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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:34:30 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Japon
+
+Author: Charles de Montblanc
+
+Release Date: November 22, 2008 [EBook #27313]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON ***
+
+
+
+
+Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Le Japon
+
+par
+
+Le Comte Charles de Montblanc
+
+PARIS
+
+IMPRIMERIE DE J. CLAYE
+
+1865
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+I. Considérations générales
+
+II. Aspect de la question occidentale au Japon de 1854 à 1865
+
+III. Le daïri ou mikado
+
+IV. Le shiogoune ou taïkoune
+
+V. Les grands feudataires
+
+VI. Le peuple japonais
+
+VII. Le Japon par rapport à l'Europe
+
+
+
+
+LE JAPON
+
+
+
+
+I.
+
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
+
+
+Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de
+l'Europe, et cependant les événements qui se passent dans ce pays
+présentent, à tous les points de vue, un intérêt considérable, soit
+qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses
+rapports avec l'Occident.
+
+C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui
+bouleversent aujourd'hui l'empire du Soleil Naissant, et par eux
+l'élément de la civilisation occidentale est venue se choquer contre
+l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux
+principes s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis
+longtemps séparés. Au nom du respect de la tradition, la noblesse
+féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays.
+Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le
+commencement de la lutte, des observations à son souverain, en lui
+refusant son puissant concours contre les étrangers, non parce qu'il les
+aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de
+reconnaître leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent
+leurs vaisseaux.
+
+Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité,
+la position réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille
+noblesse ont tout à perdre en laissant s'effacer le respect du passé,
+tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et militaire
+en son propre nom, a tout à gagner.
+
+Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il
+ne s'agit pas ici d'un peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais
+d'un peuple jeune, actif, intelligent et courageux, qui seul présente,
+dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de hautes
+destinées.
+
+Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera
+évidemment d'une façon plus ou moins nette, suivant la netteté de la
+politique intérieure et internationale qu'adoptera le taïkoune, mais il
+dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à
+l'égard du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à
+Yedo. Celles-ci ont traité avec le taïkoune, comme avec l'autorité
+suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences rigoureuses
+de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier
+avec le gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme
+trahison ou mauvaise foi, toute hésitation du taïkoune, dans
+l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral
+qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en
+définitive compliquer la position en se privant du seul appui intéressé,
+par conséquent réel, sur lequel il est permis de compter. Si l'on
+envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs
+divers, il ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions
+du taïkoune avec les actes et intentions des autres pouvoirs existant en
+dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le taïkoune solidaire de
+l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les
+étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune.
+
+Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le
+gouvernement de Yedo, contre le prince de Nagato isolément, est l'indice
+d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous toutes les formes
+pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans
+ces événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la
+suite de plusieurs rencontres où ses troupes ont été engagées, pendant
+que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les provinces de
+Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial.
+
+Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre,
+sans ambiguïté, la direction par lui prise, en conformité de ses
+intérêts. A côté de cela des contradictions évidentes semblent appeler
+la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière
+ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les
+membres de l'ambassade avait pour double raison la non-réussite en
+Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été chargés et le
+droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français;
+en promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double
+grief pouvait être considéré comme un crime, car sans respect pour la
+constitution du pays et l'initiative de l'assemblée féodale, ils
+avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient
+réalisé un acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du
+reste sans excuse, car ils avouaient leurs sympathies pour un plan de
+politique qui réunissait dans un même faisceau la civilisation de leur
+pays et l'alliance intime avec l'étranger.
+
+La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une
+contradiction réelle dans le fait, mais apparente seulement, par rapport
+au taïkoune. L'explication de cette nouvelle confusion est simple: c'est
+que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement
+composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir
+central que la constitution politique introduit dans ses conseils. Il en
+résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade japonaise, n'est
+nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune,
+mais simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de
+puissants adhérents qui, chaque jour, devront s'affaiblir devant une
+union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du Japon.
+
+
+
+
+II.
+
+ASPECT DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.
+
+
+L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se
+traduit d'une manière fort claire dans l'examen des événements qui
+forment au Japon l'histoire des nouvelles relations étrangères. En
+effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de
+passions rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances
+nouvelles amenées par l'étranger, puis se reconnaissent et veulent
+enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces circonstances.
+
+Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il
+ne restait d'autre souvenir des Européens que la complication apportée,
+dans une époque lointaine de troubles intérieurs, par leur présence,
+l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité
+commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs
+établis, un péril commun, en dehors de tout parti. Ils n'avaient été
+l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur présence était en
+suspicion comme dissolvant des mœurs et habitudes japonaises. Aussi,
+dès l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au
+Japon, nous voyons les hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638,
+se complaisait dans sa politique d'isolement.
+
+L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité
+plaidèrent en faveur de l'étranger. Cependant, au début de la question,
+un parti puissant s'éleva, pour combattre toute innovation et rappeler
+les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais il
+avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne
+purent empêcher l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854.
+
+Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais
+furent frappés du progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie,
+l'organisation militaire, la puissance de la navigation à vapeur. En
+face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique,
+industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique
+par nation, les Japonais, trop actifs et trop intelligents pour admirer
+simplement, voulurent savoir, voulurent posséder les mêmes forces, et,
+sans tarder, se mirent au travail.
+
+Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La
+curiosité scientifique, le travail industriel et la discipline des
+armées cherchèrent des guides nouveaux auprès de l'étranger. La Hollande
+profita de ses anciennes relations pour se rapprocher davantage. Un
+rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12
+février 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate
+ce mouvement pacifique et le rôle qu'y prenait la Hollande. Elle se fit
+institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et marins
+japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques,
+du maniement du fusil et du canon, du travail des forges et de
+différents autres travaux. Elle établit, pour les Japonais, des cours de
+sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les
+Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à
+comprendre, et leur ardente curiosité.
+
+Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu
+de nouvelles préoccupations et finit par se confondre dans les rapports
+plus réservés du Japon avec les étrangers en général. Ce fut alors que
+se manifesta une phase nouvelle dans laquelle s'affirmèrent des intérêts
+opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit
+tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à
+elle. S'en rendre maîtresse, c'était posséder une source de puissance
+pour elle et d'affaiblissement graduel pour ses rivaux en féodalité.
+Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à
+leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs
+rapports avec les hommes de l'occident. Les ports ouverts, faisant
+partie du domaine de la couronne, semblaient poser la question étrangère
+comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des
+intérêts opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait
+pour eux de l'entente cordiale des occidentaux avec la cour taïkounale.
+Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour du mikado un
+parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de
+résistance contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers.
+
+Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un
+côté, le taïkoune l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires
+acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille constitution et la féodalité
+rangée pour la défendre autour du souverain le mikado.
+
+Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan
+d'hostilité ouverte, car recherchant dans un sens favorable à ses
+intérêts, les conséquences possibles, de la présence désormais
+inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une
+puissance en contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts
+tendirent dès lors à rompre l'entente taïkounale, et se caractérisèrent
+surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier consistait à
+semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance
+pouvait amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci
+rentrerait ainsi forcément dans leur parti, et se verrait obligé de se
+soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors refouler les
+étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre
+le taïkoune que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation
+complète des traités conclus, et qu'il ne cesse d'exciter contre les
+étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de Ionines.
+De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de
+méfiances et d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu
+par la colonie étrangère. Dans l'emploi de ce premier moyen se retrouve
+ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet failli en
+1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs
+instigateurs.
+
+Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto
+la politique du taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et
+antinationale. Ce parti se pose comme le défenseur quand même des droits
+du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie
+politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le
+vieux pouvoir du mikado. En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant
+de légalité qui voile ses préoccupations personnelles et qui lui permet
+d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens de ses
+idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique
+la situation embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions
+qui déterminèrent la dernière ambassade japonaise avec la mission
+d'exclusion dont elle était chargée.
+
+Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs
+du taïkoune et la pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la
+cour de Yedo a de plus en plus le désir de cultiver l'alliance
+étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon
+à plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se
+compliqueraient encore pour son gouvernement, comme pour les étrangers
+si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la lettre des
+traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit
+compter avec le mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés,
+gokshis et daïmios qui regardent la présence des étrangers comme une
+violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de Yedo
+responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction
+des priviléges accordés aux étrangers.
+
+Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du
+taïkoune, attachés à sa fortune. Cette position adoucissait forcément
+leur mission par les sympathies contraires qui se glissaient auprès
+d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se
+dissimulaient pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout
+l'irritation de la noblesse rangée autour du Mikado. Ils désiraient en
+conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers, ne pas les
+étendre pour le moment et conserver le _statu quo_. Par contre, les
+avantages particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère
+ne se dissimulaient pas à leurs yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les
+résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement dominés par
+ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement
+apprécié les merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont
+disposait l'armée, par sa discipline, la régularité de ses manœuvres
+et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent comprendre que
+l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre
+de triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la
+civilisation du Japon.
+
+Tel est actuellement l'état de la question.
+
+La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son
+impatience à revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception
+de la lettre des traités. Cette politique doit avoir pour guide
+indispensable la connaissance de l'état social et des divers intérêts
+qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut
+arracher à la jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort
+limité.
+
+Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans
+mes rapports avec les Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je
+ferai remarquer que dans le cours du récit, je choisirai, pour
+l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la
+prononciation que j'entendais émettre: les bases des écritures
+japonaises rendent fantastique tout essai d'orthographe par traduction
+littérale.
+
+
+
+
+III.
+
+LE DAIRI OU MIKADO.
+
+
+Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles
+se trouve celle des kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle
+forme la maison impériale rangée autour du souverain, le mikado ou
+daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles
+guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des
+différentes sectes religieuses forment une classe dont l'action isolée
+n'emporte aucune influence réelle. Les savants et médecins, gagsha et
+ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le
+caractère. Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs
+et industriels, shiokounines, les marchands, akinedos. Au-dessous d'eux
+se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang des animaux et
+travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore
+inférieurs aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur
+travail, tandis que les mendiants vivent du travail des autres. Chacune
+de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses arrangements
+intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les
+mœurs sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le
+verrons dans la suite.
+
+ * * * * *
+
+Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à
+Kioto, qui par ce fait est la capitale du pays. Miako signifiant palais
+et capitale, on désigne quelquefois la ville de Kioto sous le nom de
+Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée
+seule est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le
+descendant des dieux créateurs du Japon.
+
+Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme
+centre divin et primordial, ont dès le commencement des choses créé et
+organisé le monde terrestre. De ces dieux sont nées des divinités, qui
+chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre
+japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces
+divinités, et le mikado ou daïri est le chef de la famille souveraine du
+Japon comme descendant des dieux souverains. Cette généalogie explique
+suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse
+épithète de souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son
+pays. Cette épithète est d'autant plus impropre qu'on oppose le
+souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre
+de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un
+souverain; il est même très-probable que l'avenir verra cette
+souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité légale, le
+titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado,
+dont le caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même
+que chez les peuples idolâtres, les dieux président à l'invention des
+arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral et matériel
+de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule
+religieuse, de même le mikado préside au développement social sous
+l'influence de l'idée morale, religieuse, artistique et scientifique.
+
+Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un
+culte, mais comme descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il
+n'est pas le chef d'une religion spéciale, mais il domine toutes les
+religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant à
+sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les
+divers clergés bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la
+révélation divine du sineto ou religion des kamis, car tout en présidant
+à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa personnalité
+au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des
+droits divins du souverain.
+
+Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux
+dont la succession et les actes appartiennent à la genèse aussi bien
+qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto enseigne encore que
+la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de
+vertu. De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la
+religion leur attribue, après leur mort, une influence dans l'avenir des
+destinées de leur pays. De ces croyances remarquables il résulte pour
+les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal
+constant, et qui ne s'y perd jamais.
+
+Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado,
+celui-ci protége les autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il
+trouve même dans ces cultes des positions pour ses enfants. Ainsi, parmi
+les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres
+prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes
+bouddhistes. Les grands prêtres du sineto forment un collége supérieur
+sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que les prêtres
+de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo,
+suivant la prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh.
+Les filles du mikado sont recherchées en mariage par les grands daïmios,
+le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou bien encore occupent
+comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut
+être considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept
+fois plus de femmes d'un rang inférieur.
+
+Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent
+au Japon, le sineto et le bouddhisme réunissent la grande majorité des
+Japonais. Ces deux religions, loin de se combattre, exercent
+simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières,
+les intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des
+mias, ou yashiros, qui sont les temples du sineto, tandis que les
+cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès des défunts
+et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des
+deux cultes est si complète, que le mikado lui-même est livré après sa
+mort aux prêtres de Bouddha.
+
+A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire
+après avoir choisi son successeur. Il prend alors dans le culte sineto
+une position ecclésiastique sous un nouveau nom. Quelques-uns se sont
+même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui
+se nomme devenir fo-ouo.
+
+La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la
+religion. La reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du
+daïri par son apothéose que prononce son successeur. C'est à son
+caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se rattachent
+les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est
+entouré, et qui s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la
+vaisselle en bois laqué dans laquelle il mange doit être brisée et
+brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de
+ses vêtements et de tout ce qui est à son usage.
+
+Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit
+ministères qui transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général
+de ses armées et gouverneur des provinces impériales. Ces ministères
+sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale, de
+l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la
+police, de la guerre, de la justice et du trésor. C'est par son
+entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage apprend à la
+nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement
+de son successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom
+qu'il portait jusqu'alors pour prendre la désignation anonyme
+«d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort. C'est
+ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a
+décoré son palais. Les kougués rédigent alors les annales de son règne.
+Son successeur semble être choisi dans la famille souveraine, plutôt par
+suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle d'hérédité
+invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des
+princes plus jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est
+l'empereur régnant qui désigne son successeur. Le choix se fait du reste
+en famille, et comme la cour du mikado et son entourage font tous partie
+de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et
+l'acte de la famille qui détermine son chef devient pour la nation un
+acte social qui détermine son souverain.
+
+Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille,
+sans autre reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain,
+qu'est due la persistance et la fixité de la dynastie régnante. Les
+annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ comme
+première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu
+de changement de dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont
+été déposés, mais jamais les shiogounes n'ont pu s'en débarrasser. Car,
+en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît constamment de
+ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans
+pouvoir lui opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu
+forment son gouvernement, et nulle autre reconnaissance n'est nécessaire
+à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la plus redoutable
+que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des
+cultes qui feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la
+cour de Yedo était assez forte pour reconnaître aussi un code politique,
+civil et administratif qui assurât l'existence et les droits de la masse
+nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde
+arme à opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national
+avec un droit supérieur de sanction morale. Or ce droit n'existant
+actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et des kougués, il
+s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment
+libre ou forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer
+sur un danger de tous les instants.
+
+Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme
+gouverneur des provinces impériales. Il affecte spécialement à cet
+entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque année envoie de
+riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de
+revenus dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les
+princes les plus puissants; ce qui donne lieu à des envois considérables
+de cadeaux de toutes sortes.
+
+Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et
+à ce titre le taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas
+à plusieurs personnages de la cour de Kioto. La plus puissante de ces
+dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul Hakshiba
+Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi
+aujourd'hui encore le désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama.
+Sous cette première dignité se trouve celle de kampakou ou premier
+ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les
+conseillers d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de
+daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine. Après ces trois dignitaires
+viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et
+plusieurs autres en descendant graduellement.
+
+Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de
+Kishiou, reçut, lors de son avénement au taïkounat, le titre de
+daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre autres les gosankés
+d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à
+Kioto pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité
+de Nadaïdjine. Ainsi le prince, auquel on donne le nom d'empereur
+temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de Kioto. Il faut
+cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui,
+dans l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa
+position le rendant plus accessible à toute initiative de progrès,
+l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son pays,
+des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au
+Japon.
+
+
+
+
+IV.
+
+LE SHIOGOUNE OU TAIKOUNE.
+
+
+Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des
+armées impériales, gouverneur des provinces de la couronne. Le premier
+titre, qui est le plus ancien, désigne surtout le commandant militaire.
+Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par l'écriture
+signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et
+semble s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de
+gouverneur politique, administratif, judiciaire et financier. Le
+principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu au
+Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des
+taïkounes et de la décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour
+ainsi dire affirmé sans rémission le jour où l'hérédité des fonctions
+taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la
+souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît
+vassal et mandataire du mikado, chargé par lui de gouverner, et de
+maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui les groupe autour
+du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les
+principales phases du taïkounat depuis son origine.
+
+Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en
+l'an 30 av. J.-C., créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui
+devaient se partager le commandement militaire par régions impériales.
+Jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette position est
+oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais
+alors commença une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo
+s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en 1181 par le mikado
+Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses
+mains un pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent
+l'abaissement des daïris et l'indépendance croissante des shiogounes.
+
+Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans
+la fin du XVIe siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes
+remarquables: Novnaga, Hakshiba, Héas.
+
+En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la
+première année de son règne, des révoltes eurent lieu contre lui; les
+liens de vasselage se brisèrent, et des troubles éclatèrent de tous
+côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince
+Novnaga, seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses
+adversaires, et, sans se montrer hostile à son souverain, faisait la
+guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de ressources, inhabile
+à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par
+lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa
+shiogoune. C'était abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant
+toute initiative entre les mains du général. Novnaga, après avoir
+bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un de ses
+lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami.
+
+A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris
+appellent Fidé-Yosi, en se taisant sur son origine, car le grand rôle
+qu'il a joué ne permet pas de rappeler officiellement sa basse
+extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version
+populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il
+m'avertissait que plusieurs versions existaient, que la suivante était
+la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il
+restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi.
+
+Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XVIe
+siècle. Son caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le
+champ de son père. Il se mit au service de plusieurs maîtres, d'où sa
+mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques jours, il
+vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du
+pont d'Okasaki, dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du
+nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, l'engagea à le suivre, et,
+ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. Ayant
+reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint
+kaïsokou, c'est-à-dire pirate, acheta des habits convenables, des armes,
+et se fit admettre au service du prince Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de
+la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga.
+Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se
+rangeant prudemment du parti le plus fort, il abandonna son nouveau
+maître pour se mettre au service de son adversaire. La victoire et
+l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra
+intelligent et courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt
+Novnaga le rapprocha de sa personne, lui confia des troupes et des
+expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son protecteur
+lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se
+rendit à Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut
+noble daïmio sous le nom de Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami.
+
+Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de
+Novnaga. Il opéra sa jonction avec un fils du général, et ensemble
+livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à Yama-Saki, et qui périt
+dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba
+se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec
+eux pour faire nommer shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement
+ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur tout-puissant, c'est-à-dire
+comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne
+relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su
+conquérir s'imposait au mikado, qui lui donna le titre important de
+kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus élevé que
+puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors
+satisfaite; les instincts guerriers du général ne trouvant plus à
+s'exercer au Japon, car tous les grands seigneurs féodaux
+reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y
+envoya une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au
+château de Foushimé, qu'il s'était fait construire près de Kioto.
+
+Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas,
+alors bouïo de Kanto, fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du
+ministère qui inaugura l'administration du prince.
+
+Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori.
+Celui-ci voulut résister aux empiétements de son ministre, qui,
+soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la bataille
+de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée
+par l'adhésion de la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même
+temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions et dignités de nadaïdjine.
+
+Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des
+taïkounes, s'empressa de reconnaître les services de ses partisans par
+des récompenses générales et des honneurs. Il créa trois cent
+quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des
+fiefs, et quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette
+création, il s'assura le pouvoir. Les conventions qu'il fit ensuite avec
+les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au détriment des
+mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant
+autour de lui, complétèrent son œuvre. Le nouveau shiogoune fixa sa
+résidence à Yedo. Il soumit tous les princes à l'obligation
+d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider
+dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient
+laisser leur famille, comme un otage, entre ses mains. Héas, après
+avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à l'autorité
+des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama.
+Il laissa un fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct,
+et huit fils de rang secondaire, qui furent l'origine des Gokamongkés.
+Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut taïkoune,
+et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes
+familles de Gosankés. Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé,
+y compris le taïkoune actuel, Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du
+Gosanké de Kishiou.
+
+Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara
+des îles Liou-Tshou, qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines
+de ce fief. Peu d'années avant l'administration taïkounale de Novnaga,
+les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces
+époques de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le
+christianisme, qui fut proscrit sous Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits,
+petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la rébellion
+chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette
+politique d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent
+relégués à Décima, au milieu des restrictions de toutes sortes, et les
+Chinois à Nangasaki.
+
+Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié
+directement au gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se
+divise en soixante-douze provinces, dont cinquante dans l'île de
+Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou.
+Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji,
+Hatidjiou, forment chacune une province avec quelques annexes d'îles
+inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept relèvent de
+l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des
+seigneurs féodaux.
+
+A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de
+Kanto et de Gokinaï. Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune.
+La première de ces contrées se compose de huit provinces, et la seconde
+de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept
+provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio
+et Nagato, dernièrement annexées au détriment du prince de Nagato. Dans
+l'île de Sikokou, la couronne ne possède entièrement que la province de
+Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, elle
+possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle
+se trouve Nangasaki, et une partie de Shiouga, dans le nord. De son
+pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de Iki, de Hatidjiou et
+de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les
+prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï,
+le taïkoune annexa l'île aux domaines impériaux, donna en échange, au
+prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et ne lui laissa qu'un
+petit territoire dans le sud de ses premières possessions.
+
+Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant
+immédiatement du taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le
+titre de kami. Ce sont des chefs militaires plus ou moins importants,
+qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du
+taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur
+résidence peut être mobile. Ils changent alors de garnison, et se
+transportent avec leurs hommes suivant les ordres que leur transmet le
+gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios
+forment une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement
+supérieur. C'est principalement parmi eux que le taïkoune choisit ses
+ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par
+plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines
+impériaux ils peuvent devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans
+la résidence même du taïkoune, veillent à sa sûreté, et l'accompagnent
+dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de service
+autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre
+heures, sont relevés le jour suivant par un nombre égal, et tous les
+deux jours reprennent leur service, jusqu'à changement de garnison
+notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï
+daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire
+ambassadeur du taïkoune auprès du mikado, ou comme rang analogue, il
+peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des grandes
+fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo.
+
+Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe
+noble des guerriers. Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions,
+dont chacune embrasse confusément toutes sortes d'attributions.
+
+C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits
+les empiétements des shiogounes, dont les capacités politiques,
+judiciaires, administratives et financières semblent subordonnées à la
+capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine,
+hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés.
+C'est dans la seconde classe que sont rangées les fonctions de
+gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes aux
+étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre
+de kami. Les gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions.
+L'esprit de défiance administrative a introduit l'usage de l'action
+simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste. C'est
+ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui
+se relèvent, se succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du
+grade précédent, se trouve le gokandjo-bouïo, receveur général,
+trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang analogue
+à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils
+reçoivent, comme les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille
+kokous de riz, sans compter des revenus éventuels qui peuvent être
+très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres.
+Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant
+graduellement dans la série administrative, on rencontre les ométskés,
+inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou sur le même
+rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires
+généraux pour l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs
+aux osobas ou chambellans du taïkoune qui forment l'échelon le plus
+élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée cinq
+mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang
+et le titre de daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs:
+discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des religieux et fonctionnaires
+du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands
+fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix
+mille kokous de riz. Les gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq,
+terminent cette série. Lorsque le taïkoune est mineur, le ministère est
+dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille
+taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le
+ministère et le taïkoune, dont l'organisation administrative se retrouve
+à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les fonctions de
+centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois
+prennent auprès du taïkoune une grande importance par suite de la
+puissance toute spéciale de la cour d'Yedo.
+
+Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par
+la confusion des pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de
+l'autorité dégénéré en délation, laisse place à tous les abus et
+remplace la loi par la personnalité des fonctions.
+
+
+
+
+V.
+
+LES GRANDS FEUDATAIRES.
+
+
+Le taïkoune ne gouverne pas seulement avec les gorodjios. Trois fois par
+mois, elle réunit sous sa présidence la grande assemblée du Toujo, et
+porte devant elle les affaires qui intéressent le Japon. Toute
+innovation au pacte social doit être approuvée par le toujo, puis
+ensuite par le mikado. Cette assemblée réunit la grande noblesse du
+Japon, qui se trouve ainsi avoir autorité et pouvoir légal sur les
+décisions du taïkoune.
