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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:34:22 -0700 |
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(of IV.) + +Author: Astolphe de Custine + +Release Date: November 15, 2008 [EBook #27267] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +LA RUSSIE EN 1839 + +PAR + +LE MARQUIS DE CUSTINE + + «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque + rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de + présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance, + puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le + bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.» + + (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126 + _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.) + + + +TOME TROISIÈME + +PARIS + +LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR + +1843 + + + + +LETTRE DIX-NEUVIÈME. + +Pétersbourg en l'absence de l'Empereur.--Contre-sens des +architectes.--Rareté des femmes dans les rues de Pétersbourg.--L'œil du +maître.--Agitation des courtisans.--Les métamorphoses.--Caractère +particulier de l'ambition des Russes.--Esprit militaire.--Nécessité qui +domine l'Empereur lui-même.--Le _tchinn_.--Esprit de cette +institution.--Pierre Ier.--Sa conception.--La Russie devient un +régiment.--La noblesse anéantie.--Nicolas plus russe que Pierre +Ier.--Division du tchinn en quatorze classes.--Ce qu'on gagne à faire +partie de la dernière.--Correspondance des classes civiles avec les +grades de l'armée.--L'avancement dépend uniquement de la volonté de +l'Empereur.--Puissance prodigieuse.--Effets de l'ambition.--Pensée +dominante du peuple russe.--Opinions diverses sur l'avenir de cet +Empire.--Coup d'œil sur le caractère de ce peuple.--Comparaison des +hommes du peuple en Angleterre, en France, et en Russie.--Misère du +soldat russe.--Danger que court l'Europe.--Hospitalité russe.--À quoi +elle sert.--Difficulté qu'on éprouve à voir les choses par +soi-même.--Formalités qualifiées de politesses.--Souvenirs de +l'Orient.--Mensonge nécessaire.--Action du gouvernement sur le caractère +national.--Affinité des Russes avec les Chinois.--Ce qui excuse +l'ingratitude.--Ton des personnes de la cour.--Préjugés des Russes +contre les étrangers.--Différence entre le caractère des Russes et celui +des Français.--Défiance universelle.--Mot de Pierre-le-Grand sur le +caractère de ses sujets.--Grecs du Bas-Empire.--Jugement de +Napoléon.--L'homme le plus sincère de l'Empire.--Sauvages gâtés.--Manie +des voyages.--Erreur de Pierre-le-Grand perpétuée par ses +successeurs.--L'Empereur Nicolas seul y a cherché un remède.--Esprit de +ce règne.--Mot de M. de La Ferronnays.--Sort des princes.--Architecture +insensée.--Beauté et utilité des quais de Pétersbourg.--Description de +Pétersbourg en 1718 par Weber.--Trois places qui n'en font +qu'une.--Église de Saint-Isaac.--Pourquoi les princes se trompent plus +que les nations sur le choix des sites.--La cathédrale de +Kasan.--Superstition grecque.--L'église de Smolna.--Congrégation de +femmes menée militairement.--Palais de la Tauride.--Vénus +antique.--Présent du pape Clément XI à Pierre +Ier.--Réflexions.--L'Ermitage.--Galerie de tableaux.--L'Impératrice +Catherine.--Portraits par madame Le Brun.--Règlement de la société +intime de l'Ermitage rédigé par l'Impératrice. + + + Pétersbourg, ce 1er août 1839. + +La dernière fois que j'ai pu vous envoyer de mes nouvelles, je vous ai +promis de ne pas revenir en France avant d'avoir poussé jusqu'à Moscou; +depuis ce moment, vous ne pensez plus qu'à cette cité fabuleuse, +fabuleuse en dépit de l'histoire[1]. En effet, le nom de Moscou a beau +être assez moderne et nous rappeler les faits les plus positifs de notre +siècle, la distance des lieux, la grandeur des événements le rendent +poétique par-dessus tout autre nom. Ces scènes de poëme épique ont une +grandeur qui contraste d'une manière bizarre avec l'esprit de notre +siècle de géomètres et d'agioteurs. Je suis donc très-impatient +d'atteindre Moscou; c'est maintenant le but de mon voyage; je pars dans +deux jours, mais, d'ici là, je vous écrirai plus assidûment que jamais, +car je tiens à compléter, selon mes moyens, le tableau de ce vaste et +singulier Empire. + +On ne saurait se figurer la tristesse de Saint-Pétersbourg les jours où +l'Empereur est absent; à la vérité cette ville n'est, en aucun temps, ce +qui s'appelle gaie; mais sans la cour, c'est un désert: vous savez +d'ailleurs qu'elle est toujours menacée de destruction par la mer. +Aussi, me disais-je ce matin en parcourant ses quais solitaires, ses +promenades vides: «Pétersbourg va donc être submergé; les hommes ont +fui, et l'eau revient prendre possession du marécage; cette fois la +nature a fait raison des efforts de l'art.» Ce n'est rien de tout cela, +Pétersbourg est mort parce que l'Empereur est à Péterhoff; voilà tout. + +L'eau de la Néva, repoussée par la mer, monte si haut, les terres sont +si basses, que ce large débouché avec ses innombrables bras ressemble à +une inondation stagnante, à un marais: on appelle la Néva un fleuve, +faute de lui trouver quelque qualification plus exacte. À Pétersbourg la +Néva, c'est déjà la mer; plus haut, c'est un émissaire long de quelques +lieues, et qui sert de décharge au lac Ladoga dont il apporte les eaux +dans le golfe de Finlande. + +À l'époque où l'on construisait les quais de Pétersbourg, le goût des +édifices peu élevés était dominant chez les Russes; goût fort +déraisonnable dans un pays où la neige diminue de six pieds pendant huit +mois de l'année la hauteur des murailles, et où le sol n'offre aucun +accident qui puisse couper d'une manière un peu pittoresque le cercle +régulier que forme l'immuable ligne de l'horizon servant de cadres à des +sites plats comme la mer. + +Un ciel gris, une eau peu vive, un climat ennemi de la vie, une terre +spongieuse, basse, infertile et sans solidité, une plaine si peu variée +que la terre y ressemble à de l'eau d'une teinte légèrement foncée, tels +sont les désavantages contre lesquels l'homme avait à lutter pour +embellir Pétersbourg et ses environs. C'est assurément par un caprice, +bien contraire au sentiment du beau, qu'on s'avise de poser sur une +table rase une suite de monuments très-plats et qui marquent à peine +leur place sur la mousse unie des marécages. Dans ma jeunesse, je +m'enthousiasmais au pied des montagneuses côtes de la Calabre devant des +paysages dont toutes les lignes étaient verticales, la mer exceptée. Ici +au contraire la terre n'est qu'une surface plane qui se termine par une +ligne parfaitement horizontale tirée entre le ciel et l'eau. Les hôtels, +les palais et les colléges qui bordent la Néva paraissent à peine sortir +du sol ou plutôt de la mer; il y en a qui n'ont qu'un étage, les plus +élevés en ont trois, et tous semblent écrasés. Les mâts des bateaux +dépassent les toits des maisons; ces toits sont de fer peint: c'est +propre et léger; mais on les a faits très-plats à l'italienne; autre +contre-sens! Les toits pointus conviennent seuls aux pays où la neige +abonde. En Russie on est choqué à chaque pas des résultats d'une +imitation irréfléchie. + +Entre ces carrés d'édifices dont l'architecture veut être romaine, vous +apercevez de vastes percées droites et vides qu'on appelle des rues; +l'aspect de ces ouvertures, malgré les colonnades classiques qui les +bordent, n'est rien moins que méridional. Le vent balaie sans obstacle +ces routes alignées et larges comme les allées qui divisent les +compartiments d'un camp. + +La rareté des femmes contribue à la tristesse de la ville. Celles qui +sont jolies ne sortent guère à pied. Les personnes riches qui veulent +marcher ne manquent jamais de se faire suivre par un laquais; cet usage +est ici fondé sur la prudence et la nécessité. + +L'Empereur seul a la puissance de peupler cet ennuyeux séjour, seul il +fait foule dans ce bivouac, abandonné sitôt que le maître a disparu. Il +prête une passion, une pensée à des machines; enfin il est le magicien +dont la présence éveille la Russie et dont l'absence l'endort: dès que +la cour a quitté Pétersbourg, cette magnifique résidence prend l'aspect +d'une salle de spectacle après la représentation. L'Empereur est la +lumière de la lampe. Depuis mon retour de Péterhoff, je ne reconnais pas +Pétersbourg; ce n'est plus la ville que j'ai quittée il y a quatre +jours: si l'Empereur revenait cette nuit, demain on trouverait un vif +intérêt à tout ce qui ennuie aujourd'hui. Il faut être Russe pour +comprendre le pouvoir de l'œil du maître; c'est bien autre chose que +l'œil de l'amant cité par La Fontaine. + +Vous croyez qu'une jeune fille pense à ses amours en présence de +l'Empereur. Détrompez-vous, elle pense à obtenir un grade pour son +frère: une vieille femme, dès qu'elle sent le voisinage de la cour, ne +sent plus ses infirmités; elle n'a pas de famille à pourvoir: n'importe; +on fait de la courtisanerie pour le plaisir d'en faire, et l'on est +servile sans intérêt; comme on aime le jeu pour lui-même. La flatterie +n'a pas d'âge. Ainsi, à force de secouer le fardeau des ans, cette +marionnette ridée perd la dignité de la vieillesse: on se sent +impitoyable pour la décrépitude agitée, parce qu'elle est ridicule. +C'est surtout à la fin de la vie qu'il faudrait savoir pratiquer les +leçons du temps, qui ne cesse de nous enseigner le grand art de +renoncer. Heureux les hommes qui de bonne heure ont su profiter de ces +avertissements!!... le renoncement prouve la force de l'âme: quitter +avant de perdre, telle est la coquetterie de la vieillesse. + +Elle n'est guère à l'usage des gens de cour; aussi l'exerce-t-on à +Saint-Pétersbourg moins que partout ailleurs. Les vieilles femmes +remuantes me paraissent le fléau de la cour de Russie. Le soleil de la +faveur aveugle les ambitieux et surtout les ambitieuses; il les empêche +de discerner leur véritable intérêt qui serait de sauver sa fierté en +cachant les misères de son cœur. Au contraire, les courtisans russes, +pareils aux dévots perdus en Dieu, se glorifient de leur pauvreté d'âme: +ils font flèche de tout bois, ils exercent leur métier à découvert. Ici +le flatteur joue les cartes sur la table; et ce qui m'étonne, c'est +qu'il puisse encore gagner à un jeu si connu de tout le monde. En +présence de l'Empereur l'hydropique respire, le vieillard paralysé +devient agile, il n'y a plus de malade, plus de goutteux: il n'y a plus +d'amoureux qui brûle, plus de jeune homme qui s'amuse, plus d'homme +d'esprit qui pense, il n'y a plus d'homme!!! C'est l'avanie de l'espèce. +Pour tenir lieu d'âme à ces apparences humaines, il leur reste un +dernier souffle d'avarice et de vanité qui les anime jusqu'à la fin: ces +deux passions font vivre toutes les cours, mais ici elles donnent à +leurs victimes l'émulation militaire; c'est une rivalité disciplinée qui +s'agite à tous les étages de la société. Monter d'un grade en attendant +mieux, telle est la pensée de cette foule étiquetée. + +Mais aussi quelle prostration de force a lieu quand l'astre qui faisait +mouvoir ces atomes flatteurs, n'est plus au-dessus de l'horizon! On +croit voir la rosée du soir tomber sur la poussière, ou les nonnes de +Robert-le-Diable se recoucher dans leurs sépulcres en attendant le +signal d'une nouvelle ronde. + +Avec cette continuelle tension de l'esprit de tous et de chacun vers +l'avancement, point de conversation possible: les yeux des Russes du +grand monde sont des tournesols de palais: on vous parle sans +s'intéresser à ce qu'on vous dit, et le regard reste fasciné par le +soleil de la faveur. + +Ne croyez pas que l'absence de l'Empereur rende la conversation plus +libre; il est toujours présent à l'esprit: alors à défaut des yeux c'est +la pensée qui fait tournesol. En un mot, l'Empereur est le bon Dieu; il +est la vie, il est l'amour pour ce malheureux peuple. C'est en Russie +surtout qu'il faudrait répéter sans se lasser la prière du sage: «Mon +Dieu, préservez-moi de l'ensorcellement des niaiseries!» + +Vous figurez-vous la vie humaine réduite à l'espoir de faire la +révérence au maître pour le remercier d'un regard? Dieu avait mis trop +de passions dans le cœur de l'homme pour l'usage qu'il en fait ici. + +Que si je me mets à la place du seul homme à qui l'on y reconnaisse le +droit de vivre libre, je tremble pour lui. Terrible rôle à jouer que +celui de la providence de soixante millions d'âmes!! Cette divinité, née +d'une superstition politique, n'a que deux partis à prendre: prouver +qu'elle est homme en se laissant écraser, ou pousser ses sectateurs à la +conquête du monde pour soutenir qu'elle est Dieu; voilà comment en +Russie la vie entière n'est que l'école de l'ambition. + +Mais par quel chemin les Russes ont-ils passé pour arriver à cette +abnégation d'eux-mêmes? Quel moyen humain a pu amener un tel résultat +politique? le moyen?... le voici, c'est le _tchinn_: le tchinn est le +galvanisme, la vie apparente des corps et des esprits, c'est la passion +qui survit à toutes les passions!... Je vous ai montré les effets du +tchinn: maintenant il est juste que je vous dise ce que c'est que le +tchinn. + +Le tchinn c'est une nation enrégimentée, c'est le régime militaire +appliqué à une société tout entière, et même aux classes qui ne vont pas +à la guerre. En un mot c'est la division de la population civile en +classes, qui répondent aux grades de l'armée. Depuis que cette +hiérarchie est instituée, tel homme qui n'a jamais vu faire l'exercice, +peut obtenir le rang de colonel. + +Pierre-le-Grand, c'est toujours à lui qu'il faut remonter pour +comprendre la Russie actuelle: Pierre-le-Grand, importuné de certains +préjugés nationaux qui ressemblaient à de l'aristocratie, et qui le +gênaient dans l'exécution de ses plans, s'avisa un jour de trouver les +têtes de son troupeau trop pensantes, trop indépendantes; voulant +remédier à cet inconvénient, le plus grave de tous aux yeux d'un esprit +actif et sagace dans sa sphère, mais trop borné pour comprendre les +avantages de la liberté quelque profitable qu'elle soit aux nations, et +même aux hommes qui les gouvernent; ce grand maître, en fait +d'arbitraire, n'imagina rien de mieux dans sa pénétration profonde, mais +restreinte, que de diviser le troupeau, c'est-à-dire, le pays en +diverses classes indépendantes du nom, de la naissance des individus et +de l'illustration des familles: si bien que le fils du plus grand +seigneur de l'Empire peut faire partie d'une classe inférieure, tandis +que le fils d'un de ses paysans peut monter aux premières classes selon +le bon plaisir de l'Empereur. Dans cette division du peuple, chaque +homme reçoit sa place de la faveur du prince; et voilà comment la Russie +est devenue un régiment de soixante millions d'hommes, c'est ce qu'on +appelle le _tchinn_, et c'est la plus grande œuvre de Pierre-le-Grand. + +Vous voyez de quelle manière ce prince, qui a fait tant de mal par +précipitation, s'est affranchi en un jour des entraves des siècles. Ce +tyran du bien, quand il a voulu régénérer son peuple, a compté la +nature, l'histoire, le passé, le caractère, la vie des hommes pour rien. +De tels sacrifices rendent les grands résultats faciles, aussi Pierre +Ier a-t-il fait de grandes choses, mais avec d'immenses moyens; et ces +grandes choses ont été rarement bonnes. Il sentait fort bien et savait +mieux que personne que tant que la noblesse subsiste dans une société, +le despotisme d'un seul n'y sera jamais qu'une fiction; donc il s'est +dit: pour réaliser mon gouvernement il faut anéantir ce qui reste du +régime féodal, et le meilleur moyen d'atteindre à ce but c'est de faire +des caricatures de gentilshommes, d'accaparer la noblesse, c'est-à-dire +de la détruire en la faisant dépendre de moi: aussitôt la noblesse a été +sinon abolie, du moins transformée, c'est-à-dire annulée par une +institution qui la supplée sans la remplacer. Il est des castes dans +cette hiérarchie où il suffit d'entrer pour acquérir la noblesse +héréditaire. Pierre-le-Grand, que j'appellerais plus volontiers +Pierre-le-Fort, devançant de plus d'un demi-siècle les révolutions +modernes, a écrasé la féodalité par ce moyen. Moins puissante à la +vérité chez lui qu'elle ne l'était chez nous, elle a succombé sous +l'institution moitié civile moitié militaire qui a fait la Russie +actuelle. Il était doué d'un esprit lucide, et néanmoins de courte +portée. Aussi, en élevant son pouvoir sur tant de ruines, n'a-t-il su +profiter de la force exorbitante qu'il accaparait que pour singer plus à +son aise la civilisation de l'Europe. + +Avec les moyens d'action usurpés par ce prince, un esprit créateur eût +opéré bien d'autres miracles. Mais la nation russe, montée après toutes +les autres sur la grande scène du monde, a eu pour génie l'imitation: et +pour organe, un élève charpentier! Avec un chef moins minutieux, moins +attaché aux détails, cette nation eût fait parler d'elle plus tard, il +est vrai, mais d'une manière plus glorieuse. Son pouvoir fondé sur des +nécessités intérieures, eût été utile au monde; il n'est qu'étonnant. + +Les successeurs de ce législateur en sayon, ont joint pendant cent ans +l'ambition de subjuguer leurs voisins à la faiblesse de les copier. +Aujourd'hui l'Empereur Nicolas croit enfin le temps venu où la Russie +n'a plus besoin d'aller prendre ses modèles chez les étrangers pour +dominer et pour conquérir le monde. Il est le premier souverain vraiment +Russe qu'ait eu la Russie depuis Ivan IV. Pierre Ier, Russe par son +caractère, ne l'était pas par sa politique; Nicolas, Allemand par +nature, est Russe par calcul et par nécessité. + +Le tchinn est composé de quatorze classes et chacune de ces classes a +des priviléges qui lui sont propres. La quatorzième est la plus basse. + +Placée immédiatement au-dessus des serfs elle a pour unique avantage +celui d'être composée d'hommes intitulés libres. Cette liberté consiste +à ne pouvoir être frappé sans que celui qui donne les coups encoure des +poursuites criminelles. En revanche, tout individu qui fait partie de +cette classe est tenu d'écrire sur sa porte son numéro de classe afin +que nul supérieur ne puisse être induit en tentation ni en erreur; +averti par cette précaution, le batteur d'homme libre deviendrait +coupable et serait passible d'une peine. + +Cette quatorzième classe est composée des derniers employés du +gouvernement, des commis de la poste, facteurs, et autres subalternes +chargés de porter ou d'exécuter les ordres des administrateurs +supérieurs: elle répond au grade de sous-officier dans l'armée +Impériale. Les hommes qui la composent, serviteurs de l'Empereur, ne +sont serfs de personne; et ils ont le sentiment de leur dignité sociale; +quant à la dignité humaine, vous le savez, elle n'est pas connue en +Russie. + +Toutes les classes du tchinn répondant à autant de grades militaires, la +hiérarchie de l'armée se trouve pour ainsi dire en parallèle avec +l'ordre qui règne dans l'état tout entier. La première classe est au +sommet de la pyramide, et elle se compose aujourd'hui d'un seul homme: +le maréchal Paskiewitch, vice-roi de Varsovie. + +Je vous le répète, c'est uniquement la volonté de l'Empereur qui fait +qu'un individu avance dans le tchinn. Ainsi un homme monté de degrés en +degrés jusqu'au rang le plus élevé de cette nation artificielle, peut +parvenir aux derniers honneurs militaires sans avoir servi dans aucune +arme. + +La faveur de l'avancement ne se demande jamais, mais elle se brigue +toujours. + +Il y a là une force de fermentation immense mise à la disposition du +chef de l'État. Les médecins se plaignent de ne pouvoir donner la fièvre +à certains patients pour les guérir des maladies chroniques: le Czar +Pierre a inoculé la fièvre de l'ambition à tout son peuple pour le +rendre plus pliable et pour le gouverner à sa guise. + +L'aristocratie anglaise est également indépendante de la naissance, +puisqu'elle tient à deux choses qui s'acquièrent: à la charge et à la +terre. Or si cette aristocratie, toute mitigée qu'elle est, prête encore +une énorme influence à la couronne, quelle ne doit donc pas être la +puissance d'un maître de qui relèvent toutes ces choses à la fois, en +droit comme en fait?... + +Il résulte d'une semblable organisation sociale une fièvre d'envie +tellement violente, une tension si constante des esprits vers +l'ambition, que le peuple russe a dû devenir inepte à tout, excepté à la +conquête du monde. J'en reviens toujours à ce terme, parce qu'on ne peut +s'expliquer que pour un tel but l'excès des sacrifices imposés ici à +l'individu par la société. Si l'ambition excessive dessèche le cœur d'un +homme, elle peut bien aussi tarir la pensée, égarer le jugement d'une +nation au point de lui faire sacrifier sa liberté à la victoire. Sans +cette arrière-pensée, avouée ou non, et à laquelle bien des hommes +obéissent peut-être à leur insu, l'histoire de Russie me paraîtrait une +énigme inexplicable. + +Ici s'élève une question capitale: la pensée conquérante qui est la vie +secrète de la Russie, est-elle un leurre propre à séduire plus ou moins +longtemps des populations grossières, ou bien doit-elle un jour se +réaliser? + +Ce doute m'obsède sans cesse, et malgré tous mes efforts je n'ai pu le +résoudre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que depuis que je suis en +Russie, je vois en noir l'avenir de l'Europe. Pourtant ma conscience +m'oblige à vous avouer que cette opinion est combattue par des hommes +très-sages et très-expérimentés. + +Ces hommes disent que je m'exagère la puissance russe, que chaque +société a ses fatalités, que le destin de celle-ci est de pousser ses +conquêtes vers l'Orient, puis de se diviser elle-même. Ces esprits qui +s'obstinent à ne pas croire au brillant avenir des Slaves conviennent +avec moi des heureuses et aimables dispositions de ce peuple; ils +reconnaissent qu'il est doué de l'instinct du pittoresque, ils lui +accordent le sentiment musical; ils concluent que ces dispositions +peuvent l'aider à cultiver les beaux-arts jusqu'à un certain point, mais +qu'elles ne suffisent pas à réaliser les prétentions dominatrices que je +lui attribue ou que je suppose à son gouvernement. «Le génie +scientifique manque aux Russes, ajoutent-ils, ils n'ont jamais montré de +puissance créatrice; n'ayant reçu de la nature qu'un esprit paresseux et +superficiel, s'ils s'appliquent, c'est par peur plus que par penchant; +la peur les rend aptes à tout entreprendre, à ébaucher tout; mais aussi +elle les empêche d'aller loin sur aucune route; le génie est de sa +nature hardi comme l'héroïsme, il vit de liberté, tandis que la peur et +l'esclavage n'ont qu'un règne et une sphère bornés comme la médiocrité +dont ils sont les armes. Les Russes bons soldats sont mauvais marins; en +général, ils sont plus résignés que réfléchis; plus religieux que +philosophes, ils ont plus d'obéissance que de volonté, leur pensée +manque de ressort comme leur âme de liberté[2]. Ce qui leur paraît le +plus difficile et ce qui leur est le moins naturel, c'est d'occuper +sérieusement leur intelligence et de fixer leur imagination, afin de +l'exercer utilement: toujours enfants, ils pourront pour un moment être +conquérants dans le domaine du sabre; ils ne le seront jamais dans celui +de la pensée; or, un peuple qui n'a rien à enseigner aux peuples qu'il +veut subjuguer n'est pas longtemps le plus fort. + +«Physiquement même les paysans français et anglais sont plus robustes +que les Russes: ceux-ci sont plus agiles que musculeux, plus féroces +qu'énergiques, plus rusés qu'entreprenants; ils ont le courage passif, +mais ils manquent d'audace et de persévérance: l'armée, si remarquable +par sa discipline et par sa bonne tenue les jours de parade, est +composée, à l'exception de quelques corps d'élite, d'hommes bien +habillés quand ils se montrent en public, mais tenus salement lorsqu'ils +restent dans l'intérieur des casernes. Le teint hâve des soldats trahit +la souffrance et la faim; car les fournisseurs volent ces malheureux qui +ne sont pas assez payés pour subvenir à leurs besoins, en prélevant sur +leur solde de quoi se mieux nourrir: les deux campagnes de Turquie ont +assez montré la faiblesse du colosse: bref, une société qui n'a pas +goûté de la liberté en naissant, et chez laquelle toutes les grandes +crises politiques ont été provoquées par l'influence étrangère, énervée +dans son germe, n'a pas un long avenir...» + +De tout cela l'on conclut que la Russie puissante chez elle, redoutable +tant qu'elle ne luttera qu'avec des populations asiatiques, se briserait +contre l'Europe le jour où elle voudrait jeter le masque et faire la +guerre pour soutenir son arrogante diplomatie. + +Telles sont, ce me semble, les plus fortes raisons opposées à mes +craintes par les optimistes politiques. Je n'ai point affaibli les +arguments de mes adversaires; ils m'accusent d'exagérer le danger. À la +vérité, mon opinion est partagée par d'autres esprits tout aussi graves +et qui ne cessent de reprocher aux optimistes leur aveuglement, en les +exhortant à reconnaître le mal avant qu'il soit devenu irrémédiable. Je +vous ai présenté la question sous ses deux faces; prononcez: votre arrêt +sera pour moi d'un grand poids; toutefois, je vous préviens que si votre +décision m'est contraire, elle n'aura d'autre résultat prochain que de +me forcer à défendre mon opinion le plus longtemps et le plus +vigoureusement possible, en tâchant de l'étayer par de meilleures +raisons. Je vois le colosse de près, et j'ai peine à me persuader que +cette œuvre de la Providence n'ait pour but que de diminuer la barbarie +de l'Asie. Il me semble qu'elle est principalement destinée à châtier la +mauvaise civilisation de l'Europe par une nouvelle invasion; l'éternelle +tyrannie orientale nous menace incessamment et nous la subirons si nos +extravagances et nos iniquités nous rendent dignes d'un tel châtiment. + +Vous n'attendez pas de moi un voyage complet; je néglige de vous parler +de bien des choses célèbres ou intéressantes, parce qu'elles n'ont fait +que peu d'impression sur moi: je veux rester libre, et ne décrire que ce +qui me frappe vivement. Les nomenclatures obligées me dégoûteraient des +voyages: il y a bien assez de catalogues sans que j'ajoute mes listes à +tant de chiffres. + +On ne peut rien voir ici sans cérémonie et sans préparation. Aller +quelque part que ce soit, quand l'envie vous prend d'y aller, c'est +chose impossible; s'il faut prévoir quatre jours d'avance où vous +portera votre fantaisie, autant n'avoir point de fantaisie: c'est à quoi +l'on finit par se résigner en vivant ici. L'hospitalité russe, hérissée +de formalités, rend la vie difficile aux étrangers les plus favorisés; +c'est un prétexte honnête pour gêner les mouvements du voyageur et pour +borner la licence de ses observations. On vous fait soi-disant les +honneurs du pays, et grâce à cette fastidieuse politesse, l'observateur +ne peut visiter les lieux, examiner les choses qu'avec un guide; n'étant +jamais seul, il a plus de peine à juger d'après lui-même, et c'est ce +qu'on veut. Pour entrer en Russie, il faut déposer, avec votre +passe-port, votre libre arbitre à la frontière. Voulez-vous voir les +curiosités d'un palais? on vous donnera un chambellan qui vous en fera +les honneurs du haut en bas, et vous forcera par sa présence à observer +chaque chose en détail, c'est-à-dire à ne voir que de son point de vue +et à tout admirer sans choix. Voulez-vous parcourir un camp, qui n'a +d'autre intérêt pour vous que le site des baraques, l'aspect pittoresque +des uniformes, la beauté des chevaux, la tenue du soldat sous la tente? +un officier, quelquefois un général vous accompagnera: un hôpital? le +médecin en chef vous escortera: une forteresse? le gouverneur vous la +montrera ou plutôt vous la cachera poliment: une école, un établissement +public quelconque? le directeur, l'inspecteur sera prévenu de votre +visite, vous le trouverez sous les armes, et l'esprit bien préparé à +braver votre examen: un édifice? l'architecte vous en fera parcourir +toutes les parties, et vous expliquera de lui-même tout ce que vous ne +lui demanderez pas afin d'éviter de vous instruire de ce que vous avez +intérêt d'apprendre. + +Il résulte de ce cérémonial oriental que pour ne point passer votre +temps à faire le métier de demander des permissions, vous renoncez à +voir bien des choses; premier avantage!... Ou si votre curiosité est +assez robuste pour vous faire persister à importuner les gens, vous +serez au moins surveillé de si près dans vos perquisitions qu'elles +n'aboutiront à rien; vous ne communiquerez qu'officiellement avec les +chefs des établissements soi-disant publics, et l'on ne vous laissera +d'autre liberté que celle d'exprimer devant l'autorité légitime votre +admiration commandée par la politesse, par la prudence et par une +reconnaissance dont les Russes sont fort jaloux. On ne vous refuse rien, +mais on vous accompagne partout: la politesse devient ici un moyen de +surveillance. + +Voilà comme on vous tyrannise sous prétexte de vous faire honneur. Tel +est le sort des voyageurs privilégiés. Quant aux voyageurs non protégés, +ils ne voient rien du tout. Ce pays est organisé de façon que sans +l'intervention immédiate des agents de l'autorité, nul étranger ne peut +le parcourir agréablement ni même sûrement. Vous reconnaissez, j'espère, +les mœurs et la politique de l'Orient déguisées sous l'urbanité +européenne... Cette alliance de l'Orient et de l'Occident dont on +retrouve les conséquences à chaque pas est ce qui caractérise l'Empire +russe. + +La demi-civilisation procède par des formalités; une civilisation +raffinée les fait disparaître; c'est ainsi que la politesse parfaite +exclut les façons. + +Les Russes sont encore persuadés de l'efficacité du mensonge, et cette +illusion m'étonne de la part de gens qui en ont tant usé... Ce n'est pas +que leur esprit manque de finesse ou de compréhension; mais dans un pays +où les _gouvernants_ n'ont pas encore compris les avantages de la +liberté, même pour eux, les gouvernés doivent reculer devant les +inconvénients immédiats de la sincérité. On est forcé de le répéter à +chaque instant: ici, peuples et grands, tous nous rappellent les Grecs +du Bas-Empire. + +Je ne suis peut-être pas assez reconnaissant des soins dont ce peuple +affecte d'entourer un étranger connu; c'est que je vois le fond des +pensées et que je me dis malgré moi: tout cet empressement montre moins +de bienveillance qu'il ne trahit d'inquiétude. + +On veut, d'après le judicieux précepte de Monomaque[3], que _l'étranger +sorte content du pays_. + +Ce n'est pas que le vrai pays se soucie de ce qu'on dit et pense de lui; +mais quelques familles prépondérantes sont travaillées du puéril désir +de refaire en Europe la réputation de la Russie. + +Si je regarde plus avant, j'aperçois, sous le voile dont on se plaît à +couvrir les objets, le goût du mystère pour le mystère même; c'est un +effet de l'habitude et de la complexion... Ici la réserve est à l'ordre +du jour, comme l'imprudence l'est à Paris. + +En Russie le secret préside à tout: secret administratif, politique, +social; discrétion utile et inutile, silence superflu pour assurer le +nécessaire; tels sont les inévitables conséquences du caractère primitif +de ces hommes, corroboré par l'influence de leur gouvernement. Tout +voyageur est un indiscret; il faut le plus poliment possible garder à +vue l'étranger toujours trop curieux, de peur qu'il ne voie les choses +telles qu'elles sont, ce qui serait la plus grande des inconvenances. +Bref les Russes sont des Chinois déguisés; ils ne veulent pas avouer +leur aversion pour les observateurs venus de loin; mais s'ils osaient +braver ainsi que les vrais Chinois le reproche de barbarie, ils nous +refuseraient l'entrée de Pétersbourg comme on nous exclut de Pékin, et +ils n'admettraient chez eux que les gens de métiers, en ayant soin de ne +plus permettre à l'ouvrier qui serait reçu de retourner dans son pays. +Vous voyez pourquoi l'hospitalité russe trop vantée m'importune plus +qu'elle ne me flatte et ne me touche; on m'enchaîne sous prétexte de me +protéger; mais de toutes les espèces de gênes, la plus insupportable me +paraît celle dont je n'ai pas le droit de me plaindre. La reconnaissance +que j'éprouve ici pour l'empressement dont je me vois l'objet est celle +d'un soldat enrôlé de force: moi, indépendant avant tout, c'est-à-dire +voyageur, je me sens passer sous le joug: on s'évertue sans cesse à +discipliner mes idées... On ne sait faire autre chose ici que +l'exercice; les esprits y manœuvrent comme les soldats; chaque soir en +rentrant chez moi, je me tâte pour voir quel uniforme je porte, +j'examine mes pensées pour leur demander leur grade, car les idées sont +classées en ce pays selon les personnes: à tel rang on a ou l'on +professe telle manière de voir, et plus on monte, moins on pense, +c'est-à-dire, moins on ose parler. + +Ayant évité soigneusement de me lier avec beaucoup de grands seigneurs, +je n'ai bien vu que la cour; je voulais conserver mes droits de juge +indépendant et impartial, je craignais de me faire accuser d'ingratitude +ou d'infidélité; je craignais surtout de rendre des personnes du pays +responsables de mes opinions particulières. Mais à la cour j'ai passé en +revue toute la société. + +L'affectation du ton français, moins l'esprit de conversation naturel à +la France, voilà ce qui m'a frappé d'abord. J'ai bien entrevu un esprit +russe, esprit caustique, sarcastique, moqueur, et qui me paraîtrait +amusant dans une conversation libre, sans jamais m'inspirer de sécurité +ni de bienveillance. Mais cet esprit demeure caché aux étrangers comme +tout le reste. Si je séjournais ici un peu de temps j'arracherais leur +masque à ces marionnettes; car je m'ennuie de les voir copier les +grimaces françaises. À mon âge on n'a plus rien à apprendre de +l'affectation; la vérité seule intéresse toujours, parce qu'elle +instruit; elle seule est toujours nouvelle. + +Voilà donc pourquoi j'ai profité le moins possible de l'hospitalité des +gens du grand monde; c'est bien assez de subir l'indispensable +hospitalité des administrateurs et des employés de tous grades; cette +surveillance, qu'on s'efforce de décorer d'un nom patriarcal, me rebute +comme l'hypocrisie. Parlez-moi des pays où l'hospitalité n'est pas un +impôt régulier! celle qu'on y reçoit a le prix d'une faveur. + +J'ai remarqué dès le premier abord que tout Russe des basses classes, +soupçonneux par nature, déteste les étrangers par ignorance, par préjugé +national; j'ai trouvé ensuite que tout Russe des classes élevées, +également soupçonneux, les craint parce qu'il les croit hostiles; il +dit: «Les Français, les Anglais sont persuadés de leur supériorité sur +tous les peuples,» ce motif suffit au Russe pour haïr l'étranger, comme +en France le provincial se défie du Parisien. Une jalousie sauvage, une +envie puérile, mais impossible à désarmer, domine la plupart des Russes +dans leurs rapports avec les hommes des autres pays; et comme vous +sentez partout cette disposition peu sociable, vous finissez, tout en +vous en plaignant, par partager la méfiance que vous inspirez. Vous +concluez qu'une confiance qui ne devient jamais réciproque est de la +duperie, et dès lors vous restez froid, réservé, comme les cœurs au fond +desquels vous lisez malgré vous et malgré eux. + +Le caractère russe, sous beaucoup de rapports, est le contraire du +caractère allemand. Voilà pourquoi les Russes disent qu'ils ressemblent +aux Français; mais cette analogie n'est qu'apparente; dans le fond des +âmes il y a une grande dissemblance. Vous pouvez admirer si bon vous +semble en Russie la pompe, la dignité orientale, vous y pouvez étudier +l'astuce grecque: gardez-vous d'y chercher la naïveté gauloise, la +sociabilité, l'amabilité des Français quand ils sont naturels; vous y +trouveriez encore moins, je l'avoue, la bonne foi, la solidité +d'instruction, la cordialité germaniques. En Russie on rencontrera de la +bonté puisqu'il y en a partout où il y a des hommes; mais on n'y +rencontrera jamais de la bonhomie. + +Tout Russe est né imitateur, donc il est observateur avant tout et même, +pour tout dire, ce talent qui est celui des peuples enfants, dégénère +souvent en un espionnage assez bas; il produit des questions importunes, +impolies et qui deviennent choquantes de la part de gens toujours +impénétrables eux-mêmes et dont les réponses ne sont que des +faux-fuyants. On dirait ici que l'amitié même a quelqu'accointance avec +la police. Comment se sentir à son aise avec des hommes si avisés, si +discrets quant à ce qui les concerne et si inquisitifs à l'égard des +autres? S'ils vous voyaient prendre avec eux des manières plus +naturelles que celles qu'ils ont avec vous, ils vous croiraient leur +dupe: gardez-vous donc de leur laisser voir de l'abandon, de leur +témoigner de la confiance: pour des hommes qui ne sentent rien, il y a +un amusement à observer les émotions des autres; mais je n'aime pas à +servir à ce divertissement. Nous voir vivre, c'est le plus grand plaisir +des Russes; si nous les laissions faire, ils se plairaient à lire dans +notre cœur, à faire l'analyse de nos sentiments, comme on va au +spectacle. + +La défiance excessive des gens auxquels vous avez affaire ici, à quelque +classe qu'ils appartiennent, vous avertit de vous tenir sur vos gardes: +le danger que vous courez vous est révélé par la peur que vous inspirez. + +L'autre jour à Péterhoff un traiteur n'a pas voulu permettre à mon +domestique de place de me servir un mauvais souper dans ma loge +d'acteur, sans lui en faire déposer le prix d'avance. Notez que la +boutique de cet homme si prudent est à deux pas du théâtre. Ce que vous +portez à votre bouche d'une main il faut le payer de l'autre; si vous +commandez quelque chose à un marchand sans lui donner des arrhes, il +croira que vous plaisantez et ne travaillera pas pour vous; nul ne peut +quitter la Russie s'il n'a prévenu de son projet tous ses créanciers; +c'est-à-dire s'il n'a fait annoncer son départ trois fois dans les +gazettes et mis une distance de huit jours entre chaque publication. +Ceci est de rigueur, à moins de payer la police pour abréger les délais, +mais il faut que l'insertion ait eu lieu au moins une ou deux fois. On +ne vous accorde des chevaux de poste que sur une attestation de +l'autorité qui certifie que vous ne devez rien à personne. + +Tant de précautions dénotent la mauvaise foi qui règne dans un pays; et +comme jusqu'à présent les Russes ont eu personnellement peu de rapport +avec les étrangers, ils n'ont pu prendre leçon de ruse que d'eux-mêmes. +L'expérience ne leur est venue que des relations qu'ils ont entre eux. +Ces hommes ne nous permettent pas d'oublier le mot de leur souverain +favori Pierre-le-Grand: «Il faut trois juifs pour tromper un Russe.» + +À chaque pas que vous faites ici vous reconnaissez ces politiques de +Byzance dépeints par les historiens du temps des croisés et retrouvés +par l'Empereur Napoléon dans l'Empereur Alexandre dont il disait +souvent: «C'est un Grec du Bas-Empire!!...» + +Il faut autant qu'on peut éviter d'avoir aucune affaire à traiter avec +des esprits dont les modèles et les instituteurs furent toujours ennemis +de la chevalerie; ces esprits sont esclaves de leurs intérêts, et +souverains de leur parole; je me plais à le répéter: jusqu'à présent +dans tout l'Empire russe je n'ai trouvé qu'une seule personne qui me +parût sincère: c'est l'Empereur. + +À la vérité la franchise coûte moins à un autocrate qu'elle ne coûte à +ses sujets. Pour le Czar parler sans déguisement c'est faire acte +d'autorité: le souverain absolu qui ment, abdique. + +Mais combien ne s'en est-il pas trouvé qui ont méconnu sur ce point leur +pouvoir et leur dignité! Les âmes basses ne se croient jamais au-dessus +du mensonge; il faut donc savoir gré de sa sincérité même à un homme +tout-puissant. L'Empereur Nicolas unit la franchise à la politesse; et +ces deux qualités, qui s'excluent chez le vulgaire, se servent +merveilleusement l'une l'autre chez ce prince. + +Parmi les grands seigneurs, ceux qui ont bon ton l'ont parfait: c'est ce +dont on peut s'assurer tous les jours à Paris et ailleurs. Mais un Russe +de salon qui n'arrive pas à la vraie politesse, c'est-à-dire à +l'expression facile d'une aménité réelle, est d'une grossièreté d'âme +qui devient doublement choquante par la fausse élégance de ses manières +et de son langage. Ces Russes mal élevés et déjà bien endoctrinés, bien +habillés, tranchants, sûrs d'eux-mêmes, suivent au pas de charge +l'élégance de l'Europe, sans savoir que l'élégance des habitudes n'a de +prix qu'autant qu'elle annonce quelque chose de mieux dans le cœur de +ceux qui la possèdent; apprentis de la mode ils prennent l'apparence +pour la chose: ce sont des ours façonnés qui me font regretter les ours +bruts; ils ne sont pas encore des hommes cultivés, qu'ils sont déjà des +sauvages gâtés. + +Puisque la Sibérie existe, et qu'on en fait parfois l'usage que vous +savez, je voudrais la peupler de jeunes officiers ennuyés et de belles +dames qui ont mal aux nerfs. «Vous demandez des passe-ports pour Paris, +en voici pour Tobolsk.» + +Voilà comment je voudrais que l'Empereur remédiât à la manie des voyages +qui fait d'effrayants progrès en Russie parmi les sous-lieutenants à +imagination et les femmes vaporeuses. + +Si en même temps il reportait le siége de son Empire à Moscou, il aurait +réparé le mal causé par Pierre-le-Grand autant qu'un homme peut atténuer +les erreurs des générations. + +Pétersbourg, cette ville bâtie contre la Suède plus encore que pour la +Russie, ne devait être qu'un port de mer, un Dantzick russe: au lieu de +cela, Pierre Ier construisit à ses boyards une loge sur l'Europe; il +enferma dans une salle de bal ses grands seigneurs enchaînés, les +laissant lorgner de loin avec envie une civilisation qu'on leur +défendait d'atteindre; car forcer à copier, c'est empêcher d'égaler! +Puis il leur dit: «Vous m'appellerez PIERRE-LE-GRAND sous peine de mort, +parce que c'est moi qui vous civilise au prix de la vie de mon peuple et +de la tête de mon fils!» + +Pierre-le-Grand, dans toutes ses œuvres, a compté l'humanité, le temps +et la nature pour rien. Cette erreur, qui est le propre de la médiocrité +obstinée et toute-puissante, c'est-à-dire de la tyrannie dont elle +devient le cachet, ne peut être pardonnée à un homme qualifié de génie +créateur par son peuple. Plus on examine la Russie et plus on se +confirme dans l'opinion que ce prince a été trop exalté, même chez les +étrangers; la postérité peut manquer d'équité par excès d'admiration. Si +le Czar Pierre eût été aussi supérieur qu'on le dit, il eût évité la +fausse route dans laquelle il a poussé son peuple, il eût prévu et +détesté la frivolité d'esprit, l'instruction superficielle à laquelle il +l'a condamné pour des siècles. Peut-on lui pardonner les abus de son +despotisme, à lui qui avait vu le monde au XVIIIe siècle? + +Il s'est servi de ses avantages moins en législateur qu'en tyran pour +repétrir sa nation au gré de sa volonté. Malheureusement cette volonté +fut d'un magicien plutôt que d'un esprit vaste et solide. Les grands +hommes pour faire l'avenir n'annulent point le passé, ils l'acceptent +afin d'en modifier les conséquences. Loin de continuer à diviniser cet +ennemi de leur naturel, les Russes devraient lui reprocher d'avoir été +la cause de ce qu'ils n'ont aucun caractère, c'est lui dont l'influence +perpétuée par l'admiration irréfléchie de la postérité les empêche +encore aujourd'hui de produire dans les arts et les sciences, un homme +digne de faire époque chez les peuples étrangers[4]. Un législateur +comme Confucius ne pouvait venir à la suite d'un réformateur tel que le +charpentier de Saardam, et tel que le voyageur capricieux dont l'Europe +d'alors avait vu la barbarie avec effroi, tout en admirant la force +prodigieuse cachée sous cette rude écorce. Ce missionnaire couronné +força un moment la nature parce qu'il le pouvait, mais c'est tout ce +qu'il pouvait... S'il avait été dans sa vie ce qu'il est devenu dans +l'histoire, grâce à la superstition des peuples et à l'exagération des +écrivains, qu'aurait-il fait? il eût attendu; et, par cette patience, il +eût mérité son brevet de grand homme: il a mieux aimé l'obtenir d'avance +et se faire canoniser de son vivant. + +Toutes ses idées avec les défauts de caractère dont elles étaient la +conséquence ont encore été exagérées sous les règnes suivants; +l'Empereur Nicolas le premier commence à remonter le torrent en +rappelant les Russes à eux-mêmes: c'est une entreprise que le monde +admirera quand il aura reconnu la fermeté de l'esprit qui l'a conçue. +Après des règnes comme ceux de Catherine et de Paul, refaire de la +Russie, telle que l'avait laissée l'Empereur Alexandre, un Empire russe, +parler russe, penser en russe, avouer qu'on est Russe de cœur, tout en +présidant une cour de grands seigneurs héritiers des favoris de la +_Sémiramis du Nord_: c'est hardi!... Quel que soit le succès d'un tel +plan, il honorera celui qui l'a tracé. + +Les courtisans du Czar n'ont nuls droits reconnus et assurés, il est +vrai; mais ils sont toujours forts contre leurs maîtres par les +traditions perpétuées dans le pays; heurter de front les prétentions de +ces hommes, se montrer dans le cours d'un règne déjà long aussi +courageux contre d'hypocrites amis qu'on le fut contre des soldats +révoltés, c'est assurément le fait d'un souverain fort supérieur: cette +double lutte du maître contre ses esclaves furieux et contre ses +impérieux courtisans est un beau spectacle: l'Empereur Nicolas tient ce +qu'il a promis le jour de son avènement au trône; et certes, c'est dire +beaucoup, car aucun prince n'a hérité du pouvoir dans des circonstances +plus critiques, nul n'a fait face à un plus imminent péril avec plus +d'énergie et de grandeur d'âme!... + +Après l'émeute du 13 décembre, M. de La Ferronnays s'écriait: Je viens +de voir Pierre-le-Grand civilisé: mot qui avait de la portée parce qu'il +avait de la vérité; en voyant ce même homme dans sa cour développer ses +idées de régénération nationale avec une persévérance infatigable et +cela sans faste, sans bruit, sans violence, on peut s'écrier à plus +juste titre encore: c'est Pierre-le-Grand qui revient pour réparer le +mal fait par Pierre l'aveugle. + +En cherchant à juger ce prince avec toute l'impartialité dont je suis +capable, j'ai trouvé en lui tant de choses dignes d'éloges que je ne +permets pas qu'on me parle de ce qui pourrait me troubler dans mon +admiration. + +Les pauvres souverains sont comme les statues: on les examine avec une +si minutieuse attention que leurs moindres défauts magnifiés par la +critique font oublier les mérites les plus rares et les plus réels. Mais +plus j'admire l'Empereur Nicolas, plus vous me trouverez injuste +peut-être envers le Czar Pierre. Cependant j'apprécie de mon mieux les +efforts de volonté qu'il a faits pour tirer d'un marais gelé pendant +huit mois de l'année, une ville telle que Pétersbourg. Mais, si j'ai le +malheur d'apercevoir quelques-uns de ces misérables _pastiches_ dont sa +passion pour l'architecture classique, partagée par ses successeurs, a +doté la Russie, mes sens et mon goût révoltés me font perdre tout ce que +j'avais gagné par le raisonnement: des palais antiques pour servir de +casernes à des Finois; des colonnes, des corniches, des frontons, des +péristyles romains sous le pôle, et ces choses à refaire chaque année en +beau plâtre blanc: vous conviendrez qu'une telle parodie de la Grèce et +de l'Italie, moins le marbre et le soleil, peut bien me rendre toute ma +colère; d'ailleurs je renonce avec d'autant plus de résignation au titre +de voyageur impartial, que je suis persuadé que j'y ai droit. + +Vous me menaceriez de la Sibérie, que vous ne m'empêcheriez pas de +répéter que le manque de bon sens dans l'ensemble d'un monument, de fini +et d'harmonie dans les détails, est insupportable. En architecture, le +génie sert à trouver le moyen le plus court et le plus simple d'adapter +les édifices à l'usage auquel on les destine. Or, devinez, je vous prie, +à quelle fin des hommes de bon sens ont entassé tant de pilastres, +d'arcades et de colonnades dans un pays qu'on ne peut habiter qu'avec de +doubles châssis aux fenêtres hermétiquement closes pendant neuf mois de +l'année. À Pétersbourg, c'est sous des remparts qu'il faudrait se +promener, non sous des péristyles aériens. Que ne bâtissez-vous des +tunnels et des galeries voûtées pour servir de vestibules, d'ouvrages +avancés, de défense à vos palais[5]. Le ciel est votre ennemi, fuyez-en +donc la vue; le soleil vous manque, vivez aux flambeaux; des +fortifications et des casemates vous sont plus utiles que des promenoirs +à découverte. Avec votre architecture méridionale vous affichez une +prétention au beau climat qui me rend vos pluies et vos vents de l'été +plus insupportables, sans parler des aiguilles de glace qu'on respire +sur vos magnifiques perrons pendant vos interminables hivers. + +Les quais de Pétersbourg sont une des plus belles choses de l'Europe: +pourquoi? parce que le luxe est là dans la solidité. Des blocs de granit +apportés dans un bas-fond pour y suppléer la terre, l'éternité du +marbre, opposée à la puissance de destruction du froid, me donnent +l'idée d'une force et d'une grandeur intelligentes. Pétersbourg est en +même temps garanti contre la Néva et orné par les magnifiques parapets +dont on a bordé cette rivière. Le sol nous manque, nous ferons un pavé +de rocs pour porter notre capitale: cent mille hommes y mourront à la +peine! peu nous importe; nous aurons une ville européenne et le renom +d'un grand peuple. Ici, tout en déplorant l'inhumanité qui préside à +cette gloire, je permets qu'on admire, et j'admire moi-même quoiqu'à +regret!... J'admire encore quelques-uns des points de vue dont on jouit +devant le palais d'hiver. Ce palais est bâti dans ce qu'on appelle l'île +de l'Amirauté, aujourd'hui le plus beau quartier de la ville. Voici la +description de Weber, faite, je crois, en 1718; je ne l'ai lue que dans +Schnitzler, qui n'en indique pas clairement la date. «Le quartier +contigu à celui du Jardin d'été, en descendant la Néva, est ce qu'on +nomme l'île de l'Amirauté ou aussi la _Slobode des Allemands_, car c'est +là que la plupart des étrangers sont établis. On y rencontre d'abord (là +où la Moika sort de la Néva) la grande poste et la maison bâtie pour +l'éléphant de Perse, mais où depuis l'on a placé le globe de Gottorp. +L'église luthérienne des Finlandais et celle des catholiques, toutes +deux en bois, sont dans cette partie de l'île appelée aussi _Finnische +Scheeren_, parce qu'elle est occupée en majeure partie par des exilés de +Finlande et de Suède. Les tristes cabanes de ce quartier ressemblent +plus à des cages qu'à des maisons. Il serait difficile d'y trouver les +personnes que l'on cherche, attendu qu'aucune rue ne porte un nom, et +que toutes se désignent par quelques notables habitants qui y demeurent. +Cependant les maisons de Millionne et celles du quai du Palais d'hiver +offrent déjà un bel aspect[6].» + +Voilà ce qu'était, il y a un peu plus de cent ans, le plus beau quartier +du Pétersbourg actuel. + +Quoique les plus grands monuments de cette ville se perdent dans un +espace qui est plutôt une plaine qu'une place, le palais est imposant, +le style de cette architecture du temps de la régence a de la noblesse, +et la couleur rouge du grès dont l'édifice est bâti plaît à l'œil. La +colonne d'Alexandre, l'État-Major, l'Arc de Triomphe au fond de son +demi-cercle d'édifices, les chevaux, les chars, l'Amirauté avec ses +élégantes colonnettes et son aiguille dorée, Pierre-le-Grand sur son +rocher, les ministères qui sont autant de palais, enfin l'étonnante +église de Saint-Isaac en face d'un des trois ponts jetés sur la Néva; +tout cela perdu dans l'enceinte d'une seule place n'est pas beau, mais +c'est étonnamment grand... Cet enclos bâti est ce qu'on appelle la place +du Palais. C'est réellement un composé de trois places immenses qui n'en +font qu'une: Pétrofskii, Isaakskii, et la place du Palais d'hiver[7]. +J'y trouve beaucoup de choses à critiquer; mais j'admire l'ensemble de +ces édifices tout perdus qu'ils sont dans l'espace qu'ils devraient +orner. + +Je suis monté sur la coupole d'airain de l'église de Saint-Isaac. Les +échafaudages de ce dôme, l'un des plus élevés du monde, sont à eux seuls +des monuments. L'église n'étant pas terminée, je ne puis avoir l'idée de +l'effet qu'elle produira dans son ensemble. + +On voit de là Pétersbourg et ses plats environs; c'est toujours la même +chose à perte de vue, l'homme ne peut vivre ici que par des efforts +soutenus. Le triste et pompeux résultat de ces merveilles me dégoûte des +miracles humains, et servira, j'espère, de leçon aux princes qui +s'aviseraient encore une fois de compter la nature pour rien dans le +choix des lieux où doivent s'élever leurs villes. Une nation ne tombe +guère dans de telles erreurs, elles sont ordinairement le fruit de +l'orgueil des souverains. Ceux-ci se croient le pouvoir de faire de +grandes choses dans les lieux où la Providence avait voulu ne rien faire +du tout; ils prennent la flatterie à la lettre, et se regardent comme +des esprits créateurs. Ce que les princes craignent le moins, c'est +d'être dupes de leur amour-propre; ils se défient de tout, hors +d'eux-mêmes. + +J'ai visité quelques églises: celle de la Trinité est belle, mais nue +comme l'intérieur de la plupart des églises grecques que j'ai vues ici: +en revanche l'extérieur des dômes est revêtu d'azur et parsemé d'étoiles +d'or très-brillantes. La cathédrale de Kasan bâtie par Alexandre est +vaste et belle; mais on y entre par un coin: c'est pour respecter la loi +religieuse qui veut que l'autel grec soit invariablement tourné au +levant. La rue dite la Perspective n'étant pas dirigée de manière à +obéir à ce règlement, on a mis l'église de travers; les gens de l'art +ont eu le dessous, les fidèles l'ont emporté, et l'un des plus beaux +monuments de la Russie a été gâté par la superstition. + +L'église de Smolna est la plus grande et la plus magnifique de toutes +celles de Pétersbourg: elle appartient à une congrégation, c'est une +espèce de chapitre de femmes et de filles fondé par l'Impératrice Anne. +Des bâtiments énormes sont destinés à loger ces dames. En parcourant +l'enceinte de ce noble asile, de ce cloître grand comme une ville, mais +dont l'architecture serait plus appropriée à un établissement militaire +qu'à une congrégation, on ne sait où l'on est; ce qu'on voit n'est ni +palais ni couvent: c'est une caserne de femmes. + +En Russie tout est soumis au régime militaire; la discipline de l'armée +règne dans le chapitre des dames de Smolna. + +Près de là, on voit le petit palais de la Tauride bâti en quelques +semaines par Potemkin, pour Catherine: palais élégant, mais abandonné; +or, dans ce pays, ce qui est abandonné est bientôt détruit, car les +pierres mêmes n'y durent qu'à condition qu'on les soigne. + +Un jardin d'hiver occupait tout un côté de l'édifice: cette magnifique +serre chaude est vide dans la saison où nous sommes; je la crois +négligée en toutes saisons. C'est de la vieille élégance dépourvue de la +majesté que le temps imprime sur ce qui est antique; de vieux lustres +prouvent qu'on a donné là des fêtes, qu'on y a dansé, qu'on y a soupé. +Je crois que le dernier bal qu'a vu et que verra la Tauride a eu lieu +pour le mariage de la grande-duchesse Hélène, femme du grand-duc Michel. + +Il y a dans un coin une Vénus de Médicis, qu'on dit vraiment _antique_; +vous savez que ce type a été souvent reproduit par les Romains. + +Cette statue est placée sur un piédestal et l'on y lit l'inscription +suivante écrite en russe: + +PRÉSENT DU PAPE CLÉMENT XI, À L'EMPEREUR PIERRE Ier. 1717 ou 1719. + +Cette Vénus, envoyée par un pape à un prince schismatique et dans le +costume que vous connaissez, est sans contredit un singulier présent!... +Le Czar, qui méditait depuis longtemps le projet d'éterniser le schisme +en usurpant les dernières libertés de l'Église russe, a dû sourire à +cette marque de bienveillance de l'évêque de Rome[8]. + +J'ai vu aussi les tableaux de l'Ermitage et je ne vous les décrirai pas, +parce que je pars demain pour Moscou. L'Ermitage! n'est-ce pas un nom un +peu prétentieux pour l'habitation de plaisance d'un souverain au milieu +de sa capitale, à côté de son palais ordinaire? On passe de l'un de ces +palais dans l'autre par un pont jeté sur une rue. + +Vous savez comme tout le monde qu'il y a là des trésors surtout de +l'école hollandaise. Mais... je n'aime pas la peinture en Russie; pas +plus que la musique à Londres, où la manière dont on écoute les plus +grands talents et les plus sublimes chefs-d'œuvre me dégoûterait de +l'art. Si près du pôle la lumière n'est pas favorable aux tableaux, et +personne n'est disposé à jouir des merveilleuses nuances du coloris le +plus savant avec des yeux affaiblis par la neige, ou éblouis par une +lumière oblique et persistante. La salle des Rembrandt est admirable +sans doute, néanmoins j'aime mieux ce que j'ai vu de ce maître à Paris +et ailleurs. + +Les Claude Lorrain, les Poussin, et quelques tableaux des maîtres +italiens, surtout les Mantegna, les Giambellini, les Salvator Rosa +méritent une mention. + +Mais ce qui nuit à cette collection, c'est le grand nombre de tableaux +médiocres qu'il faut oublier pour jouir des chefs-d'œuvre. En formant la +galerie de l'Ermitage, on a prodigué les noms des grands maîtres, ce qui +n'empêche pas que leurs œuvres authentiques n'y soient rares: ces +pompeux baptêmes de tableaux très-ordinaires impatientent les curieux +sans les séduire. Dans une collection d'objets d'art, le voisinage du +beau sert au beau, le mauvais lui nuit: un juge ennuyé est incapable de +juger: l'ennui rend injuste et cruel. + +Si les Rembrandt et les Claude Lorrain de l'Ermitage produisent quelque +effet c'est qu'ils sont exposés dans des salles où ils n'ont point de +voisins. + +Cette galerie est belle, mais elle me paraît perdue dans une ville où +trop peu de personnes en jouissent. + +Une tristesse inexprimable règne dans le palais devenu musée depuis la +mort de celle qui l'animait de sa présence et l'habitait avec esprit. +Cette souveraine absolue entendait mieux que personne la vie intime et +la conversation libre. Ne voulant pas se résigner à la solitude à +laquelle la condamnait sa charge, elle a su causer familièrement tout en +régnant arbitrairement: c'était cumuler des avantages qui s'excluent; +mais je crains que l'Impératrice ne se soit trouvée mieux que son peuple +de cette espèce de tour de force. + +Le plus beau portrait qui existe d'elle se voit dans une des salles de +l'Ermitage. J'ai remarqué aussi un portrait de l'Impératrice Marie, +femme de Paul Ier, par madame Le Brun. Il y a, de la même artiste, un +génie écrivant sur un bouclier. Ce dernier ouvrage est un des meilleurs +de l'auteur, dont le coloris qui brave le climat et le temps fait +honneur à l'école française. + +À l'entrée d'une salle j'ai trouvé sous un rideau vert ce que vous allez +lire. C'est le règlement de la société intime de l'Ermitage à l'usage +des personnes admises par la Czarine dans cet asile de la liberté... +Impériale. + +Je me suis fait traduire littéralement cette charte intime octroyée par +le caprice de la souveraine de ce lieu jadis enchanté; on l'a copiée +pour moi devant moi. + + RÈGLES D'APRÈS LESQUELLES ON DOIT SE CONDUIRE EN ENTRANT. + + ART. 1er. + + «On déposera en entrant ses titres et son rang, de même que son + chapeau et son épée. + + 2. + + «Les prétentions fondées sur les prérogatives de la naissance, + l'orgueil ou autres sentiments de nature semblable, devront aussi + rester à la porte. + + 3. + + «Soyez gai; toutefois _ne cassez, ni ne gâtez rien_. + + 4. + + «Asseyez-vous, restez debout, marchez, faites ce que bon vous + semblera, sans faire attention à personne. + + 5. + + «Parlez modérément et pas trop pour ne pas troubler les autres. + + 6. + + «Discutez sans colère et sans vivacité. + + 7. + + «Bannissez _les soupirs et les bâillements_, pour ne causer d'ennui + et n'être à charge à personne. + + 8. + + «Les jeux innocents proposés par une personne de la société doivent + être acceptés par les autres. + + 9. + + «Mangez doucement et avec _appétit_, buvez avec modération pour que + chacun retrouve ses jambes en sortant. + + 10. + + «Laissez les querelles à la porte; _ce qui entre par une oreille + doit sortir par l'autre_ avant de passer le seuil de l'Ermitage. Si + quelqu'un manquait au règlement ci-dessus, pour chaque faute, et + sur le témoignage de deux personnes, il sera obligé de boire _un + verre d'eau fraîche_ (_sans en excepter les dames_): indépendamment + de cela, il lira à haute voix une page de la _Telemachide_ (poëme + de Frediakofsky); quiconque manquerait dans une soirée à trois + articles du règlement sera tenu d'apprendre par cœur six lignes de + la _Telemachide_. Celui qui manquerait au dixième article ne + pourrait plus rentrer à l'Ermitage.» + +Avant d'avoir lu cette pièce, je croyais à l'Impératrice Catherine un +esprit plus léger. Est-ce une simple plaisanterie? alors elle est +mauvaise puisqu'en fait de plaisanterie les plus courtes sont les +meilleures. Ce qui ne me cause pas moins de surprise que le manque de +goût que dénotent ces statuts, c'est le soin qu'on a pris ici de les +conserver comme une chose précieuse. + +Mais ce dont j'ai le plus ri, en lisant ce code social, qui fait le +pendant des instructions galantes de l'Empereur Pierre Ier et de +l'Impératrice Élisabeth à leurs sujets, c'est l'emploi qu'on y fait du +poëme de Frediakofsky. Malheur au poëte immortalisé par un +souverain!!... + +Je pars après-demain pour Moscou. + + + + +LETTRE VINGTIÈME. + +Le ministre de la guerre comte Tchernicheff.--Je lui demande la +permission de voir la forteresse de Schlusselbourg.--Sa réponse.--Site +de ce château fort.--On ne m'accorde la permission que pour les +écluses.--Formalités.--Entraves; politesse gênante à +dessein.--Hallucinations.--Exil du poëte Kotzebue en Sibérie.--Analogie +de nos situations.--Mon départ.--Le feldjæger; effet de sa présence sur +ma voiture.--Quartier des manufactures.--Influence du feldjæger.--Arme à +deux tranchants.--Bords de la Néva.--Villages.--Maisons des paysans +russes.--Le relais.--_Venta_ russe.--Description d'une +ferme.--L'étalon.--Le hangar.--Intérieur de la cabane.--Le thé des +paysans.--Leur costume.--Caractère de ce peuple.--Dissimulation +nécessaire pour vivre en Russie.--Malpropreté des hommes du Nord.--Usage +des bains.--Les femmes de la campagne.--Leur manière de s'habiller; leur +taille.--Mauvais chemin.--Parties de route planchéiées.--Canal +Ladoga.--La maison de l'ingénieur.--Sa femme.--Affectation des femmes du +Nord.--Les écluses de Schlusselbourg.--La source de la Néva.--La +forteresse de Schlusselbourg.--Site du château.--Promenade sur le +lac.--Signe auquel on reconnaît à Schlusselbourg que Pétersbourg est +inondé.--Détour que je prends pour obtenir la permission d'entrer dans +la forteresse.--On nous y reçoit.--Le gouverneur.--Son appartement; sa +femme; conversation traduite.--Mes instances pour voir la prison +d'Ivan.--Description des bâtiments de la forteresse, cour +intérieure.--Ornements d'église.--Prix des chapes.--Tombeau +d'Ivan.--Prisonniers d'État.--Susceptibilité du gouverneur à propos de +cette expression.--L'ingénieur gourmandé par le gouverneur.--Je renonce +à voir la chambre du prisonnier d'Élisabeth.--Différence qu'il y a entre +une forteresse russe et les châteaux forts des autres pays.--Mystère +maladroit.--Cachots sous-marins de Kronstadt.--À quoi sert le +raisonnement.--Abîme d'iniquité.--Le juge seul paraît coupable.--Dîner +de cérémonie chez l'ingénieur.--Sa famille.--La moyenne classe en +Russie.--Esprit de la bourgeoisie: le même partout.--Conversation +littéraire.--Franchise désagréable.--Causticité naturelle des +Russes.--Leur hostilité contre les étrangers.--Dialogue peu +poli.--Allusions à l'ordre de choses établi en France.--Querelle de +mariniers apaisée par la seule apparition de l'ingénieur.--Conversation; +madame de Genlis; Souvenirs de Félicie; ma famille.--Influence de la +littérature française.--Dîner.--Livres modernes prohibés.--Soupe froide; +ragoût russe: quartz, espèce de bière.--Mon départ.--Visite au château +de ***.--Une personne du grand monde.--Différence de ton.--Prétentions +bien fondées.--Avantage des ridicules.--Le grand et le petit +monde.--Retour à Pétersbourg à deux heures du matin.