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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg ebook of Les Corneilles, by J.-H. Rosny.</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Les Corneilles, by J.-H. Rosny
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les Corneilles
+
+Author: J.-H. Rosny
+
+Release Date: November 20, 2008 [EBook #27303]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CORNEILLES ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+<p class="c"><big>[Publié dans <i>la Revue Indépendante</i>, numéros 11 à 14 (1887).]</big></p>
+
+
+
+
+<h1>LES CORNEILLES</h1>
+
+
+<p>À une soirée de l'Américain O'Sullivan, boulevard
+Malesherbes, un officier du génie se tenait solitaire. Il
+était grave et très beau. Sur le sobre uniforme, sa tête
+blonde, hâlée à peine, se détachait avec majesté. Il
+avait de grands yeux celtes, mâles et candides, entre
+des cils d'enfance. Revenu de Tunisie avec des états
+de services superbes, très jeune encore, il était cité
+comme un officier de large avenir.</p>
+
+<p>La fête restait nonchalante, une mince valse traînaillait,
+un bourdon de causeries entrecoupait la menue
+musique, l'haleine de Mai entrait par les larges fenêtres
+ouvertes, faisait trembloter les lustres, aimablement
+caressait les femmes et les fleurs.</p>
+
+<p>Un peu timide, ensauvagé par sa longue absence,
+l'officier observait naïvement la bimbeloterie, de ci de
+là éparse, les rideaux de soie soufre gonflés au souffle
+soiral. Brusquement, ses prunelles s'abaissèrent sur un
+groupe de femmes.</p>
+
+<p>Alors, il frissonna. On voyait dans une vague de
+mousselines, une figure de jeune fille surgir. Elle était
+très pâle, un délicat chef d'&oelig;uvre aux prunelles de
+splendeur noire, au petit geste saccadé, tout furtif, de
+charme gracile.</p>
+
+<p>Elle devait être pubère à peine, le cou délicat, la poitrine
+finement turgescente, et il s'éblouissait, se sentait
+devenir craintif et tout humble. Cependant, il continuait
+à la contempler, inconscient de la fixité de son
+regard, retenant un peu son haleine. Un jeune homme
+chauve s'approcha, se pencha gracieusement vers la
+jeune fille, et, tandis qu'ils se parlaient, l'officier était
+blême d'angoisse. Il voulut détourner la tête, ne put.
+Il restait à admirer une voie lactée de perles sur la
+sombre chevelure de l'adolescente. Soudain, elle se
+retourna, ses yeux allèrent à ceux de son contemplateur,
+s'y fixèrent quelques secondes avec une expression
+de colère, de dédain et de moquerie. Son compagnon,
+une maigre silhouette de fourbu, regardait cette scène,
+les lèvres closes, avec une physionomie dénigrante, un
+vague haussement d'épaules. L'officier étonné, abaissa
+les paupières dans une tristesse démesurée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il s'éloigna lentement, poigné, alla vers un groupe de
+jeunes gens qui formaient un petit parlement dans l'embrasure
+d'une fenêtre. Devant la beauté fine du jardin,
+le tissage transparent de Mai, le firmament tendre, irrégulier,
+plein de menues vapeurs, ils causaient gravement.
+L'officier entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Betoy en croque vingt-six à la minute...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Tam O'Shanter fait mieux que ça... trente-deux!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, bel et bien, trente-trois.</p>
+
+<p>Mais l'officier, frappant doucement sur l'épaule d'un
+des causeurs, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Lannoy... as-tu deux secondes?</p>
+
+<p>Lannoy se retourna. C'était un gars aux fortes épaules,
+le visage sincère, des cheveux frisés de sanguin.</p>
+
+<p>&mdash;Mille secondes! répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu me dire... là-bas... ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Victor de Semaise.</p>
+
+<p>&mdash;Connais pas!</p>
+
+<p>&mdash;N'est pas sot... esprit de silex... expérience et
+pessimisme. Très fort à l'épée. Dépense sans se ruiner.
+Écurie médiocre.</p>
+
+<p>L'officier parut hésitant, un flux rouge à ses tempes;
+il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Tu ne la connais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine Vacreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vacreuse! répéta l'officier avec un large trouble.</p>
+
+<p>Il comprenait maintenant la colère de l'adolescente.
+La foule douce et farouche des souvenirs se levait, circulait
+dans la chambre noire de son cerveau. Toute
+l'enfance, mêlée à ce nom de Vacreuse, une sotte et méchante
+éducation de haine... Et l'officier devenait pâle
+excessivement, l'âme en désordre. Pourtant, un brusque
+espoir le saisit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien la fille de Louis Vacreuse? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. Sort de pension... a fait ses débuts dans
+le monde tout récemment... charmante, d'ailleurs,
+mais déjà cueillie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Semaise veut faire une fin... est las... a tourné son
+âme vers cette fleur... Pas bête!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?</p>
+
+<p>&mdash;A accepté, parbleu. Elle trouve probablement
+Semaise très bien, et aurait raison s'il n'avait pas le
+moral plus aride qu'un Sahara... Quelques années de
+malheur, puis... Tout passe si vite!</p>
+
+<p>L'officier écoutait, appesanti. Une ténébreuse impression
+de Paradis perdu était sur sa pensée. Ses beaux
+yeux celtes tremblaient, l'haleine vernale entrait plus
+délicieuse, la frêle musique voltigeait sous l'or des plafonds,
+allait se perdre dans le jardin parmi la gravité
+frissonnante des arbres. Tout était férocement tendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es triste? dit Lannoy.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'abandonne, alors. Les paroles, sur un chagrin,
+c'est des mouches autour d'une blessure.</p>
+
+<p>L'officier resta seul. Un quadrille dormassant s'engageait,
+beaucoup de ridicule sourdait de la gravité des
+attitudes, mais il n'y songeait guère, sentait s'épanouir
+en lui une ombrageuse passion, un amour dont il connaissait
+trop la vacuité mélancolique. Mais, au fond de
+lui, la pertinacité de sa nature sérieuse s'éveillait, l'opiniâtreté
+d'espoir des travailleurs le redressait un peu,
+il respirait largement, se remettait à regarder les salons.
+De suite, sa pâleur reprenait à la vue de Madeleine
+Vacreuse mêlée au quadrille, en face de Victor de Semaise.
+Alors, inconsciemment, il se mit à marcher le
+long des fenêtres, avec une rêverie confuse, un regret
+infini de n'être plus là-bas, en Tunisie, préoccupé seulement
+de futuritions militaires, heureux de sa carrière
+magistralement ébauchée, de l'estime des moustaches
+grises, l'âme toute claire quand, le soir, il se délassait
+une heure à faire de la musique, sous les constellations
+pures, à faire pleuvoir les notes lentes dans le cristal
+nocturne, à travers la solennité large du Silence.</p>
+
+<p>Il s'arrêta. Madeleine Vacreuse était tout près de lui.
+Les lèvres tristes, il resta là à se pénétrer de l'ineffable
+grâce de l'adolescente, à cueillir une moisson d'âpres
+et délicieuses adorations, à savourer les détails minuscules
+d'une toilette de jeune fille, les poses, les jeux
+exquis des étoffes sur la suavité des formes, la nudité
+divine du cou. À mesure, le flot amoureux entrait plus
+profondément au c&oelig;ur du soldat, une plénitude accablante
+remuait ses artères, et grisé, chancelant, il s'appuyait
+contre un linteau. Ses yeux ne quittaient pas la
+belle vierge, tellement que des gens chuchottaient et que
+Semaise ayant murmuré quelques mots, Madeleine se
+retourna subitement.</p>
+
+<p>De nouveau, le regard moqueur, colère, dédaigneux
+tomba sur l'officier, le toisa vite, avec une majesté
+noire. Il souffrit horriblement, se détourna, et Semaise,
+sarcastique, l'air d'un Belzébuth rouillé, passait son
+bras autour de la taille de Madeleine, l'entraînait dans
+le tourbillon d'une danse.</p>
+
+<p>Alors, avec un grand soupir, un mouvement d'arrachement,
+l'officier s'éloigna, sortit des salons, le front humilié,
+le corps sans force. Il descendit le boulevard,
+amèrement pensif, des multitudes d'espérances se
+fanant en lui, tombant comme des soldats blessés.
+Pourtant il s'effarait de ce que lui, l'énergique,
+accoutumé aux belles victoires de l'homme sur soi-même,
+trempé à d'obstinés labeurs, aux luttes du
+devoir, fût capté par cet amour si brusque et ce sombre
+découragement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma volonté déserte! murmura-t-il... Mais demain,
+sans doute, tout reverdira.</p>
+
+<p>Les feuilles légères frissonnaient aux platanes, les
+flammes des réverbères se décoloraient, quelque chose
+de tendre et de frais semblait sourdre du firmament. Lui
+s'en allait à pas mous, s'immobilisant quelquefois, revenant,
+et il resta longtemps devant la grande masse mélancolique
+de l'Opéra, si longtemps que l'aurore monta
+parmi des nues voyageuses. Devant la rougeur élargie,
+la gamme infiniment nuée du prisme, il lui arrivait des
+imaginations élyséennes, des choses incommensurablement
+douces cachées au loin, des rêves aussi vastes et
+aussi instables que les grottes resplendissantes du
+Levant.</p>
+
+<p>Il continuait enfin sa route, très las, avec aux lèvres
+un sourire chagrin, le cerveau plein d'une grêle, toute
+suave silhouette de deux yeux superbes et colères. Son
+amour grandissait encore, devenait lentement indomptable.</p>
+
+
+
+
+<h2>II</h2>
+
+
+<p>Entre Madame Vacreuse et Pierre Laforge, la haine
+était impérissable, augmentait avec les années comme
+les couches concentriques d'un arbre: de mutuelles
+offenses, perpétuellement, la ravivaient. Sa source
+était lointaine, remontait au mariage de Jeanne. Il
+avait existé pour tous deux une pause d'âme durant
+laquelle ils s'étaient adorés. Leurs fiançailles avaient été
+approuvées par leurs deux familles, l'époque de leur
+mariage convenue. Quelques semaines avant la date
+solennelle, Pierre dut entreprendre un court voyage. Il
+partit, l'esprit libre, aussi assuré de la fidélité de Jeanne
+que de l'existence des étoiles. Une formidable déception
+l'attendait au retour: Jeanne était partie avec sa famille,
+laissant une lettre par laquelle elle déclarait la
+rupture de ses engagements, avouait le choix d'un autre
+fiancé.</p>
+
+<p>Pierre lut, relut, avec les intermittences de fureur et
+de sombre abattement que provoquent chez un être
+jeune ces négations de la loyauté. Pourtant, il aimait
+tellement Jeanne que, au fond, il était prêt à lui tout
+pardonner. Mais l'absence de l'offenseuse, l'impossibilité
+d'aller du moins crier son indignation, tout ce que
+la fuite ajoute à un déni de justice lui brûlait le c&oelig;ur...
+Ah! rien... rien que ce misérable rectangle de papier
+blanc où courait l'écriture fine de la vierge féroce. Et
+vingt fois il relisait les lignes atroces, brisait en sanglotant
+des meubles contre la muraille.</p>
+
+<p>Jeanne, pendant ce temps, était installée à Lille avec
+sa famille. En rompant ses promesses, elle avait cédé
+au moins noble des entraînements: l'argent. Durant
+l'absence de Pierre une demande de mariage écrite lui
+était parvenue. Elle émanait d'un jeune homme rencontré
+quelquefois par Jeanne dans le monde des petits
+bourgeois.</p>
+
+<p>Timide, il convoitait en sourdine, depuis longtemps,
+la splendide Jeanne, hantait les maisons où il avait
+chance de la frôler, infiniment triste de la savoir fiancée
+à Pierre Laforge et priant Dieu chaque soir d'écarter
+ce rival. Il espéra longtemps une péripétie. Enfin,
+les puissances d'outre-terre déclinant d'intervenir, il
+joua son va-tout, écrivit sa demande à peu près dans
+les termes d'une pétition à un ministre.</p>
+
+<p>Cette lettre ridicule fut terrible au c&oelig;ur de Jeanne. À
+travers la platitude de la forme, elle vit la solidité du
+fond, la conquête du paradis social. Deux jours elle y
+rêva, l'âme en feu. C'était une fille ambitieuse, non incapable
+d'amour, mais trop âpre à la curée pour ne pas
+savoir décapiter ses rêves devant une réalité d'or. Pourtant,
+comme d'ailleurs le dernier des galériens, elle
+avait son aune de conscience. Elle se rappelait ses
+promesses, s'avouait une tendresse pour Pierre.</p>
+
+<p>Vers le troisième soir, elle penchait de plus en plus à
+la rupture. Mais devant la grandeur de l'événement,
+elle défaillit, se voulut un complice. Elle alla, la mère
+étant quantité négligeable chez les Glavigny, tapoter à
+la porte du bureau où le père préparait les petites combinaisons
+de son négoce.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? interrogea le brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, père.</p>
+
+<p>Et elle tendit la lettre de Vacreuse. Le père, attentivement,
+la lut, la déposa sur son pupitre d'un air pensif,
+puis la relut avec tant de minutie qu'il semblait l'épeler.</p>
+
+<p>&mdash;Fameux! dit-il enfin.</p>
+
+<p>Et il recommença à songer, tout en épiant sa fille.
+Non qu'il hésitât. L'affaire était claire merveilleusement.
+Le bonheur de sa jolie fille passait au-dessus des petites
+pouilleries. Seulement, il faudrait aviser à éviter des
+clabauderies et du scandale.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé, chérie! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen d'éviter le tapage.</p>
+
+<p>&mdash;Quel tapage?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de Pierre et de sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne t'ai pas dit que j'acceptais Vacreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit le père en riant.</p>
+
+<p>Mais devant la figure révoltée de Jeanne, il comprit
+qu'elle voulait être convertie. Alors, avec une mine honorable,
+des paroles d'enterrement, il joua son rôle, démontra
+à sa fille ce qu'elle s'était déjà démontré. Elle
+écouta, résista convenablement, et déjà au dîner la famille
+dressait ses batteries. Le lendemain Glavigny allait
+trouver Vacreuse. Le jeune homme fut trop heureux
+de se soumettre à tout, et l'on partit pour Lille où
+les préparatifs du mariage se firent avec alacrité.</p>
+
+<p>Aucun des obstacles redoutés ne se présenta. À la
+mairie, à l'église, l'inquiet M. Glavigny ne vit pas apparaître
+le trouble-fête. Nulle main n'essaya d'arracher
+les fleurs d'oranger de la mariée, nul poing ne menaça
+le crâne de Louis Vacreuse. Les époux voyagèrent selon
+les traditions, un peu plus longuement même. Au bout
+de plusieurs années ils revinrent se fixer à Paris, dans
+une belle résidence, proche le Bois.</p>
+
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<p>Pierre, durant cette période, avait philosophé. L'éternel
+chirurgien avait soigné les blessures, métamorphosé
+la grande haine en amertume supportable. Nature belliqueuse,
+il avait plutôt agi que pleuré. Les mauvaises bêtes
+de l'ambition s'étaient mises à hurler. Il avait résolu
+de boxer le prochain un peu proprement. À un fond de
+nature escarpé, il joignit l'idée d'un certain droit de revanche,
+et il se jeta méthodiquement sur la société, se
+rua dans la lutte, avec la stricte honnêteté légale, mais
+sans vains scrupules.</p>
+
+<p>Très attentif, sobre, entreprenant, il établit sa base,
+écrasa honnêtement les distraits et les faibles, et, estimant
+qu'il ne demanderait pas grâce en cas de défaite,
+n'accorda guère de merci, marcha d'accord avec les dix
+commandements de la religion du plus Fort. Il fut de
+l'excellente race qui vit sans recueillement, ignore le
+sens intime, bâtit des monuments en pièces de cent
+sous et se croit positive.</p>
+
+<p>Il avait quelques amis, qu'il n'aimait guère, ni eux
+lui. Très fier de ce qu'il dénommait son énergie, de son
+mouvement de loup chasseur, il méprisait la bête humaine
+créatrice, la Caste de Pensée et de Construction.</p>
+
+<p>Pourtant, quand cet homme fort apprit le retour de
+Jeanne à Paris, il eut une semaine d'affaissement. Il
+s'enferma chez lui, âpre. Le crâne entre ses poings, il
+rêvait misérablement. Il songeait à l'ancienne terre
+promise de sa destinée, à son mariage, à la Jeanne
+dont il avait eu si grand faim, au formidable épanouissement
+de sa chair adolescente. Il soupirait en rognant
+ses ongles, il revoyait la fiancée, la sorcellerie de Jouvence,
+unique, et trépassée pour l'Éternité! Graduellement
+le calme lui revint; il se rua, plus féroce, au torrent,
+engagea des spéculations excellentes; les capitaux
+affluèrent vers lui, il gagna l'estime des hommes de
+poids.</p>
+
+<p>Un soir, chez un banquier israëlite, il entendit sonner
+le nom de Louis Vacreuse. Il toisa ce rival victorieux,
+le trouva mesquin, de triste encolure et de pauvre
+énergie, puis, quand Vacreuse se fut retiré, il laissa
+échapper des épigrammes insultantes. Des bonnes gens
+éparpillèrent ses paroles; il reçut une lettre brève où
+l'on exigeait des excuses. Il les refusa, se battit, décousit
+très superficiellement Vacreuse, et, de son côté,
+l'affaire en fût restée là.</p>
+
+<p>Mais Jeanne avait été terriblement scarifiée des épigrammes
+du jeune homme et d'autant plus que, devant
+la fortune montante du dédaigné, elle devait bien
+s'avouer qu'en somme Pierre lui aurait assuré la fortune
+tout comme Louis, avec l'amour en sus! Avec
+une féminine patience elle se mit à étudier la vie de
+son ennemi et Pierre ne tarda pas à s'apercevoir qu'on
+lui créait des difficultés, qu'on lui faisait une guerre
+sourde, acharnée. Il savait d'où venaient les coups, et
+sa haine se réveillait à mesure. Mais cette haine fut
+immense quand les perfidies de Jeanne, s'attachant aux
+projets d'union du jeune homme avec une gentille enfant
+de la Haute Banque, réussirent presque à amener
+une rupture. De ce moment la lutte éclata, continuellement
+ravivée par les humiliations subies à tour de
+rôle.</p>
+
+<p>Impatiente de l'ascension continuelle de Laforge,
+Jeanne fut prise d'ambition pour son mari. La fortune
+si considérable de Vacreuse détourna cette ambition
+des choses d'argent; Jeanne élut la politique. Vacreuse
+était quelconque, mais elle se crut de force à l'animer.
+Il avait une belle voix, grave et portant loin, une diction
+claire, bien articulée quand rien ne le troublait. Le
+plus grand obstacle était sa timidité. Dénué de volonté
+propre, Vacreuse absorbait fatalement les pensées et les
+sentiments de sa femme. Pourtant, aux premières ouvertures
+des projets qu'elle nourrissait pour lui, il s'épouvanta.
+Il ne se sentait pas taillé dans le cuir des
+hurleurs de tribune. Elle insista, cita Démosthènes et
+ses cailloux, le circonvint avec des affirmations si solennelles
+que le pauvre homme succomba.</p>
+
+<p>Alors, elle trouva un ex-acteur célèbre, qui, presque
+chaque matin, venait enseigner la gymnastique déclamatoire
+à Vacreuse. Elle assistait à ces leçons, récompensait
+son mari par des sourires le jour où il méritait
+des bons points. En même temps elle feuilletait les orateurs
+contemporains, pinçait la guitare électorale, parcourait
+ces méchants petits mémoires où se révèlent les
+condiments de la cuisine gouvernementale. Fine, forte
+en ruse, médiocre en intellect, elle excellait aux chicanes,
+aux pouilleries de la faiblesse humaine transportées
+dans les graves législatures.</p>
+
+<p>Pour mieux assurer ses projets, elle mit la fortune
+conjugale à l'abri des contingences, l'établit sur fonds
+d'État pour la plus large part, sur propriétés territoriales
+de premier ordre pour le reste. D'avance, elle eut l'audace
+de choisir le département qui devait élire Vacreuse,
+elle mit la résidence estivale de la famille au château
+des <i>Corneilles</i>.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Pierre Laforge escaladait toujours
+la pente rugueuse du succès. Devenu un des plus
+effroyables carnivores du Commerce et de l'Industrie,
+un des grands maîtres tondeurs, il venait d'emporter
+la jeune proie millionnaire qu'il convoitait, et son
+mariage lui taillait un repaire définitif en plein roc financier.
+Il regardait l'avenir sans baisser les paupières,
+l'&oelig;il sûr et fixe, plein de mépris pour l'humanité, la glaciale
+morgue des tyrans empreinte sur sa figure, accablant
+de mots dédaigneux les vaincus, envieux des vainqueurs,
+avec la conviction fantasmagorique d'avoir exécuté des besognes
+de grand homme. Il sut que Vacreuse se préparait
+à la députation, en rit d'abord, puis devint jaloux.
+Qu'était Vacreuse auprès de Pierre Laforge? Il voulut
+l'écrasement du rival, s'édifia un prodigieux avenir de
+ministre d'affaires. Encore assez jeune pour rêver d'énormes
+rénovations&mdash;non généreuses, d'ailleurs&mdash;dans
+la baraque gouvernementale, il se crut d'envergure,
+de par quelques millions acquis et une femme de la
+haute banque conquise, à métamorphoser la France. Il
+modifia considérablement ses allures, commença de jouer
+son rôle, phrasant volontiers dans les conciliabules
+des salons. À une certaine rudesse de démarche, il
+substitua une gravité lente, prit un plaisir d'homme
+médiocre à des tenues de diplomate.</p>
+
+<p>Vacreuse, lui, faisait des progrès. Après des récitations
+en famille, Jeanne l'amena peu à peu à prononcer
+de petits discours appris devant les intimes. Il avait
+une mémoire tenace, n'oubliait pas un mot, et ses légères
+hésitations de timide écartaient le soupçon qu'il ne lançait
+que des phrases toutes faites. Sans déclamer remarquablement,
+il ne manquait pas de charme, avec sa
+belle voix grave et sa solennité de bon b&oelig;uf. Avec le
+temps sa timidité s'atténuait, si bien qu'un jour, à l'occasion
+d'un jubilé de vicaire de petite ville, Jeanne lui
+fabriqua un <i>speech</i> dans la note mirliton, qu'il débita sans
+anicroche. Dès lors elle le tint en haleine, le mena par
+les comices, le fit suer sur les estrades paysannes, et,
+durant les deux années qui précédèrent son élection, ne
+lui laissa pas quitter le département.</p>
+
+<p>Il fut élu à une respectable majorité, siégea parmi les
+ultra-conservateurs. Son premier discours fut misérable.
+Les cris, les colloques stupéfièrent le pauvre homme. Doucement,
+il s'y accoutuma, devint clair, tint un petit emploi
+de tam-tam dans le concert parlementaire. Jeanne
+le poussait âprement, désolée de l'inertie du pauvre
+homme et ne devait jamais s'apercevoir qu'elle-même
+n'avait pas l'ensemble des qualités qu'il faut pour faire
+même un médiocre politique.</p>
+
+<p>L'élection de Vacreuse ulcéra l'amour-propre de Laforge.
+Il se vit devancé, fut en proie aux caustiques de
+la jalousie. Le député libéral d'une localité manufacturière
+s'étant alité, Pierre sut des médecins que l'issue
+de la maladie serait fatale. Il se mit en campagne, fréquenta
+les clubs de l'endroit, dépêcha des agents
+munis d'argent et de promesses, commença de bâtir
+une cité ouvrière qui, tout en lui donnant une grosse
+réputation de philanthropie, ne fut pas une mauvaise
+affaire. Affectant des familiarités avec le peuple, une
+rondeur de bonhomme, il parla immodérément de Progrès
+et de Liberté, au fond resta un abominable despote,
+un partisan d'oligarchie brutale.</p>
+
+<p>Le député décéda, le jour de l'élection vint. La lutte
+fut longue, les ballotages en reculèrent l'issue. Enfin,
+Pierre triompha, put s'asseoir sur les sièges législatifs,
+lorgner de loin, insolemment, celui en qui se résumait
+la haine et l'ambition de Jeanne. Mais, malgré une
+tâtillonne activité, il ne s'éleva pas considérablement
+au-dessus du niveau de son rival. Sa personnalité resta
+là noyée, impuissante et aboyante, écrasée par les grands
+chefs de la doctrine. Il ne fut guère question pour lui
+de transformer la France. Furibondes et verbeuses,
+cent ambitions palpitaient à côté de la sienne, montraient
+des dents carnivores, toutes aspirant à d'éclatants
+triomphes, haussant ridiculement leurs menues
+statures. Il en fut atterré, sa complexion de lutteur implacable
+se trouva amoindrie, et même il perdait de son
+orgueil au contact de ces lutteurs dont la plupart étaient
+aussi intelligents que lui ou, si l'on veut, aussi médiocres.</p>
+
+<p>Cependant, dans l'intervalle, un peu avant son élection,
+un événement considérable était survenu chez
+Pierre, un fils lui naissait. Il coupa naturellement
+dans la blague paternelle d'hypothéquer ses vanités
+sur l'enfant, de rêver pour lui des revanches, et sa félicité
+se doublait de toute la rage qu'il devinait chez
+les Vacreuse. Cette rage était violente en effet. Jamais
+Jeanne ne complota si énergiquement contre Laforge.
+Mais les années coulèrent. Jeanne, qui commençait à
+désespérer, se sentit mère. Elle rêvait un garçon, un
+gaillard d'une envergure autrement puissante que Vacreuse!
+Mais, au jour de l'accouchement, sa déception
+fut dure: rien qu'une fille! N'importe! elle n'en était
+pas moins fière. D'ailleurs, tout espoir pour l'avenir
+n'était pas perdu. Elle était jeune, le destin pouvait lui
+accorder le fils dû.</p>
+
+<p>Ces deux enfants reçurent alors une singulière éducation
+vindicative. On leur apprit en quelque sorte à
+haïr avant qu'ils pussent parler. Le petit Jacques, à
+l'âge de quatre ans, au seul nom de Vacreuse tremblait
+de tous ses membres. La petite Madeleine apprenait
+à confondre le nom de Laforge avec celui des cruelles
+créatures des contes de fées. Avec l'âge, Jeanne rendit
+cette exécration plus profonde dans le c&oelig;ur de sa fille,
+mais le petit Laforge, au contraire, répugnait chaque
+année davantage à haïr qui que ce fût.</p>
+
+<p>La guerre désastreuse passa sur la France; l'Empire
+croula. Pendant la période de Thiers et de l'ordre moral,
+l'étoile de Pierre pâlit devant celle de Jeanne. Des
+ministères conservateurs se succédèrent; Louis Vacreuse
+prononça quelques discours assez écoutés, présida
+plusieurs fois des commissions, et même faillit faire
+partie d'un ministère. Perdu dans la gauche, Laforge
+se voyait complètement annulé, s'affolait d'impuissance,
+mais l'accroissement considérable et continu de sa fortune
+lénifiait ses brûlures d'amour-propre.</p>
+
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p>Jacques Laforge grandissait, orphelin, ayant perdu
+sa mère très jeune. Des exquisités se révélaient en lui,
+une douceur contemplative. La gâterie autoritaire de
+M. Laforge rendait les serviteurs humbles et craintifs;
+il n'y avait point là d'égaux, de frère, de s&oelig;ur, pour
+susciter les querelles de l'enfance, réveiller les instincts
+de colère; la santé du petit le préservant, d'ailleurs,
+d'être fantasque ou despotique, aucune âpreté n'avait
+germé en lui.</p>
+
+<p>On le laissait libre de jouer, de courir par la maison,
+par le vaste jardin, et naturellement grave, peu parleur,
+cela lui suffisait. Les bonnes plantes, les bêtes domestiques,
+les oiseaux, les insectes, le ciel capricieux de
+nos latitudes tenaient dans les souvenirs de Jacques
+la large place qu'ils tiennent aux âmes septentrionales
+éprises de nuances fines et de douceurs analytiques.</p>
+
+<p>Le jardin ami le gardait tout l'été, servait à ses paisibles
+ébats, à ses menues contemplations. Ce furent
+d'abord des choses à sa taille: de grands lys blancs
+soufrés de pollen, des primevères, des myosotis, des
+pensées polychromes, des cinéraires poudrées à frimas.
+Puis les arbrisseaux eurent leur tour, toute la bordure
+des massifs, les aucubas, les buis, les vinetiers, les
+symphoricarpes aux baies blanches éclatant comme
+des pétards entre les doigts. De plante en plante l'enfant
+courait, butinait la moisson merveilleuse des formes
+fraîches de la vie végétale.</p>
+
+<p>Au long des murs, entre les branches d'un cerisier
+étaient de grosses chenilles brunes; une carapace métallique
+glissait à ras du sol, le carabe, bête de proie au
+corselet dégagé. Des fourmis montaient, descendaient
+le tronc d'un marronnier, chargées de leur progéniture,
+du maillot blanc, plus gros qu'elles, où dort, du sommeil
+des métamorphoses, l'espoir de la race. Une coccinelle
+faisait une tache rouge sur une feuille; il la
+prenait au creux de la main, elle semblait morte, exhibait
+son ventre de cuir verni. Dans des coins perdus,
+plus sauvages, des lisières de pelouse, où l'humus
+était noir, l'ivraie couchée bien verte, des bêtes un peu
+terribles rôdaient parmi les mottes, se tenaient au
+sommet des tigelles; parfois, dans un affreux pullulement
+des stercoraires cuirassés de bleu, lents et lourds
+avec des parasites plein le dos.</p>
+
+<p>Un petit ami qu'il avait étant mort subitement, Jacques,
+frappé d'une affliction immense, avait dû être
+arraché pour un temps à la campagne où des souvenirs
+trop frais lui faisaient saigner l'âme. Amené à Paris,
+il y prit les premiers éléments d'instruction. Son intelligence
+se compliqua des troubles de la science, de
+l'effroi qu'éprouve l'oisillon humain à ses premiers
+coups d'ailes dans l'abstraction, dans l'infini. Il aimait
+déjà le vertige qui accompagne certaines idées,
+cette défaillance du c&oelig;ur que donnent les questions
+insolubles, la révélation fugace des beautés, toutes les
+échappées brusques sur l'Inconnu.</p>
+
+<p>Il prenait une jouissance nouvellement entrée dans
+sa vie, le jeu du violon. Toujours la musique l'avait
+attiré. Un chant, la vibration d'une mélodie sur un
+instrument quelconque, le tenaient immobile, grave,
+avec une tumultueuse couvée de sentiments. Son père
+lui donna un professeur de piano à qui l'enfant arracha
+des leçons de violon. Rebuté d'abord des obstacles de
+l'instrument, Jacques crut perdre tout plaisir, toute
+poésie à tâtonner sur le clavier ou sur les cordelles, à
+chercher péniblement des sons qui jusque-là lui étaient
+venus de source; mais une récompense considérable
+l'attendait: la révélation de l'harmonie. Ses doigts ne
+s'abaissèrent plus en vain sur les touches, et chaque
+accord juste éveillait en lui la deuxième puissance
+de l'Art, le plaisir de tisser la trame précieuse des
+ondulations se pénétrant, se mêlant, se repoussant dans
+les lois divines de la beauté.</p>
+
+<p>Une passion rivale tenait en échec la musique,
+l'amour du Nombre. Il avait dans l'esprit l'obstination
+qu'il faut pour résoudre les problèmes de mathématiques.
+Ce furent ses luttes à lui: il courait les solutions,
+en cherchait à plaisir les difficultés, passait des
+jours entiers à retourner la même question dans sa tête.
+L'algèbre l'avait irrité au commencement par son allure
+un peu mystérieuse, mais bientôt il en raffola, étonnant
+ses professeurs par de considérables progrès théoriques
+en contraste avec une maladresse à manier le chiffre, de
+fréquentes erreurs d'opération. Mais la géométrie le ravit
+du coup. Elle donnait un aliment à la rectitude de son
+intelligence, à sa soif d'absolu, de vérités incontestables.</p>
+
+<p>Il était entré au lycée très tard, dans les classes supérieures,
+d'ailleurs plus avancé que ses camarades. Une
+fois mis en rapport constant avec ses semblables, la
+hauteur de sa nature apparut: il montra le dégoût de
+la brutalité, la soif de justice, d'instinct prenait le parti
+des faibles. Très doux, mais d'un courage éprouvé, d'une
+force redoutable, il se fit respecter de tous, et cela malgré
+sa réserve qui eût prêté au ridicule chez d'autres,
+cette réserve qui le faisait s'abstenir des jeux profanateurs,
+des moqueries contre ce qu'il trouvait vénérable,
+des espiègleries méchantes. Bientôt ce ne fut plus seulement
+le respect qu'il obtint, mais l'amour. Il était difficile,
+en effet, de ne pas l'adorer avec ses grands yeux
+celtes baignés d'une lueur bleue, qui regardaient en
+face sans impudence et sans peur, laissaient s'épandre
+l'expressivité d'une belle âme, de ne pas adorer l'être
+de sacrifice qu'il était, se donnant sans calcul, avec son
+rire franc au plaisir, sa volonté puissante contre le mal,
+sa haine de la tyrannie et du vice.</p>
+
+<p>C'est au lycée qu'il comprit la Patrie, qu'il pleura le
+désastre de 71; c'est là qu'il entrevit, à travers la bonté
+native, à travers son horreur de l'homicide, le rude
+devoir du Français défendant sa civilisation. Son père
+eût préféré le voir mordre à la chicane, s'adonner à la
+fabrication de thèses ronflantes et suivre des cours de
+déclamation. Mais le jeune homme tint ferme et déclara
+vouloir se préparer aux études militaires.</p>
+
+
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+<p>Tout annonçait que Madeleine Vacreuse serait aussi
+belle que sa mère. Elle en avait les yeux superbes, le
+visage aux contours d'Ionie, certaines idiosyncrasies
+charmantes et aussi, jusqu'à un certain point, le caractère.
+La vie de Madeleine tenait, d'ailleurs, entièrement dans
+son adoration pour sa mère. À leur éveil ses facultés
+s'étaient tournées vers elle comme vers la source des
+biens qui l'attendaient dans ce monde. Son éducation se
+fit en quelque sorte par influence: aimer, admirer,
+imiter sa mère, avoir pour idéal de lui ressembler physiquement
+et moralement, la croire supérieure à tout et à
+tous en beauté, en sagesse, en intelligence. Et cela suffit
+à créer une adorable jeune fille, bonne, aimante,
+dévouée, encore que la mère ne fût ni douce, ni affectueuse
+pour d'autres que pour sa petite. Beaucoup des
+défauts maternels se retrouvèrent qualités chez l'enfant:
+l'inflexibilité hautaine de l'une fut chez l'autre religion
+de la parole donnée; la froideur, sévérité; le despotisme,
+dévouement; la brutalité méprisante, qui excluait
+jusqu'aux mensonges cordiaux, amour de la droiture.</p>
+
+<p>Jeanne, charmée des bonnes dispositions de Madeleine,
+les encouragea, s'en attribua le mérite. En un seul point
+elle sortit fermement de ce rôle: elle imposa à la jeune
+fille sa haine des Laforge et ce sentiment, accepté par la
+fillette, fut robuste et tenace comme si toutes les virtualités
+méchantes se fussent portées là. Madeleine sut haïr
+comme elle savait adorer, d'instinct. Sa féminéité ne
+rechercha point de motifs; il lui suffit que sa mère crût
+ainsi. De plus libres natures eussent succombé à l'enveloppement
+insidieux de la terrible rancune, au magnétisme
+des colères, des indignations, aux histoires de fiel
+et d'amertume. Elle haïssait à douze ans sans les connaître
+les Laforge et plus spécialement, par similitude
+d'âge, le petit garçon innocent que les foudres de Jeanne
+frappaient sans pitié. Sa rancune prit une âpreté plus
+vive à l'approche de la nubilité, à l'âge ingrat des filles
+où la nature prélude à la tendresse par on ne sait quelle
+morosité morale, quelle sécheresse des contours. Le
+petit Laforge perdit alors son caractère de monstre
+idéal, il devint net, corporel, obséda de sa laideur, de sa
+matérialité menaçante. Il <i>exista</i>: elle le vit dans toute
+figure antipathique, dans les traîtres de roman, les criminels
+de la troisième page des journaux. Elle prévoyait
+ses perfidies, songeait à se défendre, combinait des
+plans. Durant une période, elle le voulut rôdant aux
+environs du château, dans le vague des taillis; elle
+trembla pour son chien, son chardonneret, un canard
+préféré. Puis il hanta ses rêves: souvent il avait des
+formes hideuses, parfois sur un corps d'enfant, une tête
+de vieillard, mais presque toujours il voulait embrasser
+Madeleine, promettait la paix, et la jeune fille, si furieuse
+qu'elle en fût à son réveil, s'abandonnait à ces baisers
+avec le plaisir de sa sécurité refaite.</p>
+
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p>La chute du Maréchal, survenue vers l'époque où
+Jacques entrait dans le génie militaire, en qualité de
+sous-lieutenant, vint raviver toutes les colères de Jeanne.
+Le même coup qui replongeait Vacreuse dans une
+obscurité profonde, exhaussait légèrement Pierre, lui
+donnait une notoriété fugitive. La haine de Madame Vacreuse
+fut alors aussi violente que celles qui faisaient
+assassiner les familles aux siècles passés. Et Madeleine
+refléta ces grandes passions de sa mère, palpita frénétiquement
+en maudissant les Laforge, lança des imprécations
+de ses belles lèvres rouges.</p>
+
+<p>Jacques était bien loin de pareils sentiments. Il ne
+songeait qu'à son devoir, se montrait un grave, un austère
+serviteur de la Patrie. Son père lui allouait une
+pension royale et le jeune homme se sentait une honte
+de cette fortune imméritée, ne voulait pas la dépenser
+en plaisirs. Sans avoir encore toute la lucidité du juste,
+il en avait les principes au fond de sa haute nature. Il
+employa l'énorme revenu à faire du bien dans sa compagnie,
+augmentait le confort des soldats, procurait des
+professeurs et des livres aux studieux, des plaisirs
+sains à tous, offrait des primes à ceux qui trouvaient
+quelque menue amélioration dans l'exécution des travaux,
+enfin dépensait beaucoup d'argent en expériences
+mécaniques, chimiques, balistiques dans le but d'ajouter
+quelque engin perfectionné à la richesse défensive
+de la France.</p>
+
+<p>Il fut de l'expédition tunisienne. C'est là surtout, aux
+bivouacs, aux travaux difficiles, qu'il se montra admirable
+comme officier et comme homme, plein de pertinacité,
+d'ingéniosité et de c&oelig;ur, donnant son intelligence,
+ses bras et sa bourse à la patrie et aux soldats.</p>
+
+<p>Et c'était au retour de Tunisie que le hasard amenait
+Jacques à la fête de l'Américain O'Sullivan, et le mettait
+en face de sa jeune ennemie.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, les Vacreuse partaient pour
+leur château des <i>Corneilles</i>.</p>
+
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>Depuis son arrivée aux <i>Corneilles</i>, Madeleine s'endormait
+difficilement le soir. Un trouble était en elle,
+une nervosité rêveuse, non sans charme, et elle s'accoudait
+sur l'allège de sa fenêtre, s'oubliait à contempler
+les estompes de la nuit. La Lune grandissait, chaque jour
+s'attardait davantage sur l'horizon, et la jeune fille, depuis
+une semaine avait vu s'émousser les cornes et se
+remplir le petit croissant rougeâtre.</p>
+
+<p>Un soir, elle était penchée, immobile, devant le
+silence du val. Les rayons oranges de la Lune dichotome,
+basse à l'Occident, dessinaient pâlement sa figure
+sur la nébulosité blanche de sa robe. Elle se sentait
+l'âme fraîche, un peu inquiète pourtant.</p>
+
+<p>Au loin, des rainettes chantaient sur les roseaux, la
+forêt tremblotait harmonieusement, un peuplier solitaire
+était la silhouette d'un élégant colosse, un vague étang
+s'argentait entre des fermes. Elle soupira. Confusément
+elle désirait quelque chose, à toute cette splendeur nocturne
+trouvait du chaos, et son jeune c&oelig;ur se gonflait,
+murmurait contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau pourtant... Si beau! dit-elle à voix basse.</p>
+
+<p>Elle leva le front vers la Lune; elle avait l'illusion de
+la voir descendre la pente rapide du firmament. Une
+église paysanne se projetait au-devant des rayons,
+était noire et délicate, les étoiles luisaient plus fort, le
+demi-disque, toujours grandissant et s'empourprant,
+semblait s'endormir sur un lointain monticule. Enfin,
+il disparut. L'ombre fut plus lourde sur le paysage,
+Madeleine se sentit très seule.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi suis-je triste?</p>
+
+<p>Elle songea à sa vie future, à son mariage, à Victor
+de Semaise. Son fiancé ne lui troublait pas le c&oelig;ur.