+
+Dans cette assemblée, les chefs des familles issues d'Héas sont placés
+immédiatement derrière le taïkoune, à la droite et à la gauche duquel
+se rangent les gorodjios. A une distance relativement grande, sont
+placés par ordre les représentants de la noblesse, kokshi et toudama,
+puis les grands kovdaïs, vassaux de la couronne. Entre le trône et
+l'assemblée, un hérault choisi parmi les seigneurs de la famille
+taïkounale répète les paroles échangées des deux côtés.
+
+Du toujo est tiré un comité national nommé tshioguiakou dont l'autorité
+est supérieure à celle du ministère du taïkoune. Dans le gorodjio se
+trouve plus naturellement l'élément taïkounal, tandis que dans le
+tshioguiakou l'élément féodal est surtout représenté.
+
+A la tête de la noblesse sont placées les trois familles des gosankés
+issues de trois frères du taïkoune, Shidé-Tada fils et successeur
+d'Héas. Les chefs de ces familles portent le titre de dono. Ce sont:
+Owari dono, seigneur de la province d'Owari, Ki dono, seigneur de la
+province de Kishiou, Mito dono, seigneur de la province de Mito. Ces
+trois provinces sont situées dans l'île de Nippoune, et représentent une
+grande puissance par l'étendue, la richesse et la population de ces
+domaines, sur lesquels vivent les vassaux respectifs de ces trois
+princes.
+
+Après les gosankés viennent deux familles de gosankio, dont les chefs
+portent également le titre de dono. Leur origine remonte à trois frères
+de Hé-tsua-ioshi, cinquième taïkoune de la famille d'Héas. Ces trois
+gosankios sont: Stouts-bashi dono, Taïasou dono, Shimidsou dono. Ce
+dernier fief est rentré par extinction dans les domaines de la couronne.
+Le premier fief stouts-bashi, dont la famille seigneuriale s'était
+également éteinte, a été relevé en faveur d'un cadet d'un gosanké de
+Mito.
+
+Enfin sous les gosankios viennent, par ordre hiérarchique, huit
+familles, aujourd'hui réduites à sept, de daïmios gokamonkés, descendant
+de huit fils des concubines d'Héas. Ces princes portent le titre de
+kami. Le plus puissant des gokamonkés est le prince Itshisène, qui
+désirait partir en ambassade en Europe. Il en avait reçu l'autorisation
+du taïkoune, mais cette permission ne fut pas ratifiée par le mikado.
+Cette triple hiérarchie de familles princières forme, autour du
+taïkoune, un puissant parti. Elles sont issues du même auteur et
+conservent les mêmes intérêts vis-à-vis des tiers. Mais entre elles se
+manifestent parfois de vives luttes, par suite de la rivalité qui
+souvent les divise. Lorsqu'un taïkoune meurt sans enfants, on choisit
+jusqu'à présent son successeur parmi les trois gosankés, et chacun
+cherche à se faire des partisans dans le conseil supérieur de l'empire,
+afin d'agir sur le mikado. Le dernier taïkoune, actuellement au pouvoir,
+est fils du gosanké de Kishiou, comme déjà son second prédécesseur.
+
+En regard de cette puissance, dont Héas est le point de départ, se
+trouvent les dix-huit grands seigneurs féodaux appelés kokshi et décorés
+du titre de kami, à l'exception du seigneur de Kaga, qui porte le titre
+de dono. Comme il est intéressant, dans l'état actuel de la question, de
+noter ces dix-huit seigneurs, leurs noms et leurs seigneuries suivent
+par ordre hiérarchique:
+
+Kagadono, seigneur de Kaga, Noto, Itshiou, et d'une partie de Shida
+(dans l'île de Nippoune).
+
+Satsouma no Kami, seigneur de Satsouma, Osmi, Shiouda (dans Kioushiou)
+et seigneur des îles Lioutshou.
+
+Sendaï ou Mouts no Kami, seigneur de Mouts (Nippoune).
+
+Fosokaoua no Kami, seigneur de Shigo (Kioushiou).
+
+Cloda no Kami, seigneur de Tshigousène (Kioushiou).
+
+Akino Kami, seigneur d'Aki (Nippoune).
+
+Tshioshio no Kami, seigneur de Tshioshio et Nagato, dernièrement
+annexées à la couronne.
+
+Nabésima no Kami, seigneur de Hisène (Nippoune).
+
+Inaba no Kami, seigneur de Inaba (Nippoune).
+
+Ikéda no Kami, seigneur de Bizène et Bitshiou (Nippoune).
+
+Toodo no Kami, seigneur de Isé et de Higa (Nippoune).
+
+Awa no Kami, seigneur de Awa et Awadji (Sikokou).
+
+Tôsa no Kami, seigneur de Tôsa (Sikokou).
+
+Arima no Kami, seigneur de Tshikougo (Kioushiou).
+
+Sutaké no Kami, seigneur d'Akita et Déoua (Nippoune).
+
+Nambou no Kami, seigneur de Nambou et Mouts (Nippoune).
+
+Ouésgui no Kami, seigneur de Iounésaoua et Déoua (Nippoune).
+
+Tsousima no Kami, seigneur de l'île de Tsima.
+
+Il faut remarquer que dans cette liste les noms de seigneuries répétées
+indiquent une autorité sur des districts différents dans la même
+province.
+
+A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance
+s'étend sur un petit territoire, mais qui, comme les kokshis, sont
+maîtres chez eux. Ils sont au nombre de quatre-vingt-deux, et portent le
+titre de kami. Une grande partie de ces familles princières remontent à
+des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés
+ou relevés. Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands
+seigneurs féodaux dont ils partagent les intérêts en opposition aux
+envahissements des taïkounes.
+
+Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des
+vassaux, qui sont, comme les capitaines de leur armée respective, à la
+tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils entretiennent sur le
+domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et
+sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et
+toudamas ce que les kovdaïs sont au taïkoune, tiennent garnison sur les
+domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses voyages, ou font près
+de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la
+puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le
+nombre de ses baïsings daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en
+compte cinquante-deux.
+
+
+
+
+VI.
+
+LE PEUPLE JAPONAIS.
+
+
+A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se
+continue dans le peuple par une organisation de pouvoirs en contact
+immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue représente un
+rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus
+parmi les propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement
+sur la présentation des habitants, et choisissent à leur tour, dans les
+mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du gouverneur
+un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même
+organisation, formée dans la campagne par groupes d'habitations, se
+trouve en relation administrative avec le gokandjo bouïo. Les fonctions
+municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement
+supérieur et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui,
+dans tous les cas d'abus, possèdent un droit de dénonciation signée,
+contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le taïkoune
+auprès du mikado.
+
+L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage
+et de mort. Dans ces registres sont également consignés les noms des
+habitants, leur position sociale, leur présence ou leur absence, par
+suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est
+l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève
+pour son service des taxes municipales. L'impôt général est simplement
+foncier; il est payé par les propriétaires d'après la superficie de leur
+propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes
+suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes
+qui se commettent, donnent aussi lieu à l'intervention de
+l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge dans
+les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas
+plus importants. Le gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au
+ministère auquel il est toujours permis d'en appeler.
+
+En examinant en dehors des mœurs chaque organe du corps social, on
+pourrait conclure à une immobilité tout orientale qui assimilerait le
+Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en est rien; l'activité domine
+au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais ne
+forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de
+place, il est également vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée,
+grâce au profond respect qu'on a au Japon pour toute personnalité, grâce
+à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de
+la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La
+noblesse n'étant pas exclusive et restreinte à la naissance, chacun a
+le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans la hiérarchie
+administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux.
+Ceux-ci même pourraient être légalement remplacés en temps de guerre,
+mais, leur nombre étant naturellement limité par le nombre des fiefs, et
+ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de paix, de
+nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux.
+
+Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le
+droit entier et non motivé de reconnaissance et d'adoption. Ces deux
+actes simplement exprimés déterminent une filiation nouvelle qui devient
+la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit
+entre des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants
+et dont les autres manquent de postérité. C'est encore par l'usage de
+ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme un trait
+d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant,
+recherche une nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption
+et de reconnaissance se confondent souvent les distinctions qui
+subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement
+admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces
+conditions deviendrait impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce
+remède facile pour régulariser la position et donner gain de cause à la
+liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la
+hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les
+familles se mêlent dans leurs éléments les plus actifs, l'horizon
+s'élargit pour chaque individualité, la concorde remplace l'antagonisme
+et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire,
+l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par
+cela même, pour la foule un type à atteindre.
+
+Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans
+le printemps de l'année 1862, offre un exemple de cette liberté
+d'initiative individuelle qui forme l'expression des mœurs sociales
+au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un
+champ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un
+gokanine nommé Také-no-Outchi, qui lui reconnut son nom et lui facilita
+l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par les grades
+de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de
+gaïko-kou-bouïo. Ce fut dans l'exercice de ses fonctions, étant
+gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son gouvernement pour
+diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi
+est aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes
+fonctions politiques.
+
+Les mœurs sociales sont, plus que les institutions, l'expression
+d'une société; à ce compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux
+d'avenir et de progrès. Ces éléments se trouvent dans leur caractère
+national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère des
+abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement
+fausses, comme la confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions
+administratives et judiciaires. Le caractère général de féodalité
+trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une
+libre expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à
+l'alliance de ce contraste que les Japonais doivent cette valeur
+individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les
+Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles
+présentent, sous tous les rapports, des oppositions directes. L'étude et
+la comparaison de ces pays offrent également un exemple curieux de
+l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par
+elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des mœurs
+qui détermine en réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses
+mœurs que nous devons rechercher sa véritable physionomie.
+
+En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous
+retrouvons chez les deux nations un caractère dominant. En Chine le
+mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. Cette soif du gain
+représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de
+satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire
+pas en Chine, et l'indifférence en matière de sentiments religieux est
+complète. Les Japonais possèdent également un mobile principal qui
+domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment
+prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas
+moins un des plus nobles besoins de la nature humaine, et demeure pour
+l'homme qui le possède un stimulant énergique de progrès véritable.
+L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation,
+lui sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un
+développement général des besoins moraux, et d'une modération
+matérielle, réelle, malgré des détails de mœurs, dont l'expression
+isolée paraîtrait avoir une signification différente.
+
+Si des mœurs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons
+en Chine les principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à
+l'organisation sociale, tandis qu'au Japon domine essentiellement le
+principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les principes
+de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation,
+mais ces principes dégénèrent en applications arbitraires, et
+disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous ce rapport, le mal
+est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la
+hiérarchie.
+
+Le rapport des mœurs aux principes des institutions présente chez les
+deux peuples les mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au
+concours, et malgré cette entière égalité, qui paraîtrait devoir
+surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu,
+matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie,
+non exclusive mais privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif.
+Le niveau de l'individualité est donc plus élevé au Japon qu'en Chine.
+Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant de
+perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le
+second tout développement individuel n'a lieu que sanctionné par
+l'opinion générale, car le mérite réside dans la personnalité, et
+celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté,
+l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve
+indépendante dans la classe aristocratique, et le peuple, libre dans son
+activité, se modèle sur cette classe; d'un autre côté, chez les Chinois,
+toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge,
+et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui
+aurait été possible de se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social
+en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au Japon, il s'élève
+constamment vers le haut.
+
+A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale
+jugées à notre point de vue moderne, on aurait attendu un résultat
+différent. Cette contradiction apparente n'infirme en rien les
+principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de
+constitution ne suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une
+société. Ce phénomène est du reste conforme aux lois de la nature
+humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas
+des syllogismes incarnés.
+
+Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition
+dont l'existence peut rendre compte de la dissolution sociale de la
+Chine en regard de la solidarité compacte de la nation japonaise. Dans
+le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la
+société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire
+sur la famille. L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui
+n'existe pas pour son voisin; de là nécessairement une série d'actes
+qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de l'autre,
+au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer
+du caractère général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi
+qu'un Chinois, après s'être élevé dans le gouvernement des affaires
+publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser dans
+sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet
+à son enfant le respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce
+sera pour le jeune Japonais une source nouvelle d'émulation, un devoir à
+remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la solidarité du nom
+est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de
+ce sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à
+son fils sa position dès que celui-ci est arrivé à l'âge viril. On
+retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de l'individu.
+
+Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur
+et de dignité. Le grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de
+se débarrasser dans une maison amie. Le plus court est exclusivement une
+arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le garder sur
+soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe
+paraît au premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la
+barbarie est réelle dans l'arbitraire de la loi et de la pénalité. Il
+est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un
+caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent
+la loi. Il est pénible de songer à la cruauté d'une sentence, dont le
+patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est ainsi du fait, il en
+est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion,
+comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes
+d'un sérieux examen. Le point de départ gît dans le besoin de donner
+satisfaction à des nécessités, des droits et des devoirs dont la
+conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la
+société a le droit de réprimer et de punir; mais il est également
+évident que le coupable seul devrait être atteint dans les limites de la
+répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, prononce la
+peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et
+humain de ne pas l'aggraver par la torture de la honte, de la violence
+et de la dégradation de l'homme en contact avec un bourreau. Enfin s'il
+est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort
+soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute,
+au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de
+l'infamie.
+
+Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est
+préservé de la honte et de la déchéance qu'entraînait son crime. En
+acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en efface pour
+ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son
+courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa
+faute, et par là conserve à son nom la position morale qui lui
+appartenait et le respect dont il était entouré.
+
+Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi
+est trop souvent dirigé par une application exagérée d'un principe qui,
+en lui-même, pourrait faire honneur à une civilisation éclairée. La
+déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera
+quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative
+de solution d'un problème dont l'équation plus parfaite intéresse notre
+civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du suicide en contact
+avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si
+un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse
+tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et
+rejette par cet acte, sur son adversaire, une déclaration de vendetta
+dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent
+passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les
+Japonais renoncent facilement à la vie, et meurent contents s'ils
+peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière physionomie du
+suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un
+sentiment naturel est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en
+fixer la juste appréciation.
+
+Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur
+doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération.
+C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout
+dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des
+premières choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre
+japonaise. Il voit les hommes de la plus basse classe se donner
+réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste
+constamment digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une
+gravité à laquelle on reconnaît un hommage plutôt qu'un acte servile.
+Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements de la
+famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans
+lesquels le code de la politesse fixe chaque détail. La manière dont on
+s'aborde, dont on se quitte, le style épistolaire, le soin avec lequel
+on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles précises
+qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des
+convenances, l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la
+vengeance, comme à la suite d'une insulte commise. Un des signes de
+l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les
+femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la
+loi qui leur permet de régner; en effet, les annales des empereurs nous
+montrent plusieurs femmes assises sur le trône des Mikados.
+
+A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable
+dépravation qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle. Le
+gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait subsiste à côté
+des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent
+facilement partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre
+privilégiée du contraste. On y voit la réserve et la modestie se
+confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de
+la dignité individuelle, la simplicité des mœurs sociales en accord
+parfait, chez les mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie
+en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec
+la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec
+tous.
+
+La politesse des mœurs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit,
+dans l'esprit des villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté
+qu'on y voit régner. Les rues larges et droites sont bordées de maisons
+bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont construites
+de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon,
+ont imposé des lois à la construction. Les façades extérieures sont
+simples. L'habitation des grands, comme les casernes, ne montrent sur la
+rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est
+entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre,
+au-dessus desquels s'élèvent encore des remparts en talus, et derrière
+s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, également
+protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de
+casernes; c'est au centre que se trouve la maison principale avec les
+jardins. Les étrangers ne peuvent contempler les habitudes et le luxe
+intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie
+populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui
+n'aperçoit aucun des meubles indispensables pour lui, et qui vainement
+cherche un siége, une table, un lit. Le plancher supplée à tout. Il est
+garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à
+entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec
+ses souliers. Ainsi garni, le plancher sert de siége dans la journée. La
+nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant d'une longue robe de
+chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes
+sous une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment
+moelleux. Les Japonais savent se passer de cheminées aussi bien que de
+lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu de
+l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi
+toute la chaleur, sans danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à
+travers les châssis, se renouvelle facilement. L'emploi des vitres aux
+fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce
+papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit
+les signes de l'écriture, mais il est encore employé comme mouchoir et
+essuie-mains; on en fabrique des manteaux imperméables à l'eau;
+travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace
+parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes;
+enfin on le colle, en guise de vitres, sur les châssis qui servent de
+portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas retenus par des
+charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les
+retiennent en leur laissant leur mobilité.
+
+Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves
+inconvénients, qui, par le contact des étrangers, amèneront des
+changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus graves sont
+les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de
+l'humidité impossible à éviter dans des maisons construites comme le
+sont celles des Japonais, et séparées seulement du sol par une simple
+planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré tout
+insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi
+rencontre-t-on, dans les rues, de distance en distance, des pyramides de
+seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement organisé de la
+part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont
+l'habitude de ces accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises
+sont quelquefois rendus incombustibles par l'emploi d'un béton boueux
+que quelques étrangers ont adopté à Yokohama.
+
+Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter
+sont les temples enrichis de sculptures, de peintures et de laques.
+Autour de ces temples s'étendent des jardins qui montrent chez les
+Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se
+manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la
+position peut même quelquefois gêner la culture. Dans ce cas on lui
+laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine qui doit
+protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à
+la ville, on aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la
+propreté. Ce travail est poussé si loin, que, sans exagération, on ne
+rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, traversées de
+routes macadamisées et bien entretenues.
+
+Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes.
+La plus importante est le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans
+sa longueur en passant par Yedo. La distance y est inscrite, comme aussi
+sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le
+Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent
+le Japon ont été chacune entourées de larges voies de circulation; dans
+ces contrées, chaque province, puis chaque district possède également
+des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village
+partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les
+voyages sont donc rendus faciles au Japon, et sur toutes ces voies de
+communication circule un peuple actif de marchands, d'industriels, de
+prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou
+en chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs
+doit suivre un même côté de la route. Afin d'éviter entre les daïmios
+supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir dangereux, la
+cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces
+princes ne puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car
+les grands daïmios sont toujours suivis d'une armée, et chacun s'arrête
+en se prosternant sur leur passage. La facilité des voyages est
+non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes
+intérieures et d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de
+maisons de thé qui bordent ces routes. De distance en distance sont
+également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer
+des chevaux, des porteurs et des courriers.
+
+Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle
+introduit chez le peuple des habitudes de solidarité en opposition avec
+le régime féodal qui tend à l'isolement des provinces. C'est ainsi que
+les mœurs sociales ont leur expression propre, et que les
+institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats
+qu'elles ont pu produire chez une autre race. Par la fréquence des
+relations s'est établi parmi les Japonais un rapport homogène, dans
+l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques.
+
+Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de
+méconnaître leur ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette
+lacune dans leur contact avec les étrangers. C'est par l'intermédiaire
+de ces derniers, principalement par les Russes et les Hollandais, que
+les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques
+assez complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes
+et d'indications, de manière à servir de traité de géographie aussi bien
+que de cartes. La science historique se borne pour les Japonais à
+l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent
+de trois moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660
+avant J.-C., avec le règne du Daïri Shine-Mou, premier auteur de la
+dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque fixe, ils
+comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus
+petits et de durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs
+déterminent le nom et la durée de ces nengos qui se suivent sans
+interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions.
+
+Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles
+semblent très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités
+fondamentales qui leur font envisager cette science d'une façon
+spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques remarquables
+pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans
+écriture, plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont
+communs avec les Chinois.
+
+De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont
+presque ignorées au Japon, mais la médecine présente un ensemble de
+connaissances plus développées, quoique imparfaites. Les médecins
+japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui
+leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont
+très-habiles à saisir toutes les variations que présente ainsi la
+circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations aux
+différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les
+maladies, ils emploient quatre principales méthodes: l'ingérence de
+différentes substances, la plupart végétales, le feu sous forme de moxa
+ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage
+qui est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en
+dehors de toute prescription médicale; car les Japonais sont soigneux de
+leur personne; ils accordent une grande attention à l'aspect extérieur,
+comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main.
+
+Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au
+Japon, l'enseignement général est surtout religieux, moral et
+littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude de la musique
+et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des
+armes. La musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas
+de même de la représentation dramatique, qui se produit avec vérité
+d'expression et science d'observation. Les Japonais ne représentent pas
+seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont
+la production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce
+genre de créations: ils abordent aussi la représentation de la vie
+usuelle, des détails des mœurs, des événements historiques dans un
+milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul
+fait est certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre
+hommage au talent dramatique des Japonais, je dirai, que dès le
+commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à des
+représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des
+gestes et des expressions ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être
+intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le temps de se
+familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme
+en faveur des artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits,
+quelque disposé que l'on soit à l'indulgence par un séjour prolongé en
+Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches,
+un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue.
+
+La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on
+veut se borner à l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se
+renseignant sur les mots, et en reproduisant la manière de parler des
+Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière
+observation, naïve vis-à-vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car
+si l'on veut en savoir davantage, les difficultés se multiplient, le
+temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais est la plus difficile
+des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la
+politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous
+parle, ou répondre comme on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de
+ces règles. Suivant la position sociale de son interlocuteur, il faut
+varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes
+de façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout
+cela n'est encore rien auprès des difficultés de la lecture et de
+l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce qui s'écrit
+ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et
+il serait souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux
+genres d'expressions. Comme si toutes ces difficultés ne suffisaient
+pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques
+chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes
+idéographiques sont lus au Japon suivant deux prononciations
+différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près le
+son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture
+suivant le sens et traduit le son purement japonais de l'objet exprimé.
+Ainsi le caractère qui signifie _chose_, se prononce _gui_ suivant la
+lecture koïé et _koto_ suivant la lecture kouh.
+
+L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style
+d'écriture adoptée; le kouasho, ou shingghana, représente les signes
+tracés carrément; l'écriture cursive savante et officielle est nommée
+guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les
+Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle
+qu'apportait aux études la difficulté de l'écriture idéographique, qui,
+en définitive, resserre la pensée dans les limites du passé et
+transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en
+conséquence adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons,
+permet de poursuivre l'idée avec un instrument facile. Mais le point de
+départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à la
+simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet
+phonétique de quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes.
+Cette écriture reçoit le nom de kata-gana qui veut dire écriture de côté
+ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana comme traduction
+phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en
+servent pas comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique
+est nommée hira-gana. Elle se décompose en quarante-huit syllabes comme
+le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée, c'est que chacun
+de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un
+grand nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le
+reproduire. Enfin quelque compliqué que soit l'hira-gana, cet alphabet
+prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité intelligente
+qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces
+qualités se retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve
+n'épargne pas plus le privilége que les ridicules de la vie populaire.
+
+Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple vivant et
+progressif, au milieu de la torpeur asiatique, d'un peuple qui veut
+avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique placé au fond de
+cet extrême Orient tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître.
+Avec la grandeur individuelle qui les caractérise, les Japonais
+pourront conquérir une forme sociale qui complétera l'expansion de leurs
+qualités. Ils ont des abus à corriger, des cruautés à adoucir, mais
+qu'ils sachent profiter de l'élément occidental, qui s'est fait jour
+dans leur civilisation, et ils trouveront, dans ce nouvel élément, un
+levier puissant à la disposition d'une action intelligente.
+
+
+
+
+VII.
+
+LE JAPON PAR RAPPORT A L'EUROPE.
+
+
+Sans nous occuper du point de vue d'équilibre politique dont la
+considération n'offre aujourd'hui aucune opportunité, il nous reste à
+voir quelles ressources et quels avantages le Japon présente à
+l'Occident, sous le rapport industriel et commercial. Par le nombre et
+la densité de ses habitants, l'empire du Soleil Naissant nous ouvre un
+vaste débouché pour l'importation d'un grand nombre de nos produits; par
+la richesse du sol, et l'industrie des indigènes, ce pays peut nous
+donner en échange de précieuses marchandises d'exportation vers
+l'Europe. Sa population paraît être de 40 millions d'habitants répandus,
+en presque totalité, sur les trois grandes îles de Nippoune, Sikokou et
+Kioushiou, et sur un grand nombre de petites îles latérales. Ce groupe,
+en y comprenant l'île de Yesso, s'étend depuis l'île de Yakoumosima,
+jusqu'au détroit de La Pérouse sur 15 degrés de latitude nord. L'empire
+japonais entier, depuis le sud du groupe Liou-Tshou, jusqu'au nord des
+Kouriles méridionales, présente une superficie évaluée à 190,000
+kilomètres carrés, et se prolonge sur vingt-cinq degrés de latitude.
+Noter ce fait, c'est noter des différences de climats et comme
+conséquence une diversité de productions naturelles.
