engageai à rester chez lui et à attendre dans le
+silence; il ne crut pas à mes conseils, voulut se montrer, et la
+journée ne s'était pas écoulée que son père apprit, en voyant ses
+habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu.</p>
+
+<p>Le lendemain de notre entrée, le domestique d'un officier du génie de
+l'armée suivait stupidement un détachement de malheureux marchant au
+supplice, pour être témoin de cet horrible spectacle. Tout à coup un
+soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamnés qui s'évade; il le
+prend, malgré ses protestations et ses cris, et le force à entrer dans
+le groupe funeste; il allait périr, lorsqu'un camarade de son maître,
+appelé par une semblable curiosité, le reconnut et le réclama.</p>
+
+<p>Après la prise de Toulon, Bonaparte, élevé au grade de général de
+brigade, fut chargé de l'armement des côtes de la Méditerranée, et du
+commandement en second de l'artillerie de l'armée d'Italie: un vieux
+général d'artillerie, nommé Dujard, était en possession du commandement
+en chef; malgré son peu de capacité, on ne voulut pas lui enlever le
+poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut là comme il devait être
+partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser: à son
+apparition, il fallait se soumettre à son influence.</p>
+
+<p>En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activité, en peu de
+mois tout fut achevé, et la côte de Provence, depuis l'embouchure du
+Rhône jusqu'à Villefranche, devint une côte de fer. Je fus chargé de
+mettre d'abord en défense les îles d'Hyères, au moment de leur
+évacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, où devaient,
+plus tard, se passer de si grands événements.</p>
+
+<p>Des fourneaux à rougir les boulets furent construits dans toutes les
+batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire
+connaître sur toute la côte, aux canonniers servant ces batteries, les
+précautions à prendre pour tirer à boulets rouges sans danger. Mon rang
+m'avait porté au grade de capitaine; mais ma compagnie était employée à
+l'armée des Pyrénées occidentales. Cette armée était obscure; on
+espérait, au contraire, agir offensivement sur la frontière d'Italie;
+je désirais, d'ailleurs, ne pas me séparer d'un homme qui me paraissait
+appelé à de grandes destinées, et un arrêté des représentants me retint
+à l'armée où j'étais depuis le siége de Toulon, pour cause d'utilité
+publique.</p>
+
+<p>La reddition de Toulon ayant été prompte, et, pour mieux dire, inopinée,
+on devait supposer que les bâtiments en pleine mer, en route pour s'y
+rendre, y entreraient sans méfiance: en conséquence, afin de les
+tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur
+tous les forts; une frégate et une douzaine de bâtiments marchands
+vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers
+furent pris, mais la frégate, qui déjà avait jeté l'ancre et qu'il
+fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et
+s'échappa.</p>
+
+<p>En nous rendant aux îles d'Hyères, nous nous emparâmes aussi d'un
+bâtiment chargé de rafraîchissements pour l'escadre anglaise: ce
+bâtiment était monté et servi par le propriétaire même et ses enfants,
+et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa
+vie et l'espérance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son
+désespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgré ces avantages, je
+ne fus pas moins frappé de la barbarie de cette législation qui a créé
+pour la mer le droit monstrueux de dépouiller le négociant paisible: en
+considérant les choses du côté de l'équité et de la morale, quelle
+différence y a-t-il entre le bâtiment de guerre qui s'empare d'un
+vaisseau de commerce, et le détachement de hussards arrêtant un roulier
+sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre
+qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est exposé
+volontairement aux maux dont il est frappé, et la politique, fondée sur
+les besoins des sociétés, a conservé ce droit, afin de donner le moyen
+de frapper, dans leurs plus chers intérêts, les nations maritimes, sans
+cela hors d'atteinte de leurs ennemis.</p>
+
+<p>Quoique l'armée rassemblée à Toulon fût en grande partie envoyée aux
+Pyrénées orientales, l'armée d'Italie reçut aussi des renforts. On
+voulut agir offensivement sur cette frontière. La France avait des
+griefs fondés contre le gouvernement génois. Celui-ci avait laissé
+prendre dans son port la frégate la <i>Modeste</i> par les Anglais, et nous
+étions en droit d'exiger une réparation. L'occupation de la rivière du
+Ponent étant d'ailleurs nécessaire à nos opérations, il nous fut facile
+d'obliger les Génois à y consentir. On voulait ainsi isoler les
+Autrichiens et les Piémontais des Anglais, en les séparant de la côte,
+et leur ôtant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils
+communiquaient. Les Génois, après une protestation de simple forme,
+nous laissèrent entrer, et les forts de Vintimille baissèrent leurs
+ponts-levis. Nous fûmes reçus avec une espèce de magnificence par le
+gouvernement génois; elle contrastait singulièrement avec notre
+pauvreté, avec nos formes; mais nous étions jeunes, et cet avantage
+était préférable à l'éclat dont nous étions éblouis alors, et à celui
+dont nous avons depuis été entourés.</p>
+
+<p>Nous marchâmes sur trois colonnes; la première, remontant la <i>Nerva</i>
+par <i>Dolce-Aqua</i>, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxième,
+partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la
+troisième marcha par Port-Maurice et Oneille.</p>
+
+<p>Je fus envoyé en reconnaissance sur Oneille, où nous entrâmes le 20
+germinal (9 avril 1794) sans coup férir; il en fut de même à Loano. La
+division Masséna, après avoir battu l'ennemi à Ponte di Novo sur le
+Tanaro, s'était emparée d'Ormea, et, prenant les montagnes à revers,
+elle devint maîtresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort
+se rendit.</p>
+
+<p>Cette opération, dont Bonaparte eut l'idée, qu'il dirigea par l'action
+qu'il exerçait sur les représentants du peuple, fut terminée en moins
+de quinze jours, et l'armée eut ainsi une large base d'opérations, soit
+pour entrer en Piémont, soit pour agir contre Gênes. Nous occupâmes les
+sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'à
+Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Après
+cette opération, on s'arrêta, et l'on revint à Nice, dont au surplus
+n'était pas sorti le général en chef, Dumerbion, vieillard infirme et
+peu capable.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, qui, à tout prix, voulait faire sortir l'armée
+d'Italie de son apathique repos, parla aux représentants de la
+nécessité d'obtenir une réparation complète du gouvernement génois, et
+au besoin de la facilité de s'emparer de la ville, si cette réparation
+était refusée. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette
+mission avait pour objet apparent d'entamer des négociations et de se
+procurer des approvisionnements; mais en réalité le but était de
+connaître les lieux et d'apprécier les obstacles que pouvait rencontrer
+un coup de main sur cette ville.</p>
+
+<p>Trois officiers l'accompagnèrent, et je fus du nombre. Je reçus l'ordre
+de voir la place avec autant de détail que possible, sans me
+compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes,
+sur leur manière de servir, sur le matériel dont elles pouvaient
+disposer. Il n'y avait presque aucune précaution de prise contre une
+attaque; à peine quelques pièces de canon étaient-elles en batterie
+pour défendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les
+circonstances l'eussent rendu nécessaire, nous ne nous fussions emparés
+de Gênes et par la surprise et par la terreur que nous aurions
+inspirée. Nous trouvâmes à Gênes un M. Villars, ministre de France;
+nous y restâmes cinq jours, et, après avoir pris et reçu tous les
+renseignements que nous étions venus chercher, nous rentrâmes à Nice.</p>
+
+<p>Pendant le récit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parlé de
+la situation intérieure de la France, époque de la grande terreur;
+jamais elle n'avait été aussi déplorable. Ma présence à l'armée n'avait
+pas préservé ma famille de la persécution générale: plusieurs de mes
+parents avaient émigré; les autres, et en particulier mon père et mon
+oncle, arrêtés, gémissaient dans le château de Dijon. De sages
+précautions ordonnées par mon père m'empêchèrent de l'apprendre; car il
+redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette
+triste nouvelle. Mais, si le déchaînement des basses classes et le
+gouvernement de la populace faisaient naître chaque jour dans
+l'intérieur des scènes de désolation, si le sang ruisselait partout sur
+les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces
+moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette
+époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, dont j'ai
+rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu,
+à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9
+thermidor: espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour
+l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand
+succès, son influence sur l'esprit des représentants. Éloigné par
+caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la
+Révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition.
+Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les
+combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du
+pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait déjà acquis une
+grande maturité. Plus que son âge ne semblait le comporter il avait
+fait une grande étude du coeur humain: cette science est d'ailleurs,
+pour ainsi dire, l'apanage des peuples à demi barbares, où les familles
+sont dans un état constant de guerre entre elles; et, à ces titres, tous
+les Corses la possèdent. Le besoin de conservation, éprouvé dès
+l'enfance, développe dans l'homme un génie particulier: un Français, un
+Allemand et un Anglais seront toujours très-inférieurs sous ce rapport,
+toutes choses égales d'ailleurs en facultés, à un Corse, un Albanais ou
+un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de
+compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse innée qui
+appartiennent comme de droit aux Méridionaux, que j'appellerai les
+enfants du soleil. Ce principe, qui féconde tout et met tout en
+mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence
+particulière un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que
+Bonaparte, en employant son crédit à garantir les généraux et les
+officiers de l'armée d'Italie des horreurs dont ailleurs ils étaient
+les victimes, trouva à exercer son empire sur des hommes qui n'étaient
+pas sanguinaires, et qui même avaient des moeurs assez douces: le nom de
+l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait à tort;
+car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il était simple
+et même raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies
+de l'époque, et blâmait hautement tous les actes atroces dont les
+récits nous étaient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte;
+sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'élément de sa grandeur
+future. Salicetti et un nommé Ricors étaient les deux autres
+représentants.</p>
+
+<p>Le 9 thermidor arrivé et Robespierre renversé, la France est soulagée
+de la tyrannie; mais une réaction va avoir lieu, car, dans ces temps
+d'exécrable mémoire, on ne sort d'un excès que pour tomber dans un
+autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti écrasé doit
+trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse
+générosité, suivi volontairement la destinée de son frère, Bonaparte,
+en raison de ses liaisons avec lui, fut considéré comme criminel par
+les vainqueurs, et les nouveaux représentants, parmi lesquels Albitte,
+arrivés à l'armée d'Italie, le suspendirent de ses fonctions,
+ordonnèrent son arrestation et son envoi à Paris. Provisoirement mis
+sous la garde de trois gendarmes par considération pour ses services et
+par respect pour l'opinion établie sur son compte, il fut décidé qu'il
+resterait ainsi jusqu'à son départ: mais le départ, c'était la mort, et
+nous étions bien décidés à l'empêcher.</p>
+
+<p>Parmi les accusations dirigées contre lui, on fit valoir son voyage à
+Gênes: il se justifia bientôt en en faisant connaître l'objet et en
+donnant la preuve que ce voyage lui avait été ordonné. Il remua ciel et
+terre: Salicetti lui fut favorable et contribua à le sauver. Après huit
+ou dix jours d'angoisses, il fut mis en liberté et rendu à ses
+fonctions. Son envoi à Paris ayant été très-probable, nous étions
+décidés à l'empêcher à tout prix, vu ses conséquences infaillibles. À
+l'instant où le départ serait ordonné, nous devions, Junot, son aide de
+camp, moi et un nommé Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient
+résistance, et nous rendre dans le pays de Gênes avec lui. Toutes les
+dispositions étaient prises, mais l'exécution de ce projet ne fut pas
+nécessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'étais frappé de ce
+caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre
+seul moyen de salut ce même lieu dont l'hospitalité avait été employée
+par nous, il y avait bien peu de temps, à tramer sa propre ruine.</p>
+
+<p>Il n'est pas sans intérêt de faire connaître comment Bonaparte jugea la
+chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France,
+non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est
+au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifiée
+d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent:
+l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du
+comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit
+à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir,
+il aurait modifié sa marche: il eût rétabli l'ordre et le règne des
+lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu'on y
+serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et
+cette révolution en amènera beaucoup d'autres.»</p>
+
+<p>Sa prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés
+immédiatement au chant du <i>Réveil du Peuple</i>, l'hymne de cette époque,
+étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les
+avait devancés.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, rentré en fonctions, chercha à retrouver son
+influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activité: c'était à la
+besogne que se déployait sa supériorité. Dans le repos, dans le calme,
+chacun est l'égal de son voisin; et souvent l'homme dépourvu de toute
+espèce de mérite a les plus hautes prétentions, et même plus de chances
+de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive,
+et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant
+l'intérêt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur
+force et de leur capacité doivent donc ardemment désirer de voir naître
+les occasions de mettre en valeur leur mérite et d'acquérir les moyens
+de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la médiocrité,
+hors le moment de la nécessité, leur refusera toujours plus qu'à tout
+autre.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, désirant à tout prix commencer une véritable
+campagne de guerre, proposa de pénétrer en Piémont par le point le plus
+bas des Apennins, le point où cette chaîne se rattache à celle des
+Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pénétra jusqu'au bourg
+de Cairo, où l'on battit l'ennemi le cinquième jour complémentaire de
+l'an III (21 septembre 1794); mais le représentant du peuple Albitte
+s'effraya: ce mouvement offensif était au-dessus de sa compréhension;
+il lui parut compromettre sa sûreté personnelle, et les intérêts d'une
+vie si précieuse nous ramenèrent sur Savone et sur Vado. C'est
+précisément par ce même débouché que s'est ouverte l'immortelle
+campagne de 1796. Nous fîmes seulement alors, pour ainsi dire,
+l'esquisse de ce premier mouvement.</p>
+
+<p>Mais le général Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer à
+l'espoir d'agir. Il conçut alors l'idée assez étrange d'une expédition
+maritime destinée contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent
+embarqués sous les ordres du général Mouret, homme tout à fait
+incapable. Depuis, je l'ai vu à la tête d'une demi-brigade de vétérans,
+et ce poste était bien plus en rapport avec ses facultés qu'un pareil
+commandement. Le général Bonaparte commandait l'artillerie de cette
+expédition, dont je faisais partie, étant chargé de la direction d'un
+petit équipage de pont. Nous nous embarquâmes sur des vaisseaux de
+transport, et l'état-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, était
+placé sur le brick l'<i>Amitié</i>.</p>
+
+<p>Très-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi
+portant la plus grande partie des troupes à la bataille navale que
+devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et
+nous restâmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de
+Gênes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux français, le <i>Ça ira</i> et le
+<i>Censeur</i>, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se réfugia au
+golfe de Juan, et nous débarquâmes, à notre grande satisfaction, car
+personne n'augurait bien de l'entreprise.</p>
+
+<p>Ici commence un nouvel ordre de choses pour le général Bonaparte. Il
+était brusquement sorti de l'obscurité; son existence avait grandi avec
+une extrême rapidité; la fortune paraissait caresser son avenir, et
+tout à coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrêté dans sa
+carrière, contrarié dans toutes ses combinaisons et déçu dans ses
+espérances; mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la fortune,
+le menant, par des voies détournées, à la grandeur et à la puissance,
+car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des
+occasions favorables. L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles
+mortels, nos prévisions sont si fréquemment en défaut, que souvent la
+réalisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte,
+tandis que les contrariétés apparentes nous amènent plus tard à la plus
+grande prospérité. Beaucoup d'officiers corses servaient à l'armée
+d'Italie; elle en était, pour ainsi dire, inondée. Les Corses sont
+belliqueux; leur pays était voisin; la prise de possession de Bastia
+par les Anglais avait rejeté en France tout ce qui tenait à la
+Révolution, et la présence d'un représentant corse à l'armée les y avait
+attirés. Le gouvernement y trouva des inconvénients, et résolut de les
+disperser en les répartissant dans les différentes armées. Par suite de
+cette mesure, le général Bonaparte reçut la mission d'aller commander
+l'artillerie de l'armée de l'Ouest, en conséquence d'un travail fait et
+arrêté sur le rapport d'un membre du comité de salut public, Dubois de
+Crancé. Cette disposition parut un coup funeste au général Bonaparte,
+et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence
+des étrangers pour aller servir dans une armée employée dans les
+discordes civiles. On pouvait espérer raisonnablement que la première
+serait appelée à frapper de grands coups, à faire des entreprises
+importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante
+n'était offerte: des services obscurs, pénibles, quelquefois déchirants,
+étaient la seule chose à prévoir. Il avait fait sa réputation par ses
+actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'éclat pour faire
+arriver sa renommée hors de l'enceinte de l'armée où il avait servi; et,
+si son nom était prononcé de Marseille à Gênes avec estime et
+considération, il était inconnu à Paris et même à Lyon. Ce changement
+de destination devait donc lui paraître une véritable fatalité, et il
+ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'étais resté à l'armée
+d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondément; je le
+trouvais si supérieur à tout ce que j'avais déjà rencontré en ma vie,
+ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de
+charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me
+consolais pas de son départ prochain. Mon poste naturel était à l'armée
+des Pyrénées occidentales, où servait ma compagnie; j'avais été retenu
+à l'armée d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait
+tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre
+régulier, sans autre ordre que le sien, je me décidai à l'accompagner.
+Nous convînmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrêtant
+quelques jours dans ma famille. Je l'y précédai, et il fut reçu avec
+empressement et admiration par mon père et ma mère, auxquels j'avais
+déjà communiqué les sentiments qui m'animaient.</p>
+
+<p>Je passai quatre jours à Châtillon, et je partis avec lui pour Paris.
+Ce retard de quatre jours sembla lui avoir été funeste: la veille de
+son arrivée, un nouveau travail avait été signé, et ce travail
+l'excluait du service de l'artillerie. Un nommé Aubry, membre du comité
+de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre
+les jeunes officiers de son arme, avait blâmé l'avancement de
+Bonaparte. Chargé de revoir le travail de Dubois de Crancé, travail
+ancien déjà de trois mois, il avait rayé Bonaparte du tableau du corps.
+De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficultés à un
+avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motivé la nécessité
+de s'écarter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la
+fortune de Bonaparte, elles n'étaient guère appréciées à une aussi
+grande distance du théâtre des événements, et un homme comme Aubry, qui
+n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire,
+il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions
+résultant de l'âge et des préjugés. Aubry fut donc sourd aux
+représentations, et repoussa impitoyablement les réclamations de
+Bonaparte, appuyées par tous ceux qui l'avaient vu à l'armée. Ces
+démarches, faites cependant avec toute l'activité de son esprit, toute
+l'énergie de son caractère, n'obtinrent aucun succès.</p>
+
+<p>Nous voilà donc à Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans
+autorisation régulière, et Junot attaché comme aide de camp à un
+général dont on ne voulait pas se servir, logés à l'hôtel de la Liberté,
+rue des Fossés-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux
+spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir. À cette époque,
+nous trouvâmes à Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte à l'école
+militaire de Brienne, et se lia avec nous.</p>
+
+<p>Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'idée d'être persécuté par
+la fortune, et cependant il approchait à son insu des grandeurs. On
+offrit à Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est-à-dire de lui
+donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec
+dédain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne
+peuvent pas deviner l'espèce de dédain qu'avaient autrefois les
+officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en
+acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'était
+déchoir. L'esprit de corps doit rehausser à nos yeux notre métier, mais
+encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses
+jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes
+militaires, commencées dans l'artillerie et terminées à la tête des
+troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps à cet égard. J'ai été,
+comme un autre, subjugué pendant quelque temps par ce préjugé; mais je
+ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit supérieur, une
+ambition si vaste, une manière si remarquable de lire dans l'avenir, y
+ait été soumis un seul moment. La carrière de l'artillerie est
+nécessairement bornée: ce service, toujours secondaire, a beaucoup
+d'éclat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de
+l'individu diminue à mesure qu'il s'élève. Le grade brillant
+d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison à faire entre
+l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute
+autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose à l'armée,
+comparé à un colonel commandant un beau régiment d'infanterie ou de
+cavalerie, et le général d'artillerie de l'armée n'est que le
+très-humble serviteur du général commandant une simple division.</p>
+
+<p>Bonaparte, encore sous l'empire des préjugés de son éducation, refusa
+donc formellement le commandement offert. Résolu à attendre, il eut
+l'étrange velléité d'essayer une nouvelle carrière, à laquelle
+assurément il n'était pas propre. Quelques spéculations, faites par
+l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de
+moments le peu d'assignats qu'il avait rapportés de l'armée. Ce
+Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une
+très-grande capacité, mais il est un exemple frappant de cette grande
+vérité: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En
+nous inspirant une ardeur immodérée pour atteindre un but déterminé,
+elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodérément
+l'argent; avec ses talents et sa position auprès de Bonaparte, à
+l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la
+bienveillance véritable qu'il lui portait, en quelques années il serait
+arrivé à tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son
+avide impatience a étouffé son existence au moment où elle pouvait se
+développer et grandir.</p>
+
+<p>Toutefois le commerce n'était pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte
+renoncer à servir, je lui demandai la permission de retourner à
+l'armée. L'armée française du Rhin occupait des lignes devant Mayence,
+et l'on parlait de faire le siége de cette forteresse. C'était une
+grande école pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut
+d'y être employé. En ce moment les affaires de l'artillerie étaient
+entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le général Dulauloy, homme
+fort à la mode, aimable et obligeant, était son favori; j'allai lui
+présenter ma requête. «Comment, me dit-il, vous demandez d'aller à
+l'armée quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il
+vous faut, j'ai votre affaire; on va établir une fonderie de canons à
+Moulins, je vous y ferai employer.</p>
+
+<p>«--Je vous rends grâce, mon général, lui répondis-je, de votre intérêt
+et de vos bontés; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera
+venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut à
+présent apprendre à m'en servir, et mon intention, comme mon espérance,
+est de faire la guerre tant qu'elle durera.»</p>
+
+<p>Il y avait à cette époque beaucoup de dégoût, et, la ferveur que je
+montrais étant peu commune, mes désirs furent bientôt satisfaits: on me
+donna des lettres de service pour être employé au corps devant Mayence.
+Je fis mes petits équipages, et, comme j'ai toujours eu une manière de
+magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel équipage de
+cheval, de très-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour
+paraître convenablement sur le nouveau théâtre où je me rendais; mes
+finances avaient pu pourvoir à tout, et il me restait, en partant de
+Paris, des assignats en abondance, et une réserve de dix louis en or
+qui composait ma véritable richesse.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint à peu près le
+langage suivant: «Vous avez raison de quitter Paris pour aller à
+l'armée; vous avez de l'expérience à acquérir, des grades à mériter,
+votre fortune militaire à faire. Moi, je suis momentanément arrêté dans
+ma carrière, mais les obstacles ne seront pas, je l'espère, de longue
+durée; un emploi obscur dans la ligne me ferait déchoir; il faut que
+des circonstances plus favorables se présentent pour que je reparaisse
+sur la scène d'une manière plus digne et plus convenable, et nous nous
+retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacité, ce sera au profit
+de notre avenir commun.»</p>
+
+<p>Il me chargea d'emmener avec moi son frère Louis, et de le déposer à
+Châlons en le recommandant à mes anciens professeurs de l'école
+d'artillerie et à plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui
+s'y trouvaient encore. Louis avait toujours dû entrer dans l'artillerie,
+il allait à Châlons pour compléter ses études et subir ses examens:
+les événements qui survinrent bientôt et la grandeur de son frère le
+rappelèrent peu de mois après à Paris.</p>
+
+<p>Je voyageai comme une espèce de seigneur. J'avais un domestique venu
+avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux
+les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin à la véritable guerre.
+Tout ce que j'avais vu jusque-là, excepté une action devant Toulon,
+était si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route à mes
+besoins; il me semblait posséder un trésor inépuisable; mais mon
+illusion ne devait pas être de longue durée. Arrivé à la poste la plus
+voisine de Metz, à Gravellotte, le maître de poste me déclara que les
+assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en
+argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre à
+cette décision et entamer ma réserve de dix louis.</p>
+
+<p>En arrivant à Strasbourg, où je ne connaissais personne, mon trésor
+était réduit à trente-six francs. Je me fis descendre à la meilleure
+auberge; comme moyen de crédit, je me hâtai de me défaire du superflu
+de mon équipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre
+en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais
+coûté, dans tout le cours de ma vie, pour réduire mon existence au
+niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois été très-magnifique, c'était
+moins par goût que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les
+intérêts dont j'étais chargé: parmi les hommes parvenus à une position
+élevée, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins
+personnels. Le général de division Dorsner, commandant l'artillerie de
+l'armée, m'accueillit avec intérêt et bonté, et me fit prêter deux
+chevaux d'artillerie pour me conduire à Mayence; une feuille de route
+assura ma subsistance par la distribution journalière de mes rations,
+et je partis pour le quartier général d'Ober-Ingelheim. La veille du
+jour où je le rejoignis, j'étais couché dans un moulin, et, par
+économie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidèle Joseph,
+couché dans ma voiture, gardait mes équipages, mais un sommeil trop
+profond l'empêcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la
+nuit, enlevèrent la vache de ma voiture et me dépouillèrent
+complétement. Je perdis ainsi tout ce que je possédais au moment où
+j'allais en avoir le plus besoin: c'était échouer au port.</p>
+
+<p>L'armée, devant Mayence, était composée de trois divisions: celle de
+droite, commandée par le général Courtot, avait son quartier général à
+Oppenheim; celle du centre, par le général Gouvion Saint-Cyr, à la
+Maison de chasse; et celle de gauche, par le général Renaud, à
+Feintheim: le général de division Schâll commandait le corps d'armée.
+Ancien officier du régiment de Nassau, homme de détail, il ne manquait
+pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires au
+commandement en chef. Le génie était sous les ordres du colonel
+Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces
+<i>Mémoires</i>: cet officier est, sans contredit, l'<i>ingénieur</i> de la
+grande époque où j'ai vécu, car il a exécuté les plus importants et les
+plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie était
+commandée par le général Dieudé: celui-ci était une espèce de nain,
+haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus
+ridicule personnage que j'aie jamais rencontré; je fus chargé de
+remplir près de lui les fonctions de chef de l'état-major.</p>
+
+<p>L'armée du Rhin, en venant se poster devant Mayence à la fin de la
+dernière campagne, dut nécessairement s'y retrancher; il eût été plus
+sage de prendre une position assez éloignée pour éviter toute surprise;
+l'armée aurait pu être pourvue convenablement et y rester en sûreté
+sans être écrasée de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe
+semblait être indiquée. Ces positions, les seules à prendre, couvraient
+à la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer à l'ennemi
+en se mettant presque à portée de canon de Mayence, comme si une
+circonvallation semblable ne devait pas être ajournée au moment d'un
+siège, et comme si le siège de Mayence pouvait être raisonnablement
+entrepris avant d'avoir passé le Rhin et bloqué Castel. Mais
+l'ignorance qui présidait à toutes les opérations de cette époque en
+avait autrement ordonné, et Mayence avait été bridée par des travaux
+immenses, les plus grands de cette espèce exécutés dans les temps
+modernes, et dont le développement était de plus de trois lieues;
+portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancés,
+et portion en ouvrages détachés; ceux de Montbach, à la gauche, étaient
+de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placés en
+échiquier. Ces lignes étaient précédées, dans toute leur étendue, de
+trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pièces de canon les
+armaient, mais très-peu de ces pièces étaient attelées. Toutes les
+espérances de l'armée étaient dans les succès de l'armée de
+Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu'à Cologne et
+Düsseldorf, et destinée à franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de
+vive force, grâce à la vigueur du général Kléber, et Dusseldorf tomba
+entre nos mains. L'armée autrichienne évacua les montagnes de la
+Vétéravie et se porta en Franconie; l'armée française la suivit et jeta
+un fort détachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite.
+L'arrivée de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle
+offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'où nous
+pûmes en jouir.</p>
+
+<p>C'était le signal du commencement de nos travaux. Un équipage de siége,
+préparé sur les derrières de l'armée à Alzey, fut mis en mouvement. En
+attendant le commencement d'un siége régulier, on improvisa un
+bombardement avec des obusiers, et je fus chargé, avec vingt-quatre
+obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un
+pli de terrain où l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite
+de Merlin: une nuit fut employée à cette opération. Un millier d'obus
+fut jeté sans produire aucun effet; un léger incendie signala seulement
+nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher où nos
+entreprises acquerraient un caractère plus sérieux; mais les succès de
+l'armée de Sambre-et-Meuse ne devaient pas être de longue durée. Cette
+armée avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuyée
+à la ligne de neutralité garantie par les Prussiens. Pendant ce temps,
+Manheim était tombé en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif,
+exécuté sur Heidelberg avec une faible partie de l'armée du Rhin, avait
+amené un revers; si trente mille hommes de cette armée l'eussent
+exécuté avec ensemble, la jonction des deux armées devenait facile,
+l'armée de Sambre-et-Meuse eût pu passer le Mein sans obstacle, et
+cette jonction nous rendait maîtres de la campagne. Une grande partie
+des échelons de l'armée de Sambre-et-Meuse aurait dû être rappelée;
+cette armée, en prenant sa ligne d'opération un peu au-dessus de
+Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue très-sûre, et les deux
+armées réunies auraient sans doute repoussé l'armée de Clerfayt et de
+Wurmser jusqu'en Franconie et au delà des montagnes de la forêt Noire:
+au lieu de cela, on resta stupidement divisé; tandis que l'ennemi,
+après avoir réuni ses forces et violé la ligne de neutralité, tourna la
+gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse et la força à une retraite si
+précipitée, qu'une portion des troupes placées devant Castel ne put la
+rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication
+construit au-dessous de Mayence, en arrière des ouvrages de Montbach.
+L'armée de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, où elle
+repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Dès lors le siége de Mayence
+devenait impossible, et on y renonça. L'équipage d'artillerie de siége,
+amené à grand'peine, fut renvoyé de même.</p>
+
+<p>Mais ensuite revenait la question de savoir s'il était possible de
+garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des
+troupes et leur misère ne forceraient pas à les évacuer. S'il en était
+ainsi, il était sage de s'y préparer de bonne heure, d'en retirer
+d'avance un matériel considérable non attelé, qu'un mouvement prompt et
+forcé livrerait à l'ennemi. Un officier fut envoyé auprès du général
+Pichegru pour lui faire toutes ces représentations; le général y fit
+droit et ordonna l'évacuation de l'artillerie: le transport commencé
+fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie déjà enlevée.
+Ces divers mouvements achevèrent d'exténuer le petit nombre de chevaux
+d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour où la
+dernière pièce de canon avait été remise dans les lignes, une attaque
+générale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut
+son succès moins à son courage qu'au dégoût de l'armée, à la résolution
+où étaient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence,
+après avoir tant souffert pendant la durée du premier, et le combat ne
+fut qu'une déroute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre
+1795), à sept heures du matin, la nouvelle arriva à Ober-lngelheim que
+l'ennemi était sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs
+développements. En un moment j'étais à cheval et lancé au galop pour me
+rendre au centre des lignes, partie la plus rapprochée; mais, quelque
+diligence que j'eusse faite, il était trop tard: arrivé près du village
+de Feintheim, je vis toute l'armée à la débandade, chaque corps se
+retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'étais au
+milieu d'un régiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai;
+mais, m'étant trouvé bientôt à la queue, je fus enveloppé par des
+hussards autrichiens; je me défendis un moment contre trois d'entre eux,
+et je fus délivré de ce combat inégal, où j'allais succomber, par un
+trompette du régiment que j'avais rallié. Nulle part on ne tint. Le
+centre seul, commandé par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et
+couvrit la retraite de la gauche; tout le matériel non attelé fut
+abandonné à l'ennemi. Il ne me resta autre chose à faire qu'à présider
+à la destruction des pièces et approvisionnements d'artillerie qui
+allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie à
+l'exécuter, et je suivis, avec le général Dieudé, le mouvement de
+l'armée, dont la masse se réunit sur la rive droite de la Pfrim.</p>
+
+<p>La déroute de l'armée avait commencé par la droite des lignes; un
+intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les
+lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune conséquence si un
+général capable et des troupes suffisantes et convenablement disposées
+eussent été chargés de défendre cette partie de la position. En effet,
+un corps, après avoir pénétré par cette trouée, aurait dû être détruit
+par la moindre réserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les
+lignes auraient été conservées; mais rien n'avait été prévu, et la
+terreur se mit dans les esprits à l'apparition de l'ennemi sur ce
+point: elle fut augmentée par la présence de quatre ou cinq cents
+hommes qui passèrent le Rhin et se portèrent sur la rive gauche en
+arrière des lignes. Cependant les premières attaques directes avaient
+été repoussées, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos
+retranchements, s'étaient d'abord repliés. Au moment où la droite fut
+tournée et où nos troupes évacuaient leurs positions, la raison et le
+bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrière à
+droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais
+tout le monde perdit la tête: généraux et officiers, chacun opéra pour
+son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'armée, ni
+de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite à
+Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chassé-croisé, se
+trouva être à la gauche de l'armée au lieu d'être à sa droite, et à
+douze lieues en arrière.</p>
+
+<p>Le centre, commandé par Gouvion Saint-Cyr, exécuta ce que la division
+Courtot aurait dû faire, rappela sa droite, se présenta parallèlement à
+l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans être
+entamé, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le
+surlendemain prit position sur la Pfrim, après être entré en
+communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et
+vint se réunir à lui.</p>
+
+<p>L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pièces de canon et
+sept cents voitures d'artillerie: tout ce matériel tomba en son
+pouvoir. Étonné de ses succès, il mit peu d'activité à en profiter; il
+passa onze jours à contempler ses trophées. S'il eût suivi
+immédiatement l'armée française, il l'aurait trouvée sans organisation,
+sans artillerie, sans moyens de résistance, et, pour tout dire en un
+mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10
+novembre) le général Clerfayt arriva pour nous combattre.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver précédent, et tandis que l'armée prenait poste devant
+Mayence, elle s'était aussi présentée devant la tête du pont de Manheim,
+ouvrage régulier devant lequel on avait ouvert la tranchée, et que
+l'ennemi, après un simulacre de défense, avait évacué. Lorsque l'armée
+de Sambre-et-Meuse eut opéré plus tard son passage et fait des
+mouvements offensifs, on avait jeté des bombes dans Manheim, et cette
+ville avait ouvert ses portes.</p>
+
+<p>J'ignore les combinaisons qui en donnèrent si facilement la possession,
+car Manheim était fortifié.</p>
+
+<p>Le général Pichegru, soit par incapacité, soit dans l'intention de
+faire manquer la campagne, avait laissé dans le haut Rhin une grande
+partie de son armée avec le général Desaix; il la rappela cependant
+quand les opérations furent commencées, mais si tard, qu'elle ne put
+arriver à temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement
+très-important pour préparer la jonction des deux armées, exécuté
+seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe
+en fut le résultat. Les troupes du haut Rhin, arrivées après la
+retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, ne s'occupèrent plus qu'à
+couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des
+combats meurtriers eurent lieu à peu de distance de la place. Après la
+déroute des lignes de Mayence, toute l'armée repassa le fleuve; on
+laissa une simple garnison dans Manheim, commandée par le général de
+division Montaigu, on se disposa à se battre sur la rive gauche et à
+défendre la vallée du Rhin contre l'armée de Clerfayt, qui avait
+débouché par Mayence. En rapprochant les divers événements arrivés tant
+à Manheim qu'à Mayence, on conçoit d'autant moins la lenteur mise par
+le général autrichien à continuer ses opérations.</p>
+
+<p>Toutefois le commandement de l'avant-garde, réunie sur la Pfrim, fut
+donné au général Desaix, et je fus chargé du commandement de son
+artillerie. Je retrouvai là Foy, que j'avais quitté à l'école des
+Élèves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie à
+cheval, et avait déjà acquis de la réputation. Le 19 brumaire (10
+novembre), l'ennemi se présenta en force; on se battit une grande
+partie de la journée en avant d'Alzey. C'était la première fois que je
+voyais en ligne se mouvoir régulièrement, et avec les différentes armes
+combinées, des troupes nombreuses. Nous tînmes tête à l'ennemi et nous
+ne perdîmes aucune bouche à feu, bien que l'ennemi nous en eût démonté
+plusieurs.</p>
+
+<p>Nous fîmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des
+combats assez insignifiants nous ramenèrent successivement en avant de
+Landau. L'armée s'établit dans les lignes de la Queich: le général
+Desaix, avec sa division, se plaça de manière à couvrir Landau, à voir
+l'ennemi et à rester en contact avec lui: il mit son quartier général
+au village de Neusdorf, à une lieue en arrière de la petite ville de
+Neustadt, qu'occupait l'ennemi.</p>
+
+<p>Pendant toute cette campagne, le sort des officiers était extrêmement
+misérable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait à chaque
+officier, depuis le sous-lieutenant jusqu'à l'officier général, huit
+francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a
+beaucoup de forces et de priviléges pour supporter la misère et les
+souffrances, et je ne me rappelle pas que cet état de choses m'ait
+donné un quart d'heure de chagrin; seulement, dépouillé, comme je l'ai
+raconté plus haut, au commencement de la campagne, et manquant
+absolument d'argent, je me vis obligé de réclamer des effets de magasin,
+et, avec un bon que je dus faire viser au général en chef Pichegru, je
+reçus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule
+fois que j'aie parlé à ce général, dont la vie a été flétrie par de si
+infâmes actions. Quoique très-jeune encore, j'avais assez réfléchi sur
+les difficultés du commandement, pour m'étonner qu'un homme chargé
+d'aussi grands intérêts fît assez peu cas de son temps pour l'employer
+à un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingué, et
+capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour système
+de s'affranchir de toute espèce de détails, et de s'en tenir à juger le
+travail dont il avait chargé les autres. Et cette observation a été
+toujours pour moi un thermomètre sûr de la capacité véritable des
+hommes de réputation, comme de la médiocrité de ceux qui avaient des
+habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouvée en défaut.</p>
+
+<p>Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion
+d'approcher fréquemment le général Desaix; notre séjour à Neusdorf, à
+quelques affaires d'avant-poste près, nous laissait dans un grand repos
+et une grande oisiveté, et j'en profitai pour le voir tous les jours,
+et d'une manière intime et familière. C'était un homme charmant,
+possédant à la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et
+d'aménité; j'avais pris un très-grand goût pour lui, et il me
+témoignait beaucoup d'amitié. Sa conversation était remplie de
+séduction, il aimait passionnément son métier et en parlait d'une
+manière attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un
+homme encore inconnu, né avec le génie de la guerre, dont l'esprit, le
+caractère, l'autorité, étaient choses transcendantes, et fait pour
+éclipser tout ce qui avait brillé jusqu'alors, si la fortune le faisait
+jamais arriver à la tête d'une armée; c'était de Bonaparte, comme on le
+devine, que je lui parlais. Il me répondait toujours: «Mon cher Marmont,
+vous êtes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-être l'amitié
+vous aveugle; car, soyez-en sûr, le commandement d'une armée est ce
+qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige
+le plus de capacité dans un temps donné.» Il avait raison, mais mes
+inspirations étaient justes.</p>
+
+<p>J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe
+et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au
+Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et
+recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange
+illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur
+puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours
+est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public,
+proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer.
+Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres
+Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de
+repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait,
+dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la
+fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor
+public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais,
+tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait
+disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient
+brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au
+13 vendémiaire.</p>
+
+<p>Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution,
+d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le
+gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices,
+était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en
+désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le
+gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés
+se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris,
+c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne,
+car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes
+étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et,
+avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions
+raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur
+lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de
+résister à une population nombreuse qui attaque.</p>
+
+<p>Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux
+armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention
+lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et
+connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont
+souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui
+peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon,
+dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une
+conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se
+rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui,
+c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie,
+il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent
+prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris,
+toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent
+dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en
+pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les
+forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur
+auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette
+grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les
+haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et
+le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il
+faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de
+ses devoirs, pour oser la braver.</p>
+
+<p>Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être
+douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à
+fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion,
+anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu
+d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle
+consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas;
+que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son
+exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de
+la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le
+principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les
+sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu.
+Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.</p>
+
+<p>Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts
+antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie
+avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa
+reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement
+de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à
+une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les
+infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une
+disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il
+aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière
+subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature
+des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander
+une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry,
+il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et
+jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si
+la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été
+confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une
+série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en
+réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon
+pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun
+rencontre journellement dans sa carrière.</p>
+
+<p>Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint
+de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le
+rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de
+suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour
+rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui
+possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je
+voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait
+pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du
+pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les
+plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais
+beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est
+jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général
+Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue
+Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires
+étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur
+tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait
+aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la
+Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit
+avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel
+ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna
+beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après
+mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel
+je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la
+constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le
+gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce
+pouvoir que je trouvai établi à Paris.</p>
+
+<p>Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la
+confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des
+temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au
+pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration
+et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la
+société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à
+se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus
+grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre,
+pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques
+femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se
+consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle
+madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine
+approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec
+un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la
+dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art
+d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait
+grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors
+du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la
+reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait
+alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce
+de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action
+dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant,
+et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du
+dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action
+qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres.
+Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était
+moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de
+Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de
+l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la
+fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de
+corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le
+caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à
+peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était
+guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays
+et de tous les temps.</p>
+
+<p>Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des
+moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal <i>des
+victimes</i>. Personne n'était en situation de faire les frais de
+nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant
+rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une
+souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient
+péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le
+droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de
+sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment
+l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je
+ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que
+celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions
+déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les
+classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les
+souvenirs du crime.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à
+Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et
+sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui,
+il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était
+d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis
+promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il
+fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il
+connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y
+trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les
+événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté.</p>
+
+<p>Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était
+un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général;
+il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des
+Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans
+ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de
+réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en
+1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni
+le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de
+prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna,
+Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions
+avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de
+défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à
+Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par
+Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le
+col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et
+l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi
+en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive,
+les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral,
+et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de
+Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols.</p>
+
+<p>Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série
+d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais,
+la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales
+devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général
+Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée
+d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre
+l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre
+1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le
+général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la
+petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut
+complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son
+artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux
+restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou
+pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à
+la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie;
+il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette
+terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du
+champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les
+plaines du Piémont.</p>
+
+<p>Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien
+meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques
+mois plus tard, commencé la campagne.</p>
+
+<p>Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les
+Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à
+faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait
+beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui
+avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et
+remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et
+ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction
+contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu
+contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre.</p>
+
+<p>L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du
+Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle
+avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin
+de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient
+notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs,
+difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée,
+dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous
+indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt
+satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de
+l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la
+position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes,
+en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs
+mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement
+le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que
+cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce
+de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par
+Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer,
+étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les
+plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait
+puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine
+était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à
+ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du
+Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer
+répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait
+venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en
+chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances,
+nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des
+intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre
+départ.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de
+Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force
+de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première
+passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il
+avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu
+toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on
+sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on
+aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce
+sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que
+l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup
+d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et,
+lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis
+aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même
+cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à
+nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et
+inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne
+éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des
+habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats;
+tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte
+se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela
+prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France
+avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec
+moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de
+croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans
+l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit
+avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus
+promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans
+retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes,
+quand le général Bonaparte arriva à Nice.</p>
+
+<p>Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles,
+un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était
+Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au
+grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été
+confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il
+n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait
+aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron;
+ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient
+pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée
+d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si
+les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous
+offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec
+un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui
+préparâmes les voies auprès de notre général.</p>
+
+<p>Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette
+confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général,
+vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je
+vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de
+Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta
+son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de
+l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de
+l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort
+bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays
+et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions
+près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation,
+le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée
+d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le
+général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements
+de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à
+Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En
+le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux
+mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé
+les limites de sa prophétie.</p>
+
+<br>
+
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br>
+RELATIFS AU LIVRE PREMIER</h3>
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p>«Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793.</p>
+
+<p>«Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher père; les Piémontais sont
+de même, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas
+de grands risques. Le général Kellermann est venu hier visiter notre
+position; je l'ai accompagné à quelque distance d'ici.--Il a, je crois,
+des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens.</p>
+
+<p>«J'ai été témoin, il y a quelques jours, d'une scène bien affreuse. Un
+général a été amené de chez lui au camp par les soldats, hué, et
+ensuite envoyé honteusement, à pied, à Barcelonnette et jeté dans les
+prisons. Tel est le sort du général Rossi.</p>
+
+<p>«Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans
+le canton à mon arrivée; les jours précédents, il avait fait une
+entreprise sur les Piémontais; elle avait réussi; ensuite une retraite
+honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de
+combinaison de l'attaque avait amené quelques malheurs. Les soldats ont
+pris pour trahison ce qui, probablement, n'était qu'entière ignorance
+et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-même aujourd'hui. Bref, la
+haine la mieux prononcée les a tous enflammés, et, sans la fermeté des
+officiers, sa vie n'était pas en sûreté. Les députations de tous les
+corps l'ont traduit ici devant l'armée; les députés n'étaient sûrement
+pas de ses bons amis; eh bien, d'après l'ordre de leur chef, ils l'ont
+défendu au péril de leur vie contre un peuple qui s'était assemblé des
+environs pour lui arracher la vie et qui était altéré de son sang. J'ai
+vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tête de mes
+canonniers d'être de l'équipée. Kellermann a reproché aux soldats leur
+faute, et pas un seul n'a élevé la voix pour se justifier.</p>
+
+<p>«Je me plais fort au camp; mes occupations multipliées y influent sans
+doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a placé auprès d'un corps
+d'officiers fort bien composé; je crois avoir l'attachement des soldats;
+il ne me manque donc que l'assurance des bontés de mes tendres parents.</p>
+
+<p>«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.</p>
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793.</p>
+
+<p>«Je reçois dans ce moment même, ma bonne mère, les deux lettres que
+vous avez bien voulu m'écrire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin,
+car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je
+les attendais avec bien de l'inquiétude et bien de l'impatience; enfin
+mes désirs sont satisfaits.</p>
+
+<p>«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils
+augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance
+que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que
+l'on veut bien avoir de mon instruction.</p>
+
+<p>«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux
+d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre
+que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et
+j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec
+tout leur attirail sans aucun accident.</p>
+
+<p>«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize
+campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui
+imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite
+presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi;
+trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement
+d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp
+retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté;
+je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru
+pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il
+rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont
+venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur
+approbation.</p>
+
+<p>«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et
+simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas
+régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et
+remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les
+points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre
+mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura
+plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques
+jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef
+dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de
+l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux
+d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des
+talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un
+jour.</p>
+
+<p>«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis
+chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux
+redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois
+points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage.
+Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul
+seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un
+officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière
+pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques
+détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien
+sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques
+petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque
+temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du
+régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis
+très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas
+recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et
+de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues
+aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant
+de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort
+bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc.</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Quartier général de Certamussa, 2 août 1793.</p>
+
+<p>«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de
+ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent
+ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été
+assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré
+m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma
+reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire,
+ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux.</p>
+
+<p>«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais
+viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé
+l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous
+ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me
+mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général
+Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la <i>cour dorée</i>
+a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous
+et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et
+un autre le cheval d'un officier d'état-major.</p>
+
+<p>«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez
+savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en
+rendre compte.</p>
+
+<p>«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes
+batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de
+la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des
+chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je
+reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait
+que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables,
+et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit.</p>
+
+<p>«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois
+heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne
+très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays
+empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi,
+pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui
+restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de
+quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée.</p>
+
+<p>«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons;
+l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un
+village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort
+détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un
+mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux
+pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques
+coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et
+démasqua le village.</p>
+
+<p>«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite;
+les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un
+chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement,
+et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur
+elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en
+désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je
+n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois
+de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la
+poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement
+d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits
+postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces
+encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane
+observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est
+retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent
+tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une
+fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans
+les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient
+pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en
+comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de
+moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être
+foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait
+sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant
+l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de
+rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je
+ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu
+commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont
+fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite
+battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la
+colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se
+rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois
+enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et
+demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient
+déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie,
+abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller
+très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la
+position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût
+que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à
+l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que
+je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons
+ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet
+fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la
+moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient
+attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à
+quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion
+a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il
+n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers
+autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais
+toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir
+duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un
+peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis
+la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus
+l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions
+prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y
+passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une
+grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de
+cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les
+reins cassés.</p>
+
+<p>«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous
+avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les
+ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant:
+c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien
+longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté
+que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages
+des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais
+encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font
+éprouver de bonheur.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Quartier général de Saint-Paul, 4 septembre 1793.</p>
+
+<p>«Je reviens, ma bonne mère, d'une expédition où nous avons eu du
+succès. Il était très-important pour nous de nous emparer de trois
+villages que notre affaiblissement nous avait forcés d'abandonner aux
+Piémontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui
+aboutissent à l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en
+étions pas maîtres, nous couperait toute retraite. Ces villages étaient
+occupés par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les
+chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demandé à y aller en
+faisant les fonctions d'officier d'état-major.</p>
+
+<p>«Nous avons marché sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'eût pas
+été arrêtée dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait
+beaucoup de prisonniers. Bref, j'étais à la colonne du centre, et nous
+sommes arrivés jusqu'à cinquante pas du premier village. Ils venaient
+d'être avertis, étaient en batterie devant le village et marchaient à
+nous. Ils nous ont fait une décharge; nous leur avons riposté, et ils
+nous ont tourné le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons
+pris neuf, dont un cadet.--Le deuxième poste ne nous a pas attendus, il
+s'est retiré subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et
+les intrépides chasseurs de l'Isère montaient par des endroits presque
+impraticables, malgré les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont
+repliés de roche en roche, et enfin en ont occupé une, qui est vraiment
+inaccessible et où on trouve l'avantage d'être à l'abri.--Sentant qu'on
+ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois
+compagnies qui étaient dans le bas, et j'ai grimpé à leur tête une
+haute montagne, d'où je pouvais les tourner en les prenant par leur
+gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lâcheté,
+car le poste était si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir
+longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes repliés sur les
+villages, et, les grand'gardes placées, nous sommes revenus à
+Saint-Paul après une absence de dix heures.»</p>
+<br>
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Toulon, 26 décembre 1793.</p>
+
+<p>«Mes chers parents, vous êtes instruits de la nouvelle qui, dans ce
+moment-ci, occupe toutes les têtes:--Toulon est en notre pouvoir,--et
+nous ne pouvions guère nous flatter d'un succès aussi prompt. Il a
+dépendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'être fait
+par les Anglais, gens toujours occupés de leurs plus véritables
+intérêts.</p>
+
+<p>«Deux points élevés dominent Toulon du côté d'Ollioules, c'est-à-dire
+du côté où était la majeure partie de l'armée. Ces deux points étaient
+occupés par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une
+capacité immense, mais tracées sans génie, sans intelligence. L'une des
+deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de
+la petite à la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce
+passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries,
+établies à chaque pointe ou seulement à l'une d'elles, le rendaient
+impraticable.</p>
+
+<p>«Cette redoute, qui défendait l'approche de cette langue de terre
+appelée l'Aiguillette, était soutenue par trois autres qui étaient
+placées successivement sur des points élevés jusqu'à la mer.--Elle
+avait d'ailleurs un avantage bien réel, celui de n'être dominée par
+rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sûreté, avaient multiplié les
+travaux. Elle était précédée de haies, de chevaux de frise, de
+palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'expérience leur a
+montré le contraire.</p>
+
+<p>«Quatre de nos batteries réunissaient leurs forces pour l'accabler;
+deux autres, battant la mer, empêchaient les pontons de venir sur les
+flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque disposée, tout
+combiné pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante
+heures un feu soutenu pour chercher à démonter celles de la
+redoute.--On jeta une grande quantité de bombes, qui rendirent la
+redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on
+forma trois colonnes qui attaquèrent la redoute à trois heures du matin,
+le 26 frimaire. Cette redoute était défendue par environ quinze à
+dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne
+fut pas fort long. Nous emportâmes la redoute, et il fallait être
+Français pour tenter et exécuter un semblable projet.--L'artillerie, à
+l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je
+pour marcher à la tête d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir
+d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette
+affaire nous a coûté deux cents hommes tués et mille ou douze cents
+blessés.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent
+tuées ou blessées.--Les ennemis ont perdu à cette affaire beaucoup de
+monde.--Ils se replièrent dans les autres redoutes; on aurait dû les y
+attaquer; mais la victoire avait désuni nos braves soldats, et il
+n'était guère possible de le tenter. On s'arrêta là.--La redoute était
+fermée; on avait beaucoup de facilité pour s'y défendre.--On me chargea
+d'établir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils
+occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui
+tiraient environ cent coups par minute sur le point où nous
+travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut achevée, et douze
+bouches à feu mirent la redoute en sûreté.--Les Anglais, qui occupaient
+la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sûreté: ils se
+rembarquèrent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les
+inquiéter dans leur retraite.</p>
+
+<p>«L'attaque avait été générale et la gauche avait eu aussi des
+succès.--Elle s'était emparée de la montagne du Pharon, qui domine de
+fort près le fort qui porte le même nom et le fort Rouge.--Il était
+difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'évacuer,
+ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne.</p>
+
+<p>«La deuxième redoute dont j'ai parlé et qui couvre directement Toulon
+est dominée, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison
+est peut-être une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle
+n'était pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul
+suivant: ils ont mieux aimé abandonner Toulon que de risquer de perdre
+leur flotte, ou, au moins, le monde nécessaire à la défense de la place,
+ce qui était infaillible; car, une fois nos batteries établies à
+l'Aiguillette, la communication de la ville était impossible avec la
+pleine mer, et la retraite de la garnison absolument fermée: elle ne
+pouvait plus s'échapper.</p>
+
+<p>«Au reste, après les échecs que les troupes combinées avaient reçus,
+elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que
+plusieurs de nos villes du Nord, se défendre deux mois en suivant les
+règles établies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes.
+Grâce à l'heureuse étoile qui nous protége, notre but est rempli sans
+avoir répandu autant de sang.</p>
+
+<p>«Les Anglais se sont tant pressés de partir, qu'ils ne nous ont pas
+fait, à beaucoup près, le mal auquel nous nous attendions, c'est-à-dire
+qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conservé dans son entier;
+les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut
+désirer qu'ils soient. Le port n'est point encombré; il contient encore
+douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze
+canons,--et trois frégates prêtes ou à peu près à mettre à la
+voile.--Les ennemis nous ont seulement brûlé deux vaisseaux, une
+frégate, et nous en ont coulé autant.</p>
+
+<p>«Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos
+ennemis, plus je vois la supériorité du caractère français.--Il y a du
+plaisir à voir nos compatriotes braver les dangers et courir à la
+gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne
+trouve point ce caractère prononcé chez les autres nations: j'ai vu
+assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.»</p>
+<br>
+
+<h4>PRISE DE TOULON.</h4>
+
+<p> «Au quartier général de Toulon, le 6 de nivôse an II de la République
+ française (26 décembre 1793)<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote3"
+name="footnote3">Note 3:</a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Tout fait présumer que ce rapport a été fait par le général
+Bonaparte. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</b></blockquote>
+
+<p>LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE, CHARGÉ DU SIÉGE DE TOULON, AU
+PRÉSIDENT DE LA CONVENTION NATIONALE.</p>
+
+<p>«Citoyen président, je te prie de communiquer à la Convention un court
+mémoire que j'ai cru nécessaire de publier pour redresser l'opinion
+publique, que de fausses relations peuvent induire en erreur sur la
+prise de Toulon; il est dicté par la plus scrupuleuse impartialité et
+par la vérité, que j'aime autant que la République.</p>
+
+<p>«Nous aurions pu t'envoyer les drapeaux des esclaves que nous avons
+combattus, et dont nous avons trouvé un grand nombre dans les postes
+avancés; mais nos braves frères d'armes n'ont pris que les drapeaux
+emportés sur la brèche, ou arrachés des mains d'un ennemi, et ils
+auraient rougi d'une trivialité qui ne doit plus en imposer à personne.
+J'aurais pu me donner quelque éclat personnel en prenant les devants
+pour annoncer un si grand événement; mais Toulon était pris, j'y avais
+contribué de toutes mes facultés, c'était assez pour moi: la gloire
+doit être tout entière à mes braves frères d'armes. Je cherche encore
+dans l'obscurité des rangs les soldats qui se sont distingués, et je ne
+publierai les noms des officiers qu'après avoir fait connaître ceux qui
+les ont secondés.</p>
+
+<p> «Salut et fraternité,</p>
+
+<p> DUGOMMIER.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MEMOIRE SUR LA PRISE DE TOULON.</h4>
+
+<p>«Je ne me suis pas empressé de donner les détails les plus essentiels
+de la réduction de Toulon parce que je devais croire que beaucoup
+d'autres pouvaient se livrer à ce doux loisir et satisfaire la curiosité
+du public sans préjudicier à de plus importantes occupations.</p>
+
+<p>«<i>Toulon est pris</i>: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la
+République, au moment où l'armée républicaine eut la gloire d'entrer
+dans les murs de la ville rebelle. Les détails, pour être exacts, ne
+pouvaient venir qu'après la collection et la connaissance des faits,
+surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposées et
+éloignées. J'ai vu quelques relations imprimées qui blessent la dignité
+républicaine et dégradent, je le dis avec regret, le mérite de nos
+braves frères d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouvé, en entrant dans
+Toulon, que de vils troupeaux. Effaçons promptement une impression
+défavorable qu'un récit infidèle, dicté par la précipitation (si ce
+n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion
+publique.</p>
+
+<p>«Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que
+son côté faible était celui d'où l'on pouvait approcher les escadres
+combinées et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il
+n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau
+ne les attendit.</p>
+
+<p>«La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi
+était sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres
+étaient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes;
+maîtres de l'Aiguillette, nous ordonnions impérativement aux ennemis
+d'évacuer le port et la rade. Cette évacuation forcée répandait la
+consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout
+ce qui est arrivé est parfaitement conforme au projet déposé au comité
+de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrêtée par un
+conseil de guerre tenu à Ollioules, qui décida qu'on attaquerait la
+redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en même temps on se
+porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes républicains
+on simulerait à la fois des attaques qui présenteraient le plan d'une
+attaque générale.</p>
+
+<p>«Il fallut, en conséquence, rassembler et établir les moyens
+convenables au succès du plan. L'affaire du 10 frimaire, où l'on fit
+prisonnier le général anglais, retarda nos mesures, surtout concernant
+les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journée, une
+incroyable consommation; enfin, le 26 du même mois, nous crûmes être en
+état d'attaquer; l'ordre fut donné, et le feu de toutes nos batteries,
+dirigé par le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. Tandis
+que nous faisions entendre <i>nos dernières raisons</i>, nos colonnes
+offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en
+marche; la journée fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les
+contrariétés qu'entraîne le mauvais temps pouvaient attiédir l'ardeur
+de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient juré sincèrement le
+triomphe de la République ne montraient que l'impatience d'entendre
+battre la charge. Ce moment arriva le 27, à une heure après minuit. Une
+colonne eut ordre de marcher sur l'extrémité inférieure du promontoire
+pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec
+la redoute anglaise; une autre était réservée à attaquer, par
+l'extrémité supérieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la
+journée, avait été très-maltraitée par nos batteries. Ces deux mesures
+rendaient nul le feu intermédiaire de la redoute anglaise, de sa double
+enceinte et des autres redoutes dont elle était flanquée; elles furent
+négligées, ces mesures, par ces circonstances forcées si ordinaires à
+la guerre, et surtout dans un temps où il est assez difficile de faire
+exécuter tout ce qui est un peu combiné. Les deux colonnes, ou, pour
+mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entière
+sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan
+inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opiniâtreté dans
+la défense peut offrir en spectacle fut épuisé de part et d'autre. Mais
+enfin l'opiniâtreté céda à l'audace, et nos braves frères d'armes
+entrèrent triomphants dans la redoute. Elle était défendue par une
+force majeure en hommes et en armes, armée de vingt-huit canons de tout
+calibre et de quatre mortiers; elle était défendue par une double
+enceinte, un camp retranché, des chevaux de frise, des puits, des
+buissons épineux, et par le feu croisé de trois autres redoutes. Enfin,
+on peut dire avec vérité que c'était le chef-d'oeuvre de l'art, qui
+prouvait combien l'ennemi savait apprécier la position dont elle
+gardait l'entrée. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en
+assurait la conquête, si nous y entrions. L'ennemi simula une
+résistance sérieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il égorgea
+dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense
+quantité de munitions de toute espèce, plus de cent bouches à feu,
+mortiers et canons, épars sur le promontoire; près de cinq cents
+prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blessés, enfin
+l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action décisive.
+Comme on l'avait prévu, les vaisseaux se retirèrent au large, et Toulon
+trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent
+successivement évacuées; les hauteurs de Pharon avaient déjà été
+enlevées par notre division de l'est dans l'attaque combinée; et ce
+double succès fit évacuer aussi de ce côté les forts Pharon, l'Artigues,
+Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces différentes positions
+furent aussitôt occupées par les troupes de la République. Voilà le
+tableau exact des journées des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un
+trait, que je réservais pour l'embellir et le rendre plus cher au
+peuple; qu'il y voie donc ses représentants donnant au milieu de la
+nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat
+l'exemple du dévouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Fréron
+étaient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne
+du Pharon; nous étions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel
+et héroïque était fait pour mériter la victoire. Elle était à nous,
+complète; nous l'ignorions encore, parce que la ville était toujours
+protégée par Lamalgue, par ses remparts soigneusement fermés et par la
+ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les
+ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour
+fuir nos bombes et nos échelles; nous n'en fûmes avertis que par le feu
+mis à la tête du port et à quelques magasins. Nous nous approchâmes
+aussitôt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que
+l'évacuation n'était pas encore achevée; enfin les portes de la ville
+s'ouvrirent, et quelques habitants se disant républicains nous
+invitèrent à y entrer. Notre première attention se porta sur l'arsenal
+et les vaisseaux qu'il fallait préserver des flammes; on prit également
+les précautions qu'exigeaient les poudrières.</p>
+
+<p>«Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a écrit;
+absurdité pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos
+ennemis, saisis d'une terreur panique, s'étaient précipités dans toutes
+sortes d'embarcations, et trouvèrent en grande partie la mort où ils
+croyaient trouver leur salut. Les autres se réfugièrent aux îles
+d'Hyères avec leurs vaisseaux.</p>
+
+<p>«Ce jour mémorable, qui a rendu à la République son plus beau port, qui
+a vengé la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont
+le délire a causé les plus grands maux; ce jour a réellement éclairé,
+plus tôt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Français républicains
+et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trésor
+délaissé, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre,
+rachètent au centuple quelques vaisseaux brûlés ou enlevés, quelques
+magasins incendiés.</p>
+
+<p>«Enfin l'égalité, la liberté relevée pour toujours, dans le midi de la
+France, par ce grand événement, voilà ce qu'il fallait présenter à
+l'histoire, et non des gémissements qu'on n'a point entendus, des
+risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus;
+enfin des petits détails qui ont encore le malheur d'être la plupart
+controuvés.</p>
+
+<p>«Quelques faits particuliers compléteront cette esquisse, tracée par la
+plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une sévère impartialité.
+J'en appelle à mes braves frères d'armes, qui ont vu de près le fond du
+canevas.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>ORDRE DU JOUR.</h4>
+
+<p> «Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793).</p>
+
+<p>
+«Rien de plus glorieux pour les armes de la République et pour les
+braves sans-culottes, rien de plus utile à l'affermissement de la
+souveraineté nationale que le triomphe complet obtenu sur l'infâme
+Toulon et sur les despotes coalisés qui s'y étaient rassemblés; toute
+la France se réjouit de vos succès; combien tous ceux qui y ont
+concouru doivent s'estimer heureux! S'ils avaient entendu les cris de
+joie dont les voûtes de la Convention nationale ont retenti à la
+lecture des dépêches, ils auraient joui doublement du bonheur public,
+et ils auraient senti que la plus belle récompense est de pouvoir se
+dire qu'on a concouru à sauver son pays et à le délivrer des tyrans qui
+voulaient l'asservir.</p>
+
+<p> DUGOMMIER,</p>
+
+<p> «Général en chef.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795.</p>
+
+<p>«Que de douloureuses inquiétudes n'aillent pas troubler votre repos, ma
+chère mère! Ce serait un mal ajouté à celui de notre séparation.
+Envisagez le métier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez
+votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir
+la République. Voyez-le, toujours digne de vous et formé par les
+événements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura
+plané sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux,
+quoiqu'ils aient été quelquefois arrosés par des larmes. Mais pourquoi
+jeter un regard en arrière et envisager nos malheurs passés? Nous
+sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait
+qui nous est réservé.--Serions-nous dignes de posséder la liberté si
+nous n'avions rien fait pour l'obtenir?</p>
+
+<p>«Il est arrivé ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris;
+je le connais, et j'ai dîné l'été dernier avec lui chez l'envoyé de
+France à Gênes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que
+l'on a fait de lui ne peut être que d'un très-bon augure. Voici, en peu
+de mots, son histoire.</p>
+
+<p>«Son attachement à la Révolution française lui avait suscité beaucoup
+d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et
+le tua. Quoiqu'il fût très-lié avec le prince, les réclamations de la
+famille de son ennemi le firent exiler à Gênes, pour la forme
+seulement. Il épiait et sondait là les opinions. Enfin il vient d'en
+être tiré et chargé d'une mission importante, puisqu'il s'agit des
+intérêts de deux nations. Il montrait, à l'époque où je l'ai vu,
+beaucoup d'intérêt pour la République. Je crois que le bruit de nos
+préparatifs a un peu fait hâter cette mesure.</p>
+
+<p>«On emploie toujours tous les moyens pour accélérer notre départ.--Je
+reviens de Marseille, où j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de
+célérité. Il y a à parier que, pour le 15 de pluviôse, nous partirons.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Au fort de la Montagne, 21 janvier 1795.</p>
+
+<p>«Les préparatifs de l'embarquement continuent, mon cher père, et ils
+commencent à tirer à leur fin.--Je m'embarquerai sur l'<i>Helvétie</i>,
+bâtiment marchand de cinq cents tonneaux et armé de vingt pièces de
+canon, qui a été dévolu à l'état-major de l'artillerie.</p>
+
+<p>«Je viens de revoir ici un homme auquel je suis bien attaché, et qui le
+mérite sous tous les rapports: c'est le général Gouvion. J'ai connu
+sous lui les premiers travaux et les premiers dangers de la guerre; il
+est doux de s'en retracer l'image et de voir l'objet qui vous les
+rappelle.--L'intérêt qu'il veut bien me porter est d'ailleurs un assez
+grand titre à ma reconnaissance;--il vient de l'armée des Alpes et va à
+celle d'Italie avec le général Vaubois, dont vous vous rappelez sans
+doute, et dont j'ai été bien aise de faire la connaissance.</p>
+
+<p>«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «En rade du fort de la Montagne, 3 mars 1795.</p>
+
+<p>«C'est le pied dans l'eau, ma bonne mère, que je vous écris. Nous avons
+tous reçu l'ordre, hier, de nous embarquer, et nous avons couché à bord.
+Nous sommes à merveille; je suis pourvu de tout ce qui m'est nécessaire;
+depuis longtemps, j'avais prévu tous mes besoins et je m'étais occupé à
+les prévenir.</p>
+
+<p>«L'escadre a mis à la voile le 11. Elle offrait un brillant spectacle.
+Elle n'a pas encore vu les Anglais, mais elle les cherche pour les
+combattre.</p>
+
+<p>«Notre destination est enfin arrêtée. La paix faite avec la Toscane a
+fait renoncer au projet d'aller à Livourne, et nous allons décidément
+en Corse. Cette paix a fait sensation ici; elle va nous ramener
+l'abondance. Voilà déjà un des bienfaits de cette convention.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «À bord du brick l'<i>Amitié</i>, en rade de Toulon, 8 mars 1795.</p>
+
+<p>
+«Nous sommes toujours embarqués, mon cher père, et nous nous consolons
+de notre exil. Le séjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout
+lorsque l'on est dans une inactivité semblable. Cependant l'espoir de
+partir nous fait attendre patiemment.</p>
+
+<p>«Une lettre écrite aux représentants par le ministre de France à Gênes,
+Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est réduite à neuf ou dix
+vaisseaux; que, poussée par la nôtre, elle a été obligée de se réfugier
+à Livourne, où elle s'occupe à refaire ses équipages fatigués et à
+réparer ses vaisseaux délabrés; et qu'enfin l'escadre française qui
+croise devant la rade de cette place l'y tient renfermée et lui fait
+jouer le rôle qui a été son partage l'an passé au golfe de Juan.</p>
+
+<p>«Cette nouvelle a tout le caractère de la vérité; elle assure à notre
+expédition des succès qui couronnent nos efforts: et bientôt, je
+l'espère, nous acquitterons les lettres de change tirées sur nous par
+les autres armées de la République.</p>
+
+<p>«Toute l'armée est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer.</p>
+
+<p>«Les nouvelles de l'armée d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que
+celles de l'escadre; on prétend que la faiblesse prodigieuse de cette
+armée, causée par les maladies, nous a valu quelques désavantages du
+côté d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirmé et tout se
+réduit à des bruits.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Toulon, 18 mars 1795.</p>
+
+<p>«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets,
+anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous
+l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a
+pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été
+démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il
+avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis
+entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et
+venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize
+vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais
+l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et
+les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été
+cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre
+a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le <i>Ça-ira</i> et le
+<i>Censeur</i>, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux
+démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés
+partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan.</p>
+
+<p>«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la
+vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible.</p>
+
+<p>«Nous sommes trois officiers envoyés sur la côte pour ajouter encore à
+sa défense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les
+travaux qui nous paraîtront utiles. Je suis chargé des environs de
+Toulon et des îles d'Hyères. Demain je commencerai à remplir ces
+nouveaux devoirs.</p>
+
+<p>«Les papiers publics ont dû vous apprendre les troubles qui ont eu lieu
+ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des
+Provençaux est bien propre à favoriser tous les projets sanguinaires.
+Onze émigrés étaient rentrés: je ne sais s'ils ont été la cause ou le
+prétexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroupé et en a massacré
+sept: les quatre autres ont échappé et ont trouvé leur salut dans les
+prisons.</p>
+
+<p>«La représentation nationale a été insultée et la vie des représentants
+a couru des dangers. La fermeté que l'on a déployée a tout fait rentrer
+dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqués partout, en
+assurent l'observation.</p>
+
+<p>«Je suis bien fâché d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme
+beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irréparable: il
+faut donc l'oublier.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Strasbourg, 23 juillet 1795.</p>
+
+<p>«Je suis arrivé ici avant-hier; mon tendre père; je vous aurais écrit
+hier, si je n'eusse voulu vous instruire de ma destination. Je pars
+après-demain pour Mayence.--J'aurais pu rester ici quelque temps, mais
+qu'y faire, n'y ayant point de besogne fixe et mangeant beaucoup
+d'argent? J'aime à remplir mes devoirs, et, quand je n'en ai plus,
+j'aime à m'en imposer pour avoir le plaisir de ne pas m'en écarter.</p>
+
+<p>«Je ne crois pas que les grands projets sur l'armée du Rhin s'exécutent.
+La paix conclue avec l'Espagne amènera probablement celle avec l'empire,
+et indispensablement ensuite celle avec l'empereur. Telle est ici
+l'opinion commune; et l'on croit avec plaisir que nous goûterons, cet
+hiver, les douceurs de la paix.</p>
+
+<p>«Cette perspective me paraît douce, puisqu'elle me fait entrevoir le
+bonheur de me rapprocher de mes bons parents. J'ai vu avec intérêt cette
+ville; j'y suis arrivé prévenu fort favorablement; mais, pour la bien
+juger, il faudrait y faire un plus long séjour.</p>
+
+<p>«J'ai aperçu les bois de Saverne, où je vous ai ouï dire que vous aviez
+chassé souvent, et j'ai considéré avec plaisir le théâtre des anciens
+plaisirs de mon père.</p>
+
+<p>«C'est à force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans
+cet esprit-là que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction.</p>
+
+<p>«Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que
+je l'avais supposé.--Si l'armée ne passe pas le Rhin, elle sera
+nécessairement inactive, à quelques affaires près, devant Mayence, car
+les dispositions de siége ne sont point faites, à ce qu'il paraît, et
+l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait
+aussi ailleurs.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Ober-Ingelheim, 3 août 1795.</p>
+
+<p>«Je suis arrivé ici, ma chère mère; ma route a été assez longue, et
+enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de méthode dans ma manière
+de vivre. Je vais avoir des fonctions à remplir; il faut un intérêt de
+devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante
+finirait par être insipide; mais me voilà satisfait, à l'exception
+cependant du spectacle d'une grande opération, dont, à ce que je crois,
+je ne jouirai pas. Il ne me paraît nullement probable que l'on passe le
+Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes.
+Dans cette supposition, le siége de Mayence ne se ferait pas, et cette
+armée-ci ne sera destinée qu'à empêcher celle des ennemis d'agir.</p>
+
+<p>«Si cette tranquillité nous amène également la paix, je la bénis, et je
+sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une
+grande armée, au bonheur de l'humanité. Elle ne sera bientôt plus
+oppressée, ma tendre mère, par les maux qu'elle supporte depuis si
+longtemps, et le sage B... rendra bientôt de précieux parents à leurs
+enfants, et de tendres enfants à leurs familles.--Que de bénédictions
+il recevra! il les aura bien méritées!</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, ma tendre mère, nous venons de vaincre les
+obstacles qui s'opposaient à notre bonheur; nous arriverons au port;
+l'armée a toujours cet esprit de courage, de constance, de dévouement,
+qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'était
+que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que
+je vous ai dit des armées que j'ai déjà vues; eh bien, celle-ci est
+encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux
+qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les
+voir pour les admirer et pour apprendre à les imiter.</p>
+
+<p>«Le discrédit des assignats est ici à peu près le même qu'à Strasbourg
+et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou
+vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous
+l'ai demandé, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en
+arrive journellement. Le service des postes est fort bien établi.
+J'aurais bien également besoin de ma malle, que j'espère cependant
+bientôt recevoir. J'ai été dévalisé, en partie au moins, dans la nuit
+d'hier. Ma voiture était devant mon logement, le fidèle Joseph couchait
+au-dessus. Son sommeil était profond. On a percé la vache pour en
+retirer les effets; on avait déjà soustrait mon habit, ma redingote,
+une paire d'épaulettes, lorsque Joseph s'est réveillé et a arrêté
+l'opération; tous les efforts ont été vains; un coup de pistolet, qu'il
+a tiré sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et accélérer leur
+fuite, sans les décider à réparer leurs torts, et ils n'ont pas moins
+emporté ce dont ils s'étaient emparés; j'ai porté des plaintes; à quoi
+tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour
+réparer ce malheur.</p>
+
+<p>«J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau
+que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et
+fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de
+commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique
+spectacle. Que ces contrées auraient de prix pour nous! Qu'il serait
+important que nous pussions garder cette barrière, mais que c'est beau
+pour tout le monde! J'ai été à Worms; c'est une ville commerçante et
+fort bien bâtie; elle a été l'asile des émigrés pendant longtemps.
+Quoique haïs là moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aimés: il paraît
+que l'opinion est à peu près partout la même sur leur compte.</p>
+
+<p>«J'ai vu dans cette ville un monument du système absurde dont nous
+avons été quelque temps les victimes: un fort beau palais a été brûlé
+solennellement parce que le prince de Condé l'a habité pendant quelque
+temps. Malgré cette circonstance, il aurait beaucoup de prix
+aujourd'hui pour faire un hôpital, car nos malades sont placés dans un
+local dont l'air est bien plus malsain que ne l'était celui qu'on a
+purifié par le feu.</p>
+
+<p>«J'ai cru remarquer, dans mon voyage, que le caractère des Allemands
+était beaucoup au-dessus de celui des Italiens. Les premiers sont
+serviables, francs et loyaux, tandis que les derniers manquent de
+toutes ces qualités. Sous tous les rapports, il vaut mieux habiter chez
+ceux-là.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Ober-Ingelheim, 1er septembre 1795.</p>
+
+<p>«Mon cher père, la nouvelle du passage du Rhin se répand en ce moment,
+et elle paraît plus que probable. Il est constant que nous nous sommes
+emparés, auprès de Coblentz, d'une île qui est à une très-petite
+distance de la rive droite du Rhin, et que, dans ce moment-ci, nous
+devons être établis de l'autre côté du fleuve. La campagne va donc
+commencer: il est temps qu'elle s'ouvre. Les opérations ne peuvent être
+que brillantes, car l'armée est animée d'un bon esprit. Pour mon compte,
+je suis fort aise de sortir de l'inaction dans laquelle nous étions
+plongés, et parce qu'il se présente de nouveaux triomphes à obtenir, et
+parce que les travaux du moment amènent plus sûrement et plus
+promptement la paix.</p>
+
+<p>«Ne vous inquiétez pas des dangers que je vais courir; j'ai échappé à
+ceux que je brave depuis trois ans, et je ne vois pas pourquoi l'étoile
+qui me protége m'abandonnerait aujourd'hui. Au reste, je les crains peu,
+et je regarde leur perspective moins désagréable que la
+disette.--Rassurez-vous donc. Vous m'avez bien jugé quand vous avez
+pensé que les besoins n'étaient pas capables de m'abattre; mais mon
+courage ne doit pas vous les faire oublier.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas encore instruit du sort de Bonaparte. Puisqu'il en est
+heureux, je l'apprendrai avec le plus vif plaisir. Notre séparation ne
+doit en rien diminuer l'attachement que je lui ai voué.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 12 septembre 1795.</p>
+
+<p>«J'avais bien raison de vous écrire, il y a peu de temps, ma chère mère,
+que, si l'armée devenait active, ma position serait fort agréable. Je
+suis au centre des affaires, et j'y ai beaucoup d'influence.
+L'artillerie était ici désorganisée; aujourd'hui elle est sur un
+très-bon pied; tout se fait avec ordre et méthode; j'espère que, si
+elle agit, elle ne sera pas en arrière de ses devoirs. Je vous dis avec
+un peu de vanité ce que je pense; je me serais dispensé de vous écrire
+tout cela si je n'eusse pas été persuadé de l'intérêt que vous prenez
+au succès que j'obtiens, et si je n'eusse pas cru que vous ne
+m'accuseriez pas de présomption pour vous dire aussi franchement ce que
+j'espère. Autant le commencement de l'été a été vilain ici, autant la
+fin en est belle.</p>
+
+<p>«Cette époque-ci est bien intéressante pour la République. Les nouvelles
+de l'intérieur portent un caractère aussi important que celles des
+armées. Nous avons tous ici maintenant adopté la constitution. Que
+partout l'opinion soit la même, et qu'enfin une réunion sincère nous
+assure la jouissance des biens pour lesquels nous avons combattu. Adieu,
+ma tendre mère,» etc., etc.</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Quartier général d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795.</p>
+
+<p>«Vous êtes sans doute instruit, mon cher père, de tous nos succès. Vous
+savez que Manheim est à nous. La possession de cette place nous assure
+la plus brillante campagne. Manheim est un dépôt qui nous est confié et
+dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette
+ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert
+de dépôt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des
+ennemis et les force à s'éloigner en les divisant; elle nous donne la
+paix.</p>
+
+<p>«L'armée de Sambre-et-Meuse a fait les progrès les plus rapides; elle a
+constamment battu l'ennemi, dont on ne peut guère comparer la retraite
+qu'à celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde.
+Le découragement le mieux prononcé est chez tous les soldats
+autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zèle et l'enthousiasme
+des nôtres.</p>
+
+<p>«Les ennemis ont déjà évacué tout le Rhingau. Les troupes des Cercles
+gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis-à-vis Coblentz; et,
+quoique sa position lui donne des moyens de défense particuliers, sa
+petitesse et la nature des troupes qui le défendent nous en assurent la
+prochaine possession.</p>
+
+<p>«J'ai été avant-hier à Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries,
+et nous aurions pu, avec vingt pièces de canon que j'y ai fait placer,
+forcer l'ennemi à s'éloigner de la rive droite, si nous avions eu les
+moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqué, et, malgré
+notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier.
+Probablement la partie sera remise à après-demain. Il doit y arriver
+aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux,
+nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille
+hommes par passage. Nous réaliserons ce projet, je l'espère, sans
+grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si
+belles, que l'ennemi ne peut pas même avoir l'idée de se défendre:
+aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes.</p>
+
+<p>«Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru
+n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre
+le Rhin, il faut qu'il reçoive des renforts.</p>
+
+<p>«Jourdan arrive, et, d'après les apparences, les débris de l'armée de
+Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc nécessaire de
+faire diversion, de l'inquiéter et de le forcer à se retirer par le
+pays de Darmstadt et la forêt Noire; car, s'il attendait, sa position
+ne serait nullement brillante. La neutralité de Francfort, garantie par
+les Prussiens, le force à faire une marche latérale, et, dans cinq ou
+six jours, il se trouverait chargé par une armée victorieuse, pris de
+front et de flanc par des troupes fraîches qui brûlent du désir de
+combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hâter sa retraite
+pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens
+dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavière et le Brisgau.</p>
+
+<p>«Le général Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de
+nous. J'imagine que notre passage à Manheim va lui faire changer ses
+calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le
+haut Rhin le suivraient bientôt. Il sort beaucoup de chevaux, de
+troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens
+ou prennent le parti de l'évacuer et de n'y laisser que les troupes des
+Cercles, ou vont renforcer l'armée de Clerfayt.</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cerné dans huit
+jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement.
+Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les maîtres.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795.</p>
+
+<p>«À mon départ de Paris, mon tendre père, je voyais grossir le parti qui
+devait balancer la Convention, et j'étais parfaitement convaincu que
+l'abolition complète du terrorisme produirait une réaction. Je l'avais
+fixée à trois mois, et je ne m'étais guère trompé. Confiant dans la
+grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononcée de
+la Convention et des troupes qu'elle a appelées près d'elle, je voyais
+avec tranquillité s'avancer le moment du dénoûment, et j'étais surtout
+rassuré depuis quelques jours par les changements sensibles, par les
+insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas seulement à Paris qu'on se bat, mon tendre père, mais
+aussi aux armées; ce sont effectivement elles qui le font le plus
+souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier
+soir aux prises avec l'ennemi; on ne connaît pas encore les résultats.</p>
+
+<p>«Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa
+gauche est appuyée au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi
+l'attaque de front, toutes les probabilités de la victoire sont pour
+elle; s'il ne respecte pas la neutralité de Francfort, alors sa
+résistance est impossible. Elle est forcée à la retraite et ne peut
+prendre une position défensive que derrière la Lahn, et, alors, adieu
+toute notre campagne, tous nos succès et le siége de Mayence! Nous ne
+sommes encore instruits ici d'aucun détail.--Nous savons seulement:</p>
+
+<p>«Que le quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui était à
+Wiesbaden, est parti hier, et a rétrogradé à six lieues;</p>
+
+<p>«Qu'une division de notre armée, qui avait passé avant-hier le Rhin,
+pour renforcer l'armée d'observation, l'a repassé hier avec beaucoup de
+précipitation et de confusion.</p>
+
+<p>«Assurément, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont
+bien maladroits.</p>
+
+<p>«Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une épouvantable rivalité
+éclate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les
+victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'armée de
+Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son
+commandement, et feraient momentanément partie de l'armée de
+Sambre-et-Meuse; que le général qui commandait ces quatre divisions a
+été remplacé par un autre; que tout ce qui appartient à l'armée de
+Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-là; que celle de
+Sambre-et-Meuse se croit autorisée à tout envahir, à tout faire, à tout
+ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la réunion de tant de
+partis hétérogènes désorganise tout à un point que rien ne peut
+exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste à peu près intacte
+et montre encore l'exemple de l'harmonie.</p>
+
+<p>«J'ignore quels vont être les résultats de tout ceci. Il me paraît
+clair que, si l'armée de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera
+bientôt à nous et la paix bientôt faite; que si, au contraire, elle est
+battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car
+comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est débloqué, nous
+pourrions rester à ses portes éternellement, sans jamais y entrer.</p>
+
+<p>«Voilà donc la destinée d'un grand empire confié au sort d'une
+bataille!»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «31 octobre 1795.</p>
+
+<p>«Je viens d'apprendre, ma tendre mère, qu'il y avait une poste ici;
+j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite santé, qu'au milieu
+de toute la bagarre je n'ai eu à supporter que de la fatigue, et que je
+n'ai couru de danger que dans la journée malheureuse du 7.</p>
+
+<p>«L'armée est à la débandade. Jamais déroute n'a été plus complète: il
+n'existe pas quinze cents hommes réunis. Notre immense artillerie a été
+prise, parce que nous avons manqué de chevaux pour l'emmener: nous
+avons perdu deux cents pièces de canon.</p>
+
+<p>«L'armée ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son
+moral était affecté de la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse; elle
+est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer
+l'hiver affreux qui lui était préparé.</p>
+
+<p>«J'ai été pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'étais
+occupé à rallier un régiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai été
+délivré par un trompette du même régiment, qui, à lui seul, avait plus
+de courage que tout son corps.</p>
+
+<p>«Une heure après, j'étais allé à la droite de l'armée pour voir où en
+étaient les choses et pour joindre l'artillerie à cheval, lorsque je
+suis tombé dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement chargé:
+la bonté et la vitesse de mon cheval m'ont sauvé. Le cavalier
+d'ordonnance qui était avec moi, étant moins bien monté, a été pris.</p>
+
+<p>«Les généraux ont manqué de tête: il y en a un de pris et un autre de
+tué. Les colonnes restantes de l'armée marchent sans destination, et à
+peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi
+est encore loin, et, s'il y eût eu plus d'ordre, on eût pu faire une
+brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se désunissent
+n'est bon à rien tant qu'il reste dans cet état.</p>
+
+<p>«Les ennemis vont nécessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul
+projet: la campagne est trop avancée pour vouloir entamer la frontière.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+LIVRE DEUXIÈME</h3>
+
+<h3>1797--1798</h3>
+
+<p>Sommaire. -- Masséna. -- Augereau. -- Serrurier. -- Laharpe. -- Steigel.