+Elle l'estimait élégant, en était même fière. C'était tout.
+Je ne sais quelle extinction dans le regard du jeune
+homme, quelle lassitude sur sa blême face, quel néant
+atrophiait, éloignait la tendresse.</p>
+
+<p>Elle essayait pourtant de s'attacher à lui. Elle l'avait
+accepté de plein gré, par ignorance. Elle se figurait mal
+l'amour, malgré les lectures secrètes, les volumes empruntés
+mystérieusement. Puis, si jeune, elle ne vivait
+que dans le présent ou dans les courts avenirs d'adolescence.
+D'ailleurs, tellement passionnée de sa mère, elle
+en épousait les haines et les engouements, avait été
+décidée, dès le premier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais sommeil, du moins!</p>
+
+<p>Elle n'avait pas sommeil, sa veillée devenait plus
+misérable et plus douce, et elle absorbait longuement
+la bonne odeur de la nuit. La légère brise était anéantie,
+une immobilité immense dormait sur la vallée, les rainettes
+se taisaient. Dans l'auguste paix des ténèbres,
+elle essayait de bâtir un édifice de projets, se figurait
+des choses de lecture, des contrées, des villes, des arcatures
+de palais, des dômes, des aqueducs levés gravement
+sur des paysages, la virginité d'une haute montagne,
+des Victoria Regia, au soir tombant, nageant en
+neige, en nacarat tendrement rose, entre la splendeur
+des feuilles colossales, sur un lac vierge religieusement
+dormassant sous le vol des némocères, dans le clapotis
+des monstres de l'abîme. Et d'autres choses plus menues,
+des retraites frêles, abritées entre des colonnettes,
+sous des plantes grimpeuses, des objets gracieux d'ameublement,
+des langes d'enfant. Mais la lassitude
+revenait, comme un ensevelissement de son âme dans
+la nuit, et elle se sentait très petite, débile, rêvait à des
+contes de candeur, à quelque bon lutin qui viendrait la
+consoler, lui susurrer des légendes à l'oreille, bien
+mystérieusement.</p>
+
+<p>Tout à coup elle eut le frémissement d'un rêve.</p>
+
+<p>Dans le silence, une musique fine venait de s'élever,
+une lente et légère ondulation qui semblait monter aux
+Étoiles, la voix continue, infiniment chromatique d'un
+violon. La mélodie était belle, triste et inconnue. Elle
+devait sourdre de la crête d'un massif déclive, un peu à
+droite, hors du jardin, là où brusquement se resserrait
+le domaine, où le château confinait aux emblaves.
+D'abord surprise, la jeune fille écoutait, très émue, la
+poitrine orageuse.</p>
+
+<p>Continuellement, la musique semblait s'affiner, s'épandre
+en analyses harmonieuses, devenir plus plaintive et
+plus suppliante sous la caresse de l'archet, raconter
+quelque histoire bien mélancolique et bien lente de Calvaire,
+d'Exil, de Paria. Mais, pour Madeleine, le violon
+ne contait qu'une légende d'amour, de désespérance, de
+trop noire résignation, une histoire des profondes racines
+du c&oelig;ur, et deux grandes larmes descendaient au
+long des joues pâles de la vierge.</p>
+
+<p>Pourtant, un délice la pénétrait, un frémissement de
+bonheur tout à travers sa chair, et plus la mélodie s'assombrissait,
+balbutiait, plus il lui semblait être dans
+un coin d'Éden, dans la réalisation de ses plus beaux
+rêves. Et quand, au finale, de légers silences entrecoupaient
+le chant, que l'instrument se mettait à grelotter,
+que les cordelles avaient des notes basses comme des
+vols d'abeilles, quand les dernières mesures s'épandirent
+ainsi que des larmes, des soupirs de détresse, puis
+moururent en filigranes de musique, en prière suprême,
+elle tenait sa figure entre ses mains, les joues tout
+humides et le c&oelig;ur plein de ravissement.</p>
+
+<p>De nouveau régnait le silence. La solitude était élargie,
+plus vierge, le battement des astres ralenti, une monotone
+rainette coassait sa plainte humide, et Madeleine
+se demandait qui donc était venu lui chanter ce nocturne.
+Mais le massif frémit, une ombre humaine passa
+parmi les arbres de la colline, furtive, se dissimulant,
+et la vierge restait toute fiévreuse, en plein poëme, le
+cerveau rempli d'imaginations merveilleuses, de choses
+plus belles que la vie n'en comporte. Son ennui avait
+disparu, je ne sais quelle joie profonde vibrait dans
+l'espace. Sans remords, imprévoyante, elle s'abandonnait
+à un flux de tendresse, à la pensée d'un amour noble
+et large montant vers elle, du fond de l'ombre, respectueusement.</p>
+
+<p>Un à un, des fragments du nocturne revenaient à la
+mémoire; elle revoyait le départ de la silhouette taciturne
+sous les feuillages, se grisait du mystère, et le bondissement
+de son c&oelig;ur, des impressions rapides et répercutées,
+peu à peu lui épelaient une page inconnue, la
+page immense de sa jeunesse, de sa puberté épanouie.</p>
+
+
+
+
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p>Au matin, Madeleine se levait très étonnée. Une
+impression bizarre la prenait au ressouvenir de la scène
+des ténèbres, une impression de non réalité, de mystère,
+comme d'une chose lue dans un livre ou vue au théâtre.
+Mais les détails apparaissaient trop nets, et un peu de
+son émotion renaissait, une émotion chaste qui amplifiait
+délicieusement le mouvement de ses artères. Elle
+eut très peu d'appétit, se montra distraite au déjeuner,
+répondant de travers à Victor Semaise, à ses parents.
+Durant la chevauchée matinale qu'elle fit à la lisière du
+bois, entre son père et son fiancé, elle n'eut pas ses beaux
+rires sonores, toute sa frétillante et jolie innocence.</p>
+
+<p>Grave, ses superbes yeux un peu las, elle savourait
+on ne sait quelle germination nubile, sentait un être de
+passion s'éveiller, briser en elle la coque puérile. Ce
+grand renouveau l'étourdissait, et le firmament, les
+feuillées jeunes encore, ces petits nids pleins d'éclosions
+suspendus dans le frais tissu vert, les neiges éparpillées
+et les soufres ardents des corolles amoureuses, le
+gentil village posé parmi les prairies, sa pointe enfouie
+dans le bois, son clocher pointant modestement dans la
+pureté du bleu, étaient comme une subite création pour
+les yeux de Madeleine, des choses nouvelles, infiniment
+jeunes, infiniment féeriques.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu Madeleine? disait son père. Ton pauvre
+cheval est tout abasourdi de tes caprices.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, dit Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement! fit Semaise avec un sourire.</p>
+
+<p>Elle commençait à se reprocher ce qu'elle <i>avait</i>. Sa
+conscience lui disait des choses désagréables, analysait
+les périls de l'aventure. Pourtant était-ce un péché, ce
+rêve si nuageux, cet inconnu de légende à peine entrevu
+vaguement à la lueur des étoiles? Au fond, un plaisir
+d'imagination, une jolie extravagance qui, sans doute,
+s'évaporerait comme les petites nues au firmament d'été.
+Et des excuses naquirent, firent la guerre aux scrupules,
+amusant Madeleine à la façon dont les joujoux philosophiques
+préoccupent les gens graves.</p>
+
+<p>Elle s'en revint ainsi, lutinée par ses compagnons,
+hésitante, avec son petit mordillement des lèvres. La
+matinée restait douce adorablement, juxtaposait le trouble
+du jour tiède au trouble intime de l'adolescente. Elle
+souffrait beaucoup de toutes les beautés éparses, des
+petits cris entrecoupés des friquets, de la montée harmonieuse
+des alouettes, des nuées minces bues une à
+une par le soleil, des fils aranéens flottant délicatement
+entre les ramures, de tout ce paysage de bonheur, plein
+d'ailettes diaphanes, de cellules vivantes, de bestioles
+et de fleurs fécondes.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine, fit Semaise, vous avez mal dormi,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et cette simple question l'agita beaucoup. Oh! oui,
+qu'elle avait mal dormi. Elle résolut qu'elle ne s'accouderait
+plus le soir à la fenêtre. Toutefois, une telle résolution
+l'emplissait de mélancolie noire, puis de nervosité
+et elle jeta brusquement son hongre au galop, suivie de
+ses compagnons étonnés. Et dans l'ivresse du mouvement,
+ses cheveux un peu dénoués, elle murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de rêves, Madeleine!</p>
+
+<p>Quand le soir fut venu, que Madeleine se retrouva
+seule dans sa chambre, sa lampe éteinte, elle resta hésitante,
+la main sur la crémone de la fenêtre, tandis qu'une
+lumière pure s'osmosait à travers les rideaux. Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas très tard encore... <i>il</i> ne viendra qu'au
+coucher de la lune...</p>
+
+<p>Et doucement elle ouvrit la fenêtre, s'accouda comme
+la veille. Or, la Lune avait grandi légèrement, devait
+plus longtemps rester sur l'horizon; le village était
+enseveli dans la lueur calme, les rainettes chantaient,
+l'étang brillait comme du mercure, et tout cela était
+beau autant qu'à l'époque des peuples lacustres.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ne viendra-t-il pas?</p>
+
+<p>Cette pensée la mordait. L'angoisse palpitait dans
+sa chair. Oh! la Lune allait mettre des temps infinis à
+descendre l'Occident! Elle regardait fixement le clocher,
+fâchée de ne voir pas son ombre grandir plus vite.
+Puis elle se trouva ridicule. Puisqu'elle ne voulait plus
+écouter! Oh! bien certainement elle allait fermer la
+fenêtre, elle allait dormir, elle n'entendrait pas le nocturne.
+C'était son devoir. Qui était-il d'abord, ce musicien.
+Un paysan peut-être, un rustre, qui sait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un rustre! s'exclama-t-elle... Jamais!</p>
+
+
+
+
+<h2>IX</h2>
+
+
+<p>Alors, elle voulut se figurer comme il était, béante de
+n'y avoir pas songé plus tôt. Elle échoua. Il restait dans
+son imagination tout vague comme la silhouette entrevue
+sous les arbres, vague comme la nuit et profond comme
+elle. Quelque chose des religions s'y mêlait, l'attouchement
+de l'Invisible, et Madeleine regardait avec stupeur
+les plages stellaires. Elle chuchotait, elle priait. Elle
+était dans l'Ophyr du c&oelig;ur, la contrée où toute âme a
+plané, posé, oublié les vissicitudes.</p>
+
+<p>Le temps s'écoula, goutte à goutte, la Lune reposait
+déjà sur le monticule et, dans le blêmissement auguste
+de son départ, des astres se ravivaient au fond du sanctuaire,
+comme des cierges par un temps froid. Le clocher
+était noir, intensément, le Sphinx de l'ombre balbutiait
+son énigme à la chênaie, et Madeleine n'avait plus la
+force de quitter la fenêtre. Quoiqu'elle eut écouté, épié,
+l'arrivée de nulle créature humaine n'avait été perceptible.
+Une nostalgie chimérique dilatait sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne reviendra pas!</p>
+
+<p>Elle se pencha plus fort. Elle avait peur, à présent, de
+voir partir la Lune; elle plongeait sa petite main dans
+le faible ruissellement horizontal, semblait vouloir cueillir
+des rayons. Mais les rayons quittèrent les massifs,
+les plantes humbles, errèrent délicatement dans un
+pylône de tilleuls. L'astre, couleur de sélénium, croulait
+entre deux sapins, les ténèbres gravissaient majestueusement
+les collines. Enfin, le dernier segment
+pourpre s'immergea dans le couchant. L'ombre dévora
+l'horizon. Alors, soucieuse, la vierge écouta s'accélérer
+son c&oelig;ur, et le grandissant désir soufflait sur ses scrupules.
+Rien, sur les campagnes, que la persistance sonore
+d'une courtilière!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! soupira Madeleine.</p>
+
+<p>Son âme était tout amère. Elle replia à demi la
+fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!</p>
+
+<p>Soudain, secouée d'un grelottement, elle se pencha
+sur l'allège, dans un doute. Toute basse, intermittente,
+la vibration de la veille s'élevait, les battements troubles,
+les hésitations d'un prélude; puis, graduellement,
+le ruisseau mélodique s'élargit, un délicieux petit peuple
+de notes vola sous le piquotement des astres. Et l'histoire
+de la veille, ce que Madeleine croyait lire dans
+le réseau sonore, la plainte passionnée, la supplication
+d'un dévot timide, caché dans les ténèbres, se déroula
+en mélancolie intarissable, en pathétique, en douceur,
+en humilités larges.</p>
+
+<p>Par moments, un repos coupait l'entrelacement des
+sons; le silence de la nuit disait la lassitude de l'amoureux.
+Parfois aussi, un espoir planait, en nuées mélodiques,
+en gouttelettes vibrantes, en craintive vivacité.
+Puis, s'envolait, ailé, comme une bande féerique, le
+Rêve, le chant éternel du petit, du petit Clos printanier,
+du bonheur à deux, les balbutiements de l'Éden, toutes
+les corolles du jardin d'amour. Puis, la tristesse, la
+noire tristesse d'une créature nocturne rêvant de lumière,
+l'humble cri du captif, la prière fervente d'un
+tout petit exaucement, et, encore, la résignation solennelle,
+les notes basses, funèbres, du c&oelig;ur brisé...</p>
+
+<p>Tout cela, bien d'autres choses, Madeleine le voyait se
+lever au fond de son crâne, le lisait dans la pluie harmonieuse,
+selon le v&oelig;u de sa puberté, et aucune autre musique,
+ou la même, jouée un an plus tôt, lui eût-elle
+conté la même chose?</p>
+
+<p>Elle cachait ses yeux sur son bras, avec de courts
+sanglots de bonheur, et elle oubliait toutes ses promesses
+du jour dans l'émerveillement de la nuit, comme
+si toujours elle avait vécu là, dans une délicieuse turgescence
+de l'âme. Mais la mélodie s'éteignit, les petites
+fées sonores replièrent leurs ailes. Alors, avec douceur,
+elle releva le front, regarda.</p>
+
+<p>Des masses opaques s'élevaient dans la nuit, les
+arbres entrechoquaient soyeusement leurs feuilles.
+Quelques minutes s'écoulèrent. Puis, comme la veille,
+le massif trembla, la silhouette humaine passa mystérieusement,
+discrètement, au long de la colline, et
+Madeleine, toute triste de ce départ, s'en étonnait.
+Pourquoi s'éloignait-il ainsi, pourquoi ne murmurait-il
+pas même une syllabe dans les ténèbres tranquilles?
+Peut-être s'était-elle trompée, peut-être ne venait-il pas
+pour elle?</p>
+
+<p>Elle jeta un regard de courroux aux étoiles. Puis, il
+lui monta un doux sourire, avec un peu du défi de la
+femme. Oh, bien sûr, il n'aurait pas cette allure, il
+choisirait une solitude plus profonde que ce massif au
+flanc du château... Et s'il venait pour elle! Oh, s'il
+venait pour elle, comme il savait adorer humblement,
+souverainement, faire s'élever la voix d'un ange!</p>
+
+<p>Madeleine levait les mains, commençait une prière
+de passion, un tendre remerciement à l'Immensité...
+mais tout à coup s'arrêtant, avec épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... Je ne puis pas... je ne puis pas
+l'aimer!</p>
+
+
+
+
+<h2>X</h2>
+
+
+<p>Vers neuf heures du matin, trois chevaux se tenaient
+devant le grand perron des <i>Corneilles</i>. Vacreuse et Victor
+de Semaise attendaient Madeleine. Elle parut, mais
+non vêtue en amazone.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? s'écria Vacreuse.</p>
+
+<p>Elle, ses yeux baissés, la figure plus douce, comme
+féminisée davantage, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne monterai pas à cheval aujourd'hui. Je me
+sens lasse et nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit le père.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien dormi encore, Madeleine? demanda Victor
+en observant la cernure de ses paupières.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-elle... Mais je serais très ennuyée
+de vous retenir... Faites votre promenade comme de
+coutume... Moi, je préfère aller aujourd'hui à ma fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Ces diables bleus! dit rieusement Semaise.</p>
+
+<p>Ils n'insistèrent pas, tous deux accoutumés aux caprices
+de la jeune fille, et, quelques minutes plus tard,
+ils détalaient vitement sous les chênes de l'avenue.</p>
+
+<p>Madeleine, à l'ombre du grand auvent, aspirait la
+matinée, et elle voyait, sans regret, son hongre favori
+retourner à l'écurie. Sa pose était molle, en contraste
+avec ses fermes allures accoutumées, et elle n'avait aucun
+goût pour l'exercice du cheval, pour l'emportement
+d'une course violente. Bien plutôt rêvait-elle une promenade
+paresseuse, féminine, une traînerie par les
+sentes dominées de ramures, en forêt.</p>
+
+<p>Elle rentra, alla frapper chez sa mère. Jeanne remuait
+un tas de paperasses, les rapports, les placets annotés
+par les secrétaires, toute une lourde besogne de femme
+dominatrice.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Madeleine, tu n'aimerais pas une promenade
+sous bois... Il fait si beau et ces paperasses
+sont si laides...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jeanne, il y a ici des choses pressées.</p>
+
+<p>&mdash;Que de peine. Si du moins cela te rendait heureuse!</p>
+
+<p>Elle embrassa sa mère avec compassion, puis d'une
+moue gentille:</p>
+
+<p>&mdash;J'irai avec nourrice, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'écria Jeanne... Je n'y pensais pas...
+pourquoi ne fais-tu pas ta chevauchée, ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas toujours gai, ces deux hommes... Victor
+me traite en garçon et papa en petite fille... et il y
+a des jours où l'on aime à être femme. Tu ne comprends
+pas ça toi, maman, tu as trop vécu en homme.</p>
+
+<p>Et Madeleine, d'un coup d'ongle, dédaigneusement,
+fit s'envoler une brochure agricole, puis s'enfuit, s'en
+fut elle-même quérir sa nourrice. Celle-ci, campagnarde
+carrée, aux yeux herbivores, animal domestique d'insouciance
+et de docilité, était à l'office, finissait de
+déjeuner quand la jeune fille apparut:</p>
+
+<p>&mdash;Nourrice, tu vas m'accompagner à la forêt, veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;À la minute, chère fille.</p>
+
+<p>La bonne femme se montrait heureuse d'accompagner
+l'enfant qu'elle aimait de tout son naïf c&oelig;ur, l'enfant
+de son lait, son unique enfant, car celui de ses
+entrailles était mort...</p>
+
+<p>Des choucas quittaient l'église, l'oiseau gaulois,
+allègre, montait musicalement dans le bleu, et un grand
+vol de pigeons, instable, s'accourcissant ou s'éparpillant,
+tournait à l'entour des fermes. Dans la coupe
+blonde de la vallée, le soleil coulait à flots vacillants;
+une brise alourdie atténuait la chaleur; les cerisiers
+déployaient leurs escarboucles, et Madeleine, légèrement
+appuyée sur la bonne nourrice, en tendre extase,
+voyait ramer les oiseaux, toute la tribu libre de l'azur,
+les petits corps ivres de lumière et d'oxygène, ces éternels
+enviés de l'esclave humain durement fixé sur son sol.</p>
+
+<p>Avec un joyeux cri, une hirondelle de cheminée repassait
+perpétuellement auprès des deux femmes, le
+bec béant, rasait les coquelicots du chapeau de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>Mais la forêt était là, frémissante de vie, ouvrait son
+portail hospitalier, balbutiait au frôlement de la brise.
+Elles y entrèrent. La sève et le sang chantaient le
+grand cantique du désir, le désir des insectes silencieux
+dont les antennes effleurent les feuilles, le sonore
+désir des bêtes de lumière. Sous les piliers des hêtres,
+une prière s'élançait, se perdait dans les verrières du
+feuillage, et des prunelles de fleurettes apparaissaient
+sur le terreau.</p>
+
+<p>Puis, les chênes dominèrent: des rayons entrelacés
+glissaient comme une trame d'ambre sur les mousses,
+d'autres se mouvaient sur les plis des écorces, uniformément,
+et des surfaces blanches éblouissaient comme
+de la neige. Quatre passereaux, aux angles d'un trapèze
+de ramures, contaient leur joie monotone. Et la chênaie
+persista longtemps, souveraine, autochtone du maigre
+terreau. Des fougères saillirent, délicates comme de
+l'orfèvrerie, un court taillis s'étala sous le firmament,
+et des herbes rôties craquaient sous les pas, une naïade
+argentée ruisselait entre les broussailles.</p>
+
+<p>Madeleine, émue, s'accrochait quelquefois à une
+épine jaillie au bord du sentier.</p>
+
+<p>Dans ce grand bain de nature, une sérénité, une
+acuité aussi, pénétrait la jeune fille. Les forces, autour
+d'elle, insinuantes, pressantes, l'accablaient; son sang
+grondait dans sa poitrine, comme le ruisseau sous
+l'herbe. Craintive, elle subissait la pesanteur de la
+folie végétale. Toute la forêt, le grand orchestre uniforme,
+sérieux, coupé de la vivacité des oisillons, du
+rire des petites bêtes éblouies de sécurité, toute la
+forêt récitait la même strophe de jeunesse.</p>
+
+<p>Une illusion bizarre hantait Madeleine, lui faisait
+épier le sous-bois: il lui semblait qu'on la suivait. Par
+moments elle entendait comme un pas derrière elle, se
+retournait, ne voyait rien, restait inquiète, mais charmée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'entends pas quelqu'un marcher, nourrice?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit la placide créature après avoir
+écouté une minute.</p>
+
+<p>Brusquement Madeleine poussa un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le Paradis!</p>
+
+<p>Enclose entre les futaies géantes, là vivait une solitude
+adorable où triomphaient les cryptogames, où,
+après l'ajourement des fougères hautes, de vie presque
+arborescente, venait la douceur épaisse des mousses,
+l'entassement des sporules sur le sol, une énorme bordure
+elliptique, tendre, d'ineffable monochronisme; et
+des pierres celtiques, sous l'âpre lichen, se dressaient
+mélancoliquement, hiéroglyphiquement, en mémoire
+de l'ancêtre sauvage. Au centre, une mare ronde étalait
+les algues, la lentille fine, sans un arbrisseau sur ses
+bords, parcourue de gerris mélancoliques. Des lueurs
+vives y reposaient, lentement balancées selon l'oscillation
+des feuillages. Puis, au fond, s'ouvrait la grotte
+d'une dryade, décorée du velours et de l'argent silvestre,
+et deux hêtres la dominaient, posés sur un monticule,
+leurs troncs envahis de mousse au nord, nus et bleuâtres
+au midi.</p>
+
+<p>Madeleine, les narines tremblantes, un doigt levé
+naïvement, était la délicate déesse, innocente et éblouie,
+de la solitude. Derrière elle, comme une grosse nymphe
+comique, la nourrice gardait le silence, ouvrait la
+bouche largement.</p>
+
+<p>Un daguet passa, dans sa grâce furtive, s'enfuit en
+froissant les fougères; un oiseau vocalisait intarissablement,
+très loin, dans une gamme grave et vive;
+d'autres chants plus sourds, plus intermittents s'épanouissaient;
+la large mère nature semblait miséricordieuse
+autant qu'opulente; un pic s'acharnait, abattait
+son bec lourd; des ailettes diaphanes vibraient dans les
+pénombres pleines de pluie lumineuse, et la jeune fille
+se perdait dans un rêve d'universelle croissance, croyait
+percevoir un peu de la vie, du mouvement des atomes
+sous l'écorce de l'arbre, dans le sein de la terre, se sentait
+elle-même en chemin d'épanouissement devant la
+beauté parsemée là, devant le souverain labeur, indomptable,
+qui rend l'âme modeste, remet <i>au point</i>
+la vanité humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Nourrice, dit-elle à voix basse, venez nous asseoir
+dans la grotte.</p>
+
+<p>Et la fée parisienne et la grosse rustique passèrent
+sans bruit sur l'épaisse fourrure végétale, allèrent s'asseoir
+dans la grotte, émues diversement, l'une ensevelie
+dans une joie religieuse, vaguement reconnaissante à
+l'Inconnu, l'autre ayant quelque peur, un petit frisson
+sur sa peau rude, la pensée que des esprits dangereux
+pouvaient errer par là.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, dit la nourrice après quelque
+hésitation, on dit que l'endroit est mal hanté...</p>
+
+<p>&mdash;Mal hanté! dit Madeleine... Allons, nourrice,
+rassure-toi, les vilains esprits ne vivent pas dans de si
+jolis domaines.</p>
+
+<p>&mdash;N'empêche, fit la paysanne, qu'il en a cuit à Jean
+Mataire pour avoir passé par ici le soir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le soir, nourrice! fit Madeleine avec un gentil
+rire. Et puis, bien sûr, il n'y avait pas même de lune.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, chérie... mais tout de même... Il s'a
+cassé la jambe... Pour sûr, tous les anciens du pays le
+savent, il y a de vieux esprits très méchants, ici.</p>
+
+<p>Madeleine inattentive, se reprenait à son rêve. Une
+félicité abondante circulait dans ses veines, avec le
+vague ennui, la nostalgie d'une terre inconnue. Ses
+lèvres s'entrouvraient, elle aspirait passionnément l'oxygène
+pur et ses grands yeux, dans la splendeur fine de
+son visage, étaient amoureux inexprimablement.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! fit la nourrice avec effroi.</p>
+
+<p>Toutes deux avancèrent la tête dans la demi-ombre
+de la grotte. Entre les hauts piliers de la futaie, c'était
+la voix d'un cor de chasse, mais douce et tremblée, bien
+plus faible que l'intarissable chanson de la grive. Elle
+s'enflait cependant, rampante, priante, approchait. Madeleine,
+toute pâle, dans la mélodie inconnue, reconnaissait
+le mode du violon nocturne... Et le cor devenait
+large et grave, s'élevait, s'abaissait, comme la grande
+voix de la forêt amoureuse, s'éteignait lassé, reprenait,
+écouté des petits oiseaux.</p>
+
+<p>La nourrice, avec peur, ouvrant au large ses prunelles,
+murmurait des prières vitement. Son pauvre esprit, en
+plein Pandémonium, voyait surgir le monde vague, les
+bêtes fauves de la sorcellerie et, aux pauses de la musique,
+s'étonnait que la mare restât immobile, que des
+jambes grêles ne parussent pas derrière le lichen pâle
+des pierres anciennes.</p>
+
+<p>Le cor se tut. Madeleine, penchée, son âme captive,
+vainement essayait la lutte contre ses tendresses, contre
+toutes ces voix charmantes qui bruissaient dans elle
+comme les feuilles dans la forêt. Et, la figure cachée
+entre ses doigts, l'aveu jaillissait d'elle en un simple
+tremblement de la lèvre:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime.</p>
+
+
+
+
+<h2>XI</h2>
+
+
+<p>Un mystère de crépuscule accompagnait l'amour au
+c&oelig;ur de Madeleine. De toute l'attitude de la vierge
+émanait on ne sait quel charme de mansuétude, même
+de solennité. Elle devenait taciturne, avec des revifs
+soudains. Elle choisissait pour son costume une gamme
+de nuances modestes, des gris jolis, des bleus sombres
+relevés de tulle, de ruches fauves, et la finesse blanche
+de sa face et de son cou jaillissait de là adorablement.</p>
+
+<p>Le combat, pourtant, n'avait pas cessé en elle. D'un
+coup de flèche, le remords troublait souvent sa poitrine.
+En vain sa conscience se dérobait derrière l'argument
+d'un amour impossible, un amour qui devait mourir
+sans l'échange d'une parole. Madeleine concevait très
+bien le sophisme là dessous, et tout son être protestait,
+se révoltait contre la désuétude du beau rêve. Bien
+plutôt son être intime se berçait d'une pensée d'éternité,
+d'une communion plus complète avec celui qui n'osait
+conter ses tendresses que sous les ténèbres faiblement
+brasillantes du firmament constellé.</p>
+
+<p>Toute cette métamorphose, fort peu déguisée, n'était
+pas pour être saisie par Vacreuse, trop endormi, ni par
+Jeanne, absorbée dans ses tracas d'ambitieuse. Mais le
+fiancé était d'autre mesure. Il commençait à s'inquiéter.
+Jusqu'alors, exonéré de souci par le caractère ouvert de
+Madeleine, il attendait en paix la fin des accordailles.
+Modérément passionné, trop las encore de récentes aventures,
+il n'avait pas essayé de se faire aimer, aurait
+trouvé la tâche ardue. Au total, son siège était fait.
+Décidé à la vie au pas, il jugeait mauvais d'être tout
+d'abord adoré de sa fiancée, remettait à plus tard,
+quand naîtraient les premiers orages, d'endosser la cuirasse
+de guerre. Alors, intervenant à propos, se montrant
+subitement transformé, il détournerait à son profit
+les premières aspirations dangereuses de sa jeune femme,
+saurait être pour quelques mois l'amant au moins
+une fois désiré par l'épouse.</p>
+
+<p>Dans cet avenir prévu, le Parisien s'était enfoui
+avec délices. Croyant bien écarter toute anicroche, il
+capitonnait son existence, vivait de régime, insensible
+à la grâce de la vierge. Sa clairvoyance toutefois ne s'y
+rouillait pas. Faible d'intelligence, il avait l'entregent, la
+ruse et tout le mobilier de soupçons qui se rencontrent
+toujours dans ces égoïsmes féroces passés à la filière de
+l'expérience. Aussi les anomalies de Madeleine ne lui
+échappaient guère, et il voulut en avoir le c&oelig;ur net.
+Un matin donc qu'elle avait encore refusé de monter
+à cheval, Semaise dit à Vacreuse:</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine est singulière depuis quelques jours, ne
+trouvez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien remarqué, dit Vacreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non? Vous voyez cependant qu'elle ne monte plus
+à cheval, qu'elle a perdu tout son feu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est assez capricieuse, vous le savez bien!</p>
+
+<p>&mdash;Les caprices, que je sache, ne la font pas si pâle
+habituellement.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire qu'elle est malade? s'écria Vacreuse
+avec trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Que non! Pourtant son allure est lasse, elle a du
+souci... elle a modifié son vêtement... s'est convertie à
+des nuances de cloître, elle qui adore les couleurs de
+soleil. Et si modeste soudain. Plus charmante d'ailleurs
+que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors quoi? demanda l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous dise? Elle a tout l'air de
+se conter une histoire rose.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Semaise, dites donc les choses tout
+bonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Tout bonnement, puisque vous le voulez... Je crois
+que Madeleine rêve d'idylle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Tant mieux pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi! Mais je n'y suis pour rien, cher beau-père.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! balbutia l'autre, scandalisé.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez. Vous pensez bien que j'aurais gardé mes
+observations pour moi, crainte de vous donner de l'ennui,
+si je n'avais aucun motif de vous en instruire. J'avais
+d'abord attribué le malaise de Madeleine à quelque
+trouble physique, puis à des aspirations vagues... mais
+l'ensemble de mes notes me portent à croire qu'il y a
+<i>quelqu'un</i>. Oh! pas de gestes, je sais Madeleine incapable
+d'une intrigue... elle est trop loyale, elle dirait
+tout plutôt. Mais, mon ami, et c'est tout ce qu'il me faut
+savoir, dites-moi s'il n'existe pas dans les environs
+quelque jeune homme beau, distingué, que Madeleine
+pourrait entrevoir, en passant, dans sa promenade quotidienne
+avec la nourrice?</p>
+
+<p>&mdash;La croyez-vous donc capable... à la seule vue d'un
+beau freluquet...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois tous les romans possibles, voilà tout, interrompit
+Semaise. Madeleine a justement&mdash;et ce
+n'est pas de ma part un reproche&mdash;la nature qu'il faut
+pour aimer d'un coup de passion. Mais comme je préfère
+pour son bonheur et le mien, que son premier coup
+de passion porte sur moi, vous feriez bien, cher beau-père,
+de répondre clairement à ma demande.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais personne dans les environs qui pourrait...</p>
+
+<p>&mdash;Personne, bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Que des paysans, et tous laids, ou du moins grossiers.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de gaillard exerçant un métier original, vêtu
+bizarrement&mdash;pas de fils de fermier instruit à la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle; mais vous vous trompez peut-être...
+Vous pouvez avoir mal observé. Il sera bon de questionner
+Madame Vacreuse.</p>
+
+
+
+
+<h2>XII</h2>
+
+
+<p>Au retour de la promenade, Jeanne consultée répondit
+comme son mari. Semaise crut s'être trompé, mais
+continua d'être en éveil, et sa vigilance s'augmentait
+encore du frétillement d'une petite tendresse dans son
+c&oelig;ur froid.</p>
+
+<p>La campagne, sans doute, la monotonie des habitudes
+sous un ciel impeccable, dans une atmosphère balsamique,
+surtout la métamorphose de Madeleine, sa féminéité
+jaillissant de l'adolescence, pénétraient sous le
+cuir épais du scepticisme, remuaient des impressions
+jeunes, des souvenirs de printemps humain dans le
+fiancé.</p>
+
+<p>En se levant au matin, en ouvrant la fenêtre où entrait
+un grand flot pur&mdash;la senteur de la roseraie des
+<i>Corneilles</i>, des vergers, des plantes rustiques&mdash;il restait
+surpris, sentait se dissoudre sa glace d'âme. Il humait,
+blême, avec une clarté montant à ses yeux, un
+peu de sang à ses tempes, vaguement sentait un renouveau,
+une naïveté agréable.</p>
+
+<p>De vieilles peuplades de pensées, dans la fraîcheur
+ancienne, la largeur des vingt ans, le hantaient, tout ce
+qu'il avait oublié à la fadeur des nuits blanches, toutes
+les choses évanouies sur la route du passé. Il lui semblait
+qu'il avait été dix ans en geôle, dans l'ombre et la
+vétusté, à tourner autour de murailles nues, et respirant
+rapidement, les bras ouverts, un cri lui montait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la jeunesse... la jeunesse!... Champagne du
+c&oelig;ur!</p>
+
+<p>L'idée lui venait d'être heureux, à la campagne, avec
+Madeleine, de prendre le baume de l'existence, sans
+s'inquiéter, dans la persistance de son égoïsme, s'il
+pourrait, faible, usé, suffire à la vierge épanouie. Mais,
+au déjeuner, une nébulosité revenait se poser devant
+ses rêves.</p>
+
+<p>À l'attitude de Madeleine, il la percevait absente de
+lui, en course au pays d'Éden, tout au plus l'aimant en
+camarade. Ennuyé, jetant furtivement un regard sur sa
+tête demi-chauve, dans la glace, il se demandait comment
+faire? Parfois il taquinait la jeune fille, essayait
+de capter son attention. Elle, avec un sourire, une
+minute faisait l'aumône de cette attention, puis, distraite,
+retombait au doux monde intérieur, restait
+vague, incohérente.</p>
+
+<p>Accablé, ployant ses épaules comme sous un faix
+pesant, il achevait nerveusement une tasse de café,
+allait au dehors, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Je découvrirai le gaillard qui a fraudé l'octroi!...</p>
+
+<p>Embarrassé devant les parents à qui ses soupçons
+avaient dû paraître ridicules, il ne pouvait surveiller à
+sa guise Madeleine, le matin surtout où il subissait la
+promenade avec Vacreuse, et il tourmentait son cheval,
+déchirait ses cigares d'une mâchoire impatiente. L'après-midi,
+il avait plus de largeur d'allures, mais alors
+Madeleine sortait rarement, et toute sa tactique restait
+infructueuse. Souvent, las, il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il n'y a personne... Madeleine se paie une
+loge au théâtre bleu... et voilà tout!</p>
+
+<p>Il n'en gardait pas moins sa défiance.</p>
+
+
+
+
+<h2>XIII</h2>
+
+
+<p>Une après-midi, alors que l'ombre des arbres devenait
+longue déjà, Madeleine et la nourrice sortirent.
+Elles contournèrent d'abord l'orée du village, puis prenant
+par la place communale, elles se trouvèrent devant
+l'église.</p>
+
+<p>La porte était ouverte, une porte basse, cintrée,
+peinte de gros vert, fortifiée de cent clous énormes, et la
+jeune fille aimait voir, dans une niche au dessus, un
+vieux, très vieux Saint-Jean, entre deux autres apôtres,
+tous trois découpés délicatement dans la pierre.</p>
+
+<p>Elles entrèrent. Le dallage bleu était neuf, proprement
+entretenu par le sacristain. Devant les reliques
+d'un saint&mdash;quelques os dans une boîte d'argent&mdash;des
+cierges de consécration brûlaient avec une odeur de
+mouton. Par les verrières rustiques une lumière sourdait,
+aimable et naïve, et des rayons jonquilles, rubis
+feu, bleu intense, éclairaient les piliers, les chaises, le
+dallage.</p>
+
+<p>La chaire datait de loin et des man&oelig;uvres avaient
+revissé des têtes abominables sur des corps bi-séculaires,
+y avaient couché de l'ocre. L'autel, dans une
+pénombre fraîche, jetait des lueurs d'or, de vieux
+cuivre et d'argent; une grande candeur descendait du
+plafond repeint en bleu, un bleu de bluet, avec de
+larges étoiles en dorure, et une tête rose et blonde de
+Jésus, souriant d'un air de niaiserie, reposait dans ce
+firmament.</p>
+
+<p>Madeleine erra dans le silence des nefs, avec de
+l'amour pour les humbles qui venaient là s'agenouiller
+les dimanches, idéalisant, dans un rêve d'Éden, l'innocence
+des mains calleuses, la douceur des faces hâlées,
+la fraternité des travaux champêtres; pénétrée de
+l'identification que toute âme affectueuse a faite en rencontrant
+brusquement un séjour de pauvres, une maisonnette,
+une rue précaire, branlante, un champ où
+traîne un outil de labour. Et c'était un flot de beauté
+qui brusquement jaillissait d'elle dans l'église de
+paysans.</p>
+
+<p>Les tableautins ridicules du chemin de la Croix, le
+supplicié en robe rudement rouge, à figure inexpressive,
+les absurdes soldats romains, les saintes femmes,
+la ravissaient à ce moment, bien au-delà des chefs-d'&oelig;uvre
+d'un Vinci, et elle aimait encore une statuette
+de sainte, en bois, sa mante dévorée de vers, jolie
+encore dans l'encadrement d'un capuchon, un angelet
+posé sur son épaule, murmurant quelques paroles célestes
+à une fresque de barbares, à une vaguerie de
+personnages grossement bibliques, des Abraham, des
+Moïse, des Josué, Adam et Ève écoutant la harangue
+d'un large Dieu le Père, un Dieu le Père à face de
+traîneur de charrue. Des ogives étaient réparées en
+plein cintre, les meneaux sertis de petites vitres éclatantes,
+avec le dédain des transitions, et l'élan des nervures
+s'entrecoupait de plâtrages.</p>
+
+<p>N'importe, la vierge, à cet endroit discret, silencieux,
+humide, un peu moisissant, trouvait un charme rare,
+participait d'un mystère de Divinité, et, assise sous la
+chaire brune, elle s'attardait à chaque détail, les rudes
+et les ingénus, émue par l'idée que les pauvres avaient
+trouvé du plaisir à s'arrêter devant ces choses.</p>
+
+<p>Graduellement, en elle, s'élevait un bruit de Messe et
+de Patenôtres, un bourdon d'orgue, un plain chant.
+Alors, elle ferma les yeux quelques minutes, la tête
+posée sur ses mains, rêvant à sa religiosité d'enfance.</p>
+
+<p>Mais, dans l'enfoncement, il s'entendit un pas léger.
+Elle leva la tête, regarda.</p>
+
+<p>Une silhouette d'ombre disparaissait, devenait invisible.