--Ce qu'on exige des +bêtes dans un pays où les hommes sont comptés pour rien. + + + Pétersbourg, ce 2 août 1839. + + +Le jour de la fête de Péterhoff, j'avais demandé au ministre de la +guerre comment je devais m'y prendre pour obtenir la permission de voir +la forteresse de Schlusselbourg. + +Ce grave personnage est le comte Tchernicheff: l'aide-de-camp brillant, +l'élégant envoyé d'Alexandre à la cour de Napoléon est devenu un homme +sérieux, important et l'un des ministres les plus occupés de l'Empire: +il ne se passe pas de matinée qu'il ne travaille avec l'Empereur. Il me +répondit: «Je ferai part de votre désir à Sa Majesté.» Ce ton de +prudence, mêlé de quelque surprise, me fit trouver la réponse +significative. Ma demande, quelque simple qu'elle m'eût paru, avait de +l'importance aux yeux d'un ministre. Penser à visiter une forteresse +devenue historique depuis la détention et la mort d'Ivan VI, arrivée +_sous le règne de l'Impératrice Élisabeth_: c'était d'une hardiesse +énorme!... je reconnus que j'avais touché sans m'en douter une corde +sensible, et je me tus. + +À quelques jours de là, c'est-à-dire avant-hier, au moment où je me +préparais à partir pour Moscou, je reçus une lettre du ministre de la +guerre qui m'annonçait la permission de voir les _écluses_ de +Schlusselbourg. + +L'ancienne forteresse suédoise, dénommée la clef de la Baltique par +Pierre Ier, est située précisément à l'origine de la Néva dans une île +du lac Ladoga, dont cette rivière est, à proprement parler, l'émissaire; +espèce de canal naturel par lequel le lac envoie ses eaux jusqu'au golfe +de Finlande. Mais ce canal, qui est la Néva, se grossit encore d'une +abondante gerbe d'eau qu'on regarde exclusivement comme la source du +fleuve, on la voit sourdre au fond des eaux qui la recouvrent +précisément sous les murs de la forteresse de Schlusselbourg, entre la +rivière et le lac, dont les flots s'écoulant par l'émissaire se +confondent aussitôt avec celles de la source qu'elles entraînent dans +leur cours; c'est une curiosité naturelle des plus remarquables qu'il y +ait en Russie; et le site, quoique très-plat, comme tous ceux du pays, +est l'un des plus intéressants des environs de Pétersbourg. + +Moyennant les écluses, les bateaux évitent le danger, ils longent le lac +sans passer sur la source de la Néva, et ils arrivent dans le fleuve, +environ à une demi-lieue au-dessous du lac qu'ils ne sont plus obligés +de traverser. + +Voilà le beau travail qu'on me permettait d'examiner en détail; j'avais +demandé une prison d'État, on me répond par des écluses. + +Le ministre de la guerre terminait son billet en m'annonçant que +l'aide-de-camp-général, directeur des voies de communications de +l'Empire, avait reçu l'ordre de me donner les moyens de faire ce voyage +avec facilité. + +Quelle facilité!... bon Dieu!... à quels ennuis m'avait exposé ma +curiosité! et quelle leçon de discrétion ne me donnait-on pas par tant +de cérémonies qualifiées de politesses! Ne pas profiter de la permission +quand les ordres étaient envoyés pour moi sur toute la route, c'eût été +m'exposer au reproche d'ingratitude; examiner les écluses avec la +minutie russe, sans même voir le château de Schlusselbourg, c'était +donner volontairement dans le piége et perdre un jour; perte grave en +cette saison déjà bien avancée pour tout ce que j'ai le projet de voir +encore en Russie, sans toutefois y passer l'hiver. + +Je résume les faits: vous en tirerez les conséquences. On n'est pas +arrivé ici jusqu'à parler librement des iniquités du règne d'Élisabeth; +tout ce qui fait réfléchir sur l'espèce de légitimité du pouvoir actuel +passe pour une impiété; il a donc fallu mettre ma demande sous les yeux +de l'Empereur; celui-ci ne veut ni l'accorder ni la refuser directement: +il la modifie et me permet d'admirer une merveille d'industrie à +laquelle je n'avais pas songé: de l'Empereur cette permission redescend +au ministre, du ministre au directeur général, du directeur général à un +ingénieur en chef, et enfin à un sous-officier chargé de m'accompagner, +de me servir de guide et de répondre de ma _sûreté_ pendant tout le +temps du voyage, _faveur_ qui rappelle un peu le janissaire dont on +honore les étrangers en Turquie... Cette marque de protection me +paraissait trop semblable à une preuve de défiance pour me flatter +autant qu'elle me gênait: ainsi, tout en rongeant mon frein et en +broyant dans mes mains la lettre de recommandation du ministre, je +disais: «Le prince *** que j'ai rencontré sur le bateau de Travemünde, +avait bien raison quand il s'écriait que la Russie est le pays des +formalités inutiles.» + +Je suis allé chez l'aide-de-camp-général, directeur des voies de +communication, etc., etc., etc., pour réclamer l'exécution de la parole +suprême. + +Le directeur ne recevait pas, ou il était sorti: on me renvoie au +lendemain; ne voulant pas perdre un jour de plus, j'insiste: on me dit +de revenir le soir. Je reviens et je parviens enfin jusqu'à ce grave +personnage; il me reçoit avec la politesse à laquelle m'ont habitué ici +les hommes en place, et après une visite d'un quart d'heure, je sors de +chez lui, muni, notez ceci, des ordres nécessaires pour l'ingénieur de +Schlusselbourg, mais non pour le gouverneur du château! En me +reconduisant jusqu'à l'antichambre, il me promit qu'un sous-officier +serait à ma porte le lendemain dès quatre heures du matin. + +Je ne dormis pas; j'étais frappé d'une idée qui vous paraîtra folle: de +l'idée que mon protecteur pourrait devenir mon bourreau. Si cet homme, +au lieu de me conduire à Schlusselbourg à dix-huit lieues de +Pétersbourg, exhibe au sortir de la ville l'ordre de me déporter en +Sibérie pour m'y faire expier ma curiosité inconvenante, que ferai-je, +que dirai-je? il faudra commencer par obéir; et plus tard, en arrivant à +Tobolsk, si j'y arrive, je réclamerai;... la politesse ne me rassure +pas, au contraire; car je n'ai point oublié les caresses d'Alexandre à +l'un de ses ministres saisi par le feldjæger au sortir même du cabinet +de l'Empereur qui avait donné l'ordre de le conduire en Sibérie, à +partir du palais, sans le ramener un seul instant chez lui. Bien +d'autres exemples d'exécutions de ce genre venaient justifier mes +pressentiments et me troubler l'imagination. + +La qualité d'étranger n'est pas non plus une garantie suffisante[9]: je +me retraçais les circonstances de l'enlèvement de Kotzebue qui, au +commencement de ce siècle, fut également saisi par un feldjæger et +transporté d'un trait ainsi que moi (je me voyais déjà en chemin) de +Pétersbourg à Tobolsk. + +Il est vrai que l'exil du poëte allemand ne dura que six semaines; aussi +dans ma jeunesse m'étais-je moqué de ses lamentations; mais cette nuit, +je n'en riais plus. Soit que l'analogie possible de nos destinées m'eût +fait changer de point de vue, soit que l'âge m'eût rendu plus équitable, +je plaignais Kotzebue du fond du cœur. Un pareil supplice ne doit pas +s'apprécier d'après sa durée: le voyage de dix-huit cents lieues en +téléga sur des rondins et sous ce climat est déjà une torture que bien +des corps ne pourraient supporter; mais sans s'arrêter à ce premier +inconvénient, quel homme n'aurait compassion d'un pauvre étranger enlevé +à ses amis, à sa famille et qui, pendant six semaines, croit qu'il est +destiné à finir ses jours dans des déserts sans noms, sans limites parmi +des malfaiteurs et leurs gardiens, voire même parmi des administrateurs +à grades plus ou moins élevés? Une telle perspective est pire que la +mort et suffit pour la donner, ou au moins pour troubler la raison. + +Mon ambassadeur me réclamera; oui, mais pendant six semaines j'aurai +subi le commencement d'un exil éternel! Ajoutez que nonobstant toute +réclamation, si l'on trouve un intérêt sérieux à se défaire de moi, on +répandra le bruit qu'en me promenant en petite barque sur le lac Ladoga, +j'ai chaviré. Cela se voit tous les jours. L'ambassadeur de France +ira-t-il me repêcher au fond de cet abîme? On lui dira qu'on a fait de +vaines recherches pour retrouver mon corps: la dignité de notre nation à +couvert, il sera satisfait et moi perdu. + +Quelle avait été l'offense de Kotzebue? Il s'était fait craindre, parce +qu'il publiait ses opinions et qu'on pensait qu'elles n'étaient pas +toutes également favorables à l'ordre de choses établi en Russie. Or, +qui m'assure que je n'ai pas encouru précisément le même reproche ou, ce +qui serait suffisant, le même soupçon? C'est ce que je me disais en +arpentant ma chambre, faute de pouvoir trouver le sommeil dans mon lit. +N'ai-je pas aussi la manie de penser et d'écrire? Si je donne ici le +moindre ombrage, puis-je espérer qu'on aura plus d'égards pour moi qu'on +n'en a eu pour tant d'autres plus puissants et plus en évidence? J'ai +beau répéter à tout le monde que je ne publierai rien sur ce pays, on +croit d'autant moins sans doute à mes paroles que j'affecte plus +d'admiration pour ce qu'on me montre; on a beau se flatter, on ne peut +penser que tout me plaise également. Les Russes se connaissent en +mensonges prudents... D'ailleurs je suis espionné; tout étranger l'est: +on sait donc que j'écris des lettres, que je les garde; on sait aussi +que je ne sors pas de la ville, ne fût-ce que pour un jour, sans +emporter avec moi ces mystérieux papiers dans un grand portefeuille; on +sera peut-être curieux de connaître ma pensée véritable. On me préparera +un guet-apens dans quelque forêt; on m'attaquera, on me pillera pour +m'enlever mes lettres, et l'on me tuera pour me faire taire. + +Telles sont les craintes qui m'obsédèrent toute la nuit d'avant-hier, et +quoique j'aie visité hier sans accident la forteresse de Schlusselbourg, +elles ne sont pas tellement déraisonnables que je m'en sente tout à fait +à l'abri pour le reste de mon voyage. J'ai beau me répéter que la police +russe, prudente, éclairée, bien informée, ne se permet, en fait de coups +d'État, que ceux qu'elle croit nécessaires; que c'est attacher bien de +l'importance à mes remarques et à ma personne que de me figurer qu'elles +puissent inquiéter les hommes qui gouvernent cet Empire: ces motifs de +sécurité et bien d'autres encore que je me dispense de noter me +paraissent plus spécieux que solides; l'expérience ne m'a que trop +prouvé l'esprit de minutie qui règne chez les personnages trop +puissants; tout importe à qui veut cacher qu'il domine par la peur; et +quiconque tient à l'opinion ne peut dédaigner celle d'un homme +indépendant qui écrit: un gouvernement qui vit de mystère et dont la +force est dans la dissimulation, pour ne pas dire la feinte, +s'effarouche de tout; tout lui paraît de conséquence; en un mot, +l'amour-propre s'accorde avec la réflexion et avec mes souvenirs pour me +persuader que je cours ici quelques dangers. + +Si j'appuie sur ces inquiétudes, c'est parce qu'elles vous peignent le +pays. Supposez que mes craintes soient des visions, ce sont au moins des +visions qui ne pourraient me troubler l'esprit qu'à Pétersbourg et à +Maroc: voilà ce que je veux constater. Toutefois mes appréhensions se +dissipent dès qu'il faut agir; les fantômes d'une nuit d'insomnie ne me +suivent pas sur le grand chemin. Téméraire dans l'action, je ne suis +pusillanime que dans la réflexion; il m'est plus difficile de penser que +d'agir énergiquement. Le mouvement me rend autant d'audace que +l'immobilité m'inspirait de défiance. + +Hier, à cinq heures du matin, je suis parti dans une calèche attelée de +quatre chevaux de front; dès qu'on fait une course à la campagne ou un +voyage en poste, les cochers russes adoptent cet attelage antique, +qu'ils mènent avec adresse et témérité. + +Mon feldjæger s'est placé devant moi sur le siége, à côté du cocher, et +nous avons traversé Pétersbourg très-rapidement, laissant derrière nous +le quartier élégant; puis, le quartier des manufactures, où se trouvent +entre autres celle des glaces, qui est magnifique, puis d'immenses +filatures de coton, ainsi que bien d'autres usines, pour la plupart +dirigées par des Anglais. Cette partie de la ville ressemble à une +colonie: c'est la cité des fabricants. + +Comme un homme n'est apprécié ici que d'après ses rapports avec le +gouvernement, la présence du feldjæger sur ma voiture produisait +beaucoup d'effet. Cette marque de protection suprême faisait de moi un +personnage et mon propre cocher, qui me mène depuis que je suis à +Pétersbourg, paraissait s'enorgueillir soudain de la dignité trop +longtemps ignorée de son maître: il me regardait avec un respect qu'il +ne m'avait jamais témoigné; on eût dit qu'il voulait me dédommager de +tous les honneurs dont jusqu'alors il m'avait privé mentalement par +ignorance. Les paysans à pied, les cochers de drowska, et les +charretiers, tout le monde subissait la magique influence de mon +sous-officier: celui-ci n'avait pas besoin de montrer son cantchou; d'un +signe du doigt il écartait les embarras comme par magie; et la foule, +ordinairement assez peu pliable, était devenue pareille à un banc +d'anguilles au fond d'un vivier où elles se tordent en tout sens, +s'écartent rapidement, s'anéantissent, pour ainsi dire, afin d'éviter la +fouine qu'elles ont aperçue de loin dans la main du pêcheur; ainsi +faisaient les hommes à l'approche de mon sous-officier. + +Je remarquais avec épouvante l'efficacité merveilleuse de ce pouvoir +chargé de me protéger, et je pensais qu'il se ferait obéir avec la même +ponctualité s'il recevait l'ordre de m'écraser. La difficulté qu'on +éprouve pour s'introduire dans ce pays m'ennuie, mais elle m'effraie +peu; ce dont je suis frappé, c'est de celle qu'on aurait à s'enfuir. Les +gens du peuple disent: «Pour entrer en Russie les portes sont larges; +pour en sortir elles sont étroites.» Quelque grand que soit cet Empire, +j'y suis à la gêne; la prison a beau être vaste, le prisonnier s'y +trouve toujours à l'étroit. C'est une illusion de l'imagination, j'en +conviens, mais il fallait venir ici pour y être sujet. + +Sous la garde de mon soldat, j'ai suivi rapidement les bords de la Néva; +on sort de Pétersbourg par une espèce de rue de village un peu moins +monotone que les routes que j'ai parcourues jusqu'ici en Russie. +Quelques échappées de vue sur la rivière à travers des allées de +bouleaux, une suite de fabriques, des usines en assez grand nombre et +qui paraissent en grande activité; des hameaux de bois varient un peu le +paysage. N'allez pas vous figurer une nature vraiment pittoresque dans +l'acception ordinaire de ce terme; cette partie du pays est moins +désolée que ce qu'on a vu de l'autre côté; voilà tout. D'ailleurs, j'ai +de la prédilection pour les sites tristes; il y a toujours quelque +grandeur dans une nature dont la contemplation porte à la rêverie. +J'aime encore mieux, comme paysage poétique, les bords de la Néva, que +le revers de Montmartre du côté de la plaine de Saint-Denis, ou que les +riches champs de blé de la Beauce et de la Brie. + +L'apparence de certains villages m'a surpris: il y a là une richesse +réelle et même une sorte d'élégance rustique qui plaît; les maisons sont +alignées le long d'une rue unique; ces habitations, toujours en bois, +paraissent assez soignées. Elles sont peintes sur la rue, et les +extrémités de leurs toits sont chargées d'ornements qu'on peut dire +prétentieux; car en comparant ce luxe extérieur avec la rareté des +choses commodes et le manque de propreté dont on est frappé dans +l'intérieur de ces joujoux, on regrette de voir régner déjà le goût du +superflu chez un peuple qui ne connaît pas encore le nécessaire. En y +regardant de près on voit que ces baraques sont réellement fort mal +bâties. Ce sont des poutres et des solives à peine équarries, échancrées +aux deux bouts, et enchevêtrées l'une dans l'autre pour former les coins +de la cabane; ces madriers, grossièrement entassés les uns sur les +autres, laissent entre eux des interstices soigneusement calfeutrés de +mousse goudronnée, dont l'odeur sauvage se répand dans toute +l'habitation et même au dehors. + +Les ornements ajustés aux toits des chaumières consistent en une espèce +de dentelle de bois; ces ciselures peintes ressemblent aux découpures +des papiers de confiseurs. Ce sont des planches appliquées sur le pignon +de la maison, toujours tourné vers la rue; elles descendent de la pointe +jusqu'au bout du toit. Les dépendances rurales se trouvent dans une cour +planchéiée. Ne voilà-t-il pas des mots qui sonnent bien à votre oreille? +mais aux yeux c'est triste et fangeux. Néanmoins, ces cabanes, ainsi +galonnées sur la rue, m'amusent à voir du dehors, mais je ne puis les +croire destinées à servir d'habitations aux paysans que je vois dans les +champs. Avec leurs planches extrêmement ouvragées, percées à jour et +bariolées de mille couleurs, elles ressemblent à des cages entourées de +guirlandes de fleurs, et leurs habitants me paraissent des marchands +forains dont les baraques vont être enlevées après la fête. + +Toujours le même goût pour ce qui saute aux yeux!!... Le paysan est ici +traité comme le seigneur se traite lui-même; les uns et les autres +trouvent plus naturel et plus agréable d'orner la route que d'embellir +l'intérieur de la maison; on se nourrit ici de l'admiration peut-être de +l'envie qu'on inspire. Mais le plaisir, le vrai plaisir où est-il? les +Russes eux-mêmes seraient bien embarrassés de répondre à cette question. + +L'opulence en Russie est une vanité colossale; moi qui n'aime de la +magnificence que ce qui ne paraît pas, je blâme dans ma pensée tout ce +qu'on espère me faire admirer ici. Une nation de décorateurs et de +tapissiers ne réussira jamais qu'à m'inspirer la crainte d'être sa dupe; +en mettant le pied sur ce théâtre où les fausses trappes dominent, je +n'ai qu'un désir: le désir d'aller regarder derrière la coulisse et +j'éprouve la tentation de lever un coin de la toile de fond. Je viens +voir un pays, je trouve une salle de spectacle. + +J'avais envoyé un relais à dix lieues de Pétersbourg: quatre chevaux +frais et tout garnis m'attendaient dans un village. J'ai trouvé là une +espèce de _venta_ russe, et j'y suis entré. En voyage, j'aime à ne rien +perdre de mes premières impressions; c'est pour les sentir que je +parcours le monde, et pour les renouveler que je décris mes courses. Je +suis donc descendu de voiture afin de voir une ferme russe. C'est la +première fois que j'aperçois les paysans chez eux. Péterhoff n'était pas +la Russie naturelle: la foule entassée là pour une fête changeait +l'aspect ordinaire du pays, et transportait à la campagne les habitudes +de la ville. C'est donc ici mon début dans les champs. + +Un vaste hangar tout en bois; murs en planches de trois côtés, planches +sous les pieds, planches sur la tête; voilà ce que je remarque d'abord; +j'entre sous cette halle énorme qui occupe la plus grande partie de +l'habitation rustique, et, malgré les courants d'air, je suis saisi par +l'odeur d'oignons, de choux aigres et de vieux cuir gras qu'exhalent les +villageois et les villages russes. + +Un magnifique étalon attaché à un poteau absorbait l'attention de +plusieurs hommes occupés à le ferrer, non sans peine. Ces hommes étaient +munis de cordes pour garrotter le fougueux animal, de morceaux de laine +pour lui couvrir les yeux, de caveçon et de torche-nez pour le mater. +Cette superbe bête appartient, m'a-t-on dit, au haras du seigneur +voisin; dans la même enceinte, au fond du hangar, un paysan monté sur +une voiture fort petite, comme toutes les charrettes russes, entasse +dans un grenier du foin non bottelé, et qu'il enlève par fourchetées +afin de l'élever au-dessus de sa tête; un autre homme s'en empare et va +le serrer sous le toit. Huit personnes environ restent occupées autour +du cheval: tous ces hommes ont une taille, un costume et une physionomie +remarquables. Cependant la population des provinces attenantes à la +capitale n'est pas belle, elle n'est même pas russe, étant fort mêlée +d'hommes de race finoise et qui ressemblent aux Lapons. + +On dit que dans l'intérieur de l'Empire je retrouverai les types des +statues grecques dont j'ai déjà remarqué quelques modèles à +Saint-Pétersbourg, où les seigneurs élégants se font servir par des +hommes nés dans leurs domaines lointains. Une salle basse et peu +spacieuse est attenante à ce prodigieux hangar: j'y pénètre et me crois +dans la chambre principale de quelque bateau plat naviguant sur une +rivière: je me crois aussi dans un tonneau; tout est en bois; les murs, +le plafond, le plancher, les siéges, la table, ne sont qu'un assemblage +de madriers et de douves de diverses longueurs et grossièrement +travaillés. L'odeur du chou aigre et de la poix domine toujours. + +Dans ce réduit presque privé d'air et de lumière, car les portes en sont +basses et les fenêtres petites comme des lucarnes, j'aperçois une +vieille femme occupée à servir du thé à quatre ou cinq paysans barbus, +couverts de pelisses de mouton dont la laine est tournée en dedans (il +fait assez froid déjà depuis quelques jours, le 1er août); ces hommes, +de petite taille pour la plupart, sont assis à une table; leur pelisse +de cuir drape l'homme de plusieurs manières, elle a du style, mais elle +a encore plus de mauvaise odeur; je ne connais que les parfums des +seigneurs qui soient pires. Sur la table brille une bouilloire en cuivre +jaune et une théière. Le thé est toujours de bonne qualité, fait avec +soin, et si l'on ne veut pas le boire pur on trouve partout du bon lait. +Cet élégant breuvage, servi dans des bouges meublés comme des granges, +je dis granges pour m'exprimer poliment, me rappelle le chocolat des +Espagnols. C'est un des mille contrastes dont le voyageur est frappé à +chaque pas qu'il fait chez ces deux peuples également singuliers dans +des genres aussi différents que les climats qu'ils habitent. + +J'ai souvent lieu de vous le répéter, le peuple russe a le sentiment de +ce qui prête à la peinture: parmi les groupes d'hommes et d'animaux qui +m'environnaient dans cet intérieur de ferme russe un peintre aurait +trouvé le sujet de plusieurs charmants tableaux. + +La chemise rouge ou bleue des paysans, boutonnée sur la clavicule et +serrée autour des reins avec une ceinture, par-dessus laquelle le haut +de cette espèce de sayon retombe en plis antiques, tandis que le bas +flotte comme une tunique, et recouvre le pantalon où on ne l'enferme +pas[10]: la longue robe à la persanne souvent ouverte, et qui lorsque +l'homme ne travaille pas recouvre en partie cette blouse, les cheveux +longs des côtés séparés sur le front, mais coupés ras par derrière un +peu plus haut que la nuque, ce qui laisse à découvert la force du col: +tout cet ensemble ne compose-t-il pas un costume original et +gracieux?... L'air doux et sauvage à la fois des paysans russes n'est +pas dénué de grâce: leur taille élégante, leur force qui ne nuit pas à +la légèreté, leur souplesse, leurs larges épaules, le sourire doux de +leur bouche, le mélange de tendresse et de férocité qui se retrouve dans +leur regard sauvage et triste, rend leur aspect aussi différent de celui +de nos laboureurs que les lieux qu'ils habitent et le pays qu'ils +cultivent sont différents du reste de l'Europe. Tout est nouveau ici +pour un étranger. Les personnes y ont un certain charme qu'on sent et +qui ne s'exprime pas: c'est la langueur orientale jointe à la rêverie +romantique des peuples du Nord; et tout cela sous une forme inculte, +mais noble, qui lui donne le mérite des dons primitifs. Ce peuple +inspire beaucoup d'intérêt sans confiance: c'est encore une nuance de +sentiment que j'ai appris à connaître ici. Les hommes du peuple en +Russie sont des fourbes amusants. On pourrait les mener loin si on ne +les trompait pas, mais les paysans, lorsqu'ils voient que leurs maîtres +ou les agents de leurs maîtres mentent plus qu'eux, s'abrutissent dans +la ruse et la bassesse. Il faut valoir quelque chose pour savoir +civiliser un peuple: la barbarie du serf accuse la corruption du +seigneur. + +Si vous êtes étonné de la malveillance de mes jugements, je vous +étonnerai davantage en ajoutant que je ne fais qu'exprimer l'opinion +générale, seulement je dis ingénument ce que tout le monde dissimule ici +avec une prudence que vous cesseriez de mépriser si vous voyiez comme +moi à quel point cette vertu, qui en exclut tant d'autres, est +nécessaire à qui veut vivre en Russie. + +La malpropreté est grande en ce pays; mais celle des maisons et des +habits me frappe plus que celle des individus: les Russes prennent assez +de soin de leurs personnes; à la vérité leurs bains de vapeur nous +paraissent dégoûtants; ce sont des émanations d'eau chaude: j'aimerais +mieux l'eau pure à grands flots; cependant ce brouillard bouillant lave +le corps et le fortifie, tout en ridant la peau prématurément. +Néanmoins, grâce à l'usage de ces bains, on voit souvent des paysans qui +ont la barbe et les cheveux nets tandis qu'on s'en peut dire autant de +leurs habits. Des vêtements chauds coûtent cher: on est forcé de les +porter longtemps; et ils paraissent sales bien avant d'être usés; des +chambres où l'on ne pense qu'à se garantir du froid sont nécessairement +moins aérées que ne le sont les logements des hommes du Midi. En général +la saleté du Nord, toujours renfermée, est plus repoussante et plus +profonde que celle des peuples qui vivent au soleil: l'air qui purifie +manque aux Russes pendant neuf mois de l'année; la saleté de leurs +maisons et celle de leurs personnes est donc plutôt l'inévitable +résultat du climat sous lequel ils vivent que l'effet de leur complexion +et de leur négligence. + +Dans certaines contrées les hommes qui travaillent portent sur la tête +une casquette de drap bleu foncé en forme de ballon. Cette coiffure +ressemble à celle des bonzes: ils ont plusieurs autres manières de se +couvrir la tête; toutes ces toques et tous ces bonnets de formes +diverses sont assez agréables à l'œil. Que de goût, en comparaison de la +négligence prétentieuse des gens du peuple, aux environs de Paris! + +Lorsqu'ils travaillent nu-tête, ils seraient gênés par leurs longs +cheveux; pour remédier à cet inconvénient ils s'avisent de se couronner +d'un diadème[11]: ils se nouent un ruban, une ficelle, un roseau, un +jonc, une lanière de cuir autour de la tête; ce diadème grossier, mais +toujours attaché avec soin, leur coupe le front et lisse leurs cheveux; +il sied aux jeunes gens, et comme les hommes de cette race ont en +général la tête ovale et d'une jolie forme, ils se sont fait une parure +d'une coiffure de travail. + +Mais que vous dirai-je des femmes? Jusqu'ici celles que j'ai aperçues +m'ont paru repoussantes. J'espérais dans cette excursion rencontrer +quelques belles villageoises. Mais c'est ici comme à Pétersbourg, elles +ont de grosses tailles courtes et elles se mettent la ceinture aux +épaules un peu au-dessus de la gorge, qui continue de s'étendre +librement sous la jupe; c'est hideux! Ajoutez à cette difformité +volontaire de grosses bottes d'hommes, en cuir puant et gras, et une +espèce de houppelande de peau de mouton, pareille à celle des pelisses +de leurs maris, et vous vous ferez l'idée d'une créature souverainement +désagréable; malheureusement cette idée sera exacte. Pour comble de +laideur la fourrure des femmes est coupée d'une manière moins gracieuse +que la petite redingote des hommes, et, ceci tient sans doute à une +louable économie, elle est aussi d'ordinaire plus mangée des vers; elle +tombe en lambeaux, à la lettre!!... Telle est leur parure. Nulle part +assurément le beau sexe ne se dispense de coquetterie plus que chez les +paysannes russes (je parle du coin de pays que j'ai vu); néanmoins ces +femmes sont les mères des soldats dont l'Empereur est fier, et des beaux +cochers qu'on aperçoit dans les rues de Pétersbourg, portant si bien +l'armiak et le cafetan: costume imité de l'habit persan. + +À la vérité, la plupart des femmes qu'on rencontre dans le gouvernement +de Pétersbourg sont de race finoise. On m'assure que dans l'intérieur du +pays que je vais visiter il y a de fort belles paysannes. + +La route de Pétersbourg à Schlusselbourg est mauvaise dans quelques +passages: ce sont tantôt des sables profonds, tantôt des boues mouvantes +sur lesquelles on a jeté des planches insuffisantes pour les piétons, et +nuisibles aux voitures; ces morceaux de bois mal assujétis font la +bascule et vous éclaboussent jusqu'au fond de votre calèche; c'est là le +moindre des inconvénients du chemin; il y a quelque chose de pis que les +planches, je veux parler des rondins non fendus et posés tout bruts en +travers, sur certaines portions de terrains spongieux qu'il faut +franchir de distance en distance, et dont le sol sans solidité +engloutirait tout autre encaissement qu'une route de bûches. +Malheureusement ce rustique et mobile parquet posé sur la bourbe est +construit en bouts de bois mal joints, inégaux; tout l'édifice branlant +danse à la fois sous les roues dans un terrain sans fond, toujours +détrempé, et qui à la moindre pression devient élastique. Au train dont +on voyage en Russie on a bientôt brisé sa voiture sur de pareilles +_grandes_ routes: les hommes s'y cassent les os et de verste en verste +les boulons des calèches sautent de tous côtés; le fer des roues se +coupe, les ressorts éclatent; ceci doit réduire les équipages à leur +plus simple expression, à quelque chose d'aussi primitif que la téléga. + +Excepté la fameuse chaussée de Pétersbourg à Moscou, la route de +Schlusselbourg est encore un des chemins où il y a le moins de ces +redoutables rondins. J'y ai compté beaucoup de ponts en mauvaises +planches, et l'un de ces ponts m'a semblé périlleux. La vie humaine est +peu de chose en Russie. Avec soixante millions d'enfants, peut-on avoir +des entrailles de père? + +À mon arrivée à Schlusselbourg où j'étais attendu, je fus reçu par +l'ingénieur chargé de diriger les travaux des écluses. + +Le canal Ladoga, tel qu'il est aujourd'hui, longe la partie du lac qui +se trouve entre la ville du même nom et Schlusselbourg: c'est un +magnifique ouvrage; il sert à préserver les bateaux des dangers auxquels +les tempêtes du lac les exposaient jadis; maintenant les barques +tournent cette mer orageuse, et les ouragans ne peuvent plus interrompre +une navigation qui passait autrefois, même parmi les plus hardis +mariniers, pour très-périlleuse[12]. + +Il faisait un temps gris, froid, venteux; à peine descendu de voiture +devant la maison de l'ingénieur, bonne habitation toute de bois, je fus +introduit par lui-même dans un salon convenable, où il m'offrit une +légère collation en me présentant avec une sorte d'orgueil conjugal à +une jeune et belle personne; c'était sa femme. Elle m'attendait là toute +seule, assise sur un canapé d'où elle ne se leva pas à mon arrivée; elle +ne disait mot, parce qu'elle ne savait pas le français, et n'osait se +mouvoir, je ne sais pourquoi; elle prenait peut-être l'immobilité pour +de la politesse, parce qu'elle confondait les airs guindés avec le bon +goût; sa manière de me faire les honneurs de chez elle consistait à ne +se permettre aucun mouvement; elle semblait s'appliquer à représenter +devant moi la statue de l'hospitalité vêtue de mousseline blanche +doublée de rose. Dans cette parure plus recherchée qu'élégante, elle me +faisait l'effet d'une belle apparition; ou plutôt, en considérant avec +attention sa jupe brochée, ouverte par devant et doublée de soie, et +tous les pompons dont elle s'était affublée pour éblouir l'étranger; en +voyant, dis-je, cette figure de cire, rose, impassible, étalée sur un +grand sofa duquel on eût dit qu'elle ne pouvait se détacher, je la +prenais pour une madone grecque sur l'autel; il ne lui manquait que des +lèvres moins roses, des joues moins fraîches, qu'une châsse et des +applications d'or et d'argent pour rendre l'illusion complète. Je +mangeais et me réchauffais en silence; elle me regardait sans presque +oser détourner les yeux de dessus moi; c'eût été les mouvoir, et le +parti de l'immobilité était si bien pris que ses regards mêmes étaient +fixes. Si j'avais pu soupçonner qu'il y eût au fond de ce singulier +accueil de la timidité, j'aurais éprouvé de la sympathie; je ne sentis +que de l'étonnement: le sentiment en pareil cas ne me trompe guère, car +je me connais en timidité. + +Mon hôte me laissa contempler à loisir cette curieuse pagode, qui me +prouva ce que je savais, c'est que les femmes du Nord sont rarement +naturelles, et que leur affectation est quelquefois si grande qu'elle +n'a pas besoin de paroles pour se trahir; ce brave ingénieur me parut +flatté de l'effet que son _épouse_ produisait sur un étranger; il +prenait mon ébahissement pour de l'admiration; cependant, voulant +remplir sa charge en conscience, il finit par me dire: «Je regrette de +vous presser de sortir, mais nous n'avons pas trop de temps pour visiter +les travaux que j'ai reçu l'ordre de vous montrer en détail.» + +J'avais prévu le coup sans pouvoir le parer, je le reçus avec +résignation et me laissai conduire d'écluses en écluses, toujours +pensant avec un inutile regret à cette forteresse, tombeau du jeune Ivan +dont on ne voulait pas me laisser approcher. J'avais sans cesse présent +à la pensée ce but non avoué de ma course: vous verrez bientôt comment +il fut atteint. + +Le nombre de quartiers de granit que j'ai vus pendant cette matinée, de +vannes enchâssées dans des rainures pratiquées au milieu des blocs de +cette même pierre, de dalles de la même matière employées à paver le +fond d'un canal gigantesque, ne vous importe guère, et j'en suis fort +aise, car je ne pourrais vous le dire: sachez seulement que depuis dix +ans que les premières écluses sont terminées, elles n'ont exigé aucune +réparation. Étonnant exemple de solidité dans un climat comme celui du +lac Ladoga, où le granit, les pierres, les marbres les plus solides ne +durent que quelques années. + +Ce magnifique ouvrage est destiné à égaliser la différence de niveau +qu'il y a entre le canal Ladoga et le cours de la Néva près de sa +source, à l'extrémité occidentale de l'émissaire qui débouche dans la +rivière par plusieurs déversoirs. On a multiplié les écluses avec un +luxe admirable afin de rendre aussi facile et aussi prompte que possible +une navigation que la rigueur des saisons laisse à peine libre pendant +trois ou quatre mois de l'année. + +Rien n'a été épargné pour la solidité ni pour la précision du travail; +on se sert autant que possible du granit de Finlande pour les ponts, +pour les parapets, même, je le répète avec admiration, pour le fond du +lit du canal; les ouvrages en bois sont soignés de manière à répondre à +ce luxe de matériaux: bref, on a profité de toutes les inventions, de +tous les perfectionnements de la science moderne; et l'on a complété à +Schlusselbourg un travail aussi parfait dans son genre que le permettent +les rigueurs de la nature sous ces climats ingrats. + +La navigation intérieure de la Russie mérite d'occuper toute l'attention +des hommes du métier; c'est une des principales sources de la richesse +du pays; moyennant un système de canalisation colossale, comme tout ce +qui s'exécute dans cet Empire, on est parvenu, depuis Pierre-le-Grand, à +joindre sans danger pour les bateaux, la mer Caspienne à la mer Baltique +par le Volga, le lac Ladoga et la Néva. L'Europe et l'Asie sont ainsi +traversées par des eaux qui joignent le Nord au Midi. Cette pensée, +hardie à concevoir, prodigieuse à réaliser, a fini par produire une des +merveilles du monde civilisé: c'est beau et bon à savoir, mais j'ai +trouvé que c'était ennuyeux à voir, surtout sous la conduite d'un des +exécuteurs du chef-d'œuvre; l'homme du métier accorde à son ouvrage +l'estime qu'il mérite sans doute, mais pour un simple curieux tel que +moi l'admiration reste étouffée sous des détails minutieux et dont je +vous fais grâce. Nouvelle preuve de ce que je vous ai dit ailleurs: +abandonné à soi-même, un voyageur en Russie ne voit rien: protégé, +c'est-à-dire escorté, gardé à vue, il voit trop, ce qui revient au même. + +Quand je crus avoir strictement accordé ce qui était dû de mon temps et +de mes éloges aux merveilles que j'étais contraint de passer en revue +pour répondre à la grâce qu'on croyait me faire, je revins au premier +motif de mon voyage, et déguisant mon but pour le mieux atteindre, je +demandai à voir la source de la Néva. Ce désir, dont l'insidieuse +innocence ne put dissimuler l'indiscrétion, fut d'abord éludé par mon +ingénieur qui me répondit: «Elle surgit sous l'eau à la sortie du lac +Ladoga, au fond du canal qui sépare ce lac de l'île où s'élève la +forteresse.» + +Je le savais. + +«C'est une des curiosités naturelles de la Russie, repris-je. N'y +aurait-il pas moyen d'aller visiter cette source? + +--Le vent est trop fort; nous ne pourrons apercevoir les bouillonnements +de l'eau, il faudrait un temps calme pour que l'œil pût distinguer une +gerbe d'eau qui s'élance au fond des vagues; cependant je vais faire ce +que je pourrai afin de satisfaire votre curiosité.» + +À ces mots, l'ingénieur fit avancer un fort joli bateau conduit par six +rameurs élégamment habillés, et nous partîmes soi-disant, pour aller +voir la source de la Néva, mais réellement pour nous approcher des murs +du château fort, ou plutôt de la prison enchantée dont on me refusait +l'accès avec la plus habile politesse: mais les difficultés ne faisaient +qu'exciter mon envie; j'aurais eu parole d'y pouvoir délivrer quelque +malheureux prisonnier que mon impatience n'eût guère été plus vive. + +La forteresse de Schlusselbourg est bâtie sur une île plate, espèce +d'écueil peu élevé au-dessus du niveau des eaux. Ce roc divise le fleuve +en deux; il sépare également le fleuve du lac proprement dit, car il +sert d'indication pour reconnaître la ligne où les eaux se confondent. +Nous tournâmes autour de la forteresse afin, disions-nous, d'approcher +le plus près possible de la source de la Néva. Notre embarcation nous +porta bientôt tout juste au-dessus de ce tourbillon. Les rameurs étaient +si habiles à couper les lames que malgré le mauvais temps et la +petitesse de notre barque, nous sentions à peine le balancement de la +vague qui pourtant s'agite en cet endroit comme au milieu de la mer. Ne +pouvant distinguer la source dont le tourbillon était caché par le +mouvement des vagues qui nous emportaient, nous fîmes d'abord une +promenade sur le grand lac, puis au retour, le vent un peu calmé nous +permit d'apercevoir à une assez grande profondeur quelques flots +d'écume: c'était la source même de la Néva au-dessus de laquelle nous +voguions. + +Lorsque le vent d'ouest fait refluer le lac, le canal qui tient lieu +d'émissaire à cette mer intérieure reste presque à sec, et alors cette +belle source paraît à découvert. Dans ces moments, heureusement fort +rares, les habitants de Schlusselbourg savent que Pétersbourg est sous +l'eau, et ils attendent d'heure en heure le récit de la nouvelle +catastrophe. Ce récit n'a jamais manqué de leur arriver le lendemain, +parce que le même vent d'ouest qui repousse les eaux du lac Ladoga, et +met à sec la Néva près de sa source, fait refluer, lorsqu'il est +violent, les eaux du golfe de Finlande dans l'embouchure de la Néva. +Aussitôt le cours de cette rivière s'arrête: et l'eau trouvant le +passage barré par la mer, rebrousse chemin en débordant sur Pétersbourg +et sur les environs. + +Quand j'eus bien admiré le site de Schlusselbourg, bien vanté cette +curiosité naturelle, bien contemplé avec la lunette d'approche la +position de la batterie placée par Pierre-le-Grand pour bombarder le +château fort des Suédois, enfin bien vanté tout ce qui ne m'intéressait +guère; «allons voir l'intérieur de la forteresse, dis-je de l'air du +monde le plus dégagé: elle est dans un site qui me paraît bien +pittoresque», ajoutai-je un peu moins adroitement, car c'est surtout en +fait de finesse qu'il ne faut rien de trop. Le Russe jeta sur moi un +regard scrutateur dont je sentis toute la portée; ce mathématicien +devenu diplomate reprit: + +«Cette forteresse n'a rien de curieux pour un étranger, monsieur. + +--N'importe, tout est curieux dans un pays aussi intéressant que le +vôtre. + +--Mais, si le commandant ne nous attend pas, on ne nous laissera pas +entrer. + +--Vous lui ferez demander la permission d'introduire un voyageur dans la +forteresse; d'ailleurs je crois qu'il nous attend.» + +En effet, on nous admit sur le premier message de l'ingénieur, ce qui me +fit supposer que ma visite avait été sinon annoncée comme certaine, au +moins indiquée comme probable. + +Reçus avec le cérémonial militaire, nous fûmes conduits sous une voûte à +travers une porte assez mal défendue, et, après avoir traversé une cour +où l'herbe croît, on nous introduisit dans... la prison?... Point du +tout, dans l'appartement du commandant. Il ne sait pas un mot de +français, mais il m'accueillit avec honnêteté, affectant de prendre ma +visite pour une politesse dont lui seul était l'objet; il me faisait +traduire par l'ingénieur les remercîments qu'il ne pouvait m'exprimer +lui-même. Ces compliments astucieux me paraissaient plus curieux que +satisfaisants. Il fallut faire salon et avoir l'air de causer avec la +femme du commandant, qui lui non plus ne parlait guère le français, il +fallut prendre du chocolat, enfin s'occuper à tout autre chose qu'à +visiter la prison d'Ivan, ce prix fabuleux de toutes les peines, de +toutes les ruses, de toutes les politesses et de tous les ennuis du +jour. Jamais l'accès d'un palais de fées ne fut désiré plus vivement que +je souhaitais l'entrée de ce cachot. + +Enfin, quand le temps d'une visite raisonnable me parut écoulé, je +demandai à mon guide s'il était possible de voir l'intérieur de la +forteresse. Quelques mots, quelques coups d'œil furent rapidement +échangés entre le commandant et l'ingénieur, et nous sortîmes de la +chambre. + +Je croyais toucher au terme de mes efforts; la forteresse de +Schlusselbourg n'a rien de pittoresque; c'est une enceinte de murailles +suédoises peu élevées et dont l'intérieur ressemble à une espèce de +verger où l'on aurait dispersé divers bâtiments tous très-bas; savoir: +une église, une habitation pour le commandant, une caserne, enfin des +cachots invisibles et masqués par des jours dont la hauteur n'excède pas +celle du rempart. Rien n'annonce la violence, le mystère est ici dans le +fond des choses, il n'est pas dans leur apparence. L'aspect presque +serein de cette prison d'État me semble plus effrayant pour la pensée +que pour la vue. Les grilles, les ponts-levis, les créneaux, enfin +l'appareil un peu théâtral qui décorait les redoutables châteaux du +moyen âge ne se retrouvent point ici. En sortant du salon du gouverneur +on a commencé par me montrer de _superbes ornements d'église!_ les +quatre chapes qui furent solennellement déployées devant moi ont coûté +trente mille roubles, à ce que le commandant a pris la peine de me dire +lui-même. Las de tant de simagrées, j'ai parlé tout simplement du +tombeau d'Ivan VI; à cela on a répondu en me montrant une brèche faite +aux murailles par le canon du Czar Pierre, lorsqu'il assiégeait en +personne la forteresse suédoise, la clef de la Baltique. + +«Le tombeau d'Ivan, ai-je repris, sans me déconcerter, où est-il?» Cette +fois on m'a mené derrière l'église, près d'un rosier du Bengale: «il est +ici», m'a-t-on dit. + +Je conclus que les victimes n'ont pas de tombeau en Russie. + +«Et la chambre d'Ivan», poursuivis-je avec des instances qui devaient +paraître aussi singulières à mes hôtes que l'étaient pour moi leurs +scrupules, leurs réticences et leurs tergiversations. + +L'ingénieur me répondit à demi-voix qu'on ne pouvait pas montrer la +chambre d'Ivan, parce qu'elle était dans une des parties de la +forteresse actuellement occupée par des prisonniers d'État. + +L'excuse me parut légitime, je m'y attendais; mais ce qui me surprit, ce +fut la colère du commandant de la place; soit qu'il entendît le français +mieux qu'il ne le parlait, soit qu'il eût voulu me tromper en faisant +semblant d'ignorer notre langue, soit enfin qu'il eût deviné le sens de +l'explication qu'on venait de me donner, il réprimanda sévèrement mon +guide à qui son indiscrétion, ajouta-t-il, pourrait quelque jour devenir +funeste. C'est ce que celui-ci, piqué de la semonce, trouva le moyen de +me dire en choisissant un instant favorable, et en ajoutant que le +gouverneur l'avait averti d'une manière très-significative, de +s'abstenir désormais de parler _d'affaires publiques_, ni d'introduire +des étrangers dans une prison d'État. Cet ingénieur a toutes les +dispositions nécessaires pour devenir bon Russe, mais il est jeune et ne +sait pas encore le fond de son métier... Ce n'est pas de celui +d'ingénieur que je veux parler. + +Je sentis qu'il fallait céder; j'étais le plus faible, je me reconnus +vaincu et je renonçai à visiter la chambre où le malheureux héritier du +trône de Russie était mort imbécile, parce qu'on avait trouvé plus +commode de le faire crétin qu'Empereur. Je ne pouvais assez m'étonner de +la manière dont le gouvernement russe est servi par ses agents. Je me +souvenais de la mine du ministre de la guerre, la première fois que +j'osai témoigner le désir de visiter un château devenu historique par un +crime commis du temps de l'Impératrice Élisabeth; et je comparais avec +une admiration, mêlée d'effroi, le désordre des idées qui règne chez +nous à l'absence de toute pensée, de toute opinion personnelle, à la +soumission aveugle qui fait la règle de conduite des chefs de +l'administration russe, aussi bien que des employés subalternes: l'unité +d'action de ce gouvernement m'épouvantait; j'admirais en frémissant +l'accord tacite des supérieurs et des subordonnés pour faire la guerre +aux idées et même aux faits. Je me sentais autant d'envie de sortir, que +l'instant d'auparavant j'avais eu d'impatience d'entrer, et rien ne +pouvant plus attirer ma curiosité dans une forteresse, dont on n'avait +voulu me montrer que la sacristie, je demandai de retourner à +Schlusselbourg. Je redoutais de devenir par force un des habitants de ce +séjour des larmes secrètes et des douleurs ignorées. Dans mon angoisse +toujours croissante, je n'aspirais plus qu'au plaisir physique de +marcher, de respirer; et j'oubliais que le pays même que j'allais revoir +est encore une prison: prison d'autant plus redoutable, qu'elle est plus +vaste, et qu'on en atteint et franchit plus difficilement les limites. + +Une forteresse russe!!! ce mot produit sur l'imagination une impression +différente de ce qu'on ressent en visitant les châteaux forts des +peuples réellement civilisés, sincèrement humains. Les puériles +précautions qu'on prend en Russie pour dissimuler ce qu'on qualifie de +secrets d'État, me confirment plus que ne le feraient des actes de +barbarie à découvert dans l'idée que ce gouvernement n'est qu'une +tyrannie hypocrite. Depuis que j'ai pénétré dans une prison d'État +russe, et que j'ai moi-même éprouvé l'impossibilité d'y parler de ce que +tout étranger vient pourtant chercher dans un lieu pareil, je me dis que +tant de dissimulation doit servir de masque à une profonde inhumanité: +ce n'est pas le bien qu'on voile avec un pareil soin. + +Si, au lieu de chercher à déguiser la vérité sous une fausse politesse, +on m'eût mené simplement dans les lieux qu'il est permis de montrer; si +l'on eût répondu avec franchise à mes questions sur un fait accompli +depuis un siècle, j'eusse été moins occupé de ce que je n'aurais pu +voir; mais ce qu'on m'a refusé trop artificieusement m'a prouvé le +contraire de ce qu'on voulait me persuader. Tous ces vains détours sont +des révélations aux yeux de l'observateur expérimenté. Ce qui +m'indignait, c'était que les hommes qui usaient avec moi de ces +subterfuges pussent croire que j'étais la dupe de leurs ruses d'enfants. +On m'assure, et je tiens ceci de bon lieu, que les cachots sous-marins +de Kronstadt renferment, entre autres prisonniers d'État, des infortunés +qui s'y trouvent relégués depuis le règne d'Alexandre. Ces malheureux +sont abrutis par un supplice dont rien ne peut excuser ni motiver +l'atrocité; s'ils venaient maintenant à sortir de terre, ils se +lèveraient comme autant de spectres vengeurs qui feraient reculer +d'effroi le despote lui-même, et tomber en ruine l'édifice du +despotisme; tout peut se défendre par de belles paroles et même par de +bonnes raisons; les arguments ne manquent à pas une des opinions qui +divisent le monde politique, littéraire et religieux; mais on dira ce +qu'on voudra, un régime dont la violence exige qu'on le soutienne par de +tels moyens est un régime profondément vicieux. + +Les victimes de cette odieuse politique ne sont plus des hommes: ces +infortunés, déchus du droit commun, croupissent étrangers au monde, +oubliés de tous, abandonnés d'eux-mêmes dans la nuit de leur captivité, +où l'imbécillité devient le fruit et la dernière consolation d'un ennui +sans terme; ils ont perdu la mémoire, et jusqu'à la raison, cette +lumière humaine qu'aucun homme n'a le droit d'éteindre dans l'âme de son +semblable. Ils ont oublié même leur nom, que les gardiens s'amusent à +leur demander, par une dérision brutale et toujours impunie; car il +règne au fond de ces abîmes d'iniquité un tel désordre, les ténèbres y +sont si épaisses, que les traces de toute justice s'y effacent. + +On ignore jusqu'au crime de certains prisonniers, qu'on retient pourtant +toujours, parce qu'on ne sait à qui les rendre, et qu'on pense qu'il y a +moins d'inconvénient à perpétuer le forfait qu'à le publier. On craint +le mauvais effet de l'équité tardive, et l'on aggrave le mal, pour +n'être pas forcé d'en justifier les excès...; atroce pusillanimité qui +s'appelle respect pour _les convenances_, prudence, obéissance, sagesse, +sacrifice au bien public, à la raison d'État..., que sais-je?... Les +paroles ne manquent pas aux oppresseurs; n'y a-t-il pas deux noms pour +toutes choses dans les sociétés humaines? C'est ainsi qu'on nous dit à +chaque instant qu'il n'y a pas de peine de mort en Russie. Enterrer vif, +ce n'est pas tuer! Quand on pense d'un côté à tant de malheurs, de +l'autre à tant d'injustice et d'hypocrisie, on ne connaît plus de +coupable en prison; le juge seul paraît criminel, et, ce qui porte au +comble mon épouvante, c'est que je sais que ce juge inique n'est point +féroce par plaisir. Voilà ce qu'un mauvais gouvernement peut faire des +hommes intéressés à sa durée!... Mais la Russie marche au-devant de ses +destinées; ceci répond à tout. Certes si l'on mesure la grandeur du but +à l'étendue des sacrifices, on doit présager à cette nation l'empire du +monde. + +Au retour de cette triste visite, une nouvelle corvée m'attendait chez +l'ingénieur: un dîner de cérémonie avec des personnes de la classe +moyenne. L'ingénieur avait réuni chez lui, pour me faire honneur, des +parents de sa femme et quelques propriétaires des environs. Société qui +m'eût paru curieuse à observer, si dès le début je n'eusse reconnu que +je n'avais rien à y apprendre. Il y a peu de bourgeois en Russie; mais +la classe des petits employés et des propriétaires, obscurs bien +qu'anoblis, y représente la bourgeoisie des autres pays. Envieux des +grands, mais en butte à l'envie des petits, ces hommes ont beau +s'appeler nobles, ils se trouvent exactement dans la position où les +bourgeois étaient en France avant la révolution; les mêmes données +produisent partout les mêmes résultats. + +Je sentis qu'il régnait dans cette société une hostilité mal déguisée +contre la véritable grandeur et contre l'élégance réelle de quelque pays +qu'elle fût. Cette roideur de manières, cette aigreur de sentiments mal +déguisées sous un ton doucereux et des airs patelins ne me rappelaient +que trop l'époque où nous vivons et que j'avais un peu oubliée en Russie +où je vois uniquement la société des gens de la cour. J'étais chez des +ambitieux subalternes, inquiets de ce qu'on doit penser d'eux; et ces +hommes-là sont les mêmes partout. + +Les hommes ne me parlèrent pas et parurent faire peu d'attention à moi, +ils ne savent le français que pour le lire, encore difficilement: ils +formaient un groupe dans un coin de la chambre et causaient en russe. +Une ou deux femmes de la famille portaient tout le poids de la +conversation française. Je vis avec surprise qu'elles connaissaient de +notre littérature tout ce que la police russe en laisse pénétrer dans +leur pays. + +La toilette de ces dames, qui, excepté la maîtresse de la maison, +étaient toutes des personnes âgées, me parut manquer d'élégance; le +costume des hommes était encore plus négligé: de grandes redingotes +brunes traînant presque à terre remplaçaient l'habit national, qu'elles +rappelaient un peu cependant, tout en le faisant regretter; mais, ce qui +m'a surpris plus que la tenue négligée des personnes de cette société, +c'est le ton mordant et contrariant de leurs discours et le manque +d'aménité de leur langage. La pensée russe, déguisée avec soin par le +tact des hommes du grand monde, se montrait ici à découvert. Cette +société, plus franche, était moins polie que celle de la cour, et je vis +clairement ce que je n'avais fait que pressentir ailleurs, c'est que +l'esprit d'examen, de sarcasme et de critique domine dans les relations +des Russes avec les étrangers: ils nous détestent comme tout imitateur +hait son modèle; leurs regards scrutateurs nous cherchent des défauts +avec le désir de nous en trouver. Quand j'eus reconnu cette disposition, +je ne me sentis nullement porté à l'indulgence. + +J'avais cru devoir adresser quelques mots d'excuses sur mon ignorance de +la langue russe, à la personne qui s'était chargée d'abord de causer +avec moi, je finis ma harangue en disant que tout voyageur devrait +savoir la langue du pays où il va, attendu qu'il est plus naturel qu'il +se donne la peine de s'exprimer comme les personnes qu'il vient chercher +que de leur imposer celle de parler comme il parie. + +À ce compliment on répondit sur un ton d'humeur: disant qu'il fallait +cependant bien me résigner à entendre estropier le français par les +Russes sous peine de voyager en muet. + +«C'est ce dont je me plains, répliquai-je; si je savais estropier le +russe comme je le devrais, je ne vous forcerais pas à changer vos +habitudes pour parler ma langue. + +--Autrefois nous ne parlions que français. + +--C'était un tort. + +--Ce n'est pas à vous de nous le reprocher. + +--Je suis vrai avant tout. + +--La vérité est donc encore bonne à quelque chose en France? + +--Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est qu'on doit aimer la vérité +sans calcul. + +--Cet amour-là n'est plus de notre siècle. + +--En Russie? + +--Nulle part, ni surtout dans un pays gouverné par les journaux.» + +J'étais de l'avis de la dame; ce qui me donna le désir de changer de +conversation, car je ne voulais ni parler contre mon opinion, ni +acquiescer à celle d'une personne qui, même lorsqu'elle pensait comme +moi, exprimait sa manière de voir avec une âpreté capable de me dégoûter +de la mienne. Je ne dois pas oublier de noter que cette disposition +hostile, espèce de bouclier opposé d'avance à la moquerie française, +était déguisée sous un son de voix fluté, factice, et d'une douceur +extrêmement désagréable. + +Un incident vint fort à propos faire diversion à l'entretien. Un bruit +de voix dans la rue attira tout le monde à la fenêtre: c'était une +querelle de bateliers; ces hommes paraissaient furieux; la rixe menaçait +de devenir sanglante; mais l'ingénieur se montre sur le balcon, et la +vue seule de son uniforme produit un coup de théâtre. La rage de ces +hommes grossiers se calme, sans qu'il soit nécessaire de leur dire une +parole; le courtisan le plus rompu aux faussetés de cour ne pourrait +mieux dissimuler son ressentiment. Je fus émerveillé de cette politesse +de manants. + +«Quel bon peuple!» s'écria la dame qui m'avait entrepris. + +Pauvres gens, pensais-je en me rasseyant, car je n'admirerai jamais les +miracles de la peur; toutefois je jugeai prudent de me taire... + +«L'ordre ne se rétablirait pas ainsi chez vous», poursuivit mon +infatigable ennemie, sans cesser de me percer de ses regards +inquisitifs. + +Cette impolitesse était nouvelle pour moi; en général j'avais trouvé à +tous les Russes des manières presque trop affectueuses à cause de la +malignité de leur pensée, que je devinais sous leur langage patelin; ici +je reconnaissais un accord encore plus désagréable entre les sentiments +et l'expression. + +«Nous avons chez nous les inconvénients de la liberté, mais nous en +avons les avantages, répliquai-je. + +--Quels sont-ils? + +--On ne les comprendrait point en Russie. + +--On s'en passe. + +--Comme de tout ce qu'on ne connaît pas.» + +Mon adversaire piquée, tâcha de me cacher son dépit en changeant +subitement le sujet de la conversation. + +«Est-ce de votre famille que madame de Genlis parle si longuement dans +les _Souvenirs de Félicie_, et de votre personne dans ses Mémoires?» + +Je répondis affirmativement; puis je témoignai ma surprise de ce qu'on +connût ces livres à Schlusselbourg. «Vous nous prenez pour des Lapons, +repartit la dame avec le fond d'aigreur que je ne pus parvenir à lui +faire quitter, et qui à la longue réagissait sur moi au point de me +monter au même diapason. + +--Non, madame, mais pour des Russes qui ont mieux à faire que de +s'occuper des commérages de la société française. + +--Madame de Genlis n'est point une commère. + +--Tant s'en faut; mais ceux de ses écrits où elle ne fait que raconter +avec grâce les petites anecdotes de la société de son temps ne +devraient, ce me semble, intéresser que les Français. + +--Vous ne voulez pas que nous fassions cas de vous et de vos écrivains. + +--Je veux qu'on nous estime pour notre vrai mérite. + +--Si l'on vous ôte l'influence que vous avez exercée sur l'Europe par +l'esprit de société, que vous restera-t-il?» + +Je sentis que j'avais affaire à forte partie: «Il nous restera la gloire +de notre histoire et même celle de l'histoire de Russie, car cet Empire +ne doit sa nouvelle influence en Europe qu'à l'énergie avec laquelle il +s'est vengé de la conquête de sa capitale par les Français. + +--Il est sûr que vous nous avez prodigieusement servis, quoique sans le +vouloir. + +--Avez-vous perdu quelque personne chère dans cette terrible guerre? + +--Non monsieur.» + +J'espérais pouvoir m'expliquer par quelque ressentiment trop légitime +l'aversion contre la France qui perçait à chaque mot dans la +conversation de cette rude dame. Mon attente fut trompée. + +La conversation qui ne pouvait devenir générale languit jusqu'au dîner +sur le même ton inquisitif et amer d'une part, contraint et forcément +réservé de l'autre. J'étais décidé à garder beaucoup de mesure, et j'y +réussissais tant que la colère ne me faisait pas oublier la prudence. Je +cherchai à détourner l'entretien vers notre nouvelle école littéraire: +on ne connaissait que Balzac qu'on admire infiniment et qu'on juge +bien... Presque tous les livres de nos écrivains modernes sont prohibés +en Russie; ce qui atteste l'influence qu'on leur suppose. + +Enfin, après une mortelle attente, on se mit à table. La maîtresse de la +maison, toujours fidèle à son rôle de statue, ne fit de la journée qu'un +seul mouvement: elle se transporta, sans remuer les yeux ni les lèvres, +de son canapé du salon à sa chaise de la salle à manger; ce déplacement +opéré spontanément me prouva que la pagode avait des jambes. + +Le dîner se passa non sans gêne, mais il ne fut pas long et me parut +assez bon, hors la soupe dont l'originalité passait les bornes. Cette +soupe était froide et remplie de morceaux de poissons qui nageaient dans +un bouillon de vinaigre très-épicé, très-sucré, très-fort. À part ce +ragoût infernal et le quarss aigre qui est une boisson du pays, je +mangeai et bus de tout avec appétit. On servit d'excellent vin de +Bordeaux et de Champagne; mais je voyais clairement qu'on s'imposait une +grande gêne à mon égard: ce qui me mettait moi-même au supplice. +L'ingénieur n'était pas complice de tant de contrainte; tout entier à +ses écluses il s'annulait absolument chez lui, et laissait sa belle-mère +faire les honneurs de sa maison avec la grâce dont vous avez pu juger. + +À six heures du soir, mes hôtes et moi, avec un contentement réciproque +et non dissimulé, il faut l'avouer, nous prîmes congé les uns des +autres, et je partis pour le château de ***, où j'étais attendu. + +La franchise de ces bourgeoises m'avait raccommodé avec les minauderies +de certaines grandes dames: tout vaut mieux qu'une sincérité +déplaisante. On espère triompher de l'affectation; le naturel est +invincible. + +Tel fut mon début dans les classes moyennes et tel fut le premier essai +que je fis de cette hospitalité russe tant vantée en Europe. + +Il faisait encore jour quand j'arrivai à ***, qui n'est qu'à six ou huit +lieues de Schlusselbourg; je passai là le reste de la soirée à me +promener au crépuscule dans un jardin fort beau pour le pays; à voguer +en petit bateau sur la Néva et surtout à jouir de l'élégante et +gracieuse conversation d'une personne du grand monde. J'avais besoin de +cette diversion aux souvenirs de la politesse ou plutôt de l'impolitesse +bourgeoise que je venais d'essuyer. J'appris dans cette journée qu'en +fait de prétentions les pires ne sont pas les plus mal fondées, car +toutes celles dont on m'avait fait souffrir étaient justifiées; c'est ce +que je reconnaissais avec un dépit comique. J'avais causé avec une femme +qui prétendait parler assez bien le français: elle ne le parlait pas +mal, quoique moyennant beaucoup de temps entre chaque phrase et d'accent +à chaque mot; elle prétendait connaître la France; elle la jugeait assez +bien, quoiqu'avec prévention; elle prétendait aimer son pays, elle +l'aimait trop; enfin elle voulait se montrer capable de faire sans +fausse humilité les honneurs de la maison de sa fille à un Parisien, et +elle m'accabla du poids de tous ses avantages: c'était un aplomb +imperturbable, une phraséologie d'hospitalité plutôt cérémonieuse que +polie, mais irréprochable au moins aux yeux d'une dame russe du second +rang en province. + +Je conclus que ces pauvres ridicules tant bafoués sont quelquefois bons +à quelque chose, quand ce ne serait qu'à mettre à leur aise ceux qui +s'en croient exempts: j'ai trouvé là des personnes désagréablement +hostiles. Mais tous les inconvénients de leur conversation portaient sur +moi et ne prêtaient nullement à rire à leurs dépens, comme il arrive en +pareille circonstance dans les pays à bonnes gens, à esprits naïfs; la +surveillance continuelle qu'elles exerçaient sur elles-mêmes et sur moi +me prouvait que rien ne pourrait leur produire une impression nouvelle; +toutes leurs idées étaient fixées depuis vingt ans; cette conviction a +fini par me faire sentir mon isolement en leur présence, au point de +regretter la bonhomie des esprits moins difficiles à émouvoir et à +satisfaire; j'ai presque dit: la crédulité des sots!... voilà où m'a +réduit la malveillance trop visible des Russes de province. Ce que j'en +ai vu à Schlusselbourg ne me fera pas rechercher les occasions +d'affronter des interrogatoires tels que ceux que j'ai subis dans cette +société-là. De pareils salons ressemblent à des champs de bataille. Le +grand monde avec tous ses vices me paraît valoir mieux que ce petit +monde avec ses vertus. + +Revenu à Pétersbourg après minuit, j'avais fait dans ma journée à peu +près trente-six lieues par des chemins sableux ou fangeux, avec deux +attelages de chevaux de remise. + +Ce qu'on fait faire aux bêtes est en proportion de ce qu'on exige des +hommes: les chevaux russes ne durent guère plus de huit à dix ans. Il +faut convenir que le pavé de Pétersbourg est funeste aux animaux, aux +voitures et même aux personnes; dès que vous sortez des incrustations de +bois qui n'existent que dans un petit nombre de rues, la tête vous fend. +Il est vrai que les Russes, qui mettent beaucoup de luxe aux choses mal +faites, dessinent sur leur détestable pavé de beaux compartiments en +grosses pierres, ornement qui accroît encore le mal, car il rend les +rues plus cahoteuses. Lorsque les roues passent sur ces cordons, +semblables pour le coup d'œil aux dessins d'un parquet, la voiture et +ceux qu'elle transporte éprouvent une secousse à tout briser. Mais +qu'importe aux Russes que les choses qu'ils font servent à l'usage +auquel ils les destinent? Un certain air d'élégance, l'apparence de la +magnificence, la fanfaronnade de la richesse et de la grandeur: voilà +uniquement ce qu'ils cherchent en toutes choses. Ils ont commencé le +travail de la civilisation par le superflu; si c'était là le moyen +d'aller loin, il faudrait crier: _Vive la vanité! à bas le sens commun_! + +Je pars sans faute après-demain pour Moscou; pour Moscou, entendez-vous +bien! + + + + +LETTRE VINGT ET UNIÈME. + +Adieux à Pétersbourg.--Rapport qu'il y a entre l'absence et la +nuit.--Effets de l'imagination.--Description de Pétersbourg au +crépuscule.--Contraste du ciel au couchant et au levant.--La Néva la +nuit.--Lanterne magique.--Tableaux naturels.--Mythologie du Nord +expliquée par les sites.--Dieu visible par toute la terre.--Ballade de +Coleridge.--René vieillissant.--La pire des intolérances.--Conditions +nécessaires pour vivre dans le monde.--De quoi se compose le +succès.--Contagion des opinions.--Diplomatie de salon.--Défaut des +esprits solitaires.--Flatterie au lecteur.--Le pont de la Néva la +nuit.--Sens symbolique du tableau.--Pétersbourg comparé à +Venise.--L'Évangile dangereux.--On ne prêche pas en +Russie.--Janus.--Soi-disant conspirations polonaises.--Ce qui en +résultera.--Argument des Russes.--Scènes de meurtres au bord du +Volga.--Le loup de La Fontaine.--Avenir certain, époque +douteuse.--Visite inattendue.--Communication intéressante.--Histoire du +prince et de la princesse Troubetzkoï.--Émeute lors de l'avènement de +l'Empereur au trône.--Dévouement de la princesse.--Quatorze années dans +les mines de l'Oural.--Ce que c'est que cette vie.--Justice +humaine.--Comment un despote flatte.--Opinion de beaucoup de Russes sur +la condition des condamnés aux mines.--Le 18 fructidor.--Froid de 40 +degrés.--Première lettre au bout de sept ans de galères.--Les enfants de +galériens.--Réponse de l'Empereur.--Justice russe.--Ce qu'on appelle en +Sibérie, coloniser.--Les enfants chiffrés.--Désespoir, humiliation d'une +mère.--Seconde lettre au bout de quatorze ans.--Ce qui prouve +l'éternité.--Réponse de l'Empereur à la 2e lettre de la +princesse.--Comment il faut qualifier de tels sentiments.--Ce qu'il faut +entendre par l'abolition de la peine de mort en Russie.--La famille des +exilés.--L'Empereur supplié par la mère de famille.--Éducation +involontaire qu'elle donne à ses enfants.--Apostrophe de +Dante.--Changements dans mes projets et dans mes +sentiments.--Conjectures.--Parti que je prends pour cacher mes +lettres.--Moyen détourné de tromper la police.--Note touchant la peine +de mort.--Citation de la brochure de M. Tolstoï.