+-- Berthier. -- Montenotte (11 avril 1796). -- Dego. -- Mondovi. -- Cherasco.
+-- Mission de Junot et de Murat. -- Passage du Pô (16 et 17
+mai). -- Lodi. -- Milan. -- Pavie. -- Borghetto. -- Valleggio: création des
+guides. -- Vérone. -- Mantoue investie. -- Emplacement de l'armée
+française. -- Anecdotes. -- Madame Bonaparte. -- Armistice avec le roi de
+Naples. -- Surprise du château Urbain. -- Siége de Mantoue. -- Lonato (3 août
+1796). -- Anecdote. -- Castiglione (5 août). -- Roveredo. -- Trente. -- Lavis.
+-- Bassano. -- Cerea. -- Deux Castelli. -- Saint-Georges. -- Marmont envoyé à
+Paris. -- Arcole (17 novembre). -- Les deux drapeaux. -- Réflexions sur les
+opérations de Wurmser. -- Rivoli (15 janvier 1797). -- La Favorite (17
+janvier). -- Capitulation de Mantoue (2 février). -- Expédition contre le
+pape Pie VI. -- Trait de présence d'esprit de Lannes. -- Prise
+d'Ancône. -- Singulière défense de la garnison. -- Monge et
+Berthollet. -- Tolentino. -- Pie VI. -- Rome. -- L'armée française entre dans
+les États héréditaires (10 mars 1797). -- Tagliamento (16 mars). -- Joubert
+dans le Tyrol. -- Neumarck (13 avril). -- Mission de Marmont auprès de
+l'archiduc Charles. -- Armistice de Leoben (avril 1797). -- Causes des
+premières ouvertures faites par Bonaparte. -- Traité préliminaire de paix
+avec l'Autriche (19 avril). -- Réponse de M. Vincent à
+Bonaparte. -- Troubles de Bergame (12 mai). -- Venise se déclare contre la
+France. -- Mission de Junot. -- Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur
+Venise. -- Entrée des Français dans la ville. -- Création de la République
+transpadane. -- Alliance avec la Sardaigne.</p>
+
+<p>
+J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de
+mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée
+occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de
+protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement
+génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni,
+jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la
+jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous
+obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs,
+c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général
+Bonaparte.</p>
+
+<p>Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce
+qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et
+disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et
+vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces
+cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt
+hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais
+ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris
+depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats
+des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des
+Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore
+remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de
+montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en
+quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en
+partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de
+fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne
+s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas,
+sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois.</p>
+
+<p>L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux
+Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait
+Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et
+les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.</p>
+
+<p>La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer
+le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages
+qui y ont joué les principaux rôles.</p>
+
+<p>Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait
+été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi
+quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier,
+il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des
+bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut
+d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant
+distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait
+général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait
+combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et,
+pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle
+principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était
+perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que
+lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de
+pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de
+combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient
+excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action,
+il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant.
+Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel,
+une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une
+impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait
+toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal
+des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et
+très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être
+riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances
+importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une
+multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il
+aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des
+Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération
+parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de
+bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il
+rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La
+nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en
+témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance
+comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière
+naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y
+avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du
+premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour
+exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait
+l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas
+prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de
+hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux
+embrassaient le développement. Tel était Masséna.</p>
+
+<p>Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait
+trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais
+sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne,
+en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite
+maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à
+servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées
+orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de
+général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial,
+mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent
+celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant
+assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait
+beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels;
+bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses
+troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce
+qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se
+croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le
+prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien
+de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait
+l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le
+donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans
+ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna,
+ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre
+eux la moindre comparaison.</p>
+
+<p>Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le
+régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel.
+Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la
+lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe,
+désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions
+opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre,
+constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non
+d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les
+événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait
+arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de
+général de division.</p>
+
+<p>Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu
+lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête
+et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et
+cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre.
+Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort
+dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette
+circonstance; il a péri au commencement de la campagne.</p>
+
+<p>Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et
+passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant
+en campagne.</p>
+
+<p>Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu
+par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait
+faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande
+réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une
+activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire;
+il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture
+des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait
+dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au
+commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major
+auprès d'un bon général.</p>
+
+<p>Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef.
+Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant,
+glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas
+inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du
+pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre:
+quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des
+mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple,
+avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par
+leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec
+raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire
+usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux
+auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la
+fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les
+réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait
+d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre,
+soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur
+confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des
+premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations,
+elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le
+premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la
+discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline
+et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul
+individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la
+confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que
+l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette
+confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens,
+n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les
+prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps
+commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le
+dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants,
+que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de
+Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il
+était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire
+obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire
+l'application de ce vers d'un poëte célèbre:</p>
+
+<p class="mid"> «Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.»</p>
+
+<p>J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut
+maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée
+autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons,
+cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il
+y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments
+Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne
+pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer
+de leurs compatriotes.</p>
+
+<p>L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à
+quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant
+les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général
+Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces
+troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient
+parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva
+et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de
+la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte
+et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le
+Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des
+montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la
+plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable
+cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien
+organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la
+proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à
+prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de
+l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un
+homme aux ennemis.</p>
+
+<p>Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant
+expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette
+campagne.</p>
+
+<p>L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats
+excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une
+multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux
+fatigues et aux dangers.</p>
+
+<p>Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport
+avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation
+qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre
+les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux
+troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de
+l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si
+célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à
+deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au
+début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes
+âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie
+par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie
+de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la
+rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes
+comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations.
+Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des
+montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu
+manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait
+peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue
+très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le
+général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors
+l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous
+devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités
+nécessaires.</p>
+
+<p>Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près
+du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la
+situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la
+division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les
+mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des
+inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes
+françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à
+la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont
+j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre
+retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à
+Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le
+général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller
+parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité
+numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre,
+marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le
+proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la
+division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au
+travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle
+aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la
+crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour
+l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.</p>
+
+<p>Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12
+avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur
+Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la
+division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation
+donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la
+vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon
+de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi
+essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et
+impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare
+et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi,
+le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de
+Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant
+ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait
+sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses
+postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare.</p>
+
+<p>Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit
+position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant
+de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une
+erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour
+auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte
+en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo,
+et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et
+Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette
+affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à
+la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à
+gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la
+montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les
+dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons
+prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de
+cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans
+hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général
+Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée
+piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait
+occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se
+trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la
+défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à
+outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste,
+isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les
+troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours,
+puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions.
+Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans
+perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre
+gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels
+nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par
+l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable
+campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à
+être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en
+supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets
+et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner
+seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et
+l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur
+comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres,
+auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut
+dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des
+succès.</p>
+
+<p>Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général
+Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de
+Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et
+d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne
+voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure
+entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il
+fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques
+instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les
+colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en
+ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées,
+fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes
+nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze
+cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent
+prisonniers de guerre.</p>
+
+<p>Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui
+aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq
+bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises
+étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats
+à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut
+évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux,
+des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur.
+Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se
+retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces.</p>
+
+<p>Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les
+positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le
+fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les
+Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et
+fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée.</p>
+
+<p>Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens
+sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite
+excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta
+d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui
+en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous
+couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les
+Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec
+l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre
+position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.</p>
+
+<p>La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule
+de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage
+ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli
+(le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força
+cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez
+grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina
+l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une
+belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef,
+resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de
+la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel,
+qui débouchait par Lesegno.</p>
+
+<p>Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille
+Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse
+artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses
+dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois
+colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par
+une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main,
+à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau
+spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la
+vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai
+dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques
+d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne
+résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à
+l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie:
+je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après
+une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.</p>
+
+<p>La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards
+et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la
+ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise,
+elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre
+avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il
+acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général
+Stengel y fut blessé mortellement.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans
+différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division
+Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à
+Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée
+vers Nizza della Paglia.</p>
+
+<p>La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin.
+Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de
+revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la
+reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette
+reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la
+guerre offre beaucoup d'exemples.</p>
+
+<p>La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes
+d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en
+approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que
+je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance
+m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade
+d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint
+se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions
+arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun
+notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille,
+parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans
+nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.</p>
+
+<p>La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été
+préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous
+nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le
+lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et
+proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix.</p>
+
+<p>Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté;
+mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander
+des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de
+cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée,
+protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places
+étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère
+discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les
+clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à
+faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la
+disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans
+l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les
+Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le
+véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le
+verra plus tard, le plus grand succès.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux
+drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat
+fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris
+le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale
+avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y
+présenter nos trophées.</p>
+
+<p>Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les
+triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir
+d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous
+allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable
+de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à
+l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux
+camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris,
+c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette
+mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans
+l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé
+toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne
+marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux
+aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les
+marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades
+actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les
+nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé
+chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les
+avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un
+officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes
+intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord,
+j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais
+encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de
+plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours,
+j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me
+reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait
+m'échapper.</p>
+
+<p>Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le
+duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le
+Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous
+joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière,
+la vallée de la Stura et Coni.</p>
+
+<p>Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux
+armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues
+et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le
+Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés
+à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un
+mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la
+défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois,
+allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses
+privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les
+jouissances de toute espèce.</p>
+
+<p>À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général
+Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô,
+opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière;
+une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire
+au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands
+efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose
+encore.</p>
+
+<p>Aussi le seul moyen de réussir était dans la rapidité des opérations.
+Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos
+prodigieux succès, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pût
+être régulièrement défendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le Pô à Valence,
+après avoir été rejoint par le corps auxiliaire, commandé par le
+général Stubich. Il plaça ses troupes de la manière suivante: il
+s'établit de sa personne à Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six
+escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons à Sommo, sous les
+ordres du général Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de
+Frazeruolo à Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le général
+Beaulieu, apprenant la marche des Français à Casteggio, se décida à
+passer le Tessin. Il plaça le général Liptay, de l'embouchure de
+l'Olona jusqu'à celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons,
+et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se
+porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso.</p>
+
+<p>Dès le 10 floréal (30 avril), le général Bonaparte avait mis ses
+troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet
+de passer le Pô à Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y
+opposer, les quatre divisions de l'armée se rendaient, par une marche
+convergente, à Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les
+troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la
+division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division
+Masséna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par
+Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitôt les premières
+troupes arrivées à Castel San Giovanni, le général en chef se porta
+avec elles à Plaisance, où des moyens de passage considérables se
+trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement étaient
+sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans
+obstacle dans des barques qui portaient le général Dallemagne et le
+colonel Lannes; bientôt un pont volant donna des moyens de passage
+réguliers. La division Laharpe fut la première qui atteignit la rive
+gauche, et successivement les divisions Masséna, Augereau et Serrurier
+la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie à
+Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu'à Codogno; là elle
+trouva le général Liptay, qui, après un léger engagement, se retira sur
+Pizzighettone, où la division Laharpe le suivit. La division Masséna,
+après avoir servi de réserve à celle de Laharpe, se porta sur
+Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hâte avec
+sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du général
+Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de
+Serrurier sur Pavie.</p>
+
+<p>Codogno fut le théâtre d'un événement funeste: le général Laharpe y
+périt de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il
+monta à cheval, se porta en avant pour en reconnaître les causes, et, à
+son retour, ayant été pris pour l'ennemi, il tomba sous une grêle de
+balles. Singulière destinée que la sienne! Proscrit par suite de
+révolutions dans son pays, et condamné à mort, les soldats de sa patrie
+adoptive se chargèrent ainsi d'exécuter la sentence.</p>
+
+<p>Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du Pô
+s'effectuaient, j'avais été chargé de me rendre à Alexandrie pour
+convenir des arrangements relatifs à la remise de cette place
+importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse.
+Aussitôt cette opération terminée, je rejoignis l'armée, où j'arrivai
+le lendemain du fatal événement de la mort du général Laharpe. L'ennemi
+se trouvant surpris, tourné et attaqué au milieu de son mouvement, le
+seul parti qu'il eût à prendre était de se rapprocher de l'Adda et de
+mettre cette rivière entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le
+9 mai à Lodi. Il garda Pizzighettone comme tête de pont pour pouvoir
+déboucher sur nos derrières; en se plaçant ainsi il couvrait Milan. Il
+était donc indispensable de le chasser de cette position avant de se
+porter sur cette ville. Chargé d'aller faire la reconnaissance de
+Pizzighettone, quoique cette place fût démantelée depuis longtemps,
+elle me parut à l'abri d'un coup de main, et hors d'état d'être enlevée
+avec nos faibles moyens. La division Laharpe reçut l'ordre de
+l'observer; après avoir rempli cette mission, je rejoignis le même jour
+le général en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Masséna,
+suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'élevait
+alors à trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf
+bouches à feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille
+cinq cents chevaux. Arrivés à deux milles de la ville de Lodi, nous
+trouvâmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et
+Formigara; il plaça ainsi ses troupes: douze bataillons et huit
+escadrons immédiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous
+les ordres du général Sebottendorf; cinq bataillons à Rieva, neuf
+bataillons à Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et
+quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville.</p>
+
+<p>Le général en chef me donna l'ordre de prendre le 7e régiment de
+hussards, et, aussitôt que l'infanterie serait engagée à droite et à
+gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de
+charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie était
+commandée par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une
+belle et éclatante réputation. J'exécutai mes instructions, et bientôt
+la cavalerie ennemie fut culbutée et l'infanterie mise en déroute; mais
+il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, étant séparée
+d'elle par les canaux qui bordent la chaussée des deux côtés. Nous
+prîmes six pièces de canon, mais la cavalerie qui les soutenait
+disparut en faisant le tour extérieur de la ville. Les portes s'étant
+trouvées fermées et les troupes battues étant sous la protection des
+remparts, la cavalerie française fut obligée de rebrousser chemin.</p>
+
+<p>Il m'arriva dans cette charge un accident dont les conséquences
+auraient pu m'être funestes: placé à la tête de la cavalerie formée en
+colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussière
+occasionnée par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon
+cheval arriva jusqu'à toucher une pièce de canon abandonnée, fit un
+épouvantable écart qui me renversa, et la colonne entière me passa sur
+le corps sans me blesser. Quelques pièces de canon placées contre la
+porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientôt
+l'entrée de la ville. Nous nous précipitâmes dans les rues, où la
+cavalerie ennemie essaya encore de nous résister: culbutée de nouveau,
+elle repassa la rivière en toute hâte sous la protection de l'armée
+bordant la rive gauche de l'Adda. La division Masséna entra tout
+entière, et se disposa à tenter un des plus vigoureux coups de main qui
+aient jamais été faits. Les Autrichiens s'étaient placés immédiatement
+sur le bord de la rivière; une disposition semblable pour défendre le
+passage de vive force d'un pont est assurément fort mauvaise, car
+l'ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par
+son centre si le pont y correspond, ou tournée si c'est une de ses
+ailes qui se trouve en face.</p>
+
+<p>Pour défendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie,
+battre ses approches s'il est possible, et éloigner assez la ligne
+pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute formée, les
+premières troupes de l'ennemi qui parviennent à franchir le défilé, et
+qui d'abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre. Les
+remparts de Lodi, très-élevés, n'étant pas terrassés dans la partie
+voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour
+fusiller les Autrichiens; mais, les troupes étant très-exaltées, on
+pouvait en espérer les plus grands prodiges. Les retraites constantes
+de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande
+idée de sa résolution à se défendre; aussi fut-il décidé que le passage
+de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait
+tenté. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement précédant
+l'entrée du pont y fut placée, et une vive canonnade occupa l'ennemi.
+Un gué praticable pour la cavalerie existait à cinq cents toises en
+remontant la rivière, et le général Beaumont, commandant la cavalerie
+de l'armée depuis la mort du général Stengel, fut dirigé sur ce point
+et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en
+colonne, à la tête de laquelle une foule de généraux et d'officiers
+d'état-major s'étaient placés, se précipita sur le pont. Nous le
+franchîmes à la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens,
+intimidés par cet acte de vigueur, lâchèrent pied et s'éloignèrent en
+toute hâte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie.
+Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus
+grands dangers de ma vie. On vint dire au général Bonaparte qu'un corps
+de troupes se trouvait sur la droite de la rivière, au-dessous de la
+ville; il était important de savoir promptement à quoi s'en tenir; car,
+si c'était un corps en arrière, il fallait le faire prisonnier, et, si
+c'était une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de
+lui résister. Le général en chef me donna l'ordre de prendre un faible
+détachement et d'aller en toute hâte reconnaître ce qu'il y avait de
+vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait été trop long avec tous
+les embarras de l'armée, et il était plus court, mais très-dangereux,
+de suivre le bord de la rivière entre celle-ci et les remparts de la
+ville, en passant en vue et à portée de dix mille hommes environ, et de
+l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec
+moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette périlleuse entreprise.
+Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pièces
+de canon, firent sur nous une décharge générale; nous passâmes par les
+armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de
+chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisième,
+et ayant mon cheval blessé: deux soldats et leurs chevaux avaient été
+tués. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai
+de rejoindre le général en chef; mais, cette fois, en passant par la
+ville.</p>
+
+<p>Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau à la
+réputation de l'armée, à la gloire de son général, et assurait la
+conquête de toute l'Italie. Je reçus pour récompense, à l'occasion de
+cette mémorable journée, un sabre d'honneur.</p>
+
+<p>L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit
+jusqu'à Crema; nous nous portâmes, par la rive gauche, jusqu'à
+Pizzighettone, évacué par l'ennemi sans combat; à la tête de quelque
+cavalerie, je marchai sur Crémone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-là,
+nous rencontrâmes pour la première fois des hulans, et cette troupe
+intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chassé et
+ainsi éloigné, le général en chef fut maître de se rendre à Milan. Il y
+fit son entrée le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu
+aussitôt, et tout fut disposé pour en faire le siége. Les places de
+Piémont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont
+nous avions besoin pour composer notre équipage de siége, qui commença
+peu après. Le général Despinois avait été distingué par le général en
+chef; il passait pour un homme instruit; il fut chargé de le diriger et
+eut en même temps le commandement de la Lombardie. Le général en chef,
+après être resté huit jours à Milan pour satisfaire aux besoins de
+l'armée, donner les ordres nécessaires à la levée des contributions, à
+la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes,
+entreprit d'achever la conquête du nord de l'Italie.</p>
+
+<p>La cavalerie fut renforcée à cette époque par le 10e régiment de
+chasseurs; il était nombreux et en bon état: c'est le premier corps de
+cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande réputation;
+son vieux colonel, Leclerc-Dostein, était l'un des plus braves soldats
+qu'ait eus la France. Jamais la réputation de ce régiment n'a subi
+d'altération.</p>
+
+<p>L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un
+véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage,
+vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans
+un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions
+récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était
+facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les
+vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie,
+car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre
+qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs,
+jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes
+villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les
+suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à
+gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les
+meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées,
+des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à
+la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui,
+ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef
+et à la confiance universelle, était le gage d'une série non
+interrompue de succès.</p>
+
+<p>Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général
+Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les
+circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les
+paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de
+nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que
+l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il
+ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès
+bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas
+souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et
+plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous
+serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si
+l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de
+mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus
+loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en
+donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui
+s'est développé ensuite?</p>
+
+<p>Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait
+achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au
+delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de
+l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et
+l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était
+rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau,
+par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari,
+Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta.
+Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par
+le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et
+Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général
+Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la
+nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui;
+nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions
+convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire,
+nécessaire au repos de l'avenir.</p>
+
+<p>Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et
+réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié
+chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri;
+d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient
+fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout
+entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux
+mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par
+l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent
+dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se
+trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une
+vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent,
+et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous
+rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés
+dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au
+pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il
+arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La
+maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait,
+en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats
+dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y
+attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre
+sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une
+fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais
+d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la
+remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor,
+de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les
+sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus
+tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet
+argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le
+récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre
+rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10
+prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à
+deux lieues du Mincio.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et
+le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une
+infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi
+abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait
+alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la
+force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié
+seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant
+détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison
+de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur
+Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur
+Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée
+par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une
+place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune
+disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été
+préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle
+l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à
+Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son
+logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village,
+et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna,
+s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la
+réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son
+séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt
+qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il
+faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé;
+un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de
+pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par
+des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient
+débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous
+sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à
+redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le
+premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait,
+nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je
+courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de
+mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois
+tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions
+certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été
+nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et,
+je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un
+dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont.
+Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il
+aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et
+toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui
+l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de
+la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des
+quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient
+de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le
+village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent
+s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers
+français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi,
+les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté,
+nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les
+Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se
+retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré
+dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence
+n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du
+monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les
+combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un
+très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain!
+Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de
+t'élever des temples!</p>
+
+<p>L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur
+Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le
+général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande
+colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses
+plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé,
+avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y
+avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle
+d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne
+pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un
+sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa
+position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il
+pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une
+querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces
+menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de
+prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.</p>
+
+<p>La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en
+descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la
+défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent
+l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à
+Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue
+par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit
+l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége
+aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens
+s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps
+pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de
+rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que
+l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les
+pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un
+pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses
+destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il
+avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions
+relatives à l'administration générale; après avoir donné ses
+instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui
+et dans sa voiture le général Berthier et moi.</p>
+
+<p>Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de
+temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les
+espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du
+général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans
+bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses
+actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui
+semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le
+fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de
+paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au
+Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le
+Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus
+frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette
+proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie.
+Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a
+toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours
+méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par
+en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors
+il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore
+bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les
+éclairs du génie.</p>
+
+<p>Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit
+admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous
+avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était
+dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux
+résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du
+mot.</p>
+
+<p>Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte
+fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution,
+par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants,
+gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils
+ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque
+toujours les circonstances, cause des résolutions prises.</p>
+
+<p>Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une
+brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir
+l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une
+réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et
+le général Bonaparte fut très-satisfait.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des
+intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du
+temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait
+sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience:
+elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son
+mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait
+souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et
+l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait
+à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à
+des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était
+fort dans sa nature.</p>
+
+<p>Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était
+d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à
+Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se
+cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il
+ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est
+bien malade ou infidèle.»</p>
+
+<p>Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant
+d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui
+furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à
+Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait
+que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus
+pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet
+homme était d'un ordre si supérieur!</p>
+
+<p>Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer
+Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait
+commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où
+venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde.
+Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si
+on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut
+pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et
+de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de
+division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général
+Despinois fut fait général de division.</p>
+
+<p>Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits
+successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de
+Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux
+tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit
+nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples,
+rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le
+pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une
+puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui
+faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut
+faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait
+aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout
+le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait
+depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé
+même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait
+rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce
+anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et
+le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de
+toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes,
+fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment
+l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée
+par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre
+de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare
+et Bologne.</p>
+
+<p>Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata
+dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et
+Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples,
+faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement,
+projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les
+Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors
+d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien
+tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya,
+et Wurmser les amenait en personne.</p>
+
+<p>On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces
+troupes.</p>
+
+<p>La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de
+Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était
+avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin,
+appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le
+passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les
+communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc
+important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à
+souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du
+pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui
+parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre
+avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il
+partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général
+Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec
+un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre
+détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais
+l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un
+détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du
+fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais
+soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la
+route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades
+les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur
+commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il
+était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette
+réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après,
+ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le
+temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un
+moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les
+soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers.
+Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de
+canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son
+artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et
+servit au siége de cette place.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je
+m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut
+convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient
+livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la
+forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les
+approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore
+envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour
+fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas
+pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en
+chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia
+à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre
+pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre
+mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite
+de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas
+avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile,
+d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le
+général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à
+Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de
+ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce
+moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en
+argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des
+officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs.</p>
+
+<p>L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans
+exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps.</p>
+
+<p>Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et
+partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette
+dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le
+grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous
+dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le
+frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général
+républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs
+intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un
+courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya
+en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le
+grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son
+hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général
+Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour
+lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se
+rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa
+vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une
+occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque
+antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou
+des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu
+leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur
+reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette
+assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa
+sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le
+cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves
+incontestables de la vérité de mon opinion.</p>
+
+<p>La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était
+restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San
+Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et
+nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son
+cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette
+gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans
+le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel
+pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait
+à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier
+d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre
+de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son
+cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans
+les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux
+de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa
+maison.</p>
+
+<p>Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape,
+bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À
+Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force
+municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de
+Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité
+des troupes françaises repassa le Pô.</p>
+
+<p>Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On
+croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes,
+et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement
+de la ville.</p>
+
+<p>Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux
+lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve
+la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en
+avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et
+qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec,
+et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les
+fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T,
+destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement
+par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T
+était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut,
+en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce
+poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire
+aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à
+nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de
+main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes
+furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la
+garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet
+officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et
+ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires;
+devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci,
+aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère
+ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes;
+il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette
+république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous
+abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut
+tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait
+formées.</p>
+
+<p>Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz,
+habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans
+l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de
+l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur
+l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient,
+et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du
+commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut
+lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le
+détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la
+barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa
+généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut
+dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté.</p>
+
+<p>On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut
+construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment,
+il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége
+régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs,
+sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon
+tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur,
+le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries
+nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front
+d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades
+étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint,
+il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner
+l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent
+désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en
+commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand
+les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses
+et nos projets.</p>
+
+<p>Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de
+l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et
+reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de
+quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un
+mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent
+soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent
+quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment
+de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.</p>
+
+<p>Wurmser divisa son armée en quatre colonnes principales, de la manière
+suivante: la première, sous les ordres du lieutenant général
+Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-même en quatre
+brigades commandées par les généraux Ott, Ocskay, Sport et prince de
+Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau
+et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies,
+treize escadrons, et cinquante-six bouches à feu. Sa force était de
+quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux
+mille trois cent quarante-neuf chevaux.</p>
+
+<p>La deuxième, sous le commandement du lieutenant général Melas, formait
+la droite du centre: composée de deux divisions et quatre brigades,
+commandées par les généraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les
+généraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept
+bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches
+à feu, et sa force était de treize mille six cent soixante-seize hommes
+d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux.</p>
+
+<p>La troisième colonne, sous les ordres du lieutenant général Davidovich,
+formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandées
+par les généraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la
+brigade; sa force était de dix bataillons, huit compagnies, dix
+escadrons, soixante bouches à feu; elle comptait huit mille deux cent
+soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux.</p>
+
+<p>Enfin, la quatrième colonne, commandée par le général Mezzaro, formant
+l'aile gauche, était divisée en deux brigades, commandées par les
+généraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre
+bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches à feu,
+et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes
+d'infanterie, mille soixante-douze chevaux.</p>
+
+<p>La première colonne fut dirigée sur Brescia; elle devait se porter sur
+Plaisance pour prévenir l'armée française. La deuxième attaqua la
+division Masséna à la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche
+de la troisième colonne. La troisième colonne descendit par la vallée
+de l'Adige, et rejoignit la deuxième colonne à Rivoli. La quatrième
+colonne déboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vérone, et se
+réunit à la troisième colonne.</p>
+
+<p>L'armée française était ainsi placée: Masséna occupait la Corona et
+Montebaldo, et défendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige;
+Augereau occupait Vérone et Legnago; la division Sauret, Salo; le
+général Despinois, avec quatre mille hommes, était à Peschiera, et la
+division Serrurier faisait le siége de Mantoue. Toutes les divisions
+actives réunies composaient soixante-trois bataillons et trente
+escadrons dont la force s'élevait à trente-six mille six cent
+vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf
+chevaux, et trente-sept bouches à feu. Les forces supérieures de
+l'ennemi culbutèrent Masséna des postes qu'il occupait dans les
+montagnes. Le général Sauret ayant été forcé devant Salo, l'ennemi
+entra à Brescia sans coup férir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres
+officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de
+l'armée était critique; pour continuer le siége de Mantoue, il fallait
+livrer bataille à l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille était
+perdue, l'armée devait immédiatement repasser le Pô; elle abandonnait
+ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'être détruite
+en exécutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait été préparé. Lever
+le siége de Mantoue, afin de réunir toutes les forces disponibles;
+manoeuvrer avec légèreté pour balayer ce que nous avions derrière nous,
+afin de rétablir la sûreté de notre ligne d'opération, et ensuite
+marcher à l'ennemi divisé, le surprendre dans ses mouvements, au milieu
+de ses corps séparés par les lacs et les montagnes, voilà ce qu'il y
+avait à faire et à quoi Bonaparte se résolut. Mais alors que deviendra
+l'artillerie du siége de Mantoue? Elle se composait de cent
+quatre-vingts bouches à feu, et des approvisionnements correspondants:
+l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle
+tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophée pour lui; mais
+le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige
+impérieusement. Le général Bonaparte n'hésita pas; il foula aux pieds
+les petites considérations, prit son parti, et se montra, par cette
+résolution ainsi motivée, un grand général. Il envoya l'ordre au
+général Serrurier de lever le siége après avoir détruit, autant que
+possible, les munitions et l'artillerie abandonnée, de se retirer sur
+l'Oglio, à Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division
+Masséna, après avoir disputé le terrain pied à pied, fit sa retraite
+sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera: une garnison fut laissée dans
+cette place après quelque incertitude, et le commandement en fut confié
+au général Guillaume, espèce de fou, mais homme de zèle et de
+surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la
+Chiesa, à Ponte San Marco, laissant une forte arrière-garde à Lonato,
+tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en
+position en arrière de Salo.</p>
+
+<p>La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et
+Montechiaro, où elle s'arrêta. La cavalerie, soutenue par quelque
+infanterie, se porta sur Brescia; à son approche l'ennemi l'évacua en
+se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions
+respectives que les deux armées étaient fort divisées, les corps
+presque entremêlés; mais ceux de l'armée française, étant au centre,
+pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On
+doit observer cependant que la division Serrurier, jetée hors du
+théâtre des opérations, sur l'Oglio, était une mauvaise disposition; en
+la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle eût
+pu servir utilement de réserve à la division Augereau; la disproportion
+de nos forces était fort grande, nous n'avions à négliger aucune de nos
+ressources; cette division de plus à l'affaire du 16 thermidor (3 août)
+pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'armée était séparée
+d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 août), mais il y avait
+plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivât pas d'une
+manière opportune, et la précision de son mouvement, ce jour-là, fut un
+trait de bonheur sur lequel un général en chef ne doit pas baser ses
+calculs quand il peut s'en dispenser. Malgré le bon esprit de nos
+troupes et leur énergie, quelle que fût l'habileté des combinaisons, on
+pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi à combattre alors ne
+ressemblait pas à l'armée de Beaulieu, découragée; mais, en possession
+de toute sa force morale, il avait le premier élément des succès. Nous
+étions dans la position indiquée ci-dessus le 15 thermidor (2 août),
+bien résolus à tenter la fortune. Le 16 (3 août) au matin, l'ennemi
+attaqua l'avant-garde de Masséna, placée à Lonato, la mit en déroute et
+fit prisonnier le général Pigeon, qui la commandait. Le général Masséna,
+avec lequel se trouvait le général en chef, déboucha aussitôt de Ponte
+San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi, à son tour, fut
+culbuté, et l'on reprit Lonato; débouchant de cette ville, après des
+engagements très-chauds et successifs, l'ennemi fut repoussé jusqu'au
+bord du lac de Garda à Desenzano. En même temps, le général Sauret
+attaquait Salo; après une vigoureuse résistance de l'ennemi, il parvint
+à reprendre la ville et à dégager le général Guieux, qui, séparé de lui
+à l'instant où il l'évacuait, deux jours auparavant, s'était jeté dans
+une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes,
+où il s'était défendu avec la plus grande opiniâtreté et la plus rare
+valeur contre le général Veckzay; peut-être ce combat isolé, imprévu,
+et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en
+retenant le corps qui devait déboucher de Salo. Le général Guieux,
+homme médiocre, mais brave soldat, avait résisté pendant trois jours,
+sans canons, avec moins de quatre cents soldats, à quatre ou cinq mille
+hommes.</p>
+
+<p>Pendant que ces événements se passaient sur la gauche, la droite avait
+eu également des succès; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester
+pendant toute la bataille auprès du général Augereau; celui-ci, n'étant
+pas content de la manière dont son artillerie était servie, me demanda
+d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succès
+de cette belle journée; j'y reçus une contusion de boulet, mais je ne
+fus pas obligé de quitter le champ de bataille.</p>
+
+<p>Le général Davidovich avait pris position la veille au soir à
+Castiglione, évacuée par le général Valette avec un régiment placé sous
+ses ordres. Ce mouvement rétrograde causa une grande colère au général
+en chef, et je n'ai jamais compris le mécontentement solennel qu'il en
+exprima au général Valette, car ce corps faible, isolé, n'avait pas
+autre chose à faire. Comment la division Augereau, séparée de
+Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si
+elle se fût portée à Castiglione, c'était commencer intempestivement le
+mouvement préparé seulement pour le lendemain. Cette colère, je le
+crois, était feinte, et, résolu à combattre sans retard, le général
+Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rétrograde
+était en ce moment un crime: il lui est arrivé plus d'une fois de
+montrer ainsi, dans un but caché, un mécontentement qu'il n'éprouvait
+pas.</p>
+
+<p>Dès le point du jour, le 16 thermidor (3 août), nous nous ébranlâmes et
+nous quittâmes la position de Montechiaro pour nous porter sur
+Castiglione. Nous traversâmes la plaine dans un bel ordre et une belle
+formation. À partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est
+bâtie, l'ennemi nous opposa une vive résistance, ensuite à la ville
+même, et enfin aux positions plus en arrière, et jamais il ne fut mis
+en déroute. Nous le laissâmes, après dix heures d'un combat opiniâtre,
+à sa dernière position en avant de la tour de Solferino, et nous
+restâmes, le reste de la journée et le lendemain, en présence, nos
+postes à portée de fusil des siens.</p>
+
+<p>Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu
+depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un
+espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats
+tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se
+trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la
+division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se
+rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant
+de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes;
+immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire
+pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y
+avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna
+s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces
+troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le
+parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général
+Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup
+d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de
+l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour
+tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite
+de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le
+bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui
+vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée
+française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire
+prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit
+se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes,
+et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs
+épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure
+après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne,
+composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un
+détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général
+Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne
+aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le
+combat de Salo.</p>
+
+<p>C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si
+prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de
+désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait
+arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et
+peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une
+partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi;
+pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute
+la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de
+Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer
+la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division
+Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute
+l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je
+reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du
+général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit
+toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en
+cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer
+un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie
+s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon
+isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de
+pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais
+lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût
+uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la
+distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé,
+qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces;
+après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de
+confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée,
+mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à
+très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de
+la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie
+souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur
+elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de
+Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès
+ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio,
+qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se
+composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de
+gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il
+n'arriva pas à temps.</p>
+
+<p>Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers.
+Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan
+adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses
+forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à
+présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à
+combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas
+supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà
+certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques
+observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut
+étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au
+dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces,
+dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle
+resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet.
+La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des
+montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de
+l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves.
+En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret,
+acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si
+c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été
+complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la
+division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position
+centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est
+ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les
+conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les
+troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et
+la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté.</p>
+
+<p>Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant
+ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en
+reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir,
+autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué.
+Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission
+de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien,
+je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux
+immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement
+constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi
+dispos qu'en entrant en campagne.</p>
+
+<p>Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général
+Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la
+perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce
+général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup
+d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre
+commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de
+probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez
+un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette
+accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté
+l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux
+aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger.</p>
+
+<p>L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où
+Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky.
+L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à
+Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont
+il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les
+brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée
+française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo,
+Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et
+observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre
+artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On
+ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se
+résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de
+la prendre par famine.</p>
+
+<p>Le général en chef, ne voulant pas s'éloigner du théâtre des opérations,
+établit son quartier général à Brescia. De nombreux drapeaux avaient
+été enlevés à l'ennemi; il fut question de désigner un officier pour
+les porter à Paris, et j'eus à cette occasion un grand chagrin: le
+général Bonaparte fit choix du premier aide de camp du général Berthier,
+nommé Dutaillis, officier extrêmement médiocre, et passant pour peu
+brave. En le désignant, le général Bonaparte avait eu le désir de faire
+quelque chose d'agréable à son chef d'état-major, dont il était
+content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outré. J'avais servi avec
+un zèle soutenu, et j'avais été, ainsi qu'on l'a vu, constamment
+employé; je n'avais montré aucune humeur quand mes camarades m'avaient
+été préférés; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que
+le moment était venu, en raison de ma position et de mes autres titres.
+Je n'y pus tenir, et je me rendis auprès du général en chef pour lui
+porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui déclarai que,
+s'il avait cherché dans l'armée l'officier le plus vaillant, celui dont
+les faits d'armes avaient été les plus remarquables, et qu'il me l'eût
+préféré, je n'aurais pas élevé la voix; que le choix présent le rendait
+coupable envers moi d'une injustice impossible à supporter; qu'en
+agissant ainsi il ne méritait pas d'avoir près de lui des officiers
+dévoués. En conséquence, je venais lui demander de le quitter
+sur-le-champ; une destination dans l'armée, quelle qu'elle fût, me
+convenait mieux qu'un poste où je venais de recevoir un pareil dégoût
+et une semblable humiliation. Le général Bonaparte, dont tant de gens
+parlent avec prévention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur
+beaucoup d'équité; il n'aimait pas les gens à prétentions, et une
+susceptibilité déplacée vous perdait dans son esprit. Mais, quand une
+réclamation était fondée, il excusait facilement l'inconvenance des
+expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passât sans
+témoins. Il s'occupait alors lui-même des moyens de réparer l'injustice
+commise, et, loin d'être obligé plus tard de la lui rappeler, il
+devançait les désirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanité,
+savait y compatir, et n'a jamais résisté à la vue de la tristesse
+motivée de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions
+de sa vie et de son étonnante carrière: enfin on pouvait tout lui dire,
+en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refusé d'entendre la
+vérité, et, si cela était quelquefois sans effet, c'était au moins
+toujours sans danger. Pour en revenir à ce qui me concerne, mes
+plaintes étaient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il
+m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galère de la flottille du lac de
+Garda et d'aller reconnaître toutes les côtes de ce lac, ce qui employa
+une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tête
+s'était refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'était pas le moment
+de m'éloigner. Peu de jours s'étaient écoulés, et j'avais obtenu un
+ample dédommagement des torts dont je croyais avoir eu à me plaindre.</p>
+
+<p>Wurmser, tranquille dans son quartier général de Bassano, attendait des
+renforts; ses troupes, divisées et cantonnées, comme je l'ai dit plus
+haut, étaient répandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'à
+Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une
+avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empêcher de réunir
+son armée, et l'accabler avant qu'il eût le temps de se reconnaître,
+c'était compléter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion
+après l'avoir blessé, en l'achevant avant qu'il fût guéri de ses
+blessures. Le général Serrurier, atteint d'une maladie gagnée dans les
+marais de Mantoue, forcé de s'éloigner de sa division, fut remplacé par
+le général de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division
+continua à observer la garnison de Mantoue. Le général Sauret, qu'un
+âge avancé rendait peu propre à la guerre active, fut envoyé pour
+commander en Piémont, et remplacé par le général Vaubois, rappelé de
+Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et
+d'un médiocre instinct militaire; sa division occupait les débouchés
+entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et était placée à Storo et à la
+Rocca d'Anfo.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte chargea le général Kilmaine de commander sur
+l'Adige et à Vérone. Homme de tête, froid, calculateur et brave, cet
+officier était capable de combiner ses mouvements et d'agir par
+lui-même. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux
+mille chevaux, et Véronnette (la partie de Vérone qui est sur la rive
+gauche) fut armée. Le général Kilmaine dut, en outre, occuper
+Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On
+présentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrière à l'ennemi.
+Cette barrière aurait été faible si nos opérations eussent dû être de
+quelque durée; mais elle suffisait pour imposer à l'ennemi pendant huit
+ou dix jours. En effet, il n'avait rien disposé pour l'offensive; ses
+troupes n'étaient pas rassemblées, et il serait d'ailleurs suffisamment
+occupé par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche
+rapide, de ces attaques brusques et multipliées, semblables à la foudre,
+dont ses lieutenants allaient être écrasés, pour n'être pas tenté de
+prendre une offensive sérieuse qui compromettrait gravement sa ligne
+d'opération.</p>
+
+<p>Le général Vaubois, jusqu'à ce moment couvrant Brescia avec sa division,
+reçut l'ordre de la rassembler en entier à Storo et de se porter sur
+Arco, tandis que Masséna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra
+l'ennemi à Arco, puis à Mori, et le culbuta; Masséna à Serravalle et
+puis à Marco, et le défit complétement. Ce double combat de Mori et de
+Marco, livré le même jour, composa ce que l'on appelle la bataille de
+Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers à l'ennemi. Pendant ce
+mouvement, Augereau arrivait à Alba; il s'y était rendu de Vérone en
+passant par le Val-Pantena, et avait flanqué ainsi par les montagnes le
+mouvement de Masséna dans la vallée de l'Adige. Le lendemain, nous
+arrivâmes aux portes de Trente. J'étais à l'avant-garde, et Masséna
+avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutâmes
+l'ennemi, et nous entrâmes, le sabre à la main et en le poursuivant,
+dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant
+l'Adige; nous trouvâmes de l'infanterie postée sur la rivière de Lavis,
+à une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivière était guéable pour
+la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village
+de Lavis, placé sur la rive droite, et particulièrement une grosse
+maison en face du pont. Ce pont, ressemblant à tous les ponts de la
+Suisse et du Tyrol, était très-large et couvert par un toit; il n'était
+pas coupé, mais on en avait enlevé tous les madriers. L'ennemi n'étant
+pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je résolus
+de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je
+réunis trois cents hommes d'infanterie environ, et, à leur tête,
+j'entreprends de franchir la rivière en passant sur les poutres du
+pont. Jeune et leste, je réussis à souhait; le danger semblait nous
+donner de l'adresse, et, malgré les coups de fusil, nous arrivâmes de
+l'autre côté après avoir perdu quelques hommes renversés dans la
+rivière par le feu de l'ennemi. Murat était venu nous joindre; il ne
+voulut pas courir ces chances, se cacha derrière un mur, et resta
+spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gué. Nous donnâmes
+encore la chasse à l'ennemi, et je retournai à Trente, où je rendis
+compte au général en chef de ce que j'avais fait.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte plaça sur le Lavis le général Vaubois, et le
+chargea de la défense de la vallée. Pour lui, dès le lendemain il avait
+franchi le col qui sépare la vallée de l'Adige des sources de la Brenta,
+et s'était porté à Val-Sugana avec les divisions Augereau et Masséna.
+Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra
+l'ennemi à Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e régiment de
+dragons, commandé par un ex-conventionnel nommé Milhaud, mais cependant
+fort brave homme et bon soldat, le suivit l'épée dans les reins, le
+traversa, et fit un très-grand nombre de prisonniers: j'étais à cette
+affaire. Le jour suivant, nous débouchâmes sur Bassano, où Wurmser
+était en personne; la division Masséna marchait par la rive droite, et
+la division Augereau opérait sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Wurmser, surpris par cette entrée en campagne si brusque, ne devinant
+pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexité.
+Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vérone, ce qui
+augmenta encore leur éparpillement. Instruit cependant de notre marche
+par la Brenta, il rappela à lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer
+de vive force à notre sortie de la vallée, ou au moins la retarder pour
+pouvoir faire sa retraite d'une manière moins périlleuse. Mais la chose
+lui devint impossible, et, quoique sa résistance fût vive, elle n'en
+fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'étais,
+battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Masséna la tournait
+par la rive droite. Après ce coup de collier et la ville occupée, nous
+nous reposâmes; mais l'ennemi se présenta de nouveau, et il y eut
+encore grande alerte. La surprise n'eut pas de conséquence fâcheuse;
+nous repoussâmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revînt pas,
+nous profitâmes de sa déroute pour le poursuivre jusqu'à extinction:
+nous lui prîmes son matériel, équipage de pont, parcs, etc., etc., et
+tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septième, à Citadella,
+où nous atteignîmes la tête de ses équipages.</p>
+
+<p>Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blâmer une charge
+ainsi abandonnée; mais ils ont tort: il y a des circonstances où, avec
+le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire
+un mal irréparable à l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain:
+quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques
+centaines d'hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et,
+dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir. Autant les grands
+mouvements doivent être méthodiques et soutenus, autant de petits corps,
+et particulièrement de la cavalerie, peuvent être abandonnés et lancés
+en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours
+vigoureusement; car, à force de méthode et de prudence, elle ne sert
+plus à rien et n'obtient aucun résultat. Sans doute, il faut que la
+cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas
+légèrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent
+être rapides et décidés. La cavalerie française, ayant beaucoup d'élan,
+est, à mes yeux, la première de l'Europe. J'ai rencontré beaucoup de
+contradicteurs de cette opinion; j'ai vu même beaucoup d'officiers
+français qui étaient admirateurs irréfléchis de la cavalerie
+autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la nôtre; mais c'est à tort:
+ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de
+cette arme. Les Allemands nous sont supérieurs pour l'ordre et l'esprit
+de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La
+cavalerie française, à égalité de force, a toujours battu la cavalerie
+étrangère, et, dans un succès décidé, elle a détruit l'ennemi, ce qui
+n'est, à ma connaissance, jamais arrivé à la cavalerie allemande. En un
+mot, la cavalerie française aura quelquefois des revers, des
+échauffourées; mais ces accidents arriveront plus souvent à de
+très-bonnes troupes qu'à de mauvaises, et ils sont bien plus que
+compensés par les immenses avantages résultant habituellement de la
+cause qui les a produits.</p>
+
+<p>La position des troupes de Wurmser décidait la direction à prendre;
+celles qu'il avait envoyées de Vérone n'étaient pas toutes revenues;
+Vicence était encore occupée; Wurmser dut donc renoncer à se retirer
+sur le Frioul, se résoudre à marcher sur Mantoue, maintenant son seul
+asile, et passer l'Adige au plus vite. En conséquence, il se dirigea
+sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait été évacuée par le
+général Kilmaine; resté avec peu de monde à Vérone, il avait rappelé à
+lui la garnison de cette place. Si Legnago eût été occupée, l'armée
+autrichienne était détruite, et le pont qu'elle trouva là fut son
+salut. Nous nous dirigeâmes, savoir: la division Augereau sur Legnago,
+en passant par Montagnana, et la division Masséna sur Ronco, où plus
+tard il devait y avoir de bien mémorables combats. Faire un pont sur
+l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur
+Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la précipitation avec
+laquelle nous marchions entraînait du désordre, et nous nous
+présentâmes à Cerea avec peu de monde et mal formés; aussi fûmes-nous
+repoussés. Le général en chef, qui se trouvait à l'avant-garde, surpris
+par un désordre inopiné, au moment d'être pris, fut obligé de fuir de
+toute la vitesse de son cheval pendant que nous rétablissions les
+affaires; mais jamais nous ne pûmes couper l'ennemi, marchant à
+tire-d'aile; l'arrière-garde, laissée dans Legnago, capitula le
+lendemain. La division Masséna attaqua de nouveau l'ennemi auprès de
+Due-Castelli, mais fut encore repoussée: il y avait beaucoup de
+fatigue et de relâchement dans les troupes: le désordre même, ce
+jour-là, fut fort grand: j'étais au plus chaud de ce combat, et, avec
+le cinquième bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrêtai la
+cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un
+rocher de granit, reçut sans s'ébranler les charges dirigées contre lui,
+et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits échecs
+étaient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en
+prévenir un troisième; il nous restait à renfermer Wurmser dans Mantoue,
+et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des
+troupes fraîches, et appuyé à la place, il essayerait de tenir la
+campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe
+avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles
+nous n'étions guère accoutumés, et on attaqua. Quand l'ennemi eut
+commencé à plier, je fus chargé par le général Masséna de conduire deux
+bataillons à l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquième
+bataillon de grenadiers et le troisième du dix-huitième, en tournant
+l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ployés en colonne
+et précédés par un bon nombre de tirailleurs, renversèrent tout ce qui
+s'opposait à leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de
+vive force la tête de pont intérieure avec les grenadiers: je les y
+laissai pour empêcher les troupes de la ville de venir sur nous par la
+chaussée, et je plaçai en bataille devant la porte du faubourg le
+troisième bataillon du dix-huitième. À peine ces dispositions
+étaient-elles prises, qu'un régiment de cuirassiers, encore en arrière,
+se présenta pour rentrer et nous chargea; nous le reçûmes avec
+intrépidité, une vingtaine d'hommes tombèrent à nos pieds, et nous
+prîmes ceux qui avaient traversé nos rangs. Ce régiment descendit
+ensuite le Mincio pour passer à Governolo; mais, ayant trouvé de ce
+côté la division Augereau, il mit pied à terre et rendit ses armes.
+Cette journée fut appelée la bataille Saint-Georges, du nom du point où
+le combat fut le plus vif. Dès le lendemain, le général en chef me dit
+d'une manière presque inopinée: «Marmont, je vous envoie à Paris;
+partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophées, et présentez au
+gouvernement les vingt-deux drapeaux pris à l'ennemi; allez raconter
+tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France
+quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir
+attendu; vous avez eu le bonheur de concourir à nos dernières
+opérations, et vous aurez de nouveaux récits à faire; rappelez-vous vos
+torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois,
+ne doutez ni de ma justice ni de mon affection.» Il me donna ses
+instructions et m'expliqua ce que j'avais à dire, à voir, à faire. À
+cette époque, il ménageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation
+de hâter mon retour était assurément superflue; je fus d'autant plus
+heureux de cette mission, que, le général en chef m'ayant beaucoup mis
+en avant et fort employé pendant cette campagne, j'avais le sentiment
+de l'avoir méritée, et que le choix dont j'étais l'objet aurait
+l'assentiment de l'armée.</p>
+
+<p>Il est convenable d'examiner cette opération, après en avoir raconté
+les détails. Belle conception, ses résultats étaient presque certains,
+et elle n'offrait aucune chance fâcheuse. Les pertes de l'armée
+autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient été telles et
+si supérieures aux nôtres, que les deux armées étaient alors à peu près
+de même force.</p>
+
+<p>L'armée française opérant sur la rive gauche de l'Adige avait
+vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'armée autrichienne
+n'avait pas plus de trente mille hommes, éparpillés de manière à ne pas
+pouvoir présenter plus de mille à douze cents hommes à une attaque
+brusque; nécessairement, toutes les rencontres devaient être à notre
+avantage.</p>
+
+<p>L'armée française ne courait aucun risque, et, en découvrant en
+apparence sa ligne d'opération, elle se trouvait en réalité fort en
+sûreté, couverte par l'Adige, qui formait une véritable barrière. Pour
+qu'il en fût autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prêt à agir, eût
+eu une grande supériorité; ni l'un ni l'autre n'était vrai, et, même
+dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'armée française aurait été
+arrêtée à Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle eût pu
+revenir sur Vérone assez à temps pour défendre le passage de l'Adige;
+ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrivée à Trente, et alors elle
+aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il était sage et
+prudent de saisir le moment où l'ennemi n'avait pas reçu ses renforts
+pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver décousu et sans
+système défensif, il était habile de changer la défensive en offensive.
+Cette opération, exécutée avec rapidité, ne pouvait pas manquer de
+réussir, et les résultats furent tels qu'on avait pu l'espérer. Après
+cette bataille, le général en chef prit pour aide de camp Sulkowsky,
+jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingué pendant le
+combat, et dont je lui avais parlé avec éloge.</p>
+
+<p>Je partis de Vérone le 2 vendémiaire avec les trophées qui m'étaient
+confiés. On a vu quels sentiments je portais à mes parents: m'offrir à
+eux sous ces glorieux auspices, c'était augmenter beaucoup mon bonheur;
+aussi me déterminai-je à passer par Châtillon. La joie de mon père fut
+grande en me voyant. Cette gloire de l'armée d'Italie, si éclatante, si
+pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il était
+à même de l'apprécier; j'étais comme le représentant, comme l'image
+vivante de cette brave armée illustrée par tant de prodiges, et j'étais
+son fils! Je crois, dans le cours de ma carrière, lui avoir fait
+éprouver des jouissances profondes, et cette pensée a souvent satisfait
+mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succès, c'était en
+quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette
+heureuse époque, mon père fit peindre sur le fronton de son château, à
+la place des armes existantes autrefois, un trophée où étaient
+représentés vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet
+ingénieux monument de tendresse a duré jusqu'à l'époque où les
+restaurations faites à cette maison l'ont fait disparaître. Je fus reçu
+à Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de
+prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de
+mes récits, et, devenu moi-même objet de la curiosité générale, mon
+séjour à Paris fut un triomphe continuel.</p>
+
+<p>Le jour fut désigné pour la présentation solennelle des vingt-deux
+drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'où le cortége
+partit. Un très-brave homme, mon compatriote, dont la carrière s'était
+faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, était alors ministre.
+Son frère avait été juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe,
+appartenant à ma famille. J'étais en voiture avec le ministre;
+vingt-deux officiers de la garnison, à cheval, portant les vingt-deux
+drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reçut dans toute sa
+pompe, et revêtu du costume assez bizarre qu'il avait adopté pour les
+solennités. Je prononçai un discours où je racontai brièvement les
+travaux et les hauts faits de l'armée d'Italie, et le président du
+Directoire, Laréveillère-Lépeaux, me répondit sur le même ton; mais il
+inséra dans son discours une recommandation sur le respect dû aux lois,
+annonçant ainsi qu'il pressentait déjà le moment où la force militaire
+essayerait de les changer. Je fus nommé colonel, et on me donna le
+commandement du 2e régiment d'artillerie à cheval.</p>
+
+<p>J'ai passé les premières années de ma vie à entendre distinguer dans
+l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait
+respecté le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en
+continuant cette distinction. On se le rappelle, le général Bonaparte
+lui-même n'avait pas échappé à ce préjugé; mais on ne devinerait jamais
+à quel degré d'absurdité ce principe, faux en lui-même, était arrivé
+dans son application. L'état militaire de l'époque dont je parle
+présente ceci: Bonaparte, <i>chef de bataillon d'artillerie</i>, détaché
+dans l'armée comme général en chef de l'armée d'Italie;--et ailleurs:
+Marmont, <i>colonel du 2e régiment d'artillerie</i> à cheval, détaché comme
+aide de camp du général en chef Bonaparte.</p>
+
+<p>Mes jours s'écoulaient à Paris dans les plaisirs de toute espèce; mais
+je n'étais pas homme à leur donner la préférence sur la guerre et sur
+mes devoirs. Je reçus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait à
+rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'être expédié pour l'armée,
+et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le
+général en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon père et ma
+mère en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai
+madame Bonaparte à Milan: elle m'apprit le renouvellement des
+hostilités et me dit qu'on était aux mains. Je repartis aussitôt et fis
+tant de diligence pour rejoindre le général en chef, que j'arrivai à
+Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole.</p>
+
+<p>Après la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejeté dans Mantoue,
+voici quelles avaient été les dispositions du général en chef et les
+positions de l'armée française: le général Kilmaine, ayant sous ses
+ordres le général Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier,
+et le général Dallemagne, pour lequel on avait organisé une petite
+division, observa et bloqua Mantoue; son quartier général était à
+Roverbella, celui de Sahuguet à Castellaro. Le faubourg Saint-Georges,
+l'un des principaux débouchés de Mantoue, et celui par lequel les
+secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut
+fortifié; on en fit une petite place destinée à résister à un coup de
+main et susceptible d'être abandonnée à elle-même sans danger pendant
+quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent
+donnés au général Miollis, homme austère, brave, d'une vertu stoïque et
+d'une grande résolution. Cette disposition prépara le succès brillant
+obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite;
+Masséna avait son quartier général à Bassano et occupait Trévise;
+Augereau était à Vérone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et
+couvrait Trente.</p>
+
+<p>Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef
+Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation
+de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration,
+donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du
+prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus
+grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les
+Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur,
+ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours
+prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus
+grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas
+constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par
+succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est
+devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours
+menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était
+placée l'armée autrichienne.</p>
+
+<p>Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de
+l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le
+commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes;
+sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous
+Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et
+trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize
+hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi
+prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille
+huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un
+renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération
+était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich
+marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les
+troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui
+aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son
+avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce
+jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons,
+onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes;
+sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent
+vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et
+cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord
+par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce
+premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la
+vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis
+que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions
+marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur
+Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay
+repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La
+retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se
+replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent
+suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec
+quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur
+Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons
+et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande
+partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres
+du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions
+Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent
+Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les
+circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à
+Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait
+extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes
+d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois
+bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne
+dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de
+quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le
+général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone,
+et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San
+Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette
+ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant
+l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le
+blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants:
+personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette
+opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait
+surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se
+reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses
+troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le
+général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque
+toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à
+Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et
+tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une
+retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup
+elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction
+donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont;
+avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point
+du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment
+qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de
+Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer
+la rivière.</p>
+
+<p>La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération
+était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver
+immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de
+l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être
+formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un
+semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu
+d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général
+avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à
+portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se
+hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille
+Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole.
+Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la
+digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et
+l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne
+de bataille.</p>
+
+<p>À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la
+première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les
+marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à
+l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue
+principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna
+fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à
+la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne
+convenait pas pour servir de débouché à l'armée.</p>
+
+<p>La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite;
+Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas
+sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau
+dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont
+d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple
+démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit
+l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à
+cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative
+d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il
+saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa
+suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le
+franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier
+d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon
+général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes
+perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.»
+J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes
+camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier
+très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été
+donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me
+retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général
+Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je
+le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand
+la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant,
+elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement;
+aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être
+garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut
+tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la
+digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour
+fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais
+très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef
+de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin,
+nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef
+retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore
+l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté
+par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée,
+n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne
+d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et
+grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est
+probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans
+l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes
+tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais
+inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier.</p>
+
+<p>Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à
+droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues
+transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait
+lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des
+deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une
+alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua
+Arcole et se retira sur San Bonifaccio.</p>
+
+<p>On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé,
+chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence;
+cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo,
+au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait
+rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne
+devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels
+que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont
+d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et
+l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef
+reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna
+l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre
+surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des
+choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant
+une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été
+funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait
+le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par
+tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait
+merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y
+revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui
+nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été
+admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les
+circonstances lui en démontraient les inconvénients.</p>
+
+<p>Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons
+et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz,
+fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre
+d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige.
+En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit
+les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et
+de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la
+précédente, en alternatives de succès et de revers.</p>
+
+<p>Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau,
+à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de
+chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur
+lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus
+chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de
+quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers
+la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à
+l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et
+je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une
+demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla
+et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour
+être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines
+furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut
+ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de
+Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la
+tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de
+bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits
+par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que
+Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la
+nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division
+Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à
+Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée,
+les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste,
+mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais
+l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de
+vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la
+digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé
+Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi
+avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en
+embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes.
+Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par
+cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit
+et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de
+blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en
+lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de
+combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand,
+le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés,
+des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en
+chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de
+l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès
+ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers
+durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que
+les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à
+celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient
+avoir perdu toute leur énergie.</p>
+
+<p>Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole,
+Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à
+Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait
+extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait
+tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son
+éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour
+couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce,
+dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre
+Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta
+et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée
+sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces
+immortelles campagnes.</p>
+
+<p>Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le
+but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils
+paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de
+soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement
+que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre
+côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce
+qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la
+marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords
+de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé
+déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On
+se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la
+masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles
+et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la
+guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du
+premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis,
+l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est
+digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer
+ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels.</p>
+
+<p>Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu
+d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et
+Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la
+défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone
+avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux
+ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général
+Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu
+presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris,
+par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses
+bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à
+commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il
+retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle
+n'a subi aucune altération.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les
+affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie
+très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron
+avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en
+chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e
+régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire:
+enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il
+accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami
+intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier
+de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai
+dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour
+délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait
+presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières
+extrémités.</p>
+
+<p>Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber,
+malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient
+affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le
+général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de
+faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en
+préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour
+renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient
+été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il
+pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de
+France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux
+conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix,
+l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour
+une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un
+acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le
+mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la
+prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de
+prendre les armes pour se faire respecter par les puissances
+belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique
+sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à
+prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants,
+surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour
+l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en
+rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus
+étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de
+l'époque où elle fut fondée.</p>
+
+<p>C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de
+conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme
+plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait
+perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans
+Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse
+cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les
+moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le
+bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio,
+c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la
+Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au
+lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant
+dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une
+nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en
+faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive
+gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré
+la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite,
+par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un
+mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie
+VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et
+secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres,
+etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes,
+auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire
+autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et
+devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée
+française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions
+Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu
+de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne
+tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les
+insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en
+feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver
+l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de
+la nécessité absolue d'évacuer l'Italie.</p>
+
+<p>Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par
+l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne.
+Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au
+10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de
+soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force
+était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes
+d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches
+à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à
+Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de
+Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale
+attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus
+courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois
+maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte
+marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan
+avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée
+française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui
+promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un
+péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le
+moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses
+mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs
+points à la fois et laisser le général français dans la plus grande
+incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de
+quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière
+suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en
+tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue,
+marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur
+Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en
+personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes
+qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées:</p>
+
+<p>La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel
+Lusignan;</p>
+
+<p>La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par
+le général Liptay;</p>
+
+<p>La troisième, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par
+le général Köblös;</p>
+
+<p>La quatrième, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le
+général Oczkay.</p>
+
+<p>La cinquième, forte de huit mille sept cent un hommes, par le général
+Quasdanovich.</p>
+
+<p>Les 11 et 12 janvier, les deuxième et troisième colonnes se portèrent,
+par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la
+troisième attaqua les troupes françaises, qui se retirèrent dans la
+vallée de Caprino. Le 14, la troisième colonne s'empara de la chapelle
+San Marco; réunie à la quatrième, elle chassa les Français jusqu'à
+Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquième
+descendit la vallée, et attendit que le débouché de Rivoli fût ouvert;
+et la première, après avoir tourné toute la position de l'armée
+française, se mit en bataille derrière elle afin de lui couper sa
+communication avec Vérone. Tels furent les mouvements de l'armée
+autrichienne dans les journées des 13, 14 et 15, tandis que Provera,
+effectuant son passage de l'Adige à Anghiari, marchait sur Mantoue. Le
+salut de l'armée exigeait sans doute qu'à tout prix on parvînt d'abord
+à empêcher Alvinzi de déboucher du Tyrol. Pour y réussir, Bonaparte
+était obligé de réunir contre lui la plus grande partie de ses forces;
+mais, pendant ces combats, Provera arriverait à Mantoue, et Wurmser,
+étant ravitaillé, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et
+tenir la campagne: nous aurions eu alors réellement deux armées à
+combattre. Le salut de l'armée française et le succès des opérations
+dépendaient donc du parti qu'allait prendre le général Bonaparte: il
+fallait, après avoir reconnu le véritable point d'attaque et tout
+disposé pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, opérer avec
+assez de célérité pour pouvoir, avec les mêmes troupes, se présenter
+aux deux corps en lesquels son armée était divisée. Bonaparte fut dans
+la plus grande perplexité: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta
+attelée, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait
+envoyé auprès du général Augereau pour lui porter des instructions sur
+les différentes circonstances à prévoir, et donné l'ordre de lui écrire
+à chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces
+rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: dès
+ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division
+Masséna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me
+parvint au milieu de la nuit, au moment où le général Provera tentait
+le passage de l'Adige à Anghiari. Je hâtai ma marche, afin d'informer
+promptement le général en chef de cet événement.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, arrivé à Rivoli, trouva Joubert aux prises;
+celui-ci était trop inférieur à l'ennemi pour résister encore bien
+longtemps, mais il disputait opiniâtrément son terrain et le défendait
+pied à pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernières
+positions de la montagne: c'était le sort de la bataille. Une armée
+venant du Tyrol par la vallée de l'Adige ne peut arriver sur le plateau
+de Rivoli qu'après s'être emparée des montagnes qui le dominent;
+jusque-là, l'accès du plateau, qui commande et ferme la vallée, lui est
+interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles
+les montagnes n'ont pas donné passage, sont accumulées dans la vallée
+et sans emploi, tandis que celui qui défend le bassin de Rivoli a
+toutes ses armes combinées pour combattre l'ennemi, quand le terrain
+leur permet d'agir. Joubert était réduit au poste qui dominait le plus
+immédiatement le débouché, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le
+général en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent
+enlevées. L'ennemi tenta un grand effort par la vallée afin d'ouvrir le
+débouché; mais il fut écrasé, et le combat continua à notre avantage
+dans la montagne.</p>
+
+<p>L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un détachement pour
+tourner l'armée et l'envelopper; la première colonne, commandée par
+Lusignan, avait marché par le bord oriental du lac de Garda, et, de
+chaîne en chaîne, était venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs
+dont le bassin de Rivoli est entouré. Par le fait de ce mouvement,
+l'armée française perdit ses communications et se trouva enfermée par
+l'ennemi. Arrivée au moment où le mouvement s'achevait, je fus un des
+derniers à entrer dans le cercle, et je n'y pénétrai même qu'à
+l'instant où il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus
+informer le général Bonaparte de cet état de choses: pour le moment, il
+se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la
+soixante-dixième demi-brigade, sous les ordres du général de brigade
+Brune.</p>
+
+<p>Le général en chef avait donné l'ordre au général Rey, commandant la
+division de réserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce général, en
+arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'armée, et n'imagina pas de le
+combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une
+stupidité difficile à comprendre, le moment où la communication serait
+rouverte. Peut-être, au surplus, sa présence imposa-t-elle à l'ennemi,
+et l'empêcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'armée, dont
+la presque totalité des troupes était engagée. Le fait est que, le
+succès ayant été complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui
+l'avaient tourné; la soixante-dixième, en un instant, en eut fait
+justice: tout disparut et se retira après avoir fait de grandes pertes
+en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitième demi-brigade de ligne,
+s'étant trouvé avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le
+chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes à quinze
+cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, à
+peu de chose près, détruite en entier.</p>
+
+<p>L'ennemi était battu et en pleine retraite de tous les côtés; il
+restait à s'occuper des troupes qui avaient passé l'Adige à Anghiari,
+et marché probablement sur Mantoue. Le général Augereau, n'ayant pas
+réussi à empêcher le passage, s'était d'abord posté sur le flanc de
+l'ennemi, en établissant sa ligne d'opération sur Legnago; il se mit
+ensuite à la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrière-garde,
+qu'il finit par enlever à Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue,
+avait, ainsi que je l'ai déjà dit, fait retrancher avec soin le
+faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'était pas un homme à
+se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rôle brillant ouvert
+devant lui. Il reçut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant
+pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de
+mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de
+Mantoue étaient là et résistaient tout à la fois à une sortie de la
+garnison et à Provera qui arrivait, quand le général Bonaparte en
+personne parut avec la division Masséna et écrasa l'ennemi.</p>
+
+<p>Le 26 nivôse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait été gagnée, et
+le 27 (16), les mêmes troupes vinrent remporter une victoire non moins
+signalée sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle,
+auprès d'un château de plaisance des ducs de Mantoue, appelé la
+Favorite, château qui a donné son nom à cette bataille. Provera,
+enveloppé de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille
+prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des équipages immenses.</p>
+
+<p>Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit
+à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et
+s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à
+Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait
+opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en
+France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers
+jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de
+l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de
+marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule
+semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la
+guerre changer de théâtre.</p>
+
+<p>Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de
+Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers
+succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de
+la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général
+Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui,
+méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un
+feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne,
+où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient
+écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février.
+La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir
+promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un
+jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le
+brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés
+du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on
+s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général
+qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était
+glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à
+s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi
+autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple
+jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus
+d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant
+soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de
+ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en
+termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un
+projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner
+avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a
+beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée.
+Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de
+Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix,
+l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il
+n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments
+dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les
+mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si
+grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours
+de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor,
+nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée
+de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept
+mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et
+avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter
+les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard,
+et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du
+grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait
+l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on
+rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville.
+Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de
+part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes
+italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il
+y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières.
+Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses
+prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part
+des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit
+militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le
+ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il
+aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur
+avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général
+Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais
+tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre
+résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul
+n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant.</p>
+
+<p>À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur
+présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était
+placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout
+annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il
+eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à
+occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée
+régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous
+arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi
+une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus
+particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi
+ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En
+attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général
+Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se
+trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois
+cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes
+avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à
+son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à
+la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le
+plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton
+d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire
+mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le
+fourreau!--<i>Subitò</i>, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à
+terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--<i>Adesso</i>,»
+reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le
+soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques
+coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer
+d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes
+avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de
+jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard
+des traits de lui d'une bien plus haute importance.</p>
+
+<p>Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour
+attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à
+ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la
+charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux
+retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de
+ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute
+cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit
+ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée
+contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les
+troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général
+en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur
+Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un
+trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir
+pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en
+prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de
+m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup
+de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au
+surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or,
+etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces
+d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre
+marche sur Rome.</p>
+
+<p>Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne
+se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants
+célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à
+causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens,
+remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le
+goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement,
+cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a
+pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et
+faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a
+pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares
+initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des
+phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs
+paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part
+comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle
+curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter
+du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et,
+en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour
+davantage.</p>
+
+<p>Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver,
+demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils
+l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général
+Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la
+capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique
+et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on
+n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute
+dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome
+pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières
+dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire
+qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains
+une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux
+officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme
+bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de
+camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en
+portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme
+d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la
+célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une
+femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze
+jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut
+avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois
+gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte
+avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune
+pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le
+gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort
+considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me
+mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le
+plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il
+s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et
+la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la
+ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la
+ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on
+ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant
+d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger
+ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus
+Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si
+peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un
+grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend
+nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans
+l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément,
+et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas
+alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si
+prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et
+livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines,
+alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait
+des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai
+entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables
+sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire
+une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le
+dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme
+et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en
+acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la
+belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre
+l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière
+dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à
+cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement
+de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes
+saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir
+pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le
+quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours.</p>
+
+<p>Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le
+Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand
+coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse
+parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance
+et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir
+renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le
+rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires,
+on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et
+parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette
+conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille
+hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée
+d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos
+anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement
+supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles
+avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est
+plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage
+du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple
+et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que
+vous formez la droite de l'armée d'Italie!»</p>
+
+<p>L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons,
+trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force
+s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes
+d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut
+organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les
+généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du
+général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux
+opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le
+mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres
+divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée
+par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte,
+et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie.</p>
+
+<p>Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi
+se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à
+Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento.</p>
+
+<p>La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta,
+par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et
+Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division
+Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières
+divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres
+en colonne, à distance de déploiement.</p>
+
+<p>Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser.
+Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le
+Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec
+sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du
+feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en
+bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février,
+avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort
+découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut
+nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant
+l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre
+régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de
+son corps.</p>
+
+<p>Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte,
+impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur
+cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et
+Gradisca capitula.</p>
+
+<p>L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons,
+vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille
+sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait
+sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur
+Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur
+l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie
+par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier;
+enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après
+celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages
+étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la
+première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se
+rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant
+l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa
+l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et
+l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles
+en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se
+retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du
+Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette
+colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et
+défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés
+rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois
+mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes
+et furent prisonniers de guerre.</p>
+
+<p>Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le
+30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le
+Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3
+germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi
+à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le
+général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux
+escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre
+hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes.</p>
+
+<p>Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et
+Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur
+Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril,
+à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un
+brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna;
+son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son
+retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain,
+le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une
+lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la
+paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont
+Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait
+ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de
+chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux
+avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie
+et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre
+compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son
+mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à
+Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et
+quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations
+du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements
+ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son
+arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer,
+et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent;
+elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient
+l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix.</p>
+
+<p>L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à
+Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée,
+et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir
+et assurer ses communications.</p>
+
+<p>En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous
+avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et
+nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les
+préliminaires de la paix étaient signés à Leoben.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait
+pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi
+nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le
+Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires,
+et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin.</p>
+
+<p>Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou
+non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles
+mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous.
+Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du
+Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse,
+changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une
+position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi
+fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En
+effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée,
+déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes
+et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement
+affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont
+organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux
+des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions
+abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la
+terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était
+menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque
+et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient
+déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont
+j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements
+d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère
+susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été
+prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du
+Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever
+ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément
+au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à
+la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions
+arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie,
+et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les
+conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et
+les circonstances de l'époque.</p>
+
+<p>On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien
+avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée
+française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait
+à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes
+opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci
+avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la
+direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette
+ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française,
+et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts
+effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on
+ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le
+Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces
+autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une
+population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle
+se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et
+pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses.
+Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé
+marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête
+à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de
+l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement
+subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens
+y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive,
+jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens
+auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner,
+dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles
+levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un
+noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible,
+tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite
+de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie.</p>
+
+<p>Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en
+quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la
+paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de
+nos cantonnements.</p>
+
+<p>MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des
+intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent
+au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée.
+Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son
+état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage
+républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages
+monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur
+dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix
+et des cordons.</p>
+
+<p>--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui
+proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses
+usages et chaque peuple ses hochets.»</p>
+
+<p>Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il
+voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.</p>
+
+<p>Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu
+depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration,
+et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris
+la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un
+passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin
+à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du
+fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna
+porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix.
+Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux;
+mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter
+successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux
+dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les
+mettre à même de les juger.</p>
+
+<p>Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques
+dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en
+composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé
+de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait
+révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia
+nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant
+les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de
+l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent
+tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la
+guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez
+sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long
+depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses
+nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces
+intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement
+éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux
+de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime
+république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé
+aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés
+de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur
+la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne
+soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant
+et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen
+avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement
+expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de
+Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande
+utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un
+coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre,
+de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible,
+de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en
+partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On
+rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva;
+Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue,
+prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et
+la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne
+et dans les villes.</p>
+
+<p>La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si
+graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du
+traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une
+lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de
+nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient
+merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il
+ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division
+Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur
+Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua
+complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement,
+debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de
+vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs
+faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la
+supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont
+il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la
+république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de
+nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont
+participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles
+était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir
+par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais,
+le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance,
+elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque,
+aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les
+gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites
+avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur
+l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en
+rappelant des temps de gloire et d'éclat.</p>
+
+<p>Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se
+trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses
+places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une
+attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de
+se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour
+à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire
+quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la
+lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de
+l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le
+gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par
+cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu,
+même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire,
+premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé
+tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette
+confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le
+développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues
+ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout
+devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui
+arriva.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent
+admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont
+la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance
+avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une
+industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue
+pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques
+puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié
+ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en
+Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore
+digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût
+pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de
+la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette
+opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel,
+imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a
+été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa
+personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les
+changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si
+la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute
+l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au
+général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de
+la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle
+par ses propres agents.</p>
+
+<p>Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre
+d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner
+dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà
+maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien
+l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef,
+et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.</p>
+
+<p>Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de
+Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre
+par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon
+esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À
+cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs
+ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus
+cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun
+événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois
+rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui
+faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des
+documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive
+impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise
+jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de
+me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette
+ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir
+comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les
+devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse.
+J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand
+elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel
+que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a
+besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et
+agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde
+intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je
+montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes
+les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna.</p>
+
+<p>Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une
+création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La
+république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on
+parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de
+commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène,
+de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes
+distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils
+ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable
+patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays.
+Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara,
+tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par
+des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création
+de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention
+de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si
+fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape
+d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer
+sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que
+par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de
+stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et
+l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait
+engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois
+le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des
+républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule
+république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez
+singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et
+graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en
+chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint.</p>
+
+<p>Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de
+Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles
+troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français.</p>
+
+<p>Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues
+menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra
+dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se
+composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte
+était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine
+constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le
+renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des
+affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de
+l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec
+M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait
+nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa
+position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette,
+son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea
+de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait
+davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin
+il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais
+auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir
+jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de
+plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet
+objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes.
+Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je
+viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures
+de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement
+dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte
+prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était
+nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses
+intérêts et résultant de sa position.</p>
+
+<p>Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les
+incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après
+le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations
+fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le
+château de Passeriano, dans le Frioul.</p>
+
+<p>Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de
+marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la
+fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la
+beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans
+et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être.
+Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi
+et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de
+bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est
+vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces
+biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de
+phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les
+conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs
+impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie
+de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient
+eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le
+dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à
+m'en féliciter qu'à m'en repentir.</p>
+
+<p>L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et
+l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux,
+d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage
+seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le
+commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si
+funeste.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du
+Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix
+milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de
+trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de
+Mersfeld.</p>
+
+<p>Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en
+parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il
+avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel.
+Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand
+rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II.
+Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était
+merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort
+tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte,
+et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il
+était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et
+conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À
+plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à
+prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un
+général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les
+conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel,
+et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint
+au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le
+but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte.
+Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette
+mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit
+constamment ses intérêts.</p>
+
+<p>Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir
+nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la
+culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque
+soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont
+il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles
+aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences
+exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une
+gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort
+au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui
+reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable
+en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent
+d'abord la raison, et ensuite la vie.</p>
+
+<p>Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa
+beaucoup le général en chef et tout l'état-major: nous avions
+momentanément, à la suite de l'état-major, un homme d'esprit, mais
+très-poltron, nommé Coméras, résident de la République à Coire, auprès
+des Grisons; un de mes camarades, appelé Dutaillis, premier aide de
+camp de Berthier, le même dont le choix pour porter les drapeaux pris à
+Castiglione m'avait si fort blessé, n'avait pas une meilleure
+réputation sous le rapport du courage. Une dispute s'éleva entre eux;
+elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut nécessaire;
+Coméras me choisit pour son témoin, et Dutaillis choisit pour le sien
+un jeune officier très-brave, fort de mes amis, nommé Bruyère. Nous
+nous entendîmes bientôt sur ce qu'il y avait à faire, et nous nous
+décidâmes à nous amuser à leurs dépens sans compromettre leur vie. La
+dispute avait eu lieu tard, et, malgré l'heure avancée, les adversaires
+voulaient aller à l'instant même sur le terrain; je m'y opposai, non
+que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais
+donner le temps à la colère de s'apaiser, et à la peur de la remplacer.
+Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire,
+s'abandonnera aux plus lâches terreurs quand il sera dans la solitude
+et livré à ses réflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise
+nuit. De grand matin, Bruyère et moi, nous allâmes chercher les
+combattants: je trouvai le mien défait, ayant passé la nuit à faire son
+testament et s'occupant des plus graves méditations. Nous nous mîmes en
+route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouvée trop
+voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvénient à un
+second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos
+pauvres victimes, voulant éloigner, sous tous les prétextes, le moment
+fatal, avaient toujours quelque chose à dire à chaque champ de bataille
+choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se
+mit en devoir d'en finir. Il avait été décidé qu'on se battrait au
+pistolet et que les témoins seraient chargés de mesurer la distance à
+vingt pas. En général, les témoins diminuent le plus possible le danger,
+et moi, au contraire, chargé de mesurer les vingt pas, je les fis si
+petits, qu'ils n'équivalaient qu'à dix. Coméras, j'en suis certain,
+était fort mécontent de me voir si peu répondre à ses espérances; car
+je n'avais rien fait pour empêcher le combat, et, au contraire, j'avais
+l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses
+victimes ne peut se décrire, et, si nous n'avions eu notre
+arrière-pensée, elles nous auraient fait pitié. Nous réclamâmes, comme
+le droit de nos fonctions, de charger nous-mêmes les armes; nous avions
+préparé des balles de cire noircies à la poudre, rendues brillantes par
+le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des
+combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fîmes
+s'embrasser en les louant beaucoup de leur héroïsme. Je racontai, un
+moment après, à madame Bonaparte cette facétie, avec tous les
+développements et les ornements qu'elle comportait; ce récit l'amusa
+beaucoup; elle en fit part à son mari, qui en rit de même; et, en deux
+heures, l'affaire avec tous ses détails fut l'histoire de l'état-major
+et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Coméras ne dit rien
+et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je
+l'envoyai promener, et il s'en tint là. Au fond du coeur, il était trop
+heureux de la solution obtenue et d'en avoir été quitte pour la peur:
+c'est là le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une
+rude peur, en même temps que le spectacle dont nous jouissions était
+fort gai pour nous.</p>
+
+<p>Un gouvernement provisoire avait été créé à Venise, et Bonaparte, ayant
+des idées arrêtées sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer
+lui-même dans cette ville et y recevoir les hommages de la population;
+sa position eût été fausse et son langage embarrassé. L'idée des
+Italiens en général, et des Vénitiens en particulier, étant alors
+l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise
+n'était nullement, à cette époque, en rapport avec nos moyens, et il
+fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des
+victoires pour la rendre exécutable et y faire penser sérieusement.
+Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractère officiel,
+put aller sans inconvénient voir cette Venise si curieuse, si belle,
+retraçant de si grands souvenirs. Les Vénitiens, ne pouvant se mettre
+aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destinée
+dépendait, furent empressés de faire, pour la réception de sa femme,
+tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame
+Bonaparte resta quatre jours à Venise; je l'y accompagnai; trois jours
+furent consacrés aux plus belles fêtes. Le premier jour on donna une
+régate, course de barques et genre de fête réservé à la seule Venise;
+les courses de régates sont censées avoir pour objet de former des
+matelots; ce but était sans doute réel autrefois, quand Venise
+s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait
+seulement de bâtiments à rames; mais, de nos jours, et depuis un siècle,
+ces exercices n'avaient plus d'application, et ces fêtes étaient un
+vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens.
+La course se fait avec des bateaux extrêmement allongés, très-étroits,
+montés par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces
+bateaux luttent ensemble, et la course, commençant dans le grand canal,
+finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire
+l'idée de leur vitesse si on ne les a vues. La beauté de la fête
+consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont
+très-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en être
+témoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand
+canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent
+cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits
+bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites,
+et plus ou moins ornées, suivaient la course. Le second jour on fit une
+promenade sur l'eau; un repas fut donné au Lido; toute la population
+suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de
+fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisième
+jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand
+canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de
+barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur; après une promenade
+de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur l'eau, on se rendit à
+un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité
+de Venise, à la beauté de l'architecture, à ce mouvement prodigieux des
+barques serrées les unes auprès des autres, et donnant l'idée d'une
+ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille
+circonstance, à ce peuple, dont l'imagination est brillante, le goût
+exquis, et la passion des plaisirs effrénée, on devinera quel spectacle
+nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise
+élégante et voluptueuse.</p>
+
+<p>Le général Desaix vint en Italie à cette époque, et particulièrement
+pour voir le général Bonaparte, dont il désirait vivement faire la
+connaissance. Il passa quelques jours avec nous à Passeriano. Bonaparte
+le reçut comme le méritait un des hommes les plus recommandables par
+ses qualités militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec
+admiration l'homme extraordinaire qui avait porté si haut la gloire de
+nos armes. Il n'avait point oublié mes prédictions sur le général
+Bonaparte, si promptement réalisées; dès qu'il me vit, il me les
+rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que
+peut-être y avait-il quelque mérite, étant si jeune, à reconnaître
+toute l'étendue de sa supériorité, et à pressentir la gloire immense
+qu'il devait acquérir.</p>
+
+<p>Le général Desaix exprima au général Bonaparte le désir de servir avec
+lui à la première campagne. De cette époque date le premier projet sur
+l'Égypte; le général Bonaparte parlait volontiers de cette terre
+classique; son esprit était souvent rempli des souvenirs de l'histoire,
+et il trouvait du charme à nourrir des idées de projets plus ou moins
+exécutables sur l'Orient. Sa prédilection pour ce théâtre n'a jamais
+varié; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cessé de l'avoir en
+perspective, ni renoncé au projet d'y figurer, sinon en personne, au
+moins par ses lieutenants.</p>
+
+<p>Le séjour de Passeriano se retrace en ce moment à mon souvenir avec un
+charme tout particulier; il avait un caractère à lui, qu'aucune
+circonstance n'a reproduit depuis. Nous étions tous très-jeunes, depuis
+le chef suprême jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force,
+de santé, et dévorés par l'amour de la gloire. Notre ambition était
+noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne
+trouvait accès dans nos coeurs, une amitié véritable nous unissait tous,
+et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dévouement:
+une entière sécurité sur notre avenir, une confiance sans bornes dans
+nos destinées nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au
+bonheur, et une harmonie constante, jamais troublée, formait d'une
+réunion de gens de guerre une véritable famille; enfin cette variété
+dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos
+facultés du corps et de l'esprit, donnaient à la vie un intérêt et une
+rapidité extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manière
+d'être particulière du général Bonaparte à cette époque, et c'est ici
+le moment d'en faire le tableau.</p>
+
+<p>Dès l'instant même où Bonaparte arriva à la tête de l'armée, il eut
+dans sa personne une autorité qui imposait à tout le monde; quoiqu'il
+manquât d'une certaine dignité naturelle, et qu'il fût même gauche dans
+son maintien et ses gestes, il y avait du maître dans son attitude,
+dans son regard, dans sa manière de parler, et chacun, le sentant, se
+trouvait disposé à obéir. En public, il ne négligeait rien pour
+maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accroître; mais dans
+l'intérieur, avec son état-major, il y avait de sa part une grande
+aisance, une bonhomie allant jusqu'à une douce familiarité. Il aimait à
+plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles
+étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos
+jeux, et son exemple a plus d'une fois entraîné les graves
+plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était
+facile, ses heures n'étaient pas réglées, et il était toujours
+abordable au milieu du repos. Mais, une fois retiré dans son cabinet,
+tout accès non motivé par le service était interdit. Quand il
+s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres à Berthier,
+son chef d'état-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants,
+pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement
+près de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les
+autres personnes, quel que fût leur grade. On a dit qu'il dormait peu,
+c'est un fait complétement inexact: il dormait beaucoup, au contraire,
+et avait même un grand besoin de sommeil, comme il arrive à tous les
+gens nerveux et dont l'esprit est très-actif. Je l'ai vu souvent passer
+dix à onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait nécessaire,
+il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou même prendre
+d'avance du repos pour supporter les fatigues prévues; enfin il avait
+la faculté précieuse de dormir à volonté. Une fois débarrassé des
+devoirs et des affaires, il se livrait volontiers à la conversation,
+certain d'y briller; personne n'y a apporté plus de charme et n'a
+montré, avec facilité, plus de richesse ou d'abondance dans les idées.