+Elle se dit que c'était <i>lui</i>, qu'au détour d'une
+colonne il l'épiait, l'enveloppait de contemplation.</p>
+
+<p>Et ses impressions devinrent plus mystiques encore,
+l'ascension de sa pensée plus rapide, tandis que s'idéalisait
+la pâleur de sa face, si bien qu'elle semblait une
+admirable statue d'église.</p>
+
+<p>Cependant, la voyant si rêveuse, la nourrice, après
+un chapelet d'Ave et de Pater, la toucha du doigt doucement.
+Elle s'éveilla, accompagna machinalement sa
+bonne mère de lait.</p>
+
+<p>Quand elles eurent quitté depuis quelques minutes,
+Semaise sortit d'un cabaret de la place villageoise. Il
+entra dans l'église, les sourcils en angle, il marcha par
+le petit temple, fouillant tout de son regard pâle, puis,
+devant le néant de sa détection, désappointé, jurant:</p>
+
+<p>&mdash;Stupide charade! Moi qui me chauffais si paisiblement
+devant le foyer de mon avenir&mdash;et voilà qu'il
+fume, mon avenir!</p>
+
+
+
+
+<h2>XIV</h2>
+
+
+<p>La Lune, décroissante, se levait toujours plus tard
+dans la nuit, ne se couchait qu'au milieu du jour. Le
+nocturne maintenant s'élevait quand la Lune dichotome
+arrivait pourpre dans l'Orient. Un soir, à demi
+couchée dans la pénombre de la chambre, Madeleine
+l'écoutait, pâle d'extase, et déjà un fleuve de lumière
+moins oblique circulait sur la campagne, émané d'un
+demi-disque d'or, quand le violon se tut.</p>
+
+<p>Alors, quelque chose bruissa dans le silence, un pas
+furtif. Elle crut d'abord que c'était le départ accoutumé,
+mais une ombre parut à droite, à l'opposite du massif.
+Madeleine se recula doucement dans sa chambre, palpitante,
+écouta: Une voix sarcastique s'élevait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur le musicien, vous qui faites concurrence
+aux grenouilles et aux grillons des champs...
+deux mots, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>C'était Semaise. À la palpitation de son c&oelig;ur, Madeleine
+chancelait, étayée à la muraille, écoutait intérieurement
+repasser les paroles sèches. Mais, sérieuse, une
+autre voix s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute!</p>
+
+<p>La vierge en adora la vibration grave, et le timbre
+s'en fixa dans sa mémoire parmi les grands événements
+de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous écoutez! Pourrait-on savoir quel péché
+vous expiez ici en aspergeant les Corneilles de musique
+au clair de lune?</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile, répondit l'autre, de s'attarder à des
+puérilités. Je suis prêt à vous donner toute explication
+convenable, mais point ici.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit brusquement Semaise... vous suivrai-je
+ou me suivrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suivrai.</p>
+
+<p>Le massif bruissa doucement. Une haute silhouette
+se profila. Invinciblement Madeleine avançait la tête,
+et invinciblement aussi le musicien tournait son regard
+vers la fenêtre de la jeune fille. Alors, béante sous la
+clarté lunaire, Madeleine reconnut l'officier, entrevu à
+la soirée de fin de saison, et qu'elle avait accablé de la
+moquerie de son regard. Quoi! Jacques, le fils de l'ennemi,
+l'inconnu haï depuis l'enfance, haï autant que
+son père, et au nom de qui le c&oelig;ur de Madeleine avait
+toujours sauté de colère!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est fini!... c'est fini! balbutia-t-elle. Et que
+je suis punie, mon Dieu!</p>
+
+<p>Le flot amer jaillissait entre ses paupières, et reculée
+tout au fond de la chambre, enterrée dans les ténèbres,
+son être intime saignait affreusement. Ah! géhenne
+d'un jeune c&oelig;ur, entre les passions de miséricorde et de
+dureté, et toute analyse s'évanouissant!... Du fond du
+passé montaient les événements tenaces, les pauses
+d'âme qui semblent l'individualité même, la source de
+l'existence. Arrêtée, dans des minutes d'extase cruelle,
+enveloppée de douloureuses apparitions, elle croyait
+triompher, chasser la passion fraîche éclose. Toutes les
+étoiles du ciel d'enfance, les chronologies minuscules
+immortellement inscrites, palpitantes dans chaque fibre,
+mille splendeurs sans nom, innombrables dans une
+mémoire comme les éphémères dans un soir de septembre,
+l'infinité, l'intensité, la suavité qui sont le
+début de la vie pour chaque être, tout cela, en elle, dans
+la lutte et le remords, se ternissait, s'effaçait, mourait
+de la mort intime, et elle avait l'impression d'une large,
+implacable hache coupant en pleine chair, faisant s'écouler
+tout un monde saignant, doux et misérable...</p>
+
+<p>Puis sur la roue du doute, elle revenait à la nouvelle
+aurore, rêvait d'avenir, s'abandonnait. Larges lendemains
+des nubilités naissantes! Devant elle, interminable,
+la route du Reverdis allait sous le firmament de
+joie. Rien ne finissait, les jours après les jours, la renaissance
+éternelle, à chaque tournant une revirginité
+des formes, l'abondante féerie de l'amour remplissant
+tous les espaces, éclairant toutes les ombres, élevant ses
+ailes au-dessus de l'obstacle, dans les régions de sécurité
+et de lumière!...</p>
+
+<p>Ses sanglots redoublèrent, un épuisement l'arrêta
+dans son vagabondage de pensée, une minute lui ôta
+presque la conscience.</p>
+
+<p>Les ténèbres étaient légères. La neige du lit y saillissait
+nébuleusement, des surfaces de meubles, un lustre,
+de pâles figurines, une boîte d'ivoire, un cercle d'argent
+rayonnaient, et l'oblique blancheur de la Lune, sa dissolvante
+sérénité, se posait doucement dans une encoignure.
+Madeleine, avec surprise, regardait ces choses,
+et toutes lui semblaient innaturelles.</p>
+
+<p>Mais elle se remettait à vivre, à souffrir, et malgré
+tout, c'était le Passé qui s'écroulait devant une genèse
+nouvelle, c'était le triomphe du Futur, la haine déchirée
+par l'amour. En même temps, une joie singulière,
+incoercible, se levait au-dessus de la douleur d'un trépas
+de vie intime, au-dessus de sourds cris d'angoisse.
+Et il semblait à la vierge qu'un esprit de mansuétude
+surgissait en elle, une compréhension plus large du
+livre de vie. Ses larmes s'arrêtaient, elle sortait lentement
+des ténèbres, regardait par les vitres la nuit abaissée
+sur les champs.</p>
+
+<p>Et dans ses yeux las, dans la grâce affaissée, affinée
+encore, de sa délicate personne, l'issue du combat se
+lisait, son profond amour triomphant, indomptable, la
+Foi neuve dans laquelle elle voulait vivre et mourir.</p>
+
+
+
+
+<h2>XV</h2>
+
+
+<p>Au détour d'un ados, Jacques Laforge et Semaise
+s'étaient arrêtés. L'officier s'appuyait paisiblement
+contre un petit frêne, les yeux vagabondant à travers
+le paysage lunaire, les rubans clairs des sentiers, le
+clocher tout blanc, la masse grisonnante de la forêt. Il
+attendait, était un bel être humain de force et de patience.</p>
+
+<p>La colère, sur la figure de Semaise, houlait, combattue,
+civilisée. Il tentait le mépris, un long toisement
+de son adversaire, mais la nervosité de ses lèvres, de
+ses mains faisait avorter son jeu, le ridiculisait quelque
+peu. Il en eut conscience; et d'un timbre mordant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, c'était vous!... Vous, l'ennemi
+de la famille!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis l'ennemi de personne, dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Dites cela aux imbéciles!... Au surplus, peu m'importe...
+vous seriez le meilleur ami des Vacreuse que
+cela ne justifierait pas votre musique sous les fenêtres
+de ma fiancée. J'ai le droit...</p>
+
+<p>&mdash;Le droit de m'interroger... j'y consens! dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous consentez&mdash;c'est heureux! Alors, expliquerez-vous
+votre présence?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime votre fiancée.</p>
+
+<p>Sans bravade, profonde, cette déclaration humiliait
+Semaise. Il perçut la supériorité de son adversaire,
+d'instinct l'estima. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, mon bien vous chausse. Très flatté,
+cher monsieur! Et l'admirable excuse, n'est-ce pas,
+pour braconner sur mes terres!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur, vos droits n'ont aucun caractère
+définitif! Le mariage seul... Puis, j'ai jugé que
+vous n'aimeriez jamais Madeleine comme le mérite sa
+jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez jugé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Vous êtes fatigué, on m'a dit vos aventures,
+l'incertitude de votre santé. Ces considérations suffisent.
+Il est selon ma conscience d'engager une lutte, où hélas!
+presque toutes les armes redoutables sont de votre côté.
+En quoi puis-je n'être pas loyal?</p>
+
+<p>C'était dit doucement, fermement, et Semaise sentait
+que, au-delà des puérilités moutonnières, Jacques avait
+raison. Mais trop d'amertume lui envahissait l'âme
+devant son rival, trop jeune, trop beau. Il voulut un
+dénouement à son goût, un coup d'épée, sûr de sa supériorité
+dans le noble art. Il y rêva deux secondes, et
+reprenant, très froid:</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mais, cher monsieur, il m'énerve de voir
+jouer, fût-ce par un des sept sages, des nocturnes sous
+la fenêtre de ma fiancée, et sans tant d'arguties, j'exige
+tout bonnement et des excuses et la promesse de ne
+plus recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai, dit Jacques, ni excuses ni promesses à
+faire, n'étant point sorti de ce que je pense être honnête.
+Je suis pour vous un rival, et un rival malheureux. Je
+déclare que je persévérerai dans la lutte et que rien ne
+m'y fera renoncer, sinon votre mariage avec Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est net, fit Semaise avec un méchant sourire. Où
+puis-je s'il vous plaît, vous envoyer deux de mes amis?</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis n'ont que faire ici. Jusqu'à présent, nul
+de nous deux n'a, je pense, insulté l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous trouvez? Ces apôtres, ma parole, ont le
+cuir dur... Est-ce, peut-être, que vous voulez le choix
+des armes?</p>
+
+<p>Jacques regarda Semaise avec un peu de surprise
+dédaigneuse, et sans qu'un trouble parût dans la beauté
+de sa face, avec l'aise d'une personnalité probe, courageuse
+et fraternelle:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait, monsieur, une noble action à nous d'éviter
+un duel. Dans notre patrie, le sang de ceux qui peuvent
+servir est plus précieux qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Une âpre émotion prit Semaise. Sa conscience était
+émue de l'appel, mais, en même temps, s'élargissait sa
+rancune. Et soudain, brutal:</p>
+
+<p>&mdash;La première qualité du soldat français, monsieur,
+c'est la bravoure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, murmura Jacques.</p>
+
+<p>Il avait baissé la tête, un peu pâle de trouver là cette
+sotte querelle. Il croyait qu'il ne sied pas, dans un pays
+mutilé, tendu pour la bataille, de s'insurger contre les
+préjugés de l'honneur militaire. Aussi, se résignant à
+l'aventure:</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Vous voudrez bien, j'espère, vous considérer
+comme l'offensé. Envoyez vos témoins à la ferme des
+Avelines.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Décidez.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Bien. L'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq heures du soir.</p>
+
+<p>Ils se saluèrent taciturnement, et Semaise s'en alla,
+non sans un remords tout au fond. Jacques, seul, semblait
+absorbé par une touffe d'Achillée, ses paillettes
+pures épanouies à la Lune. Une effraye passa, ramant
+sans bruit de ses ailes cotonneuses, un fuseau de petites
+nues était posé sur le firmament et la vie, décrue sur
+toutes choses était solennelle, chaste et religieuse. Jacques
+soupira; il monta lentement le flanc de l'ados. Au
+loin, une porte s'ouvrait lourdement, se refermait, et
+Semaise était déjà entré aux Corneilles quand l'officier
+se trouva debout sur une faible éminence, triste et tout
+plein d'amour, à contempler la fenêtre de Madeleine.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVI</h2>
+
+
+<p>Au bruit de la grande porte des Corneilles, assez brutalement
+close par de Semaise, Madeleine s'effarait. Quelle
+scène s'était déroulée par delà le monticule? Et toutes
+sortes d'imaginations circulaient dans son cerveau, surtout
+la bouleversante pensée d'une provocation. Puis, ce
+fut un autre frisson: là, sur la déclivité, loin du massif,
+elle venait d'apercevoir Jacques, dressé en douce
+estompe dans l'argent nocturne. Il regardait fixement,
+opiniâtrement.</p>
+
+<p>Alors, un effroi passa sur Madeleine. Elle imagina
+que c'était le dernier adieu du musicien, que jamais
+plus il ne reviendrait semer ses amoureuses tristesses.
+La lune roulait entre des langes fins, la lumière était
+moins vive, un navrement susurrait dans les arbres.
+Brusquement, Jacques mit la tête entre ses mains. À
+travers l'espace il parut à Madeleine entendre une vague
+rumeur de sanglots. Toute sa chair soulevée de tendresse,
+d'angoisse, en vain luttait-elle contre une inférieure
+voix interne. Je ne sais quoi la soulevait, l'entraînait
+hors de la chambre, et elle se trouva, comme
+hantée, à la grande porte, détachant la chaîne, tournant,
+emportant la clef.</p>
+
+<p>La roseraie était là, ses suaves encensoirs, un tremble
+agitait ses ailettes de soie blanche, des ombres végétales
+ondulaient sur la cendre du sol. Elle eut peur,
+s'arrêta, apparition de déesse ineffable, un doigt sur la
+lèvre, hésitante. Elle s'élança de nouveau, froissait des
+herbes, des arbustes, et elle se sentait comme glissant
+sur une onde. Puis, elle alla sous l'ombre d'une ligne
+de chênes. Un petit ménage d'oiseaux s'éveilla, s'effara,
+et Madeleine, au cri de l'un d'eux, s'arrêta, prise de
+dyspnée, toute molle, contre un arbre. Le filagramme
+des ombres et des rayons évoluait sur sa figure; une
+aile de papillon nocturne effleura ses joues. Le courage
+lui revint, elle se remit à marcher, et, au détour des
+chênes, elle aperçut Jacques.</p>
+
+<p>Une petite porte, dans la clôture, était restée ouverte;
+elle la franchit.</p>
+
+<p>Il était toujours debout sur le monticule, la tête entre
+les mains, et des sanglots achevaient de mourir dans
+sa poitrine. Un désespoir intarissable pesait sur sa vie.
+Toutes ses belles futuritions d'optimiste, les claires
+architectures de la jeunesse, s'écroulaient comme un
+arbre dans le cyclone. Il revoyait monter, abondantes,
+de vive lumière, ses pensées de Tunisie, l'austérité
+charmante d'une existence toute construite, l'aspiration
+de sa nature vers le devoir et le sacrifice. Hélas! un
+fantôme s'était interposé, et maintenant plus jamais
+son sang n'était tranquille, son âme était nue, frissonnante
+et faible. Dans ses jours de maladie, jamais il ne
+s'était senti vaincu comme maintenant, jamais si craintif,
+et une sentinelle de chagrin, vigilante, implacable,
+veillait aux profondeurs de son crâne. Et quel vain,
+ridicule amour! Nul espoir de triomphe dans la lutte
+du fond de l'ombre, cette lutte du paria qui n'a sur lui
+que les regards de la haine. Non! il était trop condamné!
+Jamais, pour lui, des lèvres de l'aimée ne jaillirait le
+mot créateur. Et, alors, n'est-ce pas, qu'importe la
+beauté du firmament et celle du brin d'herbe?</p>
+
+<p>Levant péniblement ses deux bras, avec un large
+soupir d'angoisse, il allait partir à travers les campagnes.
+Son regard soudain s'abaissa, fixe. Puis, sous
+ses mains grelottantes pressant sa poitrine, tout pâle,
+en sursaut, il douta.</p>
+
+<p>Mais à force de regarder la certitude lui vint.</p>
+
+<p>Sous le grand bras feuillu du chêne aïeul, dans la
+blonde lueur mêlée à des pans de nuit, c'était bien Madeleine,
+debout sur les graminées basses. Les tigelles
+d'herbe, en fins glaives, environnaient ses petits pieds,
+ses chevilles emprisonnées de nacarat, et tous les yeux
+pâles des corolles étaient tournés attentivement vers la
+lune dichotome.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVII</h2>
+
+
+<p>Alors Jacques descendit lentement le monticule, et
+toute la scène lunaire, l'herbe, la branche épanouie,
+les meneaux bleuâtres, la vierge frêle et divine, pour
+toujours s'inscrivirent au fond de son cerveau. À quelques
+pas d'elle, il s'arrêta, la tête nue. Il était plein de
+religieux respect. Des phrases d'adoration se pressaient,
+insonores, sur ses lèvres. Il n'osait plus regarder Madeleine,
+il regardait les plis de la robe blanche, l'ombre
+cendreuse étalée sur le pré. Le vague frisson de la campagne
+lui semblait un bruit d'océan. Brusquement il
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi! La témérité qui m'a entraîné sous
+votre fenêtre était indomptable. J'ai espéré n'être entendu
+que de vous. Mon tort, à présent, me semble
+infini. Mais pourquoi ces haines qui séparent nos
+familles? Moi, je n'ai jamais pu haïr personne, tellement
+que je ne vous connaissais pas jusqu'au soir où
+vous m'avez si durement regardé. Dès la première minute
+je vous ai adorée... et pour toujours. Alors, en
+vain, j'ai voulu rester loin de vous. Toute ma vie se
+traînait misérablement dans le désir de vous revoir.
+J'ai combattu, j'ai de la volonté. Hélas! contre votre
+souvenir ma volonté est morte. Peut-être que c'est mal
+de vous le dire et que vous êtes fâchée. Pardonnez-moi,
+j'obéirai si vous voulez que je me taise, si vous voulez
+que je m'éloigne.</p>
+
+<p>Il avait un genou en terre, ses cheveux blonds tremblaient
+légèrement, une lueur charmante éclairait ses
+yeux. Involontairement elle le regardait, étonnée de le
+voir si beau. Il continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie est grave. J'ai dédaigné les plaisirs qui détrempent,
+j'ai donné mon âme au travail et à la patrie.
+J'étais très heureux, plein de larges espérances. Alors
+vous avez passé, et je n'ai plus dormi. Mes livres sont
+clos, le devoir, si doux jadis, m'est dur aujourd'hui.
+Une poussière couvre mes souvenirs, mon intimité
+m'échappe, je ne sais quoi d'âpre accompagne la moindre
+de mes pensées. Je souffre de tout ce qui est beau...</p>
+
+<p>Il se tut. Cela s'était épanché de ses lèvres gravement,
+avec une intensité de candeur, la vibration d'une nature
+sincère. Madeleine, dans la nuit, en pleine poésie, apte
+d'ailleurs à l'enthousiasme, s'enivrait à l'emphase du
+jeune homme. Une grande sécurité lui était de plus en
+plus venue. Le silence les embarrassait cependant. Elle
+le rompit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle avec tremblement, est-ce que
+vous allez vous battre avec Semaise?</p>
+
+<p>Une grande mélancolie alla au c&oelig;ur de Jacques. Il
+crut comprendre la démarche de Madeleine, crut qu'elle
+était venue pour supplier au nom de son fiancé. Et la
+voix plus basse, un peu brisée, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! rassurez-vous, il ne courra aucun danger...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Madeleine avec pitié.</p>
+
+<p>Et s'avançant, quittant l'ombre du chêne:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas, dit-elle. Votre réponse est
+douce pourtant, mais si triste! Je voudrais seulement
+éviter ce duel, mais non pour Semaise.</p>
+
+<p>Il levait le front, un trouble immense parcourait ses
+vertèbres, et ses lèvres remuaient. Madeleine sentit
+grandir son courage.</p>
+
+<p>&mdash;Toute ma haine est évanouie, dit-elle. Du passé
+cruel, entre nous, il ne reste que de la cendre. Et rien
+autre, entendez-vous, ne m'a attirée ici que la crainte de
+ne plus vous revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai? cria-t-il.</p>
+
+<p>Une lueur de ravissement errait entre les cils de Jacques,
+il était tout près de la vierge, à genoux, la figure
+levée. Il avait pris la main délicate, il y posait les lèvres
+lentement, timidement.</p>
+
+<p>&mdash;L'existence va être si douce, murmura-t-il. Mais je
+voudrais vous dire... ô les nuits de ma misère qui finissent...
+ce noir avenir si beau maintenant... non, je
+n'osais pas rêver... toujours une voix triste s'élevait,
+protestait, Madeleine... à peine, étant seul, si j'osais
+murmurer ce nom... mais est-ce vrai, est-ce vrai? me
+voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toute la vie, répondit-elle.</p>
+
+<p>Des tilleuls argentés répondaient à l'hymne des chênes,
+la roseraie encensait la pénombre divine, des formes
+mousses tremblaient lointainement, des taraxacums
+dressaient leurs menus pédoncules sur le tertre, et eux
+se sentaient enveloppés d'une bienveillance énorme, en
+sécurité sous le saphir nocturne semé de toisons vagabondes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes belle, Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous très beau... et si bon que, sans doute,
+vous ignorez votre beauté.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, penchée sur lui, frissonnante, elle
+chuchota:</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce duel. Il y a tant de hasard dans ces choses. Et
+puis, j'en ai le remords, ma conscience est lourde. Ne
+peut-on pas l'éviter?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis.</p>
+
+<p>Elle soupirait, leurs mains s'entrelacèrent. Une lente
+brise méridionale remuait dans les plantes:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas craindre, fit Jacques... Ce duel ne
+coûtera la vie à personne...</p>
+
+<p>Sa voix était persuasive, détournait, allégeait la crainte
+de Madeleine. Ils se turent. Jacques s'était relevé. À
+mesure de l'ascension lunaire, les ombres s'accourcissaient.
+Les campagnes étaient comme une mer pâle, et
+la joie vitale accélérait la vie des jeunes gens. Leurs
+lèvres étaient sèches, leurs yeux tendres ineffablement,
+et il leur semblait vivre là ensemble et s'aimer depuis
+des temps immenses, et que toujours ils s'étaient connus.
+Madeleine était faible, sa tête ployait et elle se
+trouvait réfugiée contre la poitrine de Jacques. Alors,
+lui, au contact des beaux cheveux, ivre, pressa contre
+lui la vierge, et leurs bouches se touchèrent dans le premier
+baiser, chaste et pourtant plein de flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime par-dessus toute créature, murmura-t-il.</p>
+
+<p>L'église sonna, l'aube commença de vibrer derrière
+la forêt, une vague, une délicieuse rumeur de vie roulait
+sur les campagnes, les bestioles fauves froissèrent
+les feuilles, de menus cris s'éparpillèrent, et la Lune
+pâlit entre les nuées.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, dit Madeleine.</p>
+
+<p>Elle partait furtivement sous les chênes; il contemplait
+ce départ léger, de charme intense, de la jolie fée,
+et quand elle eut disparu, quand la grande porte des
+<i>Corneilles</i> se fut refermée avec un grincement, il s'en
+alla, pensif, par les larges campagnes.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+
+<p>Semaise fut debout de bonne heure. Pâle de lourds
+rêves, et quelques minutes accoudé à la fenêtre, devant
+le brillant château des Corneilles, il respira la beauté
+du jour avec des délices chagrines, puis, atteignant un
+buvard, il commença lentement à écrire, mit beaucoup
+de temps à libeller deux lettres brèves. Les ayant enveloppées,
+il descendit. Les gens dormaient encore au
+château, et il se promena longtemps entre les plates-bandes,
+sous les massifs, charmé confusément de la
+prodigue splendeur épandue, de la joie étincelante
+des oisillons amoureux de la lumière, turgescents, babillards
+devant le disque jaune qui escaladait l'Orient
+solennellement.</p>
+
+<p>Des rustres passaient dans les sentiers, pesants et solides.
+Lui, las, sentant le chancellement de la santé,
+l'amollissement de ses fibres, enviait, non leur destin,
+mais la puissance de leurs épaules, la sérénité de leurs
+faces, le bel équilibre de leurs organes, de leur sang hématose
+au vif oxygène.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'empêchait d'être sobre, chaste, de mener une
+existence gymnique, avec les jouissances cueillies à
+l'heure? Être riche à la fois... et fort comme eux!... Il
+y a tant de façons de varier le plaisir, sans jamais abuser!
+Mais non, le tourbillon atroce est là, et ce n'est pas
+encore tant la volupté qui perd que l'imbécillité d'amour-propre.
+On a la vanité de la débauche comme d'autres
+la vanité de porter des poids lourds, et l'un jeu n'est
+pas moins grossier que l'autre, mon Dieu non!</p>
+
+<p>Sourdement, la jalousie le mordait d'une destinée
+comme celle de Jacques. Souvent, le soir, dans des confabulations
+de jeunes gens, il avait entendu conter des
+bribes de la vie de l'officier. Un colonel, un jour, vieille
+moustache rigide, avait proposé le jeune homme comme
+prototype à des gaspilleurs de vie. D'autres fois, Jeanne
+Vacreuse, qui avait ses détectives dans l'armée de Pierre,
+raillait avec âcreté le fils de l'ennemi, le raillait de
+cette façon qui hausse le raillé, disait moqueusement sa
+vie studieuse, l'estime de ses chefs... Semaise, à ces réminiscences
+soupirait:</p>
+
+<p>&mdash;Et on n'est jeune qu'une fois!</p>
+
+<p>Il regardait avec irritation un grave platane, indigné
+de la splendeur de l'arbre. La belle santé végétale le
+conspuait, riait de son crâne indigent. Il sentait la
+lourdeur heureuse de la nature l'étouffer. Il serrait son
+poing chétif, il trouvait stupide aux fleurs de jaillir si
+radieuses; des phrases amères viraient derrière son
+front. Puis, il se mettait à rire sardoniquement, arrêté
+devant une euphorbe et un cactus cierge, deux monstres
+formidables où il lui plut de voir un emblème de la
+stupidité de la nature.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fourbue! grognait-il. Euphorbes au Cap et
+idiots au boulevard&mdash;un tas de sales créations. Vieille
+bête qui n'a d'ailleurs rien inventé de plus fort pour passer
+la vie éternelle que de se dévorer les pieds du matin
+jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Il haussait les épaules d'un air de philosophie. Mais
+l'envie lui restait&mdash;le rongeait&mdash;de l'existence de
+<i>l'autre</i>, de l'autre livré à la science, optimiste, jeune, pur
+et beau, riche et dédaigneux des jeux débilitants de
+l'opulence, amoureux de justice... et digne d'être aimé
+d'une belle vierge comme Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Trève de pipeaux! murmura-t-il. Et puisqu'il ne
+nous reste qu'un maigre patrimoine de santé et de cervelle...
+sachons au moins le dépenser en ladre, sou par
+sou.</p>
+
+<p>Le château s'éveillait, des faces bouffies et pâles se
+montraient aux lucarnes, le valet de Semaise parut à la
+grande porte, étonné de voir son maître si matinal.</p>
+
+<p>&mdash;Blondeau, lui dit le jeune homme, tu selleras de
+suite «Blue beard» après avoir mangé un morceau sur
+le pouce, puis tu iras bon train à Hétremont, avec les
+lettres que je te remettrai.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Monsieur.</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard le superbe «Blue beard»
+emportait au galop le valet, et Semaise, plus morose,
+allait à sa toilette, labourait lui-même, du peigne et de la
+brosse, la stérilité de sa chevelure et, faisant passer une
+excuse aux Vacreuse de ne pas partager le familier petit
+déjeuner habituel, consomma une tasse de café solitaire.</p>
+
+<p>Puis, dans le spleen de son existence vide, il s'abandonnait
+en pandiculations, ricanait devant les paillons
+solaires coulant sur la vallée, allumait un cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Madeleine! s'exclama-t-il.</p>
+
+<p>Elle s'en allait, sous le petit dôme éblouissant d'une
+ombrelle, dans une robe de couleur sombre, délicieuse
+statue moderne, finement ciselée. Le jeune homme,
+abaissant ses bras, fermant sa bouche baîllante, de son
+&oelig;il d'ennui la suivait, peu à peu se récréait au mouvement
+d'harmonie féminine, aux ondes attrayantes de la
+soie, et un brin d'ivresse vernale secouait l'atrophie de
+son c&oelig;ur. Puis, le frisson de sa nuit, ses rêves lourds,
+tous ses doutes lui revinrent. Il savait maintenant l'origine
+des troubles de la jeune fille. Ah! ses soupçons
+étaient justes! C'était bien l'antique histoire. Il ne fallait
+rien grossir, pourtant. Deux nuits n'avait-il pas épié,
+avant d'intervenir, n'avait-il pas vu les départs discrets
+de Jacques? Oui, mais comme elle écoutait, si tard! Et
+elle restait à rêver, et, les matins, elle était lasse!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! puisqu'ils ne se sont pas parlé!</p>
+
+<p>Il regarda de nouveau circuler la jeune fille. Il se rassurait.
+C'était une puérilité. Attentif, désormais, il saurait
+écarter toute ombre. Une bonne saignée coucherait
+l'autre quelques semaines! Et Madeleine ne se souviendrait
+guère; c'est si oiseau, ces gamines! Dans le
+vide de cette absence, lui, Semaise, se substituerait,
+conquerrait. Alors, avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'allais déjà faire un brin de bucolique?</p>
+
+<p>Il secoua les coudes, avec un souffle dénigreur, se
+replongea en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon?</p>
+
+<p>Et, répétant: «À quoi bon?», il se leva, descendit.</p>
+
+<p>Sur le perron, il hésita. Tout autour de Madeleine,
+dans la roseraie, d'éclatantes buveuses de lumière, de
+pétillantes corolles serrées dans le corselet d'émeraude,
+un monde de folioles, des arbustes flottant sur le bleu,
+lui faisaient un plan de fraîcheur, de divinité, de pénétrante
+vibration.</p>
+
+<p>Justement, elle aperçut Semaise, vint à lui. Ils se
+rencontrèrent sous un marronnier à ronde feuillaison,
+dense, encore tout humide de la nuit. La peau de Madeleine,
+dans l'ombre fraîche, se décorait de quelques
+menues gouttes de lueur venues en maraude. Elle avait
+fermé son ombrelle, elle s'appuyait légèrement contre
+le tronc noir du bel arbre. Elle levait sur Semaise ses
+grands yeux un peu las. Lui, animé à ce regard, tendait
+le cou, respirait vite, plissait ses lèvres. La voyant
+rougir, il se détourna une minute. Tout son appétit sensuel
+lui revenait, ce que la présence d'une femme fine
+éveillait en lui aux années où ses nerfs étaient neufs
+encore. Sa moustache tremblait aux palpitations de sa
+lèvre, et les narines ouvertes il respirait le fleur amoureux
+du jardin.</p>
+
+<p>Elle ne mouvait pas, posée sur les racines de l'arbre
+et sa pantoufle, soulevant un pli de sa robe, soufflait le
+désir dans les veines usées du jeune homme.</p>
+
+<p>Il daignait la trouver en beauté. Tout en paraissant
+attentif au grand horizon, aux arbres trempés dans un
+ruissellement de chaleur, à l'énorme nappe blonde des
+blés tout tressaillants aux légers souffles de l'horizon
+clair, il ne voyait que Madeleine. L'&oelig;il oblique, sa prunelle
+morne de gypaëte, les mâchoires détendues, il se
+délectait de la jupe ondulante selon les jolies lignes de
+la statue d'adolescence, observait le faible sinus du corsage,
+la grâce du profil, la pesanteur des cheveux sur la
+nuque, des plis de grisaille un peu serrés autour des
+jambes de la vierge.</p>
+
+<p>Cependant, hésitante, balbutiante, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous cherchais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me cherchiez?</p>
+
+<p>Et une envie de troubadour lui venait de lui dire quelque
+niaiserie au sucre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle. J'ai à vous parler de choses sérieuses.</p>
+
+<p>Son ton étonna Semaise. Il lui semblait y lire une
+volonté, ferme, et dont il avait peur confusément. Cependant,
+avec un sourire, et prenant la main de la jeune
+fille:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! répondit-il.</p>
+
+<p>Elle abandonnait vaillamment sa main, et le regardant
+avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis aperçue, depuis quelques jours, dit-elle,
+que la vie est un peu moins simple que je ne l'avais
+imaginé. Des choses que je croyais faciles à accomplir
+me sont apparues pleines d'obstacles, et il m'a semblé
+surtout qu'on avait abusé de mon inexpérience.</p>
+
+<p>Il avait eu d'abord sa moue. Puis, la voyant trop
+grave, toute droite et pudique, une chose aiguë lui piquait
+la chair, il avait un haussement inquiet des omoplates.
+Tous ses soupçons revenaient, grandissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Pour inexpérimentée que je puisse être, dit-elle, je
+veux une existence claire, sans aucun remords. C'est ce
+qui m'amène ce matin, après des hésitations de plusieurs
+jours.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta devant les yeux hyalins du viveur, la
+froide colère de sa face. Mais, intrépide:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois plus, reprit-elle, que je puisse être
+votre femme. J'en remplirais les devoirs avec douleur,
+et je vous détesterais. Il est très vrai que j'ai de la sympathie
+pour vous, mais une sympathie paisible. Nous
+serions misérables ensemble. Je me reprends donc et je
+pense que vous me rendrez une promesse faite par
+ignorance uniquement.</p>
+
+<p>&mdash;Votre petit discours est charmant! fit-il.</p>
+
+<p>Puis, avec férocité, il lui fit subir l'insolence de son
+regard, une moqueuse analyse qui la parcourait lentement
+des pieds à la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ces fillettes! murmura-t-il avec mépris.</p>
+
+<p>Elle attendait, simple, dans une majesté gracieuse
+qui irritait l'autre davantage. Il l'aurait mordue, sentait
+en lui grandir la cruauté des déchus:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, reprit-il, est-ce sérieusement que vous
+me contez ces balivernes?</p>
+
+<p>Elle haussa légèrement les épaules. Elle ne le plaignait
+pas beaucoup, dans la certitude qu'il ne l'aimait
+guère plus qu'un animal domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'exclama-t-il, c'est donc vrai... on n'est plus
+contente. Il a fallu introduire l'oiseau bleu! Défiez-vous,
+Mademoiselle, les oiseaux bleus sont des scélérats.</p>
+
+<p>Elle devenait très rouge, confuse et colère d'entendre
+ce mièvre désabusé railler sa large tendresse. Plus dur
+encore, il mordait ses syllabes:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous connaissons le drôle! Tout jeune, hein?
+tout blond... quelque peu apôtre. Et quelle musique au
+clair de lune!</p>
+
+<p>Et quittant la moquerie:</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi de votre famille, Mademoiselle!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe à vous, dit-elle. Faut-il m'insulter
+avant d'agir en honnête homme? En déclarant ne
+jamais pouvoir vous aimer en épouse, je suis simplement
+loyale. Je n'ai pas besoin de votre acquiescement
+pour rompre... ma promesse a été surprise... pourtant,
+j'aurais du remords si je ne vous suppliais pas d'abord
+de me délier...</p>
+
+<p>&mdash;Je le refuse! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse de ceux qui ont tort... J'ai agi selon ma
+conscience. Adieu.</p>
+
+<p>Elle avait rouvert son ombrelle, allait partir. D'un
+geste quasi brutal, il atteignit l'épaule de la jeune fille.
+Il avait envie de la secouer, la serrait sans ménagement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bête! gronda-t-il. Vous jonglez avec des
+citrouilles et elles vous retomberont sur le nez. Voyons,
+est-ce que vous espérez vaincre votre père et votre
+mère? Est-ce que vous allez enterrer toute leur colère
+sous votre amourette? Généralement on vous voit du
+bon sens. Car elle ne rime à rien, votre aventure. Elle
+est niaise. Qu'est-ce qu'on dirait si l'on voyait vos fiançailles
+rompues? Pour tous nos amis nous sommes autant
+que mariés. Ça serait du clabaudage pour six mois.
+Dites, serait-ce supportable? D'ailleurs, est-ce que
+vous aurez jamais le consentement de personne? Chère
+enfant, si l'on avait commandé les symboles de l'opiniâtreté
+au grand Faiseur, il aurait fabriqué Mme Vacreuse
+et Pierre Laforge. La déroute est certaine. Et
+quant à l'autre, au violoneux, c'est un animal gothique...
+Voyons, ne tentez pas cette lutte absurde.
+Quoique vous en pensiez, il y a un moyen d'être heureuse
+avec moi. Au fond, je suis un excellent apôtre,
+plein d'indulgence. Nous vivrions paisibles, vous seriez
+très libre, très obéie... tandis que ces godelureaux,
+neufs comme un costume de marié, n'ont aucune souplesse.
+Tous despotes... Dans votre destinée, je représente
+en ce moment le bon sens, et le bon sens, c'est le
+pain quotidien du bonheur.</p>
+
+<p>Il se radoucissait, l'air sage, tapotait le bras de Madeleine:</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! vous avez été étonnée de ma colère.
+Vous étiez féroce. Au fond, voyez-vous, je vous aime
+beaucoup, moi...</p>
+
+<p>Elle sourit avec une douceur malicieuse, obstinée, et
+l'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Sincèrement, m'aimez-vous beaucoup plus que
+votre cheval Barbe-Bleue?</p>
+
+<p>Cette question simple l'embarrassait. Il s'avoua l'épaisseur
+de son égoïsme, fugacement, et revenant à
+l'irritation:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut être raisonnable! dit-il rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je m'efforce beaucoup de l'être. Et je trouve
+infiniment absurde qu'au lieu de ce que j'ai légitimement
+droit d'exiger de l'amour, j'irais me contenter de
+ce que vous appelez le bon sens de ma destinée. C'est
+ce que j'en nommerais plutôt la folie. Tant jeune que je
+puisse être, je sais ceci: On ne vit pas deux fois. Et je
+ne vois pas pourquoi l'on sacrifierait la partie la plus
+belle de cette vie à des considérations malhonnêtes!</p>
+
+<p>&mdash;Malhonnêtes!</p>
+
+<p>&mdash;Serais-je honnête si je vous jure un amour dont je
+me sens pour vous incapable?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un si vieux procès, chère enfant! Il est tout
+fait, tout jugé, par des juges d'une autre compétence
+que vous. Après bien des divagations, le monde en
+revient toujours aux considérations que vous traitez&mdash;en
+vraie petite fille&mdash;de malhonnêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! fit-elle, laissons là ces jugements si
+bien faits. Je m'efforcerai de ne faire jamais rien que
+de loyal et d'honnête, et même que de raisonnable. Et
+rien ne me paraît plus raisonnable en ce moment que
+de vous supplier encore de me délier d'un engagement
+injuste.</p>
+
+<p>Elle se tenait au bord de l'ombre et du soleil, pleine
+d'un charme sérieux, avec un petit pli de volonté au
+milieu du front, et Semaise était agacé terriblement
+par la subtilité de son élégance, la suavité de son
+profil.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je refuse! dit-il violemment. Et
+je ferai, pardieu! tout ce qui sera nécessaire pour
+maintenir ce godelureau loin de vous!</p>
+
+<p>Elle pâlit, entrevit une scène horrible, la lueur des
+épées, la férocité d'un combat:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vil ce que vous dites là! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Elle s'éloignait, révoltée, épouvantée, avec des sanglots
+d'angoisse. Il la regardait partir, méchamment.
+Le cri de sa vanité saignante jaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Être sacrifié à une boîte à musique!</p>
+
+
+
+
+<h2>XIX</h2>
+
+
+<p>Deux sous-lieutenants de la ligne étaient les témoins
+de Jacques. Vers quatre heures, assis au bord du verger
+des Avelines, ils attendaient les témoins de Semaise.
