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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:34:29 -0700 |
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Rosny + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Corneilles + +Author: J.-H. Rosny + +Release Date: November 20, 2008 [EBook #27303] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CORNEILLES *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="c"><big>[Publié dans <i>la Revue Indépendante</i>, numéros 11 à 14 (1887).]</big></p> + + + + +<h1>LES CORNEILLES</h1> + + +<p>À une soirée de l'Américain O'Sullivan, boulevard +Malesherbes, un officier du génie se tenait solitaire. Il +était grave et très beau. Sur le sobre uniforme, sa tête +blonde, hâlée à peine, se détachait avec majesté. Il +avait de grands yeux celtes, mâles et candides, entre +des cils d'enfance. Revenu de Tunisie avec des états +de services superbes, très jeune encore, il était cité +comme un officier de large avenir.</p> + +<p>La fête restait nonchalante, une mince valse traînaillait, +un bourdon de causeries entrecoupait la menue +musique, l'haleine de Mai entrait par les larges fenêtres +ouvertes, faisait trembloter les lustres, aimablement +caressait les femmes et les fleurs.</p> + +<p>Un peu timide, ensauvagé par sa longue absence, +l'officier observait naïvement la bimbeloterie, de ci de +là éparse, les rideaux de soie soufre gonflés au souffle +soiral. Brusquement, ses prunelles s'abaissèrent sur un +groupe de femmes.</p> + +<p>Alors, il frissonna. On voyait dans une vague de +mousselines, une figure de jeune fille surgir. Elle était +très pâle, un délicat chef d'œuvre aux prunelles de +splendeur noire, au petit geste saccadé, tout furtif, de +charme gracile.</p> + +<p>Elle devait être pubère à peine, le cou délicat, la poitrine +finement turgescente, et il s'éblouissait, se sentait +devenir craintif et tout humble. Cependant, il continuait +à la contempler, inconscient de la fixité de son +regard, retenant un peu son haleine. Un jeune homme +chauve s'approcha, se pencha gracieusement vers la +jeune fille, et, tandis qu'ils se parlaient, l'officier était +blême d'angoisse. Il voulut détourner la tête, ne put. +Il restait à admirer une voie lactée de perles sur la +sombre chevelure de l'adolescente. Soudain, elle se +retourna, ses yeux allèrent à ceux de son contemplateur, +s'y fixèrent quelques secondes avec une expression +de colère, de dédain et de moquerie. Son compagnon, +une maigre silhouette de fourbu, regardait cette scène, +les lèvres closes, avec une physionomie dénigrante, un +vague haussement d'épaules. L'officier étonné, abaissa +les paupières dans une tristesse démesurée.</p> + +<p>—Pourquoi? murmura-t-il.</p> + +<p>Il s'éloigna lentement, poigné, alla vers un groupe de +jeunes gens qui formaient un petit parlement dans l'embrasure +d'une fenêtre. Devant la beauté fine du jardin, +le tissage transparent de Mai, le firmament tendre, irrégulier, +plein de menues vapeurs, ils causaient gravement. +L'officier entendit:</p> + +<p>—Betoy en croque vingt-six à la minute...</p> + +<p>—Oh! Tam O'Shanter fait mieux que ça... trente-deux!</p> + +<p>—Pardon, bel et bien, trente-trois.</p> + +<p>Mais l'officier, frappant doucement sur l'épaule d'un +des causeurs, dit:</p> + +<p>—Lannoy... as-tu deux secondes?</p> + +<p>Lannoy se retourna. C'était un gars aux fortes épaules, +le visage sincère, des cheveux frisés de sanguin.</p> + +<p>—Mille secondes! répondit-il.</p> + +<p>—Peux-tu me dire... là-bas... ce jeune homme?</p> + +<p>—Victor de Semaise.</p> + +<p>—Connais pas!</p> + +<p>—N'est pas sot... esprit de silex... expérience et +pessimisme. Très fort à l'épée. Dépense sans se ruiner. +Écurie médiocre.</p> + +<p>L'officier parut hésitant, un flux rouge à ses tempes; +il murmura:</p> + +<p>—Et la jeune fille?</p> + +<p>—Bah! Tu ne la connais pas?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Madeleine Vacreuse.</p> + +<p>—Vacreuse! répéta l'officier avec un large trouble.</p> + +<p>Il comprenait maintenant la colère de l'adolescente. +La foule douce et farouche des souvenirs se levait, circulait +dans la chambre noire de son cerveau. Toute +l'enfance, mêlée à ce nom de Vacreuse, une sotte et méchante +éducation de haine... Et l'officier devenait pâle +excessivement, l'âme en désordre. Pourtant, un brusque +espoir le saisit.</p> + +<p>—C'est bien la fille de Louis Vacreuse? dit-il.</p> + +<p>—Mais oui. Sort de pension... a fait ses débuts dans +le monde tout récemment... charmante, d'ailleurs, +mais déjà cueillie.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Semaise veut faire une fin... est las... a tourné son +âme vers cette fleur... Pas bête!</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—A accepté, parbleu. Elle trouve probablement +Semaise très bien, et aurait raison s'il n'avait pas le +moral plus aride qu'un Sahara... Quelques années de +malheur, puis... Tout passe si vite!</p> + +<p>L'officier écoutait, appesanti. Une ténébreuse impression +de Paradis perdu était sur sa pensée. Ses beaux +yeux celtes tremblaient, l'haleine vernale entrait plus +délicieuse, la frêle musique voltigeait sous l'or des plafonds, +allait se perdre dans le jardin parmi la gravité +frissonnante des arbres. Tout était férocement tendre.</p> + +<p>—Tu es triste? dit Lannoy.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je t'abandonne, alors. Les paroles, sur un chagrin, +c'est des mouches autour d'une blessure.</p> + +<p>L'officier resta seul. Un quadrille dormassant s'engageait, +beaucoup de ridicule sourdait de la gravité des +attitudes, mais il n'y songeait guère, sentait s'épanouir +en lui une ombrageuse passion, un amour dont il connaissait +trop la vacuité mélancolique. Mais, au fond de +lui, la pertinacité de sa nature sérieuse s'éveillait, l'opiniâtreté +d'espoir des travailleurs le redressait un peu, +il respirait largement, se remettait à regarder les salons. +De suite, sa pâleur reprenait à la vue de Madeleine +Vacreuse mêlée au quadrille, en face de Victor de Semaise. +Alors, inconsciemment, il se mit à marcher le +long des fenêtres, avec une rêverie confuse, un regret +infini de n'être plus là-bas, en Tunisie, préoccupé seulement +de futuritions militaires, heureux de sa carrière +magistralement ébauchée, de l'estime des moustaches +grises, l'âme toute claire quand, le soir, il se délassait +une heure à faire de la musique, sous les constellations +pures, à faire pleuvoir les notes lentes dans le cristal +nocturne, à travers la solennité large du Silence.</p> + +<p>Il s'arrêta. Madeleine Vacreuse était tout près de lui. +Les lèvres tristes, il resta là à se pénétrer de l'ineffable +grâce de l'adolescente, à cueillir une moisson d'âpres +et délicieuses adorations, à savourer les détails minuscules +d'une toilette de jeune fille, les poses, les jeux +exquis des étoffes sur la suavité des formes, la nudité +divine du cou. À mesure, le flot amoureux entrait plus +profondément au cœur du soldat, une plénitude accablante +remuait ses artères, et grisé, chancelant, il s'appuyait +contre un linteau. Ses yeux ne quittaient pas la +belle vierge, tellement que des gens chuchottaient et que +Semaise ayant murmuré quelques mots, Madeleine se +retourna subitement.</p> + +<p>De nouveau, le regard moqueur, colère, dédaigneux +tomba sur l'officier, le toisa vite, avec une majesté +noire. Il souffrit horriblement, se détourna, et Semaise, +sarcastique, l'air d'un Belzébuth rouillé, passait son +bras autour de la taille de Madeleine, l'entraînait dans +le tourbillon d'une danse.</p> + +<p>Alors, avec un grand soupir, un mouvement d'arrachement, +l'officier s'éloigna, sortit des salons, le front humilié, +le corps sans force. Il descendit le boulevard, +amèrement pensif, des multitudes d'espérances se +fanant en lui, tombant comme des soldats blessés. +Pourtant il s'effarait de ce que lui, l'énergique, +accoutumé aux belles victoires de l'homme sur soi-même, +trempé à d'obstinés labeurs, aux luttes du +devoir, fût capté par cet amour si brusque et ce sombre +découragement.</p> + +<p>—Ma volonté déserte! murmura-t-il... Mais demain, +sans doute, tout reverdira.</p> + +<p>Les feuilles légères frissonnaient aux platanes, les +flammes des réverbères se décoloraient, quelque chose +de tendre et de frais semblait sourdre du firmament. Lui +s'en allait à pas mous, s'immobilisant quelquefois, revenant, +et il resta longtemps devant la grande masse mélancolique +de l'Opéra, si longtemps que l'aurore monta +parmi des nues voyageuses. Devant la rougeur élargie, +la gamme infiniment nuée du prisme, il lui arrivait des +imaginations élyséennes, des choses incommensurablement +douces cachées au loin, des rêves aussi vastes et +aussi instables que les grottes resplendissantes du +Levant.</p> + +<p>Il continuait enfin sa route, très las, avec aux lèvres +un sourire chagrin, le cerveau plein d'une grêle, toute +suave silhouette de deux yeux superbes et colères. Son +amour grandissait encore, devenait lentement indomptable.</p> + + + + +<h2>II</h2> + + +<p>Entre Madame Vacreuse et Pierre Laforge, la haine +était impérissable, augmentait avec les années comme +les couches concentriques d'un arbre: de mutuelles +offenses, perpétuellement, la ravivaient. Sa source +était lointaine, remontait au mariage de Jeanne. Il +avait existé pour tous deux une pause d'âme durant +laquelle ils s'étaient adorés. Leurs fiançailles avaient été +approuvées par leurs deux familles, l'époque de leur +mariage convenue. Quelques semaines avant la date +solennelle, Pierre dut entreprendre un court voyage. Il +partit, l'esprit libre, aussi assuré de la fidélité de Jeanne +que de l'existence des étoiles. Une formidable déception +l'attendait au retour: Jeanne était partie avec sa famille, +laissant une lettre par laquelle elle déclarait la +rupture de ses engagements, avouait le choix d'un autre +fiancé.</p> + +<p>Pierre lut, relut, avec les intermittences de fureur et +de sombre abattement que provoquent chez un être +jeune ces négations de la loyauté. Pourtant, il aimait +tellement Jeanne que, au fond, il était prêt à lui tout +pardonner. Mais l'absence de l'offenseuse, l'impossibilité +d'aller du moins crier son indignation, tout ce que +la fuite ajoute à un déni de justice lui brûlait le cœur... +Ah! rien... rien que ce misérable rectangle de papier +blanc où courait l'écriture fine de la vierge féroce. Et +vingt fois il relisait les lignes atroces, brisait en sanglotant +des meubles contre la muraille.</p> + +<p>Jeanne, pendant ce temps, était installée à Lille avec +sa famille. En rompant ses promesses, elle avait cédé +au moins noble des entraînements: l'argent. Durant +l'absence de Pierre une demande de mariage écrite lui +était parvenue. Elle émanait d'un jeune homme rencontré +quelquefois par Jeanne dans le monde des petits +bourgeois.</p> + +<p>Timide, il convoitait en sourdine, depuis longtemps, +la splendide Jeanne, hantait les maisons où il avait +chance de la frôler, infiniment triste de la savoir fiancée +à Pierre Laforge et priant Dieu chaque soir d'écarter +ce rival. Il espéra longtemps une péripétie. Enfin, +les puissances d'outre-terre déclinant d'intervenir, il +joua son va-tout, écrivit sa demande à peu près dans +les termes d'une pétition à un ministre.</p> + +<p>Cette lettre ridicule fut terrible au cœur de Jeanne. À +travers la platitude de la forme, elle vit la solidité du +fond, la conquête du paradis social. Deux jours elle y +rêva, l'âme en feu. C'était une fille ambitieuse, non incapable +d'amour, mais trop âpre à la curée pour ne pas +savoir décapiter ses rêves devant une réalité d'or. Pourtant, +comme d'ailleurs le dernier des galériens, elle +avait son aune de conscience. Elle se rappelait ses +promesses, s'avouait une tendresse pour Pierre.</p> + +<p>Vers le troisième soir, elle penchait de plus en plus à +la rupture. Mais devant la grandeur de l'événement, +elle défaillit, se voulut un complice. Elle alla, la mère +étant quantité négligeable chez les Glavigny, tapoter à +la porte du bureau où le père préparait les petites combinaisons +de son négoce.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? interrogea le brave homme.</p> + +<p>—Ceci, père.</p> + +<p>Et elle tendit la lettre de Vacreuse. Le père, attentivement, +la lut, la déposa sur son pupitre d'un air pensif, +puis la relut avec tant de minutie qu'il semblait l'épeler.</p> + +<p>—Fameux! dit-il enfin.</p> + +<p>Et il recommença à songer, tout en épiant sa fille. +Non qu'il hésitât. L'affaire était claire merveilleusement. +Le bonheur de sa jolie fille passait au-dessus des petites +pouilleries. Seulement, il faudrait aviser à éviter des +clabauderies et du scandale.</p> + +<p>—J'ai trouvé, chérie! fit-il.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Le moyen d'éviter le tapage.</p> + +<p>—Quel tapage?</p> + +<p>—Celui de Pierre et de sa famille.</p> + +<p>—Mais je ne t'ai pas dit que j'acceptais Vacreuse.</p> + +<p>—Ah bah! fit le père en riant.</p> + +<p>Mais devant la figure révoltée de Jeanne, il comprit +qu'elle voulait être convertie. Alors, avec une mine honorable, +des paroles d'enterrement, il joua son rôle, démontra +à sa fille ce qu'elle s'était déjà démontré. Elle +écouta, résista convenablement, et déjà au dîner la famille +dressait ses batteries. Le lendemain Glavigny allait +trouver Vacreuse. Le jeune homme fut trop heureux +de se soumettre à tout, et l'on partit pour Lille où +les préparatifs du mariage se firent avec alacrité.</p> + +<p>Aucun des obstacles redoutés ne se présenta. À la +mairie, à l'église, l'inquiet M. Glavigny ne vit pas apparaître +le trouble-fête. Nulle main n'essaya d'arracher +les fleurs d'oranger de la mariée, nul poing ne menaça +le crâne de Louis Vacreuse. Les époux voyagèrent selon +les traditions, un peu plus longuement même. Au bout +de plusieurs années ils revinrent se fixer à Paris, dans +une belle résidence, proche le Bois.</p> + + + + +<h2>III</h2> + + +<p>Pierre, durant cette période, avait philosophé. L'éternel +chirurgien avait soigné les blessures, métamorphosé +la grande haine en amertume supportable. Nature belliqueuse, +il avait plutôt agi que pleuré. Les mauvaises bêtes +de l'ambition s'étaient mises à hurler. Il avait résolu +de boxer le prochain un peu proprement. À un fond de +nature escarpé, il joignit l'idée d'un certain droit de revanche, +et il se jeta méthodiquement sur la société, se +rua dans la lutte, avec la stricte honnêteté légale, mais +sans vains scrupules.</p> + +<p>Très attentif, sobre, entreprenant, il établit sa base, +écrasa honnêtement les distraits et les faibles, et, estimant +qu'il ne demanderait pas grâce en cas de défaite, +n'accorda guère de merci, marcha d'accord avec les dix +commandements de la religion du plus Fort. Il fut de +l'excellente race qui vit sans recueillement, ignore le +sens intime, bâtit des monuments en pièces de cent +sous et se croit positive.</p> + +<p>Il avait quelques amis, qu'il n'aimait guère, ni eux +lui. Très fier de ce qu'il dénommait son énergie, de son +mouvement de loup chasseur, il méprisait la bête humaine +créatrice, la Caste de Pensée et de Construction.</p> + +<p>Pourtant, quand cet homme fort apprit le retour de +Jeanne à Paris, il eut une semaine d'affaissement. Il +s'enferma chez lui, âpre. Le crâne entre ses poings, il +rêvait misérablement. Il songeait à l'ancienne terre +promise de sa destinée, à son mariage, à la Jeanne +dont il avait eu si grand faim, au formidable épanouissement +de sa chair adolescente. Il soupirait en rognant +ses ongles, il revoyait la fiancée, la sorcellerie de Jouvence, +unique, et trépassée pour l'Éternité! Graduellement +le calme lui revint; il se rua, plus féroce, au torrent, +engagea des spéculations excellentes; les capitaux +affluèrent vers lui, il gagna l'estime des hommes de +poids.</p> + +<p>Un soir, chez un banquier israëlite, il entendit sonner +le nom de Louis Vacreuse. Il toisa ce rival victorieux, +le trouva mesquin, de triste encolure et de pauvre +énergie, puis, quand Vacreuse se fut retiré, il laissa +échapper des épigrammes insultantes. Des bonnes gens +éparpillèrent ses paroles; il reçut une lettre brève où +l'on exigeait des excuses. Il les refusa, se battit, décousit +très superficiellement Vacreuse, et, de son côté, +l'affaire en fût restée là.</p> + +<p>Mais Jeanne avait été terriblement scarifiée des épigrammes +du jeune homme et d'autant plus que, devant +la fortune montante du dédaigné, elle devait bien +s'avouer qu'en somme Pierre lui aurait assuré la fortune +tout comme Louis, avec l'amour en sus! Avec +une féminine patience elle se mit à étudier la vie de +son ennemi et Pierre ne tarda pas à s'apercevoir qu'on +lui créait des difficultés, qu'on lui faisait une guerre +sourde, acharnée. Il savait d'où venaient les coups, et +sa haine se réveillait à mesure. Mais cette haine fut +immense quand les perfidies de Jeanne, s'attachant aux +projets d'union du jeune homme avec une gentille enfant +de la Haute Banque, réussirent presque à amener +une rupture. De ce moment la lutte éclata, continuellement +ravivée par les humiliations subies à tour de +rôle.</p> + +<p>Impatiente de l'ascension continuelle de Laforge, +Jeanne fut prise d'ambition pour son mari. La fortune +si considérable de Vacreuse détourna cette ambition +des choses d'argent; Jeanne élut la politique. Vacreuse +était quelconque, mais elle se crut de force à l'animer. +Il avait une belle voix, grave et portant loin, une diction +claire, bien articulée quand rien ne le troublait. Le +plus grand obstacle était sa timidité. Dénué de volonté +propre, Vacreuse absorbait fatalement les pensées et les +sentiments de sa femme. Pourtant, aux premières ouvertures +des projets qu'elle nourrissait pour lui, il s'épouvanta. +Il ne se sentait pas taillé dans le cuir des +hurleurs de tribune. Elle insista, cita Démosthènes et +ses cailloux, le circonvint avec des affirmations si solennelles +que le pauvre homme succomba.</p> + +<p>Alors, elle trouva un ex-acteur célèbre, qui, presque +chaque matin, venait enseigner la gymnastique déclamatoire +à Vacreuse. Elle assistait à ces leçons, récompensait +son mari par des sourires le jour où il méritait +des bons points. En même temps elle feuilletait les orateurs +contemporains, pinçait la guitare électorale, parcourait +ces méchants petits mémoires où se révèlent les +condiments de la cuisine gouvernementale. Fine, forte +en ruse, médiocre en intellect, elle excellait aux chicanes, +aux pouilleries de la faiblesse humaine transportées +dans les graves législatures.</p> + +<p>Pour mieux assurer ses projets, elle mit la fortune +conjugale à l'abri des contingences, l'établit sur fonds +d'État pour la plus large part, sur propriétés territoriales +de premier ordre pour le reste. D'avance, elle eut l'audace +de choisir le département qui devait élire Vacreuse, +elle mit la résidence estivale de la famille au château +des <i>Corneilles</i>.</p> + +<p>Pendant ce temps Pierre Laforge escaladait toujours +la pente rugueuse du succès. Devenu un des plus +effroyables carnivores du Commerce et de l'Industrie, +un des grands maîtres tondeurs, il venait d'emporter +la jeune proie millionnaire qu'il convoitait, et son +mariage lui taillait un repaire définitif en plein roc financier. +Il regardait l'avenir sans baisser les paupières, +l'œil sûr et fixe, plein de mépris pour l'humanité, la glaciale +morgue des tyrans empreinte sur sa figure, accablant +de mots dédaigneux les vaincus, envieux des vainqueurs, +avec la conviction fantasmagorique d'avoir exécuté des besognes +de grand homme. Il sut que Vacreuse se préparait +à la députation, en rit d'abord, puis devint jaloux. +Qu'était Vacreuse auprès de Pierre Laforge? Il voulut +l'écrasement du rival, s'édifia un prodigieux avenir de +ministre d'affaires. Encore assez jeune pour rêver d'énormes +rénovations—non généreuses, d'ailleurs—dans +la baraque gouvernementale, il se crut d'envergure, +de par quelques millions acquis et une femme de la +haute banque conquise, à métamorphoser la France. Il +modifia considérablement ses allures, commença de jouer +son rôle, phrasant volontiers dans les conciliabules +des salons. À une certaine rudesse de démarche, il +substitua une gravité lente, prit un plaisir d'homme +médiocre à des tenues de diplomate.</p> + +<p>Vacreuse, lui, faisait des progrès. Après des récitations +en famille, Jeanne l'amena peu à peu à prononcer +de petits discours appris devant les intimes. Il avait +une mémoire tenace, n'oubliait pas un mot, et ses légères +hésitations de timide écartaient le soupçon qu'il ne lançait +que des phrases toutes faites. Sans déclamer remarquablement, +il ne manquait pas de charme, avec sa +belle voix grave et sa solennité de bon bœuf. Avec le +temps sa timidité s'atténuait, si bien qu'un jour, à l'occasion +d'un jubilé de vicaire de petite ville, Jeanne lui +fabriqua un <i>speech</i> dans la note mirliton, qu'il débita sans +anicroche. Dès lors elle le tint en haleine, le mena par +les comices, le fit suer sur les estrades paysannes, et, +durant les deux années qui précédèrent son élection, ne +lui laissa pas quitter le département.</p> + +<p>Il fut élu à une respectable majorité, siégea parmi les +ultra-conservateurs. Son premier discours fut misérable. +Les cris, les colloques stupéfièrent le pauvre homme. Doucement, +il s'y accoutuma, devint clair, tint un petit emploi +de tam-tam dans le concert parlementaire. Jeanne +le poussait âprement, désolée de l'inertie du pauvre +homme et ne devait jamais s'apercevoir qu'elle-même +n'avait pas l'ensemble des qualités qu'il faut pour faire +même un médiocre politique.</p> + +<p>L'élection de Vacreuse ulcéra l'amour-propre de Laforge. +Il se vit devancé, fut en proie aux caustiques de +la jalousie. Le député libéral d'une localité manufacturière +s'étant alité, Pierre sut des médecins que l'issue +de la maladie serait fatale. Il se mit en campagne, fréquenta +les clubs de l'endroit, dépêcha des agents +munis d'argent et de promesses, commença de bâtir +une cité ouvrière qui, tout en lui donnant une grosse +réputation de philanthropie, ne fut pas une mauvaise +affaire. Affectant des familiarités avec le peuple, une +rondeur de bonhomme, il parla immodérément de Progrès +et de Liberté, au fond resta un abominable despote, +un partisan d'oligarchie brutale.</p> + +<p>Le député décéda, le jour de l'élection vint. La lutte +fut longue, les ballotages en reculèrent l'issue. Enfin, +Pierre triompha, put s'asseoir sur les sièges législatifs, +lorgner de loin, insolemment, celui en qui se résumait +la haine et l'ambition de Jeanne. Mais, malgré une +tâtillonne activité, il ne s'éleva pas considérablement +au-dessus du niveau de son rival. Sa personnalité resta +là noyée, impuissante et aboyante, écrasée par les grands +chefs de la doctrine. Il ne fut guère question pour lui +de transformer la France. Furibondes et verbeuses, +cent ambitions palpitaient à côté de la sienne, montraient +des dents carnivores, toutes aspirant à d'éclatants +triomphes, haussant ridiculement leurs menues +statures. Il en fut atterré, sa complexion de lutteur implacable +se trouva amoindrie, et même il perdait de son +orgueil au contact de ces lutteurs dont la plupart étaient +aussi intelligents que lui ou, si l'on veut, aussi médiocres.</p> + +<p>Cependant, dans l'intervalle, un peu avant son élection, +un événement considérable était survenu chez +Pierre, un fils lui naissait. Il coupa naturellement +dans la blague paternelle d'hypothéquer ses vanités +sur l'enfant, de rêver pour lui des revanches, et sa félicité +se doublait de toute la rage qu'il devinait chez +les Vacreuse. Cette rage était violente en effet. Jamais +Jeanne ne complota si énergiquement contre Laforge. +Mais les années coulèrent. Jeanne, qui commençait à +désespérer, se sentit mère. Elle rêvait un garçon, un +gaillard d'une envergure autrement puissante que Vacreuse! +Mais, au jour de l'accouchement, sa déception +fut dure: rien qu'une fille! N'importe! elle n'en était +pas moins fière. D'ailleurs, tout espoir pour l'avenir +n'était pas perdu. Elle était jeune, le destin pouvait lui +accorder le fils dû.</p> + +<p>Ces deux enfants reçurent alors une singulière éducation +vindicative. On leur apprit en quelque sorte à +haïr avant qu'ils pussent parler. Le petit Jacques, à +l'âge de quatre ans, au seul nom de Vacreuse tremblait +de tous ses membres. La petite Madeleine apprenait +à confondre le nom de Laforge avec celui des cruelles +créatures des contes de fées. Avec l'âge, Jeanne rendit +cette exécration plus profonde dans le cœur de sa fille, +mais le petit Laforge, au contraire, répugnait chaque +année davantage à haïr qui que ce fût.</p> + +<p>La guerre désastreuse passa sur la France; l'Empire +croula. Pendant la période de Thiers et de l'ordre moral, +l'étoile de Pierre pâlit devant celle de Jeanne. Des +ministères conservateurs se succédèrent; Louis Vacreuse +prononça quelques discours assez écoutés, présida +plusieurs fois des commissions, et même faillit faire +partie d'un ministère. Perdu dans la gauche, Laforge +se voyait complètement annulé, s'affolait d'impuissance, +mais l'accroissement considérable et continu de sa fortune +lénifiait ses brûlures d'amour-propre.</p> + + + + +<h2>IV</h2> + + +<p>Jacques Laforge grandissait, orphelin, ayant perdu +sa mère très jeune. Des exquisités se révélaient en lui, +une douceur contemplative. La gâterie autoritaire de +M. Laforge rendait les serviteurs humbles et craintifs; +il n'y avait point là d'égaux, de frère, de sœur, pour +susciter les querelles de l'enfance, réveiller les instincts +de colère; la santé du petit le préservant, d'ailleurs, +d'être fantasque ou despotique, aucune âpreté n'avait +germé en lui.</p> + +<p>On le laissait libre de jouer, de courir par la maison, +par le vaste jardin, et naturellement grave, peu parleur, +cela lui suffisait. Les bonnes plantes, les bêtes domestiques, +les oiseaux, les insectes, le ciel capricieux de +nos latitudes tenaient dans les souvenirs de Jacques +la large place qu'ils tiennent aux âmes septentrionales +éprises de nuances fines et de douceurs analytiques.</p> + +<p>Le jardin ami le gardait tout l'été, servait à ses paisibles +ébats, à ses menues contemplations. Ce furent +d'abord des choses à sa taille: de grands lys blancs +soufrés de pollen, des primevères, des myosotis, des +pensées polychromes, des cinéraires poudrées à frimas. +Puis les arbrisseaux eurent leur tour, toute la bordure +des massifs, les aucubas, les buis, les vinetiers, les +symphoricarpes aux baies blanches éclatant comme +des pétards entre les doigts. De plante en plante l'enfant +courait, butinait la moisson merveilleuse des formes +fraîches de la vie végétale.</p> + +<p>Au long des murs, entre les branches d'un cerisier +étaient de grosses chenilles brunes; une carapace métallique +glissait à ras du sol, le carabe, bête de proie au +corselet dégagé. Des fourmis montaient, descendaient +le tronc d'un marronnier, chargées de leur progéniture, +du maillot blanc, plus gros qu'elles, où dort, du sommeil +des métamorphoses, l'espoir de la race. Une coccinelle +faisait une tache rouge sur une feuille; il la +prenait au creux de la main, elle semblait morte, exhibait +son ventre de cuir verni. Dans des coins perdus, +plus sauvages, des lisières de pelouse, où l'humus +était noir, l'ivraie couchée bien verte, des bêtes un peu +terribles rôdaient parmi les mottes, se tenaient au +sommet des tigelles; parfois, dans un affreux pullulement +des stercoraires cuirassés de bleu, lents et lourds +avec des parasites plein le dos.</p> + +<p>Un petit ami qu'il avait étant mort subitement, Jacques, +frappé d'une affliction immense, avait dû être +arraché pour un temps à la campagne où des souvenirs +trop frais lui faisaient saigner l'âme. Amené à Paris, +il y prit les premiers éléments d'instruction. Son intelligence +se compliqua des troubles de la science, de +l'effroi qu'éprouve l'oisillon humain à ses premiers +coups d'ailes dans l'abstraction, dans l'infini. Il aimait +déjà le vertige qui accompagne certaines idées, +cette défaillance du cœur que donnent les questions +insolubles, la révélation fugace des beautés, toutes les +échappées brusques sur l'Inconnu.</p> + +<p>Il prenait une jouissance nouvellement entrée dans +sa vie, le jeu du violon. Toujours la musique l'avait +attiré. Un chant, la vibration d'une mélodie sur un +instrument quelconque, le tenaient immobile, grave, +avec une tumultueuse couvée de sentiments. Son père +lui donna un professeur de piano à qui l'enfant arracha +des leçons de violon. Rebuté d'abord des obstacles de +l'instrument, Jacques crut perdre tout plaisir, toute +poésie à tâtonner sur le clavier ou sur les cordelles, à +chercher péniblement des sons qui jusque-là lui étaient +venus de source; mais une récompense considérable +l'attendait: la révélation de l'harmonie. Ses doigts ne +s'abaissèrent plus en vain sur les touches, et chaque +accord juste éveillait en lui la deuxième puissance +de l'Art, le plaisir de tisser la trame précieuse des +ondulations se pénétrant, se mêlant, se repoussant dans +les lois divines de la beauté.</p> + +<p>Une passion rivale tenait en échec la musique, +l'amour du Nombre. Il avait dans l'esprit l'obstination +qu'il faut pour résoudre les problèmes de mathématiques. +Ce furent ses luttes à lui: il courait les solutions, +en cherchait à plaisir les difficultés, passait des +jours entiers à retourner la même question dans sa tête. +L'algèbre l'avait irrité au commencement par son allure +un peu mystérieuse, mais bientôt il en raffola, étonnant +ses professeurs par de considérables progrès théoriques +en contraste avec une maladresse à manier le chiffre, de +fréquentes erreurs d'opération. Mais la géométrie le ravit +du coup. Elle donnait un aliment à la rectitude de son +intelligence, à sa soif d'absolu, de vérités incontestables.</p> + +<p>Il était entré au lycée très tard, dans les classes supérieures, +d'ailleurs plus avancé que ses camarades. Une +fois mis en rapport constant avec ses semblables, la +hauteur de sa nature apparut: il montra le dégoût de +la brutalité, la soif de justice, d'instinct prenait le parti +des faibles. Très doux, mais d'un courage éprouvé, d'une +force redoutable, il se fit respecter de tous, et cela malgré +sa réserve qui eût prêté au ridicule chez d'autres, +cette réserve qui le faisait s'abstenir des jeux profanateurs, +des moqueries contre ce qu'il trouvait vénérable, +des espiègleries méchantes. Bientôt ce ne fut plus seulement +le respect qu'il obtint, mais l'amour. Il était difficile, +en effet, de ne pas l'adorer avec ses grands yeux +celtes baignés d'une lueur bleue, qui regardaient en +face sans impudence et sans peur, laissaient s'épandre +l'expressivité d'une belle âme, de ne pas adorer l'être +de sacrifice qu'il était, se donnant sans calcul, avec son +rire franc au plaisir, sa volonté puissante contre le mal, +sa haine de la tyrannie et du vice.</p> + +<p>C'est au lycée qu'il comprit la Patrie, qu'il pleura le +désastre de 71; c'est là qu'il entrevit, à travers la bonté +native, à travers son horreur de l'homicide, le rude +devoir du Français défendant sa civilisation. Son père +eût préféré le voir mordre à la chicane, s'adonner à la +fabrication de thèses ronflantes et suivre des cours de +déclamation. Mais le jeune homme tint ferme et déclara +vouloir se préparer aux études militaires.</p> + + + + +<h2>V</h2> + + +<p>Tout annonçait que Madeleine Vacreuse serait aussi +belle que sa mère. Elle en avait les yeux superbes, le +visage aux contours d'Ionie, certaines idiosyncrasies +charmantes et aussi, jusqu'à un certain point, le caractère. +La vie de Madeleine tenait, d'ailleurs, entièrement dans +son adoration pour sa mère. À leur éveil ses facultés +s'étaient tournées vers elle comme vers la source des +biens qui l'attendaient dans ce monde. Son éducation se +fit en quelque sorte par influence: aimer, admirer, +imiter sa mère, avoir pour idéal de lui ressembler physiquement +et moralement, la croire supérieure à tout et à +tous en beauté, en sagesse, en intelligence. Et cela suffit +à créer une adorable jeune fille, bonne, aimante, +dévouée, encore que la mère ne fût ni douce, ni affectueuse +pour d'autres que pour sa petite. Beaucoup des +défauts maternels se retrouvèrent qualités chez l'enfant: +l'inflexibilité hautaine de l'une fut chez l'autre religion +de la parole donnée; la froideur, sévérité; le despotisme, +dévouement; la brutalité méprisante, qui excluait +jusqu'aux mensonges cordiaux, amour de la droiture.</p> + +<p>Jeanne, charmée des bonnes dispositions de Madeleine, +les encouragea, s'en attribua le mérite. En un seul point +elle sortit fermement de ce rôle: elle imposa à la jeune +fille sa haine des Laforge et ce sentiment, accepté par la +fillette, fut robuste et tenace comme si toutes les virtualités +méchantes se fussent portées là. Madeleine sut haïr +comme elle savait adorer, d'instinct. Sa féminéité ne +rechercha point de motifs; il lui suffit que sa mère crût +ainsi. De plus libres natures eussent succombé à l'enveloppement +insidieux de la terrible rancune, au magnétisme +des colères, des indignations, aux histoires de fiel +et d'amertume. Elle haïssait à douze ans sans les connaître +les Laforge et plus spécialement, par similitude +d'âge, le petit garçon innocent que les foudres de Jeanne +frappaient sans pitié. Sa rancune prit une âpreté plus +vive à l'approche de la nubilité, à l'âge ingrat des filles +où la nature prélude à la tendresse par on ne sait quelle +morosité morale, quelle sécheresse des contours. Le +petit Laforge perdit alors son caractère de monstre +idéal, il devint net, corporel, obséda de sa laideur, de sa +matérialité menaçante. Il <i>exista</i>: elle le vit dans toute +figure antipathique, dans les traîtres de roman, les criminels +de la troisième page des journaux. Elle prévoyait +ses perfidies, songeait à se défendre, combinait des +plans. Durant une période, elle le voulut rôdant aux +environs du château, dans le vague des taillis; elle +trembla pour son chien, son chardonneret, un canard +préféré. Puis il hanta ses rêves: souvent il avait des +formes hideuses, parfois sur un corps d'enfant, une tête +de vieillard, mais presque toujours il voulait embrasser +Madeleine, promettait la paix, et la jeune fille, si furieuse +qu'elle en fût à son réveil, s'abandonnait à ces baisers +avec le plaisir de sa sécurité refaite.</p> + + + + +<h2>VI</h2> + + +<p>La chute du Maréchal, survenue vers l'époque où +Jacques entrait dans le génie militaire, en qualité de +sous-lieutenant, vint raviver toutes les colères de Jeanne. +Le même coup qui replongeait Vacreuse dans une +obscurité profonde, exhaussait légèrement Pierre, lui +donnait une notoriété fugitive. La haine de Madame Vacreuse +fut alors aussi violente que celles qui faisaient +assassiner les familles aux siècles passés. Et Madeleine +refléta ces grandes passions de sa mère, palpita frénétiquement +en maudissant les Laforge, lança des imprécations +de ses belles lèvres rouges.</p> + +<p>Jacques était bien loin de pareils sentiments. Il ne +songeait qu'à son devoir, se montrait un grave, un austère +serviteur de la Patrie. Son père lui allouait une +pension royale et le jeune homme se sentait une honte +de cette fortune imméritée, ne voulait pas la dépenser +en plaisirs. Sans avoir encore toute la lucidité du juste, +il en avait les principes au fond de sa haute nature. Il +employa l'énorme revenu à faire du bien dans sa compagnie, +augmentait le confort des soldats, procurait des +professeurs et des livres aux studieux, des plaisirs +sains à tous, offrait des primes à ceux qui trouvaient +quelque menue amélioration dans l'exécution des travaux, +enfin dépensait beaucoup d'argent en expériences +mécaniques, chimiques, balistiques dans le but d'ajouter +quelque engin perfectionné à la richesse défensive +de la France.</p> + +<p>Il fut de l'expédition tunisienne. C'est là surtout, aux +bivouacs, aux travaux difficiles, qu'il se montra admirable +comme officier et comme homme, plein de pertinacité, +d'ingéniosité et de cœur, donnant son intelligence, +ses bras et sa bourse à la patrie et aux soldats.</p> + +<p>Et c'était au retour de Tunisie que le hasard amenait +Jacques à la fête de l'Américain O'Sullivan, et le mettait +en face de sa jeune ennemie.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, les Vacreuse partaient pour +leur château des <i>Corneilles</i>.</p> + + + + +<h2>VII</h2> + + +<p>Depuis son arrivée aux <i>Corneilles</i>, Madeleine s'endormait +difficilement le soir. Un trouble était en elle, +une nervosité rêveuse, non sans charme, et elle s'accoudait +sur l'allège de sa fenêtre, s'oubliait à contempler +les estompes de la nuit. La Lune grandissait, chaque jour +s'attardait davantage sur l'horizon, et la jeune fille, depuis +une semaine avait vu s'émousser les cornes et se +remplir le petit croissant rougeâtre.</p> + +<p>Un soir, elle était penchée, immobile, devant le +silence du val. Les rayons oranges de la Lune dichotome, +basse à l'Occident, dessinaient pâlement sa figure +sur la nébulosité blanche de sa robe. Elle se sentait +l'âme fraîche, un peu inquiète pourtant.