diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 27313-0.txt | 2116 | ||||
| -rw-r--r-- | 27313-0.zip | bin | 0 -> 46311 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 27313-8.txt | 2116 | ||||
| -rw-r--r-- | 27313-8.zip | bin | 0 -> 45934 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 27313-h.zip | bin | 0 -> 47046 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 27313-h/27313-h.htm | 1796 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
9 files changed, 6044 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/27313-0.txt b/27313-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4716558 --- /dev/null +++ b/27313-0.txt @@ -0,0 +1,2116 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Japon + +Author: Charles de Montblanc + +Release Date: November 22, 2008 [EBook #27313] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON *** + + + + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +Le Japon + +par + +Le Comte Charles de Montblanc + +PARIS + +IMPRIMERIE DE J. CLAYE + +1865 + + + + +TABLE. + + +I. Considérations générales + +II. Aspect de la question occidentale au Japon de 1854 à 1865 + +III. Le daïri ou mikado + +IV. Le shiogoune ou taïkoune + +V. Les grands feudataires + +VI. Le peuple japonais + +VII. Le Japon par rapport à l'Europe + + + + +LE JAPON + + + + +I. + +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. + + +Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de +l'Europe, et cependant les événements qui se passent dans ce pays +présentent, à tous les points de vue, un intérêt considérable, soit +qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses +rapports avec l'Occident. + +C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui +bouleversent aujourd'hui l'empire du Soleil Naissant, et par eux +l'élément de la civilisation occidentale est venue se choquer contre +l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux +principes s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis +longtemps séparés. Au nom du respect de la tradition, la noblesse +féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays. +Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le +commencement de la lutte, des observations à son souverain, en lui +refusant son puissant concours contre les étrangers, non parce qu'il les +aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de +reconnaître leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent +leurs vaisseaux. + +Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité, +la position réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille +noblesse ont tout à perdre en laissant s'effacer le respect du passé, +tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et militaire +en son propre nom, a tout à gagner. + +Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il +ne s'agit pas ici d'un peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais +d'un peuple jeune, actif, intelligent et courageux, qui seul présente, +dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de hautes +destinées. + +Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera +évidemment d'une façon plus ou moins nette, suivant la netteté de la +politique intérieure et internationale qu'adoptera le taïkoune, mais il +dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à +l'égard du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à +Yedo. Celles-ci ont traité avec le taïkoune, comme avec l'autorité +suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences rigoureuses +de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier +avec le gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme +trahison ou mauvaise foi, toute hésitation du taïkoune, dans +l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral +qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en +définitive compliquer la position en se privant du seul appui intéressé, +par conséquent réel, sur lequel il est permis de compter. Si l'on +envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs +divers, il ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions +du taïkoune avec les actes et intentions des autres pouvoirs existant en +dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le taïkoune solidaire de +l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les +étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune. + +Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le +gouvernement de Yedo, contre le prince de Nagato isolément, est l'indice +d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous toutes les formes +pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans +ces événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la +suite de plusieurs rencontres où ses troupes ont été engagées, pendant +que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les provinces de +Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial. + +Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre, +sans ambiguïté, la direction par lui prise, en conformité de ses +intérêts. A côté de cela des contradictions évidentes semblent appeler +la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière +ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les +membres de l'ambassade avait pour double raison la non-réussite en +Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été chargés et le +droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français; +en promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double +grief pouvait être considéré comme un crime, car sans respect pour la +constitution du pays et l'initiative de l'assemblée féodale, ils +avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient +réalisé un acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du +reste sans excuse, car ils avouaient leurs sympathies pour un plan de +politique qui réunissait dans un même faisceau la civilisation de leur +pays et l'alliance intime avec l'étranger. + +La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une +contradiction réelle dans le fait, mais apparente seulement, par rapport +au taïkoune. L'explication de cette nouvelle confusion est simple: c'est +que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement +composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir +central que la constitution politique introduit dans ses conseils. Il en +résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade japonaise, n'est +nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune, +mais simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de +puissants adhérents qui, chaque jour, devront s'affaiblir devant une +union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du Japon. + + + + +II. + +ASPECT DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865. + + +L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se +traduit d'une manière fort claire dans l'examen des événements qui +forment au Japon l'histoire des nouvelles relations étrangères. En +effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de +passions rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances +nouvelles amenées par l'étranger, puis se reconnaissent et veulent +enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces circonstances. + +Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il +ne restait d'autre souvenir des Européens que la complication apportée, +dans une époque lointaine de troubles intérieurs, par leur présence, +l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité +commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs +établis, un péril commun, en dehors de tout parti. Ils n'avaient été +l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur présence était en +suspicion comme dissolvant des mÅ“urs et habitudes japonaises. Aussi, +dès l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au +Japon, nous voyons les hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638, +se complaisait dans sa politique d'isolement. + +L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité +plaidèrent en faveur de l'étranger. Cependant, au début de la question, +un parti puissant s'éleva, pour combattre toute innovation et rappeler +les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais il +avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne +purent empêcher l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854. + +Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais +furent frappés du progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie, +l'organisation militaire, la puissance de la navigation à vapeur. En +face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique, +industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique +par nation, les Japonais, trop actifs et trop intelligents pour admirer +simplement, voulurent savoir, voulurent posséder les mêmes forces, et, +sans tarder, se mirent au travail. + +Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La +curiosité scientifique, le travail industriel et la discipline des +armées cherchèrent des guides nouveaux auprès de l'étranger. La Hollande +profita de ses anciennes relations pour se rapprocher davantage. Un +rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12 +février 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate +ce mouvement pacifique et le rôle qu'y prenait la Hollande. Elle se fit +institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et marins +japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques, +du maniement du fusil et du canon, du travail des forges et de +différents autres travaux. Elle établit, pour les Japonais, des cours de +sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les +Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à +comprendre, et leur ardente curiosité. + +Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu +de nouvelles préoccupations et finit par se confondre dans les rapports +plus réservés du Japon avec les étrangers en général. Ce fut alors que +se manifesta une phase nouvelle dans laquelle s'affirmèrent des intérêts +opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit +tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à +elle. S'en rendre maîtresse, c'était posséder une source de puissance +pour elle et d'affaiblissement graduel pour ses rivaux en féodalité. +Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à +leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs +rapports avec les hommes de l'occident. Les ports ouverts, faisant +partie du domaine de la couronne, semblaient poser la question étrangère +comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des +intérêts opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait +pour eux de l'entente cordiale des occidentaux avec la cour taïkounale. +Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour du mikado un +parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de +résistance contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers. + +Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un +côté, le taïkoune l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires +acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille constitution et la féodalité +rangée pour la défendre autour du souverain le mikado. + +Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan +d'hostilité ouverte, car recherchant dans un sens favorable à ses +intérêts, les conséquences possibles, de la présence désormais +inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une +puissance en contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts +tendirent dès lors à rompre l'entente taïkounale, et se caractérisèrent +surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier consistait à +semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance +pouvait amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci +rentrerait ainsi forcément dans leur parti, et se verrait obligé de se +soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors refouler les +étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre +le taïkoune que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation +complète des traités conclus, et qu'il ne cesse d'exciter contre les +étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de Ionines. +De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de +méfiances et d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu +par la colonie étrangère. Dans l'emploi de ce premier moyen se retrouve +ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet failli en +1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs +instigateurs. + +Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto +la politique du taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et +antinationale. Ce parti se pose comme le défenseur quand même des droits +du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie +politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le +vieux pouvoir du mikado. En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant +de légalité qui voile ses préoccupations personnelles et qui lui permet +d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens de ses +idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique +la situation embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions +qui déterminèrent la dernière ambassade japonaise avec la mission +d'exclusion dont elle était chargée. + +Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs +du taïkoune et la pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la +cour de Yedo a de plus en plus le désir de cultiver l'alliance +étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon +à plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se +compliqueraient encore pour son gouvernement, comme pour les étrangers +si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la lettre des +traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit +compter avec le mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés, +gokshis et daïmios qui regardent la présence des étrangers comme une +violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de Yedo +responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction +des priviléges accordés aux étrangers. + +Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du +taïkoune, attachés à sa fortune. Cette position adoucissait forcément +leur mission par les sympathies contraires qui se glissaient auprès +d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se +dissimulaient pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout +l'irritation de la noblesse rangée autour du Mikado. Ils désiraient en +conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers, ne pas les +étendre pour le moment et conserver le _statu quo_. Par contre, les +avantages particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère +ne se dissimulaient pas à leurs yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les +résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement dominés par +ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement +apprécié les merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont +disposait l'armée, par sa discipline, la régularité de ses manÅ“uvres +et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent comprendre que +l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre +de triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la +civilisation du Japon. + +Tel est actuellement l'état de la question. + +La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son +impatience à revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception +de la lettre des traités. Cette politique doit avoir pour guide +indispensable la connaissance de l'état social et des divers intérêts +qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut +arracher à la jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort +limité. + +Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans +mes rapports avec les Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je +ferai remarquer que dans le cours du récit, je choisirai, pour +l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la +prononciation que j'entendais émettre: les bases des écritures +japonaises rendent fantastique tout essai d'orthographe par traduction +littérale. + + + + +III. + +LE DAIRI OU MIKADO. + + +Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles +se trouve celle des kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle +forme la maison impériale rangée autour du souverain, le mikado ou +daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles +guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des +différentes sectes religieuses forment une classe dont l'action isolée +n'emporte aucune influence réelle. Les savants et médecins, gagsha et +ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le +caractère. Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs +et industriels, shiokounines, les marchands, akinedos. Au-dessous d'eux +se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang des animaux et +travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore +inférieurs aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur +travail, tandis que les mendiants vivent du travail des autres. Chacune +de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses arrangements +intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les +mÅ“urs sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le +verrons dans la suite. + + * * * * * + +Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à +Kioto, qui par ce fait est la capitale du pays. Miako signifiant palais +et capitale, on désigne quelquefois la ville de Kioto sous le nom de +Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée +seule est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le +descendant des dieux créateurs du Japon. + +Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme +centre divin et primordial, ont dès le commencement des choses créé et +organisé le monde terrestre. De ces dieux sont nées des divinités, qui +chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre +japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces +divinités, et le mikado ou daïri est le chef de la famille souveraine du +Japon comme descendant des dieux souverains. Cette généalogie explique +suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse +épithète de souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son +pays. Cette épithète est d'autant plus impropre qu'on oppose le +souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre +de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un +souverain; il est même très-probable que l'avenir verra cette +souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité légale, le +titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado, +dont le caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même +que chez les peuples idolâtres, les dieux président à l'invention des +arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral et matériel +de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule +religieuse, de même le mikado préside au développement social sous +l'influence de l'idée morale, religieuse, artistique et scientifique. + +Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un +culte, mais comme descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il +n'est pas le chef d'une religion spéciale, mais il domine toutes les +religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant à +sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les +divers clergés bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la +révélation divine du sineto ou religion des kamis, car tout en présidant +à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa personnalité +au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des +droits divins du souverain. + +Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux +dont la succession et les actes appartiennent à la genèse aussi bien +qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto enseigne encore que +la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de +vertu. De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la +religion leur attribue, après leur mort, une influence dans l'avenir des +destinées de leur pays. De ces croyances remarquables il résulte pour +les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal +constant, et qui ne s'y perd jamais. + +Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado, +celui-ci protége les autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il +trouve même dans ces cultes des positions pour ses enfants. Ainsi, parmi +les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres +prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes +bouddhistes. Les grands prêtres du sineto forment un collége supérieur +sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que les prêtres +de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo, +suivant la prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh. +Les filles du mikado sont recherchées en mariage par les grands daïmios, +le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou bien encore occupent +comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut +être considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept +fois plus de femmes d'un rang inférieur. + +Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent +au Japon, le sineto et le bouddhisme réunissent la grande majorité des +Japonais. Ces deux religions, loin de se combattre, exercent +simultanément leur influence vis-à -vis des mêmes individus. Les prières, +les intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des +mias, ou yashiros, qui sont les temples du sineto, tandis que les +cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès des défunts +et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des +deux cultes est si complète, que le mikado lui-même est livré après sa +mort aux prêtres de Bouddha. + +A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire +après avoir choisi son successeur. Il prend alors dans le culte sineto +une position ecclésiastique sous un nouveau nom. Quelques-uns se sont +même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui +se nomme devenir fo-ouo. + +La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la +religion. La reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du +daïri par son apothéose que prononce son successeur. C'est à son +caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se rattachent +les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est +entouré, et qui s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la +vaisselle en bois laqué dans laquelle il mange doit être brisée et +brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de +ses vêtements et de tout ce qui est à son usage. + +Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit +ministères qui transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général +de ses armées et gouverneur des provinces impériales. Ces ministères +sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale, de +l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la +police, de la guerre, de la justice et du trésor. C'est par son +entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage apprend à la +nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement +de son successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom +qu'il portait jusqu'alors pour prendre la désignation anonyme +«d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort. C'est +ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a +décoré son palais. Les kougués rédigent alors les annales de son règne. +Son successeur semble être choisi dans la famille souveraine, plutôt par +suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle d'hérédité +invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des +princes plus jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est +l'empereur régnant qui désigne son successeur. Le choix se fait du reste +en famille, et comme la cour du mikado et son entourage font tous partie +de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et +l'acte de la famille qui détermine son chef devient pour la nation un +acte social qui détermine son souverain. + +Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille, +sans autre reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain, +qu'est due la persistance et la fixité de la dynastie régnante. Les +annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ comme +première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu +de changement de dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont +été déposés, mais jamais les shiogounes n'ont pu s'en débarrasser. Car, +en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît constamment de +ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans +pouvoir lui opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu +forment son gouvernement, et nulle autre reconnaissance n'est nécessaire +à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la plus redoutable +que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des +cultes qui feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la +cour de Yedo était assez forte pour reconnaître aussi un code politique, +civil et administratif qui assurât l'existence et les droits de la masse +nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde +arme à opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national +avec un droit supérieur de sanction morale. Or ce droit n'existant +actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et des kougués, il +s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment +libre ou forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer +sur un danger de tous les instants. + +Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme +gouverneur des provinces impériales. Il affecte spécialement à cet +entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque année envoie de +riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de +revenus dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les +princes les plus puissants; ce qui donne lieu à des envois considérables +de cadeaux de toutes sortes. + +Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et +à ce titre le taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas +à plusieurs personnages de la cour de Kioto. La plus puissante de ces +dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul Hakshiba +Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi +aujourd'hui encore le désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama. +Sous cette première dignité se trouve celle de kampakou ou premier +ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les +conseillers d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de +daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine. Après ces trois dignitaires +viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et +plusieurs autres en descendant graduellement. + +Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de +Kishiou, reçut, lors de son avénement au taïkounat, le titre de +daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre autres les gosankés +d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à +Kioto pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité +de Nadaïdjine. Ainsi le prince, auquel on donne le nom d'empereur +temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de Kioto. Il faut +cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui, +dans l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa +position le rendant plus accessible à toute initiative de progrès, +l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son pays, +des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au +Japon. + + + + +IV. + +LE SHIOGOUNE OU TAIKOUNE. + + +Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des +armées impériales, gouverneur des provinces de la couronne. Le premier +titre, qui est le plus ancien, désigne surtout le commandant militaire. +Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par l'écriture +signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et +semble s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de +gouverneur politique, administratif, judiciaire et financier. Le +principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu au +Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des +taïkounes et de la décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour +ainsi dire affirmé sans rémission le jour où l'hérédité des fonctions +taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la +souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît +vassal et mandataire du mikado, chargé par lui de gouverner, et de +maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui les groupe autour +du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les +principales phases du taïkounat depuis son origine. + +Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en +l'an 30 av. J.-C., créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui +devaient se partager le commandement militaire par régions impériales. +Jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette position est +oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais +alors commença une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo +s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en 1181 par le mikado +Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses +mains un pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent +l'abaissement des daïris et l'indépendance croissante des shiogounes. + +Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans +la fin du XVIe siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes +remarquables: Novnaga, Hakshiba, Héas. + +En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la +première année de son règne, des révoltes eurent lieu contre lui; les +liens de vasselage se brisèrent, et des troubles éclatèrent de tous +côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince +Novnaga, seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses +adversaires, et, sans se montrer hostile à son souverain, faisait la +guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de ressources, inhabile +à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par +lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa +shiogoune. C'était abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant +toute initiative entre les mains du général. Novnaga, après avoir +bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un de ses +lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami. + +A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris +appellent Fidé-Yosi, en se taisant sur son origine, car le grand rôle +qu'il a joué ne permet pas de rappeler officiellement sa basse +extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version +populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il +m'avertissait que plusieurs versions existaient, que la suivante était +la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il +restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi. + +Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XVIe +siècle. Son caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le +champ de son père. Il se mit au service de plusieurs maîtres, d'où sa +mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques jours, il +vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du +pont d'Okasaki, dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du +nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, l'engagea à le suivre, et, +ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. Ayant +reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint +kaïsokou, c'est-à -dire pirate, acheta des habits convenables, des armes, +et se fit admettre au service du prince Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de +la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga. +Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se +rangeant prudemment du parti le plus fort, il abandonna son nouveau +maître pour se mettre au service de son adversaire. La victoire et +l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra +intelligent et courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt +Novnaga le rapprocha de sa personne, lui confia des troupes et des +expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son protecteur +lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se +rendit à Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut +noble daïmio sous le nom de Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami. + +Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de +Novnaga. Il opéra sa jonction avec un fils du général, et ensemble +livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à Yama-Saki, et qui périt +dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba +se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec +eux pour faire nommer shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement +ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur tout-puissant, c'est-à -dire +comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne +relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su +conquérir s'imposait au mikado, qui lui donna le titre important de +kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus élevé que +puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors +satisfaite; les instincts guerriers du général ne trouvant plus à +s'exercer au Japon, car tous les grands seigneurs féodaux +reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y +envoya une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au +château de Foushimé, qu'il s'était fait construire près de Kioto. + +Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas, +alors bouïo de Kanto, fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du +ministère qui inaugura l'administration du prince. + +Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori. +Celui-ci voulut résister aux empiétements de son ministre, qui, +soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la bataille +de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée +par l'adhésion de la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même +temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions et dignités de nadaïdjine. + +Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des +taïkounes, s'empressa de reconnaître les services de ses partisans par +des récompenses générales et des honneurs. Il créa trois cent +quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des +fiefs, et quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette +création, il s'assura le pouvoir. Les conventions qu'il fit ensuite avec +les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au détriment des +mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant +autour de lui, complétèrent son Å“uvre. Le nouveau shiogoune fixa sa +résidence à Yedo. Il soumit tous les princes à l'obligation +d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider +dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient +laisser leur famille, comme un otage, entre ses mains. Héas, après +avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à l'autorité +des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama. +Il laissa un fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct, +et huit fils de rang secondaire, qui furent l'origine des Gokamongkés. +Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut taïkoune, +et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes +familles de Gosankés. Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé, +y compris le taïkoune actuel, Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du +Gosanké de Kishiou. + +Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara +des îles Liou-Tshou, qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines +de ce fief. Peu d'années avant l'administration taïkounale de Novnaga, +les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces +époques de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le +christianisme, qui fut proscrit sous Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits, +petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la rébellion +chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette +politique d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent +relégués à Décima, au milieu des restrictions de toutes sortes, et les +Chinois à Nangasaki. + +Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié +directement au gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se +divise en soixante-douze provinces, dont cinquante dans l'île de +Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou. +Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji, +Hatidjiou, forment chacune une province avec quelques annexes d'îles +inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept relèvent de +l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des +seigneurs féodaux. + +A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de +Kanto et de Gokinaï. Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune. +La première de ces contrées se compose de huit provinces, et la seconde +de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept +provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio +et Nagato, dernièrement annexées au détriment du prince de Nagato. Dans +l'île de Sikokou, la couronne ne possède entièrement que la province de +Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, elle +possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle +se trouve Nangasaki, et une partie de Shiouga, dans le nord. De son +pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de Iki, de Hatidjiou et +de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les +prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï, +le taïkoune annexa l'île aux domaines impériaux, donna en échange, au +prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et ne lui laissa qu'un +petit territoire dans le sud de ses premières possessions. + +Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant +immédiatement du taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le +titre de kami. Ce sont des chefs militaires plus ou moins importants, +qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du +taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur +résidence peut être mobile. Ils changent alors de garnison, et se +transportent avec leurs hommes suivant les ordres que leur transmet le +gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios +forment une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement +supérieur. C'est principalement parmi eux que le taïkoune choisit ses +ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par +plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines +impériaux ils peuvent devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans +la résidence même du taïkoune, veillent à sa sûreté, et l'accompagnent +dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de service +autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre +heures, sont relevés le jour suivant par un nombre égal, et tous les +deux jours reprennent leur service, jusqu'à changement de garnison +notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï +daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à -dire +ambassadeur du taïkoune auprès du mikado, ou comme rang analogue, il +peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des grandes +fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo. + +Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe +noble des guerriers. Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions, +dont chacune embrasse confusément toutes sortes d'attributions. + +C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits +les empiétements des shiogounes, dont les capacités politiques, +judiciaires, administratives et financières semblent subordonnées à la +capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine, +hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés. +C'est dans la seconde classe que sont rangées les fonctions de +gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes aux +étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre +de kami. Les gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions. +L'esprit de défiance administrative a introduit l'usage de l'action +simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste. C'est +ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui +se relèvent, se succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du +grade précédent, se trouve le gokandjo-bouïo, receveur général, +trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang analogue +à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils +reçoivent, comme les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille +kokous de riz, sans compter des revenus éventuels qui peuvent être +très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres. +Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant +graduellement dans la série administrative, on rencontre les ométskés, +inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou sur le même +rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires +généraux pour l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs +aux osobas ou chambellans du taïkoune qui forment l'échelon le plus +élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée cinq +mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang +et le titre de daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs: +discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des religieux et fonctionnaires +du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands +fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix +mille kokous de riz. Les gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq, +terminent cette série. Lorsque le taïkoune est mineur, le ministère est +dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille +taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le +ministère et le taïkoune, dont l'organisation administrative se retrouve +à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les fonctions de +centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois +prennent auprès du taïkoune une grande importance par suite de la +puissance toute spéciale de la cour d'Yedo. + +Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par +la confusion des pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de +l'autorité dégénéré en délation, laisse place à tous les abus et +remplace la loi par la personnalité des fonctions. + + + + +V. + +LES GRANDS FEUDATAIRES. + + +Le taïkoune ne gouverne pas seulement avec les gorodjios. Trois fois par +mois, elle réunit sous sa présidence la grande assemblée du Toujo, et +porte devant elle les affaires qui intéressent le Japon. Toute +innovation au pacte social doit être approuvée par le toujo, puis +ensuite par le mikado. Cette assemblée réunit la grande noblesse du +Japon, qui se trouve ainsi avoir autorité et pouvoir légal sur les +décisions du taïkoune. + +Dans cette assemblée, les chefs des familles issues d'Héas sont placés +immédiatement derrière le taïkoune, à la droite et à la gauche duquel +se rangent les gorodjios. A une distance relativement grande, sont +placés par ordre les représentants de la noblesse, kokshi et toudama, +puis les grands kovdaïs, vassaux de la couronne. Entre le trône et +l'assemblée, un hérault choisi parmi les seigneurs de la famille +taïkounale répète les paroles échangées des deux côtés. + +Du toujo est tiré un comité national nommé tshioguiakou dont l'autorité +est supérieure à celle du ministère du taïkoune. Dans le gorodjio se +trouve plus naturellement l'élément taïkounal, tandis que dans le +tshioguiakou l'élément féodal est surtout représenté. + +A la tête de la noblesse sont placées les trois familles des gosankés +issues de trois frères du taïkoune, Shidé-Tada fils et successeur +d'Héas. Les chefs de ces familles portent le titre de dono. Ce sont: +Owari dono, seigneur de la province d'Owari, Ki dono, seigneur de la +province de Kishiou, Mito dono, seigneur de la province de Mito. Ces +trois provinces sont situées dans l'île de Nippoune, et représentent une +grande puissance par l'étendue, la richesse et la population de ces +domaines, sur lesquels vivent les vassaux respectifs de ces trois +princes. + +Après les gosankés viennent deux familles de gosankio, dont les chefs +portent également le titre de dono. Leur origine remonte à trois frères +de Hé-tsua-ioshi, cinquième taïkoune de la famille d'Héas. Ces trois +gosankios sont: Stouts-bashi dono, Taïasou dono, Shimidsou dono. Ce +dernier fief est rentré par extinction dans les domaines de la couronne. +Le premier fief stouts-bashi, dont la famille seigneuriale s'était +également éteinte, a été relevé en faveur d'un cadet d'un gosanké de +Mito. + +Enfin sous les gosankios viennent, par ordre hiérarchique, huit +familles, aujourd'hui réduites à sept, de daïmios gokamonkés, descendant +de huit fils des concubines d'Héas. Ces princes portent le titre de +kami. Le plus puissant des gokamonkés est le prince Itshisène, qui +désirait partir en ambassade en Europe. Il en avait reçu l'autorisation +du taïkoune, mais cette permission ne fut pas ratifiée par le mikado. +Cette triple hiérarchie de familles princières forme, autour du +taïkoune, un puissant parti. Elles sont issues du même auteur et +conservent les mêmes intérêts vis-à -vis des tiers. Mais entre elles se +manifestent parfois de vives luttes, par suite de la rivalité qui +souvent les divise. Lorsqu'un taïkoune meurt sans enfants, on choisit +jusqu'à présent son successeur parmi les trois gosankés, et chacun +cherche à se faire des partisans dans le conseil supérieur de l'empire, +afin d'agir sur le mikado. Le dernier taïkoune, actuellement au pouvoir, +est fils du gosanké de Kishiou, comme déjà son second prédécesseur. + +En regard de cette puissance, dont Héas est le point de départ, se +trouvent les dix-huit grands seigneurs féodaux appelés kokshi et décorés +du titre de kami, à l'exception du seigneur de Kaga, qui porte le titre +de dono. Comme il est intéressant, dans l'état actuel de la question, de +noter ces dix-huit seigneurs, leurs noms et leurs seigneuries suivent +par ordre hiérarchique: + +Kagadono, seigneur de Kaga, Noto, Itshiou, et d'une partie de Shida +(dans l'île de Nippoune). + +Satsouma no Kami, seigneur de Satsouma, Osmi, Shiouda (dans Kioushiou) +et seigneur des îles Lioutshou. + +Sendaï ou Mouts no Kami, seigneur de Mouts (Nippoune). + +Fosokaoua no Kami, seigneur de Shigo (Kioushiou). + +Cloda no Kami, seigneur de Tshigousène (Kioushiou). + +Akino Kami, seigneur d'Aki (Nippoune). + +Tshioshio no Kami, seigneur de Tshioshio et Nagato, dernièrement +annexées à la couronne. + +Nabésima no Kami, seigneur de Hisène (Nippoune). + +Inaba no Kami, seigneur de Inaba (Nippoune). + +Ikéda no Kami, seigneur de Bizène et Bitshiou (Nippoune). + +Toodo no Kami, seigneur de Isé et de Higa (Nippoune). + +Awa no Kami, seigneur de Awa et Awadji (Sikokou). + +Tôsa no Kami, seigneur de Tôsa (Sikokou). + +Arima no Kami, seigneur de Tshikougo (Kioushiou). + +Sutaké no Kami, seigneur d'Akita et Déoua (Nippoune). + +Nambou no Kami, seigneur de Nambou et Mouts (Nippoune). + +Ouésgui no Kami, seigneur de Iounésaoua et Déoua (Nippoune). + +Tsousima no Kami, seigneur de l'île de Tsima. + +Il faut remarquer que dans cette liste les noms de seigneuries répétées +indiquent une autorité sur des districts différents dans la même +province. + +A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance +s'étend sur un petit territoire, mais qui, comme les kokshis, sont +maîtres chez eux. Ils sont au nombre de quatre-vingt-deux, et portent le +titre de kami. Une grande partie de ces familles princières remontent à +des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés +ou relevés. Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands +seigneurs féodaux dont ils partagent les intérêts en opposition aux +envahissements des taïkounes. + +Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des +vassaux, qui sont, comme les capitaines de leur armée respective, à la +tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils entretiennent sur le +domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et +sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et +toudamas ce que les kovdaïs sont au taïkoune, tiennent garnison sur les +domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses voyages, ou font près +de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la +puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le +nombre de ses baïsings daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en +compte cinquante-deux. + + + + +VI. + +LE PEUPLE JAPONAIS. + + +A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se +continue dans le peuple par une organisation de pouvoirs en contact +immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue représente un +rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus +parmi les propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement +sur la présentation des habitants, et choisissent à leur tour, dans les +mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du gouverneur +un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même +organisation, formée dans la campagne par groupes d'habitations, se +trouve en relation administrative avec le gokandjo bouïo. Les fonctions +municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement +supérieur et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui, +dans tous les cas d'abus, possèdent un droit de dénonciation signée, +contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le taïkoune +auprès du mikado. + +L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage +et de mort. Dans ces registres sont également consignés les noms des +habitants, leur position sociale, leur présence ou leur absence, par +suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est +l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève +pour son service des taxes municipales. L'impôt général est simplement +foncier; il est payé par les propriétaires d'après la superficie de leur +propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes +suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes +qui se commettent, donnent aussi lieu à l'intervention de +l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge dans +les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas +plus importants. Le gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au +ministère auquel il est toujours permis d'en appeler. + +En examinant en dehors des mÅ“urs chaque organe du corps social, on +pourrait conclure à une immobilité tout orientale qui assimilerait le +Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en est rien; l'activité domine +au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais ne +forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de +place, il est également vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée, +grâce au profond respect qu'on a au Japon pour toute personnalité, grâce +à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de +la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La +noblesse n'étant pas exclusive et restreinte à la naissance, chacun a +le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans la hiérarchie +administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux. +Ceux-ci même pourraient être légalement remplacés en temps de guerre, +mais, leur nombre étant naturellement limité par le nombre des fiefs, et +ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de paix, de +nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux. + +Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le +droit entier et non motivé de reconnaissance et d'adoption. Ces deux +actes simplement exprimés déterminent une filiation nouvelle qui devient +la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit +entre des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants +et dont les autres manquent de postérité. C'est encore par l'usage de +ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme un trait +d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant, +recherche une nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption +et de reconnaissance se confondent souvent les distinctions qui +subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement +admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces +conditions deviendrait impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce +remède facile pour régulariser la position et donner gain de cause à la +liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la +hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les +familles se mêlent dans leurs éléments les plus actifs, l'horizon +s'élargit pour chaque individualité, la concorde remplace l'antagonisme +et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire, +l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par +cela même, pour la foule un type à atteindre. + +Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans +le printemps de l'année 1862, offre un exemple de cette liberté +d'initiative individuelle qui forme l'expression des mÅ“urs sociales +au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un +champ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un +gokanine nommé Také-no-Outchi, qui lui reconnut son nom et lui facilita +l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par les grades +de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de +gaïko-kou-bouïo. Ce fut dans l'exercice de ses fonctions, étant +gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son gouvernement pour +diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi +est aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes +fonctions politiques. + +Les mÅ“urs sociales sont, plus que les institutions, l'expression +d'une société; à ce compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux +d'avenir et de progrès. Ces éléments se trouvent dans leur caractère +national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère des +abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement +fausses, comme la confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions +administratives et judiciaires. Le caractère général de féodalité +trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une +libre expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à +l'alliance de ce contraste que les Japonais doivent cette valeur +individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les +Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles +présentent, sous tous les rapports, des oppositions directes. L'étude et +la comparaison de ces pays offrent également un exemple curieux de +l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par +elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des mÅ“urs +qui détermine en réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses +mÅ“urs que nous devons rechercher sa véritable physionomie. + +En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous +retrouvons chez les deux nations un caractère dominant. En Chine le +mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. Cette soif du gain +représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de +satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire +pas en Chine, et l'indifférence en matière de sentiments religieux est +complète. Les Japonais possèdent également un mobile principal qui +domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment +prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas +moins un des plus nobles besoins de la nature humaine, et demeure pour +l'homme qui le possède un stimulant énergique de progrès véritable. +L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation, +lui sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un +développement général des besoins moraux, et d'une modération +matérielle, réelle, malgré des détails de mÅ“urs, dont l'expression +isolée paraîtrait avoir une signification différente. + +Si des mÅ“urs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons +en Chine les principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à +l'organisation sociale, tandis qu'au Japon domine essentiellement le +principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les principes +de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation, +mais ces principes dégénèrent en applications arbitraires, et +disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous ce rapport, le mal +est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la +hiérarchie. + +Le rapport des mÅ“urs aux principes des institutions présente chez les +deux peuples les mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au +concours, et malgré cette entière égalité, qui paraîtrait devoir +surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu, +matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie, +non exclusive mais privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif. +Le niveau de l'individualité est donc plus élevé au Japon qu'en Chine. +Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant de +perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le +second tout développement individuel n'a lieu que sanctionné par +l'opinion générale, car le mérite réside dans la personnalité, et +celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté, +l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve +indépendante dans la classe aristocratique, et le peuple, libre dans son +activité, se modèle sur cette classe; d'un autre côté, chez les Chinois, +toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge, +et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui +aurait été possible de se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social +en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au Japon, il s'élève +constamment vers le haut. + +A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale +jugées à notre point de vue moderne, on aurait attendu un résultat +différent. Cette contradiction apparente n'infirme en rien les +principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de +constitution ne suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une +société. Ce phénomène est du reste conforme aux lois de la nature +humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas +des syllogismes incarnés. + +Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition +dont l'existence peut rendre compte de la dissolution sociale de la +Chine en regard de la solidarité compacte de la nation japonaise. Dans +le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la +société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à -dire +sur la famille. L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui +n'existe pas pour son voisin; de là nécessairement une série d'actes +qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de l'autre, +au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer +du caractère général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi +qu'un Chinois, après s'être élevé dans le gouvernement des affaires +publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser dans +sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet +à son enfant le respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce +sera pour le jeune Japonais une source nouvelle d'émulation, un devoir à +remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la solidarité du nom +est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de +ce sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à +son fils sa position dès que celui-ci est arrivé à l'âge viril. On +retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de l'individu. + +Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur +et de dignité. Le grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de +se débarrasser dans une maison amie. Le plus court est exclusivement une +arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le garder sur +soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe +paraît au premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la +barbarie est réelle dans l'arbitraire de la loi et de la pénalité. Il +est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un +caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent +la loi. Il est pénible de songer à la cruauté d'une sentence, dont le +patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est ainsi du fait, il en +est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion, +comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes +d'un sérieux examen. Le point de départ gît dans le besoin de donner +satisfaction à des nécessités, des droits et des devoirs dont la +conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la +société a le droit de réprimer et de punir; mais il est également +évident que le coupable seul devrait être atteint dans les limites de la +répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, prononce la +peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et +humain de ne pas l'aggraver par la torture de la honte, de la violence +et de la dégradation de l'homme en contact avec un bourreau. Enfin s'il +est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort +soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute, +au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de +l'infamie. + +Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est +préservé de la honte et de la déchéance qu'entraînait son crime. En +acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en efface pour +ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son +courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa +faute, et par là conserve à son nom la position morale qui lui +appartenait et le respect dont il était entouré. + +Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi +est trop souvent dirigé par une application exagérée d'un principe qui, +en lui-même, pourrait faire honneur à une civilisation éclairée. La +déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera +quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative +de solution d'un problème dont l'équation plus parfaite intéresse notre +civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du suicide en contact +avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si +un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse +tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et +rejette par cet acte, sur son adversaire, une déclaration de vendetta +dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent +passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les +Japonais renoncent facilement à la vie, et meurent contents s'ils +peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière physionomie du +suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un +sentiment naturel est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en +fixer la juste appréciation. + +Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur +doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération. +C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout +dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des +premières choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre +japonaise. Il voit les hommes de la plus basse classe se donner +réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste +constamment digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une +gravité à laquelle on reconnaît un hommage plutôt qu'un acte servile. +Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements de la +famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans +lesquels le code de la politesse fixe chaque détail. La manière dont on +s'aborde, dont on se quitte, le style épistolaire, le soin avec lequel +on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles précises +qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des +convenances, l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la +vengeance, comme à la suite d'une insulte commise. Un des signes de +l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les +femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la +loi qui leur permet de régner; en effet, les annales des empereurs nous +montrent plusieurs femmes assises sur le trône des Mikados. + +A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable +dépravation qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle. Le +gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait subsiste à côté +des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent +facilement partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre +privilégiée du contraste. On y voit la réserve et la modestie se +confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de +la dignité individuelle, la simplicité des mÅ“urs sociales en accord +parfait, chez les mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie +en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec +la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec +tous. + +La politesse des mÅ“urs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit, +dans l'esprit des villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté +qu'on y voit régner. Les rues larges et droites sont bordées de maisons +bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont construites +de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon, +ont imposé des lois à la construction. Les façades extérieures sont +simples. L'habitation des grands, comme les casernes, ne montrent sur la +rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est +entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre, +au-dessus desquels s'élèvent encore des remparts en talus, et derrière +s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, également +protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de +casernes; c'est au centre que se trouve la maison principale avec les +jardins. Les étrangers ne peuvent contempler les habitudes et le luxe +intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie +populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui +n'aperçoit aucun des meubles indispensables pour lui, et qui vainement +cherche un siége, une table, un lit. Le plancher supplée à tout. Il est +garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à +entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec +ses souliers. Ainsi garni, le plancher sert de siége dans la journée. La +nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant d'une longue robe de +chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes +sous une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment +moelleux. Les Japonais savent se passer de cheminées aussi bien que de +lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu de +l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi +toute la chaleur, sans danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à +travers les châssis, se renouvelle facilement. L'emploi des vitres aux +fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce +papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit +les signes de l'écriture, mais il est encore employé comme mouchoir et +essuie-mains; on en fabrique des manteaux imperméables à l'eau; +travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace +parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes; +enfin on le colle, en guise de vitres, sur les châssis qui servent de +portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas retenus par des +charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les +retiennent en leur laissant leur mobilité. + +Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves +inconvénients, qui, par le contact des étrangers, amèneront des +changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus graves sont +les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de +l'humidité impossible à éviter dans des maisons construites comme le +sont celles des Japonais, et séparées seulement du sol par une simple +planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré tout +insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi +rencontre-t-on, dans les rues, de distance en distance, des pyramides de +seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement organisé de la +part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont +l'habitude de ces accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises +sont quelquefois rendus incombustibles par l'emploi d'un béton boueux +que quelques étrangers ont adopté à Yokohama. + +Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter +sont les temples enrichis de sculptures, de peintures et de laques. +Autour de ces temples s'étendent des jardins qui montrent chez les +Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se +manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la +position peut même quelquefois gêner la culture. Dans ce cas on lui +laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine qui doit +protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à +la ville, on aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la +propreté. Ce travail est poussé si loin, que, sans exagération, on ne +rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, traversées de +routes macadamisées et bien entretenues. + +Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes. +La plus importante est le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans +sa longueur en passant par Yedo. La distance y est inscrite, comme aussi +sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le +Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent +le Japon ont été chacune entourées de larges voies de circulation; dans +ces contrées, chaque province, puis chaque district possède également +des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village +partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les +voyages sont donc rendus faciles au Japon, et sur toutes ces voies de +communication circule un peuple actif de marchands, d'industriels, de +prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou +en chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs +doit suivre un même côté de la route. Afin d'éviter entre les daïmios +supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir dangereux, la +cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces +princes ne puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car +les grands daïmios sont toujours suivis d'une armée, et chacun s'arrête +en se prosternant sur leur passage. La facilité des voyages est +non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes +intérieures et d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de +maisons de thé qui bordent ces routes. De distance en distance sont +également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer +des chevaux, des porteurs et des courriers. + +Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle +introduit chez le peuple des habitudes de solidarité en opposition avec +le régime féodal qui tend à l'isolement des provinces. C'est ainsi que +les mÅ“urs sociales ont leur expression propre, et que les +institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats +qu'elles ont pu produire chez une autre race. Par la fréquence des +relations s'est établi parmi les Japonais un rapport homogène, dans +l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques. + +Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de +méconnaître leur ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette +lacune dans leur contact avec les étrangers. C'est par l'intermédiaire +de ces derniers, principalement par les Russes et les Hollandais, que +les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques +assez complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes +et d'indications, de manière à servir de traité de géographie aussi bien +que de cartes. La science historique se borne pour les Japonais à +l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent +de trois moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660 +avant J.