+Leur café fumait doucement dans des tasses bleues,
+sur une petite table carrée, l'arôme s'en répandait
+parmi les pommiers, et la conversation était calme. Le
+rouge de leurs pantalons attirait la marmaille et les
+dindons. Près d'eux, Jacques, avec un regard de
+bonheur contemplait la perspective.</p>
+
+<p>C'étaient des champs pleins d'ordre, et tous petits, en
+rectangles. Sur le vert des luzernières, des bêtes à cornes
+s'engraissaient avec patience; les rondeurs blanches des
+oies entrecoupaient la couleur sale des moutons; un
+grêle poulain sautait avec gentillesse. Les sentes
+blanches, entre les pâturages, étaient comme des lignes
+tracées à la craie; les céréales tremblant aux légers
+souffles, perpétuellement variaient leur clair-obscur,
+semblaient couler et s'enfuir vers la rivière. Dans un
+petit étang trois gorets se baignaient. Les fermes, sous
+la rougeur des tuiles, au-dessus des fruitiers, apparaissaient
+avec une gaîté laiteuse; au fond, minuscule,
+un homme hersait une jachère; des femmes accroupies
+sarclaient un champ de navets; une houe et un
+tombereau de compost s'arrêtaient au bord d'un herbage,
+et l'on récoltait, dans les terres fraîches, le chanvre
+mâle. Une longue ligne de peupliers et de vernes, en
+arc sinué, suivait les cours de la rivière.</p>
+
+<p>&mdash;Le meilleur système, disait un des sous-lieutenants,
+est un vase de terre vernie, large du bas. On y met un
+appât... et tous les mulots y tombent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit l'autre.</p>
+
+<p>Ils burent un peu de café, lentement, examinèrent les
+champs avec une approbation sereine et reprirent leur
+confabulation.</p>
+
+<p>Jacques observait la branche d'un pommier, décorée
+de petits globes vernis, et comme peinte sur de la soie
+bleue. On entendait le broutement de trois brebis, à
+l'orée du verger, sur des éteules de seigle. Dans la cour
+des Avelines, un adolescent tondait des agneaux et les
+douces bêtes bêlaient par intervalle. Un étalon amoureux
+remuait la poudre de la route; cachés dans les
+toisons végétales les pierrots pépiaient. Il régnait une
+douceur d'évangile. Et Jacques comparait la beauté du
+firmament à la beauté de ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;La truffe aime le chêne, disait le premier sous-lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cochon aime la truffe, répliqua l'autre plaisamment.</p>
+
+<p>Tous deux se mirent à rire, et Jacques par politesse
+souriait. Il baissait la tête, il était reconnaissant aux
+brins d'herbe d'avoir tant de grâce. Sa destinée lui semblait
+de cristal, toute sonore et toute diaphane. Tous les
+carillons de la joie y tintaient, y chantaient la palingénésie
+du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cependant, quelquefois, il s'y abattait un pan de froide
+nuit. Le choc d'angoisse, le court arrêt du c&oelig;ur, pâlissait
+Jacques, un blêmissement venait sur le vaste horizon.
+Demain, peut-être, une épée allait le rayer du
+monde. Puis, le flux rouge reprenait, remontait en
+mascaret aux artérioles de la face, y ramenait un vague
+sourire de béatitude. À tant de périls, déjà, il avait
+échappé. La niaiserie d'un duel ne l'emporterait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ainsi, déclarait le sous-lieutenant rural,
+dans les truffières d'Étampes, les chiens seuls sont employés
+à la récolte. Et cette méthode se généralisera.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.</p>
+
+<p>Un court silence. Tous trois regardaient en cillant la
+perspective plane, coupée au loin d'un côteau et d'une
+forêt. Il y avait un grand firmament tranquille, très haut.
+Une nue scaphoïde planait par-dessus le dévalement
+des côteaux, bordée de peluche blanche; des strates
+montraient leurs lames minces vers le couchant; des
+vals d'onyx se creusaient entre des cumulus ronds; la
+chaleur était caressée d'un souffle d'éventail, et rien
+n'était adorable comme des cimes de sveltes peupliers
+en rideaux sur les pacages, mouvant délicatement des
+nuances d'argent vert dans la mer lumineuse. Leur
+ombre couvrait le ruminement des bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà, je pense, dit un des lieutenants.</p>
+
+<p>Devant un chariot de foin, deux gentlemen s'avançaient.
+Un chenapan étique les escorta jusqu'aux Avelines.
+Après des salutations graves et de courtes paroles,
+Jacques quitta les témoins, et sur le bord d'une tréflière,
+à l'ombre d'un petit tremble, il continuait à édifier son
+Atlantide. Pourtant, comme des feuilles séchant dans
+un feuillage jeune, des soucis apparaissaient sur sa sérénité.
+Dans sa miséricorde de haut Arya, l'inquiétude
+était double, car il répugnait à rêver des futuritions menaçantes
+pour son adversaire. Il désirait l'issue heureuse
+pour Semaise autant que pour lui-même, et sa détestation
+était profonde d'être ensanglanté d'une stupide
+victoire de duel.</p>
+
+
+
+
+<h2>XX</h2>
+
+
+<p>Cependant, au bord du verger, le marchandage des
+témoins se faisait sans âpreté. Ceux de Semaise étaient
+venus avec des résolutions dures. Mais les officiers
+ayant cédé sur tous les points, selon les ordres de Jacques,
+l'entrevue devenait souriante. On avait convenu
+de prendre l'épée. Le combat ne devait pas cesser pour
+une blessure légère, à moins qu'elle n'entraînât l'incapacité.
+Et l'on ne discutait plus que l'endroit de la rencontre,
+non que les officiers eussent soulevé quelque
+objection, mais les témoins de Semaise hésitaient à
+choisir, consultaient leurs adversaires.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais, fit l'officier rural, au bois des Clares,
+un endroit délicieux. La lumière y est égale, le terrain
+élastique. Personne n'y passe. On y serait chez soi. Ce
+n'est guère loin d'ici, une demi-heure de cheval.</p>
+
+<p>Tous se regardèrent une seconde, pour la forme. Ils
+étaient à l'unisson. On convint de prendre le bois des
+Clares.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de bons garçons, fit le lieutenant rural
+quand les gentlemen s'éloignèrent sur la route.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, ayant refusé de dîner aux
+Avelines, par délicatesse, les officiers quittèrent Jacques.
+Il les suivit du regard, longtemps. Entre les peupliers
+ils jetaient des lueurs de coquelicots. Et la rêverie
+de Jacques s'allongea comme les ombres vespérales
+s'allongeaient sur la vallée.</p>
+
+<p>Une note basse, tombale, toujours revenait, le troublait
+par son insinuante monotonie, finissait par dominer
+l'harmonie claire du bonheur. Être effacé du monde?
+Oh! non, pas maintenant, pas à l'heure où s'ouvre la
+cervelle, où l'être va prendre sa courte joie d'éphémère.
+Mais, inutilement, il écartait la musique noire. Sur les
+champs, où continuait le cycle du jour, où dormait une
+lueur jaune, où déjà se déployaient de larges mantes
+sombres, il retrouvait l'histoire de sa pensée. Le soleil
+marquait la désuétude, descendait, se fonçait. La profondeur
+du tabernacle poignait le jeune homme davantage.
+Il baissa les yeux.</p>
+
+<p>Alors, sur un arbuste, il vit une belle chenille, en peluche
+noire et blanche. Brusquement un calosome jaillit,
+et de ses formidables mandibules emprisonna la bête
+de velours. Et cette parabole de la lutte éternelle, de l'insouciance
+de l'énorme travailleuse qui jamais ne s'effare
+du massacre d'aucun de ses enfants, rendit Jacques plus
+pâle.</p>
+
+<p>Le jour avançait encore. Au loin les travailleurs cessaient
+la tâche. On voyait de pauvres dos courbés onduler
+au long des sentes; des herbivores s'attroupaient lentement
+dans la lueur rouge, l'armée des moutons tremblait
+comme des flots d'écume, un b&oelig;uf blanc levait la
+tête, longuement criait sa mélancolie, le soleil se réfugiait
+entre les arbres.</p>
+
+<p>Alors Jacques se mettait à marcher par les campagnes,
+saluant avec douceur les figures ocreuses de la pauvreté,
+apitoyé, plein de regret que l'imbécilité humaine
+eût fait la lutte pour l'existence si abominablement
+amère. Mais les sentiers se vidaient. Il s'arrêtait dans
+un pré solitaire, entre deux vernes.</p>
+
+<p>C'était l'heure adorable. La molle lumière tombait du
+firmament sublime sur la terre qui se taisait, qui semblait
+écouter. Une haleine traversait l'horizon, un peu
+alourdie, passait sans bruit. Dans la mort des rayons, des
+vapeurs montaient, voilaient les contours harmonieusement,
+et le silence marquait la transition, le demi-sommeil,
+l'angoisse vague des bêtes du jour. Une émotion
+tendre sourdait d'en bas, tombait d'en haut. Quelques
+pâles étoiles primaires arrivaient sur les plages
+bleues.</p>
+
+<p>Étonné, pris d'un saisissement, Jacques contemplait
+cette heure. Devant la splendeur auguste, la marche de
+son c&oelig;ur était douce; une confiance énorme lui venait,
+et les minutes coulèrent, si remplies qu'elles semblaient
+des journées... Les verrières du couchant s'assombrirent,
+les vibrations alanguies, plus longues, se retirèrent
+de la vaste contrée muette. Soudain, le silence de
+l'heure fut troublé; une grêle mélodie courut sur les
+herbages.</p>
+
+<p>C'était là-bas, sous la masse grise des feuilles... Un
+vieil homme s'y tenait, appuyé au tronc d'un frêne,
+soutenant un misérable instrument à manivelle. Sans
+doute, il avait, durant les heures claires, parcouru plus
+d'un village, attristant les gens de la musique chevrotante
+de son orgue, cueillant, liard par liard, la menue
+somme dont il sait vivre. Et, maintenant, loin de tous,
+dans les premières ténèbres, poëte inconscient, il écoute,
+avec un doux plaisir, un air de ce vieux instrument
+dont il a joué tout le jour sans en rien entendre.</p>
+
+<p>Et Jacques aussi écoute.</p>
+
+<p>Dans la musique pauvre, sans couleur, sans éclat,
+coulant si pénible, rampante, grêle et caduque, il
+était ressaisi du doute. Il regardait les prés noirs d'un
+regard amer. Et quand l'orgue se tut, que l'heure calme
+se fut perdue dans l'éternité, il marchait tristement
+sous l'étoilement de l'ombre. Près de la ferme il s'arrêta
+et les deux mains sur la poitrine, tout bas, il murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il mourir demain?</p>
+
+<p>Puis, plus bas encore, un nom bien doux lui venait,
+plus doux que le grand chuchotement des ténèbres.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXI</h2>
+
+
+<p>Dans la forêt des Clares, vers le Levant, un triangle
+s'ouvrait entre des sapins. À la septième heure la brise
+remuait péniblement les feuillages, en tirait un chant
+dur, et les piliers augustes, immobiles, tout droits sous
+les arches sombres, s'étendaient avec une majesté de
+salle hypostyle. Le soleil, oblique, entre les masses
+sévères, vaincu, à peine survenait par lames minces,
+par ovules tressaillants sur le triangle libre. Des plantules
+chétives essayaient de vivre à l'ombre des colosses,
+de petites fleurs se regardaient avec mélancolie, des
+demeures de ramiers oscillaient entre les ramures, au
+dessus s'épandait un ciel d'allégresse, d'un léger bleu
+poudroyant et les témoins de Jacques et Semaise préparaient
+un drame dans cette solitude.</p>
+
+<p>Semaise était pâle, ferme cependant, avec un petit
+tremblement de la bouche. Il songeait que le hasard
+favorise quelquefois un novice. Son doute, pourtant,
+était faible. Il croyait à la victoire, et il appuyait parfois
+une pupille furtive sur Jacques, essayait de l'évaluer.
+Une fois, l'&oelig;il celte, paisible et miséricordieux, se
+posa sur l'&oelig;il trouble du viveur. Semaise en fut irrité
+violemment.</p>
+
+<p>Le drame semblait stupide à Jacques. Il aspirait
+doucement le baume des conifères, et son étonnement
+croissait d'être là, par la matinée allègre, engagé dans
+cette chose brutale. Était-ce misérable! Et il se sentait
+ridicule, dans une honte grave, par intervalles regardait
+ces hommes qui discutaient lentement le choix du terrain,
+l'égale distribution de l'ombre et du soleil, qui
+mesuraient deux joujoux argentins...</p>
+
+<p>Toute contestation étant terminée, les deux adversaires
+posés l'un devant l'autre, le signal fut donné. Et
+le débutant cliquetis des jolies épées rendait les témoins
+attentifs, et aussi le docteur Gervasy qui se tenait
+un peu à l'arrière. Les premiers tâtonnements ne préjugèrent
+rien. Semaise était prudent, presque timide,
+comme il était toujours au début. Jacques avait une
+pose tranquille, un haut dédain stoïque, attentif cependant.</p>
+
+<p>Mais l'élan, bientôt, l'irrésistible colère des batailles,
+rougissait les joues de Semaise; un pétillement sec allumait
+ses prunelles. Il pressait son délicat joujou, en
+faisait onduler le ruban lumineux, et la sonorité, le
+grincement des lames attirait bientôt un oiseau curieux,
+le faisait, entre les aiguilles d'un sapin, avec un gentil
+penchement de tête, épier de son &oelig;il rond comme une
+perle noire.</p>
+
+<p>Jacques ne s'irritait pas. Il répondait nettement aux
+rampements, aux dégagés vifs, aux clairs coups droits,
+se gardait, sans peine encore, car c'était toujours le prélude,
+mais un prélude graduellement accéléré, peu à peu
+marchant vers la haute lutte. Déjà Semaise, avec ennui,
+s'apercevait que l'homme du compas tenait l'épée irréprochablement.
+Il baissait les sourcils, s'indignait, mais
+sans perdre confiance, car Jacques se maintenant en
+défensive, sa solidité ne pouvait tenir qu'à son sang-froid.</p>
+
+<p>Alors Semaise se mit à tâter l'adversaire, renforça ses
+attaques.</p>
+
+<p>Les fers chantaient; l'oiseau, attentif, à ce léger bruit
+croyait devoir son accompagnement, gonflait sa cornemuse,
+et sa voix charmante vibra, courut en échos de
+cuivre parmi les arceaux. Les témoins, le docteur,
+avaient de mauvaises figures, la méchante animation,
+le battement de c&oelig;ur des vieux Romains aux cirques.
+Semaise, la mâchoire pointue, semblait une frêle bête
+féroce; mais réglée, pondérée, prudente, seule la figure
+de Jacques gardait une belle humanité douce, d'une
+douceur d'énergie, d'un resplendissement de beauté
+stoïque. Il n'attaquait pas encore, mais nul des élans de
+Semaise ne le prenait au piège. Sa large volonté suffisait
+à la tâche de repousser cette éblouissante vipère
+qui cherchait à le mordre. Et Semaise, avec tremblement,
+s'aheurtait à cette force tranquille, que tous, silencieux,
+reconnaissaient maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! fit une voix.</p>
+
+<p>Les témoins ordonnaient la première pause. Elle était
+nécessaire à Semaise. Les arcs de ses dégagés s'élargissaient,
+ses coups déviaient, perdaient leur concision.
+Les épées s'abaissèrent, l'oiseau sonna quelques notes
+encore à travers l'opéra végétal. Il s'échangea des paroles
+brèves. Semaise se massait le poignet délicatement,
+et la fureur de l'impuissance, un désir immense
+de tuer l'ennemi, mettaient sur sa figure lasse une
+expression de bandit.</p>
+
+<p>Les témoins regardaient préférablement Jacques. Ils
+l'avaient vu, sans trouble, avec un air de bonté, se satisfaire
+de la parade, à peine feindre de courtes attaques.
+Maintenant, son épée légèrement fixée dans le sol, il
+gardait une belle attitude, semblait incapable de rancune,
+incapable de haine. Alors, involontairement,
+toute sympathie fut pour lui, même les amis du viveur,
+au fond, souhaitaient la victoire de son adversaire.</p>
+
+<p>Semaise, dans une atrophie de courage, baissait le
+front, et son rêve, ne reposant plus sur la certitude de
+sa force, devenait un rêve de faible, un rêve de chance,
+un triomphe de loterie.</p>
+
+<p>Mais la pause finissait; les frêles instruments de
+combat se relevaient obliquement, comme deux rayons
+blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!</p>
+
+<p>La musique grêle du métal recommençait, et aussi
+la voix de cuivre de l'oiseau. Immédiatement l'action
+s'éleva au maximum. Semaise, coërçant son
+expérience, la pliait à sa colère, développait toutes ses
+ressources. Son attaque échoua. Une pluie d'éclairs annihilait
+sa tactique et brusquement Jacques prit l'offensive.
+Alors, le viveur recula, mené d'une pointe terrible,
+jusqu'à un tronc brisé, une sorte de cippe végétal, où
+Jacques parut une seconde le tenir à merci. Mais les
+épées se ralentirent, les jouteurs reprirent leur place, et
+tous savaient que Jacques avait fait grâce à l'autre.</p>
+
+<p>Quatre fois cette bataille reprit, la charge impétueuse
+du Celte, l'écrasement de Semaise contre la lisière du
+triangle, et chaque fois la pointe victorieuse s'écartait.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de Dieu! grommela un des officiers.</p>
+
+<p>La poitrine gonflée, tous frissonnaient, dans le saisissement
+de cette forte scène, dans l'admiration d'une
+belle lutte, et de nouveau l'homme civilisé s'immergeait
+en eux sous l'instinct des brutes.</p>
+
+<p>Pourtant, un d'eux exigea la seconde pause:</p>
+
+<p>&mdash;Halte!</p>
+
+<p>Les épées retombèrent. Au loin, un ramier roucoulait,
+accompagnait en sourdine la basse forestière. Maintenant
+Semaise, appuyé contre le cippe, loin du groupe,
+tout en sueur, le souffle caverneux, béant, montrait une
+figure de décadence. Il avait senti l'haleine de la force,
+d'une force immense, aussi indomptable pour lui que
+la colère de l'ouragan; il en gardait l'épouvante et l'humiliation.
+Il avait compris aussi la pitié de l'adversaire,
+la mansuétude d'un être supérieur, quatre fois avait vu
+se relever l'arme de mort. Où donc la puissance qu'il
+croyait posséder?... Il restait pensif, il essuyait la sueur
+de sa face, n'osait plus lever ses paupières, et sa fureur
+de vaincu devenait tout son être, toute sa vie, lui faisait
+une conscience de brigand, où toujours revenait la
+pensée d'une trahison, d'une adroite infamie, qui lui livrât
+cette vie qui avait fait grâce à la sienne. Et il murmurait
+entre ses dents jaunes la parole triste de Charles-Quint
+devant Metz:</p>
+
+<p>&mdash;La fortune n'aime pas les barbes grises!</p>
+
+<p>Jacques n'était pas très las. Sa jeunesse gardait l'aise
+à sa poitrine, la force à son poignet. Il regardait devant
+lui, un peu surpris. Les sous-bois envoyaient une voix
+paisible, le frémissement des feuillages où courait la
+consonnance du ramier, la flûte aiguë de quelques oisillons.
+L'être intime de Jacques avait la sérénité de la
+forêt, son calme et son ampleur. Il n'appréhendait plus
+ni de tuer ni de mourir, il se sentait plein de patience et
+de force.</p>
+
+<p>Mais comme il détournait le front, il rencontra la
+silhouette du viveur. Et la vue de l'adversaire pâle,
+courbaturé, de son profil de bandit vindicatif, lui prit
+tristement le c&oelig;ur, le fit souffrir d'avoir tant humilié un
+homme.</p>
+
+<p>Semaise, cependant, s'était replacé au champ du combat.
+Il attendait le signal, d'un air d'opiniâtreté. Et
+Jacques se plaça devant lui avec mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!</p>
+
+<p>Au ferraillement clair, l'oiseau ne répondait plus, il
+voguait par-dessus les cimes, sous les groupes lumineux
+du ciel. La reprise était molle. Tous deux hésitaient.
+Jacques n'attaquait pas, laissait venir les coups, ripostait
+sans rudesse, et un vague espoir revenait à l'âme de
+Semaise.</p>
+
+<p>Une grande troupe de cumulus passa dans l'horizon,
+mettant une étoupe blanche sur le soleil, et la lumière
+sourdait en diffusion calme, se couchait sur le val avec
+une douceur de lumière tamisée à l'albâtre. Soudain, le
+viveur, après une faible offensive, marcha vivement en
+retraite, et quand Jacques le rejoignit sa pose s'était
+métamorphosée, moins souple, un peu étrange. Les
+témoins ne comprirent pas de suite, puis, un des officiers
+crut devoir protester:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez, dit Jacques.</p>
+
+<p>Semaise venait de prendre son épée de la gauche,
+s'escrimait ainsi avec bizarrerie mais adroitement. Sentant
+Jacques désorienté, il bondit en charge, et deux
+secondes mena la bataille. Mais bientôt, pressé de l'impétuosité
+du Celte, il était ramené, il allait s'acculer
+encore contre la lisière, quand on le vit faire crochet,
+sauter à gauche agilement. Alors, immobile, dans une
+attitude de fataliste, il attendit. Mais Jacques ne le
+rejoignit pas. Il avait baissé l'épée, il fit le premier pas
+pour rejoindre le terrain de la lutte.</p>
+
+<p>Des choses noires roulèrent au cerveau de Semaise,
+toute la condensation souffrante de sa défaite, et les
+sourcils très bas, très proches, lui aussi abaissa l'arme.
+Il précéda Jacques, un peu en biais. Une de ses lèvres
+était saignante. Il tanguait. Une houle remua ses
+tempes. Et brusquement, en brute, le malheureux se
+déshonora. Sa pointe relevée, projetée en foudre, sembla
+devoir percer obliquement Jacques. Les témoins
+poussèrent une clameur furieuse.</p>
+
+<p>Mais l'épée du Celte, incroyablement rapide, en retard
+pourtant, se redressa, horizontale, perpendiculaire au
+poignet, et l'attaque avorta en simple déchirure à la
+base du cou. Troublé, à la merci cette fois d'un instinct,
+Jacques à son tour poussa l'épée, la plongea dans la
+mamelle de Semaise. Tout de suite il en eut regret,
+horreur, recula; et il baissait le front tandis que le
+viveur oscillait, tombait, un genou en terre. Tous,
+alors, le docteur Gervasy, les témoins, se pressèrent
+autour de Jacques, laissant Semaise sans secours,
+et le praticien, après un examen rapide déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien! Deux millimètres sous la peau...
+non, rien!</p>
+
+<p>&mdash;Occupez-vous de Monsieur! fit Jacques en montrant
+son rival.</p>
+
+<p>&mdash;Un monsieur, ce cochon-là! grondait un officier.</p>
+
+<p>Cependant, Semaise venait d'abandonner son épée,
+croulait, étayé sur ses mains, et des bouillons de sang
+coulaient sur sa chemise, ruisselaient au travers. Alors,
+le docteur l'assit, mit à nu le torse, et lentement analysait,
+sondait la plaie fine et profonde, l'étanchait d'un
+geste doux.</p>
+
+<p>Comme Jacques le questionnait, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est guère... oblique... les organes saufs...
+mais la guérison ne sera pas prompte...</p>
+
+<p>&mdash;Crânement mérité! chuchota un témoin de Jacques.</p>
+
+<p>Le sang fluait; une syncope se déclara. Le docteur
+posait un appareil provisoire.</p>
+
+<p>Alors Jacques, plein de remords, humble:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs... n'est-ce pas? Vous serez généreux!...
+Tout le monde hors nous ignorera l'aventure...</p>
+
+<p>Les officiers hésitaient. Jacques leur prit à chacun la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;Sur votre honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Soit! fit le plus colère. Pour vous faire plaisir.
+Mais vrai, vous êtes trop bon. Ça ne vous réussira pas
+toujours. Le monde est canaille.</p>
+
+<p>Tous, cependant, aidèrent à transporter le blessé.
+Après quelques minutes on atteignit une grand'route.
+Les deux voitures amenées par Semaise et Jacques y
+stationnaient; et le vaincu, ayant été hissé dans la meilleure,
+on partit lentement. À l'orée du bois, les deux
+groupes se séparèrent.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain de l'aventure du bois des Clares, le
+docteur Gervasy se présentait aux <i>Corneilles</i>, porteur
+d'une lettre de Semaise. Le docteur, homme dénué de
+politique mondaine, remit cette lettre sans introduction,
+et la surprise des Vacreuse fut immense en la parcourant.
+Elle annonçait le renoncement du viveur à la
+main de Madeleine, insistait sur le caractère irrévocable
+de cette décision, parlait de déshonneur, de tare, en
+phrases concises, d'une manière ambiguë. Un événement
+aussi considérable surexcitait Jeanne et déconcertait
+Vacreuse. La lèvre colère, elle lisait, relisait, finissait
+par s'écrier:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça veut dire? Pourquoi Semaise ne
+vient-il pas lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Gervasy... C'est un cas de force majeure...
+Monsieur de Semaise est blessé.</p>
+
+<p>&mdash;On écrit clairement, au moins... Comment veut-on
+que je comprenne cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Semaise a donc été blessé? demanda doucement
+Vacreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'un coup d'épée... il s'est battu, riposta le
+docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! grommela Jeanne avec un haussement
+d'épaules... duel, déshonneur, tare... un roman enfin!
+Du moins, Monsieur, ne vous a-t-il pas confié quelque
+message verbal... une explication un peu moins confuse
+que sa charade?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le docteur avec gravité, Monsieur
+de Semaise m'a chargé, en effet, de compléter sa
+lettre de vive voix, et si vous voulez bien m'écouter...</p>
+
+<p>Il réfléchit une minute, avec le souci de mettre ses
+phrases en ordre, et de l'ongle de son pouce, il faisait
+distraitement vibrer celui de son médius. Jeanne, impatiente,
+attendait, tandis que Vacreuse s'amusait d'une
+petite tribu de mouches voletant au plafond ou broutant
+des pâtures invisibles.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mission, reprit enfin Gervasy, est, d'abord, de
+vous confier que Monsieur de Semaise a effectivement
+commis une action indélicate, et qui le rend peu digne
+d'épouser Mademoiselle votre fille... Secondement, de
+vous dire que des mesures sont prises dès à présent
+pour que la rupture des fiançailles soit ébruitée de manière
+à convaincre tout le monde que c'est vous qui l'avez
+voulue... que vous avez décliné l'alliance de Monsieur
+de Semaise. Afin de renforcer encore cette conviction,
+Monsieur de Semaise se propose de voyager en pays
+étranger pendant plusieurs années et ses premières
+lettres, destinées à la demi-publicité des salons, exprimeront
+les regrets... regrets d'ailleurs très sincères...
+qu'il éprouve du renversement de ses espérances...</p>
+
+<p>Le docteur s'arrêta, content de la tournure de cette
+petite harangue, et recommença de faire vibrer l'ongle
+de son médius. Jeanne, moins nerveuse, comprenant
+qu'une circonstance extraordinaire avait pu seule déterminer
+la résolution du viveur, disait cependant:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, c'est donc bien grave, cette aventure qui
+nous enlève Semaise?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le docteur avec une nuance de
+majesté... c'est assez grave pour que tout homme d'honneur
+approuve sans réserve la décision prise... et il y a
+d'ailleurs une cause intime... aggravante... qui exigeait
+rigoureusement que Monsieur de Semaise renonçât à
+épouser Mademoiselle votre fille...</p>
+
+<p>Monsieur Gervasy s'interrompit, rougit légèrement,
+puis ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais pas, en somme, accepté d'être le mandataire
+de Monsieur de Semaise si ma conscience ne
+m'y avait forcé impérieusement... car je ne me sens aucune
+disposition naturelle pour cette espèce de mission...</p>
+
+<p>Il s'arrêta de nouveau, timide, ne trouvant pas le tour
+exact, la phrase correcte, pondérée, délicate qu'il aurait
+fallu pour terminer, et avec un sourire embarrassé,
+naïf:</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous sommes tous le jouet des circonstances!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai! murmura Vacreuse par bienveillance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda Jeanne, c'est tout ce que Semaise
+vous a prié de nous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Madame, répliqua le docteur... il aurait
+bien voulu me charger d'un plus gros bagage...
+mais je m'y suis refusé... je n'ai voulu accepter que le
+strict nécessaire... ne me sentant ni la capacité ni surtout
+la volonté de prendre au delà!... C'est regrettable
+pour vous peut-être... mais mettez-vous à ma
+place... vous comprendrez que je ne pouvais agir autrement!</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! répondit Jeanne d'un ton froid. Il
+nous reste, Monsieur, à vous remercier d'avoir bien
+voulu servir d'intermédiaire en cette pénible circonstance.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Vacreuse, avec un air de déférence,
+elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Devant les motifs mystérieux, mais graves, qui
+sont invoqués pour la rupture des fiançailles... il est
+clair que nous ne pouvons que donner notre adhésion
+pleine et entière... Vous pouvez d'ailleurs affirmer à
+Monsieur de Semaise, et je pense qu'il en a toujours
+été persuadé, que pas une seule parole compromettante
+ne sera dite par nous contre sa personne... Pourtant
+nous prenons acte de l'engagement pris par lui, de persuader
+au monde que le refus n'émane que de nous... et
+nous agirons en conséquence.</p>
+
+<p>Le docteur s'inclina, heureux d'avoir terminé, sans
+anicroche, son ambassade. Quand Vacreuse et Jeanne
+se retrouvèrent seuls, il y eut deux minutes de silence,
+elle ténébreuse, lui nerveux, un peu apeuré, comme à
+toutes les tempêtes de son intimité.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça ne vous fait pas plus que ça! cria Jeanne enfin,
+furieuse de l'attitude recroquevillée de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... ma chère, mais ça m'écrase!</p>
+
+<p>&mdash;On ne le dirait guère!... Ah! décidément ces aventures-là
+n'arrivent qu'à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit craintivement Vacreuse... ça, vraiment,
+Jeanne!... C'est justement à toi seule que ces sortes de
+choses n'arrivent jamais!</p>
+
+
+
+
+<h2>XXIII</h2>
+
+
+<p>L'après-midi de ce même jour, Vacreuse étant dehors,
+Jeanne se tenait solitaire dans son cabinet de travail.
+Son désappointement persistait, son ennui dur d'ambitieuse
+et d'opiniâtre déçue, et elle murmurait, par intervalles,
+des paroles de colère. En ce moment, un domestique
+entra lui remettre la carte d'un visiteur. Elle regarda
+vaguement le petit rectangle blanc, indifférente.
+Mais brusquement, elle tressauta, et, après de l'hésitation,
+d'un mouvement vif:</p>
+
+<p>&mdash;Introduisez ce monsieur!</p>
+
+<p>Puis, tandis que le domestique sortait, elle relisait le
+nom imprimé sur la carte, avec, peut-être, plus de surprise
+encore que dans le premier moment, et, avec sa
+moue carrée, elle grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Laforge!... Jacques Laforge!</p>
+
+<p>Et, l'aventure du matin s'entremêlant au petit mystère
+de cette visite, elle liait des événements lointains, des
+idées hétérogènes, lorsque, lente, la portière se souleva
+et Jacques parut. Elle l'observa avec attention, sans
+parvenir à reconnaître en lui le souvenir qu'elle avait
+du petit garçon de Pierre Laforge. Lui, dans la beauté
+de Jeanne, à peine en désuétude, cette noire beauté de
+Proserpine, retrouvait Madeleine, la regardait gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit-elle, rêche, d'un air de malveillance,
+il me reste un doute: vous êtes bien, n'est-ce pas, le
+fils de Monsieur Pierre Laforge?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, le hasard a oublié de nous mettre en
+présence depuis quatre ou cinq années et, à votre âge
+on change vite: je ne vous aurais pas reconnu.</p>
+
+<p>Au léger sarcasme du ton, il rougissait, et ses yeux
+se fixaient sur les yeux ibériens de Jeanne. Elle perçut
+tant de sincérité dans ce regard&mdash;et une certaine admiration
+qui, malgré tout, berçait sa féminéité&mdash;qu'elle
+se sentait mollir. Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine qu'une chose grave a pu seule vous amener
+aux Corneilles.</p>
+
+<p>&mdash;Une chose très grave, en effet...</p>
+
+<p>Et il ajouta, presque à voix basse, craintif:</p>
+
+<p>&mdash;Aussi grave, pour moi, que l'existence de l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle.</p>
+
+<p>Elle faisait des hypothèses, surprise à l'extrême.
+Qu'est-ce donc qu'un Laforge pouvait venir demander
+chez les Vacreuse? Et l'idée lui vint naturellement
+d'une catastrophe, de quelque péripétie où le sort la
+faisait arbitre, mettait à ses pieds l'orgueil de l'ennemi.</p>
+
+<p>Elle baissa le menton, s'imagina bonne princesse,
+accueillant avec mansuétude le vaincu; puis, irritée de
+sa bêtise, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne venez pas au nom de votre père?</p>
+
+<p>Jacques perçut, dans la voix âpre, la haine contre sa
+race, devint pâle, avec un éveil de révolte, mais se raidissant:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour moi seulement!</p>
+
+<p>Maintenant elle avait les tempes roses d'un peu de
+pudeur mécontente d'avoir laissé jaillir sa rancune
+devant ce jeune homme. Lui reprenait avec une énergie
+paisible:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours, Madame, détesté les rancunes de
+nos familles... dès l'enfance j'avais l'instinct de leur
+injustice et de leur inanité... et tenez, il me serait impossible
+de vous haïr, maintenant surtout&mdash;bien plutôt
+est-ce une véritable sympathie que j'éprouve...</p>
+
+<p>Elle haussait d'abord les épaules impérieusement,
+puis, par degrés, la parole de Jacques la captait, l'engourdissait.
+En même temps, elle s'étonnait davantage,
+renonçait à deviner pourquoi ce jeune homme était là,
+demandait avec presque de la bonté:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Monsieur, tout cela ne me dit pas le but de
+votre visite?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, c'est tellement grave cette démarche... à
+peine si j'ose!</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra pourtant bien! fit-elle en souriant.</p>
+
+<p>Alors lui, d'une voix chevrotante, le geste humble,
+tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous demander votre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine! cria Jeanne.</p>
+
+<p>Et elle ne comprenait pas pourquoi la surprise n'était
+pas plus profonde, elle échouait à être rude, malgré elle
+ne pouvait trouver absurde que ce beau jeune homme
+osât prétendre à Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous que c'est fou, cria-t-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez seulement pas Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?... Vous lui êtes complètement inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mais je crois...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, les cils abaissés, avec un tressaillement
+d'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-elle... Vous ne voulez pas dire que
+vous avez parlé à Madeleine?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un roman alors?</p>
+
+<p>Et brusquement la bienveillance de Mme Vacreuse
+s'évanouit, son regard de colère tomba sur le jeune
+homme, tout noir et méprisant. La multitude des conjectures
+recirculait dans sa tête, de confuses corrélations
+entre la lettre de Semaise et l'arrivée de Jacques. En
+même temps, elle se sentait humiliée que Madeleine eût
+pu parler au jeune homme et le lui eût caché. Tout
+cela cahoté, inharmonique, singulièrement troublant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un vrai roman! reprit-elle brutalement. Une
+histoire désagréable...</p>
+
+<p>Alors Jacques, à cette minute si décisive, reconquit
+sa pertinacité des jours de travail et de guerre, et son
+regard large, sincère, se plongeait dans celui de Jeanne,
+malgré elle l'émouvait, la faisait plus souple. Il dit avec
+tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas préférable que je vous explique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
+
+<p>Il commença lentement, et son air de belle vaillance
+peu à peu harmonisait les nerfs de Jeanne. Il dit l'éveil,
+l'éclosion douloureuse, les longues luttes dans le vide,
+dans la nuit, la mélancolie des espérances fanées, l'impraticabilité
+de tout travail, la mort de la volonté, l'antique
+drame du printemps humain compliqué de la haine
+des familles, les interminables rôderies d'un être vaincu,
+amolli, ballottant dans le tumulte des rues. Puis, comment
+la force indomptable l'amenait autour des Corneilles,
+ses contemplations nocturnes quand toutes les
+fenêtres du château étaient noires, que Madeleine s'accoudait
+solitairement, regardait tomber le croissant
+rouge dans l'occident, et comme il se sentait débile,
+écrasé du vaste ciel, si près et si loin de la jeune fille.
+Enfin, un soir, l'audace du désespoir était venue, il avait
+osé... il avait fait vibrer dans les ténèbres l'humble
+plainte de son amour. Mon Dieu! il n'osait rien rêver,
+il ne voyait se lever aucune consolation dans le futur.
+Et jamais, peut-être, ils n'auraient échangé une parole,
+si Semaise...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cria Jeanne, Semaise y a donc été mêlé!</p>
+
+<p>Colère à peine, fémininement émue du récit de Jacques,
+elle y goûtait une pause de saine humanité, toute
+surprise de la pureté de cette confession, de la rareté
+exquise de sa candeur. Il continuait, disait l'arrivée de
+Semaise, la dispute, puis s'arrêtait.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand avez-vous vu Madeleine? demanda
+Mme Vacreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette même nuit.</p>
+
+<p>Elle le toisa, altière, avec solennité. Elle comprenait
+qu'on pût l'aimer mieux que Semaise, et sous le glacement
+de son front, elle laissait errer cette pensée qu'avec
+lui Madeleine serait heureuse. Mais une révolte grondait
+dans toute sa personne, la crainte que ce ne fût
+pour elle une défaite et aussi la jalousie d'avoir
+été sevrée de la confidence de sa fille. Puis, son indestructible
+haine bouillonna, une rage d'avoir vu écarter
+le fiancé choisi par elle. Et les mâchoires denses, les
+sourcils rabattus, elle réfléchissait:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a dit Madeleine? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible de répéter cela, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit-elle avec un geste de dure approbation.</p>
+
+<p>Et sa pensée retournait le problème, s'ébahissait des
+complications excentriques de la réalité. Puis, une face
+nouvelle apparut: si Pierre cédait, si de l'anomalie
+même de l'aventure pouvait jaillir un triomphe? L'autre
+devait adorer un tel fils! Et les mâchoires de Mme Vacreuse
+s'écartèrent, un maigre sourire évolua sur ses
+lèvres, tandis qu'elle reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est extraordinaire... très irritant... le
+bouleversement de nos projets... des choses longuement
+combinées et sur lesquelles nous comptions. Puis, je déteste
+en principe les aventures qui ne vont pas au grand
+jour. Mon Dieu! Je sais bien... vous direz que vous
+n'aviez pas le choix. Et puis, quelle diable d'idée à
+vous d'aller justement aimer Madeleine... Et vous vous
+êtes battu avec Semaise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons été atteints l'un et l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui plus que vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il rougit. Jeanne, d'instinct, se sentait heureuse que
+Jacques eût eu l'avantage, un bonheur enfantin, antiraisonnable,
+dont elle s'indignait. Elle se leva, et droite,
+pâle dans ses vêtements noirs, l'accent monotone:</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchirai... et c'est beaucoup accorder au fils
+de Pierre Laforge. J'ai besoin d'interroger Madeleine
+et de parler à mon mari. À la vérité, je suis un juge prévenu
+contre vous, et je tiens à vous dire qu'il n'est pas
+probable que je cède. Pourtant, je ferai un effort. Si
+c'est non, je vous écrirai; notre refus serait irrévocable,
+et toute démarche ultérieure inutile. Si je n'envoie pas
+de lettre, revenez ici dans trois jours, à la même heure
+qu'aujourd'hui, j'aurai des conditions à vous imposer.</p>
+
+<p>Il la sentait toute de volonté, invincible, et il observait
+les tempes dures entre lesquelles allait se décider le
+procès de sa vie et de sa mort. Et sa propre volonté, son
+énergie persévérante de nature noble, trop doublée d'intelligence
+pour se parer de contours violents, se rebellait,
+se préparait à la bataille. Un court silence s'abattit,
+durant lequel l'Ibérienne et le Celte se regardaient, puis
+Jacques s'inclina, avec un sourire très doux:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je remets ma destinée entre vos
+mains. Vous pouvez la faire toute haute si cela vous
+plaît ainsi. Vous pouvez aussi la faire plus triste que le
+sépulcre. Souvenez-vous seulement que je suis sans
+haine et tout prêt à vous aimer comme un fils.</p>
+
+<p>Et se baissant, posant sa bouche sur la main de Jeanne,
+avec un soupir il s'éloigna. Cette sombre Jeanne, singulièrement
+trouble, restait pensive, l'âme dégelée, ses
+deux yeux de haine envahis d'une mélancolie de mansuétude.</p>
+
+<p>&mdash;M'a-t-il vaincue? murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Elle passait silencieusement à travers les appartements,
+trouvait très charmante la coulée du soleil sur
+la majesté du jardin, entre le dense tremblement des
+chênes, et avant de faire venir Madeleine elle s'immobilisa
+devant une fenêtre, le frond chaud rafraîchi au
+vitrage, rêvant à une existence moins âpre que la sienne,
+à des jours de pardon, des intimités profondes, sans
+angles, sans violences. N'avait-elle pas trop été la sentinelle
+misérable d'une guerre aride, inutile et sans
+gloire?</p>
+
+
+
+
+<h2>XXIV</h2>
+
+
+<p>Madeleine arrivait craintive, toute pâle, ayant surpris
+la sortie de Jacques des Corneilles. Jeanne tendait son
+visage, essayait le froncement des jours d'orage. Mais
+un irrésistible sourire, comme une vibration du soleil
+de l'âme, flottait autour de ses paupières.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi au jardin. Je suis lasse d'être emprisonnée
+ici.</p>
+
+<p>Et sur le perron, la voix grondeuse:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous parler sérieusement!</p>
+
+<p>Madeleine courba la tête, et elles circulèrent quelques
+minutes en silence. Un ruisseau les arrêta, tout grêle,
+avec un pan de lumière orange étalé sur ses rides. En
+amont, des ronces et du chèvrefeuille élevaient un palais
+de scarabées; une branche pendante, fleurie au bout,
+semblait tremper un petit pied blanc dans l'onde. Un
+saule ragot se tenait tristement près d'un petit havre minuscule,
+un lézard s'obstinait sur un fragment de schiste,
+et une pauvre statuette ébréchée, toute rose dans la décadence
+diurne, ouvrait ses yeux de plâtre que les rayons
+chatouillaient. Au loin s'allongeait la lumière, presque
+horizontale, et on la voyait mourir, comme un grand
+psaume de mélancolie, croître en analytique splendeur à
+mesure que croulait l'astre.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine, dit Jeanne, je suis profondément triste
+de votre conduite. Vous vous êtes cachée de moi, vous
+avez eu le courage de me sourire pendant qu'un secret
+blâmable existait en vous.</p>
+
+<p>La jeune fille détourna la tête, et sa mère l'effrayait,
+lui semblait importante et formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, continua Jeanne, en la prenant au bras.