+Il choisissait ses sujets et ses pensées plutôt dans les questions
+morales et politiques que dans les sciences, où, quoi qu'on ait dit,
+ses connaissances n'étaient pas profondes. Il aimait les exercices
+violents, montait souvent à cheval, y montait fort mal, mais courait
+beaucoup; enfin, à cette époque heureuse, si éloignée, il avait un
+charme que personne n'a pu méconnaître. Voilà ce qu'était Bonaparte
+pendant la mémorable campagne d'Italie.</p>
+
+<p>Après le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le
+Rhin; la trahison de Pichegru ayant éveillé la défiance du Directoire,
+la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors
+le commandement en chef des deux armées réunies sur le Rhin, et formant
+cent vingt mille hommes, au général Augereau. Ce choix était misérable;
+il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les événements
+politiques. Le général Bonaparte avait employé utilement l'intervalle
+écoulé depuis la paix de Leoben et mis son armée sur un pied excellent,
+reçu de grands renforts, bien organisé et augmenté son artillerie; les
+troupes, animées du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne santé. La
+guerre venant à éclater, il aurait eu de bonnes places pour point
+d'appui et marché à la tête de soixante-dix mille hommes. Son armée se
+composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et
+cent une bouches à feu. Certes, il avait montré ce qu'il pouvait faire
+avec des moyens bien inférieurs, mais les Autrichiens s'étaient refaits
+aussi. L'armée de l'archiduc était extrêmement nombreuse et bien
+pourvue. On sait avec quelle facilité les Autrichiens savent réparer
+leurs pertes et rétablir une armée détruite, et ils avaient eu le temps
+de pourvoir à tous ses besoins. L'affaire était donc grave et sérieuse;
+elle le devenait bien davantage si l'armée du Rhin ne jouait pas
+convenablement son rôle, si elle agissait mollement ou avait des revers.
+Alors l'armée d'Italie pouvait être écrasée, et le choix d'Augereau
+autorisait à tout craindre. Le général Bonaparte le connaissait bien;
+il le savait incapable de conduire une grande armée. Ces diverses
+considérations inspirèrent au général en chef la résolution de faire la
+paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de
+l'armée d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de
+signer. Voilà tout le secret de cette paix dans laquelle le
+gouvernement fut entraîné malgré lui; et, à cette occasion, je
+raconterai une conversation que le général Bonaparte eut avec moi deux
+jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans
+les jardins de Passeriano, il me fit part de cette résolution et
+s'exprima à peu près ainsi: «Notre armée est belle, nombreuse et bien
+outillée, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de
+départ est menaçant, et mes premières victoires me ramèneraient au coeur
+de la Styrie; mais la saison est avancée, et vous voyez d'ici les
+montagnes blanchies par la neige. L'arrière-saison, dans un pays aussi
+âpre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait être
+surmonté; mais l'obstacle invincible à des succès durables, c'est le
+choix d'Augereau pour commander l'armée du Rhin. Cette armée, la plus
+forte, la plus nombreuse de la République, est entre des mains
+incapables. Comprenez-vous la stupidité du gouvernement d'avoir mis
+cent vingt mille hommes sous les ordres d'un général pareil? Vous le
+connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et même
+de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un
+pareil choix! Je le leur ai envoyé; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu
+le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du génie et sa jactance
+pour de l'héroïsme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont à
+décider les grandes questions qui touchent aux destinées des États!
+Augereau commander une armée et décider du sort de la guerre! En vérité,
+cela fait pitié. Il faut éviter d'être victime de ses sottises, et,
+pour cela, l'empêcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncés en
+Allemagne et arrivés aux portes de Vienne, et l'armée du Rhin battue,
+nous aurions à supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne
+et à redouter l'énergique patriotisme des provinces conquises. À cause
+de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti à prendre.
+Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres
+circonstances, nous nous dédommagerons.»</p>
+
+<p>Ces raisons étaient si bonnes, si péremptoires, qu'il n'y avait pas
+moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut
+l'événement décisif dans cette circonstance et devint la cause
+principale de la paix.</p>
+
+<p>La paix fut signée le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de
+Campo-Formio, situé à égale distance, entre Udine et Passeriano.
+Cependant il ne s'y est pas tenu une seule conférence, mais seulement
+c'était là que devait avoir lieu la signature. Je fus envoyé pour y
+faire tout préparer, et en même temps pour engager les plénipotentiaires
+à continuer leur route jusqu'à Passeriano. Ils s'y prêtèrent de bonne
+grâce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, où les
+préparatifs avaient été faits pour la forme; et sans doute on montre
+dans ce village la chambre où ce grand événement s'est passé, la table
+et la plume employées à l'accomplir. Il en est de ces reliques-là comme
+de beaucoup d'autres!</p>
+
+<p>Le général Bonaparte avait en résidence auprès de lui un envoyé du
+gouvernement vénitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas à la
+famille de l'illustre doge qui, à quatre-vingts ans, s'empara de
+Constantinople à la tête d'une armée de croisés, mais il était d'une
+famille bourgeoise de Venise. Son grand-père, juif, se convertit à la
+religion chrétienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de
+baptême, et en Italie existe l'usage de donner à son filleul, au lieu
+du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme
+d'esprit, assez bon chimiste, occupé de sciences, d'améliorations,
+d'industrie, sa tête était très-vive; susceptible d'exaltation et
+d'enthousiasme, il parlait avec cette facilité et cette abondance si
+communes aux Italiens. Du reste, très-chaud partisan de la liberté et
+de l'indépendance italiennes, il avait joué un rôle très-actif dans les
+intrigues qui avaient amené la dissolution du gouvernement vénitien. Le
+traité de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville
+allait être au désespoir. Le général en chef voulut justifier la
+résolution prise et en expliquer les causes à Dandolo. Aussitôt le
+traité signé, il le fit appeler et lui donna connaissance des
+dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de
+l'Italie ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour; que les Vénitiens,
+quoique dignes de la liberté, n'avaient pas assez d'unanimité entre eux
+et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le
+fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de
+sang français avait déjà été versé, et on ne pouvait pas en répandre
+encore pour une cause, non sans doute tout à fait étrangère à la France,
+mais cependant ne la touchant pas immédiatement; c'était plutôt une
+cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il
+fallait s'en reposer sur lui, se résigner aux circonstances et attendre:
+il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer
+un homme exalté et lui conserver des espérances; enfin il exerça en
+apparence avec succès sur sa raison cette séduction puissante à
+laquelle il était difficile de résister. Dandolo, profondément triste,
+parut convaincu et se rendit à Venise pour expliquer au gouvernement
+provisoire ce qui s'était fait et lui en donner les raisons.</p>
+
+<p>Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions
+de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue.</p>
+
+<p>Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important,
+mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont
+la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la
+dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes
+d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce
+facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces
+hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous
+l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin
+d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante
+officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier
+très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc
+parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh
+bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami
+Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette
+réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la
+mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en
+chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La
+bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la
+nomination véritable fut expédiée par Berthier.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se
+disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant
+son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué
+pour que j'omette ce récit.</p>
+
+<p>On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la
+cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était
+parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent
+vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens
+dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes
+et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti
+à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement
+provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous
+les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité
+signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on
+résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait
+disposer.</p>
+
+<p>Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les
+trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en
+route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible.
+Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le
+tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe,
+comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption,
+abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte
+de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du
+monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort.
+Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission,
+leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il
+dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux,
+avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings
+liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le
+traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le
+Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan.</p>
+
+<p>J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut;
+on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme
+et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo,
+ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur
+de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence.
+Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les
+intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur
+les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses
+raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit
+et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses
+yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et
+bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une
+prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché
+l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo
+était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de
+son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne
+s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et
+garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de
+gens ont voulu le représenter.</p>
+
+<p>La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé
+pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17
+novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes
+rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et
+de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa
+position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là;
+tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit
+rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous
+passâmes le mont Cenis.</p>
+
+<p>À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés
+et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de
+m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais
+pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à
+Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est
+un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en
+vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix
+à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me
+glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et,
+malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en
+suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la
+valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour
+les acquérir.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général
+Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive
+Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte
+me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les
+cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive
+le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était
+effectivement ces voix amies qu'il préférait.</p>
+
+<p>De Chambéry, nous nous rendîmes à Genève, où nous nous arrêtâmes un
+jour: nous logeâmes hors de la ville, chez le résident de France, M.
+Félix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait été disposé
+dans cette ville pour fêter le vainqueur d'Italie, et il y avait à
+cette époque, dans le pays, une inquiétude vague sur les projets de la
+France: les événements qui survinrent bientôt la justifièrent
+complétement; mais, dans ce moment même, des intentions hostiles
+étaient suggérées au gouvernement par le général Bonaparte: il ne les
+cachait pas devant nous, et répétait souvent que l'aristocratie de
+Berne, ses intérêts et son pouvoir, étaient incompatibles avec la
+république; selon ses vues, un état de choses différent devait donc
+succéder à celui qui existait alors: aussi évita-t-il avec soin de se
+trouver en contact nulle part avec une autorité du premier ordre en
+Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de
+s'arrêter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route, à la
+hauteur de son château de Coppet: le général Bonaparte avait une
+prévention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir,
+plus qu'aucun autre, amené la Révolution.</p>
+
+<p>Nous traversâmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne,
+Soleure et Bâle. Nous passâmes le matin devant l'ossuaire de Morat:
+nous étions à pied, et il fut l'occasion d'abord de pénibles réflexions;
+ensuite elles eurent pour objet la puissance de résistance toujours
+fort grande d'un peuple, même faible, dont les individus sont tous
+animés de haine contre l'étranger et de la résolution de se défendre.
+Ce monument de nos défaites devait bientôt disparaître. Un habitant du
+pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du
+régiment des gardes suisses, donna au général Bonaparte les explications
+qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la
+marche des troupes des deux armées, et sur leurs positions respectives.</p>
+
+<p>De Bâle nous descendîmes la vallée du Rhin, par la rive droite, pour
+nous rendre à Radstadt, et nous traversâmes Offenbourg, quartier
+général d'Augereau. Ce général, venant de servir sous Bonaparte, lui
+devait sa gloire; cet homme médiocre, cet instrument si imparfait,
+associé à tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs,
+de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans
+sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'égal à
+égal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager
+à se reposer chez lui. Le général Bonaparte en fut piqué; il fit
+répondre par cet officier que, trop pressé pour s'arrêter, il
+reviendrait de Rastadt tout exprès pour le voir. Le général Augereau
+fut sans doute assez vain et assez sot pour croire à cette promesse.
+Avant d'arriver à Rastadt, nous rencontrâmes un escadron autrichien de
+hussards de Szekler, envoyé au-devant du général Bonaparte pour
+l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres
+français près du congrès des hommages d'une autre nature. Nous fûmes
+logés au château, et le lendemain le général Bonaparte m'envoya à
+Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reçut avec égards et
+bienveillance. Ce respectable vieillard, âgé alors de soixante-quinze
+ans, montait à cheval tous les jours; sa famille était belle et
+nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs
+agréments et leur bonne éducation, occupaient des trônes. L'une avait
+épousé le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue
+sous le nom de l'impératrice Élisabeth. Une autre avait épousé le roi
+de Suède, tombé du trône par suite du dérangement de son esprit; la
+troisième, l'électeur, devenu roi de Bavière. Je dînai avec le
+margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le
+soir, je revins à Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais été
+l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de
+paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-être et les
+pays d'une grande prospérité. En effet, un petit prince ne peut pas se
+livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre à
+rendre ses sujets heureux; sa gloire, à lui, c'est leur bonheur; si
+près d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs
+souffrances et l'expression de leur mécontentement? Et puis il consomme
+tous ses revenus dans les lieux mêmes qui les produisent; ainsi ces
+produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en
+petits États, peu favorable à la puissance, a créé les moeurs auxquelles
+l'Allemagne doit sa prospérité, les établissements d'où viennent son
+bien-être et les progrès remarquables de son agriculture; progrès tels,
+qu'elle avait déjà atteint presque la perfection quand la nôtre était
+encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en
+agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet
+exemple d'une manière utile, avoir tout à la fois des lumières, des
+capitaux et le goût de les employer ainsi. Les petits souverains
+d'Allemagne n'ont guère autre chose à faire; ils sont en général bien
+élevés et instruits; riches, ils ne quittent guère leurs résidences;
+toutes les conditions d'amélioration sont donc réunies chez eux.</p>
+
+<p>Rien n'était prêt pour l'ouverture du congrès. Un séjour prolongé du
+général Bonaparte eût été sans objet, et d'ailleurs le Directoire
+l'appelait à Paris; huit jours après son arrivée, il se mit donc en
+route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel;
+partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration était la
+récompense de ses travaux glorieux. La paix et les espérances qu'elle
+laissait concevoir venait encore ajouter à la satisfaction générale, et
+les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage
+étaient aussi sincères qu'énergiques. Nous arrivâmes à Paris, Bonaparte
+alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine,
+habitée par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quittée deux
+jours après celui de son union avec elle, et cette maison était encore
+pour lui le temple de l'amour.</p>
+
+<br>
+
+<h3>
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br>
+RELATIFS AU LIVRE DEUXIÈME</h3>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Cairo, 22 avril 1796.</p>
+
+<p>«Vous me pardonnerez, mon cher père, de vous avoir écrit moins souvent
+que je ne le désire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons
+pris l'offensive, mon activité est de tous les moments. Elle est telle,
+que l'autre jour, je suis resté vingt-huit heures à cheval sans en
+descendre, et qu'après trois heures de repos j'y suis remonté quinze
+heures.</p>
+
+<p>«La vie extrêmement active que je mène me va à merveille, et je la
+trouve préférable aux plaisirs de Paris.</p>
+
+<p>«Je veux vous donner une idée des opérations militaires qui ont été
+faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort pressé.</p>
+
+<p>«Le général Bonaparte était occupé à organiser son armée lorsque
+l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop
+étendu sur la droite, n'avait été occupé que pour intimider les Génois.
+L'ennemi employa ses forces d'une manière assez maladroite: il attaqua
+de front et nous fit replier sans de grandes pertes.</p>
+
+<p>«Le lendemain, il attaqua une redoute située dans les montagnes qui
+couvrent Savone. S'il l'eût prise, notre position était bien critique.
+Elle fut défendue vaillamment. Le général se décida sur-le-champ à
+prendre l'offensive. Le 23, un corps de troupes nombreux sortit de la
+redoute; un autre la tourna en attaquant Montenotte, passant par
+Altare. L'ennemi fut battu; il eut mille hommes tués ou blessés, et
+deux mille prisonniers. Le 24, nous marchâmes en avant, et nous
+investîmes le château de Cossaria. Nous essayâmes de l'emporter de vive
+force; nous ne réussîmes pas. Nous perdîmes deux cents hommes. De ma
+vie je n'ai vu un feu semblable. Comme les troupes qui le défendaient
+étaient sans subsistances, elles se rendirent le lendemain, et nous
+prîmes aux ennemis seize cents hommes d'élite avec un lieutenant
+général. Le soir, nous attaquâmes l'ennemi dans la position de Dego. Il
+était fort et bien placé; il ne fit pas cependant une grande résistance.
+J'étais à la tête du bataillon qui donna le plus vigoureusement et qui
+reçut le plus de leur feu, et nous eûmes huit hommes tués et dix
+blessés. Il perdit beaucoup; mais nous fîmes, par la disposition de nos
+colonnes, quatre mille prisonniers et nous primes vingt-huit pièces de
+canon.</p>
+
+<p>«Le lendemain, l'ennemi nous attaqua à son tour. Nos volontaires
+étaient débandés et pillaient. Nous perdîmes deux cents hommes tués ou
+pris; mais, le soir, nous les attaquâmes de nouveau, et nous leur
+prîmes encore dix-huit cents hommes. Il évacua la position parallèle,
+et, le 26, nous nous trouvâmes devant le camp retranché. Plusieurs
+redoutes furent emportées; les autres auraient eu le même sort si
+l'ennemi ne les eût évacuées. De ce moment le fort de Ceva fut cerné,
+et, aujourd'hui, sa prise ne tient plus qu'à l'arrivée de quelques
+pièces de canon.</p>
+
+<p>«L'ennemi avait pris une belle position derrière Cossaria; sa gauche au
+Tanaro. À l'instant où nous allions l'attaquer, il fit sa retraite; dix
+mille hommes se retirèrent sur Mondovi. Le combat s'engagea dans
+l'après-dînée; il fut chassé des positions qu'il occupait; Mondovi fut
+cerné. Nous nous emparâmes de dix pièces de canon, avec lesquelles je
+tirai sur la ville, et on nous apporta ses clefs. Nous y avons pris
+seize cents hommes et des magasins très-considérables. L'ennemi s'est
+retiré en désordre, et, dans ce moment, il est derrière la Stura et
+occupe les lignes de Cherasco. Il est très-important de le débusquer de
+cette position; son moral est affecté, et il sera battu.</p>
+
+<p>«La prise de Mondovi est d'une haute importance pour nous: elle met
+l'armée dans une grande abondance et la délivre de l'affreuse misère où
+elle était plongée.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Cherasco, 26 avril 1796.</p>
+
+<p>«Nous venons d'ajouter un nouveau succès, mon tendre père, à ceux que
+nous avions déjà obtenus. L'armée s'est approchée de Cherasco, ville
+forte où l'ennemi s'était réfugié. Elle est située au confluent du
+Tanaro et de la Stura; ses fortifications sont en terre, mais bien
+disposées, fraisées et palissadées. Je vins hier matin, avec cent
+hussards, faire la reconnaissance de la place, à quatre-vingts toises.
+Tandis que j'étais à faire mes observations, on m'a tiré quelques coups
+de canon à mitraille qui ont tué l'ordonnance qui m'accompagnait et qui
+s'était placé derrière moi; je l'ai regretté: c'était un brave homme.</p>
+
+<p>«Nos dispositions faites, nous allions brûler la ville; mais les
+habitants ne s'en sont nullement souciés. La place ne touche pas la
+Stura, et l'on pouvait empêcher la garnison de se rendre sans passer la
+rivière: ces considérations l'ont décidée à l'évacuer. Le commandant a
+craint, en perdant sa troupe, d'affaiblir encore l'armée piémontaise,
+qui, dans ce moment, est réduite à douze ou quinze mille hommes
+découragés. Ainsi nous avons vaincu le seul obstacle qui semblait nous
+empêcher d'arriver aux portes de Turin.</p>
+
+<p>«Notre gauche a canonné Fossano, et l'ennemi l'a évacué: sa ligne est
+absolument coupée.</p>
+
+<p>«Il est impossible de faire une campagne plus brillante; nous le devons
+au courage de nos troupes et aux excellentes combinaisons qui ont été
+prises. Le général Bonaparte est heureux, et il mérite de l'être; sa
+réputation se consolide tous les jours, et les derniers traits de son
+tableau ne sont pas les moins brillants.</p>
+
+<p>«Le général Colli, qui commande l'armée piémontaise, a demandé une
+suspension d'armes, en attendant les arrangements de paix qui seraient
+pris à Gênes par nos ministres respectifs. Le général Bonaparte a
+répondu qu'il désirait sincèrement voir les malheurs de l'humanité
+diminuer, mais que, comme les succès qu'il a obtenus lui en promettent
+d'autres, il demande au roi de Sardaigne, pour gage de la pureté de ses
+intentions, la possession d'Alexandrie, de Tortone et de Coni. Le
+général Colli a répondu qu'il envoyait un courrier au roi pour le lui
+demander; il a ajouté verbalement que la nation française pouvait seule
+donner la paix à l'Europe, après avoir déployé autant de grandeur; que
+les Piémontais, après leurs désastres, ne pouvaient plus espérer
+résister aux Français, et qu'ainsi la paix leur était nécessaire.</p>
+
+<p>«Nous sommes parfaitement reçus partout où nous passons; les Piémontais
+de la plaine ne ressemblent guère à ceux des montagnes. Quelle richesse
+de sol, et quelle douceur chez les habitants! Ils n'ont sans doute pas
+notre franchise, mais au moins paraissent-ils respecter nos actes,
+notre caractère et notre courage. J'ai été avant-hier, à la tête de
+deux régiments de cavalerie, m'emparer de la ville de Bene; après avoir
+fait replier quelques troupes de cavalerie qui la couvraient, les
+habitants sont venus m'en apporter les clefs et me demander sûreté et
+protection.</p>
+
+<p>«Junot est parti hier pour porter au Directoire vingt et un drapeaux
+pris aux ennemis depuis l'ouverture de la campagne. J'aurais été fâché
+de quitter l'armée à l'instant où ses succès sont si brillants et où
+ses marches sont si instructives et si savantes. J'ajoute tous les jours
+à mon instruction militaire, et cette école ne peut que me promettre une
+carrière satisfaisante.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Crémone, 14 mai 1796.</p>
+
+<p>«Nous avons eu, ma tendre mère, une brillante action. Elle décide de la
+possession de Milan; nous avons battu complétement l'ennemi en arrière
+et en avant de Lodi. Le passage de l'Adda est une des entreprises les
+plus hardies et les plus heureusement exécutées de cette guerre.</p>
+
+<p>«Toute l'armée s'est couverte de gloire, et, si les marches forcées
+qu'elle a faites lui ont causé de grandes fatigues, elle se trouve bien
+dédommagée par l'abondance dont elle jouit aujourd'hui.</p>
+
+<p>«Je ne vous donne point de détails sur l'affaire. La relation que vous
+en lirez dans les feuilles publiques est fort exacte et vous mettra
+parfaitement au fait. Vous aurez, je crois, le plaisir d'y lire mon nom.</p>
+
+<p>«L'ennemi a perdu beaucoup de monde. L'affaire a été très-chaude, et
+cependant nous n'avons pas eu deux cents hommes tués ou blessés.</p>
+
+<p>«J'ai couru, pour ma part, d'assez grands dangers. J'ai chargé à la
+tête de cent cinquante hussards, et c'est moi qui me suis emparé de la
+première batterie de l'ennemi. Je montais un cheval un peu ombrageux; à
+la fin de la charge, il fit un écart et me désarçonna; la cavalerie que
+je commandais et qui était la première, et toute celle qui me suivait,
+passa sur moi sans me toucher ni me faire le moindre mal.</p>
+
+<p>«Chargé par le général d'aller voir un mouvement des ennemis à notre
+droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tôt.
+L'armée autrichienne était en bataille sur la rive gauche, et tout
+entière elle tira sur moi: j'eus donc à essuyer environ trente mille
+coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre
+dragons, deux ont été tués ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-là
+ne vous effrayent pas, ma chère mère, ils sont passés, et nous allons
+prendre quelque repos à Milan, où nous nous rendons demain.</p>
+
+<p>«Nous nous sommes emparés, avant-hier, de Crémone. L'ennemi l'avait
+évacué, et y avait seulement laissé un poste de cinquante hulans. Je
+suis arrivé avec trois cents chevaux, et nous les avons chassés; mais
+il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes à cheval.
+Autant l'infanterie est intrépide, autant la cavalerie l'est peu.
+Heureusement que nous sommes dans un pays extrêmement coupé, et qu'elle
+devient d'une très-petite influence.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Milan, 15 mai 1796.</p>
+
+<p>«Mon tendre père, nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons
+fait notre entrée triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome
+des anciens généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la
+patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrît un coup d'oeil, un
+spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une très-belle ville,
+très-grande et très-peuplée. Ses habitants aiment les Français à la
+folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement
+qu'ils nous ont données.</p>
+
+<p>«Les Autrichiens ont laissé deux mille cinq cents hommes dans la
+citadelle. Ils paraissent vouloir être les meilleures gens du monde;
+ils n'ont pas encore tiré un seul coup de canon, quoique nos troupes en
+soient tout près. Cependant c'est un siége à faire.</p>
+
+<p>«L'armée s'embellit chaque jour, son courage a encore augmenté avec ses
+victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle
+était pauvre et misérable dans les montagnes. On oublie toutes les
+fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en
+est le prix.</p>
+
+<p>«Nos succès sont vraiment incroyables. Ils éternisent à jamais le nom
+du général Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les
+lui devons. Tout autre, à sa place, aurait été battu, et il n'a couru
+que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste après notre départ
+de Paris que la campagne a été ouverte et que nous avons remporté sur
+l'ennemi la première victoire.</p>
+
+<p>«C'est juste un mois après l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire
+deux mois après notre départ de Paris, que nous sommes entrés à Milan.</p>
+
+<p>«C'est avec une armée dépourvue de tout, sans habits, sans souliers,
+sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais
+toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succès.</p>
+
+<p>«C'est avec une armée de trente-quatre à trente-six mille hommes, car
+notre armée actuelle n'a jamais été plus forte, que nous avons ainsi
+chassé devant nous ou détruit une armée de soixante à soixante-dix mille
+hommes présents qui composaient celles des Piémontais et des
+Autrichiens réunis.</p>
+
+<p>«C'est avec cette même armée que nous avons remporté six victoires
+décisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tué ou blessé six
+mille, pris deux places de guerre, forcé le roi de Sardaigne à nous
+ouvrir les portes de ses États, jeté les débris de l'armée des
+Autrichiens à trente-cinq lieues de nous.</p>
+
+<p>«Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais
+été faite. Elle doit être écrite et lue. Elle est savante: et ceux qui
+pourront la comprendre en tireront bien parti. Voilà, mon tendre père,
+le tableau fidèle de notre position.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Peschiera, 1er juin 1796.</p>
+
+<p>«Encore une victoire, mon père, mais celle-ci est la dernière. L'armée
+des Autrichiens, battue constamment depuis deux mois, a enfin évacué
+l'Italie; elle s'est retirée dans le Tyrol et occupe les montagnes de
+l'Allemagne. Le général Beaulieu occupait le lac de Garda, le Mincio,
+et avait sa gauche à Mantoue. Il se croyait inexpugnable dans cette
+position qui, effectivement, était belle à défendre, et cependant nous
+l'en avons chassé.</p>
+
+<p>«Ce dernier succès appartient de la manière la plus absolue au général
+Bonaparte, et il le couvre de gloire. Il est le résultat de ses
+manoeuvres. Il a trompé complétement l'ennemi; et, tandis qu'il s'était
+renforcé sur un point, nous l'avons forcé sur un autre.</p>
+
+<p>«Nous l'avons attaqué sur Borghetto; notre cavalerie a engagé l'affaire,
+et, pour la première fois, elle s'est parfaitement conduite; elle a
+culbuté la cavalerie ennemie, et, arrivée sur la rive droite du Mincio,
+notre infanterie l'a passé au gué. Elle a chassé l'ennemi de la
+position la plus belle et la plus formidable, et là nous nous sommes
+emparés du village de Valleggio. L'armée ennemie s'est trouvée coupée
+et séparée en deux. Une partie s'est retirée sur-le-champ dans les
+montagnes du Tyrol; une autre partie a passé l'Adige, et le reste s'est
+renfermé dans Mantoue.</p>
+
+<p>«Tous les princes d'Italie viennent demander grâce. Le roi de Naples
+tremble. Il vient d'obtenir un armistice de dix jours, après l'arrivée
+du plénipotentiaire à Paris, sous les conditions que les deux mille
+quatre cents chevaux de ses troupes qui sont joints à l'armée impériale
+la quitteront sur-le-champ, et viendront cantonner en arrière de notre
+armée (ainsi ils sont censés prisonniers); et que les vaisseaux du roi
+de Naples qui sont joints à la flotte anglaise se retireront
+sur-le-champ dans le port de Naples.</p>
+
+<p>«Tout nous sourit, nos triomphes sont constants, tout nous rapproche de
+la paix, elle est infaillible, et nous conserverons la Belgique.
+Assurément nous sommes bien payés de nos peines.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Milan, 8 juin 1796.</p>
+
+<p>«Nous voici de retour à Milan, ma tendre mère, où nous prendrons
+quelques instants de repos; l'ennemi, loin de nous, réfugié dans les
+montagnes du Tyrol, ne sera pas à craindre de longtemps. Il nous reste,
+en attendant, deux siéges à faire: celui de Mantoue et de la citadelle
+de Milan. Lorsque nos moyens seront pris, ces siéges ne seront ni longs
+ni meurtriers.</p>
+
+<p>«Mantoue est maintenant serrée de très-près. Nous avons pris deux de
+ses faubourgs; la garnison est peu forte, la ville très-étendue; les
+eaux seules en rendent les accès difficiles.</p>
+
+<p>«Nous avons été à Vérone. J'ai vu le palais du prétendu roi de France;
+il n'a pas plus d'appareil que son maître. Dix mille émigrés habitaient
+Vérone, ils sont tous partis à notre approche.</p>
+
+<p>«J'ai vu à Vérone un des plus beaux monuments de l'antiquité: un cirque
+parfaitement conservé et assez grand pour contenir quatre-vingt mille
+spectateurs. Cette vue a agrandi mes idées et a élevé mon imagination.
+Nous sommes dignes d'un pareil ouvrage, il en faudrait un semblable à
+Paris.</p>
+
+<p>«Je vous apprends avec plaisir, ma tendre mère, que je vais recevoir
+une récompense honorable, pour la conduite que j'ai tenue en
+différentes affaires, qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne,
+et notamment à la bataille de Lodi; le Directoire exécutif m'envoie un
+sabre, j'en ai reçu la nouvelle, et le sabre arrivera dans peu.
+J'attache le plus grand prix à un pareil cadeau; il n'y en a que douze
+donnés pour toute l'armée, et je suis assez heureux pour en obtenir un,
+sans que personne l'ait demandé pour moi.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «26 juin 1796.</p>
+
+<p>«Nous sommes, mon tendre père, à deux jours de Livourne; dans peu nous
+y entrerons, et, nous emparant de tous les magasins anglais, nous
+ôterons à nos plus cruels ennemis le moyen de nous nuire. Nous le
+reléguerons à Saint-Florent et à Gibraltar.</p>
+
+<p>«Enfin la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement renonce
+à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous
+n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez forte pour la diviser
+ainsi, et les dix mille hommes jetés ainsi au fond de la botte
+n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs incalculables.
+Le plan sage et bien conçu du général Bonaparte est adopté; nous
+reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sûr de
+triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavière,
+et, si, selon toutes les apparences, nos projets réussissent, la paix
+ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux?</p>
+
+<p>«On a peine à concevoir d'aussi grands résultats avec d'aussi petits
+moyens. C'est lorsqu'on pouvait à peine espérer des succès secondaires
+que les hautes destinées de l'armée nous ont portés en Allemagne, après
+avoir traversé l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination
+s'exalte en pensant à d'aussi grandes actions. Nous devons tout au
+général Bonaparte. Un autre à sa place nous eût peut-être menés aux
+bords du Var. Ah! que je me sais bon gré de l'avoir bien jugé lorsqu'il
+était peu connu, et lorsque même des femmes, prétendues d'esprit,
+mettaient en question son esprit et ses talents!</p>
+
+<p>«Nous sommes entrés sur les États du pape; nous lui avons pris deux
+bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux
+mille prisonniers, et nous l'avons dépouillé de deux cents pièces de
+canon; en vérité, le ridicule jeté sur les soldats du pape est bien
+mérité, car tous ces succès ne nous ont pas coûté un seul coup de fusil.</p>
+
+<p>«La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ
+trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent
+tableaux à notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va
+devenir le dépôt des précieux restes de l'antiquité, et les étrangers
+viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire.</p>
+
+<p>«Nous sommes arrivés à Bologne. C'est une grande et belle ville, riche,
+et où l'on nous a bien reçus. J'y ai pris l'idée des bons spectacles
+italiens. Rien ne peut être comparé au talent de la première actrice.
+Nos premières cantatrices de l'Opéra sont à mille piques au-dessous
+d'elle, et tous les connaisseurs l'ont jugée au moins aussi
+favorablement que moi.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Bassano, 11 juillet 1796.</p>
+
+<p>«Nos succès sont incroyables, mon tendre père, et moi-même, qui les
+vois tous les jours, j'ai presque peine à me les persuader. Nous avons
+encore battu l'ennemi deux fois depuis que je vous ai écrit. L'armée
+des Autrichiens est absolument détruite; nous avons pris dix mille
+hommes le 21 et le 22, des équipages de pont, d'artillerie, etc., etc.
+Bref, cette formidable armée, qui devait nous chasser de l'Italie, fuit
+aujourd'hui, épouvantée, réduite à sept ou huit mille hommes égarés, et
+dans l'impossibilité de faire sa retraite par la position qu'elle
+occupe.</p>
+
+<p>«Nous voilà donc paisibles possesseurs de l'Italie, rien ne peut plus
+balancer notre puissance. Que l'empereur envoie quarante mille hommes,
+deux cents pièces de canon, et tout ce qui sert à constituer une armée,
+et nous aurons encore quelques combats à livrer.</p>
+
+<p>«Le bonheur est d'accord avec la bravoure. Nous ne perdons presque
+personne, et l'ennemi toujours beaucoup. Mais aussi comme nos troupes
+sont braves! Rien ne peut donner une idée juste de leur courage, et
+combien les Autrichiens ont perdu du leur!</p>
+
+<p>«Ces travaux nous donneront la paix, et il me sera bien doux d'en jouir
+auprès de vous.</p>
+
+<p>«Adieu.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Castiglione, 26 juillet 1796.</p>
+
+<p>«Nous avons eu de grands événements depuis peu, mon cher père; la
+fortune nous a abandonnés un instant, mais elle a bientôt été forcée de
+nous revenir fidèle.</p>
+
+<p>«Le siége de Mantoue se faisait avec vigueur; nous étions à la veille
+de prendre cette ville, lorsque Wurmser a tenté un coup hardi. Il l'a
+bien exécuté. Une armée nombreuse et brave lui en a donné les moyens;
+les secours du Rhin l'avaient prodigieusement augmentée. Nous étions
+dans une parfaite sécurité; une partie de nos troupes occupait les
+montagnes. Elle fut attaquée vigoureusement le 11; elle fit une
+résistance opiniâtre, mais elle fut forcée à la retraite, et notre
+perte, ce jour-là, fut évaluée à trois mille hommes. L'armée se jeta
+sur Mantoue pour protéger les opérations du siége. On agita la question
+de savoir si on lèverait le siége ou non; les avis étaient partagés.
+J'étais du premier, et je crois avoir eu raison. C'est le parti qu'on a
+pris, et l'on s'en est bien trouvé.</p>
+
+<p>«Nous sommes partis brusquement, et nous avons été rallier et rassembler
+l'armée à deux marches d'ici. Les Autrichiens étaient tombés aussi sur
+Brescia, qu'ils avaient pris. Nous marchâmes sur eux, et ils se
+replièrent dans les montagnes. Le lendemain, 16, on s'avança plus près
+de la grande armée de l'ennemi; les armées se trouvèrent en présence.
+On avait eu déjà un combat, où l'on avait fait quatre cents prisonniers;
+les bonnes dispositions des troupes et mille circonstances décidèrent
+à donner bataille le 16.</p>
+
+<p>«L'armée occupait un front de trois lieues. Elle avait son centre à
+Lonato, sa droite à Monte-Chiaro et sa gauche en arrière de Salo.