--Ce qu'on y apprend. + + + Pétersbourg, ce 2 août 1839, à minuit. + +Je viens de jeter un dernier coup d'œil sur cette ville extraordinaire: +j'ai dit adieu à Pétersbourg... Adieu!! c'est un mot magique!! il prête +aux lieux comme aux personnes un attrait inconnu. Pourquoi Pétersbourg +ne m'a-t-il jamais paru si beau que ce soir? c'est que je le vois pour +la dernière fois. L'âme riche d'illusions a donc le pouvoir de +métamorphoser le monde dont la figure n'est jamais pour nous que le +reflet de notre vie intérieure? Ceux qui disent que rien n'existe hors +de nous ont peut-être raison; mais moi, philosophe sans le vouloir, +métaphysicien sans autre mission que le laisser aller naturel de mon +esprit, inclinant toujours vers les questions insolubles, j'ai tort sans +doute de chercher à me rendre compte de cet incompréhensible prestige. +Le tourment de ma pensée, le plus grand défaut de mon style, tient au +besoin de définir l'indéfinissable; ma force se perd à la poursuite de +l'impossible, mes paroles n'y suffisent non plus que mes sentiments, que +mes passions... Nos rêves, nos visions, sont aux idées nettes ce qu'un +horizon de nuages brillants est aux montagnes dont ils imitent +quelquefois la chaîne entre le ciel et la terre. Nulle expression ne +peut rendre ces fugitives créations de la fantaisie qui s'évanouissent +sous la plume de l'écrivain, comme les brillantes perles d'une eau vive +et courante échappent aux filets du pêcheur. + +Expliquez-moi ce que peut ajouter à la beauté réelle d'un lieu l'idée +que vous allez le quitter. En songeant que je le regarde pour la +dernière fois, je crois le voir pour la première. + +Notre destin est si mobile, comparé à l'immobilité des choses, que tout +ce qui nous retrace la brièveté de nos jours nous inspire un +redoublement d'admiration: ce respect pour ce qui dure plus que nous +nous porte à faire un retour sur nous-mêmes. Le courant que nous +descendons est tellement rapide que ce que nous laissons sur le bord +nous semble à l'abri du temps. L'eau de la cascade doit croire à +l'immortalité de l'arbre qui l'ombrage; et le monde nous paraît éternel, +tant nous passons précipitamment. + +Peut-être la vie du voyageur n'est-elle si féconde en émotions que parce +que les départs dont elle se compose sont une répétition de la mort. +Voilà sans doute une des raisons qui font qu'on voit en beau ce qu'on +quitte; mais il y en a une autre qu'à peine j'ose indiquer ici. + +Dans certaines âmes le besoin de l'indépendance va jusqu'à la passion; +la peur des liens fait qu'on ne s'attache qu'à ce qu'on fuit, parce que +l'attrait qu'on sent pour ce qu'on va laisser derrière soi n'engage à +rien. On s'enthousiasme sans conséquence; on part! Partir, n'est-ce pas +faire acte de liberté? Par l'absence on se dégage des entraves du +sentiment; l'homme jouit en toute sécurité du plaisir d'admirer ce qu'il +ne reverra jamais; il s'abandonne à ses affections, à ses préférences, +sans crainte et sans contrainte: il sait qu'il a des ailes!!... Mais +quand, à force de les déployer et de les reployer, il sent qu'il les +use; quand il découvre que le voyage l'instruit moins qu'il ne le +fatigue, alors le temps du retour et du repos est venu; je m'aperçois +qu'il approche pour moi. + +C'était la nuit: l'obscurité a son prestige comme l'absence, comme elle, +elle nous force à deviner; aussi vers la fin de la journée l'esprit +s'abandonne à la rêverie, le cœur s'ouvre à la sensibilité, aux regrets; +quand tout ce qu'on voit disparaît, il ne reste que ce qu'on sent: le +présent meurt, le passé revient; la mort, la terre, rendent ce qu'elles +avaient pris, et la nuit riche d'ombre laisse tomber sur les objets un +voile qui les agrandit et les fait paraître plus touchants; l'obscurité +comme l'absence captive la pensée par l'incertitude, elle appelle le +vague de la poésie au secours de ses enchantements: la nuit l'absence et +la mort sont des magiciennes et leur puissance à toutes les trois est un +mystère aussi bien que tout ce qui agit sur l'imagination. L'imagination +dans ses rapports avec la nature, dans ses effets, dans ses prestiges ne +sera jamais définie d'une manière satisfaisante par les esprits les plus +subtils, ni les plus sublimes. Définir clairement l'imagination ce +serait remonter à la cause des passions. Source de l'amour, véhicule de +la pitié, instrument du génie, don redoutable entre tous les dons, car +il fait de l'homme un nouveau Prométhée, l'imagination est la force du +Créateur, prêtée pour un instant à la créature; l'homme la reçoit, il ne +la mesure pas; elle est en lui, elle n'est pas à lui. + +Quand la voix cesse de chanter, quand l'arc-en-ciel s'efface, savez-vous +où sont allés les sons et les couleurs? pouvez-vous dire d'où ils +étaient venus? Tels sont, mais bien plus incalculables, bien plus +variés, plus fugitifs et surtout plus inquiétants les prestiges de +l'imagination!!... Je l'ai senti toute ma vie avec un inutile effroi, +j'ai beaucoup trop d'imagination pour ce que j'en fais: je devais me +rendre le maître de cette faculté; j'en suis resté le jouet et devenu la +victime. + +Abîme de désirs et de contradictions, c'est elle encore qui me presse de +parcourir le monde, et c'est elle qui m'attache aux lieux dans le moment +même où elle m'appelle ailleurs. Ô illusions! que vous êtes perfides +quand vous nous séduisez, et cruelles quand vous nous quittez!!... + +Il était plus de dix heures: je revenais de la promenade des îles. C'est +le moment où l'aspect de la ville est d'un effet singulier et bien +difficile à décrire; car la beauté de ce tableau ne consiste pas dans +les lignes puisque le site est entièrement plat, elle est dans la magie +des vaporeuses nuits du Nord; nuits lumineuses et qu'il faut voir pour +en comprendre la poétique majesté. + +Du côté du couchant la ville restait sombre; la ligne tremblante qu'elle +dessinait à l'horizon ressemblait à une petite découpure en papier noir +collé sur un fond blanc: ce fond, c'est le ciel de l'Occident, où le +crépuscule luit longtemps après que le soleil a disparu, tandis que par +un effet contraire la même lueur illumine au loin les édifices du +quartier opposé dont les élégantes façades se détachent en clair sur une +partie du ciel de l'Orient, moins transparente et plus profonde que +celle où brille la gloire du couchant. Il arrive de cette opposition +qu'à l'ouest la ville est noire et que le ciel est clair, tandis qu'à +l'est, ce qui s'élève sur la terre est éclairé et se détache en blanc +sur un ciel sombre; ce contraste produit à l'œil un effet que les +paroles ne rendent que très-imparfaitement. La lente dégradation des +teintes du crépuscule, qui semble perpétuer le jour en luttant contre +l'obscurité toujours croissante, communique à toute la nature un +mouvement mystérieux: les terres basses de la ville, avec leurs édifices +peu élevés au bord de la Néva, semblent osciller entre le ciel et l'eau: +on s'attend à les voir disparaître dans le vide. + +La Hollande, quoiqu'elle ait un meilleur climat et une plus belle +végétation, pourrait donner l'idée de quelques-unes des vues de +Pétersbourg, mais seulement en plein jour, car les nuits polaires ont +des apparitions merveilleuses. + +Plusieurs des tours et des clochers de la ville sont, comme je vous l'ai +dit ailleurs, surmontés de flèches aiguës et qui ressemblent à des mâts +de vaisseau; la nuit, ces aigrettes des monuments russes, dorées selon +l'usage national, nagent dans le vague de l'air, sous un ciel qui n'est +ni noir ni clair, et lorsqu'elles ne s'y détachent pas en ombre, elles +brillent de mille reflets semblables à la moire des écailles du lézard. + +Nous sommes au commencement du mois d'août, c'est la fin de l'été sous +cette latitude: pourtant une petite partie du ciel reste encore +lumineuse pendant toute la nuit; cette auréole de nacre fixés sur +l'horizon se reflète dans la Néva, qui, les jours calmes, paraît sans +courant; le fleuve, ou plutôt le lac, ainsi éclairé, devient semblable à +une immense plaque de métal, et cette plaine argentée n'est séparée du +ciel blanc comme elle que par la silhouette d'une ville. Ce peu de terre +qu'on voit se détacher et trembler sur l'eau comme une écume apportée +par l'inondation, ces petits points noirs et irréguliers, à peine +marqués entre le blanc du ciel et le blanc du fleuve, seraient-ils la +capitale d'un vaste empire? ou bien tout cela n'est-il qu'une apparence, +qu'un effet d'optique? Le fond du tableau est une toile et les figures +sont des ombres animées un instant par la lanterne magique qui leur +prête une existence imaginaire; et tandis qu'elles mènent dans l'espace +leur ronde silencieuse la lampe va s'éteindre, la ville va retomber dans +le vide, et le spectacle finira comme une fantasmagorie. + +J'ai vu l'aiguille de l'église de la cathédrale où sont déposés les +restes des derniers souverains de la Russie se détacher en noir sur la +toile blanche du ciel: cette flèche domine la forteresse et la cité: +plus haute et plus aiguë que la pyramide d'un cyprès, elle produisait +sur le gris de perle du lointain l'effet d'un coup de pinceau trop dur +et trop hardi, donné par l'artiste dans un moment d'ivresse: un trait +qui attire l'œil gâterait un tableau; il embellit la réalité: Dieu ne +sait pas peindre comme nous. C'était beau... peu de mouvement, mais un +calme solennel, un vague inspirateur. Tous les bruits, toutes les +agitations de la vie ordinaire étaient interrompus; les hommes avaient +disparu, la terre restait livrée aux puissances surnaturelles: il y a +dans ces restes de jour, dans ces inégales et mourantes clartés des +nuits boréales des mystères que je ne saurais définir et qui expliquent +la mythologie du Nord. Je comprends aujourd'hui toutes les superstitions +des Scandinaves. Dieu se cache dans la lumière du pôle comme il se +révèle dans le jour éclatant des tropiques. Tous les lieux, tous les +climats sont beaux aux yeux du sage qui ne veut voir dans la création +que le Créateur. + +En quelque coin du monde que l'inquiétude de mon cœur me fasse porter +mes pas, c'est toujours le même Dieu que j'admire, toujours la même voix +que j'interroge. Partout où l'homme abaisse son regard religieux, il +reconnaît que la nature est le corps dont Dieu est l'âme. + +Vous vous rappelez la ballade de Coleridge, où le matelot anglais voit +le spectre d'un vaisseau glisser sur la mer: c'est à quoi je songeais +tout à l'heure devant le spectre d'une ville endormie. Ces prestiges +nocturnes sont pour les habitants des régions polaires, ce qu'est la +Fata Morgana en plein jour pour les hommes du Midi: les couleurs, les +lignes, les heures sont différentes; l'illusion est la même. + +En contemplant avec attendrissement une des contrées de la terre où la +nature est la plus pauvre et passe pour la moins digne d'admiration, +j'aime à me reposer sur cette consolante pensée que Dieu a départi assez +de beautés à chaque point du globe pour que ses enfants puissent le +reconnaître partout à des signes non douteux, et qu'ils aient sujet de +lui rendre grâce quelles que soient les zones où sa providence les +appelle à vivre. La physionomie du Créateur est empreinte sur toutes les +parties de la terre, qu'elle rend saintes à l'œil de l'homme. + +Je voudrais pouvoir passer un été à Pétersbourg uniquement occupé à +faire chaque soir ce que j'ai fait aujourd'hui. + +Quand j'ai trouvé le beau site d'un pays ou d'une ville, je m'y attache +avec passion, j'y reviens tous les jours à l'heure favorable. C'est le +même refrain sans cesse répété, mais qui chaque fois nous dit quelque +chose de nouveau. Les lieux ont leur âme, selon l'expression si poétique +de Jocelyn; je ne puis me lasser d'un site qui me parle; l'enseignement +que j'en retire suffit au modeste bonheur de ma vie. Le goût des voyages +n'est chez moi ni une mode, ni une prétention, ni une consolation. Je +suis né voyageur comme on naît homme d'État: ma patrie à moi est partout +où j'admire, où je reconnais Dieu dans ses œuvres; or, de toutes les +œuvres de Dieu, celle que je comprends le plus facilement, c'est +l'aspect de la nature et ses affinités avec les créations de l'art. Dieu +est là qui se révèle à mon cœur par les indéfinissables rapports établis +entre son Verbe éternel et la pensée fugitive de l'homme: j'y trouve le +sujet d'une méditation féconde. Cette contemplation toujours la même et +toujours nouvelle est l'aliment de ma pensée, le secret, la +justification de ma vie; elle emploie mes forces morales et +intellectuelles, elle occupe mon temps, elle absorbe mon esprit. Oui, +dans l'isolement mélancolique mais délicieux auquel me condamne cette +vocation de pèlerin, ma curiosité me tient lieu d'ambition, de +puissance, de crédit, de carrière...; ces rêveries, je le sais, ne sont +plus de mon âge; M. de Chateaubriant était trop grand poëte pour nous +peindre un René vieillissant. Les langueurs de la jeunesse excitent la +sympathie, son avenir lui tient lieu de force et d'espérance; mais la +résignation de René grisonnant ne prête guère à l'éloquence; pourtant +mon destin, à moi pauvre glaneur dans le champ de la poésie, était de +vous montrer comment vieillit un homme né pour mourir jeune; sujet plus +triste qu'intéressant, tâche ingrate entre toutes les tâches! Mais je +vous dis tout sans crainte, sans scrupule, parce que je n'affecte rien. + +Appelé par mon caractère, qui a fait mon sort, à voir passer la vie des +autres plutôt qu'à vivre moi-même, si vous me refusez la rêverie sous +prétexte que j'ai joui trop longtemps de cette ivresse des enfants et +des poëtes, vous m'ôtez avant l'heure ce que Dieu m'avait départi +d'existence. + +Mais que deviendrait la société, dites-vous, si tous les hommes +faisaient ce que vous faites? Singulière crainte des serviteurs du +siècle! Ils croient toujours leur idole menacée d'abandon. Je n'ai garde +de les prêcher; néanmoins je rappellerai à ces glorieux esprits que la +pire des intolérances est l'intolérance philosophique. + +Je ne puis vivre de la vie du monde parce que ses intérêts, son but ou +du moins les moyens qu'il emploie pour les défendre et pour l'atteindre +n'ont rien qui m'inspire cette émulation salutaire, sans laquelle un +homme est vaincu d'avance dans les luttes d'ambition ou de vertu qui +font la vie des sociétés. Là le succès se compose de deux problèmes +contraires: vaincre ses rivaux et faire proclamer sa victoire par ses +rivaux. Voilà pourquoi il est si difficile à conquérir une fois, si rare +pour ne pas dire si impossible à obtenir longtemps... + +J'y ai renoncé même avant l'âge du découragement. Puisque je dois cesser +de lutter un jour, j'aime mieux ne pas commencer: c'est ce que mon cœur +me disait en me rappelant la belle expression du prédicateur des gens du +monde: «Tout ce qui finit est si court!» Là-dessus je laisse défiler +sans envie comme sans dédain le cortége de nos audacieux jouteurs qui +croient que le monde est à eux parce qu'ils se donnent à lui. + +Accordez-moi mon congé sans craindre que jamais les soldats viennent à +manquer aux luttes de ce monde, et laissez-moi tirer tout le parti +possible de mon loisir et de mon indifférence; ne voyez-vous pas +d'ailleurs que l'inaction n'est qu'apparente, et que l'intelligence +profite de la liberté pour observer plus attentivement, pour réfléchir +sans distraction? + +L'homme qui voit les sociétés à distance est plus lucide dans ses +jugements que celui qui s'expose toute sa vie au froissement de la +machine politique; l'esprit discerne d'autant mieux la figure des +mécaniques employées à la fabrication des choses de ce monde, qu'il +demeure plus étranger à leur triture: ce n'est pas en grimpant sur une +montagne qu'on en distingue les formes. + +Les hommes d'action n'observent que de mémoire et ne pensent à peindre +ce qu'ils ont vu que lorsqu'ils sont retirés du théâtre; mais alors +aigris par une disgrâce ou sentant s'approcher leur fin, fatigués, +désenchantés, ou livrés à des accès d'espérance dont l'inutile retour +est une inépuisable source de déception, ils gardent presque toujours +pour eux seuls le trésor de leur expérience. + +Croyez-vous que si j'eusse été poussé à Pétersbourg par le courant des +affaires, j'aurais deviné, j'aurais aperçu le revers des choses comme je +les vois, et en si peu de temps? Renfermé dans la société des +diplomates, j'aurais considéré ce pays de leur point de vue; obligé de +traiter avec eux, il m'eût fallu conserver ma force pour l'affaire en +discussion; et sur tout le reste, j'aurais eu intérêt à me concilier +leur bienveillance par une grande facilité; ne croyez pas que ce manége +puisse s'exercer longtemps sans réagir sur le jugement de celui qui s'en +impose la contrainte. J'aurais fini par me persuader que, sur beaucoup +de points, je pensais comme ils pensent, ne fût-ce que pour m'excuser à +mes propres yeux de la faiblesse de parler comme ils parlent. Des +opinions que vous n'osez réfuter, quelque peu fondées que vous les +trouviez d'abord, finissent par modifier les vôtres: quand la politesse +va jusqu'à une tolérance aveugle, elle équivaut à une trahison envers +soi-même: elle nuit au coup d'œil de l'observateur qui doit vous montrer +les choses et les personnes non comme il les veut, mais comme il les +voit. + +Et encore, malgré toute l'indépendance dont je me targue, suis-je +souvent forcé pour ma sûreté personnelle de flatter l'amour-propre +féroce de cette nation ombrageuse, parce que tout peuple à demi barbare +est défiant. Ne croyez pas que mes jugements sur les Russes et sur la +Russie étonnent ceux des diplomates étrangers qui ont eu le loisir, le +goût et le temps d'apprendre à connaître cet Empire: soyez sûr qu'ils +sont de mon avis; mais c'est ce dont ils ne conviendront pas tout +haut... Heureux l'observateur placé de manière à ce que personne n'ait +le droit de lui reprocher un abus de confiance! + +Toutefois je ne me dissimule pas les inconvénients de ma liberté: pour +servir la vérité, il ne suffit pas de l'apercevoir; il faut la +manifester aux autres. Le défaut des esprits solitaires, c'est qu'ils +sont trop de leur avis, tout en changeant à chaque instant de point de +vue; car la solitude livre l'esprit de l'homme à l'imagination qui le +rend mobile. + +Mais vous, vous pouvez et vous devez mettre à profit mes apparentes +contradictions pour retrouver l'exacte figure des personnes et des +choses à travers mes capricieuses et mouvantes peintures. Remerciez-moi: +peu d'écrivains sont assez courageux pour abandonner au lecteur une +partie de leur tâche et pour braver le reproche d'inconséquence plutôt +que de charger leur conscience d'un mérite affecté. Quand l'expérience +du jour dément mes conclusions de la veille, je ne crains pas de +l'avouer: avec la sincérité dont je fais profession, mes voyages +deviennent des confessions: les hommes de parti pris sont tout méthode, +tout ordonnance, et par là ils échappent à la critique pointilleuse; +mais ceux qui, comme moi, disent ce qu'ils sentent sans s'embarrasser de +ce qu'ils ont senti, doivent s'attendre à payer la peine de leur laisser +aller. Ce naïf et superstitieux amour de l'exactitude est sans doute une +flatterie au lecteur, mais c'est une flatterie dangereuse par le temps +qui court. Aussi m'arrive-t-il parfois de craindre que le monde où nous +vivons ne soit pas digne du compliment. + +J'aurai donc tout risqué pour satisfaire l'amour de la vérité, vertu que +personne n'a; et dans mon zèle imprudent, sacrifiant à une divinité qui +n'a plus de temple, prenant au positif une allégorie, je manquerai la +gloire du martyre et passerai pour un niais! Tant il est vrai, que dans +une société où le mensonge trouve toujours son salaire la bonne foi est +nécessairement punie!... Le monde a des croix pour chaque vérité. + +Pour méditer sur ces matières et sur bien d'autres je me suis arrêté +longtemps au milieu du grand pont de la Néva: je désirais me graver dans +la mémoire les deux tableaux différents dont j'y pouvais jouir en me +retournant seulement et sans changer de place. + +Au levant, le ciel sombre, la terre brillante; au couchant, le ciel +clair et la terre dans l'ombre: il y avait dans l'opposition de ces deux +faces de Pétersbourg à l'occident et à l'orient un sens symbolique que +je croyais pénétrer: à l'ouest est l'ancien, à l'est le moderne +Pétersbourg; c'est bien cela, me disais-je: le passé, la vieille ville, +dans la nuit; l'avenir, la ville nouvelle, dans la lumière... Je serais +demeuré là longtemps, j'y serais encore si je n'avais voulu me hâter de +rentrer chez moi pour vous peindre, avant d'en avoir perdu la mémoire, +une partie de l'admiration rêveuse que me faisaient éprouver les tons +décroissants de ce mouvant tableau. L'ensemble des choses se rend mieux +de souvenir, mais, pour peindre certains détails, il faut saisir ses +premières impressions au vol. + +Le spectacle que je viens de vous décrire me remplissait d'un +attendrissement religieux et que je craignais de perdre. On a beau +croire à la réalité de ce qu'on sent vivement, on n'est point arrivé à +l'âge que j'ai sans savoir qu'entre tout ce qui passe, rien ne passe si +vite que les émotions tellement vives qu'elles nous semblent devoir +durer toujours. + +Pétersbourg me paraît moins beau, mais plus étonnant que Venise. Ce sont +deux colosses élevés par la peur: Venise fut l'œuvre de la peur toute +simple: les derniers des Romains aiment mieux fuir que mourir, et le +fruit de la peur de ces colosses antiques devient une des merveilles du +monde moderne; Pétersbourg est également le produit de la terreur, mais +d'une terreur pieuse, car la politique russe a su faire de l'obéissance +un dogme. Le peuple russe passe pour très-religieux, soit: mais +qu'est-ce qu'une religion qu'il est défendu d'enseigner? On ne prêche +jamais dans les églises russes. L'Évangile révélerait la liberté aux +Slaves. + +Cette crainte de laisser comprendre une partie de ce qu'on veut faire +croire m'est suspecte: plus la raison, plus la science resserrent le +domaine de la foi, et plus cette lumière divine concentrée dans son +foyer répand d'éclat; on croit mieux quand on croit moins. Les signes de +croix ne prouvent pas la dévotion; aussi, malgré leurs génuflexions et +toutes leurs marques extérieures de piété, il me semble que les Russes +dans leurs prières pensent à l'Empereur plus qu'au bon Dieu. À ce peuple +idolâtre de ses maîtres, il faudrait, comme au Japonais, un second +souverain: un Empereur spirituel pour le conduire au ciel. Le souverain +temporel l'attache trop à la terre. «Réveillez-moi quand vous en serez +au bon Dieu», disait un ambassadeur endormi dans une église russe par la +liturgie Impériale. + +Quelquefois je me sens prêt à partager la superstition de ce peuple. +L'enthousiasme devient communicatif lorsqu'il est général, ou seulement +qu'il le paraît; mais sitôt que le mal me gagne, je pense à la Sibérie, +à cet auxiliaire indispensable de la civilisation moscovite, et soudain +je retrouve mon calme et mon indépendance. + +La foi politique est plus ferme ici que la foi religieuse; l'unité de +l'Église grecque n'est qu'apparente: les sectes, réduites au silence par +le silence habilement calculé de l'Église dominante, creusent leurs +chemins sous terre; mais les nations ne sont muettes qu'un temps: tôt ou +tard le jour de la discussion se lève: la religion, la politique, tout +parle, tout s'explique à la fin. Or, sitôt que la parole sera rendue à +ce peuple muselé, on entendra tant de disputes que le monde étonné se +croira revenu à la confusion de Babel: c'est par les dissensions +religieuses qu'arrivera quelque jour une révolution sociale en Russie. + +Lorsque je m'approche de l'Empereur, que je vois sa dignité, sa beauté, +j'admire cette merveille; un homme à sa place, c'est chose rare à +rencontrer partout; mais sur le trône, c'est le phénix. Je me réjouis de +vivre dans un temps où ce prodige existe, vu que j'aime à respecter +comme d'autres se plaisent à insulter. + +Toutefois j'examine avec un soin scrupuleux les objets de mon respect; +il arrive de là que lorsque je considère de près ce personnage unique +sur la terre, je crois que sa tête est à deux faces comme celle de +Janus, et que les mots violence, exil, oppression, ou leur équivalent à +tous, Sibérie, sont gravés sur celui des deux fronts que je ne vois pas. + +Cette idée me poursuit sans cesse, même quand je lui parle. J'ai beau +m'efforcer de ne penser qu'à ce que je lui dis, mon imagination voyage +malgré moi de Varsovie à Tobolsk, et ce seul nom de Varsovie me rend +toute ma défiance. + +Savez-vous qu'à l'heure qu'il est les chemins de l'Asie sont encore une +fois couverts d'exilés nouvellement arrachés à leurs foyers, et qui vont +à pied chercher leur tombe comme les troupeaux sortent du pâturage pour +marcher à la boucherie? Ce renouvellement de colère est dû à une +soi-disant conspiration polonaise; conspiration de _jeunes fous_, qui +seraient des héros s'ils avaient réussi, quoique pour être désespérées +leurs tentatives n'en soient, ce me semble, que plus généreuses. Mon +cœur saigne pour les bannis, pour leur famille, pour leur pays!!... +qu'arrivera-t-il quand les oppresseurs de ce coin de terre où fleurit +naguère la chevalerie, auront peuplé la Tartarie de ce qu'il y avait de +plus noble et de plus courageux parmi les enfants de la vieille Europe? +Alors, achevant de combler leur glacière politique, ils jouiront de leur +succès: la Sibérie sera devenue le royaume et la Pologne le désert. + +Ne devrait-on pas rougir de honte en prononçant le mot de libéralisme, +quand on pense qu'il existe en Europe un peuple qui fut indépendant, et +qui ne connaît plus d'autre liberté que celle de l'apostasie? Les +Russes, lorsqu'ils tournent contre l'Occident les armes qu'ils emploient +avec succès contre l'Asie, oublient que le même mode d'action qui aide +au progrès chez les Calmoucks, devient un crime de lèse-humanité chez un +peuple depuis longtemps civilisé. Je m'abstiens, vous voyez avec quel +soin, de proférer le mot de tyrannie: il serait pourtant à sa place; +mais il prêterait des armes contre moi à des hommes blasés sur les +plaintes qu'ils excitent sans cesse. Ces hommes sont toujours prompts à +crier _aux déclamations révolutionnaires_! Ils répondent aux arguments +par le silence, cette raison du plus fort; à l'indignation par le +mépris, ce droit du plus faible usurpé par le plus fort; connaissant +leur tactique, je ne veux pas les faire sourire... Mais de quoi me +vais-je inquiéter? Passé quelques pages, ils ne me liront pas: ils +mettront le livre à l'index et défendront d'en parler; ce livre +n'existera pas, il n'aura jamais existé pour eux, ni chez eux; leur +gouvernement se défend en faisant le muet comme leur Église; une telle +politique a réussi jusqu'à ce jour et doit réussir longtemps encore dans +un pays où les distances, l'isolement, les marais, les bois, et les +hivers tiennent lieu de conscience aux hommes qui commandent, et de +patience à ceux qui obéissent. + +On ne peut assez le répéter, leur révolution sera d'autant plus terrible +qu'elle se fera au nom de la religion: la politique russe a fini par +fondre l'Église dans l'État, par confondre le ciel et la terre: un homme +qui voit Dieu dans son maître n'espère le paradis que de la grâce de +l'Empereur. + +Les scènes du Volga continuent; et l'on attribue ces horreurs aux +provocations des émissaires polonais: imputation qui rappelle la justice +du loup de La Fontaine. Ces cruautés, ces iniquités réciproques +préludent aux convulsions du dénouement et suffisent pour nous faire +prévoir quelle en sera la nature. Mais dans une nation gouvernée comme +l'est celle-ci, les passions bouillonnent longtemps avant d'éclater; le +péril a beau s'approcher d'heure en heure, le mal se prolonge, la crise +se retarde; nos petits-enfants ne verront peut-être pas l'explosion que +nous pouvons cependant présager dès aujourd'hui comme inévitable, mais +sans en prédire l'époque. + +(_Suite de la lettre précédente_.) + + Pétersbourg, ce 3 août 1839. + +Je ne partirai jamais, le bon Dieu s'en mêle!... encore un retard!... +mais celui-ci est légitime, vous ne me le reprocherez pas... J'allais +monter en voiture; un de mes amis insiste pour me voir: il entre. C'est +une lettre qu'il veut me faire lire à l'instant même. Quelle lettre, bon +Dieu!!... Elle est de la princesse Troubetzkoï, qui l'adresse à une +personne de sa famille chargée de la montrer à l'Empereur. Je désirais +la copier pour l'imprimer sans y changer un mot, c'est ce qu'on n'a pas +voulu me permettre. «Elle parcourrait la terre entière, disait mon ami, +effrayé de l'effet qu'il venait de produire sur moi. + +--Raison de plus pour la faire connaître, répondis-je. + +--Impossible. Il y va de l'existence de plusieurs individus; d'ailleurs +on ne me l'a prêtée que pour vous la montrer sous parole d'honneur et à +condition qu'elle sera rendue dans une demi-heure.» + +Malheureux pays, où tout étranger apparaît comme un sauveur aux yeux +d'un troupeau d'opprimés, parce qu'il représente la vérité, la +publicité, la liberté chez un peuple privé de tous ces biens. + +Avant de vous dire ce que contient cette lettre, il faut vous conter en +peu de mots une lamentable histoire. Vous en connaissez les principaux +faits, mais vaguement comme tout ce qu'on sait d'un pays lointain et +auquel on ne prend qu'un froid intérêt de curiosité: ce vague vous rend +cruel et indifférent comme je l'étais avant de venir en Russie: lisez et +rougissez; oui, rougissez, car quiconque n'a pas protesté de toutes ses +forces contre la politique d'un pays où de pareils actes sont possibles, +en est jusqu'à un certain point complice et responsable. + +Je renvoie les chevaux par mon feldjæger sous prétexte d'indisposition +subite, et je le charge de dire à la poste que je ne partirai que +demain; débarrassé de cet espion officieux, je me mets à vous écrire. + +Le prince Troubetzkoï fut condamné _aux galères_ il y a quatorze ans; +jeune alors il venait de prendre une part très-active à la révolte du +quatorze décembre. + +Il s'agissait de tromper les soldats sur la légitimité de l'Empereur +Nicolas. Les chefs des conjurés espéraient profiter de l'erreur des +troupes pour opérer à la faveur d'une émeute de caserne une révolution +politique, dont heureusement ou malheureusement pour la Russie, eux +seuls jusqu'alors avaient senti le besoin. Le nombre de ces réformateurs +était trop peu considérable pour que les troubles excités par eux +pussent aboutir au résultat qu'ils se proposaient: c'était faire du +désordre pour le désordre. + +La conspiration fut déjouée par la présence d'esprit de l'Empereur[13] +ou mieux par l'intrépidité de son regard; ce prince, dès le premier jour +d'autorité, puisa dans l'énergie de son attitude toute la force de son +règne. + +La révolution arrêtée, il fallut procéder à la punition des coupables. +Le prince Troubetzkoï, un des plus compromis, ne put se justifier, on +l'envoya comme forçat aux mines de l'Oural pour quatorze ou quinze ans +et pour le reste de sa vie en Sibérie dans une de ces colonies +lointaines que les malfaiteurs sont destinés à peupler. + +Le prince avait une femme dont la famille tient à ce qu'il y a de plus +considérable dans le pays; on ne put jamais persuader à la princesse de +ne pas suivre son mari dans le tombeau. «C'est mon devoir, disait-elle; +je le remplirai: nulle puissance humaine n'a le droit de séparer une +femme de son mari; je veux partager le sort du mien.» Cette noble épouse +obtint la grâce d'être enterrée vivante avec son époux. Ce qui m'étonne +depuis que je vois la Russie, et que j'entrevois l'esprit qui préside à +ce gouvernement, c'est que, par un reste de vergogne, on ait cru devoir +respecter cet acte de dévouement pendant quatorze années. Qu'on favorise +l'héroïsme patriotique, c'est tout simple, on en profite; mais tolérer +une vertu sublime qui ne s'accorde pas avec les vues politiques du +souverain, c'est un oubli qu'on a dû se reprocher. On aura craint les +amis des Troubetzkoï; une aristocratie, quelque énervée qu'elle soit, +conserve toujours une ombre d'indépendance, et cette ombre suffit pour +offusquer le despotisme. Les contrastes abondent dans cette société +terrible: beaucoup d'hommes y parlent entre eux aussi librement que +s'ils vivaient en France: cette liberté secrète les console de +l'esclavage public qui fait la honte et le malheur de leur pays. + +Donc dans la crainte d'exaspérer des familles prépondérantes, on aura +cédé à je ne sais quel genre de prudence ou de miséricorde: la princesse +est partie avec son mari le galérien; et ce qu'il y a de plus +merveilleux, c'est qu'elle est arrivée. Voyage immense, et qui était à +lui seul une épreuve terrible. Vous savez que ces voyages se font en +téléga, petite charrette découverte, sans ressorts; on roule pendant des +centaines, des milliers de lieues sur des rondins qui brisent les +voitures et les corps. La malheureuse femme a supporté cette fatigue et +bien d'autres après celle-là: j'entrevois ses privations, ses +souffrances, mais je ne puis vous les décrire, les détails me manquent, +et je ne veux rien imaginer: la vérité dans cette histoire m'est sacrée. + +L'effort vous paraîtra plus héroïque quand vous saurez que jusqu'à +l'époque de la catastrophe les deux époux avaient vécu assez froidement +ensemble. Mais un dévouement passionné ne tient-il pas lieu d'amour? +n'est-ce pas l'amour lui-même? L'amour a plusieurs sources et le +sacrifice est la plus abondante. + +Ils n'avaient point eu d'enfants à Pétersbourg; ils en eurent cinq en +Sibérie! + +Cet homme glorifié par la générosité de sa femme est devenu un être +sacré aux yeux de tout ce qui s'approche de lui. Eh! qui ne vénérerait +l'objet d'une amitié si sainte! + +Quelque criminel que fut le prince Troubetzkoï, sa grâce, que l'Empereur +refusera probablement jusqu'à la fin, car il croit devoir à son peuple +et se devoir à lui-même une sévérité implacable, est depuis longtemps +accordée au coupable par le Roi des Rois; les vertus presque +surnaturelles d'une épouse peuvent apaiser la colère d'un Dieu, elles +n'ont pu désarmer la justice humaine. C'est que la toute-puissance +divine est une réalité, tandis que celle de l'Empereur de Russie n'est +qu'une fiction. + +Il y a longtemps qu'il aurait pardonné s'il était aussi grand qu'il le +paraît, mais la clémence, outre qu'elle répugne à son naturel, lui +semble une faiblesse par laquelle le Roi manquerait à la royauté; +habitué qu'il est à mesurer sa force à la peur qu'il inspire, il +regarderait la pitié comme une infidélité à son code de morale +politique. + +Quant à moi qui ne juge du pouvoir d'un homme sur les autres que par +celui que je lui vois exercer sur lui-même, je ne crois son autorité +assurée que lorsqu'il a su pardonner; l'Empereur Nicolas n'a osé que +punir. C'est que l'Empereur Nicolas, qui se connaît en flatterie, +puisqu'il est flatté toute sa vie par soixante millions d'hommes, +lesquels s'évertuent à lui persuader qu'il est au-dessus de l'humanité, +croit devoir rendre à son tour quelques grains d'encens au peuple dont +il est adoré, et cet encens empoisonné inspire la cruauté. Le pardon +serait une leçon dangereuse à donner à un peuple aussi rude encore au +fond du cœur que l'est le peuple russe. Le prince se rabaisse au niveau +de ses sauvages sujets; il s'endurcit avec eux, il ne craint pas de les +abrutir pour se les attacher: peuple et souverain luttent entre eux de +déceptions, de préjugés et d'inhumanité. Abominable combinaison de +barbarie et de faiblesse, échange de férocité, circulation de mensonge +qui fait la vie d'un monstre, d'un corps cadavéreux dont le sang est du +venin: voilà le despotisme dans son essence et dans sa fatalité!... + +Les deux époux ont vécu pendant quatorze ans à côté, pour ainsi dire, +des mines de l'Oural, car les bras d'un ouvrier comme le prince avancent +peu le travail matériel de la pioche; il est là pour y être... voilà +tout; mais il est galérien, cela suffit... Vous verrez tout à l'heure à +quoi cette condition condamne un homme... _et ses enfants_!!... + +Il ne manque pas de bons Russes à Pétersbourg; et j'en ai rencontré qui +regardent la vie des condamnés aux mines comme fort supportable et qui +se plaignent de ce que les _modernes faiseurs de phrases_ exagèrent les +souffrances des conspirateurs de l'Oural. À la vérité, ils conviennent +qu'on ne peut leur faire parvenir aucun argent; mais leurs parents ont +la permission de leur envoyer des denrées: ils reçoivent ainsi des +vêtements et des vivres... des vivres!... Il est peu d'aliments qui +puissent traverser ces distances fabuleuses sous un tel climat sans se +détériorer. Mais quelles que soient les privations, les souffrances des +condamnés, les vrais patriotes approuvent sans restriction le bagne +politique d'invention russe. Ces courtisans des bourreaux trouvent +toujours la peine trop douce pour le crime. + +Au 18 fructidor, les républicains français ont usé du même moyen: l'un +des cinq directeurs, Barthélémy, fut déporté à Cayenne, ainsi qu'un +nombre considérable de personnes accusées et convaincues de n'avoir pas +adopté avec assez d'enthousiasme les idées philanthropiques du parti de +la majorité; mais au moins ces malheureux furent exilés sans être +dégradés; on les traitait en citoyens quoiqu'en ennemis vaincus. La +République les envoyait mourir dans des pays où l'air empoisonne les +Européens, mais en les tuant pour se débarrasser d'eux, elle n'en +faisait pas des parias. + +Quoi qu'il en soit des délices de la Sibérie, la santé de la princesse +Troubetzkoï est altérée par son séjour aux mines: on a peine à +comprendre qu'une femme habituée au luxe du grand monde dans un pays +voluptueux, ait pu supporter si longtemps les privations de tous genres +auxquelles elle s'est soumise par choix. Elle a voulu vivre; elle a +vécu, elle est devenue grosse, elle est accouchée, elle a élevé ses +enfants sous une zone où la longueur et le froid de l'hiver nous +paraissent contraires à la vie. Le thermomètre y descend chaque année de +36 à 40 degrés: cette température seule suffirait pour détruire la race +humaine... Mais la sainte femme a bien d'autres soucis. + +Au bout de sept années d'exil, lorsqu'elle vit ses enfants grandir, elle +crut devoir écrire à une personne de sa famille pour tâcher qu'on +suppliât humblement l'Empereur de permettre qu'ils fussent envoyés à +Pétersbourg ou dans quelque autre grande ville, afin d'y recevoir une +éducation convenable. + +La supplique fut portée aux pieds du Czar, et le digne successeur des +Ivan et de Pierre Ier a répondu que des enfants de galérien, galériens +eux-mêmes, sont toujours assez savants. + +Sur cette réponse, la famille,... la mère,... le condamné, ont gardé le +silence pendant sept autres années. L'humanité, l'honneur, la charité +chrétienne, la religion humiliés, protestaient seuls pour eux, mais tout +bas; pas une voix ne s'est élevée pour réclamer contre une telle +_justice_. + +Cependant aujourd'hui un redoublement de misère vient de tirer un +dernier cri du fond de cet abîme. + +Le prince a fait son temps de galères, et maintenant les exilés libérés, +comme on dit, sont condamnés à former, eux et leur jeune famille, une +colonie dans un coin des plus reculés du désert. Le lieu de leur +nouvelle résidence, choisi _à dessein_ par l'Empereur lui-même, est si +sauvage que le nom de cet antre n'est pas même encore marqué sur les +cartes de l'état-major russe, les plus fidèles et les plus minutieuses +cartes géographiques que l'on connaisse. + +Vous comprenez que la condition de la princesse (je ne nomme qu'elle), +est plus malheureuse depuis qu'on lui permet d'habiter cette solitude +(remarquez que dans cette langue d'opprimés, interprétée par +l'oppresseur, les permissions sont obligatoires); aux mines elle se +chauffait sous terre; là du moins cette famille avait des compagnons +d'infortune, des consolateurs muets, des témoins de son héroïsme: elle +rencontrait des regards humains qui contemplaient et déploraient +respectueusement son martyre _inglorieux_, circonstance qui le rendait +plus sublime. Il s'y trouvait des cœurs qui battaient à sa vue; enfin, +sans même avoir besoin de parler, elle se sentait en société, car les +gouvernements ont beau faire de leur pis, la pitié se fera jour partout +où il y aura des hommes. + +Mais comment attendrir des ours, percer des bois impénétrables, fondre +des glaces éternelles, franchir les bruyères spongieuses d'un marais +sans bornes, se garantir d'un froid mortel dans une baraque? comment +enfin subsister seule avec son mari et ses cinq enfants, à cent lieues, +peut-être plus loin de toute habitation humaine, si ce n'est de celle du +surveillant des colons? car c'est là ce qu'on appelle en Sibérie +coloniser!... + +Ce que j'admire autant que la résignation de la princesse, c'est ce +qu'il lui a fallu trouver dans son cœur d'éloquence et de tendresse +ingénieuse pour surmonter la résistance de son mari, et pour réussir à +lui persuader qu'elle était encore moins à plaindre en restant avec lui, +en souffrant comme lui, qu'elle ne le serait à Pétersbourg entourée de +toutes les commodités de la vie, mais séparée de lui. Quand je considère +ce qu'elle est parvenue à donner et à faire recevoir, je reste muet +d'admiration; c'est ce triomphe du dévouement récompensé par le succès, +puisqu'il est consenti par l'objet de tant d'amour, que je regarde comme +un miracle de délicatesse, de force et de sensibilité; savoir faire le +sacrifice de soi-même, c'est noble et rare; savoir faire accepter un +pareil sacrifice, c'est sublime... + +Aujourd'hui, ce père et cette mère dénués de tout secours, sans force +physique, contre tant d'infortunes, épuisés par les trompeuses +espérances du passé, par l'inquiétude de l'avenir, perdus dans leur +solitude, brisés dans l'orgueil de leur malheur qui n'a plus même de +témoins, punis dans leurs enfants, dont l'innocence ne sert que +d'aggravations au supplice de leurs parents: ces martyrs d'une politique +féroce ne savent plus comment vivre eux et leur famille. Ces petits +forçats de naissance, ces parias impériaux ont beau porter des numéros +en guise de noms, s'ils n'ont plus de patrie, plus de place dans l'État, +la nature leur a donné des corps qu'il faut nourrir et vêtir: une mère, +quelque dignité, quelque élévation d'âme qu'elle ait, verra-t-elle périr +le fruit de ses entrailles sans demander grâce? non; elle s'humilie;... +et cette fois ce n'est pas par vertu chrétienne; la femme forte est +vaincue par la mère au désespoir; prier Dieu ne suffit que pour le salut +éternel, elle prie l'homme pour du pain: que Dieu lui pardonne!... elle +voit ses enfants malades sans pouvoir les secourir, sans avoir aucun +remède à leur administrer pour les soulager, pour les guérir peut-être, +pour leur sauver la vie qu'ils vont perdre... Aux mines, on pouvait +encore les faire soigner; dans leur nouvel exil ils manquent de tout. +Dans ce dénûment extrême, elle ne voit plus que leur misère; le père, le +cœur flétri par tant de malheur, la laisse agir selon son inspiration, +bref, pardonnant... (demander grâce, c'est pardonner?...) pardonnant +avec une générosité héroïque à la cruauté d'un premier refus, la +princesse écrit une seconde lettre du fond de sa hutte; cette lettre est +adressée à sa famille, mais destinée à l'Empereur. C'était se mettre +sous les pieds de son ennemi, c'était oublier ce qu'on se doit à +soi-même; mais qui ne l'absoudrait, l'infortunée?... Dieu appelle ses +élus à tous les genres de sacrifices, même à celui de la fierté la plus +légitime; Dieu est généreux et ses trésors sont inépuisables... Oh! +l'homme qui pourrait comprendre la vie sans l'éternité n'aurait vu des +choses de ce monde que le beau côté! il aurait vécu d'illusions comme on +voudrait me faire voyager en Russie. + +La lettre de la princesse est arrivée à sa destination, l'Empereur l'a +lue; et c'est pour me communiquer cette lettre qu'on m'a empêché de +partir; je ne regrette pas le retard: je n'ai rien lu de plus simple ni +de plus touchant: des actions comme les siennes dispensent des paroles: +elle use de son privilége d'héroïne, elle est laconique, même en +demandant la vie de ses enfants... C'est en peu de lignes qu'elle expose +sa situation, sans déclamations, sans plaintes. Elle s'est placée +au-dessus de toute éloquence: les faits seuls parlent pour elle; elle +finit en implorant pour unique faveur la permission d'habiter à portée +d'une apothicairerie, afin, dit-elle, de pouvoir donner quelque médecine +à ses enfants quand ils sont malades... Les environs de Tobolsk, +d'Irkutsk ou d'Orenbourg lui paraîtraient le paradis. Dans les derniers +mots de sa lettre elle ne s'adresse plus à l'Empereur, elle oublie tout, +excepté son mari, c'est à la pensée de leur cœur qu'elle répond avec une +délicatesse et une dignité qui mériteraient l'oubli du forfait le plus +exécrable: et elle est innocente!... et le maître auquel elle s'adresse +est tout-puissant, et il n'a que Dieu pour juge de ses actes!... «Je +suis bien malheureuse, dit-elle, pourtant si c'était à refaire, je le +ferais encore.» + +Il s'est trouvé dans la famille de cette femme une personne assez +courageuse, et quiconque connaît la Russie doit rendre hommage à cet +acte de piété, une personne assez courageuse pour oser porter cette +lettre à l'Empereur et même pour appuyer d'une humble supplication la +requête d'une parente disgraciée. On n'en parle au maître qu'avec +terreur comme on parlerait d'une criminelle; cependant devant tout autre +homme que l'Empereur de Russie, on se glorifierait d'être allié à cette +noble victime du devoir conjugal. Que dis-je? il y a là bien plus que le +devoir d'une femme, il y a l'enthousiasme d'un ange. + +Néanmoins il faut compter pour rien tant d'héroïsme; il faut trembler, +demander grâce pour une vertu qui force les portes du ciel; tandis que +tous les époux, tous les fils, toutes les femmes, tous les humains +devraient élever un monument en l'honneur de ce modèle des épouses, tous +devraient tomber à ses pieds en chantant ses louanges; on la +glorifierait devant les saints; on n'ose la nommer devant +l'Empereur!!... Pourquoi règne-t-on, si ce n'est pour faire justice à +tous les genres de mérite? Quant à moi, si elle revenait dans le monde, +j'irais la voir passer, et si je ne pouvais m'approcher d'elle et lui +parler, je me contenterais de la plaindre, de l'envier, et de la suivre +de loin comme on marche derrière une bannière sacrée. + +Eh bien! après quatorze ans de vengeance suivie sans relâche, mais non +assouvie... Ah! laissez éclater mon indignation, ménager les termes en +racontant de tels faits ce serait trahir une cause sacrée! Que les +Russes réclament s'ils l'osent: j'aime mieux manquer de respect au +despotisme qu'au malheur. Ils m'écraseront s'ils le peuvent, mais au +moins l'Europe apprendra qu'un homme à qui soixante millions d'hommes ne +cessent de dire qu'il est tout-puissant, se venge!... Oui, c'est le mot +vengeance que je veux attacher à une telle justice!! Donc après quatorze +ans, cette femme ennoblie par tant d'héroïques misères, obtient de +l'Empereur Nicolas, pour toute réponse, les paroles que vous allez lire, +et que j'ai recueillies de la bouche même d'une personne à qui le +courageux parent de la victime venait de les répéter: «Je suis étonné +qu'on ose encore me parler... (deux fois en quinze ans!...) d'une famille +dont le chef a conspiré contre moi.» Doutez de cette réponse, j'en doute +moi-même, cependant j'ai la preuve qu'elle est vraie. La personne qui me +l'a redite, mérite toute confiance; d'ailleurs les faits parlent: la +lettre n'a rien changé au sort des exilés. + +Et la Russie se vante de l'abolition de la peine de mort[14]!! Modérez +votre zèle, abolissez seulement le mensonge qui préside à tout, défigure +tout, envenime tout chez vous et vous aurez fait assez pour le bien de +l'humanité. + +Les parents des exilés, les Troubetzkoï, famille puissante, vivent à +Pétersbourg; et ils vont à la cour!!!... Voilà l'esprit, la dignité, +l'indépendance de l'aristocratie russe. Dans cet Empire de la violence, +la peur justifie tout!.. bien plus, elle est assurée d'une récompense. +La peur, embellie du nom de prudence et de modération, est le seul +mérite qui ne reste jamais oublié. + +Il y a des personnes ici qui accusent la princesse Troubetzkoï de folie: +«Ne peut-elle revenir seule à Pétersbourg?» dit-on. La dérision de la +bassesse, c'est le coup de pied de l'âne. Fuyez un pays où l'on ne tue +pas légalement, il est vrai, mais où l'on fait des familles de damnés au +nom d'un fanatisme politique qui sert à tout absoudre. + +Plus d'hésitation, plus d'incertitude; pour moi l'Empereur Nicolas est +enfin jugé... C'est un homme de caractère et de volonté, il en faut pour +se constituer le geôlier d'un tiers du globe; mais il manque de +magnanimité: l'usage qu'il fait de son pouvoir ne me le prouve que trop. +Que Dieu lui pardonne; je ne le verrai plus heureusement! Je lui dirais +ce que je pense de cette histoire et ce serait le dernier degré de +l'insolence... D'ailleurs par cette audace gratuite, je porterais le +coup de grâce aux infortunés dont j'aurais pris la défense sans mission, +et je me perdrais moi-même[15]. + +Quel cœur ne saignerait à l'idée du supplice volontaire de cette +malheureuse mère? Mon Dieu! si c'est là ce que vous destinez sur la +terre à la vertu la plus sublime, montrez-lui votre ciel, ouvrez-le pour +elle avant l'heure de la mort!... Se figure-t-on ce que doit éprouver +cette femme quand elle jette les yeux sur ses enfants, et qu'aidée de +son mari, elle tâche de suppléer à l'éducation qui leur manque? +l'éducation!.. c'est du poison pour ces brutes numérotées! et cependant +des gens du monde, des personnes élevées comme nous, peuvent-elles se +résigner à n'enseigner à leurs enfants que ce qu'ils doivent savoir pour +être heureux dans la colonie sibérienne? Peuvent-elles renier tous leurs +souvenirs, toutes leurs habitudes pour dissimuler le malheur de leur +position aux innocentes victimes de leur amour? L'élégance native des +parents ne doit-elle pas inspirer à ces jeunes sauvages des idées qu'ils +ne pourront jamais réaliser? quel danger, quel tourment de tous les +instants pour eux et quelle mortelle contrainte pour leur mère! Cette +torture morale ajoutée à tant de souffrances physiques est pour moi un +rêve affreux dont je ne puis me réveiller: depuis hier matin, à chaque +instant du jour ce cauchemar me poursuit; je me surprends disant: que +fait maintenant la princesse Troubetzkoï? Que dit-elle à ses enfants: de +quel œil les regarde-t-elle? Quelle prière adresse-t-elle à Dieu pour +ces créatures damnées avant de naître par la providence des Russes? Ah! +ce supplice qui tombe sur une génération innocente déshonore toute une +nation!!... + +Je finis par l'application trop méritée de ces vers de Dante. Quand je +les appris par cœur j'étais loin de me douter de l'allusion qu'ils me +fourniraient ici: + + Ahi Pisa! vituperio delle genti + Del bel paese là dove 'l si sona; + Poi ch' i vicini a to punir son lenti, + Muova si la Capraia e la Gorgona; + E faccian siepe ad Arno in su la foce, + Si ch'egli annieghi in to ogni persona: + Che se 'I conte Ugolino aveva voce + D'aver tradita te de le castella; + Non dovei tu i figluioi porre à tal croce. + Innocenti i facea l'eta novella, + Novella Tebe, Uguiccion, e 'l Brigata + E gli altri due, ch' el canto suso appella. + +«Ah! Pise! honte des peuples de cette belle contrée, où le oui est +sonore; puisque les voisins sont lents à te punir, que la Capraia et la +Gorgona s'ébranlent et forment digue à l'Arno près de la mer afin qu'il +noie chez toi tous tes citoyens. Que si le comte Ugolin passait pour +avoir livré tes forteresses, devais-tu condamner ses enfants à un tel +supplice? Innocents les faisait leur âge encore nouveau, nouvelle +Thèbes, Uguiccion et le Brigata et les autres, que j'ai chantés plus +haut.» + +J'achèverai mon voyage, mais sans aller à Borodino, sans assister à +l'entrée de la cour au Kremlin; sans vous parler davantage de +l'Empereur: qu'aurais-je à vous dire de ce prince que vous ne sachiez +maintenant aussi bien que moi? Songez, pour vous faire une idée des +hommes et des choses de ce pays, qu'il s'y passe bien d'autres histoires +du genre de celles que vous venez de lire: mais elles sont et resteront +ignorées: il a fallu un concours de circonstances que je regarde comme +providentiel pour me révéler les faits et les détails que ma conscience +me force à consigner ici. + +Je vais recueillir toutes les lettres que j'ai écrites pour vous depuis +mon arrivée en Russie, et que vous n'avez pas reçues, car je les ai +conservées par prudence; j'y joindrai celle-ci; et j'en ferai un paquet +bien cacheté, que je déposerai en mains sûres, ce qui n'est pas chose +facile à trouver à Pétersbourg. Puis je terminerai ma journée en vous +écrivant une autre lettre, une lettre officielle qui partira demain par +la poste; toutes les personnes, toutes les choses que je vois ici seront +louées à outrance dans cette lettre. Vous y verrez que j'admire ce pays +sans restriction avec tout ce qui s'y trouve et tout ce qui s'y fait... +Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je suis persuadé que la police russe +et que vous-même vous serez également les dupes de mon enthousiasme de +commande et de mes éloges sans discernement ni restrictions[16]. + +Si vous n'entendez plus parler de moi, pensez qu'on m'a emporté en +Sibérie: ce voyage seul pourrait déranger celui de Moscou, que je ne +différerai pas davantage, car mon feldjæger revient me dire que les +chevaux de poste seront irrévocablement à ma porte demain matin. + + + + +LETTRE VINGT-DEUXIÈME. + +Route de Pétersbourg à Moscou.--Rapidité du voyage.--Nature des +matériaux.--Balustrades des ponts.--Cheval tombé.--Mot de mon +feldjæger.--Portrait de cet homme.--Postillon battu.--Train dont on mène +l'Empereur.--Asservissement des Russes.--Ce que l'ambition coûte aux +peuples.--Le plus sûr moyen de gouverner.--À quoi devrait servir le +pouvoir absolu?--Mot de l'Évangile.--Malheur des Slaves.--Desseins de +Dieu sur l'homme.--Rencontre d'un voyageur russe.--Ce qu'il me prédit +touchant ma voiture.--Prophétie accomplie.--Le postillon +russe.--Ressemblance du peuple russe avec les gitanos d'Espagne.--Femmes +de la campagne.--Leur coiffure, leur ajustement, leur chaussure.--La +condition des paysans; meilleure que celle des autres Russes.--Résultat +bienfaisant de l'agriculture.--Aspect du pays.--Bétail +chétif.--Question.--La maison de poste.--Manière dont elle est +décorée.--Des distances en Russie.--Aspect désolé du pays.--Habitations +rurales.--Montagnes de Valdaï: exagération des Russes.--Toque des +paysans; plumes de paon.--Chaussures de nattes.--Rareté des +femmes.--Leur costume.--Rencontre d'une voiture de dames russes.--Leur +manière de s'habiller en voyage.--Petites villes russes.--Petit lac; +couvent dans un site romantique.--Forêts dévastées.--Plaines +monotones.--Torjeck.--Cuir brodé, maroquin.--Côtelettes de +poulet.--Aspect de la ville.--Ses environs.--Double chemin.--Troupeaux +de bœufs.--Charrettes.--Encombrement de la route. + + + Pomerania, ce 3 août 1839, maison de poste à dix-huit lieues de + Pétersbourg. + + +Voyager en poste sur la route de Pétersbourg à Moscou, c'est se donner +pendant des jours entiers la sensation qu'on éprouvait lorsqu'on +descendait les montagnes russes à Paris. On fait bien d'apporter une +voiture anglaise à Pétersbourg, uniquement pour avoir le plaisir de +parcourir sur des ressorts réellement élastiques (ceux des voitures +russes ne le sont que de nom) cette fameuse route, la plus belle +chaussée de l'Europe, au dire des Russes et je crois des étrangers. Il +faut convenir qu'elle est bien soignée, mais dure, à cause de la nature +des matériaux qui tout cassés qu'ils sont, et même en assez petits +morceaux, s'incrustent dans le corps de la chaussée, où ils forment de +petites aspérités immobiles et secouent les boulons au point d'en faire +sauter un ou deux par poste; d'où il arrive qu'on perd au relais le +temps qu'on a gagné sur la route, où l'on tourbillonne dans la poussière +avec l'étourdissante rapidité d'un ouragan chassant les nuages devant +lui. La voiture anglaise est bien agréable pour les premiers relais, +mais à la longue on sent ici le besoin d'un équipage russe pour résister +au train des postillons et à la dureté du chemin. Les garde-fous des +ponts sont en belles grilles de fer ornées d'écussons aux armes +impériales, et les poteaux qui soutiennent ces élégantes balustrades +sont des piliers de granit équarris avec luxe; toutes ces choses ne font +qu'apparaître aux yeux du voyageur abasourdi, le monde fuit derrière lui +comme les rêves d'un malade. + +Cette route, plus large que les routes d'Angleterre, est tout aussi unie +quoique moins douce, et les chevaux qui vous traînent sont petits, mais +pleins de nerf. + +Mon feldjæger a des idées, une tenue, une figure qui ne me permettent +pas d'oublier l'esprit qui règne dans son pays. En arrivant au second +relais, un de nos quatre chevaux attelés de front manque des quatre +pieds et tombe sous la roue. Heureusement le cocher, sûr de ceux qui lui +restent, les arrête sur place; malgré la saison avancée, il fait encore +dans le milieu du jour une chaleur brûlante, et la poussière rend l'air +étouffant. Je pense que le cheval tombé vient d'être frappé d'un coup de +soleil, et que si on ne le saigne à l'instant il va mourir; j'appelle +mon feldjæger, et, tirant de ma poche un étui contenant une flamme de +vétérinaire, je la lui offre en lui disant d'en faire usage tout de +suite, s'il veut sauver la pauvre bête. Il me répond avec un flegme +malicieux, sans prendre l'instrument que je lui présente, sans regarder +l'animal: «C'est bien inutile, nous sommes au relais.» + +Là-dessus, au lieu d'aider le malheureux postillon à dégager l'animal, +il entre dans l'écurie voisine pour nous faire préparer un autre +attelage. + +Les Russes sont encore loin d'avoir comme les Anglais une loi pour +protéger les animaux contre les mauvais traitements des hommes; chez eux +au contraire les hommes auraient besoin qu'on plaidât leur cause comme +on plaide à Londres pour les chiens et les chevaux. Mon feldjæger ne +croirait pas à l'existence d'une telle loi. + +Cet homme, Livonien d'origine, parle allemand, heureusement pour moi. +Sous les dehors d'une politesse officielle, à travers un langage +obséquieux, on lui lit dans la pensée beaucoup d'insolence et +d'obstination. Sa taille est grêle, ses cheveux d'un blond de filasse +donnent à ses traits un air enfantin que dément l'expression dure de sa +physionomie et surtout de ses yeux, dont le regard est faux et cruel; +ils sont gris, bordés de cils presque blancs; son front est bombé, mais +bas; ses épais sourcils sont d'un blond fade; son visage est sec; sa +peau serait blanche, mais elle est tannée par l'action habituelle de +l'air; sa bouche fine, toujours serrée au repos, est bordée de lèvres si +minces, qu'on ne les entrevoit que lorsqu'il parle. Son uniforme, vert +russe, proprement tenu, bien coupé, fixé autour des reins au moyen d'une +ceinture de cuir bouclée par devant, lui donne une sorte d'élégance. Il +a la démarche légère, mais l'esprit extrêmement lent. + +Malgré la discipline qui l'a façonné, on s'aperçoit qu'il n'est pas +Russe d'origine: la race moitié suédoise, moitié teutonne qui peuple la +côte méridionale du golfe de Finlande, est très-différente de celle des +Slaves et des Finois qui dominent dans le gouvernement de Pétersbourg. +Les vrais Russes valaient primitivement mieux que les populations +bâtardes qui défendent les abords du pays. + +Ce feldjæger m'inspire peu de confiance; officiellement il s'appelle mon +protecteur, mon guide; mais je vois en lui un espion déguisé, et je +pense qu'à chaque instant il pourrait recevoir l'ordre de se déclarer +sbire ou geôlier... De telles idées troubleraient le plaisir de voyager; +mais je vous ai déjà dit qu'elles ne me viennent que lorsque j'écris: en +route le mouvement qui m'emporte et la succession rapide des objets me +distraient de tout. + +Je vous ai dit aussi que les Russes entre eux font assaut de politesse +et de brutalité; tous se saluent et se frappent à l'envi les uns des +autres: voici, entre mille, un nouvel exemple de cet échange de +compliments et de mauvais traitements. Le postillon qui vient de me +conduire à la maison de poste d'où je vous écris ceci, avait encouru au +départ je ne sais par quelle faute, une peine qu'il est plus habitué à +subir que je ne le suis à la voir infligée par un homme à un autre +homme. Celui-ci donc tout jeune, on peut même dire tout enfant qu'il +est, a été foulé aux pieds avant de me mener, et rudement frappé à coups +de poing par son camarade, le chef de l'écurie. Les coups étaient forts, +car je les entendais de loin retentir dans la poitrine du patient. Quand +l'exécuteur des hautes œuvres, le justicier de la poste fut las de sa +tâche, la victime se releva sans proférer une parole: essoufflé, +tremblant, le malheureux rajuste sa chevelure, salue son supérieur, et, +encouragé par le traitement qu'il vient de recevoir de lui, il monte +légèrement sur mon siége, pour me faire faire au triple galop quatre +lieues et demie ou cinq lieues en une heure. L'Empereur en fait sept. +Les wagons du chemin de fer auraient de la peine à suivre sa voiture. +Que d'hommes doivent être battus, que de chevaux doivent crever, pour +rendre possible une si étonnante vélocité, et cela pendant cent +quatre-vingts lieues de suite!... On prétend que l'incroyable rapidité +de ces voyages en voiture découverte nuit à la santé: peu de poitrines +résistent à l'habitude de fendre l'air si rapidement. L'Empereur est +constitué de manière à supporter tout, mais son fils, moins robuste, se +ressent des assauts qu'on livre à son corps, sous prétexte de le +fortifier. Avec le caractère que ses manières, sa physionomie et son +langage font supposer, ce prince doit souffrir dans son pays moralement +autant que physiquement. C'est le cas d'appliquer le mot de Champfort: +«Dans la vie de l'homme, il vient inévitablement un âge où il faut que +le cœur se bronze ou se brise.» + +Le peuple russe me fait l'effet de ces hommes d'un talent gracieux et +qui se croient nés exclusivement pour la force: avec le laisser aller +des Orientaux il possède le sentiment des arts, ce qui équivaut à dire +que la nature lui a donné le besoin de la liberté: au lieu de cela leurs +maîtres en font des machines à oppression. Un homme, pour peu qu'il +s'élève d'une ligne au-dessus de la tourbe, acquiert aussitôt le droit, +bien plus, il contracte l'obligation de maltraiter d'autres hommes +auxquels il est chargé de transmettre les coups qu'il reçoit d'en haut; +quitte à chercher, dans les maux qu'il inflige, des consolations à ceux +qu'il subit. Ainsi descend d'étage en étage l'esprit d'iniquité jusque +dans les fondements de cette malheureuse société qui ne subsiste que par +la violence; mais une violence telle qu'elle force l'esclave à se mentir +à lui-même pour remercier le tyran; et de tant d'actes arbitraires dont +se compose chaque existence particulière, naît ce qu'on appelle ici +l'ordre public, c'est-à-dire une tranquillité morne, une paix +effrayante, car elle tient de celle du tombeau; les Russes sont fiers de +ce calme. Tant qu'un homme n'a pas pris son parti de marcher à quatre +pattes, il faut bien qu'il s'enorgueillisse de quelque chose, ne fût-ce +que pour conserver son droit au titre de créature humaine... Que si l'on +parvenait à me prouver la nécessité de l'injustice et de la violence +pour obtenir de grands résultats politiques, j'en conclurais que le +patriotisme, loin d'être une vertu civique, comme on l'a dit jusqu'à +présent, est un crime de lèse-humanité. + +Par esprit de réaction contre les doctrines chrétiennes on est convenu +dans le monde, surtout depuis un siècle, de préconiser l'ambition, comme +si ce n'était pas la plus cruelle, la plus impitoyable des passions, et +comme si l'État se voyait à chaque instant menacé de manquer de talents +orgueilleux, de cœurs avides, d'esprits dominateurs. Mais c'est surtout +aux gouvernements qu'on permet l'ambition; il semble que les chefs des +peuples aient le privilége de l'iniquité. Quant à moi, je ne vois nulle +différence morale entre l'injuste convoitise d'une nation conquérante, +et le vol à main armée d'un brigand. La seule distinction à établir +entre les crimes publics et les forfaits isolés, c'est que les uns font +un grand, et les autres un petit mal. + +Les Russes s'excusent à leurs propres yeux par la pensée que le +gouvernement qu'ils subissent est favorable à leurs ambitieuses +espérances; mais tout but qui ne peut être atteint que par de tels +moyens est mauvais. Ce peuple est intéressant; je reconnais chez les +individus des dernières classes une sorte d'esprit dans leur pantomime, +de souplesse, de prestesse dans leurs mouvements, de finesse, de +mélancolie, de grâce dans leur physionomie qui dénote des hommes de +race: on en a fait des bêtes de somme. Me persuadera-t-on qu'il faille +superposer les dépouilles de ce bétail humain dans le sol, pour que la +terre s'engraisse pendant des siècles avant de pouvoir produire des +générations dignes de recueillir la gloire que la Providence promet aux +Slaves? La Providence défend de faire un petit mal, même dans l'espoir +du plus grand bien. + +Ce n'est pas à dire qu'on doive et qu'on puisse aujourd'hui gouverner la +Russie comme on gouverne les autres pays de l'Europe; seulement, je +soutiens qu'on éviterait bien des maux si l'exemple de l'adoucissement +des mœurs était donné d'en haut. Mais qu'espérer d'un peuple de +flatteurs, flatté par son souverain? Au lieu de les élever à lui, il +s'efforce de s'abaisser à leur niveau. + +Si la politesse de la cour influe sur les manières des hommes des +dernières classes, n'est-il pas permis de penser que l'exemple de la +clémence donné par un prince absolu, inspirerait le sentiment de +l'humanité à tout son peuple? + +Usez de sévérité contre ceux qui abusent et de mansuétude contre ceux +qui souffrent, et bientôt vous aurez changé votre troupeau en nation... +problème difficile à résoudre sans doute; mais n'est-ce pas pour +exécuter ce qui serait impossible à d'autres que vous êtes déclaré et +reconnu tout-puissant ici-bas? L'homme qui occupe la place de Dieu sur +la terre ne doit reconnaître d'impossible que le mal. Il est obligé de +ressembler à la Providence pour légitimer la puissance qu'il s'attribue. + +Si le pouvoir absolu n'est qu'une fiction qui flatte l'amour-propre d'un +seul homme aux dépens de la dignité d'un peuple, il faut l'abolir; si +c'est une réalité, elle coûte trop cher pour ne servir à rien. + +Vous voulez gouverner la terre comme les anciennes sociétés: par la +conquête; vous prétendez vous emparer par les armes des pays qui sont à +votre convenance, et de là opprimer le reste du monde par la terreur: +tel est votre but; et les moyens que vous prenez vous y mèneront, +dites-vous... c'est possible; mais moi je déteste et votre but et vos +moyens. + +L'extension de puissance que vous rêvez n'est point intelligente, elle +n'est point morale; et si Dieu vous l'accorde ce sera pour le malheur du +monde. + +Je le sais trop, la terre n'est pas le lieu où la justice absolue +triomphe. Néanmoins le principe reste immuable, le mal est mal en lui +sans égard à ses effets: soit qu'il serve à la perte ou à +l'agrandissement d'un peuple, à la fortune ou au déshonneur d'un homme, +il pèse toujours du même poids dans la balance éternelle. Ni la +perversité d'un individu, ni les crimes d'un gouvernement ne sont jamais +entrés dans les desseins de la Providence; Dieu n'excuse pas plus les +forfaits d'un Roi et de son peuple que ceux d'un chef de bandits et de +sa troupe. Mais s'il n'a pas voulu les actions coupables, le résultat +des événements s'accorde toujours avec les vues de sa justice, car cette +justice veut toutes les conséquences du crime qu'elle ne voulait pas. +Dieu fait l'éducation du genre humain, et toute éducation est une suite +d'épreuves. + +Les conquêtes de l'Empire romain n'ont pas ébranlé la foi chrétienne; le +pouvoir oppressif de la Russie n'empêchera pas la même foi de subsister +dans le cœur des justes. La foi durera sur la terre autant que +l'inexplicable et l'incompréhensible. + +Dans un monde où tout est mystère, depuis la grandeur et la décadence +des nations jusqu'à la reproduction et la disparition d'un brin d'herbe, +où le microscope nous en apprend autant sur l'intervention de Dieu dans +la nature que le télescope dans le ciel, que la renommée dans +l'histoire, la foi se fortifie de l'expérience de chaque jour, car elle +est la seule lumière analogue aux besoins d'un être entouré de ténèbres +et qui de sa nature n'atteint qu'au doute. + +Si nous étions destinés à souffrir l'ignominie d'une nouvelle invasion, +le triomphe des vainqueurs ne m'attesterait que les fautes des vaincus. + +Aux yeux de l'homme qui pense, le succès ne prouve rien, si ce n'est que +la vie de la terre n'est ni le premier ni le dernier mode de la vie +humaine. Laissons aux juifs leur croyance intéressée et rappelons-nous +le mot de Jésus-Christ: _Mon royaume n'est pas de ce monde_. + +Ce mot si choquant pour l'homme charnel, on est bien forcé de le répéter +à chaque pas qu'on fait en Russie; à la vue de tant de souffrances +inévitables, de tant de cruautés nécessaires, de tant de larmes non +essuyées, de tant d'iniquités volontaires et involontaires, car ici +l'injustice est dans l'air; devant le spectacle de ces calamités +répandues non sur une famille, non sur une ville, mais sur une race, sur +un peuple habitant le tiers du globe, l'âme éperdue est contrainte de se +détourner de la terre, et de s'écrier: «C'est bien vrai, mon Dieu! votre +royaume n'est pas de ce monde.» + +Hélas! pourquoi mes paroles ont-elles si peu de puissance? Que ne +peuvent-elles égaler par leur énergie l'excès d'un malheur qu'on ne +saurait consoler que par un excès de pitié! Le spectacle de cette +société, dont tous les ressorts sont tendus comme la batterie d'une arme +qu'on va tirer, me fait peur au point de me donner le vertige. + +Depuis que je vis en ce pays, et que je connais le fond du cœur de +l'homme qui le gouverne, j'ai le fièvre et je m'en vante, car si l'air +de la tyrannie me suffoque, si le mensonge me révolte, je suis donc né +pour quelque chose de mieux, et les besoins de ma nature, trop nobles +pour pouvoir être satisfaits dans des sociétés comme celle que je +contemple ici, me présagent un bonheur plus pur pour moi et pour mes +semblables. Dieu ne nous a pas doués de facultés sans emploi. Sa pensée +nous assigne notre place de toute éternité; c'est à nous de ne pas nous +rendre indignes de la gloire qu'il nous réserve et du poste qu'il nous +destine. Ce qu'il y a de meilleur en nous a son terme en lui. + +Savez-vous ce qui vous condamne à lire ces réflexions? c'est un accident +arrivé à ma voiture et qui me donne le loisir de vous peindre tout ce +qui naît dans ma pensée. + +À deux heures d'ici, j'ai rencontré un Russe de ma connaissance qui +avait été visiter une de ses terres et revenait à Pétersbourg. Nous nous +arrêtons pour causer un instant; le Russe, en regardant ma voiture, se +met à rire et à me montrer un lisoir, une traverse, des brides, +l'encastrure, les mains de derrière et une des jambes de force d'un +ressort. + +«Vous voyez toutes ces pièces? me dit-il, elles n'arriveront pas +entières à Moscou. Les étrangers qui s'obstinent à se servir de leurs +voitures chez nous, partent comme vous partez et reviennent en +diligence. + +--Même pour n'aller qu'à Moscou? + +--Même pour n'aller qu'à Moscou. + +--Les Russes m'ont dit que c'était la plus belle route de l'Europe; je +les ai crus sur parole. + +--Il y a des ponts qui manquent, des parties de chemins à refaire; on +quitte la chaussée à chaque instant pour traverser des ponts provisoires +en planches inégales, et grâce à l'inattention de nos postillons les +voitures étrangères cassent toujours dans ces mauvais passages. + +--Ma voiture est anglaise et éprouvée par de longs voyages. + +--Nulle part on ne mène aussi vite que chez nous; les voitures ainsi +emportées éprouvent tous les mouvements d'un vaisseau: le tangage et le +roulis combinés comme dans les grands orages; pour résister à ces longs +balancements sur une route unie comme celle-ci, mais dont le fond est +dur, il faut, je vous le répète, qu'elles aient été construites dans le +pays. + +--Vous avez encore le vieux préjugé des voitures lourdes et massives; ce +ne sont pourtant pas les plus solides. + +--Bon voyage! vous me direz des nouvelles de la vôtre, si elle arrive à +Moscou.» + +À peine avais-je quitté cet oiseau de mauvais augure qu'un lisoir a +cassé. Nous étions près du relais, où me voici arrêté. Notez que je n'ai +fait encore que dix-huit lieues sur cent quatre-vingts... Je serai forcé +de renoncer au plaisir d'aller vite, et j'apprends un mot russe pour +dire: doucement, c'est le contraire de ce que disent les autres +voyageurs. + +Un postillon russe, vêtu de son cafetan de gros drap, ou s'il fait chaud +comme aujourd'hui, couvert de sa simple chemise de couleur qui fait +tunique, paraît au premier coup d'œil un homme de race orientale; à voir +seulement l'attitude qu'il prend en s'asseyant sur son siége on +reconnaît la grâce asiatique. Les Russes ne mènent qu'en cochers, à +moins qu'une voiture très-lourde n'exige un attelage de six ou huit +chevaux, et même dans ce cas le premier postillon mène du siége. Ce +postillon ou cocher tient dans ses mains tout un sac de cordes; ce sont +les huit rênes du quadrige: deux pour chacun des chevaux attelés de +front. La grâce, la facilité, la prestesse et la sûreté avec lesquelles +il dirige ce pittoresque attelage; la vivacité de ses moindres +mouvements, la légèreté de sa démarche lorsqu'il met pied à terre, sa +taille élancée, sa manière de porter ses vêtements, toute sa personne +enfin rappelle les peuples les plus naturellement élégants de la terre, +et surtout les gitanos d'Espagne. Les Russes sont des gitanos blonds. + +Déjà j'ai aperçu quelques paysannes moins laides que celles des rues de +Pétersbourg. Leur taille manque toujours de finesse, mais leur visage a +de l'éclat, leur teint est frais et brillant; dans cette saison, leur +coiffure consiste en un mouchoir d'indienne lié autour de la tête et +dont les pointes retombent