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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:34:22 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume III. (of IV.), by
+Astolphe de Custine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Russie en 1839, Volume III. (of IV.)
+
+Author: Astolphe de Custine
+
+Release Date: November 15, 2008 [EBook #27267]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA RUSSIE EN 1839
+
+PAR
+
+LE MARQUIS DE CUSTINE
+
+ «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque
+ rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de
+ présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
+ puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le
+ bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.»
+
+ (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126
+ _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)
+
+
+
+TOME TROISIÈME
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR
+
+1843
+
+
+
+
+LETTRE DIX-NEUVIÈME.
+
+Pétersbourg en l'absence de l'Empereur.--Contre-sens des
+architectes.--Rareté des femmes dans les rues de Pétersbourg.--L'œil du
+maître.--Agitation des courtisans.--Les métamorphoses.--Caractère
+particulier de l'ambition des Russes.--Esprit militaire.--Nécessité qui
+domine l'Empereur lui-même.--Le _tchinn_.--Esprit de cette
+institution.--Pierre Ier.--Sa conception.--La Russie devient un
+régiment.--La noblesse anéantie.--Nicolas plus russe que Pierre
+Ier.--Division du tchinn en quatorze classes.--Ce qu'on gagne à faire
+partie de la dernière.--Correspondance des classes civiles avec les
+grades de l'armée.--L'avancement dépend uniquement de la volonté de
+l'Empereur.--Puissance prodigieuse.--Effets de l'ambition.--Pensée
+dominante du peuple russe.--Opinions diverses sur l'avenir de cet
+Empire.--Coup d'œil sur le caractère de ce peuple.--Comparaison des
+hommes du peuple en Angleterre, en France, et en Russie.--Misère du
+soldat russe.--Danger que court l'Europe.--Hospitalité russe.--À quoi
+elle sert.--Difficulté qu'on éprouve à voir les choses par
+soi-même.--Formalités qualifiées de politesses.--Souvenirs de
+l'Orient.--Mensonge nécessaire.--Action du gouvernement sur le caractère
+national.--Affinité des Russes avec les Chinois.--Ce qui excuse
+l'ingratitude.--Ton des personnes de la cour.--Préjugés des Russes
+contre les étrangers.--Différence entre le caractère des Russes et celui
+des Français.--Défiance universelle.--Mot de Pierre-le-Grand sur le
+caractère de ses sujets.--Grecs du Bas-Empire.--Jugement de
+Napoléon.--L'homme le plus sincère de l'Empire.--Sauvages gâtés.--Manie
+des voyages.--Erreur de Pierre-le-Grand perpétuée par ses
+successeurs.--L'Empereur Nicolas seul y a cherché un remède.--Esprit de
+ce règne.--Mot de M. de La Ferronnays.--Sort des princes.--Architecture
+insensée.--Beauté et utilité des quais de Pétersbourg.--Description de
+Pétersbourg en 1718 par Weber.--Trois places qui n'en font
+qu'une.--Église de Saint-Isaac.--Pourquoi les princes se trompent plus
+que les nations sur le choix des sites.--La cathédrale de
+Kasan.--Superstition grecque.--L'église de Smolna.--Congrégation de
+femmes menée militairement.--Palais de la Tauride.--Vénus
+antique.--Présent du pape Clément XI à Pierre
+Ier.--Réflexions.--L'Ermitage.--Galerie de tableaux.--L'Impératrice
+Catherine.--Portraits par madame Le Brun.--Règlement de la société
+intime de l'Ermitage rédigé par l'Impératrice.
+
+
+ Pétersbourg, ce 1er août 1839.
+
+La dernière fois que j'ai pu vous envoyer de mes nouvelles, je vous ai
+promis de ne pas revenir en France avant d'avoir poussé jusqu'à Moscou;
+depuis ce moment, vous ne pensez plus qu'à cette cité fabuleuse,
+fabuleuse en dépit de l'histoire[1]. En effet, le nom de Moscou a beau
+être assez moderne et nous rappeler les faits les plus positifs de notre
+siècle, la distance des lieux, la grandeur des événements le rendent
+poétique par-dessus tout autre nom. Ces scènes de poëme épique ont une
+grandeur qui contraste d'une manière bizarre avec l'esprit de notre
+siècle de géomètres et d'agioteurs. Je suis donc très-impatient
+d'atteindre Moscou; c'est maintenant le but de mon voyage; je pars dans
+deux jours, mais, d'ici là, je vous écrirai plus assidûment que jamais,
+car je tiens à compléter, selon mes moyens, le tableau de ce vaste et
+singulier Empire.
+
+On ne saurait se figurer la tristesse de Saint-Pétersbourg les jours où
+l'Empereur est absent; à la vérité cette ville n'est, en aucun temps, ce
+qui s'appelle gaie; mais sans la cour, c'est un désert: vous savez
+d'ailleurs qu'elle est toujours menacée de destruction par la mer.
+Aussi, me disais-je ce matin en parcourant ses quais solitaires, ses
+promenades vides: «Pétersbourg va donc être submergé; les hommes ont
+fui, et l'eau revient prendre possession du marécage; cette fois la
+nature a fait raison des efforts de l'art.» Ce n'est rien de tout cela,
+Pétersbourg est mort parce que l'Empereur est à Péterhoff; voilà tout.
+
+L'eau de la Néva, repoussée par la mer, monte si haut, les terres sont
+si basses, que ce large débouché avec ses innombrables bras ressemble à
+une inondation stagnante, à un marais: on appelle la Néva un fleuve,
+faute de lui trouver quelque qualification plus exacte. À Pétersbourg la
+Néva, c'est déjà la mer; plus haut, c'est un émissaire long de quelques
+lieues, et qui sert de décharge au lac Ladoga dont il apporte les eaux
+dans le golfe de Finlande.
+
+À l'époque où l'on construisait les quais de Pétersbourg, le goût des
+édifices peu élevés était dominant chez les Russes; goût fort
+déraisonnable dans un pays où la neige diminue de six pieds pendant huit
+mois de l'année la hauteur des murailles, et où le sol n'offre aucun
+accident qui puisse couper d'une manière un peu pittoresque le cercle
+régulier que forme l'immuable ligne de l'horizon servant de cadres à des
+sites plats comme la mer.
+
+Un ciel gris, une eau peu vive, un climat ennemi de la vie, une terre
+spongieuse, basse, infertile et sans solidité, une plaine si peu variée
+que la terre y ressemble à de l'eau d'une teinte légèrement foncée, tels
+sont les désavantages contre lesquels l'homme avait à lutter pour
+embellir Pétersbourg et ses environs. C'est assurément par un caprice,
+bien contraire au sentiment du beau, qu'on s'avise de poser sur une
+table rase une suite de monuments très-plats et qui marquent à peine
+leur place sur la mousse unie des marécages. Dans ma jeunesse, je
+m'enthousiasmais au pied des montagneuses côtes de la Calabre devant des
+paysages dont toutes les lignes étaient verticales, la mer exceptée. Ici
+au contraire la terre n'est qu'une surface plane qui se termine par une
+ligne parfaitement horizontale tirée entre le ciel et l'eau. Les hôtels,
+les palais et les colléges qui bordent la Néva paraissent à peine sortir
+du sol ou plutôt de la mer; il y en a qui n'ont qu'un étage, les plus
+élevés en ont trois, et tous semblent écrasés. Les mâts des bateaux
+dépassent les toits des maisons; ces toits sont de fer peint: c'est
+propre et léger; mais on les a faits très-plats à l'italienne; autre
+contre-sens! Les toits pointus conviennent seuls aux pays où la neige
+abonde. En Russie on est choqué à chaque pas des résultats d'une
+imitation irréfléchie.
+
+Entre ces carrés d'édifices dont l'architecture veut être romaine, vous
+apercevez de vastes percées droites et vides qu'on appelle des rues;
+l'aspect de ces ouvertures, malgré les colonnades classiques qui les
+bordent, n'est rien moins que méridional. Le vent balaie sans obstacle
+ces routes alignées et larges comme les allées qui divisent les
+compartiments d'un camp.
+
+La rareté des femmes contribue à la tristesse de la ville. Celles qui
+sont jolies ne sortent guère à pied. Les personnes riches qui veulent
+marcher ne manquent jamais de se faire suivre par un laquais; cet usage
+est ici fondé sur la prudence et la nécessité.
+
+L'Empereur seul a la puissance de peupler cet ennuyeux séjour, seul il
+fait foule dans ce bivouac, abandonné sitôt que le maître a disparu. Il
+prête une passion, une pensée à des machines; enfin il est le magicien
+dont la présence éveille la Russie et dont l'absence l'endort: dès que
+la cour a quitté Pétersbourg, cette magnifique résidence prend l'aspect
+d'une salle de spectacle après la représentation. L'Empereur est la
+lumière de la lampe. Depuis mon retour de Péterhoff, je ne reconnais pas
+Pétersbourg; ce n'est plus la ville que j'ai quittée il y a quatre
+jours: si l'Empereur revenait cette nuit, demain on trouverait un vif
+intérêt à tout ce qui ennuie aujourd'hui. Il faut être Russe pour
+comprendre le pouvoir de l'œil du maître; c'est bien autre chose que
+l'œil de l'amant cité par La Fontaine.
+
+Vous croyez qu'une jeune fille pense à ses amours en présence de
+l'Empereur. Détrompez-vous, elle pense à obtenir un grade pour son
+frère: une vieille femme, dès qu'elle sent le voisinage de la cour, ne
+sent plus ses infirmités; elle n'a pas de famille à pourvoir: n'importe;
+on fait de la courtisanerie pour le plaisir d'en faire, et l'on est
+servile sans intérêt; comme on aime le jeu pour lui-même. La flatterie
+n'a pas d'âge. Ainsi, à force de secouer le fardeau des ans, cette
+marionnette ridée perd la dignité de la vieillesse: on se sent
+impitoyable pour la décrépitude agitée, parce qu'elle est ridicule.