+Tout ce qui s'est passé, et ce qui va se passer, est grave.
+Je remettrai les reproches à plus tard. Dites-vous seulement
+que tout manque de sincérité serait dangereux,
+que votre meilleure ressource est de tout me dire. Ne
+cachez rien, soyez franche: je vous écouterai sans colère
+et je jugerai.</p>
+
+<p>Et ayant sommairement dit la visite de Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, et quelque sujet de rancune que j'aie contre
+vous, je suis pourtant votre mère, partiale en votre faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Maman! dit Madeleine.</p>
+
+<p>Et tapie contre Mme Vacreuse, câline, frémissante,
+un court sanglot la parcourait. La mère, avec douceur,
+regardait les collines lentement montantes, la mort
+successive des rayons sur les fermes et les cabanes...
+Et d'une voix assourdie, comme tantôt Jacques, Madeleine
+disait la simple histoire de son c&oelig;ur, le grandissement
+de l'Inconnu pendant les nuits de juin, et la
+confidence avait exactement le charme ralenti de
+l'heure où l'on était. Jeanne y retrouvait la pureté,
+l'idéalité chaude du récit de Jacques, quelque chose des
+rares contes blancs de la littérature humaine où la
+beauté ne glace pas la palpitation de la vie. Elle accompagnait
+Madeleine aux paysages vagues sous la lune
+croissante et décroissante, frémissait à la musique délicate,
+aux vols de petites fées sonores, aux départs tout
+craintifs, tout furtifs de Roméo. De l'aride de son
+c&oelig;ur, durci aux cratères de l'ambition, elle sentait
+jaillir un filet de source, regrettait de n'avoir pas eu,
+elle aussi, son printemps, son oasis de jeunesse, et déjà
+l'océan blond des emblaves lointaines devenait rose,
+qu'elle écoutait toujours, dans l'effort, la demi-rigidité
+de l'attention.</p>
+
+<p>Elle se sentait bien mère à cette heure, elle percevait
+intensément où se trouvait le bonheur de Madeleine,
+avait honte d'avoir voulu la condamner à ce chauve,
+cet usé de Semaise, et elle se contenait pour éviter la
+tentation de mettre un grand baiser sur la jeune tête
+amoureuse, de dire trop vite une parole tendre. Puis,
+le souvenir de Jacques lui revenait, elle réécoutait ses
+paroles de paix, revoyait la solennité noire de son départ.
+En vain, cherchait-elle une fureur contre lui. Son
+c&oelig;ur était mou, sa pensée plus encore; et le récit finissait,
+une minute de taciturnité, de palpitation y succédait,
+tandis que la cloche du château finissait de sonner
+pour le repas du soir, dans le blêmissement, dans la
+monotonie de la clarté couchante.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine, dit Jeanne, je voulais te gronder bien
+fort.</p>
+
+<p>Elle attira la jeune fille, la mit sur son c&oelig;ur tout
+chaud de maternité:</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'en ai pas le courage, chère enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mère! fit Madeleine.</p>
+
+<p>Abritée au tiède nid d'enfance, ses larmes ruisselaient,
+une rosée de bonheur. Était-ce vrai?... son
+conte de fées réalisé... une tendre hospitalité où elle
+avait craint le péril et l'ombre!</p>
+
+<p>Et elle chuchotait son ravissement, l'immensité de sa
+reconnaissance:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Je t'adore... si bonne... si bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ta mère, Madeleine!</p>
+
+<p>Elles s'en revinrent, et Madeleine songeait, devant
+l'étoile Cappella, intime, apparue dans un triangle bleu
+du septentrion, entre trois branches de frêne, que jamais
+un astre plus doux n'avait dû briller au fond d'un firmament
+d'été, comme une veilleuse de bonheur, un
+clignement exorable de l'infini.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXV</h2>
+
+
+<p>Les trois jours s'écoulèrent et Jacques ne reçut pas de
+lettre. Il arriva aux <i>Corneilles</i> dans l'incertitude, la nervosité
+d'une espérance qui n'osait pas jaillir, qu'il essayait
+de refouler tout au fond de lui. Quand il fut dans
+le salon des Vacreuse où Jeanne n'était pas encore,
+tout soudain il désespéra. Non, c'était absurde, impossible!
+Jamais on ne lui donnerait Madeleine. Et les
+tentures sobres, à grisailles, les sièges pesants, de forme
+massive, les portières rigides, les tapis presque noirs,
+tout cet ameublement sombre, sans fleurs, éclairé d'un
+jour immobile, dialysé au travers de verrières bleuâtres,
+écrasait, tuait son optimisme. Quand le pas frôlant de
+Jeanne s'entendit, l'officier se sentit sans courage,
+aphone, dans un vague abrutissement. Elle parut la
+bouche condensée, comme un barbare qui ne veut pas
+succomber à l'embûche des ennemis.</p>
+
+<p>Elle avait eu le temps de réfléchir, était en deçà de
+ses premières impressions. La lutteuse, heure par
+heure, avait reparu avec sa volonté brutale, et si elle
+gardait quelque bienveillance, le désir du bonheur de
+Madeleine, ce n'était pas sans condition de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari et moi nous avons réfléchi, dit-elle à
+Jacques.</p>
+
+<p>Son mari! Jacques songea que l'intervention de Vacreuse
+avait dû être singulièrement négligeable, pendant
+qu'elle continuait de l'air de traiter une chose de
+négoce:</p>
+
+<p>&mdash;Nos conclusions vous sont favorables...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soupira Jacques tout pâle.</p>
+
+<p>Et il faisait l'effort de balbutier son ravissement.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! dit Jeanne. Nous ne cédons pas sans
+exigence... Avez-vous déjà parlé à M. Laforge?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Son consentement est-il probable?</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Sans doute, vous vaincrez. Mais monsieur
+votre père voudra-t-il venir, en personne, me demander
+Madeleine? car c'est là notre condition!</p>
+
+<p>Alors Jacques vit se lever la silhouette de son père,
+le masque bilieux, d'étroitesse butée, bouillant d'énergies
+tâtillonnes, aux taches d'ictère, aux pupilles d'un
+coq de combat. Celui-là céderait-il? Après le premier
+veto de son indignation, veto certain, combien de chances
+qu'il restât inaccessible! Car Jacques n'ignorait pas,
+hélas! les bornes peu étendues de cette pensée de lutteur,
+combien tout l'être était en lui déraisonnable, en
+proie aux impressions barbares. Ah! l'&oelig;uvre était dure
+de vaincre sa rancune, de desserrer les crocs de sa volonté.
+Jacques pourtant l'espéra; il osa compter sur
+l'instinct violent de race qui hante ces natures, sur les
+menaces qu'un fils peut faire à leur orgueil. Oui, à une
+demande suprême, le père pouvait céder. Et Jacques se
+tourna vers Mme Vacreuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je pars, Madame... Je vais combattre!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous souhaite la victoire! fit-elle doucement.</p>
+
+<p>C'était vrai. Tandis qu'il s'en allait, lentement, elle,
+appuyée sur son coude, se trouvait féroce, avait envie
+de le faire revenir. Mais, plus fort qu'elle, veillait le
+sombre pilote de sa volonté, plus fort que la maternité,
+que tout désir, que toute justice! Et elle ne rappela pas
+le jeune homme.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXVI</h2>
+
+
+<p>La rencontre fut rude du père au fils. Le premier cri,
+un veto, une indignation de tempête, puis, plusieurs
+jours durant, Pierre resta inaccessible. Dans sa face à
+trame serrée, à tension perpétuelle, se pétrifiait l'opiniâtreté
+de la première parole de refus. Pourtant, ce n'était
+encore que l'attaque préliminaire, où le fils croyait
+fermement à la victoire: rien que l'aveu, la prière du
+consentement. Jacques, sans lassitude, revenait, opposait
+des forces très douces, variées, qui, heure par
+heure, usaient le roc, allaient au plus profond. Si bien
+qu'un jour, las des paroles désespérées de sa pertinacité
+toute filiale qui jamais ne blessait, de ce qui se
+sentait d'incurabilité dans son amour, tout soudain le
+sanglier céda:</p>
+
+<p>&mdash;Soit! cria-t-il. Si on te la donne prends-la!</p>
+
+<p>&mdash;On ne me donne pas Madeleine! répondit Jacques.
+Il faut la conquérir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y puis-je? grommela l'autre.</p>
+
+<p>Jacques lui prit lentement les deux mains, et son regard,
+tendre, intense, se posait sur l'&oelig;il d'ombre:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller la demander, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Alors recommença la dispute, et plus terrible. Dans
+le cabinet triste où montait un mélancolique pandémonium
+de cartonniers, ce sombre alambic de ruines et
+de fortunes, cet antre où Pierre était tout chez lui, sentait
+triplées sa volonté et sa force, longtemps une voix
+rauque s'épandit en récriminations. Jacques écoutait,
+immobile, appuyé à un coffre de fer énorme. Dans la
+colère paternelle, sa jeunesse, même son enfance, mille
+choses perdues sur la route qu'on ne parcourt plus, levaient
+leurs ombres, leurs fantômes dans l'encéphale
+du jeune homme. Souvent, il oubliait d'écouter, à la
+pause de quelque idée qui avait palpité trop vivement
+et qu'il poursuivait. Une pluie lente dansotait sur les
+vitres, une façade blanchâtre entrait dans l'ouverture
+des rideaux, il régnait une odeur de papier, et une faible
+tribu de mouches paissait dans ce microcosme sec,
+sur les verdâtres près des cartonniers, la plaine blanche,
+les collines du plafond.</p>
+
+<p>Pierre continuait, se lassait, le larynx trouble, avait
+des reprises, vantait ses sacrifices, ses travaux, ses entreprises...
+et pour qui tout cela? Pour son fils! Et Jacques
+songeait, malgré lui, que si, en vérité, tant de méchante
+lutte, de brutaux renversements de pauvre monde,
+de tyrannie sotte et irréparable, si tant de volonté
+aveugle avait été déployée par amour paternel, pour
+<i>lui</i>, que c'était bien noir, qu'il y avait regret profondément,
+et même remords.</p>
+
+<p>Enfin Pierre se taisait, aride, ayant épuisé son fiel,
+et à son tour écoutait, avec des sursauts, des interjections.
+Le soir venait, tout mouillé, mais chaud, accablant,
+sous les crinières, les volutes d'un ciel bas. Et
+Jacques parlait dans la pénombre, sans aucune violence,
+dans une concentration d'âme, en pénétrantes paroles.
+Ses arguments de raison, de nature, souvent laissaient
+le père comme vaincu, vibraient sur l'endormissement
+de sa conscience. Puis, la dispute reprenait plus violente,
+Pierre troublait tout, roulait obscurément des
+phrases; puis, à de certaines minutes, il sentait s'éveiller
+sa vanité paternelle de tyran, admirait ce qu'il y
+avait de volonté douce dans son fils...</p>
+
+<p>Les ténèbres étaient venues. La porte du bureau
+restait fermée, verrouillée. Des lueurs obliques, un
+tissu de phosphorescences, tremblotaient sur les murailles:</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras pitié de moi! finissait Jacques. Tu ne
+sacrifieras pas deux innocents. Pour toi, cette démarche
+est toute impersonnelle&mdash;une ambassade qui n'engage
+pas ton orgueil. Pour moi, c'est toute la vie car tu
+sais que je suis de ceux qui n'engagent pas deux fois
+leur amour? Et puisque tu as parlé de sacrifices, d'orgueil
+paternel... voudrais-tu ma carrière impraticable,
+mes jours sans travail, toute la débilité d'esprit d'un
+désespéré? Ah! si tu m'aimes, si par moi tu veux satisfaire
+quelque grande ambition, il faut dire oui!
+Ils se tenaient maintenant près de la fenêtre. Aux
+baisers de l'air, dans la claire cage de cristal, une
+flamme jaune dansait, vivait. Paris remuait, clapotait,
+nerveux, trouble, dans l'horrible chaos du combat pour
+vivre. Pierre, lentement, frottait la précipitation d'eau
+qui voilait la vitre et d'un &oelig;il terne regardait le trottoir,
+les soies mouvantes de la lumière sur le miroir grisâtre
+de l'asphalte. Il était attendri, sombre. Il tâchait de se
+reconquérir encore, inspectait comme un poëte tous
+les menus détails de la rue, les petites sources temporaires,
+les flaquettes étoilées, le passage brusque d'une
+voiture. Brusquement, il se retourna, avec une pensée
+trouble de recommencer la lutte, vit Jacques qui le
+regardait, et le c&oelig;ur lui faillit:</p>
+
+<p>&mdash;J'irai! dit-il.</p>
+
+<p>Puis se reprenant, voulant au moins gagner quelque
+chose:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas avant un mois d'ici!</p>
+
+<p>Et la pression des mains de son fils, ce ravissement
+au visage de l'unique être de son sang, le récompensèrent
+alors, bien mieux que tant de victoires, tant d'âpres
+butins conquis sur les écrasés de la Bataille humaine.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXVII</h2>
+
+
+<p>Jacques arrivait aux Corneilles le lendemain matin,
+sans avoir dormi, dans une dépolarisation de tout son
+être, écrasé de lassitude et d'impatience, avec la fièvre
+d'obtenir maintenant le dernier «oui», ce «oui» de
+Jeanne qui était devenu comme l'essence de son être,
+flottant, vibrant dans son cerveau, l'effarant d'un dernier
+doute. Il descendait de cheval devant le grand perron
+quand, à l'improviste, Mme Vacreuse apparut. Alors,
+il resta figé, et elle se trompa à sa pâleur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez échoué?</p>
+
+<p>Sa voix n'était pas méchante, compatissante peut-être:
+Jacques y percevait pourtant le timbre implacable, le
+son de la catastrophe où, sans la pitié de son père, il devait
+s'ensevelir. Et il eut l'épouvante, le raidissement
+de poils des grands périls disparus.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas échoué! dit-il.</p>
+
+<p>Elle tressaillit, leva le sourcils, muette d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous êtes un magicien! finit-elle par dire.</p>
+
+<p>Elle admirait le jeune homme pour avoir triomphé de
+Pierre Laforge, le contemplait avec une figure de soleil,
+avec un pli de bonté sur la bouche. Et allant à lui
+contente, avec le désir de le rendre heureux, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine va venir!</p>
+
+<p>Jacques se troubla, et à la Proserpine là debout, avec
+les plis de sa robe pleins de soleil, il ne trouvait plus
+qu'une douceur de bonne déesse. Puis, après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père demande un mois! dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... nous serons heureux de vous voir souvent
+aux Corneilles.</p>
+
+<p>&mdash;Même chaque jour?</p>
+
+<p>&mdash;Même chaque jour.</p>
+
+<p>Jacques restait deux minutes à imaginer cette béatitude,
+et toute misère s'évanouissait dans un horizon de
+transparence où les choses de la terre se confondaient,
+se multipliaient, transfigurées, faisaient un seul séjour,
+immuable, profond et palpitant, une genèse, une jeunesse
+sacrée de l'Univers.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXVIII</h2>
+
+
+<p>Un petit pas s'entendit sur les dalles du corridor, et
+Mme Vacreuse dit à Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle.</p>
+
+<p>Madeleine parut, lasse, languide et pâle, et tout à
+coup vit le jeune homme. Alors, ils restèrent là, timides,
+tellement que Jeanne alla prendre Madeleine par la
+main, et les mit en face l'un de l'autre. Ils balbutièrent,
+pris d'un grand malaise, d'impressions violentes
+subtiles et presque douloureuses. Dans la crudité du
+grand jour ils se trouvaient changés, ils s'examinaient
+lentement avec la peur mutuelle de déplaire. Il fallut
+que la mère intervînt encore, dirigeât la conversation,
+et elle les tourmentait un peu, moqueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il vous présenter?... Monsieur Jacques Laforge...
+Mademoiselle Madeleine Vacreuse... Vous ne
+vous êtes jamais rencontrés auparavant? Non?... Monsieur
+revient de Tunisie... Mademoiselle sort de pension...</p>
+
+<p>Puis, apitoyée de leur attitude, peu apte, par nature, au
+badinage, elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc une promenade au jardin, en attendant
+M. Vacreuse!</p>
+
+<p>Au jardin, leur embarras se perpétua, mais, par degrés,
+ce qu'il avait de pénible se métamorphosait en
+douceur ailée, en nervosités délectables, et ils foulaient
+le sol avec une impression de fluidité, toute leur vitalité
+reportée au c&oelig;ur et au cerveau. Autour, dans le treillis
+végétal, les oisillons tout jeunes, une multitude de bestioles
+à peine sorties de l'enfance, à peine accoutumées
+au vol, pépiaient avec abondance, racontaient la félicité
+de vivre. Par instants, Jacques murmurait une phrase
+courte, Madeleine répondait, puis ils retombaient au
+silence, avec des rougeurs subites, des peurs délicieuses
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous voir <i>mon</i> jardin? demanda Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Le vôtre... oh, oui.</p>
+
+<p>Il était à deux pas, caché derrière une charmille, et
+Madeleine disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a tant de fleurs rares ailleurs... que je n'ai voulu
+que des plantes simples... sans même choisir.</p>
+
+<p>Jacques s'arrêta, ému, et, véritablement, il était bizarre
+ce petit coin de Madeleine. D'humbles némophilias, aux
+facettes bleues, surgissaient sous l'impétuosité jaune
+des taraxacums; des résédas encensaient les pénombres,
+une carotte jaillissait, en filigrane, les pissenlits étaient
+robustes, les mourons innombrables. Des lys surmontaient
+le gramen, tranquilles ineffablement, et les géraniums,
+autour, semblaient des lueurs d'aurore; du persil
+était adorable, un chou s'arrondissait débonnaire et
+il poussait aussi un cyprès, des buis, un peuplier fin
+comme une flèche, hardiment lancé dans le firmament,
+des renoncules, des bluets, des coquelicots, des millepertuis,
+des achillées, des ombellifères, de la vigne
+sauvage, des mauves, des fèves.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc! s'écria Madeleine en montrant un
+coin de la charmille.</p>
+
+<p>Quatre araignées attendaient là sur leurs toiles, dans
+un calme formidable, leurs grosses pattes jaunes lacées
+de noir, accrochées fermement. Elles étaient de la
+même race, toutes géantes, avec de merveilleux ventres
+troubles, rayés de traits fins d'encre. La même ligne
+sombre coupait leurs dos.</p>
+
+<p>De gros câbles, aux coins, soutenaient la grêle splendeur
+de leurs rêts, la trame ourdie de belle géométrie
+et toute générée d'elles, en forme et en substance.</p>
+
+<p>Mais, parmi ces forteresses orgueilleuses, il existait
+une ruine, un flottant cordage, de petits haillons tremblotants,
+déchirés, ennuagés, dispersés sur cinquante
+feuilles. Quelque passant rude, oiseau, chat, avait déchiré
+l'&oelig;uvre de l'ourdisseuse, et l'araignée dépossédée
+se tenait sur une feuille, haletante et désespérée et maigrie
+à ce qu'il semblait, pensive, peut-être épuisée par
+d'opiniâtres engendrements, n'ayant plus de matériaux
+dans sa filature. Une goutte d'eau roulant d'une ramille,
+légèrement effleura la déçue; elle mut ses pattes véloces,
+prit refuge dessous une autre feuille, et s'immobilisa
+farouche.</p>
+
+<p>Autour des Tueuses, les proies voletaient, tournoyaient,
+effleuraient les embuscades ou se posaient une minute.</p>
+
+<p>Une grande mouche avait de pâles saphirs sur les
+ailes, le ventre d'acier bleu, le thorax mat, la tête sanguine,
+et une plus petite était d'émeraude, un reflet micassé
+sur ses ailettes, et leurs pattes menues&mdash;fils noirs&mdash;montraient
+de petits coudes. Une abeille rousse, de
+pattes plus larges, trapue d'ailleurs, vraie ouvrière, la
+tête noir mat, terne, avec un point fauve, et le thorax
+velu, se palpait, passait ses pattes dans son cou, entre
+la tête et le thorax, les glissait au long des ailes, proprement
+les essuyait sur une feuille de fève. Et bien d'autres
+bestioles tourbillonnaient, noires, grises, brunes, un léger
+peuple industrieux ou purificateur.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est charmant à vous d'avoir voulu me montrer
+ce coin de sauvagerie, murmura Jacques.</p>
+
+<p>Et la parole valant d'après l'homme, Madeleine était
+heureuse de la louange, doucement la savourait.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je y prendre une fleur? dit-il encore.</p>
+
+<p>Elle se pencha, lui cueillit simplement une némophilia
+frêle, puis ils continuèrent leur flânerie, avec toujours
+leur demi-silence, leur inaptitude à se familiariser
+au bonheur. Mais le trot d'un cheval dans la grande allée
+des Corneilles, fit dresser la tête à la vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! dit-elle... Je sais qu'il est impatient de
+vous voir.</p>
+
+<p>Elle l'entraînait, elle atteignait le perron au moment
+où Vacreuse venait de descendre de cheval. Le député
+s'avança vers les jeunes gens, avec son air de brave
+homme qui n'a cherché que le repos dans son existence.
+Contre sa coutume, il eut un mouvement de spontanéité:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Laforge, je pense!... Soyez le bienvenu!</p>
+
+<p>Puis, une hésitation le prit; mais, devant le sourire
+gai de Madeleine, il comprit que Jacques avait triomphé,
+et il se montra aimable, instinctivement se sentait
+à l'aise, tout disposé à préférer l'officier à Semaise dont
+l'humeur raide, les dédains, les railleries à froid, ne
+convenaient guère à sa bénévolence. Une conversation
+s'engageait, où Vacreuse mettait son esprit pauvre, son
+habitude d'homme public, tâtonneur qui préfère questionner,
+prendre des mines sérieuses d'écouteur. Interrogé
+sur ses souvenirs de campagne, Jacques fuyait les
+épisodes personnels, racontait sans hâblerie, disait la
+pauvreté de cette guerre où la nature seule était redoutable.
+Il ne lui arrivait de s'animer un peu qu'en parlant
+du soldat, et son amour des sacrifiés, sa préoccupation
+d'une bonne intendance, son esprit clair d'organisateur
+déconcertaient Vacreuse. Madeleine écoutait aussi,
+avec une jolie mine de jouissance, absolument indifférente
+au sujet, et n'y comprenant goutte, mais très charmée
+de la manière dont Jacques accouplait les mots et
+de l'aisance de sa parole:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez écrire quelque chose là-dessus! murmurait
+Vacreuse d'un air profond.</p>
+
+<p>Une sensation infiniment douce sourdait entre les paroles,
+et la présence de Vacreuse, après l'intensité nerveuse
+de leur promenade, plutôt plaisait aux jeunes gens,
+harmonisait leur tendresse, mettait en eux une langueur
+de rêverie, un endormissement de volupté, ce léger
+obstacle qui semble nécessaire au début des trop vivaces
+joies humaines et qui, dans le recueillement, la
+reprise du «moi» prépare à les cueillir plus entières,
+plus complexes et plus suaves.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXIX</h2>
+
+
+<p>Après quelque temps, la familiarité naquit entre
+Jacques et Madeleine, mais lentement, quelque chose
+de la stupeur bienheureuse des premières minutes se
+continuant en eux. Leur heure préférée, durant cette
+première période, était, après le dîner, tandis que Vacreuse
+et Jeanne se reposaient sous le tilleul de Hongrie,
+au rebord de la grande terrasse des Corneilles. Au
+loin, se déroulait l'harmonieuse agonie crépusculaire.
+Devant le cantique de lumière, sur le treillis végétal, se
+gonflaient les petits corps sphériques des oisillons, dans
+leur extase débordante, leur amour du disque croulant.
+La basilique colossale, le vrai sanctuaire de Bélus, ouvrait
+ses cent portails. Des bêtes de cendre se dressaient
+sur une architrave de vif argent, dans un jardin de fumée
+rose. Sous des strafes finement fuselés, en rude
+violet, sur la porte pourpre du bas horizon, une ombre
+était dévorée dans un brasier de Cabires. L'émailleur
+divin, penché aux polygones de poudre d'or, aux arborisations
+éphémères, aux rocs de jade, aux bas-reliefs
+polychromes, continuellement variait l'&oelig;uvre sublime.
+Mais la nuit lente, toujours avançait son Océan dévorant,
+effaçait la trame éblouissante, les volutes du Rhodium,
+et l'hymne de flamme devenait la plainte faiblement
+lumineuse de l'adieu, la défaite des rayons, toujours
+plus brisés, plus courbes. Une rouille traînait aux
+nues, les décombres s'accumulaient, les cavernes éboulées
+s'emplissaient de taches d'ombre, de précipitation
+cuivreuse, et le rouge descendait les rampes, les flancs des
+montagnes évaporées, se réfugiait au bas de l'horizon,
+derrière les fins réticules découpés noirement sur le couchant.
+Puis, gravement, la dernière vibration trépassait
+derrière la forêt. Une chauve-souris indécise voletait
+quelques minutes encore, attendrissante dans la désuétude
+cendreuse. Entre les astres primaires, leurs foyers
+d'abord luttant péniblement contre la forge occidentale,
+entre le tremblement de Wéga, d'Arcturus, d'Antarès
+pourpre au ras de l'horizon, peu à peu s'éparpillait l'égrisée
+nocturne. La grande, profonde nuit s'étendait. À
+peine, sur la vallée taciturne, une humble lampe de
+ferme s'allumait, aimablement. Parmi l'opacité des arbres,
+leurs frissonnantes estompes, il apparaissait des
+trouées grises des faunes vagues, des lueurs sourdes. Le
+cigare de Vacreuse montrait une braise ardente, et la sérénité
+toujours plus vaste, comme si l'abîme firmamentaire
+s'élargissait avec le croulement des ténèbres, oppressait
+les pauvres humains de la terrasse.</p>
+
+<p>Madeleine, avec un gracile mouvement d'épaules, se
+pressait contre Jacques, balbutiait une syllabe tendre, à
+voix toute basse. Lui, dans son grand ravissement, son
+heure de récompense, plein de gratitude confuse, essayait
+de voir la jeune fille dans l'ombre, percevait la
+clarté faible du visage. Parfois, le nom d'une étoile
+coupait leur silence, ou bien une phrase de Jeanne et
+de Vacreuse leur arrivait en sourdine. Du cri d'un grillon,
+d'un court aboi de mollosse troublé, de la senteur
+d'herbes coupées s'entremêlant à l'encens des parterres,
+ils éprouvaient une joie ineffable.</p>
+
+<p>Pourtant, à la longue, la causerie naissait, et c'était,
+en même temps que les astres, une idée d'Espace,
+une idée de Temps qui prédominait. Ils reculaient en
+arrière. Le château n'existait plus, mais à la place une
+Tour, noire et pesante, avec l'homme d'acier entrevu
+derrière les créneaux fauves, et sur la plaine, le serf,
+la maigre humanité de la glèbe, l'affreux travail, la
+récolte d'avance dévorée. Tremblant perpétuellement,
+son &oelig;il mélancolique levé vers le gibet seigneurial, pas
+même consolé par l'agenouillement au temple avare
+de lumière et triste comme une caverne, l'esclave avait
+vécu cependant, avait lentement créé l'humanité héroïque
+de Valmy, d'Iéna et de Wagram... Ils reculaient
+plus loin encore: sur la vallée antique s'étalaient les
+huttes d'une peuplade aïeule et l'homme du Peulvaen,
+du Crombech, le pauvre ancêtre barbare circulait sous
+les ramilles, misérablement chassait, priait au rebord
+des grottes, apportait la pierre du souvenir sur le Tertre
+funéraire. Alors, comme maintenant, la Géométrie
+immuable des constellations vibrait dans l'abîme noir,
+et presque les mêmes astres. À peine, à la minuscule
+distance de quelques mille ans, un arc du cercle de précession
+était parcouru par l'aiguille axiale, à peine la
+Croix du Sud croulée derrière l'Équateur. Et Madeleine,
+sous l'angoisse de l'Immuable, soupirait craintivement,
+imaginait, au loin du beau jardin des Corneilles,
+les huttes disjointes, les bêtes rôdeuses, un
+chef celte, farouche, debout dans la nuit d'été, des yeux
+de flamme fixés sur la Chèvre ou Altaïr...</p>
+
+<p>Ils se taisaient. Un exégète invisible traduisait la
+bible universelle. Leurs vies palpitaient l'une à côté de
+l'autre avec suavité. Leurs mains se trouvaient, se
+nouaient, le sang de jeunesse renouvelait perpétuellement
+leurs délices; tous leurs sens y participaient.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine, murmurait Jacques après un silence,
+je doute!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Que tu m'aimes... et que nous sommes ici, et que
+cette terrasse, ce jardin, ces arbres qui chantent dans
+l'ombre, ce village endormi là-bas, Pégase là-haut,
+la petite lumière qui tremblote derrière les trembles,
+le grillon qui vibre... que tout cela existe, j'en
+doute!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Madeleine, je n'existe pas?</p>
+
+<p>&mdash;Toi!... ô mon Dieu! penser que tu es là, que tu
+parles, que je vois la blancheur de ton visage... et que
+je tiens tes mains entre les miennes...</p>
+
+<p>Il la pressait contre lui, contre sa poitrine tumultueuse,
+et elle, dans une naïve extase, lentement montait
+à ses lèvres, se sentait la douce humilité de l'esclavage
+féminin. Mais, mollement, un pas vibrait sur la terrasse,
+le cigare de Vacreuse se mouvait dans l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! disait il... la nuit s'avance... où diable êtes-vous?</p>
+
+<p>Ils se rapprochaient lentement. Jacques causait avec
+gravité, écouté avec plaisir par Jeanne et même par
+Vacreuse, et une lanterne bleuâtre était apportée, suspendue
+à un arbre, lançait une magie lumineuse dans
+l'ajour des feuilles, sur la façade du château, se perdait
+au jardin, de fleur en fleur, par ci par là rebondissante,
+absorbée enfin par les trous d'ombre, mangée
+par la nuit. Puis, les minutes finales coulaient,
+le jeune homme se levait tristement, partait, mais loin
+déjà, invisible dans l'opacité des campagnes, il se retournait
+encore pour regarder la cariatide adorée, claire
+devant le château, baignée d'un peu de fantasmagorie
+par la lanterne bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc, disait Jeanne à Madeleine... l'air fraîchit...
+Comme tu l'aimes!... Je l'envie.</p>
+
+<p>Mais, au fond, Jeanne était séduite par le jeune
+homme, captée par sa fraîcheur de nature, sa grâce
+extérieure.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXX</h2>
+
+
+<p>Debout, au début d'une trouée dans les géométries
+d'arbres du jardin français des Corneilles, se tenait une
+déité maigre, en harmonie douce avec les pénombres,
+et les jeunes gens aimaient cette frêle silhouette, par
+elle commençait leur quotidienne rôderie du matin.
+Une petite rousseur était sur la fourrure fraîche des
+massifs, et les fleurs, en quatre enclos, autour d'un
+bassin, pointillaient du rouge-vif, de léger blanc, peu
+de jaune, du bleu noyé. C'étaient les petits poils de
+l'agirate, les éponges pourpres, de vélin violet, de safran,
+de neige, des dahlias, l'ascension haute des trémières,
+la pauvreté des bégonias, la subite originalité
+d'une orchidée suspendue à une tresse d'arbre, face
+animale, gueule, vase, l'inévitable mais lumineux géranium,
+la chrysanthème étoile d'or, les menus yeux
+mauves de l'héliotrope, et la strophe des feuilles-fleurs,
+ce que créent d'agréable opulence l'Irésine et le Coleus
+sombrement rouges, le pyrèthre doré, la cinéraire maritime,
+sa vive découpure saupoudrée d'argent, l'ampleur
+des balisiers noirâtres, l'amaranthe tricolore, le
+gnaphale laineux, les glaives de l'agavé, puis la plébéienne,
+l'ancêtre, la mousse subitement jaillissante
+dans cette belle aristocratie des tisseuses de rayons.</p>
+
+<p>Jacques, amoureusement, improvisait un bouquet,
+le posait d'une main tremblotante au corsage de Madeleine,
+et ils abandonnaient les parterres, glissaient
+par les allées d'arbres. Les vieux riviaux des chênes, les
+ormes, plus doux, s'enlaçaient en fortes arcades, faisaient
+une nuit de crypte romane, tandis que sous les peupliers
+d'Italie c'était une haute, frêle voûte ogivale. Les peupliers
+canadiens remuaient leurs petites ailes d'argent,
+frétillantes; la symétrie des folioles du frêne, sur les
+arcatures moëlleuses, agréait à côté de la gentille personnalité
+du cytise, son manteau tendre, fraîchement
+ajouré; et des saules blancs, nullement ragots, aux
+bords de fragmentaires pièces d'eau, miraient leurs
+frondaisons de lames aiguës, blanches aux coups de
+soleil en revers; et quelque saule de Babylone, édicule
+de haut art végétal, ses frêles, pleureux et pâles filaments
+touchant l'onde de leurs pointes, rasant les
+nénuphars, toute sa toison de douleur épandue sur un
+large périmètre, prenaient fortement le c&oelig;ur, le pénétraient
+d'exquisité mélancolique.</p>
+
+<p>Puis, en pente douce, des herbes s'étendaient, l'humble
+vulpin et le ray-grass, des rectangles frisottants
+avec des polissures fugitives, coupés de sentiers de
+sable, et un coin de jardin potager apparaissait, où,
+parmi les légumes, des cloches de melons brillaient
+comme des domuscules d'argent; des poireaux balançaient
+leurs sphéroïdes pleins de semences. Et toujours
+la promenade des jeunes gens aboutissait à un grand
+étang, près de la grille, devant le village.</p>
+
+<p>Par un délicat travail de nuances, le firmament, gris-pâle
+au pourtour, bleuissait lentement jusqu'au zénith.
+La tour de l'église, teinte comme un camaïeu, émergeait
+derrière les toits ardoisés, à cheminées blanchâtres, du
+village. Trois îlots, en triangle, saillaient sur le tremblement
+léger de l'onde, et, parmi leur toison tendre d'arbustes,
+se profilaient quelques dures, sombres pyramides
+de conifères; un seul peuplier noir, tout frêle, élevait
+chaque ramille en verticale. À l'Orient, une pagode à
+toits retroussés, les arêtes recourbées comme des cimeterres,
+apparaissait par-dessus de basses têtes de frênes,
+entre des trembles sensitifs. Le ciel teintait l'étang de
+prismes saphirins, nués d'ambre vers les bords. Deux
+cygnes australiens voguaient en philosophes, leurs yeux
+rouges pareils à des rubis, leurs becs écarlates comme
+des gousses de poivre de Cayenne. Un canard suivait,
+qui, par instants, plongeait sa tête dans l'eau, relevait
+sa courte queue diaprée et les bouts lapis-lazuli de ses
+ailes, tandis que ses pattes orangées battaient mollement
+de bas en haut. Cols plus longs, les cygnes noirs plongeaient
+sans quitter l'horizontale, hérissant un peu leurs
+plumes, et leurs becs vermillonnés reparaissaient mâchant
+des herbes fluviatiles.</p>
+
+<p>Jacques et Madeleine longeaient les bords à loisir, et
+au-delà d'un petit pont de poutres, ils passaient dans
+une chapelle de platanes. Là causait une fontaine. Un
+noir géant de bronze, l'air rustre, point féroce dans son
+excessive toison de barbe, de cheveux, les pectoraux
+renflés, les reins câblés, avec une peau de bête aux
+épaules dont passait la tête cornue, était là rêveur sur
+un roc, et deux marbres bien mièvres se tenaient plus
+loin, les pieds dévorés de lichen.</p>
+
+<p>L'eau tombait frêlement, avec son bruit de soupireuse
+qui monotonise la pensée, croulait sur des marches en
+grès, par-dessus des paquets de mousse laineuse, emplissant
+un bassin décagone relié à l'étang, où filaient, à
+l'ombre, de fainéants cyprins. Les platanes étaient pâles
+dans le soleil, se rejoignaient en voussure de chrysolithe,
+au bout des troncs écorchés, tachetés de soufre. Hauts
+par-dessus la fontaine, deux fleuves, dévorés par la dent
+éternelle, penchaient des urnes ébréchées.</p>
+
+<p>Les jeunes gens écoutaient là, ravis, le petit clapotis
+de clepsydre, et Jacques s'agenouillait une minute,
+posait de dévorants baisers sur les bras de Madeleine.
+Un trouble venait à leur regard, leurs c&oelig;urs grondaient.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! disait Jacques, effrayé du péril de la solitude
+trop ombreuse.</p>
+
+<p>Ils partaient, allaient se reposer au petit kiosque japonais,
+devant la campagne d'août. Les grains étaient
+fauchés, des meules blondes s'édifiaient, et des tas fauves
+de foin. Près des rectangles hérissés d'éteules, trop secs,
+les prés captivaient fraîchement. Des volets se rabattaient
+dans la brasillante journée, des gramens se glissaient
+parmi les vernes des mares, et des vignes rougissaient
+sur l'arrière-plan déclive.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXI</h2>
+
+
+<p>Il leur arrivait de sortir des Corneilles. Leur promenade
+les portait fréquemment auprès d'une ferme où le
+travail n'avait pas la tristesse d'ailleurs. Un diable de
+laboureur, vif, toujours chantant à plein gosier, y besognait
+en famille, aidé de ses fils et de ses belles-filles.
+Et une des particularités du bonhomme était une ressemblance
+physique incroyable avec le roi Henri IV,
+dont il avait encore des traits de caractère, la bénévolence,
+la gaîté, la pertinacité sans faste. Toujours les
+jeunes gens faisaient une courte halte près de cette
+ferme, en admiraient l'ordonnance.</p>
+
+<p>Les b&oelig;ufs rouges, patiemment broutant, circulant, ou
+assis sous quelque pommier, levaient leur &oelig;il de pensée
+lente, de lente digestion, pesamment bleuâtre, et à côté,
+vif, un étincelant poulain, animal de nerfs, s'ébrouait,
+rejetait, par pétulance, espièglerie, sa tête en arrière,
+grattait le sol de son joli sabot. Le mâtin, massif, sa
+langue rose dépassant ses babines, avait un autre regard
+que ces herbivores, des yeux graves et très beaux, disposés
+pour la vue d'ensemble, comme ceux de l'homme.