+Toutes les différentes parties de la ligne donnèrent; tout le monde fit
+son devoir de la manière la plus brillante: infanterie, cavalerie,
+artillerie, tout s'est battu à merveille. Le général en chef était au
+centre; j'étais à la droite, et c'est là que l'affaire fut la plus
+chaude. J'y restai constamment. Le combat fut opiniâtre, et, quoique la
+victoire ait fini par se déclarer pour nous, elle fut chancelante un
+instant. Nous forçâmes la balance à pencher de notre côté. Trois ou
+quatre, dont j'étais, se jetèrent à la tête des troupes, les rallièrent,
+les encouragèrent, et, en les menant à l'ennemi, les firent triompher.</p>
+
+<p>«La victoire fut donc complète à la droite. L'ennemi ne fut pas mis en
+déroute, mais nous restions maîtres du champ de bataille, et nous lui
+prîmes, de ce côté seulement, sans exagération, quatre mille hommes,
+dix-huit pièces de canon, et nous lui avons tué quinze cents hommes.</p>
+
+<p>«Notre perte a été de six cents hommes tués ou blessés à droite; au
+centre, nous avons pris deux mille cinq cents hommes et deux généraux;
+à la gauche, douze cents hommes et quatorze pièces.</p>
+
+<p>«Il a eu au moins mille hommes tués au centre et à la gauche; ainsi il
+a éprouvé une perte de trois mille hommes.</p>
+
+<p>«Le lendemain il resta en présence. Un corps de trois mille cinq cents
+hommes était cerné: il fut forcé de mettre bas les armes.</p>
+
+<p>«L'ennemi, battu, a voulu payer d'audace et chercher à approvisionner
+Mantoue, mais inutilement. Nous l'avons attaqué à la droite, et il a
+été non-seulement battu, mais mis encore dans la déroute la plus
+complète. J'étais à la droite, où je commandais un corps de troupes et
+quinze pièces d'artillerie légère, et nous avons, les premiers, entamé
+l'ennemi. J'ignore combien nous avons fait de prisonniers, vous voyez
+que l'ennemi a eu au moins dix-huit mille hommes hors de combat depuis
+cinq jours.</p>
+
+<p>«J'ai couru quelques dangers: un boulet m'a touché légèrement le côté
+gauche, sans me faire le moindre mal. Nous avons perdu de bons
+officiers.</p>
+
+<p>«J'ai eu du plaisir à me trouver à la bataille de Lonato; c'est, sans
+contredit, la plus belle bataille rangée que j'aie encore vue.</p>
+
+<p>«Le combat d'aujourd'hui a été extrêmement intéressant et instructif.</p>
+
+<p>«Adieu, mon cher père. Depuis huit jours je n'ai pas dormi quatre
+heures; je tombe de fatigue, mais je me porte bien. Nous n'avons plus
+d'ennemis à combattre, et nous allons bien, je l'espère, profiter de
+nos triomphes.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Brescia, 18 août 1796.</p>
+
+<p>«Nous avons encore battu l'ennemi dans les montagnes; nous lui avons
+pris douze cents hommes. Il a évacué les bords du lac de Garda et se
+retire au delà de Trente. Nous allons le suivre; nous sommes secondés
+par l'armée du Rhin; elle arrive près de nous et nous allons à sa
+rencontre. Dans moins d'un mois, si la fortune nous seconde, nous aurons
+opéré notre jonction avec elle.</p>
+
+<p>«Les chaleurs de l'Italie diminuent, et, dans quinze jours, elles
+seront passées. Ainsi les dangers du climat n'existeront plus pour nous,
+et ma bonne santé ne se démentira pas plus que depuis le commencement
+de la campagne.</p>
+
+<p>«On vient d'envoyer à Paris les drapeaux pris dans cette fin de
+campagne. Le général en chef a désiré me garder ici et m'a dit qu'il
+m'aurait choisi si je lui eusse été moins utile.--On a envoyé l'officier
+le moins capable.--Je ne suis pas fâché de voir la suite des opérations;
+je connais l'ensemble, car je n'ai pas quitté un seul instant l'armée.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Vérone, 20 novembre 1796.</p>
+
+<p>«Nous venons d'obtenir, mon tendre père, de grands succès, et Mantoue
+est plus près que jamais du moment de sa reddition. L'ennemi avait
+tenté de délivrer cette place; nous avons manoeuvré pendant plusieurs
+jours, et, après plusieurs combats sanglants, l'ennemi a été forcé de
+se retirer sur Vicence. Nous allons donc bientôt jouir du fruit de nos
+travaux, et Mantoue pris nous donnera des quartiers d'hiver qui nous
+mettront à même de réorganiser l'armée.</p>
+
+<p>«Les officiers manquent, et nos soldats, qui veulent être conduits, se
+sont mal battus. Cependant la force des choses l'a emporté, et nous
+avons été victorieux.</p>
+
+<p>«Nous avons eu, en huit jours, onze généraux tués ou blessés, six aides
+de camp. J'ai à regretter la mort d'un de mes amis, Muiron, dont souvent
+vous m'avez entendu parler.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SA MÈRE.</h4>
+
+<p> «Milan, 27 décembre 1796.</p>
+
+<p>«J'arrive dans l'instant même, ma tendre mère, de Vérone, après avoir
+parcouru les montagnes et les divisions. J'ai trouvé tout dans un état
+très-satisfaisant; l'armée est plus nombreuse que jamais, elle a un
+excellent esprit, et jamais nous n'avons eu plus de chances en notre
+faveur: si notre étoile veut que le sort de l'Italie soit encore décidé
+par les armes, nous pouvons espérer qu'elles nous seront favorables.</p>
+
+<p>«Je vais repartir dans quelques heures pour une mission fort
+intéressante. Le Modénais, le Bolonais, le Ferrarais, viennent d'envoyer
+leurs députés à Reggio, où va s'assembler le congrès de ces différents
+États. Le général en chef m'envoie près de lui pour le surveiller, le
+diriger dans sa marche, et prendre toutes les mesures de sûreté que
+pourraient ordonner les circonstances. Ainsi me voilà de nouveau dans
+la diplomatie: c'est un repos de quelques moments qui vient fort à
+propos, après la vie active que j'ai menée depuis mon retour.</p>
+
+<p>«Le général Clarke, qui est envoyé à Vienne par le gouvernement
+français pour conclure un armistice, est ici depuis quelques jours. Le
+général Alvinzi lui avait refusé un passe-port en attendant les ordres
+de l'Empereur. Enfin il vient d'être envoyé un officier par le
+gouvernement autrichien pour s'aboucher avec lui à Vicence, et, dans
+peu, les conférences seront ouvertes.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À SON PÈRE.</h4>
+
+<p> «Goritz, 1796.</p>
+
+<p>«J'ai reçu, mon cher père, les lettres que vous m'avez adressées; elles
+m'ont fait éprouver les plus douces satisfactions. Je suis arrivé ici
+hier, après avoir couru longtemps après le quartier général, dont les
+mouvements sont aussi rapides que ceux de l'armée et la retraite de
+l'ennemi. Le prince Charles a perdu six mille hommes depuis huit jours,
+et il se retire avec une armée dispersée. On s'est cependant peu battu,
+mais les manoeuvres ont été belles et les dispositions savantes.</p>
+
+<p>«Nous sommes à la hauteur de Trieste, et nous avons aujourd'hui la
+certitude d'y entrer; mais une plus haute destinée nous attend, c'est à
+nous de détruire encore une armée autrichienne, et, en un mot, de
+renverser de fond en comble la réputation éphémère que s'est acquise le
+prince Charles par les sottises de nos généraux du Rhin et de notre
+gouvernement.</p>
+
+<p>«Je suis resté dix jours à Florence pour me remettre d'une fluxion de
+poitrine qui était la suite d'un gros rhume. Je suis aujourd'hui
+parfaitement guéri. Pendant ma maladie, j'ai reçu mille témoignages
+d'intérêt de tous les personnages de la cour du grand-duc: lui-même a
+envoyé savoir de mes nouvelles. À mon rétablissement, j'ai été le voir,
+et j'en ai été parfaitement bien reçu; nous avons causé, pendant plus
+d'une demi-heure, gouvernement, commerce, politique. Je n'ai pas laissé
+échapper l'occasion de faire l'éloge des moeurs des Toscans et du
+bonheur dont ils jouissent; j'en ai attribué la cause à la sagesse du
+gouvernement, qui influe d'une manière si directe sur le sort des
+peuples. Cette observation a fait fortune et a été très-bien reçue. Le
+grand-duc m'a montré infiniment d'intérêt, et je l'ai quitté fort
+content de lui.</p>
+
+<p>«Vous avez dû voir ma réponse à M. Dumas; elle a été mise dans
+plusieurs papiers, notamment dans le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>«L'armée offre en ce moment le plus beau coup d'oeil: brave,
+enthousiaste de son général, équipée, disciplinée, nombreuse, tout nous
+assure des succès; et, pour peu que la fortune nous seconde, nous sommes
+certains d'aller faire signer, sous les murs de Vienne, une paix que
+l'Europe désire depuis si longtemps.</p>
+
+<p>«J'espère que ma mission de paix près du pape m'obtiendra de ma tante
+des indulgences plénières.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+LIVRE TROISIÈME</h3>
+
+<h3>1798-1799</h3>
+
+<p>Sommaire. -- Retour du général Bonaparte à Paris. -- Sa conduite
+politique. -- Situation intérieure de la France. -- Première idée d'une
+descente en Angleterre. -- Bonaparte, nommé général en chef de l'armée
+d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une
+descente. -- Mariage de Marmont. -- Projet arrêté d'une grande expédition
+en Égypte. -- Moyen par lequel on se procure de l'argent. -- Départ de
+Toulon (19 mai 1798). -- Anecdote. -- Réflexions sur l'expédition
+d'Égypte. -- Malte. -- Alexandrie (1er juillet). -- Les
+Mameluks. -- Mourad-Bey. -- Ibrahim-Bey. -- L'armée française
+d'Égypte. -- Marche sur le Caire. -- Les savants. -- Ramanieh (13
+juillet). -- Le Nil. -- Premier engagement avec les mameluks. -- Combat de la
+Flottille. -- Chébréiss. -- Camp de Ouardân (19
+juillet). -- Embabéh. -- Pyramides. -- Pêche aux mameluks. -- Entrée au
+Caire. -- Mécontentement de l'armée. -- Expédition contre
+Ibrahim. -- Aboukir. (1er août). -- Paroles de Bonaparte en apprenant ce
+désastre. -- Mission confiée au général Marmont. -- Excursion malheureuse
+dans le Delta. -- Le canal du Calidi. -- Influence des vents. -- Apparition
+d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre
+1798). -- Dilapidations. -- Le général Manscourt. -- Marmont nommé commandant
+d'Alexandrie. -- Menou. -- Son singulier caractère. -- Peste. -- Réflexions sur
+cette maladie. -- Bombardement sans effet contre Alexandrie. -- Idris-Bey et
+M. Beauchamp. -- Arnault. -- Triste situation des Français à Alexandrie.</p>
+
+<p>On peut juger quelle sensation produisit l'arrivée du général Bonaparte
+à Paris. La paix avait donné de l'assiette au gouvernement; la
+tranquillité intérieure était rétablie, l'ordre commençait à régner dans
+l'administration, le numéraire avait reparu, et une grande
+considération, en Europe, était accordée aux armées françaises.</p>
+
+<p>Il n'était pas un homme de bonne foi qui ne reconnût la cause d'un
+changement si complet dans la fortune publique.</p>
+
+<p>Le mouvement imprimé par les prodigieux succès obtenus en Italie avait
+seul donné ce résultat: aussi, dès ce moment, Bonaparte, après avoir
+tout éclipsé, fut-il considéré comme le représentant de la gloire
+française, l'appui et le pivot de l'ordre établi.</p>
+
+<p>On pressentait cependant qu'un tel homme, après avoir surgi avec tant
+d'éclat, dont le caractère, les talents, avaient paru si supérieurs; on
+pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se
+contenter d'un rôle secondaire et d'une vie obscure. Si la France était
+sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait
+failli la détruire, elle ressentait encore du malaise. Les dépositaires
+du pouvoir ne jouissaient d'aucune considération personnelle, et ni
+l'opinion de leurs talents ni l'idée de leurs vertus ne venaient
+rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensèrent-ils,
+dès ce moment, à favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus
+sagement le temps présent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir
+suprême devait être son partage, mais il sentait aussi que le moment
+n'en était pas arrivé. Si, aux yeux des hommes éclairés, on devait tout
+redouter d'un gouvernement faible, mal pondéré, et composé d'hommes
+corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux présents pour
+justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été
+de s'emparer violemment de l'autorité. Le grand nombre est conduit par
+la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches
+graves à faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans,
+avait toujours marché vers un état meilleur. Le Directoire l'avait
+trouvée dans le chaos, dans le désordre et au milieu des défaites. Des
+victoires multipliées et la paix avaient changé cet état de choses, et,
+si on pouvait prévoir une vie fort courte pour lui, rien ne démontrait
+encore d'une manière absolue qu'il ne pût continuer à vivre. La grande
+entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour réussir, être provoquée
+par l'opinion publique, et, en quelque sorte, préalablement justifiée
+par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit
+généralement senti; et le général Bonaparte savait tout cela mieux que
+personne; il connaissait par expérience l'incapacité des directeurs, la
+corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jugé combien la lutte des
+pouvoirs était à redouter; combien un pouvoir exécutif aussi mal
+constitué était faible devant les assemblées; il n'avait pas oublié que
+sans lui ce gouvernement débile aurait croulé, à l'époque du 18
+fructidor, au milieu de ses triomphes; malgré tout cela, il recula
+devant les propositions qu'on lui fit de le renverser à son profit, et
+il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi
+universellement, avec transport, et regardé comme le sauveur de l'État;
+mais, si en ce moment il eût fait la même tentative, les neuf dixièmes
+des citoyens se seraient retirés de lui.</p>
+
+<p>Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en séance publique au
+Petit-Luxembourg, reçut des mains du général Bonaparte le traité de
+paix ratifié par l'empereur d'Autriche. Cette cérémonie fut, comme il
+arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux
+communs, prononcés par le ministre des affaires étrangères, M. de
+Talleyrand, par le général Bonaparte et le président du Directoire. Le
+public contempla avec avidité ce spectacle. Les conseils des Anciens et
+des Cinq-Cents se réunirent pour fêter le vainqueur de l'Italie, et un
+repas immense fut donné dans la grande galerie du Louvre. Cette fête
+fut triste; personne n'était à son aise; l'avenir était incertain, et
+la sécurité de l'avenir est un élément indispensable au bonheur présent.</p>
+
+<p>Après ces ovations, le général Bonaparte affecta la plus grande
+simplicité, il évita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement
+dans ses goûts, fut bien calculée, car elle augmenta sa popularité.
+Deux événements, peu importants, lui furent très-agréables; le premier
+lui procura une surprise pleine de grâce: par arrêté de
+l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, où il
+demeurait, perdit son nom, et reçut celui de rue de la Victoire: il
+l'apprit un soir, au moment où il rentrait chez lui, en voyant les
+ouvriers occupés à changer l'inscription. L'autre fut sa nomination à
+la première classe de l'Institut, section mathématique. Il prit avec
+empressement ce titre, qu'il plaça en tête de ses lettres; c'était un
+moyen d'agir sur l'opinion. En général, rien de plus flatteur que de
+réunir de hautes facultés dans des genres différents. Sa capacité comme
+grand capitaine et homme d'État n'était pas mise en question; sa
+nomination à l'Institut lui donna la réputation de savant, cette
+nomination le mit à même de voir familièrement un grand nombre de ces
+hommes dont la France s'honore, devenus ses collègues. Ces hommes ont
+beaucoup d'influence sur les renommées, et la renommée, indépendamment
+de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux
+qui se nourrissent d'ambition: elle était donc chère à Bonaparte à
+double titre, car il aimait passionnément la gloire, en même temps que
+son ambition était sans bornes.</p>
+
+<p>La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient
+naturellement être dirigés contre cette puissance. On prononça le mot
+de descente. Cet épouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y
+croire; cette menace, souvent renouvelée sans effet, fut, quelques
+années plus tard, au moment d'être réalisée, et de changer probablement
+la face du monde. Le général Bonaparte, placé si haut dans l'opinion,
+pouvait seul en être chargé: aussi fut-il nommé général en chef de
+l'armée d'Angleterre, titre ambitieux, d'où ressortit bientôt notre
+impuissance. Le gouvernement désigna les principaux généraux, ceux dont
+la réputation était la plus grande, pour être employés sous ses ordres,
+et on s'occupa des vastes préparatifs que ce projet exigeait. Le
+général en chef voulut avoir des renseignements circonstanciés sur les
+moyens défensifs des Anglais, sur diverses localités, ces
+renseignements, enfin, qu'un général habile sait toujours se procurer
+avant d'agir; renseignements nécessaires pour arrêter ses projets. Il
+lui vint une étrange idée pour se les procurer. Un M. Gallois, homme
+recommandable et distingué, avait une mission en Angleterre pour
+l'échange des prisonniers. Au moment de partir, il était venu avec M.
+de Talleyrand chez le général Bonaparte, rue de la Victoire. Tout à
+coup la porte du cabinet s'ouvre, le général Bonaparte m'appelle, et je
+me trouve, moi quatrième, dans ce cabinet, et il me dit: «Marmont, M.
+Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'échange
+des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre
+uniforme; vous passerez pour son secrétaire, et vous vous procurerez
+telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles
+observations,» etc. Et il me détailla mes instructions. Je l'écoutai
+sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui répondis: «Je vous
+déclare, mon général, que je n'irai pas.</p>
+
+<p>--Comment, vous n'irez pas? me dit-il.</p>
+
+<p>--Non, mon général, poursuivis-je; vous me donnez là une mission
+d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes goûts. M.
+Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors
+des conventions reçues. Mon départ avec lui sera connu de tout Paris,
+et l'on saura en Angleterre que son prétendu secrétaire est un des
+principaux officiers de votre état-major, votre aide de camp de
+confiance. Hors du droit des gens, on m'arrêtera, et je serai pendu ou
+renvoyé honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est
+en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards,
+attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer,
+parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici.»</p>
+
+<p>Il fut atterré de ma réponse, et me renvoya en me disant: «Je trouverai
+d'autres officiers plus zélés et plus dociles.»</p>
+
+<p>Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette réponse nette, en
+opposition à ses volontés, firent une grande impression sur M. de
+Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois
+parlé depuis.</p>
+
+<p>Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le général me rappela
+et me dit: «Y avez-vous pensé, de me répondre ainsi devant des
+étrangers?--Mon général, lui répondis-je, je sens tout ce que ma
+réponse a dû vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir
+d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue
+nécessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une
+proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la
+repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tête-à-tête vous
+m'en eussiez parlé, je l'aurais discutée avec vous dans les formes
+commandées par le respect que je vous porte et les sentiments que je
+vous dois.»</p>
+
+<p>Il me comprit, mais me montra pendant très-longtemps une assez grande
+froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scène, me dit:
+«Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je
+n'aurais jamais osé le refuser.» Sulkowsky, témoin de l'explication, et
+redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui
+disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé.» Il n'en fut
+plus question, et tout le monde en fut préservé.</p>
+
+<p>Bonaparte se décida à voir par lui-même l'état des choses dans nos
+ports; en conséquence, le 10 février, il entreprit une course sur les
+côtes. Huit jours suffirent pour lui démontrer la disproportion
+existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un
+temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne
+trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue
+nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il
+crut devoir y renoncer. À son retour, il me dit à peu près ces paroles:
+«Il n'y a rien à faire avec ces gens-là; ils ne comprennent rien de ce
+qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'exécution. Il nous faudrait
+une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de
+bateaux que nous. Les préparatifs indispensables pour réussir sont
+au-dessus de nos forces; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient:
+c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir.»</p>
+
+<p>Je ne l'accompagnai pas dans cette tournée; alors j'avais conçu un
+projet dont l'exécution réussit pour le malheur de ma vie. Quelques
+amis eurent l'idée de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux,
+fille du banquier de ce nom, appelée à avoir une assez grande fortune.
+Sa famille était honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agréable.
+Elle me trouva à son goût, et, en deux mois, tout fut préparé et
+exécuté. J'étais fort amoureux, je l'ai été encore longtemps; mais, en
+l'épousant, j'ai appelé sur moi mille infortunes. Je n'avais pas
+vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie à courir le monde, deux
+circonstances funestes en pareil cas. À vingt-quatre ans, un jeune
+homme n'a pas la maturité nécessaire pour sentir le prix du bonheur
+domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraîner à
+le compromettre; d'un autre côté, une séparation prolongée, donnant à
+une jeune femme l'habitude et le goût de l'indépendance, lui fait
+trouver insupportable le joug d'un mari au moment où il revient, tandis
+que, pendant son absence, elle reste sans défense auprès de ceux qui
+veulent la séduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le
+moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait joué un grand rôle dans
+l'histoire de ma vie; souvent elle a été pour moi un obstacle en
+aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a
+apporté de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours
+contrarié et obscurci ma destinée. Mademoiselle Perregaux, avec une
+grande inégalité de caractère, avait tous les défauts d'un enfant gâté;
+elle n'était pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre
+excessif et beaucoup de violence en détruisaient les effets. Plus tard,
+les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont été sans mesure
+et de toute nature.</p>
+
+<p>L'inspection des côtes avait donc fait renoncer le général Bonaparte à
+l'expédition d'Angleterre; mais son intérêt personnel exigeait du
+mouvement. Il voulait continuer à agir sur les esprits, faire prononcer
+de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il
+avait inspiré. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus
+grandes choses, en France surtout; et il voulait éviter pour lui ces
+tristes effets. Alors revint à sa pensée le projet favori de
+l'expédition d'Égypte, dont il s'était occupé en Italie et qui avait
+été si souvent l'objet de ses entretiens spéculatifs d'alors. C'était
+le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes
+les croyances; aller fouiller cette terre, c'était rappeler à la vie
+les grands hommes qui l'avaient habitée. S'emparer de l'Égypte, c'était
+porter un grand coup à l'Angleterre, prendre une position menaçante
+contre son commerce et ses possessions, acquérir une colonie d'autant
+plus précieuse, que tous les genres de produits peuvent y être obtenus,
+et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute
+réunie à la disposition du maître qui y commande.</p>
+
+<p>La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages
+en furent déroulés: il y avait de la gloire et des résultats politiques
+importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens,
+avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il
+était placé, et son éloignement satisfaisait à tout. Ou son expédition
+réussissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de
+Bonaparte étaient mis à profit sans devenir dangereux; ou elle ne
+réussissait pas, et le Directoire était débarrassé de lui. Tous ces
+avantages réunis firent donc accepter sa proposition. L'expédition fut
+préparée dans tous ses détails par Bonaparte seul, et le ministre de la
+guerre, Schérer, ne fut même pas mis dans le secret de la destination
+des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent présentait des
+obstacles: ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une
+autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses; des
+patriotes vaudois avaient réclamé des secours. Deux corps furent formés;
+l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les
+forces des confédérés: on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor
+considérable formé par la prévoyance et l'économie, et l'ordre politique
+de l'Helvétie fut changé.</p>
+
+<p>Bernadotte avait été nommé à l'ambassade de Vienne, immédiatement après
+la paix. Un drapeau tricolore, établi dans sa maison, devint la cause
+ou le prétexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au
+renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre
+que cet événement fortuit était sans importance et ne cachait aucun
+projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance données, on
+reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa à mettre la
+dernière main aux préparatifs de l'expédition, déjà très-avancés. Le
+secret avait été si bien gardé, que l'opinion publique fut complètement
+trompée; on croyait généralement à une descente en Portugal ou en
+Irlande.</p>
+
+<p>La prise de Malte avait été considérée comme un préliminaire nécessaire
+de l'expédition, et on résolut de s'en emparer en passant. Quelques
+intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des
+chevaliers, et la faiblesse du grand maître Hompesch, semblaient
+autoriser l'espérance d'une prompte reddition à l'apparition de nos
+forces; mais c'était jouer gros jeu que de baser le succès de
+l'expédition sur cette conquête; le moindre retard pouvait occasionner
+et entraîner la destruction de l'armée, et il a tenu à bien peu de chose
+qu'il n'en fût ainsi. L'escadre destinée à nous porter et à nous
+convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux,
+le <i>Conquérant</i> et le <i>Guerrier</i>, faiblement armés, et pour ainsi dire
+hors de service; de trente frégates ou bâtiments légers, et la flotte,
+de trois cents voiles. Les bâtiments de la Méditerranée étant en général
+très-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'après cela
+des difficultés et de la lenteur de sa marche. Une division prépara son
+embarquement à Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donné
+devant Malte. Le général Desaix commandait les troupes qui y furent
+embarquées. L'armée de terre formait cinq divisions commandées par les
+généraux Desaix, Bon, Kléber, Menou et Régnier; sa force en troupes de
+toute arme ne s'élevait pas au delà de vingt-quatre mille hommes. Elle
+emportait un matériel d'artillerie considérable, mais un très-petit
+nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des bâtiments n'avaient
+permis de faire les dispositions nécessaires pour en avoir davantage;
+l'armée n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie,
+de cavalerie ou d'état-major; mais les régiments de troupes à cheval
+emportèrent des équipages pour les chevaux au complet. Tout était
+embarqué le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte
+mettaient à la voile.</p>
+
+<p>Je dois raconter ici un événement dont je n'ai vu le récit nulle part:
+il caractérise la carrière de Napoléon, carrière de génie et de courage
+sans doute, mais où la fortune se trouva souvent son puissant
+auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection
+surnaturelle; cette superstition l'a décidé dans plus d'une
+circonstance à s'abandonner à des chances extraordinaires, qui l'ont
+sauvé contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il
+a cru sincèrement avoir une mission du ciel.</p>
+
+<p>Bonaparte était arrivé à Aix en Provence, à l'entrée de la nuit, se
+rendant en toute hâte à Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte,
+Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une très-grande berline, fort
+haute, et sur laquelle était une vache. Voulant continuer son chemin,
+mais sans passer par Marseille, où il aurait été probablement retardé,
+il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi,
+mais moins fréquentée que l'autre; les postillons n'y avaient pas passé
+depuis quelques jours; tout à coup la voiture, à une descente qu'elle
+parcourait avec rapidité, est arrêtée par un choc violent. Tout le
+monde est réveillé, on se hâte de sortir pour connaître la cause de cet
+accident; une forte branche d'arbre, avançant sur la route, et placée à
+la hauteur de la vache, avait barré le chemin à la voiture. À dix pas
+de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent encaissé,
+qu'il fallait traverser, s'était écroulé la veille, et personne n'en
+savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette
+branche d'arbre la retint sur le bord du précipice.</p>
+
+<p>Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il
+pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette
+branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister,
+que serait devenu le conquérant de l'Égypte, le conquérant de l'Europe,
+celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du
+monde?</p>
+
+<p>Il était impossible que les Anglais n'eussent pas l'éveil sur nos
+projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait été
+envoyé dans la Méditerranée avec une escadre de quatorze vaisseaux, et
+chaque jour pouvait la voir paraître. Puisque l'expédition était
+résolue, rien n'était plus pressant que de partir sans retard; aussi
+rien n'était négligé pour en rapprocher le moment. On signala quatre
+voiles de guerre, et on fit sortir en toute hâte l'escadre légère pour
+les reconnaître. Tout annonçait qu'elles étaient ennemies, et on se
+disposa au combat; quand nous fûmes à portée, elles furent reconnues
+pour quatre frégates espagnoles. J'étais à bord de la <i>Diane</i>, montée
+par l'amiral Decrès, commandant l'escadre légère. Le temps était gros,
+et je fus extrêmement malade; les dispositions du combat me guérirent
+en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande
+préoccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou
+guérissaient de cette maladie. Elle a son siége dans le système nerveux,
+et elle cède à la secousse qu'il reçoit. L'escadre et la flotte
+sortirent enfin, et nous fîmes voile en longeant les côtes d'Italie;
+nous passâmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne
+et la Sicile, et nous nous dirigeâmes sur Malte, où nous arrivâmes le
+10 juin.</p>
+
+<p>J'ai expliqué les motifs du général Bonaparte pour s'éloigner de France
+momentanément. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de
+se grandir dans les esprits était toute sa pensée; mais certes je
+n'entreprendrai pas de justifier une expédition faite avec des chances
+contraires si multipliées, et en présageant même de si funestes. En
+effet, nos vaisseaux étaient mal armés, nos équipages incomplets et peu
+instruits, nos bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel
+d'artillerie qui gênaient la manoeuvre. Cette flotte immense, composée
+de tartanes et de bâtiments de toute espèce, aurait nécessairement été
+dispersée et même détruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie.
+Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire
+même n'eût pas sauvé le convoi.</p>
+
+<p>Pour que l'expédition réussît, il fallait avoir une navigation paisible,
+et ne faire aucune rencontre fâcheuse; mais comment compter sur un
+pareil bonheur avec la lenteur forcée de notre marche, et la station
+que nous avions à faire devant Malte? Toutes les probabilités étaient
+donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi
+nous allions de gaieté de coeur à une perte presque certaine. Il faut en
+convenir, c'était jouer un jeu extravagant, et le succès même ne saurait
+le justifier.</p>
+
+<p>Arrivé devant Malte, le général en chef m'appela à son bord, et me
+donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour
+l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prétexte d'y faire
+de l'eau. Si elle nous eût été accordée, le projet était de débarquer
+dans la ville et de nous en rendre maîtres par un coup de main; mais on
+mit à cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Dès
+lors il fallut se disposer à débarquer dans l'île et à employer la
+force ouverte pour atteindre notre but.</p>
+
+<p>Le bruit de nos projets sur Malte nous avait précédés, et le grand
+maître avait levé dans l'île des troupes pour la défense de la place.
+Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien
+organisées, en uniforme, et animées d'un très-bon esprit. Elles auraient
+suffi et au delà à l'objet proposé, si on avait su s'en servir avec un
+peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et répété, il n'y
+avait aucun marché de fait, aucun arrangement de pris avec le
+gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient été tramées
+dans la bourgeoisie par un nommé Poussielgue, dont la famille était
+établie à Malte.</p>
+
+<p>Toutes nos espérances étaient fondées sur la faiblesse du gouvernement,
+sur la désunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui
+parlait en notre faveur; mais, je le répète, rien ne garantissait un
+succès prompt: c'était un véritable coup de dés qui pouvait et devait
+naturellement être contre nous. Voici quel était l'état de l'intérieur
+de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassemblés,
+trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols,
+Allemands et Italiens. Les uns déclarèrent que leur souverain étant
+l'allié des Français, les autres que leur pays étant en paix avec la
+France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers
+français seuls furent d'avis de résister. Ils montrèrent, dans cette
+circonstance, l'énergie propre à notre nation, et, comme on le verra
+aussi, cette confiance, cette légèreté et cette imprudence que
+l'histoire a consacrées plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu
+inutiles nos plus généreuses résolutions; ceux-ci décidèrent donc et
+organisèrent la défense. Nous commençâmes immédiatement nos opérations.
+Chargé de débarquer à la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir:
+trois du 7e léger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Français
+qui prit terre dans l'île. Quelques compagnies du régiment de Malte,
+placées sur la côte, se retirèrent sans combattre; nous les suivîmes,
+et elles rentrèrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville
+depuis la mer jusqu'à l'aqueduc, pour me lier avec le général Desaix,
+débarqué à l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un
+ouvrage à cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce côté,
+mais non armé. J'établis des postes aussi rapprochés que possible, pour
+resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'exécuter ces
+dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe
+nombreuse et confuse, marchant à moi. Je réunis en un moment mes postes,
+et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de
+temps en temps des coups de fusil sur la tête de cette colonne, afin
+d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre à deux bataillons du 19e,
+campés à une portée de canon de la ville, à droite et à gauche de la
+route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arrivé à leur
+hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut
+exécuté comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer,
+prenaient confiance. Arrivés ainsi en masse à petite distance du 19e,
+ce régiment se montra et les reçut par un feu meurtrier qui les mit
+dans le plus grand désordre. Je courus alors sur eux avec les troupes
+que j'avais ramenées, et ils se mirent en déroute. Nous les suivîmes la
+baïonnette dans les reins; nous en tuâmes un certain nombre, et
+j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, porté en tête de la
+colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant
+qu'arabe, firent ce raisonnement très-simple: nous combattons des
+Français, nous sommes commandés par des Français, et nous sommes battus;
+donc les Français qui nous commandent sont des traîtres. Et, dans leur
+colère et leur déroute, ils massacrèrent sept des chevaliers français
+sortis avec eux; et cependant c'étaient les chevaliers français seuls
+qui avaient été d'avis de se défendre. Ce traitement n'était pas
+encourageant; il n'y avait plus de sécurité pour eux: en conséquence,
+ils me firent dire, dès le lendemain, par un émissaire, que, si les
+négociations entamées n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me
+livreraient la porte Saint-Joseph. Les négociations arrivèrent à bonne
+fin, et la capitulation fut signée. Ainsi eurent lieu les funérailles
+de l'ordre de Malte, déchu de sa gloire et de sa splendeur par son
+manque de courage et sa lâcheté. Les Maltais étaient furieux. Nous
+eûmes un moment d'inquiétude sur l'exécution de la capitulation: ces
+paysans soldats étaient en possession de deux forts intérieurs,
+composés de cavaliers très-élevés, fermés à la gorge, armés et dominant
+toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et
+Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions déjà passé
+les portes et pénétré dans l'enceinte; il n'a tenu à rien qu'ils ne
+fissent résistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle
+dans la position où nous étions.</p>
+
+<p>Si le gouvernement de Malte eût fait son devoir, si les chevaliers
+français, après avoir mis en mouvement la défense, n'eussent pas été
+des insensés, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans
+instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils
+seraient restés derrière leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et
+jamais nous n'aurions pu y pénétrer. L'escadre anglaise, lancée à notre
+poursuite, aurait, peu de jours après notre débarquement, détruit ou
+mis en fuite la nôtre, et l'armée de terre, débarquée, manquant de tout,
+après avoir souffert pendant quelques jours l'extrémité de la faim,
+aurait été obligée de mettre bas les armes et de se rendre comme les
+trois cents Spartiates à l'île de Sphacterie. Il n'y a aucune
+exagération dans ce tableau, c'est la vérité tout entière; et l'on
+frémit en pensant à de pareils risques, si faciles à prévoir et si
+menaçants, courus capricieusement par une brave armée. Mais alors la
+main de la Providence nous conduisait, et elle nous préserva de cette
+catastrophe.</p>
+
+<p>Huit jours suffirent à pourvoir aux besoins de l'escadre, à mettre les
+bâtiments de guerre de Malte en état de nous suivre. Nous nous
+embarquâmes ensuite, et nous continuâmes notre route pour Alexandrie,
+seul port de l'Égypte. Je fus élevé au grade de général de brigade, et,
+les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reçu l'ordre
+de rester à Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade
+composée d'un seul régiment, le 4e léger, faisant partie de la division
+du général Bon. Cette nomination me rendit très-heureux; je sortais de
+pair, et j'étais destiné à avoir toujours des commandements.</p>
+
+<p>Le général Baraguey-d'Hilliers, malgré sa haute distinction, regrettait
+d'être parti de France, et désirait y retourner; sa femme exerçait un
+grand empire sur son esprit, et il était inconsolable de l'avoir
+quittée. Le général Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au
+gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua sur une frégate en
+partie désarmée, et qui, après un léger combat, tomba au pouvoir de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Nous partîmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'île de
+Candie, que nous reconnûmes. Cette multitude de petits bâtiments, dont
+la flotte était composée, offrait un spectacle curieux. Se précipitant
+sur la côte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils
+résistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups
+de canon des bâtiments d'escorte. Cette navigation des petits bâtiments
+de commerce de la Méditerranée est fort misérable; tout ce qui n'est pas
+simple cabotage les étonne et les intimide. Nous serrâmes donc beaucoup
+l'île de Candie, et cette circonstance contribua à sauver l'armée.</p>
+
+<p>L'amiral Nelson était arrivé devant Malte, avec son escadre de quatorze
+vaisseaux, peu après notre départ: il reconnut cette ville occupée par
+les troupes françaises. Le bruit public indiquait l'Égypte pour notre
+destination; le seul point de débarquement étant la côte d'Alexandrie,
+il se dirigea sur ce point. Il marchait bien réuni et toujours prêt à
+combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace
+à la mer. Le hasard régla la marche respective des deux escadres de
+manière que le moment où elles furent le plus rapprochées fut celui où
+nous étions sous Candie. À la fin du jour, nous étions en vue de cette
+île, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout
+notre convoi s'était rapproché de la terre, comme je l'ai dit plus haut;
+il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperçurent
+personne et continuèrent leur route pour l'Égypte. Ils arrivèrent devant
+Alexandrie, où ils n'apprirent rien et où personne n'avait de nos
+nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur forcée
+de notre marche, causée par le nombre et la nature de nos bâtiments; ne
+nous trouvant pas sur la côte d'Égypte, il crut faux les premiers
+renseignements reçus sur notre destination: il nous supposa en route
+pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il
+fût resté un jour devant Alexandrie, nous étions perdus. Decrès,
+commandant l'escadre légère, avait reçu l'ordre d'envoyer à Alexandrie
+une frégate pour y prendre langue, s'enquérir de l'ennemi et nous
+ramener le consul de France. La <i>Junon</i>, chargée de cette mission,
+arriva à Alexandrie précisément au moment où l'escadre anglaise venait
+d'en partir, et du haut de ses mâts on put encore l'apercevoir. Elle
+revint promptement, et nous apprit cette fâcheuse nouvelle: on juge de
+l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient
+reparaître à chaque instant; le moindre renseignement reçu en mer
+pouvait les éclairer: notre salut dépendait donc d'un prompt
+débarquement; aussi eut-il lieu avec une célérité presque incroyable.</p>
+
+<p>La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse située à quatre lieues
+ouest d'Alexandrie. Arrivée au milieu de la journée du 1er juillet,
+toutes les chaloupes furent aussitôt mises à la mer, et le débarquement
+commença, malgré la mer la plus agitée et la plus houleuse. Dans le
+cours de la nuit, chacune des divisions de l'armée mit à terre environ
+quinze cents hommes, de manière que l'armée eût environ six à sept mille
+hommes d'infanterie en état de marcher, le 2, à la pointe du jour. Nous
+nous dirigeâmes immédiatement sur Alexandrie; nous rencontrâmes un petit
+nombre d'Arabes, qui s'éloignèrent après avoir reçu quelques coups de
+fusil. Les cinq divisions de l'armée étaient placées en échiquier, à
+distance de demi-portée de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont
+je faisais partie, était à l'extrême droite et chargée d'envelopper la
+ville et d'intercepter, du côté de Rosette et de l'intérieur de
+l'Égypte, les communications par lesquelles les troupes turques
+pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des <i>Arabes</i>, bien
+inférieure à celle de la ville grecque, est cependant encore
+très-étendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la
+fit fortifier. Cette ville, où il reste encore tant de monuments de sa
+splendeur passée, a toujours été en diminuant. La population qui lui
+restait lors de notre débarquement occupait à peine l'isthme séparant
+les deux ports et réunissant, avec la terre ferme, l'ancienne île de
+Pharos, aujourd'hui la presqu'île des Figuiers; aussi y a-t-il un
+très-vaste espace entre les maisons habitées et l'enceinte, espace
+rempli par des ruines. À l'angle sud-ouest est une espèce de citadelle
+appelée le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant
+partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intérieur.
+Ce fort était occupé. Des Turcs, placés de distance en distance, dans de
+grandes tours carrées qui flanquaient le rempart dans tout son
+développement, en défendaient les approches; mais des brèches assez
+nombreuses donnèrent le moyen d'y pénétrer, et les troupes les eurent
+bientôt escaladées. Le général Menou, marchant à la gauche, fut
+renversé du haut de la brèche, après l'avoir gravie; le général Kléber
+reçut un coup de feu à la tête au moment où il commandait l'assaut:
+heureusement cette blessure était légère. J'arrivai, pendant ce temps,
+avec ma brigade, à l'autre extrémité de la ville, et j'y pénétrai, en
+faisant enfoncer à coups de hache, et malgré le feu de l'ennemi, la
+porte de Rosette, qu'il défendait. Les Turcs, forcés sur tous les
+points, se retirèrent dans leurs maisons, et, le cheik <i>El Messiri</i>
+s'étant présenté pour implorer la clémence du vainqueur, les hostilités
+cessèrent. Toute la flotte entra aussitôt dans les deux ports, et
+l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le
+débarquement des troupes et du matériel de terre placé à son bord. Elle
+devait y rester jusqu'à ce que l'on eût reconnu la possibilité de la
+faire entrer dans le port Vieux.</p>
+
+<p>L'armée une fois mise à terre, son sort allait dépendre d'elle-même. La
+marine avait rempli sa tâche. Il lui fallait maintenant conquérir cette
+belle contrée, s'y établir, réaliser de grandes espérances de gloire et
+de civilisation; et le général Bonaparte sentait en lui la force
+nécessaire à cette mission. Nous passâmes huit jours à Alexandrie pour
+nous organiser, débarquer les chevaux, les munitions, les pièces de
+canon attelées, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de
+commencer notre marche sur le Caire.</p>
+
+<p>Nous n'avions trouvé aucun mameluk à Alexandrie; les habitants seuls
+avaient présenté une légère résistance.</p>
+
+<p>Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient
+aucune idée de la véritable guerre. En recevant la nouvelle de notre
+arrivée et de notre débarquement, Mourad-Bey demanda: «Les Français
+sont-ils à cheval?» On lui répondit qu'ils étaient à pied. «Eh bien,
+dit-il, ma maison suffira pour les détruire, et je vais couper leurs
+têtes comme des pastèques dans les champs.» Telle était sa confiance;
+mais il fut bientôt détrompé.</p>
+
+<p>La puissance des mameluks est détruite aujourd'hui: il est bon de dire
+ici un mot de leur existence passée et de la composition de ce corps,
+formant un ordre politique et militaire différent de tout ce qui exista
+jamais ailleurs. La souveraineté en Égypte résidait dans le conseil des
+beys, au nombre de vingt-quatre; mais là, comme partout où un certain
+nombre d'hommes est appelé à exprimer sa volonté, ces vingt-quatre beys
+se divisaient en deux partis qui se balançaient, et étaient sous la
+direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient
+la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et
+entretenait une troupe de mameluks recrutés par des esclaves achetés en
+Géorgie et en Circassie, de l'âge de douze à quinze ans, et choisis
+parmi les individus d'une grande beauté et d'une belle conformation.
+Une fois admis dans la maison d'un bey, ils étaient exercés tous les
+jours à monter à cheval et à se servir de leurs armes: les faveurs de
+leur maître, des gratifications, de l'avancement, récompensaient leur
+adresse, leur zèle et leur courage. Toutes les charges, toutes les
+dignités, même celle de bey, leur étaient dévolues, et, par conséquent,
+ils étaient appelés à partager la souveraineté de l'Égypte. Ces
+mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrière sans
+limites, tandis que des corrections corporelles étaient infligées aux
+maladroits et aux individus dépourvus de zèle et de bravoure. On devine
+l'effet produit par ce mélange de récompenses et de punitions, et à
+quel point il stimulait le zèle et l'ambition. Des esclaves étrangers
+et achetés pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un
+bey ne pouvait y entrer; et, chose singulière! cette milice, dont la
+formation remonte au temps de Saladin, composée uniquement d'esclaves,
+conservait constamment, d'une manière exacte, et avec défiance, au
+profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager
+qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir
+changer de nature et devenir l'apanage héréditaire d'une race empêchait
+tout homme né en Égypte d'être admis parmi eux. Cette loi singulière,
+dont tout le bénéfice était pour des individus à naître de personnes et
+de familles inconnues, a toujours été fidèlement exécutée, et ce corps
+est arrivé jusqu'à nous dans la pureté de son institution. Un mameluk
+se considérait comme le fils du bey qui l'avait acheté. Il s'établissait
+entre eux, du jour de l'admission, des devoirs réciproques de
+protection, de fidélité et de dévouement à la vie et à la mort. Une
+place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est-à-dire la réunion
+des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque
+toujours sur la recommandation d'un bey prépondérant. Le nouvel élu,
+quoique partageant le droit légal des autres beys, conservait pour son
+ancien maître, celui dans la maison duquel il avait passé sa jeunesse
+et fait sa carrière, un sentiment de dévouement et de déférence qui ne
+se démentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs
+beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours à s'accroître.
+La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donné
+le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey était-il
+le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres,
+et Ibrahim était son rival et son compétiteur. Le nombre de tous les
+mameluks réunis s'élevait à huit mille: cinq mille obéissaient à Mourad,
+et les trois mille autres à Ibrahim. Mourad passait pour un soldat
+d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence
+supérieure et possédant de grands trésors. Tels étaient les mameluks
+sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, nécessairement
+très-brave et très-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef était
+à sa tête, aucun mameluk n'était capable de l'abandonner. Le caractère
+particulier des barbares est d'être beaucoup plus soumis aux influences
+personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement à un homme, c'est
+le premier lien qui peut les unir; il faut déjà quelques lumières pour
+porter du respect à la règle et s'attacher à cette puissance morale,
+placée hors de l'action de nos sens. Le défaut de cette cavalerie était
+de posséder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer
+complétement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les
+masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres
+sont les éléments.</p>
+
+<p>Avant de commencer le récit de la marche et des opérations de l'armée,
+je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette armée, dont
+le nom, revêtu de tant d'éclat, ne périra jamais, qui a fait de si
+grandes choses et occupé pendant quatre ans tous les esprits en Europe;
+cette armée, dont les travaux ont été au moment de fonder quelque chose
+de durable, et qui au moins a servi à jeter les germes d'une espèce de
+civilisation dans cette partie du monde, était d'une faiblesse
+numérique difficile à croire; mais les états officiels ôtent tout doute
+à cet égard. Commandée par les généraux les plus illustres de l'époque,
+Bonaparte, Kléber, Desaix, sa force morale, il est vrai, était grande.
+Formée en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et composée
+de quarante-deux bataillons, son effectif présent sous les armes
+s'élevait en tout à vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la
+cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, montés ou non
+montés, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'armée partit enfin
+d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La
+division du général Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la
+division Régnier, elle était à une marche du reste de l'armée. Le pays
+traversé en partant d'Alexandrie présente à la vue une plaine sans
+culture et sans eau, et forme un véritable désert. Un seul et misérable
+puits, situé dans une localité nommée Beda, fut mis à sec par les
+premières troupes: les suivantes n'y trouvèrent que de la boue et des
+sangsues, et ce début de notre marche détruisit beaucoup d'illusions.
+Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composés
+de huttes éparses sur la frontière du grand désert; mais ces villages,
+comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu étendue; elle
+dépend du temps nécessaire pour assurer à Alexandrie les
+approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur étant
+subordonné. Cette première partie de notre marche nous fit donc
+éprouver des privations augmentées par la chaleur brûlante du climat
+dans cette saison. Aussi, dès ce moment, des murmures se firent
+entendre dans les troupes. On nous avait annoncé comme un point de
+repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille âmes;
+on sait quelle idée donne, dans notre Europe, une ville de cette
+importance; aussi étions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait
+pas trompés sous le rapport de la population, mais cette population,
+comme celle de tous les villages que nous avions traversés, se
+composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour
+tout secours quelques subsistances, c'est-à-dire du bétail et des
+légumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les Égyptiens n'en
+faisant presque aucune consommation.</p>
+
+<p>Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'Égypte. Une cabane,
+dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au
+soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionnée à la
+famille; on ne peut y entrer que courbé; on ne peut s'y tenir debout.
+Elle est surmontée habituellement par une jolie tour construite avec
+grâce et servant de logement à une grande quantité de pigeons; voilà la
+maison de presque tous les cultivateurs de l'Égypte; quelquefois elle
+est précédée par une petite enceinte lui servant de cour. Les récoltes
+restent à l'air, et d'énormes tas de lentilles, de haricots, d'oignons,
+etc., sont près de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il
+ne pleut jamais. Près de chaque village, en Égypte, il y a un bois de
+dattiers, arbres d'un très-grand revenu (chaque dattier rapporte par an
+environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la
+population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les
+plus agréables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres élancés
+leur donne une élégance extrême. Le voyageur, harassé par la marche et
+un soleil brûlant, compte y trouver un asile délicieux, où le repos et
+la fraîcheur vont lui rendre les forces: espérance déçue, complète
+illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la rareté de leurs
+branches et leur grande élévation permettent aux rayons du soleil de
+pénétrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pénible;
+malgré l'expérience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on
+trouve près de là un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien à
+regretter: leur feuillage épais, leur grande envergure, donnent un
+ombrage frais, immense, et rien n'est plus délicieux que de s'y reposer.</p>
+
+<p>Dans sa marche, l'armée rencontra quelques milliers d'Arabes-Bédouins
+qui venaient avec défiance contempler un spectacle si nouveau pour eux.