</p> + +<p>Au loin, des rainettes chantaient sur les roseaux, la +forêt tremblotait harmonieusement, un peuplier solitaire +était la silhouette d'un élégant colosse, un vague étang +s'argentait entre des fermes. Elle soupira. Confusément +elle désirait quelque chose, à toute cette splendeur nocturne +trouvait du chaos, et son jeune cœur se gonflait, +murmurait contre sa poitrine.</p> + +<p>—C'est beau pourtant... Si beau! dit-elle à voix basse.</p> + +<p>Elle leva le front vers la Lune; elle avait l'illusion de +la voir descendre la pente rapide du firmament. Une +église paysanne se projetait au-devant des rayons, +était noire et délicate, les étoiles luisaient plus fort, le +demi-disque, toujours grandissant et s'empourprant, +semblait s'endormir sur un lointain monticule. Enfin, +il disparut. L'ombre fut plus lourde sur le paysage, +Madeleine se sentit très seule.</p> + +<p>—Pourquoi suis-je triste?</p> + +<p>Elle songea à sa vie future, à son mariage, à Victor +de Semaise. Son fiancé ne lui troublait pas le cœur. +Elle l'estimait élégant, en était même fière. C'était tout. +Je ne sais quelle extinction dans le regard du jeune +homme, quelle lassitude sur sa blême face, quel néant +atrophiait, éloignait la tendresse.</p> + +<p>Elle essayait pourtant de s'attacher à lui. Elle l'avait +accepté de plein gré, par ignorance. Elle se figurait mal +l'amour, malgré les lectures secrètes, les volumes empruntés +mystérieusement. Puis, si jeune, elle ne vivait +que dans le présent ou dans les courts avenirs d'adolescence. +D'ailleurs, tellement passionnée de sa mère, elle +en épousait les haines et les engouements, avait été +décidée, dès le premier mot.</p> + +<p>—Si j'avais sommeil, du moins!</p> + +<p>Elle n'avait pas sommeil, sa veillée devenait plus +misérable et plus douce, et elle absorbait longuement +la bonne odeur de la nuit. La légère brise était anéantie, +une immobilité immense dormait sur la vallée, les rainettes +se taisaient. Dans l'auguste paix des ténèbres, +elle essayait de bâtir un édifice de projets, se figurait +des choses de lecture, des contrées, des villes, des arcatures +de palais, des dômes, des aqueducs levés gravement +sur des paysages, la virginité d'une haute montagne, +des Victoria Regia, au soir tombant, nageant en +neige, en nacarat tendrement rose, entre la splendeur +des feuilles colossales, sur un lac vierge religieusement +dormassant sous le vol des némocères, dans le clapotis +des monstres de l'abîme. Et d'autres choses plus menues, +des retraites frêles, abritées entre des colonnettes, +sous des plantes grimpeuses, des objets gracieux d'ameublement, +des langes d'enfant. Mais la lassitude +revenait, comme un ensevelissement de son âme dans +la nuit, et elle se sentait très petite, débile, rêvait à des +contes de candeur, à quelque bon lutin qui viendrait la +consoler, lui susurrer des légendes à l'oreille, bien +mystérieusement.</p> + +<p>Tout à coup elle eut le frémissement d'un rêve.</p> + +<p>Dans le silence, une musique fine venait de s'élever, +une lente et légère ondulation qui semblait monter aux +Étoiles, la voix continue, infiniment chromatique d'un +violon. La mélodie était belle, triste et inconnue. Elle +devait sourdre de la crête d'un massif déclive, un peu à +droite, hors du jardin, là où brusquement se resserrait +le domaine, où le château confinait aux emblaves. +D'abord surprise, la jeune fille écoutait, très émue, la +poitrine orageuse.</p> + +<p>Continuellement, la musique semblait s'affiner, s'épandre +en analyses harmonieuses, devenir plus plaintive et +plus suppliante sous la caresse de l'archet, raconter +quelque histoire bien mélancolique et bien lente de Calvaire, +d'Exil, de Paria. Mais, pour Madeleine, le violon +ne contait qu'une légende d'amour, de désespérance, de +trop noire résignation, une histoire des profondes racines +du cœur, et deux grandes larmes descendaient au +long des joues pâles de la vierge.</p> + +<p>Pourtant, un délice la pénétrait, un frémissement de +bonheur tout à travers sa chair, et plus la mélodie s'assombrissait, +balbutiait, plus il lui semblait être dans +un coin d'Éden, dans la réalisation de ses plus beaux +rêves. Et quand, au finale, de légers silences entrecoupaient +le chant, que l'instrument se mettait à grelotter, +que les cordelles avaient des notes basses comme des +vols d'abeilles, quand les dernières mesures s'épandirent +ainsi que des larmes, des soupirs de détresse, puis +moururent en filigranes de musique, en prière suprême, +elle tenait sa figure entre ses mains, les joues tout +humides et le cœur plein de ravissement.</p> + +<p>De nouveau régnait le silence. La solitude était élargie, +plus vierge, le battement des astres ralenti, une monotone +rainette coassait sa plainte humide, et Madeleine +se demandait qui donc était venu lui chanter ce nocturne. +Mais le massif frémit, une ombre humaine passa +parmi les arbres de la colline, furtive, se dissimulant, +et la vierge restait toute fiévreuse, en plein poëme, le +cerveau rempli d'imaginations merveilleuses, de choses +plus belles que la vie n'en comporte. Son ennui avait +disparu, je ne sais quelle joie profonde vibrait dans +l'espace. Sans remords, imprévoyante, elle s'abandonnait +à un flux de tendresse, à la pensée d'un amour noble +et large montant vers elle, du fond de l'ombre, respectueusement.</p> + +<p>Un à un, des fragments du nocturne revenaient à la +mémoire; elle revoyait le départ de la silhouette taciturne +sous les feuillages, se grisait du mystère, et le bondissement +de son cœur, des impressions rapides et répercutées, +peu à peu lui épelaient une page inconnue, la +page immense de sa jeunesse, de sa puberté épanouie.</p> + + + + +<h2>VIII</h2> + + +<p>Au matin, Madeleine se levait très étonnée. Une +impression bizarre la prenait au ressouvenir de la scène +des ténèbres, une impression de non réalité, de mystère, +comme d'une chose lue dans un livre ou vue au théâtre. +Mais les détails apparaissaient trop nets, et un peu de +son émotion renaissait, une émotion chaste qui amplifiait +délicieusement le mouvement de ses artères. Elle +eut très peu d'appétit, se montra distraite au déjeuner, +répondant de travers à Victor Semaise, à ses parents. +Durant la chevauchée matinale qu'elle fit à la lisière du +bois, entre son père et son fiancé, elle n'eut pas ses beaux +rires sonores, toute sa frétillante et jolie innocence.</p> + +<p>Grave, ses superbes yeux un peu las, elle savourait +on ne sait quelle germination nubile, sentait un être de +passion s'éveiller, briser en elle la coque puérile. Ce +grand renouveau l'étourdissait, et le firmament, les +feuillées jeunes encore, ces petits nids pleins d'éclosions +suspendus dans le frais tissu vert, les neiges éparpillées +et les soufres ardents des corolles amoureuses, le +gentil village posé parmi les prairies, sa pointe enfouie +dans le bois, son clocher pointant modestement dans la +pureté du bleu, étaient comme une subite création pour +les yeux de Madeleine, des choses nouvelles, infiniment +jeunes, infiniment féeriques.</p> + +<p>—Qu'as-tu Madeleine? disait son père. Ton pauvre +cheval est tout abasourdi de tes caprices.</p> + +<p>—Je n'ai rien, dit Madeleine.</p> + +<p>—Naturellement! fit Semaise avec un sourire.</p> + +<p>Elle commençait à se reprocher ce qu'elle <i>avait</i>. Sa +conscience lui disait des choses désagréables, analysait +les périls de l'aventure. Pourtant était-ce un péché, ce +rêve si nuageux, cet inconnu de légende à peine entrevu +vaguement à la lueur des étoiles? Au fond, un plaisir +d'imagination, une jolie extravagance qui, sans doute, +s'évaporerait comme les petites nues au firmament d'été. +Et des excuses naquirent, firent la guerre aux scrupules, +amusant Madeleine à la façon dont les joujoux philosophiques +préoccupent les gens graves.</p> + +<p>Elle s'en revint ainsi, lutinée par ses compagnons, +hésitante, avec son petit mordillement des lèvres. La +matinée restait douce adorablement, juxtaposait le trouble +du jour tiède au trouble intime de l'adolescente. Elle +souffrait beaucoup de toutes les beautés éparses, des +petits cris entrecoupés des friquets, de la montée harmonieuse +des alouettes, des nuées minces bues une à +une par le soleil, des fils aranéens flottant délicatement +entre les ramures, de tout ce paysage de bonheur, plein +d'ailettes diaphanes, de cellules vivantes, de bestioles +et de fleurs fécondes.</p> + +<p>—Madeleine, fit Semaise, vous avez mal dormi, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Et cette simple question l'agita beaucoup. Oh! oui, +qu'elle avait mal dormi. Elle résolut qu'elle ne s'accouderait +plus le soir à la fenêtre. Toutefois, une telle résolution +l'emplissait de mélancolie noire, puis de nervosité +et elle jeta brusquement son hongre au galop, suivie de +ses compagnons étonnés. Et dans l'ivresse du mouvement, +ses cheveux un peu dénoués, elle murmurait:</p> + +<p>—Pas de rêves, Madeleine!</p> + +<p>Quand le soir fut venu, que Madeleine se retrouva +seule dans sa chambre, sa lampe éteinte, elle resta hésitante, +la main sur la crémone de la fenêtre, tandis qu'une +lumière pure s'osmosait à travers les rideaux. Elle murmura:</p> + +<p>—Il n'est pas très tard encore... <i>il</i> ne viendra qu'au +coucher de la lune...</p> + +<p>Et doucement elle ouvrit la fenêtre, s'accouda comme +la veille. Or, la Lune avait grandi légèrement, devait +plus longtemps rester sur l'horizon; le village était +enseveli dans la lueur calme, les rainettes chantaient, +l'étang brillait comme du mercure, et tout cela était +beau autant qu'à l'époque des peuples lacustres.</p> + +<p>—Peut-être ne viendra-t-il pas?</p> + +<p>Cette pensée la mordait. L'angoisse palpitait dans +sa chair. Oh! la Lune allait mettre des temps infinis à +descendre l'Occident! Elle regardait fixement le clocher, +fâchée de ne voir pas son ombre grandir plus vite. +Puis elle se trouva ridicule. Puisqu'elle ne voulait plus +écouter! Oh! bien certainement elle allait fermer la +fenêtre, elle allait dormir, elle n'entendrait pas le nocturne. +C'était son devoir. Qui était-il d'abord, ce musicien. +Un paysan peut-être, un rustre, qui sait?</p> + +<p>—Oh! un rustre! s'exclama-t-elle... Jamais!</p> + + + + +<h2>IX</h2> + + +<p>Alors, elle voulut se figurer comme il était, béante de +n'y avoir pas songé plus tôt. Elle échoua. Il restait dans +son imagination tout vague comme la silhouette entrevue +sous les arbres, vague comme la nuit et profond comme +elle. Quelque chose des religions s'y mêlait, l'attouchement +de l'Invisible, et Madeleine regardait avec stupeur +les plages stellaires. Elle chuchotait, elle priait. Elle +était dans l'Ophyr du cœur, la contrée où toute âme a +plané, posé, oublié les vissicitudes.</p> + +<p>Le temps s'écoula, goutte à goutte, la Lune reposait +déjà sur le monticule et, dans le blêmissement auguste +de son départ, des astres se ravivaient au fond du sanctuaire, +comme des cierges par un temps froid. Le clocher +était noir, intensément, le Sphinx de l'ombre balbutiait +son énigme à la chênaie, et Madeleine n'avait plus la +force de quitter la fenêtre. Quoiqu'elle eut écouté, épié, +l'arrivée de nulle créature humaine n'avait été perceptible. +Une nostalgie chimérique dilatait sa poitrine:</p> + +<p>—Il ne reviendra pas!</p> + +<p>Elle se pencha plus fort. Elle avait peur, à présent, de +voir partir la Lune; elle plongeait sa petite main dans +le faible ruissellement horizontal, semblait vouloir cueillir +des rayons. Mais les rayons quittèrent les massifs, +les plantes humbles, errèrent délicatement dans un +pylône de tilleuls. L'astre, couleur de sélénium, croulait +entre deux sapins, les ténèbres gravissaient majestueusement +les collines. Enfin, le dernier segment +pourpre s'immergea dans le couchant. L'ombre dévora +l'horizon. Alors, soucieuse, la vierge écouta s'accélérer +son cœur, et le grandissant désir soufflait sur ses scrupules. +Rien, sur les campagnes, que la persistance sonore +d'une courtilière!</p> + +<p>—Mon Dieu! soupira Madeleine.</p> + +<p>Son âme était tout amère. Elle replia à demi la +fenêtre.</p> + +<p>—Adieu!</p> + +<p>Soudain, secouée d'un grelottement, elle se pencha +sur l'allège, dans un doute. Toute basse, intermittente, +la vibration de la veille s'élevait, les battements troubles, +les hésitations d'un prélude; puis, graduellement, +le ruisseau mélodique s'élargit, un délicieux petit peuple +de notes vola sous le piquotement des astres. Et l'histoire +de la veille, ce que Madeleine croyait lire dans +le réseau sonore, la plainte passionnée, la supplication +d'un dévot timide, caché dans les ténèbres, se déroula +en mélancolie intarissable, en pathétique, en douceur, +en humilités larges.</p> + +<p>Par moments, un repos coupait l'entrelacement des +sons; le silence de la nuit disait la lassitude de l'amoureux. +Parfois aussi, un espoir planait, en nuées mélodiques, +en gouttelettes vibrantes, en craintive vivacité. +Puis, s'envolait, ailé, comme une bande féerique, le +Rêve, le chant éternel du petit, du petit Clos printanier, +du bonheur à deux, les balbutiements de l'Éden, toutes +les corolles du jardin d'amour. Puis, la tristesse, la +noire tristesse d'une créature nocturne rêvant de lumière, +l'humble cri du captif, la prière fervente d'un +tout petit exaucement, et, encore, la résignation solennelle, +les notes basses, funèbres, du cœur brisé...</p> + +<p>Tout cela, bien d'autres choses, Madeleine le voyait se +lever au fond de son crâne, le lisait dans la pluie harmonieuse, +selon le vœu de sa puberté, et aucune autre musique, +ou la même, jouée un an plus tôt, lui eût-elle +conté la même chose?</p> + +<p>Elle cachait ses yeux sur son bras, avec de courts +sanglots de bonheur, et elle oubliait toutes ses promesses +du jour dans l'émerveillement de la nuit, comme +si toujours elle avait vécu là, dans une délicieuse turgescence +de l'âme. Mais la mélodie s'éteignit, les petites +fées sonores replièrent leurs ailes. Alors, avec douceur, +elle releva le front, regarda.</p> + +<p>Des masses opaques s'élevaient dans la nuit, les +arbres entrechoquaient soyeusement leurs feuilles. +Quelques minutes s'écoulèrent. Puis, comme la veille, +le massif trembla, la silhouette humaine passa mystérieusement, +discrètement, au long de la colline, et +Madeleine, toute triste de ce départ, s'en étonnait. +Pourquoi s'éloignait-il ainsi, pourquoi ne murmurait-il +pas même une syllabe dans les ténèbres tranquilles? +Peut-être s'était-elle trompée, peut-être ne venait-il pas +pour elle?</p> + +<p>Elle jeta un regard de courroux aux étoiles. Puis, il +lui monta un doux sourire, avec un peu du défi de la +femme. Oh, bien sûr, il n'aurait pas cette allure, il +choisirait une solitude plus profonde que ce massif au +flanc du château... Et s'il venait pour elle! Oh, s'il +venait pour elle, comme il savait adorer humblement, +souverainement, faire s'élever la voix d'un ange!</p> + +<p>Madeleine levait les mains, commençait une prière +de passion, un tendre remerciement à l'Immensité... +mais tout à coup s'arrêtant, avec épouvante:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... Je ne puis pas... je ne puis pas +l'aimer!</p> + + + + +<h2>X</h2> + + +<p>Vers neuf heures du matin, trois chevaux se tenaient +devant le grand perron des <i>Corneilles</i>. Vacreuse et Victor +de Semaise attendaient Madeleine. Elle parut, mais +non vêtue en amazone.</p> + +<p>—Eh bien? s'écria Vacreuse.</p> + +<p>Elle, ses yeux baissés, la figure plus douce, comme +féminisée davantage, répondit:</p> + +<p>—Je ne monterai pas à cheval aujourd'hui. Je me +sens lasse et nerveuse.</p> + +<p>—Là! fit le père.</p> + +<p>—Pas bien dormi encore, Madeleine? demanda Victor +en observant la cernure de ses paupières.</p> + +<p>—Non, répondit-elle... Mais je serais très ennuyée +de vous retenir... Faites votre promenade comme de +coutume... Moi, je préfère aller aujourd'hui à ma fantaisie.</p> + +<p>—Ces diables bleus! dit rieusement Semaise.</p> + +<p>Ils n'insistèrent pas, tous deux accoutumés aux caprices +de la jeune fille, et, quelques minutes plus tard, +ils détalaient vitement sous les chênes de l'avenue.</p> + +<p>Madeleine, à l'ombre du grand auvent, aspirait la +matinée, et elle voyait, sans regret, son hongre favori +retourner à l'écurie. Sa pose était molle, en contraste +avec ses fermes allures accoutumées, et elle n'avait aucun +goût pour l'exercice du cheval, pour l'emportement +d'une course violente. Bien plutôt rêvait-elle une promenade +paresseuse, féminine, une traînerie par les +sentes dominées de ramures, en forêt.</p> + +<p>Elle rentra, alla frapper chez sa mère. Jeanne remuait +un tas de paperasses, les rapports, les placets annotés +par les secrétaires, toute une lourde besogne de femme +dominatrice.</p> + +<p>—Maman, dit Madeleine, tu n'aimerais pas une promenade +sous bois... Il fait si beau et ces paperasses +sont si laides...</p> + +<p>—Non, répondit Jeanne, il y a ici des choses pressées.</p> + +<p>—Que de peine. Si du moins cela te rendait heureuse!</p> + +<p>Elle embrassa sa mère avec compassion, puis d'une +moue gentille:</p> + +<p>—J'irai avec nourrice, alors!</p> + +<p>—Tiens! s'écria Jeanne... Je n'y pensais pas... +pourquoi ne fais-tu pas ta chevauchée, ce matin?</p> + +<p>—Ce n'est pas toujours gai, ces deux hommes... Victor +me traite en garçon et papa en petite fille... et il y +a des jours où l'on aime à être femme. Tu ne comprends +pas ça toi, maman, tu as trop vécu en homme.</p> + +<p>Et Madeleine, d'un coup d'ongle, dédaigneusement, +fit s'envoler une brochure agricole, puis s'enfuit, s'en +fut elle-même quérir sa nourrice. Celle-ci, campagnarde +carrée, aux yeux herbivores, animal domestique d'insouciance +et de docilité, était à l'office, finissait de +déjeuner quand la jeune fille apparut:</p> + +<p>—Nourrice, tu vas m'accompagner à la forêt, veux-tu?</p> + +<p>—À la minute, chère fille.</p> + +<p>La bonne femme se montrait heureuse d'accompagner +l'enfant qu'elle aimait de tout son naïf cœur, l'enfant +de son lait, son unique enfant, car celui de ses +entrailles était mort...</p> + +<p>Des choucas quittaient l'église, l'oiseau gaulois, +allègre, montait musicalement dans le bleu, et un grand +vol de pigeons, instable, s'accourcissant ou s'éparpillant, +tournait à l'entour des fermes. Dans la coupe +blonde de la vallée, le soleil coulait à flots vacillants; +une brise alourdie atténuait la chaleur; les cerisiers +déployaient leurs escarboucles, et Madeleine, légèrement +appuyée sur la bonne nourrice, en tendre extase, +voyait ramer les oiseaux, toute la tribu libre de l'azur, +les petits corps ivres de lumière et d'oxygène, ces éternels +enviés de l'esclave humain durement fixé sur son sol.</p> + +<p>Avec un joyeux cri, une hirondelle de cheminée repassait +perpétuellement auprès des deux femmes, le +bec béant, rasait les coquelicots du chapeau de la +jeune fille.</p> + +<p>Mais la forêt était là, frémissante de vie, ouvrait son +portail hospitalier, balbutiait au frôlement de la brise. +Elles y entrèrent. La sève et le sang chantaient le +grand cantique du désir, le désir des insectes silencieux +dont les antennes effleurent les feuilles, le sonore +désir des bêtes de lumière. Sous les piliers des hêtres, +une prière s'élançait, se perdait dans les verrières du +feuillage, et des prunelles de fleurettes apparaissaient +sur le terreau.</p> + +<p>Puis, les chênes dominèrent: des rayons entrelacés +glissaient comme une trame d'ambre sur les mousses, +d'autres se mouvaient sur les plis des écorces, uniformément, +et des surfaces blanches éblouissaient comme +de la neige. Quatre passereaux, aux angles d'un trapèze +de ramures, contaient leur joie monotone. Et la chênaie +persista longtemps, souveraine, autochtone du maigre +terreau. Des fougères saillirent, délicates comme de +l'orfèvrerie, un court taillis s'étala sous le firmament, +et des herbes rôties craquaient sous les pas, une naïade +argentée ruisselait entre les broussailles.</p> + +<p>Madeleine, émue, s'accrochait quelquefois à une +épine jaillie au bord du sentier.</p> + +<p>Dans ce grand bain de nature, une sérénité, une +acuité aussi, pénétrait la jeune fille. Les forces, autour +d'elle, insinuantes, pressantes, l'accablaient; son sang +grondait dans sa poitrine, comme le ruisseau sous +l'herbe. Craintive, elle subissait la pesanteur de la +folie végétale. Toute la forêt, le grand orchestre uniforme, +sérieux, coupé de la vivacité des oisillons, du +rire des petites bêtes éblouies de sécurité, toute la +forêt récitait la même strophe de jeunesse.</p> + +<p>Une illusion bizarre hantait Madeleine, lui faisait +épier le sous-bois: il lui semblait qu'on la suivait. Par +moments elle entendait comme un pas derrière elle, se +retournait, ne voyait rien, restait inquiète, mais charmée.</p> + +<p>—Tu n'entends pas quelqu'un marcher, nourrice? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Non, répondit la placide créature après avoir +écouté une minute.</p> + +<p>Brusquement Madeleine poussa un cri:</p> + +<p>—Oh! le Paradis!</p> + +<p>Enclose entre les futaies géantes, là vivait une solitude +adorable où triomphaient les cryptogames, où, +après l'ajourement des fougères hautes, de vie presque +arborescente, venait la douceur épaisse des mousses, +l'entassement des sporules sur le sol, une énorme bordure +elliptique, tendre, d'ineffable monochronisme; et +des pierres celtiques, sous l'âpre lichen, se dressaient +mélancoliquement, hiéroglyphiquement, en mémoire +de l'ancêtre sauvage. Au centre, une mare ronde étalait +les algues, la lentille fine, sans un arbrisseau sur ses +bords, parcourue de gerris mélancoliques. Des lueurs +vives y reposaient, lentement balancées selon l'oscillation +des feuillages. Puis, au fond, s'ouvrait la grotte +d'une dryade, décorée du velours et de l'argent silvestre, +et deux hêtres la dominaient, posés sur un monticule, +leurs troncs envahis de mousse au nord, nus et bleuâtres +au midi.</p> + +<p>Madeleine, les narines tremblantes, un doigt levé +naïvement, était la délicate déesse, innocente et éblouie, +de la solitude. Derrière elle, comme une grosse nymphe +comique, la nourrice gardait le silence, ouvrait la +bouche largement.</p> + +<p>Un daguet passa, dans sa grâce furtive, s'enfuit en +froissant les fougères; un oiseau vocalisait intarissablement, +très loin, dans une gamme grave et vive; +d'autres chants plus sourds, plus intermittents s'épanouissaient; +la large mère nature semblait miséricordieuse +autant qu'opulente; un pic s'acharnait, abattait +son bec lourd; des ailettes diaphanes vibraient dans les +pénombres pleines de pluie lumineuse, et la jeune fille +se perdait dans un rêve d'universelle croissance, croyait +percevoir un peu de la vie, du mouvement des atomes +sous l'écorce de l'arbre, dans le sein de la terre, se sentait +elle-même en chemin d'épanouissement devant la +beauté parsemée là, devant le souverain labeur, indomptable, +qui rend l'âme modeste, remet <i>au point</i> +la vanité humaine.</p> + +<p>—Nourrice, dit-elle à voix basse, venez nous asseoir +dans la grotte.</p> + +<p>Et la fée parisienne et la grosse rustique passèrent +sans bruit sur l'épaisse fourrure végétale, allèrent s'asseoir +dans la grotte, émues diversement, l'une ensevelie +dans une joie religieuse, vaguement reconnaissante à +l'Inconnu, l'autre ayant quelque peur, un petit frisson +sur sa peau rude, la pensée que des esprits dangereux +pouvaient errer par là.</p> + +<p>—Ma chère enfant, dit la nourrice après quelque +hésitation, on dit que l'endroit est mal hanté...</p> + +<p>—Mal hanté! dit Madeleine... Allons, nourrice, +rassure-toi, les vilains esprits ne vivent pas dans de si +jolis domaines.</p> + +<p>—N'empêche, fit la paysanne, qu'il en a cuit à Jean +Mataire pour avoir passé par ici le soir...</p> + +<p>—Ah! le soir, nourrice! fit Madeleine avec un gentil +rire. Et puis, bien sûr, il n'y avait pas même de lune.</p> + +<p>—C'est vrai, chérie... mais tout de même... Il s'a +cassé la jambe... Pour sûr, tous les anciens du pays le +savent, il y a de vieux esprits très méchants, ici.</p> + +<p>Madeleine inattentive, se reprenait à son rêve. Une +félicité abondante circulait dans ses veines, avec le +vague ennui, la nostalgie d'une terre inconnue. Ses +lèvres s'entrouvraient, elle aspirait passionnément l'oxygène +pur et ses grands yeux, dans la splendeur fine de +son visage, étaient amoureux inexprimablement.</p> + +<p>—Écoutez! fit la nourrice avec effroi.</p> + +<p>Toutes deux avancèrent la tête dans la demi-ombre +de la grotte. Entre les hauts piliers de la futaie, c'était +la voix d'un cor de chasse, mais douce et tremblée, bien +plus faible que l'intarissable chanson de la grive. Elle +s'enflait cependant, rampante, priante, approchait. Madeleine, +toute pâle, dans la mélodie inconnue, reconnaissait +le mode du violon nocturne... Et le cor devenait +large et grave, s'élevait, s'abaissait, comme la grande +voix de la forêt amoureuse, s'éteignait lassé, reprenait, +écouté des petits oiseaux.</p> + +<p>La nourrice, avec peur, ouvrant au large ses prunelles, +murmurait des prières vitement. Son pauvre esprit, en +plein Pandémonium, voyait surgir le monde vague, les +bêtes fauves de la sorcellerie et, aux pauses de la musique, +s'étonnait que la mare restât immobile, que des +jambes grêles ne parussent pas derrière le lichen pâle +des pierres anciennes.</p> + +<p>Le cor se tut. Madeleine, penchée, son âme captive, +vainement essayait la lutte contre ses tendresses, contre +toutes ces voix charmantes qui bruissaient dans elle +comme les feuilles dans la forêt. Et, la figure cachée +entre ses doigts, l'aveu jaillissait d'elle en un simple +tremblement de la lèvre:</p> + +<p>—Je l'aime.</p> + + + + +<h2>XI</h2> + + +<p>Un mystère de crépuscule accompagnait l'amour au +cœur de Madeleine. De toute l'attitude de la vierge +émanait on ne sait quel charme de mansuétude, même +de solennité. Elle devenait taciturne, avec des revifs +soudains. Elle choisissait pour son costume une gamme +de nuances modestes, des gris jolis, des bleus sombres +relevés de tulle, de ruches fauves, et la finesse blanche +de sa face et de son cou jaillissait de là adorablement.</p> + +<p>Le combat, pourtant, n'avait pas cessé en elle. D'un +coup de flèche, le remords troublait souvent sa poitrine. +En vain sa conscience se dérobait derrière l'argument +d'un amour impossible, un amour qui devait mourir +sans l'échange d'une parole. Madeleine concevait très +bien le sophisme là dessous, et tout son être protestait, +se révoltait contre la désuétude du beau rêve. Bien +plutôt son être intime se berçait d'une pensée d'éternité, +d'une communion plus complète avec celui qui n'osait +conter ses tendresses que sous les ténèbres faiblement +brasillantes du firmament constellé.</p> + +<p>Toute cette métamorphose, fort peu déguisée, n'était +pas pour être saisie par Vacreuse, trop endormi, ni par +Jeanne, absorbée dans ses tracas d'ambitieuse. Mais le +fiancé était d'autre mesure. Il commençait à s'inquiéter. +Jusqu'alors, exonéré de souci par le caractère ouvert de +Madeleine, il attendait en paix la fin des accordailles. +Modérément passionné, trop las encore de récentes aventures, +il n'avait pas essayé de se faire aimer, aurait +trouvé la tâche ardue. Au total, son siège était fait. +Décidé à la vie au pas, il jugeait mauvais d'être tout +d'abord adoré de sa fiancée, remettait à plus tard, +quand naîtraient les premiers orages, d'endosser la cuirasse +de guerre. Alors, intervenant à propos, se montrant +subitement transformé, il détournerait à son profit +les premières aspirations dangereuses de sa jeune femme, +saurait être pour quelques mois l'amant au moins +une fois désiré par l'épouse.</p> + +<p>Dans cet avenir prévu, le Parisien s'était enfoui +avec délices. Croyant bien écarter toute anicroche, il +capitonnait son existence, vivait de régime, insensible +à la grâce de la vierge. Sa clairvoyance toutefois ne s'y +rouillait pas. Faible d'intelligence, il avait l'entregent, la +ruse et tout le mobilier de soupçons qui se rencontrent +toujours dans ces égoïsmes féroces passés à la filière de +l'expérience. Aussi les anomalies de Madeleine ne lui +échappaient guère, et il voulut en avoir le cœur net. +Un matin donc qu'elle avait encore refusé de monter +à cheval, Semaise dit à Vacreuse:</p> + +<p>—Madeleine est singulière depuis quelques jours, ne +trouvez-vous pas?</p> + +<p>—Je n'ai rien remarqué, dit Vacreuse.</p> + +<p>—Non? Vous voyez cependant qu'elle ne monte plus +à cheval, qu'elle a perdu tout son feu.</p> + +<p>—Elle est assez capricieuse, vous le savez bien!</p> + +<p>—Les caprices, que je sache, ne la font pas si pâle +habituellement.</p> + +<p>—Voulez-vous dire qu'elle est malade? s'écria Vacreuse +avec trouble.</p> + +<p>—Que non! Pourtant son allure est lasse, elle a du +souci... elle a modifié son vêtement... s'est convertie à +des nuances de cloître, elle qui adore les couleurs de +soleil. Et si modeste soudain. Plus charmante d'ailleurs +que jamais.</p> + +<p>—Alors quoi? demanda l'autre.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous dise? Elle a tout l'air de +se conter une histoire rose.</p> + +<p>—Mon Dieu, Semaise, dites donc les choses tout +bonnement.</p> + +<p>—Tout bonnement, puisque vous le voulez... Je crois +que Madeleine rêve d'idylle.</p> + +<p>—Bah! Tant mieux pour vous!</p> + +<p>—Pour moi! Mais je n'y suis pour rien, cher beau-père.</p> + +<p>—Comment! balbutia l'autre, scandalisé.</p> + +<p>—Écoutez. Vous pensez bien que j'aurais gardé mes +observations pour moi, crainte de vous donner de l'ennui, +si je n'avais aucun motif de vous en instruire. J'avais +d'abord attribué le malaise de Madeleine à quelque +trouble physique, puis à des aspirations vagues... mais +l'ensemble de mes notes me portent à croire qu'il y a +<i>quelqu'un</i>. Oh! pas de gestes, je sais Madeleine incapable +d'une intrigue... elle est trop loyale, elle dirait +tout plutôt. Mais, mon ami, et c'est tout ce qu'il me faut +savoir, dites-moi s'il n'existe pas dans les environs +quelque jeune homme beau, distingué, que Madeleine +pourrait entrevoir, en passant, dans sa promenade quotidienne +avec la nourrice?</p> + +<p>—La croyez-vous donc capable... à la seule vue d'un +beau freluquet...</p> + +<p>—Je crois tous les romans possibles, voilà tout, interrompit +Semaise. Madeleine a justement—et ce +n'est pas de ma part un reproche—la nature qu'il faut +pour aimer d'un coup de passion. Mais comme je préfère +pour son bonheur et le mien, que son premier coup +de passion porte sur moi, vous feriez bien, cher beau-père, +de répondre clairement à ma demande.</p> + +<p>—Je ne connais personne dans les environs qui pourrait...</p> + +<p>—Personne, bien sûr?</p> + +<p>—Que des paysans, et tous laids, ou du moins grossiers.</p> + +<p>—Pas de gaillard exerçant un métier original, vêtu +bizarrement—pas de fils de fermier instruit à la ville?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est drôle; mais vous vous trompez peut-être... +Vous pouvez avoir mal observé. Il sera bon de questionner +Madame Vacreuse.</p> + + + + +<h2>XII</h2> + + +<p>Au retour de la promenade, Jeanne consultée répondit +comme son mari. Semaise crut s'être trompé, mais +continua d'être en éveil, et sa vigilance s'augmentait +encore du frétillement d'une petite tendresse dans son +cœur froid.</p> + +<p>La campagne, sans doute, la monotonie des habitudes +sous un ciel impeccable, dans une atmosphère balsamique, +surtout la métamorphose de Madeleine, sa féminéité +jaillissant de l'adolescence, pénétraient sous le +cuir épais du scepticisme, remuaient des impressions +jeunes, des souvenirs de printemps humain dans le +fiancé.</p> + +<p>En se levant au matin, en ouvrant la fenêtre où entrait +un grand flot pur—la senteur de la roseraie des +<i>Corneilles</i>, des vergers, des plantes rustiques—il restait +surpris, sentait se dissoudre sa glace d'âme. Il humait, +blême, avec une clarté montant à ses yeux, un +peu de sang à ses tempes, vaguement sentait un renouveau, +une naïveté agréable.</p> + +<p>De vieilles peuplades de pensées, dans la fraîcheur +ancienne, la largeur des vingt ans, le hantaient, tout ce +qu'il avait oublié à la fadeur des nuits blanches, toutes +les choses évanouies sur la route du passé. Il lui semblait +qu'il avait été dix ans en geôle, dans l'ombre et la +vétusté, à tourner autour de murailles nues, et respirant +rapidement, les bras ouverts, un cri lui montait:</p> + +<p>—Ah! la jeunesse... la jeunesse!... Champagne du +cœur!</p> + +<p>L'idée lui venait d'être heureux, à la campagne, avec +Madeleine, de prendre le baume de l'existence, sans +s'inquiéter, dans la persistance de son égoïsme, s'il +pourrait, faible, usé, suffire à la vierge épanouie. Mais, +au déjeuner, une nébulosité revenait se poser devant +ses rêves.</p> + +<p>À l'attitude de Madeleine, il la percevait absente de +lui, en course au pays d'Éden, tout au plus l'aimant en +camarade. Ennuyé, jetant furtivement un regard sur sa +tête demi-chauve, dans la glace, il se demandait comment +faire? Parfois il taquinait la jeune fille, essayait +de capter son attention. Elle, avec un sourire, une +minute faisait l'aumône de cette attention, puis, distraite, +retombait au doux monde intérieur, restait +vague, incohérente.</p> + +<p>Accablé, ployant ses épaules comme sous un faix +pesant, il achevait nerveusement une tasse de café, +allait au dehors, murmurant:</p> + +<p>—Oh! Je découvrirai le gaillard qui a fraudé l'octroi!...</p> + +<p>Embarrassé devant les parents à qui ses soupçons +avaient dû paraître ridicules, il ne pouvait surveiller à +sa guise Madeleine, le matin surtout où il subissait la +promenade avec Vacreuse, et il tourmentait son cheval, +déchirait ses cigares d'une mâchoire impatiente. L'après-midi, +il avait plus de largeur d'allures, mais alors +Madeleine sortait rarement, et toute sa tactique restait +infructueuse. Souvent, las, il se disait:</p> + +<p>—Bah! il n'y a personne... Madeleine se paie une +loge au théâtre bleu... et voilà tout!</p> + +<p>Il n'en gardait pas moins sa défiance.</p> + + + + +<h2>XIII</h2> + + +<p>Une après-midi, alors que l'ombre des arbres devenait +longue déjà, Madeleine et la nourrice sortirent. +Elles contournèrent d'abord l'orée du village, puis prenant +par la place communale, elles se trouvèrent devant +l'église.</p> + +<p>La porte était ouverte, une porte basse, cintrée, +peinte de gros vert, fortifiée de cent clous énormes, et la +jeune fille aimait voir, dans une niche au dessus, un +vieux, très vieux Saint-Jean, entre deux autres apôtres, +tous trois découpés délicatement dans la pierre.</p> + +<p>Elles entrèrent. Le dallage bleu était neuf, proprement +entretenu par le sacristain. Devant les reliques +d'un saint—quelques os dans une boîte d'argent—des +cierges de consécration brûlaient avec une odeur de +mouton. Par les verrières rustiques une lumière sourdait, +aimable et naïve, et des rayons jonquilles, rubis +feu, bleu intense, éclairaient les piliers, les chaises, le +dallage.</p> + +<p>La chaire datait de loin et des manœuvres avaient +revissé des têtes abominables sur des corps bi-séculaires, +y avaient couché de l'ocre. L'autel, dans une +pénombre fraîche, jetait des lueurs d'or, de vieux +cuivre et d'argent; une grande candeur descendait du +plafond repeint en bleu, un bleu de bluet, avec de +larges étoiles en dorure, et une tête rose et blonde de +Jésus, souriant d'un air de niaiserie, reposait dans ce +firmament.</p> + +<p>Madeleine erra dans le silence des nefs, avec de +l'amour pour les humbles qui venaient là s'agenouiller +les dimanches, idéalisant, dans un rêve d'Éden, l'innocence +des mains calleuses, la douceur des faces hâlées, +la fraternité des travaux champêtres; pénétrée de +l'identification que toute âme affectueuse a faite en rencontrant +brusquement un séjour de pauvres, une maisonnette, +une rue précaire, branlante, un champ où +traîne un outil de labour. Et c'était un flot de beauté +qui brusquement jaillissait d'elle dans l'église de +paysans.</p> + +<p>Les tableautins ridicules du chemin de la Croix, le +supplicié en robe rudement rouge, à figure inexpressive, +les absurdes soldats romains, les saintes femmes, +la ravissaient à ce moment, bien au-delà des chefs-d'œuvre +d'un Vinci, et elle aimait encore une statuette +de sainte, en bois, sa mante dévorée de vers, jolie +encore dans l'encadrement d'un capuchon, un angelet +posé sur son épaule, murmurant quelques paroles célestes +à une fresque de barbares, à une vaguerie de +personnages grossement bibliques, des Abraham, des +Moïse, des Josué, Adam et Ève écoutant la harangue +d'un large Dieu le Père, un Dieu le Père à face de +traîneur de charrue. Des ogives étaient réparées en +plein cintre, les meneaux sertis de petites vitres éclatantes, +avec le dédain des transitions, et l'élan des nervures +s'entrecoupait de plâtrages.</p> + +<p>N'importe, la vierge, à cet endroit discret, silencieux, +humide, un peu moisissant, trouvait un charme rare, +participait d'un mystère de Divinité, et, assise sous la +chaire brune, elle s'attardait à chaque détail, les rudes +et les ingénus, émue par l'idée que les pauvres avaient +trouvé du plaisir à s'arrêter devant ces choses.</p> + +<p>Graduellement, en elle, s'élevait un bruit de Messe et +de Patenôtres, un bourdon d'orgue, un plain chant. +Alors, elle ferma les yeux quelques minutes, la tête +posée sur ses mains, rêvant à sa religiosité d'enfance.</p> + +<p>Mais, dans l'enfoncement, il s'entendit un pas léger. +Elle leva la tête, regarda.