+
+L'aspect du sol est essentiellement plutonique. La nature est
+accidentée, et l'eau, qui circule partout en abondance, aide à la
+fertilisation d'une terre pourvue de puissants éléments de production.
+Dans ce milieu volcanique il n'y a pas lieu de s'étonner des gisements
+considérables de soufre que l'on rencontre au Japon. L'or y est
+très-abondant, et si l'on en croit ce que disent à cet égard les
+indigènes, aucun pays au monde n'en posséderait autant. Ce dire n'est,
+du reste, pas invraisemblable; l'on peut facilement y ajouter foi, en se
+rappelant que l'or ne valait, pour les Japonais, avant l'action de
+l'influence étrangère, que quatre fois son poids d'argent. Ce dernier
+métal se rencontre également en de très-riches minerais. Le gouvernement
+japonais a, dit-on, le monopole des mines d'or, d'argent et de cuivre.
+Loin d'encourager l'exploitation de ces métaux, il craint une trop
+grande production et semble considérer les gisements de métaux précieux
+comme une réserve à laquelle il n'est permis de toucher qu'au fur et à
+mesure des besoins; le contact européen suffira pour convertir les
+Japonais à des idées économiques différentes. On sait que la plus grande
+partie des bénéfices que faisaient les Hollandais relégués à Décima
+étaient réalisés sur l'exportation du cuivre dont le Japon possède de
+grandes quantités. On y trouve du plomb, du charbon de terre, du fer en
+abondance. Enfin d'après tous les renseignements que l'on peut
+recueillir, il paraît que le Japon est un pays exceptionnel sous le
+rapport du nombre et de la richesse de ses mines. Du sein d'une terre
+aussi abondamment minéralisée, s'élèvent des eaux chaudes et froides,
+chargées de principes divers dont les vertus curatives sont employées au
+Japon sous forme de bains et de boissons. Les entrailles de la terre
+japonaise recèlent encore un autre genre de richesse, car on y trouve de
+magnifiques pierres de construction, que les habitants n'osent guère
+employer par crainte des tremblements de terre, mais dont une science
+plus parfaite pourrait certainement tirer parti, même dans ces
+circonstances défavorables. Si les Japonais ont besoin d'ingénieurs et
+de professeurs en architecture, il n'en est pas ainsi vis-à-vis du
+kaolin, de la précieuse terre à porcelaine, qu'ils savent employer d'une
+façon remarquable. On trouve encore au Japon du cristal de roche, du
+jaspe et des agates. Il est très-probable qu'une étude scientifique de
+la minéralogie de ce pays mettrait au jour bien des corps utiles que les
+Japonais ne savent pas isoler. En tout cas, la part est belle; les
+divinités ténébreuses semblent avoir entassé pour les fils du Soleil
+Naissant, leurs principales richesses, et si nous quittons leur empire
+pour rechercher dans les profondeurs des mers quels trésors recèlent ses
+eaux, nous verrons la perle, le corail, l'ambre gris, une grande
+quantité de poissons délicats, la baleine dans le nord. Ces dernières
+richesses sont d'une importance majeure au Japon, car les Japonais,
+comme les autres peuples de l'extrême Orient, se nourrissent presque
+exclusivement de poisson et de riz.
+
+Le sol japonais est aussi prodigue de trésors que les entrailles de la
+terre et les profondeurs des eaux. La principale production est le riz,
+dont la culture donne à la campagne un aspect particulier par la
+multitude de canaux qui divisent le terrain. L'exportation de cette
+denrée est prohibée, pour en conserver la valeur accessible aux basses
+classes. Une autre source de richesse réside dans la culture de la soie,
+et dans la soie produite, on trouve, au dire des experts, une qualité
+qui est la plus belle de l'Orient. Parmi les principales autres
+productions végétales on remarque le thé, le coton, le camphre, le
+tabac, la cire végétale, la noix de galle, et le sucre dans le sud. Les
+thés japonais sont naturels; c'est pourquoi les négociants étrangers les
+expédient d'abord en Chine, pour y recevoir les préparations que les
+Chinois font subir à leurs thés et auxquelles les consommateurs
+européens sont habitués.
+
+Les Japonais apportent à la culture un tel soin et une telle
+intelligence, qu'ils provoquent même l'admiration des Chinois passés
+maîtres en ce travail. Ils connaissent bien l'emploi des engrais, et
+sont jardiniers aussi habiles qu'agriculteurs intelligents. Le jardinage
+de luxe est chez eux en grande estime; les fleurs et les arbustes rares
+sont l'objet d'un commerce intérieur. Au milieu d'une population aussi
+dense que l'est celle qui habite ce pays, chaque coin de terre doit
+produire une utilité, ou pour le moins un agrément. Tout site accessible
+à l'homme y est, dit-on, l'objet d'un travail actif; ce que j'ai pu voir
+par moi-même me le fait aisément croire. Envisagés comme industriels,
+les Japonais apportent à leurs travaux le soin et l'intelligence qui
+font partie de leur nature. Ils possèdent quelques spécialités dont les
+produits sont remarquables. Leurs objets de laque sont de toute beauté
+et supérieurs à tout ce qui est fait en ce genre. Leurs tissus de soie
+ne valent peut-être pas les produits similaires de la Chine, mais les
+porcelaines japonaises peuvent soutenir toute comparaison par la finesse
+de la pâte, l'élégance des formes, l'éclat des couleurs et l'harmonie
+des dessins. Les Japonais sont de véritables artistes en bronze, qu'ils
+savent ciseler avec une perfection et une patience incroyables. Ils
+manient, en général, parfaitement les métaux; et leurs sabres, quoique
+lourds, sont remarquables par la dureté de l'acier, la finesse du poli,
+le tranchant de la lame, et le travail artistique de la poignée et du
+fourreau. Ce goût, qui se fait également sentir dans leur talent
+d'émailleur, accuse chez les Japonais des besoins de civilisation
+élégante en contraste avec la simplicité réelle de leurs mœurs. Ceci
+n'est pas un des côtés les moins intéressants du caractère japonais qui
+trouvera, dans les relations étrangères, l'occasion de s'affirmer
+définitivement dans sa voie spéciale de civilisation, comme individu et
+comme société.
+
+Ce qui précède indique brièvement les principaux produits que nous
+pouvons demander aux Japonais; par contre nous en avons plusieurs à leur
+fournir. Parmi ces derniers, quelques-uns nous sont spéciaux, mais la
+plupart, sans nous être particuliers, sont obtenus dans notre
+civilisation à un prix contre lequel les Japonais ne peuvent lutter.
+Dans cette classe, dont les articles s'adressent aux nécessités les plus
+usuelles de la vie rentrent les tissus de laine et de coton, les
+camelots, quelques soieries, satins et velours, qui sont réalisés à des
+prix avantageux pour les vendeurs européens comme pour les acheteurs
+indigènes. Nos étoffes chaudes de laine et de velours communs présentent
+encore aux habitants du Japon une spécialité d'usage et d'économie
+qu'ils ne peuvent remplacer; car leur industrie ne leur fournit, pour
+s'abriter contre le froid, que des vêtements légers qu'ils multiplient
+sur eux, ou des étoffes ouatées qui leur reviennent plus cher et leur
+durent moins longtemps. Ces articles trouvent ainsi au Japon un débouché
+dont l'importance deviendra chaque jour plus grande par suite des
+habitudes contractées et de l'usage qui se propage, sous l'impulsion des
+avantages réalisés. Les articles de mercerie, le fil, les aiguilles, les
+boutons, dont les Japonais ignoraient l'usage, les objets de fabrique
+connus sous le nom d'article de Paris, les cuirs travaillés entrent
+aussi dans la consommation ordinaire, ainsi que les glaces, les vitres,
+les verreries. Le commerce étranger fournit encore au Japon des
+médicaments, des produits chimiques et pharmaceutiques, des matières
+colorantes pour la teinturerie, des instruments de science et de
+précision, des instruments de chirurgie, ainsi que des livres
+scientifiques, des armes, de la coutellerie et de la quincaillerie.
+L'horlogerie donne lieu au Japon à un commerce très-actif entre les
+indigènes et les Européens. Dans les produits d'un autre genre, se
+trouvent l'eau-de-vie, les vins doux, les liqueurs sucrées, le vin de
+Champagne, d'un intérêt tout français, les huiles, les épices, les
+ginsang et les drogues asiatiques, qui, sans provenir d'Europe, peuvent
+intéresser la navigation européenne, de même que tous ces produits
+alimentaires dont les Chinois sont friands et que les Japonais
+recherchent également; ce sont surtout: le poisson sec, les huîtres
+salées, les herbes marines, les champignons, les pois, la colle de
+poisson, les ailerons de requins, les nids de salanganes, les
+holothuries, etc.
+
+Ces principales indications suffisent pour montrer l'importance des
+échanges qui intéressent l'industrie, le commerce et la navigation. Si
+les métaux précieux, qui forment l'une des principales richesses du
+Japon, ne sont pas, aujourd'hui, rangés parmi les objets d'échange, ce
+résultat des restrictions imposées par le gouvernement, dans la crainte
+de voir son pays inondé d'une trop grande masse de numéraire, devra
+changer à la suite de l'impulsion nouvelle de production et d'écoulement
+provoqués par les étrangers. Les Japonais s'apercevront qu'il y a, en
+définitive, profit à livrer une marchandise qui leur coûte moins qu'aux
+autres peuples, et dont ils sont abondamment pourvus. Mais pour en
+arriver à ce but, il faut activer l'importation de nos produits et de
+nos services, rendre ainsi le travail des mines nécessaire pour solder
+les achats. Ce résultat sera précieux, vis-à-vis de l'état actuel du
+commerce européen avec les Indes orientales et la Chine.
+
+Le mouvement du commerce extérieur au Japon n'a pas encore pris les
+allures franches d'intérêts particuliers libres dans leur expression. Ce
+mouvement accusé officiellement pour l'année 1862 représente 52 millions
+de francs, dont 37 appartiennent à l'exportation. Ces chiffres sont
+rendus douteux par une contradiction que les documents officiels
+constatent sans explication; car après avoir, dans le tableau général,
+indiqué l'exportation des soies écrues pour une valeur de 32,528,000
+francs, ils notent 20,000 balles de soie à 2,500 francs en moyenne,
+exportées dans cette même année, ce qui représente pour l'exportation
+seule de la soie une valeur de 50 millions. Le thé est, après la soie,
+l'article le plus important; il se trouve à l'exportation pour un total
+de 3,402,000 francs.
+
+L'importation est principalement représentée par 7 millions d'étain et
+de plomb, et 6 millions de camelots, toiles, cotonnades et cotons en
+écheveaux.
+
+La France n'entre dans ce commerce que pour 703,000 fr. à l'importation
+et 1,569,000 fr. à l'exportation. La plus grande part appartient à
+l'Angleterre, pour une valeur totale de 37,620,000 francs. Ces chiffres
+sont faibles, vis-à-vis d'une terre qui donne tant d'espérances. Mais il
+faut remarquer qu'il y a progrès constant depuis le début commercial; en
+1863 le commerce extérieur a été de 88 millions dont 63 d'exportation et
+24 d'importation. Le Japon ne pourra d'ailleurs réaliser les espérances
+conçues que le jour où les intérêts privés seront seuls en présence.
+
+D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9
+octobre 1858, entre la France et le Japon, les villes et ports de
+Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts au commerce et à
+la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être
+faite l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques
+déterminées: le 1er janvier 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata,
+ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune, dans le cas où cette
+ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de
+Yedo était marquée au 1er janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le
+1er janvier 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre
+Yokohama, placé à côté sur la même baie, et dont les navires peuvent
+approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais
+nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois
+villes de Nangasaki, Yokohama et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama
+forme la station la plus importante, et c'est là que se concentrent
+presque toutes les affaires.
+
+On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important,
+si les quatre ports qui devraient être ouverts l'étaient en effet.
+Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en admettant de notre côté
+le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment
+l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par
+l'habitude des rapports bienveillants et avantageux pour les deux
+partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour répondre à cette
+interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans
+la lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le
+gouvernement japonais, je ferai simplement remarquer que cet engagement
+se complique de circonstances qui lui enlèvent son caractère absolu. En
+effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les
+complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la
+réalisation de ses promesses. Nous ne pouvons donc pas nous montrer par
+trop sévères pour un état de choses dont nous sommes nous-mêmes la
+cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le
+principe de l'admission étrangère en présence de la flotte et des
+canons du commodore Perry. Une seule raison pourrait nous permettre de
+poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du
+gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés
+par la connaissance des pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du
+taïkoune et par la franchise de plusieurs actes importants de son
+gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut
+faite par les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le
+mikado contre les étrangers et notifié à la cour de Yedo, qui, tout en
+protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son rôle
+secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative
+que prit le gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son
+décret, ce qui eut lieu à la suite d'une grande assemblée de la noblesse
+réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus significatif se
+passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais
+engagèrent le taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet
+engagement fut en effet exécuté dans la part que prit la cour de Yedo à
+la démonstration alliée contre le prince de Nagato.
+
+De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le
+droit de nous montrer violents dans la revendication absolue des
+priviléges que nous concèdent les traités. En admettant même que notre
+droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier
+nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de
+n'user que de persuasion vis-à-vis du peuple et de Yedo, et de n'user de
+rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce résultat reste le même,
+quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que
+nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de
+race qui procède par substitution, ou bien, au contraire, sous le
+rapport des relations sympathiques qui procèdent par union, cet intérêt
+nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et
+d'alliance taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par
+l'esprit de conquête, il ne s'agit évidemment pas ici d'un refoulement
+immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans chaque
+détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de
+l'envisager franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport
+nous dirions que le système de substitution réalise un intérêt plus
+immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur par
+l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive
+d'une seule tendance; les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et
+de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire à l'harmonie sociale que
+la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement
+qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences,
+le fait ne pourrait, dans notre intérêt, se produire, même
+partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du nombre de sa
+population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le
+peuple japonais.
+
+Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger
+ne trouverait donc pas de compensation, même au point de vue
+d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion en conservant
+et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus
+forte raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La
+politique proposée est ainsi la seule possible, et c'est à son abri que
+nous devons rechercher notre intérêt avec et dans l'intérêt japonais.
+Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans
+son génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments
+d'activité pour nous-même. Sa situation empêche toute jalousie de notre
+part; il nous est donc facile de rester dans les limites tracées par la
+raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la
+force d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout
+intérêt à se mettre à la tête d'un mouvement dont la conséquence sera
+pour lui-même une augmentation de puissance, qui le rendra l'arbitre
+souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire
+hésiter. A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se
+rapprocher et s'étendre; les rapports commerciaux amèneront des rapports
+industriels avec le magnifique horizon des richesses minéralogiques et
+agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers
+immenses et des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et
+se prêter un mutuel concours dans le développement de leurs sociétés.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON ***
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@@ -0,0 +1,2116 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Japon
+
+Author: Charles de Montblanc
+
+Release Date: November 22, 2008 [EBook #27313]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON ***
+
+
+
+
+Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Le Japon
+
+par
+
+Le Comte Charles de Montblanc
+
+PARIS
+
+IMPRIMERIE DE J. CLAYE
+
+1865
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+I. Considérations générales
+
+II. Aspect de la question occidentale au Japon de 1854 à 1865
+
+III. Le daïri ou mikado
+
+IV. Le shiogoune ou taïkoune
+
+V. Les grands feudataires
+
+VI. Le peuple japonais
+
+VII. Le Japon par rapport à l'Europe
+
+
+
+
+LE JAPON
+
+
+
+
+I.
+
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
+
+
+Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de
+l'Europe, et cependant les événements qui se passent dans ce pays
+présentent, à tous les points de vue, un intérêt considérable, soit
+qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses
+rapports avec l'Occident.
+
+C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui
+bouleversent aujourd'hui l'empire du Soleil Naissant, et par eux
+l'élément de la civilisation occidentale est venue se choquer contre
+l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux
+principes s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis
+longtemps séparés. Au nom du respect de la tradition, la noblesse
+féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays.
+Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le
+commencement de la lutte, des observations à son souverain, en lui
+refusant son puissant concours contre les étrangers, non parce qu'il les
+aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de
+reconnaître leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent
+leurs vaisseaux.
+
+Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité,
+la position réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille
+noblesse ont tout à perdre en laissant s'effacer le respect du passé,
+tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et militaire
+en son propre nom, a tout à gagner.
+
+Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il
+ne s'agit pas ici d'un peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais
+d'un peuple jeune, actif, intelligent et courageux, qui seul présente,
+dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de hautes
+destinées.
+
+Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera
+évidemment d'une façon plus ou moins nette, suivant la netteté de la
+politique intérieure et internationale qu'adoptera le taïkoune, mais il
+dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à
+l'égard du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à
+Yedo. Celles-ci ont traité avec le taïkoune, comme avec l'autorité
+suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences rigoureuses
+de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier
+avec le gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme
+trahison ou mauvaise foi, toute hésitation du taïkoune, dans
+l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral
+qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en
+définitive compliquer la position en se privant du seul appui intéressé,
+par conséquent réel, sur lequel il est permis de compter. Si l'on
+envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs
+divers, il ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions
+du taïkoune avec les actes et intentions des autres pouvoirs existant en
+dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le taïkoune solidaire de
+l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les
+étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune.
+
+Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le
+gouvernement de Yedo, contre le prince de Nagato isolément, est l'indice
+d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous toutes les formes
+pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans
+ces événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la
+suite de plusieurs rencontres où ses troupes ont été engagées, pendant
+que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les provinces de
+Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial.
+
+Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre,
+sans ambiguïté, la direction par lui prise, en conformité de ses
+intérêts. A côté de cela des contradictions évidentes semblent appeler
+la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière
+ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les
+membres de l'ambassade avait pour double raison la non-réussite en
+Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été chargés et le
+droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français;
+en promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double
+grief pouvait être considéré comme un crime, car sans respect pour la
+constitution du pays et l'initiative de l'assemblée féodale, ils
+avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient
+réalisé un acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du
+reste sans excuse, car ils avouaient leurs sympathies pour un plan de
+politique qui réunissait dans un même faisceau la civilisation de leur
+pays et l'alliance intime avec l'étranger.
+
+La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une
+contradiction réelle dans le fait, mais apparente seulement, par rapport
+au taïkoune. L'explication de cette nouvelle confusion est simple: c'est
+que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement
+composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir
+central que la constitution politique introduit dans ses conseils. Il en
+résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade japonaise, n'est
+nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune,
+mais simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de
+puissants adhérents qui, chaque jour, devront s'affaiblir devant une
+union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du Japon.
+
+
+
+
+II.
+
+ASPECT DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.
+
+
+L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se
+traduit d'une manière fort claire dans l'examen des événements qui
+forment au Japon l'histoire des nouvelles relations étrangères. En
+effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de
+passions rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances
+nouvelles amenées par l'étranger, puis se reconnaissent et veulent
+enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces circonstances.
+
+Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il
+ne restait d'autre souvenir des Européens que la complication apportée,
+dans une époque lointaine de troubles intérieurs, par leur présence,
+l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité
+commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs
+établis, un péril commun, en dehors de tout parti. Ils n'avaient été
+l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur présence était en
+suspicion comme dissolvant des moeurs et habitudes japonaises. Aussi,
+dès l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au
+Japon, nous voyons les hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638,
+se complaisait dans sa politique d'isolement.
+
+L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité
+plaidèrent en faveur de l'étranger. Cependant, au début de la question,
+un parti puissant s'éleva, pour combattre toute innovation et rappeler
+les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais il
+avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne
+purent empêcher l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854.
+
+Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais
+furent frappés du progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie,
+l'organisation militaire, la puissance de la navigation à vapeur. En
+face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique,
+industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique
+par nation, les Japonais, trop actifs et trop intelligents pour admirer
+simplement, voulurent savoir, voulurent posséder les mêmes forces, et,
+sans tarder, se mirent au travail.
+
+Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La
+curiosité scientifique, le travail industriel et la discipline des
+armées cherchèrent des guides nouveaux auprès de l'étranger. La Hollande
+profita de ses anciennes relations pour se rapprocher davantage. Un
+rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12
+février 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate
+ce mouvement pacifique et le rôle qu'y prenait la Hollande. Elle se fit
+institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et marins
+japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques,
+du maniement du fusil et du canon, du travail des forges et de
+différents autres travaux. Elle établit, pour les Japonais, des cours de
+sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les
+Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à
+comprendre, et leur ardente curiosité.
+
+Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu
+de nouvelles préoccupations et finit par se confondre dans les rapports
+plus réservés du Japon avec les étrangers en général. Ce fut alors que
+se manifesta une phase nouvelle dans laquelle s'affirmèrent des intérêts
+opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit
+tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à
+elle. S'en rendre maîtresse, c'était posséder une source de puissance
+pour elle et d'affaiblissement graduel pour ses rivaux en féodalité.
+Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à
+leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs
+rapports avec les hommes de l'occident. Les ports ouverts, faisant
+partie du domaine de la couronne, semblaient poser la question étrangère
+comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des
+intérêts opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait
+pour eux de l'entente cordiale des occidentaux avec la cour taïkounale.
+Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour du mikado un
+parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de
+résistance contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers.
+
+Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un
+côté, le taïkoune l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires
+acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille constitution et la féodalité
+rangée pour la défendre autour du souverain le mikado.
+
+Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan
+d'hostilité ouverte, car recherchant dans un sens favorable à ses
+intérêts, les conséquences possibles, de la présence désormais
+inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une
+puissance en contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts
+tendirent dès lors à rompre l'entente taïkounale, et se caractérisèrent
+surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier consistait à
+semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance
+pouvait amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci
+rentrerait ainsi forcément dans leur parti, et se verrait obligé de se
+soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors refouler les
+étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre
+le taïkoune que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation
+complète des traités conclus, et qu'il ne cesse d'exciter contre les
+étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de Ionines.
+De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de
+méfiances et d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu
+par la colonie étrangère. Dans l'emploi de ce premier moyen se retrouve
+ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet failli en
+1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs
+instigateurs.
+
+Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto
+la politique du taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et
+antinationale. Ce parti se pose comme le défenseur quand même des droits
+du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie
+politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le
+vieux pouvoir du mikado. En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant
+de légalité qui voile ses préoccupations personnelles et qui lui permet
+d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens de ses
+idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique
+la situation embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions
+qui déterminèrent la dernière ambassade japonaise avec la mission
+d'exclusion dont elle était chargée.
+
+Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs
+du taïkoune et la pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la
+cour de Yedo a de plus en plus le désir de cultiver l'alliance
+étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon
+à plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se
+compliqueraient encore pour son gouvernement, comme pour les étrangers
+si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la lettre des
+traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit
+compter avec le mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés,
+gokshis et daïmios qui regardent la présence des étrangers comme une
+violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de Yedo
+responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction
+des priviléges accordés aux étrangers.
+
+Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du
+taïkoune, attachés à sa fortune. Cette position adoucissait forcément
+leur mission par les sympathies contraires qui se glissaient auprès
+d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se
+dissimulaient pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout
+l'irritation de la noblesse rangée autour du Mikado. Ils désiraient en
+conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers, ne pas les
+étendre pour le moment et conserver le _statu quo_. Par contre, les
+avantages particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère
+ne se dissimulaient pas à leurs yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les
+résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement dominés par
+ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement
+apprécié les merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont
+disposait l'armée, par sa discipline, la régularité de ses manoeuvres
+et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent comprendre que
+l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre
+de triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la
+civilisation du Japon.
+
+Tel est actuellement l'état de la question.
+
+La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son
+impatience à revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception
+de la lettre des traités. Cette politique doit avoir pour guide
+indispensable la connaissance de l'état social et des divers intérêts
+qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut
+arracher à la jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort
+limité.
+
+Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans
+mes rapports avec les Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je
+ferai remarquer que dans le cours du récit, je choisirai, pour
+l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la
+prononciation que j'entendais émettre: les bases des écritures
+japonaises rendent fantastique tout essai d'orthographe par traduction
+littérale.
+
+
+
+
+III.
+
+LE DAIRI OU MIKADO.
+
+
+Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles
+se trouve celle des kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle
+forme la maison impériale rangée autour du souverain, le mikado ou
+daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles
+guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des
+différentes sectes religieuses forment une classe dont l'action isolée
+n'emporte aucune influence réelle. Les savants et médecins, gagsha et
+ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le
+caractère. Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs
+et industriels, shiokounines, les marchands, akinedos. Au-dessous d'eux
+se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang des animaux et
+travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore
+inférieurs aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur
+travail, tandis que les mendiants vivent du travail des autres. Chacune
+de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses arrangements
+intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les
+moeurs sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le
+verrons dans la suite.