+C'est surtout à la fin de la vie qu'il faudrait savoir pratiquer les
+leçons du temps, qui ne cesse de nous enseigner le grand art de
+renoncer. Heureux les hommes qui de bonne heure ont su profiter de ces
+avertissements!!... le renoncement prouve la force de l'âme: quitter
+avant de perdre, telle est la coquetterie de la vieillesse.
+
+Elle n'est guère à l'usage des gens de cour; aussi l'exerce-t-on à
+Saint-Pétersbourg moins que partout ailleurs. Les vieilles femmes
+remuantes me paraissent le fléau de la cour de Russie. Le soleil de la
+faveur aveugle les ambitieux et surtout les ambitieuses; il les empêche
+de discerner leur véritable intérêt qui serait de sauver sa fierté en
+cachant les misères de son cœur. Au contraire, les courtisans russes,
+pareils aux dévots perdus en Dieu, se glorifient de leur pauvreté d'âme:
+ils font flèche de tout bois, ils exercent leur métier à découvert. Ici
+le flatteur joue les cartes sur la table; et ce qui m'étonne, c'est
+qu'il puisse encore gagner à un jeu si connu de tout le monde. En
+présence de l'Empereur l'hydropique respire, le vieillard paralysé
+devient agile, il n'y a plus de malade, plus de goutteux: il n'y a plus
+d'amoureux qui brûle, plus de jeune homme qui s'amuse, plus d'homme
+d'esprit qui pense, il n'y a plus d'homme!!! C'est l'avanie de l'espèce.
+Pour tenir lieu d'âme à ces apparences humaines, il leur reste un
+dernier souffle d'avarice et de vanité qui les anime jusqu'à la fin: ces
+deux passions font vivre toutes les cours, mais ici elles donnent à
+leurs victimes l'émulation militaire; c'est une rivalité disciplinée qui
+s'agite à tous les étages de la société. Monter d'un grade en attendant
+mieux, telle est la pensée de cette foule étiquetée.
+
+Mais aussi quelle prostration de force a lieu quand l'astre qui faisait
+mouvoir ces atomes flatteurs, n'est plus au-dessus de l'horizon! On
+croit voir la rosée du soir tomber sur la poussière, ou les nonnes de
+Robert-le-Diable se recoucher dans leurs sépulcres en attendant le
+signal d'une nouvelle ronde.
+
+Avec cette continuelle tension de l'esprit de tous et de chacun vers
+l'avancement, point de conversation possible: les yeux des Russes du
+grand monde sont des tournesols de palais: on vous parle sans
+s'intéresser à ce qu'on vous dit, et le regard reste fasciné par le
+soleil de la faveur.
+
+Ne croyez pas que l'absence de l'Empereur rende la conversation plus
+libre; il est toujours présent à l'esprit: alors à défaut des yeux c'est
+la pensée qui fait tournesol. En un mot, l'Empereur est le bon Dieu; il
+est la vie, il est l'amour pour ce malheureux peuple. C'est en Russie
+surtout qu'il faudrait répéter sans se lasser la prière du sage: «Mon
+Dieu, préservez-moi de l'ensorcellement des niaiseries!»
+
+Vous figurez-vous la vie humaine réduite à l'espoir de faire la
+révérence au maître pour le remercier d'un regard? Dieu avait mis trop
+de passions dans le cœur de l'homme pour l'usage qu'il en fait ici.
+
+Que si je me mets à la place du seul homme à qui l'on y reconnaisse le
+droit de vivre libre, je tremble pour lui. Terrible rôle à jouer que
+celui de la providence de soixante millions d'âmes!! Cette divinité, née
+d'une superstition politique, n'a que deux partis à prendre: prouver
+qu'elle est homme en se laissant écraser, ou pousser ses sectateurs à la
+conquête du monde pour soutenir qu'elle est Dieu; voilà comment en
+Russie la vie entière n'est que l'école de l'ambition.
+
+Mais par quel chemin les Russes ont-ils passé pour arriver à cette
+abnégation d'eux-mêmes? Quel moyen humain a pu amener un tel résultat
+politique? le moyen?... le voici, c'est le _tchinn_: le tchinn est le
+galvanisme, la vie apparente des corps et des esprits, c'est la passion
+qui survit à toutes les passions!... Je vous ai montré les effets du
+tchinn: maintenant il est juste que je vous dise ce que c'est que le
+tchinn.
+
+Le tchinn c'est une nation enrégimentée, c'est le régime militaire
+appliqué à une société tout entière, et même aux classes qui ne vont pas
+à la guerre. En un mot c'est la division de la population civile en
+classes, qui répondent aux grades de l'armée. Depuis que cette
+hiérarchie est instituée, tel homme qui n'a jamais vu faire l'exercice,
+peut obtenir le rang de colonel.
+
+Pierre-le-Grand, c'est toujours à lui qu'il faut remonter pour
+comprendre la Russie actuelle: Pierre-le-Grand, importuné de certains
+préjugés nationaux qui ressemblaient à de l'aristocratie, et qui le
+gênaient dans l'exécution de ses plans, s'avisa un jour de trouver les
+têtes de son troupeau trop pensantes, trop indépendantes; voulant
+remédier à cet inconvénient, le plus grave de tous aux yeux d'un esprit
+actif et sagace dans sa sphère, mais trop borné pour comprendre les
+avantages de la liberté quelque profitable qu'elle soit aux nations, et
+même aux hommes qui les gouvernent; ce grand maître, en fait
+d'arbitraire, n'imagina rien de mieux dans sa pénétration profonde, mais
+restreinte, que de diviser le troupeau, c'est-à-dire, le pays en
+diverses classes indépendantes du nom, de la naissance des individus et
+de l'illustration des familles: si bien que le fils du plus grand
+seigneur de l'Empire peut faire partie d'une classe inférieure, tandis
+que le fils d'un de ses paysans peut monter aux premières classes selon
+le bon plaisir de l'Empereur. Dans cette division du peuple, chaque
+homme reçoit sa place de la faveur du prince; et voilà comment la Russie
+est devenue un régiment de soixante millions d'hommes, c'est ce qu'on
+appelle le _tchinn_, et c'est la plus grande œuvre de Pierre-le-Grand.
+
+Vous voyez de quelle manière ce prince, qui a fait tant de mal par
+précipitation, s'est affranchi en un jour des entraves des siècles. Ce
+tyran du bien, quand il a voulu régénérer son peuple, a compté la
+nature, l'histoire, le passé, le caractère, la vie des hommes pour rien.
+De tels sacrifices rendent les grands résultats faciles, aussi Pierre
+Ier a-t-il fait de grandes choses, mais avec d'immenses moyens; et ces
+grandes choses ont été rarement bonnes. Il sentait fort bien et savait
+mieux que personne que tant que la noblesse subsiste dans une société,
+le despotisme d'un seul n'y sera jamais qu'une fiction; donc il s'est
+dit: pour réaliser mon gouvernement il faut anéantir ce qui reste du
+régime féodal, et le meilleur moyen d'atteindre à ce but c'est de faire
+des caricatures de gentilshommes, d'accaparer la noblesse, c'est-à-dire
+de la détruire en la faisant dépendre de moi: aussitôt la noblesse a été
+sinon abolie, du moins transformée, c'est-à-dire annulée par une
+institution qui la supplée sans la remplacer. Il est des castes dans
+cette hiérarchie où il suffit d'entrer pour acquérir la noblesse
+héréditaire. Pierre-le-Grand, que j'appellerais plus volontiers
+Pierre-le-Fort, devançant de plus d'un demi-siècle les révolutions
+modernes, a écrasé la féodalité par ce moyen. Moins puissante à la
+vérité chez lui qu'elle ne l'était chez nous, elle a succombé sous
+l'institution moitié civile moitié militaire qui a fait la Russie
+actuelle. Il était doué d'un esprit lucide, et néanmoins de courte
+portée. Aussi, en élevant son pouvoir sur tant de ruines, n'a-t-il su
+profiter de la force exorbitante qu'il accaparait que pour singer plus à
+son aise la civilisation de l'Europe.
+
+Avec les moyens d'action usurpés par ce prince, un esprit créateur eût
+opéré bien d'autres miracles. Mais la nation russe, montée après toutes
+les autres sur la grande scène du monde, a eu pour génie l'imitation: et
+pour organe, un élève charpentier! Avec un chef moins minutieux, moins
+attaché aux détails, cette nation eût fait parler d'elle plus tard, il
+est vrai, mais d'une manière plus glorieuse. Son pouvoir fondé sur des
+nécessités intérieures, eût été utile au monde; il n'est qu'étonnant.
+
+Les successeurs de ce législateur en sayon, ont joint pendant cent ans
+l'ambition de subjuguer leurs voisins à la faiblesse de les copier.
+Aujourd'hui l'Empereur Nicolas croit enfin le temps venu où la Russie
+n'a plus besoin d'aller prendre ses modèles chez les étrangers pour
+dominer et pour conquérir le monde. Il est le premier souverain vraiment
+Russe qu'ait eu la Russie depuis Ivan IV. Pierre Ier, Russe par son
+caractère, ne l'était pas par sa politique; Nicolas, Allemand par
+nature, est Russe par calcul et par nécessité.
+
+Le tchinn est composé de quatorze classes et chacune de ces classes a
+des priviléges qui lui sont propres. La quatorzième est la plus basse.
+
+Placée immédiatement au-dessus des serfs elle a pour unique avantage
+celui d'être composée d'hommes intitulés libres. Cette liberté consiste
+à ne pouvoir être frappé sans que celui qui donne les coups encoure des
+poursuites criminelles. En revanche, tout individu qui fait partie de
+cette classe est tenu d'écrire sur sa porte son numéro de classe afin
+que nul supérieur ne puisse être induit en tentation ni en erreur;
+averti par cette précaution, le batteur d'homme libre deviendrait
+coupable et serait passible d'une peine.