</p> + +<p>Une silhouette d'ombre disparaissait, devenait invisible. +Elle se dit que c'était <i>lui</i>, qu'au détour d'une +colonne il l'épiait, l'enveloppait de contemplation.</p> + +<p>Et ses impressions devinrent plus mystiques encore, +l'ascension de sa pensée plus rapide, tandis que s'idéalisait +la pâleur de sa face, si bien qu'elle semblait une +admirable statue d'église.</p> + +<p>Cependant, la voyant si rêveuse, la nourrice, après +un chapelet d'Ave et de Pater, la toucha du doigt doucement. +Elle s'éveilla, accompagna machinalement sa +bonne mère de lait.</p> + +<p>Quand elles eurent quitté depuis quelques minutes, +Semaise sortit d'un cabaret de la place villageoise. Il +entra dans l'église, les sourcils en angle, il marcha par +le petit temple, fouillant tout de son regard pâle, puis, +devant le néant de sa détection, désappointé, jurant:</p> + +<p>—Stupide charade! Moi qui me chauffais si paisiblement +devant le foyer de mon avenir—et voilà qu'il +fume, mon avenir!</p> + + + + +<h2>XIV</h2> + + +<p>La Lune, décroissante, se levait toujours plus tard +dans la nuit, ne se couchait qu'au milieu du jour. Le +nocturne maintenant s'élevait quand la Lune dichotome +arrivait pourpre dans l'Orient. Un soir, à demi +couchée dans la pénombre de la chambre, Madeleine +l'écoutait, pâle d'extase, et déjà un fleuve de lumière +moins oblique circulait sur la campagne, émané d'un +demi-disque d'or, quand le violon se tut.</p> + +<p>Alors, quelque chose bruissa dans le silence, un pas +furtif. Elle crut d'abord que c'était le départ accoutumé, +mais une ombre parut à droite, à l'opposite du massif. +Madeleine se recula doucement dans sa chambre, palpitante, +écouta: Une voix sarcastique s'élevait:</p> + +<p>—Eh! monsieur le musicien, vous qui faites concurrence +aux grenouilles et aux grillons des champs... +deux mots, s'il vous plaît?</p> + +<p>C'était Semaise. À la palpitation de son cœur, Madeleine +chancelait, étayée à la muraille, écoutait intérieurement +repasser les paroles sèches. Mais, sérieuse, une +autre voix s'éleva:</p> + +<p>—J'écoute!</p> + +<p>La vierge en adora la vibration grave, et le timbre +s'en fixa dans sa mémoire parmi les grands événements +de sa vie.</p> + +<p>—Ah! vous écoutez! Pourrait-on savoir quel péché +vous expiez ici en aspergeant les Corneilles de musique +au clair de lune?</p> + +<p>—Il est inutile, répondit l'autre, de s'attarder à des +puérilités. Je suis prêt à vous donner toute explication +convenable, mais point ici.</p> + +<p>—Soit, dit brusquement Semaise... vous suivrai-je +ou me suivrez-vous?</p> + +<p>—Je vous suivrai.</p> + +<p>Le massif bruissa doucement. Une haute silhouette +se profila. Invinciblement Madeleine avançait la tête, +et invinciblement aussi le musicien tournait son regard +vers la fenêtre de la jeune fille. Alors, béante sous la +clarté lunaire, Madeleine reconnut l'officier, entrevu à +la soirée de fin de saison, et qu'elle avait accablé de la +moquerie de son regard. Quoi! Jacques, le fils de l'ennemi, +l'inconnu haï depuis l'enfance, haï autant que +son père, et au nom de qui le cœur de Madeleine avait +toujours sauté de colère!</p> + +<p>—Ah! c'est fini!... c'est fini! balbutia-t-elle. Et que +je suis punie, mon Dieu!</p> + +<p>Le flot amer jaillissait entre ses paupières, et reculée +tout au fond de la chambre, enterrée dans les ténèbres, +son être intime saignait affreusement. Ah! géhenne +d'un jeune cœur, entre les passions de miséricorde et de +dureté, et toute analyse s'évanouissant!... Du fond du +passé montaient les événements tenaces, les pauses +d'âme qui semblent l'individualité même, la source de +l'existence. Arrêtée, dans des minutes d'extase cruelle, +enveloppée de douloureuses apparitions, elle croyait +triompher, chasser la passion fraîche éclose. Toutes les +étoiles du ciel d'enfance, les chronologies minuscules +immortellement inscrites, palpitantes dans chaque fibre, +mille splendeurs sans nom, innombrables dans une +mémoire comme les éphémères dans un soir de septembre, +l'infinité, l'intensité, la suavité qui sont le +début de la vie pour chaque être, tout cela, en elle, dans +la lutte et le remords, se ternissait, s'effaçait, mourait +de la mort intime, et elle avait l'impression d'une large, +implacable hache coupant en pleine chair, faisant s'écouler +tout un monde saignant, doux et misérable...</p> + +<p>Puis sur la roue du doute, elle revenait à la nouvelle +aurore, rêvait d'avenir, s'abandonnait. Larges lendemains +des nubilités naissantes! Devant elle, interminable, +la route du Reverdis allait sous le firmament de +joie. Rien ne finissait, les jours après les jours, la renaissance +éternelle, à chaque tournant une revirginité +des formes, l'abondante féerie de l'amour remplissant +tous les espaces, éclairant toutes les ombres, élevant ses +ailes au-dessus de l'obstacle, dans les régions de sécurité +et de lumière!...</p> + +<p>Ses sanglots redoublèrent, un épuisement l'arrêta +dans son vagabondage de pensée, une minute lui ôta +presque la conscience.</p> + +<p>Les ténèbres étaient légères. La neige du lit y saillissait +nébuleusement, des surfaces de meubles, un lustre, +de pâles figurines, une boîte d'ivoire, un cercle d'argent +rayonnaient, et l'oblique blancheur de la Lune, sa dissolvante +sérénité, se posait doucement dans une encoignure. +Madeleine, avec surprise, regardait ces choses, +et toutes lui semblaient innaturelles.</p> + +<p>Mais elle se remettait à vivre, à souffrir, et malgré +tout, c'était le Passé qui s'écroulait devant une genèse +nouvelle, c'était le triomphe du Futur, la haine déchirée +par l'amour. En même temps, une joie singulière, +incoercible, se levait au-dessus de la douleur d'un trépas +de vie intime, au-dessus de sourds cris d'angoisse. +Et il semblait à la vierge qu'un esprit de mansuétude +surgissait en elle, une compréhension plus large du +livre de vie. Ses larmes s'arrêtaient, elle sortait lentement +des ténèbres, regardait par les vitres la nuit abaissée +sur les champs.</p> + +<p>Et dans ses yeux las, dans la grâce affaissée, affinée +encore, de sa délicate personne, l'issue du combat se +lisait, son profond amour triomphant, indomptable, la +Foi neuve dans laquelle elle voulait vivre et mourir.</p> + + + + +<h2>XV</h2> + + +<p>Au détour d'un ados, Jacques Laforge et Semaise +s'étaient arrêtés. L'officier s'appuyait paisiblement +contre un petit frêne, les yeux vagabondant à travers +le paysage lunaire, les rubans clairs des sentiers, le +clocher tout blanc, la masse grisonnante de la forêt. Il +attendait, était un bel être humain de force et de patience.</p> + +<p>La colère, sur la figure de Semaise, houlait, combattue, +civilisée. Il tentait le mépris, un long toisement +de son adversaire, mais la nervosité de ses lèvres, de +ses mains faisait avorter son jeu, le ridiculisait quelque +peu. Il en eut conscience; et d'un timbre mordant:</p> + +<p>—Comment, monsieur, c'était vous!... Vous, l'ennemi +de la famille!...</p> + +<p>—Je ne suis l'ennemi de personne, dit Jacques.</p> + +<p>—Dites cela aux imbéciles!... Au surplus, peu m'importe... +vous seriez le meilleur ami des Vacreuse que +cela ne justifierait pas votre musique sous les fenêtres +de ma fiancée. J'ai le droit...</p> + +<p>—Le droit de m'interroger... j'y consens! dit Jacques.</p> + +<p>—Ah! vous consentez—c'est heureux! Alors, expliquerez-vous +votre présence?</p> + +<p>—J'aime votre fiancée.</p> + +<p>Sans bravade, profonde, cette déclaration humiliait +Semaise. Il perçut la supériorité de son adversaire, +d'instinct l'estima. Il dit:</p> + +<p>—Comme ça, mon bien vous chausse. Très flatté, +cher monsieur! Et l'admirable excuse, n'est-ce pas, +pour braconner sur mes terres!</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur, vos droits n'ont aucun caractère +définitif! Le mariage seul... Puis, j'ai jugé que +vous n'aimeriez jamais Madeleine comme le mérite sa +jeunesse.</p> + +<p>—Vous avez jugé!</p> + +<p>—Oui... Vous êtes fatigué, on m'a dit vos aventures, +l'incertitude de votre santé. Ces considérations suffisent. +Il est selon ma conscience d'engager une lutte, où hélas! +presque toutes les armes redoutables sont de votre côté. +En quoi puis-je n'être pas loyal?</p> + +<p>C'était dit doucement, fermement, et Semaise sentait +que, au-delà des puérilités moutonnières, Jacques avait +raison. Mais trop d'amertume lui envahissait l'âme +devant son rival, trop jeune, trop beau. Il voulut un +dénouement à son goût, un coup d'épée, sûr de sa supériorité +dans le noble art. Il y rêva deux secondes, et +reprenant, très froid:</p> + +<p>—Très bien, mais, cher monsieur, il m'énerve de voir +jouer, fût-ce par un des sept sages, des nocturnes sous +la fenêtre de ma fiancée, et sans tant d'arguties, j'exige +tout bonnement et des excuses et la promesse de ne +plus recommencer.</p> + +<p>—Je n'ai, dit Jacques, ni excuses ni promesses à +faire, n'étant point sorti de ce que je pense être honnête. +Je suis pour vous un rival, et un rival malheureux. Je +déclare que je persévérerai dans la lutte et que rien ne +m'y fera renoncer, sinon votre mariage avec Madeleine.</p> + +<p>—C'est net, fit Semaise avec un méchant sourire. Où +puis-je s'il vous plaît, vous envoyer deux de mes amis?</p> + +<p>—Vos amis n'ont que faire ici. Jusqu'à présent, nul +de nous deux n'a, je pense, insulté l'autre.</p> + +<p>—Ah! vous trouvez? Ces apôtres, ma parole, ont le +cuir dur... Est-ce, peut-être, que vous voulez le choix +des armes?</p> + +<p>Jacques regarda Semaise avec un peu de surprise +dédaigneuse, et sans qu'un trouble parût dans la beauté +de sa face, avec l'aise d'une personnalité probe, courageuse +et fraternelle:</p> + +<p>—Ce serait, monsieur, une noble action à nous d'éviter +un duel. Dans notre patrie, le sang de ceux qui peuvent +servir est plus précieux qu'ailleurs.</p> + +<p>Une âpre émotion prit Semaise. Sa conscience était +émue de l'appel, mais, en même temps, s'élargissait sa +rancune. Et soudain, brutal:</p> + +<p>—La première qualité du soldat français, monsieur, +c'est la bravoure.</p> + +<p>—C'est bien, murmura Jacques.</p> + +<p>Il avait baissé la tête, un peu pâle de trouver là cette +sotte querelle. Il croyait qu'il ne sied pas, dans un pays +mutilé, tendu pour la bataille, de s'insurger contre les +préjugés de l'honneur militaire. Aussi, se résignant à +l'aventure:</p> + +<p>—Soit. Vous voudrez bien, j'espère, vous considérer +comme l'offensé. Envoyez vos témoins à la ferme des +Avelines.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Décidez.</p> + +<p>—Aujourd'hui?</p> + +<p>—Bien. L'heure?</p> + +<p>—Cinq heures du soir.</p> + +<p>Ils se saluèrent taciturnement, et Semaise s'en alla, +non sans un remords tout au fond. Jacques, seul, semblait +absorbé par une touffe d'Achillée, ses paillettes +pures épanouies à la Lune. Une effraye passa, ramant +sans bruit de ses ailes cotonneuses, un fuseau de petites +nues était posé sur le firmament et la vie, décrue sur +toutes choses était solennelle, chaste et religieuse. Jacques +soupira; il monta lentement le flanc de l'ados. Au +loin, une porte s'ouvrait lourdement, se refermait, et +Semaise était déjà entré aux Corneilles quand l'officier +se trouva debout sur une faible éminence, triste et tout +plein d'amour, à contempler la fenêtre de Madeleine.</p> + + + + +<h2>XVI</h2> + + +<p>Au bruit de la grande porte des Corneilles, assez brutalement +close par de Semaise, Madeleine s'effarait. Quelle +scène s'était déroulée par delà le monticule? Et toutes +sortes d'imaginations circulaient dans son cerveau, surtout +la bouleversante pensée d'une provocation. Puis, ce +fut un autre frisson: là, sur la déclivité, loin du massif, +elle venait d'apercevoir Jacques, dressé en douce +estompe dans l'argent nocturne. Il regardait fixement, +opiniâtrement.</p> + +<p>Alors, un effroi passa sur Madeleine. Elle imagina +que c'était le dernier adieu du musicien, que jamais +plus il ne reviendrait semer ses amoureuses tristesses. +La lune roulait entre des langes fins, la lumière était +moins vive, un navrement susurrait dans les arbres. +Brusquement, Jacques mit la tête entre ses mains. À +travers l'espace il parut à Madeleine entendre une vague +rumeur de sanglots. Toute sa chair soulevée de tendresse, +d'angoisse, en vain luttait-elle contre une inférieure +voix interne. Je ne sais quoi la soulevait, l'entraînait +hors de la chambre, et elle se trouva, comme +hantée, à la grande porte, détachant la chaîne, tournant, +emportant la clef.</p> + +<p>La roseraie était là, ses suaves encensoirs, un tremble +agitait ses ailettes de soie blanche, des ombres végétales +ondulaient sur la cendre du sol. Elle eut peur, +s'arrêta, apparition de déesse ineffable, un doigt sur la +lèvre, hésitante. Elle s'élança de nouveau, froissait des +herbes, des arbustes, et elle se sentait comme glissant +sur une onde. Puis, elle alla sous l'ombre d'une ligne +de chênes. Un petit ménage d'oiseaux s'éveilla, s'effara, +et Madeleine, au cri de l'un d'eux, s'arrêta, prise de +dyspnée, toute molle, contre un arbre. Le filagramme +des ombres et des rayons évoluait sur sa figure; une +aile de papillon nocturne effleura ses joues. Le courage +lui revint, elle se remit à marcher, et, au détour des +chênes, elle aperçut Jacques.</p> + +<p>Une petite porte, dans la clôture, était restée ouverte; +elle la franchit.</p> + +<p>Il était toujours debout sur le monticule, la tête entre +les mains, et des sanglots achevaient de mourir dans +sa poitrine. Un désespoir intarissable pesait sur sa vie. +Toutes ses belles futuritions d'optimiste, les claires +architectures de la jeunesse, s'écroulaient comme un +arbre dans le cyclone. Il revoyait monter, abondantes, +de vive lumière, ses pensées de Tunisie, l'austérité +charmante d'une existence toute construite, l'aspiration +de sa nature vers le devoir et le sacrifice. Hélas! un +fantôme s'était interposé, et maintenant plus jamais +son sang n'était tranquille, son âme était nue, frissonnante +et faible. Dans ses jours de maladie, jamais il ne +s'était senti vaincu comme maintenant, jamais si craintif, +et une sentinelle de chagrin, vigilante, implacable, +veillait aux profondeurs de son crâne. Et quel vain, +ridicule amour! Nul espoir de triomphe dans la lutte +du fond de l'ombre, cette lutte du paria qui n'a sur lui +que les regards de la haine. Non! il était trop condamné! +Jamais, pour lui, des lèvres de l'aimée ne jaillirait le +mot créateur. Et, alors, n'est-ce pas, qu'importe la +beauté du firmament et celle du brin d'herbe?</p> + +<p>Levant péniblement ses deux bras, avec un large +soupir d'angoisse, il allait partir à travers les campagnes. +Son regard soudain s'abaissa, fixe. Puis, sous +ses mains grelottantes pressant sa poitrine, tout pâle, +en sursaut, il douta.</p> + +<p>Mais à force de regarder la certitude lui vint.</p> + +<p>Sous le grand bras feuillu du chêne aïeul, dans la +blonde lueur mêlée à des pans de nuit, c'était bien Madeleine, +debout sur les graminées basses. Les tigelles +d'herbe, en fins glaives, environnaient ses petits pieds, +ses chevilles emprisonnées de nacarat, et tous les yeux +pâles des corolles étaient tournés attentivement vers la +lune dichotome.</p> + + + + +<h2>XVII</h2> + + +<p>Alors Jacques descendit lentement le monticule, et +toute la scène lunaire, l'herbe, la branche épanouie, +les meneaux bleuâtres, la vierge frêle et divine, pour +toujours s'inscrivirent au fond de son cerveau. À quelques +pas d'elle, il s'arrêta, la tête nue. Il était plein de +religieux respect. Des phrases d'adoration se pressaient, +insonores, sur ses lèvres. Il n'osait plus regarder Madeleine, +il regardait les plis de la robe blanche, l'ombre +cendreuse étalée sur le pré. Le vague frisson de la campagne +lui semblait un bruit d'océan. Brusquement il +balbutia:</p> + +<p>—Pardonnez-moi! La témérité qui m'a entraîné sous +votre fenêtre était indomptable. J'ai espéré n'être entendu +que de vous. Mon tort, à présent, me semble +infini. Mais pourquoi ces haines qui séparent nos +familles? Moi, je n'ai jamais pu haïr personne, tellement +que je ne vous connaissais pas jusqu'au soir où +vous m'avez si durement regardé. Dès la première minute +je vous ai adorée... et pour toujours. Alors, en +vain, j'ai voulu rester loin de vous. Toute ma vie se +traînait misérablement dans le désir de vous revoir. +J'ai combattu, j'ai de la volonté. Hélas! contre votre +souvenir ma volonté est morte. Peut-être que c'est mal +de vous le dire et que vous êtes fâchée. Pardonnez-moi, +j'obéirai si vous voulez que je me taise, si vous voulez +que je m'éloigne.</p> + +<p>Il avait un genou en terre, ses cheveux blonds tremblaient +légèrement, une lueur charmante éclairait ses +yeux. Involontairement elle le regardait, étonnée de le +voir si beau. Il continuait:</p> + +<p>—Ma vie est grave. J'ai dédaigné les plaisirs qui détrempent, +j'ai donné mon âme au travail et à la patrie. +J'étais très heureux, plein de larges espérances. Alors +vous avez passé, et je n'ai plus dormi. Mes livres sont +clos, le devoir, si doux jadis, m'est dur aujourd'hui. +Une poussière couvre mes souvenirs, mon intimité +m'échappe, je ne sais quoi d'âpre accompagne la moindre +de mes pensées. Je souffre de tout ce qui est beau...</p> + +<p>Il se tut. Cela s'était épanché de ses lèvres gravement, +avec une intensité de candeur, la vibration d'une nature +sincère. Madeleine, dans la nuit, en pleine poésie, apte +d'ailleurs à l'enthousiasme, s'enivrait à l'emphase du +jeune homme. Une grande sécurité lui était de plus en +plus venue. Le silence les embarrassait cependant. Elle +le rompit:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle avec tremblement, est-ce que +vous allez vous battre avec Semaise?</p> + +<p>Une grande mélancolie alla au cœur de Jacques. Il +crut comprendre la démarche de Madeleine, crut qu'elle +était venue pour supplier au nom de son fiancé. Et la +voix plus basse, un peu brisée, il murmura:</p> + +<p>—Mon Dieu! rassurez-vous, il ne courra aucun danger...</p> + +<p>—Oh! fit Madeleine avec pitié.</p> + +<p>Et s'avançant, quittant l'ombre du chêne:</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas, dit-elle. Votre réponse est +douce pourtant, mais si triste! Je voudrais seulement +éviter ce duel, mais non pour Semaise.</p> + +<p>Il levait le front, un trouble immense parcourait ses +vertèbres, et ses lèvres remuaient. Madeleine sentit +grandir son courage.</p> + +<p>—Toute ma haine est évanouie, dit-elle. Du passé +cruel, entre nous, il ne reste que de la cendre. Et rien +autre, entendez-vous, ne m'a attirée ici que la crainte de +ne plus vous revoir.</p> + +<p>—Est-ce vrai? cria-t-il.</p> + +<p>Une lueur de ravissement errait entre les cils de Jacques, +il était tout près de la vierge, à genoux, la figure +levée. Il avait pris la main délicate, il y posait les lèvres +lentement, timidement.</p> + +<p>—L'existence va être si douce, murmura-t-il. Mais je +voudrais vous dire... ô les nuits de ma misère qui finissent... +ce noir avenir si beau maintenant... non, je +n'osais pas rêver... toujours une voix triste s'élevait, +protestait, Madeleine... à peine, étant seul, si j'osais +murmurer ce nom... mais est-ce vrai, est-ce vrai? me +voulez-vous?</p> + +<p>—Pour toute la vie, répondit-elle.</p> + +<p>Des tilleuls argentés répondaient à l'hymne des chênes, +la roseraie encensait la pénombre divine, des formes +mousses tremblaient lointainement, des taraxacums +dressaient leurs menus pédoncules sur le tertre, et eux +se sentaient enveloppés d'une bienveillance énorme, en +sécurité sous le saphir nocturne semé de toisons vagabondes.</p> + +<p>—Vous êtes belle, Madeleine.</p> + +<p>—Et vous très beau... et si bon que, sans doute, +vous ignorez votre beauté.</p> + +<p>Puis, tout à coup, penchée sur lui, frissonnante, elle +chuchota:</p> + +<p>—Je me sens misérable.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Ce duel. Il y a tant de hasard dans ces choses. Et +puis, j'en ai le remords, ma conscience est lourde. Ne +peut-on pas l'éviter?</p> + +<p>—J'ai promis.</p> + +<p>Elle soupirait, leurs mains s'entrelacèrent. Une lente +brise méridionale remuait dans les plantes:</p> + +<p>—Il ne faut pas craindre, fit Jacques... Ce duel ne +coûtera la vie à personne...</p> + +<p>Sa voix était persuasive, détournait, allégeait la crainte +de Madeleine. Ils se turent. Jacques s'était relevé. À +mesure de l'ascension lunaire, les ombres s'accourcissaient. +Les campagnes étaient comme une mer pâle, et +la joie vitale accélérait la vie des jeunes gens. Leurs +lèvres étaient sèches, leurs yeux tendres ineffablement, +et il leur semblait vivre là ensemble et s'aimer depuis +des temps immenses, et que toujours ils s'étaient connus. +Madeleine était faible, sa tête ployait et elle se +trouvait réfugiée contre la poitrine de Jacques. Alors, +lui, au contact des beaux cheveux, ivre, pressa contre +lui la vierge, et leurs bouches se touchèrent dans le premier +baiser, chaste et pourtant plein de flamme.</p> + +<p>—Je t'aime par-dessus toute créature, murmura-t-il.</p> + +<p>L'église sonna, l'aube commença de vibrer derrière +la forêt, une vague, une délicieuse rumeur de vie roulait +sur les campagnes, les bestioles fauves froissèrent +les feuilles, de menus cris s'éparpillèrent, et la Lune +pâlit entre les nuées.</p> + +<p>—Au revoir, dit Madeleine.</p> + +<p>Elle partait furtivement sous les chênes; il contemplait +ce départ léger, de charme intense, de la jolie fée, +et quand elle eut disparu, quand la grande porte des +<i>Corneilles</i> se fut refermée avec un grincement, il s'en +alla, pensif, par les larges campagnes.</p> + + + + +<h2>XVIII</h2> + + +<p>Semaise fut debout de bonne heure. Pâle de lourds +rêves, et quelques minutes accoudé à la fenêtre, devant +le brillant château des Corneilles, il respira la beauté +du jour avec des délices chagrines, puis, atteignant un +buvard, il commença lentement à écrire, mit beaucoup +de temps à libeller deux lettres brèves. Les ayant enveloppées, +il descendit. Les gens dormaient encore au +château, et il se promena longtemps entre les plates-bandes, +sous les massifs, charmé confusément de la +prodigue splendeur épandue, de la joie étincelante +des oisillons amoureux de la lumière, turgescents, babillards +devant le disque jaune qui escaladait l'Orient +solennellement.</p> + +<p>Des rustres passaient dans les sentiers, pesants et solides. +Lui, las, sentant le chancellement de la santé, +l'amollissement de ses fibres, enviait, non leur destin, +mais la puissance de leurs épaules, la sérénité de leurs +faces, le bel équilibre de leurs organes, de leur sang hématose +au vif oxygène.</p> + +<p>—Qui m'empêchait d'être sobre, chaste, de mener une +existence gymnique, avec les jouissances cueillies à +l'heure? Être riche à la fois... et fort comme eux!... Il +y a tant de façons de varier le plaisir, sans jamais abuser! +Mais non, le tourbillon atroce est là, et ce n'est pas +encore tant la volupté qui perd que l'imbécillité d'amour-propre. +On a la vanité de la débauche comme d'autres +la vanité de porter des poids lourds, et l'un jeu n'est +pas moins grossier que l'autre, mon Dieu non!</p> + +<p>Sourdement, la jalousie le mordait d'une destinée +comme celle de Jacques. Souvent, le soir, dans des confabulations +de jeunes gens, il avait entendu conter des +bribes de la vie de l'officier. Un colonel, un jour, vieille +moustache rigide, avait proposé le jeune homme comme +prototype à des gaspilleurs de vie. D'autres fois, Jeanne +Vacreuse, qui avait ses détectives dans l'armée de Pierre, +raillait avec âcreté le fils de l'ennemi, le raillait de +cette façon qui hausse le raillé, disait moqueusement sa +vie studieuse, l'estime de ses chefs... Semaise, à ces réminiscences +soupirait:</p> + +<p>—Et on n'est jeune qu'une fois!</p> + +<p>Il regardait avec irritation un grave platane, indigné +de la splendeur de l'arbre. La belle santé végétale le +conspuait, riait de son crâne indigent. Il sentait la +lourdeur heureuse de la nature l'étouffer. Il serrait son +poing chétif, il trouvait stupide aux fleurs de jaillir si +radieuses; des phrases amères viraient derrière son +front. Puis, il se mettait à rire sardoniquement, arrêté +devant une euphorbe et un cactus cierge, deux monstres +formidables où il lui plut de voir un emblème de la +stupidité de la nature.</p> + +<p>—Cette fourbue! grognait-il. Euphorbes au Cap et +idiots au boulevard—un tas de sales créations. Vieille +bête qui n'a d'ailleurs rien inventé de plus fort pour passer +la vie éternelle que de se dévorer les pieds du matin +jusqu'au soir.</p> + +<p>Il haussait les épaules d'un air de philosophie. Mais +l'envie lui restait—le rongeait—de l'existence de +<i>l'autre</i>, de l'autre livré à la science, optimiste, jeune, pur +et beau, riche et dédaigneux des jeux débilitants de +l'opulence, amoureux de justice... et digne d'être aimé +d'une belle vierge comme Madeleine.</p> + +<p>—Trève de pipeaux! murmura-t-il. Et puisqu'il ne +nous reste qu'un maigre patrimoine de santé et de cervelle... +sachons au moins le dépenser en ladre, sou par +sou.</p> + +<p>Le château s'éveillait, des faces bouffies et pâles se +montraient aux lucarnes, le valet de Semaise parut à la +grande porte, étonné de voir son maître si matinal.</p> + +<p>—Blondeau, lui dit le jeune homme, tu selleras de +suite «Blue beard» après avoir mangé un morceau sur +le pouce, puis tu iras bon train à Hétremont, avec les +lettres que je te remettrai.</p> + +<p>—Bien, Monsieur.</p> + +<p>Vingt minutes plus tard le superbe «Blue beard» +emportait au galop le valet, et Semaise, plus morose, +allait à sa toilette, labourait lui-même, du peigne et de la +brosse, la stérilité de sa chevelure et, faisant passer une +excuse aux Vacreuse de ne pas partager le familier petit +déjeuner habituel, consomma une tasse de café solitaire.</p> + +<p>Puis, dans le spleen de son existence vide, il s'abandonnait +en pandiculations, ricanait devant les paillons +solaires coulant sur la vallée, allumait un cigare.</p> + +<p>—Tiens, Madeleine! s'exclama-t-il.</p> + +<p>Elle s'en allait, sous le petit dôme éblouissant d'une +ombrelle, dans une robe de couleur sombre, délicieuse +statue moderne, finement ciselée. Le jeune homme, +abaissant ses bras, fermant sa bouche baîllante, de son +œil d'ennui la suivait, peu à peu se récréait au mouvement +d'harmonie féminine, aux ondes attrayantes de la +soie, et un brin d'ivresse vernale secouait l'atrophie de +son cœur. Puis, le frisson de sa nuit, ses rêves lourds, +tous ses doutes lui revinrent. Il savait maintenant l'origine +des troubles de la jeune fille. Ah! ses soupçons +étaient justes! C'était bien l'antique histoire. Il ne fallait +rien grossir, pourtant. Deux nuits n'avait-il pas épié, +avant d'intervenir, n'avait-il pas vu les départs discrets +de Jacques? Oui, mais comme elle écoutait, si tard! Et +elle restait à rêver, et, les matins, elle était lasse!</p> + +<p>—Bah! puisqu'ils ne se sont pas parlé!</p> + +<p>Il regarda de nouveau circuler la jeune fille. Il se rassurait. +C'était une puérilité. Attentif, désormais, il saurait +écarter toute ombre. Une bonne saignée coucherait +l'autre quelques semaines! Et Madeleine ne se souviendrait +guère; c'est si oiseau, ces gamines! Dans le +vide de cette absence, lui, Semaise, se substituerait, +conquerrait. Alors, avec un sourire:</p> + +<p>—Si j'allais déjà faire un brin de bucolique?</p> + +<p>Il secoua les coudes, avec un souffle dénigreur, se +replongea en arrière.</p> + +<p>—À quoi bon?</p> + +<p>Et, répétant: «À quoi bon?», il se leva, descendit.</p> + +<p>Sur le perron, il hésita. Tout autour de Madeleine, +dans la roseraie, d'éclatantes buveuses de lumière, de +pétillantes corolles serrées dans le corselet d'émeraude, +un monde de folioles, des arbustes flottant sur le bleu, +lui faisaient un plan de fraîcheur, de divinité, de pénétrante +vibration.</p> + +<p>Justement, elle aperçut Semaise, vint à lui. Ils se +rencontrèrent sous un marronnier à ronde feuillaison, +dense, encore tout humide de la nuit. La peau de Madeleine, +dans l'ombre fraîche, se décorait de quelques +menues gouttes de lueur venues en maraude. Elle avait +fermé son ombrelle, elle s'appuyait légèrement contre +le tronc noir du bel arbre. Elle levait sur Semaise ses +grands yeux un peu las. Lui, animé à ce regard, tendait +le cou, respirait vite, plissait ses lèvres. La voyant +rougir, il se détourna une minute. Tout son appétit sensuel +lui revenait, ce que la présence d'une femme fine +éveillait en lui aux années où ses nerfs étaient neufs +encore. Sa moustache tremblait aux palpitations de sa +lèvre, et les narines ouvertes il respirait le fleur amoureux +du jardin.</p> + +<p>Elle ne mouvait pas, posée sur les racines de l'arbre +et sa pantoufle, soulevant un pli de sa robe, soufflait le +désir dans les veines usées du jeune homme.</p> + +<p>Il daignait la trouver en beauté. Tout en paraissant +attentif au grand horizon, aux arbres trempés dans un +ruissellement de chaleur, à l'énorme nappe blonde des +blés tout tressaillants aux légers souffles de l'horizon +clair, il ne voyait que Madeleine. L'œil oblique, sa prunelle +morne de gypaëte, les mâchoires détendues, il se +délectait de la jupe ondulante selon les jolies lignes de +la statue d'adolescence, observait le faible sinus du corsage, +la grâce du profil, la pesanteur des cheveux sur la +nuque, des plis de grisaille un peu serrés autour des +jambes de la vierge.</p> + +<p>Cependant, hésitante, balbutiante, elle dit:</p> + +<p>—Je vous cherchais!</p> + +<p>—Vous me cherchiez?</p> + +<p>Et une envie de troubadour lui venait de lui dire quelque +niaiserie au sucre.</p> + +<p>—Oui, reprit-elle. J'ai à vous parler de choses sérieuses.</p> + +<p>Son ton étonna Semaise. Il lui semblait y lire une +volonté, ferme, et dont il avait peur confusément. Cependant, +avec un sourire, et prenant la main de la jeune +fille:</p> + +<p>—Voyons! répondit-il.</p> + +<p>Elle abandonnait vaillamment sa main, et le regardant +avec force:</p> + +<p>—Je me suis aperçue, depuis quelques jours, dit-elle, +que la vie est un peu moins simple que je ne l'avais +imaginé. Des choses que je croyais faciles à accomplir +me sont apparues pleines d'obstacles, et il m'a semblé +surtout qu'on avait abusé de mon inexpérience.</p> + +<p>Il avait eu d'abord sa moue. Puis, la voyant trop +grave, toute droite et pudique, une chose aiguë lui piquait +la chair, il avait un haussement inquiet des omoplates. +Tous ses soupçons revenaient, grandissaient.</p> + +<p>—Pour inexpérimentée que je puisse être, dit-elle, je +veux une existence claire, sans aucun remords. C'est ce +qui m'amène ce matin, après des hésitations de plusieurs +jours.</p> + +<p>Elle s'arrêta devant les yeux hyalins du viveur, la +froide colère de sa face. Mais, intrépide:</p> + +<p>—Je ne crois plus, reprit-elle, que je puisse être +votre femme. J'en remplirais les devoirs avec douleur, +et je vous détesterais. Il est très vrai que j'ai de la sympathie +pour vous, mais une sympathie paisible. Nous +serions misérables ensemble. Je me reprends donc et je +pense que vous me rendrez une promesse faite par +ignorance uniquement.</p> + +<p>—Votre petit discours est charmant! fit-il.</p> + +<p>Puis, avec férocité, il lui fit subir l'insolence de son +regard, une moqueuse analyse qui la parcourait lentement +des pieds à la tête:</p> + +<p>—Ces fillettes! murmura-t-il avec mépris.</p> + +<p>Elle attendait, simple, dans une majesté gracieuse +qui irritait l'autre davantage. Il l'aurait mordue, sentait +en lui grandir la cruauté des déchus:</p> + +<p>—Dites donc, reprit-il, est-ce sérieusement que vous +me contez ces balivernes?</p> + +<p>Elle haussa légèrement les épaules. Elle ne le plaignait +pas beaucoup, dans la certitude qu'il ne l'aimait +guère plus qu'un animal domestique.</p> + +<p>—Eh! s'exclama-t-il, c'est donc vrai... on n'est plus +contente. Il a fallu introduire l'oiseau bleu! Défiez-vous, +Mademoiselle, les oiseaux bleus sont des scélérats.</p> + +<p>Elle devenait très rouge, confuse et colère d'entendre +ce mièvre désabusé railler sa large tendresse. Plus dur +encore, il mordait ses syllabes:</p> + +<p>—Oh! nous connaissons le drôle! Tout jeune, hein? +tout blond... quelque peu apôtre. Et quelle musique au +clair de lune!</p> + +<p>Et quittant la moquerie:</p> + +<p>—L'ennemi de votre famille, Mademoiselle!</p> + +<p>—Que vous importe à vous, dit-elle. Faut-il m'insulter +avant d'agir en honnête homme? En déclarant ne +jamais pouvoir vous aimer en épouse, je suis simplement +loyale. Je n'ai pas besoin de votre acquiescement +pour rompre... ma promesse a été surprise... pourtant, +j'aurais du remords si je ne vous suppliais pas d'abord +de me délier...</p> + +<p>—Je le refuse! cria-t-il.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que.</p> + +<p>—La réponse de ceux qui ont tort... J'ai agi selon ma +conscience. Adieu.</p> + +<p>Elle avait rouvert son ombrelle, allait partir. D'un +geste quasi brutal, il atteignit l'épaule de la jeune fille. +Il avait envie de la secouer, la serrait sans ménagement.</p> + +<p>—Vous êtes bête! gronda-t-il. Vous jonglez avec des +citrouilles et elles vous retomberont sur le nez. Voyons, +est-ce que vous espérez vaincre votre père et votre +mère? Est-ce que vous allez enterrer toute leur colère +sous votre amourette? Généralement on vous voit du +bon sens. Car elle ne rime à rien, votre aventure. Elle +est niaise. Qu'est-ce qu'on dirait si l'on voyait vos fiançailles +rompues? Pour tous nos amis nous sommes autant +que mariés. Ça serait du clabaudage pour six mois. +Dites, serait-ce supportable? D'ailleurs, est-ce que +vous aurez jamais le consentement de personne? Chère +enfant, si l'on avait commandé les symboles de l'opiniâtreté +au grand Faiseur, il aurait fabriqué Mme Vacreuse +et Pierre Laforge. La déroute est certaine. Et +quant à l'autre, au violoneux, c'est un animal gothique... +Voyons, ne tentez pas cette lutte absurde. +Quoique vous en pensiez, il y a un moyen d'être heureuse +avec moi. Au fond, je suis un excellent apôtre, +plein d'indulgence. Nous vivrions paisibles, vous seriez +très libre, très obéie... tandis que ces godelureaux, +neufs comme un costume de marié, n'ont aucune souplesse. +Tous despotes... Dans votre destinée, je représente +en ce moment le bon sens, et le bon sens, c'est le +pain quotidien du bonheur.</p> + +<p>Il se radoucissait, l'air sage, tapotait le bras de Madeleine:</p> + +<p>—Que diable! vous avez été étonnée de ma colère. +Vous étiez féroce. Au fond, voyez-vous, je vous aime +beaucoup, moi...</p> + +<p>Elle sourit avec une douceur malicieuse, obstinée, et +l'interrompant:</p> + +<p>—Sincèrement, m'aimez-vous beaucoup plus que +votre cheval Barbe-Bleue?</p> + +<p>Cette question simple l'embarrassait. Il s'avoua l'épaisseur +de son égoïsme, fugacement, et revenant à +l'irritation:</p> + +<p>—Il faut être raisonnable! dit-il rudement.</p> + +<p>—Mais je m'efforce beaucoup de l'être. Et je trouve +infiniment absurde qu'au lieu de ce que j'ai légitimement +droit d'exiger de l'amour, j'irais me contenter de +ce que vous appelez le bon sens de ma destinée. C'est +ce que j'en nommerais plutôt la folie. Tant jeune que je +puisse être, je sais ceci: On ne vit pas deux fois. Et je +ne vois pas pourquoi l'on sacrifierait la partie la plus +belle de cette vie à des considérations malhonnêtes!</p> + +<p>—Malhonnêtes!</p> + +<p>—Serais-je honnête si je vous jure un amour dont je +me sens pour vous incapable?</p> + +<p>—C'est un si vieux procès, chère enfant! Il est tout +fait, tout jugé, par des juges d'une autre compétence +que vous. Après bien des divagations, le monde en +revient toujours aux considérations que vous traitez—en +vraie petite fille—de malhonnêtes.</p> + +<p>—Mon Dieu! fit-elle, laissons là ces jugements si +bien faits. Je m'efforcerai de ne faire jamais rien que +de loyal et d'honnête, et même que de raisonnable. Et +rien ne me paraît plus raisonnable en ce moment que +de vous supplier encore de me délier d'un engagement +injuste.</p> + +<p>Elle se tenait au bord de l'ombre et du soleil, pleine +d'un charme sérieux, avec un petit pli de volonté au +milieu du front, et Semaise était agacé terriblement +par la subtilité de son élégance, la suavité de son +profil.</p> + +<p>—Je vous répète que je refuse! dit-il violemment. Et +je ferai, pardieu! tout ce qui sera nécessaire pour +maintenir ce godelureau loin de vous!</p> + +<p>Elle pâlit, entrevit une scène horrible, la lueur des +épées, la férocité d'un combat:</p> + +<p>—C'est vil ce que vous dites là! murmura-t-elle.</p> + +<p>Elle s'éloignait, révoltée, épouvantée, avec des sanglots +d'angoisse. Il la regardait partir, méchamment. +Le cri de sa vanité saignante jaillit.</p> + +<p>—Être sacrifié à une boîte à musique!</p> + + + + +<h2>XIX</h2> + + +<p>Deux sous-lieutenants de la ligne étaient les témoins +de Jacques. Vers quatre heures, assis au bord du verger +des Avelines, ils attendaient les témoins de Semaise. +Leur café fumait doucement dans des tasses bleues, +sur une petite table carrée, l'arôme s'en répandait +parmi les pommiers, et la conversation était calme. Le +rouge de leurs pantalons attirait la marmaille et les +dindons. Près d'eux, Jacques, avec un regard de +bonheur contemplait la perspective.