+
+ * * * * *
+
+Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à
+Kioto, qui par ce fait est la capitale du pays. Miako signifiant palais
+et capitale, on désigne quelquefois la ville de Kioto sous le nom de
+Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée
+seule est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le
+descendant des dieux créateurs du Japon.
+
+Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme
+centre divin et primordial, ont dès le commencement des choses créé et
+organisé le monde terrestre. De ces dieux sont nées des divinités, qui
+chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre
+japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces
+divinités, et le mikado ou daïri est le chef de la famille souveraine du
+Japon comme descendant des dieux souverains. Cette généalogie explique
+suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse
+épithète de souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son
+pays. Cette épithète est d'autant plus impropre qu'on oppose le
+souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre
+de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un
+souverain; il est même très-probable que l'avenir verra cette
+souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité légale, le
+titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado,
+dont le caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même
+que chez les peuples idolâtres, les dieux président à l'invention des
+arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral et matériel
+de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule
+religieuse, de même le mikado préside au développement social sous
+l'influence de l'idée morale, religieuse, artistique et scientifique.
+
+Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un
+culte, mais comme descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il
+n'est pas le chef d'une religion spéciale, mais il domine toutes les
+religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant à
+sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les
+divers clergés bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la
+révélation divine du sineto ou religion des kamis, car tout en présidant
+à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa personnalité
+au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des
+droits divins du souverain.
+
+Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux
+dont la succession et les actes appartiennent à la genèse aussi bien
+qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto enseigne encore que
+la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de
+vertu. De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la
+religion leur attribue, après leur mort, une influence dans l'avenir des
+destinées de leur pays. De ces croyances remarquables il résulte pour
+les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal
+constant, et qui ne s'y perd jamais.
+
+Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado,
+celui-ci protége les autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il
+trouve même dans ces cultes des positions pour ses enfants. Ainsi, parmi
+les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres
+prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes
+bouddhistes. Les grands prêtres du sineto forment un collége supérieur
+sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que les prêtres
+de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo,
+suivant la prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh.
+Les filles du mikado sont recherchées en mariage par les grands daïmios,
+le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou bien encore occupent
+comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut
+être considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept
+fois plus de femmes d'un rang inférieur.
+
+Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent
+au Japon, le sineto et le bouddhisme réunissent la grande majorité des
+Japonais. Ces deux religions, loin de se combattre, exercent
+simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières,
+les intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des
+mias, ou yashiros, qui sont les temples du sineto, tandis que les
+cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès des défunts
+et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des
+deux cultes est si complète, que le mikado lui-même est livré après sa
+mort aux prêtres de Bouddha.
+
+A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire
+après avoir choisi son successeur. Il prend alors dans le culte sineto
+une position ecclésiastique sous un nouveau nom. Quelques-uns se sont
+même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui
+se nomme devenir fo-ouo.
+
+La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la
+religion. La reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du
+daïri par son apothéose que prononce son successeur. C'est à son
+caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se rattachent
+les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est
+entouré, et qui s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la
+vaisselle en bois laqué dans laquelle il mange doit être brisée et
+brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de
+ses vêtements et de tout ce qui est à son usage.
+
+Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit
+ministères qui transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général
+de ses armées et gouverneur des provinces impériales. Ces ministères
+sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale, de
+l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la
+police, de la guerre, de la justice et du trésor. C'est par son
+entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage apprend à la
+nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement
+de son successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom
+qu'il portait jusqu'alors pour prendre la désignation anonyme
+«d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort. C'est
+ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a
+décoré son palais. Les kougués rédigent alors les annales de son règne.
+Son successeur semble être choisi dans la famille souveraine, plutôt par
+suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle d'hérédité
+invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des
+princes plus jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est
+l'empereur régnant qui désigne son successeur. Le choix se fait du reste
+en famille, et comme la cour du mikado et son entourage font tous partie
+de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et
+l'acte de la famille qui détermine son chef devient pour la nation un
+acte social qui détermine son souverain.
+
+Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille,
+sans autre reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain,
+qu'est due la persistance et la fixité de la dynastie régnante. Les
+annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ comme
+première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu
+de changement de dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont
+été déposés, mais jamais les shiogounes n'ont pu s'en débarrasser. Car,
+en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît constamment de
+ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans
+pouvoir lui opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu
+forment son gouvernement, et nulle autre reconnaissance n'est nécessaire
+à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la plus redoutable
+que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des
+cultes qui feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la
+cour de Yedo était assez forte pour reconnaître aussi un code politique,
+civil et administratif qui assurât l'existence et les droits de la masse
+nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde
+arme à opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national
+avec un droit supérieur de sanction morale. Or ce droit n'existant
+actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et des kougués, il
+s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment
+libre ou forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer
+sur un danger de tous les instants.
+
+Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme
+gouverneur des provinces impériales. Il affecte spécialement à cet
+entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque année envoie de
+riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de
+revenus dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les
+princes les plus puissants; ce qui donne lieu à des envois considérables
+de cadeaux de toutes sortes.
+
+Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et
+à ce titre le taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas
+à plusieurs personnages de la cour de Kioto. La plus puissante de ces
+dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul Hakshiba
+Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi
+aujourd'hui encore le désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama.
+Sous cette première dignité se trouve celle de kampakou ou premier
+ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les
+conseillers d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de
+daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine. Après ces trois dignitaires
+viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et
+plusieurs autres en descendant graduellement.
+
+Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de
+Kishiou, reçut, lors de son avénement au taïkounat, le titre de
+daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre autres les gosankés
+d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à
+Kioto pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité
+de Nadaïdjine. Ainsi le prince, auquel on donne le nom d'empereur
+temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de Kioto. Il faut
+cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui,
+dans l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa
+position le rendant plus accessible à toute initiative de progrès,
+l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son pays,
+des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au
+Japon.
+
+
+
+
+IV.
+
+LE SHIOGOUNE OU TAIKOUNE.
+
+
+Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des
+armées impériales, gouverneur des provinces de la couronne. Le premier
+titre, qui est le plus ancien, désigne surtout le commandant militaire.
+Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par l'écriture
+signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et
+semble s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de
+gouverneur politique, administratif, judiciaire et financier. Le
+principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu au
+Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des
+taïkounes et de la décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour
+ainsi dire affirmé sans rémission le jour où l'hérédité des fonctions
+taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la
+souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît
+vassal et mandataire du mikado, chargé par lui de gouverner, et de
+maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui les groupe autour
+du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les
+principales phases du taïkounat depuis son origine.
+
+Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en
+l'an 30 av. J.-C., créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui
+devaient se partager le commandement militaire par régions impériales.
+Jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette position est
+oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais
+alors commença une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo
+s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en 1181 par le mikado
+Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses
+mains un pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent
+l'abaissement des daïris et l'indépendance croissante des shiogounes.
+
+Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans
+la fin du XVIe siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes
+remarquables: Novnaga, Hakshiba, Héas.
+
+En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la
+première année de son règne, des révoltes eurent lieu contre lui; les
+liens de vasselage se brisèrent, et des troubles éclatèrent de tous
+côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince
+Novnaga, seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses
+adversaires, et, sans se montrer hostile à son souverain, faisait la
+guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de ressources, inhabile
+à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par
+lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa
+shiogoune. C'était abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant
+toute initiative entre les mains du général. Novnaga, après avoir
+bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un de ses
+lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami.
+
+A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris
+appellent Fidé-Yosi, en se taisant sur son origine, car le grand rôle
+qu'il a joué ne permet pas de rappeler officiellement sa basse
+extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version
+populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il
+m'avertissait que plusieurs versions existaient, que la suivante était
+la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il
+restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi.
+
+Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XVIe
+siècle. Son caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le
+champ de son père. Il se mit au service de plusieurs maîtres, d'où sa
+mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques jours, il
+vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du
+pont d'Okasaki, dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du
+nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, l'engagea à le suivre, et,
+ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. Ayant
+reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint
+kaïsokou, c'est-à-dire pirate, acheta des habits convenables, des armes,
+et se fit admettre au service du prince Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de
+la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga.
+Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se
+rangeant prudemment du parti le plus fort, il abandonna son nouveau
+maître pour se mettre au service de son adversaire. La victoire et
+l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra
+intelligent et courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt
+Novnaga le rapprocha de sa personne, lui confia des troupes et des
+expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son protecteur
+lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se
+rendit à Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut
+noble daïmio sous le nom de Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami.
+
+Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de
+Novnaga. Il opéra sa jonction avec un fils du général, et ensemble
+livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à Yama-Saki, et qui périt
+dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba
+se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec
+eux pour faire nommer shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement
+ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur tout-puissant, c'est-à-dire
+comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne
+relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su
+conquérir s'imposait au mikado, qui lui donna le titre important de
+kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus élevé que
+puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors
+satisfaite; les instincts guerriers du général ne trouvant plus à
+s'exercer au Japon, car tous les grands seigneurs féodaux
+reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y
+envoya une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au
+château de Foushimé, qu'il s'était fait construire près de Kioto.
+
+Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas,
+alors bouïo de Kanto, fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du
+ministère qui inaugura l'administration du prince.
+
+Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori.
+Celui-ci voulut résister aux empiétements de son ministre, qui,
+soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la bataille
+de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée
+par l'adhésion de la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même
+temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions et dignités de nadaïdjine.
+
+Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des
+taïkounes, s'empressa de reconnaître les services de ses partisans par
+des récompenses générales et des honneurs. Il créa trois cent
+quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des
+fiefs, et quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette
+création, il s'assura le pouvoir. Les conventions qu'il fit ensuite avec
+les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au détriment des
+mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant
+autour de lui, complétèrent son oeuvre. Le nouveau shiogoune fixa sa
+résidence à Yedo. Il soumit tous les princes à l'obligation
+d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider
+dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient
+laisser leur famille, comme un otage, entre ses mains. Héas, après
+avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à l'autorité
+des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama.
+Il laissa un fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct,
+et huit fils de rang secondaire, qui furent l'origine des Gokamongkés.
+Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut taïkoune,
+et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes
+familles de Gosankés. Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé,
+y compris le taïkoune actuel, Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du
+Gosanké de Kishiou.
+
+Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara
+des îles Liou-Tshou, qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines
+de ce fief. Peu d'années avant l'administration taïkounale de Novnaga,
+les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces
+époques de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le
+christianisme, qui fut proscrit sous Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits,
+petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la rébellion
+chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette
+politique d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent
+relégués à Décima, au milieu des restrictions de toutes sortes, et les
+Chinois à Nangasaki.
+
+Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié
+directement au gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se
+divise en soixante-douze provinces, dont cinquante dans l'île de
+Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou.
+Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji,
+Hatidjiou, forment chacune une province avec quelques annexes d'îles
+inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept relèvent de
+l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des
+seigneurs féodaux.
+
+A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de
+Kanto et de Gokinaï. Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune.
+La première de ces contrées se compose de huit provinces, et la seconde
+de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept
+provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio
+et Nagato, dernièrement annexées au détriment du prince de Nagato. Dans
+l'île de Sikokou, la couronne ne possède entièrement que la province de
+Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, elle
+possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle
+se trouve Nangasaki, et une partie de Shiouga, dans le nord. De son
+pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de Iki, de Hatidjiou et
+de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les
+prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï,
+le taïkoune annexa l'île aux domaines impériaux, donna en échange, au
+prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et ne lui laissa qu'un
+petit territoire dans le sud de ses premières possessions.
+
+Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant
+immédiatement du taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le
+titre de kami. Ce sont des chefs militaires plus ou moins importants,
+qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du
+taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur
+résidence peut être mobile. Ils changent alors de garnison, et se
+transportent avec leurs hommes suivant les ordres que leur transmet le
+gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios
+forment une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement
+supérieur. C'est principalement parmi eux que le taïkoune choisit ses
+ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par
+plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines
+impériaux ils peuvent devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans
+la résidence même du taïkoune, veillent à sa sûreté, et l'accompagnent
+dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de service
+autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre
+heures, sont relevés le jour suivant par un nombre égal, et tous les
+deux jours reprennent leur service, jusqu'à changement de garnison
+notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï
+daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire
+ambassadeur du taïkoune auprès du mikado, ou comme rang analogue, il
+peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des grandes
+fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo.
+
+Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe
+noble des guerriers. Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions,
+dont chacune embrasse confusément toutes sortes d'attributions.
+
+C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits
+les empiétements des shiogounes, dont les capacités politiques,
+judiciaires, administratives et financières semblent subordonnées à la
+capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine,
+hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés.
+C'est dans la seconde classe que sont rangées les fonctions de
+gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes aux
+étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre
+de kami. Les gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions.
+L'esprit de défiance administrative a introduit l'usage de l'action
+simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste. C'est
+ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui
+se relèvent, se succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du
+grade précédent, se trouve le gokandjo-bouïo, receveur général,
+trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang analogue
+à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils
+reçoivent, comme les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille
+kokous de riz, sans compter des revenus éventuels qui peuvent être
+très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres.
+Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant
+graduellement dans la série administrative, on rencontre les ométskés,
+inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou sur le même
+rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires
+généraux pour l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs
+aux osobas ou chambellans du taïkoune qui forment l'échelon le plus
+élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée cinq
+mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang
+et le titre de daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs:
+discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des religieux et fonctionnaires
+du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands
+fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix
+mille kokous de riz. Les gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq,
+terminent cette série. Lorsque le taïkoune est mineur, le ministère est
+dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille
+taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le
+ministère et le taïkoune, dont l'organisation administrative se retrouve
+à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les fonctions de
+centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois
+prennent auprès du taïkoune une grande importance par suite de la
+puissance toute spéciale de la cour d'Yedo.
+
+Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par
+la confusion des pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de
+l'autorité dégénéré en délation, laisse place à tous les abus et
+remplace la loi par la personnalité des fonctions.
+
+
+
+
+V.
+
+LES GRANDS FEUDATAIRES.
+
+
+Le taïkoune ne gouverne pas seulement avec les gorodjios. Trois fois par
+mois, elle réunit sous sa présidence la grande assemblée du Toujo, et
+porte devant elle les affaires qui intéressent le Japon. Toute
+innovation au pacte social doit être approuvée par le toujo, puis
+ensuite par le mikado. Cette assemblée réunit la grande noblesse du
+Japon, qui se trouve ainsi avoir autorité et pouvoir légal sur les
+décisions du taïkoune.
+
+Dans cette assemblée, les chefs des familles issues d'Héas sont placés
+immédiatement derrière le taïkoune, à la droite et à la gauche duquel
+se rangent les gorodjios. A une distance relativement grande, sont
+placés par ordre les représentants de la noblesse, kokshi et toudama,
+puis les grands kovdaïs, vassaux de la couronne. Entre le trône et
+l'assemblée, un hérault choisi parmi les seigneurs de la famille
+taïkounale répète les paroles échangées des deux côtés.
+
+Du toujo est tiré un comité national nommé tshioguiakou dont l'autorité
+est supérieure à celle du ministère du taïkoune. Dans le gorodjio se
+trouve plus naturellement l'élément taïkounal, tandis que dans le
+tshioguiakou l'élément féodal est surtout représenté.
+
+A la tête de la noblesse sont placées les trois familles des gosankés
+issues de trois frères du taïkoune, Shidé-Tada fils et successeur
+d'Héas. Les chefs de ces familles portent le titre de dono. Ce sont:
+Owari dono, seigneur de la province d'Owari, Ki dono, seigneur de la
+province de Kishiou, Mito dono, seigneur de la province de Mito. Ces
+trois provinces sont situées dans l'île de Nippoune, et représentent une
+grande puissance par l'étendue, la richesse et la population de ces
+domaines, sur lesquels vivent les vassaux respectifs de ces trois
+princes.
+
+Après les gosankés viennent deux familles de gosankio, dont les chefs
+portent également le titre de dono. Leur origine remonte à trois frères
+de Hé-tsua-ioshi, cinquième taïkoune de la famille d'Héas. Ces trois
+gosankios sont: Stouts-bashi dono, Taïasou dono, Shimidsou dono. Ce
+dernier fief est rentré par extinction dans les domaines de la couronne.
+Le premier fief stouts-bashi, dont la famille seigneuriale s'était
+également éteinte, a été relevé en faveur d'un cadet d'un gosanké de
+Mito.
+
+Enfin sous les gosankios viennent, par ordre hiérarchique, huit
+familles, aujourd'hui réduites à sept, de daïmios gokamonkés, descendant
+de huit fils des concubines d'Héas. Ces princes portent le titre de
+kami. Le plus puissant des gokamonkés est le prince Itshisène, qui
+désirait partir en ambassade en Europe. Il en avait reçu l'autorisation
+du taïkoune, mais cette permission ne fut pas ratifiée par le mikado.
+Cette triple hiérarchie de familles princières forme, autour du
+taïkoune, un puissant parti. Elles sont issues du même auteur et
+conservent les mêmes intérêts vis-à-vis des tiers. Mais entre elles se
+manifestent parfois de vives luttes, par suite de la rivalité qui
+souvent les divise. Lorsqu'un taïkoune meurt sans enfants, on choisit
+jusqu'à présent son successeur parmi les trois gosankés, et chacun
+cherche à se faire des partisans dans le conseil supérieur de l'empire,
+afin d'agir sur le mikado. Le dernier taïkoune, actuellement au pouvoir,
+est fils du gosanké de Kishiou, comme déjà son second prédécesseur.
+
+En regard de cette puissance, dont Héas est le point de départ, se
+trouvent les dix-huit grands seigneurs féodaux appelés kokshi et décorés
+du titre de kami, à l'exception du seigneur de Kaga, qui porte le titre
+de dono. Comme il est intéressant, dans l'état actuel de la question, de
+noter ces dix-huit seigneurs, leurs noms et leurs seigneuries suivent
+par ordre hiérarchique:
+
+Kagadono, seigneur de Kaga, Noto, Itshiou, et d'une partie de Shida
+(dans l'île de Nippoune).
+
+Satsouma no Kami, seigneur de Satsouma, Osmi, Shiouda (dans Kioushiou)
+et seigneur des îles Lioutshou.
+
+Sendaï ou Mouts no Kami, seigneur de Mouts (Nippoune).
+
+Fosokaoua no Kami, seigneur de Shigo (Kioushiou).
+
+Cloda no Kami, seigneur de Tshigousène (Kioushiou).
+
+Akino Kami, seigneur d'Aki (Nippoune).
+
+Tshioshio no Kami, seigneur de Tshioshio et Nagato, dernièrement
+annexées à la couronne.
+
+Nabésima no Kami, seigneur de Hisène (Nippoune).
+
+Inaba no Kami, seigneur de Inaba (Nippoune).
+
+Ikéda no Kami, seigneur de Bizène et Bitshiou (Nippoune).
+
+Toodo no Kami, seigneur de Isé et de Higa (Nippoune).
+
+Awa no Kami, seigneur de Awa et Awadji (Sikokou).
+
+Tôsa no Kami, seigneur de Tôsa (Sikokou).
+
+Arima no Kami, seigneur de Tshikougo (Kioushiou).
+
+Sutaké no Kami, seigneur d'Akita et Déoua (Nippoune).
+
+Nambou no Kami, seigneur de Nambou et Mouts (Nippoune).
+
+Ouésgui no Kami, seigneur de Iounésaoua et Déoua (Nippoune).
+
+Tsousima no Kami, seigneur de l'île de Tsima.
+
+Il faut remarquer que dans cette liste les noms de seigneuries répétées
+indiquent une autorité sur des districts différents dans la même
+province.
+
+A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance
+s'étend sur un petit territoire, mais qui, comme les kokshis, sont
+maîtres chez eux. Ils sont au nombre de quatre-vingt-deux, et portent le
+titre de kami. Une grande partie de ces familles princières remontent à
+des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés
+ou relevés. Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands
+seigneurs féodaux dont ils partagent les intérêts en opposition aux
+envahissements des taïkounes.
+
+Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des
+vassaux, qui sont, comme les capitaines de leur armée respective, à la
+tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils entretiennent sur le
+domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et
+sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et
+toudamas ce que les kovdaïs sont au taïkoune, tiennent garnison sur les
+domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses voyages, ou font près
+de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la
+puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le
+nombre de ses baïsings daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en
+compte cinquante-deux.
+
+
+
+
+VI.
+
+LE PEUPLE JAPONAIS.
+
+
+A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se
+continue dans le peuple par une organisation de pouvoirs en contact
+immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue représente un
+rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus
+parmi les propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement
+sur la présentation des habitants, et choisissent à leur tour, dans les
+mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du gouverneur
+un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même
+organisation, formée dans la campagne par groupes d'habitations, se
+trouve en relation administrative avec le gokandjo bouïo. Les fonctions
+municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement
+supérieur et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui,
+dans tous les cas d'abus, possèdent un droit de dénonciation signée,
+contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le taïkoune
+auprès du mikado.
+
+L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage
+et de mort. Dans ces registres sont également consignés les noms des
+habitants, leur position sociale, leur présence ou leur absence, par
+suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est
+l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève
+pour son service des taxes municipales. L'impôt général est simplement
+foncier; il est payé par les propriétaires d'après la superficie de leur
+propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes
+suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes
+qui se commettent, donnent aussi lieu à l'intervention de
+l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge dans
+les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas
+plus importants. Le gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au
+ministère auquel il est toujours permis d'en appeler.
+
+En examinant en dehors des moeurs chaque organe du corps social, on
+pourrait conclure à une immobilité tout orientale qui assimilerait le
+Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en est rien; l'activité domine
+au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais ne
+forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de
+place, il est également vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée,
+grâce au profond respect qu'on a au Japon pour toute personnalité, grâce
+à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de
+la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La
+noblesse n'étant pas exclusive et restreinte à la naissance, chacun a
+le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans la hiérarchie
+administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux.
+Ceux-ci même pourraient être légalement remplacés en temps de guerre,
+mais, leur nombre étant naturellement limité par le nombre des fiefs, et
+ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de paix, de
+nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux.
+
+Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le
+droit entier et non motivé de reconnaissance et d'adoption. Ces deux
+actes simplement exprimés déterminent une filiation nouvelle qui devient
+la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit
+entre des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants
+et dont les autres manquent de postérité. C'est encore par l'usage de
+ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme un trait
+d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant,
+recherche une nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption
+et de reconnaissance se confondent souvent les distinctions qui
+subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement
+admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces
+conditions deviendrait impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce
+remède facile pour régulariser la position et donner gain de cause à la
+liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la
+hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les
+familles se mêlent dans leurs éléments les plus actifs, l'horizon
+s'élargit pour chaque individualité, la concorde remplace l'antagonisme
+et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire,
+l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par
+cela même, pour la foule un type à atteindre.
+
+Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans
+le printemps de l'année 1862, offre un exemple de cette liberté
+d'initiative individuelle qui forme l'expression des moeurs sociales
+au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un
+champ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un
+gokanine nommé Také-no-Outchi, qui lui reconnut son nom et lui facilita
+l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par les grades
+de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de
+gaïko-kou-bouïo. Ce fut dans l'exercice de ses fonctions, étant
+gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son gouvernement pour
+diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi
+est aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes
+fonctions politiques.
+
+Les moeurs sociales sont, plus que les institutions, l'expression
+d'une société; à ce compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux
+d'avenir et de progrès. Ces éléments se trouvent dans leur caractère
+national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère des
+abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement
+fausses, comme la confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions
+administratives et judiciaires. Le caractère général de féodalité
+trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une
+libre expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à
+l'alliance de ce contraste que les Japonais doivent cette valeur
+individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les
+Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles
+présentent, sous tous les rapports, des oppositions directes. L'étude et
+la comparaison de ces pays offrent également un exemple curieux de
+l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par
+elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des moeurs
+qui détermine en réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses
+moeurs que nous devons rechercher sa véritable physionomie.
+
+En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous
+retrouvons chez les deux nations un caractère dominant. En Chine le
+mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. Cette soif du gain
+représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de
+satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire
+pas en Chine, et l'indifférence en matière de sentiments religieux est
+complète. Les Japonais possèdent également un mobile principal qui
+domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment
+prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas
+moins un des plus nobles besoins de la nature humaine, et demeure pour
+l'homme qui le possède un stimulant énergique de progrès véritable.
+L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation,
+lui sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un
+développement général des besoins moraux, et d'une modération
+matérielle, réelle, malgré des détails de moeurs, dont l'expression
+isolée paraîtrait avoir une signification différente.