-C., avec le règne du Daïri Shine-Mou, premier auteur de la +dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque fixe, ils +comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus +petits et de durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs +déterminent le nom et la durée de ces nengos qui se suivent sans +interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions. + +Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles +semblent très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités +fondamentales qui leur font envisager cette science d'une façon +spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques remarquables +pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans +écriture, plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont +communs avec les Chinois. + +De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont +presque ignorées au Japon, mais la médecine présente un ensemble de +connaissances plus développées, quoique imparfaites. Les médecins +japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui +leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont +très-habiles à saisir toutes les variations que présente ainsi la +circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations aux +différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les +maladies, ils emploient quatre principales méthodes: l'ingérence de +différentes substances, la plupart végétales, le feu sous forme de moxa +ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage +qui est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en +dehors de toute prescription médicale; car les Japonais sont soigneux de +leur personne; ils accordent une grande attention à l'aspect extérieur, +comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main. + +Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au +Japon, l'enseignement général est surtout religieux, moral et +littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude de la musique +et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des +armes. La musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas +de même de la représentation dramatique, qui se produit avec vérité +d'expression et science d'observation. Les Japonais ne représentent pas +seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont +la production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce +genre de créations: ils abordent aussi la représentation de la vie +usuelle, des détails des mÅ“urs, des événements historiques dans un +milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul +fait est certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre +hommage au talent dramatique des Japonais, je dirai, que dès le +commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à des +représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des +gestes et des expressions ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être +intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le temps de se +familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme +en faveur des artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits, +quelque disposé que l'on soit à l'indulgence par un séjour prolongé en +Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches, +un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue. + +La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on +veut se borner à l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se +renseignant sur les mots, et en reproduisant la manière de parler des +Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière +observation, naïve vis-à -vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car +si l'on veut en savoir davantage, les difficultés se multiplient, le +temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais est la plus difficile +des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la +politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous +parle, ou répondre comme on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de +ces règles. Suivant la position sociale de son interlocuteur, il faut +varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes +de façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout +cela n'est encore rien auprès des difficultés de la lecture et de +l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce qui s'écrit +ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et +il serait souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux +genres d'expressions. Comme si toutes ces difficultés ne suffisaient +pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques +chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes +idéographiques sont lus au Japon suivant deux prononciations +différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près le +son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture +suivant le sens et traduit le son purement japonais de l'objet exprimé. +Ainsi le caractère qui signifie _chose_, se prononce _gui_ suivant la +lecture koïé et _koto_ suivant la lecture kouh. + +L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style +d'écriture adoptée; le kouasho, ou shingghana, représente les signes +tracés carrément; l'écriture cursive savante et officielle est nommée +guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les +Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle +qu'apportait aux études la difficulté de l'écriture idéographique, qui, +en définitive, resserre la pensée dans les limites du passé et +transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en +conséquence adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons, +permet de poursuivre l'idée avec un instrument facile. Mais le point de +départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à la +simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet +phonétique de quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes. +Cette écriture reçoit le nom de kata-gana qui veut dire écriture de côté +ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana comme traduction +phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en +servent pas comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique +est nommée hira-gana. Elle se décompose en quarante-huit syllabes comme +le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée, c'est que chacun +de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un +grand nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le +reproduire. Enfin quelque compliqué que soit l'hira-gana, cet alphabet +prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité intelligente +qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces +qualités se retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve +n'épargne pas plus le privilége que les ridicules de la vie populaire. + +Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple vivant et +progressif, au milieu de la torpeur asiatique, d'un peuple qui veut +avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique placé au fond de +cet extrême Orient tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître. +Avec la grandeur individuelle qui les caractérise, les Japonais +pourront conquérir une forme sociale qui complétera l'expansion de leurs +qualités. Ils ont des abus à corriger, des cruautés à adoucir, mais +qu'ils sachent profiter de l'élément occidental, qui s'est fait jour +dans leur civilisation, et ils trouveront, dans ce nouvel élément, un +levier puissant à la disposition d'une action intelligente. + + + + +VII. + +LE JAPON PAR RAPPORT A L'EUROPE. + + +Sans nous occuper du point de vue d'équilibre politique dont la +considération n'offre aujourd'hui aucune opportunité, il nous reste à +voir quelles ressources et quels avantages le Japon présente à +l'Occident, sous le rapport industriel et commercial. Par le nombre et +la densité de ses habitants, l'empire du Soleil Naissant nous ouvre un +vaste débouché pour l'importation d'un grand nombre de nos produits; par +la richesse du sol, et l'industrie des indigènes, ce pays peut nous +donner en échange de précieuses marchandises d'exportation vers +l'Europe. Sa population paraît être de 40 millions d'habitants répandus, +en presque totalité, sur les trois grandes îles de Nippoune, Sikokou et +Kioushiou, et sur un grand nombre de petites îles latérales. Ce groupe, +en y comprenant l'île de Yesso, s'étend depuis l'île de Yakoumosima, +jusqu'au détroit de La Pérouse sur 15 degrés de latitude nord. L'empire +japonais entier, depuis le sud du groupe Liou-Tshou, jusqu'au nord des +Kouriles méridionales, présente une superficie évaluée à 190,000 +kilomètres carrés, et se prolonge sur vingt-cinq degrés de latitude. +Noter ce fait, c'est noter des différences de climats et comme +conséquence une diversité de productions naturelles. + +L'aspect du sol est essentiellement plutonique. La nature est +accidentée, et l'eau, qui circule partout en abondance, aide à la +fertilisation d'une terre pourvue de puissants éléments de production. +Dans ce milieu volcanique il n'y a pas lieu de s'étonner des gisements +considérables de soufre que l'on rencontre au Japon. L'or y est +très-abondant, et si l'on en croit ce que disent à cet égard les +indigènes, aucun pays au monde n'en posséderait autant. Ce dire n'est, +du reste, pas invraisemblable; l'on peut facilement y ajouter foi, en se +rappelant que l'or ne valait, pour les Japonais, avant l'action de +l'influence étrangère, que quatre fois son poids d'argent. Ce dernier +métal se rencontre également en de très-riches minerais. Le gouvernement +japonais a, dit-on, le monopole des mines d'or, d'argent et de cuivre. +Loin d'encourager l'exploitation de ces métaux, il craint une trop +grande production et semble considérer les gisements de métaux précieux +comme une réserve à laquelle il n'est permis de toucher qu'au fur et à +mesure des besoins; le contact européen suffira pour convertir les +Japonais à des idées économiques différentes. On sait que la plus grande +partie des bénéfices que faisaient les Hollandais relégués à Décima +étaient réalisés sur l'exportation du cuivre dont le Japon possède de +grandes quantités. On y trouve du plomb, du charbon de terre, du fer en +abondance. Enfin d'après tous les renseignements que l'on peut +recueillir, il paraît que le Japon est un pays exceptionnel sous le +rapport du nombre et de la richesse de ses mines. Du sein d'une terre +aussi abondamment minéralisée, s'élèvent des eaux chaudes et froides, +chargées de principes divers dont les vertus curatives sont employées au +Japon sous forme de bains et de boissons. Les entrailles de la terre +japonaise recèlent encore un autre genre de richesse, car on y trouve de +magnifiques pierres de construction, que les habitants n'osent guère +employer par crainte des tremblements de terre, mais dont une science +plus parfaite pourrait certainement tirer parti, même dans ces +circonstances défavorables. Si les Japonais ont besoin d'ingénieurs et +de professeurs en architecture, il n'en est pas ainsi vis-à -vis du +kaolin, de la précieuse terre à porcelaine, qu'ils savent employer d'une +façon remarquable. On trouve encore au Japon du cristal de roche, du +jaspe et des agates. Il est très-probable qu'une étude scientifique de +la minéralogie de ce pays mettrait au jour bien des corps utiles que les +Japonais ne savent pas isoler. En tout cas, la part est belle; les +divinités ténébreuses semblent avoir entassé pour les fils du Soleil +Naissant, leurs principales richesses, et si nous quittons leur empire +pour rechercher dans les profondeurs des mers quels trésors recèlent ses +eaux, nous verrons la perle, le corail, l'ambre gris, une grande +quantité de poissons délicats, la baleine dans le nord. Ces dernières +richesses sont d'une importance majeure au Japon, car les Japonais, +comme les autres peuples de l'extrême Orient, se nourrissent presque +exclusivement de poisson et de riz. + +Le sol japonais est aussi prodigue de trésors que les entrailles de la +terre et les profondeurs des eaux. La principale production est le riz, +dont la culture donne à la campagne un aspect particulier par la +multitude de canaux qui divisent le terrain. L'exportation de cette +denrée est prohibée, pour en conserver la valeur accessible aux basses +classes. Une autre source de richesse réside dans la culture de la soie, +et dans la soie produite, on trouve, au dire des experts, une qualité +qui est la plus belle de l'Orient. Parmi les principales autres +productions végétales on remarque le thé, le coton, le camphre, le +tabac, la cire végétale, la noix de galle, et le sucre dans le sud. Les +thés japonais sont naturels; c'est pourquoi les négociants étrangers les +expédient d'abord en Chine, pour y recevoir les préparations que les +Chinois font subir à leurs thés et auxquelles les consommateurs +européens sont habitués. + +Les Japonais apportent à la culture un tel soin et une telle +intelligence, qu'ils provoquent même l'admiration des Chinois passés +maîtres en ce travail. Ils connaissent bien l'emploi des engrais, et +sont jardiniers aussi habiles qu'agriculteurs intelligents. Le jardinage +de luxe est chez eux en grande estime; les fleurs et les arbustes rares +sont l'objet d'un commerce intérieur. Au milieu d'une population aussi +dense que l'est celle qui habite ce pays, chaque coin de terre doit +produire une utilité, ou pour le moins un agrément. Tout site accessible +à l'homme y est, dit-on, l'objet d'un travail actif; ce que j'ai pu voir +par moi-même me le fait aisément croire. Envisagés comme industriels, +les Japonais apportent à leurs travaux le soin et l'intelligence qui +font partie de leur nature. Ils possèdent quelques spécialités dont les +produits sont remarquables. Leurs objets de laque sont de toute beauté +et supérieurs à tout ce qui est fait en ce genre. Leurs tissus de soie +ne valent peut-être pas les produits similaires de la Chine, mais les +porcelaines japonaises peuvent soutenir toute comparaison par la finesse +de la pâte, l'élégance des formes, l'éclat des couleurs et l'harmonie +des dessins. Les Japonais sont de véritables artistes en bronze, qu'ils +savent ciseler avec une perfection et une patience incroyables. Ils +manient, en général, parfaitement les métaux; et leurs sabres, quoique +lourds, sont remarquables par la dureté de l'acier, la finesse du poli, +le tranchant de la lame, et le travail artistique de la poignée et du +fourreau. Ce goût, qui se fait également sentir dans leur talent +d'émailleur, accuse chez les Japonais des besoins de civilisation +élégante en contraste avec la simplicité réelle de leurs mÅ“urs. Ceci +n'est pas un des côtés les moins intéressants du caractère japonais qui +trouvera, dans les relations étrangères, l'occasion de s'affirmer +définitivement dans sa voie spéciale de civilisation, comme individu et +comme société. + +Ce qui précède indique brièvement les principaux produits que nous +pouvons demander aux Japonais; par contre nous en avons plusieurs à leur +fournir. Parmi ces derniers, quelques-uns nous sont spéciaux, mais la +plupart, sans nous être particuliers, sont obtenus dans notre +civilisation à un prix contre lequel les Japonais ne peuvent lutter. +Dans cette classe, dont les articles s'adressent aux nécessités les plus +usuelles de la vie rentrent les tissus de laine et de coton, les +camelots, quelques soieries, satins et velours, qui sont réalisés à des +prix avantageux pour les vendeurs européens comme pour les acheteurs +indigènes. Nos étoffes chaudes de laine et de velours communs présentent +encore aux habitants du Japon une spécialité d'usage et d'économie +qu'ils ne peuvent remplacer; car leur industrie ne leur fournit, pour +s'abriter contre le froid, que des vêtements légers qu'ils multiplient +sur eux, ou des étoffes ouatées qui leur reviennent plus cher et leur +durent moins longtemps. Ces articles trouvent ainsi au Japon un débouché +dont l'importance deviendra chaque jour plus grande par suite des +habitudes contractées et de l'usage qui se propage, sous l'impulsion des +avantages réalisés. Les articles de mercerie, le fil, les aiguilles, les +boutons, dont les Japonais ignoraient l'usage, les objets de fabrique +connus sous le nom d'article de Paris, les cuirs travaillés entrent +aussi dans la consommation ordinaire, ainsi que les glaces, les vitres, +les verreries. Le commerce étranger fournit encore au Japon des +médicaments, des produits chimiques et pharmaceutiques, des matières +colorantes pour la teinturerie, des instruments de science et de +précision, des instruments de chirurgie, ainsi que des livres +scientifiques, des armes, de la coutellerie et de la quincaillerie. +L'horlogerie donne lieu au Japon à un commerce très-actif entre les +indigènes et les Européens. Dans les produits d'un autre genre, se +trouvent l'eau-de-vie, les vins doux, les liqueurs sucrées, le vin de +Champagne, d'un intérêt tout français, les huiles, les épices, les +ginsang et les drogues asiatiques, qui, sans provenir d'Europe, peuvent +intéresser la navigation européenne, de même que tous ces produits +alimentaires dont les Chinois sont friands et que les Japonais +recherchent également; ce sont surtout: le poisson sec, les huîtres +salées, les herbes marines, les champignons, les pois, la colle de +poisson, les ailerons de requins, les nids de salanganes, les +holothuries, etc. + +Ces principales indications suffisent pour montrer l'importance des +échanges qui intéressent l'industrie, le commerce et la navigation. Si +les métaux précieux, qui forment l'une des principales richesses du +Japon, ne sont pas, aujourd'hui, rangés parmi les objets d'échange, ce +résultat des restrictions imposées par le gouvernement, dans la crainte +de voir son pays inondé d'une trop grande masse de numéraire, devra +changer à la suite de l'impulsion nouvelle de production et d'écoulement +provoqués par les étrangers. Les Japonais s'apercevront qu'il y a, en +définitive, profit à livrer une marchandise qui leur coûte moins qu'aux +autres peuples, et dont ils sont abondamment pourvus. Mais pour en +arriver à ce but, il faut activer l'importation de nos produits et de +nos services, rendre ainsi le travail des mines nécessaire pour solder +les achats. Ce résultat sera précieux, vis-à -vis de l'état actuel du +commerce européen avec les Indes orientales et la Chine. + +Le mouvement du commerce extérieur au Japon n'a pas encore pris les +allures franches d'intérêts particuliers libres dans leur expression. Ce +mouvement accusé officiellement pour l'année 1862 représente 52 millions +de francs, dont 37 appartiennent à l'exportation. Ces chiffres sont +rendus douteux par une contradiction que les documents officiels +constatent sans explication; car après avoir, dans le tableau général, +indiqué l'exportation des soies écrues pour une valeur de 32,528,000 +francs, ils notent 20,000 balles de soie à 2,500 francs en moyenne, +exportées dans cette même année, ce qui représente pour l'exportation +seule de la soie une valeur de 50 millions. Le thé est, après la soie, +l'article le plus important; il se trouve à l'exportation pour un total +de 3,402,000 francs. + +L'importation est principalement représentée par 7 millions d'étain et +de plomb, et 6 millions de camelots, toiles, cotonnades et cotons en +écheveaux. + +La France n'entre dans ce commerce que pour 703,000 fr. à l'importation +et 1,569,000 fr. à l'exportation. La plus grande part appartient à +l'Angleterre, pour une valeur totale de 37,620,000 francs. Ces chiffres +sont faibles, vis-à -vis d'une terre qui donne tant d'espérances. Mais il +faut remarquer qu'il y a progrès constant depuis le début commercial; en +1863 le commerce extérieur a été de 88 millions dont 63 d'exportation et +24 d'importation. Le Japon ne pourra d'ailleurs réaliser les espérances +conçues que le jour où les intérêts privés seront seuls en présence. + +D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9 +octobre 1858, entre la France et le Japon, les villes et ports de +Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts au commerce et à +la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être +faite l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques +déterminées: le 1er janvier 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata, +ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune, dans le cas où cette +ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de +Yedo était marquée au 1er janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le +1er janvier 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre +Yokohama, placé à côté sur la même baie, et dont les navires peuvent +approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais +nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois +villes de Nangasaki, Yokohama et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama +forme la station la plus importante, et c'est là que se concentrent +presque toutes les affaires. + +On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important, +si les quatre ports qui devraient être ouverts l'étaient en effet. +Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en admettant de notre côté +le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment +l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par +l'habitude des rapports bienveillants et avantageux pour les deux +partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour répondre à cette +interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans +la lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le +gouvernement japonais, je ferai simplement remarquer que cet engagement +se complique de circonstances qui lui enlèvent son caractère absolu. En +effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les +complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la +réalisation de ses promesses. Nous ne pouvons donc pas nous montrer par +trop sévères pour un état de choses dont nous sommes nous-mêmes la +cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le +principe de l'admission étrangère en présence de la flotte et des +canons du commodore Perry. Une seule raison pourrait nous permettre de +poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du +gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés +par la connaissance des pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du +taïkoune et par la franchise de plusieurs actes importants de son +gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut +faite par les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le +mikado contre les étrangers et notifié à la cour de Yedo, qui, tout en +protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son rôle +secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative +que prit le gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son +décret, ce qui eut lieu à la suite d'une grande assemblée de la noblesse +réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus significatif se +passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais +engagèrent le taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet +engagement fut en effet exécuté dans la part que prit la cour de Yedo à +la démonstration alliée contre le prince de Nagato. + +De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le +droit de nous montrer violents dans la revendication absolue des +priviléges que nous concèdent les traités. En admettant même que notre +droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier +nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de +n'user que de persuasion vis-à -vis du peuple et de Yedo, et de n'user de +rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce résultat reste le même, +quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que +nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de +race qui procède par substitution, ou bien, au contraire, sous le +rapport des relations sympathiques qui procèdent par union, cet intérêt +nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et +d'alliance taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par +l'esprit de conquête, il ne s'agit évidemment pas ici d'un refoulement +immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans chaque +détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de +l'envisager franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport +nous dirions que le système de substitution réalise un intérêt plus +immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur par +l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive +d'une seule tendance; les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et +de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire à l'harmonie sociale que +la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement +qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences, +le fait ne pourrait, dans notre intérêt, se produire, même +partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du nombre de sa +population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le +peuple japonais. + +Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger +ne trouverait donc pas de compensation, même au point de vue +d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion en conservant +et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus +forte raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La +politique proposée est ainsi la seule possible, et c'est à son abri que +nous devons rechercher notre intérêt avec et dans l'intérêt japonais. +Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans +son génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments +d'activité pour nous-même. Sa situation empêche toute jalousie de notre +part; il nous est donc facile de rester dans les limites tracées par la +raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la +force d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout +intérêt à se mettre à la tête d'un mouvement dont la conséquence sera +pour lui-même une augmentation de puissance, qui le rendra l'arbitre +souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire +hésiter. A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se +rapprocher et s'étendre; les rapports commerciaux amèneront des rapports +industriels avec le magnifique horizon des richesses minéralogiques et +agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers +immenses et des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et +se prêter un mutuel concours dans le développement de leurs sociétés. + + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON *** + +***** This file should be named 27313-0.txt or 27313-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/3/1/27313/ + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27313-0.zip b/27313-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e80e61 --- /dev/null +++ b/27313-0.zip diff --git a/27313-8.txt b/27313-8.txt new file mode 100644 index 0000000..43a39e4 --- /dev/null +++ b/27313-8.txt @@ -0,0 +1,2116 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Japon + +Author: Charles de Montblanc + +Release Date: November 22, 2008 [EBook #27313] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON *** + + + + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +Le Japon + +par + +Le Comte Charles de Montblanc + +PARIS + +IMPRIMERIE DE J. CLAYE + +1865 + + + + +TABLE. + + +I. Considérations générales + +II. Aspect de la question occidentale au Japon de 1854 à 1865 + +III. Le daïri ou mikado + +IV. Le shiogoune ou taïkoune + +V. Les grands feudataires + +VI. Le peuple japonais + +VII. Le Japon par rapport à l'Europe + + + + +LE JAPON + + + + +I. + +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. + + +Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de +l'Europe, et cependant les événements qui se passent dans ce pays +présentent, à tous les points de vue, un intérêt considérable, soit +qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses +rapports avec l'Occident. + +C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui +bouleversent aujourd'hui l'empire du Soleil Naissant, et par eux +l'élément de la civilisation occidentale est venue se choquer contre +l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux +principes s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis +longtemps séparés. Au nom du respect de la tradition, la noblesse +féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays. +Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le +commencement de la lutte, des observations à son souverain, en lui +refusant son puissant concours contre les étrangers, non parce qu'il les +aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de +reconnaître leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent +leurs vaisseaux. + +Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité, +la position réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille +noblesse ont tout à perdre en laissant s'effacer le respect du passé, +tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et militaire +en son propre nom, a tout à gagner. + +Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il +ne s'agit pas ici d'un peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais +d'un peuple jeune, actif, intelligent et courageux, qui seul présente, +dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de hautes +destinées. + +Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera +évidemment d'une façon plus ou moins nette, suivant la netteté de la +politique intérieure et internationale qu'adoptera le taïkoune, mais il +dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à +l'égard du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à +Yedo. Celles-ci ont traité avec le taïkoune, comme avec l'autorité +suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences rigoureuses +de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier +avec le gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme +trahison ou mauvaise foi, toute hésitation du taïkoune, dans +l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral +qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en +définitive compliquer la position en se privant du seul appui intéressé, +par conséquent réel, sur lequel il est permis de compter. Si l'on +envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs +divers, il ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions +du taïkoune avec les actes et intentions des autres pouvoirs existant en +dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le taïkoune solidaire de +l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les +étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune. + +Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le +gouvernement de Yedo, contre le prince de Nagato isolément, est l'indice +d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous toutes les formes +pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans +ces événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la +suite de plusieurs rencontres où ses troupes ont été engagées, pendant +que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les provinces de +Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial. + +Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre, +sans ambiguïté, la direction par lui prise, en conformité de ses +intérêts. A côté de cela des contradictions évidentes semblent appeler +la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière +ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les +membres de l'ambassade avait pour double raison la non-réussite en +Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été chargés et le +droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français; +en promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double +grief pouvait être considéré comme un crime, car sans respect pour la +constitution du pays et l'initiative de l'assemblée féodale, ils +avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient +réalisé un acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du +reste sans excuse, car ils avouaient leurs sympathies pour un plan de +politique qui réunissait dans un même faisceau la civilisation de leur +pays et l'alliance intime avec l'étranger. + +La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une +contradiction réelle dans le fait, mais apparente seulement, par rapport +au taïkoune. L'explication de cette nouvelle confusion est simple: c'est +que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement +composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir +central que la constitution politique introduit dans ses conseils. Il en +résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade japonaise, n'est +nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune, +mais simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de +puissants adhérents qui, chaque jour, devront s'affaiblir devant une +union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du Japon. + + + + +II. + +ASPECT DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865. + + +L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se +traduit d'une manière fort claire dans l'examen des événements qui +forment au Japon l'histoire des nouvelles relations étrangères. En +effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de +passions rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances +nouvelles amenées par l'étranger, puis se reconnaissent et veulent +enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces circonstances. + +Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il +ne restait d'autre souvenir des Européens que la complication apportée, +dans une époque lointaine de troubles intérieurs, par leur présence, +l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité +commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs +établis, un péril commun, en dehors de tout parti. Ils n'avaient été +l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur présence était en +suspicion comme dissolvant des moeurs et habitudes japonaises. Aussi, +dès l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au +Japon, nous voyons les hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638, +se complaisait dans sa politique d'isolement. + +L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité +plaidèrent en faveur de l'étranger. Cependant, au début de la question, +un parti puissant s'éleva, pour combattre toute innovation et rappeler +les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais il +avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne +purent empêcher l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854. + +Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais +furent frappés du progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie, +l'organisation militaire, la puissance de la navigation à vapeur. En +face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique, +industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique +par nation, les Japonais, trop actifs et trop intelligents pour admirer +simplement, voulurent savoir, voulurent posséder les mêmes forces, et, +sans tarder, se mirent au travail. + +Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La +curiosité scientifique, le travail industriel et la discipline des +armées cherchèrent des guides nouveaux auprès de l'étranger. La Hollande +profita de ses anciennes relations pour se rapprocher davantage. Un +rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12 +février 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate +ce mouvement pacifique et le rôle qu'y prenait la Hollande. Elle se fit +institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et marins +japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques, +du maniement du fusil et du canon, du travail des forges et de +différents autres travaux. Elle établit, pour les Japonais, des cours de +sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les +Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à +comprendre, et leur ardente curiosité. + +Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu +de nouvelles préoccupations et finit par se confondre dans les rapports +plus réservés du Japon avec les étrangers en général. Ce fut alors que +se manifesta une phase nouvelle dans laquelle s'affirmèrent des intérêts +opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit +tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à +elle. S'en rendre maîtresse, c'était posséder une source de puissance +pour elle et d'affaiblissement graduel pour ses rivaux en féodalité. +Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à +leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs +rapports avec les hommes de l'occident. Les ports ouverts, faisant +partie du domaine de la couronne, semblaient poser la question étrangère +comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des +intérêts opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait +pour eux de l'entente cordiale des occidentaux avec la cour taïkounale. +Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour du mikado un +parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de +résistance contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers. + +Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un +côté, le taïkoune l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires +acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille constitution et la féodalité +rangée pour la défendre autour du souverain le mikado. + +Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan +d'hostilité ouverte, car recherchant dans un sens favorable à ses +intérêts, les conséquences possibles, de la présence désormais +inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une +puissance en contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts +tendirent dès lors à rompre l'entente taïkounale, et se caractérisèrent +surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier consistait à +semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance +pouvait amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci +rentrerait ainsi forcément dans leur parti, et se verrait obligé de se +soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors refouler les +étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre +le taïkoune que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation +complète des traités conclus, et qu'il ne cesse d'exciter contre les +étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de Ionines. +De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de +méfiances et d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu +par la colonie étrangère. Dans l'emploi de ce premier moyen se retrouve +ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet failli en +1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs +instigateurs. + +Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto +la politique du taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et +antinationale. Ce parti se pose comme le défenseur quand même des droits +du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie +politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le +vieux pouvoir du mikado. En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant +de légalité qui voile ses préoccupations personnelles et qui lui permet +d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens de ses +idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique +la situation embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions +qui déterminèrent la dernière ambassade japonaise avec la mission +d'exclusion dont elle était chargée. + +Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs +du taïkoune et la pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la +cour de Yedo a de plus en plus le désir de cultiver l'alliance +étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon +à plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se +compliqueraient encore pour son gouvernement, comme pour les étrangers +si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la lettre des +traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit +compter avec le mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés, +gokshis et daïmios qui regardent la présence des étrangers comme une +violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de Yedo +responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction +des priviléges accordés aux étrangers. + +Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du +taïkoune, attachés à sa fortune. Cette position adoucissait forcément +leur mission par les sympathies contraires qui se glissaient auprès +d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se +dissimulaient pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout +l'irritation de la noblesse rangée autour du Mikado. Ils désiraient en +conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers, ne pas les +étendre pour le moment et conserver le _statu quo_. Par contre, les +avantages particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère +ne se dissimulaient pas à leurs yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les +résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement dominés par +ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement +apprécié les merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont +disposait l'armée, par sa discipline, la régularité de ses manoeuvres +et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent comprendre que +l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre +de triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la +civilisation du Japon. + +Tel est actuellement l'état de la question. + +La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son +impatience à revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception +de la lettre des traités. Cette politique doit avoir pour guide +indispensable la connaissance de l'état social et des divers intérêts +qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut +arracher à la jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort +limité. + +Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans +mes rapports avec les Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je +ferai remarquer que dans le cours du récit, je choisirai, pour +l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la +prononciation que j'entendais émettre: les bases des écritures +japonaises rendent fantastique tout essai d'orthographe par traduction +littérale. + + + + +III. + +LE DAIRI OU MIKADO. + + +Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles +se trouve celle des kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle +forme la maison impériale rangée autour du souverain, le mikado ou +daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles +guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des +différentes sectes religieuses forment une classe dont l'action isolée +n'emporte aucune influence réelle. Les savants et médecins, gagsha et +ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le +caractère. Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs +et industriels, shiokounines, les marchands, akinedos. Au-dessous d'eux +se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang des animaux et +travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore +inférieurs aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur +travail, tandis que les mendiants vivent du travail des autres. Chacune +de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses arrangements +intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les +moeurs sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le +verrons dans la suite. + + * * * * * + +Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à +Kioto, qui par ce fait est la capitale du pays. Miako signifiant palais +et capitale, on désigne quelquefois la ville de Kioto sous le nom de +Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée +seule est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le +descendant des dieux créateurs du Japon. + +Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme +centre divin et primordial, ont dès le commencement des choses créé et +organisé le monde terrestre. De ces dieux sont nées des divinités, qui +chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre +japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces +divinités, et le mikado ou daïri est le chef de la famille souveraine du +Japon comme descendant des dieux souverains. Cette généalogie explique +suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse +épithète de souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son +pays. Cette épithète est d'autant plus impropre qu'on oppose le +souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre +de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un +souverain; il est même très-probable que l'avenir verra cette +souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité légale, le +titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado, +dont le caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même +que chez les peuples idolâtres, les dieux président à l'invention des +arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral et matériel +de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule +religieuse, de même le mikado préside au développement social sous +l'influence de l'idée morale, religieuse, artistique et scientifique. + +Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un +culte, mais comme descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il +n'est pas le chef d'une religion spéciale, mais il domine toutes les +religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant à +sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les +divers clergés bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la +révélation divine du sineto ou religion des kamis, car tout en présidant +à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa personnalité +au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des +droits divins du souverain. + +Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux +dont la succession et les actes appartiennent à la genèse aussi bien +qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto enseigne encore que +la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de +vertu. De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la +religion leur attribue, après leur mort, une influence dans l'avenir des +destinées de leur pays. De ces croyances remarquables il résulte pour +les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal +constant, et qui ne s'y perd jamais. + +Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado, +celui-ci protége les autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il +trouve même dans ces cultes des positions pour ses enfants. Ainsi, parmi +les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres +prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes +bouddhistes. Les grands prêtres du sineto forment un collége supérieur +sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que les prêtres +de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo, +suivant la prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh. +Les filles du mikado sont recherchées en mariage par les grands daïmios, +le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou bien encore occupent +comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut +être considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept +fois plus de femmes d'un rang inférieur. + +Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent +au Japon, le sineto et le bouddhisme réunissent la grande majorité des +Japonais. Ces deux religions, loin de se combattre, exercent +simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières, +les intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des +mias, ou yashiros, qui sont les temples du sineto, tandis que les +cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès des défunts +et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des +deux cultes est si complète, que le mikado lui-même est livré après sa +mort aux prêtres de Bouddha. + +A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire +après avoir choisi son successeur. Il prend alors dans le culte sineto +une position ecclésiastique sous un nouveau nom. Quelques-uns se sont +même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui +se nomme devenir fo-ouo. + +La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la +religion. La reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du +daïri par son apothéose que prononce son successeur. C'est à son +caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se rattachent +les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est +entouré, et qui s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la +vaisselle en bois laqué dans laquelle il mange doit être brisée et +brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de +ses vêtements et de tout ce qui est à son usage. + +Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit +ministères qui transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général +de ses armées et gouverneur des provinces impériales. Ces ministères +sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale, de +l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la +police, de la guerre, de la justice et du trésor. C'est par son +entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage apprend à la +nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement +de son successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom +qu'il portait jusqu'alors pour prendre la désignation anonyme +«d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort. C'est +ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a +décoré son palais. Les kougués rédigent alors les annales de son règne. +Son successeur semble être choisi dans la famille souveraine, plutôt par +suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle d'hérédité +invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des +princes plus jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est +l'empereur régnant qui désigne son successeur. Le choix se fait du reste +en famille, et comme la cour du mikado et son entourage font tous partie +de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et +l'acte de la famille qui détermine son chef devient pour la nation un +acte social qui détermine son souverain. + +Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille, +sans autre reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain, +qu'est due la persistance et la fixité de la dynastie régnante. Les +annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ comme +première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu +de changement de dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont +été déposés, mais jamais les shiogounes n'ont pu s'en débarrasser. Car, +en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît constamment de +ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans +pouvoir lui opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu +forment son gouvernement, et nulle autre reconnaissance n'est nécessaire +à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la plus redoutable +que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des +cultes qui feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la +cour de Yedo était assez forte pour reconnaître aussi un code politique, +civil et administratif qui assurât l'existence et les droits de la masse +nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde +arme à opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national +avec un droit supérieur de sanction morale. Or ce droit n'existant +actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et des kougués, il +s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment +libre ou forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer +sur un danger de tous les instants. + +Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme +gouverneur des provinces impériales. Il affecte spécialement à cet +entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque année envoie de +riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de +revenus dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les +princes les plus puissants; ce qui donne lieu à des envois considérables +de cadeaux de toutes sortes. + +Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et +à ce titre le taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas +à plusieurs personnages de la cour de Kioto. La plus puissante de ces +dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul Hakshiba +Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi +aujourd'hui encore le désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama. +Sous cette première dignité se trouve celle de kampakou ou premier +ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les +conseillers d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de +daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine. Après ces trois dignitaires +viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et +plusieurs autres en descendant graduellement. + +Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de +Kishiou, reçut, lors de son avénement au taïkounat, le titre de +daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre autres les gosankés +d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à +Kioto pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité +de Nadaïdjine. Ainsi le prince, auquel on donne le nom d'empereur +temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de Kioto. Il faut +cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui, +dans l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa +position le rendant plus accessible à toute initiative de progrès, +l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son pays, +des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au +Japon. + + + + +IV. + +LE SHIOGOUNE OU TAIKOUNE. + + +Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des +armées impériales, gouverneur des provinces de la couronne. Le premier +titre, qui est le plus ancien, désigne surtout le commandant militaire. +Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par l'écriture +signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et +semble s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de +gouverneur politique, administratif, judiciaire et financier. Le +principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu au +Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des +taïkounes et de la décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour +ainsi dire affirmé sans rémission le jour où l'hérédité des fonctions +taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la +souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît +vassal et mandataire du mikado, chargé par lui de gouverner, et de +maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui les groupe autour +du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les +principales phases du taïkounat depuis son origine. + +Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en +l'an 30 av. J.-C., créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui +devaient se partager le commandement militaire par régions impériales. +Jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette position est +oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais +alors commença une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo +s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en 1181 par le mikado +Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses +mains un pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent +l'abaissement des daïris et l'indépendance croissante des shiogounes. + +Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans +la fin du XVIe siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes +remarquables: Novnaga, Hakshiba, Héas. + +En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la +première année de son règne, des révoltes eurent lieu contre lui; les +liens de vasselage se brisèrent, et des troubles éclatèrent de tous +côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince +Novnaga, seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses +adversaires, et, sans se montrer hostile à son souverain, faisait la +guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de ressources, inhabile +à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par +lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa +shiogoune. C'était abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant +toute initiative entre les mains du général. Novnaga, après avoir +bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un de ses +lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami. + +A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris +appellent Fidé-Yosi, en se taisant sur son origine, car le grand rôle +qu'il a joué ne permet pas de rappeler officiellement sa basse +extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version +populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il +m'avertissait que plusieurs versions existaient, que la suivante était +la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il +restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi. + +Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XVIe +siècle. Son caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le +champ de son père. Il se mit au service de plusieurs maîtres, d'où sa +mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques jours, il +vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du +pont d'Okasaki, dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du +nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, l'engagea à le suivre, et, +ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. Ayant +reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint +kaïsokou, c'est-à-dire pirate, acheta des habits convenables, des armes, +et se fit admettre au service du prince Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de +la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga. +Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se +rangeant prudemment du parti le plus fort, il abandonna son nouveau +maître pour se mettre au service de son adversaire. La victoire et +l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra +intelligent et courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt +Novnaga le rapprocha de sa personne, lui confia des troupes et des +expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son protecteur +lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se +rendit à Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut +noble daïmio sous le nom de Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami. + +Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de +Novnaga. Il opéra sa jonction avec un fils du général, et ensemble +livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à Yama-Saki, et qui périt +dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba +se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec +eux pour faire nommer shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement +ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur tout-puissant, c'est-à-dire +comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne +relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su +conquérir s'imposait au mikado, qui lui donna le titre important de +kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus élevé que +puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors +satisfaite; les instincts guerriers du général ne trouvant plus à +s'exercer au Japon, car tous les grands seigneurs féodaux +reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y +envoya une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au +château de Foushimé, qu'il s'était fait construire près de Kioto. + +Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas, +alors bouïo de Kanto, fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du +ministère qui inaugura l'administration du prince. + +Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori. +Celui-ci voulut résister aux empiétements de son ministre, qui, +soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la bataille +de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée +par l'adhésion de la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même +temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions et dignités de nadaïdjine. + +Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des +taïkounes, s'empressa de reconnaître les services de ses partisans par +des récompenses générales et des honneurs. Il créa trois cent +quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des +fiefs, et quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette +création, il s'assura le pouvoir. Les conventions qu'il fit ensuite avec +les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au détriment des +mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant +autour de lui, complétèrent son oeuvre. Le nouveau shiogoune fixa sa +résidence à Yedo. Il soumit tous les princes à l'obligation +d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider +dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient +laisser leur famille, comme un otage, entre ses mains. Héas, après +avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à l'autorité +des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama. +Il laissa un fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct, +et huit fils de rang secondaire, qui furent l'origine des Gokamongkés. +Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut taïkoune, +et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes +familles de Gosankés. Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé, +y compris le taïkoune actuel, Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du +Gosanké de Kishiou. + +Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara +des îles Liou-Tshou, qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines +de ce fief. Peu d'années avant l'administration taïkounale de Novnaga, +les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces +époques de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le +christianisme, qui fut proscrit sous Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits, +petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la rébellion +chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette +politique d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent +relégués à Décima, au milieu des restrictions de toutes sortes, et les +Chinois à Nangasaki. + +Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié +directement au gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se +divise en soixante-douze provinces, dont cinquante dans l'île de +Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou. +Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji, +Hatidjiou, forment chacune une province avec quelques annexes d'îles +inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept relèvent de +l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des +seigneurs féodaux. + +A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de +Kanto et de Gokinaï. Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune. +La première de ces contrées se compose de huit provinces, et la seconde +de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept +provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio +et Nagato, dernièrement annexées au détriment du prince de Nagato. Dans +l'île de Sikokou, la couronne ne possède entièrement que la province de +Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, elle +possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle +se trouve Nangasaki, et une partie de Shiouga, dans le nord. De son +pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de Iki, de Hatidjiou et +de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les +prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï, +le taïkoune annexa l'île aux domaines impériaux, donna en échange, au +prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et ne lui laissa qu'un +petit territoire dans le sud de ses premières possessions. + +Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant +immédiatement du taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le +titre de kami. Ce sont des chefs militaires plus ou moins importants, +qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du +taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur +résidence peut être mobile. Ils changent alors de garnison, et se +transportent avec leurs hommes suivant les ordres que leur transmet le +gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios +forment une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement +supérieur. C'est principalement parmi eux que le taïkoune choisit ses +ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par +plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines +impériaux ils peuvent devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans +la résidence même du taïkoune, veillent à sa sûreté, et l'accompagnent +dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de service +autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre +heures, sont relevés le jour suivant par un nombre égal, et tous les +deux jours reprennent leur service, jusqu'à changement de garnison +notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï +daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire +ambassadeur du taïkoune auprès du mikado, ou comme rang analogue, il +peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des grandes +fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo. + +Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe +noble des guerriers. Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions, +dont chacune embrasse confusément toutes sortes d'attributions. + +C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits +les empiétements des shiogounes, dont les capacités politiques, +judiciaires, administratives et financières semblent subordonnées à la +capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine, +hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés. +C'est dans la seconde classe que sont rangées les fonctions de +gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes aux +étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre +de kami. Les gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions. +L'esprit de défiance administrative a introduit l'usage de l'action +simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste. C'est +ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui +se relèvent, se succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du +grade précédent, se trouve le gokandjo-bouïo, receveur général, +trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang analogue +à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils +reçoivent, comme les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille +kokous de riz, sans compter des revenus éventuels qui peuvent être +très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres. +Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant +graduellement dans la série administrative, on rencontre les ométskés, +inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou sur le même +rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires +généraux pour l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs +aux osobas ou chambellans du taïkoune qui forment l'échelon le plus +élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée cinq +mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang +et le titre de daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs: +discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des religieux et fonctionnaires +du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands +fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix +mille kokous de riz. Les gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq, +terminent cette série. Lorsque le taïkoune est mineur, le ministère est +dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille +taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le +ministère et le taïkoune, dont l'organisation administrative se retrouve +à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les fonctions de +centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois +prennent auprès du taïkoune une grande importance par suite de la +puissance toute spéciale de la cour d'Yedo. + +Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par +la confusion des pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de +l'autorité dégénéré en délation, laisse place à tous les abus et +remplace la loi par la personnalité des fonctions. + + + + +V. + +LES GRANDS FEUDATAIRES. + + +Le taïkoune ne gouverne pas seulement avec les gorodjios. Trois fois par +mois, elle réunit sous sa présidence la grande assemblée du Toujo, et +porte devant elle les affaires qui intéressent le Japon. Toute +innovation au pacte social doit être approuvée par le toujo, puis +ensuite par le mikado. Cette assemblée réunit la grande noblesse du +Japon, qui se trouve ainsi avoir autorité et pouvoir légal sur les +décisions du taïkoune. + +Dans cette assemblée, les chefs des familles issues d'Héas sont placés +immédiatement derrière le taïkoune, à la droite et à la gauche duquel +se rangent les gorodjios. A une distance relativement grande, sont +placés par ordre les représentants de la noblesse, kokshi et toudama, +puis les grands kovdaïs, vassaux de la couronne. Entre le trône et +l'assemblée, un hérault choisi parmi les seigneurs de la famille +taïkounale répète les paroles échangées des deux côtés. + +Du toujo est tiré un comité national nommé tshioguiakou dont l'autorité +est supérieure à celle du ministère du taïkoune. Dans le gorodjio se +trouve plus naturellement l'élément taïkounal, tandis que dans le +tshioguiakou l'élément féodal est surtout représenté. + +A la tête de la noblesse sont placées les trois familles des gosankés +issues de trois frères du taïkoune, Shidé-Tada fils et successeur +d'Héas. Les chefs de ces familles portent le titre de dono. Ce sont: +Owari dono, seigneur de la province d'Owari, Ki dono, seigneur de la +province de Kishiou, Mito dono, seigneur de la province de Mito. Ces +trois provinces sont situées dans l'île de Nippoune, et représentent une +grande puissance par l'étendue, la richesse et la population de ces +domaines, sur lesquels vivent les vassaux respectifs de ces trois +princes. + +Après les gosankés viennent deux familles de gosankio, dont les chefs +portent également le titre de dono. Leur origine remonte à trois frères +de Hé-tsua-ioshi, cinquième taïkoune de la famille d'Héas. Ces trois +gosankios sont: Stouts-bashi dono, Taïasou dono, Shimidsou dono. Ce +dernier fief est rentré par extinction dans les domaines de la couronne. +Le premier fief stouts-bashi, dont la famille seigneuriale s'était +également éteinte, a été relevé en faveur d'un cadet d'un gosanké de +Mito. + +Enfin sous les gosankios viennent, par ordre hiérarchique, huit +familles, aujourd'hui réduites à sept, de daïmios gokamonkés, descendant +de huit fils des concubines d'Héas. Ces princes portent le titre de +kami. Le plus puissant des gokamonkés est le prince Itshisène, qui +désirait partir en ambassade en Europe. Il en avait reçu l'autorisation +du taïkoune, mais cette permission ne fut pas ratifiée par le mikado. +Cette triple hiérarchie de familles princières forme, autour du +taïkoune, un puissant parti. Elles sont issues du même auteur et +conservent les mêmes intérêts vis-à-vis des tiers. Mais entre elles se +manifestent parfois de vives luttes, par suite de la rivalité qui +souvent les divise. Lorsqu'un taïkoune meurt sans enfants, on choisit +jusqu'à présent son successeur parmi les trois gosankés, et chacun +cherche à se faire des partisans dans le conseil supérieur de l'empire, +afin d'agir sur le mikado. Le dernier taïkoune, actuellement au pouvoir, +est fils du gosanké de Kishiou, comme déjà son second prédécesseur. + +En regard de cette puissance, dont Héas est le point de départ, se +trouvent les dix-huit grands seigneurs féodaux appelés kokshi et décorés +du titre de kami, à l'exception du seigneur de Kaga, qui porte le titre +de dono. Comme il est intéressant, dans l'état actuel de la question, de +noter ces dix-huit seigneurs, leurs noms et leurs seigneuries suivent +par ordre hiérarchique: + +Kagadono, seigneur de Kaga, Noto, Itshiou, et d'une partie de Shida +(dans l'île de Nippoune). + +Satsouma no Kami, seigneur de Satsouma, Osmi, Shiouda (dans Kioushiou) +et seigneur des îles Lioutshou. + +Sendaï ou Mouts no Kami, seigneur de Mouts (Nippoune). + +Fosokaoua no Kami, seigneur de Shigo (Kioushiou). + +Cloda no Kami, seigneur de Tshigousène (Kioushiou). + +Akino Kami, seigneur d'Aki (Nippoune). + +Tshioshio no Kami, seigneur de Tshioshio et Nagato, dernièrement +annexées à la couronne. + +Nabésima no Kami, seigneur de Hisène (Nippoune). + +Inaba no Kami, seigneur de Inaba (Nippoune). + +Ikéda no Kami, seigneur de Bizène et Bitshiou (Nippoune). + +Toodo no Kami, seigneur de Isé et de Higa (Nippoune). + +Awa no Kami, seigneur de Awa et Awadji (Sikokou). + +Tôsa no Kami, seigneur de Tôsa (Sikokou). + +Arima no Kami, seigneur de Tshikougo (Kioushiou). + +Sutaké no Kami, seigneur d'Akita et Déoua (Nippoune). + +Nambou no Kami, seigneur de Nambou et Mouts (Nippoune). + +Ouésgui no Kami, seigneur de Iounésaoua et Déoua (Nippoune). + +Tsousima no Kami, seigneur de l'île de Tsima. + +Il faut remarquer que dans cette liste les noms de seigneuries répétées +indiquent une autorité sur des districts différents dans la même +province. + +A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance +s'étend sur un petit territoire, mais qui, comme les kokshis, sont +maîtres chez eux. Ils sont au nombre de quatre-vingt-deux, et portent le +titre de kami. Une grande partie de ces familles princières remontent à +des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés +ou relevés. Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands +seigneurs féodaux dont ils partagent les intérêts en opposition aux +envahissements des taïkounes. + +Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des +vassaux, qui sont, comme les capitaines de leur armée respective, à la +tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils entretiennent sur le +domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et +sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et +toudamas ce que les kovdaïs sont au taïkoune, tiennent garnison sur les +domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses voyages, ou font près +de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la +puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le +nombre de ses baïsings daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en +compte cinquante-deux. + + + + +VI. + +LE PEUPLE JAPONAIS. + + +A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se +continue dans le peuple par une organisation de pouvoirs en contact +immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue représente un +rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus +parmi les propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement +sur la présentation des habitants, et choisissent à leur tour, dans les +mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du gouverneur +un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même +organisation, formée dans la campagne par groupes d'habitations, se +trouve en relation administrative avec le gokandjo bouïo. Les fonctions +municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement +supérieur et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui, +dans tous les cas d'abus, possèdent un droit de dénonciation signée, +contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le taïkoune +auprès du mikado. + +L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage +et de mort. Dans ces registres sont également consignés les noms des +habitants, leur position sociale, leur présence ou leur absence, par +suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est +l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève +pour son service des taxes municipales. L'impôt général est simplement +foncier; il est payé par les propriétaires d'après la superficie de leur +propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes +suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes +qui se commettent, donnent aussi lieu à l'intervention de +l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge dans +les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas +plus importants. Le gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au +ministère auquel il est toujours permis d'en appeler. + +En examinant en dehors des moeurs chaque organe du corps social, on +pourrait conclure à une immobilité tout orientale qui assimilerait le +Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en est rien; l'activité domine +au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais ne +forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de +place, il est également vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée, +grâce au profond respect qu'on a au Japon pour toute personnalité, grâce +à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de +la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La +noblesse n'étant pas exclusive et restreinte à la naissance, chacun a +le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans la hiérarchie +administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux. +Ceux-ci même pourraient être légalement remplacés en temps de guerre, +mais, leur nombre étant naturellement limité par le nombre des fiefs, et +ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de paix, de +nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux. + +Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le +droit entier et non motivé de reconnaissance et d'adoption. Ces deux +actes simplement exprimés déterminent une filiation nouvelle qui devient +la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit +entre des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants +et dont les autres manquent de postérité. C'est encore par l'usage de +ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme un trait +d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant, +recherche une nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption +et de reconnaissance se confondent souvent les distinctions qui +subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement +admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces +conditions deviendrait impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce +remède facile pour régulariser la position et donner gain de cause à la +liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la +hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les +familles se mêlent dans leurs éléments les plus actifs, l'horizon +s'élargit pour chaque individualité, la concorde remplace l'antagonisme +et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire, +l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par +cela même, pour la foule un type à atteindre. + +Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans +le printemps de l'année 1862, offre un exemple de cette liberté +d'initiative individuelle qui forme l'expression des moeurs sociales +au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un +champ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un +gokanine nommé Také-no-Outchi, qui lui reconnut son nom et lui facilita +l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par les grades +de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de +gaïko-kou-bouïo. Ce fut dans l'exercice de ses fonctions, étant +gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son gouvernement pour +diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi +est aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes +fonctions politiques. + +Les moeurs sociales sont, plus que les institutions, l'expression +d'une société; à ce compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux +d'avenir et de progrès. Ces éléments se trouvent dans leur caractère +national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère des +abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement +fausses, comme la confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions +administratives et judiciaires. Le caractère général de féodalité +trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une +libre expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à +l'alliance de ce contraste que les Japonais doivent cette valeur +individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les +Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles +présentent, sous tous les rapports, des oppositions directes. L'étude et +la comparaison de ces pays offrent également un exemple curieux de +l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par +elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des moeurs +qui détermine en réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses +moeurs que nous devons rechercher sa véritable physionomie. + +En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous +retrouvons chez les deux nations un caractère dominant. En Chine le +mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. Cette soif du gain +représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de +satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire +pas en Chine, et l'indifférence en matière de sentiments religieux est +complète. Les Japonais possèdent également un mobile principal qui +domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment +prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas +moins un des plus nobles besoins de la nature humaine, et demeure pour +l'homme qui le possède un stimulant énergique de progrès véritable. +L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation, +lui sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un +développement général des besoins moraux, et d'une modération +matérielle, réelle, malgré des détails de moeurs, dont l'expression +isolée paraîtrait avoir une signification différente. + +Si des moeurs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons +en Chine les principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à +l'organisation sociale, tandis qu'au Japon domine essentiellement le +principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les principes +de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation, +mais ces principes dégénèrent en applications arbitraires, et +disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous ce rapport, le mal +est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la +hiérarchie. + +Le rapport des moeurs aux principes des institutions présente chez les +deux peuples les mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au +concours, et malgré cette entière égalité, qui paraîtrait devoir +surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu, +matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie, +non exclusive mais privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif. +Le niveau de l'individualité est donc plus élevé au Japon qu'en Chine. +Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant de +perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le +second tout développement individuel n'a lieu que sanctionné par +l'opinion générale, car le mérite réside dans la personnalité, et +celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté, +l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve +indépendante dans la classe aristocratique, et le peuple, libre dans son +activité, se modèle sur cette classe; d'un autre côté, chez les Chinois, +toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge, +et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui +aurait été possible de se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social +en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au Japon, il s'élève +constamment vers le haut. + +A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale +jugées à notre point de vue moderne, on aurait attendu un résultat +différent. Cette contradiction apparente n'infirme en rien les +principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de +constitution ne suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une +société. Ce phénomène est du reste conforme aux lois de la nature +humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas +des syllogismes incarnés. + +Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition +dont l'existence peut rendre compte de la dissolution sociale de la +Chine en regard de la solidarité compacte de la nation japonaise. Dans +le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la +société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire +sur la famille. L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui +n'existe pas pour son voisin; de là nécessairement une série d'actes +qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de l'autre, +au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer +du caractère général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi +qu'un Chinois, après s'être élevé dans le gouvernement des affaires +publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser dans +sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet +à son enfant le respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce +sera pour le jeune Japonais une source nouvelle d'émulation, un devoir à +remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la solidarité du nom +est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de +ce sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à +son fils sa position dès que celui-ci est arrivé à l'âge viril. On +retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de l'individu. + +Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur +et de dignité. Le grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de +se débarrasser dans une maison amie. Le plus court est exclusivement une +arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le garder sur +soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe +paraît au premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la +barbarie est réelle dans l'arbitraire de la loi et de la pénalité. Il +est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un +caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent +la loi. Il est pénible de songer à la cruauté d'une sentence, dont le +patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est ainsi du fait, il en +est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion, +comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes +d'un sérieux examen. Le point de départ gît dans le besoin de donner +satisfaction à des nécessités, des droits et des devoirs dont la +conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la +société a le droit de réprimer et de punir; mais il est également +évident que le coupable seul devrait être atteint dans les limites de la +répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, prononce la +peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et +humain de ne pas l'aggraver par la torture de la honte, de la violence +et de la dégradation de l'homme en contact avec un bourreau. Enfin s'il +est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort +soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute, +au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de +l'infamie. + +Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est +préservé de la honte et de la déchéance qu'entraînait son crime. En +acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en efface pour +ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son +courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa +faute, et par là conserve à son nom la position morale qui lui +appartenait et le respect dont il était entouré. + +Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi +est trop souvent dirigé par une application exagérée d'un principe qui, +en lui-même, pourrait faire honneur à une civilisation éclairée. La +déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera +quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative +de solution d'un problème dont l'équation plus parfaite intéresse notre +civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du suicide en contact +avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si +un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse +tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et +rejette par cet acte, sur son adversaire, une déclaration de vendetta +dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent +passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les +Japonais renoncent facilement à la vie, et meurent contents s'ils +peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière physionomie du +suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un +sentiment naturel est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en +fixer la juste appréciation. + +Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur +doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération. +C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout +dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des +premières choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre +japonaise. Il voit les hommes de la plus basse classe se donner +réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste +constamment digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une +gravité à laquelle on reconnaît un hommage plutôt qu'un acte servile. +Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements de la +famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans +lesquels le code de la politesse fixe chaque détail. La manière dont on +s'aborde, dont on se quitte, le style épistolaire, le soin avec lequel +on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles précises +qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des +convenances, l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la +vengeance, comme à la suite d'une insulte commise. Un des signes de +l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les +femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la +loi qui leur permet de régner; en effet, les annales des empereurs nous +montrent plusieurs femmes assises sur le trône des Mikados. + +A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable +dépravation qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle. Le +gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait subsiste à côté +des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent +facilement partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre +privilégiée du contraste. On y voit la réserve et la modestie se +confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de +la dignité individuelle, la simplicité des moeurs sociales en accord +parfait, chez les mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie +en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec +la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec +tous. + +La politesse des moeurs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit, +dans l'esprit des villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté +qu'on y voit régner. Les rues larges et droites sont bordées de maisons +bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont construites +de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon, +ont imposé des lois à la construction. Les façades extérieures sont +simples. L'habitation des grands, comme les casernes, ne montrent sur la +rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est +entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre, +au-dessus desquels s'élèvent encore des remparts en talus, et derrière +s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, également +protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de +casernes; c'est au centre que se trouve la maison principale avec les +jardins. Les étrangers ne peuvent contempler les habitudes et le luxe +intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie +populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui +n'aperçoit aucun des meubles indispensables pour lui, et qui vainement +cherche un siége, une table, un lit. Le plancher supplée à tout. Il est +garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à +entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec +ses souliers. Ainsi garni, le plancher sert de siége dans la journée. La +nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant d'une longue robe de +chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes +sous une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment +moelleux. Les Japonais savent se passer de cheminées aussi bien que de +lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu de +l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi +toute la chaleur, sans danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à +travers les châssis, se renouvelle facilement. L'emploi des vitres aux +fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce +papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit +les signes de l'écriture, mais il est encore employé comme mouchoir et +essuie-mains; on en fabrique des manteaux imperméables à l'eau; +travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace +parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes; +enfin on le colle, en guise de vitres, sur les châssis qui servent de +portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas retenus par des +charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les +retiennent en leur laissant leur mobilité. + +Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves +inconvénients, qui, par le contact des étrangers, amèneront des +changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus graves sont +les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de +l'humidité impossible à éviter dans des maisons construites comme le +sont celles des Japonais, et séparées seulement du sol par une simple +planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré tout +insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi +rencontre-t-on, dans les rues, de distance en distance, des pyramides de +seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement organisé de la +part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont +l'habitude de ces accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises +sont quelquefois rendus incombustibles par l'emploi d'un béton boueux +que quelques étrangers ont adopté à Yokohama. + +Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter +sont les temples enrichis de sculptures, de peintures et de laques. +Autour de ces temples s'étendent des jardins qui montrent chez les +Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se +manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la +position peut même quelquefois gêner la culture. Dans ce cas on lui +laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine qui doit +protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à +la ville, on aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la +propreté. Ce travail est poussé si loin, que, sans exagération, on ne +rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, traversées de +routes macadamisées et bien entretenues. + +Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes. +La plus importante est le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans +sa longueur en passant par Yedo. La distance y est inscrite, comme aussi +sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le +Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent +le Japon ont été chacune entourées de larges voies de circulation; dans +ces contrées, chaque province, puis chaque district possède également +des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village +partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les +voyages sont donc rendus faciles au Japon, et sur toutes ces voies de +communication circule un peuple actif de marchands, d'industriels, de +prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou +en chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs +doit suivre un même côté de la route. Afin d'éviter entre les daïmios +supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir dangereux, la +cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces +princes ne puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car +les grands daïmios sont toujours suivis d'une armée, et chacun s'arrête +en se prosternant sur leur passage. La facilité des voyages est +non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes +intérieures et d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de +maisons de thé qui bordent ces routes. De distance en distance sont +également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer +des chevaux, des porteurs et des courriers. + +Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle +introduit chez le peuple des habitudes de solidarité en opposition avec +le régime féodal qui tend à l'isolement des provinces. C'est ainsi que +les moeurs sociales ont leur expression propre, et que les +institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats +qu'elles ont pu produire chez une autre race. Par la fréquence des +relations s'est établi parmi les Japonais un rapport homogène, dans +l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques. + +Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de +méconnaître leur ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette +lacune dans leur contact avec les étrangers. C'est par l'intermédiaire +de ces derniers, principalement par les Russes et les Hollandais, que +les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques +assez complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes +et d'indications, de manière à servir de traité de géographie aussi bien +que de cartes. La science historique se borne pour les Japonais à +l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent +de trois moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660 +avant J.-C., avec le règne du Daïri Shine-Mou, premier auteur de la +dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque fixe, ils +comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus +petits et de durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs +déterminent le nom et la durée de ces nengos qui se suivent sans +interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions. + +Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles +semblent très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités +fondamentales qui leur font envisager cette science d'une façon +spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques remarquables +pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans +écriture, plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont +communs avec les Chinois. + +De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont +presque ignorées au Japon, mais la médecine présente un ensemble de +connaissances plus développées, quoique imparfaites. Les médecins +japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui +leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont +très-habiles à saisir toutes les variations que présente ainsi la +circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations aux +différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les +maladies, ils emploient quatre principales méthodes: l'ingérence de +différentes substances, la plupart végétales, le feu sous forme de moxa +ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage +qui est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en +dehors de toute prescription médicale; car les Japonais sont soigneux de +leur personne; ils accordent une grande attention à l'aspect extérieur, +comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main. + +Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au +Japon, l'enseignement général est surtout religieux, moral et +littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude de la musique +et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des +armes. La musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas +de même de la représentation dramatique, qui se produit avec vérité +d'expression et science d'observation. Les Japonais ne représentent pas +seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont +la production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce +genre de créations: ils abordent aussi la représentation de la vie +usuelle, des détails des moeurs, des événements historiques dans un +milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul +fait est certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre +hommage au talent dramatique des Japonais, je dirai, que dès le +commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à des +représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des +gestes et des expressions ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être +intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le temps de se +familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme +en faveur des artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits, +quelque disposé que l'on soit à l'indulgence par un séjour prolongé en +Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches, +un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue. + +La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on +veut se borner à l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se +renseignant sur les mots, et en reproduisant la manière de parler des +Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière +observation, naïve vis-à-vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car +si l'on veut en savoir davantage, les difficultés se multiplient, le +temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais est la plus difficile +des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la +politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous +parle, ou répondre comme on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de +ces règles. Suivant la position sociale de son interlocuteur, il faut +varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes +de façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout +cela n'est encore rien auprès des difficultés de la lecture et de +l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce qui s'écrit +ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et +il serait souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux +genres d'expressions. Comme si toutes ces difficultés ne suffisaient +pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques +chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes +idéographiques sont lus au Japon suivant deux prononciations +différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près le +son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture +suivant le sens et traduit le son purement japonais de l'objet exprimé. +Ainsi le caractère qui signifie _chose_, se prononce _gui_ suivant la +lecture koïé et _koto_ suivant la lecture kouh. + +L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style +d'écriture adoptée; le kouasho, ou shingghana, représente les signes +tracés carrément; l'écriture cursive savante et officielle est nommée +guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les +Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle +qu'apportait aux études la difficulté de l'écriture idéographique, qui, +en définitive, resserre la pensée dans les limites du passé et +transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en +conséquence adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons, +permet de poursuivre l'idée avec un instrument facile. Mais le point de +départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à la +simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet +phonétique de quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes. +Cette écriture reçoit le nom de kata-gana qui veut dire écriture de côté +ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana comme traduction +phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en +servent pas comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique +est nommée hira-gana. Elle se décompose en quarante-huit syllabes comme +le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée, c'est que chacun +de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un +grand nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le +reproduire. Enfin quelque compliqué que soit l'hira-gana, cet alphabet +prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité intelligente +qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces +qualités se retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve +n'épargne pas plus le privilége que les ridicules de la vie populaire. + +Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple vivant et +progressif, au milieu de la torpeur asiatique, d'un peuple qui veut +avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique placé au fond de +cet extrême Orient tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître. +Avec la grandeur individuelle qui les caractérise, les Japonais +pourront conquérir une forme sociale qui complétera l'expansion de leurs +qualités. Ils ont des abus à corriger, des cruautés à adoucir, mais +qu'ils sachent profiter de l'élément occidental, qui s'est fait jour +dans leur civilisation, et ils trouveront, dans ce nouvel élément, un +levier puissant à la disposition d'une action intelligente. + + + + +VII. + +LE JAPON PAR RAPPORT A L'EUROPE. + + +Sans nous occuper du point de vue d'équilibre politique dont la +considération n'offre aujourd'hui aucune opportunité, il nous reste à +voir quelles ressources et quels avantages le Japon présente à +l'Occident, sous le rapport industriel et commercial. Par le nombre et +la densité de ses habitants, l'empire du Soleil Naissant nous ouvre un +vaste débouché pour l'importation d'un grand nombre de nos produits; par +la richesse du sol, et l'industrie des indigènes, ce pays peut nous +donner en échange de précieuses marchandises d'exportation vers +l'Europe. Sa population paraît être de 40 millions d'habitants répandus, +en presque totalité, sur les trois grandes îles de Nippoune, Sikokou et +Kioushiou, et sur un grand nombre de petites îles latérales. Ce groupe, +en y comprenant l'île de Yesso, s'étend depuis l'île de Yakoumosima, +jusqu'au détroit de La Pérouse sur 15 degrés de latitude nord. L'empire +japonais entier, depuis le sud du groupe Liou-Tshou, jusqu'au nord des +Kouriles méridionales, présente une superficie évaluée à 190,000 +kilomètres carrés, et se prolonge sur vingt-cinq degrés de latitude. +Noter ce fait, c'est noter des différences de climats et comme +conséquence une diversité de productions naturelles. + +L'aspect du sol est essentiellement plutonique. La nature est +accidentée, et l'eau, qui circule partout en abondance, aide à la +fertilisation d'une terre pourvue de puissants éléments de production. +Dans ce milieu volcanique il n'y a pas lieu de s'étonner des gisements +considérables de soufre que l'on rencontre au Japon. L'or y est +très-abondant, et si l'on en croit ce que disent à cet égard les +indigènes, aucun pays au monde n'en posséderait autant. Ce dire n'est, +du reste, pas invraisemblable; l'on peut facilement y ajouter foi, en se +rappelant que l'or ne valait, pour les Japonais, avant l'action de +l'influence étrangère, que quatre fois son poids d'argent. Ce dernier +métal se rencontre également en de très-riches minerais. Le gouvernement +japonais a, dit-on, le monopole des mines d'or, d'argent et de cuivre. +Loin d'encourager l'exploitation de ces métaux, il craint une trop +grande production et semble considérer les gisements de métaux précieux +comme une réserve à laquelle il n'est permis de toucher qu'au fur et à +mesure des besoins; le contact européen suffira pour convertir les +Japonais à des idées économiques différentes. On sait que la plus grande +partie des bénéfices que faisaient les Hollandais relégués à Décima +étaient réalisés sur l'exportation du cuivre dont le Japon possède de +grandes quantités. On y trouve du plomb, du charbon de terre, du fer en +abondance. Enfin d'après tous les renseignements que l'on peut +recueillir, il paraît que le Japon est un pays exceptionnel sous le +rapport du nombre et de la richesse de ses mines. Du sein d'une terre +aussi abondamment minéralisée, s'élèvent des eaux chaudes et froides, +chargées de principes divers dont les vertus curatives sont employées au +Japon sous forme de bains et de boissons. Les entrailles de la terre +japonaise recèlent encore un autre genre de richesse, car on y trouve de +magnifiques pierres de construction, que les habitants n'osent guère +employer par crainte des tremblements de terre, mais dont une science +plus parfaite pourrait certainement tirer parti, même dans ces +circonstances défavorables. Si les Japonais ont besoin d'ingénieurs et +de professeurs en architecture, il n'en est pas ainsi vis-à-vis du +kaolin, de la précieuse terre à porcelaine, qu'ils savent employer d'une +façon remarquable. On trouve encore au Japon du cristal de roche, du +jaspe et des agates. Il est très-probable qu'une étude scientifique de +la minéralogie de ce pays mettrait au jour bien des corps utiles que les +Japonais ne savent pas isoler. En tout cas, la part est belle; les +divinités ténébreuses semblent avoir entassé pour les fils du Soleil +Naissant, leurs principales richesses, et si nous quittons leur empire +pour rechercher dans les profondeurs des mers quels trésors recèlent ses +eaux, nous verrons la perle, le corail, l'ambre gris, une grande +quantité de poissons délicats, la baleine dans le nord. Ces dernières +richesses sont d'une importance majeure au Japon, car les Japonais, +comme les autres peuples de l'extrême Orient, se nourrissent presque +exclusivement de poisson et de riz. + +Le sol japonais est aussi prodigue de trésors que les entrailles de la +terre et les profondeurs des eaux. La principale production est le riz, +dont la culture donne à la campagne un aspect particulier par la +multitude de canaux qui divisent le terrain. L'exportation de cette +denrée est prohibée, pour en conserver la valeur accessible aux basses +classes. Une autre source de richesse réside dans la culture de la soie, +et dans la soie produite, on trouve, au dire des experts, une qualité +qui est la plus belle de l'Orient. Parmi les principales autres +productions végétales on remarque le thé, le coton, le camphre, le +tabac, la cire végétale, la noix de galle, et le sucre dans le sud. Les +thés japonais sont naturels; c'est pourquoi les négociants étrangers les +expédient d'abord en Chine, pour y recevoir les préparations que les +Chinois font subir à leurs thés et auxquelles les consommateurs +européens sont habitués. + +Les Japonais apportent à la culture un tel soin et une telle +intelligence, qu'ils provoquent même l'admiration des Chinois passés +maîtres en ce travail. Ils connaissent bien l'emploi des engrais, et +sont jardiniers aussi habiles qu'agriculteurs intelligents. Le jardinage +de luxe est chez eux en grande estime; les fleurs et les arbustes rares +sont l'objet d'un commerce intérieur. Au milieu d'une population aussi +dense que l'est celle qui habite ce pays, chaque coin de terre doit +produire une utilité, ou pour le moins un agrément. Tout site accessible +à l'homme y est, dit-on, l'objet d'un travail actif; ce que j'ai pu voir +par moi-même me le fait aisément croire. Envisagés comme industriels, +les Japonais apportent à leurs travaux le soin et l'intelligence qui +font partie de leur nature. Ils possèdent quelques spécialités dont les +produits sont remarquables. Leurs objets de laque sont de toute beauté +et supérieurs à tout ce qui est fait en ce genre. Leurs tissus de soie +ne valent peut-être pas les produits similaires de la Chine, mais les +porcelaines japonaises peuvent soutenir toute comparaison par la finesse +de la pâte, l'élégance des formes, l'éclat des couleurs et l'harmonie +des dessins. Les Japonais sont de véritables artistes en bronze, qu'ils +savent ciseler avec une perfection et une patience incroyables. Ils +manient, en général, parfaitement les métaux; et leurs sabres, quoique +lourds, sont remarquables par la dureté de l'acier, la finesse du poli, +le tranchant de la lame, et le travail artistique de la poignée et du +fourreau. Ce goût, qui se fait également sentir dans leur talent +d'émailleur, accuse chez les Japonais des besoins de civilisation +élégante en contraste avec la simplicité réelle de leurs moeurs. Ceci +n'est pas un des côtés les moins intéressants du caractère japonais qui +trouvera, dans les relations étrangères, l'occasion de s'affirmer +définitivement dans sa voie spéciale de civilisation, comme individu et +comme société. + +Ce qui précède indique brièvement les principaux produits que nous +pouvons demander aux Japonais; par contre nous en avons plusieurs à leur +fournir. Parmi ces derniers, quelques-uns nous sont spéciaux, mais la +plupart, sans nous être particuliers, sont obtenus dans notre +civilisation à un prix contre lequel les Japonais ne peuvent lutter. +Dans cette classe, dont les articles s'adressent aux nécessités les plus +usuelles de la vie rentrent les tissus de laine et de coton, les +camelots, quelques soieries, satins et velours, qui sont réalisés à des +prix avantageux pour les vendeurs européens comme pour les acheteurs +indigènes. Nos étoffes chaudes de laine et de velours communs présentent +encore aux habitants du Japon une spécialité d'usage et d'économie +qu'ils ne peuvent remplacer; car leur industrie ne leur fournit, pour +s'abriter contre le froid, que des vêtements légers qu'ils multiplient +sur eux, ou des étoffes ouatées qui leur reviennent plus cher et leur +durent moins longtemps. Ces articles trouvent ainsi au Japon un débouché +dont l'importance deviendra chaque jour plus grande par suite des +habitudes contractées et de l'usage qui se propage, sous l'impulsion des +avantages réalisés. Les articles de mercerie, le fil, les aiguilles, les +boutons, dont les Japonais ignoraient l'usage, les objets de fabrique +connus sous le nom d'article de Paris, les cuirs travaillés entrent +aussi dans la consommation ordinaire, ainsi que les glaces, les vitres, +les verreries. Le commerce étranger fournit encore au Japon des +médicaments, des produits chimiques et