</p> + +<p>C'étaient des champs pleins d'ordre, et tous petits, en +rectangles. Sur le vert des luzernières, des bêtes à cornes +s'engraissaient avec patience; les rondeurs blanches des +oies entrecoupaient la couleur sale des moutons; un +grêle poulain sautait avec gentillesse. Les sentes +blanches, entre les pâturages, étaient comme des lignes +tracées à la craie; les céréales tremblant aux légers +souffles, perpétuellement variaient leur clair-obscur, +semblaient couler et s'enfuir vers la rivière. Dans un +petit étang trois gorets se baignaient. Les fermes, sous +la rougeur des tuiles, au-dessus des fruitiers, apparaissaient +avec une gaîté laiteuse; au fond, minuscule, +un homme hersait une jachère; des femmes accroupies +sarclaient un champ de navets; une houe et un +tombereau de compost s'arrêtaient au bord d'un herbage, +et l'on récoltait, dans les terres fraîches, le chanvre +mâle. Une longue ligne de peupliers et de vernes, en +arc sinué, suivait les cours de la rivière.</p> + +<p>—Le meilleur système, disait un des sous-lieutenants, +est un vase de terre vernie, large du bas. On y met un +appât... et tous les mulots y tombent.</p> + +<p>—Oui, répondit l'autre.</p> + +<p>Ils burent un peu de café, lentement, examinèrent les +champs avec une approbation sereine et reprirent leur +confabulation.</p> + +<p>Jacques observait la branche d'un pommier, décorée +de petits globes vernis, et comme peinte sur de la soie +bleue. On entendait le broutement de trois brebis, à +l'orée du verger, sur des éteules de seigle. Dans la cour +des Avelines, un adolescent tondait des agneaux et les +douces bêtes bêlaient par intervalle. Un étalon amoureux +remuait la poudre de la route; cachés dans les +toisons végétales les pierrots pépiaient. Il régnait une +douceur d'évangile. Et Jacques comparait la beauté du +firmament à la beauté de ses souvenirs.</p> + +<p>—La truffe aime le chêne, disait le premier sous-lieutenant.</p> + +<p>—Et le cochon aime la truffe, répliqua l'autre plaisamment.</p> + +<p>Tous deux se mirent à rire, et Jacques par politesse +souriait. Il baissait la tête, il était reconnaissant aux +brins d'herbe d'avoir tant de grâce. Sa destinée lui semblait +de cristal, toute sonore et toute diaphane. Tous les +carillons de la joie y tintaient, y chantaient la palingénésie +du cœur.</p> + +<p>Cependant, quelquefois, il s'y abattait un pan de froide +nuit. Le choc d'angoisse, le court arrêt du cœur, pâlissait +Jacques, un blêmissement venait sur le vaste horizon. +Demain, peut-être, une épée allait le rayer du +monde. Puis, le flux rouge reprenait, remontait en +mascaret aux artérioles de la face, y ramenait un vague +sourire de béatitude. À tant de périls, déjà, il avait +échappé. La niaiserie d'un duel ne l'emporterait pas.</p> + +<p>—Oui, c'est ainsi, déclarait le sous-lieutenant rural, +dans les truffières d'Étampes, les chiens seuls sont employés +à la récolte. Et cette méthode se généralisera.</p> + +<p>—Évidemment.</p> + +<p>Un court silence. Tous trois regardaient en cillant la +perspective plane, coupée au loin d'un côteau et d'une +forêt. Il y avait un grand firmament tranquille, très haut. +Une nue scaphoïde planait par-dessus le dévalement +des côteaux, bordée de peluche blanche; des strates +montraient leurs lames minces vers le couchant; des +vals d'onyx se creusaient entre des cumulus ronds; la +chaleur était caressée d'un souffle d'éventail, et rien +n'était adorable comme des cimes de sveltes peupliers +en rideaux sur les pacages, mouvant délicatement des +nuances d'argent vert dans la mer lumineuse. Leur +ombre couvrait le ruminement des bêtes.</p> + +<p>—Les voilà, je pense, dit un des lieutenants.</p> + +<p>Devant un chariot de foin, deux gentlemen s'avançaient. +Un chenapan étique les escorta jusqu'aux Avelines. +Après des salutations graves et de courtes paroles, +Jacques quitta les témoins, et sur le bord d'une tréflière, +à l'ombre d'un petit tremble, il continuait à édifier son +Atlantide. Pourtant, comme des feuilles séchant dans +un feuillage jeune, des soucis apparaissaient sur sa sérénité. +Dans sa miséricorde de haut Arya, l'inquiétude +était double, car il répugnait à rêver des futuritions menaçantes +pour son adversaire. Il désirait l'issue heureuse +pour Semaise autant que pour lui-même, et sa détestation +était profonde d'être ensanglanté d'une stupide +victoire de duel.</p> + + + + +<h2>XX</h2> + + +<p>Cependant, au bord du verger, le marchandage des +témoins se faisait sans âpreté. Ceux de Semaise étaient +venus avec des résolutions dures. Mais les officiers +ayant cédé sur tous les points, selon les ordres de Jacques, +l'entrevue devenait souriante. On avait convenu +de prendre l'épée. Le combat ne devait pas cesser pour +une blessure légère, à moins qu'elle n'entraînât l'incapacité. +Et l'on ne discutait plus que l'endroit de la rencontre, +non que les officiers eussent soulevé quelque +objection, mais les témoins de Semaise hésitaient à +choisir, consultaient leurs adversaires.</p> + +<p>—Je connais, fit l'officier rural, au bois des Clares, +un endroit délicieux. La lumière y est égale, le terrain +élastique. Personne n'y passe. On y serait chez soi. Ce +n'est guère loin d'ici, une demi-heure de cheval.</p> + +<p>Tous se regardèrent une seconde, pour la forme. Ils +étaient à l'unisson. On convint de prendre le bois des +Clares.</p> + +<p>—Ce sont de bons garçons, fit le lieutenant rural +quand les gentlemen s'éloignèrent sur la route.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, ayant refusé de dîner aux +Avelines, par délicatesse, les officiers quittèrent Jacques. +Il les suivit du regard, longtemps. Entre les peupliers +ils jetaient des lueurs de coquelicots. Et la rêverie +de Jacques s'allongea comme les ombres vespérales +s'allongeaient sur la vallée.</p> + +<p>Une note basse, tombale, toujours revenait, le troublait +par son insinuante monotonie, finissait par dominer +l'harmonie claire du bonheur. Être effacé du monde? +Oh! non, pas maintenant, pas à l'heure où s'ouvre la +cervelle, où l'être va prendre sa courte joie d'éphémère. +Mais, inutilement, il écartait la musique noire. Sur les +champs, où continuait le cycle du jour, où dormait une +lueur jaune, où déjà se déployaient de larges mantes +sombres, il retrouvait l'histoire de sa pensée. Le soleil +marquait la désuétude, descendait, se fonçait. La profondeur +du tabernacle poignait le jeune homme davantage. +Il baissa les yeux.</p> + +<p>Alors, sur un arbuste, il vit une belle chenille, en peluche +noire et blanche. Brusquement un calosome jaillit, +et de ses formidables mandibules emprisonna la bête +de velours. Et cette parabole de la lutte éternelle, de l'insouciance +de l'énorme travailleuse qui jamais ne s'effare +du massacre d'aucun de ses enfants, rendit Jacques plus +pâle.</p> + +<p>Le jour avançait encore. Au loin les travailleurs cessaient +la tâche. On voyait de pauvres dos courbés onduler +au long des sentes; des herbivores s'attroupaient lentement +dans la lueur rouge, l'armée des moutons tremblait +comme des flots d'écume, un bœuf blanc levait la +tête, longuement criait sa mélancolie, le soleil se réfugiait +entre les arbres.</p> + +<p>Alors Jacques se mettait à marcher par les campagnes, +saluant avec douceur les figures ocreuses de la pauvreté, +apitoyé, plein de regret que l'imbécilité humaine +eût fait la lutte pour l'existence si abominablement +amère. Mais les sentiers se vidaient. Il s'arrêtait dans +un pré solitaire, entre deux vernes.</p> + +<p>C'était l'heure adorable. La molle lumière tombait du +firmament sublime sur la terre qui se taisait, qui semblait +écouter. Une haleine traversait l'horizon, un peu +alourdie, passait sans bruit. Dans la mort des rayons, des +vapeurs montaient, voilaient les contours harmonieusement, +et le silence marquait la transition, le demi-sommeil, +l'angoisse vague des bêtes du jour. Une émotion +tendre sourdait d'en bas, tombait d'en haut. Quelques +pâles étoiles primaires arrivaient sur les plages +bleues.</p> + +<p>Étonné, pris d'un saisissement, Jacques contemplait +cette heure. Devant la splendeur auguste, la marche de +son cœur était douce; une confiance énorme lui venait, +et les minutes coulèrent, si remplies qu'elles semblaient +des journées... Les verrières du couchant s'assombrirent, +les vibrations alanguies, plus longues, se retirèrent +de la vaste contrée muette. Soudain, le silence de +l'heure fut troublé; une grêle mélodie courut sur les +herbages.</p> + +<p>C'était là-bas, sous la masse grise des feuilles... Un +vieil homme s'y tenait, appuyé au tronc d'un frêne, +soutenant un misérable instrument à manivelle. Sans +doute, il avait, durant les heures claires, parcouru plus +d'un village, attristant les gens de la musique chevrotante +de son orgue, cueillant, liard par liard, la menue +somme dont il sait vivre. Et, maintenant, loin de tous, +dans les premières ténèbres, poëte inconscient, il écoute, +avec un doux plaisir, un air de ce vieux instrument +dont il a joué tout le jour sans en rien entendre.</p> + +<p>Et Jacques aussi écoute.</p> + +<p>Dans la musique pauvre, sans couleur, sans éclat, +coulant si pénible, rampante, grêle et caduque, il +était ressaisi du doute. Il regardait les prés noirs d'un +regard amer. Et quand l'orgue se tut, que l'heure calme +se fut perdue dans l'éternité, il marchait tristement +sous l'étoilement de l'ombre. Près de la ferme il s'arrêta +et les deux mains sur la poitrine, tout bas, il murmurait:</p> + +<p>—Faudra-t-il mourir demain?</p> + +<p>Puis, plus bas encore, un nom bien doux lui venait, +plus doux que le grand chuchotement des ténèbres.</p> + + + + +<h2>XXI</h2> + + +<p>Dans la forêt des Clares, vers le Levant, un triangle +s'ouvrait entre des sapins. À la septième heure la brise +remuait péniblement les feuillages, en tirait un chant +dur, et les piliers augustes, immobiles, tout droits sous +les arches sombres, s'étendaient avec une majesté de +salle hypostyle. Le soleil, oblique, entre les masses +sévères, vaincu, à peine survenait par lames minces, +par ovules tressaillants sur le triangle libre. Des plantules +chétives essayaient de vivre à l'ombre des colosses, +de petites fleurs se regardaient avec mélancolie, des +demeures de ramiers oscillaient entre les ramures, au +dessus s'épandait un ciel d'allégresse, d'un léger bleu +poudroyant et les témoins de Jacques et Semaise préparaient +un drame dans cette solitude.</p> + +<p>Semaise était pâle, ferme cependant, avec un petit +tremblement de la bouche. Il songeait que le hasard +favorise quelquefois un novice. Son doute, pourtant, +était faible. Il croyait à la victoire, et il appuyait parfois +une pupille furtive sur Jacques, essayait de l'évaluer. +Une fois, l'œil celte, paisible et miséricordieux, se +posa sur l'œil trouble du viveur. Semaise en fut irrité +violemment.</p> + +<p>Le drame semblait stupide à Jacques. Il aspirait +doucement le baume des conifères, et son étonnement +croissait d'être là, par la matinée allègre, engagé dans +cette chose brutale. Était-ce misérable! Et il se sentait +ridicule, dans une honte grave, par intervalles regardait +ces hommes qui discutaient lentement le choix du terrain, +l'égale distribution de l'ombre et du soleil, qui +mesuraient deux joujoux argentins...</p> + +<p>Toute contestation étant terminée, les deux adversaires +posés l'un devant l'autre, le signal fut donné. Et +le débutant cliquetis des jolies épées rendait les témoins +attentifs, et aussi le docteur Gervasy qui se tenait +un peu à l'arrière. Les premiers tâtonnements ne préjugèrent +rien. Semaise était prudent, presque timide, +comme il était toujours au début. Jacques avait une +pose tranquille, un haut dédain stoïque, attentif cependant.</p> + +<p>Mais l'élan, bientôt, l'irrésistible colère des batailles, +rougissait les joues de Semaise; un pétillement sec allumait +ses prunelles. Il pressait son délicat joujou, en +faisait onduler le ruban lumineux, et la sonorité, le +grincement des lames attirait bientôt un oiseau curieux, +le faisait, entre les aiguilles d'un sapin, avec un gentil +penchement de tête, épier de son œil rond comme une +perle noire.</p> + +<p>Jacques ne s'irritait pas. Il répondait nettement aux +rampements, aux dégagés vifs, aux clairs coups droits, +se gardait, sans peine encore, car c'était toujours le prélude, +mais un prélude graduellement accéléré, peu à peu +marchant vers la haute lutte. Déjà Semaise, avec ennui, +s'apercevait que l'homme du compas tenait l'épée irréprochablement. +Il baissait les sourcils, s'indignait, mais +sans perdre confiance, car Jacques se maintenant en +défensive, sa solidité ne pouvait tenir qu'à son sang-froid.</p> + +<p>Alors Semaise se mit à tâter l'adversaire, renforça ses +attaques.</p> + +<p>Les fers chantaient; l'oiseau, attentif, à ce léger bruit +croyait devoir son accompagnement, gonflait sa cornemuse, +et sa voix charmante vibra, courut en échos de +cuivre parmi les arceaux. Les témoins, le docteur, +avaient de mauvaises figures, la méchante animation, +le battement de cœur des vieux Romains aux cirques. +Semaise, la mâchoire pointue, semblait une frêle bête +féroce; mais réglée, pondérée, prudente, seule la figure +de Jacques gardait une belle humanité douce, d'une +douceur d'énergie, d'un resplendissement de beauté +stoïque. Il n'attaquait pas encore, mais nul des élans de +Semaise ne le prenait au piège. Sa large volonté suffisait +à la tâche de repousser cette éblouissante vipère +qui cherchait à le mordre. Et Semaise, avec tremblement, +s'aheurtait à cette force tranquille, que tous, silencieux, +reconnaissaient maintenant.</p> + +<p>—Halte! fit une voix.</p> + +<p>Les témoins ordonnaient la première pause. Elle était +nécessaire à Semaise. Les arcs de ses dégagés s'élargissaient, +ses coups déviaient, perdaient leur concision. +Les épées s'abaissèrent, l'oiseau sonna quelques notes +encore à travers l'opéra végétal. Il s'échangea des paroles +brèves. Semaise se massait le poignet délicatement, +et la fureur de l'impuissance, un désir immense +de tuer l'ennemi, mettaient sur sa figure lasse une +expression de bandit.</p> + +<p>Les témoins regardaient préférablement Jacques. Ils +l'avaient vu, sans trouble, avec un air de bonté, se satisfaire +de la parade, à peine feindre de courtes attaques. +Maintenant, son épée légèrement fixée dans le sol, il +gardait une belle attitude, semblait incapable de rancune, +incapable de haine. Alors, involontairement, +toute sympathie fut pour lui, même les amis du viveur, +au fond, souhaitaient la victoire de son adversaire.</p> + +<p>Semaise, dans une atrophie de courage, baissait le +front, et son rêve, ne reposant plus sur la certitude de +sa force, devenait un rêve de faible, un rêve de chance, +un triomphe de loterie.</p> + +<p>Mais la pause finissait; les frêles instruments de +combat se relevaient obliquement, comme deux rayons +blancs.</p> + +<p>—Allons!</p> + +<p>La musique grêle du métal recommençait, et aussi +la voix de cuivre de l'oiseau. Immédiatement l'action +s'éleva au maximum. Semaise, coërçant son +expérience, la pliait à sa colère, développait toutes ses +ressources. Son attaque échoua. Une pluie d'éclairs annihilait +sa tactique et brusquement Jacques prit l'offensive. +Alors, le viveur recula, mené d'une pointe terrible, +jusqu'à un tronc brisé, une sorte de cippe végétal, où +Jacques parut une seconde le tenir à merci. Mais les +épées se ralentirent, les jouteurs reprirent leur place, et +tous savaient que Jacques avait fait grâce à l'autre.</p> + +<p>Quatre fois cette bataille reprit, la charge impétueuse +du Celte, l'écrasement de Semaise contre la lisière du +triangle, et chaque fois la pointe victorieuse s'écartait.</p> + +<p>—Nom de Dieu! grommela un des officiers.</p> + +<p>La poitrine gonflée, tous frissonnaient, dans le saisissement +de cette forte scène, dans l'admiration d'une +belle lutte, et de nouveau l'homme civilisé s'immergeait +en eux sous l'instinct des brutes.</p> + +<p>Pourtant, un d'eux exigea la seconde pause:</p> + +<p>—Halte!</p> + +<p>Les épées retombèrent. Au loin, un ramier roucoulait, +accompagnait en sourdine la basse forestière. Maintenant +Semaise, appuyé contre le cippe, loin du groupe, +tout en sueur, le souffle caverneux, béant, montrait une +figure de décadence. Il avait senti l'haleine de la force, +d'une force immense, aussi indomptable pour lui que +la colère de l'ouragan; il en gardait l'épouvante et l'humiliation. +Il avait compris aussi la pitié de l'adversaire, +la mansuétude d'un être supérieur, quatre fois avait vu +se relever l'arme de mort. Où donc la puissance qu'il +croyait posséder?... Il restait pensif, il essuyait la sueur +de sa face, n'osait plus lever ses paupières, et sa fureur +de vaincu devenait tout son être, toute sa vie, lui faisait +une conscience de brigand, où toujours revenait la +pensée d'une trahison, d'une adroite infamie, qui lui livrât +cette vie qui avait fait grâce à la sienne. Et il murmurait +entre ses dents jaunes la parole triste de Charles-Quint +devant Metz:</p> + +<p>—La fortune n'aime pas les barbes grises!</p> + +<p>Jacques n'était pas très las. Sa jeunesse gardait l'aise +à sa poitrine, la force à son poignet. Il regardait devant +lui, un peu surpris. Les sous-bois envoyaient une voix +paisible, le frémissement des feuillages où courait la +consonnance du ramier, la flûte aiguë de quelques oisillons. +L'être intime de Jacques avait la sérénité de la +forêt, son calme et son ampleur. Il n'appréhendait plus +ni de tuer ni de mourir, il se sentait plein de patience et +de force.</p> + +<p>Mais comme il détournait le front, il rencontra la +silhouette du viveur. Et la vue de l'adversaire pâle, +courbaturé, de son profil de bandit vindicatif, lui prit +tristement le cœur, le fit souffrir d'avoir tant humilié un +homme.</p> + +<p>Semaise, cependant, s'était replacé au champ du combat. +Il attendait le signal, d'un air d'opiniâtreté. Et +Jacques se plaça devant lui avec mélancolie.</p> + +<p>—Allons!</p> + +<p>Au ferraillement clair, l'oiseau ne répondait plus, il +voguait par-dessus les cimes, sous les groupes lumineux +du ciel. La reprise était molle. Tous deux hésitaient. +Jacques n'attaquait pas, laissait venir les coups, ripostait +sans rudesse, et un vague espoir revenait à l'âme de +Semaise.</p> + +<p>Une grande troupe de cumulus passa dans l'horizon, +mettant une étoupe blanche sur le soleil, et la lumière +sourdait en diffusion calme, se couchait sur le val avec +une douceur de lumière tamisée à l'albâtre. Soudain, le +viveur, après une faible offensive, marcha vivement en +retraite, et quand Jacques le rejoignit sa pose s'était +métamorphosée, moins souple, un peu étrange. Les +témoins ne comprirent pas de suite, puis, un des officiers +crut devoir protester:</p> + +<p>—Laissez, dit Jacques.</p> + +<p>Semaise venait de prendre son épée de la gauche, +s'escrimait ainsi avec bizarrerie mais adroitement. Sentant +Jacques désorienté, il bondit en charge, et deux +secondes mena la bataille. Mais bientôt, pressé de l'impétuosité +du Celte, il était ramené, il allait s'acculer +encore contre la lisière, quand on le vit faire crochet, +sauter à gauche agilement. Alors, immobile, dans une +attitude de fataliste, il attendit. Mais Jacques ne le +rejoignit pas. Il avait baissé l'épée, il fit le premier pas +pour rejoindre le terrain de la lutte.</p> + +<p>Des choses noires roulèrent au cerveau de Semaise, +toute la condensation souffrante de sa défaite, et les +sourcils très bas, très proches, lui aussi abaissa l'arme. +Il précéda Jacques, un peu en biais. Une de ses lèvres +était saignante. Il tanguait. Une houle remua ses +tempes. Et brusquement, en brute, le malheureux se +déshonora. Sa pointe relevée, projetée en foudre, sembla +devoir percer obliquement Jacques. Les témoins +poussèrent une clameur furieuse.</p> + +<p>Mais l'épée du Celte, incroyablement rapide, en retard +pourtant, se redressa, horizontale, perpendiculaire au +poignet, et l'attaque avorta en simple déchirure à la +base du cou. Troublé, à la merci cette fois d'un instinct, +Jacques à son tour poussa l'épée, la plongea dans la +mamelle de Semaise. Tout de suite il en eut regret, +horreur, recula; et il baissait le front tandis que le +viveur oscillait, tombait, un genou en terre. Tous, +alors, le docteur Gervasy, les témoins, se pressèrent +autour de Jacques, laissant Semaise sans secours, +et le praticien, après un examen rapide déclara:</p> + +<p>—Ce n'est rien! Deux millimètres sous la peau... +non, rien!</p> + +<p>—Occupez-vous de Monsieur! fit Jacques en montrant +son rival.</p> + +<p>—Un monsieur, ce cochon-là! grondait un officier.</p> + +<p>Cependant, Semaise venait d'abandonner son épée, +croulait, étayé sur ses mains, et des bouillons de sang +coulaient sur sa chemise, ruisselaient au travers. Alors, +le docteur l'assit, mit à nu le torse, et lentement analysait, +sondait la plaie fine et profonde, l'étanchait d'un +geste doux.</p> + +<p>Comme Jacques le questionnait, il murmura:</p> + +<p>—Ce n'est guère... oblique... les organes saufs... +mais la guérison ne sera pas prompte...</p> + +<p>—Crânement mérité! chuchota un témoin de Jacques.</p> + +<p>Le sang fluait; une syncope se déclara. Le docteur +posait un appareil provisoire.</p> + +<p>Alors Jacques, plein de remords, humble:</p> + +<p>—Messieurs... n'est-ce pas? Vous serez généreux!... +Tout le monde hors nous ignorera l'aventure...</p> + +<p>Les officiers hésitaient. Jacques leur prit à chacun la +main:</p> + +<p>—Sur votre honneur?</p> + +<p>—Soit! fit le plus colère. Pour vous faire plaisir. +Mais vrai, vous êtes trop bon. Ça ne vous réussira pas +toujours. Le monde est canaille.</p> + +<p>Tous, cependant, aidèrent à transporter le blessé. +Après quelques minutes on atteignit une grand'route. +Les deux voitures amenées par Semaise et Jacques y +stationnaient; et le vaincu, ayant été hissé dans la meilleure, +on partit lentement. À l'orée du bois, les deux +groupes se séparèrent.</p> + + + + +<h2>XXII</h2> + + +<p>Le lendemain de l'aventure du bois des Clares, le +docteur Gervasy se présentait aux <i>Corneilles</i>, porteur +d'une lettre de Semaise. Le docteur, homme dénué de +politique mondaine, remit cette lettre sans introduction, +et la surprise des Vacreuse fut immense en la parcourant. +Elle annonçait le renoncement du viveur à la +main de Madeleine, insistait sur le caractère irrévocable +de cette décision, parlait de déshonneur, de tare, en +phrases concises, d'une manière ambiguë. Un événement +aussi considérable surexcitait Jeanne et déconcertait +Vacreuse. La lèvre colère, elle lisait, relisait, finissait +par s'écrier:</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça veut dire? Pourquoi Semaise ne +vient-il pas lui-même?</p> + +<p>—Madame, fit Gervasy... C'est un cas de force majeure... +Monsieur de Semaise est blessé.</p> + +<p>—On écrit clairement, au moins... Comment veut-on +que je comprenne cette lettre?</p> + +<p>—Semaise a donc été blessé? demanda doucement +Vacreuse.</p> + +<p>—Oui, d'un coup d'épée... il s'est battu, riposta le +docteur.</p> + +<p>—Bon! grommela Jeanne avec un haussement +d'épaules... duel, déshonneur, tare... un roman enfin! +Du moins, Monsieur, ne vous a-t-il pas confié quelque +message verbal... une explication un peu moins confuse +que sa charade?</p> + +<p>—Madame, répondit le docteur avec gravité, Monsieur +de Semaise m'a chargé, en effet, de compléter sa +lettre de vive voix, et si vous voulez bien m'écouter...</p> + +<p>Il réfléchit une minute, avec le souci de mettre ses +phrases en ordre, et de l'ongle de son pouce, il faisait +distraitement vibrer celui de son médius. Jeanne, impatiente, +attendait, tandis que Vacreuse s'amusait d'une +petite tribu de mouches voletant au plafond ou broutant +des pâtures invisibles.</p> + +<p>—Ma mission, reprit enfin Gervasy, est, d'abord, de +vous confier que Monsieur de Semaise a effectivement +commis une action indélicate, et qui le rend peu digne +d'épouser Mademoiselle votre fille... Secondement, de +vous dire que des mesures sont prises dès à présent +pour que la rupture des fiançailles soit ébruitée de manière +à convaincre tout le monde que c'est vous qui l'avez +voulue... que vous avez décliné l'alliance de Monsieur +de Semaise. Afin de renforcer encore cette conviction, +Monsieur de Semaise se propose de voyager en pays +étranger pendant plusieurs années et ses premières +lettres, destinées à la demi-publicité des salons, exprimeront +les regrets... regrets d'ailleurs très sincères... +qu'il éprouve du renversement de ses espérances...</p> + +<p>Le docteur s'arrêta, content de la tournure de cette +petite harangue, et recommença de faire vibrer l'ongle +de son médius. Jeanne, moins nerveuse, comprenant +qu'une circonstance extraordinaire avait pu seule déterminer +la résolution du viveur, disait cependant:</p> + +<p>—Enfin, c'est donc bien grave, cette aventure qui +nous enlève Semaise?</p> + +<p>—Madame, répondit le docteur avec une nuance de +majesté... c'est assez grave pour que tout homme d'honneur +approuve sans réserve la décision prise... et il y a +d'ailleurs une cause intime... aggravante... qui exigeait +rigoureusement que Monsieur de Semaise renonçât à +épouser Mademoiselle votre fille...</p> + +<p>Monsieur Gervasy s'interrompit, rougit légèrement, +puis ajouta:</p> + +<p>—Je n'aurais pas, en somme, accepté d'être le mandataire +de Monsieur de Semaise si ma conscience ne +m'y avait forcé impérieusement... car je ne me sens aucune +disposition naturelle pour cette espèce de mission...</p> + +<p>Il s'arrêta de nouveau, timide, ne trouvant pas le tour +exact, la phrase correcte, pondérée, délicate qu'il aurait +fallu pour terminer, et avec un sourire embarrassé, +naïf:</p> + +<p>—Mais nous sommes tous le jouet des circonstances!...</p> + +<p>—C'est bien vrai! murmura Vacreuse par bienveillance.</p> + +<p>—Alors, demanda Jeanne, c'est tout ce que Semaise +vous a prié de nous dire?</p> + +<p>—Mon Dieu! Madame, répliqua le docteur... il aurait +bien voulu me charger d'un plus gros bagage... +mais je m'y suis refusé... je n'ai voulu accepter que le +strict nécessaire... ne me sentant ni la capacité ni surtout +la volonté de prendre au delà!... C'est regrettable +pour vous peut-être... mais mettez-vous à ma +place... vous comprendrez que je ne pouvais agir autrement!</p> + +<p>—Parfaitement! répondit Jeanne d'un ton froid. Il +nous reste, Monsieur, à vous remercier d'avoir bien +voulu servir d'intermédiaire en cette pénible circonstance.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Vacreuse, avec un air de déférence, +elle ajouta:</p> + +<p>—Devant les motifs mystérieux, mais graves, qui +sont invoqués pour la rupture des fiançailles... il est +clair que nous ne pouvons que donner notre adhésion +pleine et entière... Vous pouvez d'ailleurs affirmer à +Monsieur de Semaise, et je pense qu'il en a toujours +été persuadé, que pas une seule parole compromettante +ne sera dite par nous contre sa personne... Pourtant +nous prenons acte de l'engagement pris par lui, de persuader +au monde que le refus n'émane que de nous... et +nous agirons en conséquence.</p> + +<p>Le docteur s'inclina, heureux d'avoir terminé, sans +anicroche, son ambassade. Quand Vacreuse et Jeanne +se retrouvèrent seuls, il y eut deux minutes de silence, +elle ténébreuse, lui nerveux, un peu apeuré, comme à +toutes les tempêtes de son intimité.</p> + +<p>—Et ça ne vous fait pas plus que ça! cria Jeanne enfin, +furieuse de l'attitude recroquevillée de son mari.</p> + +<p>—Moi!... ma chère, mais ça m'écrase!</p> + +<p>—On ne le dirait guère!... Ah! décidément ces aventures-là +n'arrivent qu'à moi!</p> + +<p>—Oh! fit craintivement Vacreuse... ça, vraiment, +Jeanne!... C'est justement à toi seule que ces sortes de +choses n'arrivent jamais!</p> + + + + +<h2>XXIII</h2> + + +<p>L'après-midi de ce même jour, Vacreuse étant dehors, +Jeanne se tenait solitaire dans son cabinet de travail. +Son désappointement persistait, son ennui dur d'ambitieuse +et d'opiniâtre déçue, et elle murmurait, par intervalles, +des paroles de colère. En ce moment, un domestique +entra lui remettre la carte d'un visiteur. Elle regarda +vaguement le petit rectangle blanc, indifférente. +Mais brusquement, elle tressauta, et, après de l'hésitation, +d'un mouvement vif:</p> + +<p>—Introduisez ce monsieur!</p> + +<p>Puis, tandis que le domestique sortait, elle relisait le +nom imprimé sur la carte, avec, peut-être, plus de surprise +encore que dans le premier moment, et, avec sa +moue carrée, elle grommelait:</p> + +<p>—Jacques Laforge!... Jacques Laforge!</p> + +<p>Et, l'aventure du matin s'entremêlant au petit mystère +de cette visite, elle liait des événements lointains, des +idées hétérogènes, lorsque, lente, la portière se souleva +et Jacques parut. Elle l'observa avec attention, sans +parvenir à reconnaître en lui le souvenir qu'elle avait +du petit garçon de Pierre Laforge. Lui, dans la beauté +de Jeanne, à peine en désuétude, cette noire beauté de +Proserpine, retrouvait Madeleine, la regardait gravement.</p> + +<p>—Monsieur, fit-elle, rêche, d'un air de malveillance, +il me reste un doute: vous êtes bien, n'est-ce pas, le +fils de Monsieur Pierre Laforge?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>—Excusez-moi, le hasard a oublié de nous mettre en +présence depuis quatre ou cinq années et, à votre âge +on change vite: je ne vous aurais pas reconnu.</p> + +<p>Au léger sarcasme du ton, il rougissait, et ses yeux +se fixaient sur les yeux ibériens de Jeanne. Elle perçut +tant de sincérité dans ce regard—et une certaine admiration +qui, malgré tout, berçait sa féminéité—qu'elle +se sentait mollir. Elle murmura:</p> + +<p>—J'imagine qu'une chose grave a pu seule vous amener +aux Corneilles.</p> + +<p>—Une chose très grave, en effet...</p> + +<p>Et il ajouta, presque à voix basse, craintif:</p> + +<p>—Aussi grave, pour moi, que l'existence de l'univers.</p> + +<p>—Ah! fit-elle.</p> + +<p>Elle faisait des hypothèses, surprise à l'extrême. +Qu'est-ce donc qu'un Laforge pouvait venir demander +chez les Vacreuse? Et l'idée lui vint naturellement +d'une catastrophe, de quelque péripétie où le sort la +faisait arbitre, mettait à ses pieds l'orgueil de l'ennemi.</p> + +<p>Elle baissa le menton, s'imagina bonne princesse, +accueillant avec mansuétude le vaincu; puis, irritée de +sa bêtise, elle reprit:</p> + +<p>—Vous ne venez pas au nom de votre père?</p> + +<p>Jacques perçut, dans la voix âpre, la haine contre sa +race, devint pâle, avec un éveil de révolte, mais se raidissant:</p> + +<p>—Je viens pour moi seulement!</p> + +<p>Maintenant elle avait les tempes roses d'un peu de +pudeur mécontente d'avoir laissé jaillir sa rancune +devant ce jeune homme. Lui reprenait avec une énergie +paisible:</p> + +<p>—J'ai toujours, Madame, détesté les rancunes de +nos familles... dès l'enfance j'avais l'instinct de leur +injustice et de leur inanité... et tenez, il me serait impossible +de vous haïr, maintenant surtout—bien plutôt +est-ce une véritable sympathie que j'éprouve...</p> + +<p>Elle haussait d'abord les épaules impérieusement, +puis, par degrés, la parole de Jacques la captait, l'engourdissait. +En même temps, elle s'étonnait davantage, +renonçait à deviner pourquoi ce jeune homme était là, +demandait avec presque de la bonté:</p> + +<p>—Enfin, Monsieur, tout cela ne me dit pas le but de +votre visite?</p> + +<p>—Madame, c'est tellement grave cette démarche... à +peine si j'ose!</p> + +<p>—Il faudra pourtant bien! fit-elle en souriant.</p> + +<p>Alors lui, d'une voix chevrotante, le geste humble, +tout bas:</p> + +<p>—Je viens vous demander votre fille!</p> + +<p>—Madeleine! cria Jeanne.</p> + +<p>Et elle ne comprenait pas pourquoi la surprise n'était +pas plus profonde, elle échouait à être rude, malgré elle +ne pouvait trouver absurde que ce beau jeune homme +osât prétendre à Madeleine.</p> + +<p>—Mais savez-vous que c'est fou, cria-t-elle enfin.</p> + +<p>—Je le sais, dit Jacques.</p> + +<p>—Vous ne connaissez seulement pas Madeleine.</p> + +<p>—Je l'aime!</p> + +<p>—Et elle?... Vous lui êtes complètement inconnu.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mais je crois...</p> + +<p>Il s'arrêta, les cils abaissés, avec un tressaillement +d'angoisse.</p> + +<p>—Voyons, dit-elle... Vous ne voulez pas dire que +vous avez parlé à Madeleine?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—C'est un roman alors?</p> + +<p>Et brusquement la bienveillance de Mme Vacreuse +s'évanouit, son regard de colère tomba sur le jeune +homme, tout noir et méprisant. La multitude des conjectures +recirculait dans sa tête, de confuses corrélations +entre la lettre de Semaise et l'arrivée de Jacques. En +même temps, elle se sentait humiliée que Madeleine eût +pu parler au jeune homme et le lui eût caché. Tout +cela cahoté, inharmonique, singulièrement troublant.</p> + +<p>—Oui, un vrai roman! reprit-elle brutalement. Une +histoire désagréable...</p> + +<p>Alors Jacques, à cette minute si décisive, reconquit +sa pertinacité des jours de travail et de guerre, et son +regard large, sincère, se plongeait dans celui de Jeanne, +malgré elle l'émouvait, la faisait plus souple. Il dit avec +tranquillité:</p> + +<p>—N'est-il pas préférable que je vous explique?</p> + +<p>—Oui, dit-elle.</p> + +<p>Il commença lentement, et son air de belle vaillance +peu à peu harmonisait les nerfs de Jeanne. Il dit l'éveil, +l'éclosion douloureuse, les longues luttes dans le vide, +dans la nuit, la mélancolie des espérances fanées, l'impraticabilité +de tout travail, la mort de la volonté, l'antique +drame du printemps humain compliqué de la haine +des familles, les interminables rôderies d'un être vaincu, +amolli, ballottant dans le tumulte des rues. Puis, comment +la force indomptable l'amenait autour des Corneilles, +ses contemplations nocturnes quand toutes les +fenêtres du château étaient noires, que Madeleine s'accoudait +solitairement, regardait tomber le croissant +rouge dans l'occident, et comme il se sentait débile, +écrasé du vaste ciel, si près et si loin de la jeune fille. +Enfin, un soir, l'audace du désespoir était venue, il avait +osé... il avait fait vibrer dans les ténèbres l'humble +plainte de son amour. Mon Dieu! il n'osait rien rêver, +il ne voyait se lever aucune consolation dans le futur. +Et jamais, peut-être, ils n'auraient échangé une parole, +si Semaise...</p> + +<p>—Ah! cria Jeanne, Semaise y a donc été mêlé!</p> + +<p>Colère à peine, fémininement émue du récit de Jacques, +elle y goûtait une pause de saine humanité, toute +surprise de la pureté de cette confession, de la rareté +exquise de sa candeur. Il continuait, disait l'arrivée de +Semaise, la dispute, puis s'arrêtait.</p> + +<p>—Et quand avez-vous vu Madeleine? demanda +Mme Vacreuse.</p> + +<p>—Cette même nuit.</p> + +<p>Elle le toisa, altière, avec solennité. Elle comprenait +qu'on pût l'aimer mieux que Semaise, et sous le glacement +de son front, elle laissait errer cette pensée qu'avec +lui Madeleine serait heureuse. Mais une révolte grondait +dans toute sa personne, la crainte que ce ne fût +pour elle une défaite et aussi la jalousie d'avoir +été sevrée de la confidence de sa fille. Puis, son indestructible +haine bouillonna, une rage d'avoir vu écarter +le fiancé choisi par elle. Et les mâchoires denses, les +sourcils rabattus, elle réfléchissait:</p> + +<p>—Que vous a dit Madeleine? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Il m'est impossible de répéter cela, Madame.</p> + +<p>—Bien! fit-elle avec un geste de dure approbation.</p> + +<p>Et sa pensée retournait le problème, s'ébahissait des +complications excentriques de la réalité. Puis, une face +nouvelle apparut: si Pierre cédait, si de l'anomalie +même de l'aventure pouvait jaillir un triomphe? L'autre +devait adorer un tel fils! Et les mâchoires de Mme Vacreuse +s'écartèrent, un maigre sourire évolua sur ses +lèvres, tandis qu'elle reprenait:</p> + +<p>—Tout cela est extraordinaire... très irritant... le +bouleversement de nos projets... des choses longuement +combinées et sur lesquelles nous comptions. Puis, je déteste +en principe les aventures qui ne vont pas au grand +jour. Mon Dieu! Je sais bien... vous direz que vous +n'aviez pas le choix. Et puis, quelle diable d'idée à +vous d'aller justement aimer Madeleine... Et vous vous +êtes battu avec Semaise?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous l'avez blessé?</p> + +<p>—Nous avons été atteints l'un et l'autre.</p> + +<p>—Mais lui plus que vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il rougit. Jeanne, d'instinct, se sentait heureuse que +Jacques eût eu l'avantage, un bonheur enfantin, antiraisonnable, +dont elle s'indignait. Elle se leva, et droite, +pâle dans ses vêtements noirs, l'accent monotone:</p> + +<p>—Je réfléchirai... et c'est beaucoup accorder au fils +de Pierre Laforge. J'ai besoin d'interroger Madeleine +et de parler à mon mari. À la vérité, je suis un juge prévenu +contre vous, et je tiens à vous dire qu'il n'est pas +probable que je cède. Pourtant, je ferai un effort. Si +c'est non, je vous écrirai; notre refus serait irrévocable, +et toute démarche ultérieure inutile. Si je n'envoie pas +de lettre, revenez ici dans trois jours, à la même heure +qu'aujourd'hui, j'aurai des conditions à vous imposer.