+
+Si des moeurs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons
+en Chine les principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à
+l'organisation sociale, tandis qu'au Japon domine essentiellement le
+principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les principes
+de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation,
+mais ces principes dégénèrent en applications arbitraires, et
+disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous ce rapport, le mal
+est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la
+hiérarchie.
+
+Le rapport des moeurs aux principes des institutions présente chez les
+deux peuples les mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au
+concours, et malgré cette entière égalité, qui paraîtrait devoir
+surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu,
+matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie,
+non exclusive mais privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif.
+Le niveau de l'individualité est donc plus élevé au Japon qu'en Chine.
+Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant de
+perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le
+second tout développement individuel n'a lieu que sanctionné par
+l'opinion générale, car le mérite réside dans la personnalité, et
+celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté,
+l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve
+indépendante dans la classe aristocratique, et le peuple, libre dans son
+activité, se modèle sur cette classe; d'un autre côté, chez les Chinois,
+toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge,
+et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui
+aurait été possible de se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social
+en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au Japon, il s'élève
+constamment vers le haut.
+
+A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale
+jugées à notre point de vue moderne, on aurait attendu un résultat
+différent. Cette contradiction apparente n'infirme en rien les
+principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de
+constitution ne suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une
+société. Ce phénomène est du reste conforme aux lois de la nature
+humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas
+des syllogismes incarnés.
+
+Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition
+dont l'existence peut rendre compte de la dissolution sociale de la
+Chine en regard de la solidarité compacte de la nation japonaise. Dans
+le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la
+société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire
+sur la famille. L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui
+n'existe pas pour son voisin; de là nécessairement une série d'actes
+qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de l'autre,
+au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer
+du caractère général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi
+qu'un Chinois, après s'être élevé dans le gouvernement des affaires
+publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser dans
+sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet
+à son enfant le respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce
+sera pour le jeune Japonais une source nouvelle d'émulation, un devoir à
+remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la solidarité du nom
+est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de
+ce sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à
+son fils sa position dès que celui-ci est arrivé à l'âge viril. On
+retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de l'individu.
+
+Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur
+et de dignité. Le grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de
+se débarrasser dans une maison amie. Le plus court est exclusivement une
+arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le garder sur
+soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe
+paraît au premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la
+barbarie est réelle dans l'arbitraire de la loi et de la pénalité. Il
+est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un
+caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent
+la loi. Il est pénible de songer à la cruauté d'une sentence, dont le
+patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est ainsi du fait, il en
+est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion,
+comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes
+d'un sérieux examen. Le point de départ gît dans le besoin de donner
+satisfaction à des nécessités, des droits et des devoirs dont la
+conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la
+société a le droit de réprimer et de punir; mais il est également
+évident que le coupable seul devrait être atteint dans les limites de la
+répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, prononce la
+peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et
+humain de ne pas l'aggraver par la torture de la honte, de la violence
+et de la dégradation de l'homme en contact avec un bourreau. Enfin s'il
+est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort
+soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute,
+au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de
+l'infamie.
+
+Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est
+préservé de la honte et de la déchéance qu'entraînait son crime. En
+acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en efface pour
+ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son
+courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa
+faute, et par là conserve à son nom la position morale qui lui
+appartenait et le respect dont il était entouré.
+
+Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi
+est trop souvent dirigé par une application exagérée d'un principe qui,
+en lui-même, pourrait faire honneur à une civilisation éclairée. La
+déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera
+quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative
+de solution d'un problème dont l'équation plus parfaite intéresse notre
+civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du suicide en contact
+avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si
+un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse
+tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et
+rejette par cet acte, sur son adversaire, une déclaration de vendetta
+dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent
+passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les
+Japonais renoncent facilement à la vie, et meurent contents s'ils
+peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière physionomie du
+suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un
+sentiment naturel est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en
+fixer la juste appréciation.
+
+Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur
+doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération.
+C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout
+dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des
+premières choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre
+japonaise. Il voit les hommes de la plus basse classe se donner
+réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste
+constamment digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une
+gravité à laquelle on reconnaît un hommage plutôt qu'un acte servile.
+Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements de la
+famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans
+lesquels le code de la politesse fixe chaque détail. La manière dont on
+s'aborde, dont on se quitte, le style épistolaire, le soin avec lequel
+on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles précises
+qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des
+convenances, l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la
+vengeance, comme à la suite d'une insulte commise. Un des signes de
+l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les
+femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la
+loi qui leur permet de régner; en effet, les annales des empereurs nous
+montrent plusieurs femmes assises sur le trône des Mikados.
+
+A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable
+dépravation qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle. Le
+gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait subsiste à côté
+des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent
+facilement partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre
+privilégiée du contraste. On y voit la réserve et la modestie se
+confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de
+la dignité individuelle, la simplicité des moeurs sociales en accord
+parfait, chez les mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie
+en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec
+la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec
+tous.
+
+La politesse des moeurs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit,
+dans l'esprit des villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté
+qu'on y voit régner. Les rues larges et droites sont bordées de maisons
+bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont construites
+de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon,
+ont imposé des lois à la construction. Les façades extérieures sont
+simples. L'habitation des grands, comme les casernes, ne montrent sur la
+rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est
+entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre,
+au-dessus desquels s'élèvent encore des remparts en talus, et derrière
+s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, également
+protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de
+casernes; c'est au centre que se trouve la maison principale avec les
+jardins. Les étrangers ne peuvent contempler les habitudes et le luxe
+intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie
+populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui
+n'aperçoit aucun des meubles indispensables pour lui, et qui vainement
+cherche un siége, une table, un lit. Le plancher supplée à tout. Il est
+garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à
+entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec
+ses souliers. Ainsi garni, le plancher sert de siége dans la journée. La
+nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant d'une longue robe de
+chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes
+sous une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment
+moelleux. Les Japonais savent se passer de cheminées aussi bien que de
+lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu de
+l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi
+toute la chaleur, sans danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à
+travers les châssis, se renouvelle facilement. L'emploi des vitres aux
+fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce
+papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit
+les signes de l'écriture, mais il est encore employé comme mouchoir et
+essuie-mains; on en fabrique des manteaux imperméables à l'eau;
+travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace
+parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes;
+enfin on le colle, en guise de vitres, sur les châssis qui servent de
+portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas retenus par des
+charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les
+retiennent en leur laissant leur mobilité.
+
+Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves
+inconvénients, qui, par le contact des étrangers, amèneront des
+changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus graves sont
+les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de
+l'humidité impossible à éviter dans des maisons construites comme le
+sont celles des Japonais, et séparées seulement du sol par une simple
+planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré tout
+insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi
+rencontre-t-on, dans les rues, de distance en distance, des pyramides de
+seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement organisé de la
+part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont
+l'habitude de ces accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises
+sont quelquefois rendus incombustibles par l'emploi d'un béton boueux
+que quelques étrangers ont adopté à Yokohama.
+
+Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter
+sont les temples enrichis de sculptures, de peintures et de laques.
+Autour de ces temples s'étendent des jardins qui montrent chez les
+Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se
+manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la
+position peut même quelquefois gêner la culture. Dans ce cas on lui
+laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine qui doit
+protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à
+la ville, on aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la
+propreté. Ce travail est poussé si loin, que, sans exagération, on ne
+rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, traversées de
+routes macadamisées et bien entretenues.
+
+Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes.
+La plus importante est le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans
+sa longueur en passant par Yedo. La distance y est inscrite, comme aussi
+sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le
+Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent
+le Japon ont été chacune entourées de larges voies de circulation; dans
+ces contrées, chaque province, puis chaque district possède également
+des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village
+partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les
+voyages sont donc rendus faciles au Japon, et sur toutes ces voies de
+communication circule un peuple actif de marchands, d'industriels, de
+prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou
+en chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs
+doit suivre un même côté de la route. Afin d'éviter entre les daïmios
+supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir dangereux, la
+cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces
+princes ne puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car
+les grands daïmios sont toujours suivis d'une armée, et chacun s'arrête
+en se prosternant sur leur passage. La facilité des voyages est
+non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes
+intérieures et d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de
+maisons de thé qui bordent ces routes. De distance en distance sont
+également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer
+des chevaux, des porteurs et des courriers.
+
+Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle
+introduit chez le peuple des habitudes de solidarité en opposition avec
+le régime féodal qui tend à l'isolement des provinces. C'est ainsi que
+les moeurs sociales ont leur expression propre, et que les
+institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats
+qu'elles ont pu produire chez une autre race. Par la fréquence des
+relations s'est établi parmi les Japonais un rapport homogène, dans
+l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques.
+
+Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de
+méconnaître leur ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette
+lacune dans leur contact avec les étrangers. C'est par l'intermédiaire
+de ces derniers, principalement par les Russes et les Hollandais, que
+les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques
+assez complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes
+et d'indications, de manière à servir de traité de géographie aussi bien
+que de cartes. La science historique se borne pour les Japonais à
+l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent
+de trois moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660
+avant J.-C., avec le règne du Daïri Shine-Mou, premier auteur de la
+dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque fixe, ils
+comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus
+petits et de durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs
+déterminent le nom et la durée de ces nengos qui se suivent sans
+interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions.
+
+Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles
+semblent très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités
+fondamentales qui leur font envisager cette science d'une façon
+spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques remarquables
+pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans
+écriture, plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont
+communs avec les Chinois.
+
+De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont
+presque ignorées au Japon, mais la médecine présente un ensemble de
+connaissances plus développées, quoique imparfaites. Les médecins
+japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui
+leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont
+très-habiles à saisir toutes les variations que présente ainsi la
+circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations aux
+différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les
+maladies, ils emploient quatre principales méthodes: l'ingérence de
+différentes substances, la plupart végétales, le feu sous forme de moxa
+ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage
+qui est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en
+dehors de toute prescription médicale; car les Japonais sont soigneux de
+leur personne; ils accordent une grande attention à l'aspect extérieur,
+comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main.
+
+Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au
+Japon, l'enseignement général est surtout religieux, moral et
+littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude de la musique
+et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des
+armes. La musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas
+de même de la représentation dramatique, qui se produit avec vérité
+d'expression et science d'observation. Les Japonais ne représentent pas
+seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont
+la production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce
+genre de créations: ils abordent aussi la représentation de la vie
+usuelle, des détails des moeurs, des événements historiques dans un
+milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul
+fait est certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre
+hommage au talent dramatique des Japonais, je dirai, que dès le
+commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à des
+représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des
+gestes et des expressions ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être
+intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le temps de se
+familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme
+en faveur des artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits,
+quelque disposé que l'on soit à l'indulgence par un séjour prolongé en
+Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches,
+un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue.
+
+La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on
+veut se borner à l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se
+renseignant sur les mots, et en reproduisant la manière de parler des
+Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière
+observation, naïve vis-à-vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car
+si l'on veut en savoir davantage, les difficultés se multiplient, le
+temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais est la plus difficile
+des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la
+politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous
+parle, ou répondre comme on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de
+ces règles. Suivant la position sociale de son interlocuteur, il faut
+varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes
+de façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout
+cela n'est encore rien auprès des difficultés de la lecture et de
+l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce qui s'écrit
+ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et
+il serait souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux
+genres d'expressions. Comme si toutes ces difficultés ne suffisaient
+pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques
+chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes
+idéographiques sont lus au Japon suivant deux prononciations
+différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près le
+son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture
+suivant le sens et traduit le son purement japonais de l'objet exprimé.
+Ainsi le caractère qui signifie _chose_, se prononce _gui_ suivant la
+lecture koïé et _koto_ suivant la lecture kouh.
+
+L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style
+d'écriture adoptée; le kouasho, ou shingghana, représente les signes
+tracés carrément; l'écriture cursive savante et officielle est nommée
+guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les
+Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle
+qu'apportait aux études la difficulté de l'écriture idéographique, qui,
+en définitive, resserre la pensée dans les limites du passé et
+transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en
+conséquence adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons,
+permet de poursuivre l'idée avec un instrument facile. Mais le point de
+départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à la
+simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet
+phonétique de quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes.
+Cette écriture reçoit le nom de kata-gana qui veut dire écriture de côté
+ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana comme traduction
+phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en
+servent pas comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique
+est nommée hira-gana. Elle se décompose en quarante-huit syllabes comme
+le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée, c'est que chacun
+de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un
+grand nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le
+reproduire. Enfin quelque compliqué que soit l'hira-gana, cet alphabet
+prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité intelligente
+qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces
+qualités se retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve
+n'épargne pas plus le privilége que les ridicules de la vie populaire.
+
+Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple vivant et
+progressif, au milieu de la torpeur asiatique, d'un peuple qui veut
+avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique placé au fond de
+cet extrême Orient tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître.
+Avec la grandeur individuelle qui les caractérise, les Japonais
+pourront conquérir une forme sociale qui complétera l'expansion de leurs
+qualités. Ils ont des abus à corriger, des cruautés à adoucir, mais
+qu'ils sachent profiter de l'élément occidental, qui s'est fait jour
+dans leur civilisation, et ils trouveront, dans ce nouvel élément, un
+levier puissant à la disposition d'une action intelligente.
+
+
+
+
+VII.
+
+LE JAPON PAR RAPPORT A L'EUROPE.
+
+
+Sans nous occuper du point de vue d'équilibre politique dont la
+considération n'offre aujourd'hui aucune opportunité, il nous reste à
+voir quelles ressources et quels avantages le Japon présente à
+l'Occident, sous le rapport industriel et commercial. Par le nombre et
+la densité de ses habitants, l'empire du Soleil Naissant nous ouvre un
+vaste débouché pour l'importation d'un grand nombre de nos produits; par
+la richesse du sol, et l'industrie des indigènes, ce pays peut nous
+donner en échange de précieuses marchandises d'exportation vers
+l'Europe. Sa population paraît être de 40 millions d'habitants répandus,
+en presque totalité, sur les trois grandes îles de Nippoune, Sikokou et
+Kioushiou, et sur un grand nombre de petites îles latérales. Ce groupe,
+en y comprenant l'île de Yesso, s'étend depuis l'île de Yakoumosima,
+jusqu'au détroit de La Pérouse sur 15 degrés de latitude nord. L'empire
+japonais entier, depuis le sud du groupe Liou-Tshou, jusqu'au nord des
+Kouriles méridionales, présente une superficie évaluée à 190,000
+kilomètres carrés, et se prolonge sur vingt-cinq degrés de latitude.
+Noter ce fait, c'est noter des différences de climats et comme
+conséquence une diversité de productions naturelles.
+
+L'aspect du sol est essentiellement plutonique. La nature est
+accidentée, et l'eau, qui circule partout en abondance, aide à la
+fertilisation d'une terre pourvue de puissants éléments de production.
+Dans ce milieu volcanique il n'y a pas lieu de s'étonner des gisements
+considérables de soufre que l'on rencontre au Japon. L'or y est
+très-abondant, et si l'on en croit ce que disent à cet égard les
+indigènes, aucun pays au monde n'en posséderait autant. Ce dire n'est,
+du reste, pas invraisemblable; l'on peut facilement y ajouter foi, en se
+rappelant que l'or ne valait, pour les Japonais, avant l'action de
+l'influence étrangère, que quatre fois son poids d'argent. Ce dernier
+métal se rencontre également en de très-riches minerais. Le gouvernement
+japonais a, dit-on, le monopole des mines d'or, d'argent et de cuivre.
+Loin d'encourager l'exploitation de ces métaux, il craint une trop
+grande production et semble considérer les gisements de métaux précieux
+comme une réserve à laquelle il n'est permis de toucher qu'au fur et à
+mesure des besoins; le contact européen suffira pour convertir les
+Japonais à des idées économiques différentes. On sait que la plus grande
+partie des bénéfices que faisaient les Hollandais relégués à Décima
+étaient réalisés sur l'exportation du cuivre dont le Japon possède de
+grandes quantités. On y trouve du plomb, du charbon de terre, du fer en
+abondance. Enfin d'après tous les renseignements que l'on peut
+recueillir, il paraît que le Japon est un pays exceptionnel sous le
+rapport du nombre et de la richesse de ses mines. Du sein d'une terre
+aussi abondamment minéralisée, s'élèvent des eaux chaudes et froides,
+chargées de principes divers dont les vertus curatives sont employées au
+Japon sous forme de bains et de boissons. Les entrailles de la terre
+japonaise recèlent encore un autre genre de richesse, car on y trouve de
+magnifiques pierres de construction, que les habitants n'osent guère
+employer par crainte des tremblements de terre, mais dont une science
+plus parfaite pourrait certainement tirer parti, même dans ces
+circonstances défavorables. Si les Japonais ont besoin d'ingénieurs et
+de professeurs en architecture, il n'en est pas ainsi vis-à-vis du
+kaolin, de la précieuse terre à porcelaine, qu'ils savent employer d'une
+façon remarquable. On trouve encore au Japon du cristal de roche, du
+jaspe et des agates. Il est très-probable qu'une étude scientifique de
+la minéralogie de ce pays mettrait au jour bien des corps utiles que les
+Japonais ne savent pas isoler. En tout cas, la part est belle; les
+divinités ténébreuses semblent avoir entassé pour les fils du Soleil
+Naissant, leurs principales richesses, et si nous quittons leur empire
+pour rechercher dans les profondeurs des mers quels trésors recèlent ses
+eaux, nous verrons la perle, le corail, l'ambre gris, une grande
+quantité de poissons délicats, la baleine dans le nord. Ces dernières
+richesses sont d'une importance majeure au Japon, car les Japonais,
+comme les autres peuples de l'extrême Orient, se nourrissent presque
+exclusivement de poisson et de riz.
+
+Le sol japonais est aussi prodigue de trésors que les entrailles de la
+terre et les profondeurs des eaux. La principale production est le riz,
+dont la culture donne à la campagne un aspect particulier par la
+multitude de canaux qui divisent le terrain. L'exportation de cette
+denrée est prohibée, pour en conserver la valeur accessible aux basses
+classes. Une autre source de richesse réside dans la culture de la soie,
+et dans la soie produite, on trouve, au dire des experts, une qualité
+qui est la plus belle de l'Orient. Parmi les principales autres
+productions végétales on remarque le thé, le coton, le camphre, le
+tabac, la cire végétale, la noix de galle, et le sucre dans le sud. Les
+thés japonais sont naturels; c'est pourquoi les négociants étrangers les
+expédient d'abord en Chine, pour y recevoir les préparations que les
+Chinois font subir à leurs thés et auxquelles les consommateurs
+européens sont habitués.
+
+Les Japonais apportent à la culture un tel soin et une telle
+intelligence, qu'ils provoquent même l'admiration des Chinois passés
+maîtres en ce travail. Ils connaissent bien l'emploi des engrais, et
+sont jardiniers aussi habiles qu'agriculteurs intelligents. Le jardinage
+de luxe est chez eux en grande estime; les fleurs et les arbustes rares
+sont l'objet d'un commerce intérieur. Au milieu d'une population aussi
+dense que l'est celle qui habite ce pays, chaque coin de terre doit
+produire une utilité, ou pour le moins un agrément. Tout site accessible
+à l'homme y est, dit-on, l'objet d'un travail actif; ce que j'ai pu voir
+par moi-même me le fait aisément croire. Envisagés comme industriels,
+les Japonais apportent à leurs travaux le soin et l'intelligence qui
+font partie de leur nature. Ils possèdent quelques spécialités dont les
+produits sont remarquables. Leurs objets de laque sont de toute beauté
+et supérieurs à tout ce qui est fait en ce genre. Leurs tissus de soie
+ne valent peut-être pas les produits similaires de la Chine, mais les
+porcelaines japonaises peuvent soutenir toute comparaison par la finesse
+de la pâte, l'élégance des formes, l'éclat des couleurs et l'harmonie
+des dessins. Les Japonais sont de véritables artistes en bronze, qu'ils
+savent ciseler avec une perfection et une patience incroyables. Ils
+manient, en général, parfaitement les métaux; et leurs sabres, quoique
+lourds, sont remarquables par la dureté de l'acier, la finesse du poli,
+le tranchant de la lame, et le travail artistique de la poignée et du
+fourreau. Ce goût, qui se fait également sentir dans leur talent
+d'émailleur, accuse chez les Japonais des besoins de civilisation
+élégante en contraste avec la simplicité réelle de leurs moeurs. Ceci
+n'est pas un des côtés les moins intéressants du caractère japonais qui
+trouvera, dans les relations étrangères, l'occasion de s'affirmer
+définitivement dans sa voie spéciale de civilisation, comme individu et
+comme société.
+
+Ce qui précède indique brièvement les principaux produits que nous
+pouvons demander aux Japonais; par contre nous en avons plusieurs à leur
+fournir. Parmi ces derniers, quelques-uns nous sont spéciaux, mais la
+plupart, sans nous être particuliers, sont obtenus dans notre
+civilisation à un prix contre lequel les Japonais ne peuvent lutter.
+Dans cette classe, dont les articles s'adressent aux nécessités les plus
+usuelles de la vie rentrent les tissus de laine et de coton, les
+camelots, quelques soieries, satins et velours, qui sont réalisés à des
+prix avantageux pour les vendeurs européens comme pour les acheteurs
+indigènes. Nos étoffes chaudes de laine et de velours communs présentent
+encore aux habitants du Japon une spécialité d'usage et d'économie
+qu'ils ne peuvent remplacer; car leur industrie ne leur fournit, pour
+s'abriter contre le froid, que des vêtements légers qu'ils multiplient
+sur eux, ou des étoffes ouatées qui leur reviennent plus cher et leur
+durent moins longtemps. Ces articles trouvent ainsi au Japon un débouché
+dont l'importance deviendra chaque jour plus grande par suite des
+habitudes contractées et de l'usage qui se propage, sous l'impulsion des
+avantages réalisés. Les articles de mercerie, le fil, les aiguilles, les
+boutons, dont les Japonais ignoraient l'usage, les objets de fabrique
+connus sous le nom d'article de Paris, les cuirs travaillés entrent
+aussi dans la consommation ordinaire, ainsi que les glaces, les vitres,
+les verreries. Le commerce étranger fournit encore au Japon des
+médicaments, des produits chimiques et pharmaceutiques, des matières
+colorantes pour la teinturerie, des instruments de science et de
+précision, des instruments de chirurgie, ainsi que des livres
+scientifiques, des armes, de la coutellerie et de la quincaillerie.
+L'horlogerie donne lieu au Japon à un commerce très-actif entre les
+indigènes et les Européens. Dans les produits d'un autre genre, se
+trouvent l'eau-de-vie, les vins doux, les liqueurs sucrées, le vin de
+Champagne, d'un intérêt tout français, les huiles, les épices, les
+ginsang et les drogues asiatiques, qui, sans provenir d'Europe, peuvent
+intéresser la navigation européenne, de même que tous ces produits
+alimentaires dont les Chinois sont friands et que les Japonais
+recherchent également; ce sont surtout: le poisson sec, les huîtres
+salées, les herbes marines, les champignons, les pois, la colle de
+poisson, les ailerons de requins, les nids de salanganes, les
+holothuries, etc.
+
+Ces principales indications suffisent pour montrer l'importance des
+échanges qui intéressent l'industrie, le commerce et la navigation. Si
+les métaux précieux, qui forment l'une des principales richesses du
+Japon, ne sont pas, aujourd'hui, rangés parmi les objets d'échange, ce
+résultat des restrictions imposées par le gouvernement, dans la crainte
+de voir son pays inondé d'une trop grande masse de numéraire, devra
+changer à la suite de l'impulsion nouvelle de production et d'écoulement
+provoqués par les étrangers. Les Japonais s'apercevront qu'il y a, en
+définitive, profit à livrer une marchandise qui leur coûte moins qu'aux
+autres peuples, et dont ils sont abondamment pourvus. Mais pour en
+arriver à ce but, il faut activer l'importation de nos produits et de
+nos services, rendre ainsi le travail des mines nécessaire pour solder
+les achats. Ce résultat sera précieux, vis-à-vis de l'état actuel du
+commerce européen avec les Indes orientales et la Chine.