+Il flairait, aimait les jeunes gens, les recevait en seigneurie
+hospitalière. Souvent une chèvre projetait ses
+cornes au bord de l'ombre de l'étable, et sa prunelle
+lenticulaire, presque un trait dans le soleil, était bienheureuse
+d'un bonheur sec de grimpeuse de rochers. La
+gorge des pigeons se métamorphosait perpétuellement,
+et plus encore celle du coq, tandis que, impassibles, les
+poitrines bombées comme des cuirasses blanches, des
+pelotons d'oies s'avançaient par la prairie, cernées par
+les poules en maraude, et qu'un petit auvent abritait la
+gentillesse d'une couvée jaune, avec la mère maigre,
+ardente, enflammée de défiance, d'amour, déployant
+une bravoure colérique à la moindre approche, les ailes
+palpitantes, hérissées. Infatigable, dédaigneux de contemplation,
+le peuple abeille bruissait aux portes minuscules
+et innombrables des ruches, et toutes étaient de
+jolies vivantes roussâtres dans le soleil. D'autres
+insectes ramaient, et la bergeronnette vite volait au
+secours des graminivores, chassait, dévorait vaillamment
+les petits suceurs de sang.</p>
+
+<p>Cependant, dans une incoercible gaîté, Henri IV et
+ses fils terminaient la rentrée des céréales, et le lourd
+chariot débordant de gerbes arrivait par périodes synchroniques
+à la ferme. En passant, dans sa casaque
+poudroyante, le paysan répondait allègrement au salut
+de Jacques, dans une belle attitude d'aise, virile, digne,
+et familière exactement au point.</p>
+
+<p>&mdash;La terre m'a fait bonne mesure cette année! dit-il
+après les mots de prélude. J'ai quasi trois fois la consommation
+de la famille en céréales pour la prochaine
+année. Faudra vendre le surplus et ce n'est guère ma
+coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne faites pas de blé? demanda Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Nenni. Voyez là-bas ces b&oelig;ufs rouges... je les
+crois beaux. Je fais de bonne viande depuis que je vois
+le Nouveau-Monde nous dévorer la culture du froment...
+J'ai lieu de chanter, tout prospère!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous chantez, dit Madeleine, à réjouir le c&oelig;ur
+des passants!</p>
+
+<p>&mdash;Dame, ma belle mam'zelle! Je suis pas malheureux!
+Le soleil et la pluie viennent à souhait, les étables
+sont pleines... voilà! mais ça ne me suffit pas pourtant,
+vous savez! J'ai encore un souhait, et, par exemple,
+un bien grand diable de souhait!</p>
+
+<p>Henri IV jeta autour de l'horizon un coup d'&oelig;il large,
+et, sur sa physionomie un peu railleuse, une grande
+douceur transsuda.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce souhait, on ne peut pas le connaître, sans
+doute? demanda Jacques.</p>
+
+<p>Henri IV épia le jeune homme, embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Pardi... Quelque chose me plaît en vous... Sauf
+vot' respect, monsieur... Je vas donc vous le dire. Donc,
+moi, j'ai pas à crier contre la terre, ni contre les hommes:
+la terre n'est pas avare et les hommes nous laissent ces
+bons arpents... et c'est juste un bon lopin pour une
+famille... du travail pour le père et les fils... et des
+économies pour les mauvais jours. Enfin, un bon sort,
+faut dire. Mes belles-filles, mes petits-enfants, tous
+vivent en joie. Eh bien! c'est drôle, ça ne suffit pas tout
+à fait à mon c&oelig;ur, monsieur... Ce que je voudrais, sous
+ce ciel qui s'étend si bleu en ce moment, et sur toute
+notre France, et même plus loin, c'est que tous les
+hommes en aient autant, tous ceux qui veulent bien
+travailler, s'entend. Vous me direz, et je le sais bien, le
+sol de France n'est pas assez grand pour donner ça à
+chaque famille. Mais je ne suis pas assez sot pour ne
+pas savoir que la terre n'est point tout, et qu'il y a
+d'autres richesses, comme dit le livre que je lis pendant
+les veillées d'hiver. Eh bien, alors? Croyez-vous
+qu'avec un peu d'entente, et sans colère, ça ne pourrait
+pas venir un jour. Dame, qu'il y ait des riches, je ne
+dis pas non, mais qu'il n'y ait pas de pauvres, monsieur,
+voilà à quoi je rêvasse après le travail, et surtout pendant
+le repos du dimanche... Ça serait si beau... tout ce
+monde qui chanterait!</p>
+
+<p>Et Jacques restait surpris, extrêmement, de voir ce
+v&oelig;u de «poule au pot» jaillir des lèvres de ce paysan,
+de ce paysan qui, au physique ressemblait tellement au
+bonhomme roi qui disait à son Parlement: «Mes prédicateurs
+vous ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat.
+Et moi, avec jaquette grise, je vous donnerai les
+effets. Je n'ai qu'une jaquette grise; je suis gris par le
+dehors, mais tout doré au dedans.»</p>
+
+<p>&mdash;Bénie soit votre famille! fit Jacques avec gravité en
+tendant la main au paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes donc... de mon idée? demanda
+Henri IV.</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... il me semblait bien! Vos yeux chantent la
+bien venue au pauvre monde...</p>
+
+<p>Les amoureux s'éloignent, tandis que déjà reprenait
+une strophe sonore du paysan, et ils causaient longtemps
+du rêve candide.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc impossible? demandait Madeleine avec
+un gentil enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il faudra tant de siècles!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien noir! soupira-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bien noir.</p>
+
+<p>Et leurs ombres, excessivement longues et toutes
+grêles, les précédaient sur la sérénité mi-crépusculaire
+des pâturages.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXII</h2>
+
+
+<p>À la longue, tandis que leurs personnalités s'harmonisaient,
+se confondaient davantage, l'Idylle devenait périlleuse.
+Déjà leur v&oelig;u d'amour tendait plus loin que la
+volupté confuse d'être ensemble et de se frôler, la voix
+éternelle les troublait, les faisait pâles, et deux événements
+intimes marquèrent profondément cet état la
+première fois, ce fut au bord du grand étang des Corneilles,
+un jour que des nimbus montaient sur le paysage,
+se massaient impétueusement dans le zénith. L'atmosphère
+se dilatait, de pénible respiration, et Madeleine
+vibrait électriquement.</p>
+
+<p>C'était l'heure générique de l'orage. Dans la respiration
+basse d'une brise mourante, le paysage devint violet,
+la tourmente des nues créa une fièvre noire percée de
+blancs livides. L'étang reflétait les âpres tons du firmament;
+les arbres troubles attendaient dans les îles
+roussies où s'abattaient des ramiers émus, et les martinets
+quittèrent la tour de l'église. Puis, le ciel furieux
+se coupa de vents électriques, à trous dentelés, à nues
+grises, graduellement charbonnées, enfumées, bientôt
+fusionnées en grandes masses aux bordures de lumière
+tremblantes comme des ailes, et, enfin, un cyclone
+zénithal, des nébuleuses en spirales. L'air monta, subitement
+rare, forçant la respiration, et Madeleine nerveuse,
+haletante, charmée au fond, levait la tête, se
+serrait à Jacques. De grands lambeaux violâtres, figurant
+des forêts, des descentes de collines, des entassements
+de champs jaunes, cernèrent le cirque horizontal.
+Immobiles quelques minutes les arbres frémirent comme
+des vivants, de grands tourbillons emportèrent des
+feuilles, en ascensions hélicoïdales, puis les recouchèrent
+brutalement sur le sol. De brusques paix, des silences
+maladifs, des attentes où se condensaient les électricités
+énormes de cette journée, puis toute la nature luttante,
+tournante, prête à l'orage qui va bondir d'une nue à
+l'autre. Le premier éclair jaillit, bleuissant la Pagode,
+les rainures, l'eau boueuse; puis les décharges s'accumulèrent,
+baignant toute la coupe de splendeurs larges
+ébranlant formidablement les ondes sonores; puis les
+premières gouttes tombèrent, éparses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmurait Madeleine.</p>
+
+<p>Apeurée, elle se tapissait tout contre Jacques, et un
+petit tremblement relevait ses épaules, passait sur sa
+nuque délicate. Il la soutenait, disant quelques syllabes
+tendres, mais au soyeux contact de la vierge, peu à peu,
+il devenait tout pâle, lui-même frissonnait, respirait mal.
+Ses mots s'embarrassèrent, il regardait vaguement
+devant lui. Mais elle leva les yeux, vit le trouble de
+Jacques et se troubla. Dans les intermittences silencieuses
+ils entendaient leurs c&oelig;urs, et indomptablement
+leurs bouches se rencontrèrent. Puis, immobiles une
+minute, dominés, ils se sentaient sous un obscur vouloir
+qui dénouait leurs forces.</p>
+
+<p>Mais la volonté leur revint, l'effroi du péril, leurs bras
+se desserrèrent, et ils baissaient la tête, la chair trop
+émue encore pour oser se regarder.</p>
+
+<p>Une brise régulière courut, des flocons venus du sud
+se posèrent sous les masses grises du firmament. Puis,
+des sillons resplendissants, une crépitation bizarre, et
+une avalanche se roulait sur les herbes, une magnifique
+pluie blanche. Elle fut brève, les nimbus lacérés s'éparpillèrent
+en écumes, un océan de rayons s'abattit.</p>
+
+<p>Avec sa peur passée, les yeux pleins du charme d'après
+pluie, Madeleine souriait à Jacques, et lui s'éloignait
+d'un pas, un instant contemplait la pose délicate de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est aimable à toi d'être si jeune... d'être
+là debout... et de me laisser t'adorer!</p>
+
+<p>Elle, embarrassée et rose, mordait sa lèvre, abaissait
+les fins rais de ses cils. Des plis vivaient doucement,
+variaient le discret clair-obscur de sa toilette, et au bas
+de la robe gris de nue, un filet merise courait en ondulations.
+Son pied s'avançait un peu, enceint de velours
+cramoisi, se découpait sous la cheville légère où un bas
+de soie mettait un treillis de soufre et d'ébène. En dessous,
+elle contemplait Jacques, ses grands yeux celtiques,
+sa belle tête pensive sous l'abondance des cheveux
+blonds, à son tour l'admirait, s'approchait de lui impétueusement,
+l'enveloppait du noir regard de son amour
+jaloux, et bégayait, en syllabes entrecoupées, le Cantique
+des Cantiques...</p>
+
+<p>&mdash;Venez-nous en! dit-elle enfin. Il doit faire adorable
+marcher sur l'herbe humide. Puis, tu sais, les moindres
+choses ont pris de la grâce depuis que tu es au château.</p>
+
+<p>La beauté d'un monticule les arrêta, planté de conifères.
+La sombre famille, presque rieuse après la pluie,
+presque gaie, mais d'une gaîté sage, philosophique, en
+contraste avec la vivacité étincelante de l'herbe, pleine
+d'irisements à la pointe des petits glaives verts, la
+sombre famille montait au long des plis lents du terrain.
+En sa majesté droite, pointant ses aiguilles sous
+les cocons déchirés des nues, un grand pin régnait à la
+cime, et il y avait des cèdres étendant longuement leurs
+mains plates; d'âpres lierres vêtissant de deuil un fût
+mort; des sapins immobiles dans un songe de septentrion;
+une jeune tribu de bouleaux, tremblants encore
+de l'orage, trempés, découvrant leurs torses délicats
+vêtus de soie blanche; une source éphémère dans un pli
+de l'herbe, pleurant bas, avec de petits soubresauts, frôlant
+deux houx leurs feuilles ourlées d'argent; des ifs
+de vie lente, lourde, taillés férocement par les jardiniers,
+et un cyprès, un cénobite colossal, noirement rêveur,
+devant qui reculaient les siècles.</p>
+
+<p>Ils montèrent.</p>
+
+<p>Leurs pas se répercutaient aux concavités déclives.
+Entre les fûts, la religieuse lumière ondulait. Ils levaient
+les yeux, vers le plafond d'un cèdre, et dans
+l'horizontalité des ramures de l'arbre noir, son rigide
+duvet cristallisé, il transsudait une lueur idéale. Elle
+blanchissait les vides légers de la trame, pénétrait en
+polygones bleuâtres par les meneaux, rasait, enveloppait
+les bras monstrueux, leur nudité râpeuse, leurs déroulements
+graves, puissants, solennels. Ravis par la splendeur
+silencieuse, par ce merveilleux coulement de clair-obscur,
+Jacques et Madeleine y percevaient comme un
+élargissement sacré de leur amour, et taciturnes, l'âme
+très douce, ils s'attardaient longtemps à cueillir une
+grappe de sensations, puis, bien lentement, avec au
+fond de leur mémoire un tableau robuste, un chef-d'&oelig;uvre
+de l'Artiste inlassable, ils reprirent leur route
+au long des sentiers, las et l'âme surhaussée.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXIII</h2>
+
+
+<p>La seconde tentation survint au dehors des Corneilles.
+Ils s'étaient égarés. Quoiqu'ils se tinssent près des
+rideaux de peupliers, par les sentes encaissées, ils étaient
+pleins de poudre grise, arides, l'âme un peu stérilisée
+par la marche sur le sol blanc, suivis de la sèche rumeur
+des insectes, quand, entre les aulnes, ils aperçurent
+une mare. Entrés dans la pénombre, de suite leur
+âme eut la paix du monde des eaux, la muette fraîcheur
+d'Oannès.</p>
+
+<p>Là, croissait la beauté abondante, sa ténuité, ses
+minuties. Le pinceau minuscule, d'heure en heure, y
+retouchait. Dans les petites chevelures, dans les toisons,
+sur les agames flottants, sur l'élégance des graminées,
+des salicaires, à toutes les courbes des végétaux,
+continuellement la grâce ruisselait, le ravissement
+de la lumière, l'indéfinie métamorphose. Dans le silence,
+toute voix diurne y était rare. Les jeunes gens firent
+quelques pas. L'eau clapota sous des bonds de grenouilles.
+Ils se trouvèrent sur un petit promontoire, entre
+deux saules. Devant eux, une ouverture dentelée laissait
+entrer des choses lointaines, excessivement lointaines.
+Alors, ils se tinrent immobiles, et, près d'une colline,
+dans la tremblante vie lumineuse, des b&oelig;ufs, des chevaux,
+des hommes semblaient, à cause de la distance,
+glisser avec une lenteur dormeuse de rêve.</p>
+
+<p>Mais voilà que, rassurées du silence, sur le petit promontoire,
+il vint un monde de grenouilles vertes. Elles
+levaient leurs têtes, ouvraient des yeux couleur de cuivre
+dans la singulière pénombre, étaient assises sur
+leurs cuisses, appuyées sur leurs courts avant-membres,
+avec leurs doigts palmés, leurs ventres blancs, les taches,
+les filets bruns du dos, des êtres de singulière sorcellerie,
+de petites nécromanciennes grotesquement contemplatives,
+réfléchies. L'une, l'autre, parfois criait
+doucement, bondissait aux blancs périanthes des sagittaires,
+étendait ses membres humains sous l'onde, et
+Jacques et Madeleine s'intéressaient prodigieusement à
+ce peuple, ne pouvaient le quitter. Les algues, les écaillettes
+des lentilles d'eau laissaient des miroirs libres
+où les gerris glissaient furtivement; la grêle massette
+poussait des glaives déjà flétris, avec des ajourements
+longs, des losanges de vide bleuâtre, les populages se
+fanaient et quelque chose d'exquis s'exhalait de l'épilobe
+de ses fleurettes rosâtres. De puissants roseaux
+poussaient comme des bambous. Et les ramuscules de
+la grande douve, la majesté de la flambe, la coriacité du
+terne plantain, un buisson clair de lysimaque, tout
+cela, dans le tamisement des rayons, des ombres de
+soie, des clairs de topaze émeraudée, dans le volètement
+des insectes, sous le tremblement d'un large peuplier,
+donnait la grande jouvence aux amoureux, l'allégresse
+de genèse éternelle, émanée de la Mère impérissable.</p>
+
+<p>Sur le cou de Madeleine, un rayon réfléchi remuait
+et la tête restait ombragée, dans une attention exquise,
+avec la vie divine des deux prunelles fixées sur le promontoire.
+La robe souple, à douce transparence de
+perle, s'harmoniait aux plantes; mais Jacques ne suivait
+que le tremblement du rayon dans le cou de napée,
+et un peu la lueur d'un rubis feu oscillant au bout d'un
+lobe couleur de liseron.</p>
+
+<p>Elle, préoccupée des raînettes, se sentit enlacée brusquement
+et les lèvres de Jacques errèrent dans sa
+nuque. Elle ferma les yeux, avec un frisson de satin
+sur sa chair; il la sentit faible, il se mit à genoux, dit
+son culte, la tête cachée dans les plis de la robe parfumée,
+et se perdant au contact de la Sulamite.</p>
+
+<p>Quand, par un immense effort, il dégagea sa tête,
+tous deux grelottaient. D'en bas, il la regardait, craintif,
+et elle, farouche, abaissait sur lui la splendeur noire de
+ses prunelles. Alors, ils se sentirent dans une profonde
+misère. C'était, tout autour, insinuante, la même Voix,
+la Voix de la minute qui passe, de l'Instable, de l'Éphémère.
+Elle chuchotait sur l'eau d'ambre, sur l'algue
+humble, tombait des feuilles du saule, tremblait dans
+les miroitements du soleil. Apeurés, écrasés par l'Infini
+qui, si vite, les reprendrait à la Vie, leurs veines étaient
+en tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine! murmurait-il.</p>
+
+<p>Il la tenait contre son c&oelig;ur, et toutes ses forces, au
+doux fardeau tiède, palpitant, embaumé, s'évanouissaient.
+Du vaste monde, ils ne percevaient plus que les
+grondements de leurs poitrines. Comme l'autre jour,
+dans l'orage, le périlleux vouloir, obscur et immense,
+les dominait, commandait de créer, de se soumettre à
+la Sélection.</p>
+
+<p>Ils s'y refusèrent. Il recula lentement, en désordre, et
+sur le pied d'enfant de la Vierge, sa petite chaussure
+ajourée, il mettait un long, soumis et triste baiser. Puis,
+tous deux, pendant longtemps, ils restèrent détournés
+l'un de l'autre, la chair trop lourde, tremblants de leur
+solitude, épouvantés de se dire une parole.</p>
+
+<p>Cependant, le crépuscule approchait, les ombres devenaient
+roses, des taches de lumière plus dorées se
+posaient au tronc du peuplier, l'eau était mystérieuse,
+et les raînettes commençaient à chanter. Ils les écoutaient,
+trouvant que c'était bien un concert de filles
+aquatiques, des accents humides, admirant les métamorphoses
+de leurs nuances à la chute des lueurs, leurs
+yeux convexes devenus plus rouges.</p>
+
+<p>Et c'est ainsi que, lentement, la paix revint à leurs
+nerfs, la victoire de leur loyauté, la joie grave de n'avoir
+pas déçu la confiance des ascendants. Madeleine, dans
+un recueillement, posa ses lèvres sur la main de Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Mon doux maître! murmura-t-elle...</p>
+
+<p>Au loin, sur la parabole de l'horizon, le jour s'assoupissait
+ineffablement.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXIV</h2>
+
+
+<p>Vers la mi-septembre, l'après-midi, Pierre Laforge
+descendit de wagon, à la gare la plus proche des Corneilles.
+Il n'avait pas prévenu Jacques, voulant faire une
+surprise. La journée était gentille, protégée du soleil
+par un vélarium de nues claires. Pierre, au seuil de la
+petite gare, hésita. Puis, tenté du paysage placide, il
+résolut d'aller à pied. Une raison morale l'y poussait
+d'ailleurs: il se sentait en mauvais équilibre, trop ému,
+embrouillé. Sans doute la marche décrasserait sa pensée,
+la ferait plus lucide.</p>
+
+<p>Il partit à l'aise, après s'être fait indiquer le chemin.
+Tout en marchant, il préparait son entrée aux Corneilles,
+les phrases à dire. Il ne trouva rien d'autre que ce qu'il
+avait imaginé durant son cahotement, sur la voie ferrée,
+mais, dans la sérénité champêtre, il semblait que chaque
+pensée fût neuve. Lui-même se sentait neuf. Des
+souvenances d'antan bruissaient dans son crâne. Que la
+vie est drôle! Après tant d'années d'inimitié, voilà qu'il
+allait demander la fille de Jeanne pour son fils. La
+querelle finissait en fleurs blanches. Mon Dieu! lui
+n'avait pas désiré une si longue lutte. Sans l'opiniâtreté
+de Jeanne, depuis longtemps il aurait mis tout ça avec
+les vieilles lunes. Mais avait-elle été méchante, adroite
+à le cribler de vilaines petites blessures... et à verser de
+l'acide dessus!</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu, oui! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il s'arrêta, se sentit moins neuf. Une rafale de colère
+passait sur son visage... Il avait bien fallu se défendre!
+Alors, il avait rendu les coups, solidement. Mais c'est
+égal, dans l'ensemble elle avait eu l'avantage. Ah! la
+sacrée mâtine!</p>
+
+<p>Un corbeau passa, ricana. Pierre le regarda avec malveillance.
+Et ses pensées continuaient à tourbillonner...
+Oui, elle avait plus donné que reçu. Et c'était injuste,
+terriblement injuste. Qu'avait-il fait, lui? dit une parole
+amère... une simple parole après le plus lâche abandon.
+En vérité, il fallait un aplomb extraordinaire pour
+se permettre de l'attaquer à cause de cette parole.</p>
+
+<p>&mdash;Extraordinaire!</p>
+
+<p>Voilà qu'il racontait ses idées aux sillons! Et puis,
+qu'est-ce que cette colère signifiait? C'était indigne de
+sa volonté. Puisqu'il était venu avec des idées de raccommodage,
+il fallait penser à des choses douces. Il
+voulait entrer chez Jeanne aussi paisible qu'un b&oelig;uf. Il
+débiterait son petit boniment, il ajouterait quelques
+bonnes paroles qui ne signifieraient rien du tout, et ce
+serait une affaire embrochée. Et si Jacques était heureux,
+il ne regretterait pas d'avoir mis un peu les
+pouces. Il avait assez vécu pour voir que ces interminables
+haines ne mènent absolument à rien.</p>
+
+<p>Redevenu neuf, il reprenait attention au paysage. De
+loin, il voyait déjà poindre les Corneilles. Alors, son
+c&oelig;ur sauta. Le vieux monde intime ressuscita. Il se revit
+à l'adolescence, aux années larges, planant sur l'horizon
+démesuré de la Foi et de l'Espérance. Puis, son
+grand amour, cette Jeanne! Comment était-elle maintenant?
+Naguère encore elle était belle. Depuis deux
+ans, il ne l'avait vue. Le temps continuait-il à la respecter?</p>
+
+<p>Un paysan, à l'orée d'une ferme, chantait, plus gai
+qu'une alouette. Pierre releva la tête. Tiens! Comme ce
+paysan ressemblait au roi Henri IV!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, cria Laforge, c'est bien le château
+des Corneilles, là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m'sieur, répondit Henri IV.</p>
+
+<p>Et il se remit à chanter, intarissablement.</p>
+
+<p>Cependant, Pierre franchissait les grilles du château.
+Au moment décisif il reprenait son allure de personnage
+de banque et de politique. Le pas ralenti, il regardait
+les jardins. Brusquement, il poussa une exclamation.
+Sous une allée de chênes il venait de reconnaître
+son fils. Il n'était pas seul, Madeleine l'accompagnait.
+Tous deux s'avançaient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'avais pas prévenu! dit Jacques avec un
+ton de bonheur et de léger reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais te faire une surprise... Je n'ai pas réussi,
+voilà tout!</p>
+
+<p>Il épiait Madeleine, la trouvait d'infinie grâce: elle
+ressemblait à la Jeanne de jadis. Un peu plus douce
+pourtant... Et Pierre comprenait l'amour de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils est bien heureux! finit-il par dire à Madeleine.</p>
+
+<p>Et elle devint gentiment rose et de sa vieille haine il
+ne restait plus rien. L'amour de Jacques avait tout
+emporté.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! murmura Pierre à son fils... Je vais te
+chercher le Paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, ne le laisse pas échapper! cria le jeune
+homme.</p>
+
+<p>Il serrait les mains de son père, d'un air de supplication,
+et une vague épouvante apparaissait au fond de
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, répliqua le père. J'ai trop envie d'avoir
+une fée dans la famille.</p>
+
+<p>Et saluant Madeleine, il s'éloigna. Les jeunes gens
+le suivaient des yeux. Tous deux tremblaient, étaient
+pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que j'ai peur! murmura Jacques.</p>
+
+<p>Il serrait Madeleine contre lui, avec un grelottement
+d'amour, dans une sauvage inquiétude.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXV</h2>
+
+
+<p>Quand Jeanne tint la carte de Pierre, elle resta une
+seconde éblouie de la volupté du triomphe, une multitude
+innombrable de pensées conquérantes palpitaient
+dans son cerveau. Mais, se remettant, elle donna l'ordre
+d'introduire Pierre. Il entra, gravement, balbutiant deux
+ou trois syllabes.</p>
+
+<p>Et il y eut un irrésistible intervalle de silence, pendant
+lequel ils se considéraient discrètement.</p>
+
+<p>Il était resté maigre, dévoré d'une tâtillonne volonté,
+le teint tourmenté, sans teinte franche, des taches d'ictère
+autour des yeux, et une multitude de fines rides
+venues de la facile irritation du masque. Ses tempes
+étaient rases, sa barbe bouquetée de poils blancs, et
+pourtant un certain attrait persistait par la vitalité
+orange du regard. D'ailleurs le corps conservait une
+habitude souple, vive, sans déformation.</p>
+
+<p>Elle avait mieux résisté à la lime implacable. Sa chevelure
+restait admirable, vivante, ses yeux ténébreusement
+beaux. Irritable aussi, pourtant, mais d'une façon
+plus économe, si l'on peut dire; avec toujours un fond
+de réserve qui la préservait, son teint gardait l'unité,
+comme un pétale blanc légèrement nué de soufre, et
+des soins méticuleux dérobaient les légers plis de maturité.
+Sous des lèvres violentes, ses dents paraissaient
+claires encore, à peine allongées, déchaussées... Et
+Pierre regardait en frémissant ce reliquat de ses années
+fleuries.</p>
+
+<p>À mesure, il lui venait un énorme regret, le fantôme
+de son désespoir de jadis ramené par la concordance
+de vibration. Il lui semblait que sa vie était vide, trouée
+d'une large ombre, qu'il était terrible de descendre au
+tombeau sans avoir eu cette femme. Dans le silence de
+la pièce, coupé du clair isochronisme du balancier de
+la pendule, du frappement de son c&oelig;ur, cette idée absorbait
+l'importance de tout l'Univers. Un flot d'âpre
+jouvence fluait à son cerveau, annulait les distances,
+tous les événements, toutes les variations vitales de
+trente ans de lutte. Comme jadis il la désirait, plus que
+jadis, avec la condensation du désir des sénilités naissantes,
+du sépulcre approchant. Sa chair remuait sous
+la redingote, sa bouche était abandonnée, involontaire.
+Il se sentait pauvre, nu, peureux, mais plein d'un sang
+d'adolescence, de choses larges et naïves, singulières à
+lire sur la terre cuite du masque, ce masque aux lèvres
+sèches écartées sur le jaunissement, le trouement de la
+denture.</p>
+
+<p>Jeanne, étonnée de son silence, et qui s'embarrassait
+un peu, le visage détourné, finit, d'impatience, par
+fixer vers lui ses prunelles. Alors, voyant son trouble,
+l'humidité de son regard, elle eut la perception du mouvement
+qui était en lui, elle-même une seconde eut à
+la poitrine un grand flux, un subit retour sur la route
+parcourue.</p>
+
+<p>Puis, le voyant si vieilli, si vilain, un cou veule, violâtre,
+avec tant de plis, elle frissonna légèrement, comme
+touchée de froid.</p>
+
+<p>Vit-il le passage de ce dégoût? Ses mâchoires reprirent
+leur opiniâtreté, leur brièveté d'animal carnivore.
+Un colérique désespoir le dressa. C'était le retour
+de haine, sans que le désir eût complètement trépassé, la
+furie de son v&oelig;u inexaucé. Dire qu'elle avait trente ans été
+belle sans lui, trente ans été tissée de cette grâce qu'il
+avait cru conquérir! Et tout le temps, elle l'avait harcelé,
+combattu, maintes fois fait trébucher sur sa route
+victorieuse. Et maintenant! Maintenant, il fallait,
+vieille bête chauve, vieux chien pelé, il fallait enfin
+venir jeter un cri de supplication, se mettre au pilori
+devant la beauté de Jeanne presque intacte, cette beauté
+qu'on lui avait volée.</p>
+
+<p>Cependant, balançant sa bottine, Jeanne ne pouvait
+refouler entièrement l'irradiation de son triomphe, un
+léger sourire de femme, puéril à la fois et dédaigneux,
+et dans ses yeux noirs arrivait une interrogation, l'ordre
+à Pierre de parler enfin. Il souffrit abominablement.
+Les sottises de la rancune, l'impétuosité de la vengeance
+concentraient des rides autour de ses paupières, accentuaient
+les taches d'ictère. Il se mit à balbutier incorrectement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils... Je viens à sa prière... il m'a supplié...
+de faire auprès de vous une démarche... de vous demander
+la main...</p>
+
+<p>Ses sclérotiques jaunissaient, rougissaient, une impression
+d'impuissance, la trépidation de se sentir embroussaillé
+dans des bouts de phrases, tout le poussait
+hors du raisonnable, dans l'imbécillité furieuse, et surtout
+le visage convenable de Jeanne, son air de personne
+paisible.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien non! cria-t-il. Non!</p>
+
+<p>Elle parut surprise, mais railleuse. Il jeta sa colère
+en paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah mais!... Je ne suis pas le chien que vous
+croyez! Vous avez espéré comme ça que j'allais vous
+lécher les pieds. Et j'ai fait cette sottise de venir! Par
+bonheur, rien n'est perdu... Je ne demande rien, entendez-vous,
+rien, rien! Est-ce à moi les torts, est-ce moi
+qui ai dénudé votre existence?... Comment! après
+m'avoir jeté dans le ruisseau pour les pièces de cent
+sous de Vacreuse, voilà que je devrais faire amende
+honorable? Elle est bien bonne! Et j'allais...</p>
+
+<p>Il était rustre, de geste, d'accent. Et avançant l'index
+ridiculement, la tutoyant:</p>
+
+<p>&mdash;Toi! toi! Mais je te méprise! Tu ne vaux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous faire chasser, dit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Fais donc! Eh parbleu! Ça te ressemble!</p>
+
+<p>Il reculait pourtant, posait son chapeau sur sa tête,
+et ses rides s'effaçaient, un violent regret, un étonnement
+plus violent encore, lui venait du personnage
+absurde qu'il venait d'être. Il pensait à Jacques qui
+l'attendait, à ses promesses, et le sang redescendait à
+son c&oelig;ur, ses tempes devenaient pâles. Pourtant, il sentait
+l'impossibilité de revenir sur le fait accompli, il
+bredouillait:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout... si Jacques veut épouser votre fille...
+c'est son affaire... moi je ne m'y oppose pas... les querelles
+des parents ne regardent pas les enfants...</p>
+
+<p>Alors Jeanne, debout, pâle et méprisante, chassant
+Pierre d'un geste large:</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils épousera Madeleine quand vous serez
+venu me faire des excuses publiques!</p>
+
+<p>Il poussa un âpre éclat de rire, et renfonçant son chapeau
+d'un geste d'insolence, il disparut. Elle, levant la
+main, faisait un serment impitoyable, sombre, gonflée
+de colère et d'injustice.</p>
+
+<p>Lorsque Pierre fut sur le perron, devant le jardin où
+déjà jaunissait la lumière, il se sentit les jambes lourdes.
+Son sang circulait péniblement dans sa nuque. Une concentration
+nerveuse le gênait à l'épigastre. Il avait le
+remords d'une faute immense et irréparable. Il épiait les
+parterres et les allées d'un vacillant regard, avait peur
+de se retrouver devant Jacques. Un moment il eut la
+tentation de s'enfuir, en rasant les serres. Puis, il eut
+honte de cette pensée, se trouva lâche et, son humeur
+évoluant, il s'indigna. L'armée des sophismes circula;
+il se trouva impeccable. Pourquoi se serait-il abaissé?
+Il avait promis à Jacques... et après? C'était indigne
+d'un fils de vouloir l'humiliation de son père! Est-ce
+que ce grand garçon ne pouvait pas arranger lui-même
+ses amourettes?</p>
+
+<p>Et Pierre, d'un geste rageur, balayait son remords, se
+préparait à prendre l'offensive. L'image de Jeanne, sa
+sombre silhouette, son dédain, sa beauté insolente, debout
+sur le tapis, le dominant, le chassant d'un mouvement
+tranquille, cette image reparaissait en lui, envahissait
+toute sa substance, électrisait ses vertèbres. De
+ses dents jaunes il mordait sa moustache, jurait, marchait
+rapidement par les allées, cherchant maintenant
+Jacques avec des allures de bravade. Brusquement il
+l'aperçut. Alors du malaise le reprit.</p>
+
+<p>Jacques et Madeleine arrivaient par la roseraie. Ils
+avaient vu Pierre de loin, étaient surpris de la brièveté
+de sa visite. Et tous trois, quand ils se furent rejoints,
+restèrent muets, elle baissant les cils, comme attentive
+au labeur d'un insecte, dans le sentier, les deux hommes
+se regardant en face, misérablement. Enfin, le père cria:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai échoué.</p>
+
+<p>Alors le silence fut plus lourd, atroce. À peine Jacques
+et Madeleine avaient tremblé. Leurs mains s'étaient
+jointes. Une cane criait, deux belles guêpes de soufre
+revenaient obstinément, un jeune peuplier avait un
+frisson de soie claire, le sentier blanc se perdait entre les
+fleurs tardives, un homme, sur une colline, au-dessus
+des fermes, était une silhouette atomique, et la lumière
+s'ambrait encore, dormait gravement parmi les ombres
+colossales des choses... Le monde venait de crouler
+pour Jacques et Madeleine.</p>
+
+<p>L'énormité du cataclysme étouffait leurs sanglots. Ils
+ne se regardaient pas. Leurs lèvres palpitaient un peu.
+Par moments, ils doutaient. Puis, ce dénouement leur
+semblait naturel, le seul convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Échoué! murmura Jacques.</p>
+
+<p>Un pli d'épouvante coupait son front. Il courbait les
+épaules, avait froid. Ses mains peu à peu se mettaient à
+grelotter. Il tombait dans l'affreuse analyse de son
+infortune, gravissait l'effroyable calvaire, les tempes
+couvertes des gouttes froides du supplice... Ses yeux
+étaient trop larges, terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! cria Madeleine.</p>
+
+<p>Elle portait humblement la main du jeune homme à
+ses lèvres. Des balbutiements d'espérance jaillissaient
+de sa bouche, et de larges larmes noyaient le pauvre
+sourire de courage dont elle cherchait à l'affermir.</p>
+
+<p>D'abord ému, Pierre commençait à se révolter contre
+cette souffrance dont il était la cause. L'ictère s'accentuait
+autour de ses yeux, il battait le chemin du talon,
+embarrassé, irrité du drame. Brusquement, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute! Il ne fallait pas me demander des
+choses impossibles. Si j'ai été bête d'accepter, vous avez,
+de votre côté, manqué à votre devoir de fils en me contraignant
+à une sotte démarche. Est-ce que ça ne pouvait
+pas se faire sans moi? Que diable!... Maintenant c'est
+fini... Il n'y a plus à y revenir... et je fais le serment,
+entendez-vous, le serment de ne plus rien écouter sur
+cet article. Vous savez si je tiens mes serments! Quant
+à mon consentement, vous l'aurez en tous cas... et je ne
+vois pas pourquoi l'autre partie se montrerait plus récalcitrante
+que moi!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, soufflant, et les voyant si pâles, tout dévorés
+par leur douleur, inattentifs à sa colère, il eut un
+mouvement d'épaules dénigreur:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-il platement, peine d'amour n'est pas
+mortelle!</p>
+
+<p>Puis, fixant son chapeau, après un vague adieu, il se
+disposa à les quitter.</p>
+
+<p>Il partait à pas nerveux, sombrement découpé sur
+l'Occident, et son ombre le suivait, oscillatoire, démesurée.</p>
+
+<p>Eux restaient immobiles, dans le glacement de leur
+c&oelig;ur, dans un dur hiver de pensée. Tout près, la nature
+déployait un petit coin de joie. Deux moineaux, sur un
+rameau de cytise, regardaient la beauté de la lumière,
+du disque adouci sous une fine poussière safranée. À
+petits pas vifs, sur ses pieds roses, une colombe familière
+marchait dans les herbes, variait la ligne ondée de
+sa gorge, et arrêtée bientôt, en extase comme les passeraux,
+étalant les larges pennes de sa queue, elle clignait
+son &oelig;il rond, innocente, toute ravie. Des némocères
+bourdonnaient en nuée, un petit microcosme fourmillant
+s'acharnait à finir le travail; un scarabée rôdait à l'ombre
+d'une campanule, et la fleur se baignait doucement
+dans l'oblique traînée rougissante. Les feuilles luttaient
+contre la désuétude annuelle, drues encore, tintées seulement
+de légères chloroses...</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas le courage de bouger, de dire une
+parole. Des choses profondes mouraient en eux comme
+les rayons au fond du ciel. Pourtant, quand débuta le
+crépuscule, une grave débâcle de couleurs, atténuée,
+d'une majesté simple, ils se regardèrent en frémissant,
+leurs doigts entrelacés, et ils murmurèrent à voix
+basse la volonté de s'appartenir, de lutter indomptablement
+contre la volonté de Jeanne.</p>
+
+<p>Ils avaient marché. Des frênes les cachaient, abaissaient
+vers eux leurs branches. Alors, il l'attira, et son
+regard de volonté tomba sur la jeune fille, tranquille,
+pertinace. Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Si la lutte est impossible pourtant, me suivras-tu?</p>
+
+<p>Elle, aussi grave que lui, les joues tremblantes, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Partout?</p>
+
+<p>&mdash;Partout.</p>
+
+<p>Leur étreinte se resserrait. Il sentait contre sa poitrine
+la tiède mollesse de la vierge. Elle abaissait son
+cou chaste, baigné de lumière d'ambre. La vénusté de
+son corps se dessinait en courbes de jeunesse, de divine
+gracilité. Des corpuscules vibraient sur ses cheveux.
+Un peu de sa jupe lourde se relevait. Il s'émut. Il mesura
+la brièveté de la vie, l'incertitude de toute chose;
+et la chair révoltée, il se mettait à genoux lentement,
+embrassait la robe de Madeleine, y enfouissait son
+front.</p>
+
+<p>Le soleil était vertical maintenant, avait tout un
+coin de paysage mêlé à sa base rouge, un coin plein de
+choses déliées, délicates, ramusculées, intensément
+noires sur le brasier. Madeleine regardait cela vaguement.
+À chaque seconde elle sentait décroître ses forces,
+se penchait plus molle vers Jacques. Il l'attirait avec
+douceur. L'immense désir palpitait en eux, s'amplifiait
+du silence, de la paix tiède de la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! dit-elle avec un peu d'effroi.</p>
+
+<p>Il la tenait à demi-renversée. Elle étendait les bras
+faiblement, semblait se défendre. Brusquement, elle se
+serra contre lui, farouche, toute pâle. Alors, la cloche
+des Corneilles s'éleva, plana sonore sur les feuillées, à
+travers les campagnes. Cette grande voix les réveilla,
+leur rendit la force. Ils se regardèrent avec timidité,
+purs encore, et lentement, tristement, ils marchèrent
+vers le château.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXVI</h2>
+
+
+<p>Jeanne avait dit à Jacques les conditions de sa rentrée
+en grâce. Tant que Pierre ne serait pas venu faire
+des excuses personnelles, toute autre démarche devenait
+inutile. La consternation des amoureux, la supplication
+de Madeleine, la mâle douleur de Jacques
+avaient laissé la mère inflexible. Elle avait même signifié
+qu'elle n'attendrait pas longtemps ces excuses,
+qu'elle ne pouvait compromettre dans une fausse situation
+prolongée l'avenir de sa fille. En hâte donc, Jacques
+était parti pour Paris; mais, cette fois, il avait
+perdu sa meilleure arme, la patience, et cela devant des
+difficultés infiniment plus grandes. Car Jeanne, il le
+sentait, était dans son tort, ayant dû, par un misérable
+orgueil, soulever la colère sanguine du vieil ennemi.