</p> + +<p>Il la sentait toute de volonté, invincible, et il observait +les tempes dures entre lesquelles allait se décider le +procès de sa vie et de sa mort. Et sa propre volonté, son +énergie persévérante de nature noble, trop doublée d'intelligence +pour se parer de contours violents, se rebellait, +se préparait à la bataille. Un court silence s'abattit, +durant lequel l'Ibérienne et le Celte se regardaient, puis +Jacques s'inclina, avec un sourire très doux:</p> + +<p>—Madame, dit-il, je remets ma destinée entre vos +mains. Vous pouvez la faire toute haute si cela vous +plaît ainsi. Vous pouvez aussi la faire plus triste que le +sépulcre. Souvenez-vous seulement que je suis sans +haine et tout prêt à vous aimer comme un fils.</p> + +<p>Et se baissant, posant sa bouche sur la main de Jeanne, +avec un soupir il s'éloigna. Cette sombre Jeanne, singulièrement +trouble, restait pensive, l'âme dégelée, ses +deux yeux de haine envahis d'une mélancolie de mansuétude.</p> + +<p>—M'a-t-il vaincue? murmura-t-elle.</p> + +<p>Elle passait silencieusement à travers les appartements, +trouvait très charmante la coulée du soleil sur +la majesté du jardin, entre le dense tremblement des +chênes, et avant de faire venir Madeleine elle s'immobilisa +devant une fenêtre, le frond chaud rafraîchi au +vitrage, rêvant à une existence moins âpre que la sienne, +à des jours de pardon, des intimités profondes, sans +angles, sans violences. N'avait-elle pas trop été la sentinelle +misérable d'une guerre aride, inutile et sans +gloire?</p> + + + + +<h2>XXIV</h2> + + +<p>Madeleine arrivait craintive, toute pâle, ayant surpris +la sortie de Jacques des Corneilles. Jeanne tendait son +visage, essayait le froncement des jours d'orage. Mais +un irrésistible sourire, comme une vibration du soleil +de l'âme, flottait autour de ses paupières.</p> + +<p>—Suivez-moi au jardin. Je suis lasse d'être emprisonnée +ici.</p> + +<p>Et sur le perron, la voix grondeuse:</p> + +<p>—J'ai à vous parler sérieusement!</p> + +<p>Madeleine courba la tête, et elles circulèrent quelques +minutes en silence. Un ruisseau les arrêta, tout grêle, +avec un pan de lumière orange étalé sur ses rides. En +amont, des ronces et du chèvrefeuille élevaient un palais +de scarabées; une branche pendante, fleurie au bout, +semblait tremper un petit pied blanc dans l'onde. Un +saule ragot se tenait tristement près d'un petit havre minuscule, +un lézard s'obstinait sur un fragment de schiste, +et une pauvre statuette ébréchée, toute rose dans la décadence +diurne, ouvrait ses yeux de plâtre que les rayons +chatouillaient. Au loin s'allongeait la lumière, presque +horizontale, et on la voyait mourir, comme un grand +psaume de mélancolie, croître en analytique splendeur à +mesure que croulait l'astre.</p> + +<p>—Madeleine, dit Jeanne, je suis profondément triste +de votre conduite. Vous vous êtes cachée de moi, vous +avez eu le courage de me sourire pendant qu'un secret +blâmable existait en vous.</p> + +<p>La jeune fille détourna la tête, et sa mère l'effrayait, +lui semblait importante et formidable.</p> + +<p>—Écoutez, continua Jeanne, en la prenant au bras. +Tout ce qui s'est passé, et ce qui va se passer, est grave. +Je remettrai les reproches à plus tard. Dites-vous seulement +que tout manque de sincérité serait dangereux, +que votre meilleure ressource est de tout me dire. Ne +cachez rien, soyez franche: je vous écouterai sans colère +et je jugerai.</p> + +<p>Et ayant sommairement dit la visite de Jacques:</p> + +<p>—Parlez, et quelque sujet de rancune que j'aie contre +vous, je suis pourtant votre mère, partiale en votre faveur.</p> + +<p>—Maman! dit Madeleine.</p> + +<p>Et tapie contre Mme Vacreuse, câline, frémissante, +un court sanglot la parcourait. La mère, avec douceur, +regardait les collines lentement montantes, la mort +successive des rayons sur les fermes et les cabanes... +Et d'une voix assourdie, comme tantôt Jacques, Madeleine +disait la simple histoire de son cœur, le grandissement +de l'Inconnu pendant les nuits de juin, et la +confidence avait exactement le charme ralenti de +l'heure où l'on était. Jeanne y retrouvait la pureté, +l'idéalité chaude du récit de Jacques, quelque chose des +rares contes blancs de la littérature humaine où la +beauté ne glace pas la palpitation de la vie. Elle accompagnait +Madeleine aux paysages vagues sous la lune +croissante et décroissante, frémissait à la musique délicate, +aux vols de petites fées sonores, aux départs tout +craintifs, tout furtifs de Roméo. De l'aride de son +cœur, durci aux cratères de l'ambition, elle sentait +jaillir un filet de source, regrettait de n'avoir pas eu, +elle aussi, son printemps, son oasis de jeunesse, et déjà +l'océan blond des emblaves lointaines devenait rose, +qu'elle écoutait toujours, dans l'effort, la demi-rigidité +de l'attention.</p> + +<p>Elle se sentait bien mère à cette heure, elle percevait +intensément où se trouvait le bonheur de Madeleine, +avait honte d'avoir voulu la condamner à ce chauve, +cet usé de Semaise, et elle se contenait pour éviter la +tentation de mettre un grand baiser sur la jeune tête +amoureuse, de dire trop vite une parole tendre. Puis, +le souvenir de Jacques lui revenait, elle réécoutait ses +paroles de paix, revoyait la solennité noire de son départ. +En vain, cherchait-elle une fureur contre lui. Son +cœur était mou, sa pensée plus encore; et le récit finissait, +une minute de taciturnité, de palpitation y succédait, +tandis que la cloche du château finissait de sonner +pour le repas du soir, dans le blêmissement, dans la +monotonie de la clarté couchante.</p> + +<p>—Madeleine, dit Jeanne, je voulais te gronder bien +fort.</p> + +<p>Elle attira la jeune fille, la mit sur son cœur tout +chaud de maternité:</p> + +<p>—Et je n'en ai pas le courage, chère enfant.</p> + +<p>—Mère! fit Madeleine.</p> + +<p>Abritée au tiède nid d'enfance, ses larmes ruisselaient, +une rosée de bonheur. Était-ce vrai?... son +conte de fées réalisé... une tendre hospitalité où elle +avait craint le péril et l'ombre!</p> + +<p>Et elle chuchotait son ravissement, l'immensité de sa +reconnaissance:</p> + +<p>—Oh! Je t'adore... si bonne... si bonne!</p> + +<p>—Je suis ta mère, Madeleine!</p> + +<p>Elles s'en revinrent, et Madeleine songeait, devant +l'étoile Cappella, intime, apparue dans un triangle bleu +du septentrion, entre trois branches de frêne, que jamais +un astre plus doux n'avait dû briller au fond d'un firmament +d'été, comme une veilleuse de bonheur, un +clignement exorable de l'infini.</p> + + + + +<h2>XXV</h2> + + +<p>Les trois jours s'écoulèrent et Jacques ne reçut pas de +lettre. Il arriva aux <i>Corneilles</i> dans l'incertitude, la nervosité +d'une espérance qui n'osait pas jaillir, qu'il essayait +de refouler tout au fond de lui. Quand il fut dans +le salon des Vacreuse où Jeanne n'était pas encore, +tout soudain il désespéra. Non, c'était absurde, impossible! +Jamais on ne lui donnerait Madeleine. Et les +tentures sobres, à grisailles, les sièges pesants, de forme +massive, les portières rigides, les tapis presque noirs, +tout cet ameublement sombre, sans fleurs, éclairé d'un +jour immobile, dialysé au travers de verrières bleuâtres, +écrasait, tuait son optimisme. Quand le pas frôlant de +Jeanne s'entendit, l'officier se sentit sans courage, +aphone, dans un vague abrutissement. Elle parut la +bouche condensée, comme un barbare qui ne veut pas +succomber à l'embûche des ennemis.</p> + +<p>Elle avait eu le temps de réfléchir, était en deçà de +ses premières impressions. La lutteuse, heure par +heure, avait reparu avec sa volonté brutale, et si elle +gardait quelque bienveillance, le désir du bonheur de +Madeleine, ce n'était pas sans condition de guerre.</p> + +<p>—Mon mari et moi nous avons réfléchi, dit-elle à +Jacques.</p> + +<p>Son mari! Jacques songea que l'intervention de Vacreuse +avait dû être singulièrement négligeable, pendant +qu'elle continuait de l'air de traiter une chose de +négoce:</p> + +<p>—Nos conclusions vous sont favorables...</p> + +<p>—Oh! soupira Jacques tout pâle.</p> + +<p>Et il faisait l'effort de balbutier son ravissement.</p> + +<p>—Attendez! dit Jeanne. Nous ne cédons pas sans +exigence... Avez-vous déjà parlé à M. Laforge?</p> + +<p>—Non, dit Jacques.</p> + +<p>—Son consentement est-il probable?</p> + +<p>—Il est certain.</p> + +<p>—Bien. Sans doute, vous vaincrez. Mais monsieur +votre père voudra-t-il venir, en personne, me demander +Madeleine? car c'est là notre condition!</p> + +<p>Alors Jacques vit se lever la silhouette de son père, +le masque bilieux, d'étroitesse butée, bouillant d'énergies +tâtillonnes, aux taches d'ictère, aux pupilles d'un +coq de combat. Celui-là céderait-il? Après le premier +veto de son indignation, veto certain, combien de chances +qu'il restât inaccessible! Car Jacques n'ignorait pas, +hélas! les bornes peu étendues de cette pensée de lutteur, +combien tout l'être était en lui déraisonnable, en +proie aux impressions barbares. Ah! l'œuvre était dure +de vaincre sa rancune, de desserrer les crocs de sa volonté. +Jacques pourtant l'espéra; il osa compter sur +l'instinct violent de race qui hante ces natures, sur les +menaces qu'un fils peut faire à leur orgueil. Oui, à une +demande suprême, le père pouvait céder. Et Jacques se +tourna vers Mme Vacreuse:</p> + +<p>—Je pars, Madame... Je vais combattre!</p> + +<p>—Je vous souhaite la victoire! fit-elle doucement.</p> + +<p>C'était vrai. Tandis qu'il s'en allait, lentement, elle, +appuyée sur son coude, se trouvait féroce, avait envie +de le faire revenir. Mais, plus fort qu'elle, veillait le +sombre pilote de sa volonté, plus fort que la maternité, +que tout désir, que toute justice! Et elle ne rappela pas +le jeune homme.</p> + + + + +<h2>XXVI</h2> + + +<p>La rencontre fut rude du père au fils. Le premier cri, +un veto, une indignation de tempête, puis, plusieurs +jours durant, Pierre resta inaccessible. Dans sa face à +trame serrée, à tension perpétuelle, se pétrifiait l'opiniâtreté +de la première parole de refus. Pourtant, ce n'était +encore que l'attaque préliminaire, où le fils croyait +fermement à la victoire: rien que l'aveu, la prière du +consentement. Jacques, sans lassitude, revenait, opposait +des forces très douces, variées, qui, heure par +heure, usaient le roc, allaient au plus profond. Si bien +qu'un jour, las des paroles désespérées de sa pertinacité +toute filiale qui jamais ne blessait, de ce qui se +sentait d'incurabilité dans son amour, tout soudain le +sanglier céda:</p> + +<p>—Soit! cria-t-il. Si on te la donne prends-la!</p> + +<p>—On ne me donne pas Madeleine! répondit Jacques. +Il faut la conquérir.</p> + +<p>—Qu'y puis-je? grommela l'autre.</p> + +<p>Jacques lui prit lentement les deux mains, et son regard, +tendre, intense, se posait sur l'œil d'ombre:</p> + +<p>—Il faut aller la demander, murmura-t-il.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Alors recommença la dispute, et plus terrible. Dans +le cabinet triste où montait un mélancolique pandémonium +de cartonniers, ce sombre alambic de ruines et +de fortunes, cet antre où Pierre était tout chez lui, sentait +triplées sa volonté et sa force, longtemps une voix +rauque s'épandit en récriminations. Jacques écoutait, +immobile, appuyé à un coffre de fer énorme. Dans la +colère paternelle, sa jeunesse, même son enfance, mille +choses perdues sur la route qu'on ne parcourt plus, levaient +leurs ombres, leurs fantômes dans l'encéphale +du jeune homme. Souvent, il oubliait d'écouter, à la +pause de quelque idée qui avait palpité trop vivement +et qu'il poursuivait. Une pluie lente dansotait sur les +vitres, une façade blanchâtre entrait dans l'ouverture +des rideaux, il régnait une odeur de papier, et une faible +tribu de mouches paissait dans ce microcosme sec, +sur les verdâtres près des cartonniers, la plaine blanche, +les collines du plafond.</p> + +<p>Pierre continuait, se lassait, le larynx trouble, avait +des reprises, vantait ses sacrifices, ses travaux, ses entreprises... +et pour qui tout cela? Pour son fils! Et Jacques +songeait, malgré lui, que si, en vérité, tant de méchante +lutte, de brutaux renversements de pauvre monde, +de tyrannie sotte et irréparable, si tant de volonté +aveugle avait été déployée par amour paternel, pour +<i>lui</i>, que c'était bien noir, qu'il y avait regret profondément, +et même remords.</p> + +<p>Enfin Pierre se taisait, aride, ayant épuisé son fiel, +et à son tour écoutait, avec des sursauts, des interjections. +Le soir venait, tout mouillé, mais chaud, accablant, +sous les crinières, les volutes d'un ciel bas. Et +Jacques parlait dans la pénombre, sans aucune violence, +dans une concentration d'âme, en pénétrantes paroles. +Ses arguments de raison, de nature, souvent laissaient +le père comme vaincu, vibraient sur l'endormissement +de sa conscience. Puis, la dispute reprenait plus violente, +Pierre troublait tout, roulait obscurément des +phrases; puis, à de certaines minutes, il sentait s'éveiller +sa vanité paternelle de tyran, admirait ce qu'il y +avait de volonté douce dans son fils...</p> + +<p>Les ténèbres étaient venues. La porte du bureau +restait fermée, verrouillée. Des lueurs obliques, un +tissu de phosphorescences, tremblotaient sur les murailles:</p> + +<p>—Tu auras pitié de moi! finissait Jacques. Tu ne +sacrifieras pas deux innocents. Pour toi, cette démarche +est toute impersonnelle—une ambassade qui n'engage +pas ton orgueil. Pour moi, c'est toute la vie car tu +sais que je suis de ceux qui n'engagent pas deux fois +leur amour? Et puisque tu as parlé de sacrifices, d'orgueil +paternel... voudrais-tu ma carrière impraticable, +mes jours sans travail, toute la débilité d'esprit d'un +désespéré? Ah! si tu m'aimes, si par moi tu veux satisfaire +quelque grande ambition, il faut dire oui! +Ils se tenaient maintenant près de la fenêtre. Aux +baisers de l'air, dans la claire cage de cristal, une +flamme jaune dansait, vivait. Paris remuait, clapotait, +nerveux, trouble, dans l'horrible chaos du combat pour +vivre. Pierre, lentement, frottait la précipitation d'eau +qui voilait la vitre et d'un œil terne regardait le trottoir, +les soies mouvantes de la lumière sur le miroir grisâtre +de l'asphalte. Il était attendri, sombre. Il tâchait de se +reconquérir encore, inspectait comme un poëte tous +les menus détails de la rue, les petites sources temporaires, +les flaquettes étoilées, le passage brusque d'une +voiture. Brusquement, il se retourna, avec une pensée +trouble de recommencer la lutte, vit Jacques qui le +regardait, et le cœur lui faillit:</p> + +<p>—J'irai! dit-il.</p> + +<p>Puis se reprenant, voulant au moins gagner quelque +chose:</p> + +<p>—Mais pas avant un mois d'ici!</p> + +<p>Et la pression des mains de son fils, ce ravissement +au visage de l'unique être de son sang, le récompensèrent +alors, bien mieux que tant de victoires, tant d'âpres +butins conquis sur les écrasés de la Bataille humaine.</p> + + + + +<h2>XXVII</h2> + + +<p>Jacques arrivait aux Corneilles le lendemain matin, +sans avoir dormi, dans une dépolarisation de tout son +être, écrasé de lassitude et d'impatience, avec la fièvre +d'obtenir maintenant le dernier «oui», ce «oui» de +Jeanne qui était devenu comme l'essence de son être, +flottant, vibrant dans son cerveau, l'effarant d'un dernier +doute. Il descendait de cheval devant le grand perron +quand, à l'improviste, Mme Vacreuse apparut. Alors, +il resta figé, et elle se trompa à sa pâleur:</p> + +<p>—Vous avez échoué?</p> + +<p>Sa voix n'était pas méchante, compatissante peut-être: +Jacques y percevait pourtant le timbre implacable, le +son de la catastrophe où, sans la pitié de son père, il devait +s'ensevelir. Et il eut l'épouvante, le raidissement +de poils des grands périls disparus.</p> + +<p>—Je n'ai pas échoué! dit-il.</p> + +<p>Elle tressaillit, leva le sourcils, muette d'étonnement.</p> + +<p>—Allons, vous êtes un magicien! finit-elle par dire.</p> + +<p>Elle admirait le jeune homme pour avoir triomphé de +Pierre Laforge, le contemplait avec une figure de soleil, +avec un pli de bonté sur la bouche. Et allant à lui +contente, avec le désir de le rendre heureux, elle ajouta:</p> + +<p>—Madeleine va venir!</p> + +<p>Jacques se troubla, et à la Proserpine là debout, avec +les plis de sa robe pleins de soleil, il ne trouvait plus +qu'une douceur de bonne déesse. Puis, après un silence:</p> + +<p>—Mon père demande un mois! dit Jacques.</p> + +<p>—C'est bien... nous serons heureux de vous voir souvent +aux Corneilles.</p> + +<p>—Même chaque jour?</p> + +<p>—Même chaque jour.</p> + +<p>Jacques restait deux minutes à imaginer cette béatitude, +et toute misère s'évanouissait dans un horizon de +transparence où les choses de la terre se confondaient, +se multipliaient, transfigurées, faisaient un seul séjour, +immuable, profond et palpitant, une genèse, une jeunesse +sacrée de l'Univers.</p> + + + + +<h2>XXVIII</h2> + + +<p>Un petit pas s'entendit sur les dalles du corridor, et +Mme Vacreuse dit à Jacques:</p> + +<p>—C'est elle.</p> + +<p>Madeleine parut, lasse, languide et pâle, et tout à +coup vit le jeune homme. Alors, ils restèrent là, timides, +tellement que Jeanne alla prendre Madeleine par la +main, et les mit en face l'un de l'autre. Ils balbutièrent, +pris d'un grand malaise, d'impressions violentes +subtiles et presque douloureuses. Dans la crudité du +grand jour ils se trouvaient changés, ils s'examinaient +lentement avec la peur mutuelle de déplaire. Il fallut +que la mère intervînt encore, dirigeât la conversation, +et elle les tourmentait un peu, moqueuse:</p> + +<p>—Faut-il vous présenter?... Monsieur Jacques Laforge... +Mademoiselle Madeleine Vacreuse... Vous ne +vous êtes jamais rencontrés auparavant? Non?... Monsieur +revient de Tunisie... Mademoiselle sort de pension...</p> + +<p>Puis, apitoyée de leur attitude, peu apte, par nature, au +badinage, elle s'écria:</p> + +<p>—Faites donc une promenade au jardin, en attendant +M. Vacreuse!</p> + +<p>Au jardin, leur embarras se perpétua, mais, par degrés, +ce qu'il avait de pénible se métamorphosait en +douceur ailée, en nervosités délectables, et ils foulaient +le sol avec une impression de fluidité, toute leur vitalité +reportée au cœur et au cerveau. Autour, dans le treillis +végétal, les oisillons tout jeunes, une multitude de bestioles +à peine sorties de l'enfance, à peine accoutumées +au vol, pépiaient avec abondance, racontaient la félicité +de vivre. Par instants, Jacques murmurait une phrase +courte, Madeleine répondait, puis ils retombaient au +silence, avec des rougeurs subites, des peurs délicieuses +l'un de l'autre.</p> + +<p>—Voulez-vous voir <i>mon</i> jardin? demanda Madeleine.</p> + +<p>—Le vôtre... oh, oui.</p> + +<p>Il était à deux pas, caché derrière une charmille, et +Madeleine disait:</p> + +<p>—Il y a tant de fleurs rares ailleurs... que je n'ai voulu +que des plantes simples... sans même choisir.</p> + +<p>Jacques s'arrêta, ému, et, véritablement, il était bizarre +ce petit coin de Madeleine. D'humbles némophilias, aux +facettes bleues, surgissaient sous l'impétuosité jaune +des taraxacums; des résédas encensaient les pénombres, +une carotte jaillissait, en filigrane, les pissenlits étaient +robustes, les mourons innombrables. Des lys surmontaient +le gramen, tranquilles ineffablement, et les géraniums, +autour, semblaient des lueurs d'aurore; du persil +était adorable, un chou s'arrondissait débonnaire et +il poussait aussi un cyprès, des buis, un peuplier fin +comme une flèche, hardiment lancé dans le firmament, +des renoncules, des bluets, des coquelicots, des millepertuis, +des achillées, des ombellifères, de la vigne +sauvage, des mauves, des fèves.</p> + +<p>—Regardez donc! s'écria Madeleine en montrant un +coin de la charmille.</p> + +<p>Quatre araignées attendaient là sur leurs toiles, dans +un calme formidable, leurs grosses pattes jaunes lacées +de noir, accrochées fermement. Elles étaient de la +même race, toutes géantes, avec de merveilleux ventres +troubles, rayés de traits fins d'encre. La même ligne +sombre coupait leurs dos.</p> + +<p>De gros câbles, aux coins, soutenaient la grêle splendeur +de leurs rêts, la trame ourdie de belle géométrie +et toute générée d'elles, en forme et en substance.</p> + +<p>Mais, parmi ces forteresses orgueilleuses, il existait +une ruine, un flottant cordage, de petits haillons tremblotants, +déchirés, ennuagés, dispersés sur cinquante +feuilles. Quelque passant rude, oiseau, chat, avait déchiré +l'œuvre de l'ourdisseuse, et l'araignée dépossédée +se tenait sur une feuille, haletante et désespérée et maigrie +à ce qu'il semblait, pensive, peut-être épuisée par +d'opiniâtres engendrements, n'ayant plus de matériaux +dans sa filature. Une goutte d'eau roulant d'une ramille, +légèrement effleura la déçue; elle mut ses pattes véloces, +prit refuge dessous une autre feuille, et s'immobilisa +farouche.</p> + +<p>Autour des Tueuses, les proies voletaient, tournoyaient, +effleuraient les embuscades ou se posaient une minute.</p> + +<p>Une grande mouche avait de pâles saphirs sur les +ailes, le ventre d'acier bleu, le thorax mat, la tête sanguine, +et une plus petite était d'émeraude, un reflet micassé +sur ses ailettes, et leurs pattes menues—fils noirs—montraient +de petits coudes. Une abeille rousse, de +pattes plus larges, trapue d'ailleurs, vraie ouvrière, la +tête noir mat, terne, avec un point fauve, et le thorax +velu, se palpait, passait ses pattes dans son cou, entre +la tête et le thorax, les glissait au long des ailes, proprement +les essuyait sur une feuille de fève. Et bien d'autres +bestioles tourbillonnaient, noires, grises, brunes, un léger +peuple industrieux ou purificateur.</p> + +<p>—Que c'est charmant à vous d'avoir voulu me montrer +ce coin de sauvagerie, murmura Jacques.</p> + +<p>Et la parole valant d'après l'homme, Madeleine était +heureuse de la louange, doucement la savourait.</p> + +<p>—Puis-je y prendre une fleur? dit-il encore.</p> + +<p>Elle se pencha, lui cueillit simplement une némophilia +frêle, puis ils continuèrent leur flânerie, avec toujours +leur demi-silence, leur inaptitude à se familiariser +au bonheur. Mais le trot d'un cheval dans la grande allée +des Corneilles, fit dresser la tête à la vierge.</p> + +<p>—Mon père! dit-elle... Je sais qu'il est impatient de +vous voir.</p> + +<p>Elle l'entraînait, elle atteignait le perron au moment +où Vacreuse venait de descendre de cheval. Le député +s'avança vers les jeunes gens, avec son air de brave +homme qui n'a cherché que le repos dans son existence. +Contre sa coutume, il eut un mouvement de spontanéité:</p> + +<p>—Monsieur Laforge, je pense!... Soyez le bienvenu!</p> + +<p>Puis, une hésitation le prit; mais, devant le sourire +gai de Madeleine, il comprit que Jacques avait triomphé, +et il se montra aimable, instinctivement se sentait +à l'aise, tout disposé à préférer l'officier à Semaise dont +l'humeur raide, les dédains, les railleries à froid, ne +convenaient guère à sa bénévolence. Une conversation +s'engageait, où Vacreuse mettait son esprit pauvre, son +habitude d'homme public, tâtonneur qui préfère questionner, +prendre des mines sérieuses d'écouteur. Interrogé +sur ses souvenirs de campagne, Jacques fuyait les +épisodes personnels, racontait sans hâblerie, disait la +pauvreté de cette guerre où la nature seule était redoutable. +Il ne lui arrivait de s'animer un peu qu'en parlant +du soldat, et son amour des sacrifiés, sa préoccupation +d'une bonne intendance, son esprit clair d'organisateur +déconcertaient Vacreuse. Madeleine écoutait aussi, +avec une jolie mine de jouissance, absolument indifférente +au sujet, et n'y comprenant goutte, mais très charmée +de la manière dont Jacques accouplait les mots et +de l'aisance de sa parole:</p> + +<p>—Vous devriez écrire quelque chose là-dessus! murmurait +Vacreuse d'un air profond.</p> + +<p>Une sensation infiniment douce sourdait entre les paroles, +et la présence de Vacreuse, après l'intensité nerveuse +de leur promenade, plutôt plaisait aux jeunes gens, +harmonisait leur tendresse, mettait en eux une langueur +de rêverie, un endormissement de volupté, ce léger +obstacle qui semble nécessaire au début des trop vivaces +joies humaines et qui, dans le recueillement, la +reprise du «moi» prépare à les cueillir plus entières, +plus complexes et plus suaves.</p> + + + + +<h2>XXIX</h2> + + +<p>Après quelque temps, la familiarité naquit entre +Jacques et Madeleine, mais lentement, quelque chose +de la stupeur bienheureuse des premières minutes se +continuant en eux. Leur heure préférée, durant cette +première période, était, après le dîner, tandis que Vacreuse +et Jeanne se reposaient sous le tilleul de Hongrie, +au rebord de la grande terrasse des Corneilles. Au +loin, se déroulait l'harmonieuse agonie crépusculaire. +Devant le cantique de lumière, sur le treillis végétal, se +gonflaient les petits corps sphériques des oisillons, dans +leur extase débordante, leur amour du disque croulant. +La basilique colossale, le vrai sanctuaire de Bélus, ouvrait +ses cent portails. Des bêtes de cendre se dressaient +sur une architrave de vif argent, dans un jardin de fumée +rose. Sous des strafes finement fuselés, en rude +violet, sur la porte pourpre du bas horizon, une ombre +était dévorée dans un brasier de Cabires. L'émailleur +divin, penché aux polygones de poudre d'or, aux arborisations +éphémères, aux rocs de jade, aux bas-reliefs +polychromes, continuellement variait l'œuvre sublime. +Mais la nuit lente, toujours avançait son Océan dévorant, +effaçait la trame éblouissante, les volutes du Rhodium, +et l'hymne de flamme devenait la plainte faiblement +lumineuse de l'adieu, la défaite des rayons, toujours +plus brisés, plus courbes. Une rouille traînait aux +nues, les décombres s'accumulaient, les cavernes éboulées +s'emplissaient de taches d'ombre, de précipitation +cuivreuse, et le rouge descendait les rampes, les flancs des +montagnes évaporées, se réfugiait au bas de l'horizon, +derrière les fins réticules découpés noirement sur le couchant. +Puis, gravement, la dernière vibration trépassait +derrière la forêt. Une chauve-souris indécise voletait +quelques minutes encore, attendrissante dans la désuétude +cendreuse. Entre les astres primaires, leurs foyers +d'abord luttant péniblement contre la forge occidentale, +entre le tremblement de Wéga, d'Arcturus, d'Antarès +pourpre au ras de l'horizon, peu à peu s'éparpillait l'égrisée +nocturne. La grande, profonde nuit s'étendait. À +peine, sur la vallée taciturne, une humble lampe de +ferme s'allumait, aimablement. Parmi l'opacité des arbres, +leurs frissonnantes estompes, il apparaissait des +trouées grises des faunes vagues, des lueurs sourdes. Le +cigare de Vacreuse montrait une braise ardente, et la sérénité +toujours plus vaste, comme si l'abîme firmamentaire +s'élargissait avec le croulement des ténèbres, oppressait +les pauvres humains de la terrasse.</p> + +<p>Madeleine, avec un gracile mouvement d'épaules, se +pressait contre Jacques, balbutiait une syllabe tendre, à +voix toute basse. Lui, dans son grand ravissement, son +heure de récompense, plein de gratitude confuse, essayait +de voir la jeune fille dans l'ombre, percevait la +clarté faible du visage. Parfois, le nom d'une étoile +coupait leur silence, ou bien une phrase de Jeanne et +de Vacreuse leur arrivait en sourdine. Du cri d'un grillon, +d'un court aboi de mollosse troublé, de la senteur +d'herbes coupées s'entremêlant à l'encens des parterres, +ils éprouvaient une joie ineffable.</p> + +<p>Pourtant, à la longue, la causerie naissait, et c'était, +en même temps que les astres, une idée d'Espace, +une idée de Temps qui prédominait. Ils reculaient en +arrière. Le château n'existait plus, mais à la place une +Tour, noire et pesante, avec l'homme d'acier entrevu +derrière les créneaux fauves, et sur la plaine, le serf, +la maigre humanité de la glèbe, l'affreux travail, la +récolte d'avance dévorée. Tremblant perpétuellement, +son œil mélancolique levé vers le gibet seigneurial, pas +même consolé par l'agenouillement au temple avare +de lumière et triste comme une caverne, l'esclave avait +vécu cependant, avait lentement créé l'humanité héroïque +de Valmy, d'Iéna et de Wagram... Ils reculaient +plus loin encore: sur la vallée antique s'étalaient les +huttes d'une peuplade aïeule et l'homme du Peulvaen, +du Crombech, le pauvre ancêtre barbare circulait sous +les ramilles, misérablement chassait, priait au rebord +des grottes, apportait la pierre du souvenir sur le Tertre +funéraire. Alors, comme maintenant, la Géométrie +immuable des constellations vibrait dans l'abîme noir, +et presque les mêmes astres. À peine, à la minuscule +distance de quelques mille ans, un arc du cercle de précession +était parcouru par l'aiguille axiale, à peine la +Croix du Sud croulée derrière l'Équateur. Et Madeleine, +sous l'angoisse de l'Immuable, soupirait craintivement, +imaginait, au loin du beau jardin des Corneilles, +les huttes disjointes, les bêtes rôdeuses, un +chef celte, farouche, debout dans la nuit d'été, des yeux +de flamme fixés sur la Chèvre ou Altaïr...</p> + +<p>Ils se taisaient. Un exégète invisible traduisait la +bible universelle. Leurs vies palpitaient l'une à côté de +l'autre avec suavité. Leurs mains se trouvaient, se +nouaient, le sang de jeunesse renouvelait perpétuellement +leurs délices; tous leurs sens y participaient.</p> + +<p>—Madeleine, murmurait Jacques après un silence, +je doute!</p> + +<p>—De quoi donc!</p> + +<p>—Que tu m'aimes... et que nous sommes ici, et que +cette terrasse, ce jardin, ces arbres qui chantent dans +l'ombre, ce village endormi là-bas, Pégase là-haut, +la petite lumière qui tremblote derrière les trembles, +le grillon qui vibre... que tout cela existe, j'en +doute!</p> + +<p>—Et moi, dit Madeleine, je n'existe pas?</p> + +<p>—Toi!... ô mon Dieu! penser que tu es là, que tu +parles, que je vois la blancheur de ton visage... et que +je tiens tes mains entre les miennes...</p> + +<p>Il la pressait contre lui, contre sa poitrine tumultueuse, +et elle, dans une naïve extase, lentement montait +à ses lèvres, se sentait la douce humilité de l'esclavage +féminin. Mais, mollement, un pas vibrait sur la terrasse, +le cigare de Vacreuse se mouvait dans l'ombre.</p> + +<p>—Eh! disait il... la nuit s'avance... où diable êtes-vous?</p> + +<p>Ils se rapprochaient lentement. Jacques causait avec +gravité, écouté avec plaisir par Jeanne et même par +Vacreuse, et une lanterne bleuâtre était apportée, suspendue +à un arbre, lançait une magie lumineuse dans +l'ajour des feuilles, sur la façade du château, se perdait +au jardin, de fleur en fleur, par ci par là rebondissante, +absorbée enfin par les trous d'ombre, mangée +par la nuit. Puis, les minutes finales coulaient, +le jeune homme se levait tristement, partait, mais loin +déjà, invisible dans l'opacité des campagnes, il se retournait +encore pour regarder la cariatide adorée, claire +devant le château, baignée d'un peu de fantasmagorie +par la lanterne bleue.</p> + +<p>—Viens donc, disait Jeanne à Madeleine... l'air fraîchit... +Comme tu l'aimes!... Je l'envie.</p> + +<p>Mais, au fond, Jeanne était séduite par le jeune +homme, captée par sa fraîcheur de nature, sa grâce +extérieure.</p> + + + + +<h2>XXX</h2> + + +<p>Debout, au début d'une trouée dans les géométries +d'arbres du jardin français des Corneilles, se tenait une +déité maigre, en harmonie douce avec les pénombres, +et les jeunes gens aimaient cette frêle silhouette, par +elle commençait leur quotidienne rôderie du matin. +Une petite rousseur était sur la fourrure fraîche des +massifs, et les fleurs, en quatre enclos, autour d'un +bassin, pointillaient du rouge-vif, de léger blanc, peu +de jaune, du bleu noyé. C'étaient les petits poils de +l'agirate, les éponges pourpres, de vélin violet, de safran, +de neige, des dahlias, l'ascension haute des trémières, +la pauvreté des bégonias, la subite originalité +d'une orchidée suspendue à une tresse d'arbre, face +animale, gueule, vase, l'inévitable mais lumineux géranium, +la chrysanthème étoile d'or, les menus yeux +mauves de l'héliotrope, et la strophe des feuilles-fleurs, +ce que créent d'agréable opulence l'Irésine et le Coleus +sombrement rouges, le pyrèthre doré, la cinéraire maritime, +sa vive découpure saupoudrée d'argent, l'ampleur +des balisiers noirâtres, l'amaranthe tricolore, le +gnaphale laineux, les glaives de l'agavé, puis la plébéienne, +l'ancêtre, la mousse subitement jaillissante +dans cette belle aristocratie des tisseuses de rayons.</p> + +<p>Jacques, amoureusement, improvisait un bouquet, +le posait d'une main tremblotante au corsage de Madeleine, +et ils abandonnaient les parterres, glissaient +par les allées d'arbres. Les vieux riviaux des chênes, les +ormes, plus doux, s'enlaçaient en fortes arcades, faisaient +une nuit de crypte romane, tandis que sous les peupliers +d'Italie c'était une haute, frêle voûte ogivale. Les peupliers +canadiens remuaient leurs petites ailes d'argent, +frétillantes; la symétrie des folioles du frêne, sur les +arcatures moëlleuses, agréait à côté de la gentille personnalité +du cytise, son manteau tendre, fraîchement +ajouré; et des saules blancs, nullement ragots, aux +bords de fragmentaires pièces d'eau, miraient leurs +frondaisons de lames aiguës, blanches aux coups de +soleil en revers; et quelque saule de Babylone, édicule +de haut art végétal, ses frêles, pleureux et pâles filaments +touchant l'onde de leurs pointes, rasant les +nénuphars, toute sa toison de douleur épandue sur un +large périmètre, prenaient fortement le cœur, le pénétraient +d'exquisité mélancolique.</p> + +<p>Puis, en pente douce, des herbes s'étendaient, l'humble +vulpin et le ray-grass, des rectangles frisottants +avec des polissures fugitives, coupés de sentiers de +sable, et un coin de jardin potager apparaissait, où, +parmi les légumes, des cloches de melons brillaient +comme des domuscules d'argent; des poireaux balançaient +leurs sphéroïdes pleins de semences. Et toujours +la promenade des jeunes gens aboutissait à un grand +étang, près de la grille, devant le village.</p> + +<p>Par un délicat travail de nuances, le firmament, gris-pâle +au pourtour, bleuissait lentement jusqu'au zénith. +La tour de l'église, teinte comme un camaïeu, émergeait +derrière les toits ardoisés, à cheminées blanchâtres, du +village. Trois îlots, en triangle, saillaient sur le tremblement +léger de l'onde, et, parmi leur toison tendre d'arbustes, +se profilaient quelques dures, sombres pyramides +de conifères; un seul peuplier noir, tout frêle, élevait +chaque ramille en verticale. À l'Orient, une pagode à +toits retroussés, les arêtes recourbées comme des cimeterres, +apparaissait par-dessus de basses têtes de frênes, +entre des trembles sensitifs. Le ciel teintait l'étang de +prismes saphirins, nués d'ambre vers les bords. Deux +cygnes australiens voguaient en philosophes, leurs yeux +rouges pareils à des rubis, leurs becs écarlates comme +des gousses de poivre de Cayenne. Un canard suivait, +qui, par instants, plongeait sa tête dans l'eau, relevait +sa courte queue diaprée et les bouts lapis-lazuli de ses +ailes, tandis que ses pattes orangées battaient mollement +de bas en haut. Cols plus longs, les cygnes noirs plongeaient +sans quitter l'horizontale, hérissant un peu leurs +plumes, et leurs becs vermillonnés reparaissaient mâchant +des herbes fluviatiles.</p> + +<p>Jacques et Madeleine longeaient les bords à loisir, et +au-delà d'un petit pont de poutres, ils passaient dans +une chapelle de platanes. Là causait une fontaine. Un +noir géant de bronze, l'air rustre, point féroce dans son +excessive toison de barbe, de cheveux, les pectoraux +renflés, les reins câblés, avec une peau de bête aux +épaules dont passait la tête cornue, était là rêveur sur +un roc, et deux marbres bien mièvres se tenaient plus +loin, les pieds dévorés de lichen.</p> + +<p>L'eau tombait frêlement, avec son bruit de soupireuse +qui monotonise la pensée, croulait sur des marches en +grès, par-dessus des paquets de mousse laineuse, emplissant +un bassin décagone relié à l'étang, où filaient, à +l'ombre, de fainéants cyprins. Les platanes étaient pâles +dans le soleil, se rejoignaient en voussure de chrysolithe, +au bout des troncs écorchés, tachetés de soufre. Hauts +par-dessus la fontaine, deux fleuves, dévorés par la dent +éternelle, penchaient des urnes ébréchées.</p> + +<p>Les jeunes gens écoutaient là, ravis, le petit clapotis +de clepsydre, et Jacques s'agenouillait une minute, +posait de dévorants baisers sur les bras de Madeleine. +Un trouble venait à leur regard, leurs cœurs grondaient.</p> + +<p>—Viens! disait Jacques, effrayé du péril de la solitude +trop ombreuse.</p> + +<p>Ils partaient, allaient se reposer au petit kiosque japonais, +devant la campagne d'août. Les grains étaient +fauchés, des meules blondes s'édifiaient, et des tas fauves +de foin. Près des rectangles hérissés d'éteules, trop secs, +les prés captivaient fraîchement. Des volets se rabattaient +dans la brasillante journée, des gramens se glissaient +parmi les vernes des mares, et des vignes rougissaient +sur l'arrière-plan déclive.</p> + + + + +<h2>XXXI</h2> + + +<p>Il leur arrivait de sortir des Corneilles. Leur promenade +les portait fréquemment auprès d'une ferme où le +travail n'avait pas la tristesse d'ailleurs. Un diable de +laboureur, vif, toujours chantant à plein gosier, y besognait +en famille, aidé de ses fils et de ses belles-filles. +Et une des particularités du bonhomme était une ressemblance +physique incroyable avec le roi Henri IV, +dont il avait encore des traits de caractère, la bénévolence, +la gaîté, la pertinacité sans faste. Toujours les +jeunes gens faisaient une courte halte près de cette +ferme, en admiraient l'ordonnance.