+
+Le mouvement du commerce extérieur au Japon n'a pas encore pris les
+allures franches d'intérêts particuliers libres dans leur expression. Ce
+mouvement accusé officiellement pour l'année 1862 représente 52 millions
+de francs, dont 37 appartiennent à l'exportation. Ces chiffres sont
+rendus douteux par une contradiction que les documents officiels
+constatent sans explication; car après avoir, dans le tableau général,
+indiqué l'exportation des soies écrues pour une valeur de 32,528,000
+francs, ils notent 20,000 balles de soie à 2,500 francs en moyenne,
+exportées dans cette même année, ce qui représente pour l'exportation
+seule de la soie une valeur de 50 millions. Le thé est, après la soie,
+l'article le plus important; il se trouve à l'exportation pour un total
+de 3,402,000 francs.
+
+L'importation est principalement représentée par 7 millions d'étain et
+de plomb, et 6 millions de camelots, toiles, cotonnades et cotons en
+écheveaux.
+
+La France n'entre dans ce commerce que pour 703,000 fr. à l'importation
+et 1,569,000 fr. à l'exportation. La plus grande part appartient à
+l'Angleterre, pour une valeur totale de 37,620,000 francs. Ces chiffres
+sont faibles, vis-à-vis d'une terre qui donne tant d'espérances. Mais il
+faut remarquer qu'il y a progrès constant depuis le début commercial; en
+1863 le commerce extérieur a été de 88 millions dont 63 d'exportation et
+24 d'importation. Le Japon ne pourra d'ailleurs réaliser les espérances
+conçues que le jour où les intérêts privés seront seuls en présence.
+
+D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9
+octobre 1858, entre la France et le Japon, les villes et ports de
+Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts au commerce et à
+la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être
+faite l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques
+déterminées: le 1er janvier 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata,
+ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune, dans le cas où cette
+ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de
+Yedo était marquée au 1er janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le
+1er janvier 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre
+Yokohama, placé à côté sur la même baie, et dont les navires peuvent
+approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais
+nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois
+villes de Nangasaki, Yokohama et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama
+forme la station la plus importante, et c'est là que se concentrent
+presque toutes les affaires.
+
+On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important,
+si les quatre ports qui devraient être ouverts l'étaient en effet.
+Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en admettant de notre côté
+le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment
+l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par
+l'habitude des rapports bienveillants et avantageux pour les deux
+partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour répondre à cette
+interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans
+la lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le
+gouvernement japonais, je ferai simplement remarquer que cet engagement
+se complique de circonstances qui lui enlèvent son caractère absolu. En
+effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les
+complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la
+réalisation de ses promesses. Nous ne pouvons donc pas nous montrer par
+trop sévères pour un état de choses dont nous sommes nous-mêmes la
+cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le
+principe de l'admission étrangère en présence de la flotte et des
+canons du commodore Perry. Une seule raison pourrait nous permettre de
+poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du
+gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés
+par la connaissance des pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du
+taïkoune et par la franchise de plusieurs actes importants de son
+gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut
+faite par les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le
+mikado contre les étrangers et notifié à la cour de Yedo, qui, tout en
+protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son rôle
+secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative
+que prit le gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son
+décret, ce qui eut lieu à la suite d'une grande assemblée de la noblesse
+réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus significatif se
+passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais
+engagèrent le taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet
+engagement fut en effet exécuté dans la part que prit la cour de Yedo à
+la démonstration alliée contre le prince de Nagato.
+
+De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le
+droit de nous montrer violents dans la revendication absolue des
+priviléges que nous concèdent les traités. En admettant même que notre
+droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier
+nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de
+n'user que de persuasion vis-à-vis du peuple et de Yedo, et de n'user de
+rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce résultat reste le même,
+quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que
+nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de
+race qui procède par substitution, ou bien, au contraire, sous le
+rapport des relations sympathiques qui procèdent par union, cet intérêt
+nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et
+d'alliance taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par
+l'esprit de conquête, il ne s'agit évidemment pas ici d'un refoulement
+immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans chaque
+détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de
+l'envisager franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport
+nous dirions que le système de substitution réalise un intérêt plus
+immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur par
+l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive
+d'une seule tendance; les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et
+de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire à l'harmonie sociale que
+la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement
+qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences,
+le fait ne pourrait, dans notre intérêt, se produire, même
+partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du nombre de sa
+population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le
+peuple japonais.
+
+Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger
+ne trouverait donc pas de compensation, même au point de vue
+d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion en conservant
+et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus
+forte raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La
+politique proposée est ainsi la seule possible, et c'est à son abri que
+nous devons rechercher notre intérêt avec et dans l'intérêt japonais.
+Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans
+son génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments
+d'activité pour nous-même. Sa situation empêche toute jalousie de notre
+part; il nous est donc facile de rester dans les limites tracées par la
+raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la
+force d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout
+intérêt à se mettre à la tête d'un mouvement dont la conséquence sera
+pour lui-même une augmentation de puissance, qui le rendra l'arbitre
+souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire
+hésiter. A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se
+rapprocher et s'étendre; les rapports commerciaux amèneront des rapports
+industriels avec le magnifique horizon des richesses minéralogiques et
+agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers
+immenses et des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et
+se prêter un mutuel concours dans le développement de leurs sociétés.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON ***
+
+***** This file should be named 27313-8.txt or 27313-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Japon
+
+Author: Charles de Montblanc
+
+Release Date: November 22, 2008 [EBook #27313]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON ***
+
+
+
+
+Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
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+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
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+
+ <div class="tr f1">
+ <h1>Le Japon</h1>
+
+ <h2>Par</h2>
+
+ <h1>Le Comte Charles de Montblanc</h1>
+
+ <h3>IMPRIMERIE DE J. CLAYE</h3>
+
+ <div class="c1">
+ <b>PARIS</b><br />
+ 1865
+ </div>
+ </div>
+
+ <h2>TABLE DES MATIÈRES</h2><a href="#i._considerations_generales" class="toc">I. CONSIDÉRATIONS
+ GÉNÉRALES.</a><br />
+ <a href="#ii._aspect_de_la_question_occidentale_au_japon_de_1854_a_1865" class="toc">II. ASPECT
+ DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.</a><br />
+ <a href="#iii._le_dairi_ou_mikado" class="toc">III. LE DAIRI OU MIKADO.</a><br />
+ <a href="#iv._le_shiogoune_ou_taikoune" class="toc">IV. LE SHIOGOUNE OU TAIKOUNE.</a><br />
+ <a href="#v._les_grands_feudataires" class="toc">V. LES GRANDS FEUDATAIRES.</a><br />
+ <a href="#vi._le_peuple_japonais" class="toc">VI. LE PEUPLE JAPONAIS.</a><br />
+ <a href="#vii._le_japon_par_rapport_a_l_europe" class="toc">VII. LE JAPON PAR RAPPORT A
+ L'EUROPE.</a><br />
+ <hr />
+
+ <h2>LE JAPON</h2>
+
+ <h2><a name="i._considerations_generales" id="i._considerations_generales"></a>I. CONSIDÉRATIONS
+ GÉNÉRALES.</h2>
+
+ <p>Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de l'Europe, et cependant les
+ événements qui se passent dans ce pays présentent, à tous les points de vue, un intérêt
+ considérable, soit qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses
+ rapports avec l'Occident.</p>
+
+ <p>C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui bouleversent aujourd'hui
+ l'empire du Soleil Naissant, et par eux l'élément de la civilisation occidentale est venue se
+ choquer contre l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux principes
+ s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis longtemps séparés. Au nom du respect de
+ la tradition, la noblesse féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays.
+ Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le commencement de la lutte,
+ des observations à son souverain, en lui refusant son puissant concours contre les étrangers, non
+ parce qu'il les aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de reconnaître
+ leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent leurs vaisseaux.</p>
+
+ <p>Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité, la position
+ réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille noblesse ont tout à perdre en laissant
+ s'effacer le respect du passé, tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et
+ militaire en son propre nom, a tout à gagner.</p>
+
+ <p>Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'un
+ peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais d'un peuple jeune, actif, intelligent et
+ courageux, qui seul présente, dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de
+ hautes destinées.</p>
+
+ <p>Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera évidemment d'une façon plus ou
+ moins nette, suivant la netteté de la politique intérieure et internationale qu'adoptera le
+ taïkoune, mais il dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à l'égard
+ du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à Yedo. Celles-ci ont traité avec le
+ taïkoune, comme avec l'autorité suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences
+ rigoureuses de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier avec le
+ gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme trahison ou mauvaise foi, toute
+ hésitation du taïkoune, dans l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral
+ qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en définitive compliquer la
+ position en se privant du seul appui intéressé, par conséquent réel, sur lequel il est permis de
+ compter. Si l'on envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs divers, il
+ ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions du taïkoune avec les actes et
+ intentions des autres pouvoirs existant en dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le
+ taïkoune solidaire de l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les
+ étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune.</p>
+
+ <p>Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le gouvernement de Yedo, contre le
+ prince de Nagato isolément, est l'indice d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous
+ toutes les formes pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans ces
+ événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la suite de plusieurs rencontres où
+ ses troupes ont été engagées, pendant que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les
+ provinces de Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial.</p>
+
+ <p>Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre, sans ambiguïté, la
+ direction par lui prise, en conformité de ses intérêts. A côté de cela des contradictions
+ évidentes semblent appeler la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière
+ ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les membres de l'ambassade avait
+ pour double raison la non-réussite en Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été
+ chargés et le droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français; en
+ promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double grief pouvait être considéré
+ comme un crime, car sans respect pour la constitution du pays et l'initiative de l'assemblée
+ féodale, ils avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient réalisé un
+ acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du reste sans excuse, car ils
+ avouaient leurs sympathies pour un plan de politique qui réunissait dans un même faisceau la
+ civilisation de leur pays et l'alliance intime avec l'étranger.</p>
+
+ <p>La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une contradiction réelle dans le
+ fait, mais apparente seulement, par rapport au taïkoune. L'explication de cette nouvelle
+ confusion est simple: c'est que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement
+ composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir central que la constitution
+ politique introduit dans ses conseils. Il en résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade
+ japonaise, n'est nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune, mais
+ simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de puissants adhérents qui, chaque jour,
+ devront s'affaiblir devant une union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du
+ Japon.</p>
+
+ <h2><a name="ii._aspect_de_la_question_occidentale_au_japon_de_1854_a_1865" id="ii._aspect_de_la_question_occidentale_au_japon_de_1854_a_1865"></a>II. ASPECT DE LA QUESTION
+ OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.</h2>
+
+ <p>L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se traduit d'une manière
+ fort claire dans l'examen des événements qui forment au Japon l'histoire des nouvelles relations
+ étrangères. En effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de passions
+ rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances nouvelles amenées par l'étranger, puis se
+ reconnaissent et veulent enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces
+ circonstances.</p>
+
+ <p>Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il ne restait d'autre
+ souvenir des Européens que la complication apportée, dans une époque lointaine de troubles
+ intérieurs, par leur présence, l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité
+ commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs établis, un péril commun, en
+ dehors de tout parti. Ils n'avaient été l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur
+ présence était en suspicion comme dissolvant des m&oelig;urs et habitudes japonaises. Aussi, dès
+ l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au Japon, nous voyons les
+ hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638, se complaisait dans sa politique
+ d'isolement.</p>
+
+ <p>L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité plaidèrent en faveur
+ de l'étranger. Cependant, au début de la question, un parti puissant s'éleva, pour combattre
+ toute innovation et rappeler les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais
+ il avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne purent empêcher
+ l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854.</p>
+
+ <p>Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais furent frappés du
+ progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie, l'organisation militaire, la puissance de
+ la navigation à vapeur. En face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique,
+ industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique par nation, les Japonais,
+ trop actifs et trop intelligents pour admirer simplement, voulurent savoir, voulurent posséder
+ les mêmes forces, et, sans tarder, se mirent au travail.</p>
+
+ <p>Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La curiosité
+ scientifique, le travail industriel et la discipline des armées cherchèrent des guides nouveaux
+ auprès de l'étranger. La Hollande profita de ses anciennes relations pour se rapprocher
+ davantage. Un rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12 février
+ 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate ce mouvement pacifique et le rôle
+ qu'y prenait la Hollande. Elle se fit institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et
+ marins japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques, du maniement du
+ fusil et du canon, du travail des forges et de différents autres travaux. Elle établit, pour les
+ Japonais, des cours de sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les
+ Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à comprendre, et leur
+ ardente curiosité.</p>
+
+ <p>Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu de nouvelles
+ préoccupations et finit par se confondre dans les rapports plus réservés du Japon avec les
+ étrangers en général. Ce fut alors que se manifesta une phase nouvelle dans laquelle
+ s'affirmèrent des intérêts opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit
+ tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à elle. S'en rendre
+ maîtresse, c'était posséder une source de puissance pour elle et d'affaiblissement graduel pour
+ ses rivaux en féodalité. Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à
+ leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs rapports avec les hommes
+ de l'occident. Les ports ouverts, faisant partie du domaine de la couronne, semblaient poser la
+ question étrangère comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des intérêts
+ opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait pour eux de l'entente cordiale des
+ occidentaux avec la cour taïkounale. Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour
+ du mikado un parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de résistance
+ contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers.</p>
+
+ <p>Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un côté, le taïkoune
+ l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille
+ constitution et la féodalité rangée pour la défendre autour du souverain le mikado.</p>
+
+ <p>Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan d'hostilité ouverte, car
+ recherchant dans un sens favorable à ses intérêts, les conséquences possibles, de la présence
+ désormais inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une puissance en
+ contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts tendirent dès lors à rompre l'entente
+ taïkounale, et se caractérisèrent surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier
+ consistait à semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance pouvait
+ amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci rentrerait ainsi forcément dans leur
+ parti, et se verrait obligé de se soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors
+ refouler les étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre le taïkoune
+ que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation complète des traités conclus, et qu'il
+ ne cesse d'exciter contre les étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de
+ Ionines. De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de méfiances et
+ d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu par la colonie étrangère. Dans l'emploi
+ de ce premier moyen se retrouve ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet
+ failli en 1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs instigateurs.</p>
+
+ <p>Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto la politique du
+ taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et antinationale. Ce parti se pose comme le
+ défenseur quand même des droits du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie
+ politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le vieux pouvoir du mikado.
+ En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant de légalité qui voile ses préoccupations
+ personnelles et qui lui permet d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens
+ de ses idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique la situation
+ embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions qui déterminèrent la dernière ambassade
+ japonaise avec la mission d'exclusion dont elle était chargée.</p>
+
+ <p>Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs du taïkoune et la
+ pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la cour de Yedo a de plus en plus le désir de
+ cultiver l'alliance étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon à
+ plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se compliqueraient encore pour son
+ gouvernement, comme pour les étrangers si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la
+ lettre des traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit compter avec le
+ mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés, gokshis et daïmios qui regardent la
+ présence des étrangers comme une violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de
+ Yedo responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction des priviléges
+ accordés aux étrangers.</p>
+
+ <p>Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du taïkoune, attachés à sa
+ fortune. Cette position adoucissait forcément leur mission par les sympathies contraires qui se
+ glissaient auprès d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se dissimulaient
+ pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout l'irritation de la noblesse rangée
+ autour du Mikado. Ils désiraient en conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers,
+ ne pas les étendre pour le moment et conserver le <em>statu quo</em>. Par contre, les avantages
+ particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère ne se dissimulaient pas à leurs
+ yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement
+ dominés par ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement apprécié les
+ merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont disposait l'armée, par sa discipline, la
+ régularité de ses man&oelig;uvres et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent
+ comprendre que l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre de
+ triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la civilisation du Japon.</p>
+
+ <p>Tel est actuellement l'état de la question.</p>
+
+ <p>La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son impatience à
+ revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception de la lettre des traités. Cette
+ politique doit avoir pour guide indispensable la connaissance de l'état social et des divers
+ intérêts qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut arracher à la
+ jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort limité.</p>
+
+ <p>Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans mes rapports avec les
+ Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je ferai remarquer que dans le cours du récit, je
+ choisirai, pour l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la prononciation que
+ j'entendais émettre: les bases des écritures japonaises rendent fantastique tout essai
+ d'orthographe par traduction littérale.</p>
+
+ <h2><a name="iii._le_dairi_ou_mikado" id="iii._le_dairi_ou_mikado"></a>III. LE DAIRI OU
+ MIKADO.</h2>
+
+ <p>Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles se trouve celle des
+ kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle forme la maison impériale rangée autour du
+ souverain, le mikado ou daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles
+ guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des différentes sectes religieuses
+ forment une classe dont l'action isolée n'emporte aucune influence réelle. Les savants et
+ médecins, gagsha et ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le caractère.
+ Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs et industriels, shiokounines, les
+ marchands, akinedos. Au-dessous d'eux se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang
+ des animaux et travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore inférieurs
+ aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur travail, tandis que les mendiants
+ vivent du travail des autres. Chacune de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses
+ arrangements intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les m&oelig;urs
+ sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le verrons dans la suite.</p>
+ <hr />
+
+ <p>Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à Kioto, qui par ce fait
+ est la capitale du pays. Miako signifiant palais et capitale, on désigne quelquefois la ville de
+ Kioto sous le nom de Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée seule
+ est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le descendant des dieux créateurs du
+ Japon.</p>
+
+ <p>Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme centre divin et
+ primordial, ont dès le commencement des choses créé et organisé le monde terrestre. De ces dieux
+ sont nées des divinités, qui chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre
+ japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces divinités, et le mikado ou daïri
+ est le chef de la famille souveraine du Japon comme descendant des dieux souverains. Cette
+ généalogie explique suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse épithète de
+ souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son pays. Cette épithète est d'autant plus
+ impropre qu'on oppose le souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre
+ de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un souverain; il est même
+ très-probable que l'avenir verra cette souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité
+ légale, le titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado, dont le
+ caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même que chez les peuples idolâtres,
+ les dieux président à l'invention des arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral
+ et matériel de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule religieuse, de
+ même le mikado préside au développement social sous l'influence de l'idée morale, religieuse,
+ artistique et scientifique.</p>
+
+ <p>Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un culte, mais comme
+ descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il n'est pas le chef d'une religion spéciale,
+ mais il domine toutes les religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant
+ à sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les divers clergés
+ bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la révélation divine du sineto ou religion
+ des kamis, car tout en présidant à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa
+ personnalité au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des droits divins
+ du souverain.</p>
+
+ <p>Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux dont la succession et les
+ actes appartiennent à la genèse aussi bien qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto
+ enseigne encore que la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de vertu.
+ De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la religion leur attribue, après
+ leur mort, une influence dans l'avenir des destinées de leur pays. De ces croyances remarquables
+ il résulte pour les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal constant,
+ et qui ne s'y perd jamais.</p>
+
+ <p>Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado, celui-ci protége les
+ autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il trouve même dans ces cultes des positions pour
+ ses enfants. Ainsi, parmi les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres
+ prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes bouddhistes. Les grands prêtres du
+ sineto forment un collége supérieur sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que
+ les prêtres de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo, suivant la
+ prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh. Les filles du mikado sont
+ recherchées en mariage par les grands daïmios, le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou
+ bien encore occupent comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut être
+ considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept fois plus de femmes d'un rang
+ inférieur.</p>
+
+ <p>Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent au Japon, le sineto et
+ le bouddhisme réunissent la grande majorité des Japonais. Ces deux religions, loin de se
+ combattre, exercent simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières, les
+ intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des mias, ou yashiros, qui sont
+ les temples du sineto, tandis que les cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès
+ des défunts et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des deux cultes est
+ si complète, que le mikado lui-même est livré après sa mort aux prêtres de Bouddha.</p>
+
+ <p>A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire après avoir choisi son
+ successeur. Il prend alors dans le culte sineto une position ecclésiastique sous un nouveau nom.
+ Quelques-uns se sont même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui se
+ nomme devenir fo-ouo.</p>
+
+ <p>La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la religion. La
+ reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du daïri par son apothéose que prononce
+ son successeur. C'est à son caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se
+ rattachent les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est entouré, et qui
+ s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la vaisselle en bois laqué dans laquelle il
+ mange doit être brisée et brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de
+ ses vêtements et de tout ce qui est à son usage.</p>
+
+ <p>Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit ministères qui
+ transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général de ses armées et gouverneur des
+ provinces impériales. Ces ministères sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale,
+ de l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la police, de la guerre, de la
+ justice et du trésor. C'est par son entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage
+ apprend à la nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement de son
+ successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom qu'il portait jusqu'alors pour
+ prendre la désignation anonyme «d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort.
+ C'est ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a décoré son palais.
+ Les kougués rédigent alors les annales de son règne. Son successeur semble être choisi dans la
+ famille souveraine, plutôt par suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle
+ d'hérédité invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des princes plus
+ jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est l'empereur régnant qui désigne son
+ successeur. Le choix se fait du reste en famille, et comme la cour du mikado et son entourage
+ font tous partie de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et l'acte de
+ la famille qui détermine son chef devient pour la nation un acte social qui détermine son
+ souverain.</p>
+
+ <p>Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille, sans autre
+ reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain, qu'est due la persistance et la fixité
+ de la dynastie régnante. Les annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ
+ comme première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu de changement de
+ dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont été déposés, mais jamais les shiogounes
+ n'ont pu s'en débarrasser. Car, en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît
+ constamment de ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans pouvoir lui
+ opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu forment son gouvernement, et nulle
+ autre reconnaissance n'est nécessaire à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la
+ plus redoutable que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des cultes qui
+ feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la cour de Yedo était assez forte pour
+ reconnaître aussi un code politique, civil et administratif qui assurât l'existence et les droits
+ de la masse nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde arme à
+ opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national avec un droit supérieur de
+ sanction morale. Or ce droit n'existant actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et
+ des kougués, il s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment libre ou
+ forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer sur un danger de tous les
+ instants.</p>
+
+ <p>Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme gouverneur des provinces
+ impériales. Il affecte spécialement à cet entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque
+ année envoie de riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de revenus
+ dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les princes les plus puissants; ce qui
+ donne lieu à des envois considérables de cadeaux de toutes sortes.</p>
+
+ <p>Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et à ce titre le
+ taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas à plusieurs personnages de la cour de
+ Kioto. La plus puissante de ces dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul
+ Hakshiba Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi aujourd'hui encore le
+ désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama. Sous cette première dignité se trouve celle de
+ kampakou ou premier ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les conseillers
+ d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine.
+ Après ces trois dignitaires viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et
+ plusieurs autres en descendant graduellement.</p>
+
+ <p>Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de Kishiou, reçut, lors
+ de son avénement au taïkounat, le titre de daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre
+ autres les gosankés d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à Kioto
+ pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité de Nadaïdjine. Ainsi le
+ prince, auquel on donne le nom d'empereur temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de
+ Kioto. Il faut cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui, dans
+ l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa position le rendant plus accessible
+ à toute initiative de progrès, l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son
+ pays, des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au Japon.</p>
+
+ <h2><a name="iv._le_shiogoune_ou_taikoune" id="iv._le_shiogoune_ou_taikoune"></a>IV. LE SHIOGOUNE
+ OU TAIKOUNE.</h2>
+
+ <p>Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des armées impériales,
+ gouverneur des provinces de la couronne. Le premier titre, qui est le plus ancien, désigne
+ surtout le commandant militaire. Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par
+ l'écriture signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et semble
+ s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de gouverneur politique, administratif,
+ judiciaire et financier. Le principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu
+ au Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des taïkounes et de la
+ décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour ainsi dire affirmé sans rémission le jour
+ où l'hérédité des fonctions taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la
+ souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît vassal et mandataire du
+ mikado, chargé par lui de gouverner, et de maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui
+ les groupe autour du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les
+ principales phases du taïkounat depuis son origine.</p>
+
+ <p>Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en l'an 30 av. J.-C.,
+ créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui devaient se partager le commandement
+ militaire par régions impériales. Jusque dans la seconde moitié du XII<sup>e</sup> siècle, cette
+ position est oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais alors commença
+ une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en
+ 1181 par le mikado Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses mains un
+ pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent l'abaissement des daïris et l'indépendance
+ croissante des shiogounes.</p>
+
+ <p>Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans la fin du
+ XVI<sup>e</sup> siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes remarquables: Novnaga,
+ Hakshiba, Héas.</p>
+
+ <p>En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la première année de son règne,
+ des révoltes eurent lieu contre lui; les liens de vasselage se brisèrent, et des troubles
+ éclatèrent de tous côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince Novnaga,
+ seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses adversaires, et, sans se montrer
+ hostile à son souverain, faisait la guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de
+ ressources, inhabile à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par
+ lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa shiogoune. C'était
+ abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant toute initiative entre les mains du
+ général. Novnaga, après avoir bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un
+ de ses lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami.</p>
+
+ <p>A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris appellent Fidé-Yosi,
+ en se taisant sur son origine, car le grand rôle qu'il a joué ne permet pas de rappeler
+ officiellement sa basse extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version
+ populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il m'avertissait que plusieurs versions
+ existaient, que la suivante était la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il
+ restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi.</p>
+
+ <p>Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XIV<sup>e</sup> siècle. Son
+ caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le champ de son père. Il se mit au service
+ de plusieurs maîtres, d'où sa mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques
+ jours, il vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du pont d'Okasaki,
+ dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer,
+ l'engagea à le suivre, et, ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur.