par derrière avec une grâce qui me paraît +naturelle à ce peuple. Elles portent quelquefois une petite redingote +coupée aux genoux, liée à la taille avec une ceinture et fendue +au-dessous des hanches pour former deux basques qui s'ouvrent par devant +en laissant voir la jupe. La forme de cet ajustement a de l'élégance, +mais ce qui dépare ces femmes, c'est leur chaussure: elle consiste en +une paire de bottes de cuir gras à grosses semelles arrondies du bout. +Les pieds de ces bottes sont larges, grimaçants, et la tige en est +plissée au point de cacher entièrement la forme de la jambe, on dirait +qu'elles ont dérobé la chaussure de leurs maris. + +Les maisons ressemblent à celles que je vous ai décrites en revenant de +Schlusselbourg; mais elles ne sont pas toutes aussi élégantes. L'aspect +des villages est monotone: un village, c'est toujours deux lignes plus +ou moins longues de chaumières en bois, régulièrement plantées, à une +certaine distance de la grande route, car en général la rue du village +dont la chaussée fait le milieu, est plus large que l'encaissement de +cette route. Chaque cabane construite en pièces de bois assez +grossières, a le pignon tourné vers le chemin. Ces habitations se +ressemblent toutes; mais, malgré l'inévitable ennui qui résulte d'une +telle uniformité, il m'a paru qu'un air d'aisance et même de bien-être +régnait dans les villages. Ils sont champêtres sans être pittoresques, +on y respire le calme de la vie pastorale, dont on jouit doublement en +quittant Pétersbourg. Les habitants des campagnes ne me paraissent pas +gais, mais ils n'ont pas non plus l'air malheureux comme les soldats et +les employés du gouvernement; de tous les Russes ce sont ceux qui +souffrent le moins de l'absence de la liberté; s'ils sont les plus +esclaves, ils sont les moins inquiets. + +Les travaux de l'agriculture sont propres à réconcilier l'homme avec la +vie sociale, quelque prix qu'elle coûte; ils lui inspirent la patience, +et lui font supporter tout pourvu qu'on lui permette de se livrer sans +trouble à des occupations qui toutes sont analogues à sa nature. + +Le pays que j'ai parcouru jusqu'ici est une mauvaise forêt marécageuse +où l'on ne découvre à perte de vue que de petits bouleaux avortés et de +misérables pins clair-semés dans une plaine stérile. On ne voit ni +campagne cultivée, ni bois touffus et productifs; l'œil ne se repose que +sur de maigres champs ou sur des forêts dévastées. Le bétail est ce qui +rapporte le plus; mais il est chétif et de mauvaise qualité. Ici le +climat opprime les bêtes comme le despotisme tyrannise l'homme. On +dirait que la nature et la société luttent d'efforts pour y rendre la +vie difficile. Quand on pense aux données physiques d'où il a fallu +partir pour organiser ici une société, on n'a plus le droit de s'étonner +de rien, si ce n'est de trouver la civilisation matérielle aussi avancée +qu'elle l'est chez un peuple si peu favorisé par la nature. + +Serait-il vrai qu'il y eût dans l'unité des idées et dans la fixité des +choses des compensations à l'oppression même la plus révoltante? Quant à +moi je ne le pense pas, mais s'il m'était prouvé que ce régime fût le +seul sous lequel pouvait se fonder et se soutenir l'Empire russe, je +répondrais par une simple question: était-il essentiel aux destinées du +genre humain que les marais de la Finlande fussent peuplés, et que des +hommes réunis là pour leur malheur y bâtissent une ville merveilleuse à +voir, mais qui au fond n'est qu'une singerie de l'Europe occidentale? Le +monde civilisé n'a gagné à l'agrandissement des Moscovites que la peur +d'une invasion nouvelle et le modèle d'un despotisme sans miséricorde +comme sans exemple, si ce n'est dans l'histoire ancienne. Encore, s'il +était heureux, ce peuple!... mais il est la première victime de +l'ambition dont se nourrit l'orgueil de ses maîtres. + +La maison d'où je vous écris est d'une élégance qui contraste +grossièrement avec la nudité des campagnes environnantes, elle est à la +fois poste et auberge, et je la trouve presque propre. On la prendrait +pour l'habitation de campagne de quelque particulier aisé; des stations +de ce genre, quoique moins soignées que celle de Pomerania, sont bâties +et entretenues de distance en distance sur cette route aux frais du +gouvernement: les murs et les plafonds de celle-ci sont peints à +l'italienne; le rez-de-chaussée, composé de plusieurs salles spacieuses, +ressemble assez à un restaurateur de province en France. Les meubles +sont recouverts en cuir; les siéges sont en canne et propres en +apparence: partout on voit de grands canapés pouvant tenir lieu de lits, +mais j'ai déjà trop d'expérience pour risquer d'y dormir; je n'ose même +pas m'y asseoir; dans les auberges russes, sans excepter les plus +recherchées, les meubles de bois à coussins rembourrés sont autant de +ruches où fourmille et pullule la vermine. + +Je porte avec moi mon lit, qui est un chef-d'œuvre d'industrie russe. Si +je casse encore une fois d'ici à Moscou, j'aurai le temps de profiter de +ce meuble, et de m'applaudir de ma précaution; mais à moins d'accident +on n'a pas besoin de s'arrêter entre Pétersbourg et Moscou. La route est +belle, et il n'y a rien à voir: il faut donc être forcé à descendre de +voiture pour interrompre le voyage. + +(_Suite de la même lettre_.) + + Yedrova entre Novgorod-la-Grande et Valdaï, ce 4 août 1839. + +Il n'y a pas de distance en Russie: c'est ce que disent les Russes, et +ce que tous les voyageurs sont convenus de répéter. J'avais adopté comme +les autres ce jugement tout fait; mais l'incommode expérience me force +de dire précisément le contraire. Tout est distance en Russie: il n'y a +pas autre chose dans ces plaines vides à perte de vue; deux ou trois +points intéressants sont séparés les uns des autres par des espaces +immenses. Ces intervalles sont des déserts sans beautés pittoresques: la +route de poste détruit la poésie de la steppe; il ne reste que l'étendue +de l'espace, et l'ennui de la stérilité. C'est nu et pauvre, ce n'est +pas imposant comme un sol illustré par la gloire de ses habitants, comme +la Grèce ou la Judée dévastées par l'histoire et devenues le poétique +cimetière des nations; ce n'est pas non plus grandiose comme une nature +vierge: ce n'est que laid, c'est une plaine tantôt aride, tantôt +marécageuse, et ces deux espèces de stérilité varient seules l'aspect +des paysages. Quelques villages de moins en moins soignés à mesure qu'on +s'éloigne de Pétersbourg, attristent le paysage au lieu de l'égayer. Les +maisons ne sont que des amas de troncs d'arbres assez bien joints, +supportant des toits de planches auxquels on ajoute quelquefois pour +l'hiver une double couverture en chaume. Ces habitations doivent être +chaudes, mais leur aspect est attristant: elles ressemblent aux baraques +d'un camp; seulement elles sont plus sales que l'intérieur des baraques +provisoires des soldats. + +Les chambres de ces cases sont infectes, noires, et l'on y manque d'air. +Il ne s'y trouve pas de lits: l'été on dort sur des bancs qui forment +divan le long des murs de la salle, et l'hiver sur le poêle, ou sur le +plancher autour du poêle, c'est-à-dire qu'un paysan russe campe toute sa +vie. Le mot demeurer suppose une manière de vivre confortable, des +habitudes domestiques ignorées de ce peuple. + +En passant par Novgorod-la-Grande[17], je n'ai vu aucun des anciens +édifices de cette ville qui fut longtemps une république, et qui devint +le berceau de l'Empire russe, je dormais profondément quand nous l'avons +traversée; si je retourne en Allemagne par Vilna et Varsovie, je n'aurai +vu ni le Volkof, ce fleuve qui fut le tombeau de tant de citoyens, car +la turbulente république n'épargnait pas la vie de ses enfants, ni +l'église de Sainte-Sophie à laquelle se rattache le souvenir des +événements les plus glorieux de l'histoire russe, avant la dévastation +et l'asservissement définitif de Novgorod par Ivan IV, ce modèle de tous +les tyrans modernes. + +On m'avait beaucoup parlé des montagnes de Valdaï que les Russes +appellent pompeusement la Suisse moscovite. J'approche de cette ville, +et depuis une trentaine de lieues je remarque que le terrain devient +inégal, sans qu'on puisse dire qu'il soit montagneux: ce sont de petits +ravins où la route est tracée de manière à ce qu'on monte et descende +les pentes au galop; on continue d'être bien mené tout en perdant du +temps à chaque relais: les postillons russes sont lents à garnir et à +atteler leurs chevaux. + +Les paysans de ce canton portent une toque aplatie et large du haut, +mais très-serrée contre la tête: cette coiffure ressemble à un +champignon: elle est quelquefois entourée d'une plume de paon roulée +autour du bandeau qui touche le front: si l'homme porte un chapeau, le +même ornement est fixé autour du ruban. Le plus souvent leur chaussure +est faite de nattes de roseau tissées par les paysans eux-mêmes et +attachées aux jambes en guise de bottines avec des ficelles pour servir +de lacets. C'est plus beau en sculpture qu'agréable à voir dans la vie +usuelle. Quelques statues antiques nous prouvent l'ancienneté de cet +ajustement. + +Les paysannes sont toujours rares[18]; on voit dix hommes avant de +rencontrer une femme: celles que j'ai pu apercevoir avaient un costume +qui annonce l'absence totale de coquetterie: c'est une espèce de +peignoir très-large qui s'agrafe au col et tombe jusqu'à terre. Ce +surtout qui ne marque nullement la taille, est fermé par devant au moyen +d'un rang de boutons, un grand tablier de la même longueur et attaché +derrière les épaules par deux courtes bretelles croisées sans aucune +grâce, car elles ressemblent aux cordons d'un sac, complète le costume +champêtre. Elles marchent presque toutes pieds nus; les plus riches ont +toujours pour chaussures les grosses bottes que j'ai déjà décrites. +Elles se couvrent la tête avec des mouchoirs d'indienne ou des morceaux +de toile en façon de serre-tête. La vraie coiffure nationale des femmes +russes ne se porte que les jours de fête: c'est encore aujourd'hui celle +des dames de la cour: elle consiste en une espèce de shako ouvert d'en +haut, ou plutôt de diadème extrêmement élevé qui fait le tour de la +tête. Il est brodé de pierreries pour les dames, et de fleurs en fils +d'or et d'argent pour les paysannes. Cette couronne a de la noblesse et +ne ressemble à aucune autre coiffure si ce n'est à la tour de Cybèle. + +Les paysannes ne sont pas les seules femmes mal soignées. J'ai vu des +_dames_ russes qui ont en voyage une toilette des plus négligées. Ce +matin, dans une maison de poste où je m'étais arrêté pour déjeuner, j'ai +rencontré toute une famille que je venais de laisser à Pétersbourg où +elle habite un de ces palais élégants que les Russes sont fiers de +montrer aux étrangers. Ces dames étaient là magnifiquement vêtues à la +mode de Paris. Mais dans l'auberge où, grâce à de nouveaux accidents +arrivés à ma voiture, je fus rejoint par elles, c'était d'autres +personnes; je les trouvais si bizarrement métamorphosées qu'à peine +pouvais-je les reconnaître; les fées étaient devenues sorcières. +Figurez-vous des jeunes personnes que vous n'auriez vues que dans le +monde et qui, tout à coup, reparaîtraient devant vous en costume de +Cendrillon, et pire, coiffées de vieux serre-tête en toile soi-disant +blanche, sans chapeaux ni bonnets, portant des robes sales, des fichus +déguenillés et qui ressemblent à des serviettes, traînant aux pieds des +savates en guise de souliers et de pantoufles: il y a bien là de quoi +vous persuader que vous êtes ensorcelé. + +Ce qu'il y avait de pis, c'est que les voyageuses étaient suivies d'un +train considérable. Ce peuple de valets, hommes et femmes, affublés de +vieux habits plus dégoûtants que ceux de leurs maîtresses, allant, +venant, faisant un bruit infernal, complétaient l'illusion d'une scène +du sabbat. Tout cela criait, courait çà et là; on buvait, on mangeait, +on engloutissait les vivres avec une avidité capable d'ôter l'appétit à +l'homme le plus affamé. Cependant ces dames n'oubliaient pas de se +plaindre avec affectation devant moi de la malpropreté de la maison de +poste, comme si elles eussent eu le droit de remarquer de la négligence +quelque part; je me croyais tombé au milieu d'une halte de Bohémiennes, +si ce n'est que les Bohémiennes n'ont pas de prétentions. + +Moi qui me pique de n'être pas difficile en voyage, je trouve les +maisons de poste établies sur cette route par le gouvernement, +c'est-à-dire par l'Empereur, assez confortables; j'y ai fait presque +bonne chère; on y pourrait même coucher pourvu qu'on se passât de lit: +car ce peuple nomade ne connaît que le tapis de Perse ou de peau de +mouton, ou même de natte étendue sur un divan, et sous une tente, tente +de bois, de plâtre ou de toile: c'est toujours un souvenir du bivouac; +l'usage du coucher comme meuble de première nécessité n'a pas encore été +adopté par les peuples de race slave; le lit finit à l'Oder. + +Quelquefois au bord des petits lacs dont est parsemé l'immense marécage +qu'on appelle la Russie, on aperçoit de loin une ville, c'est-à-dire un +amas de petites maisons en planches grises qui se reflètent dans l'eau +et produisent un effet assez pittoresque. J'ai traversé deux ou trois de +ces ruches d'hommes, mais je n'ai remarqué que la ville de Zimagoy. +C'est une rue de maisons toutes en bois; cette rue assez montueuse a une +lieue de long, et ce qui fait qu'on ne l'oublie pas, c'est qu'à quelque +distance, on découvre de l'autre côté d'un des golfes du petit lac du +même nom, un couvent romantique et dont les tours blanches se détachent +pittoresquement au-dessus d'une forêt de sapins, qui m'a paru plus haute +et plus touffue qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu'à présent en +Russie. Quand on songe à la consommation de bois que font les Russes, +soit pour construire leurs maisons, soit pour les chauffer, on s'étonne +qu'il reste des forêts dans leur pays. + +Toutes celles que j'ai traversées jusqu'ici sont dégarnies d'arbres. On +appelle cela des bois, mais ce sont des halliers fangeux et dévastés, où +dominent de loin en loin des pins de peu d'apparence, et quelques +bouleaux dont les maigres cépées ne peuvent servir qu'à empêcher de +cultiver la terre. + +(_Suite de la même lettre_.) + + Torjeck, ce 5 août 1839. + +On ne voit pas de loin dans les plaines parce que tout y fait obstacle à +l'œil; un buisson, une barrière, un palais vous cachent des lieues de +terrain avec l'horizon qui les termine. Du reste ici nul paysage ne se +grave dans la mémoire, nul site n'attire vos regards; pas une ligne +pittoresque, les plans sont rares, sans mouvement, sans lignes +contrariées; aussi ne contrastent-ils point entre eux; sur un terrain +dénué d'accidents, il faudrait au moins les couleurs du ciel méridional: +elles manquent à cette partie de la Russie, où la nature doit être +comptée absolument pour rien. + +Ce qu'on appelle les montagnes de Valdaï sont une suite de pentes et de +contre-pentes aussi monotones que les plaines tourbeuses de Novgorod. + +La ville de Torjeck est citée pour ses fabriques de cuir; c'est ici +qu'on fait ces belles bottes ouvragées, ces pantoufles brodées en fils +d'or et d'argent, délices de tous les élégants de l'Europe, surtout de +ceux qui aiment les choses bizarres pourvu qu'elles viennent de loin. +Les voyageurs qui passent par Torjeck y paient les cuirs fabriqués dans +cette ville beaucoup plus cher qu'on ne les vend à Pétersbourg ou à +Moscou. + +Le beau maroquin, le cuir de Russie parfumé se fait à Kazan, et c'est +surtout à la foire de Nijni qu'on peut, dit-on, l'acheter à bon marché, +et choisir ce qu'on veut parmi des montagnes de peaux. + +Torjeck a encore une autre spécialité, pour parler le langage du jour, +ce sont les côtelettes de poulet. L'Empereur s'arrêtant un jour à +Torjeck, dans une petite auberge, y a mangé des côtelettes de poulet +farcies, et à son grand étonnement, il les a trouvées bonnes. Aussitôt +les côtelettes de Torjeck sont devenues célèbres par toute la Russie. +Voici leur origine[19]. Un Français malheureux avait été bien reçu et +bien traité dans ce lieu par l'aubergiste; c'était une femme. Avant de +partir il lui dit: «Je ne puis vous payer, mais je ferai votre fortune»; +et il lui montra comment il fallait accommoder les côtelettes de poulet. +Le bonheur voulut, m'a-t-on dit, que cette précieuse recette fût +éprouvée d'abord sur l'Empereur et qu'elle réussît. L'aubergiste de +Torjeck est morte; mais ses enfants ont hérité de sa renommée, et ils +l'exploitent. + +Torjeck, lorsque cette ville apparaît tout d'un coup aux yeux du +voyageur qui vient de Pétersbourg, fait l'effet d'un camp au milieu d'un +champ de blé. Ses maisons blanchies, ses tours, ses pavillons rappellent +aussi les minarets des mosquées de l'Orient. On aperçoit les flèches +dorées des dômes, on voit des clochers ronds, d'autres carrés, les uns +sont à plusieurs étages, les autres sont bas, tous sont peints en vert, +en bleu; quelques-uns sont ornés de petites colonnes; en un mot, cette +ville annonce Moscou. Le terrain qui l'entoure est bien cultivé, c'est +une plaine nue, ornée de seigle; je préfère de beaucoup encore cette vue +à l'aspect des bois malades dont mes yeux ont été attristés depuis deux +jours: la terre labourée est au moins fertile: on pardonne à une contrée +de manquer de beautés pittoresques en faveur de sa richesse; mais une +terre stérile et qui pourtant n'a pas la majesté du désert, est ce que +je connais de plus ennuyeux à parcourir. + +J'ai oublié de faire mention d'une chose assez singulière qui m'a frappé +au commencement du voyage. + +Entre Pétersbourg et Novgorod, pendant plusieurs relais de suite, je +remarquai une seconde route parallèle à la chaussée principale qu'elle +suivait sans interruption à une distance peu considérable. Cette espèce +de contre-allée avait des barrières, des garde-fous, des ponts en bois +pour aider à traverser les cours d'eau et les mares; enfin on n'avait +rien négligé afin de rendre ce chemin praticable, quoiqu'il fût moins +beau et beaucoup plus raboteux que la grande route. Arrivé à un relais +je fis demander au maître de poste la cause de cette singularité: mon +feldjæger me transmit l'explication de cet homme; la voici: cette route +de rechange est destinée aux rouliers, aux bestiaux et aux voyageurs, +quand l'Empereur ou les personnes de la famille Impériale se rendent à +Moscou. On évite par cette séparation la poussière et les embarras qui +incommoderaient et retarderaient les augustes voyageurs si la grande +route restait publique au moment de leur passage. Je ne sais si le +maître de poste s'est moqué de moi, il parlait d'un air très-sérieux, et +trouvait fort simple à ce qu'il me parut, de laisser accaparer le chemin +par le souverain dans un pays où le souverain est tout. Le roi qui +disait: _la France c'est mois_! s'arrêtait pour laisser passer un +troupeau de moutons, et sous son règne le piéton, le roulier, le manant +qui suivait le grand chemin, répétait notre vieux adage aux princes +qu'il rencontrait: «La route est pour tout le monde;» ce qui fait +vraiment les lois, c'est la manière de les appliquer. + +En France les mœurs et les usages ont de tout temps rectifié les +institutions politiques; en Russie ils les exagèrent dans l'application, +ce qui fait que les conséquences deviennent pires que les principes. + +Au reste, je dois dire que cette double route finit à Novgorod; on a +sans doute pensé que l'encombrement serait plus grand aux environs de la +capitale; ou peut-être a-t-on renoncé à continuer ce chemin de rebut. + +Il faut convenir qu'avec le train dont on est mené en Russie, les +troupeaux de bœufs que vous rencontrez à chaque instant sur la grande +route, ainsi que les longues files de charrettes conduites par un seul +roulier, peuvent occasionner des accidents graves et fréquents. La +précaution de la double route est peut-être plus nécessaire ici +qu'ailleurs; mais je ne voudrais pas qu'on attendît pour écarter le +danger qu'il menaçât la vie de l'Empereur ou des membres de sa famille: +ceci n'est pas dans l'esprit de Pierre-le-Grand, qui empruntait aux +marchands de Pétersbourg le prix des drowskas de louage dans lesquels il +se faisait voiturer, et qui lorsqu'on voulait fermer un de ses parcs au +public, s'écriait: «Vous croyez donc que j'ai dépensé tant d'argent pour +moi tout seul?» + +Adieu; si je continue mon voyage sans accident ma première lettre sera +datée de Moscou. Chacune des lettres que je vous écris est ployée sans +adresse et cachée le plus secrètement possible. Mais toutes mes +précautions seraient insuffisantes si l'on venait à m'arrêter et à +fouiller ma voiture. + + + + +LETTRE VINGT-TROISIÈME. + +Madame la comtesse O'Donnell.--Postillons enfants.--Leur manière de +mener.--Elle ressemble à une tempête sur mer.--Souvenirs du cirque des +anciens.--Pindare.--Marche poétique.--Adresse merveilleuse.--Routes +encombrées de rouliers.--Chariots à un cheval.--Grâce naturelle du +peuple russe.--Élégance qu'il donne aux objets dont il se sert.--Intérêt +particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs.--Costume des +femmes.--Bourgeoises de Torjeck.--Leur toilette.--La +balançoire.--Plaisirs silencieux.--Hardiesse des Russes.--Beauté des +paysannes.--Beaux vieillards.--Beauté parfaite.--Chaumières +russes.--Divans des paysans.--Bivouacs champêtres.--Penchant au +vol.--Politesse, dévotion.--Dicton populaire.--Mon feldjæger vole les +postillons.--Propos d'une grande dame.--Parallèle de l'esprit du grand +monde en France et en Russie.--Femmes d'État.--Diplomatie, double emploi +des femmes dans la politique.--Conversation des dames russes.--Manque de +moralité chez les paysans.--Réponse d'un ouvrier à son +seigneur.--Bonheur des serfs russes.--Ce qu'il faut en penser.--Ce qui +fait l'homme social.--Vérité poétique.--Effets du despotisme.--Droits du +voyageur.--Vertus et crimes relatifs.--Rapports de l'Église avec le chef +de l'État.--Abolition du patriarcat de Moscou.--Citation de l'Histoire +de Russie, par M. l'Évesque.--Esclavage de l'Église russe.--Différence +fondamentale entre les sectes et l'Église mère.--L'Évangile instrument +de révolution en Russie.--Histoire d'un poulain.--À quoi tiennent les +vertus.--Responsabilité du crime: plus redoutée chez les anciens que +chez les modernes.--Rêve d'un homme éveillé.--Première vue du +Volga.--Souvenirs de l'histoire russe.--L'Espagne et la Russie +comparées.--Rosées du Nord; leur danger. + + +À MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20]. + + Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839. + +Encore un temps d'arrêt et toujours pour la même cause! nous cassons +régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de +Pomerania était un _gettatore_!... + +Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l'usage réitéré du mot +_tischné_ (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors +convaincu de l'inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les +yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai +pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu'on m'a donnés +jusqu'à présent étaient d'une habileté surprenante. Les Napolitains et +les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles étaient +des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'étonnent. La +première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de +dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjæger +m'assura que c'était l'usage, et comme sa personne était exposée autant +que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partîmes au galop de +nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indépendant n'étaient +pas faits pour me rassurer. L'enfant expérimenté se gardait bien +d'essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les +lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce +manége, plus d'accord avec le tempérament de l'animal qu'avec celui de +l'équipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une +verste, les rôles étaient changés, alors c'était le cocher toujours plus +impatient qui pressait l'attelage essoufflé; à peine les chevaux +paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait +jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'émulation qui +s'établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front, +nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu'au bout du relais. Ces +ardents animaux courant tous quatre l'un à côté de l'autre, +s'efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient +plutôt qu'ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de +cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je +reconnus bientôt que le mot que j'avais appris à prononcer avec tant de +soin, le mot _tischné_, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même, +je m'exposerais à des accidents, si je m'obstinais à ralentir le train +ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de +l'équilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot; +leur manière d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus +solide que la mienne; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre +équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions +ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me +sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin; +cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent +possession de leur siége. Ils s'asseyent de côté avec une grâce non +apprise, et bien préférable à l'élégance étudiée des cochers civilisés. +Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et +mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes +tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour +des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussière semblables +à l'écume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des +chevaux sur la terre qu'ils effleurent à peine. Alors les ressorts +anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable +à celui d'une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence +est neutralisée par des courants contraires; dans ce choc des éléments, +on sent le char près de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrière; +on croit relire Pindare, on croit rêver par cette foudroyante rapidité; +il s'établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l'homme +et l'intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas +seulement d'après une impulsion mécanique que l'équipage est guidé, on +reconnaît qu'il y a là échange de pensées et de sentiments: c'est de la +magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un +prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la +surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre +animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les +resserre au point de ne tenir guère plus de place qu'un attelage de deux +chevaux et ils passent alors dans d'étroits défilés; tantôt il les +espace de manière à ce qu'ils remplissent à eux seuls la moitié de la +grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en +haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est +incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin +du monde, il reste toujours quelque travail interrompu; à chaque +instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous +êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée +principale, obstruée par quelque réparation urgente; alors le cocher, +sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène +hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa +monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car +presque tout le temps du relais, on serpente d'un côté du chemin à +l'autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse, +entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans +ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant +conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en +ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval +quinteux. En Russie, l'indépendance s'est réfugiée chez les bêtes. + +La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et +sans l'adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de +ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchât au train des +rouliers, c'est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à +de grandes tonnes coupées en long par la moitié et posées ainsi tout +ouvertes sur des brancards à essieux: ce sont des espèces de coquilles +de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement +sous le rapport de la légèreté, car la construction de l'équipage et la +manière d'atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus, +en fait de denrées, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le +chariot est attelé d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est +proportionnée à la charge qu'il traîne; cet animal courageux, plein de +nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu'à +la mort et tombe avant de s'arrêter; aussi sa vie est-elle courte autant +que généreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène. + +Rien n'est plus original, plus différent de tout ce que j'ai vu ailleurs +que l'aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu'on rencontre sur +les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l'élégance +naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il +touche ou ce qu'il porte prend à son insu et malgré lui un aspect +pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine à faire usage +des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous +paraîtront tout simplement hideux; ici je les trouve étranges, +singuliers, mais significatifs et dignes d'être peints. Condamnez les +Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque +chose d'agréable à l'œil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait +des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si +ce n'est pour lui-même, au moins pour le spectateur; l'ingénieux tour +d'esprit de l'homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de +tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans +poésie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple +attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même +peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indépendance +sauvage vis-à-vis de la nature perce à chaque instant sous le joug du +despotisme, et c'est une source inépuisable de tableaux piquants et de +méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait +associer un Horace Vernet à un Montesquieu. + +Dans aucune de mes courses je n'ai regretté, comme je le fais dans +celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins +connue que l'Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée: elle +est néanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, même sous le rapport de +l'art, de la poésie, et surtout de l'histoire. + +Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le +monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société, +gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement +nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui +fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires... La +tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les +théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de +l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant +violemment enchaînés l'un à l'autre dans une société à demi barbare, +mais régularisée par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir +qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine +qu'il faut prendre pour venir l'examiner de près. + +L'État social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le +résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d'Ivan IV, surnommé le +Terrible, par la Russie elle-même, de Pierre Ier, dit le Grand, par des +hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II, +divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte +en attendant qu'il nous dévore; tel est le redoutable héritage dont +l'Empereur Nicolas dispose... Dieu sait à quelle fin!... Nos neveux +l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera +aussi éclairé que la Providence l'est aujourd'hui. + +J'ai continué de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez +jolies; mais je ne cesse de me récrier contre la coupe disgracieuse de +leur costume. Ce n'est pas d'après cet accoutrement qu'il faut juger du +sens pittoresque que j'attribue aux Russes. L'ajustement de ces femmes +défigurerait, ce me semble, la beauté la plus parfaite. Figurez-vous une +manière de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu +de robe, et qu'elles froncent tout juste sous l'aisselle: ce sont, je +crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une +taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement à l'usage +indiqué par la nature et adopté par toutes les autres femmes; c'est +l'exagération de nos modes du Directoire: non pas que les femmes +moscovites aient imité les Françaises du pavillon d'Hanovre habillées à +la grecque par David et ses élèves; mais sans le savoir, elles sont la +caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les +boulevards après le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font +une taille qui n'en est pas une, puisqu'elle est raccourcie comme je +viens de vous le dire, au point de s'arrêter au-dessus de la gorge. +Voici ce qu'il en résulte: à la première vue, la personne entière ne +représente plus qu'un grand ballot, où toutes les parties du corps sont +confondues sans grâce et pourtant sans liberté. Mais ce costume a encore +bien d'autres inconvénients assez difficiles à décrire; une de ses plus +graves conséquences, sans contredit, c'est qu'une paysanne russe +pourrait donner à téter par dessus l'épaule, comme les Hottentotes. +Telle est l'inévitable difformité produite par une mode qui détruit la +forme du corps; les Circassiennes qui comprennent mieux la beauté de la +femme et le moyen de la conserver, portent, dès le jeune âge, autour des +reins une ceinture qu'elles ne quittent jamais. + +J'ai remarqué à Torjeck une variante dans la toilette des femmes; elle +mérite, ce me semble, d'être mentionnée. Les bourgeoises de cette ville +ont un manteau court, espèce de pèlerine plissée que je n'ai vue qu'à +elles, car ce collet a cela de particulier qu'il est entièrement fermé +par devant, un peu échancré par derrière, montrant à nu le col et une +partie du dos, et qu'il s'ouvre au-dessus des reins, entre les deux +épaules; c'est précisément le contraire de tous les collets ordinaires +qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit à +dix pouces de haut, en velours, en soie ou en drap noir, attaché +au-dessous de l'omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne +comme un camail d'évêque et revenant s'agrafer à l'épaule opposée, sans +que les deux extrémités de cette espèce de rideau se rejoignent ou se +croisent par derrière. C'est plus singulier que joli ou commode; mais +l'extraordinaire suffit pour amuser un passant; ce que nous cherchons en +voyage, c'est ce qui nous prouve que nous sommes bien loin de chez nous; +voilà ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la +singerie leur est si naturel, qu'ils se choquent tout naïvement quand on +leur dit que leur pays ne ressemble à aucun autre: l'originalité, qui +nous paraît un mérite, leur semble un reste de barbarie; ils s'imaginent +qu'après nous être donné la peine de venir les voir si loin, nous devons +nous estimer fort heureux de retrouver, à mille lieues de chez nous, une +mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le +changement. + +La balançoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice +développe le don de l'équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à +cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes +conviennent à un peuple rendu prudent par la peur. + +Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent +beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils +chantent en chœur d'une voix nasillarde des notes mélancoliques et +soutenues, formant des accords d'une harmonie recherchée, mais peu +bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce +qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mélodies manquent de +simplicité. + +Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées +de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine +sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis, qu'à quelques +pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de +la même manière en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais +je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est +qu'une espèce d'intermède qui sert de délassement dans les intervalles +du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est +très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d'où +descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une +planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes; cette +planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à +ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large. + +Je n'ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la +fois sur la planche; ces deux personnes sont tantôt un homme et une +femme, tantôt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours +debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où +elles conservent l'équilibre en se tenant fortement aux cordes qui font +aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l'air +jusqu'à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment +où la machine fera le tour et où les jouteurs arrachés de leur place +seront lancés à terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car +j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les +Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément +un aplomb qui nous étonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup +d'agilité, de grâce et de hardiesse. + +Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes +filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouvé à admirer quelques +visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur +délicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est +transparente et d'une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de +blancheur, et chose rare!!... leur bouche est d'une forme parfaitement +pure, et dessinée à l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont +cependant fendus à l'orientale; ils sont à fleur de tête, et ils ont +cette expression de fourberie et d'inquiétude naturelle au regard des +Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner +la tête. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la +nature, soit par l'effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus +rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent +paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des +hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits. +Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de +cheveux d'argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend +sur leur large poitrine. À voir ces beaux visages on dirait que le temps +leur prête en dignité tout ce qu'il leur ôte en jeunesse: ce sont des +têtes plus belles à peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de +l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouvé une seule tête de +vieille femme à mettre dans un tableau. + +Il arrive quelquefois qu'un profil régulièrement grec se réunit à des +traits d'une si extrême finesse que l'expression de la physionomie ne +perd rien à la perfection des lignes du visage: alors on reste frappé +d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de +femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le +nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l'occident de +l'Europe; elles vivent enfermées, on a peu d'occasions de les voir, si +ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-là même +sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a guère plus de cent ans que +les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumières russes +sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur, +l'obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le +voyageur lorsqu'il tente par curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'un +ménage rural. + +À l'heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de +ces cases presque privées d'air: point de lits: hommes et femmes sont +étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de +la salle; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m'a toujours +arrêté, j'ai reculé; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter +dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes +tentatives. + +Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l'été, il y a hors +de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon +couvert, mais à jour: cette espèce de terrasse tourne autour de la +maison, et sert de lit à la famille qui même choisit quelquefois pour sa +couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout. + +À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une +rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons. +Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des +hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été +des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le +soleil lui-même penche pour cet Empire. + +Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent +non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux +paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se +reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un +toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil: ils passent, +avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de +l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette +pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en +faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie +rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli +s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut +renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent +jusqu'à l'user. + +Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute +occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer +propre à tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays où le +bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous +perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d'heures pour y +passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement +que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne +sont en sûreté nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils +mettent à tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et +de vos voitures; ce qui n'empêche pas ces mêmes hommes d'être fort +dévots. + +Je n'ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins +vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis, +remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il +saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu +sait si le nombre en était grand!... Ces formalités accomplies, nous +arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant, +soit en dételant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé +quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une +enveloppe de malle, ne fût-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une +vis; enfin il ne retournait jamais au logis _les mains nettes_, et me +rappelait, à mes dépens, le naïf et caractéristique dicton russe: +«Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains percées.» + +Ces hommes sont extrêmement avides d'argent, mais ils n'osent se +plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours +derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur +le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance à +Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du +voyage, m'étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche +aux guides du malheureux postillon privé d'une partie du salaire que, +d'après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit +d'espérer de moi, et le fripon de feldjæger s'étant aperçu à son tour de +ma générosité (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit +effrontément, en me disant qu'il ne pourrait plus répondre de moi en +voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de +son autorité. + +Au surplus, faut-il s'étonner de voir les hommes du commun dénués de +sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus +simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les +bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne +croyez pas que j'exagère: je vous dis ce que je vois; un orgueil +aristocratique, dégénéré et contraire au véritable honneur, règne en +Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une +grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naïf; son discours m'a +trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot; de +pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi +les femmes qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la +tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m'a +doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait. + +«Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d'un état +social tel que le vôtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus +grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents +francs: c'est révoltant; voyez la différence: il n'y a pas dans toute la +Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour +un temps illimité; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle, +vous devez vous trouver à l'aise chez nous. Il y a plus de rapports +entre les Français de l'ancien régime et nous, qu'entre aucune des +autres nations de l'Europe.» + +Il est certain que j'ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la +réputation de faire très-bien de petits couplets impromptus. + +Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-même pour ne +pas protester soudain et hautement contre l'affinité dont se vantait +cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée, je ne pus m'empêcher +de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous +pour un aristocrate ultra pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi +les libéraux les plus exagérés; et je finis en ajoutant: «Quand vous +m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit nécessaire +de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole. + +--Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes énormes, mais +ils seraient ruinés s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.» + +J'ai regardé d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou +même comme un piége tendu à ma crédulité; mais les informations que j'ai +prises plus tard m'ont prouvé qu'il était sérieux. + +Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en +Russie ont l'esprit français, la même dame me racontait qu'un de ses +parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des +vers improvisés à d'autres vers chantés en l'honneur du maître de la +maison, le tout sur le même air: «Vous voyez combien nous sommes +Français,» ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas. +«Oui, plus que nous, répondis-je,» et nous parlâmes d'autre chose. Je me +figurais l'étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans +_les salons_[22] de madame ***, et demandant à notre France actuelle ce +qu'est devenue la France du temps de Louis XV. + +Sous l'Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de +quelques personnes de la cour ressemblait à celle des salons de Paris: +aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis +qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Français +modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et +les Russes ne parlent de rien. + +Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes +des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'État, ont +le génie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent à ce +don des mœurs qui rappellent tout à fait celles du XVIIIe siècle, ce +sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de +leur dévergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un +profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie +d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en +Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public, +accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge: les +autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en +bonnet le double rôle d'ambassadeur indépendant et d'espion de +l'ambassadeur officiel. + +Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux +négociations politiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont +servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec +plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes +par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement +amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage +d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est +l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et +l'Europe n'est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen +d'influence. Avec son armée cachée d'agents amphibies, d'amazones +politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage féminin, la cour de +Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s'ils +étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de +bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses. + +La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur +conversation insipide, d'intéressante qu'elle pourrait être. Ce malheur +arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement +les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets +graves: il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours: les +paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est +ailleurs; elles pensent toujours à autre chose qu'à ce dont elles +parlent; il résulte de cette division un manque d'accord, une absence de +naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires +de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu +divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et +il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation +des hommes d'État; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur +est le fléau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix à cette +occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son éclat sans +compensation comme sans excuse. + +On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas développé parmi les +paysans russes, et mon expérience journalière confirme les récits que +j'entends faire aux personnes le moins instruites. + +Un grand seigneur m'a conté qu'un homme à lui, habile en je ne sais quel +métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg: au +bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines, +qu'il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient +à Pétersbourg au jour prescrit. + +«Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son maître. + +--Fort content, réplique naïvement l'ouvrier; ma femme m'avait donné +deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec +grand plaisir.» + +Ces pauvres gens n'ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes, +ni leurs enfants, ni même leur cœur: ils ne sont pas jaloux; de quoi le +seraient-ils?... d'un accident?... l'amour chez eux n'est pas autre +chose... Telle est pourtant l'existence des hommes les plus heureux de +la Russie: des serfs!!... J'ai souvent entendu envier leur sort par les +grands, et peut-être à juste titre. + +«Ils n'ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d'eux et de +leurs familles (Dieu sait comment on s'acquitte de cette charge, quand +les paysans deviennent vieux et inutiles); assurés du nécessaire pour +leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent +fois que les paysans libres ne le sont chez vous.» + +Je me taisais en écoutant ce panégyrique du servage: mais je pensais: +s'ils n'ont point de soucis, ils n'ont point de famille, et partant +point d'affections, point de bonheur, point de sentiment moral; point de +compensation aux peines matérielles de la vie; ils ne possèdent rien, et +c'est la propriété particulière qui fait l'homme social, parce que seule +elle constitue la famille. + +Les faits que je vous cite me paraissent en contradiction avec les +sentiments poétiques exprimés par l'auteur de Thelenef. Ma mission n'est +pas de concilier les contradictions; je ne suis obligé qu'à peindre les +contrastes: les expliquera qui pourra. + +D'ailleurs les poëtes russes ont le monopole du mensonge comme tous les +autres poëtes: si ces privilégiés de la pensée imaginent, c'est pour +être plus vrais que les historiens. + +La vérité morale est la seule qui mérite notre culte, et c'est à la +saisir que tendent tous les efforts de l'esprit humain, quelle que soit +la sphère de ses travaux. + +Si dans mes voyages, je mets un soin extrême à peindre le monde tel +qu'il est, c'est pour exciter dans tous les cœurs et surtout dans le +mien le regret de ne pas le trouver tel qu'il devrait être. C'est pour +réveiller dans les âmes le sentiment de l'immortalité en nous rappelant +à chaque injustice, à chaque abus inhérents aux choses de la terre, le +mot de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» + +Jamais je n'ai eu tant d'occasions d'appliquer ce mot que depuis mon +séjour en Russie: il me revient à chaque instant; sous le despotisme, +toutes les lois sont calculées pour profiter à l'oppression; +c'est-à-dire que plus l'opprimé aura sujet de se plaindre, moins il en +aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer cependant que devant Dieu, +la mauvaise action d'un citoyen est plus criminelle que la même mauvaise +action d'un serf; celui qui voit tout, tient compte de l'insensibilité +de sa conscience à l'homme abruti par le spectacle de l'iniquité +toujours triomphante. + +Le mal est mal partout, dira-t-on, et l'homme qui vole à Moscou est un +voleur tout comme le filou de Paris. Voilà précisément ce que je nie. +C'est de l'éducation générale que reçoit un peuple que dépend en grande +partie la moralité de chaque individu, d'où il suit qu'une effrayante et +mystérieuse solidarité de torts et de mérites a été établie par la +Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu'il vient un +moment dans l'histoire des sociétés où l'État est jugé, condamné, +exterminé comme un seul homme. + +Il faut le répéter souvent; les vertus, les vices, les crimes des +esclaves n'ont pas la même signification que ceux des hommes libres: +ainsi lorsque j'examine le peuple russe, je puis constater comme un fait +qui n'implique pas ici le même blâme qu'il impliquerait chez nous, qu'en +général il manque de fierté, de délicatesse, de noblesse; et qu'il +supplée à ces qualités par la patience et la finesse: tel est mon droit +d'exposition, droit acquis à tout observateur véridique; mais je +l'avoue, à tort ou à raison, je vais plus loin encore; je condamne ou je +loue ce que je vois; ce n'est pas assez de peindre, je juge; si vous me +trouvez passionné, permis à vous d'être plus raisonnable que moi. + +L'impassibilité est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a +toujours paru difficile si ce n'est impossible à l'écrivain. + +«Le peuple russe est doux,» me dit-on; à cela je réponds: «Je ne lui en +sais nul gré, c'est l'habitude de la soumission...» D'autres me disent: +«le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a +dans le cœur: le fond de ses sentiments et de ses idées, c'est la +superstition et la férocité.» À ceci, je réponds: «Pauvre peuple! il est +si mal élevé.» + +Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu'ils +soient les hommes les plus heureux, c'est-à-dire, les moins à plaindre +de la Russie. + +De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que +le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce +but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la +victoire. + +Mais depuis les usurpations de l'autorité temporelle, la religion +chrétienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un +des rouages du despotisme: voilà tout. Dans ce pays où rien n'est défini +nettement, et, pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels +de l'Église avec le chef de l'État, qui s'est fait aussi l'arbitre de la +foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative: il se +l'est arrogée; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme +un droit; il a conservé un synode: c'est un dernier hommage rendu par la +tyrannie au Roi des Rois et à son Église ruinée. Voici comment cette +révolution religieuse est racontée dans l'Évesque que je lisais tout à +l'heure. + +J'étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu'on allait me +chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma +calèche, je parcourais l'_Histoire de Russie_, d'où j'ai extrait ce +passage, que je vous copie sans y changer un mot. + +«1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru différer +toujours de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche. Pendant +vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef +de l'Église s'était insensiblement refroidie. + +«L'Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie +pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie +auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit +ressortir toutes les matières qui concernent la religion d'un nouveau +tribunal qu'on appelle le saint synode. + +«Il ne se déclara pas le chef de l'Église; _mais il le fut en effet_ par +le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége +ecclésiastique. Le voici: «Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur +et sujet de mon naturel et véritable souverain... _Je reconnais qu'il +est le juge suprême de ce collége spirituel_.» + +«Le synode est composé d'un président, de deux vice-présidents, de +quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des +causes ecclésiastiques sont bien éloignés d'avoir ensemble le pouvoir +que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le +métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils; leur nom ne +paraît point dans les actes de la souveraineté; ils n'ont même, dans les +matières qui leur sont soumises, qu'une autorité subordonnée à celle du +souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres +prélats, et que leur autorité cesse dès qu'ils ne siégent plus sur leur +tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-même n'a rien de fort imposant, +ils n'inspirent point au peuple une vénération particulière.» + +(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par +Pierre-Charles l'Évesque; 4e édition, publiée par Malte-Brun et Depping, +volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupée, n° 7; +Ferra, rue des Grands-Augustins, n° 11.) + +Ce qui me console des accidents arrivés à ma voiture, c'est que ces +retards sont favorables à mes travaux. + +Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrétiens: +vous venez de voir la principale cause du peu d'efficacité de sa foi. +Quand l'Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale; +esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le répéter, la +seule Église véritablement indépendante, c'est l'Église catholique, qui +seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité; toutes les autres +Églises font partie constitutive des États qui s'en servent comme de +moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont +d'excellents auxiliaires du gouvernement; complaisantes pour les +dépositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les +sujets, elles appellent la Divinité au secours de la police; le résultat +immédiat est sûr, c'est le bon ordre dans la société; mais l'Église +catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et +va plus loin. Les Églises nationales font des citoyens: l'Église +universelle fait des hommes. Chez les sectaires, le respect pour +l'Église se confond avec l'amour de la patrie; chez les catholiques, +l'Église et l'humanité régénérée ne font qu'un. + +En Russie, le respect pour l'autorité est encore aujourd'hui l'unique +ressort de la machine publique; ce respect est nécessaire sans doute, +mais, pour civiliser profondément le cœur des hommes, il faut leur +enseigner quelque chose de plus que l'obéissance aveugle. + +Le jour où le fils de l'Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette +noble tâche n'appartient pas au père, obligé qu'est celui-ci d'employer +son règne laborieux à resserrer les liens de la vieille discipline +militaire qui est tout le gouvernement moscovite): du jour où le fils de +l'Empereur aura fait pénétré parmi toutes les classes de cette nation +l'idée que celui qui commande doit du respect à celui qui obéit, une +révolution morale se sera opérée en Russie; et l'instrument de cette +révolution, c'est l'Évangile. + +Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mépris pour le faible +est contagieux; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le +blâment le plus vivement finissent par le partager. J'en suis la preuve. + +En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette +passion sert de prétexte à toutes sortes d'actes inhumains. Mon courrier +la partage et me la communique; d'où il suit que je me rends souvent +sans me l'avouer complice de ses injustices. Il se fâche lorsque le +cocher descend de son siége pour rajuster un harnais, ou que cet homme +s'arrête en chemin sous tout autre prétexte. + +Hier au soir, au commencement d'un relais, un jeune enfant qui nous +menait avait été plusieurs fois menacé de coups par mon feldjæger pour +un semblable délit, et je partageais l'impatience et la colère de cet +homme; tout à coup un poulain, âgé seulement de quelques jours et bien +connu de l'enfant, s'échappe d'un enclos voisin de la route et se met à +galoper et à hennir auprès de ma voiture, car il prenait une des juments +de notre attelage pour sa mère. Le jeune postillon, déjà coupable de +retard, veut encore une fois s'arrêter pour venir en aide au poulain +qu'il voit à chaque instant menacé d'être écrasé sous ma voiture. Mon +courrier lui défend impérieusement de descendre; l'enfant immobile sur +son siége, obéit en bon Russe qu'il est, et continue de nous mener au +galop sans proférer une plainte: j'appuie l'acte de sévérité de mon +courrier: «il faut soutenir l'autorité, même quand elle fait une faute, +me dis-je, c'est l'esprit du gouvernement russe; mon feldjæger n'a pas +trop de zèle; si je le décourage lorsqu'il montre de l'empressement à +faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus +à rien; d'ailleurs, c'est l'usage: pourquoi serais-je moins pressé qu'un +autre, il y va de ma dignité de voyager vite; avoir du temps, c'est se +déshonorer; il faut être impatient pour être important dans ce pays...» +Pendant que je me faisais à moi-même ces raisonnements et bien d'autres, +la nuit était venue. + +Je m'accuse d'avoir eu la dureté, plus que russe, car je n'ai pas pour +excuse mes habitudes d'enfance, de laisser le pauvre poulain et le +malheureux enfant se lamenter de concert, l'un en hennissant de toute sa +force, l'autre, en pleurant tout bas, différence qui donnait à la brute +un avantage réel sur l'homme. J'aurais dû interposer mon autorité pour +faire cesser ce double supplice: mais non, j'ai assisté, j'ai contribué +au martyre avec indifférence. Il fut long, car le relais était de six +lieues; l'enfant, forcé de torturer l'animal qu'il aurait voulu sauver, +souffrait avec une résignation qui m'aurait touché, si je n'avais eu +déjà le cœur endurci par mon séjour dans ce pays: chaque fois qu'un +paysan paraissait de loin sur la route, l'enfant sentait renaître +l'espoir de délivrer son cher poulain; il faisait de loin des signes, il +se préparait à parler, il criait de cent pas au-devant du piéton, mais +n'osant ralentir l'impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait +jamais à se faire comprendre à temps. Si parfois un paysan, plus avisé +que les autres, pensait de lui-même à s'emparer du poulain, la voiture +lancée ne le laissait point approcher, et le jeune cheval, collé aux +flancs d'une de nos bêtes, passait hors d'atteinte devant l'homme +déconcerté; la même chose avait lieu dans les villages; à la fin, le +découragement de notre postillon devint tel que l'enfant abruti +n'appelait même plus les gens au secours de son protégé. Cette +courageuse bête, âgée de huit jours, au dire du postillon, eut assez de +nerf pour faire ses six lieues au galop. + +Là, notre esclave, c'est de l'homme que je parle, se voyant enfin +délivré du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout +entier au secours du poulain; l'énergie de ce généreux animal était +telle que, malgré la fatigue d'une course forcée, malgré la raideur de +ses membres ruinés avant d'être formés, il fut encore très-difficile à +prendre. On ne put s'en saisir qu'en le faisant entrer dans une écurie à +la suite de la jument qu'il avait adoptés pour mère. Quand on lui eut +mis un licol, on l'enferma près d'une autre jument qui lui donna son +lait; mais il n'avait plus la force de téter. Les uns disaient qu'il +téterait plus tard, d'autres qu'il était fourbu, et qu'il allait mourir. +Je commence à comprendre quelques mots de russe; en écoutant cet arrêt, +prononcé par l'ancien du village, notre petit postillon s'identifiait +avec le jeune animal, et prévoyant sans doute le traitement réservé au +gardien des poulains, il paraissait consterné, comme s'il eût dû +recevoir lui-même les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais +je n'ai vu l'expression du désespoir plus profondément empreinte sur un +visage d'enfant; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon +cruel courrier ne lui échappa. Tant d'empire sur soi-même, tant de +contrainte à cet âge me faisait peur et pitié. + +Cependant le courrier, sans s'occuper un instant du poulain, sans +accorder un regard à l'enfant désolé, remplissait gravement sa tâche, et +s'occupait, avec l'air d'importance requis en pareil cas, de nous faire +amener un nouvel attelage. + +Sur cette route, la principale et la plus fréquentée de la Russie, les +villages où se trouvent les relais sont peuplés de paysans établis là +pour desservir la poste; à l'arrivée d'une voiture, le directeur +Impérial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme +disponibles: quelquefois les distances sont assez considérables pour +faire perdre aux voyageurs pressés un quart d'heure et beaucoup plus; +j'aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu +moins de rapidité. Au moment où je quittai le poulain surmené et le +jeune postillon désespéré, je ne sentis pas le remords. Il ne m'est venu +qu'en réfléchissant, et surtout en vous écrivant: la honte a réveillé le +repentir. Vous voyez qu'on se corrompt vite à respirer l'air du +despotisme... que dis-je? en Russie le despotisme est sur le trône, mais +la tyrannie est partout. + +Si vous faites la part de l'éducation et des circonstances, vous +reconnaîtrez que le seigneur russe le plus habitué à subir et à exercer +le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une +barbarie plus blâmable que l'acte de cruauté dont je me suis rendu +coupable hier au soir par mon silence. + +Moi, Français, qui me crois doux de caractère, qui prétends à être +civilisé de longue date, qui voyage chez un peuple dont j'observe les +mœurs avec une attention sévère, voilà qu'à la première occasion +d'exercer un petit acte de férocité inutile, je succombe à la tentation; +le Parisien se conduit en Tatare! le mal est dans l'air... + +En France, où l'on sait respecter la vie, même chez les animaux, si mon +postillon n'eût pas songé à sauver le poulain, j'aurais fait arrêter +pour appeler moi-même des paysans, et je n'aurais continué ma route +qu'après avoir mis la bête en sûreté: ici j'ai contribué à sa perte par +un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous êtes +forcé de reconnaître qu'elles dépendent des circonstances plus que de +vous!! Un grand seigneur russe, qui dans un accès de colère ne bat pas à +mort un de ses paysans, mérite des éloges, il est humain; tandis qu'un +Français peut être cruel pour avoir laissé courir un poulain sur une +route. + +J'ai passé la nuit à méditer sur le grand problème des vertus et des +vices relatifs; et j'ai conclu qu'on n'a pas assez éclairci de nos jours +un point de morale politique fort important. C'est la part de mérite ou +de responsabilité que chaque individu a le droit de revendiquer dans ses +propres actions, et celle qui revient à la société où il est né. Si la +société se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de +ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de +quelques autres. Sous ce rapport, l'antiquité était plus avancée que +nous ne le sommes; le bouc émissaire des Juifs nous montre à quel point +la nation craignait la solidarité du crime. De ce point de vue, la peine +de mort n'était pas seulement le châtiment plus ou moins juste du +coupable, elle était une expiation publique, une protestation de la +société contre toute participation au forfait et à la pensée qui +l'inspire. Ceci nous sert à comprendre comment l'homme social a pu +s'arroger le droit de disposer légalement de la vie de son semblable; +œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie: la loi du talion, en un mot, +était politique; une société qui veut subsister doit rejeter de son sein +le criminel: quand Jésus-Christ est venu mettre sa charité à la place de +la rigoureuse justice de Moïse, il savait bien qu'il abrégeait la durée +des royaumes de la terre; mais il ouvrait aux hommes le royaume du +ciel... Sans l'éternité et l'immortalité, le christianisme coûterait à +la terre plus qu'il ne lui rapporte. C'est à quoi je rêvais tout éveillé +cette nuit. + +Un cortége d'idées indécises, fantômes de l'intelligence, active à demi, +à demi engourdie, défilait lentement dans ma tête; le galop des chevaux +qui m'emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit +appesanti; le corps avait des ailes, la pensée était de plomb; je la +laissais, pour ainsi dire, derrière moi, en roulant dans la poussière +plus vite que l'imagination ne traverse l'espace: les steppes, les +marais avec leurs pins étiolés et leurs bouleaux difformes, les +villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures +fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m'avait amené +devant ce mouvant spectacle où l'âme ne parvenait pas à suivre le corps, +tant la sensation était prompte!... Ce renversement de la nature, ces +illusions de l'esprit dont la cause était matérielle, ce jeu d'optique +appliqué au mécanisme des idées, ce déplacement de la vie, ces songes +volontaires étaient prolongés par les chants monotones des hommes qui +conduisaient mes chevaux; tristes notes semblables aux psalmodies du +plain-chant dans nos églises, ou plutôt aux accents nasillards des vieux +juifs dans les synagogues allemandes. C'est à quoi se sont réduits pour +moi jusqu'à présent les airs russes tant vantés. On dit ce peuple +très-musical: nous verrons plus loin; je n'ai rien entendu encore qui +mérite la peine d'être écouté: la conversation chantée du cocher avec +ses chevaux pendant la nuit était lugubre; ce roucoulement sans rhythme, +espèce de rêverie déclamée où l'homme confie son chagrin à la brute, la +seule espèce d'amis dont l'homme n'ait point à se défier, me remplissait +l'âme d'une mélancolie plus profonde que douce. + +Il y a un moment où la route s'abat brusquement sur un pont de bateaux +très-bas en ce moment, parce que la sécheresse a resserré le fleuve +qu'il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rétréci par les +chaleurs de l'été, a un grand nom: c'est le Volga: sur le bord de ce +fleuve fameux, une ville m'apparaît au clair de lune: ses longues +murailles blanches brillent dans la nuit, qui n'est qu'un crépuscule +favorable aux évocations; une route nouvellement rechargée tourne autour +de cette ville nouvellement recrépie et où je retrouve les éternels +frontons romains et les colonnades de plâtre que les Russes aiment tant, +parce qu'ils croient prouver par là qu'ils s'entendent aux arts; on ne +peut avancer qu'au pas sur cette route encombrée. La ville, dont je fais +le tour, me paraît immense: c'est Twer; ce nom me retrace les +interminables disputes de famille qui ont fait l'histoire de Russie +jusqu'à l'invasion des Tatares: j'entends les frères insulter leurs +frères; le cri de guerre retentit; j'assiste au massacre; le Volga roule +du sang; du fond de l'Asie les Calmoucks viennent le boire et en verser +d'autre. Mais moi, pourquoi suis-je mêlé à cette foule altérée de +carnage? c'est pour avoir un nouveau voyage à vous raconter; comme si le +tableau d'un pays où la nature n'a rien fait, où l'art n'a produit que +des ébauches ou des copies pouvait vous intéresser après la description +de l'Espagne, de cette terre où le peuple le plus original, le plus gai, +le plus indépendant de caractère, et même le plus libre de fait si ce +n'est de droit, lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre; +où l'on danse, où l'on prie ensemble en attendant qu'on s'égorge et +qu'on pille les églises: voilà le tableau qu'il faut vous faire oublier +par la peinture d'une plaine de quelques mille lieues, et par la +description d'une société qui n'a d'original que ce qu'elle cache... La +tâche est rude. + +Moscou même ne me dédommagera pas de la peine que je me donne pour +l'aller voir. Renonçons à Moscou, faisons tourner bride au postillon, et +partons en toute hâte pour Paris. J'en étais là de mes rêveries quand le +jour est venu. Ma calèche était restée découverte et dans mon +demi-sommeil je ne m'apercevais pas de la maligne influence des rosées +du Nord: mes habits étaient traversés, mes cheveux comme trempés de +sueur, tous les cuirs de ma voiture baignés d'une eau malfaisante. +J'avais mal aux yeux, un voile était sur ma vue; je me rappelais le +prince de *** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqué +en Pologne sous la même latitude dans une prairie humide[25]. + +Mon domestique m'annonce que ma voiture est raccommodée: je pars, et si +l'on ne m'a pas ensorcelé, si quelque accident nouveau ne me retient pas +en chemin, si je ne suis pas destiné à faire mon entrée à Moscou en +charrette ou à pied, ma première lettre sera datée de la ville sainte +des Russes, où l'on me fait espérer d'arriver dans quelques heures. + +Me voyez-vous occupé à cacher mes écritures, car chacune de mes lettres, +même celle qui vous paraîtrait le plus innocente, suffirait pour me +faire envoyer en Sibérie. J'ai soin de m'enfermer pour écrire, et quand +c'est mon feldjæger ou quelqu'un de la poste qui frappe à ma porte, je +serre mes papiers avant d'ouvrir et fais semblant de lire. Je vais +glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau: +ces précautions sont superflues, je l'espère bien, mais je crois +nécessaire de les prendre; c'est assez pour vous donner une idée du +gouvernement russe. + + + + +LETTRE VINGT-QUATRIÈME. + +Première apparition de Moscou.