</p> + +<p>Les bœufs rouges, patiemment broutant, circulant, ou +assis sous quelque pommier, levaient leur œil de pensée +lente, de lente digestion, pesamment bleuâtre, et à côté, +vif, un étincelant poulain, animal de nerfs, s'ébrouait, +rejetait, par pétulance, espièglerie, sa tête en arrière, +grattait le sol de son joli sabot. Le mâtin, massif, sa +langue rose dépassant ses babines, avait un autre regard +que ces herbivores, des yeux graves et très beaux, disposés +pour la vue d'ensemble, comme ceux de l'homme. +Il flairait, aimait les jeunes gens, les recevait en seigneurie +hospitalière. Souvent une chèvre projetait ses +cornes au bord de l'ombre de l'étable, et sa prunelle +lenticulaire, presque un trait dans le soleil, était bienheureuse +d'un bonheur sec de grimpeuse de rochers. La +gorge des pigeons se métamorphosait perpétuellement, +et plus encore celle du coq, tandis que, impassibles, les +poitrines bombées comme des cuirasses blanches, des +pelotons d'oies s'avançaient par la prairie, cernées par +les poules en maraude, et qu'un petit auvent abritait la +gentillesse d'une couvée jaune, avec la mère maigre, +ardente, enflammée de défiance, d'amour, déployant +une bravoure colérique à la moindre approche, les ailes +palpitantes, hérissées. Infatigable, dédaigneux de contemplation, +le peuple abeille bruissait aux portes minuscules +et innombrables des ruches, et toutes étaient de +jolies vivantes roussâtres dans le soleil. D'autres +insectes ramaient, et la bergeronnette vite volait au +secours des graminivores, chassait, dévorait vaillamment +les petits suceurs de sang.</p> + +<p>Cependant, dans une incoercible gaîté, Henri IV et +ses fils terminaient la rentrée des céréales, et le lourd +chariot débordant de gerbes arrivait par périodes synchroniques +à la ferme. En passant, dans sa casaque +poudroyante, le paysan répondait allègrement au salut +de Jacques, dans une belle attitude d'aise, virile, digne, +et familière exactement au point.</p> + +<p>—La terre m'a fait bonne mesure cette année! dit-il +après les mots de prélude. J'ai quasi trois fois la consommation +de la famille en céréales pour la prochaine +année. Faudra vendre le surplus et ce n'est guère ma +coutume.</p> + +<p>—Vous ne faites pas de blé? demanda Jacques.</p> + +<p>—Nenni. Voyez là-bas ces bœufs rouges... je les +crois beaux. Je fais de bonne viande depuis que je vois +le Nouveau-Monde nous dévorer la culture du froment... +J'ai lieu de chanter, tout prospère!...</p> + +<p>—Et vous chantez, dit Madeleine, à réjouir le cœur +des passants!</p> + +<p>—Dame, ma belle mam'zelle! Je suis pas malheureux! +Le soleil et la pluie viennent à souhait, les étables +sont pleines... voilà! mais ça ne me suffit pas pourtant, +vous savez! J'ai encore un souhait, et, par exemple, +un bien grand diable de souhait!</p> + +<p>Henri IV jeta autour de l'horizon un coup d'œil large, +et, sur sa physionomie un peu railleuse, une grande +douceur transsuda.</p> + +<p>—Et ce souhait, on ne peut pas le connaître, sans +doute? demanda Jacques.</p> + +<p>Henri IV épia le jeune homme, embarrassé:</p> + +<p>—Pardi... Quelque chose me plaît en vous... Sauf +vot' respect, monsieur... Je vas donc vous le dire. Donc, +moi, j'ai pas à crier contre la terre, ni contre les hommes: +la terre n'est pas avare et les hommes nous laissent ces +bons arpents... et c'est juste un bon lopin pour une +famille... du travail pour le père et les fils... et des +économies pour les mauvais jours. Enfin, un bon sort, +faut dire. Mes belles-filles, mes petits-enfants, tous +vivent en joie. Eh bien! c'est drôle, ça ne suffit pas tout +à fait à mon cœur, monsieur... Ce que je voudrais, sous +ce ciel qui s'étend si bleu en ce moment, et sur toute +notre France, et même plus loin, c'est que tous les +hommes en aient autant, tous ceux qui veulent bien +travailler, s'entend. Vous me direz, et je le sais bien, le +sol de France n'est pas assez grand pour donner ça à +chaque famille. Mais je ne suis pas assez sot pour ne +pas savoir que la terre n'est point tout, et qu'il y a +d'autres richesses, comme dit le livre que je lis pendant +les veillées d'hiver. Eh bien, alors? Croyez-vous +qu'avec un peu d'entente, et sans colère, ça ne pourrait +pas venir un jour. Dame, qu'il y ait des riches, je ne +dis pas non, mais qu'il n'y ait pas de pauvres, monsieur, +voilà à quoi je rêvasse après le travail, et surtout pendant +le repos du dimanche... Ça serait si beau... tout ce +monde qui chanterait!</p> + +<p>Et Jacques restait surpris, extrêmement, de voir ce +vœu de «poule au pot» jaillir des lèvres de ce paysan, +de ce paysan qui, au physique ressemblait tellement au +bonhomme roi qui disait à son Parlement: «Mes prédicateurs +vous ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat. +Et moi, avec jaquette grise, je vous donnerai les +effets. Je n'ai qu'une jaquette grise; je suis gris par le +dehors, mais tout doré au dedans.»</p> + +<p>—Bénie soit votre famille! fit Jacques avec gravité en +tendant la main au paysan.</p> + +<p>—Vous en êtes donc... de mon idée? demanda +Henri IV.</p> + +<p>—De tout mon cœur!</p> + +<p>—Ah!... il me semblait bien! Vos yeux chantent la +bien venue au pauvre monde...</p> + +<p>Les amoureux s'éloignent, tandis que déjà reprenait +une strophe sonore du paysan, et ils causaient longtemps +du rêve candide.</p> + +<p>—Est-ce donc impossible? demandait Madeleine avec +un gentil enthousiasme.</p> + +<p>—Non, mais il faudra tant de siècles!</p> + +<p>—C'est bien noir! soupira-t-elle.</p> + +<p>—Bien noir.</p> + +<p>Et leurs ombres, excessivement longues et toutes +grêles, les précédaient sur la sérénité mi-crépusculaire +des pâturages.</p> + + + + +<h2>XXXII</h2> + + +<p>À la longue, tandis que leurs personnalités s'harmonisaient, +se confondaient davantage, l'Idylle devenait périlleuse. +Déjà leur vœu d'amour tendait plus loin que la +volupté confuse d'être ensemble et de se frôler, la voix +éternelle les troublait, les faisait pâles, et deux événements +intimes marquèrent profondément cet état la +première fois, ce fut au bord du grand étang des Corneilles, +un jour que des nimbus montaient sur le paysage, +se massaient impétueusement dans le zénith. L'atmosphère +se dilatait, de pénible respiration, et Madeleine +vibrait électriquement.</p> + +<p>C'était l'heure générique de l'orage. Dans la respiration +basse d'une brise mourante, le paysage devint violet, +la tourmente des nues créa une fièvre noire percée de +blancs livides. L'étang reflétait les âpres tons du firmament; +les arbres troubles attendaient dans les îles +roussies où s'abattaient des ramiers émus, et les martinets +quittèrent la tour de l'église. Puis, le ciel furieux +se coupa de vents électriques, à trous dentelés, à nues +grises, graduellement charbonnées, enfumées, bientôt +fusionnées en grandes masses aux bordures de lumière +tremblantes comme des ailes, et, enfin, un cyclone +zénithal, des nébuleuses en spirales. L'air monta, subitement +rare, forçant la respiration, et Madeleine nerveuse, +haletante, charmée au fond, levait la tête, se +serrait à Jacques. De grands lambeaux violâtres, figurant +des forêts, des descentes de collines, des entassements +de champs jaunes, cernèrent le cirque horizontal. +Immobiles quelques minutes les arbres frémirent comme +des vivants, de grands tourbillons emportèrent des +feuilles, en ascensions hélicoïdales, puis les recouchèrent +brutalement sur le sol. De brusques paix, des silences +maladifs, des attentes où se condensaient les électricités +énormes de cette journée, puis toute la nature luttante, +tournante, prête à l'orage qui va bondir d'une nue à +l'autre. Le premier éclair jaillit, bleuissant la Pagode, +les rainures, l'eau boueuse; puis les décharges s'accumulèrent, +baignant toute la coupe de splendeurs larges +ébranlant formidablement les ondes sonores; puis les +premières gouttes tombèrent, éparses.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmurait Madeleine.</p> + +<p>Apeurée, elle se tapissait tout contre Jacques, et un +petit tremblement relevait ses épaules, passait sur sa +nuque délicate. Il la soutenait, disant quelques syllabes +tendres, mais au soyeux contact de la vierge, peu à peu, +il devenait tout pâle, lui-même frissonnait, respirait mal. +Ses mots s'embarrassèrent, il regardait vaguement +devant lui. Mais elle leva les yeux, vit le trouble de +Jacques et se troubla. Dans les intermittences silencieuses +ils entendaient leurs cœurs, et indomptablement +leurs bouches se rencontrèrent. Puis, immobiles une +minute, dominés, ils se sentaient sous un obscur vouloir +qui dénouait leurs forces.</p> + +<p>Mais la volonté leur revint, l'effroi du péril, leurs bras +se desserrèrent, et ils baissaient la tête, la chair trop +émue encore pour oser se regarder.</p> + +<p>Une brise régulière courut, des flocons venus du sud +se posèrent sous les masses grises du firmament. Puis, +des sillons resplendissants, une crépitation bizarre, et +une avalanche se roulait sur les herbes, une magnifique +pluie blanche. Elle fut brève, les nimbus lacérés s'éparpillèrent +en écumes, un océan de rayons s'abattit.</p> + +<p>Avec sa peur passée, les yeux pleins du charme d'après +pluie, Madeleine souriait à Jacques, et lui s'éloignait +d'un pas, un instant contemplait la pose délicate de la +jeune fille.</p> + +<p>—Oh! que c'est aimable à toi d'être si jeune... d'être +là debout... et de me laisser t'adorer!</p> + +<p>Elle, embarrassée et rose, mordait sa lèvre, abaissait +les fins rais de ses cils. Des plis vivaient doucement, +variaient le discret clair-obscur de sa toilette, et au bas +de la robe gris de nue, un filet merise courait en ondulations. +Son pied s'avançait un peu, enceint de velours +cramoisi, se découpait sous la cheville légère où un bas +de soie mettait un treillis de soufre et d'ébène. En dessous, +elle contemplait Jacques, ses grands yeux celtiques, +sa belle tête pensive sous l'abondance des cheveux +blonds, à son tour l'admirait, s'approchait de lui impétueusement, +l'enveloppait du noir regard de son amour +jaloux, et bégayait, en syllabes entrecoupées, le Cantique +des Cantiques...</p> + +<p>—Venez-nous en! dit-elle enfin. Il doit faire adorable +marcher sur l'herbe humide. Puis, tu sais, les moindres +choses ont pris de la grâce depuis que tu es au château.</p> + +<p>La beauté d'un monticule les arrêta, planté de conifères. +La sombre famille, presque rieuse après la pluie, +presque gaie, mais d'une gaîté sage, philosophique, en +contraste avec la vivacité étincelante de l'herbe, pleine +d'irisements à la pointe des petits glaives verts, la +sombre famille montait au long des plis lents du terrain. +En sa majesté droite, pointant ses aiguilles sous +les cocons déchirés des nues, un grand pin régnait à la +cime, et il y avait des cèdres étendant longuement leurs +mains plates; d'âpres lierres vêtissant de deuil un fût +mort; des sapins immobiles dans un songe de septentrion; +une jeune tribu de bouleaux, tremblants encore +de l'orage, trempés, découvrant leurs torses délicats +vêtus de soie blanche; une source éphémère dans un pli +de l'herbe, pleurant bas, avec de petits soubresauts, frôlant +deux houx leurs feuilles ourlées d'argent; des ifs +de vie lente, lourde, taillés férocement par les jardiniers, +et un cyprès, un cénobite colossal, noirement rêveur, +devant qui reculaient les siècles.</p> + +<p>Ils montèrent.</p> + +<p>Leurs pas se répercutaient aux concavités déclives. +Entre les fûts, la religieuse lumière ondulait. Ils levaient +les yeux, vers le plafond d'un cèdre, et dans +l'horizontalité des ramures de l'arbre noir, son rigide +duvet cristallisé, il transsudait une lueur idéale. Elle +blanchissait les vides légers de la trame, pénétrait en +polygones bleuâtres par les meneaux, rasait, enveloppait +les bras monstrueux, leur nudité râpeuse, leurs déroulements +graves, puissants, solennels. Ravis par la splendeur +silencieuse, par ce merveilleux coulement de clair-obscur, +Jacques et Madeleine y percevaient comme un +élargissement sacré de leur amour, et taciturnes, l'âme +très douce, ils s'attardaient longtemps à cueillir une +grappe de sensations, puis, bien lentement, avec au +fond de leur mémoire un tableau robuste, un chef-d'œuvre +de l'Artiste inlassable, ils reprirent leur route +au long des sentiers, las et l'âme surhaussée.</p> + + + + +<h2>XXXIII</h2> + + +<p>La seconde tentation survint au dehors des Corneilles. +Ils s'étaient égarés. Quoiqu'ils se tinssent près des +rideaux de peupliers, par les sentes encaissées, ils étaient +pleins de poudre grise, arides, l'âme un peu stérilisée +par la marche sur le sol blanc, suivis de la sèche rumeur +des insectes, quand, entre les aulnes, ils aperçurent +une mare. Entrés dans la pénombre, de suite leur +âme eut la paix du monde des eaux, la muette fraîcheur +d'Oannès.</p> + +<p>Là, croissait la beauté abondante, sa ténuité, ses +minuties. Le pinceau minuscule, d'heure en heure, y +retouchait. Dans les petites chevelures, dans les toisons, +sur les agames flottants, sur l'élégance des graminées, +des salicaires, à toutes les courbes des végétaux, +continuellement la grâce ruisselait, le ravissement +de la lumière, l'indéfinie métamorphose. Dans le silence, +toute voix diurne y était rare. Les jeunes gens firent +quelques pas. L'eau clapota sous des bonds de grenouilles. +Ils se trouvèrent sur un petit promontoire, entre +deux saules. Devant eux, une ouverture dentelée laissait +entrer des choses lointaines, excessivement lointaines. +Alors, ils se tinrent immobiles, et, près d'une colline, +dans la tremblante vie lumineuse, des bœufs, des chevaux, +des hommes semblaient, à cause de la distance, +glisser avec une lenteur dormeuse de rêve.</p> + +<p>Mais voilà que, rassurées du silence, sur le petit promontoire, +il vint un monde de grenouilles vertes. Elles +levaient leurs têtes, ouvraient des yeux couleur de cuivre +dans la singulière pénombre, étaient assises sur +leurs cuisses, appuyées sur leurs courts avant-membres, +avec leurs doigts palmés, leurs ventres blancs, les taches, +les filets bruns du dos, des êtres de singulière sorcellerie, +de petites nécromanciennes grotesquement contemplatives, +réfléchies. L'une, l'autre, parfois criait +doucement, bondissait aux blancs périanthes des sagittaires, +étendait ses membres humains sous l'onde, et +Jacques et Madeleine s'intéressaient prodigieusement à +ce peuple, ne pouvaient le quitter. Les algues, les écaillettes +des lentilles d'eau laissaient des miroirs libres +où les gerris glissaient furtivement; la grêle massette +poussait des glaives déjà flétris, avec des ajourements +longs, des losanges de vide bleuâtre, les populages se +fanaient et quelque chose d'exquis s'exhalait de l'épilobe +de ses fleurettes rosâtres. De puissants roseaux +poussaient comme des bambous. Et les ramuscules de +la grande douve, la majesté de la flambe, la coriacité du +terne plantain, un buisson clair de lysimaque, tout +cela, dans le tamisement des rayons, des ombres de +soie, des clairs de topaze émeraudée, dans le volètement +des insectes, sous le tremblement d'un large peuplier, +donnait la grande jouvence aux amoureux, l'allégresse +de genèse éternelle, émanée de la Mère impérissable.</p> + +<p>Sur le cou de Madeleine, un rayon réfléchi remuait +et la tête restait ombragée, dans une attention exquise, +avec la vie divine des deux prunelles fixées sur le promontoire. +La robe souple, à douce transparence de +perle, s'harmoniait aux plantes; mais Jacques ne suivait +que le tremblement du rayon dans le cou de napée, +et un peu la lueur d'un rubis feu oscillant au bout d'un +lobe couleur de liseron.</p> + +<p>Elle, préoccupée des raînettes, se sentit enlacée brusquement +et les lèvres de Jacques errèrent dans sa +nuque. Elle ferma les yeux, avec un frisson de satin +sur sa chair; il la sentit faible, il se mit à genoux, dit +son culte, la tête cachée dans les plis de la robe parfumée, +et se perdant au contact de la Sulamite.</p> + +<p>Quand, par un immense effort, il dégagea sa tête, +tous deux grelottaient. D'en bas, il la regardait, craintif, +et elle, farouche, abaissait sur lui la splendeur noire de +ses prunelles. Alors, ils se sentirent dans une profonde +misère. C'était, tout autour, insinuante, la même Voix, +la Voix de la minute qui passe, de l'Instable, de l'Éphémère. +Elle chuchotait sur l'eau d'ambre, sur l'algue +humble, tombait des feuilles du saule, tremblait dans +les miroitements du soleil. Apeurés, écrasés par l'Infini +qui, si vite, les reprendrait à la Vie, leurs veines étaient +en tumulte.</p> + +<p>—Madeleine! murmurait-il.</p> + +<p>Il la tenait contre son cœur, et toutes ses forces, au +doux fardeau tiède, palpitant, embaumé, s'évanouissaient. +Du vaste monde, ils ne percevaient plus que les +grondements de leurs poitrines. Comme l'autre jour, +dans l'orage, le périlleux vouloir, obscur et immense, +les dominait, commandait de créer, de se soumettre à +la Sélection.</p> + +<p>Ils s'y refusèrent. Il recula lentement, en désordre, et +sur le pied d'enfant de la Vierge, sa petite chaussure +ajourée, il mettait un long, soumis et triste baiser. Puis, +tous deux, pendant longtemps, ils restèrent détournés +l'un de l'autre, la chair trop lourde, tremblants de leur +solitude, épouvantés de se dire une parole.</p> + +<p>Cependant, le crépuscule approchait, les ombres devenaient +roses, des taches de lumière plus dorées se +posaient au tronc du peuplier, l'eau était mystérieuse, +et les raînettes commençaient à chanter. Ils les écoutaient, +trouvant que c'était bien un concert de filles +aquatiques, des accents humides, admirant les métamorphoses +de leurs nuances à la chute des lueurs, leurs +yeux convexes devenus plus rouges.</p> + +<p>Et c'est ainsi que, lentement, la paix revint à leurs +nerfs, la victoire de leur loyauté, la joie grave de n'avoir +pas déçu la confiance des ascendants. Madeleine, dans +un recueillement, posa ses lèvres sur la main de Jacques:</p> + +<p>—Mon doux maître! murmura-t-elle...</p> + +<p>Au loin, sur la parabole de l'horizon, le jour s'assoupissait +ineffablement.</p> + + + + +<h2>XXXIV</h2> + + +<p>Vers la mi-septembre, l'après-midi, Pierre Laforge +descendit de wagon, à la gare la plus proche des Corneilles. +Il n'avait pas prévenu Jacques, voulant faire une +surprise. La journée était gentille, protégée du soleil +par un vélarium de nues claires. Pierre, au seuil de la +petite gare, hésita. Puis, tenté du paysage placide, il +résolut d'aller à pied. Une raison morale l'y poussait +d'ailleurs: il se sentait en mauvais équilibre, trop ému, +embrouillé. Sans doute la marche décrasserait sa pensée, +la ferait plus lucide.</p> + +<p>Il partit à l'aise, après s'être fait indiquer le chemin. +Tout en marchant, il préparait son entrée aux Corneilles, +les phrases à dire. Il ne trouva rien d'autre que ce qu'il +avait imaginé durant son cahotement, sur la voie ferrée, +mais, dans la sérénité champêtre, il semblait que chaque +pensée fût neuve. Lui-même se sentait neuf. Des +souvenances d'antan bruissaient dans son crâne. Que la +vie est drôle! Après tant d'années d'inimitié, voilà qu'il +allait demander la fille de Jeanne pour son fils. La +querelle finissait en fleurs blanches. Mon Dieu! lui +n'avait pas désiré une si longue lutte. Sans l'opiniâtreté +de Jeanne, depuis longtemps il aurait mis tout ça avec +les vieilles lunes. Mais avait-elle été méchante, adroite +à le cribler de vilaines petites blessures... et à verser de +l'acide dessus!</p> + +<p>—Sacrebleu, oui! murmura-t-il.</p> + +<p>Il s'arrêta, se sentit moins neuf. Une rafale de colère +passait sur son visage... Il avait bien fallu se défendre! +Alors, il avait rendu les coups, solidement. Mais c'est +égal, dans l'ensemble elle avait eu l'avantage. Ah! la +sacrée mâtine!</p> + +<p>Un corbeau passa, ricana. Pierre le regarda avec malveillance. +Et ses pensées continuaient à tourbillonner... +Oui, elle avait plus donné que reçu. Et c'était injuste, +terriblement injuste. Qu'avait-il fait, lui? dit une parole +amère... une simple parole après le plus lâche abandon. +En vérité, il fallait un aplomb extraordinaire pour +se permettre de l'attaquer à cause de cette parole.</p> + +<p>—Extraordinaire!</p> + +<p>Voilà qu'il racontait ses idées aux sillons! Et puis, +qu'est-ce que cette colère signifiait? C'était indigne de +sa volonté. Puisqu'il était venu avec des idées de raccommodage, +il fallait penser à des choses douces. Il +voulait entrer chez Jeanne aussi paisible qu'un bœuf. Il +débiterait son petit boniment, il ajouterait quelques +bonnes paroles qui ne signifieraient rien du tout, et ce +serait une affaire embrochée. Et si Jacques était heureux, +il ne regretterait pas d'avoir mis un peu les +pouces. Il avait assez vécu pour voir que ces interminables +haines ne mènent absolument à rien.</p> + +<p>Redevenu neuf, il reprenait attention au paysage. De +loin, il voyait déjà poindre les Corneilles. Alors, son +cœur sauta. Le vieux monde intime ressuscita. Il se revit +à l'adolescence, aux années larges, planant sur l'horizon +démesuré de la Foi et de l'Espérance. Puis, son +grand amour, cette Jeanne! Comment était-elle maintenant? +Naguère encore elle était belle. Depuis deux +ans, il ne l'avait vue. Le temps continuait-il à la respecter?</p> + +<p>Un paysan, à l'orée d'une ferme, chantait, plus gai +qu'une alouette. Pierre releva la tête. Tiens! Comme ce +paysan ressemblait au roi Henri IV!</p> + +<p>—Eh! monsieur, cria Laforge, c'est bien le château +des Corneilles, là?</p> + +<p>—Oui, m'sieur, répondit Henri IV.</p> + +<p>Et il se remit à chanter, intarissablement.</p> + +<p>Cependant, Pierre franchissait les grilles du château. +Au moment décisif il reprenait son allure de personnage +de banque et de politique. Le pas ralenti, il regardait +les jardins. Brusquement, il poussa une exclamation. +Sous une allée de chênes il venait de reconnaître +son fils. Il n'était pas seul, Madeleine l'accompagnait. +Tous deux s'avançaient.</p> + +<p>—Tu ne m'avais pas prévenu! dit Jacques avec un +ton de bonheur et de léger reproche.</p> + +<p>—Je voulais te faire une surprise... Je n'ai pas réussi, +voilà tout!</p> + +<p>Il épiait Madeleine, la trouvait d'infinie grâce: elle +ressemblait à la Jeanne de jadis. Un peu plus douce +pourtant... Et Pierre comprenait l'amour de Jacques.</p> + +<p>—Mon fils est bien heureux! finit-il par dire à Madeleine.</p> + +<p>Et elle devint gentiment rose et de sa vieille haine il +ne restait plus rien. L'amour de Jacques avait tout +emporté.</p> + +<p>—Allons! murmura Pierre à son fils... Je vais te +chercher le Paradis.</p> + +<p>—Oh, ne le laisse pas échapper! cria le jeune +homme.</p> + +<p>Il serrait les mains de son père, d'un air de supplication, +et une vague épouvante apparaissait au fond de +ses yeux.</p> + +<p>—Rassure-toi, répliqua le père. J'ai trop envie d'avoir +une fée dans la famille.</p> + +<p>Et saluant Madeleine, il s'éloigna. Les jeunes gens +le suivaient des yeux. Tous deux tremblaient, étaient +pâles.</p> + +<p>—Oh! que j'ai peur! murmura Jacques.</p> + +<p>Il serrait Madeleine contre lui, avec un grelottement +d'amour, dans une sauvage inquiétude.</p> + + + + +<h2>XXXV</h2> + + +<p>Quand Jeanne tint la carte de Pierre, elle resta une +seconde éblouie de la volupté du triomphe, une multitude +innombrable de pensées conquérantes palpitaient +dans son cerveau. Mais, se remettant, elle donna l'ordre +d'introduire Pierre. Il entra, gravement, balbutiant deux +ou trois syllabes.</p> + +<p>Et il y eut un irrésistible intervalle de silence, pendant +lequel ils se considéraient discrètement.</p> + +<p>Il était resté maigre, dévoré d'une tâtillonne volonté, +le teint tourmenté, sans teinte franche, des taches d'ictère +autour des yeux, et une multitude de fines rides +venues de la facile irritation du masque. Ses tempes +étaient rases, sa barbe bouquetée de poils blancs, et +pourtant un certain attrait persistait par la vitalité +orange du regard. D'ailleurs le corps conservait une +habitude souple, vive, sans déformation.</p> + +<p>Elle avait mieux résisté à la lime implacable. Sa chevelure +restait admirable, vivante, ses yeux ténébreusement +beaux. Irritable aussi, pourtant, mais d'une façon +plus économe, si l'on peut dire; avec toujours un fond +de réserve qui la préservait, son teint gardait l'unité, +comme un pétale blanc légèrement nué de soufre, et +des soins méticuleux dérobaient les légers plis de maturité. +Sous des lèvres violentes, ses dents paraissaient +claires encore, à peine allongées, déchaussées... Et +Pierre regardait en frémissant ce reliquat de ses années +fleuries.</p> + +<p>À mesure, il lui venait un énorme regret, le fantôme +de son désespoir de jadis ramené par la concordance +de vibration. Il lui semblait que sa vie était vide, trouée +d'une large ombre, qu'il était terrible de descendre au +tombeau sans avoir eu cette femme. Dans le silence de +la pièce, coupé du clair isochronisme du balancier de +la pendule, du frappement de son cœur, cette idée absorbait +l'importance de tout l'Univers. Un flot d'âpre +jouvence fluait à son cerveau, annulait les distances, +tous les événements, toutes les variations vitales de +trente ans de lutte. Comme jadis il la désirait, plus que +jadis, avec la condensation du désir des sénilités naissantes, +du sépulcre approchant. Sa chair remuait sous +la redingote, sa bouche était abandonnée, involontaire. +Il se sentait pauvre, nu, peureux, mais plein d'un sang +d'adolescence, de choses larges et naïves, singulières à +lire sur la terre cuite du masque, ce masque aux lèvres +sèches écartées sur le jaunissement, le trouement de la +denture.</p> + +<p>Jeanne, étonnée de son silence, et qui s'embarrassait +un peu, le visage détourné, finit, d'impatience, par +fixer vers lui ses prunelles. Alors, voyant son trouble, +l'humidité de son regard, elle eut la perception du mouvement +qui était en lui, elle-même une seconde eut à +la poitrine un grand flux, un subit retour sur la route +parcourue.</p> + +<p>Puis, le voyant si vieilli, si vilain, un cou veule, violâtre, +avec tant de plis, elle frissonna légèrement, comme +touchée de froid.</p> + +<p>Vit-il le passage de ce dégoût? Ses mâchoires reprirent +leur opiniâtreté, leur brièveté d'animal carnivore. +Un colérique désespoir le dressa. C'était le retour +de haine, sans que le désir eût complètement trépassé, la +furie de son vœu inexaucé. Dire qu'elle avait trente ans été +belle sans lui, trente ans été tissée de cette grâce qu'il +avait cru conquérir! Et tout le temps, elle l'avait harcelé, +combattu, maintes fois fait trébucher sur sa route +victorieuse. Et maintenant! Maintenant, il fallait, +vieille bête chauve, vieux chien pelé, il fallait enfin +venir jeter un cri de supplication, se mettre au pilori +devant la beauté de Jeanne presque intacte, cette beauté +qu'on lui avait volée.</p> + +<p>Cependant, balançant sa bottine, Jeanne ne pouvait +refouler entièrement l'irradiation de son triomphe, un +léger sourire de femme, puéril à la fois et dédaigneux, +et dans ses yeux noirs arrivait une interrogation, l'ordre +à Pierre de parler enfin. Il souffrit abominablement. +Les sottises de la rancune, l'impétuosité de la vengeance +concentraient des rides autour de ses paupières, accentuaient +les taches d'ictère. Il se mit à balbutier incorrectement:</p> + +<p>—Mon fils... Je viens à sa prière... il m'a supplié... +de faire auprès de vous une démarche... de vous demander +la main...</p> + +<p>Ses sclérotiques jaunissaient, rougissaient, une impression +d'impuissance, la trépidation de se sentir embroussaillé +dans des bouts de phrases, tout le poussait +hors du raisonnable, dans l'imbécillité furieuse, et surtout +le visage convenable de Jeanne, son air de personne +paisible.</p> + +<p>—Eh bien non! cria-t-il. Non!</p> + +<p>Elle parut surprise, mais railleuse. Il jeta sa colère +en paquet.</p> + +<p>—Ah mais!... Je ne suis pas le chien que vous +croyez! Vous avez espéré comme ça que j'allais vous +lécher les pieds. Et j'ai fait cette sottise de venir! Par +bonheur, rien n'est perdu... Je ne demande rien, entendez-vous, +rien, rien! Est-ce à moi les torts, est-ce moi +qui ai dénudé votre existence?... Comment! après +m'avoir jeté dans le ruisseau pour les pièces de cent +sous de Vacreuse, voilà que je devrais faire amende +honorable? Elle est bien bonne! Et j'allais...</p> + +<p>Il était rustre, de geste, d'accent. Et avançant l'index +ridiculement, la tutoyant:</p> + +<p>—Toi! toi! Mais je te méprise! Tu ne vaux pas...</p> + +<p>—Je vais vous faire chasser, dit Jeanne.</p> + +<p>—Fais donc! Eh parbleu! Ça te ressemble!</p> + +<p>Il reculait pourtant, posait son chapeau sur sa tête, +et ses rides s'effaçaient, un violent regret, un étonnement +plus violent encore, lui venait du personnage +absurde qu'il venait d'être. Il pensait à Jacques qui +l'attendait, à ses promesses, et le sang redescendait à +son cœur, ses tempes devenaient pâles. Pourtant, il sentait +l'impossibilité de revenir sur le fait accompli, il +bredouillait:</p> + +<p>—Après tout... si Jacques veut épouser votre fille... +c'est son affaire... moi je ne m'y oppose pas... les querelles +des parents ne regardent pas les enfants...</p> + +<p>Alors Jeanne, debout, pâle et méprisante, chassant +Pierre d'un geste large:</p> + +<p>—Votre fils épousera Madeleine quand vous serez +venu me faire des excuses publiques!</p> + +<p>Il poussa un âpre éclat de rire, et renfonçant son chapeau +d'un geste d'insolence, il disparut. Elle, levant la +main, faisait un serment impitoyable, sombre, gonflée +de colère et d'injustice.</p> + +<p>Lorsque Pierre fut sur le perron, devant le jardin où +déjà jaunissait la lumière, il se sentit les jambes lourdes. +Son sang circulait péniblement dans sa nuque. Une concentration +nerveuse le gênait à l'épigastre. Il avait le +remords d'une faute immense et irréparable. Il épiait les +parterres et les allées d'un vacillant regard, avait peur +de se retrouver devant Jacques. Un moment il eut la +tentation de s'enfuir, en rasant les serres. Puis, il eut +honte de cette pensée, se trouva lâche et, son humeur +évoluant, il s'indigna. L'armée des sophismes circula; +il se trouva impeccable. Pourquoi se serait-il abaissé? +Il avait promis à Jacques... et après? C'était indigne +d'un fils de vouloir l'humiliation de son père! Est-ce +que ce grand garçon ne pouvait pas arranger lui-même +ses amourettes?</p> + +<p>Et Pierre, d'un geste rageur, balayait son remords, se +préparait à prendre l'offensive. L'image de Jeanne, sa +sombre silhouette, son dédain, sa beauté insolente, debout +sur le tapis, le dominant, le chassant d'un mouvement +tranquille, cette image reparaissait en lui, envahissait +toute sa substance, électrisait ses vertèbres. De +ses dents jaunes il mordait sa moustache, jurait, marchait +rapidement par les allées, cherchant maintenant +Jacques avec des allures de bravade. Brusquement il +l'aperçut. Alors du malaise le reprit.</p> + +<p>Jacques et Madeleine arrivaient par la roseraie. Ils +avaient vu Pierre de loin, étaient surpris de la brièveté +de sa visite. Et tous trois, quand ils se furent rejoints, +restèrent muets, elle baissant les cils, comme attentive +au labeur d'un insecte, dans le sentier, les deux hommes +se regardant en face, misérablement. Enfin, le père cria:</p> + +<p>—J'ai échoué.</p> + +<p>Alors le silence fut plus lourd, atroce. À peine Jacques +et Madeleine avaient tremblé. Leurs mains s'étaient +jointes. Une cane criait, deux belles guêpes de soufre +revenaient obstinément, un jeune peuplier avait un +frisson de soie claire, le sentier blanc se perdait entre les +fleurs tardives, un homme, sur une colline, au-dessus +des fermes, était une silhouette atomique, et la lumière +s'ambrait encore, dormait gravement parmi les ombres +colossales des choses... Le monde venait de crouler +pour Jacques et Madeleine.</p> + +<p>L'énormité du cataclysme étouffait leurs sanglots. Ils +ne se regardaient pas. Leurs lèvres palpitaient un peu. +Par moments, ils doutaient. Puis, ce dénouement leur +semblait naturel, le seul convenable.</p> + +<p>—Échoué! murmura Jacques.</p> + +<p>Un pli d'épouvante coupait son front. Il courbait les +épaules, avait froid. Ses mains peu à peu se mettaient à +grelotter. Il tombait dans l'affreuse analyse de son +infortune, gravissait l'effroyable calvaire, les tempes +couvertes des gouttes froides du supplice... Ses yeux +étaient trop larges, terribles.</p> + +<p>—Jacques! cria Madeleine.</p> + +<p>Elle portait humblement la main du jeune homme à +ses lèvres. Des balbutiements d'espérance jaillissaient +de sa bouche, et de larges larmes noyaient le pauvre +sourire de courage dont elle cherchait à l'affermir.</p> + +<p>D'abord ému, Pierre commençait à se révolter contre +cette souffrance dont il était la cause. L'ictère s'accentuait +autour de ses yeux, il battait le chemin du talon, +embarrassé, irrité du drame. Brusquement, il cria:</p> + +<p>—C'est votre faute! Il ne fallait pas me demander des +choses impossibles. Si j'ai été bête d'accepter, vous avez, +de votre côté, manqué à votre devoir de fils en me contraignant +à une sotte démarche. Est-ce que ça ne pouvait +pas se faire sans moi? Que diable!... Maintenant c'est +fini... Il n'y a plus à y revenir... et je fais le serment, +entendez-vous, le serment de ne plus rien écouter sur +cet article. Vous savez si je tiens mes serments! Quant +à mon consentement, vous l'aurez en tous cas... et je ne +vois pas pourquoi l'autre partie se montrerait plus récalcitrante +que moi!...</p> + +<p>Il s'arrêta, soufflant, et les voyant si pâles, tout dévorés +par leur douleur, inattentifs à sa colère, il eut un +mouvement d'épaules dénigreur:</p> + +<p>—Bah! dit-il platement, peine d'amour n'est pas +mortelle!</p> + +<p>Puis, fixant son chapeau, après un vague adieu, il se +disposa à les quitter.</p> + +<p>Il partait à pas nerveux, sombrement découpé sur +l'Occident, et son ombre le suivait, oscillatoire, démesurée.</p> + +<p>Eux restaient immobiles, dans le glacement de leur +cœur, dans un dur hiver de pensée. Tout près, la nature +déployait un petit coin de joie. Deux moineaux, sur un +rameau de cytise, regardaient la beauté de la lumière, +du disque adouci sous une fine poussière safranée. À +petits pas vifs, sur ses pieds roses, une colombe familière +marchait dans les herbes, variait la ligne ondée de +sa gorge, et arrêtée bientôt, en extase comme les passeraux, +étalant les larges pennes de sa queue, elle clignait +son œil rond, innocente, toute ravie. Des némocères +bourdonnaient en nuée, un petit microcosme fourmillant +s'acharnait à finir le travail; un scarabée rôdait à l'ombre +d'une campanule, et la fleur se baignait doucement +dans l'oblique traînée rougissante. Les feuilles luttaient +contre la désuétude annuelle, drues encore, tintées seulement +de légères chloroses...</p> + +<p>Ils n'avaient pas le courage de bouger, de dire une +parole. Des choses profondes mouraient en eux comme +les rayons au fond du ciel. Pourtant, quand débuta le +crépuscule, une grave débâcle de couleurs, atténuée, +d'une majesté simple, ils se regardèrent en frémissant, +leurs doigts entrelacés, et ils murmurèrent à voix +basse la volonté de s'appartenir, de lutter indomptablement +contre la volonté de Jeanne.</p> + +<p>Ils avaient marché. Des frênes les cachaient, abaissaient +vers eux leurs branches. Alors, il l'attira, et son +regard de volonté tomba sur la jeune fille, tranquille, +pertinace. Il murmura:</p> + +<p>—Si la lutte est impossible pourtant, me suivras-tu?</p> + +<p>Elle, aussi grave que lui, les joues tremblantes, répondit:</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Partout?</p> + +<p>—Partout.</p> + +<p>Leur étreinte se resserrait. Il sentait contre sa poitrine +la tiède mollesse de la vierge. Elle abaissait son +cou chaste, baigné de lumière d'ambre. La vénusté de +son corps se dessinait en courbes de jeunesse, de divine +gracilité. Des corpuscules vibraient sur ses cheveux. +Un peu de sa jupe lourde se relevait. Il s'émut. Il mesura +la brièveté de la vie, l'incertitude de toute chose; +et la chair révoltée, il se mettait à genoux lentement, +embrassait la robe de Madeleine, y enfouissait son +front.</p> + +<p>Le soleil était vertical maintenant, avait tout un +coin de paysage mêlé à sa base rouge, un coin plein de +choses déliées, délicates, ramusculées, intensément +noires sur le brasier. Madeleine regardait cela vaguement. +À chaque seconde elle sentait décroître ses forces, +se penchait plus molle vers Jacques. Il l'attirait avec +douceur. L'immense désir palpitait en eux, s'amplifiait +du silence, de la paix tiède de la lumière.</p> + +<p>—Jacques! dit-elle avec un peu d'effroi.</p> + +<p>Il la tenait à demi-renversée. Elle étendait les bras +faiblement, semblait se défendre. Brusquement, elle se +serra contre lui, farouche, toute pâle. Alors, la cloche +des Corneilles s'éleva, plana sonore sur les feuillées, à +travers les campagnes. Cette grande voix les réveilla, +leur rendit la force. Ils se regardèrent avec timidité, +purs encore, et lentement, tristement, ils marchèrent +vers le château.