+ Ayant reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint kaïsokou, c'est-à-dire
+ pirate, acheta des habits convenables, des armes, et se fit admettre au service du prince
+ Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga.
+ Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se rangeant prudemment du parti le
+ plus fort, il abandonna son nouveau maître pour se mettre au service de son adversaire. La
+ victoire et l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra intelligent et
+ courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt Novnaga le rapprocha de sa personne, lui
+ confia des troupes et des expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son
+ protecteur lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se rendit à
+ Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut noble daïmio sous le nom de
+ Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami.</p>
+
+ <p>Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de Novnaga. Il opéra sa
+ jonction avec un fils du général, et ensemble livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à
+ Yama-Saki, et qui périt dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba
+ se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec eux pour faire nommer
+ shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur
+ tout-puissant, c'est-à-dire comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne
+ relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su conquérir s'imposait au mikado,
+ qui lui donna le titre important de kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus
+ élevé que puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors satisfaite; les
+ instincts guerriers du général ne trouvant plus à s'exercer au Japon, car tous les grands
+ seigneurs féodaux reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y envoya
+ une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au château de Foushimé, qu'il s'était
+ fait construire près de Kioto.</p>
+
+ <p>Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas, alors bouïo de Kanto,
+ fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du ministère qui inaugura l'administration du
+ prince.</p>
+
+ <p>Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori. Celui-ci voulut résister aux
+ empiétements de son ministre, qui, soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la
+ bataille de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée par l'adhésion de
+ la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions
+ et dignités de nadaïdjine.</p>
+
+ <p>Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des taïkounes, s'empressa de
+ reconnaître les services de ses partisans par des récompenses générales et des honneurs. Il créa
+ trois cent quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des fiefs, et
+ quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette création, il s'assura le pouvoir.
+ Les conventions qu'il fit ensuite avec les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au
+ détriment des mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant autour de
+ lui, complétèrent son &oelig;uvre. Le nouveau shiogoune fixa sa résidence à Yedo. Il soumit tous
+ les princes à l'obligation d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider
+ dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient laisser leur famille, comme un
+ otage, entre ses mains. Héas, après avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à
+ l'autorité des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama. Il laissa un
+ fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct, et huit fils de rang secondaire, qui
+ furent l'origine des Gokamongkés. Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut
+ taïkoune, et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes familles de Gosankés.
+ Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé, y compris le taïkoune actuel,
+ Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du Gosanké de Kishiou.</p>
+
+ <p>Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara des îles Liou-Tshou,
+ qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines de ce fief. Peu d'années avant l'administration
+ taïkounale de Novnaga, les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces époques
+ de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le christianisme, qui fut proscrit sous
+ Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits, petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la
+ rébellion chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette politique
+ d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent relégués à Décima, au milieu des
+ restrictions de toutes sortes, et les Chinois à Nangasaki.</p>
+
+ <p>Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié directement au
+ gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se divise en soixante-douze provinces, dont
+ cinquante dans l'île de Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou.
+ Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji, Hatidjiou, forment chacune une
+ province avec quelques annexes d'îles inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept
+ relèvent de l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des seigneurs
+ féodaux.</p>
+
+ <p>A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de Kanto et de Gokinaï.
+ Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune. La première de ces contrées se compose de huit
+ provinces, et la seconde de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept
+ provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio et Nagato, dernièrement
+ annexées au détriment du prince de Nagato. Dans l'île de Sikokou, la couronne ne possède
+ entièrement que la province de Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou,
+ elle possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle se trouve Nangasaki,
+ et une partie de Shiouga, dans le nord. De son pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de
+ Iki, de Hatidjiou et de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les
+ prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï, le taïkoune annexa l'île
+ aux domaines impériaux, donna en échange, au prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et
+ ne lui laissa qu'un petit territoire dans le sud de ses premières possessions.</p>
+
+ <p>Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant immédiatement du
+ taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le titre de kami. Ce sont des chefs militaires
+ plus ou moins importants, qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du
+ taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur résidence peut être
+ mobile. Ils changent alors de garnison, et se transportent avec leurs hommes suivant les ordres
+ que leur transmet le gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios forment
+ une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement supérieur. C'est principalement parmi eux
+ que le taïkoune choisit ses ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par
+ plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines impériaux ils peuvent
+ devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans la résidence même du taïkoune, veillent à sa
+ sûreté, et l'accompagnent dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de
+ service autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre heures, sont relevés
+ le jour suivant par un nombre égal, et tous les deux jours reprennent leur service, jusqu'à
+ changement de garnison notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï
+ daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire ambassadeur du taïkoune auprès
+ du mikado, ou comme rang analogue, il peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des
+ grandes fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo.</p>
+
+ <p>Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe noble des guerriers.
+ Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions, dont chacune embrasse confusément toutes sortes
+ d'attributions.</p>
+
+ <p>C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits les empiétements des
+ shiogounes, dont les capacités politiques, judiciaires, administratives et financières semblent
+ subordonnées à la capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine,
+ hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés. C'est dans la seconde classe
+ que sont rangées les fonctions de gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes
+ aux étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre de kami. Les
+ gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions. L'esprit de défiance administrative a
+ introduit l'usage de l'action simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste.
+ C'est ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui se relèvent, se
+ succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du grade précédent, se trouve le
+ gokandjo-bouïo, receveur général, trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang
+ analogue à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils reçoivent, comme
+ les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille kokous de riz, sans compter des revenus
+ éventuels qui peuvent être très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres.
+ Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant graduellement dans la série
+ administrative, on rencontre les ométskés, inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou
+ sur le même rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires généraux pour
+ l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs aux osobas ou chambellans du taïkoune
+ qui forment l'échelon le plus élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée
+ cinq mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang et le titre de
+ daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs: discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des
+ religieux et fonctionnaires du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands
+ fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix mille kokous de riz. Les
+ gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq, terminent cette série. Lorsque le taïkoune est
+ mineur, le ministère est dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille
+ taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le ministère et le taïkoune, dont
+ l'organisation administrative se retrouve à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les
+ fonctions de centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois prennent auprès du
+ taïkoune une grande importance par suite de la puissance toute spéciale de la cour d'Yedo.</p>
+
+ <p>Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par la confusion des
+ pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de l'autorité dégénéré en délation, laisse
+ place à tous les abus et remplace la loi par la personnalité des fonctions.</p>
+
+ <h2><a name="v._les_grands_feudataires" id="v._les_grands_feudataires"></a>V. LES GRANDS
+ FEUDATAIRES.</h2>
+
+ <p>Le taïkoune ne gouverne pas seulement avec les gorodjios. Trois fois par mois, elle réunit
+ sous sa présidence la grande assemblée du Toujo, et porte devant elle les affaires qui
+ intéressent le Japon. Toute innovation au pacte social doit être approuvée par le toujo, puis
+ ensuite par le mikado. Cette assemblée réunit la grande noblesse du Japon, qui se trouve ainsi
+ avoir autorité et pouvoir légal sur les décisions du taïkoune.</p>
+
+ <p>Dans cette assemblée, les chefs des familles issues d'Héas sont placés immédiatement derrière
+ le taïkoune, à la droite et à la gauche duquel se rangent les gorodjios. A une distance
+ relativement grande, sont placés par ordre les représentants de la noblesse, kokshi et toudama,
+ puis les grands kovdaïs, vassaux de la couronne. Entre le trône et l'assemblée, un hérault choisi
+ parmi les seigneurs de la famille taïkounale répète les paroles échangées des deux côtés.</p>
+
+ <p>Du toujo est tiré un comité national nommé tshioguiakou dont l'autorité est supérieure à celle
+ du ministère du taïkoune. Dans le gorodjio se trouve plus naturellement l'élément taïkounal,
+ tandis que dans le tshioguiakou l'élément féodal est surtout représenté.</p>
+
+ <p>A la tête de la noblesse sont placées les trois familles des gosankés issues de trois frères
+ du taïkoune, Shidé-Tada fils et successeur d'Héas. Les chefs de ces familles portent le titre de
+ dono. Ce sont: Owari dono, seigneur de la province d'Owari, Ki dono, seigneur de la province de
+ Kishiou, Mito dono, seigneur de la province de Mito. Ces trois provinces sont situées dans l'île
+ de Nippoune, et représentent une grande puissance par l'étendue, la richesse et la population de
+ ces domaines, sur lesquels vivent les vassaux respectifs de ces trois princes.</p>
+
+ <p>Après les gosankés viennent deux familles de gosankio, dont les chefs portent également le
+ titre de dono. Leur origine remonte à trois frères de Hé-tsua-ioshi, cinquième taïkoune de la
+ famille d'Héas. Ces trois gosankios sont: Stouts-bashi dono, Taïasou dono, Shimidsou dono. Ce
+ dernier fief est rentré par extinction dans les domaines de la couronne. Le premier fief
+ stouts-bashi, dont la famille seigneuriale s'était également éteinte, a été relevé en faveur d'un
+ cadet d'un gosanké de Mito.</p>
+
+ <p>Enfin sous les gosankios viennent, par ordre hiérarchique, huit familles, aujourd'hui réduites
+ à sept, de daïmios gokamonkés, descendant de huit fils des concubines d'Héas. Ces princes portent
+ le titre de kami. Le plus puissant des gokamonkés est le prince Itshisène, qui désirait partir en
+ ambassade en Europe. Il en avait reçu l'autorisation du taïkoune, mais cette permission ne fut
+ pas ratifiée par le mikado. Cette triple hiérarchie de familles princières forme, autour du
+ taïkoune, un puissant parti. Elles sont issues du même auteur et conservent les mêmes intérêts
+ vis-à-vis des tiers. Mais entre elles se manifestent parfois de vives luttes, par suite de la
+ rivalité qui souvent les divise. Lorsqu'un taïkoune meurt sans enfants, on choisit jusqu'à
+ présent son successeur parmi les trois gosankés, et chacun cherche à se faire des partisans dans
+ le conseil supérieur de l'empire, afin d'agir sur le mikado. Le dernier taïkoune, actuellement au
+ pouvoir, est fils du gosanké de Kishiou, comme déjà son second prédécesseur.</p>
+
+ <p>En regard de cette puissance, dont Héas est le point de départ, se trouvent les dix-huit
+ grands seigneurs féodaux appelés kokshi et décorés du titre de kami, à l'exception du seigneur de
+ Kaga, qui porte le titre de dono. Comme il est intéressant, dans l'état actuel de la question, de
+ noter ces dix-huit seigneurs, leurs noms et leurs seigneuries suivent par ordre hiérarchique:</p>
+
+ <p>Kagadono, seigneur de Kaga, Noto, Itshiou, et d'une partie de Shida (dans l'île de
+ Nippoune).</p>
+
+ <p>Satsouma no Kami, seigneur de Satsouma, Osmi, Shiouda (dans Kioushiou) et seigneur des îles
+ Lioutshou.</p>
+
+ <p>Sendaï ou Mouts no Kami, seigneur de Mouts (Nippoune).</p>
+
+ <p>Fosokaoua no Kami, seigneur de Shigo (Kioushiou).</p>
+
+ <p>Cloda no Kami, seigneur de Tshigousène (Kioushiou).</p>
+
+ <p>Akino Kami, seigneur d'Aki (Nippoune).</p>
+
+ <p>Tshioshio no Kami, seigneur de Tshioshio et Nagato, dernièrement annexées à la couronne.</p>
+
+ <p>Nabésima no Kami, seigneur de Hisène (Nippoune).</p>
+
+ <p>Inaba no Kami, seigneur de Inaba (Nippoune).</p>
+
+ <p>Ikéda no Kami, seigneur de Bizène et Bitshiou (Nippoune).</p>
+
+ <p>Toodo no Kami, seigneur de Isé et de Higa (Nippoune).</p>
+
+ <p>Awa no Kami, seigneur de Awa et Awadji (Sikokou).</p>
+
+ <p>Tôsa no Kami, seigneur de Tôsa (Sikokou).</p>
+
+ <p>Arima no Kami, seigneur de Tshikougo (Kioushiou).</p>
+
+ <p>Sutaké no Kami, seigneur d'Akita et Déoua (Nippoune).</p>
+
+ <p>Nambou no Kami, seigneur de Nambou et Mouts (Nippoune).</p>
+
+ <p>Ouésgui no Kami, seigneur de Iounésaoua et Déoua (Nippoune).</p>
+
+ <p>Tsousima no Kami, seigneur de l'île de Tsima.</p>
+
+ <p>Il faut remarquer que dans cette liste les noms de seigneuries répétées indiquent une autorité
+ sur des districts différents dans la même province.</p>
+
+ <p>A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance s'étend sur un petit
+ territoire, mais qui, comme les kokshis, sont maîtres chez eux. Ils sont au nombre de
+ quatre-vingt-deux, et portent le titre de kami. Une grande partie de ces familles princières
+ remontent à des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés ou relevés.
+ Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands seigneurs féodaux dont ils partagent les
+ intérêts en opposition aux envahissements des taïkounes.</p>
+
+ <p>Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des vassaux, qui sont, comme
+ les capitaines de leur armée respective, à la tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils
+ entretiennent sur le domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et
+ sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et toudamas ce que les kovdaïs
+ sont au taïkoune, tiennent garnison sur les domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses
+ voyages, ou font près de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la
+ puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le nombre de ses baïsings
+ daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en compte cinquante-deux.</p>
+
+ <h2><a name="vi._le_peuple_japonais" id="vi._le_peuple_japonais"></a>VI. LE PEUPLE JAPONAIS.</h2>
+
+ <p>A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se continue dans le peuple par
+ une organisation de pouvoirs en contact immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue
+ représente un rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus parmi les
+ propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement sur la présentation des habitants,
+ et choisissent à leur tour, dans les mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du
+ gouverneur un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même organisation, formée
+ dans la campagne par groupes d'habitations, se trouve en relation administrative avec le gokandjo
+ bouïo. Les fonctions municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement supérieur
+ et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui, dans tous les cas d'abus, possèdent
+ un droit de dénonciation signée, contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le
+ taïkoune auprès du mikado.</p>
+
+ <p>L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage et de mort. Dans ces
+ registres sont également consignés les noms des habitants, leur position sociale, leur présence
+ ou leur absence, par suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est
+ l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève pour son service des taxes
+ municipales. L'impôt général est simplement foncier; il est payé par les propriétaires d'après la
+ superficie de leur propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes
+ suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes qui se commettent, donnent
+ aussi lieu à l'intervention de l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge
+ dans les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas plus importants. Le
+ gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au ministère auquel il est toujours permis d'en
+ appeler.</p>
+
+ <p>En examinant en dehors des m&oelig;urs chaque organe du corps social, on pourrait conclure à
+ une immobilité tout orientale qui assimilerait le Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en
+ est rien; l'activité domine au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais
+ ne forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de place, il est également
+ vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée, grâce au profond respect qu'on a au Japon pour
+ toute personnalité, grâce à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de
+ la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La noblesse n'étant pas exclusive
+ et restreinte à la naissance, chacun a le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans
+ la hiérarchie administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux. Ceux-ci même
+ pourraient être légalement remplacés en temps de guerre, mais, leur nombre étant naturellement
+ limité par le nombre des fiefs, et ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de
+ paix, de nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux.</p>
+
+ <p>Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le droit entier et non motivé
+ de reconnaissance et d'adoption. Ces deux actes simplement exprimés déterminent une filiation
+ nouvelle qui devient la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit entre
+ des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants et dont les autres manquent de
+ postérité. C'est encore par l'usage de ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme
+ un trait d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant, recherche une
+ nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption et de reconnaissance se confondent
+ souvent les distinctions qui subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement
+ admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces conditions deviendrait
+ impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce remède facile pour régulariser la position et
+ donner gain de cause à la liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la
+ hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les familles se mêlent dans
+ leurs éléments les plus actifs, l'horizon s'élargit pour chaque individualité, la concorde
+ remplace l'antagonisme et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire,
+ l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par cela même, pour la foule
+ un type à atteindre.</p>
+
+ <p>Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans le printemps de l'année
+ 1862, offre un exemple de cette liberté d'initiative individuelle qui forme l'expression des
+ m&oelig;urs sociales au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un champ
+ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un gokanine nommé Také-no-Outchi, qui
+ lui reconnut son nom et lui facilita l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par
+ les grades de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de gaïko-kou-bouïo. Ce
+ fut dans l'exercice de ses fonctions, étant gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son
+ gouvernement pour diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi est
+ aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes fonctions politiques.</p>
+
+ <p>Les m&oelig;urs sociales sont, plus que les institutions, l'expression d'une société; à ce
+ compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux d'avenir et de progrès. Ces éléments se
+ trouvent dans leur caractère national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère
+ des abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement fausses, comme la
+ confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions administratives et judiciaires. Le caractère
+ général de féodalité trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une libre
+ expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à l'alliance de ce contraste que les
+ Japonais doivent cette valeur individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les
+ Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles présentent, sous tous les
+ rapports, des oppositions directes. L'étude et la comparaison de ces pays offrent également un
+ exemple curieux de l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par
+ elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des m&oelig;urs qui détermine en
+ réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses m&oelig;urs que nous devons rechercher sa
+ véritable physionomie.</p>
+
+ <p>En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous retrouvons chez les deux
+ nations un caractère dominant. En Chine le mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel.
+ Cette soif du gain représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de
+ satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire pas en Chine, et
+ l'indifférence en matière de sentiments religieux est complète. Les Japonais possèdent également
+ un mobile principal qui domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment
+ prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas moins un des plus nobles
+ besoins de la nature humaine, et demeure pour l'homme qui le possède un stimulant énergique de
+ progrès véritable. L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation, lui
+ sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un développement général des
+ besoins moraux, et d'une modération matérielle, réelle, malgré des détails de m&oelig;urs, dont
+ l'expression isolée paraîtrait avoir une signification différente.</p>
+
+ <p>Si des m&oelig;urs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons en Chine les
+ principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à l'organisation sociale, tandis qu'au
+ Japon domine essentiellement le principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les
+ principes de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation, mais ces principes
+ dégénèrent en applications arbitraires, et disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous
+ ce rapport, le mal est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la
+ hiérarchie.</p>
+
+ <p>Le rapport des m&oelig;urs aux principes des institutions présente chez les deux peuples les
+ mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au concours, et malgré cette entière
+ égalité, qui paraîtrait devoir surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu,
+ matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie, non exclusive mais
+ privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif. Le niveau de l'individualité est donc plus
+ élevé au Japon qu'en Chine. Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant
+ de perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le second tout
+ développement individuel n'a lieu que sanctionné par l'opinion générale, car le mérite réside
+ dans la personnalité, et celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté,
+ l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve indépendante dans la classe
+ aristocratique, et le peuple, libre dans son activité, se modèle sur cette classe; d'un autre
+ côté, chez les Chinois, toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge,
+ et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui aurait été possible de
+ se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au
+ Japon, il s'élève constamment vers le haut.</p>
+
+ <p>A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale jugées à notre point de
+ vue moderne, on aurait attendu un résultat différent. Cette contradiction apparente n'infirme en
+ rien les principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de constitution ne
+ suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une société. Ce phénomène est du reste conforme
+ aux lois de la nature humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas des
+ syllogismes incarnés.</p>
+
+ <p>Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition dont l'existence peut
+ rendre compte de la dissolution sociale de la Chine en regard de la solidarité compacte de la
+ nation japonaise. Dans le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la
+ société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire sur la famille.
+ L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui n'existe pas pour son voisin; de là
+ nécessairement une série d'actes qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de
+ l'autre, au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer du caractère
+ général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi qu'un Chinois, après s'être élevé dans
+ le gouvernement des affaires publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser
+ dans sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet à son enfant le
+ respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce sera pour le jeune Japonais une source
+ nouvelle d'émulation, un devoir à remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la
+ solidarité du nom est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de ce
+ sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à son fils sa position dès que
+ celui-ci est arrivé à l'âge viril. On retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de
+ l'individu.</p>
+
+ <p>Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur et de dignité. Le
+ grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de se débarrasser dans une maison amie. Le
+ plus court est exclusivement une arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le
+ garder sur soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe paraît au
+ premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la barbarie est réelle dans l'arbitraire de
+ la loi et de la pénalité. Il est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un
+ caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent la loi. Il est pénible de
+ songer à la cruauté d'une sentence, dont le patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est
+ ainsi du fait, il en est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion,
+ comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes d'un sérieux examen. Le
+ point de départ gît dans le besoin de donner satisfaction à des nécessités, des droits et des
+ devoirs dont la conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la société a
+ le droit de réprimer et de punir; mais il est également évident que le coupable seul devrait être
+ atteint dans les limites de la répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable,
+ prononce la peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et humain de ne pas
+ l'aggraver par la torture de la honte, de la violence et de la dégradation de l'homme en contact
+ avec un bourreau. Enfin s'il est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort
+ soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute, au lieu d'être le
+ sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de l'infamie.</p>
+
+ <p>Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est préservé de la honte et de la
+ déchéance qu'entraînait son crime. En acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en
+ efface pour ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son courage et de sa
+ dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa faute, et par là conserve à son nom la position
+ morale qui lui appartenait et le respect dont il était entouré.</p>
+
+ <p>Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi est trop souvent
+ dirigé par une application exagérée d'un principe qui, en lui-même, pourrait faire honneur à une
+ civilisation éclairée. La déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera
+ quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative de solution d'un problème
+ dont l'équation plus parfaite intéresse notre civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du
+ suicide en contact avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si un
+ Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse tirer personnellement
+ satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et rejette par cet acte, sur son adversaire, une
+ déclaration de vendetta dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent
+ passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les Japonais renoncent facilement à
+ la vie, et meurent contents s'ils peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière
+ physionomie du suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un sentiment naturel
+ est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en fixer la juste appréciation.</p>
+
+ <p>Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur doit attacher un grand
+ prix à l'expression de mutuelle considération. C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se
+ manifeste surtout dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des premières
+ choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre japonaise. Il voit les hommes de la plus
+ basse classe se donner réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste constamment
+ digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une gravité à laquelle on reconnaît un
+ hommage plutôt qu'un acte servile. Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements
+ de la famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans lesquels le code de
+ la politesse fixe chaque détail. La manière dont on s'aborde, dont on se quitte, le style
+ épistolaire, le soin avec lequel on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles
+ précises qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des convenances,
+ l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la vengeance, comme à la suite d'une insulte
+ commise. Un des signes de l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les
+ femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la loi qui leur permet de
+ régner; en effet, les annales des empereurs nous montrent plusieurs femmes assises sur le trône
+ des Mikados.</p>
+
+ <p>A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable dépravation qui s'étale comme la
+ chose du monde la plus naturelle. Le gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait
+ subsiste à côté des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent facilement
+ partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre privilégiée du contraste. On y voit la
+ réserve et la modestie se confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment
+ de la dignité individuelle, la simplicité des m&oelig;urs sociales en accord parfait, chez les
+ mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie en société avec la démocratie, la défiance
+ administrative en paix avec la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec
+ tous.</p>
+
+ <p>La politesse des m&oelig;urs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit, dans l'esprit des
+ villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté qu'on y voit régner. Les rues larges et
+ droites sont bordées de maisons bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont
+ construites de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon, ont imposé des
+ lois à la construction. Les façades extérieures sont simples. L'habitation des grands, comme les
+ casernes, ne montrent sur la rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est
+ entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre, au-dessus desquels s'élèvent
+ encore des remparts en talus, et derrière s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales,
+ également protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de casernes; c'est au
+ centre que se trouve la maison principale avec les jardins. Les étrangers ne peuvent contempler
+ les habitudes et le luxe intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie
+ populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui n'aperçoit aucun des meubles
+ indispensables pour lui, et qui vainement cherche un siége, une table, un lit. Le plancher
+ supplée à tout. Il est garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à
+ entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec ses souliers. Ainsi garni,
+ le plancher sert de siége dans la journée. La nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant
+ d'une longue robe de chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes sous
+ une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment moelleux. Les Japonais savent se
+ passer de cheminées aussi bien que de lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu
+ de l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi toute la chaleur, sans
+ danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à travers les châssis, se renouvelle facilement.