--Flotte en pleine terre.--Campaniles des +églises grecques: leur nombre sacramentel.--Sens symbolique de cette +architecture.--Peinture des toits et des clochers, décoration métallique +des églises.--Château de Pétrowski.--Style de son architecture.--Entrée +de Moscou.--Privilége de l'art.--Aspect du Kremlin.--Couleur du +ciel.--L'église de Saint-Basile vue de loin.--Les Français à +Moscou.--Anecdote relative à la marche de notre armée au delà de +Smolensk.--La cassette du ministre de la guerre.--Bataille de la +Moskowa.--Le Kremlin est une cité.--Origine du titre de Czar.--Intérieur +de Moscou.--Auberge de madame Howard.--Précautions qu'elle prend pour +maintenir la propreté chez elle.--Promenade nocturne.--Description de la +ville pendant la nuit.--Aspect du Kremlin au clair de lune.--Poussière +des rues; nuées de drowskas.--Chaleurs de l'été.--Population de +Moscou.--Illuminations officielles.--Réflexions.--Plantations sous les +murs du Kremlin.--Aspect de ses remparts.--Ce que c'est que le +Kremlin.--Souvenir des Alpes.--Ivan III.--Chemin voûté.--Magie de la +nuit et de l'architecture.--Bonaparte au Kremlin. + + + Moscou, ce 7 août 1839. + +Ne vous est-il jamais arrivé, aux approches de quelque port de la Manche +ou du golfe de Biscaye, d'apercevoir les mâts d'une flotte derrière des +dunes peu élevées qui vous cachaient la ville, les jetées, la plage, la +mer elle-même avec la coque des navires qu'elle portait? Vous ne pouviez +découvrir au-dessus du rempart naturel qu'une forêt dépouillée, portant +des voiles éclatantes de blancheur, des vergues, des pavillons bariolés, +des banderoles flottantes, des oriflammes de couleurs vives et variées: +et vous restiez surpris devant cette apparition d'une escadre en pleine +terre; c'est ce qui m'est arrivé quelquefois en Hollande, et un jour en +Angleterre après avoir pénétré dans l'intérieur du pays à une certaine +distance de la Tamise entre Gravesende et l'embouchure du fleuve: eh +bien! tel est exactement l'effet qu'a produit sur moi la première vue de +Moscou: une multitude de clochers brillait seule au-dessus de la poudre +de la route, et le corps de la ville disparaissait sous ce nuage +tourbillonnant, tandis qu'au-dessus des derniers lointains du paysage la +ligne de l'horizon s'effaçait derrière les vapeurs du ciel d'été +toujours un peu voilé dans ces parages. + +La plaine inégale, à peine habitée, à demi cultivée, infertile à l'œil, +ressemble à des dunes où croîtraient de maigres bouquets de sapins et où +des pêcheurs auraient bâti de loin en loin quelques cabanes peu solides, +mais suffisantes pour abriter leur indigence. C'est du milieu de cette +solitude que je vis tout à coup sortir des milliers de tours peintes et +de campaniles étoiles dont je n'apercevais pas la base: c'était la +ville; les maisons basses restaient encore cachées dans une des +ondulations du sol, tandis que les flèches aériennes des églises, les +formes bizarres des tours, des palais et des vieux couvents attiraient +déjà mes regards comme une flotte à l'ancre et dont on ne peut découvrir +que les mâts planant dans le ciel[26]. + +Cette première vue de la capitale de l'Empire des Slaves qui s'élève +brillante dans les froides solitudes de l'Orient chrétien, produit une +impression qu'on ne peut oublier. + +On a devant soi un paysage triste, mais grand comme l'Océan, et pour +animer ce vide, une ville poétique et dont l'architecture n'a point de +nom, comme elle n'a point de modèle. + +Pour bien comprendre la singularité du tableau, il faut vous rappeler le +dessin orthodoxe de toute église grecque; le faîte de ces pieux +monuments est toujours composé de plusieurs tours qui varient dans leur +forme et dans leur hauteur, mais dont le nombre est de cinq au moins; ce +nombre sacramentel est quelquefois beaucoup plus considérable. Le +clocher du milieu est le plus élevé; les quatre autres, maintenus à des +étages inférieurs, entourent avec respect la tour principale. Leur forme +varie: le sommet de ces donjons symboliques ressemble assez souvent à +des bonnets pointus posés sur une tête; on peut aussi comparer le grand +clocher de certaines églises, peint et doré extérieurement, à une mitre +d'évêque, à une tiare ornée de pierreries, à un pavillon chinois, à un +minaret, à une toque de bonze; souvent aussi c'est tout simplement une +petite coupole en forme de boule et terminée par une pointe; toutes ces +figures plus ou moins bizarres sont surmontées de grandes croix de +cuivre travaillées à jour, dorées, et dont le dessin compliqué rappelle +un peu les ouvrages en filigrane. Le nombre et la disposition de ces +campaniles a toujours un sens religieux; ils signifient les degrés de la +hiérarchie ecclésiastique. C'est le patriarche entouré de ses prêtres, +de ses diacres et sous-diacres élevant entre la terre et le ciel sa tête +radieuse. Une variété pleine de fantaisie préside au dessin de ces +toitures plus ou moins ornées, mais l'intention primitive, l'idée +théologique y est toujours scrupuleusement respectée. De brillantes +chaînes de métal dorées ou argentées unissent les croix des flèches +inférieures à la croix de la tour principale; et ce filet métallique +tendu sur une ville entière produit un effet impossible à rendre même +dans un tableau, à plus forte raison dans une description; car les mots +restent presqu'aussi loin des couleurs que des sons. Imaginez-vous donc, +si vous pouvez, l'effet de cette sainte cohorte de clochers, qui, sans +avoir avec précision les formes humaines, représentent grotesquement une +réunion de personnages assemblés sur le faîte de chaque église comme sur +les toits des moindres chapelles: c'est une phalange de fantômes qui +planent sur une ville. + +Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu'il y a de plus singulier dans +l'aspect des églises russes: leurs dômes mystérieux sont, pour ainsi +dire, cuirassés, tant le travail de leur enveloppe est recherché. On +dirait d'une armure damasquinée, et l'on reste muet d'étonnement en +voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochés, écaillés, +émaillés, pailletés, zébrés, rayés par bandes et peints de couleurs +diverses, mais toujours très-vives et très-brillantes. + +Représentez-vous de riches tentures étalées du haut en bas le long des +édifices les plus apparents d'une ville dont les masses d'architecture +se détachent sur le fond vert d'eau de la campagne solitaire. Le désert +est pour ainsi dire illuminé par ce magique réseau d'escarboucles qui se +détache sur un fond de sable métallique. Le jeu de la lumière, miroitant +sur cette ville aérienne, produit une espèce de fantasmagorie en plein +jour qui rappelle l'éclat des lampes reflétées dans la boutique d'un +lapidaire: ces lueurs chatoyantes donnent à Moscou un aspect différent +de celui de toutes les autres grandes cités de l'Europe. Vous pouvez +vous figurer l'effet du ciel vu du milieu d'une telle ville: c'est une +gloire pareille à celle des vieux tableaux, on n'y voit que de l'or. + +Je ne dois pas négliger de vous rappeler le grand nombre des églises que +renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu'en 1730 Weber +avait compté à Moscou 1500 églises et que les gens du pays faisaient +alors monter ce chiffre à 1600, mais il ajoute que c'est une +exagération. Coxe en 1778 le fixe à 484. Lavau redit encore ce nombre. +Quant à moi je me contente de vous peindre l'aspect des choses; j'admire +sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits +exclusivement avec des chiffres. + +J'en ai dit assez, j'espère, pour vous faire comprendre et partager ma +surprise à la première apparition de Moscou: voilà mon unique ambition. +Votre étonnement s'accroîtra, si vous rappelez à votre souvenir ce que +vous avez lu partout: que cette ville est un pays tout entier, et que +les champs, les lacs, les bois renfermés dans son enceinte mettent des +distances considérables entre les divers édifices dont elle est ornée. +Il résulte d'un tel éparpillement un surcroît d'illusion; la plaine +entière est couverte d'une gaze d'argent; trois ou quatre cents églises +ainsi espacées forment à l'œil un demi-cercle immense; aussi lorsqu'on +approche pour la première fois de la ville vers l'heure du soleil +couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu +planant sur les églises de Moscou; c'est l'auréole de la ville sainte. + +Mais à trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige +s'évanouit, on s'arrête devant le très-réel château de Pétrowski, lourd +palais de briques brutes, bâti par Catherine II dans un goût bizarre, +d'après un dessin moderne surchargé d'ornements qui se détachent en +blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de plâtre, à ce que je crois, +et non de pierre, tient du gothique, mais ce n'est pas du gothique de +bon style, ce n'est qu'extravagant. L'édifice est carré comme un dé; +régularité de plan qui ne rend pas l'aspect général plus imposant. C'est +là que s'arrête le souverain quand il doit faire une entrée solennelle à +Moscou. J'y reviendrai, car on y a établi un spectacle d'été, planté un +jardin, et bâti une salle de bal, espèce de café public, rendez-vous des +oisifs de la ville pendant la belle saison. + +Passé Pétrowski, le désenchantement va toujours croissant tellement +qu'en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire à ce qu'on avait +vu de loin: on rêvait, et au réveil on se retrouve dans ce qu'il y a de +plus prosaïque et de plus ennuyeux au monde; dans une grande ville sans +monuments, c'est-à-dire sans un seul objet d'art qui soit digne d'une +admiration réfléchie; devant cette lourde et maladroite copie de +l'Europe, vous vous demandez ce qu'est devenue l'Asie qui vous était +apparue un instant. Moscou vu du dehors et dans son ensemble, est une +création des sylphes, c'est le monde des chimères; de près et en détail, +c'est une vaste cité marchande, inégale, poudreuse, mal pavée, mal +bâtie, peu peuplée, qui dénote sans doute l'œuvre d'une main puissante, +mais en même temps la pensée d'une tête à qui l'idée du beau a manqué +pour produire un seul chef-d'œuvre. Le peuple russe a la force des bras, +c'est-à-dire celle du nombre; la puissance de l'imagination lui manque. + +Sans génie pour l'architecture, sans talent, sans goût pour la +sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses énormes par +les dimensions; on ne peut produire rien d'harmonieux, c'est-à-dire de +grand par les proportions. Heureux privilége de l'art!... les +chefs-d'œuvre se survivent à eux-mêmes, ils subsistent dans la mémoire +des hommes bien des siècles après que le temps les a ruinés; ils +participent par l'inspiration qui se manifeste jusque dans leurs +derniers débris, à l'immortalité de la pensée qui les a créés; tandis +que des masses informes, quelque solidité qu'on leur donne, seront +oubliées même avant que le temps en ait fait raison. L'art, lorsqu'il +atteint à sa perfection, donne de l'âme aux pierres; c'est un mystère. +Voilà ce qu'on apprend en Grèce où chaque morceau de sculpture concourt +à l'effet du plan général de chaque monument. En architecture, comme +dans les autres arts, c'est de l'excellence des moindres détails et de +leurs rapports savamment combinés avec le plan général, que naît le +sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette +impression. + +Néanmoins, dans le chaos de plâtre, de briques et de planches qu'on +appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards: l'église de +Saint-Basile, je vous en décrirai tout à l'heure l'apparence, et le +Kremlin; le Kremlin dont Napoléon lui-même n'a pu faire sauter que +quelques pierres! + +Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, inégaux, déchirés, ses +créneaux étagés, est à lui seul grand comme une ville. Vers la fin du +jour, au moment où j'entrais à Moscou, les masses bizarres des palais et +des églises renfermés dans cette citadelle se détachaient en clair sur +un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de +vide, mais froid de ton; ce qui n'empêche pas que nous soyons brûlés de +chaleur, étouffés de poussière, dévorés de mousquites. C'est la longue +durée de la saison chaude qui colore les sites méridionaux; dans le +Nord, on sent les effets de l'été, on ne les voit pas; l'air a beau +s'échauffer par moments, la terre reste toujours décolorée. + +Je n'oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d'éprouver à la +première apparition du berceau de l'Empire russe moderne: le Kremlin +vaut le voyage de Moscou. + +À la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte, à ce que +dit mon feldjæger, car je n'ai pu encore arriver jusque-là, s'élève +l'église de Saint-Basile, _Vassili Blagennoï_; elle est connue aussi +sous le nom de cathédrale de la protection de la sainte Vierge. Dans le +rit grec on prodigue aux églises le titre de cathédrales, chaque +quartier, chaque monastère a la sienne, chaque ville en a plusieurs; +celle de Vassili est à coup sûr le monument le plus singulier, si ce +n'est le plus beau de la Russie. Je ne l'ai vue que de loin, l'effet +qu'elle produit est prodigieux. Figurez-vous une agglomération de +petites tourelles inégales, composant ensemble un buisson, un bouquet de +fleurs; figurez-vous plutôt une espèce de fruit irrégulier, tout hérissé +d'excroissances, un melon cantaloup à côtes brodées, ou mieux encore une +cristallisation de mille couleurs, dont le poli métallique a des reflets +qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohême ou de +Venise, comme la faïence de Delft la plus bariolée, comme l'émail de la +Chine le mieux verni: ce sont des écailles de poissons dorés, des peaux +de serpents étendues sur des tas de pierres informes, des têtes de +dragons, des armures de lézards à teintes changeantes, des ornements +d'autel, des habits de prêtres; et le tout est surmonté de flèches dont +la peinture ressemble à des étoffes de soie mordorée: dans les étroits +intervalles de ces campaniles, ornés comme on parerait des personnes, +vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose, +en azur, et toujours bien vernis; le scintillement de ces tapisseries +éblouit l'œil et fascine l'imagination. «Certes, le pays où un pareil +monument s'appelle un lieu de prière, n'est pas l'Europe, c'est l'Inde, +la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette boîte +de confitures ne sont pas des chrétiens.» Telle est l'exclamation qui +m'est échappée en apercevant pour la première fois la singulière église +de Vassili; depuis que je suis entré dans Moscou, je n'ai d'autre désir +que d'aller examiner de près ce chef-d'œuvre du caprice. Il faut que ce +monument soit d'un style bien extraordinaire pour m'avoir distrait du +Kremlin au moment où ce redoutable château m'apparaissait pour la +première fois. + +Mais bientôt mes idées prenant un autre tour, mon attention s'est +distraite de ce qui frappait mes regards pour se représenter les faits +accomplis dans ces lieux. Quel est le Français qui pourrait se défendre +d'un mouvement de respect et de fierté... (le malheur a son orgueil, et +c'est le plus légitime), en entrant dans l'unique ville où il se soit +passé, de notre temps, un événement biblique, une scène, imposante comme +les plus grands faits de l'histoire ancienne. + +Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un +acte de désespoir sublime, et désormais le nom de Moscou est fatalement +uni à celui du plus grand capitaine des temps modernes; l'oiseau sacré +des Grecs s'est consumé pour échapper aux serres de l'aigle, et +semblable au phénix, la colombe mystique renaît de ses cendres. + +Dans cette guerre de géants où tout était gloire, la renommée est +indépendante du succès!!! Le feu sous la glace, les armes des démons du +Dante: telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des +Russes pour nous repousser et nous anéantir! Une armée de braves peut +s'honorer d'être venue jusque-là fût-ce pour y mourir. + +Mais qui peut excuser le chef de qui l'imprévoyance l'a exposée à une +telle lutte? À Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu'on n'a +pas même daigné lui offrir à Moscou. Il l'espérait pourtant, il +l'espérait en vain. Ainsi la manie des collections a borné +l'intelligence du grand politique; il a sacrifié son armée à la puérile +satisfaction d'occuper une capitale de plus. Repoussant les avis les +plus sages, il fit violence à sa propre raison afin de venir s'installer +dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de +presque tous les potentats de l'Europe: et pour ce vain triomphe du chef +aventureux, l'Empereur a perdu le sceptre du monde. + +La manie des capitales a causé l'anéantissement de la plus belle armée +de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l'Empire. + +Voici un fait ignoré chez nous, mais dont je vous garantis +l'authenticité: il vient à l'appui de mon opinion sur la faute +impardonnable commise par Napoléon lorsqu'il a marché sur Moscou. Cette +opinion d'ailleurs n'a rien de particulier, puisqu'elle est aujourd'hui +celle des hommes les plus éclairés et les plus impartiaux de tous les +pays. + +Smolensk était considéré par les Russes comme le boulevard de leur pays; +ils espéraient que notre armée se contenterait d'occuper la Pologne et +la Lithuanie sans s'aventurer au delà: mais lorsqu'on apprit la conquête +de cette ville, la clef de l'Empire, un cri d'épouvante s'éleva de +toutes parts; la cour et le pays furent dans la consternation; et la +Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C'est à Pétersbourg que +l'empereur Alexandre reçut cette désastreuse nouvelle. + +Son ministre de la guerre partageait l'opinion générale, et voulant +soustraire à l'ennemi ce qu'il avait de plus précieux, il mit une +quantité considérable d'or, de papiers, de bijoux, de diamants dans une +petite caisse qu'il fit porter à Ladoga par un de ses secrétaires, le +seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dépôt. Il lui dit +d'attendre là de nouvelles instructions, en lui annonçant que +probablement il lui enverrait l'ordre de se rendre avec la cassette au +port d'Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxiété +des détails ultérieurs; quelques jours se passèrent sans qu'on vît +arriver de courrier; enfin le ministre reçut l'avis officiel de la +marche de notre armée vers Moscou. Sans hésiter un instant, il renvoie +chercher à Ladoga son secrétaire et sa cassette, et se rend chez +l'Empereur d'un air triomphant. Alexandre savait déjà ce qu'on venait +lui apprendre: «Sire, lui dit le ministre, Votre Majesté a des grâces à +rendre à la Providence; si vous persistez à suivre le plan arrêté, la +Russie est sauvée: c'est une expédition à la Charles XII. + +--Mais Moscou, reprit l'Empereur.--Il faut l'abandonner, Sire: combattre +serait donner quelque chose au hasard; nous retirer en affamant le pays, +c'est perdre l'ennemi sans rien risquer. La dévastation et la disette +commenceront sa ruine, l'hiver et l'incendie la consommeront; brûlons +Moscou pour sauver le monde.» + +L'Empereur Alexandre modifia ce plan dans l'exécution. Il exigea qu'un +dernier effort fût tenté pour garantir sa capitale. + +On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette +bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse +pour eux et pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne +purent empêcher notre entrée à Moscou. + +Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle +prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s'écouler. Moscou fut +sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le +signal de la révolution de l'Allemagne et de la délivrance de l'Europe. + +Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'après avoir +anéanti cet infatigable conquérant qui voulait la paix par le moyen de +la guerre perpétuelle. + +Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du +Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait +dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte. + +Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cité tout +entière, et cette cité est la souche de Moscou; elle sert de frontière à +deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le +monde moderne sont là en présence; sous les successeurs de Gengis-Khan, +l'Asie s'était ruée une dernière fois sur l'Europe; en se retirant, elle +a frappé du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin! + +Les princes qui possèdent aujourd'hui cet asile sacré du despotisme +oriental disent qu'ils sont Européens, parce qu'ils ont chassé de la +Moscovie les Calmoucks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs; +ne leur en déplaise rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs +antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont +emprunté jusqu'à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des +Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, page 438: + +«Ce mot n'est pas l'abrégé du latin César, comme plusieurs savants le +croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connûmes +par la traduction slavonne de la Bible: donné d'abord par nous aux +empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en +persan _trône, autorité suprême_, et se fait remarquer dans la +terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar, +Nabonassar, etc.» Et en note il ajoute: «Voyez BOYER, _Origine russ_. +Dans notre traduction de l'Écriture sainte on écrit Kessar au lieu de +César, mais Tzar ou _Czar_ est tout à fait un autre mot.» + +Une fois entré dans l'enceinte de Moscou, j'ai oublié la poésie, +l'histoire elle-même, et je n'ai plus pensé qu'à ce que je voyais; +c'était pourtant peu de chose, car je me trouvais dans des rues +pareilles à celles de tous les faubourgs de grandes villes: bientôt j'ai +traversé un boulevard qui ressemble à tout, puis j'ai suivi une pente +assez douce au bas de laquelle je suis arrivé dans un quartier élégant, +bâti en pierre, et dont les rues sont tirées au cordeau; enfin on m'a +conduit dans la Dmitriskoï: c'est la rue où m'attendait une belle et +bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise. +J'avais été recommandé dès Pétersbourg à madame Howard, qui ne m'aurait +pas admis chez elle sans cette précaution. Je n'ai garde de lui +reprocher ses scrupules, car grâce à tant de prudence, on peut dormir +tranquille dans sa maison. + +Êtes-vous curieux de savoir à quel prix elle achète une propreté +difficile à obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en +Russie? elle a bâti dans sa cour un corps de logis séparé, afin d'y +faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n'entrent dans la +maison principale que pour y vaquer au service de leurs maîtres. En fait +de précautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reçoit +presque aucun Russe; aussi ni mon postillon, ni mon feldjæger ne +connaissaient sa maison; nous avons eu quelque peine à la trouver, +quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure +auberge de Moscou et de la Russie. + +Aussitôt que je fus installé, je me suis mis à vous écrire pour me +reposer. La nuit approche, il fait clair de lune; je m'interromps afin +d'aller parcourir la ville; je reviendrai vous raconter ma promenade. + +(_Suite de la même lettre_.) + + Moscou, ce 8 août 1839, à 1 heure du matin. + +Sorti vers dix heures du soir, sans guide, seul, me dirigeant au hasard, +selon ma coutume, j'ai commencé à parcourir de longues rues larges, mal +percées comme toutes les rues des villes russes, et de plus montueuses; +mais ces vilaines rues sont tracées régulièrement. La ligne droite ne +fait pas faute à l'architecture de ce pays; cependant, l'équerre et le +cordeau ont moins défiguré Moscou qu'ils n'ont gâté Pétersbourg. Là ces +imbéciles tyrans des villes modernes trouvèrent table rase; mais ils +avaient à lutter ici contre les inégalités du terrain et contre de vieux +monuments nationaux: grâce à ces invincibles obstacles de l'histoire et +de la nature, l'aspect de Moscou est resté celui d'une ville ancienne; +c'est la plus pittoresque de toutes celles de l'Empire qui la reconnaît +toujours pour sa capitale, en dépit des efforts presque surnaturels du +Czar Pierre et de ses successeurs; tant la loi des choses est forte +contre la volonté des hommes même les plus puissants! + +Dépouillée de ses honneurs religieux, privée de son patriarche, +abandonnée de ses souverains et des plus courtisans de ses vieux +boyards, sans autre prestige que celui d'un trait d'héroïsme trop +moderne pour être justement apprécié des contemporains, Moscou est +devenu, faute de mieux, une ville de commerce et d'industrie; on vante +sa fabrique de soieries!!... Mais l'histoire et l'architecture sont +toujours là pour lui conserver ses droits imprescriptibles à la +suprématie politique. Le gouvernement russe favorise les usines: ne +pouvant arrêter tout à fait le torrent du siècle, il aime encore mieux +enrichir le peuple que l'affranchir. + +Ce soir vers dix heures, le jour tombait et la lune se levait brillante +à travers la poussière, animée d'un horizon du Nord, au moment du +crépuscule. Les flèches des couvents, les aiguilles des chapelles, les +tours, les remparts, les palais et toutes les masses irrégulières et +imposantes du Kremlin recevaient par accident des traits de lumière +resplendissants comme des franges d'or, tandis que le corps de la ville +rentré dans l'ombre perdait peu à peu les luisants reflets du soleil +couchant que je voyais glisser en s'affaiblissant de tuile peinte en +tuile peinte, de coupole de cuivre en coupole, papillotant et se fondant +par flots lumineux sur les chaînes dorées et sur les toits métalliques, +qui sont le firmament de Moscou: tous ces monuments dont les peintures +ressemblent à de riches tapisseries, brillaient d'un air de fête sur le +fond bleuâtre du ciel. On eût dit que le soleil à son déclin voulait +saluer la ville qu'il allait fuir; cet adieu du jour aux palais de fées +de la vieille capitale de la Russie était magnifique. Des nuées de +mousquites bourdonnaient à mes oreilles, tandis que mes yeux étaient +brûlés du sable des rues, incessamment enlevé sous les pieds des chevaux +qui traînent au galop dans tous les sens des milliers d'équipages. + +Les plus nombreux et les plus pittoresques sont les drowskas; cette +voiture vraiment nationale est la plus petite de toutes les voitures: +c'est le traîneau d'été: je le compare à une mouche sans ailes. Ne +pouvant transporter commodément qu'une personne à la fois, les drowskas +doivent se multiplier à l'infini pour suffire aux besoins d'une +population active, nombreuse, mais perdue dans une ville immense et dont +les habitants refluent continuellement de toutes les extrémités vers le +centre. La poussière de Moscou est extrêmement incommode; fine comme la +cendre légère, comme les tourbillons d'insectes auxquels elle se mêle en +cette saison, elle offusque la vue et gêne la respiration. Nous avons +une température brûlante tout le jour, et les nuits sont encore trop +courtes pour que la fraîcheur pernicieuse des rosées puisse tempérer +l'aride chaleur du matin; la lueur de ce jour dévorant ne finit que bien +avant dans la soirée. Au surplus, les Russes sont étonnés de l'intensité +des chaleurs de cet été comme de leur durée. + +L'Empire slave, ce soleil levant du monde politique, vers lequel toute +la terre tourne les yeux, aurait-il aussi pour lui le soleil de Dieu? +Les gens du pays prétendent et ils répètent souvent que le climat de la +Russie s'adoucit. Étonnant pouvoir de la civilisation humaine dont les +progrès changeraient jusqu'à la température du globe!... Quoi qu'il en +soit des hivers de Moscou et de Pétersbourg, je connais peu de climat +plus désagréable que celui de ces deux villes pendant l'été. C'est la +belle saison qui est le vilain temps des pays du Nord. + +La première chose qui m'a frappé dans les rues de Moscou, c'est une +population qui paraissait plus vive dans ses allures, plus franche dans +sa gaieté que celle de Pétersbourg: on respire ici un air de liberté +inconnu dans le reste de l'Empire; c'est ce qui m'explique la secrète +aversion des souverains pour cette ville qu'ils flattent, qu'ils +redoutent et qu'ils fuient. + +L'Empereur Nicolas qui est bon Russe l'aime beaucoup, dit-il: néanmoins +je ne vois pas qu'il l'habite plus souvent que n'ont fait ses +prédécesseurs qui la détestaient. + +Ce soir on avait illuminé quelques rues, mais mesquinement et par un +assez petit nombre de lampions dont quelques-uns n'étaient que posés à +terre. On a peine à s'expliquer le goût des Russes pour les +illuminations, quand on pense que pendant la courte saison où l'on peut +jouir de ce genre de décoration, il n'y a presque pas de nuit sous les +latitudes de Moscou, et surtout de Saint-Pétersbourg. + +En rentrant chez moi, j'ai demandé à quelle occasion se faisaient ces +modestes démonstrations de joie. On m'a répondu qu'on illuminait pour +célébrer les anniversaires de la naissance ou du baptême de toutes les +personnes de la famille Impériale; ce sont des réjouissances +permanentes. Il y a chaque année tant de fêtes de ce genre en Russie, +qu'elles passent à peu près inaperçues. Cette indifférence m'a prouvé +que la peur a ses imprudences, et qu'elle ne sait pas toujours si bien +flatter qu'elle le voudrait. Il n'y a de flatteur habile que l'amour, +parce que ses louanges, même les plus exagérées, sont sincères. Voilà +une vérité que la conscience dit... inutilement, aux despotes. + +L'inutilité de la conscience dans les affaires humaines, dans les plus +grandes comme dans les moindres, est à mes yeux le plus étonnant mystère +de ce monde, car il me prouve l'existence de l'autre. Dieu ne fait rien +sans but; donc puisqu'il a donné la conscience à tous les hommes et que +cette lumière intérieure ne sert à rien sur la terre, il faut qu'elle +ait sa destination quelque part: les injustices de ce monde ont pour +excuses nos passions: l'inflexible justice de l'autre aura pour avocat +notre conscience. + +J'ai suivi lentement des promeneurs désœuvrés et après avoir descendu et +remonté plusieurs pentes à la suite d'un flot d'oisifs que je prenais +machinalement pour guides, je suis arrivé vers le centre de la ville, +sur une place vague où commence une allée de jardin; cette promenade me +parut très-brillante: on entendait de la musique lointaine, on voyait +scintiller des lumières nombreuses, plusieurs cafés ouverts rappelaient +l'Europe; mais je ne pouvais m'intéresser à ces plaisirs: j'étais sous +les murs du Kremlin; montagne colossale élevée pour la tyrannie, par les +bras des esclaves. On a fait pour la ville moderne une promenade +publique, une espèce de jardin planté à l'anglaise autour des murs de +cette ancienne forteresse de Moscou. + +Savez-vous ce que c'est que les murs du Kremlin? ce mot de murs vous +donne l'idée d'une chose trop ordinaire, trop mesquine, il vous trompe; +les murailles du Kremlin: c'est une chaîne de montagnes... Cette +citadelle bâtie aux confins de l'Europe et de l'Asie est aux remparts +ordinaires ce que les Alpes sont à nos collines: le Kremlin est le mont +Blanc des forteresses. Si le géant qu'on appelle l'Empire russe avait un +cœur, je dirais que le Kremlin est le cœur de ce monstre: il en est la +tête... + +Je voudrais pouvoir vous donner l'idée de cette masse de pierres qui se +dessinait en gradins dans le ciel: singulière contradiction!!.. cet +asile du despotisme s'éleva au nom de la liberté, car le Kremlin fut un +rempart opposé aux Calmoucks par les Russes: ses murailles à deux fins +ont favorisé l'indépendance de l'État et servi la tyrannie du souverain. +Elles suivent avec hardiesse les profondes sinuosités du terrain; +lorsque les pentes du coteau deviennent trop rapides le rempart +s'abaisse par escaliers; ces degrés qui montent entre le ciel et la +terre sont énormes, c'est une échelle pour les géants qui vont faire la +guerre aux dieux. + +La ligne de cette première ceinture de constructions est coupée par des +tours fantastiques si élevées, si fortes et d'une forme si bizarre +qu'elles rappellent les pics de la Suisse avec leurs rocs de diverses +figures et leurs glaciers de mille couleurs: l'obscurité, sans doute, +contribuait à grandir les objets, à leur donner un dessin et des teintes +hors de nature, je dis des teintes parce que la nuit a son coloris comme +la gravure... J'ignore d'où venait le prestige dont je ressentais +l'influence: mais ce que je sais c'est que je ne pouvais me défendre +d'une secrète épouvante... et voir des messieurs et des dames vêtus à la +parisienne, se promener aux pieds de ce palais fabuleux, c'est à croire +qu'on rêve!... Je rêvais. Qu'aurait dit Ivan III, le restaurateur, on +peut bien dire le fondateur du Kremlin, s'il eût pu apercevoir au pied +de la forteresse sacrée ses vieux Moscovites rasés, frisés, en fracs, en +pantalons blancs, en gants jaunes, nonchalamment assis au son des +instruments et prenant des glaces bien sucrées devant un café bien +illuminé? il aurait dit comme moi: c'est impossible!... et pourtant +c'est ce qui se voit maintenant tous les soirs d'été à Moscou. + +J'ai donc parcouru les jardins publics plantés sur les glacis de la +vieille citadelle des Czars, j'ai vu des tours, puis d'autres tours, des +étages, puis d'autres étages de murailles; et mes regards planaient sur +une ville enchantée. C'est trop peu dire que de parler de féerie!... il +faudrait l'éloquence de la jeunesse, que tout étonne et surprend, pour +trouver des mots analogues à ces choses prodigieuses. Au-dessus d'une +longue voûte que je venais de traverser, j'ai aperçu un chemin suspendu +par lequel piétons et voitures entrent dans la sainte Cité. Ce spectacle +me paraissait incompréhensible; rien que des tours, des portes, des +terrasses élevées les unes sur les autres, en lignes contrariées; rien +que des rampes rapides, que des arceaux qui servent à porter des routes +par lesquelles on sort du Moscou d'aujourd'hui du Moscou vulgaire, pour +entrer au Kremlin, au Moscou de l'histoire, au Moscou merveilleux. Ces +aqueducs, sans eau, supportent encore d'autres étages d'édifices plus +fantastiques; j'ai entrevu, appuyée sur un de ces passages suspendus, +une tour basse et ronde, toute hérissée de créneaux en fer de lance: la +blancheur éclatante de cet ornement singulier se détache sur un mur +rouge de sang: contraste criant! et que l'obscurité toujours un peu +transparente des nuits septentrionales ne m'empêchait pas de discerner. +Cette tour était un géant qui dominait de toute sa tête le fort dont il +paraissait le gardien. Quand je fus rassasié du plaisir de rêver tout +éveillé, je tâchai de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi, où je +me suis mis à vous écrire: occupation peu propre à calmer mon agitation. +Mais je suis trop fatigué, je ne puis me reposer; il faut de la force +pour dormir. + +Que ne voit-on pas la nuit au clair de lune en tournant au pied du +Kremlin? là tout est surnaturel; on y croit aux spectres malgré soi: qui +pourrait approcher sans une religieuse terreur de ce boulevard sacré +dont une pierre détachée par Bonaparte a rebondi jusqu'à Sainte-Hélène +pour écraser le triomphateur au milieu de l'Océan!... Pardon, je suis né +du temps des phrases. + +La plus nouvelle des nouvelles écoles achève de les bannir et de +simplifier le langage d'après cette loi: que les peuples les plus dénués +d'imagination sont ceux qui se défendent le plus soigneusement des +écarts d'une faculté qu'ils n'ont pas. Je puis admirer le style puritain +lorsqu'il est employé par des talents supérieurs et capables d'en +racheter la monotonie: je ne saurais l'imiter. + +Après avoir vu ce que j'ai vu ce soir, on ferait bien de s'en retourner +tout droit dans son pays: l'émotion du voyage est épuisée. + + + + +LETTRE VINGT-CINQUIÈME. + +Le Kremlin au grand jour.--Ses hôtes naturels.--Caractère de son +architecture.--Sens symbolique.--Dimension des églises +russes.--L'histoire des hommes employée comme un moyen de décrire les +lieux.--L'influence d'Ivan IV.--Mot de Pierre Ier.--Patience +coupable.--Les sujets d'Ivan IV et les Russes actuels.--Ivan IV comparé +à tous les tyrans cités dans l'histoire.--Source où j'ai puisé les faits +racontés.--Brochure du prince Wiasemski.--Pourquoi on doit se fier à +Karamsin. + + + Moscou, ce 8 août 1839. + +Une ophthalmie que j'ai gagnée entre Pétersbourg et Moscou m'inquiète et +me fait souffrir. Malgré ce mal, j'ai voulu recommencer aujourd'hui ma +promenade d'hier au soir, afin de comparer le Kremlin du grand jour avec +le fantastique Kremlin de la nuit. L'ombre grandit, déplace toutes +choses, mais le soleil rend aux objets leurs formes et leurs +proportions. + +À cette seconde épreuve, la forteresse des Czars m'a encore surpris. Le +clair de lune agrandissait et faisait ressortir certaines masses de +pierres, mais il m'en cachait d'autres, et tout en rectifiant quelques +erreurs, en reconnaissant que je m'étais figuré trop de voûtes, trop de +galeries couvertes, trop de chemins suspendus, de portiques et de +souterrains, j'ai retrouvé assez de toutes ces choses pour justifier mon +enthousiasme. + +Il y a de tout au Kremlin: c'est un paysage de pierres. + +La solidité de ses remparts surpasse la force des rochers qui les +portent; le nombre et la forme de ses monuments est une merveille. Ce +labyrinthe de palais, de musées, de donjons, d'églises, de cachots est +effrayant comme l'architecture de Martin, c'est aussi grand et plus +irrégulier que les compositions du peintre anglais. Des bruits +mystérieux sortent du fond des souterrains; de telles demeures doivent +être hantées par des esprits, elles ne peuvent convenir à des êtres +semblables à nous. On y rêve aux scènes les plus étonnantes; et l'on +frémit quand on se souvient que ces scènes ne sont point de pure +invention. Là les bruits qu'on entend semblent sortir du tombeau; on y +croit à tout, hors à ce qui est naturel. + +Persuadez-vous bien que la citadelle de Moscou n'est nullement ce qu'on +dit qu'elle est. Ce n'est pas un palais, ce n'est pas un sanctuaire +national où se conservent les trésors historiques de l'Empire; ce n'est +pas le boulevard de la Russie, l'asile révéré où dorment les saints, +protecteurs de la patrie: c'est moins et c'est plus que tout cela; c'est +tout simplement la prison des spectres. + +Ce matin, marchant toujours sans guide, je suis arrivé jusqu'au milieu +même du Kremlin, et j'ai pénétré seul dans l'intérieur de quelques-unes +des églises qui font l'ornement de cette cité pieuse, aussi vénérée par +les Russes pour ses reliques que pour les richesses mondaines et les +glorieux trophées qu'elle renferme. Je suis trop agité en cet instant +pour vous décrire les lieux avec détail; plus tard je ferai une visite +méthodique au trésor, et vous saurez ce que j'y aurai vu. + +Le Kremlin sur sa colline m'est apparu de loin comme une ville +princière, bâtie au milieu de la ville populaire. Ce tyrannique château, +cet orgueilleux monceau de pierres domine le séjour du commun des hommes +de toute la hauteur de ses rochers, de ses murs et de ses campaniles, et +contrairement à ce qui arrive aux monuments d'une dimension ordinaire, +plus on approche de cette masse indestructible, et plus on est +émerveillé. Tel que certains ossements d'animaux gigantesques, le +Kremlin nous prouve l'histoire d'un monde dont nous ne pouvons nous +empêcher de douter encore, même en en retrouvant les débris. À cette +création prodigieuse, la force tient lieu de beauté, le caprice +d'élégance; c'est le rêve d'un tyran, mais c'est puissant, c'est +effrayant comme la pensée d'un homme qui commande à la pensée d'un +peuple; il y a là quelque chose de disproportionné: je vois des moyens +de défense qui supposent des guerres comme il ne s'en fait plus; cette +architecture n'est pas en rapport avec les besoins de la civilisation +moderne. + +Héritage des temps fabuleux, où le mensonge était roi sans contrôle: +geôle, palais, sanctuaire; boulevard contre l'étranger, bastille contre +la nation, appui des tyrans, cachots des peuples: voilà le Kremlin! + +Espèce d'Acropolis du Nord, de Panthéon barbare, ce sanctuaire national +pourrait s'appeler l'Alcazar des Slaves. + +Tel fut donc le séjour de prédilection des vieux princes moscovites, et +pourtant ces redoutables murailles ne suffirent pas encore à calmer +l'épouvante d'Ivan IV. + +La peur d'un homme tout-puissant est ce qu'il y a de plus terrible en ce +monde, aussi n'approche-t-on du Kremlin qu'en frémissant. + +Des tours de toutes les formes: rondes, carrées, à flèches aiguës, des +beffrois, des donjons, des tourelles, des vedettes, des guérites sur des +minarets, des clochers de toutes les hauteurs, différant de couleurs, de +style et de destination; des palais, des dômes, des vigies, des murs +crénelés, percés; des meurtrières, des mâchicoulis, des remparts, des +fortifications de toutes sortes, des fantaisies bizarres, des inventions +incompréhensibles, un kiosque à côté d'une cathédrale; tout annonce le +désordre et la violence, tout trahit la continuelle surveillance +nécessaire à la sûreté des êtres singuliers qui se condamnèrent à vivre +dans ce monde surnaturel. Mais ces innombrables monuments d'orgueil, de +caprice, de volupté, de gloire, de piété, malgré leur variété apparente +n'expriment qu'une seule et même pensée qui domine ici partout: la +guerre soutenue par la peur. Le Kremlin est sans contredit l'œuvre d'un +être surhumain, mais d'un être malfaisant. La gloire dans l'esclavage, +telle est l'allégorie figurée par ce monument satanique, aussi +extraordinaire en architecture que les visions de saint Jean sont +extraordinaires en poésie: c'est l'habitation qui convient aux +personnages de l'Apocalypse. + +En vain chaque tourelle a son caractère et son usage particulier, toutes +ont la même signification: la terreur armée! + +Les unes ressemblent à des bonnets de prêtres, d'autres à la gueule d'un +dragon, d'autres à des glaives renversés: la garde en bas, la pointe en +haut: d'autres rappellent la forme et jusqu'à la couleur de certains +fruits exotiques: d'autres encore ont la figure d'une coiffure de Czars +pointue et ornée de pierreries comme celle du doge de Venise: d'autres +enfin sont de simples couronnes, et toutes ces espèces de tours revêtues +de tuiles vernissées; toutes ces coupoles métalliques, tous ces dômes +émaillés, dorés, azurés, argentés brillent au soleil comme des émaux sur +une étagère, ou plutôt comme les stalactites colossales des mines de sel +qu'on voit aux environs de Cracovie. Ces énormes piliers, ces flèches de +diverses formes, pyramidales, rondes, pointues, mais rappelant toujours +un peu la figure humaine, dominent la ville et le pays. + +À les voir de loin briller dans le ciel, on dirait d'une réunion de +potentats richement vêtus et décorés des insignes de leur dignité: c'est +une assemblée d'ancêtres, un conseil de Rois siégeant sur des tombeaux; +ce sont des spectres qui veillent sur le faîte d'un palais. + +Habiter le Kremlin ce n'est pas vivre, c'est se défendre; l'oppression +crée la révolte, la révolte nécessite les précautions; les précautions +accroissent le danger, et de cette longue suite d'actions et de +réactions naît un monstre, le despotisme qui s'est bâti une maison à +Moscou: le Kremlin! voilà tout. Les géants du monde antédiluvien s'ils +revenaient sur terre visiter leurs faibles successeurs, pourraient +encore se loger là. + +Tout a un sens symbolique, volontaire ou non, dans l'architecture du +Kremlin; mais ce qui reste de réel quand vous avez surmonté votre +première épouvante pour pénétrer au sein de ces sauvages magnificences, +c'est un amas de cachots pompeusement surnommés palais et cathédrales. +Les Russes ont beau faire, ils ne sortent pas de prison. + +Leur climat lui-même est complice de la tyrannie. Le froid de ce pays ne +permet pas d'y construire de vastes églises, où les fidèles seraient +gelés pendant la prière; ici l'esprit n'est point élevé au ciel par la +pompe de l'architecture religieuse; sous cette zone, l'homme ne peut +bâtir au bon Dieu que des donjons obscurs. Les sombres cathédrales du +Kremlin, avec leurs voûtes étroites et leurs épaisses murailles +ressemblent à des caves, ce sont des prisons peintes comme les palais +sont des geôles dorées. + +Des merveilles de cette effrayante architecture il faut dire ce que les +voyageurs disent de l'intérieur des Alpes: ce sont de belles horreurs. + +_Suite de la lettre vingt-cinquième_. + + Le même jour, au soir. + +Mon œil s'enflamme de plus en plus: je viens de faire appeler un médecin +qui m'a condamné à rester trois jours dans ma chambre avec un bandeau. +Heureusement que l'un de mes yeux me reste; je puis m'occuper. + +J'ai le projet d'employer ces trois jours de loisir forcé à terminer un +travail commencé pour vous à Pétersbourg et interrompu par les +agitations de la vie que je menais dans cette ville. C'est l'aperçu du +règne d'Ivan IV, le tyran par excellence, et l'âme du Kremlin. Ce n'est +pas qu'il ait bâti cette forteresse, mais il y est né, il y est mort, il +y revient, son esprit y demeure. + +Le plan en fut conçu et exécuté par son aïeul Ivan III et par des hommes +de cette trempe; et je veux me servir de ces figures colossales comme de +miroirs pour vous représenter le Kremlin, qu'il me faut, je le sens, +renoncer à vous peindre tout simplement; car ici mes paroles ne vont pas +aux choses. D'ailleurs cette manière détournée de compléter une +description me paraît neuve, et je la crois sûre; aussi bien j'ai fait +jusqu'à présent ce qui dépendait de moi pour vous donner l'idée du lieu +en lui-même, il faut maintenant vous faire l'histoire des hommes qui +l'habitèrent. + +Si de l'arrangement d'une maison nous déduisons le caractère de la +personne qui l'habite, ne pouvons-nous pas, par une opération d'esprit +analogue, nous figurer l'aspect des édifices d'après les hommes pour +lesquels ils furent construits? Nos passions, nos habitudes, notre génie +sont bien assez puissants pour se graver ineffaçablement jusque sur les +pierres de nos demeures. + +Certes, s'il existe un monument auquel puisse s'appliquer ce procédé de +l'imagination, c'est le Kremlin... + +On voit là l'Europe et l'Asie en présence, et le génie des Grecs du +Bas-Empire les unit. + +À tout prendre, soit que l'on considère cette forteresse sous le rapport +purement historique, soit qu'on la contemple du point de vue poétique et +pittoresque, c'est le monument le plus national de la Russie, et, par +conséquent, le plus intéressant pour les Russes comme pour les +étrangers. + +Je vous l'ai dit, Ivan IV n'a point bâti le Kremlin: ce sanctuaire du +despotisme fut reconstruit en pierre sous Ivan III, en 1485, par deux +architectes italiens, Marco et Pietro Antonio, appelés à Moscou par le +_Grand Prince_[27], qui voulait relever les remparts naguère de bois de +la forteresse fondée plus anciennement sous Dmitri Donskoï. + +Mais si ce palais n'est pas l'œuvre d'Ivan IV, il est sa pensée. C'est +par esprit de prophétie que ce grand Roi a élevé le palais du tyran son +petit-fils. Il y a eu des architectes italiens partout: nulle part ces +hommes n'ont rien produit qui ressemble à l'œuvre accomplie par eux à +Moscou. J'ajoute qu'il y a eu ailleurs des souverains absolus, injustes, +arbitraires, bizarres, et que pourtant le règne d'aucun de ces monstres +ne ressemble au règne d'Ivan IV: la même graine germant sous des zones +et dans des terrains différents produit des plantes du même genre, mais +de dimensions et d'aspects divers. La terre ne verra pas deux +chefs-d'œuvre du despotisme pareils au Kremlin, ni deux nations aussi +superstitieusement patientes que le fut la nation moscovite sous le +règne fabuleux de son tyran. + +Les suites s'en font encore sentir de nos jours. Si vous m'aviez +accompagné dans ce voyage, vous découvririez, avec moi, au fond de l'âme +du peuple russe les inévitables ravages du pouvoir arbitraire poussé à +ses dernières conséquences; d'abord c'est une indifférence sauvage pour +la sainteté de la parole, pour la vérité des sentiments, pour la justice +des actes; puis c'est le mensonge triomphant, le manque de probité, la +mauvaise foi, la fraude sous toutes les formes; en un mot, le sens moral +est émoussé. + +Il me semble voir une procession de vices sortir par toutes les portes +du Kremlin pour inonder la Russie. + +Pierre Ier disait qu'il faudrait trois juifs pour tromper un Russe; nous +qui ne sommes pas obligés de ménager nos termes comme un Empereur, nous +traduisons ce mot ainsi: «Un Russe à lui seul attraperait trois juifs.» + +D'autres nations ont supporté l'oppression, la nation russe l'a aimée; +elle l'aime encore. Ce fanatisme d'obéissance n'est-il pas +caractéristique? Ici, toutefois, on ne peut nier que cette manie +populaire ne devienne, par exception, le principe d'actions sublimes. +Dans ce pays inhumain, si la société a dénaturé l'homme, elle ne l'a pas +rapetissé: il n'est pas bon, mais il n'est pas mesquin: c'est aussi ce +qu'on peut dire du Kremlin. Cela ne fait pas plaisir à regarder, mais +cela fait peur. Ce n'est pas beau, c'est terrible, terrible comme le +règne d'Ivan IV. + +Un tel règne aveugle à jamais l'âme humaine chez la nation qui l'a subi +patiemment jusqu'au bout: les derniers neveux de ces hommes, stigmatisés +par les bourreaux, se ressentiront de la prévarication de leurs pères: +le crime de lèse-humanité dégrade les peuples jusque dans leur postérité +la plus reculée. Ce crime ne consiste pas seulement à exercer +l'injustice, mais à la tolérer; un peuple qui, sous prétexte que +l'obéissance est la première des vertus, lègue la tyrannie à ses neveux, +méconnaît ses propres intérêts; il fait pis que cela, il manque à ses +devoirs. + +L'aveugle patience des sujets, leur silence, leur fidélité à des maîtres +insensés sont de mauvaises vertus: la soumission n'est louable, la +souveraineté vénérable qu'autant qu'elles deviennent des moyens +d'assurer les droits de l'humanité. Quand le Roi les méconnaît, quand il +oublie à quelles conditions il est permis à un homme de régner sur ses +semblables, les citoyens ne relèvent plus que de Dieu, leur maître +éternel, qui les délie du serment de fidélité au maître temporel. + +Voilà des restrictions que les Russes n'ont jamais admises ni comprises; +pourtant elles sont nécessaires au développement de la vraie +civilisation; sans elles, il arriverait un moment où l'état social +deviendrait plus nuisible qu'utile à l'humanité, et les sophistes +auraient beau jeu pour renvoyer l'homme au fond des bois. + +Cependant une telle doctrine, avec quelque modération qu'on l'expose et +qu'on veuille la mettre en pratique, passe pour séditieuse à +Pétersbourg, bien qu'elle ne soit que l'application des saintes +Écritures. Donc, les Russes de nos jours sont les dignes enfants des +sujets d'Ivan IV. C'est un des motifs qui me décident à vous faire le +court résumé de ce règne. + +En France j'avais oublié cette histoire; mais en Russie on est bien +forcé de s'en retracer les affreux détails. Ce sera le sujet de ma +prochaine lettre; ne craignez pas l'ennui: jamais récit ne fut plus +intéressant, ou du moins plus curieux. + +Cet insensé a, pour ainsi dire, dépassé les limites de la sphère où la +créature a reçu de Dieu, sous le nom de libre arbitre, la permission de +faire du mal: jamais le bras de l'homme n'a porté si loin. La brutale +férocité d'Ivan IV fait pâlir les Tibère, les Néron, les Caracalla, les +Louis XI, les Pierre-le-Cruel, les Richard III, les Henri VIII, enfin +tous les tyrans anciens et modernes avec leurs juges les plus +incorruptibles: Tacite à leur tête. + +Aussi, avant de vous retracer les détails de ces incroyables excès, je +sens le besoin de protester de mon exactitude. Je ne citerai rien de +mémoire; en commençant ce voyage, j'ai rempli ma voiture des livres qui +m'étaient nécessaires, et la principale source où j'ai puisé, c'est +Karamsin, auteur qui ne peut être récusé par les Russes, puisqu'on lui +reproche d'avoir adouci plutôt qu'exagéré les faits défavorables à la +renommée de sa nation. Une prudence excessive et qui va jusqu'à la +partialité, tel est le défaut de cet auteur: en Russie le patriotisme +est toujours entaché de complaisance. Tout écrivain russe est courtisan: +Karamsin l'était: j'en trouve la preuve dans une petite brochure publiée +par un autre courtisan, le prince Wiasemski: c'est la description de +l'incendie du palais d'hiver à Pétersbourg, description qui est écrite +tout à la louange du souverain, lequel cette fois a mérité les éloges +qu'on lui adresse. On y trouve le passage suivant: + +«Quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux +souvenir à revendiquer dans ses murs[28]? Nos pères, nos ancêtres, +toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y +reçurent des mains du souverain, et au nom de la patrie, les témoignages +éclatants dus à leurs travaux, à leurs services, à leur valeur. C'est +ici que Lomonosloff, que Derjavine firent résonner leur lyre nationale, +que _Karamsin lut les pages de son histoire_ devant un auditoire +auguste[29]. Ce palais était le palladium (_sic_) des souvenirs de +toutes nos gloires; c'était le Kremlin de notre histoire moderne.» +(_Incendie du palais d'hiver à Saint-Pétersbourg_, par le prince +Wiasemski. Paris, G. A. Dentu, Palais-Royal, galerie vitrée, n° 13, page +11.) + +On peut, on doit donc ajouter foi à Karamsin quand il raconte les +monstruosités de la vie d'Ivan IV. J'affirme que tous les faits que vous +lirez dans mon précis, se trouvent racontés avec plus de détails, par +cet historien, dans son livre intitulé: _Histoire de l'Empire de +Russie_, par M. de Karamsin, traduite par Jauffret et terminée par M. de +Divoff, conseiller d'État actuel et chambellan de l'Empereur de Russie; +onze volumes grand in-8°. Paris, à la galerie de Bossange père, libraire +de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, rue de Richelieu, n°60, près +de l'arcade Colbert, 1826. + + + + +LETTRE VINGT-SIXIÈME. + +Histoire d'Ivan IV.--Citation de la brochure de M. de Tolstoï--Début du +règne d'Ivan IV.--Effets de sa tyrannie sur les Russes.--Une des causes +de sa cruauté.--Siége de Kazan.--Prise d'Astrakan.--Comment il traite +ses anciens amis.--Souvenirs de son enfance.--Changement moral et +physique.--Ses mariages.--Mensonge inhérent au despotisme.--Ses +raffinements de cruauté.--Supplices ordonnés et surveillés par +lui.--Sort de Novgorod.--Jusqu'où vont ses vengeances.--Horloges +vivantes.--Ironie sanglante.--Abdication.--Ce que font les Russes à +cette occasion.--Motif secret de la servilité des Russes.--Ivan reprend +la couronne.--À quelle condition.--La Slobode +Alexandrowsky.--L'_opritchnina_ ou les élus.--Portrait d'Ivan IV par +Karamsin.--Divers extraits du même écrivain.--Conséquences de +l'opritchnina.--Lâcheté d'Ivan IV.--Sa conduite lors de l'incendie de +Moscou.--Ce qu'il fait de la Livonie.--La Sibérie conquise.--Sympathie +d'Ivan pour Élisabeth d'Angleterre.--Lettre d'Élisabeth à Ivan.--Projet +de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine +d'Angleterre.--Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de +débauche.--Explication de la servilité des sujets d'Ivan.--Résignation +religieuse.--Église russe enchaînée.--Quelle est la seule Église +indépendante.--Le prêtre russe.--Sort qui attend toute Église +schismatique.--Le prêtre catholique.--Autres extraits de +Karamsin.--Trait de férocité du grand-duc Constantin.--Ressemblance des +Russes actuels avec leurs ancêtres.--Encore une citation de Karamsin: +l'ambassadeur et le supplicié.--Correspondance du Czar avec +Griasnoï.--La Livonie cédée par Ivan à Batori.--Conséquence de cette +trahison.--Mort du Czarewitch, le fils du Czar.--Tragédie.--Vocation +divine.--Puissance de l'âme humaine.--Mort d'Ivan IV.--Son dernier +crime.--APPENDICE.--Le Kremlin.--Karamsin.--Nouveaux extraits.--Excuses +au despotisme.--Ce que les Russes devraient penser et dire de +Karamsin.--Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le cœur de +l'homme.--Spiritualisme chrétien.--Souvenir que le peuple russe conserve +d'Ivan IV.--Portrait d'Ivan III par Karamsin.--Ressemblance de +Pierre-le-Grand avec les Ivan.--Extraits de M. de Ségur.--Conduite du +Czar Pierre Ier envers son fils.--Supplice de Glébof.