</p> + + + + +<h2>XXXVI</h2> + + +<p>Jeanne avait dit à Jacques les conditions de sa rentrée +en grâce. Tant que Pierre ne serait pas venu faire +des excuses personnelles, toute autre démarche devenait +inutile. La consternation des amoureux, la supplication +de Madeleine, la mâle douleur de Jacques +avaient laissé la mère inflexible. Elle avait même signifié +qu'elle n'attendrait pas longtemps ces excuses, +qu'elle ne pouvait compromettre dans une fausse situation +prolongée l'avenir de sa fille. En hâte donc, Jacques +était parti pour Paris; mais, cette fois, il avait +perdu sa meilleure arme, la patience, et cela devant des +difficultés infiniment plus grandes. Car Jeanne, il le +sentait, était dans son tort, ayant dû, par un misérable +orgueil, soulever la colère sanguine du vieil ennemi. +Donc, il n'y aurait plus procès, essai de persuasion, +mais bien demande de sacrifice. Son père aurait-il +l'héroïsme, la philosophie nécessaire? L'amour paternel +lui ouvrirait-il assez les yeux pour donner à sa démarche +l'impersonnalité voulue, lui ferait-il comprendre +tout le bien qu'on pouvait obtenir avec un peu de +mal, et que de sauver deux existences valait une +offrande d'amour-propre?</p> + +<p>C'est dans ce sens que Jacques plaida sa cause. Mais +comme il se heurtait à une fureur toute fraîche, il +échoua. Pierre Laforge refusait de voir avec les yeux de +son fils. Sa haine pesait sur les pensées de miséricorde, +les empêchait de prendre leur vol. Il s'obstinait à refaire, +sans même écouter les objections, l'historique des +offenses qu'il avait endurées, à demander si, dans telle +et dans telle circonstance, il avait eu tort ou raison, et +à chaque confirmation de Jacques, il reprenait:</p> + +<p>—Tu vois bien, mais si j'ai raison, ce n'est pas à moi +de faire des excuses!</p> + +<p>Épouvanté de l'allure de la discussion, de l'étroitesse +des arguments, d'ailleurs, une partie de sa mansuétude +l'ayant abandonné dans l'excès de sa misère, Jacques +rompit brusquement:</p> + +<p>—Père, dit-il, c'est une chose terrible que vous ne +puissiez, ni vous, ni cette femme, comprendre que votre +haine est cruelle envers Madeleine et moi, c'est une +chose terrible surtout que vous puissiez attacher plus +d'importance à une légère piqûre de vanité qu'au bonheur, +à la vie de vos enfants. Eh bien! sans tant de +mots, je vous le dis, père, las de supplications, las de +raisonnements, choisissez entre votre fils et votre rancune:</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Ceci: que si la rupture de mes espérances devient +irrémédiable, je n'y survivrai pas.</p> + +<p>Laforge pâlit, étreint d'une insupportable angoisse, +fit un grand geste éperdu; puis la colère de sa peur lui +monta et il cria sourdement:</p> + +<p>—Fais à ta tête, mauvais fils!</p> + +<p>—Hélas! fit Jacques. Enfin me condamnes-tu?</p> + +<p>—Fais ce que tu voudras!</p> + +<p>Ils s'étaient quittés sur cette dure parole, le fils au +désespoir, le père épouvanté, mais sûr au fond que Jacques +n'exécuterait son lugubre projet qu'à bout d'expédients. +Et il goûtait le tragique de la scène, croyait +avoir joué quelque peu le rôle d'un Brutus. Néanmoins, +il passa les premiers jours dans des transes affreuses, +ne se tranquillisa qu'après avoir envoyé un homme sûr +s'informer de Jacques, reparti dès le lendemain pour +les Corneilles. Les renseignements obtenus dissipèrent +ce qu'avaient de trop aigü les craintes de Pierre Laforge.</p> + +<p>—Bah! murmura-t-il, on dit ça... Et puis il paraît +calme... Il est trop intelligent pour ne pas écrire encore... +pour ne pas faire un nouvel essai.</p> + +<p>Jacques, cependant, dans le train qui l'emportait vers +les Corneilles, était travaillé d'un chagrin immense. Las +d'avoir tourné et retourné dans sa tête le tout petit problème +où tenait à présent son bonheur, sa pensée était +obscure et les coups sourds, uniformes des pistons lui +battaient dans la poitrine douloureusement. Rien n'était +doux. Derrière la vitre du wagon apparaissaient tour à +tour des vignobles, des côteaux boisés, les petites maisons +éparses d'un village, une rive de trembles ou de +saules, des moutons aux pâturages; ou des bœufs levant +leurs longues têtes pleines de stupeur, sans qu'il +prît plaisir à voir ces choses, ni tristesse. Sa peine lui +suffisait, le lourd accablement du mauvais coup reçu.</p> + +<p>Ses appréhensions redoublèrent quand il aperçut les +Corneilles. Derechef, il soupesa le Destin. Qu'allait dire +Jeanne? Ne parviendrait-il pas à la fléchir? Mais les +alternatives des bonnes et mauvaises chances de ces +derniers jours avaient usé la volonté de son espoir. Il +s'abandonnait, désemparé, se sentait dans les serres du +fatal, avait une impression de déracinement, de perpétuelle +chute. La vue du château le réveilla. Les souvenirs +étaient si frais encore! Un temps si court avait suffi +à la catastrophe? Il frissonnait; le refus de son père +lui apparaissait dans ses terribles conséquences. Que +dirait-il à l'autre pour vaincre son orgueil, plus implacable, +plus fémininement cruel? Pourquoi ces deux +êtres étaient-ils tant différents de lui qu'aucun sacrifice +ne leur fût possible? Et tout à coup il eut l'intuition +de leurs âmes hermétiques, de leur idéal mesquin, +de leur moi cristallisé, féroce, et qui devait peser +comme des dalles mortuaires sur l'existence de leurs +enfants. Non, il n'ouvrirait pas ces âmes-là à la mansuétude. +Étaient-ce des intelligences? Des instincts +plutôt, des instincts colères de dogues qui meurent sans +lâcher leur proie. Des instincts trempés dans l'odieuse +lutte sociale, dans le heurt des petits intérêts, des petites +vanités; la spécialisation des facultés humaines, +sur un but étroit et misérable, une puissance stupide, +un infâme idéal de lucre que des sauvages plus nobles, +au fond des savanes, repousseraient avec mépris. Enfin +fallait-il se soumettre? Non, mille fois; les bons ne +peuvent être faibles, il se l'était dit souvent. Mais Madeleine? +Oui, elle déciderait. Et si elle ne décidait pas? +Un mot lui monta qu'il ne put arrêter: mourir.</p> + +<p>La fraîcheur d'un frêne le tenta. Une grosse fièvre lui +mettait des gouttes froides aux tempes. Il s'appuya un +instant au tronc de l'arbre. L'ombre du feuillage finissait +en dentelle légèrement mouvante, et les ellipsoïdes +de la lumière avaient à leurs rebords un iris très pâle +qui préoccupait Jacques sans le distraire de son affliction. +Là-bas, le soleil d'automne pleuvait abondamment +sur les chaumes mûrs, tassés en moyettes, en meules, +et le château, au loin, avait, dans un contour de +feu, une lumière blême endormie sur ses ardoises, +parmi les reflets éblouissants des vitrages.</p> + +<p>Jacques soupira, continua sa route. Quelque chose +s'allégeait en lui, pourtant, à l'approche des Corneilles.</p> + +<p>L'idée de voir Madeleine le faisait sourire puérilement. +Il s'étonnait de son malheur comme d'une chose +contradictoire avec la présence de l'aimée. Les sentiers +devenaient plus familiers. Des haillons de ronce pendaient +au long des escarpements. Le millepertuis perforé +sur le bronze des feuilles graciles détachait le moulin +à vent d'or de sa corolle; des bouillons blancs, des +lichnites montaient au bout de leur hampe. Et de plus +humbles, de plus intimes, le petit chêne, le lierre terrestre, +les achillées, les pâquerettes, les renoncules, +tout l'aimable petit monde des herbes ténues... Infiniment +douces avaient été les heures passées aux mêmes +endroits, douces comme l'âme même de la nature.</p> + +<p>Il arrivait à un chemin plus large et il se détourna, +perdit son temps à rendre visite à la petite chapelle +abandonnée qui dormait à une courte distance. Une +Vierge s'y tenait encore debout, quelques fleurs flétries, +une couronne sur la tête et les bras. Un jour de sépulcre +passait au travers des vitres poussiéreuses, baignait +de tristesse intense les dalles rompues, l'autel vétuste. +Et c'était mélancolique comme une pensée de vieillesse +proche la mort, une histoire d'abandon, de culte tombé, +d'amour perdu. Il y resta quelque temps à désespérer +de l'avenir, à se rappeler toutes ses mauvaises heures, +tous les hasards malchanceux de sa vie, à croire qu'il +n'aurait pas Madeleine, et que des conjurations le voulaient. +Puis il se remit en marche, et ses épaules s'affaissaient, +frissonnaient, tandis qu'une plainte s'exhalait +de sa bouche.</p> + +<p>Arrêté un instant devant la grille, il finissait par +sonner. Un domestique campagnard traversa les allées, +et parut saisi d'un soudain effroi à la vue du jeune +homme. Cependant, il s'approcha, craintif, mais sans +ouvrir le battant.</p> + +<p>—Eh bien! Baptiste, fit Jacques, tu ne me reconnais +pas?</p> + +<p>—Si fait, monsieur, que je vous reconnais, mais sauf +votre respect, monsieur... Madame m'a dit qu'elle ne +pouvait vous recevoir.</p> + +<p>Le coup frappa Jacques au cœur, il chancela, pâle, +mais calme.</p> + +<p>Il répondit avec bienveillance au valet qui s'excusait +et tourna le dos à cette porte inhospitalière.</p> + +<p>Tout ce qu'il y avait de noblesse dans son âme se +révolta contre l'affront imbécile. Quoi, lorsqu'il aurait +été si aisé de lui dire... Une haine, subtilement, se +mêlait à son mépris, la haine légitime contre les forces +aveugles, et presque une satisfaction de n'avoir plus à +garder de ménagement, de pouvoir sans remords, si Madeleine +y consentait, opposer la violence à la violence.</p> + +<p>Il atteignit les Avelines, s'y installa, et jusqu'au soir +il eut comme un renouveau d'espérance qui lui allégeait +sa douleur. Mais quand, à la nuit, il s'en fut rôder +autour des Corneilles, son excitation tomba. Il se rendit +compte de l'effroyable passivité des obstacles qu'on lui +opposait, et que tout le mal était dans des forces morales +perverses, mais qui avaient pour elles l'apparence. +Rien à faire; toute violence élargirait le gouffre. Il dut +se contenir, tourner comme une bête fauve, haleter aux +décevants espoirs d'une porte, d'une fenêtre qui s'ouvre +ou se ferme, d'un son de voix. Quand la nuit fut tout à fait +venue, il franchit la haie comme un voleur, s'approcha +le plus possible de la maison, de la chambre de Madeleine. +Hélas, les croisées de cette chambre ne s'illuminèrent +point, et il comprit qu'on avait installé la jeune +fille ailleurs. Il resta là, à souffrir épouvantablement, +son paradis perdu sous les yeux. Désormais cette maison +serait toujours ainsi close. On allait probablement +même lui enlever Madeleine, la conduire au loin.</p> + +<p>L'aube vint, qu'il était à la même place encore. Il dut +se retirer, de crainte d'une surprise qui augmenterait la +vigilance de Jeanne. Il rentra aux Avelines, sans force, +le cœur épandu, fluide dans la douleur, le corps insensible. +Des formes circulaient en lui et qu'il regardait +passer dans l'hébétude, des formes qui avaient la décevante +solidité des nues crépusculaires, qui s'effritaient, +s'évanouissaient, s'obscuraient, comme répondant à +une dissolution de sa mémoire.</p> + + + + +<h2>XXXVII</h2> + + +<p>Des journées navrantes s'écoulèrent.</p> + +<p>Quelquefois, las de rôder autour des <i>Corneilles</i>, +Jacques partait, allait sans décision, droit par la fauve +nudité des champs, par la forêt, à travers les villages. +Des suavités l'arrêtaient, de brusques beautés sous les +nues basses, ou bien des coins d'intimité, un lambeau +de bourgade, un jardin, une hutte sabotière, l'opalescence +d'une mare, et partout c'était la monotone idée +d'un bonheur qui vivait devant lui, d'un endroit désirable +de repos. Maigri, il ouvrait les yeux tristement, +se détournait, gagnait peur d'admirer, peur d'analyser +le moindre tableau de nature ou d'humanité. Souvent, +la simple silhouette d'un peuplier, l'attendrissante grâce +d'une bestiole, brusquement lui gonflait le cœur, mouillait +ses cils de navrement.</p> + +<p>Il s'asseyait sur une borne, au revers d'un ados, sur +une racine d'arbre, cachait sa tête, supprimait la lumière +par l'interposition des mains sur les paupières, et +voulait se perdre en des synthèses sur les choses. C'était +une minute de calme bizarre, un endormissement +bourdonnant de la douleur, et le défilé des sentences +stoïques coulait dans son crâne, les mots graves—Résignation, +Devoir, Patrie, Volonté, Travail... Mais +dans les ténèbres, peu à peu les idées se matérialisaient +et le flot sonore du sang courait par ses artères en navrante +palpitation. Alors, avec un geste de deuil, ses +mains retombaient, et l'automne était là, toutes ses +nuances douces, ses lueurs dialysées, et Jacques criait:</p> + +<p>—Je ne peux pas... Je ne peux pas!...</p> + +<p>D'autres fois, au secouement de la marche, l'instinct +de lutte lui revenait, surtout si les nues n'enserraient +pas trop la terre, si quelque brise roborative courait +sur les plaines. Alors, il édifiait largement l'avenir, recommençait +sous d'autres formes la destinée. Rien +n'était fini, tous deux résolus et jeunes, et leur persévérance +vaincrait, rongerait la haine des parents. Il reparlerait +à Mme Vacreuse; il la ferait rougir de la férocité +de cette vengeance satisfaite sur des innocents... Il +marchait plus vite; ses tempes chauffaient, une lueur +s'épanouissait dans ses prunelles:</p> + +<p>—Vaincre!</p> + +<p>Car c'était trop noir pour s'éterniser. Une éclaircie +allait se faire dans ces ténèbres. Et la vie large s'ouvrirait, +un bel univers d'amour et de splendeur, une +ascension de travail, de devoir harmonieusement accompli.</p> + +<p>Dans ces futuritions heureuses, il cessait de marcher +vite, s'amollissait, tendrement rêveur devant la nature. +Sous le voyage du firmament schisteux, entrecoupé +d'écumes, c'était la belle fête de l'année couchante, le +crépuscule des feuillages qui mouraient en nuances infinies. +Des peupliers ne balançaient plus qu'une houppe +à la cime, d'autres éclataient comme des dentelles d'or; +les ormes, retroussant les plis de leur robe où Octobre +faisait des soutaches, dominaient de tendres tilleuls qui +avaient versé tout leur thé, les hêtres s'élançaient altièrement, +d'acier dans l'air automnal, sous des couronnes +de bronze couperosé; le peuple argentin des +bouleaux laissait pendre en deuil ses grappes de feuilles +fines, déjà montrait, de ci de là, l'extrême ténuité noire +des ramilles; et les buissons violaçaient la nudité des +campagnes, la douce Veilleuse, sur son pédoncule +chauve, était une petite cloche discrète sur la moiteur +des prairies; les achillées agonisaient au long des talus.</p> + +<p>Cependant, il n'arrivait toujours pas de lettre de +Madeleine, et Jacques rêvait à des solutions quasi-violentes, +rôdait autour du château avec la tentation +d'en franchir les barrières.</p> + +<p>Un soir, après de longues courses en forêt, il contemplait +les dernières palpitations crépusculaires. Devant +l'Occident, un enfant était posé sur un tertre pyramidal, +et le petit être était noir extrêmement, découpé +comme une statuette d'encre de Chine. Des prés reculaient, +fort pâles, d'un jade doré, avec de mornes buissons +haillonnés, et trois barres cuivreuses nageaient +sur l'eau de l'étang, l'eau de bitume faite légèrement +vineuse par la vapeur froide. La masse des arbres avait +une sombre puissance encore, dense, opaque, dominée +de quelques frondaisons grêles, à peines feuillues, effiloquées +en charpies noires, en filaments adorablement +capillaires. Puis venait l'énorme magnificence céleste, +simple d'ailleurs, rien qu'une mer de rouge, opalescente, +sous un fleuve orange et un grand segment de +turquoise, semé de quelque îlot de limaille, et dont la +clarté jaune montait, blanchissait, s'effaçait au quart de +la voûte, dans un bleu plombé, lentement fonçant au +méridien. Vénus frissonnait parmi des poudres grises, +une cavité délicieuse s'ouvrait entre les futaies. Et +tout mourait. Dans le froid d'une nuit pure, couleur et +calorique s'éparpillaient sous le vaste dôme, un rêve +de cristal s'ouvrait, d'immobilité, de sérénité monotone +sous le faible étoilement de la nuit d'Octobre.</p> + +<p>L'enfant descendit du tertre, avec un petit chant rustique, +vague, qui s'éloignait. Une cabane eut le luxe +d'une petite lumière, et Jacques sanglotait, écrasé, effroyablement +seul.</p> + +<p>—Pourquoi vivre... tout est vide... et si beau cependant!</p> + +<p>Et il se figurait, par cette même nuit, assis doucement +derrière une vitre avec celle qui hantait sans intermittence +son intimité. Oh! tout serait si léger, la splendeur +des choses si heureuse!</p> + +<p>—Et ce n'est pas irréalisable, cependant!</p> + +<p>Si, c'était irréalisable! De noires volontés étaient là, +ennemies. Madeleine même faiblissait peut-être, l'oubliait!</p> + +<p>—Oh, non! non! cria-t-il dans une sombre angoisse. +Et les bras étendus, dans une humilité immense, il +implorait une pitié, cherchait quelqu'un dans la perspective +noire, le quelqu'un qui n'a jamais répondu!</p> + +<p>Il se mit à marcher, la tête nue. Comme un pôle irrésistible, +le château des <i>Corneilles</i> l'attirait, et par les +sentiers mous, à travers les prés clapotants, il suivait +une ligne presque droite. Des points de rubis brillaient +épars aux fermes, puis ce fut une file de lueurs tamisées, +un doux centre de lumières, et Jacques s'arrêta, éperdu. +Que faisait-elle? Souffrait-elle autant que lui, rêveuse +près du foyer?... Un piano s'éveilla, une vibration toute +grêle et Jacques tendait l'oreille, le front contre la grille +du jardin, au plus près du château. Et, dans le balbutiement +de l'instrument, il reconnut une mélodie à lui, +une mélodie éclose là-bas, en Afrique, sous le resplendissement +d'un beau soir, et qu'il avait une seule fois +exécutée devant Madeleine, une après-midi qu'il pleuvait.</p> + +<p>—Mon Dieu!... elle se souvient!</p> + +<p>Son cœur éclata, d'immense amour, de la rage de se +sentir si près d'elle—et si loin! Il franchit la grille. En +quelques bonds il se trouva sur le perron de marbre, +sonna fiévreusement.</p> + +<p>Un domestique parut, et reconnaissant le jeune +homme, poussa une petite exclamation:</p> + +<p>—Monsieur Laforge!</p> + +<p>Mais il barra l'entrée. Alors, Jacques, farouche, d'un +large geste l'écarta, et passant à travers le corridor mi-obscur, +éclairé d'une petite lampe tremblante, il ouvrait +une porte déjà. Cependant, le valet, abasourdi quelques +secondes, poussait un cri d'alarme. Un flot de lumière +jaillit, Vacreuse se montra. Ses yeux clignaient un peu, +et il ne reconnut pas tout d'abord le jeune homme. Enfin, +il murmura:</p> + +<p>—Comment... c'est vous!</p> + +<p>Sa voix était tremblante, comme attendrie et il s'avançait +machinalement, tendait la main. Jacques saisit +avidement cette main entre les siennes:</p> + +<p>—Oh! merci! dit-il.</p> + +<p>Et pâlissant, s'appuyant au mur dans la débilitation +de son trouble:</p> + +<p>—Et Madeleine?</p> + +<p>Vacreuse devint grave subitement, avec une grise +figure, un peu effrayé, et il balbutiait:</p> + +<p>—Je vous en prie... partez!... Ma femme est malade... +ce serait très mal!</p> + +<p>Devant l'immense navrement du regard de Jacques +il s'arrêta, très ému. Il aurait été heureux, lui, de +plaire aux jeunes gens! mais il n'osait pas, toujours +courbé, sans aucune des autorités d'un époux.</p> + +<p>—Oh! finit par dire Jacques, deux paroles... rien +que l'entrevoir!...</p> + +<p>Sa parole était basse, terrible d'humilité et de détresse. +Vacreuse hésitait, baissait la tête.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? murmura une voix douce... +Maman dort!</p> + +<p>Une forme fine se profila dans le linteau lumineux.</p> + +<p>—Madeleine! s'écria Jacques.</p> + +<p>Indomptablement, ils se rejoignirent, égarés, éblouis. +De vagues phrases tremblaient sur leurs lèvres. Ils se +regardaient, voyaient la trace de l'âpre ciseau de douleur, +leur amaigrissement, l'élargissement triste de +leurs prunelles. Dans le blêmissement de leurs faces +montait un sourire suave, victorieux... Et Jacques la +soulevait, semblait vouloir l'emporter, serrée, abandonnée +contre sa poitrine.</p> + +<p>—Voyons! voyons! disait Vacreuse.</p> + +<p>Doucement, les yeux pleins de larmes, il mettait la +main sur l'épaule de Jacques, suppliait. Mais, de la +chambre, un appel jaillit:</p> + +<p>—Madeleine... où es-tu?</p> + +<p>Alors, durant deux secondes, leur étreinte se resserra, +et une promesse opiniâtre, convulsive, jaillissait des +lèvres de Madeleine:</p> + +<p>—Je vaincrai! Je vaincrai! Je ne veux pas mourir +ainsi!</p> + +<p>Elle disparut, et Jacques eut l'illusion plusieurs minutes +encore de sa présence, voyait son fantôme, les +moindres détails de son visage, les ajourements de son +corsage, ses dormeuses scintillantes. Il se redressa +enfin. Silencieusement, Vacreuse et lui se serrèrent la +main, et il sortit en tremblant, se retrouva sous l'étoilement +aqueux de la nuit d'octobre, et pendant des +heures il y vagabonda, dans une demi-conscience de +rêve sinistre.</p> + + + + +<h2>XXXVIII</h2> + + +<p>Depuis la maladie de Jeanne, Madeleine menait une +existence de réclusion morose, étouffante. C'était, de la +part de Mme Vacreuse, une inquiétude, des soupçons +déguisés sous une exagération de maternité qui emprisonnèrent +d'abord la jeune fille auprès du lit de la malade, +et qui, plus tard, la retinrent aux côtés de la convalescente, +perpétuellement. Une convalescence lente, +d'ailleurs, avec des récidives partielles du mal. Puis, +sur tous les actes de Madeleine, une surveillance de +deux valets inféodés à Jeanne. Même, un jour que la +jeune fille tenta d'envoyer une nouvelle lettre à Jacques, +par l'intermédiaire de la nourrice, un des épieurs fila +la messagère, l'aborda près des Avelines et lui intima +l'ordre, de par Mme Vacreuse, d'avoir à le suivre immédiatement +au château. Quoique la nourrice eût affirmé +résolument être seule coupable, être allée de sa propre +autorité chez Jacques, il n'en était pas moins devenu +impossible de correspondre, la jeune fille n'ayant que +cette unique complice, à laquelle toute sortie, provisoirement, +était interdite.</p> + +<p>Par surcroît de précautions, dès la rupture, on avait +changé la chambre de la vierge. Maintenant, elle était +porte à porte avec sa mère, au côté du château, où des +tilleuls, des ados cachaient la campagne. Elle ne voyait +que le jardin, le travail défervescent de la saison, l'alanguissement +du grand labeur de Cybèle aux sèves +figées. Vertigineuse, lasse de voir flotter les fumerolles +de la brume, ou l'indigent soleil pointer entre les +haillons firmamentaires, tout orange dans un bain de +vapeur, elle fermait la fenêtre. Elle restait assise, sans +courage. Tendues de pâleurs virginales, les murailles +montraient des volutes, un dessin d'âge d'or; des livres +étageaient leurs reliures jolies, des puérilités et des +ouvrages traînaient, des laines, des soies, des outils clairs, +des orfèvreries. L'orteil levé, une napée argentine à lèvre +courte, à figure sylvestre, riait dans la pénombre, et +Madeleine allait la regarder souvent. Un pasteur de +bronze ne l'attirait pas moins, le front ombragé largement, +l'œil levé en Compteur d'étoiles, et vaguement il +avait une parenté avec Jacques, une parenté dans les +sourcils graves, un peu tombants, dans la coupe douce +des mâchoires.</p> + +<p>Elle prenait un livre. Des mots grossissaient dans son +imagination, emplissaient l'espace, elle restait anesthésiée +sur la page blanche, et les amertumes de sa misère +montaient:</p> + +<p>—Ah! ah!</p> + +<p>Elle reprenait la page, continuellement substituait +son histoire aux tribulations de la fable. Puis, tout +croulait, ses artères semblaient immobiles, et un canal +de lumière, jailli entre les rideaux, jaune, triste, plein +de corpuscules, augmentait l'impression du vide formidable.</p> + +<p>Mais la vie remontait, une vibration aiguë dans la +jeune chair et cette expansion était une chose horriblement +dure, la suppliciait d'un infini besoin de paix et +d'amour. Elle courait à la fenêtre, la rouvrait. Les cimes +tremblaient, des nervures claires liaient les peupliers, +un marronnier était un globe de feuilles jaunes, des +yeux pétulants de fleurettes vivaient encore, et Madeleine, +pleine d'un ravissement atroce, laissait entrer +cela dans ses yeux, en flairait l'exquisité, ses deux petits +poings serrée sur l'allège. Mon Dieu! et qu'avait-elle +fait pour que la grâce des rameaux lui fut amère!</p> + + + + +<h2>XXXIX</h2> + + +<p>Elle avait gardé parmi quelques jouets d'enfance, un +harmonica. La nuit quand tout sommeillait, que s'en +allait une grande mélopée par les ramures, elle prenait +l'instrument grêle. Entre des cumulus, l'esquif lunaire +flottait. Il y avait des crinières blanches, des suies +légères, de profondes constellations dans les abîmes, +une écume d'océan. Madeleine, doucement, si doucement +que Jeanne, dans la chambre à côté ne pouvait +entendre, tentait, sur les lamelles de cristal de l'harmonica, +d'imiter, d'évoquer l'ombre des petites fées sonores +qui pleuvaient du violon de Jacques. Les voix frêles +tintelaient, les fantômes des mélodies d'antan frémissaient, +ondulaient, suivaient le vent nocturne, et Madeleine +se les figurait planant au-dessus des champs, par +les prés, les emblaves, allant frapper amoureusement +aux vitres de son bien-aimé. Bientôt, aux envolements +brisés de chanterelle, à des reconstructions fragmentaires, +des réminiscences fidèles des nocturnes d'été, +son cœur défaillait, bondé de trop suaves, trop navrants +souvenirs, et elle levait naïvement le front, joignait +ses doigts mincis vers les vapeurs vogueuses, les puits +sidéraux, criait sa débilité à l'Entéléchie décevante:</p> + +<p>—Grâce! grâce... Oh, si tu écoutais, Dieu de la nuit!</p> + +<p>Des astres se noyaient un à un. Une nue s'amarrait +à une autre, des tourbillons se déchiraient en écharpes, +le fleuve monotone du vent courait sans lassitude, colère +sur les collines, impitoyable aux frondaisons +pleureuses. Quelquefois la nuit était morte, l'Immobilité +s'accouplait au silence; entre des albâtres et des +neiges le bleu arrivait mollement, et de larges débris +de Pégase, d'Altaïr, d'Andromède, de Cassiopée, du +Cygne, étendaient leurs limpidités immuables. Madeleine +regarda l'Aigle, et tout bas, eroulant avec une frange +de la ceinture lactée. Le froid prenait sa douleur, l'endolorissait: +elle fermait la croisée. Le rideau, de son +faible voile, cachait l'Infini. Et dur était son sommeil, +son sang brassé par des forces misérables, sa jeunesse +gâtée de pesants songes, déclinante, perdant la douce, +la puissante inconscience du vrai repos, de la chair +contente.</p> + + + + +<h2>XL</h2> + + +<p>Le moment arriva enfin où le docteur prescrivit à +Mme Vacreuse de sortir quelques minutes, le matin. +Il faisait une température délicieuse, tout une semaine +d'automne paisible, caressant, à percées intermittentes +de soleil. Les forces de la malade revenaient, tellement +qu'un jour elle poussa avec Madeleine jusque près de +la Fontaine du Géant, où les amoureux, tant de fois, +avaient rêvé d'avenir.</p> + +<p>À présent, le réservoir décagone s'enveloppait d'adorable +deuil. Les demi-cirques en gradins laissaient +fluer une eau si maigre, des filaments si capillaires, +qu'à peine était-ce un bruit de clepsydre dans le grand +silence, à peine de petits cercles ridés à l'orée de la +pièce d'eau. Une humidité terreuse limonait le Géant, +tachait les mèches noires de ses cheveux, ses pectoraux +immenses, la saignée de son bras. Les grêles statues, +sous les stalactites, dans une robe verte d'algues, de +mousses, étaient par places lavées par une colonnette +d'eau, et là c'étaient des contours éclatants, des nudités +neigeuses sous leur vêtement de cryptogames.</p> + +<p>Mais, autour du réservoir, les grands platanes étaient +presque chauves, se frôlaient de leurs tremblants rameaux, +de leurs branches en cintre, et le corps de +quelques-uns, apparus entre les lambeaux de l'écorce, +étaient livides sous la monochrome porcelaine du firmament. +L'eau était toute noire, sans fond, et les platanes +y profilaient leurs fantômes, très loin, très profond, +dans un abîme fantasmagorique où un ciel renversé +s'enfonçait suave, ombreux, d'un blanc pareil à celui +d'une sclérotique d'enfant. Des cimes de ces ombres de +platanes, on voyait se détacher, monter vers la surface +de l'eau, monter de ce gouffre superbe des feuilles. +Les feuilles y venaient, très lentes d'abord, uniformément +accélérées, jusqu'à ce qu'à la surface, l'ombre de +feuille joignît la feuille réelle, et que doucement, +toutes deux se missent à voguer avec des milliers +d'autres ruines légères, des esquifs dentelés finement, +un monde de nuances discrètes.</p> + +<p>Dans ce coin muet de désuétude, Madeleine était ivre +tristement, et, fermant les yeux bientôt, le même tableau +lui revenait, non plus mi-mort comme à présent, +mais dans sa vie pleine, sous la verdure aurée, l'abondance +riche de l'été. Oh! un jour, là, Jacques la tenait +dans ses bras—des filaments moirés flottaient—les +feuilles buvaient la gaie lumière—des moineaux roux +criaient—les cyprins voguaient lentement, et de grands +rayons les atteignaient, les faisaient fuir—l'eau avait +une voix de charmeuse—un lézard frétillait sur une +grande pierre plate—du chèvrefeuille et de la ronce +croissaient entre des pierrailles—il passait des carabes +d'acier—un petit insecte, tout vert, sans cesse partait, +revenait—des tipules en nuée, s'élevaient, s'abaissaient, +vibraient en million de coups d'ailes—sur des +rais irisés, une araignée, croisée de jonquille, dormassait, +indifférente—un oiseau, à petits cris fous disait +la joie, le ravissement de l'abondance—et Jacques se +tenait là—ne disait rien—il était pâle!—Oh, mon +Dieu! pourquoi cette eau coule-t-elle encore, pourquoi +tremblent les cimes des platanes!...</p> + +<p>De grandes larmes coulaient aux joues de Madeleine, +tombaient dans l'eau d'encre du bassin. Jeanne, assise +encore au petit banc de pierre, voyait cette scène, et, +colère, indignée, portait ailleurs son regard.</p> + +<p>C'était un de ses jours de cœur dur, de volonté raide. +Madeleine lui semblait bête, pleine de caprice, presque +de vice, une mule entêtée à ne vouloir s'arracher du +cœur un fétu d'amourette, butée dans une stupide tristesse. +Et pâlir et maigrir, quand la demeure paternelle +lui était si douce, sa vie toute dorée! Il fallait être +bien sotte, ingrate surtout. Et elle prétendait aimer sa +mère!</p> + +<p>—Je la ploierai! murmurait Mme Vacreuse.</p> + +<p>Dix-sept ans, elle n'avait que dix-sept ans! À cet +âge on oublie, n'est-ce pas? Bientôt, d'ailleurs, maintenant +que Jeanne redevenait forte, on pourrait rejoindre +Paris. Des fêtes distraieraient la gamine. Ce n'était +pas une si grosse affaire d'étouffer une tendresse: est-ce +que Jeanne ne le savait pas? Mon Dieu, ça paraît +énorme et c'est si peu. Et les plus jeunes se consolent +le plus vite. Un autre passerait, il n'y avait pas que ce +Jacques qui eût de beaux yeux et de belles paroles! Et +personne ne serait humilié, personne ne tendrait la +joue à l'injure. Un peu de patience seulement.</p> + +<p>Jeanne s'apaisait, se découpait dans la lumière tranquille +avec une sérénité lapidaire, une beauté raide, +presque ninivite, digne d'être encadrée dans une inscription +cunéiforme.</p> + +<p>Brusquement elle se sentit saisie entre deux bras +frissonnants, touchée d'une figure humide et tendre, et +une voix de prière et d'humilité murmurait à son +oreille:</p> + +<p>—Mère! Ta pauvre fille te demande grâce!</p> + +<p>Jeanne se leva. Elle avait le regard très loin, comme +attentive à une hêtraie qui s'apercevait entre les troncs +des platanes, tout en haut des emblaves. Sa bouche +était tranquille, dédaigneuse et, comme Madeleine se +pressait plus fort contre elle, dans une grâce filiale, +elle l'écarta, elle dit:</p> + +<p>—Je suis malade par ta faute, Madeleine, et je mourrai +plutôt que de consentir. Souhaite ma mort!</p> + +<p>Ces paroles de férocité tombèrent formidablement +sur la pauvre fille. Elle s'appuya contre un arbre, les +yeux grands ouverts, pleins de protestation douce, et, +avec un faible soupir, elle s'évanouit. Peut-être Jeanne +eut-elle regret. Rien ne le témoigna. Elle se pencha +sans hâte, tamponna les tempes de la jeune fille avec +un peu de parfum. Madeleine se ranima, et, sans un +mot, suivit sa sombre mère. Mais le sentiment pieux, +de confiance, de filial respect trépassait en elle, laissait +l'impression d'une chose arrachée, de la mort d'un être +intime.</p> + + + + +<h2>XLI</h2> + + +<p>D'abord retrempé par sa courte entrevue avec la +vierge, se répétant perpétuellement ses paroles, sa promesse +si formelle, Jacques était vite ressaisi par la souffrance, +l'âpre doute, la vision d'une séparation éternelle.</p> + +<p>À peine s'il dormait. Derrière ses côtes maigries, il +entendait, indomptables, les oscillations du veilleur. +Elles étaient rapides, bourdonnantes, presque métalliques. +Son cou, ses tempes battaient aussi. Il avait grand +froid aux pieds. Il lui devenait souvent impossible de +garder closes les prunelles. Il les levait, et les Formes +des ténèbres entraient en lui. Des choses ondulaient +aux murailles, du blanc renvoyait de la clarté, la fenêtre +était une aube, une chaise semblait un squelette +accroupi. Après longtemps, un bruit de flots, incessant, +écartait, submergeait la pensée. Il s'endormait. Mais +jamais ce n'était l'immense apaisement, la bonne chimie +réparatrice. Des choses dures butaient dans son +crâne, y avivaient le chaos de l'angoisse. Un à un se +levaient les songes, et tous farouches, horriblement fatigants. +Oh, ces nuits!</p> + +<p>Souvent, sorti du cauchemar, l'étroitesse de la chambre +l'étouffait d'une impression d'ensevelissement. Il se +levait, sortait, allait au fond de l'enclos des Avelines. +Une maisonnette y vieillissait, tout humble, à deux +chambres, et la campagne d'octobre, dans sa nudité, +ses grêles éteules, quelques pâtures, était visible lointainement. +Sur le toit fauve, aux vitres, au seuil, une +opulence fraîche émanait de la chaste luminosité lunaire, +un petit cytise roulait ses ramilles dans la cendre et +l'argent, une cloche de verre luisait cristallinement. Des +fermes blanchâtres bosselaient la campagne, un chien +lançait quelques abois de mélancolie, des peupliers se +posaient noirement au pied d'un monticule, et le firmament +pâle reposait sur les bords de l'horizon, avec sa +mince poussière sidérale, dans une beauté qui faisait +trembler la chair de l'homme.</p> + +<p>—Je t'aime! Je t'aime! criait-il dans l'espace, tourné +dans la direction des <i>Corneilles</i>.</p> + +<p>Il arrivait pourtant, par des nuits fraîches, que ses +nerfs, son cerveau vibraient presque sainement, qu'une +pause de paix survenait et que le sommeil lui dispensait +quelque rêve exquis. Alors, sur des fonds de couleur +douce, une orée sylvestre, un pacage discrètement +vert, dans une lumière reposante, Madeleine apparaissait, +confuse, grise, et seconde à seconde s'affermissait, +se matérialisait, avançait vers Jacques, le frôlait. Il +touchait la robe, les mains roses, posait la vierge sur +son cœur, et calme, elle parlait d'avenir, de large et +immuable avenir. Il écoutait, absorbait les joies de +l'Espérance, la mélodie d'une voix de chanterelle, et ses +doutes s'évanouissaient dans une sensation toujours +croissante que le corps chéri était bien entre ses bras, +bien abrité contre sa poitrine. Pourtant il objectait encore, +timidement, avec un vide bizarre, une impression +de néant entre les tempes. Elle se moquait, même contait +que toute l'histoire de leur séparation était fausse, +absolument fausse—<i>un Rêve</i>.—Lui, l'attirait toujours, +la serrait contre lui avec la pensée de ne plus rouvrir +les bras, et ses prunelles s'emparaient suavement des +traits délicats, du contour des cheveux qui se détachaient +noirs, presque violets sur les fonds de couleur douce. +Elle continuait à le rassurer: aucun obstacle. Toutes +les volontés unies pour leur bonheur... Sa mère... <i>sa +mère!</i> Ce mot en Jacques frappait le tocsin, des coupetées +de bronze parcouraient son cerveau d'un rythme +atroce, bourdonnant. L'autre mot s'y mêlait, le mot qui +l'avait rassuré d'abord—<i>un Rêve</i>—et peu à peu, c'était +la terreur insinuante, une aridité, un étouffement, la +prescience du Réel, le soulèvement de la poitrine sous +des paroles qui ne peuvent pas vibrer, meurent misérablement +dans la gorge, et enfin le dernier cri jaillissant, +l'éveil... Et tout autour du malheureux, les Ténèbres, +la Solitude, la Vérité!... Hélas! il enterrait sa face dans +l'oreiller, et longtemps, longtemps, il restait à contempler +la cime noire de son Golgotha!</p> + + + + +<h2>XLII</h2> + + +<p>À travers cette sombre histoire de son être, de nouveau +il vint une espérance à Jacques. Ce fut le jour où, +pour la première fois, il vit Mme Vacreuse, convalescente, +sortir des Corneilles.