+
+Cette quatorzième classe est composée des derniers employés du
+gouvernement, des commis de la poste, facteurs, et autres subalternes
+chargés de porter ou d'exécuter les ordres des administrateurs
+supérieurs: elle répond au grade de sous-officier dans l'armée
+Impériale. Les hommes qui la composent, serviteurs de l'Empereur, ne
+sont serfs de personne; et ils ont le sentiment de leur dignité sociale;
+quant à la dignité humaine, vous le savez, elle n'est pas connue en
+Russie.
+
+Toutes les classes du tchinn répondant à autant de grades militaires, la
+hiérarchie de l'armée se trouve pour ainsi dire en parallèle avec
+l'ordre qui règne dans l'état tout entier. La première classe est au
+sommet de la pyramide, et elle se compose aujourd'hui d'un seul homme:
+le maréchal Paskiewitch, vice-roi de Varsovie.
+
+Je vous le répète, c'est uniquement la volonté de l'Empereur qui fait
+qu'un individu avance dans le tchinn. Ainsi un homme monté de degrés en
+degrés jusqu'au rang le plus élevé de cette nation artificielle, peut
+parvenir aux derniers honneurs militaires sans avoir servi dans aucune
+arme.
+
+La faveur de l'avancement ne se demande jamais, mais elle se brigue
+toujours.
+
+Il y a là une force de fermentation immense mise à la disposition du
+chef de l'État. Les médecins se plaignent de ne pouvoir donner la fièvre
+à certains patients pour les guérir des maladies chroniques: le Czar
+Pierre a inoculé la fièvre de l'ambition à tout son peuple pour le
+rendre plus pliable et pour le gouverner à sa guise.
+
+L'aristocratie anglaise est également indépendante de la naissance,
+puisqu'elle tient à deux choses qui s'acquièrent: à la charge et à la
+terre. Or si cette aristocratie, toute mitigée qu'elle est, prête encore
+une énorme influence à la couronne, quelle ne doit donc pas être la
+puissance d'un maître de qui relèvent toutes ces choses à la fois, en
+droit comme en fait?...
+
+Il résulte d'une semblable organisation sociale une fièvre d'envie
+tellement violente, une tension si constante des esprits vers
+l'ambition, que le peuple russe a dû devenir inepte à tout, excepté à la
+conquête du monde. J'en reviens toujours à ce terme, parce qu'on ne peut
+s'expliquer que pour un tel but l'excès des sacrifices imposés ici à
+l'individu par la société. Si l'ambition excessive dessèche le cœur d'un
+homme, elle peut bien aussi tarir la pensée, égarer le jugement d'une
+nation au point de lui faire sacrifier sa liberté à la victoire. Sans
+cette arrière-pensée, avouée ou non, et à laquelle bien des hommes
+obéissent peut-être à leur insu, l'histoire de Russie me paraîtrait une
+énigme inexplicable.
+
+Ici s'élève une question capitale: la pensée conquérante qui est la vie
+secrète de la Russie, est-elle un leurre propre à séduire plus ou moins
+longtemps des populations grossières, ou bien doit-elle un jour se
+réaliser?
+
+Ce doute m'obsède sans cesse, et malgré tous mes efforts je n'ai pu le
+résoudre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que depuis que je suis en
+Russie, je vois en noir l'avenir de l'Europe. Pourtant ma conscience
+m'oblige à vous avouer que cette opinion est combattue par des hommes
+très-sages et très-expérimentés.
+
+Ces hommes disent que je m'exagère la puissance russe, que chaque
+société a ses fatalités, que le destin de celle-ci est de pousser ses
+conquêtes vers l'Orient, puis de se diviser elle-même. Ces esprits qui
+s'obstinent à ne pas croire au brillant avenir des Slaves conviennent
+avec moi des heureuses et aimables dispositions de ce peuple; ils
+reconnaissent qu'il est doué de l'instinct du pittoresque, ils lui
+accordent le sentiment musical; ils concluent que ces dispositions
+peuvent l'aider à cultiver les beaux-arts jusqu'à un certain point, mais
+qu'elles ne suffisent pas à réaliser les prétentions dominatrices que je
+lui attribue ou que je suppose à son gouvernement. «Le génie
+scientifique manque aux Russes, ajoutent-ils, ils n'ont jamais montré de
+puissance créatrice; n'ayant reçu de la nature qu'un esprit paresseux et
+superficiel, s'ils s'appliquent, c'est par peur plus que par penchant;
+la peur les rend aptes à tout entreprendre, à ébaucher tout; mais aussi
+elle les empêche d'aller loin sur aucune route; le génie est de sa
+nature hardi comme l'héroïsme, il vit de liberté, tandis que la peur et
+l'esclavage n'ont qu'un règne et une sphère bornés comme la médiocrité
+dont ils sont les armes. Les Russes bons soldats sont mauvais marins; en
+général, ils sont plus résignés que réfléchis; plus religieux que
+philosophes, ils ont plus d'obéissance que de volonté, leur pensée
+manque de ressort comme leur âme de liberté[2]. Ce qui leur paraît le
+plus difficile et ce qui leur est le moins naturel, c'est d'occuper
+sérieusement leur intelligence et de fixer leur imagination, afin de
+l'exercer utilement: toujours enfants, ils pourront pour un moment être
+conquérants dans le domaine du sabre; ils ne le seront jamais dans celui
+de la pensée; or, un peuple qui n'a rien à enseigner aux peuples qu'il
+veut subjuguer n'est pas longtemps le plus fort.
+
+«Physiquement même les paysans français et anglais sont plus robustes
+que les Russes: ceux-ci sont plus agiles que musculeux, plus féroces
+qu'énergiques, plus rusés qu'entreprenants; ils ont le courage passif,
+mais ils manquent d'audace et de persévérance: l'armée, si remarquable
+par sa discipline et par sa bonne tenue les jours de parade, est
+composée, à l'exception de quelques corps d'élite, d'hommes bien
+habillés quand ils se montrent en public, mais tenus salement lorsqu'ils
+restent dans l'intérieur des casernes. Le teint hâve des soldats trahit
+la souffrance et la faim; car les fournisseurs volent ces malheureux qui
+ne sont pas assez payés pour subvenir à leurs besoins, en prélevant sur
+leur solde de quoi se mieux nourrir: les deux campagnes de Turquie ont
+assez montré la faiblesse du colosse: bref, une société qui n'a pas
+goûté de la liberté en naissant, et chez laquelle toutes les grandes
+crises politiques ont été provoquées par l'influence étrangère, énervée
+dans son germe, n'a pas un long avenir...»
+
+De tout cela l'on conclut que la Russie puissante chez elle, redoutable
+tant qu'elle ne luttera qu'avec des populations asiatiques, se briserait
+contre l'Europe le jour où elle voudrait jeter le masque et faire la
+guerre pour soutenir son arrogante diplomatie.
+
+Telles sont, ce me semble, les plus fortes raisons opposées à mes
+craintes par les optimistes politiques. Je n'ai point affaibli les
+arguments de mes adversaires; ils m'accusent d'exagérer le danger. À la
+vérité, mon opinion est partagée par d'autres esprits tout aussi graves
+et qui ne cessent de reprocher aux optimistes leur aveuglement, en les
+exhortant à reconnaître le mal avant qu'il soit devenu irrémédiable. Je
+vous ai présenté la question sous ses deux faces; prononcez: votre arrêt
+sera pour moi d'un grand poids; toutefois, je vous préviens que si votre
+décision m'est contraire, elle n'aura d'autre résultat prochain que de
+me forcer à défendre mon opinion le plus longtemps et le plus
+vigoureusement possible, en tâchant de l'étayer par de meilleures
+raisons. Je vois le colosse de près, et j'ai peine à me persuader que
+cette œuvre de la Providence n'ait pour but que de diminuer la barbarie
+de l'Asie. Il me semble qu'elle est principalement destinée à châtier la
+mauvaise civilisation de l'Europe par une nouvelle invasion; l'éternelle
+tyrannie orientale nous menace incessamment et nous la subirons si nos
+extravagances et nos iniquités nous rendent dignes d'un tel châtiment.
+
+Vous n'attendez pas de moi un voyage complet; je néglige de vous parler
+de bien des choses célèbres ou intéressantes, parce qu'elles n'ont fait
+que peu d'impression sur moi: je veux rester libre, et ne décrire que ce
+qui me frappe vivement. Les nomenclatures obligées me dégoûteraient des
+voyages: il y a bien assez de catalogues sans que j'ajoute mes listes à
+tant de chiffres.
+
+On ne peut rien voir ici sans cérémonie et sans préparation. Aller
+quelque part que ce soit, quand l'envie vous prend d'y aller, c'est
+chose impossible; s'il faut prévoir quatre jours d'avance où vous
+portera votre fantaisie, autant n'avoir point de fantaisie: c'est à quoi
+l'on finit par se résigner en vivant ici. L'hospitalité russe, hérissée
+de formalités, rend la vie difficile aux étrangers les plus favorisés;
+c'est un prétexte honnête pour gêner les mouvements du voyageur et pour
+borner la licence de ses observations. On vous fait soi-disant les
+honneurs du pays, et grâce à cette fastidieuse politesse, l'observateur
+ne peut visiter les lieux, examiner les choses qu'avec un guide; n'étant
+jamais seul, il a plus de peine à juger d'après lui-même, et c'est ce
+qu'on veut. Pour entrer en Russie, il faut déposer, avec votre
+passe-port, votre libre arbitre à la frontière. Voulez-vous voir les
+curiosités d'un palais? on vous donnera un chambellan qui vous en fera
+les honneurs du haut en bas, et vous forcera par sa présence à observer
+chaque chose en détail, c'est-à-dire à ne voir que de son point de vue
+et à tout admirer sans choix. Voulez-vous parcourir un camp, qui n'a
+d'autre intérêt pour vous que le site des baraques, l'aspect pittoresque
+des uniformes, la beauté des chevaux, la tenue du soldat sous la tente?