+Donc, il n'y aurait plus procès, essai de persuasion,
+mais bien demande de sacrifice. Son père aurait-il
+l'héroïsme, la philosophie nécessaire? L'amour paternel
+lui ouvrirait-il assez les yeux pour donner à sa démarche
+l'impersonnalité voulue, lui ferait-il comprendre
+tout le bien qu'on pouvait obtenir avec un peu de
+mal, et que de sauver deux existences valait une
+offrande d'amour-propre?</p>
+
+<p>C'est dans ce sens que Jacques plaida sa cause. Mais
+comme il se heurtait à une fureur toute fraîche, il
+échoua. Pierre Laforge refusait de voir avec les yeux de
+son fils. Sa haine pesait sur les pensées de miséricorde,
+les empêchait de prendre leur vol. Il s'obstinait à refaire,
+sans même écouter les objections, l'historique des
+offenses qu'il avait endurées, à demander si, dans telle
+et dans telle circonstance, il avait eu tort ou raison, et
+à chaque confirmation de Jacques, il reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, mais si j'ai raison, ce n'est pas à moi
+de faire des excuses!</p>
+
+<p>Épouvanté de l'allure de la discussion, de l'étroitesse
+des arguments, d'ailleurs, une partie de sa mansuétude
+l'ayant abandonné dans l'excès de sa misère, Jacques
+rompit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Père, dit-il, c'est une chose terrible que vous ne
+puissiez, ni vous, ni cette femme, comprendre que votre
+haine est cruelle envers Madeleine et moi, c'est une
+chose terrible surtout que vous puissiez attacher plus
+d'importance à une légère piqûre de vanité qu'au bonheur,
+à la vie de vos enfants. Eh bien! sans tant de
+mots, je vous le dis, père, las de supplications, las de
+raisonnements, choisissez entre votre fils et votre rancune:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci: que si la rupture de mes espérances devient
+irrémédiable, je n'y survivrai pas.</p>
+
+<p>Laforge pâlit, étreint d'une insupportable angoisse,
+fit un grand geste éperdu; puis la colère de sa peur lui
+monta et il cria sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Fais à ta tête, mauvais fils!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! fit Jacques. Enfin me condamnes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que tu voudras!</p>
+
+<p>Ils s'étaient quittés sur cette dure parole, le fils au
+désespoir, le père épouvanté, mais sûr au fond que Jacques
+n'exécuterait son lugubre projet qu'à bout d'expédients.
+Et il goûtait le tragique de la scène, croyait
+avoir joué quelque peu le rôle d'un Brutus. Néanmoins,
+il passa les premiers jours dans des transes affreuses,
+ne se tranquillisa qu'après avoir envoyé un homme sûr
+s'informer de Jacques, reparti dès le lendemain pour
+les Corneilles. Les renseignements obtenus dissipèrent
+ce qu'avaient de trop aigü les craintes de Pierre Laforge.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! murmura-t-il, on dit ça... Et puis il paraît
+calme... Il est trop intelligent pour ne pas écrire encore...
+pour ne pas faire un nouvel essai.</p>
+
+<p>Jacques, cependant, dans le train qui l'emportait vers
+les Corneilles, était travaillé d'un chagrin immense. Las
+d'avoir tourné et retourné dans sa tête le tout petit problème
+où tenait à présent son bonheur, sa pensée était
+obscure et les coups sourds, uniformes des pistons lui
+battaient dans la poitrine douloureusement. Rien n'était
+doux. Derrière la vitre du wagon apparaissaient tour à
+tour des vignobles, des côteaux boisés, les petites maisons
+éparses d'un village, une rive de trembles ou de
+saules, des moutons aux pâturages; ou des b&oelig;ufs levant
+leurs longues têtes pleines de stupeur, sans qu'il
+prît plaisir à voir ces choses, ni tristesse. Sa peine lui
+suffisait, le lourd accablement du mauvais coup reçu.</p>
+
+<p>Ses appréhensions redoublèrent quand il aperçut les
+Corneilles. Derechef, il soupesa le Destin. Qu'allait dire
+Jeanne? Ne parviendrait-il pas à la fléchir? Mais les
+alternatives des bonnes et mauvaises chances de ces
+derniers jours avaient usé la volonté de son espoir. Il
+s'abandonnait, désemparé, se sentait dans les serres du
+fatal, avait une impression de déracinement, de perpétuelle
+chute. La vue du château le réveilla. Les souvenirs
+étaient si frais encore! Un temps si court avait suffi
+à la catastrophe? Il frissonnait; le refus de son père
+lui apparaissait dans ses terribles conséquences. Que
+dirait-il à l'autre pour vaincre son orgueil, plus implacable,
+plus fémininement cruel? Pourquoi ces deux
+êtres étaient-ils tant différents de lui qu'aucun sacrifice
+ne leur fût possible? Et tout à coup il eut l'intuition
+de leurs âmes hermétiques, de leur idéal mesquin,
+de leur moi cristallisé, féroce, et qui devait peser
+comme des dalles mortuaires sur l'existence de leurs
+enfants. Non, il n'ouvrirait pas ces âmes-là à la mansuétude.
+Étaient-ce des intelligences? Des instincts
+plutôt, des instincts colères de dogues qui meurent sans
+lâcher leur proie. Des instincts trempés dans l'odieuse
+lutte sociale, dans le heurt des petits intérêts, des petites
+vanités; la spécialisation des facultés humaines,
+sur un but étroit et misérable, une puissance stupide,
+un infâme idéal de lucre que des sauvages plus nobles,
+au fond des savanes, repousseraient avec mépris. Enfin
+fallait-il se soumettre? Non, mille fois; les bons ne
+peuvent être faibles, il se l'était dit souvent. Mais Madeleine?
+Oui, elle déciderait. Et si elle ne décidait pas?
+Un mot lui monta qu'il ne put arrêter: mourir.</p>
+
+<p>La fraîcheur d'un frêne le tenta. Une grosse fièvre lui
+mettait des gouttes froides aux tempes. Il s'appuya un
+instant au tronc de l'arbre. L'ombre du feuillage finissait
+en dentelle légèrement mouvante, et les ellipsoïdes
+de la lumière avaient à leurs rebords un iris très pâle
+qui préoccupait Jacques sans le distraire de son affliction.
+Là-bas, le soleil d'automne pleuvait abondamment
+sur les chaumes mûrs, tassés en moyettes, en meules,
+et le château, au loin, avait, dans un contour de
+feu, une lumière blême endormie sur ses ardoises,
+parmi les reflets éblouissants des vitrages.</p>
+
+<p>Jacques soupira, continua sa route. Quelque chose
+s'allégeait en lui, pourtant, à l'approche des Corneilles.</p>
+
+<p>L'idée de voir Madeleine le faisait sourire puérilement.
+Il s'étonnait de son malheur comme d'une chose
+contradictoire avec la présence de l'aimée. Les sentiers
+devenaient plus familiers. Des haillons de ronce pendaient
+au long des escarpements. Le millepertuis perforé
+sur le bronze des feuilles graciles détachait le moulin
+à vent d'or de sa corolle; des bouillons blancs, des
+lichnites montaient au bout de leur hampe. Et de plus
+humbles, de plus intimes, le petit chêne, le lierre terrestre,
+les achillées, les pâquerettes, les renoncules,
+tout l'aimable petit monde des herbes ténues... Infiniment
+douces avaient été les heures passées aux mêmes
+endroits, douces comme l'âme même de la nature.</p>
+
+<p>Il arrivait à un chemin plus large et il se détourna,
+perdit son temps à rendre visite à la petite chapelle
+abandonnée qui dormait à une courte distance. Une
+Vierge s'y tenait encore debout, quelques fleurs flétries,
+une couronne sur la tête et les bras. Un jour de sépulcre
+passait au travers des vitres poussiéreuses, baignait
+de tristesse intense les dalles rompues, l'autel vétuste.
+Et c'était mélancolique comme une pensée de vieillesse
+proche la mort, une histoire d'abandon, de culte tombé,
+d'amour perdu. Il y resta quelque temps à désespérer
+de l'avenir, à se rappeler toutes ses mauvaises heures,
+tous les hasards malchanceux de sa vie, à croire qu'il
+n'aurait pas Madeleine, et que des conjurations le voulaient.
+Puis il se remit en marche, et ses épaules s'affaissaient,
+frissonnaient, tandis qu'une plainte s'exhalait
+de sa bouche.</p>
+
+<p>Arrêté un instant devant la grille, il finissait par
+sonner. Un domestique campagnard traversa les allées,
+et parut saisi d'un soudain effroi à la vue du jeune
+homme. Cependant, il s'approcha, craintif, mais sans
+ouvrir le battant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Baptiste, fit Jacques, tu ne me reconnais
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monsieur, que je vous reconnais, mais sauf
+votre respect, monsieur... Madame m'a dit qu'elle ne
+pouvait vous recevoir.</p>
+
+<p>Le coup frappa Jacques au c&oelig;ur, il chancela, pâle,
+mais calme.</p>
+
+<p>Il répondit avec bienveillance au valet qui s'excusait
+et tourna le dos à cette porte inhospitalière.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y avait de noblesse dans son âme se
+révolta contre l'affront imbécile. Quoi, lorsqu'il aurait
+été si aisé de lui dire... Une haine, subtilement, se
+mêlait à son mépris, la haine légitime contre les forces
+aveugles, et presque une satisfaction de n'avoir plus à
+garder de ménagement, de pouvoir sans remords, si Madeleine
+y consentait, opposer la violence à la violence.</p>
+
+<p>Il atteignit les Avelines, s'y installa, et jusqu'au soir
+il eut comme un renouveau d'espérance qui lui allégeait
+sa douleur. Mais quand, à la nuit, il s'en fut rôder
+autour des Corneilles, son excitation tomba. Il se rendit
+compte de l'effroyable passivité des obstacles qu'on lui
+opposait, et que tout le mal était dans des forces morales
+perverses, mais qui avaient pour elles l'apparence.
+Rien à faire; toute violence élargirait le gouffre. Il dut
+se contenir, tourner comme une bête fauve, haleter aux
+décevants espoirs d'une porte, d'une fenêtre qui s'ouvre
+ou se ferme, d'un son de voix. Quand la nuit fut tout à fait
+venue, il franchit la haie comme un voleur, s'approcha
+le plus possible de la maison, de la chambre de Madeleine.
+Hélas, les croisées de cette chambre ne s'illuminèrent
+point, et il comprit qu'on avait installé la jeune
+fille ailleurs. Il resta là, à souffrir épouvantablement,
+son paradis perdu sous les yeux. Désormais cette maison
+serait toujours ainsi close. On allait probablement
+même lui enlever Madeleine, la conduire au loin.</p>
+
+<p>L'aube vint, qu'il était à la même place encore. Il dut
+se retirer, de crainte d'une surprise qui augmenterait la
+vigilance de Jeanne. Il rentra aux Avelines, sans force,
+le c&oelig;ur épandu, fluide dans la douleur, le corps insensible.
+Des formes circulaient en lui et qu'il regardait
+passer dans l'hébétude, des formes qui avaient la décevante
+solidité des nues crépusculaires, qui s'effritaient,
+s'évanouissaient, s'obscuraient, comme répondant à
+une dissolution de sa mémoire.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXVII</h2>
+
+
+<p>Des journées navrantes s'écoulèrent.</p>
+
+<p>Quelquefois, las de rôder autour des <i>Corneilles</i>,
+Jacques partait, allait sans décision, droit par la fauve
+nudité des champs, par la forêt, à travers les villages.
+Des suavités l'arrêtaient, de brusques beautés sous les
+nues basses, ou bien des coins d'intimité, un lambeau
+de bourgade, un jardin, une hutte sabotière, l'opalescence
+d'une mare, et partout c'était la monotone idée
+d'un bonheur qui vivait devant lui, d'un endroit désirable
+de repos. Maigri, il ouvrait les yeux tristement,
+se détournait, gagnait peur d'admirer, peur d'analyser
+le moindre tableau de nature ou d'humanité. Souvent,
+la simple silhouette d'un peuplier, l'attendrissante grâce
+d'une bestiole, brusquement lui gonflait le c&oelig;ur, mouillait
+ses cils de navrement.</p>
+
+<p>Il s'asseyait sur une borne, au revers d'un ados, sur
+une racine d'arbre, cachait sa tête, supprimait la lumière
+par l'interposition des mains sur les paupières, et
+voulait se perdre en des synthèses sur les choses. C'était
+une minute de calme bizarre, un endormissement
+bourdonnant de la douleur, et le défilé des sentences
+stoïques coulait dans son crâne, les mots graves&mdash;Résignation,
+Devoir, Patrie, Volonté, Travail... Mais
+dans les ténèbres, peu à peu les idées se matérialisaient
+et le flot sonore du sang courait par ses artères en navrante
+palpitation. Alors, avec un geste de deuil, ses
+mains retombaient, et l'automne était là, toutes ses
+nuances douces, ses lueurs dialysées, et Jacques criait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas... Je ne peux pas!...</p>
+
+<p>D'autres fois, au secouement de la marche, l'instinct
+de lutte lui revenait, surtout si les nues n'enserraient
+pas trop la terre, si quelque brise roborative courait
+sur les plaines. Alors, il édifiait largement l'avenir, recommençait
+sous d'autres formes la destinée. Rien
+n'était fini, tous deux résolus et jeunes, et leur persévérance
+vaincrait, rongerait la haine des parents. Il reparlerait
+à Mme Vacreuse; il la ferait rougir de la férocité
+de cette vengeance satisfaite sur des innocents... Il
+marchait plus vite; ses tempes chauffaient, une lueur
+s'épanouissait dans ses prunelles:</p>
+
+<p>&mdash;Vaincre!</p>
+
+<p>Car c'était trop noir pour s'éterniser. Une éclaircie
+allait se faire dans ces ténèbres. Et la vie large s'ouvrirait,
+un bel univers d'amour et de splendeur, une
+ascension de travail, de devoir harmonieusement accompli.</p>
+
+<p>Dans ces futuritions heureuses, il cessait de marcher
+vite, s'amollissait, tendrement rêveur devant la nature.
+Sous le voyage du firmament schisteux, entrecoupé
+d'écumes, c'était la belle fête de l'année couchante, le
+crépuscule des feuillages qui mouraient en nuances infinies.
+Des peupliers ne balançaient plus qu'une houppe
+à la cime, d'autres éclataient comme des dentelles d'or;
+les ormes, retroussant les plis de leur robe où Octobre
+faisait des soutaches, dominaient de tendres tilleuls qui
+avaient versé tout leur thé, les hêtres s'élançaient altièrement,
+d'acier dans l'air automnal, sous des couronnes
+de bronze couperosé; le peuple argentin des
+bouleaux laissait pendre en deuil ses grappes de feuilles
+fines, déjà montrait, de ci de là, l'extrême ténuité noire
+des ramilles; et les buissons violaçaient la nudité des
+campagnes, la douce Veilleuse, sur son pédoncule
+chauve, était une petite cloche discrète sur la moiteur
+des prairies; les achillées agonisaient au long des talus.</p>
+
+<p>Cependant, il n'arrivait toujours pas de lettre de
+Madeleine, et Jacques rêvait à des solutions quasi-violentes,
+rôdait autour du château avec la tentation
+d'en franchir les barrières.</p>
+
+<p>Un soir, après de longues courses en forêt, il contemplait
+les dernières palpitations crépusculaires. Devant
+l'Occident, un enfant était posé sur un tertre pyramidal,
+et le petit être était noir extrêmement, découpé
+comme une statuette d'encre de Chine. Des prés reculaient,
+fort pâles, d'un jade doré, avec de mornes buissons
+haillonnés, et trois barres cuivreuses nageaient
+sur l'eau de l'étang, l'eau de bitume faite légèrement
+vineuse par la vapeur froide. La masse des arbres avait
+une sombre puissance encore, dense, opaque, dominée
+de quelques frondaisons grêles, à peines feuillues, effiloquées
+en charpies noires, en filaments adorablement
+capillaires. Puis venait l'énorme magnificence céleste,
+simple d'ailleurs, rien qu'une mer de rouge, opalescente,
+sous un fleuve orange et un grand segment de
+turquoise, semé de quelque îlot de limaille, et dont la
+clarté jaune montait, blanchissait, s'effaçait au quart de
+la voûte, dans un bleu plombé, lentement fonçant au
+méridien. Vénus frissonnait parmi des poudres grises,
+une cavité délicieuse s'ouvrait entre les futaies. Et
+tout mourait. Dans le froid d'une nuit pure, couleur et
+calorique s'éparpillaient sous le vaste dôme, un rêve
+de cristal s'ouvrait, d'immobilité, de sérénité monotone
+sous le faible étoilement de la nuit d'Octobre.</p>
+
+<p>L'enfant descendit du tertre, avec un petit chant rustique,
+vague, qui s'éloignait. Une cabane eut le luxe
+d'une petite lumière, et Jacques sanglotait, écrasé, effroyablement
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vivre... tout est vide... et si beau cependant!</p>
+
+<p>Et il se figurait, par cette même nuit, assis doucement
+derrière une vitre avec celle qui hantait sans intermittence
+son intimité. Oh! tout serait si léger, la splendeur
+des choses si heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas irréalisable, cependant!</p>
+
+<p>Si, c'était irréalisable! De noires volontés étaient là,
+ennemies. Madeleine même faiblissait peut-être, l'oubliait!</p>
+
+<p>&mdash;Oh, non! non! cria-t-il dans une sombre angoisse.
+Et les bras étendus, dans une humilité immense, il
+implorait une pitié, cherchait quelqu'un dans la perspective
+noire, le quelqu'un qui n'a jamais répondu!</p>
+
+<p>Il se mit à marcher, la tête nue. Comme un pôle irrésistible,
+le château des <i>Corneilles</i> l'attirait, et par les
+sentiers mous, à travers les prés clapotants, il suivait
+une ligne presque droite. Des points de rubis brillaient
+épars aux fermes, puis ce fut une file de lueurs tamisées,
+un doux centre de lumières, et Jacques s'arrêta, éperdu.
+Que faisait-elle? Souffrait-elle autant que lui, rêveuse
+près du foyer?... Un piano s'éveilla, une vibration toute
+grêle et Jacques tendait l'oreille, le front contre la grille
+du jardin, au plus près du château. Et, dans le balbutiement
+de l'instrument, il reconnut une mélodie à lui,
+une mélodie éclose là-bas, en Afrique, sous le resplendissement
+d'un beau soir, et qu'il avait une seule fois
+exécutée devant Madeleine, une après-midi qu'il pleuvait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... elle se souvient!</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur éclata, d'immense amour, de la rage de se
+sentir si près d'elle&mdash;et si loin! Il franchit la grille. En
+quelques bonds il se trouva sur le perron de marbre,
+sonna fiévreusement.</p>
+
+<p>Un domestique parut, et reconnaissant le jeune
+homme, poussa une petite exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Laforge!</p>
+
+<p>Mais il barra l'entrée. Alors, Jacques, farouche, d'un
+large geste l'écarta, et passant à travers le corridor mi-obscur,
+éclairé d'une petite lampe tremblante, il ouvrait
+une porte déjà. Cependant, le valet, abasourdi quelques
+secondes, poussait un cri d'alarme. Un flot de lumière
+jaillit, Vacreuse se montra. Ses yeux clignaient un peu,
+et il ne reconnut pas tout d'abord le jeune homme. Enfin,
+il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Comment... c'est vous!</p>
+
+<p>Sa voix était tremblante, comme attendrie et il s'avançait
+machinalement, tendait la main. Jacques saisit
+avidement cette main entre les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci! dit-il.</p>
+
+<p>Et pâlissant, s'appuyant au mur dans la débilitation
+de son trouble:</p>
+
+<p>&mdash;Et Madeleine?</p>
+
+<p>Vacreuse devint grave subitement, avec une grise
+figure, un peu effrayé, et il balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie... partez!... Ma femme est malade...
+ce serait très mal!</p>
+
+<p>Devant l'immense navrement du regard de Jacques
+il s'arrêta, très ému. Il aurait été heureux, lui, de
+plaire aux jeunes gens! mais il n'osait pas, toujours
+courbé, sans aucune des autorités d'un époux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! finit par dire Jacques, deux paroles... rien
+que l'entrevoir!...</p>
+
+<p>Sa parole était basse, terrible d'humilité et de détresse.
+Vacreuse hésitait, baissait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? murmura une voix douce...
+Maman dort!</p>
+
+<p>Une forme fine se profila dans le linteau lumineux.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine! s'écria Jacques.</p>
+
+<p>Indomptablement, ils se rejoignirent, égarés, éblouis.
+De vagues phrases tremblaient sur leurs lèvres. Ils se
+regardaient, voyaient la trace de l'âpre ciseau de douleur,
+leur amaigrissement, l'élargissement triste de
+leurs prunelles. Dans le blêmissement de leurs faces
+montait un sourire suave, victorieux... Et Jacques la
+soulevait, semblait vouloir l'emporter, serrée, abandonnée
+contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons! disait Vacreuse.</p>
+
+<p>Doucement, les yeux pleins de larmes, il mettait la
+main sur l'épaule de Jacques, suppliait. Mais, de la
+chambre, un appel jaillit:</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine... où es-tu?</p>
+
+<p>Alors, durant deux secondes, leur étreinte se resserra,
+et une promesse opiniâtre, convulsive, jaillissait des
+lèvres de Madeleine:</p>
+
+<p>&mdash;Je vaincrai! Je vaincrai! Je ne veux pas mourir
+ainsi!</p>
+
+<p>Elle disparut, et Jacques eut l'illusion plusieurs minutes
+encore de sa présence, voyait son fantôme, les
+moindres détails de son visage, les ajourements de son
+corsage, ses dormeuses scintillantes. Il se redressa
+enfin. Silencieusement, Vacreuse et lui se serrèrent la
+main, et il sortit en tremblant, se retrouva sous l'étoilement
+aqueux de la nuit d'octobre, et pendant des
+heures il y vagabonda, dans une demi-conscience de
+rêve sinistre.</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXVIII</h2>
+
+
+<p>Depuis la maladie de Jeanne, Madeleine menait une
+existence de réclusion morose, étouffante. C'était, de la
+part de Mme Vacreuse, une inquiétude, des soupçons
+déguisés sous une exagération de maternité qui emprisonnèrent
+d'abord la jeune fille auprès du lit de la malade,
+et qui, plus tard, la retinrent aux côtés de la convalescente,
+perpétuellement. Une convalescence lente,
+d'ailleurs, avec des récidives partielles du mal. Puis,
+sur tous les actes de Madeleine, une surveillance de
+deux valets inféodés à Jeanne. Même, un jour que la
+jeune fille tenta d'envoyer une nouvelle lettre à Jacques,
+par l'intermédiaire de la nourrice, un des épieurs fila
+la messagère, l'aborda près des Avelines et lui intima
+l'ordre, de par Mme Vacreuse, d'avoir à le suivre immédiatement
+au château. Quoique la nourrice eût affirmé
+résolument être seule coupable, être allée de sa propre
+autorité chez Jacques, il n'en était pas moins devenu
+impossible de correspondre, la jeune fille n'ayant que
+cette unique complice, à laquelle toute sortie, provisoirement,
+était interdite.</p>
+
+<p>Par surcroît de précautions, dès la rupture, on avait
+changé la chambre de la vierge. Maintenant, elle était
+porte à porte avec sa mère, au côté du château, où des
+tilleuls, des ados cachaient la campagne. Elle ne voyait
+que le jardin, le travail défervescent de la saison, l'alanguissement
+du grand labeur de Cybèle aux sèves
+figées. Vertigineuse, lasse de voir flotter les fumerolles
+de la brume, ou l'indigent soleil pointer entre les
+haillons firmamentaires, tout orange dans un bain de
+vapeur, elle fermait la fenêtre. Elle restait assise, sans
+courage. Tendues de pâleurs virginales, les murailles
+montraient des volutes, un dessin d'âge d'or; des livres
+étageaient leurs reliures jolies, des puérilités et des
+ouvrages traînaient, des laines, des soies, des outils clairs,
+des orfèvreries. L'orteil levé, une napée argentine à lèvre
+courte, à figure sylvestre, riait dans la pénombre, et
+Madeleine allait la regarder souvent. Un pasteur de
+bronze ne l'attirait pas moins, le front ombragé largement,
+l'&oelig;il levé en Compteur d'étoiles, et vaguement il
+avait une parenté avec Jacques, une parenté dans les
+sourcils graves, un peu tombants, dans la coupe douce
+des mâchoires.</p>
+
+<p>Elle prenait un livre. Des mots grossissaient dans son
+imagination, emplissaient l'espace, elle restait anesthésiée
+sur la page blanche, et les amertumes de sa misère
+montaient:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>Elle reprenait la page, continuellement substituait
+son histoire aux tribulations de la fable. Puis, tout
+croulait, ses artères semblaient immobiles, et un canal
+de lumière, jailli entre les rideaux, jaune, triste, plein
+de corpuscules, augmentait l'impression du vide formidable.</p>
+
+<p>Mais la vie remontait, une vibration aiguë dans la
+jeune chair et cette expansion était une chose horriblement
+dure, la suppliciait d'un infini besoin de paix et
+d'amour. Elle courait à la fenêtre, la rouvrait. Les cimes
+tremblaient, des nervures claires liaient les peupliers,
+un marronnier était un globe de feuilles jaunes, des
+yeux pétulants de fleurettes vivaient encore, et Madeleine,
+pleine d'un ravissement atroce, laissait entrer
+cela dans ses yeux, en flairait l'exquisité, ses deux petits
+poings serrée sur l'allège. Mon Dieu! et qu'avait-elle
+fait pour que la grâce des rameaux lui fut amère!</p>
+
+
+
+
+<h2>XXXIX</h2>
+
+
+<p>Elle avait gardé parmi quelques jouets d'enfance, un
+harmonica. La nuit quand tout sommeillait, que s'en
+allait une grande mélopée par les ramures, elle prenait
+l'instrument grêle. Entre des cumulus, l'esquif lunaire
+flottait. Il y avait des crinières blanches, des suies
+légères, de profondes constellations dans les abîmes,
+une écume d'océan. Madeleine, doucement, si doucement
+que Jeanne, dans la chambre à côté ne pouvait
+entendre, tentait, sur les lamelles de cristal de l'harmonica,
+d'imiter, d'évoquer l'ombre des petites fées sonores
+qui pleuvaient du violon de Jacques. Les voix frêles
+tintelaient, les fantômes des mélodies d'antan frémissaient,
+ondulaient, suivaient le vent nocturne, et Madeleine
+se les figurait planant au-dessus des champs, par
+les prés, les emblaves, allant frapper amoureusement
+aux vitres de son bien-aimé. Bientôt, aux envolements
+brisés de chanterelle, à des reconstructions fragmentaires,
+des réminiscences fidèles des nocturnes d'été,
+son c&oelig;ur défaillait, bondé de trop suaves, trop navrants
+souvenirs, et elle levait naïvement le front, joignait
+ses doigts mincis vers les vapeurs vogueuses, les puits
+sidéraux, criait sa débilité à l'Entéléchie décevante:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! grâce... Oh, si tu écoutais, Dieu de la nuit!</p>
+
+<p>Des astres se noyaient un à un. Une nue s'amarrait
+à une autre, des tourbillons se déchiraient en écharpes,
+le fleuve monotone du vent courait sans lassitude, colère
+sur les collines, impitoyable aux frondaisons
+pleureuses. Quelquefois la nuit était morte, l'Immobilité
+s'accouplait au silence; entre des albâtres et des
+neiges le bleu arrivait mollement, et de larges débris
+de Pégase, d'Altaïr, d'Andromède, de Cassiopée, du
+Cygne, étendaient leurs limpidités immuables. Madeleine
+regarda l'Aigle, et tout bas, eroulant avec une frange
+de la ceinture lactée. Le froid prenait sa douleur, l'endolorissait:
+elle fermait la croisée. Le rideau, de son
+faible voile, cachait l'Infini. Et dur était son sommeil,
+son sang brassé par des forces misérables, sa jeunesse
+gâtée de pesants songes, déclinante, perdant la douce,
+la puissante inconscience du vrai repos, de la chair
+contente.</p>
+
+
+
+
+<h2>XL</h2>
+
+
+<p>Le moment arriva enfin où le docteur prescrivit à
+Mme Vacreuse de sortir quelques minutes, le matin.
+Il faisait une température délicieuse, tout une semaine
+d'automne paisible, caressant, à percées intermittentes
+de soleil. Les forces de la malade revenaient, tellement
+qu'un jour elle poussa avec Madeleine jusque près de
+la Fontaine du Géant, où les amoureux, tant de fois,
+avaient rêvé d'avenir.</p>
+
+<p>À présent, le réservoir décagone s'enveloppait d'adorable
+deuil. Les demi-cirques en gradins laissaient
+fluer une eau si maigre, des filaments si capillaires,
+qu'à peine était-ce un bruit de clepsydre dans le grand
+silence, à peine de petits cercles ridés à l'orée de la
+pièce d'eau. Une humidité terreuse limonait le Géant,
+tachait les mèches noires de ses cheveux, ses pectoraux
+immenses, la saignée de son bras. Les grêles statues,
+sous les stalactites, dans une robe verte d'algues, de
+mousses, étaient par places lavées par une colonnette
+d'eau, et là c'étaient des contours éclatants, des nudités
+neigeuses sous leur vêtement de cryptogames.</p>
+
+<p>Mais, autour du réservoir, les grands platanes étaient
+presque chauves, se frôlaient de leurs tremblants rameaux,
+de leurs branches en cintre, et le corps de
+quelques-uns, apparus entre les lambeaux de l'écorce,
+étaient livides sous la monochrome porcelaine du firmament.
+L'eau était toute noire, sans fond, et les platanes
+y profilaient leurs fantômes, très loin, très profond,
+dans un abîme fantasmagorique où un ciel renversé
+s'enfonçait suave, ombreux, d'un blanc pareil à celui
+d'une sclérotique d'enfant. Des cimes de ces ombres de
+platanes, on voyait se détacher, monter vers la surface
+de l'eau, monter de ce gouffre superbe des feuilles.
+Les feuilles y venaient, très lentes d'abord, uniformément
+accélérées, jusqu'à ce qu'à la surface, l'ombre de
+feuille joignît la feuille réelle, et que doucement,
+toutes deux se missent à voguer avec des milliers
+d'autres ruines légères, des esquifs dentelés finement,
+un monde de nuances discrètes.</p>
+
+<p>Dans ce coin muet de désuétude, Madeleine était ivre
+tristement, et, fermant les yeux bientôt, le même tableau
+lui revenait, non plus mi-mort comme à présent,
+mais dans sa vie pleine, sous la verdure aurée, l'abondance
+riche de l'été. Oh! un jour, là, Jacques la tenait
+dans ses bras&mdash;des filaments moirés flottaient&mdash;les
+feuilles buvaient la gaie lumière&mdash;des moineaux roux
+criaient&mdash;les cyprins voguaient lentement, et de grands
+rayons les atteignaient, les faisaient fuir&mdash;l'eau avait
+une voix de charmeuse&mdash;un lézard frétillait sur une
+grande pierre plate&mdash;du chèvrefeuille et de la ronce
+croissaient entre des pierrailles&mdash;il passait des carabes
+d'acier&mdash;un petit insecte, tout vert, sans cesse partait,
+revenait&mdash;des tipules en nuée, s'élevaient, s'abaissaient,
+vibraient en million de coups d'ailes&mdash;sur des
+rais irisés, une araignée, croisée de jonquille, dormassait,
+indifférente&mdash;un oiseau, à petits cris fous disait
+la joie, le ravissement de l'abondance&mdash;et Jacques se
+tenait là&mdash;ne disait rien&mdash;il était pâle!&mdash;Oh, mon
+Dieu! pourquoi cette eau coule-t-elle encore, pourquoi
+tremblent les cimes des platanes!...</p>
+
+<p>De grandes larmes coulaient aux joues de Madeleine,
+tombaient dans l'eau d'encre du bassin. Jeanne, assise
+encore au petit banc de pierre, voyait cette scène, et,
+colère, indignée, portait ailleurs son regard.</p>
+
+<p>C'était un de ses jours de c&oelig;ur dur, de volonté raide.
+Madeleine lui semblait bête, pleine de caprice, presque
+de vice, une mule entêtée à ne vouloir s'arracher du
+c&oelig;ur un fétu d'amourette, butée dans une stupide tristesse.
+Et pâlir et maigrir, quand la demeure paternelle
+lui était si douce, sa vie toute dorée! Il fallait être
+bien sotte, ingrate surtout. Et elle prétendait aimer sa
+mère!</p>
+
+<p>&mdash;Je la ploierai! murmurait Mme Vacreuse.</p>
+
+<p>Dix-sept ans, elle n'avait que dix-sept ans! À cet
+âge on oublie, n'est-ce pas? Bientôt, d'ailleurs, maintenant
+que Jeanne redevenait forte, on pourrait rejoindre
+Paris. Des fêtes distraieraient la gamine. Ce n'était
+pas une si grosse affaire d'étouffer une tendresse: est-ce
+que Jeanne ne le savait pas? Mon Dieu, ça paraît
+énorme et c'est si peu. Et les plus jeunes se consolent
+le plus vite. Un autre passerait, il n'y avait pas que ce
+Jacques qui eût de beaux yeux et de belles paroles! Et
+personne ne serait humilié, personne ne tendrait la
+joue à l'injure. Un peu de patience seulement.</p>
+
+<p>Jeanne s'apaisait, se découpait dans la lumière tranquille
+avec une sérénité lapidaire, une beauté raide,
+presque ninivite, digne d'être encadrée dans une inscription
+cunéiforme.</p>
+
+<p>Brusquement elle se sentit saisie entre deux bras
+frissonnants, touchée d'une figure humide et tendre, et
+une voix de prière et d'humilité murmurait à son
+oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Mère! Ta pauvre fille te demande grâce!</p>
+
+<p>Jeanne se leva. Elle avait le regard très loin, comme
+attentive à une hêtraie qui s'apercevait entre les troncs
+des platanes, tout en haut des emblaves. Sa bouche
+était tranquille, dédaigneuse et, comme Madeleine se
+pressait plus fort contre elle, dans une grâce filiale,
+elle l'écarta, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis malade par ta faute, Madeleine, et je mourrai
+plutôt que de consentir. Souhaite ma mort!</p>
+
+<p>Ces paroles de férocité tombèrent formidablement
+sur la pauvre fille. Elle s'appuya contre un arbre, les
+yeux grands ouverts, pleins de protestation douce, et,
+avec un faible soupir, elle s'évanouit. Peut-être Jeanne
+eut-elle regret. Rien ne le témoigna. Elle se pencha
+sans hâte, tamponna les tempes de la jeune fille avec
+un peu de parfum. Madeleine se ranima, et, sans un
+mot, suivit sa sombre mère. Mais le sentiment pieux,
+de confiance, de filial respect trépassait en elle, laissait
+l'impression d'une chose arrachée, de la mort d'un être
+intime.</p>
+
+
+
+
+<h2>XLI</h2>
+
+
+<p>D'abord retrempé par sa courte entrevue avec la
+vierge, se répétant perpétuellement ses paroles, sa promesse
+si formelle, Jacques était vite ressaisi par la souffrance,
+l'âpre doute, la vision d'une séparation éternelle.</p>
+
+<p>À peine s'il dormait. Derrière ses côtes maigries, il
+entendait, indomptables, les oscillations du veilleur.
+Elles étaient rapides, bourdonnantes, presque métalliques.
+Son cou, ses tempes battaient aussi. Il avait grand
+froid aux pieds. Il lui devenait souvent impossible de
+garder closes les prunelles. Il les levait, et les Formes
+des ténèbres entraient en lui. Des choses ondulaient
+aux murailles, du blanc renvoyait de la clarté, la fenêtre
+était une aube, une chaise semblait un squelette
+accroupi. Après longtemps, un bruit de flots, incessant,
+écartait, submergeait la pensée. Il s'endormait. Mais
+jamais ce n'était l'immense apaisement, la bonne chimie
+réparatrice. Des choses dures butaient dans son
+crâne, y avivaient le chaos de l'angoisse. Un à un se
+levaient les songes, et tous farouches, horriblement fatigants.
+Oh, ces nuits!</p>
+
+<p>Souvent, sorti du cauchemar, l'étroitesse de la chambre
+l'étouffait d'une impression d'ensevelissement. Il se
+levait, sortait, allait au fond de l'enclos des Avelines.
+Une maisonnette y vieillissait, tout humble, à deux
+chambres, et la campagne d'octobre, dans sa nudité,
+ses grêles éteules, quelques pâtures, était visible lointainement.
+Sur le toit fauve, aux vitres, au seuil, une
+opulence fraîche émanait de la chaste luminosité lunaire,
+un petit cytise roulait ses ramilles dans la cendre et
+l'argent, une cloche de verre luisait cristallinement. Des
+fermes blanchâtres bosselaient la campagne, un chien
+lançait quelques abois de mélancolie, des peupliers se
+posaient noirement au pied d'un monticule, et le firmament
+pâle reposait sur les bords de l'horizon, avec sa
+mince poussière sidérale, dans une beauté qui faisait
+trembler la chair de l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! Je t'aime! criait-il dans l'espace, tourné
+dans la direction des <i>Corneilles</i>.</p>
+
+<p>Il arrivait pourtant, par des nuits fraîches, que ses
+nerfs, son cerveau vibraient presque sainement, qu'une
+pause de paix survenait et que le sommeil lui dispensait
+quelque rêve exquis. Alors, sur des fonds de couleur
+douce, une orée sylvestre, un pacage discrètement
+vert, dans une lumière reposante, Madeleine apparaissait,
+confuse, grise, et seconde à seconde s'affermissait,
+se matérialisait, avançait vers Jacques, le frôlait. Il
+touchait la robe, les mains roses, posait la vierge sur
+son c&oelig;ur, et calme, elle parlait d'avenir, de large et
+immuable avenir. Il écoutait, absorbait les joies de
+l'Espérance, la mélodie d'une voix de chanterelle, et ses
+doutes s'évanouissaient dans une sensation toujours
+croissante que le corps chéri était bien entre ses bras,
+bien abrité contre sa poitrine. Pourtant il objectait encore,
+timidement, avec un vide bizarre, une impression
+de néant entre les tempes. Elle se moquait, même contait
+que toute l'histoire de leur séparation était fausse,
+absolument fausse&mdash;<i>un Rêve</i>.&mdash;Lui, l'attirait toujours,
+la serrait contre lui avec la pensée de ne plus rouvrir
+les bras, et ses prunelles s'emparaient suavement des
+traits délicats, du contour des cheveux qui se détachaient
+noirs, presque violets sur les fonds de couleur douce.
+Elle continuait à le rassurer: aucun obstacle. Toutes
+les volontés unies pour leur bonheur... Sa mère... <i>sa
+mère!</i> Ce mot en Jacques frappait le tocsin, des coupetées
+de bronze parcouraient son cerveau d'un rythme
+atroce, bourdonnant. L'autre mot s'y mêlait, le mot qui
+l'avait rassuré d'abord&mdash;<i>un Rêve</i>&mdash;et peu à peu, c'était
+la terreur insinuante, une aridité, un étouffement, la
+prescience du Réel, le soulèvement de la poitrine sous
+des paroles qui ne peuvent pas vibrer, meurent misérablement
+dans la gorge, et enfin le dernier cri jaillissant,
+l'éveil... Et tout autour du malheureux, les Ténèbres,
+la Solitude, la Vérité!... Hélas! il enterrait sa face dans
+l'oreiller, et longtemps, longtemps, il restait à contempler
+la cime noire de son Golgotha!</p>
+
+
+
+
+<h2>XLII</h2>
+
+
+<p>À travers cette sombre histoire de son être, de nouveau
+il vint une espérance à Jacques. Ce fut le jour où,
+pour la première fois, il vit Mme Vacreuse, convalescente,
+sortir des Corneilles.</p>
+
+<p>C'était le matin. Un soleil de douceur émergeait entre
+des cumulus, tendrement chauffait la terre. Jacques se
+tenait sur un tertre, près de la grille du château, abrité
+derrière par un massif. Le trouble des beaux matins
+d'automne passait dans sa chair. Des fleurs tardives se
+tissaient de lumière. Un beau corbeau glorieusement se
+promenait sur les gazons, dévorait les limaces innombrables.