--Mort d'Alexis, +fils du Czar Pierre. + + + Moscou, ce 11 août 1839. + +Si vous n'avez pas fait une étude particulière des annales de la Russie, +le travail que vous allez lire vous paraîtra le résultat d'une +combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le résumé de faits +authentiques. + +Mais tout cet amas d'abominations attestées par l'histoire et qu'on lit +comme des fables n'est pas ce qui donne le plus à penser lorsqu'on se +retrace le long règne d'Ivan IV. Non, un problème tout à fait insoluble +pour le philosophe, un éternel sujet de surprise, et de redoutables +méditations, c'est l'effet produit par cette tyrannie sans seconde sur +la nation qu'elle a décimée; non-seulement elle ne révolte pas les +populations, elle les attache. Cette circonstance me paraît jeter un +jour nouveau sur les mystères du cœur humain. + +Ivan IV, encore enfant, monte sur le trône en 1533; couronné à 17 ans, +le 16 janvier 1546, il est mort dans son lit au Kremlin, après un règne +de 51 ans, le 18 janvier 1584, à 64 ans, et il a été pleuré par sa +nation tout entière, sans excepter les enfants de ses victimes. On ne +sait si les mères moscovites l'ont pleuré; c'est ce dont il est permis +de douter, grâce au silence des annalistes sur ce point. + +Sous les mauvais régimes, les femmes se dénaturent moins complétement +que les hommes; ceux-ci participant seuls aux actes du gouvernement, il +arrive nécessairement que les préjugés sociaux en circulation dans +chaque siècle et dans chaque pays ont prise sur eux plus que sur elles. +Quoi qu'il en soit, il faut bien le dire, ce règne monstrueux a fasciné +la Russie au point de lui faire trouver jusque dans le pouvoir effronté +des princes qui la gouvernent, un objet d'admiration; l'obéissance +politique est devenue pour les Russes un culte, une religion[30]. Ce +n'est que chez ce peuple, du moins je le crois, qu'on a vu les martyrs +en adoration devant les bourreaux!... Rome est-elle tombée aux pieds de +Tibère et de Néron pour les supplier de ne point abdiquer le pouvoir +absolu et de continuer à la brûler, à la piller, à se baigner +tranquillement dans son sang, à déshonorer ses enfants? C'est ce que +vous verrez faire aux Moscovites au milieu du règne et au plus fort de +la tyrannie d'Ivan IV. + +Il voudra se retirer; mais les Russes luttant de ruse avec leur maître, +le supplieront de continuer à les gouverner selon son humeur. Ainsi +justifié, ainsi garanti, le tyran recommencera le cours de ses +exécutions. Pour lui, régner c'est tuer, il tue par peur et par devoir, +et cette trop simple charte est confirmée par l'assentiment de la Russie +tout entière; et par les regrets et les pleurs de la nation à la mort du +tyran!!!... Ivan, lorsqu'il se décide comme Néron à secouer le joug de +la gloire et de la vertu pour régner uniquement par la terreur, ne se +borne pas à des recherches de cruauté inconnues avant et après lui, il +accable encore d'invectives les malheureux objets de ses fureurs; il est +ingénieux, il est comique dans l'atrocité: l'horrible et le burlesque +récréent à la fois son esprit satirique et impitoyable. Il perce les +cœurs par des paroles sarcastiques en même temps qu'il déchire lui-même +les corps, et dans l'œuvre infernale accomplie par lui contre ses +semblables que son orgueil inquiet prend pour autant d'ennemis, le +raffinement des paroles surpasse la barbarie des actes. + +Ceci ne veut pas dire qu'il n'ait point renchéri en fait de supplices +sur toutes les manières inventées avant lui de faire souffrir les corps +et de prolonger la douleur; son gouvernement est le règne de la torture. + +L'imagination refuse de croire à la durée d'un tel phénomène moral et +politique. Je viens de le dire, et il est à propos de le répéter: Ivan +IV commence, comme le fils d'Agrippine, par la vertu et par ce qui +commande plus encore peut-être l'amour d'une nation ambitieuse et vaine: +par les conquêtes. À cette époque de sa vie, faisant taire les appétits +grossiers et les terreurs brutales qu'il avait manifestés dès son +enfance, il se soumet à la direction d'amis sages et sévères. + +De pieux conseillers, de prudents directeurs font du début de ce règne +une des époques les plus brillantes et les plus heureuses des annales +moscovites; mais le début fut court auprès du reste et la métamorphose +prompte, terrible et complète. + +Kazan, ce redoutable boulevard de l'islamisme en Asie tombe en 1552, +après un siége mémorable, sous les coups du jeune Czar; l'énergie que ce +prince déploie paraît surprenante même aux yeux d'hommes à demi +barbares. Il défend ses plans de campagne avec une opiniâtreté de +courage et une sagacité d'esprit qui terrasse les plus vieux capitaines +et finit par commander leur admiration. + +À son début dans la carrière des armes, l'audace de ses entreprises eût +fait paraître pusillanime tout courage prudent, mais bientôt vous le +verrez aussi lâche, aussi rampant qu'il fut téméraire; il devient +pusillanime en même temps que cruel: c'est que chez lui comme chez +presque tous les monstres, la cruauté avait sa principale racine dans la +peur. Il s'est souvenu toute sa vie de ce qu'il a souffert dans son +enfance: le despotisme des boyards, leurs dissensions avaient menacé ses +jours à l'époque où la force lui manquait pour les défendre: on dirait +que la virilité ne lui apporta d'autre désir que celui de se venger de +l'imbécillité du premier âge. + +Mais s'il y a un fait profondément moral dans l'histoire de la terrible +vie de cet homme, c'est qu'il perd l'audace en perdant la vertu. + +Serait-il vrai que Dieu, lorsqu'il fit le cœur de l'homme, lui eût dit: +Tu ne seras brave qu'autant que tu seras humain? + +S'il en était ainsi et si de trop nombreux et de trop célèbres exemples +ne démentaient cette règle désirable, la foi nous deviendrait trop +facile: nous verrions Dieu face à face dans les destinées de ses +créatures les mieux douées, comme nous le voyons à découvert dans la vie +d'un Ivan IV. Dieu soit loué, ce prince dont l'histoire ainsi que le +caractère contrastent d'une manière frappante avec les autres +caractères, se montre courageux comme un lion tant qu'il est généreux, +il devient poltron comme un esclave dès qu'il est sans pitié. Cette +leçon, bien qu'elle fasse exception dans les annales du genre humain, me +paraît précieuse et consolante; et je me félicite de la recueillir au +fond de cette épouvantable histoire. + +Grâce à la persévérance du jeune héros, blâmée alors par tout son +conseil, Astrakan subit le sort de Kazan. La Russie, délivrée du +voisinage de ses anciens maîtres, les Tatars, jette des cris +d'allégresse; mais ce peuple de subalternes, qui ne sait échapper à un +joug que pour passer sous un autre, idolâtre son jeune souverain avec +l'orgueil et la timidité de l'affranchi. + +Le Czar fatigué se repose et s'arrête au milieu de sa gloire, il +s'ennuie de ses vertus bénies, il succombe sous le poids des lauriers et +des palmes, et renonce pour jamais à poursuivre sa sainte carrière. Il +aime mieux se méfier de tous et punir ses amis de la peur qu'ils lui +inspirent, que d'écouter de sages conseils. Mais sa folie est dans le +cœur; elle ne gagne pas la tête. Car, au milieu des actions les plus +déraisonnables, ses discours sont pleins de sens, ses lettres de +logique; leur style incisif peint la malignité de son âme, mais il fait +honneur à la pénétration, à la lucidité de son esprit. + +Ses anciens conseillers sont les premiers en butte à ses coups; ils lui +apparaissent comme des traîtres, ou, ce qui est synonyme à ses yeux, +comme des maîtres. Il condamne à l'exil, à la mort ces criminels de +lèse-autocratie, qui s'avisèrent pendant longtemps de se croire plus +sages que leur maître; et l'arrêt paraît équitable aux yeux de la +nation. C'était aux avis de ces hommes incorruptibles qu'il avait dû sa +gloire; il ne peut supporter le poids de la reconnaissance qu'il leur +doit, et de peur de leur paraître ingrat, il les tue... Une fureur +sauvage se réveille alors en lui; le souvenir toujours présent des +dissensions et des violences des grands qui se disputèrent la garde de +son berceau, lui montre partout des traîtres et des conspirateurs. + +L'idolâtrie de lui-même, appliquée dans toutes ses conséquences au +gouvernement de l'État, tel est le code des justices du Czar, confirmé +par l'assentiment de la Russie entière. Malgré ses forfaits, Ivan IV est +à Moscou l'élu de la nation; ailleurs on l'eût regardé comme un monstre +vomi par l'enfer. Las de mentir, il pousse le cynisme de la tyrannie au +point de se dispenser de la dissimulation, de cette précaution des +tyrans vulgaires. Il se montre simplement féroce; et pour n'avoir plus à +rougir des vertus des autres, il abandonne les derniers de ses austères +amis aux vengeances de favoris plus indulgents. + +Alors s'établit entre le Czar et ses satellites une émulation de crime +qui fait frémir; et... (ici Dieu se dévoile encore dans cette histoire +presque surnaturelle) de même que sa vie morale se partage en deux +époques, son aspect physique change avant l'âge: beau dans sa première +jeunesse, il devient hideux quand il est criminel. + +Il perd une épouse accomplie; il en reprend une autre aussi sanguinaire +que lui; celle-ci meurt encore. Il se remarie au grand scandale de +l'Église grecque, qui ne permet pas les troisièmes noces; il se remarie +ainsi, cinq, six et sept fois!!!... On ignore le nombre exact de ses +mariages. Il répudie, il tue, il oublie ses femmes, aucune ne résiste +longtemps à ses caresses ni à ses fureurs; et malgré son indifférence +affichée pour les objets de ses anciennes amours, il s'applique à venger +leur mort avec une rage scrupuleuse, qui à chaque veuvage du souverain, +répand l'épouvante dans l'Empire. Cependant, le plus souvent, cette mort +qui servait de prétexte à tant d'exécutions, avait été causée ou +commandée par le Czar lui-même. Ses deuils ne sont pour lui qu'une +occasion de verser du sang et de faire pleurer les autres. + +Il fait dire en tous lieux que la pieuse Czarine, que la belle Czarine, +que l'infortunée Czarine a été empoisonnée par les ministres, par les +conseillers du Czar, ou par les boyards dont il veut se défaire. + +Ne le voyez-vous pas, c'est en vain qu'il a voulu jeter le masque; il +ment par habitude, si ce n'est par nécessité, tant le mensonge est +inhérent à la tyrannie! C'est l'aliment des âmes qui se dégradent et des +gouvernements dont on outre le principe; comme la vérité est la +nourriture des âmes qui se régénèrent et des sociétés raisonnablement +organisées. + +Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouvées d'avance; quiconque est +atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent +autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les +condamnés. Sa cruauté approfondie a découvert l'art de leur faire +désirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de +la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse, +et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin +autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde à +ses sujets. + +Il faut cependant vous décrire, une fois pour toutes, quelques-uns des +raffinements de cruauté inventés par lui contre les soi-disant coupables +qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les +arrose d'eau glacée sur le reste du corps: il les fait écorcher vifs _en +sa présence_; puis il fait lacérer par lanières leurs chairs mises à nu +et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs +convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achève de sa +main à coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de +clémence comme une faiblesse, il ménage aussi longtemps que possible le +cœur et la tête, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dépèce +les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter +un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de cette +misérable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en présence +des victimes à demi hachées. + +On soutient les torses palpitants avec des soins, avec une science, une +intelligence atroces afin de les forcer d'assister plus longtemps à +cette curée humaine dont ils font les frais, et où le Czar le dispute au +tigre en férocité... + +Il lasse les bourreaux; les prêtres ne peuvent suffire aux enterrements. +Novgorod-la-Grande sera choisie pour servir d'exemple à la colère du +monstre. La ville en masse, accusée de trahison en faveur des Polonais, +mais coupable surtout d'avoir été longtemps indépendante et glorieuse, +est empestée à dessein par la multitude des exécutions arbitraires qui +ont lieu dans ses murs ensanglantés; les eaux du Volkof se corrompent +sous les cadavres restés sans sépulture autour des remparts de la ville +condamnée, et, comme si la mort par les supplices n'était pas assez +prompte au gré du tyran, une épidémie factice rivalise avec les +échafauds pour décimer plus vite les populations et pour assouvir la +rage du _Père_, nom d'affection, ou plutôt titre que les Russes donnent +machinalement à leurs tout-puissants et bien-aimés souverains quels +qu'ils soient. + +Sous ce règne insensé nul homme ne suit le cours naturel de sa vie, nul +n'atteint le terme probable de son existence: l'impiété humaine anticipe +sur la prérogative divine: la mort elle-même, la mort, réduite à la +condition de valet de bourreau, perd de son prestige en proportion de ce +que la vie perd de son prix. Le tyran a détrôné l'ange, et la terre, +baignée de pleurs et de sang, voit avec résignation le ministre des +justices de Dieu marcher docilement à la suite des sicaires du prince. +Sous le Czar, la mort devient esclave d'un homme. Ce tout-puissant +insensé a enrégimenté la peste, qui dépeuple, avec la soumission d'un +caporal, des pays entiers dévoués à la désolation par le caprice d'un +prince. La joie de cet homme est le désespoir des autres, son pouvoir, +l'extermination, sa vie, la guerre sans gloire, la guerre en pleine +paix, la guerre à des créatures privées de défense, nues, sans volonté, +et que Dieu avait mises sous sa protection sacrée; sa loi, la haine du +genre humain, sa passion, la peur; la peur double: celle qu'il ressent +et celle qu'il fait sentir. + +Quand il se venge, il poursuit le cours de ses _justices_ jusqu'au +dernier degré de parenté; exterminant des familles entières, jeunes +filles, vieillards, femmes grosses et petits enfants; il ne se borne +pas, comme les tyrans vulgaires, à frapper simplement quelques familles, +quelques individus suspects: on le voit singeant le Dieu des juifs, tuer +jusqu'à des provinces sans y faire grâce à personne; tout y passe, tout +ce qui a eu vie disparaît: tout, jusqu'aux animaux, jusqu'aux poissons +qu'il empoisonne dans les lacs, dans les rivières; le croirez-vous? il +oblige des fils à faire l'office de bourreaux... contre leurs pères!... +et il s'en trouve qui obéissent!!!... L'homme peut donc porter l'amour +de la vie au point de tuer, de peur de la perdre, l'être à qui il la +doit? + +Se servant de corps humains pour horloges, Ivan invente des poisons à +heure fixe, et parvient à marquer avec une régularité satisfaisante les +moindres divisions de son temps par la mort de ses sujets, échelonnés +avec art de minute en minute sur le chemin du tombeau qu'il tient sans +cesse ouvert pour eux; la précision la plus scrupuleuse préside à ce +divertissement infernal. Infernal n'est-il pas le mot propre? l'homme à +lui seul inventerait-il de telles voluptés? oserait-il surtout profaner +le saint nom de justice en l'appliquant à ce jeu impie? + +Le monstre assiste lui-même à tous les supplices qu'il commande: la +vapeur du sang l'enivre sans le saturer; il n'est jamais plus allègre +que lorsqu'il a vu mourir et fait souffrir beaucoup de malheureux. + +Il se fait un divertissement, que dis-je, un devoir d'insulter à leur +martyre, et le tranchant de sa parole moqueuse est plus acéré que le fer +de ses poignards. + +Eh bien! devant ce spectacle, la Russie reste muette!!... Mais non, +bientôt vous la verrez s'émouvoir; elle va protester. Gardez-vous de +croire que ce soit en faveur de l'humanité outragée; elle proteste +contre le malheur de perdre un prince qui la gouverne de la manière que +vous venez de voir. + +Le monstre, après avoir donné tant de gages de férocité, devait être +connu de son peuple; il l'était!... Tout à coup, soit pour s'amuser à +mesurer la longanimité des Russes, soit repentir chrétien... (il +affectait du respect pour les choses saintes; l'hypocrisie même a pu se +changer en dévotion vraie à certains moments d'une vie toute +surnaturelle, car la grâce, cette manne des esprits, ce poison céleste +pénètre par intervalles dans le cœur des plus grands criminels, tant que +la mort n'a pas consommé leur réprobation)... soit donc repentir +chrétien, soit peur, soit caprice, soit fatigue, soit ruse, un jour il +dépose son sceptre, c'est-à-dire sa hache, et jette sa couronne à terre. +Alors, mais alors seulement dans tout le cours de ce long règne, +l'Empire s'émeut: la nation menacée de délivrance se réveille comme en +sursaut: les Russes, jusque-là témoins muets, instruments passifs de +tant d'horreurs, retrouvent la voix, et cette voix, du peuple qui +prétend être la voix de Dieu, s'élève tout à coup pour déplorer la perte +d'un tel tyran!... Peut-être doutait-on de sa bonne foi, on craignait à +juste titre ses vengeances, si l'on eût accepté sa feinte abdication: +qui sait si tout cet amour pour le prince n'avait pas sa source dans la +terreur qu'inspirait le tyran; les Russes ont raffiné la peur en lui +donnant l'amour pour masque. + +Moscou est menacé d'invasion (le pénitent avait bien choisi son temps); +on craint l'anarchie, autrement dit, les Russes prévoient le moment où, +ne pouvant se garantir de la liberté, ils seront exposés à penser, à +vouloir par et pour eux-mêmes, à se montrer hommes, et, qui pis est, +citoyens: ce qui ferait le bonheur d'un autre peuple exaspère celui-ci. +Bref, la Russie aux abois, énervée par sa longue incurie, tombe éperdue +aux pieds d'Ivan, qu'elle redoute moins qu'elle ne se craint elle-même; +elle implore ce maître indispensable, ramasse sa couronne et son sceptre +ensanglantés, les lui rend, et lui demande pour unique faveur la +permission de reprendre le joug de fer qu'elle ne se lassera jamais de +porter. + +Si c'est de l'humilité, elle va trop loin, même pour des chrétiens; si +c'est de la lâcheté, elle est impardonnable; si c'est du patriotisme, il +est impie. Que l'homme brise son orgueil, il fait bien; qu'il aime +l'esclavage, il fait mal; la religion humilie, l'esclavage avilit; il y +a entre eux la différence de la sainteté à la brutalité. + +Quoi qu'il en soit, les Russes étouffant le cri de leur conscience +croient au prince plus qu'à Dieu; aussi se font-ils une vertu de +sacrifier tout au salut de l'Empire;... détestable Empire que celui dont +l'existence ne pourrait se perpétuer qu'au mépris de la dignité +humaine!!!... Aveuglés par leur idolâtrie monarchique, à genoux devant +l'idole politique qu'ils se sont faite, les Russes, ceux de notre siècle +aussi bien que ceux du siècle d'Ivan, oublient que le respect pour la +justice, que le culte de la vérité importent plus à tous les hommes, y +compris les Slaves, que le sort de la Russie. + +Ici m'apparaît encore une fois, dans ce drame aux formes antiques, +l'intervention d'un pouvoir surnaturel. On se demande en frémissant quel +est l'avenir réservé par la Providence à une société qui paie à ce prix +la prolongation de sa vie. + +J'ai trop souvent lieu de vous le faire remarquer, un nouvel Empire +romain couve en Russie sous les cendres de l'Empire grec. La peur seule +n'inspire pas tant de patience. Non, croyez-en mon instinct, il est une +passion que les Russes comprennent comme aucun peuple ne l'a comprise +depuis les Romains: c'est l'ambition. L'ambition leur fait sacrifier +tout, absolument tout, comme Bonaparte, à la nécessité d'être. + +C'est cette loi souveraine qui soumet une nation à un Ivan IV: un tigre +pour Dieu plutôt que l'anéantissement de l'Empire: telle fut la +politique russe sous ce règne qui a fait la Russie, et qui m'épouvante +bien plus encore par la longanimité des victimes que par la frénésie du +tyran; politique d'instinct ou de calcul, peu m'importe!... Ce qui +m'importe, et ce que je vois avec terreur, c'est qu'elle se perpétue +tout en se modifiant d'après les circonstances, et qu'aujourd'hui encore +elle produirait les mêmes effets sous un règne semblable, s'il était +donné à la terre de faire naître deux fois un Ivan IV. + +Admirez donc ce tableau unique dans l'histoire du monde: les Russes, +avec le courage et la bassesse des hommes qui veulent posséder la terre, +pleurent aux pieds d'Ivan pour qu'il continue de les gouverner... vous +savez comment, et pour qu'il leur conserve ce qui ferait haïr la société +à tout peuple qui ne serait pas enivré du pressentiment fanatique de sa +gloire à venir. + +Tous jurent, les grands, les petits, les boyards, les marchands, les +castes et les individus, en un mot, la nation entière jure avec larmes, +avec amour de se soumettre à tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas à +elle-même: ce comble d'infortune est le seul revers que les Russes, dans +leur ignoble patriotisme, ne puissent envisager de sang-froid, attendu +que l'inévitable désordre qui en résulterait détruirait leur empire +d'esclaves. L'ignominie, poussée à ce degré, approche du sublime, c'est +de la vertu: elle perpétue l'État... mais quel État, bon Dieu!... Le +moyen déshonore le but! + +Cependant la bête féroce attendrie prend en pitié les animaux dont elle +fit longtemps sa pâture, elle promet au troupeau de recommencer à le +décimer, elle reprend le pouvoir sans concessions, au contraire, à des +conditions absurdes, et toutes à l'avantage de son orgueil et de sa +fureur; encore les fait-elle accepter comme des faveurs à ce peuple +exalté pour la soumission autant que d'autres sont fanatiques de +liberté, à ce peuple altéré de son propre sang, et qui veut qu'on le tue +pour amuser son maître; car il s'inquiète, il tremble dès qu'il respire +en paix. + +À dater de ce moment s'organise une tyrannie méthodique, et pourtant si +violente, que les annales du genre humain n'offrent rien de semblable, +vu qu'il y a autant de démence à la subir qu'à l'exercer. Prince et +nation, à cette époque, tout l'Empire devient frénétique: mais les +suites de l'accès durent encore. + +Le redoutable Kremlin, avec tous ses prestiges, avec ses portes de fer, +ses souterrains fabuleux, ses inaccessibles remparts élevés jusqu'au +ciel, ses mâchicoulis, ses créneaux, paraît un asile trop faiblement +défendu à l'insensé monarque qui veut exterminer la moitié de son peuple +pour pouvoir gouverner l'autre en paix. Dans ce cœur qui se pervertit +lui-même à force de terreur et de cruauté, où le mal et l'effroi qu'il +engendre font chaque jour de nouveaux ravages, une inexplicable +défiance, car elle est sans motif apparent, ou du moins positif, s'allie +à une atrocité sans but; ainsi la lâcheté la plus honteuse plaide en +faveur de la férocité la plus aveugle. Nouveau Nabuchodonosor, le Roi +est changé en tigre. + +Il se retire d'abord dans un palais voisin du Kremlin, et qu'il fait +fortifier comme une citadelle, puis dans _une solitude_: la Slobode +Alexandrowsky. Ce lieu devient sa résidence habituelle. C'est là que +parmi les plus débauchés, les plus perdus de ses esclaves, il se choisit +pour garde une troupe d'élite, composée de mille hommes, qu'il appelle +les élus: _opritchnina_. À cette légion infernale il livre, pendant sept +années consécutives, la fortune, la vie du peuple russe: je dirais son +honneur, si ce mot pouvait avoir un sens chez des hommes qu'il fallait +bâillonner pour les gouverner à leur gré. + +Voici comment Karamsin, tome IX, page 96, nous peint Ivan IV, en l'année +1565, dix-neuf ans après son couronnement: + +«Ce prince, dit-il, grand, bien fait, avait les épaules hautes, les bras +musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches, +le nez aquilin; de petits yeux gris, mais brillants, pleins de feu, et +au total, une physionomie qui avait eu autrefois de l'agrément. À cette +époque, il était tellement changé qu'à peine on pouvait le reconnaître. +Une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés. Il avait l'œil +éteint, il était presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques +poils à la barbe, inexplicable effet de la fureur qui dévorait son âme! +Après une nouvelle énumération des fautes commises par les boyards, il +répéta son consentement à garder la couronne, s'étendit longuement sur +l'obligation imposée aux princes de maintenir la tranquillité dans leurs +États, et de prendre à cet effet toutes les mesures qu'ils jugent +convenables; _sur le néant de la vie humaine_, la nécessité de porter +ses regards au delà du tombeau; enfin il proposa l'établissement de +l'_opritchnina_, nom jusqu'alors inconnu. Les résultats de cet +établissement firent de nouveau trembler la Russie. + + * * * * * + +Le Czar annonça qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les +gentilshommes et les enfants boyards[34], et qu'il leur donnerait, dans +ses districts, des fiefs dont les propriétaires actuels seraient +transférés dans d'autres lieux. + +«Il s'empara, dans Moscou même, de plusieurs rues, d'où il fallut +chasser les gentilshommes et employés qui ne se trouvaient pas inscrits +dans le millier du Czar. [...] Comme s'il eût pris en haine les augustes +souvenirs du Kremlin et les tombeaux de ses ancêtres, il ne voulut pas +habiter le magnifique palais d'Ivan III; en dehors des murs du Kremlin, +il en fit construire un nouveau, entouré de remparts élevés, ainsi +qu'une forteresse. Cette partie de la Russie et de Moscou, ce _millier_ +du Czar, cette cour nouvelle, formèrent ensemble une propriété +particulière d'Ivan IV, placée sous sa dépendance immédiate, et reçut le +nom d'_opritchnina_.» + +Plus loin, pages 99 et suivantes, même tome, on voit recommencer les +supplices des boyards, c'est-à-dire le règne d'Ivan IV. + +«Le 4 février, Moscou vit remplir les conditions annoncées par le Czar +au clergé, ainsi qu'aux boyards, dans le bourg d'Alexandrowsky. On +commença les exécutions des prétendus traîtres accusés d'avoir conspiré, +avec Kourbsky, contre les jours du monarque, de la Czarine Anastasie et +de ses enfants. La première victime fut le célèbre Voiëvode, prince +Alexandre Gorbati-Schouïsky, descendant de saint Vladimir, de +Vsevolod-le-Grand et des anciens princes de Souzdal. Cet homme, d'un +_génie profond_, militaire habile, animé d'une égale ardeur pour la +religion et la patrie, qui avait enfin puissamment contribué à la +réduction du royaume de Kazan, fut condamné à mort, ainsi que son fils +Pierre, jeune homme de dix-sept ans[35]. Ils se rendirent tous deux au +lieu du supplice avec calme et dignité, sans frayeur, et se tenant par +la main; afin de ne pas être témoin de la mort de l'auteur de ses jours, +le jeune Pierre présenta le premier sa tête au glaive; mais son père le +fit reculer en disant avec émotion: «_Non, mon fils, que je ne te voie +pas mourir_.» Le jeune homme lui cède le pas, et aussitôt la tête du +prince est détachée du corps; son fils la prend entre ses mains, la +couvre de baisers, et levant les yeux au ciel, il se livre d'un air +serein entre les mains du bourreau. Le beau-frère de Gorbati, prince +Khovrin, Grec d'origine; le grand officier Golovin, le prince Soukhoï +Kachin, grand échanson, le prince Pierre Gorensky furent décapités le +même jour. Le prince Sheviref fut empalé. On rapporte que cet infortuné +supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances, mais que +soutenu par la religion, il les oubliait pour chanter le cantique de +Jésus. Les deux boyards, princes Kourakin et Nemoï furent contraints +d'embrasser l'état monastique: un grand nombre de gentilshommes et +d'enfants boyards virent leurs biens confisqués, d'autres furent +exilés...» + +À la page 103, même tome, Karamsin nous décrit la manière dont le Czar +formait sa nouvelle garde, qui ne fut pas longtemps restreinte au nombre +de mille, annoncé d'abord, ni choisie parmi les classes élevées de la +société. + +«On amenait, dit-il, des jeunes gens dans lesquels on ne recherchait pas +la distinction du mérite, mais une certaine audace, cités par leurs +débauches, et une corruption qui les rendait propres à tout +entreprendre; Ivan leur adressait des questions sur leur naissance, +leurs amis, leurs protecteurs. On exigeait surtout qu'ils n'eussent +aucune espèce de liaison avec les grands boyards: l'obscurité, la +bassesse même de l'extraction était un titre d'adoption. Le Czar porta +leur nombre jusqu'à six mille hommes, qui lui prêtèrent serment de le +servir envers et contre tous; de dénoncer les traîtres, de n'avoir +aucune relation avec les citoyens _de la commune_, c'est-à-dire avec +tout ce qui n'était pas inscrit dans la légion des élus[36], de ne +connaître ni parenté ni famille lorsqu'il s'agirait du souverain. En +récompense leur Czar leur abandonna, non-seulement les terres, mais +encore les maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires, +qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion, de +sorte qu'un grand nombre d'entre eux, hommes distingués par leurs +services, couverts d'honorables blessures, se trouvèrent dans la cruelle +nécessité de partir à pied, pendant l'hiver, avec leurs femmes et leurs +enfants pour d'autres domaines éloignés et déserts, etc., etc., etc.» + +C'est encore dans Karamsin qu'il faut lire les résultats de cette +institution infernale. Mais les développements dont l'histoire appuie +son récit ne peuvent trouver place dans un cadre aussi resserré que +celui-ci. + +Une fois cette horde lâchée contre le pays, on ne voit partout que +rapines, qu'assassinats; les villes sont pillées par les nouveaux +privilégiés de la tyrannie, et toujours impunément. Les marchands, les +boyards avec leurs paysans, les bourgeois, enfin tout ce qui n'est pas +des _élus_ appartient aux _élus_. Cette garde terrible est comme un seul +homme dont l'Empereur est l'âme. + +Des tournées nocturnes se font dans Moscou et aux environs au profit des +pillards; le mérite, la naissance, la fortune, la beauté, tous les +genres d'avantages nuisent à qui les possède: les femmes, les filles qui +sont belles et qui ont le malheur de passer pour vertueuses, sont +enlevées afin de servir de jouets à la brutalité des favoris du Czar. Ce +prince retient les malheureuses dans son repaire; puis quand il est las +de les y voir, on renvoie à leurs époux, à leur famille celles qu'on n'a +pas fait périr dans l'ombre par des supplices inventés tout exprès pour +elles. Ces femmes échappées aux griffes des tigres reviennent mourir de +honte dans leurs foyers déshonorés. + +C'est peu; l'instigateur de tant d'abominations, le Czar veut que ses +propres fils prennent part aux orgies du crime; par ce raffinement de +tyrannie, il ôte jusqu'à l'avenir à ses stupides sujets. + +Espérer en un règne meilleur ce serait conspirer contre le souverain +actuel. Peut-être aussi craindrait-il de trouver un censeur dans un fils +moins impur, moins dégradé qu'il ne l'est lui-même. D'ailleurs... +faut-il sonder la profondeur de cet abîme de corruption? Ivan trouve de +la volupté à pervertir: c'est une autre espèce de mort. En perdant l'âme +il se repose de la fatigue de tuer le corps, mais il continue de +détruire. Tel est son délassement. + +Dans la conduite des affaires, la vie de ce monstre est un mélange +inexplicable d'énergie et de lâcheté. Il menace ses ennemis tant qu'il +se croit le plus fort; vaincu, il pleure, il prie; il rampe, il se +déshonore, il déshonore son pays, son peuple, et toujours sans éprouver +de résistance!!! La honte, ce dernier châtiment des nations qui se +manquent à elles-mêmes, ne dessille pas les yeux des Russes!... + +Le khan de Crimée brûle Moscou, le Czar fuit: il revient quand sa +capitale est un tas de cendres; sa présence produit plus de terreur +parmi ce reste d'habitants que n'en avait causé celle de l'ennemi. +N'importe, pas un murmure ne rappelle au monarque qu'il est homme et +qu'il a failli en abandonnant son poste de Roi. + +Les Polonais, les Suédois éprouvent tour à tour les excès de son +arrogance et de sa lâcheté. Dans les négociations avec le khan de +Crimée, il s'abaisse au point d'offrir aux Tatars Kazan et Astrakan, +qu'il leur avait arrachés jadis avec tant de gloire. Il se joue de la +gloire comme de tout. + +Plus tard on le verra livrer à Étienne Batori la Livonie, ce prix du +sang, ce but des efforts de sa nation pendant des guerres de plusieurs +siècles; mais malgré les trahisons réitérées de son chef, la Russie, +infatigable dans la servilité, ne se dégoûte pas un instant d'une +obéissance aussi onéreuse qu'avilissante; l'héroïsme eût coûté moins +cher à cette nation acharnée contre elle-même. De nos jours encore, +Karamsin se croit obligé d'adoucir en ces termes l'indignation que +devrait inspirer à tous les Russes la déshonorante conduite de leur +chef: + +«Nous avons déjà fait mention des institutions militaires de ce règne: +Jean, dont la _lâcheté_ sur le champ de bataille _couvrait de honte_ les +drapeaux de la patrie, lui laissa cependant une armée mieux disciplinée +et beaucoup plus nombreuse qu'elle n'en avait jamais eu jusqu'alors.» +Tom. IX, page 567. Ceci est un fait; mais comment n'y pas ajouter un mot +pour protester en faveur de l'humanité et de la gloire nationale. + +C'est sous ce règne que la Sibérie fut pour ainsi dire découverte et +qu'elle fut conquise par d'héroïques aventuriers moscovites. Il était +dans la destinée d'Ivan IV de léguer à ses successeurs ce moyen de +tyrannie. + +Ivan ressent pour Élisabeth d'Angleterre une sympathie qui tient de +l'instinct; les deux tigres se devinent, ils se reconnaissent de loin; +les affinités de leur nature agissent malgré la différence des +situations qui explique celle des actes. Ivan IV est un tigre en +liberté, Élisabeth un tigre en cage. + +Toujours en proie à des terreurs imaginaires, le tyran moscovite écrit à +la cruelle fille de Henri VIII, à la triomphante rivale de Marie Stuart +pour lui demander un asile dans ses États en cas de revers de fortune. +Celle-ci lui répond une lettre détaillée et pleine de tendresse. +Karamsin ne cite textuellement que des parties de cette lettre: je +traduis littéralement les passages anglais qu'il nous donne; l'original +est conservé, dit-il, dans les archives de la Russie. + +«Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre frère Empereur et +grand-duc Ivan Vassili, souverain de toute la Russie. + +«Si à une époque il arrive que vous soyez par quelque circonstance +casuelle, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque hostilité +étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez venir dans +notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre épouse, et que vos +enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous +traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient à un si grand +prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux +que vous amènerez à votre suite. Et il vous sera loisible de pratiquer +votre religion chrétienne en la manière que vous aimerez le mieux, car +nous n'avons pas la pensée d'essayer de rien faire pour offenser Votre +Majesté ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de +la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa +foi par violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que +vous habiterez _à vos propres frais_ aussi longtemps que vous voudrez +bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la +parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous la Reine Élisabeth, +nous souscrivons cette lettre de notre propre main en présence de notre +noblesse et conseil: + +«Nicolas Bacon chevalier, (le père du célèbre philosophe), grand +chancelier de notre royaume d'Angleterre, William lord Parr, marquis de +Northampton, chevalier de la Jarretière, Henri comte d'Arundell, +chevalier dudit ordre, Robert Dudley lord Debigh, comte de Leicester, +grand écuyer et chevalier de la Jarretière. Suivent encore quelques noms +dont le dernier est Cecil, chevalier, premier secrétaire.» + +Dans la conclusion, la Reine ajoute ces lignes: «Promettant que nous +unirons nos forces pour combattre ensemble nos ennemis communs, et que +nous observerons tout ce qui est exprimé dans cette lettre, aussi +longtemps que Dieu nous prêtera vie, et cela est confirmé par la parole +et la foi royale. + +«À notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne et +l'an de Notre-Seigneur 1570.» (Note 44 du tom. IX de l'_Histoire de +Russie par Karamsin_, pages 620, 621, 622.) + +Cette amitié dura jusqu'à la fin de la vie du Czar qui fut même au +moment de contracter un huitième mariage avec Marie Hastings, parente de +la Reine d'Angleterre; mais la réputation d'Ivan IV n'exerça pas sur +l'imagination de sa fiancée le même prestige qui fascinait le mâle +esprit d'Élisabeth; heureusement il n'est pas donné à beaucoup de cœurs +de ressentir les attraits de la cruauté. + +Les négociations relatives à ce projet de mariage avaient été entamées +par un des médecins de la cour d'Angleterre, Robert Jacobi, qu'Élisabeth +envoya près _de son ami_, peu de temps avant la mort de ce prince; +Jacobi était porteur d'une lettre ainsi conçue: + +«Je vous cède, _mon frère chéri_, l'homme le plus habile dans l'art de +guérir, bien qu'il me soit très-utile, mais parce qu'il vous est +nécessaire; vous pouvez en toute confiance lui abandonner votre santé. +Je vous envoie avec lui des pharmaciens et des chirurgiens, expédiés _de +gré ou de force_, quoique nous n'ayons pas nous-mêmes un nombre +suffisant de gens de cette espèce.» + +(_Histoire de Russie par Karamsin_, tom. IV, p. 533.) + +Ces relations suffisent pour faire connaître l'espèce de liaison que +l'instinct du despotisme et les intérêts commerciaux, dès lors les +premiers de tous pour l'Angleterre, avaient fondée entre les deux +souverains. Achevons l'esquisse de la tyrannie d'Ivan. + +Un jour il imagine de se revêtir du froc, il en revêt ses compagnons de +débauche; travesti de la sorte, il continue d'épouvanter le ciel et la +terre par son inhumanité ainsi que par son libertinage monstrueux. Il +émousse l'indignation dans le cœur des peuples; il tente le désespoir, +mais toujours en vain! À l'insatiable cruauté, à la démence du maître, +l'esclave oppose une inépuisable résignation: les Russes veulent vivre +sous ce prince, ils l'aiment avec ses fureurs et ses déportements; +prenant en pitié ses terreurs, ils donnent volontiers leur vie pour le +rassurer. Ils se trouvent assez heureux, assez indépendants, assez +hommes, pourvu qu'il soit Czar et qu'il règne. Rien n'assouvit leur +inextinguible soif de servitude, ce sont des martyrs d'abjection; jamais +brute ne fut plus généreuse, je veux dire plus aveugle dans sa +soumission... Non, l'obéissance poussée à cet excès n'est plus de la +patience, c'est de la passion; et voilà le mot de l'énigme! + +Chez les nations encore jeunes, il existe une telle foi en l'universelle +présence de Dieu, un tel sentiment de son intervention dans les moindres +événements de ce monde, que la marche des affaires humaines n'y est +jamais attribuée à l'homme; tout ce qui arrive est le résultat d'un +décret du ciel; quels sont les biens périssables que n'abandonne pas +avec joie un vrai croyant? La vie n'est rien pour qui n'aspire qu'au +bonheur des élus. Quelle que soit la main qui vous ôte le jour, elle +vous sert au lieu de vous nuire. Vous quittez peu pour trouver beaucoup, +vous souffrez un temps pour jouir pendant une éternité; qu'est-ce que la +possession de la terre entière en comparaison du prix assuré à la vertu, +à cet unique bien dont la tyrannie ne puisse dépouiller les hommes, +puisqu'au contraire le bourreau accroît, centuple ce trésor des victimes +par les moyens de sanctification qu'il offre à leur résignation pieuse? + +C'est ainsi que raisonnent les peuples passionnés pour la soumission à +toute épreuve; mais jamais cette dangereuse religion n'a produit autant +de fanatiques qu'en a vu et qu'en voit encore la Russie. + +On frémit en reconnaissant à quel usage les vérités religieuses peuvent +servir ici-bas; et l'on tombe à genoux devant Dieu pour lui demander une +grâce, une seule, c'est de vouloir que les interprètes de sa suprême +sagesse soient toujours des hommes libres: un prêtre esclave est +inévitablement un menteur, un apostat, et peut devenir un bourreau. +Toute église _nationale_ est au moins schismatique et dès lors +dépendante. Le sanctuaire, une fois qu'il a été profané par la révolte, +devient une officine où se distille le poison sous l'apparence du +remède. Tout véritable prêtre est citoyen du monde et pèlerin du ciel. +Sans s'élever au dessus des lois de son pays comme homme, il n'a pour +juge de sa foi comme apôtre que l'évêque des évêques, que le seul +pontife indépendant qu'il y ait sur la terre. C'est l'indépendance du +chef visible de l'Église qui assure à tous les prêtres catholiques la +dignité sacerdotale. C'est elle aussi qui promet au pape la perpétuité +du pouvoir. Tous les autres prêtres reviendront à l'Église mère quand +ils reconnaîtront la sainteté de leur mission; et ils pleureront +l'éclatante honte de leur apostasie. Alors le pouvoir temporel ne +trouvera plus de ministres pour justifier ses envahissements contre le +spirituel. Le schisme et l'hérésie, ces religions nationales, feront +place à l'Église catholique, à la religion du genre humain; car selon la +belle expression de M. de Chateaubriant, le protestantisme est la +religion des princes. + +Toutefois, il faut le dire, malgré la timidité proverbiale du clergé +russe, c'est encore le pouvoir religieux qui, durant l'incompréhensible +règne d'Ivan IV, a le plus longtemps résisté. Plus tard, Pierre Ier et +Catherine II ont bien vengé leur prédécesseur des hardiesses de +l'Église. Le sacrifice est consommé; le prêtre russe, appauvri, humilié, +dégradé, marié, privé de son chef suprême dans l'ordre spirituel, +dépouillé de tout prestige, de toute-puissance surnaturelle, homme de +chair et de sang, se traîne à la suite du char triomphal de son ennemi +qu'il appelle encore son maître; il est devenu de que ce maître a voulu +qu'il fût: le plus humble des esclaves de l'autocratie; grâce à la +persévérance de Pierre Ier et de Catherine II, Ivan IV est content. +Désormais, d'un bout de la Russie à l'autre, on est sûr que la voix de +Dieu ne peut plus couvrir la voix de l'Empereur. + +Tel est l'inévitable abîme où tomberont à la fin toutes les églises +nationales; les circonstances pourront être diverses, l'asservissement +moral sera le même partout; partout où le prêtre abdique, l'État usurpe. +Faire secte, c'est enchaîner le sacerdoce. Dans toute église séparée du +tronc, la conscience du prêtre est une puissance illusoire; dès lors, la +pureté de la foi s'altère, et la charité, ce feu du ciel, dont le cœur +des saints est brûlé, dégénère en humanité!!... + +Alors, on voit la grâce céder la place à la raison, qui en matière de +foi, n'est que l'auxiliaire hypocrite de la force matérielle. + +De là vient la haine profonde de tous les ministres et de tous les +docteurs sectaires contre le prêtre catholique. Tous reconnaissent qu'il +est leur seul ennemi, car lui seul est prêtre, lui seul enseigne; les +autres plaident. + +Si l'on veut compléter le portrait d'Ivan IV, il faut encore recourir à +Karamsin: je vais donc choisir dans son histoire, pour terminer mon +travail, quelques passages des plus caractéristiques, tome IX, page 343 +(Karamsin). + +«Des querelles de prééminence avaient lieu dans le service de la Cour.» +(Vous le voyez, l'étiquette régnait dans l'antre de la bête féroce.) «Le +beau Boris Godounof[37], nouvel échanson et favori de Jean, eut à ce +sujet, en 1578, un procès avec le prince Basile Sitzky: le fils de +celui-ci refusait de servir à la table du Czar de pair avec Boris; et, +bien que le prince Basile fût revêtu de la dignité de boyard, Godounof +fut déclaré par une lettre patente du souverain, plus élevé que lui _de +plusieurs rangs_, parce que l'aïeul de Godounof était inscrit dans les +anciens registres avant les Sitzky; mais, s'il fermait les yeux sur les +disputes des voiëvodes à l'occasion de la primauté, il ne leur +pardonnait jamais de fautes dans leur conduite militaire: par exemple, +le prince Michel Nozdrovoty, officier de haut rang, _fut fouetté dans +les écuries_ pour avoir mal disposé le siége de Milten.» + +Voilà comment le Czar entendait la dignité de la noblesse et de l'armée. +Ce fait qui se passa en 1577, me rappelle un autre fait de l'histoire de +Russie, tout moderne, puisqu'il est arrivé de nos jours. Je m'applique à +confronter les époques, pour vous prouver qu'il y a moins de différence +que vous ne pensez, entre le passé et le présent de ce pays. C'était à +Varsovie, du temps du grand-duc Constantin, et sous le règne de +l'Empereur Alexandre, le plus philanthrope des Czars. + +Un jour Constantin passait sa garde en revue; et voulant montrer à un +étranger de marque à quel point la discipline était observée dans +l'armée russe, il descend de cheval, s'approche _d'un de ses +généraux_... D'UN GÉNÉRAL!... et sans le prévenir d'aucune façon, sans +articuler un reproche, il lui perce tranquillement le pied de son épée. +Le général demeure immobile, et ne pousse pas une plainte: on l'emporte +quand le grand-duc a retiré son épée. Ce stoïcisme d'esclave justifie la +définition de l'abbé Galiani: _Le courage_, disait-il, _n'est qu'une +très-grande peur!_ + +Les spectateurs de la scène restent muets. Ceci s'est passé dans le XIXe +siècle à Varsovie sur la place publique. + +Vous le voyez, les Russes de notre époque sont les dignes petits-fils +des sujets d'Ivan, et ne venez pas m'objecter la folie de Constantin. +Cette folie, supposez-la réelle, devait être connue, puisque la conduite +de cet homme depuis sa première jeunesse n'avait été qu'une suite +d'actes publics de démence. Or, après tant de preuves d'aliénation +mentale, lui laisser commander des armées, gouverner un royaume, c'est +afficher un mépris révoltant pour l'humanité, c'est une dérision aussi +nuisible à ceux qui exercent l'autorité qu'insultante pour ceux qui +obéissent. Mais moi, je nie la folie du grand-duc Constantin; et je ne +vois dans sa vie qu'une cruauté effrénée. + +On a souvent répété que la folie était héréditaire dans la famille +Impériale de Russie: c'est une flatterie. Je crois que ce mal tient à la +nature même du gouvernement et non à l'organisation vicieuse des +individus. Le pouvoir absolu, quand il est une vérité, troublerait, à la +longue, la raison la plus ferme; le despotisme aveugle les hommes; +peuple et souverain, tous s'enivrent ensemble à la coupe de la tyrannie. +Cette vérité me paraît prouvée jusqu'à l'évidence par l'histoire de +Russie. + +Continuons nos extraits, même page: c'est un annaliste livonien, cité +par Karamsin, qui parle. Cette fois, nous verrons successivement en +scène un ambassadeur et un supplicié, tous deux également idolâtres de +leur maître et bourreau. «Ni les supplices, ni le déshonneur ne +pouvaient affaiblir le dévouement de ces hommes à leur souverain. Nous +allons en citer un mémorable témoignage: Le prince Sougorsky, envoyé +vers l'Empereur Maximilien en 1576, tomba malade au moment où il +traversait la Courlande. Par respect pour le Czar, le duc fit demander +plusieurs fois des nouvelles de cet envoyé par son propre ministre qui +l'entendait répéter sans cesse: _Ma santé n'est rien, pourvu que celle +de notre souverain prospère_. Le ministre étonné, lui dit:--_Comment +pouvez-vous servir un tyran avec autant de zèle?--Nous autres Russes_, +répondit le prince Sougorsky, _nous sommes toujours dévoués à nos Czars +bons ou cruels_. Pour preuve de ce qu'il avançait, le malade raconta que +quelque temps auparavant, Jean avait fait empaler _un de ses hommes de +marque_ POUR UNE FAUTE LÈGÈRE, que cet infortuné avait vécu vingt-quatre +heures dans des tourments affreux, s'entretenant avec sa femme et ses +enfants, et répétant sans cesse: Grand Dieu! protége le Czar[38]!... +C'est-à-dire (ajoute Karamsin lui-même) que les Russes faisaient gloire +de ce que leur reprochaient les étrangers: d'un dévouement aveugle et +sans bornes à la volonté du monarque, lors même que dans ses écarts les +plus insensés, il foulait aux pieds toutes les lois de la justice et de +l'humanité.» + +Je regrette de n'oser multiplier ces curieuses citations; mais il faut +choisir. Je me bornerai donc à copier encore ici la correspondance du +Czar avec une de ses créatures, tome IX, page 264: + +«Le khan de Crimée avait en son pouvoir Vassili Griaznoï, l'un des +favoris de Jean, fait prisonnier par les Tatars dans une reconnaissance, +près de Moloschnievody; il offrit de l'échanger contre Mouzza Divy, +proposition que le Czar ne voulut pas accepter, bien qu'il plaignît le +sort de Griaznoï, et qu'il lui écrivît _des lettres amicales_, dans +lesquelles, selon son caractère, il ridiculisait les services de son +favori malheureux. Tu as cru, lui disait-il, qu'il était aussi facile de +faire la guerre aux Tatars que de plaisanter à ma table; ils ne sont pas +comme vous autres. Ils ne s'endorment pas en pays ennemi, et ne répètent +pas sans cesse: _Il est temps de retourner chez nous!..._ Quelle +singulière idée t'est venue de te faire passer pour un homme de marque! +Il est vrai qu'obligé d'éloigner les perfides boyards qui nous +entouraient, nous avons dû rapprocher de notre personne des esclaves +comme toi de basse extraction: mais tu ne dois pas oublier ton père et +ton aïeul. Oses-tu t'égaler à Divy? La liberté te rendrait un lit +voluptueux, tandis qu'elle lui mettrait un glaive à la main contre les +chrétiens. Il doit suffire que protégeant ceux de nos esclaves qui nous +servent avec zèle, nous soyons prêts à payer une rançon pour toi.» + +La réponse du serviteur est digne de la lettre du maître: la voici telle +que Karamsin nous la rapporte: il y a là plus que la peinture du cœur +d'un homme vil, on peut s'y faire une idée de l'espionnage exercé dès +lors chez l'étranger par les Russes. Il en est peu sans doute qui +seraient capables de commettre les crimes de Griaznoï, mais je ne puis +m'empêcher de croire qu'il en est plusieurs qui écriraient des lettres +pareilles, au moins pour le fond des sentiments, à celle de ce +misérable; la voici: + +«Mon seigneur, je n'ai pas dormi en pays ennemi: _j'exécutais tes +ordres, je recueillais des renseignements pour la sûreté de l'Empire_; +ne me fiant à personne et veillant jour et nuit, j'ai été pris couvert +de blessures, au moment de rendre le dernier soupir, abandonné de mes +lâches compagnons d'armes. J'exterminais au combat les ennemis du nom +chrétien, et pendant ma captivité _j'ai fait périr les traîtres Russes_ +qui ont voulu te perdre: _ils ont été secrètement immolés de ma main_; +et il n'en reste plus dans ces lieux un seul au nombre des vivants[39]. +Je plaisantais à la table de mon souverain pour l'égayer; aujourd'hui je +meurs pour DIEU et pour LUI. C'est par une grâce particulière du +Très-Haut que je respire encore; c'est l'ardeur de mon zèle pour ton +service qui me soutient, afin que je puisse retourner en Russie _pour +recommencer à divertir_ mon prince. Mon corps est en Crimée, mais mon +âme est avec _Dieu_ et _Ta Majesté_. Je ne crains pas la mort, je ne +crains que ta disgrâce.» + +Telle est la correspondance _amicale_ du Czar avec sa créature. + +Karamsin ajoute: «C'étaient des misérables de cette espèce qu'il fallait +à Jean pour son gouvernement, et, à ce qu'il croyait, pour sa sûreté.» + +Mais tous les événements de ce règne prodigieux, prodigieux surtout par +son calme et sa longue durée, s'effacent devant le plus épouvantable des +forfaits. + +Nous l'avons déjà dit: avili, tremblant au seul nom de la Pologne, Ivan +cède à Batori, presque sans combat, la Livonie, province disputée depuis +des siècles avec acharnement aux Suédois, aux Polonais, à ses propres +habitants, et surtout à ses souverains conquérants, les chevaliers +porte-glaive. La Livonie était pour la Russie la porte de l'Europe, la +communication avec le monde civilisé; elle faisait depuis un temps +immémorial l'objet de la convoitise des Czars et le but des efforts de +la nation moscovite; dans un incompréhensible accès de terreur, le plus +arrogant, et tout à la fois le plus lâche des princes, renonce à cette +proie qu'il abandonne à l'ennemi, non pas à la suite d'une bataille +désastreuse, mais spontanément, d'un trait de plume, et quoiqu'il se +trouve encore riche d'une innombrable armée et d'un trésor inépuisable: +or, écoutez la scène qui fut la première conséquence de cette trahison. + +Le Czarewitch, le fils chéri d'Ivan IV, l'objet de toutes ses +complaisances, qu'il formait à son image dans l'exercice du crime et +dans les habitudes de la plus honteuse débauche, ressent quelque +vergogne en voyant la déshonorante conduite de son père et de son +souverain; il ne hasarde pas de remontrance, il connaît Ivan; mais, +évitant avec soin toute parole qui pourrait ressembler à une plainte, il +se borne à demander la permission d'aller combattre les Polonais. + +«Ah! tu blâmes ma politique: c'est déjà me trahir, répond le Czar; qui +sait si tu n'as pas dans le cœur la pensée de lever l'étendard de la +révolte contre ton père?» + +Là-dessus, enflammé d'une colère subite, il saisit son bâton ferré et il +en frappe avec violence la tête de son fils; un favori veut retenir le +bras du tyran; Ivan redouble; le Czarewitch tombe, blessé à mort! + +Ici commence la seule scène attendrissante de la vie d'Ivan IV. Le +pathétique en est au-dessus de la nature: il faudrait le langage de la +poésie pour faire croire à des vertus si sublimes qu'elles en sont +incompréhensibles. + +Le prince eut une agonie de plus d'un jour: sitôt que le Czar vit qu'il +venait de tuer de sa main ce qu'il avait de plus cher au monde, il tomba +dans un désespoir sauvage aussi violent que sa colère avait été +terrible: il se roulait dans la poussière en poussant des hurlements +féroces, il mêlait ses larmes au sang de son malheureux fils, baisant +ses plaies, invoquant le ciel et la terre pour lui conserver la vie +qu'il venait de lui arracher, appelant à lui, médecins, sorciers et +promettant trésors, honneurs, pouvoir à qui lui rendrait l'héritier de +son trône, l'unique objet de sa tendresse... de la tendresse d'Ivan +IV!!... + +Tout est inutile! l'inévitable mort s'approche, le père a frappé: Dieu a +jugé le père et le fils; le fils va mourir!!... Mais le supplice est +long, Ivan apprendra une fois à souffrir de la douleur d'un autre. + +La victime pleine de vie lutte pendant quatre jours entiers contre +l'agonie. + +Mais à quoi croyez-vous que ces quatre jours sont employés? comment +croyez-vous que cet enfant perverti par son père, notez ce point, +injustement soupçonné, injurié, tué par son père; comment croyez-vous +qu'il se venge de la perte de toutes ses espérances en ce monde et des +quatre jours de torture auxquels le ciel le condamne pour l'édification +de la terre, et s'il est possible, pour la conversion de son bourreau? + +Il passe ce temps d'épreuves à prier Dieu pour son père, à consoler ce +père qui ne veut pas le quitter, à le justifier, à lui prouver, à lui +répéter avec une délicatesse digne du fils d'un meilleur homme, que son +châtiment, si sévère qu'il paraisse n'est point inique, car un fils qui +blâme même dans le secret du cœur la conduite d'un père couronné, mérite +de périr. La mort est là; ce n'est plus la peur qui parle, c'est la +superstition, c'est la foi politique. + +Quand les dernières crises approchent, l'infortuné ne pense plus qu'à +voiler les horreurs de sa mort aux yeux de son assassin, qu'il vénère à +l'égal du meilleur des pères et du plus grand des Rois; il supplie le +Czar de s'éloigner. + +Et lorsqu'au lieu de céder aux instances du mourant, Ivan dans le délire +du remords se jette sur le lit de son fils, puis retombe à genoux par +terre pour demander un tardif pardon à sa victime, ce héros de piété +filiale retrouve dans le sentiment du devoir une puissance surnaturelle; +déjà aux prises avec la mort, il s'arrête au passage, il se suspend un +instant à la vie qu'il retient comme par miracle pour répéter avec plus +d'énergie et de solennité qu'il est coupable, que sa mort est juste, +qu'elle est trop douce; il parvient à déguiser l'agonie à force d'âme, +d'amour filial et de respect pour la souveraineté; il cache à son père +les tourments d'un corps où la jeunesse révoltée lutte terriblement +contre la destruction. Le gladiateur tombe avec grâce, non par un vil +orgueil, mais par un effort de charité, uniquement pour adoucir le +remords dans le cœur de son coupable père. Il proteste jusqu'à son +dernier souffle de sa fidélité, de sa soumission au souverain légitime +de la Russie, et il meurt enfin en baisant la main qui l'a tué, en +bénissant Dieu, son pays et son père. + +Ici toute mon indignation se change en un étonnement pieux; j'admire les +merveilleuses ressources de l'âme humaine qui peut remplir sa vocation +divine, partout, en dépit des institutions et des habitudes les plus +vicieuses... Mais je m'arrête effrayé devant ma pensée, car je sens +venir la crainte que la servilité de l'esclave n'ait suivi le martyr +dans son triomphe jusqu'aux portes du ciel. + +Oh! non, la mort n'est pas flatteuse, pas même en Russie; non, non, cet +exemple de vertu surnaturelle nous prouve seulement et c'est une belle +chose à prouver, que l'action de la société la plus corrompue est +insuffisante pour dénaturer les plans primitifs de la Providence et que +l'homme qui, selon Platon, est un ange tombé, peut toujours devenir un +saint. + +Le Czarewitch expire hors de Moscou dans le repaire de la tyrannie +appelé la Slobode Alexandrowsky. + +Quelle tragédie! Jamais Rome païenne ni Rome chrétienne n'ont rien +produit de plus noble que ces longs adieux du fils d'Ivan IV à son père. + +Si les Russes ne savent pas être humains, ils savent quelquefois +s'élever au-dessus de l'humanité. Ils font mentir le proverbe vulgaire: +pouvant le plus, ils ne peuvent pas le moins. + +Karamsin, plus sévère, révoque en doute la sincérité de la douleur du +Czar. Il est vrai qu'elle dura peu, mais je crois qu'elle fut véritable. + +Quoi qu'il en soit, il faut le dire, cette épreuve n'adoucit pas le +caractère du monstre qui continua jusqu'à la fin de ses jours à +s'abreuver de sang innocent et à se vautrer dans la plus sale débauche. + +Aux approches du trépas, il se fit porter plusieurs fois dans +l'appartement qui renfermait ses trésors. Là, d'un regard éteint, il +contemple avidement ses pierres précieuses: impuissantes richesses qui +lui échappent avec la vie! + +Après avoir vécu en bête féroce, on le voit mourir en satyre; +outrageant, par un acte de lubricité révoltante, sa belle-fille +elle-même, un ange de vertu, de pureté, la jeune et chaste épouse de son +second fils Fedor, devenu, depuis la mort du Czarewitch Jean, l'héritier +de l'Empire. Cette jeune femme s'approchait du lit du moribond pour le +consoler à ses derniers moments;... mais soudain on la voit reculer et +s'enfuir en jetant un cri d'épouvante. + +Voilà comme Ivan IV est mort au Kremlin, et... on a peine à le croire, +il fut pleuré, pleuré longtemps par la nation tout entière, par les +grands, le peuple, les bourgeois et le clergé comme s'il eût été le +meilleur des princes. Ces marques de sympathie, libres ou non, ne sont +pas encourageantes, il faut l'avouer, pour les souverains bienfaisants. +Reconnaissons donc et ne nous lassons pas de le répéter, que le +despotisme sans frein produit sur l'esprit humain l'effet d'un breuvage +enivrant; mais ce qui accroît mon étonnement et mon épouvante, c'est de +voir que la démence de l'homme qui exerce la tyrannie se communique si +facilement aux hommes qui la subissent; les victimes deviennent les +zélés complices de leurs bourreaux. Voilà ce qu'on apprend en Russie. + +Une histoire détaillée et tout à fait véridique de ce pays serait +peut-être le livre le plus instructif qu'on pût offrir à la méditation +des hommes; mais il est impossible à faire. Karamsin l'a tenté; il a +flatté ses modèles et encore s'est-il arrêté avant l'avènement des +Romanow. Toutefois l'esquisse affaiblie et abrégée que je viens de vous +tracer, suffit pour vous représenter les faits et les hommes vers +lesquels la pensée se reporte malgré soi à la vue des terribles murs du +Kremlin. L'histoire est là sculptée en figures colossales. + + + + +APPENDICE. + + +En terminant ici ce travail historique préparé depuis mon arrivée à +Pétersbourg, je vous répéterai que le portrait des hôtes du palais +Impérial, à Moscou, vous aide à vous figurer les lieux. Maintenant vous +connaissez la physionomie du Kremlin; un peintre pourrait seul vous +donner l'idée de sa forme. + +L'art n'a pas de nom pour caractériser l'architecture de cette +forteresse infernale; le style de ces palais, de ces prisons, de ces +chapelles, surnommées cathédrales, ne ressemble à rien de connu. Le +Kremlin n'a point de modèle: il n'est bâti ni dans le goût mauresque, ni +dans le goût gothique, ni dans le goût ancien, ni même dans le style +byzantin pur, il ne rappelle ni l'Alhambra, ni les monuments de +l'Égypte, ni ceux de la Grèce d'aucun temps, ni l'Inde, ni la Chine, ni +Rome... C'est, passez-moi l'expression, c'est de l'architecture +czarique. + +Ivan est l'idéal du tyran, le Kremlin est l'idéal du palais d'un tyran. +Le Czar c'est l'habitant du Kremlin; le Kremlin c'est la maison du Czar. +J'ai peu de goût pour les mots de nouvelle fabrique, surtout pour ceux +qui ne sont encore autorisés que par l'usage que j'en fais, mais +l'architecture czarique est une expression nécessaire à tout voyageur, +aucune autre ne pourrait vous représenter ce qu'elle peint à la pensée +de quiconque sait ce que c'est qu'un Czar. + +Rêvez, un jour de fièvre, que vous parcourez l'habitation des hommes que +vous venez de voir vivre et mourir devant vous, et vous vous figurerez +aussitôt cette ville des géants, dont les édifices s'élèvent les uns sur +les autres, au milieu de la ville des hommes. Il y a dans Moscou deux +cités en présence, celle des bourreaux et celle des victimes. L'histoire +nous montre comment ces deux cités ont pu naître l'une de l'autre, et +subsister l'une dans l'autre. + +Le Kremlin a été deviné par M. de Lamartine, qui sans l'avoir vu, l'a +peint dan» ses descriptions de la ville des géants antédiluviens. Malgré +la rapidité du travail, ou peut-être grâce à cette rapidité même qui +tient de l'improvisation, il y a dans la _Chute d'un Ange_ des beautés +du premier ordre; c'est de la poésie à fresque; mais le public français +a pris la loupe pour la juger; il a comparé la première inspiration du +génie à des œuvres achevées; il s'est trompé, ce qui arrive parfois même +au public. + +J'avoue qu'il m'a fallu pour bien apprécier le mérite de cette ébauche +épique, venir jusqu'au pied du Kremlin lire les pages sanglantes de +l'_Histoire de Russie_. Karamsin, tout timide historien qu'il est, est +instructif, parce qu'il a un fond de loyauté qui perce à travers ses +habitudes de prudence, et qui lutte contre son origine russe et contre +ses préjugés d'éducation. Dieu l'avait appelé à venger l'humanité malgré +lui peut-être et malgré elle. Sans les ménagements que je lui reproche, +on ne l'eût pas laissé écrire: l'équité fait ici l'effet d'une +révolution. + +J'ajoute divers extraits qui me paraissent appuyer d'une manière +frappante l'opinion que ce voyage m'a forcé de prendre des Russes et de +la Russie. + +Je commence par les excuses que Karamsin croit devoir adresser au +despotisme, après avoir osé peindre la tyrannie; le mélange de hardiesse +et de crainte que vous reconnaîtrez dans ce passage, vous inspirera, +comme il me l'inspire, une admiration mêlée de pitié pour un historien +si gêné par les choses dans l'expression des idées. + +Volume IX, pages 556 et suivantes: «À peine soustraite au joug des +Mogols, la Russie avait dû se voir encore la proie d'un tyran. Elle le +supporta et conserva l'amour de l'aristocratie[40], persuadée que Dieu +lui-même envoyait parmi les hommes la peste, les tremblements de terre +et les tyrans. Au lieu de briser entre les mains de Jean le sceptre de +fer dont il l'accablait, elle se soumit au destructeur pendant +vingt-quatre années[41], sans autre soutien que la prière et la +patience, afin d'obtenir, dans des temps plus heureux, Pierre-le-Grand +et Catherine II (l'histoire n'aime pas à citer les vivants). Comme les +Grecs aux Thermopyles[42], d'humbles et généreux martyrs périssaient sur +les échafauds pour la patrie, la religion et la foi jurée, sans +concevoir même l'idée de la révolte[43]. C'est en vain que, pour excuser +la cruauté de Jean, quelques historiens étrangers ont parlé des factions +qu'elle avait anéanties; d'après le témoignage universel de nos annales, +d'après tous les documents officiels, ces factions n'existaient que dans +l'esprit troublé du Tzar. Si les boyards, le clergé, les citoyens +eussent tramé la trahison qu'on leur imputait avec autant d'absurdité +que de sortiléges[44], ils n'auraient point rappelé le tigre de son +antre d'Alexandrowsky. Non, il s'abreuvait du sang des agneaux, et le +dernier regard que ses victimes jetèrent sur la terre demandait à leurs +contemporains, ainsi qu'à la postérité, justice et un souvenir de +compassion. + +«Malgré toutes les explications possibles, morales et métaphysiques, le +caractère d'Ivan, héros de vertu dans sa jeunesse, tyran sanguinaire +dans l'âge mûr et au déclin de sa vie, _est une énigme pour le cœur +humain, et nous aurions révoqué en doute les rapports les plus +authentiques sur sa vie, si les annales des autres peuples n'offraient +des exemples aussi étonnants_.» + +Karamsin continue son plaidoyer par un parallèle beaucoup trop flatteur +pour Ivan IV, qu'il compare à Caligula, à Néron et à Louis XI, puis +l'historien poursuit: «Ces êtres dénaturés, contraires à toutes les lois +de la raison, paraissent dans l'espace des siècles comme d'effrayants +météores, pour nous montrer l'abîme de dépravation où peut tomber +l'homme et nous faire trembler!... La vie d'un tyran est une calamité +pour le genre humain, mais son histoire offre toujours d'utiles leçons +aux souverains et aux nations. Inspirer l'horreur du mal, n'est-ce pas +répandre l'amour du bien dans tous les cœurs? Gloire à l'époque où +l'historien, armé du flambeau de la vérité peut, sous un gouvernement +autocrate, vouer les despotes à un éternel opprobre, afin de préserver +l'avenir du malheur d'en rencontrer d'autres! Si l'insensibilité règne +au delà du tombeau, les vivants au moins redoutent la malédiction +universelle et la réprobation de l'histoire. Celle-ci est insuffisante +pour corriger les méchants, mais elle prévient quelquefois des crimes +toujours possibles, parce que les passions exercent aussi leurs fureurs +dans les siècles de civilisation. Trop souvent leur violence force la +raison à se taire, ou à justifier d'une voix servile les excès qui en +sont le résultat.» Pages 558, 559, tome IX, Karamsin, _Histoire de +Russie_. + +Suit un éloge de la gloire du monstre. Toutes ces tergiversations +morales, toutes ces précautions oratoires se changent innocemment en une +satire sanglante; une telle timidité équivaut à de l'audace, car c'est +une révélation, révélation d'autant plus frappante qu'elle est +involontaire. + +Néanmoins les Russes, autorisés par l'approbation du souverain, +s'enorgueillissent de ce talent qu'ils admirent, par ordre, tandis +qu'ils devraient bannir le livre de toutes leurs bibliothèques, en +refaire une édition, déclarer la première apocryphe, ou plutôt en nier +l'existence, soutenir qu'elle n'a jamais paru et que la publication n'a +commencé qu'à la seconde qui deviendrait la première. + +N'est-ce pas leur manière de procéder contre toute vérité gênante? À +Saint-Pétersbourg on étouffe les hommes dangereux et l'on supprime les +faits incommodes; avec cela on fait ce qu'on veut. Si les Russes ne +prennent ce moyen pour se défendre des coups que le livre de leur +Karamsin porte au despotisme, la vengeance de l'histoire sera presque +assurée, car la vérité est en partie dévoilée. + +L'Europe, au contraire, doit des honneurs à la mémoire de Karamsin; quel +est l'étranger qui aurait obtenu la permission d'aller fouiller aux +sources où il a puisé pour en tirer le peu de clarté qu'il jette sur la +plus ténébreuse des histoires modernes? Ne suffit-il pas que le régime +despotique rende toujours de telles conséquences possibles, pour qu'il +soit jugé et condamné? Un pareil gouvernement ne peut subsister qu'à +force de ténèbres... + +Il paraît que Dieu veut qu'il dure, dans ce pays singulier; car s'il +aveugle l'esprit du peuple, celui des écrivains et des grands, il +enseigne au pouvoir absolu, je suis forcé d'en convenir, à tempérer +l'ardeur du feu dans la fournaise; la tyrannie est devenue moins +pesante, mais son principe persiste et produit trop souvent encore les +résultats les plus extrêmes; la Sibérie le sait... les souterrains de la +forteresse de Pierre-le-Grand, à Pétersbourg, les prisons de Moscou, de +Schlusselbourg, tant d'autres cachots muets et qui me sont inconnus, le +savent, la Pologne le sait... + +Les décrets de Dieu sont impénétrables: la terre les subit sans les +comprendre... Mais malgré son aveuglement, l'homme conserve l'éternel +besoin de la justice et de la vérité; ce besoin que rien ne peut +étouffer dans les cœurs, est une promesse d'immortalité, car ce n'est +point ici-bas qu'il sera satisfait. Il est en nous, mais il vient de +plus haut que la terre, et nous conduit plus loin. + +Le spiritualisme reproché de nos jours aux chrétiens, par des hommes qui +s'efforcent d'expliquer l'Évangile dans un sens favorable à leur +politique, et qui veulent appuyer sur la jouissance une religion fondée +sur le renoncement, ce spiritualisme qu'on nous représente comme une +pieuse fraude de nos prêtres, est pourtant le seul remède que Dieu ait +offert aux hommes contre les inévitables maux de la vie telle qu'il la +leur a faite et qu'ils se la sont faite eux-mêmes. + +Le peuple russe est de tous les peuples civilisés, celui chez lequel le +sentiment de l'équité est le plus faible et le plus vague; aussi, en +donnant à Ivan IV le surnom de Terrible, accordé autrefois à titre +d'éloge à son aïeul Ivan III, n'a-t-il fait justice ni au glorieux +monarque, ni au tyran; il a flatté celui-ci après sa mort, et ce trait +est encore caractéristique. Est-il vrai qu'en Russie la tyrannie ne +meurt pas? Voyez encore Karamsin, pages 600 et 601, vol. IX. + +«Il est à remarquer, dit-il, que dans _la mémoire du peuple_, la +_brillante_ renommée de Jean a survécu au souvenir de ses _mauvaises +qualités_. Les gémissements avaient cessé, les victimes étaient réduites +en poussière, des _événements nouveaux faisaient oublier les anciennes +traditions_, et le nom de ce prince paraissait en tête du code des lois; +il rappelait la conquête de trois royaumes mogols. Les témoignages de +ses actions atroces étaient ensevelis au fond des archives. Tandis que +dans le cours des siècles, Kazan, Astrakan, la Sibérie étaient aux yeux +du peuple d'impérissables monuments de sa gloire. Les Russes qui +révéraient en lui l'illustre auteur de leur puissance, de leur +civilisation, avaient rejeté ou mis en oubli le surnom de tyran que lui +avaient donné ses contemporains. Seulement, d'après quelques souvenirs +confus de sa cruauté, ils le nomment encore de nos jours +_Jean-le-Terrible_; mais sans le distinguer de son aïeul, à qui +l'ancienne Russie avait accordé la même épithète, plutôt comme éloge +qu'à titre de reproche. L'histoire ne pardonne pas aux mauvais princes +aussi facilement que les peuples.» + +Vous le voyez, le grand prince et le monstre sont qualifiés du même +surnom _le Terrible_!!... et cela _par la postérité_! C'est de l'équité +à la russe; le temps ici est complice de l'injustice. Le Cointe Lavau +dans son _Guide de Moscou_, en décrivant le palais des Czars au Kremlin, +ne rougit pas d'invoquer l'ombre d'Ivan IV qu'il ose comparer à David +pleurant les fautes de sa jeunesse. + +Je ne puis me refuser le plaisir de vous faire lire une dernière +citation de Karamsin; c'est le résumé du caractère d'un prince dont la +Russie se glorifie. Un Russe seul pouvait parler d'Ivan III comme en +parle Karamsin, et croire qu'il en fait l'éloge. Un Russe seul pouvait +peindre le règne d'Ivan IV comme le peint Karamsin, et finir ce tableau +par des excuses au despotisme. Voici textuellement comment l'historien +caractérise le grand Ivan III, l'aïeul d'Ivan IV. Tom. VI, pages 434, +435, 436. + +«Fier dans ses relations avec les autres souverains, Ivan III aimait à +déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit +l'usage de baiser la main du monarque, en signe de faveur distinguée; il +voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des +hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pénétré le +secret de l'autocratie, il devint comme un dieu terrestre aux yeux des +Russes, qui commencèrent _dès lors_ (c'est Karamsin ou son traducteur +qui souligne ce mot) à étonner tous les autres peuples par une aveugle +soumission à la volonté de leur souverain. Le premier, il reçut en +Russie le surnom de _Terrible_; mais terrible seulement à ses ennemis et +aux rebelles. Cependant sans être un tyran, comme son petit-fils Jean +IV, il avait reçu de la nature une certaine dureté de caractère, qu'il +savait modérer par la force de sa raison. Les fondateurs des monarchies +se sont rarement fait distinguer par leur sensibilité; et la fermeté +nécessaire pour les grandes actions politiques est bien voisine de la +rudesse. On dit qu'un seul regard de Jean, lorsqu'il était enflammé de +colère, suffisait pour faire évanouir les femmes timides; que les +solliciteurs craignaient de s'approcher du trône; qu'à sa table même les +grands tremblaient devant lui, n'osant proférer une seule parole ni +faire le plus léger mouvement, lorsque le monarque, fatigué d'une +bruyante conversation et échauffé par le vin, s'abandonnait au sommeil +vers la fin du repas: tous assis dans un profond silence, attendaient un +nouvel _ordre_ pour le divertir, ou pour se livrer eux-mêmes à la joie. + +«Nous ajouterons aux remarques que nous avons déjà faites sur la +sévérité de Jean, que les dignitaires marquants, tant séculiers que +membres du clergé dépouillés de leurs emplois pour quelque crime, +n'étaient pas exempts du terrible supplice du knout. En 1491, par +exemple, le prince Oukhtomsky, le gentilhomme Khomoutof et +l'Archimandrite de Tchoudof furent knoutés publiquement pour un faux +titre qu'ils avaient fabriqué, à l'effet de s'approprier un domaine +appartenant à l'un des frères du grand prince. + +«L'histoire n'étant point un panégyrique, il est impossible qu'elle ne +trouve pas quelques taches dans la vie des plus grands hommes eux-mêmes. +À ne considérer que l'homme dans Jean III, il n'eut point les aimables +qualités de Monomaque ni celles de Dmitri Donskoi; mais comme souverain, +il s'est placé au plus haut degré de grandeur. Toujours guidé par la +circonspection, il parut quelquefois timide ou indécis, mais cette +irrésolution fut toujours de la prudence, vertu qui ne nous charme pas +autant qu'une généreuse témérité, mais plus propre à consolider ses +créations par des progrès lents et d'abord incomplets. Combien +d'illustres héros n'ont légué à la postérité que le souvenir de leur +gloire! Jean nous a laissé un empire d'une immense étendue, puissant par +le nombre de ses peuples, et plus encore par l'esprit de son +gouvernement; cet empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, si +glorieux d'appeler notre patrie.» + +Les louanges données par l'historien courtisan au héros me paraissent +significatives, autant au moins que les timides reproches adressés au +tyran. Le panégyrique du Roi glorieux ressemble tellement à l'arrêt +prononcé contre le monstre, que l'un et l'autre servent à mesurer la +confusion d'idées et de sentiments qui règne dans les têtes russes les +mieux organisées. Cette indifférence au bien et au mal nous fait +apprécier la distance qui sépare la Russie du reste de l'Europe. + +C'est Ivan III qui fut le véritable fondateur du moderne empire des +Russes; c'est lui aussi qui a rebâti en pierre les murs du Kremlin. +Encore un hôte terrible; encore un esprit bien digne de hanter ce +palais, et de se reposer au sommet de ses tours!!!... + +Ce portrait d'Ivan III, par Karamsin, ne dément pas le mot du même grand +prince: «Je donnerai la Russie à qui bon me semble.» C'est ce qu'il +répondit aux boyards, lorsque ceux-ci réclamaient la couronne au profit +de son petit-fils, qu'il dépouillait en faveur du fils de sa seconde +femme; car jusqu'à présent la légitimité russe a été soumise au bon +plaisir des Czars. Or qui peut dire ce que devient la noblesse dans un +pays gouverné de la sorte? + +Pierre-le-Grand a confirmé le principe d'Ivan III, en soumettant comme +ce prince la succession de la couronne au caprice des Czars. Le même +réformateur s'est encore plus approché du tyran, par le supplice qu'il a +fait subir à son fils et aux soi-disant complices de ce fils. On va lire +un extrait de M. de Ségur qui prouve que le grand réformateur moderne +était plus semblable au monstre que l'histoire ne l'a dit. Il s'agit des +lois promulguées par Pierre-le-Grand et de la trahison de ce prince +envers son malheureux fils, et du supplice des prêtres et autres +personnages qui encourageaient le jeune prince dans sa résistance à la +civilisation importée de l'Occident, et ordonnée comme le plus saint des +devoirs par le cruel fondateur du nouvel empire de Russie. + +«Code militaire, divisé en deux parties, en quatre-vingt-onze chapitres +et publié dès 1716. + +«Le début en est remarquable; soit piété sincère, soit politique d'un +chef de religion qui veut conserver dans toute sa force un si puissant +mobile, il y déclare que de tous les vrais chrétiens,»--«le militaire +est celui dont les mœurs doivent être le plus honnêtes, décentes et +chrétiennes; le guerrier chrétien devant être toujours prêt à paraître +devant Dieu, sans quoi il n'aurait point la sécurité nécessaire pour le +sacrifice continuel que sa patrie exige de lui.»