+un officier, quelquefois un général vous accompagnera: un hôpital? le
+médecin en chef vous escortera: une forteresse? le gouverneur vous la
+montrera ou plutôt vous la cachera poliment: une école, un établissement
+public quelconque? le directeur, l'inspecteur sera prévenu de votre
+visite, vous le trouverez sous les armes, et l'esprit bien préparé à
+braver votre examen: un édifice? l'architecte vous en fera parcourir
+toutes les parties, et vous expliquera de lui-même tout ce que vous ne
+lui demanderez pas afin d'éviter de vous instruire de ce que vous avez
+intérêt d'apprendre.
+
+Il résulte de ce cérémonial oriental que pour ne point passer votre
+temps à faire le métier de demander des permissions, vous renoncez à
+voir bien des choses; premier avantage!... Ou si votre curiosité est
+assez robuste pour vous faire persister à importuner les gens, vous
+serez au moins surveillé de si près dans vos perquisitions qu'elles
+n'aboutiront à rien; vous ne communiquerez qu'officiellement avec les
+chefs des établissements soi-disant publics, et l'on ne vous laissera
+d'autre liberté que celle d'exprimer devant l'autorité légitime votre
+admiration commandée par la politesse, par la prudence et par une
+reconnaissance dont les Russes sont fort jaloux. On ne vous refuse rien,
+mais on vous accompagne partout: la politesse devient ici un moyen de
+surveillance.
+
+Voilà comme on vous tyrannise sous prétexte de vous faire honneur. Tel
+est le sort des voyageurs privilégiés. Quant aux voyageurs non protégés,
+ils ne voient rien du tout. Ce pays est organisé de façon que sans
+l'intervention immédiate des agents de l'autorité, nul étranger ne peut
+le parcourir agréablement ni même sûrement. Vous reconnaissez, j'espère,
+les mœurs et la politique de l'Orient déguisées sous l'urbanité
+européenne... Cette alliance de l'Orient et de l'Occident dont on
+retrouve les conséquences à chaque pas est ce qui caractérise l'Empire
+russe.
+
+La demi-civilisation procède par des formalités; une civilisation
+raffinée les fait disparaître; c'est ainsi que la politesse parfaite
+exclut les façons.
+
+Les Russes sont encore persuadés de l'efficacité du mensonge, et cette
+illusion m'étonne de la part de gens qui en ont tant usé... Ce n'est pas
+que leur esprit manque de finesse ou de compréhension; mais dans un pays
+où les _gouvernants_ n'ont pas encore compris les avantages de la
+liberté, même pour eux, les gouvernés doivent reculer devant les
+inconvénients immédiats de la sincérité. On est forcé de le répéter à
+chaque instant: ici, peuples et grands, tous nous rappellent les Grecs
+du Bas-Empire.
+
+Je ne suis peut-être pas assez reconnaissant des soins dont ce peuple
+affecte d'entourer un étranger connu; c'est que je vois le fond des
+pensées et que je me dis malgré moi: tout cet empressement montre moins
+de bienveillance qu'il ne trahit d'inquiétude.
+
+On veut, d'après le judicieux précepte de Monomaque[3], que _l'étranger
+sorte content du pays_.
+
+Ce n'est pas que le vrai pays se soucie de ce qu'on dit et pense de lui;
+mais quelques familles prépondérantes sont travaillées du puéril désir
+de refaire en Europe la réputation de la Russie.
+
+Si je regarde plus avant, j'aperçois, sous le voile dont on se plaît à
+couvrir les objets, le goût du mystère pour le mystère même; c'est un
+effet de l'habitude et de la complexion... Ici la réserve est à l'ordre
+du jour, comme l'imprudence l'est à Paris.
+
+En Russie le secret préside à tout: secret administratif, politique,
+social; discrétion utile et inutile, silence superflu pour assurer le
+nécessaire; tels sont les inévitables conséquences du caractère primitif
+de ces hommes, corroboré par l'influence de leur gouvernement. Tout
+voyageur est un indiscret; il faut le plus poliment possible garder à
+vue l'étranger toujours trop curieux, de peur qu'il ne voie les choses
+telles qu'elles sont, ce qui serait la plus grande des inconvenances.
+Bref les Russes sont des Chinois déguisés; ils ne veulent pas avouer
+leur aversion pour les observateurs venus de loin; mais s'ils osaient
+braver ainsi que les vrais Chinois le reproche de barbarie, ils nous
+refuseraient l'entrée de Pétersbourg comme on nous exclut de Pékin, et
+ils n'admettraient chez eux que les gens de métiers, en ayant soin de ne
+plus permettre à l'ouvrier qui serait reçu de retourner dans son pays.
+Vous voyez pourquoi l'hospitalité russe trop vantée m'importune plus
+qu'elle ne me flatte et ne me touche; on m'enchaîne sous prétexte de me
+protéger; mais de toutes les espèces de gênes, la plus insupportable me
+paraît celle dont je n'ai pas le droit de me plaindre. La reconnaissance
+que j'éprouve ici pour l'empressement dont je me vois l'objet est celle
+d'un soldat enrôlé de force: moi, indépendant avant tout, c'est-à-dire
+voyageur, je me sens passer sous le joug: on s'évertue sans cesse à
+discipliner mes idées... On ne sait faire autre chose ici que
+l'exercice; les esprits y manœuvrent comme les soldats; chaque soir en
+rentrant chez moi, je me tâte pour voir quel uniforme je porte,
+j'examine mes pensées pour leur demander leur grade, car les idées sont
+classées en ce pays selon les personnes: à tel rang on a ou l'on
+professe telle manière de voir, et plus on monte, moins on pense,
+c'est-à-dire, moins on ose parler.
+
+Ayant évité soigneusement de me lier avec beaucoup de grands seigneurs,
+je n'ai bien vu que la cour; je voulais conserver mes droits de juge
+indépendant et impartial, je craignais de me faire accuser d'ingratitude
+ou d'infidélité; je craignais surtout de rendre des personnes du pays
+responsables de mes opinions particulières. Mais à la cour j'ai passé en
+revue toute la société.
+
+L'affectation du ton français, moins l'esprit de conversation naturel à
+la France, voilà ce qui m'a frappé d'abord. J'ai bien entrevu un esprit
+russe, esprit caustique, sarcastique, moqueur, et qui me paraîtrait
+amusant dans une conversation libre, sans jamais m'inspirer de sécurité
+ni de bienveillance. Mais cet esprit demeure caché aux étrangers comme
+tout le reste. Si je séjournais ici un peu de temps j'arracherais leur
+masque à ces marionnettes; car je m'ennuie de les voir copier les
+grimaces françaises. À mon âge on n'a plus rien à apprendre de
+l'affectation; la vérité seule intéresse toujours, parce qu'elle
+instruit; elle seule est toujours nouvelle.
+
+Voilà donc pourquoi j'ai profité le moins possible de l'hospitalité des
+gens du grand monde; c'est bien assez de subir l'indispensable
+hospitalité des administrateurs et des employés de tous grades; cette
+surveillance, qu'on s'efforce de décorer d'un nom patriarcal, me rebute
+comme l'hypocrisie. Parlez-moi des pays où l'hospitalité n'est pas un
+impôt régulier! celle qu'on y reçoit a le prix d'une faveur.
+
+J'ai remarqué dès le premier abord que tout Russe des basses classes,
+soupçonneux par nature, déteste les étrangers par ignorance, par préjugé
+national; j'ai trouvé ensuite que tout Russe des classes élevées,
+également soupçonneux, les craint parce qu'il les croit hostiles; il
+dit: «Les Français, les Anglais sont persuadés de leur supériorité sur
+tous les peuples,» ce motif suffit au Russe pour haïr l'étranger, comme
+en France le provincial se défie du Parisien. Une jalousie sauvage, une
+envie puérile, mais impossible à désarmer, domine la plupart des Russes
+dans leurs rapports avec les hommes des autres pays; et comme vous
+sentez partout cette disposition peu sociable, vous finissez, tout en
+vous en plaignant, par partager la méfiance que vous inspirez. Vous
+concluez qu'une confiance qui ne devient jamais réciproque est de la
+duperie, et dès lors vous restez froid, réservé, comme les cœurs au fond
+desquels vous lisez malgré vous et malgré eux.
+
+Le caractère russe, sous beaucoup de rapports, est le contraire du
+caractère allemand. Voilà pourquoi les Russes disent qu'ils ressemblent
+aux Français; mais cette analogie n'est qu'apparente; dans le fond des
+âmes il y a une grande dissemblance. Vous pouvez admirer si bon vous
+semble en Russie la pompe, la dignité orientale, vous y pouvez étudier
+l'astuce grecque: gardez-vous d'y chercher la naïveté gauloise, la
+sociabilité, l'amabilité des Français quand ils sont naturels; vous y
+trouveriez encore moins, je l'avoue, la bonne foi, la solidité
+d'instruction, la cordialité germaniques. En Russie on rencontrera de la
+bonté puisqu'il y en a partout où il y a des hommes; mais on n'y
+rencontrera jamais de la bonhomie.
+
+Tout Russe est né imitateur, donc il est observateur avant tout et même,
+pour tout dire, ce talent qui est celui des peuples enfants, dégénère
+souvent en un espionnage assez bas; il produit des questions importunes,
+impolies et qui deviennent choquantes de la part de gens toujours
+impénétrables eux-mêmes et dont les réponses ne sont que des
+faux-fuyants. On dirait ici que l'amitié même a quelqu'accointance avec
+la police. Comment se sentir à son aise avec des hommes si avisés, si
+discrets quant à ce qui les concerne et si inquisitifs à l'égard des
+autres? S'ils vous voyaient prendre avec eux des manières plus
+naturelles que celles qu'ils ont avec vous, ils vous croiraient leur
+dupe: gardez-vous donc de leur laisser voir de l'abandon, de leur
+témoigner de la confiance: pour des hommes qui ne sentent rien, il y a
+un amusement à observer les émotions des autres; mais je n'aime pas à
+servir à ce divertissement. Nous voir vivre, c'est le plus grand plaisir
+des Russes; si nous les laissions faire, ils se plairaient à lire dans
+notre cœur, à faire l'analyse de nos sentiments, comme on va au
+spectacle.