+S'approchant des petits détachements, ils échangeaient quelques coups
+de fusil et prenaient des hommes isolés; plusieurs de ceux-ci furent
+tués, d'autres rendus après avoir été victimes de la plus indigne et la
+plus brutale corruption. Les Arabes-Bédouins, plus intelligents que les
+paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosité; mais les derniers
+ne montraient aucun étonnement et ne semblaient rien remarquer. La
+curiosité chez les hommes suppose le développement des facultés
+intellectuelles; elle est presque toujours dans la même proportion, et
+l'homme encore voisin de la brute n'est frappé de rien. Les fellahs
+voyaient passer nos régiments sans les regarder, et cependant ce
+spectacle était tout nouveau pour eux. N'ayant aucune idée de la valeur
+des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils
+auraient préféré quelqu'une de ces pièces de peu de prix à une pièce
+d'or de la nôtre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un
+soldat; il le trouva à son gré, le lui demanda comme moyen d'échange,
+de préférence à un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna
+bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du
+régiment furent privés de boutons et les boutons mis en circulation.</p>
+
+<p>Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour:
+d'un côté, le mécontentement et le dégoût de l'armée, venus si
+promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos
+savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive
+lui représentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous
+suivîmes pendant quelque temps l'ancien canal du <i>Calidi</i>, servant
+autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis
+consacré seulement à y conduire les eaux douces. Monge tout à coup
+s'arrête, observe d'anciennes fondations, en parcourt le développement,
+reconnaît une cour et l'entrée d'un corps de logis avec ses divisions,
+et déclare que c'était une auberge située sur le canal, et où, d'après
+Hérodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans, à tel
+prix la bouteille. Son exaltation, reçue par des rires universels, ne
+l'empêchait pas de renouveler fréquemment des scènes semblables.</p>
+
+<p>J'ai oublié de parler de cette troupe de savants et d'artistes
+embarqués avec nous: belle pensée et qui a porté ses fruits. Quoique
+assurément beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions
+et dénués de zèle, décourage et quelquefois d'instruction, leurs
+recherches en général ont été utiles et leurs travaux profitables: le
+grand ouvrage de l'Institut est un monument destiné à vivre
+éternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de
+leurs semblables, ces phares des siècles, tels que Monge, Berthollet,
+Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expédition, une foule de
+misérables écoliers ou d'artistes sans talent avaient usurpé un nom
+dont ils n'étaient aucunement dignes; et la qualification de savant
+perdit de sa considération et fut tournée en ridicule. Les soldats,
+attribuant l'expédition à ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient
+leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger, à appeler du nom
+de savant les animaux si nombreux et si utiles (les ânes) dont le pays
+est rempli; et, habituellement, un mot était substitué à l'autre.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Ramanieh, et nous vîmes le Nil, ce fleuve célèbre dont
+les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'années, créateur
+et bienfaiteur de cette vaste contrée, dont le cours est si étendu, que
+sa source a été longtemps inconnue <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, comme l'origine de ces races
+illustres chargées par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une
+grande joie pour l'armée: nous étions assurés d'échapper au moins à une
+partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous éloigner
+de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en même temps;
+plusieurs savants et non-combattants s'y embarquèrent: elle reçut
+l'ordre de se tenir toujours à notre hauteur et de flanquer ainsi notre
+marche sous notre protection. Nous étions au moment des plus basses
+eaux du Nil; il en résultait une marche difficile pour les plus forts
+bâtiments, et entre autres pour la demi-galère amenée de Malte. Cette
+flottille était commandée par le contre-amiral Perrée, matelot renforcé,
+sachant à peine lire. Nous partîmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous
+rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote4"
+name="footnote4">Note 4:</a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Elle l'est encore (1856), et une expédition commandée par le comte
+d'Escairac de Lauture est à sa recherche.</b></blockquote>
+
+<p>Notre flottille nous précédait, et, marchant avec trop de confiance,
+avait dépassé le village de Chébréiss, quand elle rencontra la
+flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks, à la tête
+desquels était Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une
+rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois
+cents hommes de notre cavalerie. Un nombre très-supérieur de mameluks
+avait attaqué ce détachement; mais on vit en cette circonstance
+l'avantage et la puissance résultant de l'organisation et des
+mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir
+comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux montés, mieux armés,
+composés d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre
+double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre,
+sans confusion et sans avoir éprouvé d'autres pertes que celles causées
+par le feu de l'ennemi. Le général Mireur, commandant ce détachement, un
+des meilleurs officiers de l'armée d'Italie, fut tué en cette
+circonstance.</p>
+
+<p>C'était la première fois que notre infanterie rencontrait les mameluks,
+aussi marchâmes-nous avec la plus grande précaution: il fallait faire
+connaissance avec eux. On forma en un seul carré chaque division, sur
+six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances,
+les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pièces de
+canon composant toute son artillerie furent placées aux angles et
+extérieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant à trois cents
+pas en avant, et sur les flancs, pour éloigner les tirailleurs,
+devaient se retirer dans le carré aussitôt que l'ennemi approcherait en
+force et se disposerait à charger. Les cinq divisions de l'armée,
+savoir: Desaix, Régnier, Bon, celle de Kléber, commandée par le général
+Dugua, celle de Menou, commandée par le général Vial (Kléber et Menou,
+blessés, étant restés à Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je,
+formaient ainsi cinq carrés placés en échiquier, et marchaient en se
+soutenant réciproquement, l'extrême gauche appuyée au Nil.</p>
+
+<p>Pendant les dispositions préparatoires à notre marche, notre flottille
+combattait avec beaucoup de vivacité. La flottille ennemie, nombreuse,
+pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nommé
+Nicolle, très-brave homme et excellent soldat, depuis passé au service
+de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a été longtemps placé
+sous mes ordres, à la tête d'un corps composé de Cophtes. Notre
+flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galère,
+engravée par le manque d'eau, abandonnée par nous, prise par l'ennemi,
+fut reprise ensuite; les mameluks s'étant approchés de la rivière avec
+de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils,
+notre flottille, dominée par les rives escarpées du fleuve et dans la
+situation la plus critique, allait périr, quand l'arrivée de l'armée la
+dégagea et la sauva.</p>
+
+<p>Les mameluks restèrent à une assez grande distance, sans oser s'engager
+sérieusement: l'attitude de l'armée leur imposa; quatre ou cinq
+seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la
+droite de notre carré, et se ruèrent sur elle; ils furent tués, eux ou
+leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement démontés vinrent, le
+sabre à la main, expirer sur les baïonnettes de cette compagnie;
+c'étaient des fous dont le courage égalait l'ignorance et la déraison.
+Voilà tout ce qui se passa dans cette journée, appelée pompeusement et
+assez ridiculement du nom de bataille de Chébréiss. Toutefois la mort
+de ces quatre ou cinq mameluks fut un événement important. Dépouillés,
+on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches
+habits et de belles armes. L'idée de pareilles dépouilles éveilla la
+cupidité des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne
+humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, après
+avoir montré tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de
+n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouvé les Français liés entre eux
+et attachés les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru
+pouvoir les entamer. Nous continuâmes notre marche, prenant chaque jour
+position à des villages remplis de subsistances; nous étions dans
+l'abondance de toutes choses, excepté de pain et de vin. Le pain est
+tellement dans l'habitude des soldats français, et d'une nécessité si
+absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y
+avait souffrance et mécontentement; cet état de malaise n'affectait pas
+seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je
+partageai ces sensations; je le dirai naïvement, je crus avoir été
+quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu
+de pain; depuis, en y réfléchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette
+prévention, et je suis convaincu qu'il est nécessaire de modifier les
+habitudes de nos soldats et de les accoutumer à se passer de pain, ou à
+savoir s'en procurer eux-mêmes. La chose n'est pas difficile, la
+volonté seule suffit; j'expliquerai plus tard mes pensées à cet égard.</p>
+
+<p>Nous approchions du Caire, et aussi du moment où l'ennemi tenterait
+certainement le sort des armes. Nous nous arrêtâmes à Ouardan, et nous
+y campâmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes,
+nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur état pour
+combattre. Le général en chef vint visiter les camps, placés dans une
+situation assez agréable; il annonça notre entrée prochaine au Caire,
+très-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos
+travaux, de nos fatigues et de nos privations.</p>
+
+<p>Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabéh, où
+était placé celui des mameluks; un retranchement d'un très-grand
+développement l'entourait; il était armé de quarante pièces de canon de
+gros calibre, et sa droite était flanquée par la flottille commandée
+par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formées comme à Chébréiss,
+étaient en échiquier, la droite très-avancée. On avait marché plusieurs
+heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafraîchir au
+milieu de ces immenses champs de pastèques dont l'Égypte est couverte,
+quand trois mille mameluks parurent à l'improviste et fondirent sur la
+division du général Desaix. Cette division, enveloppée en un moment,
+courut aux armes et reçut convenablement la charge. La division Régnier,
+à portée, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi
+échoua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie
+dans les retranchements d'Embabéh, partie en dehors et plus haut, sur
+le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'armée s'ébranla. La
+division Bon, dont je faisais partie, reçut l'ordre d'enlever de vive
+force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes
+chacune, mises aux ordres du général Rampon, mon camarade et mon ancien,
+précédaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargèrent
+pendant leur marche, mais ils furent repoussés; alors toute
+l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon
+général de division imagina assez mal à propos de s'arrêter à ce feu,
+de faire mettre en batterie nos six pièces de trois ou de quatre, et de
+répondre ainsi à l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune
+proportion ni dans le nombre des pièces ni dans le calibre, et que la
+seule chose à faire était de marcher en avant le plus vite possible: il
+me crut, et notre mouvement continua. Une misérable infanterie
+défendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pénétrâmes
+sans difficulté. Alors les mameluks placés encore dans l'enceinte, au
+nombre de deux mille environ, s'ébranlèrent pour en sortir en remontant
+le Nil. Il fallait passer par un défilé existant au lieu même où le
+retranchement aboutissait à la rivière; je m'en aperçus, et, prenant
+avec moi tout un côté du carré, composé d'un bataillon et demi de la
+quatrième légère, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet,
+jusqu'à son extrémité. À notre arrivée, nous canardâmes les mameluks
+qui défilaient. Les hommes et les chevaux tués eurent bientôt obstrué
+le passage, et, comme de toute part ces malheureux étaient pressés, ils
+se jetèrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre
+le bord opposé. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents
+perdirent la vie ou s'y noyèrent.</p>
+
+<p>Tout le camp tomba en notre pouvoir. Après cette destruction, la
+flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous étions passés pour faire
+notre attaque, fut abandonnée et incendiée par ses équipages, qui se
+retirèrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le
+général Desaix, avec sa division, se porta sur Giséh, où il s'établit.
+La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle
+s'était emparée, attendant sur les bords du Nil que tout fût préparé
+pour notre entrée au Caire. Nous restâmes deux jours dans cette
+position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire
+leur soumission. Les bateaux nécessaires au passage étant rassemblés,
+nous prîmes possession de cette capitale. Pendant notre séjour sur le
+bord du Nil, à Embabéh, il arriva une chose digne d'être racontée.</p>
+
+<p>On connaît déjà l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mêmes
+presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, après
+avoir dépouillé les mameluks tués à Embabéh, étaient au désespoir de
+perdre les trésors des noyés: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne,
+imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du
+fleuve. Il courba sa baïonnette et fit ainsi un crochet, une espèce
+d'hameçon; placé au bout d'une corde, il le traîna au fond du fleuve, et
+ramena à la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand
+empressement de la part de ses camarades à l'imiter. Beaucoup de
+baïonnettes ayant été courbées immédiatement, la pêche fut abondante; il
+y eut des soldats qui déposèrent jusqu'à trente mille francs dans la
+caisse de leur régiment.</p>
+
+<p>La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y
+établit militairement; le général en chef s'occupa immédiatement de la
+sûreté des troupes, des moyens à prendre pour contenir cette grande
+population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes,
+en empêchant les uns et les autres de pénétrer dans la ville. À cet
+effet, il fit mettre en état de défense la citadelle qui la commande,
+et construire un système de petits forts ou tours fermées à l'abri d'un
+coup de main, armés de canons et placés en vue les uns des autres à
+petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire
+avait alors trois cent mille habitants: elle me parut très-belle pour
+une ville turque. Les maisons, bâties en pierre, étant fort élevées, et
+les rues très-étroites, la ville paraît très-peuplée; de grandes places,
+sur lesquelles étaient bâties les maisons des principaux beys,
+l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort supérieur à
+l'idée que nous nous en étions formée. La maison du Kasnadar, trésorier
+d'Ibrahim-Bey, m'échut en partage. Elle était belle, et les principales
+pièces étaient rafraîchies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe
+rempli de charmes avec une température aussi élevée. Toutes les maisons
+se trouvèrent aussi bien meublées que les moeurs de l'Orient le
+comportent, et nous nous reposâmes avec délices de nos fatigues dans ces
+lieux que l'imagination des poëtes et des voyageurs a souvent
+représentés comme enchantés. Quoique notre existence fût devenue
+supportable, le mécontentement de l'armée n'en était pas moins vif, et
+les soldats, les officiers, et même quelques généraux, l'exprimaient
+souvent de la manière la plus indiscrète. Cette disposition des esprits
+donna quelques inquiétudes au général en chef; il s'assura secrètement
+des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais
+beaucoup de celui qui m'était confié, j'en étais fort aimé, et je lui
+en répondis pour toutes les circonstances; mais aucune révolte n'eut
+lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes
+et en murmures. Les travaux du général en chef étaient immenses. Il
+fallait organiser et constituer le pays; achever de le conquérir et de
+l'occuper; créer les ressources nécessaires pour satisfaire aux besoins
+impérieux, urgents et journaliers de l'armée. Comme j'en ignore les
+détails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent
+prises. J'ai l'intention d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce
+que j'ai été à même de mieux savoir qu'un autre, et je ne dépasserai
+pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet
+d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous
+venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens
+sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra
+tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse
+cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de
+l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner
+la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de
+l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à
+l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être
+satisfaits.</p>
+
+<p>Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais
+un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra,
+se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de
+mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au
+Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.</p>
+
+<p>
+Peu de jours après, le général en chef se disposa à forcer Ibrahim-Bey
+à quitter Belbeis et Salahieh, et à se retirer dans le désert et en
+Syrie; il résolut de marcher sur lui avec la division Régnier, ma
+brigade et la cavalerie, tandis que le général Desaix entreprendrait la
+conquête de la haute Égypte. Mon état de souffrance rendait mon départ
+difficile; le général en chef vint me voir, m'annonça ce qu'il allait
+exécuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne
+pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour
+aller à l'ennemi, était pour moi pire que la mort. Tous les mouvements
+de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant
+remarqué que, debout et très-droit, elles étaient supportables,
+j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures
+étaient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec
+ma brigade. Je m'arrêtai à Matarieh, anciennement Héliopolis, lieu où
+le général Kléber a gagné depuis, contre le grand vizir, une bataille
+glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de
+dix mille hommes, il y remporta une victoire complète sur soixante
+mille Turcs, et cette bataille l'a placé dans l'histoire à une hauteur
+digne de son courage et de son esprit supérieur. De là, je fus à
+El-Kanka, où je restai en réserve et en observation, tandis que le
+général en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 août,
+dans le désert. Ibrahim-Bey retiré en Syrie, le général en chef se mit
+en route pour retourner au Caire; il s'arrêta dans ma tente pour se
+reposer et pour dîner. Ce fut là qu'il apprit le désastre d'Aboukir du
+1er août, par les dépêches du général commandant à Alexandrie. Le
+général Bonaparte fut calme, et, sans se déguiser l'immensité de la
+perte et les conséquences graves qui en résulteraient probablement, il
+s'occupa sur-le-champ à diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur
+les esprits, et nous tint à peu près ce discours: «Nous voilà séparés
+de la mère patrie sans communication assurée; eh bien, il faut savoir
+nous suffire à nous-mêmes! L'Égypte est remplie d'immenses ressources:
+il faudra les développer. Autrefois, l'Égypte, à elle seule, formait un
+puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recréée
+et augmentée des avantages qu'amènent avec elles les connaissances
+actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune
+limite qu'on ne puisse atteindre, de résultat qu'on ne puisse espérer.
+Quel appui pour la République, que cette possession offensive contre
+les Anglais! Quel point de départ pour les conquêtes, que l'écroulement
+possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée! Des secours
+partiels peuvent toujours nous être envoyés de France; les débris de
+l'escadre offriront des ressources importantes à l'artillerie. Nous
+deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour
+frontières que des déserts et une côte plate et sans abri. La grande
+affaire pour nous, la chose importante, c'est de préserver l'armée d'un
+découragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment où
+les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer: il faut élever
+la tête au-dessus des flots de la tempête, et les flots seront domptés.
+Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à
+placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du
+moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs.» Et ensuite
+il ne perdit pas un moment pour prévenir les reproches qu'on ne pouvait
+manquer de lui adresser, et rejeter le blâme sur le pauvre amiral qui
+venait de périr. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral
+Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller à Corfou ni de
+croiser. Peut-être plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le
+port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la
+mettre à l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conçu ni manifesté
+l'intention de se séparer de son escadre. La manière même dont il
+accusait Brueys prouvait le peu de sincérité de son langage.</p>
+
+<p>Je rentrai au Caire avec le général en chef, et je reçus immédiatement
+l'ordre d'en partir avec le 4e léger et deux pièces de canon, pour me
+rendre sur la côte et pourvoir à sa sûreté. Je devais ramener à
+l'obéissance les habitants de Damanhour, révoltés contre un détachement
+parti d'Alexandrie et forcé d'y rentrer; je devais me rendre ensuite à
+Rosette, assurer la défense de l'entrée de cette branche du Nil et y
+faire construire une batterie; mettre également en défense la
+presqu'île d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de
+là venir à Alexandrie pour concourir à tout ce que demandaient les
+besoins de cette place; enfin revenir à Rosette pour avoir l'oeil sur
+toute la côte, empêcher autant que possible la communication entre les
+Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances à
+l'escadre; en un mot, me porter partout où la présence de mes troupes
+serait nécessaire, en me plaçant, à Rosette, sous les ordres du général
+Menou, ou à Alexandrie sous ceux du général Kléber; tous les deux
+étaient généraux de division et chargés chacun du commandement de leur
+arrondissement. Je partis du Caire le 20 août, et je remplis cette
+mission à la satisfaction du général en chef; je vis les désastres de
+notre escadre, ses débris étaient encore fumants; il n'y avait plus que
+quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entièrement
+disparu. Rien ne menaçait l'existence de l'armée; mais, dès ce moment,
+elle était complétement isolée, forcée de trouver en elle les moyens de
+satisfaire à tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats,
+la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les
+événements se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne fûmes
+pas un seul moment inoccupés; grand moyen de maîtriser les mécontents.
+De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des
+imaginations; rien d'ailleurs n'était au-dessus de la capacité et de
+l'autorité du chef que l'armée avait alors, et de celui qu'elle devait
+avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et
+cette place paraissait en sûreté; d'après mes instructions, je
+retournai à Rosette pour y attendre les événements. Je remarquai dans
+cette circonstance un phénomène bien d'accord avec l'ancien usage
+d'Égypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les
+frais, et l'état de l'atmosphère se charger de cette opération. Une
+grande quantité de cadavres avaient été jetés sur la côte d'Aboukir, et
+aucun d'eux n'était entré en putréfaction; une forte chaleur et un air
+sec les avaient desséchés, pour ainsi dire, en un moment, sans
+qu'aucune partie de leur peau eût été endommagée ou détruite par la
+corruption. Dans nos climats, au contraire, la putréfaction suit
+toujours de très-près la mort.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Rosette, le général Menou me proposa de faire une
+excursion dans l'intérieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore
+parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de
+l'Égypte; elle est entièrement composée d'alluvions, pouvant être
+arrosée avec facilité par des prises d'eau sur les deux branches du Nil,
+à différentes hauteurs, à l'abri des incursions des Bédouins: c'est une
+terre de promission. Notre curiosité nous coûta cher et nous fit courir
+de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y
+avait d'abord le général Menou, ses officiers et les miens, en outre
+plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste,
+Redouté, peintre, et un nommé Joly, dessinateur. Une compagnie de
+carabiniers du 4e léger, forte de soixante hommes, nous servait
+d'escorte, et nous nous dirigeâmes sur un des principaux villages de
+l'intérieur du Delta, situé à quatre lieues du Nil, et nommé
+Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en
+dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivâmes avant
+elle aux portes de ce village. Le Nil étant déjà fort élevé, et les
+inondations tendues, nous suivions une digue fort étroite, aboutissant
+à ce village. Après avoir achevé de la parcourir, et arrivés au
+commencement du plateau, fait de main d'homme, à la sommité duquel il
+est placé, nous aperçûmes en face de nous, et hors de ses murs, environ
+deux cents paysans armés, courant à nous et criant: «<i>Erga, erga</i>!» ce
+qui veut dire: «Retourne.» Et ils accompagnèrent leurs paroles de
+quelques coups de fusil. Notre escorte encore éloignée, nous n'avions
+aucun moyen de combattre; il fallut nécessairement aller la rejoindre
+pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous
+mîmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, éprouva
+une terreur telle, que toutes ses facultés l'abandonnèrent. Il se mit à
+crier qu'il était perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de
+cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrêtai, j'allai à lui,
+je cherchai à le rassurer, je l'engageai à remonter sur son cheval,
+mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous
+nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il échapperait. Je ne pus
+m'en faire entendre, il avait l'esprit égaré, et enfin il tomba comme
+frappé d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'était approché, et
+plusieurs paysans entrés dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il
+ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis.
+J'allai rejoindre mes compagnons, déjà très-inquiets pour moi. Notre
+escorte arriva, et nous attaquâmes le village, espèce de forteresse. Un
+mur d'enceinte, formant un carré, était flanqué par quatre tours
+placées aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus
+haute, formait un donjon. Après avoir escaladé la muraille et incendié
+le village, nous fîmes le siége du réduit, et mîmes le feu à la porte;
+des postes extérieurs formèrent le blocus, afin de prendre la garnison;
+mais la résistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous
+coûta cher, et nous ne prîmes personne: les révoltés, profitant de
+l'obscurité, se sauvèrent, homme par homme, en observant le plus grand
+silence. Nous perdîmes vingt soldats, tués ou blessés; le général Menou
+eut son cheval tué sous lui. Le malheureux Joly eut la tête tranchée;
+nous le trouvâmes ainsi mutilé à notre retour; mais certes il ne
+s'aperçut pas de son supplice, ayant déjà perdu toute connaissance de
+lui-même à l'instant où nous l'avions quitté. Après cette belle
+expédition, nous rentrâmes à Rosette.</p>
+
+<p>Peu de jours après, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le
+canal du Calidi et assurer l'arrivée des eaux douces à Alexandrie; ceci
+mérite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, à
+Ramanieh, et arrive à Alexandrie, autrefois canal de navigation, et
+depuis quelques années rendu à son ancienne destination par Méhémet-Ali;
+travail très-utile, parce qu'il donne les moyens d'éviter la barre du
+Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet
+que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les
+terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon,
+des dépôts annuels très-considérables se forment particulièrement dans
+les lieux de repos, à son embouchure, où le choc continuel du courant
+du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les
+canaux où l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans
+toutes les rivières; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les
+eaux du fleuve sont plus ou moins chargées; à ce titre, celle du Nil est
+très-élevée, et la rivière a peu de profondeur à son arrivée dans la
+mer.</p>
+
+<p>Une absence totale d'administration ayant privé le canal de tout
+entretien, la navigation l'avait abandonné; mais, comme il est toujours
+indispensable pour conduire les eaux potables à Alexandrie, qui sans
+cela en serait entièrement dépourvue, on avait borné les soins à
+remplir cet objet. La seule eau courante en Égypte est celle du Nil; il
+n'y pleut presque jamais: ainsi le désert est nécessairement là où les
+eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, où est situé
+le seul port de cette côte, est telle, que dans tous les temps, et au
+milieu des plus grands désordres, les mesures ont été prises pour
+assurer l'arrivée des eaux douces dont cette ville ne peut se passer.</p>
+
+<p>Le dépôt annuel du limon des eaux ayant successivement élevé le fond du
+canal, il était plus haut que la campagne environnante dans une grande
+partie de son développement. Quelquefois cette élévation dépassait dix
+pieds: dans cet état de choses, la moindre ouverture faite à une digue
+s'élargit promptement par la pression de l'eau, et à cause du peu de
+ténacité des terres dont elle est formée: une ouverture d'un pouce
+devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds
+dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal
+étaient très-intéressés à avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir
+des récoltes. On leur en donnait d'une manière régulière, et on faisait
+entre eux la distribution des eaux aussitôt après avoir rempli les
+immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-là il fallait les leur
+refuser. De leur côté, il n'y avait sorte de moyens qu'ils
+n'employassent pour en obtenir par surprise: c'était une lutte établie
+entre les riverains et l'autorité, et il fallait, de la part de
+celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des
+mameluks, un bey était chargé d'y camper tout le temps nécessaire
+chaque année. On me donna cette tâche, et je posai mon camp contre ce
+canal, auprès d'un village nommé Léloua. J'établis des postes de
+surveillance à des distances déterminées, des dépôts d'outils, de
+fascines et d'approvisionnements de toute espèce, pour réparer les
+brèches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations
+allaient continuellement à la rencontre les unes des autres. De
+fréquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les
+riverains; mais, tout étant réparé promptement, Alexandrie reçut son
+approvisionnement d'eau.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'armée avait grand besoin de munitions de guerre;
+toutes étaient déposées à Alexandrie, et Alexandrie avait besoin du blé
+déposé à Rosette et sur le Nil. Les Anglais bloquant le port et les
+bouches du Nil, aucun bateau ne pouvait les franchir sans un imminent
+danger: j'imaginai de faire servir le canal à la navigation pendant le
+temps de la haute crue du Nil, et j'y réussis. Le canal passe tout à
+côté du lac de Madieh, lac d'eau salée communiquant avec la mer<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; il
+est sans profondeur; aussi les pêcheurs sont-ils obligés d'employer de
+très-petites barques, et, pour la plupart, tirant moins d'eau que la
+profondeur du canal. Je fis transporter à bras, et dans l'espace de
+deux jours, trente de ces barques: elles firent voile sur-le-champ pour
+Alexandrie; elles y chargèrent des munitions de guerre qu'elles
+transportèrent à Ramanieh, où elles échangèrent ces munitions contre des
+blés qu'elles portèrent à Alexandrie; elles continuèrent jour et nuit à
+opérer ces doubles transports. Un succès complet couronna donc cette
+invention, dont l'usage dura environ trois semaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote5"
+name="footnote5">Note 5:</a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Ce lac a été desséché depuis par Méhémet-Ali; une digue le sépare de
+la mer et le met à l'abri de son envahissement. L'emplacement qu'il
+occupait est aujourd'hui couvert de sel cristallisé que l'on exploite.
+ (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</b></blockquote>
+
+<p>Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez
+curieuses sur les causes du débordement du Nil. On attribue en général
+le débordement annuel aux pluies de l'Éthiopie; ces pluies ont une
+certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil à cette
+époque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manière
+suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause. À partir du
+printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest règnent dans la
+Méditerranée d'une manière constante. Tous les jours, la brise de mer
+s'élève de neuf à dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au
+soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvénient de la chaleur;
+constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter
+l'ardeur du soleil. Ce même vent chasse les nuages d'Europe, et on les
+voit passer chaque jour avec rapidité à une grande hauteur, allant se
+condenser et se réduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, où
+sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, où sont placées ses
+sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services à l'Égypte, en
+refoulant les eaux de la mer sur la côte; l'élévation de celles-ci
+soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et débordent. J'acquis la
+preuve de leur influence immédiate sur l'élévation du Nil de la manière
+suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze
+jours, lorsque tout à coup les eaux baissèrent d'un pied: ma petite
+flottille resta engravée en face de mon camp. Je supposai la crue finie,
+et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques.
+C'était vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa
+direction ordinaire et de passer au sud. Tout à coup, au moment où je ne
+pensais plus qu'au départ, le vent revint au nord-ouest, les eaux
+reprirent leur première hauteur, et la navigation fut rétablie encore
+pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc
+une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus
+immédiates du débordement du Nil.</p>
+
+<p>Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation
+absolue et relative a changé depuis deux mille ans d'une manière
+sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes
+refoulaient les eaux de la mer; c'est à leur action victorieuse et
+continuelle que la basse Égypte, le Delta, doivent leur formation.
+Aujourd'hui deux véritables bouches existent seulement, et ces deux
+bouches ne peuvent pas en même temps soutenir les eaux de la mer. Il y
+a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pénétraient à six lieues
+dans la branche de Damiette; des travaux exécutés donnèrent à cette
+branche une augmentation d'eau. Dès ce moment, les eaux de la mer ont
+pénétré dans la branche de Rosette. Il est donc très-probable et même
+certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un
+autre côté, la mer Méditerranée, sur la côte d'Égypte, s'est élevée de
+plus d'un pied, et j'en ai trouvé la preuve en observant d'anciens
+monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu être changée,
+des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau
+de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent
+ont été faites, ils étaient destinés à être vus et découverts. Cette
+observation semble être sans réplique.</p>
+
+<p>La navigation du canal tirait à sa fin, quand, le 4 brumaire (26
+octobre), dix-huit bâtiments anglais et turcs de diverses grandeurs
+parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnaître la côte et
+observer de près nos batteries. Le général Kléber avait quitté cette
+ville depuis trois semaines, et s'était rendu au Caire pour y reprendre
+le commandement de sa division. L'autorité était, à Alexandrie, entre
+les mains du général Mauscourt, ancien officier d'artillerie du
+régiment de la Fère, homme au-dessous du médiocre, sans tête et de fort
+peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut
+au moment d'être attaqué et perdu. Il m'envoya prévenir en toute hâte,
+exagérant beaucoup les dangers prétendus de sa position, et me
+demandant de venir à son secours. Je partis à l'instant même avec mes
+troupes, laissant quatre cents hommes en arrière pour escorter et
+conduire à Alexandrie la petite flottille chargée de grains qui
+naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs à
+saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ à sec.
+La flottille s'arrêta, et son chargement fut plus tard transporté sur
+des chameaux. Je trouvai une grande alarme à Alexandrie, et cependant
+il n'y avait aucun danger. Tout se réduisit, de la part de l'ennemi, à
+de légères tentatives contre Aboukir, où un petit débarquement fut
+tenté sans succès et repoussé. Je m'y étais rendu dès que j'avais vu la
+flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours après je revins
+à Alexandrie. Des fortifications étaient nécessaires pour mettre en
+sûreté cette place, et le général en chef me fit demander un projet
+dont je m'occupai. Je fis exécuter aussi quelques travaux à Aboukir,
+consistant dans une bonne redoute, située sur la hauteur qui commande
+immédiatement le fort et ferme l'entrée de l'isthme, et une autre sur
+une hauteur plus élevée et située entre l'isthme et le passage donnant
+entrée au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais être
+conservé, les sables mouvants dont cette hauteur est formée,
+constamment poussés par le vent, s'accumulaient en rencontrant des
+obstacles, et ne cessaient de s'élever; ils couvrirent en peu de jours
+les palissades, comblèrent les fossés, et arrivèrent ensuite jusqu'au
+parapet. Là où des sables semblables existent, ce phénomène se
+reproduit toujours; la seule manière de les combattre, de les vaincre
+et de les arrêter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux
+d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil,
+assurent des conquêtes sur le désert, tandis que les sables envahissent
+à leur tour les terres fertiles au moment où celles-ci ne servent plus
+à la végétation, au moyen des arrosements périodiques. Cette seconde
+redoute ne put donc être d'aucune utilité. On décida pour Alexandrie la
+construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans
+l'intérieur de la ville. L'un fut appelé, après l'expédition de Syrie,
+fort Caffarelli, du nom du général illustre, commandant le génie de
+l'armée, qui mourut à Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort
+Crétin, du nom de l'ingénieur qui fut chargé des travaux d'Alexandrie,
+homme d'un mérite très-distingué, d'un caractère honorable, tué à la
+bataille d'Aboukir. On ordonna la réparation de l'enceinte, dite des
+Arabes, et la mise en état du fort triangulaire; enfin on arrêta la
+construction d'un bon retranchement du fort Crétin jusqu'à la mer. Tous
+ces travaux, exécutés pendant l'hiver, furent armés avec profusion et
+devinrent capables de faire une véritable défense.</p>
+
+<p>J'avais été chargé d'assurer l'arrivage du blé à Alexandrie, et aucun
+effort n'avait été négligé pour y parvenir; il était important d'avoir
+dans cette place de grands approvisionnements. La navigation créée
+momentanément sur le canal avait paru devoir être d'une grande
+ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une
+dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et,
+quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le blé
+avait été évidemment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut,
+j'opposai aux états des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de
+Ramanieh, dans lesquels nous avions puisé, l'état des transports
+effectués, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les
+bases étaient connues, je trouvai qu'il y avait un grand déficit. Je
+demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des
+gardes-magasins. Le général Mauscourt s'y refusa et protégea les
+fripons presque ouvertement. Après mes vives instances et les ordres
+arrivés du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout
+cela aboutit à fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en
+pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamné à deux ans de
+galères. Ces désordres et l'importance d'Alexandrie décidèrent le
+général en chef à en changer le commandant, et je fus nommé à la place
+de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activité. Ce poste
+était flatteur, et je ne négligeai rien pour justifier le choix dont je
+venais d'être l'objet. Tous les services étaient déjà en grande
+souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux
+difficultés. L'escadre nous avait laissé ses débris, et le convoi une
+multitude d'hommes à peu près inutiles et consommant beaucoup.
+Vérification faite au moment où je pris le commandement, nous n'avions
+de subsistances pour vivre régulièrement que pour cinq jours; aucun
+moyen de transport par terre n'était en rapport avec nos besoins; des
+Arabes, en état de guerre, gênaient nos communications: voilà pour les
+vivres. Les troupes, la marine, étaient sans solde depuis longtemps, et
+les caisses sans argent. Enfin, quant à la défense de terre de cette
+importante ville, aucun ouvrage n'avait encore été commencé. Grâce à
+une volonté forte et à une activité soutenue, en quelques mois il fut
+pourvu à tout.</p>
+
+<p>La première chose était d'avoir quelques jours de répit; c'est presque
+toujours le temps qui manque aux hommes; quand il échappe complétement,
+il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et
+qu'on en fait un bon usage, on peut espérer, à force de soins et
+d'efforts, d'esprit et de caractère, parvenir à tout surmonter.</p>
+
+<p>C'est en raison de cela que la prévoyance est la première qualité de
+l'autorité, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le
+temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'exécuter est
+arrivé, si les préparatifs nécessaires sont faits d'avance, elle peut
+agir avec promptitude, et le temps est augmenté de tout celui que les
+préparatifs auraient exigé.</p>
+
+<p>Je commençai par réunir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un
+emprunt de blé qui pût servir à nourrir les troupes pendant quinze
+jours. Ces blés existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une
+plus-value considérable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs
+intérêts. À cet égard j'étais en fonds, car nous avions de grands
+magasins à Rosette et à Ramanieh. Cette première mesure, m'assurant
+vingt jours de subsistances, me donna du temps et par conséquent
+quelque sécurité. La croisière des Anglais empêchait la navigation; il
+fallait donc exécuter d'abord des transports par terre. Voici ce que
+j'imaginai.</p>
+
+<p>Il y a quatre tribus d'Arabes qui résident à portée d'Alexandrie; elles
+habitent la frontière du grand désert. La plus considérable, celle des
+Oulad-Ali, se compose de quatre mille âmes et de mille hommes à cheval,
+et se tient sur la côte d'Afrique, à l'ouest d'Alexandrie; celle des
+Frates, plus voisine, est moins nombreuse: après elle, vient celle des
+Anadis. Je fis sonder ces deux dernières tribus, et j'entamai avec
+elles une négociation pour traiter de la paix. Je prévoyais bien le peu
+de durée de ces traités; mais des rapports pacifiques, même momentanés,
+avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les
+transports, ne fût-ce que pendant un mois, étaient beaucoup dans la
+circonstance. Les négociations eurent un plein succès, et la paix fut
+résolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger
+avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient à
+loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de
+transporter nos blés du Nil à Alexandrie sous leurs propres escortes,
+et recevraient le payement de leurs transports en blés pris à Rosette
+et à Ramanieh. Cet arrangement, exécuté assez promptement, nous assura
+des moyens de subsistance pour six semaines. Le défaut absolu d'argent
+se faisait sentir de la manière la plus cruelle; l'armée avait laissé à
+Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'idée de
+disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille
+francs aux négociants de cette ville, hypothéqués sur soixante mille
+pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure créa immédiatement les
+moyens de satisfaire à nos premières dépenses. Mais toutes ces mesures
+n'étaient que momentanées et accidentelles; il fallait un système
+régulier. J'avais été placé sous les ordres du général Menou, dont le
+quartier général était à Rosette, et le commandement s'étendait au
+deuxième arrondissement, composé des provinces de Rosette, Bahiré et
+Alexandrie. Alexandrie possédant peu de ressources, et se trouvant
+cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes
+dépenses de l'Égypte, les provinces de Rosette et de Bahiré étaient
+destinées à satisfaire à ses besoins; il était désirable que l'homme
+chargé de leur administration pût apprécier notre situation: en
+conséquence, j'engageai mon général de division à venir voir tout par
+lui-même, à juger sur place de nos besoins, des travaux de défense à
+exécuter, enfin de toutes les mesures rendues nécessaires par les
+circonstances. Le général me répondit sur-le-champ d'une manière
+affirmative; il sentait la nécessité de ce voyage; il allait l'exécuter
+et m'annonçait son arrivée dans trois jours. Cette nouvelle, cause
+d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis
+avec impatience son arrivée: je me préparai à le recevoir de mon mieux.
+Au jour indiqué, je vais à sa rencontre à une lieue, et je l'attends à
+l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au
+coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle était
+du général Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir,
+me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se
+mettra en route. Le lendemain, mêmes préparatifs et aussi inutiles. Un
+mois s'écoula ainsi dans les promesses, renouvelées chaque jour et
+chaque jour oubliées: jamais elles ne furent réalisées.</p>
+
+<p>Le général Menou a acquis une réputation si tristement célèbre, en
+attachant son nom à la perte de l'Égypte, que je saisirai cette
+occasion pour le faire connaître et raconter les principaux traits de
+sa vie. Le général Menou avait alors quarante-huit ans; il avait joué
+un rôle assez honorable à l'Assemblée constituante, et montré beaucoup
+de modération dans les crises de la Révolution. Sans aucune espèce de
+talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par
+ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention à l'époque du 13
+vendémiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui
+succédèrent; il fut accusé et mis en jugement. Le général Bonaparte,
+connaissant son innocence, le sauva: de là sa résolution de suivre
+celui-ci en Égypte, où, pour le malheur de l'armée, il se trouva être
+le plus ancien officier général après la mort de Kléber. Pourvu
+d'esprit et de gaieté, il était agréable conteur, fort menteur, et ne
+manquait pas d'une certaine instruction: son caractère, le plus
+singulier du monde, approchait de la folie. D'une activité extrême pour
+les très-petites choses, jamais il ne pouvait se décider à rien
+exécuter d'important. Écrivant sans cesse, toujours en mouvement dans
+sa chambre, montant chaque jour à cheval pour se promener, il ne
+pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou
+nécessaire: on a vu ce que j'ai raconté sur son voyage projeté à
+Alexandrie. Quand le général Bonaparte partit pour la Syrie, il lui
+donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant
+le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait été de cinq
+mois. Quand, après avoir perdu l'Égypte, il débarqua à Marseille, son
+premier soin semblait devoir être de venir se justifier, et il resta
+plus de quatre mois à Marseille, sans avoir rien à y faire. Quand plus
+tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne,
+l'administration du Piémont, il retarda de jour en jour son départ
+pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaça
+lui-même dans sa voiture attelée de chevaux de poste.</p>
+
+<p>Après avoir montré son incapacité comme administrateur du Piémont, et
+en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents
+lettres qui n'avaient pas été ouvertes. Constamment et partout le même,
+on ne cessa cependant de l'employer. À Venise, dont il eut le
+gouvernement, il devint éperdument amoureux d'une célèbre cantatrice,
+madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la risée, courant
+après elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville
+après son départ. Il avait rêvé à Venise être grand-aigle de la Légion
+d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les
+décorations de ces ordres et les a portées pendant quinze mois.
+Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'élevant souvent à
+trois cent mille francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il
+ne pouvait se résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je
+l'ai vu faire cadeau à un cheik arabe d'une montre marine du prix de
+trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre était
+créancier de ses gages. D'un caractère violent, il tua d'un coup de
+bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de
+l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'écart d'esprit le plus
+étrange, et le rendit la fable de l'armée et la risée du pays.</p>
+
+<p>C'était un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un fléau
+pour tout ce qui dépendait de lui. Incapable des plus petites fonctions,
+l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination à l'employer
+vinrent de ce qu'à son départ de l'Égypte il lui était resté fidèle et
+s'était placé constamment à la tête de ses amis. Bonaparte n'oubliait
+jamais les preuves d'attachement qu'il avait reçues, et voilà tout le
+secret de son incroyable condescendance pour lui.</p>
+
+<p>Je reviens à mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus
+pressé, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers
+besoins du service. Mais un fléau très-redouté se déclara et vint
+compliquer ma position: des symptômes de peste se montrèrent dans un de
+nos hôpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et
+parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent
+ordonnés à l'égard de cet hôpital. Les accidents devenant plus nombreux,
+la terreur se répandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens,
+tout le monde voulut s'éloigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma
+présence réitérée suffit pour obliger chacun à remplir ses devoirs.
+Mais les pestiférés ne se montraient pas seulement parmi les malades
+des hôpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin
+partout.</p>
+
+<p>Dès ce moment, et vu les besoins du service et les communications
+indispensables qu'ils entraînent, on put tout redouter. Dans une
+circonstance semblable, il y a deux choses à faire: d'abord calmer
+autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage
+prévoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les
+habitants qu'un médecin vénitien, appelé Valdoni, établi au Caire
+depuis plusieurs années, guérissait la peste: son expérience nous serait
+utile, sa présence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai
+au général en chef de me l'envoyer. À son arrivée, je réunis chez moi
+les principaux médecins des troupes de terre et de marine en
+commission. Cette espèce de charlatan, vêtu à la turque, débuta dans
+son discours en nous disant: «La peste? <i>non e niente affatto</i>.» Cette
+entrée en matière était singulière et plaisante: il détailla cependant
+les accidents de cette maladie de manière à satisfaire. Le traitement
+qu'il indiqua parut raisonnable aux médecins français. Les symptômes
+étaient une grande prostration de forces, une fièvre horrible, une
+grande sécheresse à la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon
+aboutissait, le malade était sauvé; quand il ne pouvait pas percer, le
+malade mourait infailliblement, et la crise ne dépassait jamais le
+quatrième jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cédait
+souvent à une saignée; alors la crise salutaire arrivait, et on la
+secondait par d'autres remèdes. On suivit la méthode indiquée, et
+beaucoup de pestiférés furent sauvés. Les esprits se calmèrent, les
+soins convenables furent donnés, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.