pharmaceutiques, des matières +colorantes pour la teinturerie, des instruments de science et de +précision, des instruments de chirurgie, ainsi que des livres +scientifiques, des armes, de la coutellerie et de la quincaillerie. +L'horlogerie donne lieu au Japon à un commerce très-actif entre les +indigènes et les Européens. Dans les produits d'un autre genre, se +trouvent l'eau-de-vie, les vins doux, les liqueurs sucrées, le vin de +Champagne, d'un intérêt tout français, les huiles, les épices, les +ginsang et les drogues asiatiques, qui, sans provenir d'Europe, peuvent +intéresser la navigation européenne, de même que tous ces produits +alimentaires dont les Chinois sont friands et que les Japonais +recherchent également; ce sont surtout: le poisson sec, les huîtres +salées, les herbes marines, les champignons, les pois, la colle de +poisson, les ailerons de requins, les nids de salanganes, les +holothuries, etc. + +Ces principales indications suffisent pour montrer l'importance des +échanges qui intéressent l'industrie, le commerce et la navigation. Si +les métaux précieux, qui forment l'une des principales richesses du +Japon, ne sont pas, aujourd'hui, rangés parmi les objets d'échange, ce +résultat des restrictions imposées par le gouvernement, dans la crainte +de voir son pays inondé d'une trop grande masse de numéraire, devra +changer à la suite de l'impulsion nouvelle de production et d'écoulement +provoqués par les étrangers. Les Japonais s'apercevront qu'il y a, en +définitive, profit à livrer une marchandise qui leur coûte moins qu'aux +autres peuples, et dont ils sont abondamment pourvus. Mais pour en +arriver à ce but, il faut activer l'importation de nos produits et de +nos services, rendre ainsi le travail des mines nécessaire pour solder +les achats. Ce résultat sera précieux, vis-à-vis de l'état actuel du +commerce européen avec les Indes orientales et la Chine. + +Le mouvement du commerce extérieur au Japon n'a pas encore pris les +allures franches d'intérêts particuliers libres dans leur expression. Ce +mouvement accusé officiellement pour l'année 1862 représente 52 millions +de francs, dont 37 appartiennent à l'exportation. Ces chiffres sont +rendus douteux par une contradiction que les documents officiels +constatent sans explication; car après avoir, dans le tableau général, +indiqué l'exportation des soies écrues pour une valeur de 32,528,000 +francs, ils notent 20,000 balles de soie à 2,500 francs en moyenne, +exportées dans cette même année, ce qui représente pour l'exportation +seule de la soie une valeur de 50 millions. Le thé est, après la soie, +l'article le plus important; il se trouve à l'exportation pour un total +de 3,402,000 francs. + +L'importation est principalement représentée par 7 millions d'étain et +de plomb, et 6 millions de camelots, toiles, cotonnades et cotons en +écheveaux. + +La France n'entre dans ce commerce que pour 703,000 fr. à l'importation +et 1,569,000 fr. à l'exportation. La plus grande part appartient à +l'Angleterre, pour une valeur totale de 37,620,000 francs. Ces chiffres +sont faibles, vis-à-vis d'une terre qui donne tant d'espérances. Mais il +faut remarquer qu'il y a progrès constant depuis le début commercial; en +1863 le commerce extérieur a été de 88 millions dont 63 d'exportation et +24 d'importation. Le Japon ne pourra d'ailleurs réaliser les espérances +conçues que le jour où les intérêts privés seront seuls en présence. + +D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9 +octobre 1858, entre la France et le Japon, les villes et ports de +Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts au commerce et à +la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être +faite l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques +déterminées: le 1er janvier 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata, +ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune, dans le cas où cette +ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de +Yedo était marquée au 1er janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le +1er janvier 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre +Yokohama, placé à côté sur la même baie, et dont les navires peuvent +approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais +nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois +villes de Nangasaki, Yokohama et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama +forme la station la plus importante, et c'est là que se concentrent +presque toutes les affaires. + +On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important, +si les quatre ports qui devraient être ouverts l'étaient en effet. +Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en admettant de notre côté +le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment +l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par +l'habitude des rapports bienveillants et avantageux pour les deux +partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour répondre à cette +interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans +la lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le +gouvernement japonais, je ferai simplement remarquer que cet engagement +se complique de circonstances qui lui enlèvent son caractère absolu. En +effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les +complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la +réalisation de ses promesses. Nous ne pouvons donc pas nous montrer par +trop sévères pour un état de choses dont nous sommes nous-mêmes la +cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le +principe de l'admission étrangère en présence de la flotte et des +canons du commodore Perry. Une seule raison pourrait nous permettre de +poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du +gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés +par la connaissance des pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du +taïkoune et par la franchise de plusieurs actes importants de son +gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut +faite par les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le +mikado contre les étrangers et notifié à la cour de Yedo, qui, tout en +protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son rôle +secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative +que prit le gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son +décret, ce qui eut lieu à la suite d'une grande assemblée de la noblesse +réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus significatif se +passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais +engagèrent le taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet +engagement fut en effet exécuté dans la part que prit la cour de Yedo à +la démonstration alliée contre le prince de Nagato. + +De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le +droit de nous montrer violents dans la revendication absolue des +priviléges que nous concèdent les traités. En admettant même que notre +droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier +nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de +n'user que de persuasion vis-à-vis du peuple et de Yedo, et de n'user de +rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce résultat reste le même, +quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que +nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de +race qui procède par substitution, ou bien, au contraire, sous le +rapport des relations sympathiques qui procèdent par union, cet intérêt +nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et +d'alliance taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par +l'esprit de conquête, il ne s'agit évidemment pas ici d'un refoulement +immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans chaque +détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de +l'envisager franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport +nous dirions que le système de substitution réalise un intérêt plus +immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur par +l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive +d'une seule tendance; les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et +de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire à l'harmonie sociale que +la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement +qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences, +le fait ne pourrait, dans notre intérêt, se produire, même +partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du nombre de sa +population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le +peuple japonais. + +Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger +ne trouverait donc pas de compensation, même au point de vue +d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion en conservant +et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus +forte raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La +politique proposée est ainsi la seule possible, et c'est à son abri que +nous devons rechercher notre intérêt avec et dans l'intérêt japonais. +Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans +son génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments +d'activité pour nous-même. Sa situation empêche toute jalousie de notre +part; il nous est donc facile de rester dans les limites tracées par la +raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la +force d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout +intérêt à se mettre à la tête d'un mouvement dont la conséquence sera +pour lui-même une augmentation de puissance, qui le rendra l'arbitre +souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire +hésiter. A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se +rapprocher et s'étendre; les rapports commerciaux amèneront des rapports +industriels avec le magnifique horizon des richesses minéralogiques et +agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers +immenses et des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et +se prêter un mutuel concours dans le développement de leurs sociétés. + + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON *** + +***** This file should be named 27313-8.txt or 27313-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/3/1/27313/ + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27313-8.zip b/27313-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8ff62a4 --- /dev/null +++ b/27313-8.zip diff --git a/27313-h.zip b/27313-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b302c6a --- /dev/null +++ b/27313-h.zip diff --git a/27313-h/27313-h.htm b/27313-h/27313-h.htm new file mode 100644 index 0000000..524c1c5 --- /dev/null +++ b/27313-h/27313-h.htm @@ -0,0 +1,1796 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> +<head> + <meta name="generator" content="HTML Tidy for Windows (vers 11 August 2008), see www.w3.org" /> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1" /> + + <title>The Project Gutenberg eBook of Le Japon, by Le Comte de Montblanc</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ + <!-- + p { + margin-top:.75em; + text-align:justify; + margin-bottom:.75em; + text-indent:2em; + } + + h1,h2,h3 { + text-align:center; + clear:both; + } + + h2 { + margin-top:2em; + } + + .sc { + font-variant:small-caps; + } + + body { + margin-left:15%; + margin-right:15%; + } + + .tr { + text-align:center; + background-color:#f6f2f2; + color:#000; + border:solid #000 1px; + margin:5% 10%; + padding:2em; + } + + .f1 { + font-size:smaller; + } + + hr { + width:33%; + clear:both; + margin:2em auto; + } + + A:hover { + color:#8B0000; + text-decoration:underline; + } + + A:link,A:visited,A:active { + color:#8B0000; + text-decoration:none; + } + div.c1 {text-align: center} + + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Japon + +Author: Charles de Montblanc + +Release Date: November 22, 2008 [EBook #27313] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON *** + + + + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + <div class="tr f1"> + <h1>Le Japon</h1> + + <h2>Par</h2> + + <h1>Le Comte Charles de Montblanc</h1> + + <h3>IMPRIMERIE DE J. CLAYE</h3> + + <div class="c1"> + <b>PARIS</b><br /> + 1865 + </div> + </div> + + <h2>TABLE DES MATIÈRES</h2><a href="#i._considerations_generales" class="toc">I. CONSIDÉRATIONS + GÉNÉRALES.</a><br /> + <a href="#ii._aspect_de_la_question_occidentale_au_japon_de_1854_a_1865" class="toc">II. ASPECT + DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.</a><br /> + <a href="#iii._le_dairi_ou_mikado" class="toc">III. LE DAIRI OU MIKADO.</a><br /> + <a href="#iv._le_shiogoune_ou_taikoune" class="toc">IV. LE SHIOGOUNE OU TAIKOUNE.</a><br /> + <a href="#v._les_grands_feudataires" class="toc">V. LES GRANDS FEUDATAIRES.</a><br /> + <a href="#vi._le_peuple_japonais" class="toc">VI. LE PEUPLE JAPONAIS.</a><br /> + <a href="#vii._le_japon_par_rapport_a_l_europe" class="toc">VII. LE JAPON PAR RAPPORT A + L'EUROPE.</a><br /> + <hr /> + + <h2>LE JAPON</h2> + + <h2><a name="i._considerations_generales" id="i._considerations_generales"></a>I. CONSIDÉRATIONS + GÉNÉRALES.</h2> + + <p>Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de l'Europe, et cependant les + événements qui se passent dans ce pays présentent, à tous les points de vue, un intérêt + considérable, soit qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses + rapports avec l'Occident.</p> + + <p>C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui bouleversent aujourd'hui + l'empire du Soleil Naissant, et par eux l'élément de la civilisation occidentale est venue se + choquer contre l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux principes + s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis longtemps séparés. Au nom du respect de + la tradition, la noblesse féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays. + Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le commencement de la lutte, + des observations à son souverain, en lui refusant son puissant concours contre les étrangers, non + parce qu'il les aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de reconnaître + leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent leurs vaisseaux.</p> + + <p>Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité, la position + réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille noblesse ont tout à perdre en laissant + s'effacer le respect du passé, tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et + militaire en son propre nom, a tout à gagner.</p> + + <p>Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'un + peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais d'un peuple jeune, actif, intelligent et + courageux, qui seul présente, dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de + hautes destinées.</p> + + <p>Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera évidemment d'une façon plus ou + moins nette, suivant la netteté de la politique intérieure et internationale qu'adoptera le + taïkoune, mais il dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à l'égard + du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à Yedo. Celles-ci ont traité avec le + taïkoune, comme avec l'autorité suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences + rigoureuses de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier avec le + gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme trahison ou mauvaise foi, toute + hésitation du taïkoune, dans l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral + qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en définitive compliquer la + position en se privant du seul appui intéressé, par conséquent réel, sur lequel il est permis de + compter. Si l'on envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs divers, il + ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions du taïkoune avec les actes et + intentions des autres pouvoirs existant en dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le + taïkoune solidaire de l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les + étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune.</p> + + <p>Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le gouvernement de Yedo, contre le + prince de Nagato isolément, est l'indice d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous + toutes les formes pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans ces + événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la suite de plusieurs rencontres où + ses troupes ont été engagées, pendant que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les + provinces de Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial.</p> + + <p>Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre, sans ambiguïté, la + direction par lui prise, en conformité de ses intérêts. A côté de cela des contradictions + évidentes semblent appeler la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière + ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les membres de l'ambassade avait + pour double raison la non-réussite en Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été + chargés et le droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français; en + promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double grief pouvait être considéré + comme un crime, car sans respect pour la constitution du pays et l'initiative de l'assemblée + féodale, ils avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient réalisé un + acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du reste sans excuse, car ils + avouaient leurs sympathies pour un plan de politique qui réunissait dans un même faisceau la + civilisation de leur pays et l'alliance intime avec l'étranger.</p> + + <p>La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une contradiction réelle dans le + fait, mais apparente seulement, par rapport au taïkoune. L'explication de cette nouvelle + confusion est simple: c'est que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement + composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir central que la constitution + politique introduit dans ses conseils. Il en résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade + japonaise, n'est nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune, mais + simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de puissants adhérents qui, chaque jour, + devront s'affaiblir devant une union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du + Japon.</p> + + <h2><a name="ii._aspect_de_la_question_occidentale_au_japon_de_1854_a_1865" id="ii._aspect_de_la_question_occidentale_au_japon_de_1854_a_1865"></a>II. ASPECT DE LA QUESTION + OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.</h2> + + <p>L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se traduit d'une manière + fort claire dans l'examen des événements qui forment au Japon l'histoire des nouvelles relations + étrangères. En effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de passions + rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances nouvelles amenées par l'étranger, puis se + reconnaissent et veulent enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces + circonstances.</p> + + <p>Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il ne restait d'autre + souvenir des Européens que la complication apportée, dans une époque lointaine de troubles + intérieurs, par leur présence, l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité + commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs établis, un péril commun, en + dehors de tout parti. Ils n'avaient été l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur + présence était en suspicion comme dissolvant des mœurs et habitudes japonaises. Aussi, dès + l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au Japon, nous voyons les + hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638, se complaisait dans sa politique + d'isolement.</p> + + <p>L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité plaidèrent en faveur + de l'étranger. Cependant, au début de la question, un parti puissant s'éleva, pour combattre + toute innovation et rappeler les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais + il avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne purent empêcher + l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854.</p> + + <p>Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais furent frappés du + progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie, l'organisation militaire, la puissance de + la navigation à vapeur. En face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique, + industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique par nation, les Japonais, + trop actifs et trop intelligents pour admirer simplement, voulurent savoir, voulurent posséder + les mêmes forces, et, sans tarder, se mirent au travail.</p> + + <p>Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La curiosité + scientifique, le travail industriel et la discipline des armées cherchèrent des guides nouveaux + auprès de l'étranger. La Hollande profita de ses anciennes relations pour se rapprocher + davantage. Un rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12 février + 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate ce mouvement pacifique et le rôle + qu'y prenait la Hollande. Elle se fit institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et + marins japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques, du maniement du + fusil et du canon, du travail des forges et de différents autres travaux. Elle établit, pour les + Japonais, des cours de sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les + Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à comprendre, et leur + ardente curiosité.</p> + + <p>Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu de nouvelles + préoccupations et finit par se confondre dans les rapports plus réservés du Japon avec les + étrangers en général. Ce fut alors que se manifesta une phase nouvelle dans laquelle + s'affirmèrent des intérêts opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit + tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à elle. S'en rendre + maîtresse, c'était posséder une source de puissance pour elle et d'affaiblissement graduel pour + ses rivaux en féodalité. Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à + leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs rapports avec les hommes + de l'occident. Les ports ouverts, faisant partie du domaine de la couronne, semblaient poser la + question étrangère comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des intérêts + opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait pour eux de l'entente cordiale des + occidentaux avec la cour taïkounale. Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour + du mikado un parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de résistance + contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers.</p> + + <p>Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un côté, le taïkoune + l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille + constitution et la féodalité rangée pour la défendre autour du souverain le mikado.</p> + + <p>Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan d'hostilité ouverte, car + recherchant dans un sens favorable à ses intérêts, les conséquences possibles, de la présence + désormais inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une puissance en + contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts tendirent dès lors à rompre l'entente + taïkounale, et se caractérisèrent surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier + consistait à semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance pouvait + amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci rentrerait ainsi forcément dans leur + parti, et se verrait obligé de se soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors + refouler les étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre le taïkoune + que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation complète des traités conclus, et qu'il + ne cesse d'exciter contre les étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de + Ionines. De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de méfiances et + d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu par la colonie étrangère. Dans l'emploi + de ce premier moyen se retrouve ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet + failli en 1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs instigateurs.</p> + + <p>Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto la politique du + taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et antinationale. Ce parti se pose comme le + défenseur quand même des droits du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie + politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le vieux pouvoir du mikado. + En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant de légalité qui voile ses préoccupations + personnelles et qui lui permet d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens + de ses idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique la situation + embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions qui déterminèrent la dernière ambassade + japonaise avec la mission d'exclusion dont elle était chargée.</p> + + <p>Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs du taïkoune et la + pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la cour de Yedo a de plus en plus le désir de + cultiver l'alliance étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon à + plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se compliqueraient encore pour son + gouvernement, comme pour les étrangers si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la + lettre des traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit compter avec le + mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés, gokshis et daïmios qui regardent la + présence des étrangers comme une violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de + Yedo responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction des priviléges + accordés aux étrangers.</p> + + <p>Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du taïkoune, attachés à sa + fortune. Cette position adoucissait forcément leur mission par les sympathies contraires qui se + glissaient auprès d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se dissimulaient + pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout l'irritation de la noblesse rangée + autour du Mikado. Ils désiraient en conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers, + ne pas les étendre pour le moment et conserver le <em>statu quo</em>. Par contre, les avantages + particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère ne se dissimulaient pas à leurs + yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement + dominés par ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement apprécié les + merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont disposait l'armée, par sa discipline, la + régularité de ses manœuvres et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent + comprendre que l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre de + triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la civilisation du Japon.</p> + + <p>Tel est actuellement l'état de la question.</p> + + <p>La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son impatience à + revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception de la lettre des traités. Cette + politique doit avoir pour guide indispensable la connaissance de l'état social et des divers + intérêts qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut arracher à la + jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort limité.</p> + + <p>Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans mes rapports avec les + Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je ferai remarquer que dans le cours du récit, je + choisirai, pour l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la prononciation que + j'entendais émettre: les bases des écritures japonaises rendent fantastique tout essai + d'orthographe par traduction littérale.</p> + + <h2><a name="iii._le_dairi_ou_mikado" id="iii._le_dairi_ou_mikado"></a>III. LE DAIRI OU + MIKADO.</h2> + + <p>Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles se trouve celle des + kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle forme la maison impériale rangée autour du + souverain, le mikado ou daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles + guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des différentes sectes religieuses + forment une classe dont l'action isolée n'emporte aucune influence réelle. Les savants et + médecins, gagsha et ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le caractère. + Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs et industriels, shiokounines, les + marchands, akinedos. Au-dessous d'eux se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang + des animaux et travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore inférieurs + aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur travail, tandis que les mendiants + vivent du travail des autres. Chacune de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses + arrangements intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les mœurs + sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le verrons dans la suite.</p> + <hr /> + + <p>Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à Kioto, qui par ce fait + est la capitale du pays. Miako signifiant palais et capitale, on désigne quelquefois la ville de + Kioto sous le nom de Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée seule + est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le descendant des dieux créateurs du + Japon.</p> + + <p>Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme centre divin et + primordial, ont dès le commencement des choses créé et organisé le monde terrestre. De ces dieux + sont nées des divinités, qui chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre + japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces divinités, et le mikado ou daïri + est le chef de la famille souveraine du Japon comme descendant des dieux souverains. Cette + généalogie explique suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse épithète de + souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son pays. Cette épithète est d'autant plus + impropre qu'on oppose le souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre + de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un souverain; il est même + très-probable que l'avenir verra cette souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité + légale, le titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado, dont le + caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même que chez les peuples idolâtres, + les dieux président à l'invention des arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral + et matériel de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule religieuse, de + même le mikado préside au développement social sous l'influence de l'idée morale, religieuse, + artistique et scientifique.</p> + + <p>Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un culte, mais comme + descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il n'est pas le chef d'une religion spéciale, + mais il domine toutes les religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant + à sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les divers clergés + bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la révélation divine du sineto ou religion + des kamis, car tout en présidant à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa + personnalité au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des droits divins + du souverain.</p> + + <p>Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux dont la succession et les + actes appartiennent à la genèse aussi bien qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto + enseigne encore que la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de vertu. + De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la religion leur attribue, après + leur mort, une influence dans l'avenir des destinées de leur pays. De ces croyances remarquables + il résulte pour les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal constant, + et qui ne s'y perd jamais.</p> + + <p>Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado, celui-ci protége les + autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il trouve même dans ces cultes des positions pour + ses enfants. Ainsi, parmi les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres + prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes bouddhistes. Les grands prêtres du + sineto forment un collége supérieur sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que + les prêtres de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo, suivant la + prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh. Les filles du mikado sont + recherchées en mariage par les grands daïmios, le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou + bien encore occupent comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut être + considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept fois plus de femmes d'un rang + inférieur.</p> + + <p>Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent au Japon, le sineto et + le bouddhisme réunissent la grande majorité des Japonais. Ces deux religions, loin de se + combattre, exercent simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières, les + intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des mias, ou yashiros, qui sont + les temples du sineto, tandis que les cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès + des défunts et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des deux cultes est + si complète, que le mikado lui-même est livré après sa mort aux prêtres de Bouddha.</p> + + <p>A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire après avoir choisi son + successeur. Il prend alors dans le culte sineto une position ecclésiastique sous un nouveau nom. + Quelques-uns se sont même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui se + nomme devenir fo-ouo.</p> + + <p>La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la religion. La + reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du daïri par son apothéose que prononce + son successeur. C'est à son caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se + rattachent les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est entouré, et qui + s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la vaisselle en bois laqué dans laquelle il + mange doit être brisée et brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de + ses vêtements et de tout ce qui est à son usage.</p> + + <p>Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit ministères qui + transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général de ses armées et gouverneur des + provinces impériales. Ces ministères sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale, + de l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la police, de la guerre, de la + justice et du trésor. C'est par son entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage + apprend à la nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement de son + successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom qu'il portait jusqu'alors pour + prendre la désignation anonyme «d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort. + C'est ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a décoré son palais. + Les kougués rédigent alors les annales de son règne. Son successeur semble être choisi dans la + famille souveraine, plutôt par suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle + d'hérédité invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des princes plus + jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est l'empereur régnant qui désigne son + successeur. Le choix se fait du reste en famille, et comme la cour du mikado et son entourage + font tous partie de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et l'acte de + la famille qui détermine son chef devient pour la nation un acte social qui détermine son + souverain.</p> + + <p>Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille, sans autre + reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain, qu'est due la persistance et la fixité + de la dynastie régnante. Les annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ + comme première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu de changement de + dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont été déposés, mais jamais les shiogounes + n'ont pu s'en débarrasser. Car, en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît + constamment de ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans pouvoir lui + opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu forment son gouvernement, et nulle + autre reconnaissance n'est nécessaire à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la + plus redoutable que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des cultes qui + feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la cour de Yedo était assez forte pour + reconnaître aussi un code politique, civil et administratif qui assurât l'existence et les droits + de la masse nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde arme à + opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national avec un droit supérieur de + sanction morale. Or ce droit n'existant actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et + des kougués, il s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment libre ou + forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer sur un danger de tous les + instants.