</p> + +<p>C'était le matin. Un soleil de douceur émergeait entre +des cumulus, tendrement chauffait la terre. Jacques se +tenait sur un tertre, près de la grille du château, abrité +derrière par un massif. Le trouble des beaux matins +d'automne passait dans sa chair. Des fleurs tardives se +tissaient de lumière. Un beau corbeau glorieusement se +promenait sur les gazons, dévorait les limaces innombrables. +Un étalon enflammé hennissait, levait son +chanfrein frémissant. Au loin, des paysannes arrachaient +des navets et des carottes de la terre grasse. Un semeur +jetait largement le froment, suivi d'une nuée d'oisillons; +un jardinier tondait les charmilles du château; l'église +était rajeunie, prenait un bain d'or; deux chiens, fous, +tournaient vertigineusement autour d'une cabane; et +sur une déclivité, Henri IV, radieux, élaguait des +arbres, chantait largement, sa riche nature toute retentissante +de la vibration solaire.</p> + +<p>Mais sur la terrasse des Corneilles, des domestiques +apportèrent une chaise longue, sous l'ombre argentée +du tilleul de Hongrie. Jacques, pour mieux voir, s'avança +derrière un buisson. Bientôt, bien pâle, enveloppée de +sombres étoffes, Jeanne parut, appuyée sur le bras de +Vacreuse. Elle s'abandonna lentement sur la chaise, avec +un petit sourire devant la fête rustique, la belle mer +lumineuse dévalant les collines.</p> + +<p>Vacreuse rentra, Jeanne resta seule, et une espérance +grandissante troublait le cœur de Jacques: s'il pouvait +arriver jusqu'à la malade, l'implorer! Si douce était la +nature, si remplie de vague miséricorde! Et, irrésolu +encore, il tournait le monticule. Une petite porte, ouverte +derrière les chênes, renforça ses tentations. Il s'y arrêta, +les artères tumultueuses, et soudain se décida, marcha +furtivement sous les ramures, atteignit le rebord de la +terrasse. Jeanne lui tournait le dos; une véritable épouvante +saisit le jeune homme, il n'osa pas tenter le destin, +il s'en alla à pas étouffés. Mais il revint le lendemain, +le surlendemain, vit Madeleine assise auprès de sa mère, +et, caché, il étendait les bras, il soupirait misérablement. +Puis, un peu plus tard, il assistait aux courtes promenades +de la mère et de la fille, il se prenait à songer que +la guérison approchait, que Madeleine avait promis de +le suivre, et il mettait toute la puissance de son être +dans une foi voulue au bonheur...</p> + +<p>Et, effectivement, ses songes parurent vouloir se +réaliser, la fortune s'adoucit.</p> + +<p>Une après-midi qu'il rentrait aux Avelines, un petit +paysan l'aborda:</p> + +<p>—C'est bien vous, monsieur Laforge?</p> + +<p>Et sur l'affirmative de Jacques il tendait une lettre. +Jacques regarda la suscription, respira plus vite, et dit +au petit de revenir dans quelques minutes. Il restait +à grelotter:</p> + +<p>—Oui... d'elle!</p> + +<p>Il déchira le pli, se mit à lire, et un délice, une ivresse +pure grandissait dans sa chair maigrie. La lettre était +longue et très nette. Elle disait le déclin du mal de +Mme Vacreuse, la miséricorde maternelle sourde, les +irrésolutions de Madeleine balayées par l'injustice. Et +Jacques sentait dans la clarté concise du style l'éveil +d'une volonté forte à l'égal des contingences, l'opiniâtreté +de la mère revenait dans la fille, et, stupéfait, +ébloui, lisait un plan d'évasion simple sinon sans obstacles. +Lui partirait le 7 novembre pour Douvres, préparerait +tout pour un mariage, Madeleine et la nourrice +fuiraient le 10, dans la soirée, monteraient dans la carriole +d'un fermier des environs. Le fermier, neveu de la +nourrice, incapable de soupçonner sa tante de rien +d'irrégulier, les mènerait au passage d'un train pour +Paris. De là, elles s'embarqueraient pour Douvres, et, +afin de dépister les recherches, Madeleine disait avoir +modifié, pour toutes deux, des costumes hors d'usage.</p> + +<p>Jacques, après la lecture, eut un moment d'incertitude, +la frayeur que le projet ne fût puéril, précipité, +inexécutable. Mais son cœur protestait contre le doute; +il se sentait envahi de toute espèce de certitudes très +douces; il crut à la volonté, à la persévérance, à l'adresse +de Madeleine, et, appuyé contre un pommier, les prunelles +immobiles, heureuses, le cerveau dénué d'analyse, +il prit son notier, il écrivit le «oui» demandé par +Madeleine.</p> + +<p>Et tandis que le petit messager disparaissait au loin, +vers les Corneilles, il restait à poursuivre l'Oiseau +bleu, à laisser revenir en lui les jeunesses d'âme toutes +ensemble.</p> + + + + +<h2>XLIII</h2> + + +<p>Quand Madeleine sut que sa lettre avait été remise +à Jacques, une grande tranquillité descendit sur elle. +Pendant deux jours elle eut le sentiment d'une force +ajoutée à sa vie, d'un élargissement de sa destinée. +Puis, des scrupules vinrent à naître, légers d'abord, fugitifs, +insaisissables, mais qui grandissaient, la tourmentaient +pendant son sommeil, et la faisaient timide +devant sa mère, et contre sa coutume depuis la rupture, +plutôt inquiète, effarée que chagrine. Jeanne eut le +soupçon de quelque chose, et toute sa vigilance, qui +s'était détendue dans la conviction que Madeleine commençait +à se résigner à l'aventure, toute sa vigilance +lui revint. Mais, la jeune fille étant exonérée de toute +action jusqu'au soir décisif, sa conduite et celle de la +nourrice ne fournissaient aucun indice à l'observation +de sa mère qui, forcément, dut s'en tenir aux conjectures. +Toutefois, à force d'induire et d'expérimenter par +de petites demandes soudaines, les hypothèses de Jeanne +finissaient par confiner à la réalité.</p> + +<p>Outre ce trouble apporté par Madeleine, un autre +souci tourmentait Mme Vacreuse au fur et à mesure +qu'approchait la date du retour à Paris, le souci de sa +vanité, le souci de ce que pourrait penser son monde +des fiançailles rompues, du départ de Semaise. Malgré +tout, malgré les mesures prises par l'ex-fiancé, il y +aurait des sceptiques, de ces gens qui veulent voir +l'équivoque en toutes choses, et ces gens-là chuchotteraient. +Dans cet agacement vaniteux, Jeanne se mettait à +regretter confusément que le mariage avec Jacques +ne fût plus possible: ce mari jeune, beau, fils d'un +riche et d'un puissant, nécessairement aurait fait s'incliner +le monde. Et tout en rêvant à quelque péripétie +qui lui vint en aide, quelque situation suraiguë, une démarche +désespérée de Jacques, elle capitulait en partie, +elle songeait qu'elle renoncerait volontiers à exiger une +démarche personnelle de Pierre, qu'elle se contenterait +d'un mot écrit d'excuse. Les événements parurent devoir +la seconder.</p> + +<p>Le 21, au matin, après avoir pris une tasse de chocolat, +elle fut prise d'une défaillance et dut se mettre au lit. +Le docteur, immédiatement requis, ne reconnut qu'une +recrudescence très légère de son mal et qu'il déclarait +due soit à une reprise prématurée du travail, soit à des +préoccupations intimes. Après son départ Jeanne demanda +Madeleine. Quand la jeune fille fut introduite +auprès d'elle, Mme Vacreuse se montra très affectueuse, +très triste aussi, et finit par dire:</p> + +<p>—Je ne vivrai peut-être plus longtemps, mon enfant... +Je me fais patraque!</p> + +<p>Madeleine, très émue, subitement bourrelée de remords, +s'inclina sur le lit et sanglota:</p> + +<p>—Voyons!... Ne te désole pas, dit la mère... Viens +ici... là!</p> + +<p>Et tandis que Madeleine l'embrassait, elle poursuivait +l'idée qui lui avait fait désirer cette entrevue: profiter +du trouble de la jeune fille pour obtenir une confidence, +et elle murmura:</p> + +<p>—Vois-tu!... Si j'avais en ce moment-ci une grande +douleur... je crois que ça me tuerait!...</p> + +<p>Madeleine frissonna, avec une exclamation vague, +touchée au plus profond.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc, Madeleine?... Allons, Madeleine, +regarde-moi... dis-moi!...</p> + +<p>Et risquant brusquement l'aventure:</p> + +<p>—Je sais tout!...</p> + +<p>Madeleine se jeta de côté avec un frémissement de +terreur, balbutiait:</p> + +<p>—Non!... non!...</p> + +<p>—Si! fit la mère.</p> + +<p>Et saisissant la main de la jeune fille elle l'attirait, +elle la regardait en face avec l'impassibilité morose qui +dans l'enfance épouvantait Madeleine, elle chuchottait:</p> + +<p>—Allons, avoue... tu voulais partir?... Tu voulais +nous abandonner... Réponds donc!... Tu aurais eu ce +courage, Madeleine!</p> + +<p>La jeune fille ne répondait pas, grelottante, ses lèvres +rouges distendues sur les dents fines, écartelée entre son +amour infini pour Jacques et l'imagination affreuse de +sa mère tuée par l'abandon. Chez Jeanne, c'était, au fond, +une rage, une sensation d'humiliation à l'idée de ce +triomphe de Jacques, et en même temps une satisfaction +indéterminée et vaniteuse d'avoir violemment arraché +le secret. Elle se tut quelques minutes, la tête roulée en +arrière sur le traversin, les paupières mi-closes et jouant +un accablement extrême, une tristesse immense. Puis, +d'une voix exténuée, intermittente:</p> + +<p>—Ah! Jamais je n'aurais cru... nous quitter... partir +au loin... sans calculer notre désespoir... et toi!... toi +que j'ai aimée par-dessus toute chose?</p> + +<p>À travers son remords et sa souffrance, Madeleine +songeait pourtant que «ce par-dessus toute chose» ne +comprenait pas l'orgueil de sa mère, et elle revoyait les +phases de son immolation, son amour jeté en holocauste +au sombre Dieu! Mais Madame Vacreuse s'arrêtait, +retenait un cri «pour un étranger!» disait sourdement:</p> + +<p>—Si tu voulais m'écouter... Si tu voulais suivre mes +conseils... tout, peut-être, pourrait s'arranger!</p> + +<p>La jeune fille tourna la tête, surprise, incrédule, avec +pourtant, l'éveil de l'espérance de son âge.</p> + +<p>—Oui, si tu voulais! reprenait Jeanne... Et pourquoi +pas, dis?... Tu pourrais bien, une fois, me croire plus +sage que toi.</p> + +<p>Alors, avec un regard de douceur et d'humilité, avec +le geste de supplier sa mère de ne pas la tromper, Madeleine +murmura:</p> + +<p>—Que veux-tu que je fasse?</p> + +<p>—Écrire, dit Jeanne... ce que je te dicterai.</p> + +<p>—Ce que tu me dicteras?</p> + +<p>Un frisson de défiance glacée, de terreur insinuante +parcourut Madeleine, puis le désir d'une péripétie heureuse +triompha d'elle, et elle répondit.</p> + +<p>—Dicte... Je verrai!</p> + +<p>—Prends du papier... dans le tiroir, là... Écris:</p> + +<p>«Maman se contenterait d'un mot d'excuse écrite de +Monsieur Pierre Laforge, sinon tout est impossible!» +Et signe.</p> + +<p>—Oh non! Oh non! Je t'en supplie... pas ça! s'écria +Madeleine.</p> + +<p>Et le visage enterré entre ses petites mains, elle se +plaignait lentement, d'une manière navrante et continue:</p> + +<p>—Écoute! dit Jeanne... C'est enfant! Veux-tu que je +dise ce qui arrivera si tu obéis?... Il arrivera ceci: Jacques +ira à Paris, il pressera de nouveau son père... il le +suppliera plus longuement que la première fois... il lui +répétera qu'un mot à écrire c'est moins ennuyeux qu'une +démarche personnelle... et il vaincra... tenez! j'en suis +sûre! Et s'il ne réussissait pas...</p> + +<p>Elle s'interrompit, elle hésita, et Madeleine, oppressée, +répétait:</p> + +<p>—Et s'il ne réussissait pas?</p> + +<p>—Eh bien! reprit Jeanne... s'il ne réussissait pas... +peut-être... oui, peut-être je pourrais... trouver tout de +même un moyen!</p> + +<p>—Oh! balbutia la jeune fille.</p> + +<p>Elle parut réfléchir encore, mais déjà était vaincue, +son jeune cerveau dépolarisé par l'affirmation de la +mère, par le vague délicieux des dernières paroles. Elle +reprit la plume, écrivit les trois lignes dictées, signa. +Puis, l'adresse faite, Mme Vacreuse sonnait, faisait +venir la nourrice, et Madeleine donnait elle-même l'ordre +de porter le pli, grelottante d'un effroi intime, du +pressentiment inanalysé d'une contingence ténébreuse.</p> + + + + +<h2>XLIV</h2> + + +<p>En Jacques, depuis huit jours, c'était une réaction de +vivacité, la robuste régénération de son sang, de ses +nerfs, de toute sa personnalité d'optimisme. Après tant +d'heures noires, l'instinct, les nécessités secrètes de +l'électrolyse organique, lui défendaient la désespérance, +et il avait mis toute sa foi dans le projet de Madeleine. +Il se préparait, il écrivait à Paris, se plaisait à prévoir +les nécessités d'une longue absence.</p> + +<p>C'est dans cette disposition de lutte, cette expansion +de reverdis, qu'il reçut la missive dictée par Madame +Vacreuse. Il eut dès l'abord la terreur de l'événement, +une panique nerveuse qui le faisait scruter la +nourrice, poser trois ou quatre questions, et à mesure, +son inquiétude fut atroce, lui tenailla l'aorte. Puis +brusque, il arracha le cachet, lut:</p> + +<p>—Ah!... fit-il.</p> + +<p>Némésis revenait, le sombre écroulement des misères +sur l'homme, et Jacques douta de l'amour de Madeleine. +Puis, avec un désir immense d'ensevelissement, +avec à l'âme l'amertume d'une trahison; il balbutia:</p> + +<p>—Dites que j'irai... C'est tout!</p> + +<p>Et la nourrice, peureuse devant sa face livide, s'en +allait à pas rapides, se figurait avoir vu un mort. Quand +il fut seul, il resta pendant des heures immobile, assis +dans une encoignure de la chambre, avec des tortures +telles que, par instants, il n'avait plus son sens intime, +sa pensée s'anéantissait. Et sa fatigue devint si lourde, +qu'il s'abattit, qu'il s'endormit. Il s'éveilla vers le soir, +dans une fatigue énorme, se leva, sortit. Après une +marche très longue, il s'arrêta, il contempla les choses +devant lui, vaguement.</p> + +<p>C'étaient d'abord trois arbres inégaux. Le plus petit +élevait un cône, l'autre se détachait en haillons, traînait +des fourrures chaudes à côté de grêles nudités, et +le troisième, tout fin, grandissait en flèche, par chaque +rameau escaladait indomptablement le firmament. Il +partait un chemin blanc, qui se perdait, s'évanouissait +dans une étendue grise, confusément montante vers la +côte lointaine dessinée noirement dans une vapeur de +chaux. La Lune était enfumée; un Calvaire triste, déchiré, +montrait un baliveau pareil à une Croix. Et la +lumière sur le chemin, sur la côte, sur le Calvaire, +surtout entre les arbres compagnons, était tellement +fine, tellement belle, qu'après le premier cri du ravissement, +Jacques se sentait de l'épouvante, l'épouvante +du temps qui passe, de la nébulosité où se heurte l'idée +devant la sensation du Beau.</p> + +<p>Vacillant, il recommençait sa marche, il s'en allait +contempler les épaisseurs des <i>Corneilles</i>, et longtemps +il y attendit quelque chose, un imprévu de féerie, l'arrivée +de Madeleine entre les hauts troncs des arbres. +Mais tout se taisait, les escadrilles nuageuses continuaient +à siller sous la Lune, le silence dormait sur les +emblaves, dans les soieries, les mousselines du clair-obscur, +et Jacques démarrait, retournait aux Avelines +faisait atteler la carriole pour se rendre à la ville prochaine +et prendre le premier train pour Paris.</p> + + + + +<h2>XLV</h2> + + +<p>Ce ne fut pas sans plaisir que Pierre Laforge apprit +les concessions de Jeanne. Résultat inespéré qui lui en +fit entrevoir un autre. Encore un brin de résistance et +tout cédait, on ne parlerait plus d'excuse, on serait +trop heureux seulement qu'il consentît. Ses craintes +pour son fils avaient disparu. En vérité Jacques avait +maigri, était cruellement ravagé; mais, tout s'arrangeant, +il redeviendrait prospère Même, afin de presser +les événements il crut bon de se montrer tout à fait intraitable, +se déclara déterminé à ne faire aucune espèce +d'excuse. Jacques partit là-dessus, sans force pour la +révolte.</p> + +<p>Dès son arrivée, le lendemain, il envoya un petit +paysan au château, avec un billet pour la nourrice. Le +messager fut accueilli par une femme de chambre préposée +par Mme Vacreuse et qui parvint à se faire donner +le pli en assurant qu'on le remettrait à la nourrice. Le +garçonnet, timide, céda, sans oser rapporter la vérité à +Jacques.</p> + +<p>Toute la journée se passa en courses dans les bois, +en rôderies autour des Corneilles. Personne ne parut +au jardin, ni Jeanne, ni Madeleine. Au soir, nulle réponse +n'était venue. Sa lettre pourtant était pressante, +sollicitait la mise à exécution du projet d'enlèvement +comme le dernier espoir qui restât. Tenaillé de cette +phrase qui terminait le mot si court de Madeleine «sinon +tout est impossible», il se mettait à désespérer, à songer +qu'elle avait eu peur au dernier moment, qu'elle le sacrifiait +à sa mère.</p> + +<p>Madeleine, cependant, se rongeait. Le laconisme de +Jacques l'avait effrayée. Vingt fois, dans un interrogatoire +minutieux la nourrice avait répété la phrase de l'amant, +et que cela avait été dit avec amertume, très doucement, +mais si tristement! Le remords de la jeune fille +était immense. Elle se trouvait infiniment lâche d'avoir +cédé à sa mère. Enfin, elle sut le départ de Jacques, se +tranquillisa un peu. Le surlendemain, à l'heure du retour +probable, l'inquiétude la reprit. Lorsqu'elle voulut +parler à sa nourrice, elle ne la trouva point, apprit +qu'on l'avait envoyée à cinq lieues de là, chez des parents. +Alors la pauvre fille s'affola, conçut les craintes +les plus vives, finit par se jeter aux genoux de sa mère, +par la supplier de ne lui rien céler. Jeanne la rassura, +instruite de l'échec de Jacques, elle méditait un nouvel +atermoiement qui préparât la rupture. Elle pensait +d'exiger une année entière de séparation, avec des promesses +plus ou moins formelles. En un an elle arriverait +à détacher sa fille, Jacques même se lasserait. La +loyauté des deux jeunes gens faciliterait l'entreprise. +Mais, en attendant il fallait parer aux péripéties possibles. +Elle affecta donc un grand malaise, exigea la présence +continuelle de Madeleine. La journée se passa, +pleine d'angoisses. Au soir, Madeleine ne cachait plus +ses larmes, si bien que Vacreuse pleura presque, lui +aussi, le cœur contristé, avec des supplications muettes +à sa femme. Celle-ci, l'âme débordante de fiel, se répandit +en gronderies, la veillée fut lugubre; tous les liens de +la famille semblaient rompus, on n'échangeait aucun +regard, de crainte d'y trouver du désespoir, de la tristesse +ou de la menace. On dressa un lit pour Madeleine +dans la chambre de Jeanne. Ces précautions épouvantèrent +la jeune fille, lui donnèrent d'affreux pressentiments. +Toute la nuit, la mère put entendre les +soupirs exhalés de ce cœur qu'elle torturait. Une fois +même, elle essaya d'une consolation, mais Madeleine, +révoltée, ne répondait plus. Elle souffrait trop; sa mère +lui paraissait féroce. De bonne heure, elle fut debout. +Jeanne dormait encore. La jeune fille put sortir sans +être entendue. Elle descendit au jardin.</p> + +<p>C'était un jour doux; le grand vent de la nuit semblait +apaisé par l'aube, et les nues claires qu'il avait +charriées jusque là continuaient à marcher très lentement +sur la pâleur grise de l'azur. Au levant, les strates +rouges des tempêtes achevaient de mourir, et c'était +partout, sur les labours, dans la lumière horizontale, +une brume éblouissante posée à ras du sol, comme une +décoration d'Olympe où les dieux avaient fêté la nuit +et qu'on n'avait pas encore fait disparaître.</p> + +<p>Dans les allées fraîches Madeleine promenait ses pas +indécis, le trouble de son âme. Une dernière pudeur +l'empêchait d'aller aux Avelines, la crainte aussi de +gâter la situation en irritant sa mère. Le matin lui +rendait quelque espoir avec son éternelle splendeur +d'enfance, toutes ses teintes jeunes et molles, sa griserie +optimiste.</p> + +<p>Mais un bruit de charrette se rapprochait, et Madeleine, +par une échappée, put voir une carriole attelée +d'un cheval gris et que conduisait un jeune paysan. Les +ailes d'un bonnet de femme battaient au vent de la +course.</p> + +<p>—Mais c'est nourrice! fit la jeune fille.</p> + +<p>Elle se précipitait; la carriole entrait aux Corneilles. +Madeleine eut beau courir, déjà la nourrice disparaissait +dans une porte de service:</p> + +<p>—Nourrice! nourrice!</p> + +<p>La bonne femme se retourna, s'approcha et tandis +que Madeleine l'embrassait, elle lui glissait une lettre +dans la main.</p> + +<p>—Prenez vite, Mam'zelle, madame me demande.</p> + +<p>Déjà Madeleine avait serré le billet, courait se cacher +aux profondeurs des massifs. Là, elle regardait la lettre, +n'osait l'ouvrir.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! Est-ce bon, au moins?</p> + +<p>Elle déchira l'enveloppe, déplia le papier. Il n'y +avait que ces mots:</p> + +<p>«Puisque tout est inutile, adieu!»</p> + + + + +<h2>XLVI</h2> + + +<p>Là-bas, aux Avelines, où Madeleine s'était envolée, +on n'avait rien pu lui dire. Sinon le grand nombre de +lettres que le jeune homme avait fait porter à la poste, +ils n'avaient, dans leur apathie paysanne, fait aucune +remarque particulière. Pour Madeleine, ce détail simple +des lettres eut l'affreuse clarté de la foudre. Elle se tordait +les mains à une pensée qui l'envahissait, qu'elle +n'osait exprimer, qu'aucune puissance au monde ne lui +aurait fait exprimer.</p> + +<p>Elle était revenue vers les Corneilles, toute plaintive +et douce, avec une imploration continuelle et ardente à +la divinité. Mais, aux abords du château, elle s'arrêtait, +réfléchissait que sa mère l'empêcherait de ressortir. Elle +ne voulait plus être enfermée, elle voulait chercher +Jacques, le retrouver. Un aboi grondait dans le jardin, +l'aboi de Marcus, et elle se rémémorait des histoires +où des chiens retrouvent leur maître.</p> + +<p>—Il faut que j'aie Marcus! pensait elle.</p> + +<p>Elle s'approcha, appela l'animal à voix de plus en +plus haute. Il l'entendit, il vint ramper à ses pieds, la +couvrir de caresses. Elle l'amena aux Avelines. Là, +comme la fermière était seule, Madeleine eut l'audace +de demander à voir la chambre de Jacques. La bonne +femme, d'ailleurs tenue au courant par les caquets, ne +fut pas surprise de cette requête, mais défiante et curieuse +elle accompagna la jeune fille.</p> + +<p>Elle avait, cette chambre, l'ordre instinctif de l'officier. +La fenêtre était ouverte et Madeleine <i>le</i> vit penché +dans l'embrasure à tous les soirs navrés de la séparation. +Elle reconnut la forme de son corps dans la capote pendue +à la muraille, la trace de sa main dans l'éparpillement +de quelques livres sur la table. Jamais plus forte émotion +et plus adorable ne fit frémir son cœur, que de se +trouver dans cette chambre où il avait vécu, respiré et +souffert pour elle. Et tant fut indomptable la secousse +qu'elle s'abattit sur le lit, mit passionnément sa bouche +de vierge au creux de l'oreiller, là où naguère reposait +la tête blonde de l'amant, et longuement baisa cette +place; y sanglota.</p> + +<p>La fermière pleurait silencieusement, et Marcus, induit +par la tristesse ambiante, se prenait à hurler. Alors +Madeleine se retourna et nulle honte ne la prit devant +l'étrangère, comme si elle eût été l'épouse qui pouvait +sans rougir aimer ainsi, toute préoccupation mondaine +enfuie devant l'intensité de la minute présente. Elle +prit sur la table une paire de gants, les présenta à Marcus. +L'animal reconnut l'objet, le manifesta par des +bonds joyeux.</p> + +<p>—Si Monsieur Laforge rentrait, dit Madeleine à la +paysanne, dites-lui de m'attendre, que je reviendrai +tout à l'heure.</p> + +<p>—Je n'y manquerai pas, mam'zelle.</p> + +<p>Dehors, le chien, dans un inquiet furetage s'orientait. +Madeleine lui présenta de nouveau le gant. Il eut un +gémissement très doux et reprit sa quête.</p> + + + + +<h2>XLVII</h2> + + +<p>Le chien allait très capricieusement, et Madeleine +s'étonnait de tous les détours, mais se fiait à la bête +sagace. Dans son cœur douloureux d'amoureuse, elle +avait un noir délice à suivre le même chemin vagabond +que Jacques avait dû parcourir, foulait avec je ne +sais quel respect ce sol. Une fois, sur un morceau +de mousse elle vit la trace d'un soulier, et elle poussa +un cri, toute raide. À voir tout ce vagabondage +elle comprenait la souffrance de Jacques, et les +détours de l'animal étaient comme l'écriture où elle +lisait le drame, le poignant hiéroglyphe de douleur, +d'âme égarée, perdue, illogique de désespoir. Mon +Dieu! Entre les grands hêtres, leur majesté, leurs +belles colonnes de bleuâtre barydum, montant haut, +tout haut, solennellement, dans cette salle hypostyle +végétale, sous les dais de toison roussie, les meneaux +percés de livide luminosité, elle s'effrayait, ayant, plus +fort, une idée sinistre, une idée d'énorme cataclysme, +comme si le monde, pour elle, allait sombrer. Elle +soupirait, quelque chose d'implacable sourdait de +l'harmonie des arbres, avec une inimitié plus lourde, +ce semble, du tordement des chênes, de leur attitude +plus convulsive, moins froids.</p> + +<p>Mais elle avait une belle vaillance, levait son petit +front volontaire. Pourtant la forêt était trop âpre, +puissante, pesant sur sa menue personnalité. Elle se +sentait dans une vie inconnue, en dehors d'elle, +avec une impression païenne de dieux vagues, cachés +aux grands hêtres, épiant aux troncs des chênes son +passage. Une blancheur quelquefois semblait la marche +d'une lumière, une silhouette d'encre, la rôderie d'un +homme. Parfois, une malveillance, une méchante épine +prenant au passage, la robe... Sous les chênes, ils étalaient +leurs feuilles roussissantes mais opiniâtres, qui +devaient dans le blanc hiver avoir un frissonnement de +haillons de cuivre sous la bise. Ils étaient sur la partie +aride du sol... magnifiques, pertinaces, vivant leur dure +vie dans leur dur bois, arrêtant les végétations, sauf les +cryptogames, des mousses, des champignons qui montaient +leurs domuscules sinistres sur le pédoncule mou, +tachetés, avec parfois une vague sanguinolence, des +aspects de chair. Et il en poussait là de monstrueux, +une prolifique vie inférieure; ils effaraient la jeune +fille, la faisaient marcher précautionneusement, pousser +un petit cri, toute pâle, si son soulier détachait un des +chapeaux, le faisait rouler sur la mousse, montrant sa +concavité, ses lamelles rayonnantes.</p> + +<p>Sa petite chaussure, trop délicate, entravait la marche, +le vent s'abattait souvent en brutal, faisait siffler la +robe comme un voile. Madeleine avait froid, sentait du +formidable dans les solitaires pénombres, aux courts +horizons du sous-bois. Elle avait de l'enfance à l'âme, +retenait le chien près d'elle, pour la protéger, d'un air de +supplication levait les yeux. À travers la délicatesse +automnale, les beaux haillons encore feuillus, les trames +noires, venait un variable firmament. Il était pâle, avec +des jaunes troubles, des nuances fauves, et une gaze, +une fumée, allait vélocement. Tout son jeu de couleur, +ses belles tonalités mates, ternes, des éparpillements, +des nébuleuses, des toiles d'araignées nuageuses, des +étains dépolis, un vague abîme de lueur dans le couchant, +l'orient couleur de muraille, tout prenait l'âme, +doucement la noyait de chagrin et de tendresse. C'était +une saison d'amour, on le sentait, une saison de chauds, +de froids alternatifs, de variables vibrations dans les +organismes, et le grand cerf passionné, aux confuses, +profondes solitudes de la futaie, las, maigre, fier, gardait +le harpail de grêles biches bramait, gravement roux, +équitable et beau sultan. Des bouvreuils épiaient, écoutaient +quelque bruit de travail, coups de hache, de scie, +comme intéressés, amis du barbare humain; un roitelet, +frais venu du mois de septembre, assis dans un petit +sapin, disait une phrase fine au jour couchant; des +moineaux friquets tournoyaient revenus d'expédition, +au-dessus d'une clairière, près à s'ébattre aux petites +niches des arbres.</p> + +<p>Elle allait toujours. Le chien, vif à l'entrée en forêt +avait sans doute fini par comprendre la fragilité de sa +compagne, il allait plus lentement. L'heure crépusculaire +peu à peu approchait, mais l'opacité des vapeurs +devait arrêter la grande fête des coloris, le jour décédant +dans un Océan de grisaille. Une lassitude farouche +descendait, le vent cessait de se ruer aux rameaux, le +vert des mousses, le bronze des feuilles, les grandes +poutres forestières étaient dans de la lumière de rêverie. +Aux carrefours, Madeleine s'arrêtait une minute, sondait +de son regard noir, plein d'angoisse, d'amour infini.</p> + +<p>Soudain, au bord d'un pli de la forêt, elle tressaillit. +Sur le chemin de cendre, au tournant, un homme +venait, mince, torse, très haut, dans des pantalons roussâtres, +une casaque de misère. Il portait un peu de +bois sur son bras, des brindilles, et, arrêté en voyant +l'étrangère, la jolie étrangère en dentelles il regardait +avec des yeux clairs, de défiance et de sauvagerie, des +yeux d'éternelle pauvreté, mais sans haine ni colère, +d'une sorte de fauve douceur sylvestre. Madeleine eut +le cœur ému, vit dans ce spectre, sous l'arcature grisonnante +d'un frêne, je ne sais quelle entéléchie du +grand travail méconnu, de toute une humanité désespérée, +sans plainte mourant au fond des cabanes, et le +remords lui montait de son existence passée, si large, +si abondamment heureuse, insoucieuse des pauvres +chairs bises qui maigrissent dans l'âpre combat, sans +récompense.</p> + +<p>Madeleine avançait encore, la traînerie de la diffuse +lumière était plus douce, on sentait que le Crépuscule, +maintenant, débutait, luttait harmonieusement derrière +les nuages, mais les choses restaient claires, d'une +clarté de mystère, immobiles. Le chien, brusquement, +fit deux, trois gémissants abois: Madeleine se sentait +mal au cœur, et les fûts géants s'élargissaient, des +fougères roussies s'étalaient contre le sol, une grande +vasque de ciel gris s'étendait, libre de ramures.</p> + +<p>Alors, le tremblant voile du souvenir se souleva au +cerveau de Madeleine, découvrit une suave, pénétrante +scène du passé. L'Éden de Juin était là, la mare ronde, +aux roseaux flétris, la grotte encore toute verte, et les +deux hêtres debouts, moussus au nord, glabres au sud, +dans le bronze clair, tombant de la désuétude, et il +semblait à Madeleine entendre s'élever, s'abaisser, le +son lent du cor, la plainte harmonieuse comme la voix +de l'arcane forestier.</p> + + + + +<h2>XLVIII</h2> + + +<p>Le chien, de nouveau, gémit, leva sa noire tête constellée +de blanc, deux yeux de noir bleuâtre, la gueule +béante.</p> + +<p>—Mais quoi donc, quoi donc? s'écria Madeleine toute +pâle.</p> + +<p>Et soudain, entre l'orée de droite de l'Éden, entre des +fougères sèches, elle vit une forme étendue, sombre, et +vers laquelle marchait le chien lentement. Alors elle eut +un froid atroce, les lèvres bleues, le cœur mort une +seconde, puis battant impétueusement, funèbrement. +Elle voulut voir, s'avança.</p> + +<p>—Oh! cria-t-elle.</p> + +<p>Elle ne croyait pas encore, regardait avec des prunelles +trébuchantes. C'était lui, pourtant, étendu là, pâle de la +grande pâleur, effroyable et d'une beauté d'archange sur +le fauve sol, sous le gris solennel du firmament. Du +sang coulait encore de sa poitrine, sa main droite allongée +se cachait sous une fougère.</p> + +<p>—C'est toi... bien toi!</p> + +<p>Elle tomba là, pesamment, sur ses genoux, mit ses +lèvres douloureuses sur les lèvres de marbre, et aucune +plainte ne la secouait encore dans l'énorme étonnement +de l'aventure. Elle soulevait la tête de Jacques, frissonnait +au soyeux contact des superbes cheveux blonds, +précipitait ses baisers avec la folie d'espérance de son +amour, l'espérance d'une résurrection. Mais elle sentait +toujours plus l'épouvantable froid des joues, la féroce +inertie de la bouche adorée, et le désespoir venait, dominait +sa terreur, se fondait avec la certitude. Les sanglots +montèrent, un âpre flux qui déchirait la poitrine de la +vierge.</p> + +<p>—C'est donc vrai! Vrai! cria-t-elle, rauque. Ah! bien-aimé, +mon pauvre, mon doux Jacques... mon doux Jacques! +Et j'ai dit non, et je ne le pensais pas, et tu as +cru... en mourant... Mon Dieu, tu as cru cette parole... +et voilà le monde écroulé maintenant... rien que la +nuit, la nuit, toute noire. Mon Dieu! mon Dieu! mon +Dieu!</p> + +<p>Elle relevait, avec un reproche immense, sa pâle +figure vers le ciel, tragique et toujours pleine de sa +frêle grâce, et tout mourait dans sa tête, disparaissait +dans la cendre de sa vie. Son pauvre cœur balbutiait +entre ses côtes, s'affaiblissait, sa voix se lassait, s'éteignait, +et il ne venait plus que de larges larmes, intarissables, +entre les grands cils ombreux, sur les joues +blanches. À voix toute basse, elle se mit à parler au +mort:</p> + +<p>—Tantôt, sous les ramures, quand j'ai rencontré cet +homme... l'espoir m'est venu, abondant... et j'étais si +sûre de te retrouver, si sûre! Je me sentais puissante, +capable de toute victoire. Nous serions retournés +ensemble aux Corneilles, devant maman, et j'aurais +parlé, oh! j'aurais dit tout mon cœur... tout mon cœur, +dit l'impossibilité de vivre sans toi... et que tu étais +sans haine, sans colère, et que la querelle de famille +n'existait pas pour nous... et que tu l'aimais bien elle... +Et elle aurait compris, vois-tu, elle aurait cédé... bien +sûr, et père aurait parlé pour nous... Oh! et te voilà +parti, te voilà parti, tout froid, qui ne me réponds pas, +qui es parti avec une âme qui me soupçonnait... Oh, tu +as même pensé peut-être que je vivrais sans toi?...</p> + +<p>Soulevée, elle regardait, furetait, et tout à coup écarta +les fougères qui couvraient la main droite de Jacques. +Un canon nickelé scintillait, le canon d'un revolver +échappé aux doigts du mort. Avec un cri d'amère victoire +elle le prit, le regarda. Il était chargé largement: +cinq balles restaient aux courtes chambres de la roue:</p> + +<p>—C'est ça qui t'a tué! dit-elle.</p> + +<p>Ses larmes s'arrêtèrent, une gravité très douce parut +sur sa figure, et elle déposa l'arme soigneusement, dans +la mousse. Puis, assise à côté du cadavre, les lèvres +naïvement entr'ouvertes, elle resta là rêveuse, comme +une adorable divinité forestière. C'étaient toutes sortes +de petites choses, un peuple de chromatiques souvenirs +apparaissant entre les portes de la mémoire, et bien +des jours d'enfance oubliés, bien des croquis d'infini +charme, et l'aurore éblouissante de la nubilité, la Genèse +nouvelle, l'Univers peuplé de prodiges.</p> + +<p>Les premiers bégaiements du sens intime, un milieu +de sécurité, large et moëlleux, en belle lumière, un sentiment +vague de souveraineté dès l'aube sur des gens +gravitant autour d'elle, des profils de jouets, l'accomplissement +des petits désirs puérils, la ténacité, les virtualités +de joie, d'intense renouveau d'impressions du +petit être, tel rayon de soleil, telle féerie entrevue au +théâtre, tel coin de nef dans la pénombre bleuâtre, un +arbre blanc de fleurs, la douceur d'une amitié, de furtives +curiosités satisfaites, telle parole, tel baiser de la +mère, le nuageux lit de l'enfant, puis de la vierge, la +placidité affectueuse du père, la bonne, aimante nourrice +aux yeux bovins, des tendresses de personnes, de bêtes, +d'objets, le charme brusque d'une petite science acquise, +d'une sonate bien jouée, l'inculcation par la mère d'une +haine contre un inconnu, des heures de pénétrante +familiarité, le brusque éblouissement du monde, des +fiançailles, de la sérieuse, responsable vie débutant.</p> + +<p>Elle frissonna soudain en levant le front. Las d'attendre +le grand chien s'était levé, et léchait lentement la poitrine +de Jacques.</p> + +<p>—À bas! fit Madeleine.</p> + +<p>L'animal obéit, se coucha docilement sur la mousse, +et le rêve revint au fond du cerveau triste... Lentement, +la pensée arrivait au soir de juin, à la lune dichotome +croulant au fond de l'occident, et la frêle voix instrumentale +s'élevait, l'essaim des petites fées sonores. Mon +Dieu! un élargissement se faisait dans l'univers, les +formes étaient renouvelées, la vie semblait devoir palpiter +si douce et sans jamais tarir!</p> + +<hr> + + +<p>L'ombre se mêlait subtilement au crépuscule, une +poussière, une vapeur coulait sur les cimes des grands +chênes, et lointaine, une petite cloche tremblota:</p> + +<p>—L'Angelus! murmura Madeleine avec douceur.</p> + +<p>Elle souleva le revolver, le contempla attentivement, +un frisson, une grande palpitation de ses fibres la parcourut. +Ses dents bruissaient, elle continuait à écouter le +tintement candide de la cloche, sérieuse et la lèvre +amère, prise de l'indomptable dégoût de la vie. L'Angelus +s'éteignit. Alors, elle se pencha lentement vers +Jacques, embrassa encore ces lèvres fermées par la +pesanteur incommensurable, cette figure de livide splendeur, +et le dégoût de la terre, de sa noire destinée la +reprenait à mesure. Elle respira vivement l'atmosphère +sylvestre, essaya de voir un astre au zénith entre les +hautes frondaisons. La grisaille épaisse couvrait la +voûte, mais une clarté transsudait de la lune cachée.</p> + +<p>—Mon doux Jacques!... La vie pouvait être adorable!</p> + +<p>Elle avait levé l'arme. Elle l'appuya sur sa poitrine à +gauche. Un petit éclair jaillit, un bref crépitement, et +elle tombait là, près de lui, ensevelie dans l'Immuable.</p> + +<p>Et dans les demi-ténèbres, la tête levée douloureusement, +le grand chien hurlait, emplissait d'une plainte +téméraire les larges, les sommeillantes futaies.</p> + +<p class="s"><span class="sc">J.-H. Rosny</span> +</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Corneilles, by J.-H. Rosny + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CORNEILLES *** + +***** This file should be named 27303-h.htm or 27303-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/7/3/0/27303/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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