+
+La défiance excessive des gens auxquels vous avez affaire ici, à quelque
+classe qu'ils appartiennent, vous avertit de vous tenir sur vos gardes:
+le danger que vous courez vous est révélé par la peur que vous inspirez.
+
+L'autre jour à Péterhoff un traiteur n'a pas voulu permettre à mon
+domestique de place de me servir un mauvais souper dans ma loge
+d'acteur, sans lui en faire déposer le prix d'avance. Notez que la
+boutique de cet homme si prudent est à deux pas du théâtre. Ce que vous
+portez à votre bouche d'une main il faut le payer de l'autre; si vous
+commandez quelque chose à un marchand sans lui donner des arrhes, il
+croira que vous plaisantez et ne travaillera pas pour vous; nul ne peut
+quitter la Russie s'il n'a prévenu de son projet tous ses créanciers;
+c'est-à-dire s'il n'a fait annoncer son départ trois fois dans les
+gazettes et mis une distance de huit jours entre chaque publication.
+Ceci est de rigueur, à moins de payer la police pour abréger les délais,
+mais il faut que l'insertion ait eu lieu au moins une ou deux fois. On
+ne vous accorde des chevaux de poste que sur une attestation de
+l'autorité qui certifie que vous ne devez rien à personne.
+
+Tant de précautions dénotent la mauvaise foi qui règne dans un pays; et
+comme jusqu'à présent les Russes ont eu personnellement peu de rapport
+avec les étrangers, ils n'ont pu prendre leçon de ruse que d'eux-mêmes.
+L'expérience ne leur est venue que des relations qu'ils ont entre eux.
+Ces hommes ne nous permettent pas d'oublier le mot de leur souverain
+favori Pierre-le-Grand: «Il faut trois juifs pour tromper un Russe.»
+
+À chaque pas que vous faites ici vous reconnaissez ces politiques de
+Byzance dépeints par les historiens du temps des croisés et retrouvés
+par l'Empereur Napoléon dans l'Empereur Alexandre dont il disait
+souvent: «C'est un Grec du Bas-Empire!!...»
+
+Il faut autant qu'on peut éviter d'avoir aucune affaire à traiter avec
+des esprits dont les modèles et les instituteurs furent toujours ennemis
+de la chevalerie; ces esprits sont esclaves de leurs intérêts, et
+souverains de leur parole; je me plais à le répéter: jusqu'à présent
+dans tout l'Empire russe je n'ai trouvé qu'une seule personne qui me
+parût sincère: c'est l'Empereur.
+
+À la vérité la franchise coûte moins à un autocrate qu'elle ne coûte à
+ses sujets. Pour le Czar parler sans déguisement c'est faire acte
+d'autorité: le souverain absolu qui ment, abdique.
+
+Mais combien ne s'en est-il pas trouvé qui ont méconnu sur ce point leur
+pouvoir et leur dignité! Les âmes basses ne se croient jamais au-dessus
+du mensonge; il faut donc savoir gré de sa sincérité même à un homme
+tout-puissant. L'Empereur Nicolas unit la franchise à la politesse; et
+ces deux qualités, qui s'excluent chez le vulgaire, se servent
+merveilleusement l'une l'autre chez ce prince.
+
+Parmi les grands seigneurs, ceux qui ont bon ton l'ont parfait: c'est ce
+dont on peut s'assurer tous les jours à Paris et ailleurs. Mais un Russe
+de salon qui n'arrive pas à la vraie politesse, c'est-à-dire à
+l'expression facile d'une aménité réelle, est d'une grossièreté d'âme
+qui devient doublement choquante par la fausse élégance de ses manières
+et de son langage. Ces Russes mal élevés et déjà bien endoctrinés, bien
+habillés, tranchants, sûrs d'eux-mêmes, suivent au pas de charge
+l'élégance de l'Europe, sans savoir que l'élégance des habitudes n'a de
+prix qu'autant qu'elle annonce quelque chose de mieux dans le cœur de
+ceux qui la possèdent; apprentis de la mode ils prennent l'apparence
+pour la chose: ce sont des ours façonnés qui me font regretter les ours
+bruts; ils ne sont pas encore des hommes cultivés, qu'ils sont déjà des
+sauvages gâtés.
+
+Puisque la Sibérie existe, et qu'on en fait parfois l'usage que vous
+savez, je voudrais la peupler de jeunes officiers ennuyés et de belles
+dames qui ont mal aux nerfs. «Vous demandez des passe-ports pour Paris,
+en voici pour Tobolsk.»
+
+Voilà comment je voudrais que l'Empereur remédiât à la manie des voyages
+qui fait d'effrayants progrès en Russie parmi les sous-lieutenants à
+imagination et les femmes vaporeuses.
+
+Si en même temps il reportait le siége de son Empire à Moscou, il aurait
+réparé le mal causé par Pierre-le-Grand autant qu'un homme peut atténuer
+les erreurs des générations.
+
+Pétersbourg, cette ville bâtie contre la Suède plus encore que pour la
+Russie, ne devait être qu'un port de mer, un Dantzick russe: au lieu de
+cela, Pierre Ier construisit à ses boyards une loge sur l'Europe; il
+enferma dans une salle de bal ses grands seigneurs enchaînés, les
+laissant lorgner de loin avec envie une civilisation qu'on leur
+défendait d'atteindre; car forcer à copier, c'est empêcher d'égaler!
+Puis il leur dit: «Vous m'appellerez PIERRE-LE-GRAND sous peine de mort,
+parce que c'est moi qui vous civilise au prix de la vie de mon peuple et
+de la tête de mon fils!»
+
+Pierre-le-Grand, dans toutes ses œuvres, a compté l'humanité, le temps
+et la nature pour rien. Cette erreur, qui est le propre de la médiocrité
+obstinée et toute-puissante, c'est-à-dire de la tyrannie dont elle
+devient le cachet, ne peut être pardonnée à un homme qualifié de génie
+créateur par son peuple. Plus on examine la Russie et plus on se
+confirme dans l'opinion que ce prince a été trop exalté, même chez les
+étrangers; la postérité peut manquer d'équité par excès d'admiration. Si
+le Czar Pierre eût été aussi supérieur qu'on le dit, il eût évité la
+fausse route dans laquelle il a poussé son peuple, il eût prévu et
+détesté la frivolité d'esprit, l'instruction superficielle à laquelle il
+l'a condamné pour des siècles. Peut-on lui pardonner les abus de son
+despotisme, à lui qui avait vu le monde au XVIIIe siècle?
+
+Il s'est servi de ses avantages moins en législateur qu'en tyran pour
+repétrir sa nation au gré de sa volonté. Malheureusement cette volonté
+fut d'un magicien plutôt que d'un esprit vaste et solide. Les grands
+hommes pour faire l'avenir n'annulent point le passé, ils l'acceptent
+afin d'en modifier les conséquences. Loin de continuer à diviniser cet
+ennemi de leur naturel, les Russes devraient lui reprocher d'avoir été
+la cause de ce qu'ils n'ont aucun caractère, c'est lui dont l'influence
+perpétuée par l'admiration irréfléchie de la postérité les empêche
+encore aujourd'hui de produire dans les arts et les sciences, un homme
+digne de faire époque chez les peuples étrangers[4]. Un législateur
+comme Confucius ne pouvait venir à la suite d'un réformateur tel que le
+charpentier de Saardam, et tel que le voyageur capricieux dont l'Europe
+d'alors avait vu la barbarie avec effroi, tout en admirant la force
+prodigieuse cachée sous cette rude écorce. Ce missionnaire couronné
+força un moment la nature parce qu'il le pouvait, mais c'est tout ce
+qu'il pouvait... S'il avait été dans sa vie ce qu'il est devenu dans
+l'histoire, grâce à la superstition des peuples et à l'exagération des
+écrivains, qu'aurait-il fait? il eût attendu; et, par cette patience, il
+eût mérité son brevet de grand homme: il a mieux aimé l'obtenir d'avance
+et se faire canoniser de son vivant.
+
+Toutes ses idées avec les défauts de caractère dont elles étaient la
+conséquence ont encore été exagérées sous les règnes suivants;
+l'Empereur Nicolas le premier commence à remonter le torrent en
+rappelant les Russes à eux-mêmes: c'est une entreprise que le monde
+admirera quand il aura reconnu la fermeté de l'esprit qui l'a conçue.
+Après des règnes comme ceux de Catherine et de Paul, refaire de la
+Russie, telle que l'avait laissée l'Empereur Alexandre, un Empire russe,
+parler russe, penser en russe, avouer qu'on est Russe de cœur, tout en
+présidant une cour de grands seigneurs héritiers des favoris de la
+_Sémiramis du Nord_: c'est hardi!... Quel que soit le succès d'un tel
+plan, il honorera celui qui l'a tracé.
+
+Les courtisans du Czar n'ont nuls droits reconnus et assurés, il est
+vrai; mais ils sont toujours forts contre leurs maîtres par les
+traditions perpétuées dans le pays; heurter de front les prétentions de
+ces hommes, se montrer dans le cours d'un règne déjà long aussi
+courageux contre d'hypocrites amis qu'on le fut contre des soldats
+révoltés, c'est assurément le fait d'un souverain fort supérieur: cette
+double lutte du maître contre ses esclaves furieux et contre ses
+impérieux courtisans est un beau spectacle: l'Empereur Nicolas tient ce
+qu'il a promis le jour de son avènement au trône; et certes, c'est dire
+beaucoup, car aucun prince n'a hérité du pouvoir dans des circonstances
+plus critiques, nul n'a fait face à un plus imminent péril avec plus
+d'énergie et de grandeur d'âme!...