+ L'emploi des vitres aux fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce
+ papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit les signes de l'écriture,
+ mais il est encore employé comme mouchoir et essuie-mains; on en fabrique des manteaux
+ imperméables à l'eau; travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace
+ parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes; enfin on le colle, en
+ guise de vitres, sur les châssis qui servent de portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas
+ retenus par des charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les retiennent en
+ leur laissant leur mobilité.</p>
+
+ <p>Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves inconvénients, qui, par le
+ contact des étrangers, amèneront des changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus
+ graves sont les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de l'humidité
+ impossible à éviter dans des maisons construites comme le sont celles des Japonais, et séparées
+ seulement du sol par une simple planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré
+ tout insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi rencontre-t-on, dans les rues, de
+ distance en distance, des pyramides de seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement
+ organisé de la part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont l'habitude de ces
+ accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises sont quelquefois rendus incombustibles par
+ l'emploi d'un béton boueux que quelques étrangers ont adopté à Yokohama.</p>
+
+ <p>Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter sont les temples
+ enrichis de sculptures, de peintures et de laques. Autour de ces temples s'étendent des jardins
+ qui montrent chez les Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se
+ manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la position peut même quelquefois
+ gêner la culture. Dans ce cas on lui laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine
+ qui doit protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à la ville, on
+ aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la propreté. Ce travail est poussé si
+ loin, que, sans exagération, on ne rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes,
+ traversées de routes macadamisées et bien entretenues.</p>
+
+ <p>Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes. La plus importante est
+ le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans sa longueur en passant par Yedo. La distance y
+ est inscrite, comme aussi sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le
+ Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent le Japon ont été chacune
+ entourées de larges voies de circulation; dans ces contrées, chaque province, puis chaque
+ district possède également des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village
+ partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les voyages sont donc rendus
+ faciles au Japon, et sur toutes ces voies de communication circule un peuple actif de marchands,
+ d'industriels, de prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou en
+ chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs doit suivre un même côté de la
+ route. Afin d'éviter entre les daïmios supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir
+ dangereux, la cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces princes ne
+ puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car les grands daïmios sont toujours
+ suivis d'une armée, et chacun s'arrête en se prosternant sur leur passage. La facilité des
+ voyages est non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes intérieures et
+ d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de maisons de thé qui bordent ces routes. De
+ distance en distance sont également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer
+ des chevaux, des porteurs et des courriers.</p>
+
+ <p>Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle introduit chez le peuple
+ des habitudes de solidarité en opposition avec le régime féodal qui tend à l'isolement des
+ provinces. C'est ainsi que les m&oelig;urs sociales ont leur expression propre, et que les
+ institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats qu'elles ont pu produire
+ chez une autre race. Par la fréquence des relations s'est établi parmi les Japonais un rapport
+ homogène, dans l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques.</p>
+
+ <p>Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de méconnaître leur
+ ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette lacune dans leur contact avec les
+ étrangers. C'est par l'intermédiaire de ces derniers, principalement par les Russes et les
+ Hollandais, que les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques assez
+ complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes et d'indications, de manière à
+ servir de traité de géographie aussi bien que de cartes. La science historique se borne pour les
+ Japonais à l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent de trois
+ moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660 avant J.-C., avec le règne du Daïri
+ Shine-Mou, premier auteur de la dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque
+ fixe, ils comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus petits et de
+ durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs déterminent le nom et la durée de ces nengos
+ qui se suivent sans interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions.</p>
+
+ <p>Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles semblent
+ très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités fondamentales qui leur font
+ envisager cette science d'une façon spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques
+ remarquables pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans écriture,
+ plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont communs avec les Chinois.</p>
+
+ <p>De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont presque ignorées au
+ Japon, mais la médecine présente un ensemble de connaissances plus développées, quoique
+ imparfaites. Les médecins japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui
+ leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont très-habiles à saisir toutes les
+ variations que présente ainsi la circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations
+ aux différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les maladies, ils emploient
+ quatre principales méthodes: l'ingérence de différentes substances, la plupart végétales, le feu
+ sous forme de moxa ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage qui
+ est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en dehors de toute prescription
+ médicale; car les Japonais sont soigneux de leur personne; ils accordent une grande attention à
+ l'aspect extérieur, comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main.</p>
+
+ <p>Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au Japon, l'enseignement
+ général est surtout religieux, moral et littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude
+ de la musique et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des armes. La
+ musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas de même de la représentation
+ dramatique, qui se produit avec vérité d'expression et science d'observation. Les Japonais ne
+ représentent pas seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont la
+ production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce genre de créations: ils
+ abordent aussi la représentation de la vie usuelle, des détails des m&oelig;urs, des événements
+ historiques dans un milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul fait est
+ certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre hommage au talent dramatique des
+ Japonais, je dirai, que dès le commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à
+ des représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des gestes et des expressions
+ ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le
+ temps de se familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme en faveur des
+ artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits, quelque disposé que l'on soit à l'indulgence
+ par un séjour prolongé en Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches,
+ un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue.</p>
+
+ <p>La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on veut se borner à
+ l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se renseignant sur les mots, et en reproduisant la
+ manière de parler des Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière
+ observation, naïve vis-à-vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car si l'on veut en savoir
+ davantage, les difficultés se multiplient, le temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais
+ est la plus difficile des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la
+ politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous parle, ou répondre comme
+ on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de ces règles. Suivant la position sociale de son
+ interlocuteur, il faut varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes de
+ façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout cela n'est encore rien auprès
+ des difficultés de la lecture et de l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce
+ qui s'écrit ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et il serait
+ souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux genres d'expressions. Comme si toutes
+ ces difficultés ne suffisaient pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques
+ chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes idéographiques sont lus au Japon
+ suivant deux prononciations différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près
+ le son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture suivant le sens et
+ traduit le son purement japonais de l'objet exprimé. Ainsi le caractère qui signifie
+ <em>chose</em>, se prononce <em>gui</em> suivant la lecture koïé et <em>koto</em> suivant la
+ lecture kouh.</p>
+
+ <p>L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style d'écriture adoptée; le
+ kouasho, ou shingghana, représente les signes tracés carrément; l'écriture cursive savante et
+ officielle est nommée guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les
+ Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle qu'apportait aux études la
+ difficulté de l'écriture idéographique, qui, en définitive, resserre la pensée dans les limites
+ du passé et transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en conséquence
+ adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons, permet de poursuivre l'idée avec un
+ instrument facile. Mais le point de départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à
+ la simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet phonétique de
+ quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes. Cette écriture reçoit le nom de
+ kata-gana qui veut dire écriture de côté ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana
+ comme traduction phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en servent pas
+ comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique est nommée hira-gana. Elle se
+ décompose en quarante-huit syllabes comme le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée,
+ c'est que chacun de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un grand
+ nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le reproduire. Enfin quelque compliqué que
+ soit l'hira-gana, cet alphabet prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité
+ intelligente qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces qualités se
+ retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve n'épargne pas plus le privilége que les
+ ridicules de la vie populaire.</p>
+
+ <p>Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple vivant et progressif, au milieu de la
+ torpeur asiatique, d'un peuple qui veut avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique
+ placé au fond de cet extrême Orient tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître. Avec la
+ grandeur individuelle qui les caractérise, les Japonais pourront conquérir une forme sociale qui
+ complétera l'expansion de leurs qualités. Ils ont des abus à corriger, des cruautés à adoucir,
+ mais qu'ils sachent profiter de l'élément occidental, qui s'est fait jour dans leur civilisation,
+ et ils trouveront, dans ce nouvel élément, un levier puissant à la disposition d'une action
+ intelligente.</p>
+
+ <h2><a name="vii._le_japon_par_rapport_a_l_europe" id="vii._le_japon_par_rapport_a_l_europe"></a>VII. LE JAPON PAR RAPPORT A L'EUROPE.</h2>
+
+ <p>Sans nous occuper du point de vue d'équilibre politique dont la considération n'offre
+ aujourd'hui aucune opportunité, il nous reste à voir quelles ressources et quels avantages le
+ Japon présente à l'Occident, sous le rapport industriel et commercial. Par le nombre et la
+ densité de ses habitants, l'empire du Soleil Naissant nous ouvre un vaste débouché pour
+ l'importation d'un grand nombre de nos produits; par la richesse du sol, et l'industrie des
+ indigènes, ce pays peut nous donner en échange de précieuses marchandises d'exportation vers
+ l'Europe. Sa population paraît être de 40 millions d'habitants répandus, en presque totalité, sur
+ les trois grandes îles de Nippoune, Sikokou et Kioushiou, et sur un grand nombre de petites îles
+ latérales. Ce groupe, en y comprenant l'île de Yesso, s'étend depuis l'île de Yakoumosima,
+ jusqu'au détroit de La Pérouse sur 15 degrés de latitude nord. L'empire japonais entier, depuis
+ le sud du groupe Liou-Tshou, jusqu'au nord des Kouriles méridionales, présente une superficie
+ évaluée à 190,000 kilomètres carrés, et se prolonge sur vingt-cinq degrés de latitude. Noter ce
+ fait, c'est noter des différences de climats et comme conséquence une diversité de productions
+ naturelles.</p>
+
+ <p>L'aspect du sol est essentiellement plutonique. La nature est accidentée, et l'eau, qui
+ circule partout en abondance, aide à la fertilisation d'une terre pourvue de puissants éléments
+ de production. Dans ce milieu volcanique il n'y a pas lieu de s'étonner des gisements
+ considérables de soufre que l'on rencontre au Japon. L'or y est très-abondant, et si l'on en
+ croit ce que disent à cet égard les indigènes, aucun pays au monde n'en posséderait autant. Ce
+ dire n'est, du reste, pas invraisemblable; l'on peut facilement y ajouter foi, en se rappelant
+ que l'or ne valait, pour les Japonais, avant l'action de l'influence étrangère, que quatre fois
+ son poids d'argent. Ce dernier métal se rencontre également en de très-riches minerais. Le
+ gouvernement japonais a, dit-on, le monopole des mines d'or, d'argent et de cuivre. Loin
+ d'encourager l'exploitation de ces métaux, il craint une trop grande production et semble
+ considérer les gisements de métaux précieux comme une réserve à laquelle il n'est permis de
+ toucher qu'au fur et à mesure des besoins; le contact européen suffira pour convertir les
+ Japonais à des idées économiques différentes. On sait que la plus grande partie des bénéfices que
+ faisaient les Hollandais relégués à Décima étaient réalisés sur l'exportation du cuivre dont le
+ Japon possède de grandes quantités. On y trouve du plomb, du charbon de terre, du fer en
+ abondance. Enfin d'après tous les renseignements que l'on peut recueillir, il paraît que le Japon
+ est un pays exceptionnel sous le rapport du nombre et de la richesse de ses mines. Du sein d'une
+ terre aussi abondamment minéralisée, s'élèvent des eaux chaudes et froides, chargées de principes
+ divers dont les vertus curatives sont employées au Japon sous forme de bains et de boissons. Les
+ entrailles de la terre japonaise recèlent encore un autre genre de richesse, car on y trouve de
+ magnifiques pierres de construction, que les habitants n'osent guère employer par crainte des
+ tremblements de terre, mais dont une science plus parfaite pourrait certainement tirer parti,
+ même dans ces circonstances défavorables. Si les Japonais ont besoin d'ingénieurs et de
+ professeurs en architecture, il n'en est pas ainsi vis-à-vis du kaolin, de la précieuse terre à
+ porcelaine, qu'ils savent employer d'une façon remarquable. On trouve encore au Japon du cristal
+ de roche, du jaspe et des agates. Il est très-probable qu'une étude scientifique de la
+ minéralogie de ce pays mettrait au jour bien des corps utiles que les Japonais ne savent pas
+ isoler. En tout cas, la part est belle; les divinités ténébreuses semblent avoir entassé pour les
+ fils du Soleil Naissant, leurs principales richesses, et si nous quittons leur empire pour
+ rechercher dans les profondeurs des mers quels trésors recèlent ses eaux, nous verrons la perle,
+ le corail, l'ambre gris, une grande quantité de poissons délicats, la baleine dans le nord. Ces
+ dernières richesses sont d'une importance majeure au Japon, car les Japonais, comme les autres
+ peuples de l'extrême Orient, se nourrissent presque exclusivement de poisson et de riz.</p>
+
+ <p>Le sol japonais est aussi prodigue de trésors que les entrailles de la terre et les
+ profondeurs des eaux. La principale production est le riz, dont la culture donne à la campagne un
+ aspect particulier par la multitude de canaux qui divisent le terrain. L'exportation de cette
+ denrée est prohibée, pour en conserver la valeur accessible aux basses classes. Une autre source
+ de richesse réside dans la culture de la soie, et dans la soie produite, on trouve, au dire des
+ experts, une qualité qui est la plus belle de l'Orient. Parmi les principales autres productions
+ végétales on remarque le thé, le coton, le camphre, le tabac, la cire végétale, la noix de galle,
+ et le sucre dans le sud. Les thés japonais sont naturels; c'est pourquoi les négociants étrangers
+ les expédient d'abord en Chine, pour y recevoir les préparations que les Chinois font subir à
+ leurs thés et auxquelles les consommateurs européens sont habitués.</p>
+
+ <p>Les Japonais apportent à la culture un tel soin et une telle intelligence, qu'ils provoquent
+ même l'admiration des Chinois passés maîtres en ce travail. Ils connaissent bien l'emploi des
+ engrais, et sont jardiniers aussi habiles qu'agriculteurs intelligents. Le jardinage de luxe est
+ chez eux en grande estime; les fleurs et les arbustes rares sont l'objet d'un commerce intérieur.
+ Au milieu d'une population aussi dense que l'est celle qui habite ce pays, chaque coin de terre
+ doit produire une utilité, ou pour le moins un agrément. Tout site accessible à l'homme y est,
+ dit-on, l'objet d'un travail actif; ce que j'ai pu voir par moi-même me le fait aisément croire.
+ Envisagés comme industriels, les Japonais apportent à leurs travaux le soin et l'intelligence qui
+ font partie de leur nature. Ils possèdent quelques spécialités dont les produits sont
+ remarquables. Leurs objets de laque sont de toute beauté et supérieurs à tout ce qui est fait en
+ ce genre. Leurs tissus de soie ne valent peut-être pas les produits similaires de la Chine, mais
+ les porcelaines japonaises peuvent soutenir toute comparaison par la finesse de la pâte,
+ l'élégance des formes, l'éclat des couleurs et l'harmonie des dessins. Les Japonais sont de
+ véritables artistes en bronze, qu'ils savent ciseler avec une perfection et une patience
+ incroyables. Ils manient, en général, parfaitement les métaux; et leurs sabres, quoique lourds,
+ sont remarquables par la dureté de l'acier, la finesse du poli, le tranchant de la lame, et le
+ travail artistique de la poignée et du fourreau. Ce goût, qui se fait également sentir dans leur
+ talent d'émailleur, accuse chez les Japonais des besoins de civilisation élégante en contraste
+ avec la simplicité réelle de leurs m&oelig;urs. Ceci n'est pas un des côtés les moins
+ intéressants du caractère japonais qui trouvera, dans les relations étrangères, l'occasion de
+ s'affirmer définitivement dans sa voie spéciale de civilisation, comme individu et comme
+ société.</p>
+
+ <p>Ce qui précède indique brièvement les principaux produits que nous pouvons demander aux
+ Japonais; par contre nous en avons plusieurs à leur fournir. Parmi ces derniers, quelques-uns
+ nous sont spéciaux, mais la plupart, sans nous être particuliers, sont obtenus dans notre
+ civilisation à un prix contre lequel les Japonais ne peuvent lutter. Dans cette classe, dont les
+ articles s'adressent aux nécessités les plus usuelles de la vie rentrent les tissus de laine et
+ de coton, les camelots, quelques soieries, satins et velours, qui sont réalisés à des prix
+ avantageux pour les vendeurs européens comme pour les acheteurs indigènes. Nos étoffes chaudes de
+ laine et de velours communs présentent encore aux habitants du Japon une spécialité d'usage et
+ d'économie qu'ils ne peuvent remplacer; car leur industrie ne leur fournit, pour s'abriter contre
+ le froid, que des vêtements légers qu'ils multiplient sur eux, ou des étoffes ouatées qui leur
+ reviennent plus cher et leur durent moins longtemps. Ces articles trouvent ainsi au Japon un
+ débouché dont l'importance deviendra chaque jour plus grande par suite des habitudes contractées
+ et de l'usage qui se propage, sous l'impulsion des avantages réalisés. Les articles de mercerie,
+ le fil, les aiguilles, les boutons, dont les Japonais ignoraient l'usage, les objets de fabrique
+ connus sous le nom d'article de Paris, les cuirs travaillés entrent aussi dans la consommation
+ ordinaire, ainsi que les glaces, les vitres, les verreries. Le commerce étranger fournit encore
+ au Japon des médicaments, des produits chimiques et pharmaceutiques, des matières colorantes pour
+ la teinturerie, des instruments de science et de précision, des instruments de chirurgie, ainsi
+ que des livres scientifiques, des armes, de la coutellerie et de la quincaillerie. L'horlogerie
+ donne lieu au Japon à un commerce très-actif entre les indigènes et les Européens. Dans les
+ produits d'un autre genre, se trouvent l'eau-de-vie, les vins doux, les liqueurs sucrées, le vin
+ de Champagne, d'un intérêt tout français, les huiles, les épices, les ginsang et les drogues
+ asiatiques, qui, sans provenir d'Europe, peuvent intéresser la navigation européenne, de même que
+ tous ces produits alimentaires dont les Chinois sont friands et que les Japonais recherchent
+ également; ce sont surtout: le poisson sec, les huîtres salées, les herbes marines, les
+ champignons, les pois, la colle de poisson, les ailerons de requins, les nids de salanganes, les
+ holothuries, etc.</p>
+
+ <p>Ces principales indications suffisent pour montrer l'importance des échanges qui intéressent
+ l'industrie, le commerce et la navigation. Si les métaux précieux, qui forment l'une des
+ principales richesses du Japon, ne sont pas, aujourd'hui, rangés parmi les objets d'échange, ce
+ résultat des restrictions imposées par le gouvernement, dans la crainte de voir son pays inondé
+ d'une trop grande masse de numéraire, devra changer à la suite de l'impulsion nouvelle de
+ production et d'écoulement provoqués par les étrangers. Les Japonais s'apercevront qu'il y a, en
+ définitive, profit à livrer une marchandise qui leur coûte moins qu'aux autres peuples, et dont
+ ils sont abondamment pourvus. Mais pour en arriver à ce but, il faut activer l'importation de nos
+ produits et de nos services, rendre ainsi le travail des mines nécessaire pour solder les achats.
+ Ce résultat sera précieux, vis-à-vis de l'état actuel du commerce européen avec les Indes
+ orientales et la Chine.</p>
+
+ <p>Le mouvement du commerce extérieur au Japon n'a pas encore pris les allures franches
+ d'intérêts particuliers libres dans leur expression. Ce mouvement accusé officiellement pour
+ l'année 1862 représente 52 millions de francs, dont 37 appartiennent à l'exportation. Ces
+ chiffres sont rendus douteux par une contradiction que les documents officiels constatent sans
+ explication; car après avoir, dans le tableau général, indiqué l'exportation des soies écrues
+ pour une valeur de 32,528,000 francs, ils notent 20,000 balles de soie à 2,500 francs en moyenne,
+ exportées dans cette même année, ce qui représente pour l'exportation seule de la soie une
+ valeur de 50 millions. Le thé est, après la soie, l'article le plus important; il se trouve à
+ l'exportation pour un total de 3,402,000 francs.</p>
+
+ <p>L'importation est principalement représentée par 7 millions d'étain et de plomb, et 6 millions
+ de camelots, toiles, cotonnades et cotons en écheveaux.</p>
+
+ <p>La France n'entre dans ce commerce que pour 703,000 fr. à l'importation et 1,569,000 fr. à
+ l'exportation. La plus grande part appartient à l'Angleterre, pour une valeur totale de
+ 37,620,000 francs. Ces chiffres sont faibles, vis-à-vis d'une terre qui donne tant d'espérances.
+ Mais il faut remarquer qu'il y a progrès constant depuis le début commercial; en 1863 le commerce
+ extérieur a été de 88 millions dont 63 d'exportation et 24 d'importation. Le Japon ne pourra
+ d'ailleurs réaliser les espérances conçues que le jour où les intérêts privés seront seuls en
+ présence.</p>
+
+ <p>D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9 octobre 1858, entre la
+ France et le Japon, les villes et ports de Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts
+ au commerce et à la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être faite
+ l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques déterminées: le 1<sup>er</sup> janvier
+ 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata, ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune,
+ dans le cas où cette ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de Yedo
+ était marquée au 1<sup>er</sup> janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le 1<sup>er</sup> janvier
+ 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre Yokohama, placé à côté sur la même baie, et
+ dont les navires peuvent approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais
+ nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois villes de Nangasaki, Yokohama
+ et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama forme la station la plus importante, et c'est là que
+ se concentrent presque toutes les affaires.</p>
+
+ <p>On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important, si les quatre ports
+ qui devraient être ouverts l'étaient en effet. Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en
+ admettant de notre côté le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment
+ l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par l'habitude des rapports
+ bienveillants et avantageux pour les deux partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour
+ répondre à cette interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans la
+ lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le gouvernement japonais, je ferai
+ simplement remarquer que cet engagement se complique de circonstances qui lui enlèvent son
+ caractère absolu. En effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les
+ complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la réalisation de ses promesses.
+ Nous ne pouvons donc pas nous montrer par trop sévères pour un état de choses dont nous sommes
+ nous-mêmes la cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le principe de
+ l'admission étrangère en présence de la flotte et des canons du commodore Perry. Une seule raison
+ pourrait nous permettre de poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du
+ gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés par la connaissance des
+ pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du taïkoune et par la franchise de plusieurs actes
+ importants de son gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut faite par
+ les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le mikado contre les étrangers et notifié
+ à la cour de Yedo, qui, tout en protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son
+ rôle secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative que prit le
+ gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son décret, ce qui eut lieu à la suite d'une
+ grande assemblée de la noblesse réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus
+ significatif se passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais engagèrent le
+ taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet engagement fut en effet exécuté dans la
+ part que prit la cour de Yedo à la démonstration alliée contre le prince de Nagato.</p>
+
+ <p>De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le droit de nous montrer
+ violents dans la revendication absolue des priviléges que nous concèdent les traités. En
+ admettant même que notre droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier
+ nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de n'user que de persuasion
+ vis-à-vis du peuple et de Yedo, et de n'user de rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce
+ résultat reste le même, quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que
+ nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de race qui procède par
+ substitution, ou bien, au contraire, sous le rapport des relations sympathiques qui procèdent par
+ union, cet intérêt nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et d'alliance
+ taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par l'esprit de conquête, il ne s'agit
+ évidemment pas ici d'un refoulement immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans
+ chaque détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de l'envisager
+ franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport nous dirions que le système de
+ substitution réalise un intérêt plus immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur
+ par l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive d'une seule tendance;
+ les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire
+ à l'harmonie sociale que la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement
+ qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences, le fait ne pourrait, dans
+ notre intérêt, se produire, même partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du
+ nombre de sa population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le peuple
+ japonais.</p>
+
+ <p>Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger ne trouverait donc pas
+ de compensation, même au point de vue d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion
+ en conservant et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus forte
+ raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La politique proposée est ainsi la
+ seule possible, et c'est à son abri que nous devons rechercher notre intérêt avec et dans
+ l'intérêt japonais. Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans son
+ génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments d'activité pour nous-même. Sa
+ situation empêche toute jalousie de notre part; il nous est donc facile de rester dans les
+ limites tracées par la raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la force
+ d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout intérêt à se mettre à la tête
+ d'un mouvement dont la conséquence sera pour lui-même une augmentation de puissance, qui le
+ rendra l'arbitre souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire hésiter.
+ A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se rapprocher et s'étendre; les rapports
+ commerciaux amèneront des rapports industriels avec le magnifique horizon des richesses
+ minéralogiques et agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers immenses et
+ des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et se prêter un mutuel concours dans le
+ développement de leurs sociétés.</p>
+
+ <p>FIN.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Japon, by Charles de Montblanc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JAPON ***
+
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+
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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