--«Et il termine par +cette citation de Xénophon: Que dans les batailles, ceux qui craignent +le plus les dieux, sont ceux qui craignent le moins les hommes!»--«Puis +il prévoit jusqu'aux moindres délits contre Dieu, contre la discipline, +les mœurs, l'honneur, et même contre la civilité! comme s'il eût voulu +faire de son armée une nation à part dans la nation, et son modèle. + +«Mais c'est là surtout que se développe avec une complaisance effrayante +le génie de son despotisme!»--«Tout l'État, dit-il, est en lui, tout +doit se faire pour lui, maître absolu et despotique, qui ne doit compte +de sa conduite qu'à Dieu seul!»--«C'est pourquoi toute parole injurieuse +contre sa personne, tout jugement indécent de ses actions ou intentions, +doivent être punis de mort. + +«C'était en 1716 que ce Czar se déclarait ainsi en dehors et au-dessus +de toutes les lois, comme s'il se fût préparé au terrible coup d'État +dont, en 1718, il devait ensanglanter sa renommée.» (_Histoire de Russie +et de Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. 2e édition, +Baudouin. Paris, livre XI, chapitre VI, pages 489, 490.) + +Plus loin: «En septembre 1716, Alexis, pour échapper à la civilisation +naissante des Russes, se réfugie au milieu de la civilisation +européenne. Il s'est mis sous la protection de l'Autriche, et vit caché +dans Naples avec une maîtresse. + +«Pierre découvre sa retraite. Il lui écrit. Sa lettre commence par des +reproches fondés; elle finit par des menaces terribles s'il n'obéit aux +ordres qu'il lui envoie. + +«Ces mots surtout y dominent: «Me craignez-vous? Je vous assure et je +vous promets, au nom de Dieu et par le jugement dernier, que si vous +vous soumettez à ma volonté et que vous reveniez ici, je ne vous ferai +subir aucune punition, et que même je vous aimerai encore plus +qu'auparavant.» + +«Sur cette foi solennelle d'un père et d'un souverain, Alexis revient à +Moscou le 3 février 1718, et, le lendemain, il est désarmé, saisi, +interrogé, exclu honteusement du trône, lui et sa postérité; il est même +maudit s'il ose jamais en appeler. + +«Ce n'est pas tout encore: on le jette dans une forteresse. Là, chaque +jour, chaque nuit, un père absolu, violant la foi jurée, tous les +sentiments, toutes les lois de la nature et celles que lui-même a +données à son Empire[45], s'arme, contre un fils trop confiant, d'une +inquisition politique égale en insidieuse atrocité à l'inquisition +religieuse. Il torture l'esprit pusillanime de cet infortuné par toutes +les peurs du ciel et de la terre; il le contraint à dénoncer amis, +parents, jusqu'à sa mère; enfin, à s'accuser, à se rendre indigne de +vitre, et à se condamner lui-même à mort sous peine de mort. + +«Ce long crime dure cinq mois. Il a ses redoublements. Dans les deux +premiers, l'exil et le dépouillement de plusieurs grands, l'exhérédation +d'un fils, l'emprisonnement d'une sœur, la réclusion, la flagellation de +sa première femme, le supplice d'un beau-frère, ne suffisent point. + +«Pourtant, dans une même journée, Glébof, un général russe, amant avéré +de la Czarine répudiée, vient d'être empalé au milieu d'un échafaud dont +les têtes d'un évêque, d'un boyard et de deux dignitaires roués et +décapités, marquent les quatre coins[46]. Cet horrible échafaud est +lui-même entouré d'un cercle de troncs d'arbres, sur lesquels plus de +cinquante prêtres et autres citoyens ont eu la tête tranchée. + +«Vengeance effroyable contre ceux dont les intrigues et l'obstination +superstitieuse jetèrent ce cœur inflexible dans la nécessité de +sacrifier son fils à son Empire! Punition cent fois plus coupable que la +faute; car, pour tant d'atrocités, quel motif peut être une excuse? Mais +il semble que, poussé par cet instinct soupçonneux des gouvernements +contre nature, Pierre se soit obstiné à chercher et à trouver une +conspiration où il n'existait qu'une inerte opposition de mœurs, qui +espérait et attendait sa mort pour éclater. + +«Et pourtant cette horrible boucherie a trouvé des flatteurs! Le +vainqueur de Pultawa s'en est lui-même enorgueilli comme d'une victoire. +«Quand le feu, a-t-il dit, rencontre la paille, il la consume; mais s'il +rencontre du fer, il faut qu'il s'éteigne.» Puis il s'est promené +froidement au milieu de ces supplices. On dit même que, poussé par une +inquiète férocité, il est venu jusque sur son échafaud interroger encore +l'agonie de Glébof, et que celui-ci, lui faisant signe d'approcher de +son supplice, lui a craché au visage. + +«Moscou elle-même est prisonnière; en sortir sans son aveu est un crime +capital. Ses citoyens ont ordre, sous peine de mort, d'être +réciproquement leurs espions et leurs délateurs. + +«Cependant, la principale victime est restée tremblante, isolée par tant +de coups frappés autour d'elle. Pierre l'entraîne alors des prisons de +Moscou dans celles de Pétersbourg. + +«C'est là surtout qu'il se tourmente à torturer l'âme de son fils pour +en extorquer jusqu'aux moindres souvenirs d'irritation, d'indocilité ou +de rébellion; il les note chaque jour avec un horrible soin; +s'applaudissant à chaque aveu, ajoutant les uns aux autres tous ces +soupirs, toutes ces larmes, en dressant un détestable compte; +s'efforçant enfin de composer un crime capital de toutes ces velléités, +de tous ces regrets auxquels il prétend donner un poids dans la balance +de sa justice[47]. + +«Puis, quand, à force d'interprétations, il croit avoir fait de rien +quelque chose, il se hâte d'appeler l'élite de ses esclaves. Il leur dit +son œuvre maudite; il leur en étale l'iniquité féroce et tyrannique avec +une naïveté de barbarie, une candeur de despotisme qu'aveugle son droit +de souverain absolu, comme s'il existait un droit hors de la justice, et +que tout cédât à son but, qui, par bonheur, se trouvait grand et utile. + +«Par là, il espère faire attribuer à la justice le sacrifice qu'il fait +à sa politique. Il veut se justifier aux dépens de sa victime, et faire +taire le double cri de sa conscience et de la nature qui l'importune. + +«Après que, par cette longue accusation, ce maître absolu croit avoir +irrévocablement condamné, il interpelle les siens. «_Ils viennent +d'entendre_, s'est-il écrié, la longue déduction de crimes presque +inouïs dans le monde, dont son fils est coupable contre lui, son père et +son souverain. On sait assez que seul il aurait le droit de le juger; +néanmoins, il vient leur demander leur secours; _car il appréhende la +mort éternelle, d'autant plus qu'il a promis le pardon à son fils, et +qu'il le lui a juré sur les jugements de Dieu_... C'est donc à eux à en +faire justice, sans considération pour sa naissance, sans égard pour sa +personne, afin que la patrie ne soit point lésée.» Il est vrai qu'à cet +ordre clair et terrible, il a entremêlé ces mots grossièrement +astucieux: «Qu'on doit prononcer, sans le flatter ni craindre sa +disgrâce, si l'on décide que son fils ne mérite qu'une punition légère.» + +«Les esclaves ont compris leur maître: ils voient quel est l'horrible +secours qu'il leur demande. Aussi, les prêtres consultés n'ont-ils +répondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant en +nombre égal celles qui condamnent et celles qui pardonnent, sans oser +mettre de poids dans la balance, pas même cette foi jurée qu'ils +craignent de rappeler. + +«En même temps, les grands de l'État, au nombre de cent vingt-quatre, +ont obéi. Ils ont prononcé la mort unanimement et sans hésiter; mais +leur arrêt les condamne eux-mêmes bien plus que leur victime. On y voit +les dégoûtants efforts de cette foule d'esclaves se tourmentant à +effacer le parjure de leur maître; et comme leur lâche mensonge, +s'ajoutant au sien, le fait ressortir davantage! + +«Pour lui, il achève inflexiblement: rien ne l'arrête; ni le temps qui +vient de s'écouler sur sa colère, ni ses remords, ni le repentir d'un +infortuné, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante! Enfin, tout +ce qui, d'ordinaire, même entre ennemis étrangers, apaise et désarme, +est sans effet sur le cœur d'un père pour son fils. + +«Bien plus, comme il vient d'être son accusateur et son juge, il sera +son bourreau. C'est le 7 juillet 1718, le lendemain même du jugement, +qu'il va, suivi de tous ses grands, recevoir les dernières larmes de son +fils, y mêler les siennes; et quand enfin on le croit attendri, il +envoie chercher _la forte potion_ que lui-même a fait préparer! +Impatient, il en hâte l'arrivée par un second message; il la fait +présenter devant lui comme un remède salutaire, et ne se retire, +profondément triste, il est vrai[48], qu'après avoir empoisonné +l'infortuné qui implorait encore son pardon. Puis il attribue la mort de +sa victime, expirée quelques heures après dans d'affreuses convulsions, +à la frayeur dont l'a frappée son arrêt! Il ne couvre toute cette +horreur, aux yeux des siens, que de cette grossière apparence: il la +juge suffisante à leurs mœurs brutales; leur commandant, au reste, le +silence, _et étant si bien obéi que, sans les Mémoires d'un étranger +témoin, acteur même, dans cet horrible drame, l'histoire en eût à jamais +ignoré les terribles et derniers détails_.» (_Histoire de Russie et de +Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. Livre X, chapitre +III, pages 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444.) + + + + +LETTRE VINGT-SEPTIÈME. + +Club anglais.--Nouvelle visite au trésor du Kremlin.--Caractère +particulier de l'architecture de Moscou.--Mot de madame de +Staël.--Avantage des voyageurs obscurs.--Kitaigorod, ville des +marchands.--Madone de Vivielski.--Miracles russes attestés par un +Italien.--Groupe de Minine et Pojarski--Église de Vassili +Blagennoï.--Manière dont le czar Ivan récompensa l'architecte.--Porte +sainte.--Pourquoi on ne la passe point sans ôter son chapeau.--Avantage +de la foi sur le doute.--Contraste de l'extérieur et de l'intérieur du +Kremlin.--Cathédrale de l'Assomption.--Artistes étrangers.--Pourquoi on +fut obligé de les appeler à Moscou.--Peintures à fresque.--Clocher de +Jean-le-Grand.--Église du Sauveur dans les bois.--La grande +cloche.--Couvent des Miracles et couvent de l'Ascension.--Tombeau de la +Czarine Hélène, mère d'Ivan IV.--Intérieur du trésor.--Hiérarchie des +couronnes et des trônes.--Couronne de Monomaque.--Couronne de +Sibérie.--Couronne de Pologne.--Réflexions.--Vases ciselés.--Verreries +rares.--Brancard de Charles XII.--Citation de Montaigne.--Singularité +historique.--Parallèle entre les grands-ducs de Russie et les autres +princes régnants de l'Europe à la même époque.--Carrosses de parade des +Czars et du patriarche de Moscou.--Palais actuel de l'Empereur au +Kremlin.--Divers palais.--Palais anguleux.--Caractère de son +architecture.--Nouveaux travaux commencés au Kremlin par ordre de +l'Empereur.--Profanation.--Faute de l'Empereur Pierre Ier et de +l'Empereur Nicolas.--Où est la vraie capitale de l'Empire russe.--Ce que +pourrait devenir Moscou.--Incendie du palais de Pétersbourg: +avertissement du ciel.--Plan de Catherine II, repris en partie par +Nicolas.--Vue qu'on a de la terrasse du Kremlin, le soir.--Coucher de +soleil.--Souterrain ouvert.--Poussière de Moscou, la nuit.--La montagne +des Moineaux.--Souvenirs de l'armée française.--Mot de l'Empereur +Napoléon.--Danger d'être soupçonné d'héroïsme en Russie.--Lutte de +médiocrité.--Responsabilité des maîtres absolus.--Rostopchin.--Il craint +de passer pour un grand homme.--Sa brochure.--Conséquence qu'on en doit +tirer.--Chute de Napoléon: son dernier résultat.--Louis XIV.--Phénomène +historique. + + + Moscou, ce 11 août 1839, au soir. + + +L'inflammation de mon œil est diminuée, et je suis sorti de ma prison +hier pour aller dîner au club anglais. C'est une espèce de salon de +restaurateur où l'on ne peut être admis qu'à la demande d'un des membres +de la société, laquelle est composée de personnes des plus distinguées +de la ville. Cette institution assez nouvelle est imitée de l'Anglais, à +l'instar de nos cercles de Paris. Je vous en parlerai une autre fois. + +Dans l'état où la fréquence des communications a mis l'Europe moderne, +on ne sait plus à quelle nation s'adresser pour trouver des mœurs +originales, des habitudes qui soient l'expression vraie des caractères. +Les usages adoptés récemment chez chaque peuple sont le résultat d'une +foule d'emprunts: il résulte de cette triture de tous les caractères +dans la mécanique de la civilisation universelle, une monotonie bien +contraire au plaisir du voyageur; pourtant, à aucune époque, le goût des +voyages ne fut plus répandu. C'est que la plupart des gens voyagent par +ennui plus que par besoin de s'instruire. Je ne suis pas de ces +voyageurs-là; curieux, infatigable, je reconnais chaque jour, à mes +dépens, que les différences sont ce qu'il y a de plus rare en ce monde; +les ressemblances font le désespoir du voyageur qu'elles réduisent au +rôle de dupe, le plus difficile de tous à accepter précisément parce +qu'il est le plus facile à jouer. + +On voyage pour sortir du monde où l'on a passé sa vie; et l'on n'en peut +pas sortir; le monde civilisé n'a plus de limites: c'est la terre. Le +genre humain se refond, les langues s'effacent, les nations abdiquent, +la philosophie réduit les religions à une croyance intérieure, dernier +produit du catholicisme effacé, en attendant qu'il brille d'un nouvel +éclat, et serve de base à la société future. Qui peut assigner le terme +de ce remaniement du genre humain? Il est impossible de ne pas entrevoir +ici un but providentiel. La malédiction de Babel touche à son terme, et +les nations vont s'entendre malgré tout ce qui les a désunies. + +Aujourd'hui j'ai recommencé mon voyage par une visite méthodique et +détaillée au Kremlin sous la conduite de M***, à qui j'avais été +recommandé; toujours le Kremlin! c'est pour moi tout Moscou, toute la +Russie! le Kremlin c'est un monde! Mon domestique de place étant allé +dès le matin au trésor prévenir le gardien, celui-ci nous attendait. Je +croyais trouver un concierge comme tant d'autres; au lieu de cela nous +avons été reçus par un officier, homme instruit et poli. + +Le trésor du Kremlin fait à juste titre l'orgueil de la Russie; il +pourrait tenir lieu de chronique à ce pays, c'est une histoire en +pierres précieuses comme le Forum romanum était une histoire en pierres +de taille. + +Les vases d'or, les armures, les vieux meubles ne sont pas ici seulement +pour être admirés; chacun de ces objets retrace quelque fait glorieux, +singulier, digne de commémoration. Mais avant de vous décrire ou plutôt +de vous indiquer rapidement les magnificences d'un arsenal qui n'a pas, +je crois, son second en Europe, je veux vous faire suivre pas à pas le +chemin par où l'on m'a conduit jusqu'à ce sanctuaire révéré des Russes, +et justement admiré des étrangers. + +En sortant de la grande Dmytriskoï pour me rendre au trésor, j'ai +traversé, comme l'autre jour, plusieurs places où débouchent des rues +montueuses, mais tirées au cordeau; puis arrivé en vue de la forteresse, +j'ai passé sous une voûte que mon domestique de place m'a forcé +d'admirer en faisant arrêter ma voiture d'autorité, sans juger seulement +nécessaire de me consulter, tant l'intérêt qui s'attache à ce lieu est +chose reconnue!!... Cette voûte forme le dessous d'une tour d'un aspect +bizarre, comme tout ce qu'on aperçoit aux approches du vieux quartier de +Moscou. + +Je n'ai point vu Constantinople, mais je crois qu'après cette ville, +Moscou est de toutes les capitales de l'Europe celle dont l'aspect +général est le plus frappant. C'est la Byzance de terre ferme. Dieu +merci, les places de la vieille capitale ne sont pas immenses comme +celles de Pétersbourg, où Saint-Pierre de Rome se perdrait. À Moscou, +les monuments sont moins espacés, et dès lors ils produisent plus +d'effet. Le despotisme des lignes droites et des plans symétriques s'est +vu gêné ici par l'histoire et par la nature; Moscou est surtout +pittoresque. Le ciel, sans y être pur, prend une teinte argentée et +brillante; des modèles de tous les genres d'architecture sont entassés +là sans ordre et sans plan; aucun monument n'est parfait, néanmoins +l'ensemble vous saisit, non d'admiration, mais d'étonnement. Les +inégalités du sol multiplient les points de vue. Les églises avec leurs +coupoles, dont le nombre varie et dépasse souvent de beaucoup le chiffre +sacramental commandé aux architectes par l'orthodoxie, font scintiller +dans l'air leurs magiques auréoles. Une multitude de pyramides dorées et +de clochers en forme de minarets dessinent sur l'azur des profils +reluisants de soleil; un pavillon oriental, un dôme indien vous +transportent à Delhi; un donjon, une tourelle vous ramènent en Europe au +temps des croisades; la sentinelle qui veille sur la tour de garde vous +représente le muezzin invitant les fidèles à la prière; enfin, pour +achever de confondre vos idées, la croix qui brille partout, avertissant +le peuple de se prosterner devant le Verbe, semble tombée là du ciel au +milieu de l'assemblée des nations de l'Asie pour les guider toutes +ensemble dans l'étroite voie du salut: c'est devant ce poétique tableau, +sans doute, que madame de Staël s'est écriée: _Moscou est la Rome du +Nord_! + +Le mot manque de justesse, car sous aucun rapport on ne pourrait établir +un parallèle entre ces deux villes. C'est à Ninive, à Palmyre, à +Babylone qu'on pense lorsqu'on entre à Moscou, non aux chefs-d'œuvre de +l'art dans l'Europe païenne, ou chrétienne; l'histoire, la religion de +ce pays ne reportent pas davantage vers Rome l'esprit du voyageur. Rome +est plus étrangère à Moscou que Pékin; mais madame de Staël pensait à +toute autre chose qu'à regarder la Russie lorsqu'elle a traversé ce pays +pour aller en Suède et en Angleterre, faire la guerre du génie et des +idées à l'ennemi de toute liberté de pensée, à Bonaparte. Elle se sera +débarrassée en quelques paroles de sa tâche de grand esprit arrivant +dans une contrée nouvelle. Le malheur des personnes célèbres qui +voyagent, c'est qu'elles sont obligées de semer des mots derrière elles, +et si elles s'obstinent à n'en pas dire, on leur en prête. + +Je n'ai de confiance qu'aux relations des voyageurs inconnus; vous direz +que je prêche pour mon saint; je ne m'en défends pas, mais du moins je +profite de mon obscurité pour chercher et pour découvrir le vrai. Le +bonheur de rectifier les préventions et les préjugés d'un esprit tel que +le vôtre, et du petit nombre de ceux qui lui ressemblent, suffirait à ma +gloire. Vous voyez que mon ambition est modeste; car rien n'est plus +facile à corriger que les erreurs des hommes distingués. Il me semble +que s'il en est quelques-uns qui ne haïssent pas le despotisme autant +que je le hais, ils le haïront malgré ses pompes, et grâce à ses œuvres, +après avoir lu le tableau véridique que j'offre à votre méditation. + +La massive tour au pied de laquelle mon domestique de place m'a fait +descendre de voiture, est percée pittoresquement de deux arches, elle +sépare les murs du Kremlin, proprement dits, de leur continuation, qui +sert d'enceinte au Kitaigorod, ville des marchands, autre quartier du +vieux Moscou, fondé par la mère du Czar Jean Vassilievitch, en 1534. +Cette date nous paraît nouvelle, mais elle est antique pour la Russie, +le plus jeune des pays de l'Europe. + +Le Kitaigorod, espèce d'annexe du Kremlin, est un immense bazar, un +quartier, une ville toute percée de ruelles sombres et voûtées, ce qui +les fait ressembler à des souterrains: ces catacombes marchandes ne sont +rien moins qu'un cimetière; c'est une foire en permanence; labyrinthe de +galeries, ces voûtes ressemblent un peu aux passages de Paris, +quoiqu'elles aient moins d'élégance et d'éclat, et plus de solidité. Ce +système de construction est motivé, il est conforme aux besoins du +commerce sous ce climat: dans le Nord les rues couvertes remédient +autant que possible aux inconvénients et aux rigueurs du ciel, pourquoi +donc y sont-elles si rares? Les vendeurs et les acheteurs s'y trouvent à +l'abri du vent, de la neige, du froid, et des inondations du dégel; au +contraire, les légères colonnades à jour, les portiques aériens font là +un contre-sens risible: au lieu des Grecs et des Romains les architectes +russes auraient dû prendre pour modèles les taupes et les fourmis. + +À chaque pas que vous faites dans Moscou vous rencontrez quelque +chapelle vénérée par le peuple, et saluée par tout le monde. Ces +chapelles ou ces niches renferment ordinairement une image de la Vierge, +conservée sous verre et honorée d'une lampe qui brûle sans cesse. Ces +châsses sont gardées par un vieux soldat. Les vétérans servent en Russie +de suisses aux grands seigneurs, et de domestiques au bon Dieu. On en +rencontre toujours quelques-uns à l'entrée de l'habitation des personnes +riches dont ils gardent l'antichambre, et dans les églises, qu'ils +balayent. La vie d'un vieux soldat russe qui ne serait recueilli ni par +les riches ni par les prêtres, serait bien misérable. La pitié cachée +est inconnue à ce gouvernement, qui lorsqu'il fait la charité bâtit des +palais aux malades ou aux enfants; et les façades de ces pieux monuments +attirent tous les regards. + +Entre la double arcade de la tour est incrustée dans le pilier qui +sépare ces deux passages la Vierge de Vivielski, ancienne image peinte +dans le style grec, et très-vénérée à Moscou. + +J'ai remarqué que toutes les personnes qui passaient devant cette +chapelle, seigneurs, paysans, grandes dames, bourgeois et militaires +s'inclinaient et faisaient de nombreux signes de croix; plusieurs, sans +se contenter de cet hommage facile, s'arrêtaient; des femmes bien +habillées se prosternaient jusqu'à terre devant la Vierge miraculeuse, +et même elles touchaient de leur front humilié le pavé de la rue: des +hommes qui n'étaient pas de simples paysans, s'agenouillaient et +faisaient des signes de croix répétés jusqu'à la lassitude: ces actes +religieux s'accomplissent en pleine rue avec une rapidité insouciante +qui dénote plus d'habitude que de ferveur. + +Mon domestique de place est Italien; rien de plus bouffon que le mélange +de préjugés divers qui s'est opéré dans la tête de ce pauvre étranger, +établi depuis un grand nombre d'années à Moscou, sa patrie adoptive; ses +idées d'enfance, apportées de Rome, le disposent à croire à +l'intervention des saints et de la Vierge, et sans se perdre dans des +subtilités théologiques il prend pour bons, à défaut de mieux, les +miracles des reliques et des images de l'Église grecque. Ce pauvre +catholique devenu un adorateur zélé de la Vierge de Vivielski, me +prouvait la toute-puissance de l'unanimité dans les croyances: cette +unanimité, ne fût-elle qu'apparente, est d'un effet irrésistible. Il ne +cessait de me répéter, avec sa loquacité italienne: «Signor, creda à me: +questa madonna fa dei miracoli, ma dei miracoli veri, veri verissimi, +non è come da noi altri; in questo paese tutti gli miracoli sono veri.» + +Cet Italien, apportant la vivacité naïve et la bonhomie des gens de son +pays dans l'Empire du silence et de la réserve, m'amusait parfaitement, +en même temps qu'il m'épouvantait; quelle terreur politique révèle cette +foi à une religion étrangère! + +Un bavard en Russie, c'est un phénomène; cette rareté est précieuse à +rencontrer: elle manque à chaque instant au voyageur opprimé par le tact +et la prudence de tous les naturels du pays. Pour engager cet homme à +parler, ce qui n'était pas difficile, je me hasardai à lui témoigner +quelques doutes sur l'authenticité des miracles de sa vierge de +Vivielski; j'aurais nié l'autorité spirituelle du pape que mon Romain +n'eût pas été plus scandalisé. + +En voyant ce pauvre catholique s'évertuer à me prouver le pouvoir +surnaturel d'une peinture grecque, je pensais que ce n'est plus la +théologie qui sépare les deux Églises. L'histoire des nations +chrétiennes nous enseigne que la politique des princes a profité de +l'opiniâtreté, de la subtilité et de la dialectique des prêtres pour +envenimer les disputes religieuses. + +Au sortir, de la voûte qui perce la tour au pilier de laquelle s'est +nichée cette fameuse madone et sur une place de médiocre dimension, est +un groupe en bronze, d'un très-mauvais style soi-disant classique. Je me +crois dans un atelier de sculpture, au Louvre, sous l'Empire, chez un +artiste du second ordre. Ce groupe représente sous la figure de deux +Romains, Minine et Pojarski, les libérateurs de la Russie dont ils ont +chassé les Polonais au commencement du XVIIe siècle: singuliers héros +pour porter le manteau romain!!... Ces deux personnages sont très à la +mode aujourd'hui. Plus loin, que vois-je devant moi? c'est la +merveilleuse église de Vassili Blagennoï dont l'aspect m'avait tant +frappé de loin que, depuis mon arrivée à Moscou, ce souvenir m'ôtait le +repos. Le style de ce grotesque monument contraste d'une manière par +trop bizarre avec les statues classiques des libérateurs de Moscou. Dans +mes promenades, entreprises seul et au hasard, j'avais pénétré au +Kremlin par des portes éloignées, de sorte que l'église à peau de +serpent, autrement dite de la protection de la Vierge, monument vraiment +russe, s'était toujours dérobée à mes investigations. Enfin la voilà +devant moi, cette fois j'y entre, mais quel désenchantement!!... une +quantité de coupoles bulbeuses dont pas une n'est semblable à l'autre, +un plat de fruits, un vase de fayence de Delft rempli d'ananas tout +piqués de croix d'or, une cristallisation colossale: il n'y a pas là de +quoi faire un monument d'architecture: celui-ci perd son prestige à +n'être pas vu de loin. Cette église est petite comme toute église russe, +à bien peu d'exceptions près; la flèche informe ne brille que de loin, +et malgré l'incompréhensible bariolage de ses couleurs, elle n'intéresse +pas longtemps l'observateur attentif: deux rampes assez belles +conduisent à l'esplanade sur laquelle l'édifice est construit: de cette +terrasse on entre dans l'intérieur qui est resserré, mesquin, sans +caractère. Cette œuvre impatientante a causé la perte de l'homme qui +l'accomplit. Elle fut commandée en mémoire de la prise de Kazan, l'année +1554, par Ivan IV dit poliment _le Terrible_[49]. Ce prince que vous +allez reconnaître, voulant, sans démentir son caractère, remercier +dignement l'architecte d'avoir embelli Moscou, fit crever les yeux à ce +pauvre homme sous prétexte qu'il ne voulait pas que ce chef-d'œuvre pût +être reproduit ailleurs. + +Si ce malheureux n'eût pas réussi sans doute il eût été empalé: son +succès a surpassé l'attente du grand prince, aussi n'a-t-il perdu que +les yeux: alternative qui ne laisse pas que d'être encourageante pour +les artistes. + +En quittant l'Église de la protection nous avons passé sous la porte +sainte du Kremlin; et selon l'usage religieusement observé par les +Russes, j'ai eu soin d'ôter mon chapeau avant d'entrer sous cette voûte +qui n'est pas longue. Cet usage remonte à ce qu'on assure au temps de la +dernière attaque des Calmoucks, qu'une intervention miraculeuse des +saints protecteurs de l'Empire aurait empêchés de pénétrer dans la +forteresse sacrée. Les saints ont eu leurs moments de distraction; mais +ce jour-là ils veillaient, le Kremlin fut sauvé, et la Russie +reconnaissante perpétue, par une marque de respect à chaque instant +renouvelée, le souvenir de la divine protection dont elle se glorifie. + +Il y a dans ces manifestations publiques d'un sentiment religieux plus +de philosophie pratique que dans l'incrédulité des peuples qui se disent +les plus éclairés de la terre, parce qu'après avoir usé et abusé des +forces de l'intelligence, blasés qu'ils sont sur le vrai et le simple, +ils doutent du but de l'existence, ils doutent de tout et s'en vantent +pour encourager les autres à les imiter, comme si leur perplexité était +bien digne d'envie!... Vous voyez, disent-ils, combien nous sommes à +plaindre, imitez-nous donc!... Les esprits forts sont des esprits morts +qui répandent autour d'eux la torpeur dont ils sont atteints; ces +redoutables sages privent les nations de leurs mobiles d'activité sans +pouvoir remplacer ce qu'ils détruisent, car l'avidité de la richesse et +du plaisir n'inspire aux hommes qu'une agitation fébrile et passagère, +comme leur courte vie, dont elle subit les phases. C'est le cours du +sang plus que la lumière de la pensée qui guide les matérialistes dans +leur marche indécise, et toujours contrariée par le doute, car la raison +d'un homme de bonne foi, fût-il le premier de son pays, fût-il Gœthe, +n'a pas encore atteint plus haut que le doute: or, le doute porte le +cœur à la tolérance, mais il le détourne du sacrifice. Or, dans les +arts, dans les sciences comme dans la politique, le sacrifice est la +base de toute œuvre durable, de tout effort sublime. On n'en veut plus; +on reproche au christianisme de prêcher l'abnégation: c'est blâmer la +vertu. Les prêtres de Jésus-Christ ouvrent à la foule une route qui +n'était connue et pratiquée que par les âmes d'élite!! Qui peut dire où +vont les peuples guidés par de si dangereux instituteurs? + +Je ne me blase pas sur l'effet du Kremlin vu du dehors; ses bâtiments +bizarres, ses prodigieux remparts, la multitude d'ogives, de voûtes, de +vedettes, de clochers, d'assommoirs, de créneaux qu'on découvre à chaque +pas qu'on fait autour de ce fabuleux monument; les dimensions +prodigieuses de toutes ces choses, l'entassement de leurs masses, les +déchirures des murailles, produisent sur mon imagination une impression +toujours nouvelle. Les murs extérieurs inégalement dessinés, montant et +descendant pour suivre les profondes et abruptes sinuosités des coteaux +et des vallons, tant d'étages d'édifices d'un style étrange, portés les +uns sur les autres, composent une décoration des plus originales et des +plus poétiques qu'il y ait au monde; encore une fois, ce n'est pas à moi +de vous montrer ces merveilles; les paroles me manquent pour en décrire +l'effet: ce sont de ces choses dont les yeux seuls sont juges. + +Mais comment vous peindre ma surprise lorsqu'en entrant dans l'intérieur +de cette ville magique, je m'approchai du bâtiment moderne qu'on nomme +le Trésor et que je vis devant moi un petit palais aux angles aigus, aux +lignes roides, aux frontons grecs ornés de colonnes corinthiennes? Cette +froide et mesquine imitation de l'antique à laquelle j'aurais dû être +préparé, me parut si ridicule que je reculai de quelques pas, et que je +demandai à mon compagnon la permission de retarder notre visite au +Trésor sous prétexte d'aller admirer d'abord quelques églises. Depuis le +temps que je suis en Russie, je devrais être fait à tout ce que le +mauvais goût des architectes impériaux peut inventer de plus incohérent, +mais cette fois la dissonance était trop criante, elle me frappa comme +une nouveauté. + +Nous avons donc commencé notre revue par une visite à la cathédrale de +l'Assomption. Cette église possède une des innombrables peintures de la +Vierge Marie que les bons chrétiens de tous les pays attribuent à +l'apôtre saint Luc. L'édifice rappelle les constructions saxonnes et +normandes plutôt que nos églises gothiques. Il est l'œuvre d'un +architecte italien du XVe siècle; cet artiste fut appelé à Moscou par un +des grands princes parce que les Russes d'alors ne pouvaient se passer +du secours des étrangers pour bâtir. Cette église avait croulé plusieurs +fois sur les ignorants ouvriers employés à la construire par de plus +ignorants architectes; enfin après deux années d'essais infructueux +tentés par des artistes moscovites, on eut recours aux Italiens; celui +qui fut appelé à Moscou n'a servi qu'à rendre l'œuvre solide; pour le +style des ornements, il s'est soumis au goût du pays. Les voûtes sont +élevées, les murs épais et l'ensemble de l'édifice est confus, sans +grandeur, ni clarté, ni beauté. + +J'ignore la règle prescrite par l'Église grecque-russe relativement au +culte des images; mais en voyant cette église entièrement ornée de +peintures à fresque, de mauvais goût, et dessinées dans le style roide +et monotone qu'on appelle le style grec moderne, parce que les modèles +en étaient à Byzance, je me demande quelles sont donc les figures, quels +sont donc les sujets qu'il est défendu de représenter dans les églises +russes? apparemment on ne bannit de ces pieux asiles que les bons +tableaux. + +En passant devant la Vierge de saint Luc, mon cicerone italien m'a bien +assuré qu'elle est authentique; il ajoutait avec la foi d'un mugic: +«Signore, signore, è il paese dei miracoli...» «C'est le pays des +miracles!...» Je le crois bien, la peur est le premier des thaumaturges! +Quel curieux voyage que celui qui vous reporte en quinze jours à +l'Europe d'il y a quatre cents ans! Et encore, chez nous, au moyen âge, +l'homme sentait mieux sa dignité qu'il ne la sent aujourd'hui en Russie. +Des princes aussi rusés, aussi faux que les héros russes du Kremlin +n'auraient jamais été surnommés grands chez nous. + +L'ichonostase de cette cathédrale est magnifiquement peint et doré +depuis le pavé de l'église jusqu'au plus haut des voûtes. L'ichonostase +est une cloison, un panneau élevé dans les églises grecques, entre le +sanctuaire toujours caché par des portes et la nef de l'église, où se +tiennent les fidèles; cette séparation monte ici jusqu'au faîte de +l'édifice: elle est décorée magnifiquement. L'église à peu près carrée, +très-haute, est si petite qu'en la parcourant, on croit marcher en long +et en large dans le fond d'un cachot. + +Cette cathédrale renferme les tombeaux de beaucoup de patriarches; il +s'y trouve aussi des châsses très-riches et des reliques fameuses +apportées de l'Asie; vu en détail, le monument n'est rien moins que +beau; mais dans son ensemble, il a quelque chose d'imposant. À défaut +d'admiration, on y est saisi de tristesse: c'est beaucoup; la tristesse +dispose l'âme aux sentiments religieux: à qui recourir quand on souffre? +Mais dans les grands monuments élevés par l'Église catholique, il y a +plus que la tristesse chrétienne, il y a le chant de triomphe de la foi +victorieuse. + +La sacristie renferme des curiosités qu'il serait trop ennuyeux de vous +décrire ici: n'attendez pas de moi une liste des richesses de Moscou, +pas plus qu'un catalogue de ses monuments. Tout cela est curieux à voir +en masse, mais insipide à peindre en détail. Je vous dis ce qui me +frappe; pour le reste, je vous renvoie à Laveau et à Schnitzler, et +surtout à nos successeurs qui feront mieux que moi. De nouveaux +voyageurs ne peuvent tarder à explorer la Russie, car ce pays ne saurait +rester longtemps aussi mal connu qu'il l'est. + +Le clocher de Jean-le-Grand, Ivan Velikoï, est renfermé dans l'enceinte +du Kremlin. C'est l'édifice le plus élevé de la ville; sa coupole, selon +l'usage russe, est dorée en or de ducats. Nous avons passé devant cette +riche tour de bizarre construction, et qui fait l'objet de la vénération +des paysans moscovites. Tout est saint à Moscou, tant il y a de +puissance de respect dans le cœur du peuple russe! + +On m'a montré en passant l'église de Spassnaborou (du Sauveur dans les +bois), la plus ancienne de Moscou; puis une cloche dont il manque un +morceau, la plus grosse cloche du monde, à ce que je crois, qui est +posée à terre et qui fait coupole à elle toute seule; cette cloche fut +refondue, dit-on, après un incendie qui l'avait fait tomber, sous le +règne de l'Impératrice Anne. M. de Montferrand, l'architecte français +qui bâtit en ce moment l'église de Saint-Isaac, à Saint-Pétersbourg, est +parvenu à tirer cette cloche du terrain où elle s'était à demi enfoncée. +Le succès de cette opération, qui a exigé plusieurs essais et coûté +beaucoup d'argent, a fait honneur à notre compatriote. + +Nous avons encore visité deux couvents, toujours dans l'enceinte du +Kremlin, celui des Miracles qui renferme deux églises avec des reliques +de saints, et le couvent de l'Ascension où se trouvent les tombeaux de +plusieurs Czarines, entre autres celui d'Hélène, la mère de +Jean-le-Terrible; elle était digne de lui; impitoyable comme son fils, +elle n'avait que de l'esprit; quelques-unes des épouses de ce prince +sont également enterrées là. Les églises du couvent de l'Ascension +étonnent les étrangers par leur richesse. + +Enfin j'ai pris sur moi d'affronter les péristyles grecs, les colonnades +corinthiennes du Trésor, et bravant, les yeux fermés, ces dragons du +mauvais goût, je suis monté dans l'arsenal glorieux où se trouvent +rangés comme dans un cabinet de curiosités les monuments historiques les +plus intéressants de la Russie. + +Quelle collection d'armures, de vases, et de bijoux nationaux! quelle +profusion de couronnes et de trônes réunis dans une seule enceinte! La +manière dont ces objets sont rangés ajoute à l'impression qu'ils +produisent. On ne peut s'empêcher d'admirer le goût de décoration, et +plus que cela l'intelligence politique, qui ont présidé à la disposition +tant soit peu orgueilleuse de tant d'insignes et de trophées; mais +l'orgueil patriotique est le plus légitime de tous les orgueils. On +pardonne à la passion qui aide à remplir tant de devoirs. Il y a là une +idée profonde dont les choses ne sont que le symbole. + +Les couronnes sont posées sur des coussins portés par des piédestaux, et +les trônes rangés près des murs sont exhaussés sur autant d'estrades. Il +ne manque à cette évocation du passé que la présence des hommes pour qui +toutes ces choses furent faites. Leur absence vaut un sermon sur la +vanité des choses humaines. Le Kremlin sans ses Czars: c'est un théâtre +sans lumière et sans acteurs. + +La plus respectable, sinon la plus imposante des couronnes, est celle de +Monomaque; elle lui fut apportée de Byzance à Kiew en 1116. + +Une autre couronne est également attribuée à Monomaque, quoique +plusieurs la regardent comme plus ancienne encore que le règne de ce +prince. + +Viennent ensuite couronnes sur couronnes, mais qui toutes sont +subordonnées à la couronne Impériale. On compte dans cette constellation +royale les couronnes des royaumes de Kazan, d'Astrakan, de Géorgie: la +vue de ces satellites de la royauté maintenus à une distance +respectueuse de l'étoile qui les domine tous est singulièrement +imposante: tout fait emblème en Russie, c'est un pays poétique... +poétique comme la douleur! quoi de plus éloquent que les larmes qui +coulent en dedans et retombent sur le cœur? La couronne de Sibérie se +trouve parmi tant d'autres couronnes; celle-ci est de fabrique russe, +c'est un insigne imaginaire qui fut déposé là comme pour mentionner un +grand fait historique accompli par des aventuriers commerçants et +guerriers sous le règne d'Ivan IV, époque d'où date non la découverte, +mais la conquête de la Sibérie. Toutes ces couronnes sont couvertes des +pierres les plus précieuses et les plus énormes du monde. Les entrailles +de cette terre de désolation se sont ouvertes pour fournir un aliment à +l'orgueil du despotisme dont elle est l'asile. + +Le trône et la couronne de Pologne font partie de ce superbe firmament +impérial et royal... Tant de joyaux renfermés dans un petit espace +brillaient à mes regards comme la roue d'un paon. Quelle vanité +sanglante! me répétais-je tout bas à chaque nouvelle merveille devant +laquelle mes guides me forçaient de m'arrêter... + +Les couronnes de Pierre Ier, de Catherine Ire et d'Élisabeth m'ont +surtout frappé: que d'or, de diamants... et de poussière!!! Les globes +Impériaux, les trônes, les sceptres, tout est réuni là pour attester la +grandeur des choses, le néant des hommes, et quand on pense que ce néant +s'étend jusqu'aux empires, on ne sait plus à quelle branche s'accrocher +sur le torrent du temps. + +Comment s'attacher à un monde où la forme est la vie et où nulle forme +ne dure? Si Dieu n'eût pas fait un paradis il se serait trouvé des âmes +d'une trempe assez forte pour remplir cette lacune de la création... La +pensée platonique d'un monde immuable et purement spirituel, type idéal +de tous les univers, équivaut pour moi à l'existence même d'un tel +monde. Comment pourrions-nous croire que Dieu fût moins fécond, moins +riche, moins puissant et moins équitable que le cerveau de l'homme? +Notre imagination dépasserait les bornes de l'œuvre du Créateur, de qui +nous tenons la pensée. Ah!... c'est impossible... cela implique +contradiction. On a dit que c'est l'homme qui crée Dieu à son image: +oui, comme un enfant fait la guerre avec des soldats de plomb; mais ce +jeu ne suffit-il pas pour servir de preuve à l'histoire? Sans Turenne, +sans Frédéric II et Napoléon, nos enfants s'amuseraient-ils à figurer +des batailles? + +Les vases ciselés à la manière de Benvenuto Cellini, les coupes ornées +de pierreries, les armes, les armures, les étoffes précieuses, les +broderies rares, les verreries de tous les pays et de tous les siècles +abondent dans cette merveilleuse collection, dont un vrai curieux ne +terminerait pas l'inventaire en une semaine. J'ai vu là, outre les +trônes ou fauteuils de tous les princes russes de tous les siècles, les +caparaçons de leurs chevaux, leurs vêtements, leurs meubles; et ces +choses plus ou moins riches, plus ou moins rares éblouissaient mes yeux. +Je vous fais penser aux palais des _Mille et une Nuits_, tant mieux, je +n'ai plus que ce moyen de vous décrire un séjour fabuleux, si ce n'est +enchanté. + +Mais ici l'intérêt de l'histoire ajoute encore à l'effet de tant de +merveilles: combien de faits curieux ne sont-ils pas enregistrés là +pittoresquement, et attestés par de vénérables reliques!... Depuis le +casque ouvragé de saint Alexandre Newski jusqu'au brancard qui portait +Charles XII à Pultawa, chaque objet vous rappelle un souvenir +intéressant, un fait singulier. Ce trésor est le véritable album des +géants du Kremlin. + +En terminant l'examen de ces orgueilleuses dépouilles du temps, je me +suis rappelé, comme par inspiration, un passage de Montaigne que je vous +copie, pour compléter par un contraste curieux cette description des +magnificences du trésor moscovite. Vous savez que je ne voyage jamais +sans Montaigne: + +«Le duc de Moscovie debvoit anciennement cette révérence aux Tartares +quand ils envoyoient vers lui des ambassadeurs qu'il leur alloit +au-devant à pied et leur présentoit un gobeau de laict de jument +(breuvage qui leur est en délices) et si, en buvant, quelque goutte en +tomboit sur le crin de leurs chevaulx il estoit tenu de la leicher avec +la langue[50]. + +«En Russie, l'armée que l'Empereur Bajazet y avoit envoyée feut accablée +d'un si horrible ravage de neige que pour s'en mettre à couvert et +sauver du froid plusieurs s'avisèrent de tuer et esventrer leurs +chevaulx pour se jecter dedans et jouir de la chaleur vitale.» + +Je cite ce dernier trait parce qu'il rappelle l'admirable et terrible +description que M. de Ségur fait du champ de bataille de la Moskowa, +dans son _Histoire de la campagne de Russie_. Voyez aussi pour confirmer +la citation de Montaigne, le même trait de servilité, rapporté par le +même M. de Ségur dans son _Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand_. + +L'Empereur de toutes les Russies, avec tous ses trônes, avec toutes ses +fiertés, n'est cependant que le successeur de ces mêmes grands-ducs que +nous voyons si humiliés au XVIe siècle; encore ne leur a-t-il succédé +que par des droits contestables; car sans parler de l'élection des +Troubetzkoï, annulée par les intrigues de la famille Romanow et de ses +amis, les crimes de plusieurs générations de princes ont seuls pu faire +arriver au trône les enfants de Catherine II. Ce n'est donc pas sans +motif qu'on cache l'histoire de Russie aux Russes, et qu'on voudrait la +cacher au monde. Certes, la rigidité des principes politiques d'un +prince assis sur un trône ainsi fondé n'est pas une des moindres +singularités de l'histoire de ce temps-ci. + +À l'époque où les grands-ducs de Moscou portaient à genoux le joug +honteux qui leur était imposé par les Mongols, l'esprit chevaleresque +florissait en Europe, surtout en Espagne où le sang coulait par torrents +pour l'honneur et l'indépendance de la chrétienté. Je ne crois pas que +malgré la barbarie du moyen âge, on eût trouvé dans l'Europe occidentale +un seul Roi capable de déshonorer la souveraineté en consentant à régner +d'après les conditions imposées aux grands-ducs de Moscovie aux XIIIe, +XIVe et XVe siècles par leurs maîtres les Tatars. Plutôt perdre la +couronne que d'avilir la majesté royale: voilà ce qu'eût dit un prince +français, espagnol, ou tout autre Roi de la vieille Europe. Mais en +Russie la gloire est de fraîche date comme tout le reste. Le temps qu'a +duré l'invasion a divisé l'histoire de ce pays en deux époques +distinctes; l'histoire des Slaves indépendants et l'histoire des Russes +façonnés à la tyrannie par trois siècles d'esclavage. Et ces deux +peuples n'ont à vrai dire de commun que le nom avec les anciennes tribus +réunies en corps de nation par les Varègues. + +Au rez-de-chaussée du palais du Trésor, on m'a montré les voitures de +parade des Empereurs et des Impératrices de Russie; le vieux carrosse du +dernier patriarche se trouve aussi parmi cette collection, plusieurs des +glaces de ce coche sont en corne; c'est une vraie relique, et ce n'est +pas l'un des objets les moins curieux de l'orgueilleux garde-meuble +historique du Kremlin. + +On m'a fait voir le petit palais qu'habite l'Empereur lorsque ce prince +vient au Kremlin, et je n'y ai trouvé rien qui me parût digne de +remarque, si ce n'est un tableau de la dernière élection d'un roi de +Pologne. Cette turbulente diète, qui mit Poniatowski sur le trône et la +Pologne sous le joug, a été curieusement représentée par un peintre +français dont je n'ai pu savoir le nom. + +D'autres merveilles m'attendaient ailleurs: j'ai visité le sénat, les +palais Impériaux, l'ancien palais du patriarche, qui n'ont d'intéressant +que leurs noms; et enfin le petit palais anguleux qui est un bijou et un +joujou; cette construction rappelle un peu les chefs-d'œuvre de +l'architecture mauresque, elle brille par son élégance au milieu des +lourdes masses qui l'environnent: on dirait d'une escarboucle enchâssée +dans des pierres de taille; ce palais est à plusieurs étages dont les +inférieurs sont plus vastes que ceux qu'ils supportent: ce qui multiplie +les terrasses et donne à l'édifice entier une forme pyramidale d'un +effet très-pittoresque. Chaque étage s'élève en retraite sur l'étage +inférieur, et le dernier, qui forme la pointe de la pyramide, n'est +qu'un petit pavillon. À chacun de ces étages, des carreaux de faïence +vernissés à la manière des Arabes, dessinent les lignes d'architecture +avec beaucoup de goût et de précision; l'intérieur vient d'être +remeublé, vitré, colorié, restauré en entier non sans intelligence. + +Vous dire le contraste produit par tant d'édifices divers entassés sur +un seul point qui fait le centre d'une ville immense; et au milieu de +cette confusion vous peindre l'effet de ce petit palais nouvellement +reconstruit, mais dont les ornements sont d'un style ancien approchant +du gothique et mélangé d'arabe, c'est impossible: ici des temples grecs, +là des forts gothiques, plus loin des tours indiennes, des pavillons +chinois, le tout bizarrement enchâssé dans une enceinte fermée par des +murailles cyclopéennes: voilà ce qu'il faudrait vous montrer d'un mot +comme on l'aperçoit d'un coup d'œil. + +Les paroles ne peignent les objets que par les souvenirs qu'elles +rappellent: or, aucun de vos souvenirs ne peut vous servir à vous +figurer le Kremlin. Il faut être Russe pour comprendre une pareille +architecture. + +L'étage inférieur de ce petit chef-d'œuvre est presque entièrement +occupé par une voûte énorme portée sur un seul pilier qui fait le milieu +de la pièce. C'est la salle du trône, les Empereurs s'y rendent au +sortir de l'église après leur couronnement. Là, tout rappelle les +magnificences des anciens Czars et l'imagination est forcée de se +reporter aux règnes des Ivan, des Alexis: c'est vraiment moscovite. Les +peintures toutes nouvelles qui recouvrent les murs de ce palais m'ont +paru d'assez bon goût: l'ensemble rappelle les dessins que j'ai vus de +la tour de porcelaine à Pékin. + +Ce groupe de monuments fait du Kremlin une des décorations les plus +théâtrales du monde: mais aucun des édifices entassés l'un sur l'autre +dans ce forum russe ne supporterait l'examen, pas plus que ceux qui se +trouvent dispersés dans le reste de la ville. À la première vue, Moscou +produit un effet prodigieux; ce serait la plus belle des villes pour un +porteur de dépêches qui passerait au galop le long des murs de toutes +ses églises, de ses couvents, de ses palais et de ses châteaux forts, +constructions qui sont loin d'être d'un goût pur, mais qu'au premier +coup d'œil on prend pour le séjour d'êtres surnaturels. + +Malheureusement, on bâtit aujourd'hui au Kremlin un nouveau palais, afin +de rendre plus commode l'ancienne habitation de l'Empereur; mais +s'est-on demandé si cette amélioration impie ne gâtera pas l'ensemble, +unique au monde, des anciens édifices de la forteresse sainte? +L'habitation actuelle du souverain est mesquine, j'en conviens, mais +pour remédier à cet inconvénient on entame les édifices les plus +respectables du vieux sanctuaire national: c'est une profanation. À la +place de l'Empereur j'aurais suspendu mon nouveau palais dans les airs +plutôt que d'abattre une pierre des vieux remparts du Kremlin. + +Un jour à Saint-Pétersbourg lorsqu'il me parla de ces travaux, ce prince +me dit qu'ils embelliraient Moscou: j'en doute, pensais-je: c'est comme +si l'on voulait orner l'histoire. Certes l'architecture de l'ancienne +forteresse n'était guère conforme aux règles de l'art: mais elle était +l'expression des mœurs, des actes et des idées d'un peuple et d'un temps +que le monde ne reverra plus; c'était sacré, comme l'irrévocable. Il y +avait là le sceau d'une puissance supérieure à l'homme: la puissance du +temps. Mais en Russie l'autorité touche à tout. L'Empereur qui sans +doute vit sur ma figure une expression de regret, me quitta en +m'assurant que son nouveau palais serait beaucoup plus vaste et plus +conforme aux besoins de sa cour que ne l'était l'ancien. Cette raison +répond à tout dans un pays comme celui-ci. + +En attendant que la cour soit mieux logée, on englobe dans l'enceinte du +nouveau palais la petite église du Sauveur dans les bois. Ce vénérable +sanctuaire, le plus ancien du Kremlin et de Moscou, je crois, va donc +disparaître sous les belles murailles unies et blanches dont on +l'entourera, au grand regret des amateurs d'antiquités et de points de +vue pittoresques. + +Au surplus, cette profanation se commet avec un respect dérisoire qui me +la rend plus odieuse: on se vante de laisser debout le vieux monument: +c'est-à-dire qu'il ne sera pas rasé, mais qu'il sera enterré vif dans un +palais. Tel est le moyen employé ici pour concilier le culte officiel du +passé avec la passion du comfort nouvellement importée d'Angleterre. +Cette manière d'embellir la ville nationale des Russes est tout à fait +digne de Pierre-le-Grand. Ne suffisait-il pas que le fondateur de la +nouvelle capitale eût abandonné l'ancienne? Voilà que ses successeurs la +démolissent sous prétexte de l'orner. + +L'Empereur Nicolas pouvait acquérir une gloire personnelle; au lieu de +se traîner sur la route tracée par un autre, il n'avait qu'à quitter le +palais d'hiver brûlé à Pétersbourg, et revenir fixer à jamais la +résidence Impériale dans le Kremlin tel qu'il est; puis, pour les +besoins de sa maison, pour les grandes fêtes de la cour, il eût bâti +hors de l'enceinte sacrée tous les palais qu'il aurait cru nécessaires. +Par ce retour il eût réparé la faute du Czar Pierre, qui, au lieu +d'entraîner ses boyards dans la salle de spectacle qu'il leur bâtissait +sur la Baltique, eût pu et dû les civiliser chez eux, en profitant des +admirables éléments que la nature avait mis à leur portée et à sa +disposition; éléments qu'il a méconnus avec un dédain, avec une légèreté +d'esprit indignes d'un homme supérieur comme il l'était sous certains +rapports. Aussi, à chaque pas que l'étranger fait sur la route de +Pétersbourg à Moscou, la Russie, avec son territoire sans bornes, avec +ses immenses ressources agricoles, grandit dans son esprit autant que +Pierre-le-Grand rapetisse. Monomaque, au XIe siècle, était un prince +vraiment russe; Pierre Ier, au XVIIIe, grâce à sa fausse méthode de +perfectionnement, n'est qu'un tributaire de l'étranger, un singe des +Hollandais, un imitateur de la civilisation qu'il copie avec la minutie +d'un sauvage. + +Si je voyais jamais le trône de Russie majestueusement replacé sur sa +véritable base, au centre de l'Empire russe, à Moscou; si +Saint-Pétersbourg, laissant ses plâtres et ses dorures retomber en +poussière dans le marais ruineux où on les apporta, redevenait ce qu'il +aurait dû être toujours, un simple port de guerre en granit, un +magnifique entrepôt de commerce entre la Russie et l'Occident, tandis +que, d'un autre côté, Kazan et Nijni serviraient d'échelles entre la +Russie et l'Orient; je dirais: la nation slave, triomphant par un juste +orgueil de la vanité de ses guides, vit enfin de sa propre vie, elle +mérite d'atteindre au but de son ambition; Constantinople l'attend: là +les arts et la richesse récompenseront naturellement les efforts d'un +peuple appelé à devenir d'autant plus grand, plus glorieux, qu'il fut +plus longtemps obscur et résigné. + +Se figure-t-on la majesté d'une capitale assise au centre d'une plaine +de plusieurs milliers de lieues; d'une plaine qui va de la Perse à la +Laponie, d'Astrakan et de la mer Caspienne jusqu'à l'Oural, et à la mer +Blanche avec son port d'Archangel? puis en redescendant vers les +contrées plus naturellement habitables, elle borde la mer Baltique où se +trouvent Saint-Pétersbourg et Kronstadt, les deux arsenaux de Moscou; +enfin elle s'étend vers l'ouest et le sud, depuis la Vistule jusqu'au +Bosphore; là les Russes sont attendus; Constantinople sert de porte de +communication entre Moscou, la ville sainte des Russes, et le monde!!... +Certes, la majesté de cette ville Impériale avec toutes ses succursales +situées vers les quatre points du ciel, serait imposante entre toutes +les puissances de ce monde et justifierait le superbe emblème des +couronnes du trésor gardé au Kremlin. + +L'Empereur Nicolas, malgré son grand sens pratique et sa profonde +sagacité, n'a pas discerné le meilleur moyen d'atteindre un tel but: il +vient de temps en temps se promener au Kremlin; ce n'est pas suffisant; +il aurait dû reconnaître la nécessité de s'y fixer; s'il l'a reconnue, +il n'a pas eu la force de se résigner à un tel sacrifice: c'est une +faute. Sous Alexandre, les Russes ont brûlé Moscou pour sauver l'Empire; +sous Nicolas, Dieu a brûlé le palais de Pétersbourg pour avancer les +destinées de la Russie: et Nicolas n'a pas répondu à l'appel de la +Providence. La Russie attend encore!... Au lieu de s'enraciner comme un +cèdre dans le seul terrain qui lui soit propre, il remue, il bouleverse +ce sol pour y bâtir des écuries et un palais. Il veut, dit-il, se loger +plus commodément pendant ses voyages, et dans cet intérêt misérable, il +oublie que chaque pierre de la forteresse nationale est un objet de +vénération pour les vrais Moscovites, ou du moins, qu'elle devrait +l'être. Ce n'était pas à lui, souverain superstitieusement obéi de son +peuple, d'ébranler par un sacrilége le respect des Moscovites pour le +seul monument vraiment national qu'ils possèdent. Le Kremlin est l'œuvre +du génie russe; mais cette merveille irrégulière, pittoresque, l'orgueil +de tant de siècles, va subir enfin le joug de l'art moderne; c'est +encore le goût de Catherine II qui règne sur la Russie. + +Cette femme qui, malgré l'étendue de son esprit, ne connaissait rien aux +arts ni à la poésie, non contente d'avoir couvert l'Empire de monuments +informes, copiés d'après les chefs-d'œuvre de l'antiquité, a laissé un +plan pour rendre plus régulière la façade du Kremlin; et voilà que son +petit-fils exécute en partie ce projet monstrueux: des surfaces planes +et blanches, des lignes roides, des angles droits remplacent les pleins +et les vides où se jouaient les ombres et la lumière; les terrasses, les +escaliers extérieurs, les rampes, les admirables saillies et les +renfoncements, sources de contrastes et de surprises qui plaisaient à +l'œil et faisaient rêver l'esprit: ces murailles peintes, ces façades +incrustées de tuiles mauresques, ces palais de faïence de Delft dont +l'aspect parlait à l'imagination, vont disparaître. Qu'on les démolisse, +qu'on les enterre ou qu'on les regrette, peu importe, ils feront place à +de belles murailles bien lisses, à de belles baies de fenêtres bien +carrées et à de grandes portes cérémonieuses;... non, Pierre-le-Grand +n'est pas mort; des Asiatiques enrégimentés sous leur chef, voyageur +comme lui, comme lui imitateur de l'Europe, qu'il continue de copier +tout en affectant de la dédaigner, poursuivent leur œuvre de barbarie, +soi-disant de civilisation, trompés qu'ils sont par la parole d'un +maître qui a pris pour devise l'uniformité et pour emblème l'uniforme. + +Il n'y a donc pas d'artistes en Russie; il n'y a pas d'architectes: tout +ce qui conserve quelque sentiment du beau devrait se jeter aux pieds de +l'Empereur et lui demander la grâce de son Kremlin. Ce que l'ennemi n'a +pu faire l'Empereur l'accomplit: il détruit les saints remparts dont les +mines de Bonaparte ont à peine fait sauter un coin. + +Et moi qui suis venu au Kremlin pour voir gâter cette merveille +historique, j'assiste à l'œuvre impie sans oser jeter un seul cri de +douleur, sans demander au nom de l'histoire, au nom des arts et du goût +le salut des vieux monuments condamnés à disparaître sous les +conceptions avortées de l'architecture moderne. Je proteste, mais tout +bas contre ce crime de lèse-nationalité, de lèse-bon goût, contre ce +mépris de l'histoire; et si quelques hommes des plus spirituels et des +plus savants qu'il y ait ici osent m'écouter, voici ce qu'ils m'osent +répondre: «L'Empereur, disent-ils imperturbablement, veut que sa +nouvelle résidence soit plus _convenable_ que ne l'était l'ancienne; de +quoi vous plaignez-vous?» (convenable est le mot sacramentel du +despotisme russe.) «Il a ordonné qu'elle fût rebâtie à la place même du +palais de ses ancêtres? il n'y aura rien de changé.» + +Et voilà le courage que la peur donne aux esprits les plus distingués: +le courage de l'absurde!! Je suis prudent et ne réplique rien, parce que +je suis étranger et partant plus indifférent que ne le doit être un +homme du pays. Mais moi Russe, je défendrais pierre à pierre les vieux +murs, les tours magiques de la forteresse des Ivan et je préférerais le +cachot sous la Néva, ou l'exil, à la honte de rester muet complice de ce +vandalisme Impérial!!... Le martyr du bon goût aurait encore une place +honorable au-dessous des martyrs de la foi: les arts sont une religion, +et de nos jours ce n'est pas la moins puissante ni la moins révérée. + +La vue qu'on a du haut de la terrasse du Kremlin est magnifique: c'est +surtout le soir qu'il faut l'admirer; je viens de retourner seul au pied +du clocher de Jean-le-Grand, la tour Velikoï, la plus élevée du Kremlin, +et je crois de Moscou; de là j'ai vu coucher le soleil, et j'y +reviendrai souvent, car rien ne m'intéresse à Moscou comme le Kremlin. + +Les plantations nouvelles dont depuis quelques années on a entouré la +plus grande partie de ses remparts sont un ornement de fort bon goût. +Elles embellissent la ville marchande, ville toute moderne et en même +temps elles encadrent l'Alcazar des vieux Russes. Les arbres ajoutent à +l'effet pittoresque des murailles anciennes. Il y a de vastes espaces +dans l'épaisseur des murs de ce château fabuleux; on y voit des +escaliers dont la hardiesse et la hauteur font rêver; on y suit de l'œil +tout une population de morts qu'on ressuscite en esprit, et qui +descendent des pentes douces, qui parcourent des terre-pleins, qui +s'appuient sur des balustrades, au sommet de leurs vieilles tours, +lesquelles sont portées sur des voûtes étonnantes d'audace et de +solidité; de là elles jettent sur le monde le regard froid et dédaigneux +de la mort: plus je contemple ces masses inégales et d'une variété de +forme infinie, et plus j'en admire l'architecture biblique et les +poétiques habitants. + +Quand le soleil disparaît derrière les arbres du jardin, ses rayons +éclairent encore le sommet des tourelles du palais et des églises, qui +brillent dans l'azur foncé du ciel, avec tous leurs clochers: c'est un +tableau magique. + +Il y a au milieu de la promenade qui fait extérieurement le tour des +remparts une voûte que je vous ai déjà décrite, mais qui vient de +m'étonner comme si je l'eusse aperçue pour la première fois, c'est un +souterrain monstre. Vous quittez une ville au sol inégal, une ville +toute hérissée de tours qui s'élèvent jusqu'aux nues, vous vous enfoncez +sous un chemin couvert et sombre; vous montez dans ce souterrain obscur +dont la pente est longue et rapide: parvenu au sommet, vous vous +retrouvez sous le ciel et vous planez au-dessus d'une autre partie de la +ville jusque-là inaperçue qui se confond avec la poussière animée des +promenades et s'étend sous vos pieds au bord d'une rivière à demi +desséchée par l'été, la Moskowa; quand les derniers rayons du soleil +sont près de s'éteindre, on voit le reste d'eau oublié dans le lit de ce +fleuve se colorer d'une teinte de feu. Figurez-vous ce miroir naturel +encadré dans de gracieuses collines dont les masses sont rejetées aux +extrémités du paysage comme la bordure d'un tableau: c'est imposant! +Plusieurs de ces monuments lointains, entr'autres l'hospice des enfants +trouvés, sont grands comme une ville, ce sont des établissements de +charité, des écoles, des fondations pieuses. Figurez-vous la Moskowa +avec son pont de pierre, figurez-vous les vieux couvents avec leurs +innombrables coupoles, avec leurs petits dômes métalliques qui +représentent au-dessus de la ville sainte des colosses de prêtres +perpétuellement en prière, représentez-vous le tintement adouci des +cloches dont le son est particulièrement harmonieux en ce pays, murmure +pieux qui s'accorde avec le mouvement d'une foule calme, et cependant +nombreuse, continuellement animée, mais jamais agitée par le passage +silencieux et rapide des chevaux et des voitures dont le nombre est +grand à Moscou comme à Pétersbourg; et vous aurez l'idée d'un soleil +couchant dans la poussière de cette vieille cité. Toutes ces choses font +que, chaque soir d'été, Moscou devient une ville unique au monde: ce +n'est ni l'Europe ni l'Asie: c'est la Russie, et c'en est le cœur. + +Au delà des sinuosités de la Moskowa, au-dessus des toits enluminés et +de la poussière pailletée de la ville, on découvre la montagne des +Moineaux. C'est du haut de cette côte que nos soldats aperçurent Moscou +pour la première fois... + +Quel souvenir pour un Français!! En parcourant de l'œil tous les +quartiers de cette grande ville, j'y cherchais en vain quelques traces +de l'incendie qui réveilla l'Europe et détrôna Bonaparte. De conquérant, +de dominateur qu'il était en entrant à Moscou, il est sorti de la ville +sainte des Russes, fugitif et désormais condamné à douter de la fortune +dont il croyait l'inconstance vaincue. + +Le mot cité par l'abbé de Pradt, et pourtant avéré, donne ce me semble +la mesure de ce qui peut entrer de cruauté dans l'ambition désordonnée +d'un soldat: «_Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas_,» s'écriait à +Varsovie le héros sans armée. Eh quoi! dans ce moment solennel, il ne +pensait qu'à la figure qu'il allait faire dans un article de journal!... +Certes, les cadavres de tant d'hommes qui périssaient pour lui n'étaient +rien moins que ridicules! la colossale vanité de l'empereur Napoléon +pouvait seule être frappée du côté moquable de ce désastre qui fera +trembler les nations jusqu'à la fin des siècles et dont le seul souvenir +rend depuis trente ans la guerre impossible en Europe. S'occuper de soi +dans un moment si solennel, c'est pousser la personnalité jusqu'au +crime. Le mot cité par l'archevêque de Malines est le cri du cœur de +l'égoïste, un instant maître du monde, mais qui n'a pu l'être de soi. Ce +trait d'inhumanité, dans un pareil moment, sera noté par l'histoire +lorsqu'elle aura pris le temps de devenir équitable. + +J'aurais voulu pouvoir relever devant moi la décoration de cette scène +d'épopée, le plus étonnant événement des temps modernes: mais tous +s'efforcent ici de faire oublier les grandes choses: un peuple esclave a +peur de son propre héroïsme, et dans cette nation d'hommes naturellement +et nécessairement discrets et prudents, chacun s'efface pour lutter +d'insignifiance et d'obscurité. On n'aspire qu'à disparaître, on +s'annule à l'envi et l'on jette les nobles actions, les hauts faits à la +tête de ses rivaux, de ses ennemis, comme ailleurs les ambitieux +s'entre-reprochent les bassesses. Je n'ai trouvé personne ici qui voulût +répondre à mes questions sur le trait de patriotisme et de dévouement le +plus glorieux de l'histoire de Russie. + +En rappelant aux étrangers de tels faits je ne me sens pas humilié dans +mon orgueil national. Quand je pense à quel prix ce peuple a reconquis +son indépendance, je reste fier, quoique assis sur les cendres de nos +soldats: la défense donne la mesure de l'attaque; l'histoire dira que +l'une fut au niveau de l'autre; mais, comme elle est incorruptible, elle +ajoutera que la défense fut plus juste. + +C'est à Napoléon de répondre à ceci: la France était alors dans la main +d'un seul homme; elle agissait, elle ne pensait plus; elle était ivre de +gloire comme les Russes sont ivres d'obéissance; c'est à ceux qui +pensent pour tout un peuple de répondre des événements. Ici maintenant +toutes ces grandes choses ne sont bonnes qu'à être oubliées, et si l'on +s'en souvient, ce n'est pas pour s'en vanter, c'est pour s'en excuser. + +Rostopchin, après avoir passé des années à Paris, où il avait même +établi sa famille, eut la fantaisie de retourner dans son pays. Mais, +redoutant la gloire patriotique attachée à tort ou à raison, à son nom, +il se fit précéder auprès de l'Empereur Alexandre par une brochure +publiée uniquement dans le but de prouver que l'incendie de Moscou avait +éclaté spontanément, et que cette catastrophe n'avait pas été le +résultat d'un plan concerté d'avance. Ainsi Rostopchin mettait tout son +esprit à se justifier en Russie de l'héroïsme dont il était accusé par +l'Europe étonnée de la grandeur et, depuis sa brochure, de la misère de +cet homme, né pour servir un meilleur gouvernement!... Quoi qu'il en +soit, cachant, reniant son courage, il se plaignait amèrement de cette +espèce de calomnie d'un genre nouveau, par laquelle on voulait faire +d'un général obscur le libérateur de son pays! + +L'Empereur Alexandre, de son côté, n'a cessé de répéter qu'il n'avait +jamais donné l'ordre d'incendier sa capitale. + +Ce combat de médiocrité est caractéristique; on ne peut assez s'étonner +de la sublimité du drame, en voyant par quels acteurs il fut joué. +Jamais comédiens se sont-ils donné tant de peine pour persuader aux +spectateurs qu'ils ne comprenaient rien à ce qu'ils faisaient? + +Aussitôt que j'eus lu Rostopchin, je l'ai pris au mot, car je me suis +dit: un homme qui a si peur de passer pour grand est bien ce qu'il +prétend être. En ce genre, on doit croire les gens sur parole; la fausse +modestie elle-même est sincère malgré elle; c'est un brevet de +petitesse; car les hommes vraiment supérieurs n'affectent rien: ils se +rendent justice tout bas, et s'ils sont forcés de parler d'eux, ils le +font sans orgueil, mais aussi sans trompeuse humilité, il y a longtemps +que j'ai lu cette singulière brochure; jamais elle ne m'est sortie de la +mémoire, parce qu'elle m'a révélé dès lors l'esprit du gouvernement et +de la nation russes. + +Au moment où j'ai quitté le Kremlin, il faisait presque nuit; les +teintes des édifices de Moscou, dont quelques-uns sont grands comme des +villes, et celles des coteaux lointains s'étaient doucement rembrunies; +le silence et la nuit descendaient sur la ville; les sinuosités de la +Moskowa n'étaient plus dessinées en traits éclatante; le soleil ne +réfléchissait plus ses lueurs brillantes dans les flaques d'eau du +fleuve à demi desséché; la flamme de l'occident assoupie, éteinte, était +devenue brune; ce site grandiose et tous les souvenirs que son aspect +réveillait en moi me serraient le cœur; je croyais voir l'ombre d'Ivan +IV, d'Ivan-le-Terrible, se lever sur la plus haute des tours de son +palais désert et, à l'aide de sa sœur et amie, Élisabeth d'Angleterre, +s'efforcer de noyer Napoléon dans une mare de sang!... Ces deux fantômes +semblaient applaudir à la chute du géant qui, par un arrêt fatal, devait +en tombant laisser ses deux ennemis plus puissants qu'il ne les avait +trouvés. + +L'Angleterre et la Russie ont sujet de rendre des actions de grâces à +Bonaparte, aussi ne les lui refusent-elles point. Tel ne fut pas pour la +France le résultat du règne de Louis XIV. Aussi la haine européenne +a-t-elle survécu pendant un siècle et demi au grand roi, tandis que le +grand capitaine est déifié depuis sa chute, et que, à de rares +exceptions près, ses geôliers ne craignent pas de mêler leur voix +discordante au concert de louanges parties de tous les bouts de +l'Europe; phénomène historique que je crois unique dans les annales du +monde, et qui ne s'explique que par l'esprit d'opposition dominant +aujourd'hui chez toutes les nations civilisées. Au surplus le règne de +cet esprit-là tire à sa fin. Nous pouvons donc espérer de lire bientôt +des écrits où Bonaparte sera jugé en lui-même, et sans allusions +malignes contre le pouvoir régnant en France ou ailleurs. + +J'aspire à voir se lever le jour du jugement pour cet homme, aussi +étonnant par les passions qu'il fomente après sa mort que par les +actions de sa vie. La vérité n'atteint encore que le piédestal de cette +figure, défendue jusqu'à présent contre l'équitable sévérité de +l'histoire par le double prestige des fortunes et des infortunes les +plus inouïes. + +Il faudra pourtant bien que nos neveux apprennent qu'il avait plus +d'étendue d'esprit que de dignité de caractère, et qu'il fut plus grand +par son talent à profiter du succès que par sa constance à lutter contre +les revers. Alors, mais seulement alors, les terribles conséquences de +son immoralité politique et de tous les mensonges de son gouvernement +machiavélique seront atténuées. + +Descendu des terrasses du Kremlin, je suis rentré chez moi fatigué comme +un homme qui vient d'assister à une horrible tragédie, ou plutôt comme +un malade qui se réveille du cauchemar avec la fièvre. + + + + +LETTRE VINGT-HUITIÈME. + +Aspect oriental de Moscou.