+
+Après l'émeute du 13 décembre, M. de La Ferronnays s'écriait: Je viens
+de voir Pierre-le-Grand civilisé: mot qui avait de la portée parce qu'il
+avait de la vérité; en voyant ce même homme dans sa cour développer ses
+idées de régénération nationale avec une persévérance infatigable et
+cela sans faste, sans bruit, sans violence, on peut s'écrier à plus
+juste titre encore: c'est Pierre-le-Grand qui revient pour réparer le
+mal fait par Pierre l'aveugle.
+
+En cherchant à juger ce prince avec toute l'impartialité dont je suis
+capable, j'ai trouvé en lui tant de choses dignes d'éloges que je ne
+permets pas qu'on me parle de ce qui pourrait me troubler dans mon
+admiration.
+
+Les pauvres souverains sont comme les statues: on les examine avec une
+si minutieuse attention que leurs moindres défauts magnifiés par la
+critique font oublier les mérites les plus rares et les plus réels. Mais
+plus j'admire l'Empereur Nicolas, plus vous me trouverez injuste
+peut-être envers le Czar Pierre. Cependant j'apprécie de mon mieux les
+efforts de volonté qu'il a faits pour tirer d'un marais gelé pendant
+huit mois de l'année, une ville telle que Pétersbourg. Mais, si j'ai le
+malheur d'apercevoir quelques-uns de ces misérables _pastiches_ dont sa
+passion pour l'architecture classique, partagée par ses successeurs, a
+doté la Russie, mes sens et mon goût révoltés me font perdre tout ce que
+j'avais gagné par le raisonnement: des palais antiques pour servir de
+casernes à des Finois; des colonnes, des corniches, des frontons, des
+péristyles romains sous le pôle, et ces choses à refaire chaque année en
+beau plâtre blanc: vous conviendrez qu'une telle parodie de la Grèce et
+de l'Italie, moins le marbre et le soleil, peut bien me rendre toute ma
+colère; d'ailleurs je renonce avec d'autant plus de résignation au titre
+de voyageur impartial, que je suis persuadé que j'y ai droit.
+
+Vous me menaceriez de la Sibérie, que vous ne m'empêcheriez pas de
+répéter que le manque de bon sens dans l'ensemble d'un monument, de fini
+et d'harmonie dans les détails, est insupportable. En architecture, le
+génie sert à trouver le moyen le plus court et le plus simple d'adapter
+les édifices à l'usage auquel on les destine. Or, devinez, je vous prie,
+à quelle fin des hommes de bon sens ont entassé tant de pilastres,
+d'arcades et de colonnades dans un pays qu'on ne peut habiter qu'avec de
+doubles châssis aux fenêtres hermétiquement closes pendant neuf mois de
+l'année. À Pétersbourg, c'est sous des remparts qu'il faudrait se
+promener, non sous des péristyles aériens. Que ne bâtissez-vous des
+tunnels et des galeries voûtées pour servir de vestibules, d'ouvrages
+avancés, de défense à vos palais[5]. Le ciel est votre ennemi, fuyez-en
+donc la vue; le soleil vous manque, vivez aux flambeaux; des
+fortifications et des casemates vous sont plus utiles que des promenoirs
+à découverte. Avec votre architecture méridionale vous affichez une
+prétention au beau climat qui me rend vos pluies et vos vents de l'été
+plus insupportables, sans parler des aiguilles de glace qu'on respire
+sur vos magnifiques perrons pendant vos interminables hivers.
+
+Les quais de Pétersbourg sont une des plus belles choses de l'Europe:
+pourquoi? parce que le luxe est là dans la solidité. Des blocs de granit
+apportés dans un bas-fond pour y suppléer la terre, l'éternité du
+marbre, opposée à la puissance de destruction du froid, me donnent
+l'idée d'une force et d'une grandeur intelligentes. Pétersbourg est en
+même temps garanti contre la Néva et orné par les magnifiques parapets
+dont on a bordé cette rivière. Le sol nous manque, nous ferons un pavé
+de rocs pour porter notre capitale: cent mille hommes y mourront à la
+peine! peu nous importe; nous aurons une ville européenne et le renom
+d'un grand peuple. Ici, tout en déplorant l'inhumanité qui préside à
+cette gloire, je permets qu'on admire, et j'admire moi-même quoiqu'à
+regret!... J'admire encore quelques-uns des points de vue dont on jouit
+devant le palais d'hiver. Ce palais est bâti dans ce qu'on appelle l'île
+de l'Amirauté, aujourd'hui le plus beau quartier de la ville. Voici la
+description de Weber, faite, je crois, en 1718; je ne l'ai lue que dans
+Schnitzler, qui n'en indique pas clairement la date. «Le quartier
+contigu à celui du Jardin d'été, en descendant la Néva, est ce qu'on
+nomme l'île de l'Amirauté ou aussi la _Slobode des Allemands_, car c'est
+là que la plupart des étrangers sont établis. On y rencontre d'abord (là
+où la Moika sort de la Néva) la grande poste et la maison bâtie pour
+l'éléphant de Perse, mais où depuis l'on a placé le globe de Gottorp.
+L'église luthérienne des Finlandais et celle des catholiques, toutes
+deux en bois, sont dans cette partie de l'île appelée aussi _Finnische
+Scheeren_, parce qu'elle est occupée en majeure partie par des exilés de
+Finlande et de Suède. Les tristes cabanes de ce quartier ressemblent
+plus à des cages qu'à des maisons. Il serait difficile d'y trouver les
+personnes que l'on cherche, attendu qu'aucune rue ne porte un nom, et
+que toutes se désignent par quelques notables habitants qui y demeurent.
+Cependant les maisons de Millionne et celles du quai du Palais d'hiver
+offrent déjà un bel aspect[6].»
+
+Voilà ce qu'était, il y a un peu plus de cent ans, le plus beau quartier
+du Pétersbourg actuel.
+
+Quoique les plus grands monuments de cette ville se perdent dans un
+espace qui est plutôt une plaine qu'une place, le palais est imposant,
+le style de cette architecture du temps de la régence a de la noblesse,
+et la couleur rouge du grès dont l'édifice est bâti plaît à l'œil. La
+colonne d'Alexandre, l'État-Major, l'Arc de Triomphe au fond de son
+demi-cercle d'édifices, les chevaux, les chars, l'Amirauté avec ses
+élégantes colonnettes et son aiguille dorée, Pierre-le-Grand sur son
+rocher, les ministères qui sont autant de palais, enfin l'étonnante
+église de Saint-Isaac en face d'un des trois ponts jetés sur la Néva;
+tout cela perdu dans l'enceinte d'une seule place n'est pas beau, mais
+c'est étonnamment grand... Cet enclos bâti est ce qu'on appelle la place
+du Palais. C'est réellement un composé de trois places immenses qui n'en
+font qu'une: Pétrofskii, Isaakskii, et la place du Palais d'hiver[7].
+J'y trouve beaucoup de choses à critiquer; mais j'admire l'ensemble de
+ces édifices tout perdus qu'ils sont dans l'espace qu'ils devraient
+orner.
+
+Je suis monté sur la coupole d'airain de l'église de Saint-Isaac. Les
+échafaudages de ce dôme, l'un des plus élevés du monde, sont à eux seuls
+des monuments. L'église n'étant pas terminée, je ne puis avoir l'idée de
+l'effet qu'elle produira dans son ensemble.
+
+On voit de là Pétersbourg et ses plats environs; c'est toujours la même
+chose à perte de vue, l'homme ne peut vivre ici que par des efforts
+soutenus. Le triste et pompeux résultat de ces merveilles me dégoûte des
+miracles humains, et servira, j'espère, de leçon aux princes qui
+s'aviseraient encore une fois de compter la nature pour rien dans le
+choix des lieux où doivent s'élever leurs villes. Une nation ne tombe
+guère dans de telles erreurs, elles sont ordinairement le fruit de
+l'orgueil des souverains. Ceux-ci se croient le pouvoir de faire de
+grandes choses dans les lieux où la Providence avait voulu ne rien faire
+du tout; ils prennent la flatterie à la lettre, et se regardent comme
+des esprits créateurs. Ce que les princes craignent le moins, c'est
+d'être dupes de leur amour-propre; ils se défient de tout, hors
+d'eux-mêmes.
+
+J'ai visité quelques églises: celle de la Trinité est belle, mais nue
+comme l'intérieur de la plupart des églises grecques que j'ai vues ici:
+en revanche l'extérieur des dômes est revêtu d'azur et parsemé d'étoiles
+d'or très-brillantes. La cathédrale de Kasan bâtie par Alexandre est
+vaste et belle; mais on y entre par un coin: c'est pour respecter la loi
+religieuse qui veut que l'autel grec soit invariablement tourné au
+levant. La rue dite la Perspective n'étant pas dirigée de manière à
+obéir à ce règlement, on a mis l'église de travers; les gens de l'art
+ont eu le dessous, les fidèles l'ont emporté, et l'un des plus beaux
+monuments de la Russie a été gâté par la superstition.
+
+L'église de Smolna est la plus grande et la plus magnifique de toutes
+celles de Pétersbourg: elle appartient à une congrégation, c'est une
+espèce de chapitre de femmes et de filles fondé par l'Impératrice Anne.
+Des bâtiments énormes sont destinés à loger ces dames. En parcourant
+l'enceinte de ce noble asile, de ce cloître grand comme une ville, mais
+dont l'architecture serait plus appropriée à un établissement militaire
+qu'à une congrégation, on ne sait où l'on est; ce qu'on voit n'est ni
+palais ni couvent: c'est une caserne de femmes.
+
+En Russie tout est soumis au régime militaire; la discipline de l'armée
+règne dans le chapitre des dames de Smolna.
+
+Près de là, on voit le petit palais de la Tauride bâti en quelques
+semaines par Potemkin, pour Catherine: palais élégant, mais abandonné;
+or, dans ce pays, ce qui est abandonné est bientôt détruit, car les
+pierres mêmes n'y durent qu'à condition qu'on les soigne.