</p> + + <p>Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme gouverneur des provinces + impériales. Il affecte spécialement à cet entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque + année envoie de riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de revenus + dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les princes les plus puissants; ce qui + donne lieu à des envois considérables de cadeaux de toutes sortes.</p> + + <p>Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et à ce titre le + taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas à plusieurs personnages de la cour de + Kioto. La plus puissante de ces dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul + Hakshiba Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi aujourd'hui encore le + désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama. Sous cette première dignité se trouve celle de + kampakou ou premier ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les conseillers + d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine. + Après ces trois dignitaires viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et + plusieurs autres en descendant graduellement.</p> + + <p>Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de Kishiou, reçut, lors + de son avénement au taïkounat, le titre de daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre + autres les gosankés d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à Kioto + pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité de Nadaïdjine. Ainsi le + prince, auquel on donne le nom d'empereur temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de + Kioto. Il faut cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui, dans + l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa position le rendant plus accessible + à toute initiative de progrès, l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son + pays, des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au Japon.</p> + + <h2><a name="iv._le_shiogoune_ou_taikoune" id="iv._le_shiogoune_ou_taikoune"></a>IV. LE SHIOGOUNE + OU TAIKOUNE.</h2> + + <p>Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des armées impériales, + gouverneur des provinces de la couronne. Le premier titre, qui est le plus ancien, désigne + surtout le commandant militaire. Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par + l'écriture signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et semble + s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de gouverneur politique, administratif, + judiciaire et financier. Le principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu + au Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des taïkounes et de la + décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour ainsi dire affirmé sans rémission le jour + où l'hérédité des fonctions taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la + souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît vassal et mandataire du + mikado, chargé par lui de gouverner, et de maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui + les groupe autour du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les + principales phases du taïkounat depuis son origine.</p> + + <p>Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en l'an 30 av. J.-C., + créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui devaient se partager le commandement + militaire par régions impériales. Jusque dans la seconde moitié du XII<sup>e</sup> siècle, cette + position est oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais alors commença + une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en + 1181 par le mikado Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses mains un + pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent l'abaissement des daïris et l'indépendance + croissante des shiogounes.</p> + + <p>Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans la fin du + XVI<sup>e</sup> siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes remarquables: Novnaga, + Hakshiba, Héas.</p> + + <p>En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la première année de son règne, + des révoltes eurent lieu contre lui; les liens de vasselage se brisèrent, et des troubles + éclatèrent de tous côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince Novnaga, + seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses adversaires, et, sans se montrer + hostile à son souverain, faisait la guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de + ressources, inhabile à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par + lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa shiogoune. C'était + abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant toute initiative entre les mains du + général. Novnaga, après avoir bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un + de ses lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami.</p> + + <p>A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris appellent Fidé-Yosi, + en se taisant sur son origine, car le grand rôle qu'il a joué ne permet pas de rappeler + officiellement sa basse extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version + populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il m'avertissait que plusieurs versions + existaient, que la suivante était la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il + restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi.</p> + + <p>Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XIV<sup>e</sup> siècle. Son + caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le champ de son père. Il se mit au service + de plusieurs maîtres, d'où sa mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques + jours, il vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du pont d'Okasaki, + dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, + l'engagea à le suivre, et, ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. + Ayant reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint kaïsokou, c'est-à-dire + pirate, acheta des habits convenables, des armes, et se fit admettre au service du prince + Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga. + Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se rangeant prudemment du parti le + plus fort, il abandonna son nouveau maître pour se mettre au service de son adversaire. La + victoire et l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra intelligent et + courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt Novnaga le rapprocha de sa personne, lui + confia des troupes et des expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son + protecteur lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se rendit à + Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut noble daïmio sous le nom de + Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami.</p> + + <p>Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de Novnaga. Il opéra sa + jonction avec un fils du général, et ensemble livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à + Yama-Saki, et qui périt dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba + se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec eux pour faire nommer + shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur + tout-puissant, c'est-à-dire comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne + relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su conquérir s'imposait au mikado, + qui lui donna le titre important de kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus + élevé que puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors satisfaite; les + instincts guerriers du général ne trouvant plus à s'exercer au Japon, car tous les grands + seigneurs féodaux reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y envoya + une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au château de Foushimé, qu'il s'était + fait construire près de Kioto.</p> + + <p>Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas, alors bouïo de Kanto, + fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du ministère qui inaugura l'administration du + prince.</p> + + <p>Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori. Celui-ci voulut résister aux + empiétements de son ministre, qui, soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la + bataille de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée par l'adhésion de + la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions + et dignités de nadaïdjine.</p> + + <p>Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des taïkounes, s'empressa de + reconnaître les services de ses partisans par des récompenses générales et des honneurs. Il créa + trois cent quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des fiefs, et + quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette création, il s'assura le pouvoir. + Les conventions qu'il fit ensuite avec les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au + détriment des mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant autour de + lui, complétèrent son œuvre. Le nouveau shiogoune fixa sa résidence à Yedo. Il soumit tous + les princes à l'obligation d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider + dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient laisser leur famille, comme un + otage, entre ses mains. Héas, après avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à + l'autorité des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama. Il laissa un + fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct, et huit fils de rang secondaire, qui + furent l'origine des Gokamongkés. Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut + taïkoune, et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes familles de Gosankés. + Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé, y compris le taïkoune actuel, + Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du Gosanké de Kishiou.</p> + + <p>Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara des îles Liou-Tshou, + qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines de ce fief. Peu d'années avant l'administration + taïkounale de Novnaga, les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces époques + de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le christianisme, qui fut proscrit sous + Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits, petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la + rébellion chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette politique + d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent relégués à Décima, au milieu des + restrictions de toutes sortes, et les Chinois à Nangasaki.</p> + + <p>Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié directement au + gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se divise en soixante-douze provinces, dont + cinquante dans l'île de Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou. + Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji, Hatidjiou, forment chacune une + province avec quelques annexes d'îles inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept + relèvent de l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des seigneurs + féodaux.</p> + + <p>A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de Kanto et de Gokinaï. + Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune. La première de ces contrées se compose de huit + provinces, et la seconde de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept + provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio et Nagato, dernièrement + annexées au détriment du prince de Nagato. Dans l'île de Sikokou, la couronne ne possède + entièrement que la province de Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, + elle possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle se trouve Nangasaki, + et une partie de Shiouga, dans le nord. De son pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de + Iki, de Hatidjiou et de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les + prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï, le taïkoune annexa l'île + aux domaines impériaux, donna en échange, au prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et + ne lui laissa qu'un petit territoire dans le sud de ses premières possessions.</p> + + <p>Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant immédiatement du + taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le titre de kami. Ce sont des chefs militaires + plus ou moins importants, qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du + taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur résidence peut être + mobile. Ils changent alors de garnison, et se transportent avec leurs hommes suivant les ordres + que leur transmet le gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios forment + une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement supérieur. C'est principalement parmi eux + que le taïkoune choisit ses ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par + plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines impériaux ils peuvent + devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans la résidence même du taïkoune, veillent à sa + sûreté, et l'accompagnent dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de + service autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre heures, sont relevés + le jour suivant par un nombre égal, et tous les deux jours reprennent leur service, jusqu'à + changement de garnison notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï + daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire ambassadeur du taïkoune auprès + du mikado, ou comme rang analogue, il peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des + grandes fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo.</p> + + <p>Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe noble des guerriers. + Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions, dont chacune embrasse confusément toutes sortes + d'attributions.</p> + + <p>C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits les empiétements des + shiogounes, dont les capacités politiques, judiciaires, administratives et financières semblent + subordonnées à la capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine, + hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés. C'est dans la seconde classe + que sont rangées les fonctions de gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes + aux étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre de kami. Les + gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions. L'esprit de défiance administrative a + introduit l'usage de l'action simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste. + C'est ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui se relèvent, se + succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du grade précédent, se trouve le + gokandjo-bouïo, receveur général, trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang + analogue à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils reçoivent, comme + les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille kokous de riz, sans compter des revenus + éventuels qui peuvent être très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres. + Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant graduellement dans la série + administrative, on rencontre les ométskés, inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou + sur le même rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires généraux pour + l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs aux osobas ou chambellans du taïkoune + qui forment l'échelon le plus élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée + cinq mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang et le titre de + daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs: discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des + religieux et fonctionnaires du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands + fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix mille kokous de riz. Les + gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq, terminent cette série. Lorsque le taïkoune est + mineur, le ministère est dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille + taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le ministère et le taïkoune, dont + l'organisation administrative se retrouve à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les + fonctions de centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois prennent auprès du + taïkoune une grande importance par suite de la puissance toute spéciale de la cour d'Yedo.</p> + + <p>Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par la confusion des + pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de l'autorité dégénéré en délation, laisse + place à tous les abus et remplace la loi par la personnalité des fonctions.</p> + + <h2><a name="v._les_grands_feudataires" id="v._les_grands_feudataires"></a>V. LES GRANDS + FEUDATAIRES.</h2> + + <p>Le taïkoune ne gouverne pas seulement avec les gorodjios. Trois fois par mois, elle réunit + sous sa présidence la grande assemblée du Toujo, et porte devant elle les affaires qui + intéressent le Japon. Toute innovation au pacte social doit être approuvée par le toujo, puis + ensuite par le mikado. Cette assemblée réunit la grande noblesse du Japon, qui se trouve ainsi + avoir autorité et pouvoir légal sur les décisions du taïkoune.</p> + + <p>Dans cette assemblée, les chefs des familles issues d'Héas sont placés immédiatement derrière + le taïkoune, à la droite et à la gauche duquel se rangent les gorodjios. A une distance + relativement grande, sont placés par ordre les représentants de la noblesse, kokshi et toudama, + puis les grands kovdaïs, vassaux de la couronne. Entre le trône et l'assemblée, un hérault choisi + parmi les seigneurs de la famille taïkounale répète les paroles échangées des deux côtés.</p> + + <p>Du toujo est tiré un comité national nommé tshioguiakou dont l'autorité est supérieure à celle + du ministère du taïkoune. Dans le gorodjio se trouve plus naturellement l'élément taïkounal, + tandis que dans le tshioguiakou l'élément féodal est surtout représenté.</p> + + <p>A la tête de la noblesse sont placées les trois familles des gosankés issues de trois frères + du taïkoune, Shidé-Tada fils et successeur d'Héas. Les chefs de ces familles portent le titre de + dono. Ce sont: Owari dono, seigneur de la province d'Owari, Ki dono, seigneur de la province de + Kishiou, Mito dono, seigneur de la province de Mito. Ces trois provinces sont situées dans l'île + de Nippoune, et représentent une grande puissance par l'étendue, la richesse et la population de + ces domaines, sur lesquels vivent les vassaux respectifs de ces trois princes.</p> + + <p>Après les gosankés viennent deux familles de gosankio, dont les chefs portent également le + titre de dono. Leur origine remonte à trois frères de Hé-tsua-ioshi, cinquième taïkoune de la + famille d'Héas. Ces trois gosankios sont: Stouts-bashi dono, Taïasou dono, Shimidsou dono. Ce + dernier fief est rentré par extinction dans les domaines de la couronne. Le premier fief + stouts-bashi, dont la famille seigneuriale s'était également éteinte, a été relevé en faveur d'un + cadet d'un gosanké de Mito.</p> + + <p>Enfin sous les gosankios viennent, par ordre hiérarchique, huit familles, aujourd'hui réduites + à sept, de daïmios gokamonkés, descendant de huit fils des concubines d'Héas. Ces princes portent + le titre de kami. Le plus puissant des gokamonkés est le prince Itshisène, qui désirait partir en + ambassade en Europe. Il en avait reçu l'autorisation du taïkoune, mais cette permission ne fut + pas ratifiée par le mikado. Cette triple hiérarchie de familles princières forme, autour du + taïkoune, un puissant parti. Elles sont issues du même auteur et conservent les mêmes intérêts + vis-à-vis des tiers. Mais entre elles se manifestent parfois de vives luttes, par suite de la + rivalité qui souvent les divise. Lorsqu'un taïkoune meurt sans enfants, on choisit jusqu'à + présent son successeur parmi les trois gosankés, et chacun cherche à se faire des partisans dans + le conseil supérieur de l'empire, afin d'agir sur le mikado. Le dernier taïkoune, actuellement au + pouvoir, est fils du gosanké de Kishiou, comme déjà son second prédécesseur.</p> + + <p>En regard de cette puissance, dont Héas est le point de départ, se trouvent les dix-huit + grands seigneurs féodaux appelés kokshi et décorés du titre de kami, à l'exception du seigneur de + Kaga, qui porte le titre de dono. Comme il est intéressant, dans l'état actuel de la question, de + noter ces dix-huit seigneurs, leurs noms et leurs seigneuries suivent par ordre hiérarchique:</p> + + <p>Kagadono, seigneur de Kaga, Noto, Itshiou, et d'une partie de Shida (dans l'île de + Nippoune).</p> + + <p>Satsouma no Kami, seigneur de Satsouma, Osmi, Shiouda (dans Kioushiou) et seigneur des îles + Lioutshou.</p> + + <p>Sendaï ou Mouts no Kami, seigneur de Mouts (Nippoune).</p> + + <p>Fosokaoua no Kami, seigneur de Shigo (Kioushiou).</p> + + <p>Cloda no Kami, seigneur de Tshigousène (Kioushiou).</p> + + <p>Akino Kami, seigneur d'Aki (Nippoune).</p> + + <p>Tshioshio no Kami, seigneur de Tshioshio et Nagato, dernièrement annexées à la couronne.</p> + + <p>Nabésima no Kami, seigneur de Hisène (Nippoune).</p> + + <p>Inaba no Kami, seigneur de Inaba (Nippoune).</p> + + <p>Ikéda no Kami, seigneur de Bizène et Bitshiou (Nippoune).</p> + + <p>Toodo no Kami, seigneur de Isé et de Higa (Nippoune).</p> + + <p>Awa no Kami, seigneur de Awa et Awadji (Sikokou).</p> + + <p>Tôsa no Kami, seigneur de Tôsa (Sikokou).</p> + + <p>Arima no Kami, seigneur de Tshikougo (Kioushiou).</p> + + <p>Sutaké no Kami, seigneur d'Akita et Déoua (Nippoune).</p> + + <p>Nambou no Kami, seigneur de Nambou et Mouts (Nippoune).</p> + + <p>Ouésgui no Kami, seigneur de Iounésaoua et Déoua (Nippoune).</p> + + <p>Tsousima no Kami, seigneur de l'île de Tsima.</p> + + <p>Il faut remarquer que dans cette liste les noms de seigneuries répétées indiquent une autorité + sur des districts différents dans la même province.</p> + + <p>A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance s'étend sur un petit + territoire, mais qui, comme les kokshis, sont maîtres chez eux. Ils sont au nombre de + quatre-vingt-deux, et portent le titre de kami. Une grande partie de ces familles princières + remontent à des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés ou relevés. + Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands seigneurs féodaux dont ils partagent les + intérêts en opposition aux envahissements des taïkounes.</p> + + <p>Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des vassaux, qui sont, comme + les capitaines de leur armée respective, à la tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils + entretiennent sur le domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et + sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et toudamas ce que les kovdaïs + sont au taïkoune, tiennent garnison sur les domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses + voyages, ou font près de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la + puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le nombre de ses baïsings + daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en compte cinquante-deux.</p> + + <h2><a name="vi._le_peuple_japonais" id="vi._le_peuple_japonais"></a>VI. LE PEUPLE JAPONAIS.</h2> + + <p>A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se continue dans le peuple par + une organisation de pouvoirs en contact immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue + représente un rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus parmi les + propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement sur la présentation des habitants, + et choisissent à leur tour, dans les mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du + gouverneur un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même organisation, formée + dans la campagne par groupes d'habitations, se trouve en relation administrative avec le gokandjo + bouïo. Les fonctions municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement supérieur + et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui, dans tous les cas d'abus, possèdent + un droit de dénonciation signée, contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le + taïkoune auprès du mikado.</p> + + <p>L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage et de mort. Dans ces + registres sont également consignés les noms des habitants, leur position sociale, leur présence + ou leur absence, par suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est + l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève pour son service des taxes + municipales. L'impôt général est simplement foncier; il est payé par les propriétaires d'après la + superficie de leur propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes + suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes qui se commettent, donnent + aussi lieu à l'intervention de l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge + dans les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas plus importants. Le + gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au ministère auquel il est toujours permis d'en + appeler.</p> + + <p>En examinant en dehors des mœurs chaque organe du corps social, on pourrait conclure à + une immobilité tout orientale qui assimilerait le Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en + est rien; l'activité domine au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais + ne forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de place, il est également + vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée, grâce au profond respect qu'on a au Japon pour + toute personnalité, grâce à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de + la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La noblesse n'étant pas exclusive + et restreinte à la naissance, chacun a le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans + la hiérarchie administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux. Ceux-ci même + pourraient être légalement remplacés en temps de guerre, mais, leur nombre étant naturellement + limité par le nombre des fiefs, et ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de + paix, de nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux.</p> + + <p>Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le droit entier et non motivé + de reconnaissance et d'adoption. Ces deux actes simplement exprimés déterminent une filiation + nouvelle qui devient la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit entre + des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants et dont les autres manquent de + postérité. C'est encore par l'usage de ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme + un trait d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant, recherche une + nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption et de reconnaissance se confondent + souvent les distinctions qui subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement + admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces conditions deviendrait + impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce remède facile pour régulariser la position et + donner gain de cause à la liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la + hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les familles se mêlent dans + leurs éléments les plus actifs, l'horizon s'élargit pour chaque individualité, la concorde + remplace l'antagonisme et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire, + l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par cela même, pour la foule + un type à atteindre.</p> + + <p>Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans le printemps de l'année + 1862, offre un exemple de cette liberté d'initiative individuelle qui forme l'expression des + mœurs sociales au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un champ + plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un gokanine nommé Také-no-Outchi, qui + lui reconnut son nom et lui facilita l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par + les grades de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de gaïko-kou-bouïo. Ce + fut dans l'exercice de ses fonctions, étant gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son + gouvernement pour diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi est + aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes fonctions politiques.</p> + + <p>Les mœurs sociales sont, plus que les institutions, l'expression d'une société; à ce + compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux d'avenir et de progrès. Ces éléments se + trouvent dans leur caractère national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère + des abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement fausses, comme la + confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions administratives et judiciaires. Le caractère + général de féodalité trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une libre + expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à l'alliance de ce contraste que les + Japonais doivent cette valeur individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les + Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles présentent, sous tous les + rapports, des oppositions directes. L'étude et la comparaison de ces pays offrent également un + exemple curieux de l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par + elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des mœurs qui détermine en + réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses mœurs que nous devons rechercher sa + véritable physionomie.</p> + + <p>En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous retrouvons chez les deux + nations un caractère dominant. En Chine le mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. + Cette soif du gain représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de + satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire pas en Chine, et + l'indifférence en matière de sentiments religieux est complète. Les Japonais possèdent également + un mobile principal qui domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment + prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas moins un des plus nobles + besoins de la nature humaine, et demeure pour l'homme qui le possède un stimulant énergique de + progrès véritable. L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation, lui + sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un développement général des + besoins moraux, et d'une modération matérielle, réelle, malgré des détails de mœurs, dont + l'expression isolée paraîtrait avoir une signification différente.</p> + + <p>Si des mœurs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons en Chine les + principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à l'organisation sociale, tandis qu'au + Japon domine essentiellement le principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les + principes de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation, mais ces principes + dégénèrent en applications arbitraires, et disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous + ce rapport, le mal est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la + hiérarchie.</p> + + <p>Le rapport des mœurs aux principes des institutions présente chez les deux peuples les + mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au concours, et malgré cette entière + égalité, qui paraîtrait devoir surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu, + matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie, non exclusive mais + privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif. Le niveau de l'individualité est donc plus + élevé au Japon qu'en Chine. Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant + de perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le second tout + développement individuel n'a lieu que sanctionné par l'opinion générale, car le mérite réside + dans la personnalité, et celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté, + l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve indépendante dans la classe + aristocratique, et le peuple, libre dans son activité, se modèle sur cette classe; d'un autre + côté, chez les Chinois, toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge, + et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui aurait été possible de + se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au + Japon, il s'élève constamment vers le haut.</p> + + <p>A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale jugées à notre point de + vue moderne, on aurait attendu un résultat différent. Cette contradiction apparente n'infirme en + rien les principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de constitution ne + suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une société. Ce phénomène est du reste conforme + aux lois de la nature humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas des + syllogismes incarnés.</p> + + <p>Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition dont l'existence peut + rendre compte de la dissolution sociale de la Chine en regard de la solidarité compacte de la + nation japonaise. Dans le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la + société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire sur la famille. + L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui n'existe pas pour son voisin; de là + nécessairement une série d'actes qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de + l'autre, au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer du caractère + général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi qu'un Chinois, après s'être élevé dans + le gouvernement des affaires publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser + dans sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet à son enfant le + respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce sera pour le jeune Japonais une source + nouvelle d'émulation, un devoir à remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la + solidarité du nom est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de ce + sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à son fils sa position dès que + celui-ci est arrivé à l'âge viril. On retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de + l'individu.</p> + + <p>Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur et de dignité. Le + grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de se débarrasser dans une maison amie. Le + plus court est exclusivement une arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le + garder sur soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe paraît au + premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la barbarie est réelle dans l'arbitraire de + la loi et de la pénalité. Il est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un + caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent la loi. Il est pénible de + songer à la cruauté d'une sentence, dont le patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est + ainsi du fait, il en est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion, + comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes d'un sérieux examen. Le + point de départ gît dans le besoin de donner satisfaction à des nécessités, des droits et des + devoirs dont la conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la société a + le droit de réprimer et de punir; mais il est également évident que le coupable seul devrait être + atteint dans les limites de la répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, + prononce la peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et humain de ne pas + l'aggraver par la torture de la honte, de la violence et de la dégradation de l'homme en contact + avec un bourreau. Enfin s'il est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort + soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute, au lieu d'être le + sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de l'infamie.</p> + + <p>Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est préservé de la honte et de la + déchéance qu'entraînait son crime. En acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en + efface pour ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son courage et de sa + dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa faute, et par là conserve à son nom la position + morale qui lui appartenait et le respect dont il était entouré.