+D'un autre côté, je pris toutes les mesures préservatrices possibles:
+les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignées hors de la
+ville, excepté quatre postes commandés; chaque bataillon fut baraqué
+isolément, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une
+baraque avait contenu des soldats pestiférés, elle était brûlée
+aussitôt. Chaque habitant européen s'enferma, suivant son usage, dans
+sa maison: ces maisons, nommées <i>okel</i>, sont construites pour cette
+circonstance, comme pour résister à une insurrection et à un désordre
+momentané. Ce sont de grands carrés longs, sans fenêtres extérieures au
+rez-de-chaussée, fermés par une espèce de porte de ville. Dans la
+distribution intérieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles
+de la même nation, et tous ces logements communiquent par un corridor
+couvert, situé au premier étage et donnant sur une grande cour. Je
+consignai dans l'okel de France, où je demeurais, tous mes domestiques,
+ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions
+nécessairement. Nous continuâmes, moi et mes officiers, à vaquer à nos
+devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant à la fortune à disposer
+de nous et à régler notre destinée. Dans cette horrible maladie, dont
+pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai
+constaté qu'un isolement complet garantissait certainement de ses
+effets. J'ai remarqué également que ceux qui la redoutaient le plus en
+étaient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqués,
+ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux,
+n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prédisposés à la
+prendre, et, quand ils l'avaient gagnée, ils en guérissaient assez
+souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur
+n'est bonne à rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mêmes
+soins, les mêmes traitements, ne produisent pas les mêmes effets: quand
+l'état de l'atmosphère a subi des changements notables pendant une même
+saison, la maladie prend alors divers caractères, ce qui la rend
+très-difficile à traiter.</p>
+
+<p>Nous voilà donc avec une bonne peste, bien conditionnée, ajoutée à tous
+les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la
+flotte ennemie reçut des bombardes, et, chaque jour, ou plutôt chaque
+nuit, elle nous lança cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce
+bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de
+quelques précautions prises, il ne produisit aucun effet.</p>
+
+<p>Nous étions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance
+était un des plus grands supplices de l'armée.</p>
+
+<p>La certitude de la déclaration de guerre de la Porte ne nous était
+point encore acquise; et, quoique des bâtiments portant pavillon turc
+fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions à
+l'espérance que ces bâtiments de transport avaient été conduits de force
+par les Anglais.</p>
+
+<p>Nous avions à Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le général
+en chef se décida à la renvoyer à Constantinople, en forçant le
+capitaine Idris-Bey à emmener avec lui M. Beauchamp, astronome célèbre,
+trouvé en Égypte à notre arrivée, revenant des bords de l'Euphrate, où
+il avait été voyager dans l'intérêt des sciences. Idris-Bey s'engagea
+avec moi, par un traité, à tenir caché M. Beauchamp, à le conduire en
+Chypre et de là à Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait
+le renvoyer à Damiette. Son fils resta à Alexandrie, afin de servir
+d'otage à M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son
+équipage, pour être échangé contre le consul de France à Chypre et les
+employés de ce consulat. Beauchamp était porteur d'une lettre pour le
+grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait à entrer en relation. Nous
+essayâmes à plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au
+moment où les Anglais s'éloignaient de la côte, mais toujours sans
+succès; elle dut mettre de jour à la voile. Arrêtée et fouillée par les
+Anglais, Beauchamp, découvert, fut envoyé à Constantinople, comme il le
+demandait, mais mis au château des Sept-Tours, où peu après il termina
+sa vie.</p>
+
+<p>D'un autre côté, Bonaparte, voulant établir des rapports avec la France
+par la côte de Barbarie, me chargea d'envoyer à Derne un négociant
+d'Alexandrie, nommé Arnault, très-brave et très-galant homme, qui
+parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission étant
+fort périlleuse, le général en chef craignit qu'il ne refusât de la
+remplir; en conséquence, il m'ordonna de l'expédier par surprise. Sous
+un prétexte, je le fis arriver sur le brick le <i>Lodi</i>, où il reçut ses
+ordres, ses instructions et l'argent nécessaire. Il s'y résigna sans
+hésiter; le pauvre homme était profondément affligé du doute montré sur
+son courage et son dévouement; quatre heures après son embarquement il
+était parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, après l'avoir
+débarqué, de rester à sa disposition; mais il s'éloigna de la côte
+aussitôt après l'avoir mis à terre, et ce malheureux, ainsi abandonné,
+fut tué par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore
+aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des médecins, qui
+avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette
+année la peste à Alexandrie; c'était la troisième fois qu'elle en était
+attaquée. Chaque fois, à la vérité, la maladie a été plus faible; mais
+il n'est cependant pas très-rare en Égypte de voir des gens mourir d'une
+seconde attaque.</p>
+
+<br>
+
+<h3>
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br>
+RELATIFS AU LIVRE TROISIÈME</h3>
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À BONAPARTE.</h4>
+
+<p> «Alexandrie, 2 octobre 1798.</p>
+
+<p>«J'ai eu, mon cher général, une entrevue avec le capitaine de la
+caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amitié de la Porte
+pour nous, il ne croit à aucune hostilité, et il prétend que la marine
+turque qui est devant le port d'Alexandrie a été ramassée dans les îles
+de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur
+oppression.</p>
+
+<p>«Il a dit à un officier qu'il avait reçu la nouvelle de la sensation
+que notre entrée ici avait faite à Constantinople; que d'abord elle
+avait été fâcheuse; mais que, la note officielle étant parvenue,
+l'opinion avait changé, et que le Grand Seigneur avait expédié partout
+des petits bâtiments pour ordonner d'avoir des égards pour les Français;
+qu'il avait envoyé un bâtiment à Alexandrie pour vous porter des
+témoignages de bienveillance et d'amitié; que le bâtiment avait été
+pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous
+a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit bâtiment turc vint
+pour entrer dans le port; mais, chassé et arrêté par une frégate
+anglaise, il resta deux jours à Aboukir. Le capitaine de la caravelle
+envoya à celui qui le commandait des rafraîchissements; les Anglais les
+prirent, les portèrent à bord, mais empêchèrent que le canot ne
+communiquât.</p>
+
+<p>«Il ajoutait que le Grand Seigneur, las de ne recevoir aucune nouvelle
+d'Alexandrie, d'entendre constamment les calomnies des Anglais,
+envoyait le capitan-pacha avec une division de trois vaisseaux et de
+plusieurs bâtiments légers, pour voir par lui-même ce qui se passait,
+et donner de nouvelles assurances d'amitié; qu'il était parti il y a
+déjà quelque temps, et qu'il l'attendait sous trois ou quatre jours;
+que, si à son approche on avait des inquiétudes sur la conduite qu'il
+garderait, il proposait de laisser en otage ses enfants, et d'aller
+lui-même en parlementaire annoncer au capitan-pacha la manière
+distinguée dont nous avions traité tout ce qui appartenait au Grand
+Seigneur.</p>
+
+<p>«Il nous redit hier mot pour mot les mêmes choses, mais cela seulement
+comme bruit qu'il avait entendu et comme sa conviction particulière;
+pour se dispenser probablement de nous faire connaître par quelle voie
+ces nouvelles lui étaient parvenues.</p>
+
+<p>«Je lui fis observer que, puisque le capitan-pacha venait avec des
+intentions amies, les Anglais mettraient sans doute obstacle à son
+entrée, et qu'alors nous serions privés de recevoir les témoignages
+éclatants qu'il nous promettait par l'envoi du <i>hatti chérif</i>. Il ne
+put pas concevoir cette difficulté, et la fierté ottomane ne put
+admettre que les Anglais osassent encourir l'indignation de la Porte,
+en faisant injure à un grand de l'empire.</p>
+
+<p>«Le capitaine de la caravelle paraît, au reste, un homme loyal; tout ce
+qu'il fait, tout ce qu'il dit, a le caractère de la vérité; il peut être
+trompé, mais n'est pas trompeur.</p>
+
+<p>«Après avoir canonné quatre jours sans succès, les ennemis se sont
+lassés. J'ai ordonné quelques travaux que je crois utiles pour couvrir
+le fort, et pour donner refuge à la légion nautique, si des forces
+supérieures venaient à effectuer un débarquement. J'ai fait bien armer
+les batteries, et je ne crois pas qu'avec le secours de troupes qu'en
+cas de besoin j'y conduirais il puisse y avoir quelque chose à
+craindre.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MENOU À MARMONT.</h4>
+
+<p> «Rosette, 21 octobre 1798.</p>
+
+<p>«Vous êtes un homme d'or, mon cher général, vous êtes un des véritables
+créateurs de l'Égypte. Vous naviguez avec deux cents bâtiments sur un
+canal qui était jugé impraticable; vous fertilisez les campagnes arides
+de Damanhour et de l'Élowa; vous alimentez Alexandrie, etc., etc.</p>
+
+<p>«Pour moi, vous êtes d'une amabilité parfaite, puisque vous prenez
+autant de soin de mes canons. Je prie Dieu, Mahomet, tous les saints du
+paradis et de l'alcoran, pour que la mesure que vous proposez soit
+adoptée. Car, quant à la réussite, j'en suis convaincu, d'après ce que
+vous me mandez. Recevez tous mes remercîments de votre obligeance; je
+vous aime et embrasse de tout mon coeur. <i>Vale et ama.</i>»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À BONAPARTE.</h4>
+
+<p> «Alexandrie, 28 octobre 1798.</p>
+
+<p>«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 2 brumaire.
+Nous avons été vivement affectés des événements arrivés au Caire, et
+particulièrement de la perte de Dupuis et de Sulkowski. L'exemple
+terrible que vous avez donné préviendra sans doute de nouveaux malheurs
+et assurera notre tranquillité.</p>
+
+<p>«Les ennemis paraissent ne plus s'occuper d'Alexandrie. Ils ont réuni
+une partie de leurs forces vis-à-vis d'Aboukir; ils ont canonné le fort
+depuis quatre jours, mais inutilement et sans produire d'autre effet
+que la mort d'un seul homme.</p>
+
+<p>«L'ennemi, hier, a paru vouloir débarquer à une lieue d'Aboukir; on a
+canonné vigoureusement ses chaloupes, qui, à ce qu'on estime, portaient
+environ huit cents hommes. Une seule est arrivée à terre, et n'y est
+pas restée deux minutes; puis elles se sont éloignées.</p>
+
+<p>«Si les Anglais veulent entreprendre quelque chose aujourd'hui, ils ne
+réussiront pas davantage. Le renfort que j'y ai envoyé fera merveille
+au physique et au moral.</p>
+
+<p>«Le transport de l'artillerie que vous demandez est suspendu pour le
+moment. On emploiera le peu de chevaux qui sont ici à ce travail
+lorsque les circonstances auront changé, et je ne crois pas qu'il faille
+attendre longtemps.</p>
+
+<p>«Je ne sais si vous avez des données sur les bâtiments turcs qui sont
+ici près, mais je suis bien impatient de fixer mon opinion sur ceux qui
+les montent. Jamais un bâtiment turc ne s'approche d'une de nos
+batteries sans être suivi d'un vaisseau anglais, et la promptitude avec
+laquelle ils sont arrivés ne pourrait-elle faire penser que ce n'est
+point une expédition venant de Constantinople, mais quelques bâtiments
+en croisière ou de Rhodes, ramassés par les Anglais? Si nous sommes
+assez heureux pour que les ennemis essayent encore de descendre, nous
+ferons des prisonniers, et nous saurons à quoi nous en tenir.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À MENOU.</h4>
+
+<p> «Alexandrie, 12 novembre 1798.</p>
+
+<p>«J'attache le plus grand prix, mon cher général, aux témoignages de
+confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en
+sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation précieuse de les mériter,
+et je suis prêt à tout faire pour y parvenir.</p>
+
+<p>«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à
+vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je
+pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez
+que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par
+les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations
+militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne
+pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et
+mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique.
+Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si
+enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en
+obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point
+l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage,
+et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient
+des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la
+tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous
+les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le
+commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas
+que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de
+profiter des circonstances favorables qui peuvent se
+présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la
+révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque
+chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous
+connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter
+soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les
+difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc
+dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être
+utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et
+que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à
+ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui,
+mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me
+croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le
+commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on
+ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera
+organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et
+je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se
+préparent, et que vous dirigerez.</p>
+
+<p>«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes
+intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette
+confiance, mon abandon.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MENOU À MARMONT.</h4>
+
+<p> «Rosette, 15 novembre 1798.</p>
+
+<p> «INSTRUCTION ENVOYÉE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE.</p>
+
+<p>«S'il se présente une ou deux frégates turques pour entrer dans le port
+d'Alexandrie, le général commandant les laissera entrer.</p>
+
+<p>«S'il se présentait un plus grand nombre de bâtiments de guerre turcs
+pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général fera connaître à
+celui qui les commande qu'il est nécessaire de faire part de sa demande
+aux chefs supérieurs: on devra même l'engager à envoyer quelqu'un au
+Caire, au général en chef.</p>
+
+<p>«Si le commandant turc persistait à vouloir entrer avec un nombre de
+bâtiments qui excéderait celui de <i>deux</i> avant d'avoir la réponse du
+Caire, le général emploiera la force pour l'en empêcher.</p>
+
+<p>«Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle
+communique directement avec le général, celui-ci prendra d'elle toute
+espèce d'informations et lui fera toute espèce d'honnêtetés.</p>
+
+<p>«Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait
+communiquer que par des parlementaires anglais, le général fera
+connaître à ces commandants turcs combien cette mesure est indécente et
+contraire à la dignité du Grand Seigneur; le général les engagera à
+communiquer directement avec lui, sans intermédiaire anglais, et il fera
+connaître à ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les
+lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des
+parlementaires anglais.</p>
+
+<p>«Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure,
+circonspection, politesse et fermeté.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MENOU À MARMONT</h4>
+
+<p> «Rosette, 15 novembre 1798.</p>
+
+<p>«Mon cher général, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons
+que d'amitié: je compte sur la vôtre comme vous pouvez compter sur la
+mienne.</p>
+
+<p>«Je suis extrêmement sensible à la confiance que vous me témoignez;
+soyez assuré que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui
+dépendra de moi pour y répondre.</p>
+
+<p>«Mon cher général, l'estime publique vous appartient depuis longtemps,
+et la gloire que vous avez acquise partout où vous avez servi est un
+capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter.</p>
+
+<p>«Je sens combien vous devez désirer de retourner en France. Le général
+en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des
+liaisons particulières avec vous, est certainement, à cet égard, du
+même avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilités qui
+pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la
+chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant à moi,
+mon cher général, je ferai aussi entendre ma faible voix au général en
+chef pour tout ce qui peut vous être agréable, mais la vôtre seule
+suffirait. Vous êtes dans ce moment d'une utilité majeure à Alexandrie;
+vous seul pouvez donner à cette ville et aux troupes le ton qui
+convient. Je l'ai demandé au général en chef, j'espère qu'il me
+l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole
+d'honneur, mon cher général, que vous n'y resterez que le temps
+nécessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un
+homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour
+traiter avec eux.</p>
+
+<p>«Je vous répète que ce n'est que momentané, et que vous ne vous fixerez
+à Alexandrie qu'autant de temps que la difficulté des circonstances
+vous promettra de la gloire à acquérir. Si, dans les événements qui
+vont se succéder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les négociations
+qui, dans mon opinion (peut-être erronée), vont s'ouvrir, il se
+présentait une occasion d'aller en France porter quelque dépêche
+importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les
+rapports, servît parfaitement bien la chose publique, dressons toutes
+nos batteries, mon cher général, pour que vous en soyez chargé. Mais,
+au reste, vous connaissez mieux que moi le général en chef: vous êtes
+pour ainsi dire son frère d'armes; il sait que, quand il vous charge de
+quelque mission importante, c'est un second lui-même qui exécute.</p>
+
+<p>«Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en
+attendant que l'affaire du commandement soit arrangée, que vous soyez
+instruit de tout et que vous concouriez à tout; je le mande au général
+Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle.</p>
+
+<p>«Adieu, mon cher général, comptez à tout jamais sur ma franche amitié.
+<i>Vale et ama</i>. Pressez la construction des ouvrages.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+BONAPARTE À MARMONT.</h4>
+
+<p> «Au Caire, 29 novembre 1798.</p>
+
+<p>«L'état-major vous donne l'ordre, citoyen général, de prendre le
+commandement de la place d'Alexandrie. Je fais venir le général
+Mauscourt au Caire parce que j'ai appris que, le 24, il a envoyé un
+parlementaire aux Anglais sans m'en rendre compte, et que, d'ailleurs,
+sa lettre à l'amiral anglais n'était pas digne de la nation. Je vous
+répète ici l'ordre que j'ai donné de ne pas envoyer un seul
+parlementaire aux Anglais sans mon ordre. Qu'on ne leur demande rien.
+J'ai accoutumé les officiers qui sont sous mes ordres à accorder des
+grâces, et non à en recevoir.</p>
+
+<p>«J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers à la
+quatrième d'infanterie légère. Il est extrêmement surprenant que je
+n'en aie rien su.</p>
+
+<p>«Secouez les administrations; mettez de l'ordre dans cette grande
+garnison, et faites que l'on s'aperçoive du changement de commandant.</p>
+
+<p>«Écrivez-moi souvent et dans le plus grand détail.</p>
+
+<p>«Je savais depuis trois jours la nouvelle que vous m'avez écrite des
+lettres reçues de Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p>«Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isolés qui devraient être à
+l'armée. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait ses
+passe-ports en règle. Que ceux qui s'en vont n'emmènent pas de
+domestiques avec eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et
+qu'ils n'emportent point de fusils.</p>
+
+<p>«Je vous salue.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+BONAPARTE À MARMONT.</h4>
+
+<p> «Au Caire, 2 décembre 1798.</p>
+
+<p>«Vous ferez réunir chez vous, citoyen général, dans le plus grand
+secret, le contre-amiral Perrée, le chef de division Dumanoir, le
+capitaine Barré. Vous leur ferez part de la présente lettre; vous leur
+ferez les questions suivantes, et vous dresserez un procès-verbal de la
+réponse qu'ils feront, que vous signerez avec eux.</p>
+
+<p>PREMIÈRE QUESTION.</p>
+
+<p>«Si la première division de l'escadre sortait, pourrait-elle, après une
+croisière, rentrer malgré la croisière actuelle des Anglais, soit dans
+le port neuf, soit dans le port vieux?</p>
+
+<p>DEUXIÈME QUESTION.</p>
+
+<p>«Si le <i>Guillaume Tell</i> paraissait avec le <i>Généreux</i>, le <i>Dégo</i>,
+l'<i>Athénien</i> et les trois vaisseaux vénitiens que nous avons laissés à
+Toulon, et qui sont actuellement réunis à Malte, la croisière anglaise
+serait obligée de se sauver. Se charge-t-on de faire entrer l'escadre
+du général Villeneuve dans le port?</p>
+
+<p>TROISIÈME QUESTION.</p>
+
+<p>«Si la première division sortait, pour favoriser sa rentrée, malgré la
+croisière anglaise, ne serait-il pas utile, indépendamment du fanal que
+j'ai ordonné qu'on allumât au phare, d'établir un nouveau fanal sur la
+tour du Marabout? Y aurait-il quelque autre précaution à prendre?</p>
+
+<p>«Si dans la solution de ces trois questions il y avait des opinions
+différentes, vous ferez mettre sur le procès-verbal les opinions de
+chacun.</p>
+
+<p>«Je vous ordonne qu'il n'y ait à cette conférence que vous quatre. Vous
+commencerez par leur recommander le plus grand secret.</p>
+
+<p>«Après que le conseil aura répondu à ces trois questions et que le
+procès-verbal sera clos, vous poserez cette question:</p>
+
+<p>«Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de
+Malte, de quelle manière s'apercevrait-on de son arrivée à la hauteur
+de la croisière; quel secours les forces navales actuelles du port
+pourraient-elles lui procurer, et de quel ordre aurait besoin le
+contre-amiral Perrée pour se croire suffisamment autorisé à sortir?</p>
+
+<p>«Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouées, pour désigner la
+passe?</p>
+
+<p>«Les frégates la <i>Muiron</i> et la <i>Carrère</i>, le vaisseau le <i>Causse</i>
+seraient-ils dans le cas de sortir?</p>
+
+<p>«Après quoi, vous poserez cette autre question:</p>
+
+<p>«Les frégates la <i>Junon</i>, l'<i>Alceste</i>, la <i>Courageuse</i>, la <i>Muiron</i>, la
+<i>Carrère</i>; les vaisseaux le <i>Causse</i>, le <i>Dubois</i>, renforcés chacun par
+une bonne garnison de l'armée de terre et de tous les matelots européens
+qui existent à Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la
+croisière anglaise si elle était composée de deux vaisseaux et d'une
+frégate?</p>
+
+<p>«Vous me ferez passer le procès-verbal de cette séance dans le plus
+court délai.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À BONAPARTE.</h4>
+
+<p> «Alexandrie, 4 décembre 1798.</p>
+
+<p>«J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 9, par laquelle vous
+me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau
+témoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et,
+si le zèle le plus constant et l'activité la plus soutenue suffisent,
+j'espère m'acquitter d'une manière satisfaisante de la tâche que vous
+m'avez imposée: elle ne me paraît pénible que parce qu'elle m'éloigne
+de vous.</p>
+
+<p>«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des
+motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer,
+à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez
+son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les
+scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de
+vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son
+administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans
+deux jours pour se rendre à vos ordres.</p>
+
+<p>«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances
+difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que
+d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en
+magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres
+que pour environ cinq jours.</p>
+
+<p>«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux
+mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves,
+qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout
+cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport
+quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent
+chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine
+suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs
+moyens.</p>
+
+<p>«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près
+d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors
+qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de
+deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque
+jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à
+traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier
+que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux
+jours.</p>
+
+<p>«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois
+qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et,
+comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les
+déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les
+pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur
+richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère
+les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener
+leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre
+disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que
+la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges
+de Damanhour.</p>
+
+<p>«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent
+qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire
+venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a
+pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose,
+par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette
+paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne
+sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres
+chargées de blé.</p>
+
+<p>«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un
+transport de blé qui excédera la consommation.</p>
+
+<p>«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature
+quand nous en serons pourvus.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À BONAPARTE.</h4>
+
+<p> «Alexandrie, 6 décembre 1798.</p>
+
+<p>«Le général Menou vous a sans doute rendu compte, mon cher général, du
+départ de tous les bâtiments à pavillon rouge; trois vaisseaux anglais
+seulement sont à notre vue: deux croisent devant Alexandrie, un à
+Aboukir, mouillé.</p>
+
+<p>«Je crois maintenant les transports par mer possibles: nous allons
+l'essayer. Dût-il y avoir quelque danger, il faudrait encore y avoir
+recours, car nos besoins sont pressants: nous sommes sans blé, nous
+n'en avons plus que pour demain, et il faut renoncer à l'idée
+d'approvisionner Alexandrie par des caravanes. Cent cinquante chameaux
+marchant continuellement pourraient à peine suffire à la consommation
+journalière.</p>
+
+<p>«Les rapports que j'ai eus sur la navigation du lac sont satisfaisants:
+les deux points d'embarquement seront, l'un à une lieue et demie
+d'Alexandrie, et l'autre à quatre lieues de Rosette. Ainsi nos
+transports par terre seront diminués; mais cette navigation ne peut pas
+être mise en activité sur-le-champ: il faut donc employer la navigation
+extérieure, qui j'espère, sera heureuse, et pourvoira à nos besoins.
+J'envoie, à cet effet, à Rosette, un officier de marine et deux
+aspirants intelligents capables de conduire les djermes.</p>
+
+<p>«Les agences en chef des différents services n'ont rien envoyé depuis
+longtemps aux agents d'Alexandrie; en conséquence, personne n'a un sou:
+il est difficile que la machine aille. Le divan fournit, en attendant,
+de la paille, du bois pour la consommation journalière de la garnison,
+et de la viande pour les hôpitaux. Ces ressources seront bientôt
+épuisées, et je n'y compte que pour très-peu de temps; aussi vais-je
+chercher à me pourvoir ailleurs.</p>
+
+<p>«Il est dû à la garnison d'Alexandrie les mois de vendémiaire et de
+brumaire, tandis que la première décade de frimaire est payée à l'armée.</p>
+
+<p>«Les travaux du génie sont sans activité, parce qu'on n'a encore rien
+donné sur l'ordonnance de vingt mille francs que vous avez fait
+délivrer.</p>
+
+<p>«J'ai emprunté quinze cents quintaux de blé au divan pour pourvoir à la
+subsistance de quinze jours. J'espère que d'ici à ce temps-là, s'il
+nous arrive quelque argent et que nous profitions bien de la
+circonstance, nous serons dans l'abondance; et alors je rendrai en
+nature, ainsi que j'ai promis, quinze cents quintaux.</p>
+
+<p>«Le divan ne marchait pas; je lui ai adjoint, pour le stimuler un peu,
+le capitaine Arnaud, qui est bien capable d'en tirer parti. Le divan
+s'assemblera tous les deux jours; le capitaine Arnaud me représentera.
+Dans les cas extraordinaires, je le convoquerai chez moi.</p>
+
+<p>«Je vais chercher à faire venir du bois par Aboukir.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À BONAPARTE.</h4>
+
+<p> «Alexandrie, 24 décembre 1798.</p>
+
+<p>«J'espère, mon cher général, que nous avons vaincu le mal, et que, si la
+peste reparaît, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis
+ma dernière lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur français
+avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tombé malade et est
+mort. Nous avons pris toutes les précautions que la prudence nous a
+suggérées pour empêcher la propagation de la maladie, et nous en avons
+senti les bons effets.</p>
+
+<p>«Les vents constamment contraires ont empêché les djermes chargées de
+blé d'arriver de Rosette ici, de manière que nous finissons aujourd'hui
+de consommer l'emprunt de blé que j'ai fait il y a quinze jours. Il a
+fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouvé en lui beaucoup de
+bonne volonté, et il a été convenu qu'un négociant serait chargé de
+nous fournir chaque jour cent quintaux de blé. Le divan fera les fonds
+nécessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure
+responsable du prix de ce blé. J'ai pris le double engagement près du
+divan, et comme commandant à Alexandrie, et comme particulier, de le
+lui faire payer, c'est-à-dire que je lui rendrai, quand nos blés seront
+arrivés, la quantité qui représentera la somme d'argent qui aura été
+dépensée. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment.</p>
+
+<p>«Comme les vents peuvent être encore longtemps contraires, j'ai dû
+penser aux transports intérieurs. Je me suis adressé aux Arabes qui
+environnent Alexandrie; j'ai à peu près la certitude d'obtenir d'eux
+cent cinquante à deux cents chameaux, qui apporteront le blé à
+Alexandrie, et qui seront payés en nature à raison d'un tiers de la
+charge, c'est-à-dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent
+quarante livres, ne nous coûtera qu'un ardeb pris à Rosette, dont la
+valeur est de trois piastres, ce qui est très-bon marché.</p>
+
+<p>«Dans deux jours la navigation du lac sera en activité. Le premier
+objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours,
+fait faire un gros magasin sur le bord du lac, près de l'Élowa, et, là,
+cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins à
+l'extrémité du lac, près d'Alexandrie.</p>
+
+<p>«Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce
+retard aux difficultés locales que le pays présente à un Français. Je
+crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire
+facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin
+pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit être
+considéré comme le grenier d'Alexandrie, serait d'étendre jusqu'à
+Damanhour le commandement du shériff d'Alexandrie. Il nous est
+extrêmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir
+à nos besoins, un pays riche et peuplé; et personne n'en tirerait un
+plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors à l'estime qu'on a
+pour lui les moyens que donne l'autorité. L'unité de commandement ne
+serait pas blessée, puisqu'il ne ferait qu'exécuter les ordres du
+général Menou.</p>
+
+<p>«J'ai trouvé un Arabe dont je suis sûr et qui partira demain pour
+Derne. Quatre jours après, j'en ferai partir un autre: ils porteront
+tous deux des lettres à un négociant et à un juif qui y fait les
+affaires des Français. On pourrait, à telle fin que de raison, se
+servir de ce moyen-là pour envoyer une lettre jusqu'à Tripoli, car il y
+va souvent des bateaux.</p>
+
+<p>«J'ai l'état, bâtiment par bâtiment, des matelots du convoi: le nombre
+s'en élève à quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me
+paraît, d'après cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain
+nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous
+l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les bâtiments ont été brûlés,
+une centaine s'est réfugiée sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons
+quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine.</p>
+
+<p>«Je vous remercie de la défense que vous avez faite de recevoir en
+payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en était déjà
+arrivé pour soixante mille francs.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À BONAPARTE.</h4>
+
+<p> «Alexandrie, 22 janvier 1799.</p>
+
+<p>«Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher général, nos pertes
+augmentent à chaque instant: la journée d'avant-hier nous a coûté
+dix-sept hommes morts; celle d'hier à peu près autant. Notre position
+est vraiment déplorable. Je n'exagère pas nos malheurs; mais, si on ne
+vient promptement à notre secours, ils seront bientôt à leur comble. Le
+mécontentement des troupes est extrême et tel, que je puis
+raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou
+tout ramener à l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas;
+et ces malheurs-là seront prévenus. Tout est ici six fois plus cher
+qu'à Paris, et il n'y a qu'une très-petite partie de la garnison qui
+ait reçu le mois de vendémiaire; la misère est donc excessive, et les
+troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espère
+bientôt les voir périr. Ajoutez à cela la lecture des ordres du jour,
+qui leur annonce que l'armée est payée régulièrement, et qui leur fait
+croire que l'argent destiné pour eux est distrait par les autorités
+immédiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une
+livre de pain, à cause de la disette extrême de blé que nous éprouvons;
+il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mécontentement des
+soldats n'est pas fondé.</p>
+
+<p>«J'ai fait part de toutes mes inquiétudes et de tous mes chagrins au
+général Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce
+n'est qu'à regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je
+ne puis m'adresser qu'à vous pour obtenir un remède, le général Menou
+n'en trouvant pas. J'ose, espérer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez
+pour croire que le récit que je vous fais est littéralement vrai.</p>
+
+<p>«Vous avez réuni le commandement des trois provinces, afin que la ville
+d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-même, reçût de l'argent
+et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le
+général Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahiré,
+qui pourrait servir à payer ici les troupes, est employé à tout autre
+usage. Un négociant d'ici vient de m'assurer à l'instant que son
+correspondant vient de lui écrire que le général Menou venait de faire
+rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a
+été payée par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel
+moment le général Menou choisit-il pour cela? celui où nous manquons de
+tout, et où la terre, la marine, les soldats et les administrations,
+sont dans une égale misère!</p>
+
+<p>«Le commandement que vous m'avez donné de la province de Bahiré me
+donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la
+quarantaine ne mettait obstacle à tout; mais je ne puis disposer de
+rien; le général Menou a donné ses ordres à l'adjudant général le Turcq;
+ainsi ce commandement est illusoire.</p>
+
+<p>«Le général Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de
+Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus
+besoin de secours que les communications deviennent plus rares.</p>
+
+<p>«Le général Menou vient de défendre, sous les peines les plus graves, à
+qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre
+cents âmes, qui, sous la protection du détachement français, nous
+apportaient régulièrement ici des subsistances, n'osant pas marcher
+seuls à cause des Arabes, né viendront plus, et nous faisons par là un
+pas vers la famine.</p>
+
+<p>«Nous n'avons pas reçu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de
+blé, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures.</p>
+
+<p>«Il a été impossible de vendre ici la plus petite quantité de vin;
+personne n'est venu en acheter; et cela me paraît tout simple. Voici le
+parti que j'ai pris. J'ai forcé les habitants à l'acheter, le divan s'y
+est refusé formellement. Après avoir tourné la question de toutes les
+manières, sans avoir pu le décider, je lui ai signifié que je me
+chargeais de tous les détails, qu'il y aurait sans doute moins de
+justice dans les répartitions, parce que j'avais des connaissances
+locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que
+j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze négociants
+turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais
+qu'eux et qu'ils eussent à fournir, sous deux fois vingt-quatre heures,
+la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoyé
+demander pardon de s'être ainsi refusé à mes demandes, et s'en est
+lui-même chargé; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille
+livres les cent cinquante mille livres portées dans mon arrêté; il m'eût
+été impossible de porter le vin à trois livres; je l'ai mis à cinquante
+sous.</p>
+
+<p>«Ces cent vingt-cinq mille livres serviront à payer un mois à la
+garnison; la marine vingt-cinq mille, le génie huit à dix mille,
+l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les
+secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont
+pas moins pressants.</p>
+
+<p>«Le médecin Valdony, que vous m'avez annoncé, n'est pas arrivé, je crois
+même qu'il n'est pas parti.</p>
+
+<p>«Nous n'avons plus de chirurgiens pour nos hôpitaux; je vous demande
+avec la plus vive instance de nous en faire envoyer.</p>
+
+<p>«Le commissaire des guerres Renaud est mort, le commissaire Michaud est
+en quarantaine; le service ici est entre les mains du commissaire
+adjoint de Damanhour; il est incapable de mener une machine aussi vaste,
+et d'ailleurs il est nécessaire dans sa province; je vous demande de
+nous en faire envoyer un.</p>
+
+<p>«La commission sanitaire fait tout ce qu'elle peut; je lui ai adjoint
+deux capitaines de bâtiments marchands, afin de l'aider dans ses
+pénibles travaux.</p>
+
+<p>«J'attends votre réponse à ma lettre du 26, afin de savoir si je dois
+envoyer à Damanhour les marins dont je vous ai parlé.</p>
+
+<p>«La caravelle serait partie ce matin si un vaisseau anglais n'était
+paru.</p>
+
+<p>«Je n'ai reçu qu'hier votre arrêté du 22 nivôse; je vais le mettre à
+exécution; les alléges sont prêtes.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+BONAPARTE À MARMONT.</h4>
+
+<p> «Au Caire, 5 février 1799.</p>
+
+<p>«Puisqu'il est impossible que la caravelle parte de nuit, puisqu'elle
+ne peut pas profiter du moment où les Anglais sont loin pour sortir,
+qu'elle sorte lorsqu'elle voudra, et le plus tôt possible.</p>
+
+<p>«Je vous salue.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>
+MARMONT À BONAPARTE.</h4>
+
+<p> «Rosette, 23 février 1799.</p>
+
+<p>«Nos maux augmentaient, mon cher général, et je ne voyais aucun moyen
+de leur apporter de remède, tant qu'Alexandrie resterait dans l'oubli
+où cette ville est depuis longtemps. J'ai pris le parti de venir passer
+quarante-huit heures ici. J'ai respecté les lois sanitaires, et me suis
+campé hors la ville. Le général Menou m'a remis le commandement. J'ai
+sur-le-champ fait un emprunt de cent vingt mille francs, hypothéqué sur
+les rentrées de l'arrondissement. La moitié sera payée ce soir, et je
+l'emporterai avec moi. Le reste me suivra de près. Je payerai avec cet
+emprunt la première quinzaine de frimaire aux troupes. Je donnerai une
+vingtaine de mille francs à la marine, et je donnerai assez d'argent au
+génie pour pousser vigoureusement les travaux, qui depuis longtemps
+déjà sont suspendus.</p>
+
+<p>«C'est la perspective qu'offrent les événements que l'on peut présumer
+qui m'a décidé à venir trouver le général Menou, et de lui demander ou
+de me donner des secours, ou de me remettre le commandement que vous
+m'avez confié. Votre absence me rend personnellement responsable de tout
+ce qui doit être fait, et j'ai été effrayé en pensant qu'en restant
+encore quelque temps dans la même sécurité la ville d'Alexandrie ne
+serait pas capable de la résistance qu'il est nécessaire qu'elle oppose.</p>
+
+<p>«J'ai donc cru devoir mettre de côté les considérations particulières,
+au risque même de déplaire au général Menou. J'ai cru indispensable de
+tout sacrifier aux besoins pressants de la place d'Alexandrie. J'ai
+pensé surtout qu'il fallait faire arriver promptement les
+fortifications à un terme qui donnât quelque confiance; et je crois
+pouvoir atteindre ce but; mais il fallait de la prévoyance; et, si
+j'eusse attendu encore quelque temps, je crains bien qu'il n'eût été
+trop tard.</p>
+
+<p>«J'ai donc fait ce que j'ai cru devoir faire, et ce que vos derniers
+ordres m'ont autorisé à faire. J'ai pensé exclusivement à préparer la
+défense d'Alexandrie, à laquelle mon honneur aujourd'hui est lié. Le
+général Menou m'a parfaitement reçu et a paru me céder sans peine le
+commandement. Il part sous peu de jours pour le Caire. Il sent, mon
+général, l'impossibilité d'envoyer un bataillon à Damanhour. Les quatre
+qui font la garnison ne forment en tout que quatre cent quatre-vingts
+fusiliers pour le service. Jugez, je vous prie, s'il est possible de
+diminuer ce nombre.</p>
+
+<p>«Le général Menou me laisse donc la légion nautique, moins un
+détachement qui partira avec lui. Je vais l'envoyer à Ramanieh, afin de
+mettre à même le chef de brigade Lefebvre de s'établir de nouveau à
+Damanhour. Je vais avec ce secours presser la rentrée des contributions.
+Malgré tous mes efforts, elles ne s'élèveront jamais à la hauteur des
+dépenses fixes de l'arrondissement. Je vous enverrai par le premier
+courrier le tableau des différences.</p>
+
+<p>«La peste va bien à Alexandrie; les accidents sont devenus moins
+fréquents, et le nombre des morts moins considérable: nos hôpitaux ne
+perdent pas plus de trois à quatre hommes par jour.</p>
+
+<p>«Les Anglais sont toujours en présence. Ils ont suspendu depuis quelques
+jours leur bombardement.»</p>
+
+<p>FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<br>
+
+<h3>
+TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p>Avis de l'éditeur.</p>
+
+<p>LIVRE PREMIER.--1774-1797.</p>
+
+<p>Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières
+années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à
+l'école d'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.</p>
+
+<p>Admission au 1er régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de
+Tournoux.--Premier combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à
+Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du
+Petit-Gilbraltar (17 décembre 1793).--Pillage de
+Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).</p>
+
+<p>Situation intérieure de la France.--La terreur.--9
+thermidor.--Bonaparte accusé.--Son opinion sur le 9 thermidor.--Projet
+d'une expédition maritime contre la Toscane.--Bonaparte quitte l'armée
+d'Italie.--Siége de Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.</p>
+
+<p>Pichegru.--Desaix.--15 vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du
+général Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des
+victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23
+novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de
+Bonaparte.</p>
+
+<p>
+CORRESPONDANCE DU LIVRE PREMIER.</p>
+
+<p>Lettre de Marmont à son père, du camp de Saint-Ours.<br>
+------------------à sa mère, du camp de Saint-Ours.<br>
+Lettre de Marmont à son père, de Certamussa.<br>
+------------------à sa mère, de Saint-Paul.<br>
+------------------à son père, de Toulon.</p>
+
+<p>Rapport original de la prise de Toulon au président de la Convention
+nationale.</p>
+
+<p>Ordre du jour du général Dugommier.</p>
+
+<p>Lettre de Marmont à sa mère, du fort de la Montagne.<br>
+------------------à son père, du fort de la Montagne.<br>
+------------------à sa mère, en rade.<br>
+------------------à son père, à bord du brick l'<i>Amitié</i>.<br>
+------------------à sa mère, de Toulon.<br>
+------------------à son père, de Strasbourg.<br>
+------------------à sa mère, d'Ober-Ingelheim.<br>
+------------------à son père, d'Ober-Ingelheim.<br>
+------------------à sa mère, d'Ober-Ingelheim.<br>
+------------------à son père, d'Ober-Ingelheim.<br>
+------------------à son père, d'Ober-Ingelheim.<br>
+------------------à sa mère.</p>
+
+<p>
+LIVRE DEUXIÈME.--1797-1798.</p>
+
+<p>Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Stengel.--Berthier.--Montenotte
+(11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.--Mission de Junot et de
+Murat.</p>
+
+<p>Passage du Pô (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio:
+création des guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de
+l'armée française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le
+roi de Naples.--Surprise du château Ubin.</p>
+
+<p>Siège de Mantoue.--Lonato (3 août 1796).--Anecdote.--Castiglione (5
+août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.--Bassano.--Cerea.--Deux
+Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à Paris.--Arcole (17
+novembre) .--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les opérations de
+Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17
+janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).</p>
+
+<p>Expédition contre le pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de
+Lannes.--Prise d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et
+Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans
+les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert
+dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de
+l'archiduc Charles.</p>
+
+<p>Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premières ouvertures
+faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19
+avril).--Réponse de M. Vincent à Bonaparte.--Troubles de Bergame (12
+mai).--Venise se déclare contre la France.--Mission de Junot.--Le
+général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entrée des Français
+dans la ville.--Création de la République transpadane.--Alliance avec
+la Sardaigne.</p>
+
+<p>18 fructidor.--Pauline Bonaparte.--Leclerc.--Négociation de
+Passeriano.--Le comte de Cobentzel.--Clarke.--Anecdote.--Madame
+Bonaparte à Venise.--Desaix à Passeriano.--Première idée sur
+l'Égypte.--Existence de Bonaparte en Italie.--L'armée du Rhin confiée à
+Augereau.--Paix de Campo-Formio (17 octobre
+1797).--Dandolo.--Anecdotes.--Voyage de Milan à Radstadt et de Radstadt
+à Paris.</p>
+
+<p>
+CORRESPONDANCE DU LIVRE DEUXIÈME.</p>
+
+<p>Lettre de Marmont à son père, de Cairo.<br>
+------------------à son père, de Cherasco.<br>
+------------------à sa mère, de Crémone.<br>
+------------------à son père, de Milan.<br>
+------------------à son père, de Peschiera.<br>
+------------------à sa mère, de Milan.<br>
+------------------à son père.<br>
+------------------à son père, de Bassano.<br>
+------------------à son père, de Castiglione.<br>
+------------------à son père, de Brescia.<br>
+------------------à son père, de Vérone.<br>
+------------------à sa mère, de Milan.<br>
+------------------à son père, de Goritz.</p>
+
+<p>
+LIVRE TROISIÈME.--1798-1799.</p>
+
+<p>Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite politique.--Situation
+intérieure de la France.--Première idée d'une descente en
+Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre,
+reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente.--Mariage de
+Marmont.</p>
+
+<p>Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte.--Moyen par lequel on
+se procure de l'argent.--Départ de Toulon (19 mai
+1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition
+d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les
+mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française
+d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le
+Nil.</p>
+
+<p>Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la
+flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardan (19
+juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au
+Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre Ibrahim.--Aboukir
+(1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre.</p>
+
+<p>Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse dans le
+Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une
+flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le
+général Mauscourt.--Marmont nommé commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son
+singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur cette
+maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M.
+Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.</p>
+
+<p>
+CORRESPONDANCE DU LIVRE TROISIÈME.</p>
+
+<p>Lettre de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.<br>
+-------de Menou à Marmont, de Rosette.<br>
+-------de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.<br>
+------------------à Menou, d'Alexandrie.<br>
+-------de Menou à Marmont, de Rosette.<br>
+------------------à Marmont, de Rosette.<br>
+-------de Bonaparte à Marmont, du Caire.<br>
+------------------à Marmont, du Caire.<br>
+-------de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.<br>
+------------------à Bonaparte, d'Alexandrie.<br>
+------------------à Bonaparte, d'Alexandrie.<br>
+------------------à Bonaparte, d'Alexandrie.<br>
+-------de Bonaparte à Marmont, du Caire.<br>
+-------de Marmont à Bonaparte, de Rosette.</p>
+
+<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER. </p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (1/9), by Auguste Wiesse de Marmont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
+***** This file should be named 27427-h.htm or 27427-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/7/4/2/27427/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Duchossoy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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