+
+Un jardin d'hiver occupait tout un côté de l'édifice: cette magnifique
+serre chaude est vide dans la saison où nous sommes; je la crois
+négligée en toutes saisons. C'est de la vieille élégance dépourvue de la
+majesté que le temps imprime sur ce qui est antique; de vieux lustres
+prouvent qu'on a donné là des fêtes, qu'on y a dansé, qu'on y a soupé.
+Je crois que le dernier bal qu'a vu et que verra la Tauride a eu lieu
+pour le mariage de la grande-duchesse Hélène, femme du grand-duc Michel.
+
+Il y a dans un coin une Vénus de Médicis, qu'on dit vraiment _antique_;
+vous savez que ce type a été souvent reproduit par les Romains.
+
+Cette statue est placée sur un piédestal et l'on y lit l'inscription
+suivante écrite en russe:
+
+PRÉSENT DU PAPE CLÉMENT XI, À L'EMPEREUR PIERRE Ier. 1717 ou 1719.
+
+Cette Vénus, envoyée par un pape à un prince schismatique et dans le
+costume que vous connaissez, est sans contredit un singulier présent!...
+Le Czar, qui méditait depuis longtemps le projet d'éterniser le schisme
+en usurpant les dernières libertés de l'Église russe, a dû sourire à
+cette marque de bienveillance de l'évêque de Rome[8].
+
+J'ai vu aussi les tableaux de l'Ermitage et je ne vous les décrirai pas,
+parce que je pars demain pour Moscou. L'Ermitage! n'est-ce pas un nom un
+peu prétentieux pour l'habitation de plaisance d'un souverain au milieu
+de sa capitale, à côté de son palais ordinaire? On passe de l'un de ces
+palais dans l'autre par un pont jeté sur une rue.
+
+Vous savez comme tout le monde qu'il y a là des trésors surtout de
+l'école hollandaise. Mais... je n'aime pas la peinture en Russie; pas
+plus que la musique à Londres, où la manière dont on écoute les plus
+grands talents et les plus sublimes chefs-d'œuvre me dégoûterait de
+l'art. Si près du pôle la lumière n'est pas favorable aux tableaux, et
+personne n'est disposé à jouir des merveilleuses nuances du coloris le
+plus savant avec des yeux affaiblis par la neige, ou éblouis par une
+lumière oblique et persistante. La salle des Rembrandt est admirable
+sans doute, néanmoins j'aime mieux ce que j'ai vu de ce maître à Paris
+et ailleurs.
+
+Les Claude Lorrain, les Poussin, et quelques tableaux des maîtres
+italiens, surtout les Mantegna, les Giambellini, les Salvator Rosa
+méritent une mention.
+
+Mais ce qui nuit à cette collection, c'est le grand nombre de tableaux
+médiocres qu'il faut oublier pour jouir des chefs-d'œuvre. En formant la
+galerie de l'Ermitage, on a prodigué les noms des grands maîtres, ce qui
+n'empêche pas que leurs œuvres authentiques n'y soient rares: ces
+pompeux baptêmes de tableaux très-ordinaires impatientent les curieux
+sans les séduire. Dans une collection d'objets d'art, le voisinage du
+beau sert au beau, le mauvais lui nuit: un juge ennuyé est incapable de
+juger: l'ennui rend injuste et cruel.
+
+Si les Rembrandt et les Claude Lorrain de l'Ermitage produisent quelque
+effet c'est qu'ils sont exposés dans des salles où ils n'ont point de
+voisins.
+
+Cette galerie est belle, mais elle me paraît perdue dans une ville où
+trop peu de personnes en jouissent.
+
+Une tristesse inexprimable règne dans le palais devenu musée depuis la
+mort de celle qui l'animait de sa présence et l'habitait avec esprit.
+Cette souveraine absolue entendait mieux que personne la vie intime et
+la conversation libre. Ne voulant pas se résigner à la solitude à
+laquelle la condamnait sa charge, elle a su causer familièrement tout en
+régnant arbitrairement: c'était cumuler des avantages qui s'excluent;
+mais je crains que l'Impératrice ne se soit trouvée mieux que son peuple
+de cette espèce de tour de force.
+
+Le plus beau portrait qui existe d'elle se voit dans une des salles de
+l'Ermitage. J'ai remarqué aussi un portrait de l'Impératrice Marie,
+femme de Paul Ier, par madame Le Brun. Il y a, de la même artiste, un
+génie écrivant sur un bouclier. Ce dernier ouvrage est un des meilleurs
+de l'auteur, dont le coloris qui brave le climat et le temps fait
+honneur à l'école française.
+
+À l'entrée d'une salle j'ai trouvé sous un rideau vert ce que vous allez
+lire. C'est le règlement de la société intime de l'Ermitage à l'usage
+des personnes admises par la Czarine dans cet asile de la liberté...
+Impériale.
+
+Je me suis fait traduire littéralement cette charte intime octroyée par
+le caprice de la souveraine de ce lieu jadis enchanté; on l'a copiée
+pour moi devant moi.
+
+ RÈGLES D'APRÈS LESQUELLES ON DOIT SE CONDUIRE EN ENTRANT.
+
+ ART. 1er.
+
+ «On déposera en entrant ses titres et son rang, de même que son
+ chapeau et son épée.
+
+ 2.
+
+ «Les prétentions fondées sur les prérogatives de la naissance,
+ l'orgueil ou autres sentiments de nature semblable, devront aussi
+ rester à la porte.
+
+ 3.
+
+ «Soyez gai; toutefois _ne cassez, ni ne gâtez rien_.
+
+ 4.
+
+ «Asseyez-vous, restez debout, marchez, faites ce que bon vous
+ semblera, sans faire attention à personne.
+
+ 5.
+
+ «Parlez modérément et pas trop pour ne pas troubler les autres.
+
+ 6.
+
+ «Discutez sans colère et sans vivacité.
+
+ 7.
+
+ «Bannissez _les soupirs et les bâillements_, pour ne causer d'ennui
+ et n'être à charge à personne.
+
+ 8.
+
+ «Les jeux innocents proposés par une personne de la société doivent
+ être acceptés par les autres.
+
+ 9.
+
+ «Mangez doucement et avec _appétit_, buvez avec modération pour que
+ chacun retrouve ses jambes en sortant.
+
+ 10.
+
+ «Laissez les querelles à la porte; _ce qui entre par une oreille
+ doit sortir par l'autre_ avant de passer le seuil de l'Ermitage. Si
+ quelqu'un manquait au règlement ci-dessus, pour chaque faute, et
+ sur le témoignage de deux personnes, il sera obligé de boire _un
+ verre d'eau fraîche_ (_sans en excepter les dames_): indépendamment
+ de cela, il lira à haute voix une page de la _Telemachide_ (poëme
+ de Frediakofsky); quiconque manquerait dans une soirée à trois
+ articles du règlement sera tenu d'apprendre par cœur six lignes de
+ la _Telemachide_. Celui qui manquerait au dixième article ne
+ pourrait plus rentrer à l'Ermitage.»
+
+Avant d'avoir lu cette pièce, je croyais à l'Impératrice Catherine un
+esprit plus léger. Est-ce une simple plaisanterie? alors elle est
+mauvaise puisqu'en fait de plaisanterie les plus courtes sont les
+meilleures. Ce qui ne me cause pas moins de surprise que le manque de
+goût que dénotent ces statuts, c'est le soin qu'on a pris ici de les
+conserver comme une chose précieuse.
+
+Mais ce dont j'ai le plus ri, en lisant ce code social, qui fait le
+pendant des instructions galantes de l'Empereur Pierre Ier et de
+l'Impératrice Élisabeth à leurs sujets, c'est l'emploi qu'on y fait du
+poëme de Frediakofsky. Malheur au poëte immortalisé par un
+souverain!!...
+
+Je pars après-demain pour Moscou.
+
+
+
+
+LETTRE VINGTIÈME.
+
+Le ministre de la guerre comte Tchernicheff.--Je lui demande la
+permission de voir la forteresse de Schlusselbourg.--Sa réponse.--Site
+de ce château fort.--On ne m'accorde la permission que pour les
+écluses.--Formalités.--Entraves; politesse gênante à
+dessein.--Hallucinations.--Exil du poëte Kotzebue en Sibérie.--Analogie
+de nos situations.--Mon départ.--Le feldjæger; effet de sa présence sur
+ma voiture.--Quartier des manufactures.--Influence du feldjæger.--Arme à
+deux tranchants.--Bords de la Néva.--Villages.--Maisons des paysans
+russes.--Le relais.--_Venta_ russe.--Description d'une
+ferme.--L'étalon.--Le hangar.--Intérieur de la cabane.--Le thé des
+paysans.--Leur costume.--Caractère de ce peuple.--Dissimulation
+nécessaire pour vivre en Russie.--Malpropreté des hommes du Nord.--Usage
+des bains.--Les femmes de la campagne.--Leur manière de s'habiller; leur
+taille.--Mauvais chemin.--Parties de route planchéiées.--Canal
+Ladoga.--La maison de l'ingénieur.--Sa femme.--Affectation des femmes du
+Nord.--Les écluses de Schlusselbourg.--La source de la Néva.--La
+forteresse de Schlusselbourg.--Site du château.--Promenade sur le
+lac.--Signe auquel on reconnaît à Schlusselbourg que Pétersbourg est
+inondé.--Détour que je prends pour obtenir la permission d'entrer dans
+la forteresse.--On nous y reçoit.--Le gouverneur.--Son appartement; sa
+femme; conversation traduite.--Mes instances pour voir la prison
+d'Ivan.--Description des bâtiments de la forteresse, cour
+intérieure.--Ornements d'église.--Prix des chapes.--Tombeau
+d'Ivan.--Prisonniers d'État.--Susceptibilité du gouverneur à propos de
+cette expression.--L'ingénieur gourmandé par le gouverneur.--Je renonce
+à voir la chambre du prisonnier d'Élisabeth.--Différence qu'il y a entre
+une forteresse russe et les châteaux forts des autres pays.--Mystère
+maladroit.--Cachots sous-marins de Kronstadt.--À quoi sert le
+raisonnement.--Abîme d'iniquité.--Le juge seul paraît coupable.--Dîner
+de cérémonie chez l'ingénieur.--Sa famille.--La moyenne classe en
+Russie.--Esprit de la bourgeoisie: le même partout.--Conversation
+littéraire.--Franchise désagréable.--Causticité naturelle des
+Russes.--Leur hostilité contre les étrangers.--Dialogue peu
+poli.--Allusions à l'ordre de choses établi en France.--Querelle de
+mariniers apaisée par la seule apparition de l'ingénieur.--Conversation;
+madame de Genlis; Souvenirs de Félicie; ma famille.--Influence de la
+littérature française.--Dîner.--Livres modernes prohibés.--Soupe froide;
+ragoût russe: quartz, espèce de bière.--Mon départ.--Visite au château
+de ***.--Une personne du grand monde.--Différence de ton.--Prétentions
+bien fondées.--Avantage des ridicules.--Le grand et le petit
+monde.--Retour à Pétersbourg à deux heures du matin.--Ce qu'on exige des
+bêtes dans un pays où les hommes sont comptés pour rien.