</p> + + <p>Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi est trop souvent + dirigé par une application exagérée d'un principe qui, en lui-même, pourrait faire honneur à une + civilisation éclairée. La déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera + quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative de solution d'un problème + dont l'équation plus parfaite intéresse notre civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du + suicide en contact avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si un + Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse tirer personnellement + satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et rejette par cet acte, sur son adversaire, une + déclaration de vendetta dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent + passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les Japonais renoncent facilement à + la vie, et meurent contents s'ils peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière + physionomie du suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un sentiment naturel + est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en fixer la juste appréciation.</p> + + <p>Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur doit attacher un grand + prix à l'expression de mutuelle considération. C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se + manifeste surtout dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des premières + choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre japonaise. Il voit les hommes de la plus + basse classe se donner réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste constamment + digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une gravité à laquelle on reconnaît un + hommage plutôt qu'un acte servile. Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements + de la famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans lesquels le code de + la politesse fixe chaque détail. La manière dont on s'aborde, dont on se quitte, le style + épistolaire, le soin avec lequel on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles + précises qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des convenances, + l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la vengeance, comme à la suite d'une insulte + commise. Un des signes de l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les + femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la loi qui leur permet de + régner; en effet, les annales des empereurs nous montrent plusieurs femmes assises sur le trône + des Mikados.</p> + + <p>A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable dépravation qui s'étale comme la + chose du monde la plus naturelle. Le gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait + subsiste à côté des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent facilement + partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre privilégiée du contraste. On y voit la + réserve et la modestie se confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment + de la dignité individuelle, la simplicité des mœurs sociales en accord parfait, chez les + mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie en société avec la démocratie, la défiance + administrative en paix avec la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec + tous.</p> + + <p>La politesse des mœurs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit, dans l'esprit des + villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté qu'on y voit régner. Les rues larges et + droites sont bordées de maisons bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont + construites de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon, ont imposé des + lois à la construction. Les façades extérieures sont simples. L'habitation des grands, comme les + casernes, ne montrent sur la rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est + entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre, au-dessus desquels s'élèvent + encore des remparts en talus, et derrière s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, + également protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de casernes; c'est au + centre que se trouve la maison principale avec les jardins. Les étrangers ne peuvent contempler + les habitudes et le luxe intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie + populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui n'aperçoit aucun des meubles + indispensables pour lui, et qui vainement cherche un siége, une table, un lit. Le plancher + supplée à tout. Il est garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à + entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec ses souliers. Ainsi garni, + le plancher sert de siége dans la journée. La nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant + d'une longue robe de chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes sous + une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment moelleux. Les Japonais savent se + passer de cheminées aussi bien que de lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu + de l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi toute la chaleur, sans + danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à travers les châssis, se renouvelle facilement. + L'emploi des vitres aux fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce + papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit les signes de l'écriture, + mais il est encore employé comme mouchoir et essuie-mains; on en fabrique des manteaux + imperméables à l'eau; travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace + parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes; enfin on le colle, en + guise de vitres, sur les châssis qui servent de portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas + retenus par des charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les retiennent en + leur laissant leur mobilité.</p> + + <p>Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves inconvénients, qui, par le + contact des étrangers, amèneront des changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus + graves sont les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de l'humidité + impossible à éviter dans des maisons construites comme le sont celles des Japonais, et séparées + seulement du sol par une simple planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré + tout insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi rencontre-t-on, dans les rues, de + distance en distance, des pyramides de seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement + organisé de la part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont l'habitude de ces + accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises sont quelquefois rendus incombustibles par + l'emploi d'un béton boueux que quelques étrangers ont adopté à Yokohama.</p> + + <p>Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter sont les temples + enrichis de sculptures, de peintures et de laques. Autour de ces temples s'étendent des jardins + qui montrent chez les Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se + manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la position peut même quelquefois + gêner la culture. Dans ce cas on lui laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine + qui doit protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à la ville, on + aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la propreté. Ce travail est poussé si + loin, que, sans exagération, on ne rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, + traversées de routes macadamisées et bien entretenues.</p> + + <p>Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes. La plus importante est + le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans sa longueur en passant par Yedo. La distance y + est inscrite, comme aussi sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le + Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent le Japon ont été chacune + entourées de larges voies de circulation; dans ces contrées, chaque province, puis chaque + district possède également des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village + partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les voyages sont donc rendus + faciles au Japon, et sur toutes ces voies de communication circule un peuple actif de marchands, + d'industriels, de prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou en + chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs doit suivre un même côté de la + route. Afin d'éviter entre les daïmios supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir + dangereux, la cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces princes ne + puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car les grands daïmios sont toujours + suivis d'une armée, et chacun s'arrête en se prosternant sur leur passage. La facilité des + voyages est non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes intérieures et + d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de maisons de thé qui bordent ces routes. De + distance en distance sont également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer + des chevaux, des porteurs et des courriers.</p> + + <p>Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle introduit chez le peuple + des habitudes de solidarité en opposition avec le régime féodal qui tend à l'isolement des + provinces. C'est ainsi que les mœurs sociales ont leur expression propre, et que les + institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats qu'elles ont pu produire + chez une autre race. Par la fréquence des relations s'est établi parmi les Japonais un rapport + homogène, dans l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques.</p> + + <p>Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de méconnaître leur + ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette lacune dans leur contact avec les + étrangers. C'est par l'intermédiaire de ces derniers, principalement par les Russes et les + Hollandais, que les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques assez + complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes et d'indications, de manière à + servir de traité de géographie aussi bien que de cartes. La science historique se borne pour les + Japonais à l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent de trois + moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660 avant J.-C., avec le règne du Daïri + Shine-Mou, premier auteur de la dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque + fixe, ils comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus petits et de + durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs déterminent le nom et la durée de ces nengos + qui se suivent sans interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions.</p> + + <p>Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles semblent + très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités fondamentales qui leur font + envisager cette science d'une façon spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques + remarquables pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans écriture, + plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont communs avec les Chinois.</p> + + <p>De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont presque ignorées au + Japon, mais la médecine présente un ensemble de connaissances plus développées, quoique + imparfaites. Les médecins japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui + leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont très-habiles à saisir toutes les + variations que présente ainsi la circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations + aux différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les maladies, ils emploient + quatre principales méthodes: l'ingérence de différentes substances, la plupart végétales, le feu + sous forme de moxa ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage qui + est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en dehors de toute prescription + médicale; car les Japonais sont soigneux de leur personne; ils accordent une grande attention à + l'aspect extérieur, comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main.</p> + + <p>Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au Japon, l'enseignement + général est surtout religieux, moral et littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude + de la musique et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des armes. La + musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas de même de la représentation + dramatique, qui se produit avec vérité d'expression et science d'observation. Les Japonais ne + représentent pas seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont la + production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce genre de créations: ils + abordent aussi la représentation de la vie usuelle, des détails des mœurs, des événements + historiques dans un milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul fait est + certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre hommage au talent dramatique des + Japonais, je dirai, que dès le commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à + des représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des gestes et des expressions + ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le + temps de se familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme en faveur des + artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits, quelque disposé que l'on soit à l'indulgence + par un séjour prolongé en Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches, + un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue.</p> + + <p>La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on veut se borner à + l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se renseignant sur les mots, et en reproduisant la + manière de parler des Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière + observation, naïve vis-à-vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car si l'on veut en savoir + davantage, les difficultés se multiplient, le temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais + est la plus difficile des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la + politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous parle, ou répondre comme + on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de ces règles. Suivant la position sociale de son + interlocuteur, il faut varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes de + façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout cela n'est encore rien auprès + des difficultés de la lecture et de l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce + qui s'écrit ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et il serait + souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux genres d'expressions. Comme si toutes + ces difficultés ne suffisaient pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques + chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes idéographiques sont lus au Japon + suivant deux prononciations différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près + le son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture suivant le sens et + traduit le son purement japonais de l'objet exprimé. Ainsi le caractère qui signifie + <em>chose</em>, se prononce <em>gui</em> suivant la lecture koïé et <em>koto</em> suivant la + lecture kouh.</p> + + <p>L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style d'écriture adoptée; le + kouasho, ou shingghana, représente les signes tracés carrément; l'écriture cursive savante et + officielle est nommée guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les + Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle qu'apportait aux études la + difficulté de l'écriture idéographique, qui, en définitive, resserre la pensée dans les limites + du passé et transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en conséquence + adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons, permet de poursuivre l'idée avec un + instrument facile. Mais le point de départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à + la simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet phonétique de + quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes. Cette écriture reçoit le nom de + kata-gana qui veut dire écriture de côté ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana + comme traduction phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en servent pas + comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique est nommée hira-gana. Elle se + décompose en quarante-huit syllabes comme le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée, + c'est que chacun de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un grand + nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le reproduire. Enfin quelque compliqué que + soit l'hira-gana, cet alphabet prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité + intelligente qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces qualités se + retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve n'épargne pas plus le privilége que les + ridicules de la vie populaire.</p> + + <p>Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple vivant et progressif, au milieu de la + torpeur asiatique, d'un peuple qui veut avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique + placé au fond de cet extrême Orient tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître. Avec la + grandeur individuelle qui les caractérise, les Japonais pourront conquérir une forme sociale qui + complétera l'expansion de leurs qualités. Ils ont des abus à corriger, des cruautés à adoucir, + mais qu'ils sachent profiter de l'élément occidental, qui s'est fait jour dans leur civilisation, + et ils trouveront, dans ce nouvel élément, un levier puissant à la disposition d'une action + intelligente.</p> + + <h2><a name="vii._le_japon_par_rapport_a_l_europe" id="vii._le_japon_par_rapport_a_l_europe"></a>VII. LE JAPON PAR RAPPORT A L'EUROPE.</h2> + + <p>Sans nous occuper du point de vue d'équilibre politique dont la considération n'offre + aujourd'hui aucune opportunité, il nous reste à voir quelles ressources et quels avantages le + Japon présente à l'Occident, sous le rapport industriel et commercial. Par le nombre et la + densité de ses habitants, l'empire du Soleil Naissant nous ouvre un vaste débouché pour + l'importation d'un grand nombre de nos produits; par la richesse du sol, et l'industrie des + indigènes, ce pays peut nous donner en échange de précieuses marchandises d'exportation vers + l'Europe. Sa population paraît être de 40 millions d'habitants répandus, en presque totalité, sur + les trois grandes îles de Nippoune, Sikokou et Kioushiou, et sur un grand nombre de petites îles + latérales. Ce groupe, en y comprenant l'île de Yesso, s'étend depuis l'île de Yakoumosima, + jusqu'au détroit de La Pérouse sur 15 degrés de latitude nord. L'empire japonais entier, depuis + le sud du groupe Liou-Tshou, jusqu'au nord des Kouriles méridionales, présente une superficie + évaluée à 190,000 kilomètres carrés, et se prolonge sur vingt-cinq degrés de latitude. Noter ce + fait, c'est noter des différences de climats et comme conséquence une diversité de productions + naturelles.</p> + + <p>L'aspect du sol est essentiellement plutonique. La nature est accidentée, et l'eau, qui + circule partout en abondance, aide à la fertilisation d'une terre pourvue de puissants éléments + de production. Dans ce milieu volcanique il n'y a pas lieu de s'étonner des gisements + considérables de soufre que l'on rencontre au Japon. L'or y est très-abondant, et si l'on en + croit ce que disent à cet égard les indigènes, aucun pays au monde n'en posséderait autant. Ce + dire n'est, du reste, pas invraisemblable; l'on peut facilement y ajouter foi, en se rappelant + que l'or ne valait, pour les Japonais, avant l'action de l'influence étrangère, que quatre fois + son poids d'argent. Ce dernier métal se rencontre également en de très-riches minerais. Le + gouvernement japonais a, dit-on, le monopole des mines d'or, d'argent et de cuivre. Loin + d'encourager l'exploitation de ces métaux, il craint une trop grande production et semble + considérer les gisements de métaux précieux comme une réserve à laquelle il n'est permis de + toucher qu'au fur et à mesure des besoins; le contact européen suffira pour convertir les + Japonais à des idées économiques différentes. On sait que la plus grande partie des bénéfices que + faisaient les Hollandais relégués à Décima étaient réalisés sur l'exportation du cuivre dont le + Japon possède de grandes quantités. On y trouve du plomb, du charbon de terre, du fer en + abondance. Enfin d'après tous les renseignements que l'on peut recueillir, il paraît que le Japon + est un pays exceptionnel sous le rapport du nombre et de la richesse de ses mines. Du sein d'une + terre aussi abondamment minéralisée, s'élèvent des eaux chaudes et froides, chargées de principes + divers dont les vertus curatives sont employées au Japon sous forme de bains et de boissons. Les + entrailles de la terre japonaise recèlent encore un autre genre de richesse, car on y trouve de + magnifiques pierres de construction, que les habitants n'osent guère employer par crainte des + tremblements de terre, mais dont une science plus parfaite pourrait certainement tirer parti, + même dans ces circonstances défavorables. Si les Japonais ont besoin d'ingénieurs et de + professeurs en architecture, il n'en est pas ainsi vis-à-vis du kaolin, de la précieuse terre à + porcelaine, qu'ils savent employer d'une façon remarquable. On trouve encore au Japon du cristal + de roche, du jaspe et des agates. Il est très-probable qu'une étude scientifique de la + minéralogie de ce pays mettrait au jour bien des corps utiles que les Japonais ne savent pas + isoler. En tout cas, la part est belle; les divinités ténébreuses semblent avoir entassé pour les + fils du Soleil Naissant, leurs principales richesses, et si nous quittons leur empire pour + rechercher dans les profondeurs des mers quels trésors recèlent ses eaux, nous verrons la perle, + le corail, l'ambre gris, une grande quantité de poissons délicats, la baleine dans le nord. Ces + dernières richesses sont d'une importance majeure au Japon, car les Japonais, comme les autres + peuples de l'extrême Orient, se nourrissent presque exclusivement de poisson et de riz.</p> + + <p>Le sol japonais est aussi prodigue de trésors que les entrailles de la terre et les + profondeurs des eaux. La principale production est le riz, dont la culture donne à la campagne un + aspect particulier par la multitude de canaux qui divisent le terrain. L'exportation de cette + denrée est prohibée, pour en conserver la valeur accessible aux basses classes. Une autre source + de richesse réside dans la culture de la soie, et dans la soie produite, on trouve, au dire des + experts, une qualité qui est la plus belle de l'Orient. Parmi les principales autres productions + végétales on remarque le thé, le coton, le camphre, le tabac, la cire végétale, la noix de galle, + et le sucre dans le sud. Les thés japonais sont naturels; c'est pourquoi les négociants étrangers + les expédient d'abord en Chine, pour y recevoir les préparations que les Chinois font subir à + leurs thés et auxquelles les consommateurs européens sont habitués.</p> + + <p>Les Japonais apportent à la culture un tel soin et une telle intelligence, qu'ils provoquent + même l'admiration des Chinois passés maîtres en ce travail. Ils connaissent bien l'emploi des + engrais, et sont jardiniers aussi habiles qu'agriculteurs intelligents. Le jardinage de luxe est + chez eux en grande estime; les fleurs et les arbustes rares sont l'objet d'un commerce intérieur. + Au milieu d'une population aussi dense que l'est celle qui habite ce pays, chaque coin de terre + doit produire une utilité, ou pour le moins un agrément. Tout site accessible à l'homme y est, + dit-on, l'objet d'un travail actif; ce que j'ai pu voir par moi-même me le fait aisément croire. + Envisagés comme industriels, les Japonais apportent à leurs travaux le soin et l'intelligence qui + font partie de leur nature. Ils possèdent quelques spécialités dont les produits sont + remarquables. Leurs objets de laque sont de toute beauté et supérieurs à tout ce qui est fait en + ce genre. Leurs tissus de soie ne valent peut-être pas les produits similaires de la Chine, mais + les porcelaines japonaises peuvent soutenir toute comparaison par la finesse de la pâte, + l'élégance des formes, l'éclat des couleurs et l'harmonie des dessins. Les Japonais sont de + véritables artistes en bronze, qu'ils savent ciseler avec une perfection et une patience + incroyables. Ils manient, en général, parfaitement les métaux; et leurs sabres, quoique lourds, + sont remarquables par la dureté de l'acier, la finesse du poli, le tranchant de la lame, et le + travail artistique de la poignée et du fourreau. Ce goût, qui se fait également sentir dans leur + talent d'émailleur, accuse chez les Japonais des besoins de civilisation élégante en contraste + avec la simplicité réelle de leurs mœurs. Ceci n'est pas un des côtés les moins + intéressants du caractère japonais qui trouvera, dans les relations étrangères, l'occasion de + s'affirmer définitivement dans sa voie spéciale de civilisation, comme individu et comme + société.</p> + + <p>Ce qui précède indique brièvement les principaux produits que nous pouvons demander aux + Japonais; par contre nous en avons plusieurs à leur fournir. Parmi ces derniers, quelques-uns + nous sont spéciaux, mais la plupart, sans nous être particuliers, sont obtenus dans notre + civilisation à un prix contre lequel les Japonais ne peuvent lutter. Dans cette classe, dont les + articles s'adressent aux nécessités les plus usuelles de la vie rentrent les tissus de laine et + de coton, les camelots, quelques soieries, satins et velours, qui sont réalisés à des prix + avantageux pour les vendeurs européens comme pour les acheteurs indigènes. Nos étoffes chaudes de + laine et de velours communs présentent encore aux habitants du Japon une spécialité d'usage et + d'économie qu'ils ne peuvent remplacer; car leur industrie ne leur fournit, pour s'abriter contre + le froid, que des vêtements légers qu'ils multiplient sur eux, ou des étoffes ouatées qui leur + reviennent plus cher et leur durent moins longtemps. Ces articles trouvent ainsi au Japon un + débouché dont l'importance deviendra chaque jour plus grande par suite des habitudes contractées + et de l'usage qui se propage, sous l'impulsion des avantages réalisés. Les articles de mercerie, + le fil, les aiguilles, les boutons, dont les Japonais ignoraient l'usage, les objets de fabrique + connus sous le nom d'article de Paris, les cuirs travaillés entrent aussi dans la consommation + ordinaire, ainsi que les glaces, les vitres, les verreries. Le commerce étranger fournit encore + au Japon des médicaments, des produits chimiques et pharmaceutiques, des matières colorantes pour + la teinturerie, des instruments de science et de précision, des instruments de chirurgie, ainsi + que des livres scientifiques, des armes, de la coutellerie et de la quincaillerie. L'horlogerie + donne lieu au Japon à un commerce très-actif entre les indigènes et les Européens. Dans les + produits d'un autre genre, se trouvent l'eau-de-vie, les vins doux, les liqueurs sucrées, le vin + de Champagne, d'un intérêt tout français, les huiles, les épices, les ginsang et les drogues + asiatiques, qui, sans provenir d'Europe, peuvent intéresser la navigation européenne, de même que + tous ces produits alimentaires dont les Chinois sont friands et que les Japonais recherchent + également; ce sont surtout: le poisson sec, les huîtres salées, les herbes marines, les + champignons, les pois, la colle de poisson, les ailerons de requins, les nids de salanganes, les + holothuries, etc.</p> + + <p>Ces principales indications suffisent pour montrer l'importance des échanges qui intéressent + l'industrie, le commerce et la navigation. Si les métaux précieux, qui forment l'une des + principales richesses du Japon, ne sont pas, aujourd'hui, rangés parmi les objets d'échange, ce + résultat des restrictions imposées par le gouvernement, dans la crainte de voir son pays inondé + d'une trop grande masse de numéraire, devra changer à la suite de l'impulsion nouvelle de + production et d'écoulement provoqués par les étrangers. Les Japonais s'apercevront qu'il y a, en + définitive, profit à livrer une marchandise qui leur coûte moins qu'aux autres peuples, et dont + ils sont abondamment pourvus. Mais pour en arriver à ce but, il faut activer l'importation de nos + produits et de nos services, rendre ainsi le travail des mines nécessaire pour solder les achats. + Ce résultat sera précieux, vis-à-vis de l'état actuel du commerce européen avec les Indes + orientales et la Chine.</p> + + <p>Le mouvement du commerce extérieur au Japon n'a pas encore pris les allures franches + d'intérêts particuliers libres dans leur expression. Ce mouvement accusé officiellement pour + l'année 1862 représente 52 millions de francs, dont 37 appartiennent à l'exportation. Ces + chiffres sont rendus douteux par une contradiction que les documents officiels constatent sans + explication; car après avoir, dans le tableau général, indiqué l'exportation des soies écrues + pour une valeur de 32,528,000 francs, ils notent 20,000 balles de soie à 2,500 francs en moyenne, + exportées dans cette même année, ce qui représente pour l'exportation seule de la soie une + valeur de 50 millions. Le thé est, après la soie, l'article le plus important; il se trouve à + l'exportation pour un total de 3,402,000 francs.</p> + + <p>L'importation est principalement représentée par 7 millions d'étain et de plomb, et 6 millions + de camelots, toiles, cotonnades et cotons en écheveaux.</p> + + <p>La France n'entre dans ce commerce que pour 703,000 fr. à l'importation et 1,569,000 fr. à + l'exportation. La plus grande part appartient à l'Angleterre, pour une valeur totale de + 37,620,000 francs. Ces chiffres sont faibles, vis-à-vis d'une terre qui donne tant d'espérances. + Mais il faut remarquer qu'il y a progrès constant depuis le début commercial; en 1863 le commerce + extérieur a été de 88 millions dont 63 d'exportation et 24 d'importation. Le Japon ne pourra + d'ailleurs réaliser les espérances conçues que le jour où les intérêts privés seront seuls en + présence.</p> + + <p>D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9 octobre 1858, entre la + France et le Japon, les villes et ports de Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts + au commerce et à la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être faite + l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques déterminées: le 1<sup>er</sup> janvier + 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata, ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune, + dans le cas où cette ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de Yedo + était marquée au 1<sup>er</sup> janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le 1<sup>er</sup> janvier + 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre Yokohama, placé à côté sur la même baie, et + dont les navires peuvent approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais + nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois villes de Nangasaki, Yokohama + et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama forme la station la plus importante, et c'est là que + se concentrent presque toutes les affaires.</p> + + <p>On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important, si les quatre ports + qui devraient être ouverts l'étaient en effet. Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en + admettant de notre côté le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment + l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par l'habitude des rapports + bienveillants et avantageux pour les deux partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour + répondre à cette interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans la + lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le gouvernement japonais, je ferai + simplement remarquer que cet engagement se complique de circonstances qui lui enlèvent son + caractère absolu. En effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les + complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la réalisation de ses promesses. + Nous ne pouvons donc pas nous montrer par trop sévères pour un état de choses dont nous sommes + nous-mêmes la cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le principe de + l'admission étrangère en présence de la flotte et des canons du commodore Perry. Une seule raison + pourrait nous permettre de poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du + gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés par la connaissance des + pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du taïkoune et par la franchise de plusieurs actes + importants de son gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut faite par + les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le mikado contre les étrangers et notifié + à la cour de Yedo, qui, tout en protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son + rôle secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative que prit le + gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son décret, ce qui eut lieu à la suite d'une + grande assemblée de la noblesse réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus + significatif se passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais engagèrent le + taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet engagement fut en effet exécuté dans la + part que prit la cour de Yedo à la démonstration alliée contre le prince de Nagato.</p> + + <p>De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le droit de nous montrer + violents dans la revendication absolue des priviléges que nous concèdent les traités. En + admettant même que notre droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier + nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de n'user que de persuasion + vis-à-vis du peuple et de Yedo, et de n'user de rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce + résultat reste le même, quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que + nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de race qui procède par + substitution, ou bien, au contraire, sous le rapport des relations sympathiques qui procèdent par + union, cet intérêt nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et d'alliance + taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par l'esprit de conquête, il ne s'agit + évidemment pas ici d'un refoulement immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans + chaque détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de l'envisager + franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport nous dirions que le système de + substitution réalise un intérêt plus immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur + par l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive d'une seule tendance; + les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire + à l'harmonie sociale que la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement + qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences, le fait ne pourrait, dans + notre intérêt, se produire, même partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du + nombre de sa population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le peuple + japonais.</p> + + <p>Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger ne trouverait donc pas + de compensation, même au point de vue d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion + en conservant et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus forte + raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La politique proposée est ainsi la + seule possible, et c'est à son abri que nous devons rechercher notre intérêt avec et dans + l'intérêt japonais. Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans son + génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments d'activité pour nous-même. Sa + situation empêche toute jalousie de notre part; il nous est donc facile de rester dans les + limites tracées par la raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la force + d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout intérêt à se mettre à la tête + d'un mouvement dont la conséquence sera pour lui-même une augmentation de puissance, qui le + rendra l'arbitre souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire hésiter. + A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se rapprocher et s'étendre; les rapports + commerciaux amèneront des rapports industriels avec le magnifique horizon des richesses + minéralogiques et agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers immenses et + des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et se prêter un mutuel concours dans le + développement de leurs sociétés.</p> + + <p>FIN.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON *** + +***** This file should be named 27313-h.htm or 27313-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/3/1/27313/ + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..6d8739c --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #27313 (https://www.gutenberg.org/ebooks/27313) |