--Les chefs-d'œuvre manquent à cette +ville.--Rapport qui existe entre son architecture et le caractère de ses +habitants.--Ce que les Russes répondent au reproche d'inconstance qu'on +leur adresse.--Fabriques de soie.--Apparences de liberté.--À quoi elles +tiennent.--Club anglais.--Isolement de Moscou au milieu d'un vaste +continent.--Piété des Russes.--Entretien sur ce sujet avec un homme +d'esprit.--L'Angleterre sait bien tirer parti de l'hypocrisie.--L'Église +anglicane.--Ses inconséquences.--Les vrais dévots et les hommes +d'État.--Erreur des libéraux lorsqu'ils repoussent le +catholicisme.--Politique de l'Angleterre.--Sur quoi elle s'appuie.--Vrai +moyen de faire la guerre à l'Angleterre.--Sacerdoce des journaux.--Ce +gouvernement est-il plus moral que celui des ecclésiastiques?--Église +gréco-russe.--Silence officiel.--Point de prédication.--Point +d'enseignement religieux en public.--Sectes nombreuses.--Le calvinisme y +domine.--Mauvaise politique.--Secte qui favorise la polygamie.--Corps +des marchands.--Fête publique au monastère de Devitscheipol.--Vierge +miraculeuse.--Tombeaux de plusieurs princesses de la famille +Impériale.--Cimetière.--Foule populaire.--Caractère particulier des +paysages.--Le pays dans la ville.--Ivrognerie: vice des Russes.--Ce qui +l'excuse.--Emblème de la nation et de son gouvernement.--Place où se +donne la fête.--Site du couvent.--Singularité de cette +fête.--Physionomie du peuple.--Poésie cachée.--Chant des Cosaques du +Don.--Mélodie analogue aux folies d'Espagne.--Style de la musique chez +les peuples septentrionaux.--Les Cosaques.--Leur caractère.--Subterfuge +indigne employé par les officiers.--Courage extorqué.--L'Attelage: fable +polonaise traduite. + + + Moscou, ce 12 août 1839. + + +Avant de venir en Russie, j'avais lu, je crois, la plupart des +descriptions de Moscou publiées par les voyageurs; cependant je ne me +figurais pas le singulier aspect de cette cité montueuse, sortant de +terre comme par magie, et apparaissant dans des espaces unis, immenses, +avec ses collines encore exhaussées par les bâtiments qu'elles +supportent au milieu d'une plaine onduleuse. C'est une décoration de +théâtre. Moscou est à peu près le seul pays de montagnes qu'il y ait au +centre de la Russie... N'allez pas, sur ce mot, vous imaginer la Suisse +ou l'Italie: c'est un terrain inégal, voilà tout. Mais le contraste de +ces accidents du sol au milieu d'espaces où l'œil et la pensée se +perdent comme dans les savanes de l'Amérique ou comme dans les steppes +de l'Asie, produit des effets surprenants. C'est la ville des panoramas. +Avec ses sites pompeux et ses édifices bizarres, qui auraient pu servir +de modèles aux fantastiques compositions de Martin, elle rappelle l'idée +qu'on s'est formée, sans trop savoir pourquoi, de Persépolis, de Bagdad, +de Babylone, de Palmyre: romanesques capitales de pays fabuleux, dont +l'histoire est une poésie et l'architecture un rêve; en un mot, à +Moscou, on oublie l'Europe. Voilà ce que j'ignorais en France. + +Les voyageurs ont donc manqué à leur devoir. Il en est un surtout auquel +je ne puis pardonner de ne m'avoir pas fait jouir de son séjour en +Russie. Nulle description ne vaut les dessins d'un peintre exact et +pittoresque à la fois, comme Horace Vernet. Quel homme fut jamais mieux +doué pour sentir et pour faire sentir aux autres l'esprit qui vit dans +les choses? La vérité de la peinture, c'est la physionomie des objets: +il la comprend comme un poëte, et la reproduit comme un artiste: aussi +je ne sors pas de colère contre lui, chaque fois que je reconnais +l'insuffisance de mes paroles: regardez les Horace Vernet, vous +dirais-je, et vous connaîtrez Moscou; ainsi j'atteindrais mon but sans +peine, tandis que je me fatigue à le manquer. + +Ici tout fait paysage. Si l'art a peu fait pour cette ville, le caprice +des ouvriers et la force des choses y ont créé des merveilles. L'aspect +extraordinaire des groupes d'édifices, la grandeur des masses frappent +l'imagination. À la vérité, c'est une jouissance d'un ordre inférieur: +Moscou n'est pas le produit du génie, les connaisseurs n'y trouveraient +aucun monument digne d'un examen attentif; ce n'est pas non plus une +majestueuse solitude où le temps démolit en silence ce qu'a fait la +nature: c'est l'habitation désertée de quelque race de géants, race +intermédiaire entre Dieu et l'homme; c'est l'œuvre des cyclopes. On ne +saurait la comparer au reste de l'Europe; mais dans une ville où nul +grand artiste en aucun genre n'a laissé l'empreinte de sa pensée, on +s'étonne, rien de plus; or, l'étonnement s'épuise vite, et l'âme ne se +complaît guère à l'exprimer. + +Toutefois il n'y a pas jusqu'au désenchantement qui suit ici la première +surprise, dont je ne tire quelque leçon; il marque un rapport intime +entre l'aspect de la ville et le caractère des hommes. Les Russes aiment +ce qui brille, ils se laissent séduire par l'apparence, et c'est aussi +ce qui séduit en eux: faire envie, n'importe à quel prix, voilà leur +bonheur! L'orgueil ronge l'Angleterre, la vanité rouille la Russie. + +Je sens le besoin de vous rappeler ici que les généralités passent +toujours pour des injustices. Toutefois le retour périodique de cette +précaution oratoire doit vous ennuyer autant qu'il me fatigue; je +voudrais donc, une fois pour toutes, faire réserve des exceptions, et +protester de mon respect, de mon admiration pour les mérites et les +agréments individuels qui échappent naturellement à mes critiques. Après +tout, je me rassure en pensant que nous ne sommes pas à la Chambre, et +que nous ne discutons pas mes opinions à coups d'amendements et de +sous-amendements. + +D'autres voyageurs ont dit avant moi que moins on connaît un Russe et +plus on le trouve aimable: on leur a répondu qu'ils parlaient contre +eux-mêmes, et que le refroidissement dont ils se plaignaient ne prouvait +que leur peu de mérite: «Nous vous avons bien accueillis, leur disent +les Russes, parce que nous sommes naturellement hospitaliers; et si nous +avons changé pour vous, c'est que nous vous avions d'abord estimé plus +que vous ne valez.» Cette réponse a été faite il y a longtemps à un +voyageur français, écrivain habile, mais d'une excessive réserve, +commandée par sa position, et dont je ne veux citer ici ni le livre ni +le nom. Le petit nombre de vérités qu'il avait laissé entrevoir dans ses +récits pâles de prudence, lui ont attiré néanmoins beaucoup de +désagréments. C'était bien la peine de se refuser l'usage de l'esprit +qu'il avait pour se soumettre à des exigences qu'on ne satisfait jamais, +pas plus en les flattant qu'en en faisant justice! Il n'en coûte pas +plus de les braver: c'est ce que je fais comme vous le voyez. + +Moscou s'enorgueillit du progrès de ses fabriques; les soieries russes +luttent ici avec celles de l'Orient et de l'Occident. La ville des +marchands, le Kitaigorod, ainsi que la rue surnommée le pont des +Maréchaux, où se trouvent les boutiques les plus élégantes, sont comptés +parmi les curiosités de cette capitale. Si j'en fais mention, c'est +parce que je pense que les efforts du peuple russe pour s'affranchir du +tribut qu'il paie à l'industrie des autres peuvent avoir de graves +conséquences politiques en Europe. + +La liberté qui règne à Moscou n'est qu'une illusion; cependant on ne +peut nier que, dans les rues de cette ville, il n'y ait des hommes qui +paraissent se mouvoir spontanément, des hommes qui pour penser et pour +agir n'attendent l'impulsion que d'eux-mêmes. Moscou est en cela bien +différent de Pétersbourg. + +Parmi les causes de cette singularité je mets en première ligne la vaste +étendue et les accidents du territoire au milieu duquel Moscou a pris +racine. L'espace et l'inégalité (je prends ici ce mot dans toutes ses +acceptions) sont des éléments de liberté, car l'égalité absolue est +synonyme de tyrannie, puisque c'est la minorité mise sous le joug; la +liberté et l'égalité s'excluent, à moins de réserves et de combinaisons +plus ou moins habiles qui dénaturent ou neutralisent les choses tout en +conservant les mots. + +Moscou reste comme enterré au milieu même du pays dont il est la +capitale. De là le cachet d'originalité empreint sur ses édifices; de là +l'air de liberté qui distingue ses habitants; de là enfin le peu de goût +des Czars pour cette résidence à physionomie indépendante. Les Czars, +ces anciens tyrans, mitigés par la mode, qui les a métamorphosés en +Empereurs, bien plus, en hommes aimables, fuient Moscou. Ils préfèrent +Pétersbourg malgré tous ses inconvénients, parce qu'ils ont besoin +d'être en rapport continuel avec l'occident de l'Europe. La Russie, +telle que Pierre-le-Grand l'a faite, ne se fie pas à elle-même pour +vivre et pour s'instruire. À Moscou, on ne pourrait recevoir en sept +jours des pacotilles d'anecdotes de Paris, et rester au courant des +moindres commérages relatifs à la société, à la littérature éphémère de +l'Europe. Ces détails, tout misérables qu'ils nous paraissent, sont +cependant ce qui intéresse le plus la cour, et par conséquent la Russie. + +Si les neiges glacées et les neiges fondantes ne rendaient les chemins +de fer nuls en ce pays pendant six et huit mois de l'année, vous verriez +le gouvernement russe devancer les autres dans la construction de ces +routes qui rapetissent la terre; car, plus que tout autre, il souffre de +l'inconvénient des distances. Mais on aura beau multiplier les lignes de +fer, augmenter la vitesse des transports, une vaste étendue de +territoire est et sera toujours le plus grand obstacle à la circulation +de la pensée, car le sol ne se laisse pas sillonner en tous sens comme +la mer; l'eau, qui au premier coup d'œil paraît destinée à diviser les +habitants de ce monde, est ce qui les unit. Merveilleux problème: +l'homme prisonnier de Dieu n'en est pas moins le roi de la nature. + +Certes, si Moscou était un port de mer, ou seulement le centre d'un +vaste réseau, de ces ornières de métal, conducteurs électriques de la +pensée humaine, et qui semblent destinées à satisfaire quelques-unes des +impatiences du siècle où nous vivons, on n'y verrait pas ce que j'ai vu +hier au club anglais: des militaires de tout âge, des messieurs +élégants, des hommes graves et de jeunes étourdis, faire le signe de la +croix et se recueillir quelques instants avant de se mettre à table, non +pas en famille; mais, à table d'hôte, entre hommes. Les personnes qui +s'abstiennent de ce devoir religieux (il y en avait un assez grand +nombre) regardaient faire les autres sans s'étonner: vous voyez bien +qu'il y a encore huit cents bonnes lieues de Paris à Moscou. + +Le palais où ce club est installé me paraît grand et beau, tout +l'établissement est conçu et dirigé convenablement; on y trouve à peu +près ce qu'on trouve ailleurs dans les clubs. Ceci ne m'a pas surpris; +mais ce que j'admire de très-bonne foi, c'est la piété des Russes. Et je +l'ai dit à la personne qui m'avait présenté à ce cercle. + +Nous causions en tête à tête après le dîner, au fond du jardin du club. +«Il ne faut pas nous juger sur l'apparence, me répondit mon introducteur +qui est un Russe des plus éclairés, comme vous l'allez voir.--C'est +justement cette apparence, repris-je, qui m'inspire de l'estime pour +votre nation. Chez nous, on ne craint que l'hypocrisie; le cynisme est +pourtant bien plus funeste aux sociétés.--Oui, mais il révolte moins les +cœurs nobles.--Je le crois, repris-je, mais par quelle bizarrerie est-ce +surtout l'incrédulité qui crie au sacrilége dès qu'elle suppose au fond +du cœur d'un homme un peu moins de piété qu'il n'en affiche dans ses +actes et dans ses paroles? Si nos philosophes étaient conséquents, ils +toléreraient l'hypocrisie comme un des étais de la machine de l'État. La +foi est plus tolérante.--Je ne m'attendais pas à vous entendre faire +l'apologie de l'hypocrisie.--Je la déteste comme le plus odieux de tous +les vices; mais je dis que ne nuisant à l'homme que dans ses rapports +avec Dieu, l'hypocrisie est moins pernicieuse pour les sociétés que +l'incrédulité effrontée, et je soutiens que les âmes vraiment pieuses +ont seules le droit de la qualifier de profanation. Les esprits +irréligieux, les hommes d'État philosophes devraient la traiter avec +indulgence, et pourraient même s'en servir comme d'un puissant +auxiliaire politique; néanmoins, c'est ce qui n'est arrivé en France que +rarement, et à de longs intervalles, parce que la sincérité gauloise se +refuse à tirer parti du mensonge pour gouverner les hommes; mais le +génie calculateur d'une nation rivale a su se plier mieux que nous au +joug des fictions salutaires. La politique de l'Angleterre, pays où +règne l'esprit pratique par excellence, n'a-t-elle pas généreusement +rémunéré chez elle l'inconséquence théologique et l'hypocrisie +religieuse? L'Église anglicane est certes beaucoup moins réformée que ne +l'est l'Église catholique, depuis que le concile de Trente a fait droit +aux réclamations légitimes des princes et des peuples; il est absurde de +détruire l'unité, sous prétexte d'abus, tout en perpétuant ces mêmes +abus pour l'abolition desquels on s'est arrogé le funeste droit de faire +secte; pourtant, cette Église fondée sur des contradictions patentes et +appuyée par l'usurpation, aide encore aujourd'hui le pays à poursuivre +la conquête du monde, et le pays la récompense par une protection +hypocrite; cela peut paraître révoltant, mais c'est un moyen de force. +Aussi je soutiens que ces inconséquences et ces hypocrisies monstrueuses +aux yeux des hommes sincèrement religieux, ne sauraient choquer des +philosophes ni des hommes d'État.--Vous ne prétendez pas dire qu'il n'y +ait nuls chrétiens de bonne foi chez les anglicans?--Non, j'admets des +exceptions, il y en a toujours à tout; je soutiens seulement que chez +ces chrétiens-là, le grand nombre manque de logique, ce qui n'empêche +pas, je vous le répète, que je n'envie pour la France la politique +religieuse de l'Angleterre, de même qu'ici j'admire à chaque pas que je +fais la pieuse soumission du peuple russe. Chez les Français, tout +prêtre en crédit devient un oppresseur aux yeux des esprits forts qui +gouvernent le pays en le désorganisant depuis tantôt cent trente ans, +soit ouvertement par leur fanatisme révolutionnaire, soit tacitement par +leur indifférence philosophique.» + +L'homme vraiment éclairé avec qui je causais parut réfléchir +sérieusement; puis après un silence assez long, il reprit: «Je ne suis +pas si loin que vous le pensez de partager votre opinion; car depuis +l'expérience que j'ai acquise pendant mes voyages, une chose m'a +toujours paru impliquer contradiction, c'est l'éloignement des libéraux +pour la religion catholique. Je parle même de ceux qui se disent +chrétiens. Comment ces esprits (il y en a qui raisonnent juste, et +poussent les arguments jusqu'à leurs dernières conséquences), comment ne +voient-ils pas qu'en renonçant à la religion romaine, ils se privent +d'une garantie contre le despotisme local que tout gouvernement, de +quelque nature qu'il soit, tend toujours à exercer chez soi?--Vous avez +bien raison, répliquai-je; mais le monde se conduit par la routine; et +pendant des siècles, les meilleurs esprits ont tellement crié contre +l'intolérance et l'avidité de Rome, que personne encore n'a pu +s'habituer chez nous à changer de point de vue, et à regarder le pape en +sa qualité de chef spirituel de l'Église, comme l'immuable appui de la +liberté religieuse dans toute la chrétienté; et en sa qualité de +souverain temporel, comme une puissance vénérable, embarrassée dans ses +devoirs de double nature, complication inévitable peut-être pour +conserver son indépendance au vicaire de Jésus-Christ, dont la politique +est devenue inoffensive au dehors, à force de faiblesse au dedans. +Comment ne voit-on pas d'un coup d'œil qu'il suffirait qu'une nation fût +sincèrement catholique pour devenir inévitablement l'adversaire de +l'Angleterre, dont la puissance politique s'appuie uniquement sur +l'hérésie? Que la France arbore et défende de toute la force de sa +conviction la bannière de l'Église catholique, elle fait par cela seul, +d'un bout du monde à l'autre, une guerre terrible à l'Angleterre. Ce +sont de ces vérités qui devraient sauter aux yeux de tout le monde +aujourd'hui, et qui pourtant n'ont frappé jusqu'à présent chez nous que +l'esprit de quelques personnes intéressées, et dès lors sans autorité; +car, et ceci est une autre bizarrerie de notre époque, on se figure en +France qu'un homme a tort dès qu'on soupçonne qu'il a quelque intérêt à +avoir raison: le bon sens aurait plus de crédit, s'il était bien prouvé +qu'il ne rapporte jamais rien... + +«Tel est le désordre d'idées produit par cinquante ans de révolutions et +cent ans et plus de cynisme philosophique et littéraire. N'ai-je pas +raison de vous envier votre foi? + +--Mais le résultat de votre politique religieuse serait de mettre la +nation aux pieds de ses prêtres. + +--Les exagérations pieuses ne sont pas ce que je vois de plus à redouter +dans notre siècle; mais quand la piété des fidèles serait aussi +menaçante qu'elle me le paraît peu, je ne reculerais pas pour cela +devant les conséquences de mes principes; tout homme qui veut obtenir ou +faire quelque chose de positif en ce monde, se met nécessairement aux +pieds de quelqu'un, pour me servir de votre expression. + +--D'accord, mais j'aime encore mieux flatter le gouvernement des +journalistes que celui des prêtres; la liberté de la pensée a plus +d'avantages que d'inconvénients. + +--Si vous aviez vu de près, comme je les ai vus, la tyrannie de l'esprit +et les résultats du pouvoir arbitraire de la plupart des hommes qui +dirigent la presse périodique en France, vous ne vous contenteriez pas +de ce beau mot: liberté de la pensée; vous demanderiez la chose, et +bientôt vous reconnaîtriez que le sacerdoce des journalistes s'exerce +avec autant de partialité et beaucoup moins de moralité que l'autorité +des ecclésiastiques. Laissant un moment de côté la politique, allez +demander aux journaux ce qui les décide dans la part de renommée qu'ils +accordent à chacun... la moralité d'un pouvoir dépend de l'école par +laquelle sont obligés de passer les hommes qui se destinent à en user. +Or, vous ne croyez pas que l'école du journalisme soit plus capable +d'inspirer des sentiments vraiment indépendants, vraiment humains, que +ne l'est l'école sacerdotale. Toute la question est là; et la France +d'aujourd'hui est appelée à la résoudre ainsi que bien d'autres +questions, par des transactions conformes à l'esprit du temps; car +quelle que soit l'opinion qui prévaudra, je me rassure en pensant que +Dieu n'applique jamais rigoureusement la logique humaine au gouvernement +de ce monde, et que les hommes à sentiments inflexibles, à idées +absolues, exclusives, ne conservent que pendant bien peu de moments le +pouvoir qu'ils usurpent quelquefois... + +«Mais laissons là les considérations générales, et donnez-moi une idée +de l'état de la religion dans votre pays; dites-moi quelle est la +culture d'esprit des hommes qui enseignent et qui expliquent l'Évangile +en Russie?» + +Bien qu'adressée à un homme fort supérieur, cette question eût été +indiscrète à Pétersbourg; à Moscou, je sentis qu'on pouvait la risquer +par la raison qu'ici règne cette liberté mystérieuse dont on use sans +s'en rendre compte, qu'on ne peut motiver ni définir, mais qui est +réelle, quoique la trompeuse confiance qu'elle inspire puisse parfois se +payer bien cher[51]. Voici en résumé ce que m'a répondu mon Russe +philosophe: j'emploie le mot dans l'acception la plus favorable. Vous +savez déjà de quelle nature sont ses opinions: après des années de +séjour dans les divers pays de l'Europe il est revenu en Russie +très-libéral, mais très-conséquent. Voici ce qu'il m'a dit: + +«On a toujours prêché fort peu dans les églises schismatiques, et chez +nous, l'autorité politique et religieuse s'est opposée plus qu'ailleurs +aux discussions théologiques; sitôt qu'on a voulu commencer à expliquer +les questions débattues entre Rome et Byzance, le silence a été imposé +aux deux partis. Les sujets de dispute ont si peu de gravité que la +querelle ne peut se perpétuer qu'à force d'ignorance. Dans plusieurs +institutions de filles et de garçons, à l'instar des jésuites, on a fait +donner quelques instructions religieuses; mais l'usage de ces +conférences n'est que toléré, et de temps à autre on l'abroge: un fait +qui vous paraîtra incompréhensible, quoiqu'il soit positif, c'est que la +religion n'est pas enseignée publiquement en Russie[52]. Il résulte de +là une multitude de sectes dont le gouvernement ne vous laisse pas +soupçonner l'existence. + +«Il y en a une qui tolère la polygamie: une autre va plus loin: elle +pose en principes et met en pratique la communauté des femmes pour les +hommes, et des hommes pour les femmes. + +«Il est défendu à nos prêtres d'écrire, même des chroniques: à chaque +instant un paysan interprète un passage de la Bible, qui, pris isolément +et appliqué à faux, donne aussitôt lieu à une nouvelle hérésie, +calviniste le plus souvent. Quand le pope du village s'en aperçoit, +l'hérésie a déjà gagné une partie des habitants de la commune, et grâce +à l'opiniâtreté de l'ignorance, elle s'est même enracinée jusque chez +les voisins: si le pope crie, aussitôt les paysans infectés sont envoyés +en Sibérie, ce qui ruine le seigneur, lequel, s'il est prévoyant, fait +taire le pope par plus d'un moyen; et quand, malgré tant de précautions, +l'hérésie arrive au point d'éclater aux yeux de l'autorité suprême, le +nombre des dissidents est si considérable qu'il n'est plus possible +d'agir: la violence ébruiterait le mal sans l'étouffer, la persuasion +ouvrirait la porte à la discussion, le pire des maux aux yeux du +gouvernement absolu; on n'a donc recours qu'au silence qui cache le mal +sans le guérir, et qui, au contraire, le favorise. + +«C'est par les divisions religieuses que périra l'Empire russe; aussi, +nous envier, comme vous le faites, la puissance de la foi, c'est nous +juger sans nous connaître!!» + +Telle est l'opinion des hommes les plus clairvoyants et les plus +sincères que j'aie rencontrés en Russie... + +Un étranger digne de foi, établi depuis longtemps à Moscou, vient aussi +de me raconter qu'un marchand de Pétersbourg le fit dîner, il y a +quelques années, avec _ses trois femmes_; non pas ses concubines, ses +femmes légitimes: ce marchand était un dissident, sectateur secret d'une +nouvelle église. Je pense que les enfants que lui ont donnés ses trois +épouses n'ont pas été reconnus pour légitimes par l'État, mais sa +conscience de chrétien était tranquille. + +Si je tenais ce fait d'un homme du pays, je ne vous le raconterais pas, +car vous savez qu'il est des Russes qui s'amusent à mentir pour dérouter +les voyageurs trop curieux et trop crédules, ce qui ne laisse pas que +d'entraver un métier difficile partout pour qui veut l'exercer en +conscience, mais plus difficile ici que partout ailleurs: le métier +d'observateur. + +Le corps des négociants est très-puissant, très-ancien et très-considéré +à Moscou; l'existence de ces riches trafiquants rappelle la condition +des marchands de l'Asie: nouveau rapport entre les mœurs moscovites et +les usages de l'Orient, si bien retracés dans les contes arabes. Il y a +tant de points de ressemblance entre Moscou et Bagdad, que lorsqu'on +voyage en Russie, on perd la curiosité de voir la Perse: on la connaît. + +J'ai assisté à une fête populaire autour du monastère de Devitscheipol. +Là les acteurs sont des soldats et des mugics; les spectateurs sont des +gens du monde qui ne laissent pas que d'y venir en grand nombre. Les +tentes et les baraques où l'on boit sont plantées près du cimetière: le +culte des morts sert de prétexte au plaisir du peuple. La fête a lieu en +commémoration de je ne sais quel saint dont on visite scrupuleusement +les reliques et les images entre deux libations de _kwass_. Il se fait +ce soir-là une consommation fabuleuse de cette boisson nationale. + +La Vierge miraculeuse de Smolensk, d'autres disent sa copie, est +conservée dans ce couvent qui renferme huit églises. + +Vers la fin du jour, je suis entré dans la principale; elle m'a paru +imposante: l'obscurité ajoutait à l'impression du lieu. Les nonnes ont +le soin d'orner les autels de leurs chapelles, et elles s'acquittent +très-exactement de ce devoir, le plus facile de leur état, sans doute; +quant aux devoirs les plus difficiles, ils sont, à ce qu'on m'assure, +assez mal observés, car s'il en faut croire des personnes bien +instruites, la conduite des religieuses de Moscou n'est rien moins +qu'édifiante. + +Cette église renferme les tombeaux de plusieurs Czarines et princesses, +notamment celui de l'ambitieuse Sophie, sœur de Pierre-le-Grand, et le +tombeau de la Czarine Eudoxie, la première épouse de ce prince. Cette +malheureuse femme répudiée, je crois, en 1696, fut forcée de prendre le +voile à Sousdal. + +L'Église catholique a tant de respect pour l'indissoluble nœud du +mariage, qu'elle ne permet à une femme mariée de se faire religieuse que +lorsque son époux entre en même temps dans les ordres ou prononce comme +elle des vœux monastiques. Telle est la règle; mais chez nous comme +ailleurs, les lois ont souvent plié sous les intérêts; toutefois, +l'histoire atteste que le clergé catholique est encore celui qui, dans +le monde entier, sait le mieux défendre les droits sacrés de +l'indépendance religieuse contre les usurpations de la politique +humaine. + +L'Impératrice nonne mourut à Moscou, au monastère de Devitscheipol, en +1731. + +Le préau de l'église est en partie consacré au cimetière qui est beau. +En général, les couvents russes ont plutôt l'air d'une agglomération de +petites maisons, d'un quartier de ville muré que d'une retraite +religieuse. Souvent détruits et rebâtis, ils ont une apparence moderne +sous ce climat où rien ne dure, nul édifice ne peut résister ici à la +guerre des éléments. Tout s'use en peu d'années et tout se refait à +neuf; aussi le pays a-t-il l'apparence d'une colonie fondée de la +veille. Le Kremlin seul semble destiné à braver le climat, et à vivre +autant que l'Empire dont il est l'emblème et le boulevard. + +Mais si les couvents russes n'imposent pas par le style de +l'architecture, l'idée de l'irrévocable est toujours solennel. En +sortant de cette enceinte, je n'étais guère en train de me mêler à la +foule dont le bruit m'importunait. La nuit montait jusqu'au faîte des +églises; je me mis à examiner un des plus beaux sites de Moscou et des +environs; dans cette ville, les points de vue abondent. Du milieu des +rues, vous n'apercevez que les maisons qui les bordent; mais traversez +une grande place, montez quelques degrés, ouvrez une fenêtre, sortez sur +un balcon, sur une terrasse, vous découvrez aussitôt une ville nouvelle, +immense, répandue sur des collines assez profondément séparées par des +champs de blé, des étangs, des bois même: l'enceinte de cette cité est +un pays, et ce pays se prolonge jusque vers des campagnes inégales, mais +dont les ondulations ressemblent aux vagues de la mer. La mer, vue de +loin, fait toujours l'effet d'une plaine, quelqu'agités que soient ses +flots. + +Moscou est la ville des peintres de genre; mais les architectes, les +sculpteurs et les peintres d'histoire n'ont rien à y voir, rien à y +faire. Des masses d'édifices espacés dans des déserts y forment une +multitude de jolis tableaux, et marquent hardiment les premiers plans +des grands paysages qui rendent cette vieille capitale un lieu unique +dans le monde, parce qu'elle est la seule grande cité qui, tout en se +peuplant, soit encore restée pittoresque comme une campagne. On y compte +autant de routes que de rues, de champs cultivés que de collines bâties, +de vallons déserts que de places publiques. Sitôt qu'on s'éloigne du +centre on se trouve dans un amas de villages, d'étangs, de forêts plutôt +que dans une ville: ici vous apercevez de distance en distance +d'imposants monastères qui s'élèvent, avec leurs multitudes d'églises et +de clochers; là vous voyez des coteaux bâtis, d'autres coteaux +ensemencés, ailleurs une rivière presqu'à sec en été; un peu plus loin +ce sont des îles d'édifices extraordinaires autant que variés; des +salles de spectacle avec leurs péristyles antiques sont environnées de +palais de bois, les seules habitations d'architecture nationale, et +toutes ces masses de constructions diverses sont à moitié cachées sous +la verdure; enfin cette poétique décoration est toujours dominée par le +vieux Kremlin aux murailles dentelées, aux tours extraordinaires et dont +la couronne rappelle la tête chenue des chênes d'une forêt. Ce Parthénon +des Slaves commande et protége Moscou; on dirait d'un doge de Venise +assis au milieu de son sénat. + +Ce soir les tentes où s'entassaient les promeneurs de Devitscheipol +étaient empestées de senteurs diverses dont le mélange produisait un air +fétide; c'était du cuir de Russie parfumé, c'était des boissons +spiritueuses, de la bière aigre, du chou, c'était de la graisse aux +bottes des Cosaques, du musc et de l'ambre sur la personne de quelques +seigneurs venus là par désœuvrement, et qui paraissaient décidés à +s'ennuyer, ne fût-ce que par orgueil aristocratique; il m'eût été +impossible de respirer longtemps cet air méphitique. + +Le plus grand des plaisirs de ce peuple, c'est l'ivresse, autrement dit, +l'oubli. Pauvres gens! il leur faut rêver pour être heureux; mais ce qui +prouve l'humeur débonnaire des Russes, c'est que lorsque des mugics se +grisent, ces hommes, tout abrutis qu'ils sont, s'attendrissent au lieu +de se battre et de s'entre-tuer selon l'usage des ivrognes de nos pays; +ils pleurent et s'embrassent: intéressante et curieuse nation!... il +serait doux de la rendre heureuse. Mais la tâche est rude, pour ne pas +dire impossible à remplir. Trouvez-moi le moyen de satisfaire les vagues +désirs d'un géant, jeune, paresseux, ignorant, ambitieux et garrotté au +point de ne pouvoir bouger ni des pieds ni des mains!... Jamais je ne +m'attendris sur le sort du peuple de ce pays sans plaindre également +l'homme tout-puissant qui le gouverne. + +Je m'éloignai des tavernes et me mis à parcourir la place: des nuées de +promeneurs y soulevaient des flots de poussière. L'été d'Athènes est +long, mais les jours en sont courts, et, grâce à la brise de mer, l'air +n'y est guère plus chaud qu'il l'est à Moscou pendant le rapide été du +Nord. Cette saison est en Russie d'une chaleur insupportable; elle tire +à sa fin, la nuit revient et l'hiver la suit à grands pas; il va me +forcer d'abréger mon séjour, malgré l'intérêt que je trouverais à +prolonger ce voyage. + +On ne souffre pas du froid à Moscou, c'est le refrain de tous les +apologistes du climat de la Russie; peut-être disent-ils vrai, mais huit +mois d'emprisonnement, de fourrures, de doubles fenêtres et de +précautions pour se garantir d'une gelée de 15 à 30 degrés, n'y a-t-il +pas là de quoi nous faire hésiter? + +Le couvent de Devitscheipol est situé près de la Moskowa qu'il domine; +le champ de foire, comme on dit en Normandie, c'est-à-dire la place où +se donne la fête, est un terrain vague, descendant en pente, tantôt +douce, tantôt rapide, jusqu'au lit de la rivière qui, cette année, +ressemble à une route inégalement large, sablonneuse, sillonnée dans +toute sa longueur par un filet d'eau. D'un côté vers la campagne, +s'élèvent les tours du couvent qui bornent l'espace, et du côté opposé +apparaissent les édifices du vieux Moscou, qu'on entrevoit dans le +lointain; les échappées de vue sur la plaine et les masses de maisons +coupées par des masses d'arbres, les planches grises des cabanes à côté +du plâtre et de la chaux des splendides palais, les lointaines forêts de +pins entourant la ville d'une ceinture de deuil, les teintes lentement +décroissantes d'un long crépuscule: tout concourt ici à grandir l'effet +des monotones paysages du Nord. C'est triste, mais c'est imposant. Il y +a là une poésie écrite dans une langue mystérieuse que nous ne +connaissons pas: en foulant cette terre opprimée, j'écoute sans les +comprendre les lamentations d'un Jérémie ignoré; le despotisme doit +enfanter ses prophètes: l'avenir est le paradis des esclaves et l'enfer +des tyrans! quelques notes d'un chant douloureux, des regards obliques, +fourbes, furtifs, rusés, me font interpréter la pensée qui germe dans le +cœur de ce peuple; mais le temps et la jeunesse, qui bien qu'on la +calomnie, est plus favorable à l'étude que ne l'est l'âge mûr, +pourraient seuls m'enseigner nettement tous les mystères de cette poésie +de la douleur. + +À défaut de documents positifs je m'amuse au lieu de m'instruire; la +physionomie du peuple, son costume moitié oriental, moitié finlandais, +contribuent incessamment à divertir le voyageur; je m'applaudis d'être +venu à cette fête si peu gaie, mais si différente de tout ce que j'ai vu +ailleurs. + +Les Cosaques se trouvaient mêlés en grand nombre parmi les promeneurs et +les buveurs qui remplissaient la place. Ils formaient des groupes +silencieux autour de quelques chanteurs dont les voix perçantes +psalmodiaient des paroles mélancoliques sur une mélodie très-douce, +quoique le rhythme en soit fortement marqué. Cet air est le chant +national des Cosaques du Don. Il a quelque analogie avec la vieille +mélodie des folies d'Espagne; mais il est plus triste, c'est doux et +pénétrant comme la tenue du rossignol quand on l'entend de loin, la +nuit, au fond des bois. Quelquefois les assistants répétaient en chœur +les dernières paroles de la strophe. + +En voici la traduction en prose vers par vers, qu'un Russe vient de +m'apporter. + + LE JEUNE COSAQUE. + + Ils poussent le cri d'alarme, + J'entends mon cheval frapper la terre; + Je l'entends hennir, + Ne me retiens pas. + + LA JEUNE FILLE. + + Laisse les autres courir à la mort, + Toi, trop jeune et trop doux, + Tu veilleras encore cette fois sur notre chaumière; + Tu ne passeras pas le Don. + + LE JEUNE COSAQUE. + + L'ennemi, l'ennemi, aux armes!... + Je vais me battre pour vous; + Doux avec toi, fier avec l'ennemi, + Je suis jeune, mais j'ai du courage, + Le vieux Cosaque rougirait de honte et de colère + S'il partait sans moi. + + LA JEUNE FILLE. + + Vois ta mère pleurer, + Vois ses genoux trembler; + C'est elle et moi que va frapper ta lance + Avant d'avoir atteint l'ennemi. + + LE JEUNE COSAQUE. + + En racontant la campagne, + On me nommerait comme un lâche; + Si je meurs, mon nom célébré par mes frères, + Te consolera de ma mort. + + LA JEUNE FILLE. + + Non, le même tombeau nous réunira: + Si tu meurs, je te suivrai, + Tu pars seul, mais nous succomberons ensemble, + Adieu; je n'ai plus de pleurs. + +Le sens de ces paroles me paraît moderne, mais la mélodie leur prête un +charme d'ancienneté, de simplicité qui fait que je passerais des heures +sans ennui à les entendre répéter par les voix du pays. + +À chaque refrain, l'effet augmente: autrefois on dansait à Paris un pas +russe que cette musique me rappelle. Mais sur les lieux, les mélodies +nationales produisent une tout autre impression; au bout de quelques +couplets on se sent pénétré d'un attendrissement irrésistible. + +Il y a plus de mélancolie que de passion dans le chant des peuples du +Nord; mais l'impression qu'il cause ne peut s'oublier, tandis qu'une +émotion plus vive s'évanouit bientôt. La mélancolie dure plus longtemps +que la passion. Après avoir écouté cet air plusieurs fois, je le +trouvais moins monotone et plus expressif; c'est l'effet que produit +ordinairement la musique simple, la répétition lui donne une puissance +nouvelle. Les Cosaques de l'Oural ont aussi des chants particuliers; je +regrette de ne les avoir pas entendus. + +Cette race d'hommes mériterait une étude à part; mais ce travail n'est +pas facile à faire pour un étranger pressé comme je le suis; les +Cosaques, mariés pour la plupart, sont une famille militaire, une horde +domptée plutôt qu'une troupe assujettie à la discipline du régiment. +Attachés à leurs chefs comme un chien l'est à son maître, ils obéissent +au commandement avec plus d'affection et moins de servilité que les +autres soldats russes. Dans un pays où rien n'est défini, ils se croient +les alliés, ils ne se sentent pas les esclaves du gouvernement Impérial. +Leur agilité, leurs habitudes nomades, la vitesse et le nerf de leurs +chevaux, la patience et l'adresse de l'homme et de la bête identifiés +l'un à l'autre, endurcis ensemble à la fatigue, aux privations, sont une +puissance. On ne peut s'empêcher d'admirer quel instinct géographique +aide ces sauvages éclaireurs de l'armée à se guider sans routes dans les +contrées qu'ils envahissent: dans les plus désertes, les plus stériles, +comme dans les plus civilisées et les plus peuplées. À la guerre, ce +seul nom de Cosaque ne répand-il pas d'avance la terreur chez les +ennemis? Des généraux qui savent bien employer une telle cavalerie +légère ont un grand moyen d'action que n'ont pas les capitaines des +armées plus civilisées. + +Les Cosaques sont, dit-on, d'un naturel doux; ils ont plus de +sensibilité qu'on n'aurait droit d'en attendre d'un peuple aussi +grossier; mais l'excès de leur ignorance me fait de la peine pour eux et +pour leurs maîtres. + +Quand je me rappelle le parti que les officiers tirent ici de la +crédulité du soldat, tout ce que j'ai de dignité dans l'âme se révolte +contre un gouvernement qui descend à de tels subterfuges, ou qui ne +punit pas ceux de ses serviteurs qui osent y recourir. + +Je tiens de bonne part que plusieurs chefs des Cosaques conduisant leurs +hommes hors du pays, lors de la guerre de 1814 à 1815, leur disaient: +«Tuez beaucoup d'ennemis, frappez vos adversaires sans crainte. Si vous +mourez dans le combat, vous serez avant trois jours revenus auprès de +vos femmes et de vos enfants; vous ressusciterez en chair et en os, +corps et âme, qu'avez-vous donc à redouter?» + +Des hommes habitués à reconnaître la voix de Dieu le Père dans celle de +leurs officiers, prenaient à la lettre les promesses qu'on leur faisait, +et se battaient avec l'espèce de courage que vous leur connaissez: +c'est-à-dire qu'ils fuient en maraudeurs tant qu'ils peuvent échapper au +danger; mais si la mort est inévitable ils l'affrontent en soldats. + +Quant à moi, s'il fallait nécessairement recourir à de tels moyens ou à +des moyens semblables pour conduire ces pauvres braves gens, je ne +consentirais pas à rester huit jours leur officier. Tromper les hommes, +dût le mensonge créer des héros, me paraîtrait une tâche indigne d'eux +et de moi; je veux bien user du courage de ceux que je commande, mais je +veux pouvoir l'admirer tout en en profitant; les exciter par des moyens +légitimes à braver le danger, c'est le devoir d'un chef; les décider à +mourir en leur cachant la mort, c'est ôter la vertu à leur courage, la +dignité morale à leur dévouement; c'est agir en escamoteur d'âmes: +escobarderie militaire qui ne vaut pas mieux qu'une escobarderie +religieuse. Si la guerre excusait tout comme certaines gens le +prétendent, qui excuserait la guerre? + +Mais peut-on se figurer sans épouvante et sans dégoût l'état moral d'une +nation dont les armées étaient dirigées de la sorte il n'y a pas +vingt-cinq ans? Ce qui se passe aujourd'hui, je l'ignore et je crains de +l'apprendre. + +Ce trait est venu à ma connaissance, mais vous pouvez penser combien +d'autres ruses pires que celle-ci peut-être ou semblables à celle-ci, me +sont restées inconnues. Quand une fois on a recours à la puérilité pour +gouverner les hommes, où peut-on s'arrêter? Toutefois la supercherie n'a +qu'un effet borné; mais un mensonge par campagne et la machine de l'État +marche: à chaque guerre suffit sa fraude. + +Je finis par une fable qui semble avoir été faite exprès pour justifier +ma colère. L'idée est d'un Polonais, l'évêque de Warmie, fameux par son +esprit, sous le règne de Frédéric II; l'imitation en français est du +comte Elzéar de Sabran. + + L'ATTELAGE.--FABLE. + + Un habile cocher menait un équipage, + Avec quatre chevaux par couples attelés; + Après les avoir muselés, + En les guidant il leur tint ce langage: + Ne vous laissez pas devancer, + Disait-il à ceux de derrière; + Ne vous laissez pas dépasser, + Ni même atteindre, en si belle carrière, + Disait-il à ceux de devant, + Qui l'écoutaient le nez au vent; + Un passant dans cette occurrence, + Lui dit alors à ce propos: + Vous trompez ces pauvres chevaux. + Il est vrai, reprit-il, mais la voiture avance. + +FIN DU TROISIÈME VOLUME. + + + + +NOTES + + +[1: Ceci répond à une lettre reçue de Paris.] + +[2: _Voir_ le portrait des Russes, lettre trente-deuxième, Moscou.] + +[3: _Voyez_ l'épigraphe tome Ier et la conclusion tome IV.] + +[4: Les Russes, superficiels en tout, ne sont profonds que dans l'art de +feindre.] + +[5: _Voyez_ la description de Moscou.] + +[6: Voyez _la Russie, la Pologne et la Finlande_, par M. J. H. +Schnitzler. Paris, chez Jules Renouard, 1835, p. 193.--Je dois dire une +fois pour toutes que ce bon et utile ouvrage, protégé à Pétersbourg, est +extrêmement partial, du moins dans la forme du langage, condition +nécessaire si l'on veut faire tolérer en Russie ce qu'on écrit touchant +ce pays.] + +[7: _Voyez_ pour les nomenclatures, les mesures, les monuments et pour +toute la partie technique de la description des lieux, la statistique de +Schnitzler, page 200.] + +[8: _Voyez_ tome III, la lettre vingt-troisième.] + +[9: _Voyez_ dans l'Appendice, tome IV, l'histoire de l'emprisonnement +d'un Français, de M. Pernet, à Moscou.] + +[10: _Voir_ lettre dix-huitième la description du costume de Fedor par +le prince *** dans l'histoire de Thelenef.] + +[11: _Voyez_ l'histoire de Thelenef dans la lettre dix-huitième.] + +[12: «Pierre Ier, en joignant par un canal la Msta à la Twer, avait +établi une communication entre la mer Caspienne et le lac Ladoga, +c'est-à-dire entre les rivages de la Perse et ceux de la mer Baltique; +mais le lac, souvent orageux, est hérissé d'écueils, sur lesquels la +Russie perdait chaque année un grand nombre de bâtiments. L'Empereur +Pierre Ier conçut le projet d'épargner au commerce ce passage funeste en +réunissant, par un nouveau canal, le Volkof à la Néva. Il commença les +travaux; mais il fut mal secondé. Les ingénieurs qui obtinrent sa +confiance se trompèrent et le trompèrent lui-même; les nivellements +furent mal pris, et cet ouvrage utile ne fut terminé que sous le règne +de Pierre II.» + +(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par +Pierre Charles l'Évêque, 4e édition, publiée par Malte-Brun, Depping.) + +Si j'insère ici cet extrait, c'est par un sentiment d'équité. Je juge +Pierre Ier d'une manière différente de la plupart des écrivains, et j'ai +trouvé juste de citer, à propos des travaux qui font honneur aux règnes +suivants, un trait propre à mettre en relief la sagacité d'esprit du +fondateur de l'Empire russe moderne. Il s'est trompé en général dans la +direction de sa politique intérieure, mais il apportait un jugement sûr, +un tact fin dans les détails de l'administration.] + +[13: _Voyez_ tome II. treizième lettre, conversation de l'Empereur.] + +[14: À quoi servent les institutions dans un pays où le gouvernement est +au-dessus des lois, où le peuple languit dans l'oppression à côté de la +justice, qui lui est montrée de loin comme on présente un morceau friand +à un chien qu'on bat s'il ose en approcher, comme une curiosité qui +subsiste à condition que personne n'y touche. On croit rêver quand sous +un régime aussi cruellement arbitraire, on lit dans la brochure de M. J. +Tolstoï, intitulée: _Coup d'œil sur la législature russe_, suivi d'un +léger aperçu sur l'administration de ce pays, ces paroles dérisoires: +«C'est elle (l'Impératrice Élisabeth) qui décréta l'abolition de la +peine de mort; cette question si difficile à résoudre, que les +publicistes les plus éclairés, les criminalistes et les jurisconsultes +de nos jours ont examinée, controversée et débattue sous toutes ses +faces sans parvenir à en trouver la solution, Élisabeth l'a résolue il y +a environ un siècle dans un pays qu'on ne cesse de représenter comme une +terre barbare.» Ce chant de triomphe exécuté d'un air si délibéré nous +donne un échantillon de la manière dont les Russes comprennent la +civilisation. En fait de progrès politique et législatif, la Russie +jusqu'à présent s'est contentée du mot; à la manière dont les lois sont +observées dans ce pays on ne risque rien de les faire douces. C'est +ainsi que par un système opposé on les faisait sévères dans l'Europe +occidentale du moyen âge et avec tout aussi peu de succès! On devrait +dire aux Russes: commencez par décréter la permission de vivre, vous +raffinerez ensuite sur le code pénal. + +En 1836, la sœur d'un M. Pawlof, employé dans je ne sais quelle +administration, avait été séduite par un jeune homme qui refusait de +l'épouser, malgré les sommations du frère. Celui-ci apprenant que le +séducteur allait épouser une autre femme, attend le fiancé à la porte de +sa maison au moment où le cortége revient de la messe et il poignarde le +marié. Le lendemain, Pawlof fut dégradé, il allait subir la peine légale +de l'exil, lorsque l'Empereur, mieux informé, casse l'arrêt de +l'Empereur mal informé!... Le surlendemain, l'assassin est réhabilité. + +Lors de l'affaire d'Alibaud, un Russe, qui n'est pas un paysan puisqu'il +est le neveu d'un des grands seigneurs les plus spirituels de la Russie, +déclamait contre le gouvernement français: quel pays, s'écriait-il; +juger un pareil monstre!... que ne l'exécutait-on le lendemain de +son attentat!!... + +Voilà l'idée que les Russes se font du respect qu'on doit à la justice +et au monarque. + +La courte brochure de M. J. Tolstoï n'est qu'un hymne en prose en +l'honneur du despotisme, qu'il confond sans cesse, soit à dessein, soit +naïvement, avec la monarchie tempérée; cet ouvrage est précieux par les +aveux qui s'y trouvent renfermés sous la forme de louanges: il a +d'ailleurs un caractère officiel comme tout ce que publient les Russes +qui veulent continuer de vivre dans leur pays. Voici quelques exemples +de cette flatterie innocente qui ailleurs s'appellerait insulte; mais +ici l'encens n'est pas raffiné. L'auteur loue l'Empereur Nicolas des +réformes introduites par ce prince dans le code des lois russes: grâce à +ces améliorations, dit-il, _aucun noble ne pourra désormais être mis aux +fers quelle que soit sa condamnation_. Ce titre de gloire du +législateur, rapproché des actes de l'Empereur, et particulièrement des +faits que vous venez de lire, vous donne la mesure de la confiance que +vous pouvez accorder aux lois de ce pays et à ceux qui +s'enorgueillissent tantôt de leur douceur, tantôt de leur efficacité. +Ailleurs le même courtisan..., j'allais dire écrivain, poursuit son +cours de louanges et nous exalte en ces termes ce qu'il prend pour la +constitution de son malheureux pays: «En Russie, la loi qui émane +directement du souverain, acquiert plus de force que les lois qui +proviennent des assemblées délibérantes par la raison qu'il y a un +_sentiment religieux_ attaché à tout ce qui dérive de ce principe, +l'Empereur _étant le chef-né de la religion du pays_; et le peuple que +des doctrines _déicides_ n'ont pas encore entamé, considère comme sacré +tout ce qui découle de cette source.» + +La sécurité avec laquelle cette flatterie est dispensée rend toute +remarque superflue, nulle satire ne pourrait porter coup après de tels +éloges. Le choix du point de vue de l'écrivain, homme du monde, homme +d'esprit, homme d'affaires, vous en apprend plus sur la législation de +son pays, ou plutôt sur la confusion religieuse, politique et juridique +qu'on appelle l'ordre social en Russie, sur la vie civile, sur l'esprit, +les opinions et les mœurs des Russes que tout ce que j'essaierais de +vous développer dans des volumes de réflexions.] + +[15: Je n'ai pas cette crainte en publiant mon voyage, car ayant écrit +librement mon opinion sur toutes choses, je ne puis être soupçonné de +parler, en cette circonstance, à la prière d'une famille ou d'une +personne.] + +[16: Je pensais, non sans fondement, que ces flatteries circonstanciées +saisies à la frontière assureraient ma tranquillité pendant le reste de +mon voyage.] + +[17: _Voir_ pour la description de ce qui reste de cette ville célèbre +la relation écrite au retour de Moscou.] + +[18: Il y a un peu plus de cent ans que les femmes russes vivaient +renfermées.] + +[19: Il n'y a rien qu'un Empereur de Russie ne puisse mettre à la mode +dans son pays; à Milan, si le vice-roi protége un artiste, celui-ci est +perdu de réputation et sifflé impitoyablement.] + +[20: + + Milan, ce 1er janvier 1842. + +Trois années ne se sont pas encore écoulées depuis le jour que cette +lettre fut écrite, et madame la comtesse O'Donnell à qui elle était +adressée, n'existe plus; à peine arrivée jusqu'au milieu de la vie, elle +est morte, quasi subitement, sans presque avoir été malade, sans pouvoir +préparer sa famille, ses amis à la douleur de la perdre. + +Nous qui comptions sur ses soins ingénieux pour nous consoler dans les +inévitables chagrins de la vieillesse, faut-il que nous l'ayons vue, +jeune encore, aimée, entourée, nous devancer sur cette pente que nous +descendrons vieux et délaissés en regrettant à chaque pas l'appui que +nous promettait son cœur généreux, son charmant esprit? + +Hélas! sans craindre désormais de la compromettre en lui adressant mes +jugements sur le singulier pays que je décris, je mets ici son nom à +l'abri du tombeau. Aussi ce nom paraîtra-t-il seul cette fois parmi les +lettres que je publierai. + +C'est celui d'une des femmes les plus aimables, les plus spirituelles +que j'aie connues; elle était en même temps l'une des plus dignes +d'inspirer, comme des plus capables d'éprouver une amitié véritable. +Elle savait à la fois diriger hardiment et doucement embellir la vie de +ses amis; sa raison courageuse lui inspirait les conseils les plus +sages, son cœur lui dictait les résolutions les plus nobles, les plus +fortes; et la gaieté de son esprit rendait l'existence facile aux plus +malheureux; comment désespérer de l'avenir quand on rit du présent? + +C'était un caractère sérieux, un esprit léger, piquant, aussi prompt à +la réplique, qu'indépendant dans ses aperçus; esprit plein de ressort, +esprit imprévu comme les circonstances qui provoquaient ses saillies; +esprit toujours prêt à répondre au besoin qu'on avait de lui, et qu'il +avait de lui-même, car ses reparties étaient parfois une défense +terrible. + +Ennemie éclairée de toute affectation, elle compatissait à la faiblesse; +elle usait avec discernement des armes que lui fournissait sa +pénétration naturelle; équitable jusque dans ses plaisanteries, juste +même dans ses vivacités, elle ne frappait que sur les ridicules +évitables; douée d'un jugement droit et en même temps exempte de toute +pédanterie, elle rectifiait les préjugés des autres avec une adresse +d'autant plus efficace qu'elle était mieux cachée; sans la sincérité du +sentiment qui la guidait dans ce travail bienfaisant, on aurait pris son +habile instinct, son goût sûr et délicat pour de l'art, tant elle +réussissait à corriger les défauts, et même à redresser les torts sans +blesser les personnes. Mais cet art était de la bonté. Sa finesse ne lui +a jamais servi qu'à réaliser les désirs bienveillants de son cœur. + +Lorsqu'elle croyait de son devoir d'éclairer la raison d'un ami elle +disait des vérités sévères sans irriter l'amour-propre, car sa franchise +était une preuve d'intérêt, et rien n'était plus flatteur que de +l'intéresser, parce qu'elle avait l'âme trop noble pour n'être pas +indépendante; exclusive dans ses affections, elle jugeait ce qu'elle +aimait; car elle avait l'esprit d'une rare justesse, qualité sans +laquelle toutes les autres sont perdues. + +Ce qu'elle montrait de son caractère était agréable, ce qu'elle en +cachait était attachant; elle avait toujours l'envie de faire du bien, +mais elle n'avouait ordinairement que celle d'amuser et de plaire. + +D'autant plus ingénu, plus élégant, plus libre dans ses allures qu'il +s'appliquait moins à produire, son esprit aimait à se jeter par la +fenêtre comme l'or des riches. Elle disait qu'elle jouissait mieux du +talent des autres, parce qu'elle ne possédait que celui de l'apprécier. + +La vie de famille lui avait fourni d'abord plus qu'à personne les +exemples nécessaires et les occasions favorables au développement de +cette aimable disposition innée à jouir sincèrement des productions +d'autrui[21], faculté qu'elle sut exercer ensuite d'une manière +gracieuse au profit de tout le monde. + +Toutefois, on se serait trompé si l'on eût pris au mot sa modestie +naturelle: un esprit si fécond en aperçus fins, en expressions +originales et pittoresques, brillant parmi les plus brillants, +prime-sautier, comme dirait Montaigne, équivaut bien au talent; c'était +l'esprit de conversation de la société parisienne au meilleur temps, +mais appliqué à juger notre époque qu'elle comprenait comme un +philosophe, et peignait comme un miroir. Tant de qualités diverses, tant +de solidité de caractère, de bonté de cœur, de mouvement d'esprit, un si +heureux mélange de raison et de gaieté faisait d'elle un des types de +ces femmes françaises, qui avec leur énergie cachée sous des grâces dont +elles seules ont le secret sont selon les temps des coquettes +séduisantes ou des héros. Les révolutions éprouvent le fond des cœurs et +mettent au jour les vertus ignorées. + +Naturellement obligeante, elle était heureuse du bien qu'elle faisait +plus que des services qu'on lui rendait et pourtant... faculté rare!... +elle avait poussé la délicatesse de l'amitié au point d'apprendre à +recevoir aussi bien qu'à donner; c'est avoir atteint la perfection du +sentiment. + +Veillant de près et de loin sur ses amis, sans jamais les importuner de +sa sollicitude; toujours sincère avec elle-même et patiente envers les +autres; résignée à leurs imperfections comme à la nécessité, cachant +avec un soin contraire à celui que prennent les femmes ordinaires, une +sagesse profonde sous la légèreté du discours, elle voyait les hommes +comme ils sont, et les choses du côté consolant. Ceux qui l'ont connue, +savent aussi bien que moi tout ce qu'il y avait de philosophie, de +courage dans sa manière prompte et simple de se soumettre aux +circonstances, et de charité, d'élévation, de pénétration dans ses +jugements sur les caractères. + +Eclairée sur les objets de ses affections, elle les aimait malgré leurs +défauts qu'elle ne cherchait à cacher qu'aux yeux du monde, elle les +aimait dans leurs succès comme dans leurs revers, car elle était exempte +d'envie, et ce qui est plus rare, et plus beau, elle savait en même +temps s'abstenir de toute générosité de parade. + +Ses procédés envers les amis malheureux paraissaient le résultat d'une +douce inspiration plutôt que le produit d'un calcul de vertu formulé +d'avance: rien en elle n'annonçait la contrainte, et tout avait le +charme du naturel: mère, fille, sœur, amie excellente, elle n'employait +sa vie qu'à faire du bien aux personnes qui lui étaient chères, et loin +de se vanter de tant de dévouement, elle était la dernière à +s'apercevoir des sacrifices qu'elle faisait; elle en obtenait le prix +sans le demander; enfin on pardonnait en elle ce qu'on hait dans les +autres: la jalousie; elle était jalouse.. mais seulement des affections +et jamais des avantages; cette inquiétude exempte d'exigence et de +vanité désarmait les cœurs les plus fiers et les attachait sans les +révolter: l'envie inspire le mépris, la jalousie mérite la compassion. + +Telle était la femme à qui j'écrivais cette lettre au moment d'entrer à +Moscou; celui qui m'aurait dit alors qu'avant de la publier j'y +ajouterais une si triste note, m'aurait découragé pour tout le reste du +voyage. + +Elle était si aimée, si vivante, qu'on ne peut croire à sa mort, même en +la pleurant. Elle revit dans tous nos souvenirs; chacun de nos plaisirs, +chacune de nos peines, la font renaître dans notre imagination, et +désormais notre vie ne sera qu'une continuelle évocation de cette vie +que nous n'eussions jamais dû voir s'éteindre. + +Ce n'est pas moi seul que je désigne ici par ce mot _nous_, je parle +pour tous ceux qui l'ont aimée, c'est-à-dire bien connue, pour sa +famille, surtout pour sa mère qui lui ressemble, et je suis assuré que +malgré la distance qui nous sépare en ce moment ils retrouveront une +partie de leurs sentiments dans l'expression des miens.] + +[21: Madame O'Donnell était fille de madame Sophie Gay et sœur de madame +Delphine de Girardin.] + +[22: _Les salons d'une femme_, expression nouvellement empruntée aux +restaurateurs par les gens du grand monde.] + +[23: Le dernier patriarche de Moscou. (_Note du Voyageur_.)] + +[24: L'Empereur. (_Ibid._)] + +[25: Peu s'en fallut que ce malheur auquel je croyais avoir échappé ne +m'arrivât. Le mal d'yeux qui commençait, quand j'écrivais cette lettre, +n'a fait qu'augmenter pendant tout mon séjour à Moscou et plus loin; +enfin, au retour de la foire de Nijni, il a dégénéré en une ophthalmie +dont je me ressens encore.] + +[26: Schnitzler, dans sa statistique, décrit ainsi le territoire du +gouvernement de Moscou; je copie littéralement: + +«Généralement le sol est maigre, fangeux et peu fertile, et quoique près +de la moitié de sa surface soit en culture, il n'est nullement +proportionné à la population et ne donne qu'un produit très-médiocre, +insuffisant pour la consommation,» etc., etc. (_La Russie, la Pologne et +la Finlande_, par M. J. H. Schnitzler, Paris, chez J. Renouard, 1835. +Page 37.)] + +[27: C'est le titre qu'on donnait alors aux grands-ducs de Moscou. +(_Note du Voyageur_.)] + +[28: Le palais d'hiver à Pétersbourg fut brûlé le 29 décembre 1837.] + +[29: Karamsin n'a sûrement pas cherché à exagérer ce qui pouvait +déplaire à de tels juges.] + +[30: M. de Tolstoï, que j'ai cité ailleurs, expose en ces termes la +doctrine des hommes politiques de son pays: + +«Et qu'on ne dise pas qu'un seul homme peut faillir, que ses aberrations +peuvent amener de graves catastrophes, d'autant plus qu'aucune +responsabilité ne domine ses actes. + +[...] + +«Est-il possible d'admettre l'absence du sentiment patriotique dans un +homme appelé par la Providence à gouverner ses semblables? un tel prince +serait une exception monstrueuse. + +«Pour ce qui regarde la responsabilité, elle existe dans la malédiction +des peuples[31] et dans les tables de l'histoire qui burine sans pitié +les méfaits des puissants de la terre. Où en serait l'Empire de Russie +si Pierre-le-Grand eût été gêné dans l'exercice de son pouvoir? + +«Où en seraient les Russes, si des députés se réunissaient chaque année +pour passer six mois à délibérer sur des mesures dont la plupart d'entre +eux n'ont aucune idée? Car la science gouvernementale n'est pas innée; +et que deviendrions-nous, si nous n'avions pas à la tête des destinées +de la Russie un monarque dont la pensée sage et énergique, _libre de +tout contrôle_, n'est dirigée que vers un seul but: le bonheur de la +Russie[32]?» (_Coup d'œil sur la Législation russe_. Pages 143, 144.)] + +[31: Elle n'existe pas dans un pays où l'on bénit la tyrannie dans ses +derniers excès. (_Note du Voyageur_.)] + +[32: Ceci suffit, je pense, pour prouver que les idées politiques des +Russes les plus éclairés de nos jours ne diffèrent pas beaucoup de +celles des sujets d'Ivan IV, et que dans leur idolâtrie monarchique ils +ne cessent de confondre le despotisme absolu avec un gouvernement +tempéré. (_Ibid._)] + +[33: Karamsin d'où ceci est extrait cite les sources. (_Ibid._)] + +[34: Les enfants boyards sont un corps de trois cent mille hommes +tenanciers de la couronne, institués comme une noblesse secondaire par +Ivan III, aïeul d'Ivan IV.] + +[35: Le supplice de ceux-ci fut simple: grâce enviée de bien des +malheureux sous ce règne. (_Note du Voyageur_.)] + +[36: Donc _la commune_ était la Russie entière, moins les six mille +bandits gagés par le Czar. (_Ibid._)] + +[37: Qui plus tard fut l'assassin de l'héritier du trône et l'usurpateur +de la couronne. (_Ibid._)] + +[38: Ce dévouement de la victime du tyran est certainement une espèce de +fanatisme particulière aux hommes de l'Asie et aux Russes. (_Ibid._)] + +[39: On peut voir tous les jours à la cour de l'Empereur Nicolas un +grand seigneur, surnommé tout bas l'_empoisonneur_, et qui plaisante de +ce sobriquet.] + +[40: Je suppose qu'il y a ici une erreur du traducteur, et qu'il +faudrait substituer le mot d'_autocratie_ à celui d'_aristocratie_; mais +je copie littéralement. (_Note du Voyageur_.)] + +[41: Tel est le terme assigné par Karamsin à la tyrannie d'Ivan IV, qui +régna cinquante ans. (_Ibid._)] + +[42: Comparaison vraiment russe et qui montre combien l'étude de +l'histoire est inutile quand on en tire des conséquences forcées. +Néanmoins, il faut le répéter, Karamsin est un esprit distingué; mais il +est né et il a vécu en Russie. (_Ibid._)] + +[43: Et vous osez qualifier du titre de martyre une telle servilité! +(_Ibid._)] + +[44: Copie littérale. (_Ibid._)] + +[45: _Voyez_ dans son Code ou Concordance des lois au chap. VI, les art. +1, 2, 6 et 8.] + +[46: Bruce.] + +[47: Ici Pierre-_le-Grand_ n'est-il pas plus odieux, s'il est possible, +qu'Ivan IV _le Terrible_?] + +[481: Pleurer sur sa victime est un des traits du caractère russe. +(_Note du voyageur_.)] + +[49: Ceci est pris de Laveau. J'ai lu ailleurs que cette église avait +été construite sous Vassili-le-Béni, auquel on attribuait le même trait +d'inhumanité dont Laveau accuse Ivan IV.] + +[50: _Voyez_ la Chronique de Moscovie, par P. Petrius suédois, imprimée +en allemand, à Leipsick, en 1620, in-4, part. II, p. 159. Cette espèce +d'esclavage commença vers le milieu du XIIIe siècle et dura près de deux +cent soixante ans. Note par Coste. _Essais de Montaigne_, livre Ier, +chap. 48 des Destriès, p. 14 de l'édition de Paris, Firmin Didot frères, +1836, en un seul volume. (_Note de l'Éditeur de Montaigne_.)] + +[51: _Voir_ plus loin le danger d'une telle illusion et la détention +arbitraire d'un Français. Vol. IV, APPENDICE.] + +[52: Je savais ce fait, et je l'ai noté ailleurs.] + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume III. (of IV.), by +Astolphe de Custine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839 *** + +***** This file should be named 27267-0.txt or 27267-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/2/6/27267/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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