+Un étalon enflammé hennissait, levait son
+chanfrein frémissant. Au loin, des paysannes arrachaient
+des navets et des carottes de la terre grasse. Un semeur
+jetait largement le froment, suivi d'une nuée d'oisillons;
+un jardinier tondait les charmilles du château; l'église
+était rajeunie, prenait un bain d'or; deux chiens, fous,
+tournaient vertigineusement autour d'une cabane; et
+sur une déclivité, Henri IV, radieux, élaguait des
+arbres, chantait largement, sa riche nature toute retentissante
+de la vibration solaire.</p>
+
+<p>Mais sur la terrasse des Corneilles, des domestiques
+apportèrent une chaise longue, sous l'ombre argentée
+du tilleul de Hongrie. Jacques, pour mieux voir, s'avança
+derrière un buisson. Bientôt, bien pâle, enveloppée de
+sombres étoffes, Jeanne parut, appuyée sur le bras de
+Vacreuse. Elle s'abandonna lentement sur la chaise, avec
+un petit sourire devant la fête rustique, la belle mer
+lumineuse dévalant les collines.</p>
+
+<p>Vacreuse rentra, Jeanne resta seule, et une espérance
+grandissante troublait le c&oelig;ur de Jacques: s'il pouvait
+arriver jusqu'à la malade, l'implorer! Si douce était la
+nature, si remplie de vague miséricorde! Et, irrésolu
+encore, il tournait le monticule. Une petite porte, ouverte
+derrière les chênes, renforça ses tentations. Il s'y arrêta,
+les artères tumultueuses, et soudain se décida, marcha
+furtivement sous les ramures, atteignit le rebord de la
+terrasse. Jeanne lui tournait le dos; une véritable épouvante
+saisit le jeune homme, il n'osa pas tenter le destin,
+il s'en alla à pas étouffés. Mais il revint le lendemain,
+le surlendemain, vit Madeleine assise auprès de sa mère,
+et, caché, il étendait les bras, il soupirait misérablement.
+Puis, un peu plus tard, il assistait aux courtes promenades
+de la mère et de la fille, il se prenait à songer que
+la guérison approchait, que Madeleine avait promis de
+le suivre, et il mettait toute la puissance de son être
+dans une foi voulue au bonheur...</p>
+
+<p>Et, effectivement, ses songes parurent vouloir se
+réaliser, la fortune s'adoucit.</p>
+
+<p>Une après-midi qu'il rentrait aux Avelines, un petit
+paysan l'aborda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vous, monsieur Laforge?</p>
+
+<p>Et sur l'affirmative de Jacques il tendait une lettre.
+Jacques regarda la suscription, respira plus vite, et dit
+au petit de revenir dans quelques minutes. Il restait
+à grelotter:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... d'elle!</p>
+
+<p>Il déchira le pli, se mit à lire, et un délice, une ivresse
+pure grandissait dans sa chair maigrie. La lettre était
+longue et très nette. Elle disait le déclin du mal de
+Mme Vacreuse, la miséricorde maternelle sourde, les
+irrésolutions de Madeleine balayées par l'injustice. Et
+Jacques sentait dans la clarté concise du style l'éveil
+d'une volonté forte à l'égal des contingences, l'opiniâtreté
+de la mère revenait dans la fille, et, stupéfait,
+ébloui, lisait un plan d'évasion simple sinon sans obstacles.
+Lui partirait le 7 novembre pour Douvres, préparerait
+tout pour un mariage, Madeleine et la nourrice
+fuiraient le 10, dans la soirée, monteraient dans la carriole
+d'un fermier des environs. Le fermier, neveu de la
+nourrice, incapable de soupçonner sa tante de rien
+d'irrégulier, les mènerait au passage d'un train pour
+Paris. De là, elles s'embarqueraient pour Douvres, et,
+afin de dépister les recherches, Madeleine disait avoir
+modifié, pour toutes deux, des costumes hors d'usage.</p>
+
+<p>Jacques, après la lecture, eut un moment d'incertitude,
+la frayeur que le projet ne fût puéril, précipité,
+inexécutable. Mais son c&oelig;ur protestait contre le doute;
+il se sentait envahi de toute espèce de certitudes très
+douces; il crut à la volonté, à la persévérance, à l'adresse
+de Madeleine, et, appuyé contre un pommier, les prunelles
+immobiles, heureuses, le cerveau dénué d'analyse,
+il prit son notier, il écrivit le «oui» demandé par
+Madeleine.</p>
+
+<p>Et tandis que le petit messager disparaissait au loin,
+vers les Corneilles, il restait à poursuivre l'Oiseau
+bleu, à laisser revenir en lui les jeunesses d'âme toutes
+ensemble.</p>
+
+
+
+
+<h2>XLIII</h2>
+
+
+<p>Quand Madeleine sut que sa lettre avait été remise
+à Jacques, une grande tranquillité descendit sur elle.
+Pendant deux jours elle eut le sentiment d'une force
+ajoutée à sa vie, d'un élargissement de sa destinée.
+Puis, des scrupules vinrent à naître, légers d'abord, fugitifs,
+insaisissables, mais qui grandissaient, la tourmentaient
+pendant son sommeil, et la faisaient timide
+devant sa mère, et contre sa coutume depuis la rupture,
+plutôt inquiète, effarée que chagrine. Jeanne eut le
+soupçon de quelque chose, et toute sa vigilance, qui
+s'était détendue dans la conviction que Madeleine commençait
+à se résigner à l'aventure, toute sa vigilance
+lui revint. Mais, la jeune fille étant exonérée de toute
+action jusqu'au soir décisif, sa conduite et celle de la
+nourrice ne fournissaient aucun indice à l'observation
+de sa mère qui, forcément, dut s'en tenir aux conjectures.
+Toutefois, à force d'induire et d'expérimenter par
+de petites demandes soudaines, les hypothèses de Jeanne
+finissaient par confiner à la réalité.</p>
+
+<p>Outre ce trouble apporté par Madeleine, un autre
+souci tourmentait Mme Vacreuse au fur et à mesure
+qu'approchait la date du retour à Paris, le souci de sa
+vanité, le souci de ce que pourrait penser son monde
+des fiançailles rompues, du départ de Semaise. Malgré
+tout, malgré les mesures prises par l'ex-fiancé, il y
+aurait des sceptiques, de ces gens qui veulent voir
+l'équivoque en toutes choses, et ces gens-là chuchotteraient.
+Dans cet agacement vaniteux, Jeanne se mettait à
+regretter confusément que le mariage avec Jacques
+ne fût plus possible: ce mari jeune, beau, fils d'un
+riche et d'un puissant, nécessairement aurait fait s'incliner
+le monde. Et tout en rêvant à quelque péripétie
+qui lui vint en aide, quelque situation suraiguë, une démarche
+désespérée de Jacques, elle capitulait en partie,
+elle songeait qu'elle renoncerait volontiers à exiger une
+démarche personnelle de Pierre, qu'elle se contenterait
+d'un mot écrit d'excuse. Les événements parurent devoir
+la seconder.</p>
+
+<p>Le 21, au matin, après avoir pris une tasse de chocolat,
+elle fut prise d'une défaillance et dut se mettre au lit.
+Le docteur, immédiatement requis, ne reconnut qu'une
+recrudescence très légère de son mal et qu'il déclarait
+due soit à une reprise prématurée du travail, soit à des
+préoccupations intimes. Après son départ Jeanne demanda
+Madeleine. Quand la jeune fille fut introduite
+auprès d'elle, Mme Vacreuse se montra très affectueuse,
+très triste aussi, et finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vivrai peut-être plus longtemps, mon enfant...
+Je me fais patraque!</p>
+
+<p>Madeleine, très émue, subitement bourrelée de remords,
+s'inclina sur le lit et sanglota:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... Ne te désole pas, dit la mère... Viens
+ici... là!</p>
+
+<p>Et tandis que Madeleine l'embrassait, elle poursuivait
+l'idée qui lui avait fait désirer cette entrevue: profiter
+du trouble de la jeune fille pour obtenir une confidence,
+et elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu!... Si j'avais en ce moment-ci une grande
+douleur... je crois que ça me tuerait!...</p>
+
+<p>Madeleine frissonna, avec une exclamation vague,
+touchée au plus profond.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc, Madeleine?... Allons, Madeleine,
+regarde-moi... dis-moi!...</p>
+
+<p>Et risquant brusquement l'aventure:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout!...</p>
+
+<p>Madeleine se jeta de côté avec un frémissement de
+terreur, balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... non!...</p>
+
+<p>&mdash;Si! fit la mère.</p>
+
+<p>Et saisissant la main de la jeune fille elle l'attirait,
+elle la regardait en face avec l'impassibilité morose qui
+dans l'enfance épouvantait Madeleine, elle chuchottait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, avoue... tu voulais partir?... Tu voulais
+nous abandonner... Réponds donc!... Tu aurais eu ce
+courage, Madeleine!</p>
+
+<p>La jeune fille ne répondait pas, grelottante, ses lèvres
+rouges distendues sur les dents fines, écartelée entre son
+amour infini pour Jacques et l'imagination affreuse de
+sa mère tuée par l'abandon. Chez Jeanne, c'était, au fond,
+une rage, une sensation d'humiliation à l'idée de ce
+triomphe de Jacques, et en même temps une satisfaction
+indéterminée et vaniteuse d'avoir violemment arraché
+le secret. Elle se tut quelques minutes, la tête roulée en
+arrière sur le traversin, les paupières mi-closes et jouant
+un accablement extrême, une tristesse immense. Puis,
+d'une voix exténuée, intermittente:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Jamais je n'aurais cru... nous quitter... partir
+au loin... sans calculer notre désespoir... et toi!... toi
+que j'ai aimée par-dessus toute chose?</p>
+
+<p>À travers son remords et sa souffrance, Madeleine
+songeait pourtant que «ce par-dessus toute chose» ne
+comprenait pas l'orgueil de sa mère, et elle revoyait les
+phases de son immolation, son amour jeté en holocauste
+au sombre Dieu! Mais Madame Vacreuse s'arrêtait,
+retenait un cri «pour un étranger!» disait sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu voulais m'écouter... Si tu voulais suivre mes
+conseils... tout, peut-être, pourrait s'arranger!</p>
+
+<p>La jeune fille tourna la tête, surprise, incrédule, avec
+pourtant, l'éveil de l'espérance de son âge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu voulais! reprenait Jeanne... Et pourquoi
+pas, dis?... Tu pourrais bien, une fois, me croire plus
+sage que toi.</p>
+
+<p>Alors, avec un regard de douceur et d'humilité, avec
+le geste de supplier sa mère de ne pas la tromper, Madeleine
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Écrire, dit Jeanne... ce que je te dicterai.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu me dicteras?</p>
+
+<p>Un frisson de défiance glacée, de terreur insinuante
+parcourut Madeleine, puis le désir d'une péripétie heureuse
+triompha d'elle, et elle répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Dicte... Je verrai!</p>
+
+<p>&mdash;Prends du papier... dans le tiroir, là... Écris:</p>
+
+<p>«Maman se contenterait d'un mot d'excuse écrite de
+Monsieur Pierre Laforge, sinon tout est impossible!»
+Et signe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! Oh non! Je t'en supplie... pas ça! s'écria
+Madeleine.</p>
+
+<p>Et le visage enterré entre ses petites mains, elle se
+plaignait lentement, d'une manière navrante et continue:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute! dit Jeanne... C'est enfant! Veux-tu que je
+dise ce qui arrivera si tu obéis?... Il arrivera ceci: Jacques
+ira à Paris, il pressera de nouveau son père... il le
+suppliera plus longuement que la première fois... il lui
+répétera qu'un mot à écrire c'est moins ennuyeux qu'une
+démarche personnelle... et il vaincra... tenez! j'en suis
+sûre! Et s'il ne réussissait pas...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, elle hésita, et Madeleine, oppressée,
+répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne réussissait pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Jeanne... s'il ne réussissait pas...
+peut-être... oui, peut-être je pourrais... trouver tout de
+même un moyen!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! balbutia la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle parut réfléchir encore, mais déjà était vaincue,
+son jeune cerveau dépolarisé par l'affirmation de la
+mère, par le vague délicieux des dernières paroles. Elle
+reprit la plume, écrivit les trois lignes dictées, signa.
+Puis, l'adresse faite, Mme Vacreuse sonnait, faisait
+venir la nourrice, et Madeleine donnait elle-même l'ordre
+de porter le pli, grelottante d'un effroi intime, du
+pressentiment inanalysé d'une contingence ténébreuse.</p>
+
+
+
+
+<h2>XLIV</h2>
+
+
+<p>En Jacques, depuis huit jours, c'était une réaction de
+vivacité, la robuste régénération de son sang, de ses
+nerfs, de toute sa personnalité d'optimisme. Après tant
+d'heures noires, l'instinct, les nécessités secrètes de
+l'électrolyse organique, lui défendaient la désespérance,
+et il avait mis toute sa foi dans le projet de Madeleine.
+Il se préparait, il écrivait à Paris, se plaisait à prévoir
+les nécessités d'une longue absence.</p>
+
+<p>C'est dans cette disposition de lutte, cette expansion
+de reverdis, qu'il reçut la missive dictée par Madame
+Vacreuse. Il eut dès l'abord la terreur de l'événement,
+une panique nerveuse qui le faisait scruter la
+nourrice, poser trois ou quatre questions, et à mesure,
+son inquiétude fut atroce, lui tenailla l'aorte. Puis
+brusque, il arracha le cachet, lut:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit-il.</p>
+
+<p>Némésis revenait, le sombre écroulement des misères
+sur l'homme, et Jacques douta de l'amour de Madeleine.
+Puis, avec un désir immense d'ensevelissement,
+avec à l'âme l'amertume d'une trahison; il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Dites que j'irai... C'est tout!</p>
+
+<p>Et la nourrice, peureuse devant sa face livide, s'en
+allait à pas rapides, se figurait avoir vu un mort. Quand
+il fut seul, il resta pendant des heures immobile, assis
+dans une encoignure de la chambre, avec des tortures
+telles que, par instants, il n'avait plus son sens intime,
+sa pensée s'anéantissait. Et sa fatigue devint si lourde,
+qu'il s'abattit, qu'il s'endormit. Il s'éveilla vers le soir,
+dans une fatigue énorme, se leva, sortit. Après une
+marche très longue, il s'arrêta, il contempla les choses
+devant lui, vaguement.</p>
+
+<p>C'étaient d'abord trois arbres inégaux. Le plus petit
+élevait un cône, l'autre se détachait en haillons, traînait
+des fourrures chaudes à côté de grêles nudités, et
+le troisième, tout fin, grandissait en flèche, par chaque
+rameau escaladait indomptablement le firmament. Il
+partait un chemin blanc, qui se perdait, s'évanouissait
+dans une étendue grise, confusément montante vers la
+côte lointaine dessinée noirement dans une vapeur de
+chaux. La Lune était enfumée; un Calvaire triste, déchiré,
+montrait un baliveau pareil à une Croix. Et la
+lumière sur le chemin, sur la côte, sur le Calvaire,
+surtout entre les arbres compagnons, était tellement
+fine, tellement belle, qu'après le premier cri du ravissement,
+Jacques se sentait de l'épouvante, l'épouvante
+du temps qui passe, de la nébulosité où se heurte l'idée
+devant la sensation du Beau.</p>
+
+<p>Vacillant, il recommençait sa marche, il s'en allait
+contempler les épaisseurs des <i>Corneilles</i>, et longtemps
+il y attendit quelque chose, un imprévu de féerie, l'arrivée
+de Madeleine entre les hauts troncs des arbres.
+Mais tout se taisait, les escadrilles nuageuses continuaient
+à siller sous la Lune, le silence dormait sur les
+emblaves, dans les soieries, les mousselines du clair-obscur,
+et Jacques démarrait, retournait aux Avelines
+faisait atteler la carriole pour se rendre à la ville prochaine
+et prendre le premier train pour Paris.</p>
+
+
+
+
+<h2>XLV</h2>
+
+
+<p>Ce ne fut pas sans plaisir que Pierre Laforge apprit
+les concessions de Jeanne. Résultat inespéré qui lui en
+fit entrevoir un autre. Encore un brin de résistance et
+tout cédait, on ne parlerait plus d'excuse, on serait
+trop heureux seulement qu'il consentît. Ses craintes
+pour son fils avaient disparu. En vérité Jacques avait
+maigri, était cruellement ravagé; mais, tout s'arrangeant,
+il redeviendrait prospère Même, afin de presser
+les événements il crut bon de se montrer tout à fait intraitable,
+se déclara déterminé à ne faire aucune espèce
+d'excuse. Jacques partit là-dessus, sans force pour la
+révolte.</p>
+
+<p>Dès son arrivée, le lendemain, il envoya un petit
+paysan au château, avec un billet pour la nourrice. Le
+messager fut accueilli par une femme de chambre préposée
+par Mme Vacreuse et qui parvint à se faire donner
+le pli en assurant qu'on le remettrait à la nourrice. Le
+garçonnet, timide, céda, sans oser rapporter la vérité à
+Jacques.</p>
+
+<p>Toute la journée se passa en courses dans les bois,
+en rôderies autour des Corneilles. Personne ne parut
+au jardin, ni Jeanne, ni Madeleine. Au soir, nulle réponse
+n'était venue. Sa lettre pourtant était pressante,
+sollicitait la mise à exécution du projet d'enlèvement
+comme le dernier espoir qui restât. Tenaillé de cette
+phrase qui terminait le mot si court de Madeleine «sinon
+tout est impossible», il se mettait à désespérer, à songer
+qu'elle avait eu peur au dernier moment, qu'elle le sacrifiait
+à sa mère.</p>
+
+<p>Madeleine, cependant, se rongeait. Le laconisme de
+Jacques l'avait effrayée. Vingt fois, dans un interrogatoire
+minutieux la nourrice avait répété la phrase de l'amant,
+et que cela avait été dit avec amertume, très doucement,
+mais si tristement! Le remords de la jeune fille
+était immense. Elle se trouvait infiniment lâche d'avoir
+cédé à sa mère. Enfin, elle sut le départ de Jacques, se
+tranquillisa un peu. Le surlendemain, à l'heure du retour
+probable, l'inquiétude la reprit. Lorsqu'elle voulut
+parler à sa nourrice, elle ne la trouva point, apprit
+qu'on l'avait envoyée à cinq lieues de là, chez des parents.
+Alors la pauvre fille s'affola, conçut les craintes
+les plus vives, finit par se jeter aux genoux de sa mère,
+par la supplier de ne lui rien céler. Jeanne la rassura,
+instruite de l'échec de Jacques, elle méditait un nouvel
+atermoiement qui préparât la rupture. Elle pensait
+d'exiger une année entière de séparation, avec des promesses
+plus ou moins formelles. En un an elle arriverait
+à détacher sa fille, Jacques même se lasserait. La
+loyauté des deux jeunes gens faciliterait l'entreprise.
+Mais, en attendant il fallait parer aux péripéties possibles.
+Elle affecta donc un grand malaise, exigea la présence
+continuelle de Madeleine. La journée se passa,
+pleine d'angoisses. Au soir, Madeleine ne cachait plus
+ses larmes, si bien que Vacreuse pleura presque, lui
+aussi, le c&oelig;ur contristé, avec des supplications muettes
+à sa femme. Celle-ci, l'âme débordante de fiel, se répandit
+en gronderies, la veillée fut lugubre; tous les liens de
+la famille semblaient rompus, on n'échangeait aucun
+regard, de crainte d'y trouver du désespoir, de la tristesse
+ou de la menace. On dressa un lit pour Madeleine
+dans la chambre de Jeanne. Ces précautions épouvantèrent
+la jeune fille, lui donnèrent d'affreux pressentiments.
+Toute la nuit, la mère put entendre les
+soupirs exhalés de ce c&oelig;ur qu'elle torturait. Une fois
+même, elle essaya d'une consolation, mais Madeleine,
+révoltée, ne répondait plus. Elle souffrait trop; sa mère
+lui paraissait féroce. De bonne heure, elle fut debout.
+Jeanne dormait encore. La jeune fille put sortir sans
+être entendue. Elle descendit au jardin.</p>
+
+<p>C'était un jour doux; le grand vent de la nuit semblait
+apaisé par l'aube, et les nues claires qu'il avait
+charriées jusque là continuaient à marcher très lentement
+sur la pâleur grise de l'azur. Au levant, les strates
+rouges des tempêtes achevaient de mourir, et c'était
+partout, sur les labours, dans la lumière horizontale,
+une brume éblouissante posée à ras du sol, comme une
+décoration d'Olympe où les dieux avaient fêté la nuit
+et qu'on n'avait pas encore fait disparaître.</p>
+
+<p>Dans les allées fraîches Madeleine promenait ses pas
+indécis, le trouble de son âme. Une dernière pudeur
+l'empêchait d'aller aux Avelines, la crainte aussi de
+gâter la situation en irritant sa mère. Le matin lui
+rendait quelque espoir avec son éternelle splendeur
+d'enfance, toutes ses teintes jeunes et molles, sa griserie
+optimiste.</p>
+
+<p>Mais un bruit de charrette se rapprochait, et Madeleine,
+par une échappée, put voir une carriole attelée
+d'un cheval gris et que conduisait un jeune paysan. Les
+ailes d'un bonnet de femme battaient au vent de la
+course.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est nourrice! fit la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle se précipitait; la carriole entrait aux Corneilles.
+Madeleine eut beau courir, déjà la nourrice disparaissait
+dans une porte de service:</p>
+
+<p>&mdash;Nourrice! nourrice!</p>
+
+<p>La bonne femme se retourna, s'approcha et tandis
+que Madeleine l'embrassait, elle lui glissait une lettre
+dans la main.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez vite, Mam'zelle, madame me demande.</p>
+
+<p>Déjà Madeleine avait serré le billet, courait se cacher
+aux profondeurs des massifs. Là, elle regardait la lettre,
+n'osait l'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! Est-ce bon, au moins?</p>
+
+<p>Elle déchira l'enveloppe, déplia le papier. Il n'y
+avait que ces mots:</p>
+
+<p>«Puisque tout est inutile, adieu!»</p>
+
+
+
+
+<h2>XLVI</h2>
+
+
+<p>Là-bas, aux Avelines, où Madeleine s'était envolée,
+on n'avait rien pu lui dire. Sinon le grand nombre de
+lettres que le jeune homme avait fait porter à la poste,
+ils n'avaient, dans leur apathie paysanne, fait aucune
+remarque particulière. Pour Madeleine, ce détail simple
+des lettres eut l'affreuse clarté de la foudre. Elle se tordait
+les mains à une pensée qui l'envahissait, qu'elle
+n'osait exprimer, qu'aucune puissance au monde ne lui
+aurait fait exprimer.</p>
+
+<p>Elle était revenue vers les Corneilles, toute plaintive
+et douce, avec une imploration continuelle et ardente à
+la divinité. Mais, aux abords du château, elle s'arrêtait,
+réfléchissait que sa mère l'empêcherait de ressortir. Elle
+ne voulait plus être enfermée, elle voulait chercher
+Jacques, le retrouver. Un aboi grondait dans le jardin,
+l'aboi de Marcus, et elle se rémémorait des histoires
+où des chiens retrouvent leur maître.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aie Marcus! pensait elle.</p>
+
+<p>Elle s'approcha, appela l'animal à voix de plus en
+plus haute. Il l'entendit, il vint ramper à ses pieds, la
+couvrir de caresses. Elle l'amena aux Avelines. Là,
+comme la fermière était seule, Madeleine eut l'audace
+de demander à voir la chambre de Jacques. La bonne
+femme, d'ailleurs tenue au courant par les caquets, ne
+fut pas surprise de cette requête, mais défiante et curieuse
+elle accompagna la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle avait, cette chambre, l'ordre instinctif de l'officier.
+La fenêtre était ouverte et Madeleine <i>le</i> vit penché
+dans l'embrasure à tous les soirs navrés de la séparation.
+Elle reconnut la forme de son corps dans la capote pendue
+à la muraille, la trace de sa main dans l'éparpillement
+de quelques livres sur la table. Jamais plus forte émotion
+et plus adorable ne fit frémir son c&oelig;ur, que de se
+trouver dans cette chambre où il avait vécu, respiré et
+souffert pour elle. Et tant fut indomptable la secousse
+qu'elle s'abattit sur le lit, mit passionnément sa bouche
+de vierge au creux de l'oreiller, là où naguère reposait
+la tête blonde de l'amant, et longuement baisa cette
+place; y sanglota.</p>
+
+<p>La fermière pleurait silencieusement, et Marcus, induit
+par la tristesse ambiante, se prenait à hurler. Alors
+Madeleine se retourna et nulle honte ne la prit devant
+l'étrangère, comme si elle eût été l'épouse qui pouvait
+sans rougir aimer ainsi, toute préoccupation mondaine
+enfuie devant l'intensité de la minute présente. Elle
+prit sur la table une paire de gants, les présenta à Marcus.
+L'animal reconnut l'objet, le manifesta par des
+bonds joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si Monsieur Laforge rentrait, dit Madeleine à la
+paysanne, dites-lui de m'attendre, que je reviendrai
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y manquerai pas, mam'zelle.</p>
+
+<p>Dehors, le chien, dans un inquiet furetage s'orientait.
+Madeleine lui présenta de nouveau le gant. Il eut un
+gémissement très doux et reprit sa quête.</p>
+
+
+
+
+<h2>XLVII</h2>
+
+
+<p>Le chien allait très capricieusement, et Madeleine
+s'étonnait de tous les détours, mais se fiait à la bête
+sagace. Dans son c&oelig;ur douloureux d'amoureuse, elle
+avait un noir délice à suivre le même chemin vagabond
+que Jacques avait dû parcourir, foulait avec je ne
+sais quel respect ce sol. Une fois, sur un morceau
+de mousse elle vit la trace d'un soulier, et elle poussa
+un cri, toute raide. À voir tout ce vagabondage
+elle comprenait la souffrance de Jacques, et les
+détours de l'animal étaient comme l'écriture où elle
+lisait le drame, le poignant hiéroglyphe de douleur,
+d'âme égarée, perdue, illogique de désespoir. Mon
+Dieu! Entre les grands hêtres, leur majesté, leurs
+belles colonnes de bleuâtre barydum, montant haut,
+tout haut, solennellement, dans cette salle hypostyle
+végétale, sous les dais de toison roussie, les meneaux
+percés de livide luminosité, elle s'effrayait, ayant, plus
+fort, une idée sinistre, une idée d'énorme cataclysme,
+comme si le monde, pour elle, allait sombrer. Elle
+soupirait, quelque chose d'implacable sourdait de
+l'harmonie des arbres, avec une inimitié plus lourde,
+ce semble, du tordement des chênes, de leur attitude
+plus convulsive, moins froids.</p>
+
+<p>Mais elle avait une belle vaillance, levait son petit
+front volontaire. Pourtant la forêt était trop âpre,
+puissante, pesant sur sa menue personnalité. Elle se
+sentait dans une vie inconnue, en dehors d'elle,
+avec une impression païenne de dieux vagues, cachés
+aux grands hêtres, épiant aux troncs des chênes son
+passage. Une blancheur quelquefois semblait la marche
+d'une lumière, une silhouette d'encre, la rôderie d'un
+homme. Parfois, une malveillance, une méchante épine
+prenant au passage, la robe... Sous les chênes, ils étalaient
+leurs feuilles roussissantes mais opiniâtres, qui
+devaient dans le blanc hiver avoir un frissonnement de
+haillons de cuivre sous la bise. Ils étaient sur la partie
+aride du sol... magnifiques, pertinaces, vivant leur dure
+vie dans leur dur bois, arrêtant les végétations, sauf les
+cryptogames, des mousses, des champignons qui montaient
+leurs domuscules sinistres sur le pédoncule mou,
+tachetés, avec parfois une vague sanguinolence, des
+aspects de chair. Et il en poussait là de monstrueux,
+une prolifique vie inférieure; ils effaraient la jeune
+fille, la faisaient marcher précautionneusement, pousser
+un petit cri, toute pâle, si son soulier détachait un des
+chapeaux, le faisait rouler sur la mousse, montrant sa
+concavité, ses lamelles rayonnantes.</p>
+
+<p>Sa petite chaussure, trop délicate, entravait la marche,
+le vent s'abattait souvent en brutal, faisait siffler la
+robe comme un voile. Madeleine avait froid, sentait du
+formidable dans les solitaires pénombres, aux courts
+horizons du sous-bois. Elle avait de l'enfance à l'âme,
+retenait le chien près d'elle, pour la protéger, d'un air de
+supplication levait les yeux. À travers la délicatesse
+automnale, les beaux haillons encore feuillus, les trames
+noires, venait un variable firmament. Il était pâle, avec
+des jaunes troubles, des nuances fauves, et une gaze,
+une fumée, allait vélocement. Tout son jeu de couleur,
+ses belles tonalités mates, ternes, des éparpillements,
+des nébuleuses, des toiles d'araignées nuageuses, des
+étains dépolis, un vague abîme de lueur dans le couchant,
+l'orient couleur de muraille, tout prenait l'âme,
+doucement la noyait de chagrin et de tendresse. C'était
+une saison d'amour, on le sentait, une saison de chauds,
+de froids alternatifs, de variables vibrations dans les
+organismes, et le grand cerf passionné, aux confuses,
+profondes solitudes de la futaie, las, maigre, fier, gardait
+le harpail de grêles biches bramait, gravement roux,
+équitable et beau sultan. Des bouvreuils épiaient, écoutaient
+quelque bruit de travail, coups de hache, de scie,
+comme intéressés, amis du barbare humain; un roitelet,
+frais venu du mois de septembre, assis dans un petit
+sapin, disait une phrase fine au jour couchant; des
+moineaux friquets tournoyaient revenus d'expédition,
+au-dessus d'une clairière, près à s'ébattre aux petites
+niches des arbres.</p>
+
+<p>Elle allait toujours. Le chien, vif à l'entrée en forêt
+avait sans doute fini par comprendre la fragilité de sa
+compagne, il allait plus lentement. L'heure crépusculaire
+peu à peu approchait, mais l'opacité des vapeurs
+devait arrêter la grande fête des coloris, le jour décédant
+dans un Océan de grisaille. Une lassitude farouche
+descendait, le vent cessait de se ruer aux rameaux, le
+vert des mousses, le bronze des feuilles, les grandes
+poutres forestières étaient dans de la lumière de rêverie.
+Aux carrefours, Madeleine s'arrêtait une minute, sondait
+de son regard noir, plein d'angoisse, d'amour infini.</p>
+
+<p>Soudain, au bord d'un pli de la forêt, elle tressaillit.
+Sur le chemin de cendre, au tournant, un homme
+venait, mince, torse, très haut, dans des pantalons roussâtres,
+une casaque de misère. Il portait un peu de
+bois sur son bras, des brindilles, et, arrêté en voyant
+l'étrangère, la jolie étrangère en dentelles il regardait
+avec des yeux clairs, de défiance et de sauvagerie, des
+yeux d'éternelle pauvreté, mais sans haine ni colère,
+d'une sorte de fauve douceur sylvestre. Madeleine eut
+le c&oelig;ur ému, vit dans ce spectre, sous l'arcature grisonnante
+d'un frêne, je ne sais quelle entéléchie du
+grand travail méconnu, de toute une humanité désespérée,
+sans plainte mourant au fond des cabanes, et le
+remords lui montait de son existence passée, si large,
+si abondamment heureuse, insoucieuse des pauvres
+chairs bises qui maigrissent dans l'âpre combat, sans
+récompense.</p>
+
+<p>Madeleine avançait encore, la traînerie de la diffuse
+lumière était plus douce, on sentait que le Crépuscule,
+maintenant, débutait, luttait harmonieusement derrière
+les nuages, mais les choses restaient claires, d'une
+clarté de mystère, immobiles. Le chien, brusquement,
+fit deux, trois gémissants abois: Madeleine se sentait
+mal au c&oelig;ur, et les fûts géants s'élargissaient, des
+fougères roussies s'étalaient contre le sol, une grande
+vasque de ciel gris s'étendait, libre de ramures.</p>
+
+<p>Alors, le tremblant voile du souvenir se souleva au
+cerveau de Madeleine, découvrit une suave, pénétrante
+scène du passé. L'Éden de Juin était là, la mare ronde,
+aux roseaux flétris, la grotte encore toute verte, et les
+deux hêtres debouts, moussus au nord, glabres au sud,
+dans le bronze clair, tombant de la désuétude, et il
+semblait à Madeleine entendre s'élever, s'abaisser, le
+son lent du cor, la plainte harmonieuse comme la voix
+de l'arcane forestier.</p>
+
+
+
+
+<h2>XLVIII</h2>
+
+
+<p>Le chien, de nouveau, gémit, leva sa noire tête constellée
+de blanc, deux yeux de noir bleuâtre, la gueule
+béante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi donc, quoi donc? s'écria Madeleine toute
+pâle.</p>
+
+<p>Et soudain, entre l'orée de droite de l'Éden, entre des
+fougères sèches, elle vit une forme étendue, sombre, et
+vers laquelle marchait le chien lentement. Alors elle eut
+un froid atroce, les lèvres bleues, le c&oelig;ur mort une
+seconde, puis battant impétueusement, funèbrement.
+Elle voulut voir, s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cria-t-elle.</p>
+
+<p>Elle ne croyait pas encore, regardait avec des prunelles
+trébuchantes. C'était lui, pourtant, étendu là, pâle de la
+grande pâleur, effroyable et d'une beauté d'archange sur
+le fauve sol, sous le gris solennel du firmament. Du
+sang coulait encore de sa poitrine, sa main droite allongée
+se cachait sous une fougère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi... bien toi!</p>
+
+<p>Elle tomba là, pesamment, sur ses genoux, mit ses
+lèvres douloureuses sur les lèvres de marbre, et aucune
+plainte ne la secouait encore dans l'énorme étonnement
+de l'aventure. Elle soulevait la tête de Jacques, frissonnait
+au soyeux contact des superbes cheveux blonds,
+précipitait ses baisers avec la folie d'espérance de son
+amour, l'espérance d'une résurrection. Mais elle sentait
+toujours plus l'épouvantable froid des joues, la féroce
+inertie de la bouche adorée, et le désespoir venait, dominait
+sa terreur, se fondait avec la certitude. Les sanglots
+montèrent, un âpre flux qui déchirait la poitrine de la
+vierge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai! Vrai! cria-t-elle, rauque. Ah! bien-aimé,
+mon pauvre, mon doux Jacques... mon doux Jacques!
+Et j'ai dit non, et je ne le pensais pas, et tu as
+cru... en mourant... Mon Dieu, tu as cru cette parole...
+et voilà le monde écroulé maintenant... rien que la
+nuit, la nuit, toute noire. Mon Dieu! mon Dieu! mon
+Dieu!</p>
+
+<p>Elle relevait, avec un reproche immense, sa pâle
+figure vers le ciel, tragique et toujours pleine de sa
+frêle grâce, et tout mourait dans sa tête, disparaissait
+dans la cendre de sa vie. Son pauvre c&oelig;ur balbutiait
+entre ses côtes, s'affaiblissait, sa voix se lassait, s'éteignait,
+et il ne venait plus que de larges larmes, intarissables,
+entre les grands cils ombreux, sur les joues
+blanches. À voix toute basse, elle se mit à parler au
+mort:</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt, sous les ramures, quand j'ai rencontré cet
+homme... l'espoir m'est venu, abondant... et j'étais si
+sûre de te retrouver, si sûre! Je me sentais puissante,
+capable de toute victoire. Nous serions retournés
+ensemble aux Corneilles, devant maman, et j'aurais
+parlé, oh! j'aurais dit tout mon c&oelig;ur... tout mon c&oelig;ur,
+dit l'impossibilité de vivre sans toi... et que tu étais
+sans haine, sans colère, et que la querelle de famille
+n'existait pas pour nous... et que tu l'aimais bien elle...
+Et elle aurait compris, vois-tu, elle aurait cédé... bien
+sûr, et père aurait parlé pour nous... Oh! et te voilà
+parti, te voilà parti, tout froid, qui ne me réponds pas,
+qui es parti avec une âme qui me soupçonnait... Oh, tu
+as même pensé peut-être que je vivrais sans toi?...</p>
+
+<p>Soulevée, elle regardait, furetait, et tout à coup écarta
+les fougères qui couvraient la main droite de Jacques.
+Un canon nickelé scintillait, le canon d'un revolver
+échappé aux doigts du mort. Avec un cri d'amère victoire
+elle le prit, le regarda. Il était chargé largement:
+cinq balles restaient aux courtes chambres de la roue:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça qui t'a tué! dit-elle.</p>
+
+<p>Ses larmes s'arrêtèrent, une gravité très douce parut
+sur sa figure, et elle déposa l'arme soigneusement, dans
+la mousse. Puis, assise à côté du cadavre, les lèvres
+naïvement entr'ouvertes, elle resta là rêveuse, comme
+une adorable divinité forestière. C'étaient toutes sortes
+de petites choses, un peuple de chromatiques souvenirs
+apparaissant entre les portes de la mémoire, et bien
+des jours d'enfance oubliés, bien des croquis d'infini
+charme, et l'aurore éblouissante de la nubilité, la Genèse
+nouvelle, l'Univers peuplé de prodiges.</p>
+
+<p>Les premiers bégaiements du sens intime, un milieu
+de sécurité, large et moëlleux, en belle lumière, un sentiment
+vague de souveraineté dès l'aube sur des gens
+gravitant autour d'elle, des profils de jouets, l'accomplissement
+des petits désirs puérils, la ténacité, les virtualités
+de joie, d'intense renouveau d'impressions du
+petit être, tel rayon de soleil, telle féerie entrevue au
+théâtre, tel coin de nef dans la pénombre bleuâtre, un
+arbre blanc de fleurs, la douceur d'une amitié, de furtives
+curiosités satisfaites, telle parole, tel baiser de la
+mère, le nuageux lit de l'enfant, puis de la vierge, la
+placidité affectueuse du père, la bonne, aimante nourrice
+aux yeux bovins, des tendresses de personnes, de bêtes,
+d'objets, le charme brusque d'une petite science acquise,
+d'une sonate bien jouée, l'inculcation par la mère d'une
+haine contre un inconnu, des heures de pénétrante
+familiarité, le brusque éblouissement du monde, des
+fiançailles, de la sérieuse, responsable vie débutant.</p>
+
+<p>Elle frissonna soudain en levant le front. Las d'attendre
+le grand chien s'était levé, et léchait lentement la poitrine
+de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;À bas! fit Madeleine.</p>
+
+<p>L'animal obéit, se coucha docilement sur la mousse,
+et le rêve revint au fond du cerveau triste... Lentement,
+la pensée arrivait au soir de juin, à la lune dichotome
+croulant au fond de l'occident, et la frêle voix instrumentale
+s'élevait, l'essaim des petites fées sonores. Mon
+Dieu! un élargissement se faisait dans l'univers, les
+formes étaient renouvelées, la vie semblait devoir palpiter
+si douce et sans jamais tarir!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L'ombre se mêlait subtilement au crépuscule, une
+poussière, une vapeur coulait sur les cimes des grands
+chênes, et lointaine, une petite cloche tremblota:</p>
+
+<p>&mdash;L'Angelus! murmura Madeleine avec douceur.</p>
+
+<p>Elle souleva le revolver, le contempla attentivement,
+un frisson, une grande palpitation de ses fibres la parcourut.
+Ses dents bruissaient, elle continuait à écouter le
+tintement candide de la cloche, sérieuse et la lèvre
+amère, prise de l'indomptable dégoût de la vie. L'Angelus
+s'éteignit. Alors, elle se pencha lentement vers
+Jacques, embrassa encore ces lèvres fermées par la
+pesanteur incommensurable, cette figure de livide splendeur,
+et le dégoût de la terre, de sa noire destinée la
+reprenait à mesure. Elle respira vivement l'atmosphère
+sylvestre, essaya de voir un astre au zénith entre les
+hautes frondaisons. La grisaille épaisse couvrait la
+voûte, mais une clarté transsudait de la lune cachée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon doux Jacques!... La vie pouvait être adorable!</p>
+
+<p>Elle avait levé l'arme. Elle l'appuya sur sa poitrine à
+gauche. Un petit éclair jaillit, un bref crépitement, et
+elle tombait là, près de lui, ensevelie dans l'Immuable.</p>
+
+<p>Et dans les demi-ténèbres, la tête levée douloureusement,
+le grand chien hurlait, emplissait d'une plainte
+téméraire les larges, les sommeillantes futaies.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">J.-H. Rosny</span>
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Corneilles, by J.-H. Rosny
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CORNEILLES ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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