+
+
+ Pétersbourg, ce 2 août 1839.
+
+
+Le jour de la fête de Péterhoff, j'avais demandé au ministre de la
+guerre comment je devais m'y prendre pour obtenir la permission de voir
+la forteresse de Schlusselbourg.
+
+Ce grave personnage est le comte Tchernicheff: l'aide-de-camp brillant,
+l'élégant envoyé d'Alexandre à la cour de Napoléon est devenu un homme
+sérieux, important et l'un des ministres les plus occupés de l'Empire:
+il ne se passe pas de matinée qu'il ne travaille avec l'Empereur. Il me
+répondit: «Je ferai part de votre désir à Sa Majesté.» Ce ton de
+prudence, mêlé de quelque surprise, me fit trouver la réponse
+significative. Ma demande, quelque simple qu'elle m'eût paru, avait de
+l'importance aux yeux d'un ministre. Penser à visiter une forteresse
+devenue historique depuis la détention et la mort d'Ivan VI, arrivée
+_sous le règne de l'Impératrice Élisabeth_: c'était d'une hardiesse
+énorme!... je reconnus que j'avais touché sans m'en douter une corde
+sensible, et je me tus.
+
+À quelques jours de là, c'est-à-dire avant-hier, au moment où je me
+préparais à partir pour Moscou, je reçus une lettre du ministre de la
+guerre qui m'annonçait la permission de voir les _écluses_ de
+Schlusselbourg.
+
+L'ancienne forteresse suédoise, dénommée la clef de la Baltique par
+Pierre Ier, est située précisément à l'origine de la Néva dans une île
+du lac Ladoga, dont cette rivière est, à proprement parler, l'émissaire;
+espèce de canal naturel par lequel le lac envoie ses eaux jusqu'au golfe
+de Finlande. Mais ce canal, qui est la Néva, se grossit encore d'une
+abondante gerbe d'eau qu'on regarde exclusivement comme la source du
+fleuve, on la voit sourdre au fond des eaux qui la recouvrent
+précisément sous les murs de la forteresse de Schlusselbourg, entre la
+rivière et le lac, dont les flots s'écoulant par l'émissaire se
+confondent aussitôt avec celles de la source qu'elles entraînent dans
+leur cours; c'est une curiosité naturelle des plus remarquables qu'il y
+ait en Russie; et le site, quoique très-plat, comme tous ceux du pays,
+est l'un des plus intéressants des environs de Pétersbourg.
+
+Moyennant les écluses, les bateaux évitent le danger, ils longent le lac
+sans passer sur la source de la Néva, et ils arrivent dans le fleuve,
+environ à une demi-lieue au-dessous du lac qu'ils ne sont plus obligés
+de traverser.
+
+Voilà le beau travail qu'on me permettait d'examiner en détail; j'avais
+demandé une prison d'État, on me répond par des écluses.
+
+Le ministre de la guerre terminait son billet en m'annonçant que
+l'aide-de-camp-général, directeur des voies de communications de
+l'Empire, avait reçu l'ordre de me donner les moyens de faire ce voyage
+avec facilité.
+
+Quelle facilité!... bon Dieu!... à quels ennuis m'avait exposé ma
+curiosité! et quelle leçon de discrétion ne me donnait-on pas par tant
+de cérémonies qualifiées de politesses! Ne pas profiter de la permission
+quand les ordres étaient envoyés pour moi sur toute la route, c'eût été
+m'exposer au reproche d'ingratitude; examiner les écluses avec la
+minutie russe, sans même voir le château de Schlusselbourg, c'était
+donner volontairement dans le piége et perdre un jour; perte grave en
+cette saison déjà bien avancée pour tout ce que j'ai le projet de voir
+encore en Russie, sans toutefois y passer l'hiver.
+
+Je résume les faits: vous en tirerez les conséquences. On n'est pas
+arrivé ici jusqu'à parler librement des iniquités du règne d'Élisabeth;
+tout ce qui fait réfléchir sur l'espèce de légitimité du pouvoir actuel
+passe pour une impiété; il a donc fallu mettre ma demande sous les yeux
+de l'Empereur; celui-ci ne veut ni l'accorder ni la refuser directement:
+il la modifie et me permet d'admirer une merveille d'industrie à
+laquelle je n'avais pas songé: de l'Empereur cette permission redescend
+au ministre, du ministre au directeur général, du directeur général à un
+ingénieur en chef, et enfin à un sous-officier chargé de m'accompagner,
+de me servir de guide et de répondre de ma _sûreté_ pendant tout le
+temps du voyage, _faveur_ qui rappelle un peu le janissaire dont on
+honore les étrangers en Turquie... Cette marque de protection me
+paraissait trop semblable à une preuve de défiance pour me flatter
+autant qu'elle me gênait: ainsi, tout en rongeant mon frein et en
+broyant dans mes mains la lettre de recommandation du ministre, je
+disais: «Le prince *** que j'ai rencontré sur le bateau de Travemünde,
+avait bien raison quand il s'écriait que la Russie est le pays des
+formalités inutiles.»
+
+Je suis allé chez l'aide-de-camp-général, directeur des voies de
+communication, etc., etc., etc., pour réclamer l'exécution de la parole
+suprême.
+
+Le directeur ne recevait pas, ou il était sorti: on me renvoie au
+lendemain; ne voulant pas perdre un jour de plus, j'insiste: on me dit
+de revenir le soir. Je reviens et je parviens enfin jusqu'à ce grave
+personnage; il me reçoit avec la politesse à laquelle m'ont habitué ici
+les hommes en place, et après une visite d'un quart d'heure, je sors de
+chez lui, muni, notez ceci, des ordres nécessaires pour l'ingénieur de
+Schlusselbourg, mais non pour le gouverneur du château! En me
+reconduisant jusqu'à l'antichambre, il me promit qu'un sous-officier
+serait à ma porte le lendemain dès quatre heures du matin.
+
+Je ne dormis pas; j'étais frappé d'une idée qui vous paraîtra folle: de
+l'idée que mon protecteur pourrait devenir mon bourreau. Si cet homme,
+au lieu de me conduire à Schlusselbourg à dix-huit lieues de
+Pétersbourg, exhibe au sortir de la ville l'ordre de me déporter en
+Sibérie pour m'y faire expier ma curiosité inconvenante, que ferai-je,
+que dirai-je? il faudra commencer par obéir; et plus tard, en arrivant à
+Tobolsk, si j'y arrive, je réclamerai;... la politesse ne me rassure
+pas, au contraire; car je n'ai point oublié les caresses d'Alexandre à
+l'un de ses ministres saisi par le feldjæger au sortir même du cabinet
+de l'Empereur qui avait donné l'ordre de le conduire en Sibérie, à
+partir du palais, sans le ramener un seul instant chez lui. Bien
+d'autres exemples d'exécutions de ce genre venaient justifier mes
+pressentiments et me troubler l'imagination.
+
+La qualité d'étranger n'est pas non plus une garantie suffisante[9]: je
+me retraçais les circonstances de l'enlèvement de Kotzebue qui, au
+commencement de ce siècle, fut également saisi par un feldjæger et
+transporté d'un trait ainsi que moi (je me voyais déjà en chemin) de
+Pétersbourg à Tobolsk.
+
+Il est vrai que l'exil du poëte allemand ne dura que six semaines; aussi
+dans ma jeunesse m'étais-je moqué de ses lamentations; mais cette nuit,
+je n'en riais plus. Soit que l'analogie possible de nos destinées m'eût
+fait changer de point de vue, soit que l'âge m'eût rendu plus équitable,
+je plaignais Kotzebue du fond du cœur. Un pareil supplice ne doit pas
+s'apprécier d'après sa durée: le voyage de dix-huit cents lieues en
+téléga sur des rondins et sous ce climat est déjà une torture que bien
+des corps ne pourraient supporter; mais sans s'arrêter à ce premier
+inconvénient, quel homme n'aurait compassion d'un pauvre étranger enlevé
+à ses amis, à sa famille et qui, pendant six semaines, croit qu'il est
+destiné à finir ses jours dans des déserts sans noms, sans limites parmi
+des malfaiteurs et leurs gardiens, voire même parmi des administrateurs
+à grades plus ou moins élevés? Une telle perspective est pire que la
+mort et suffit pour la donner, ou au moins pour troubler la raison.
+
+Mon ambassadeur me réclamera; oui, mais pendant six semaines j'aurai
+subi le commencement d'un exil éternel! Ajoutez que nonobstant toute
+réclamation, si l'on trouve un intérêt sérieux à se défaire de moi, on
+répandra le bruit qu'en me promenant en petite barque sur le lac Ladoga,
+j'ai chaviré. Cela se voit tous les jours. L'ambassadeur de France
+ira-t-il me repêcher au fond de cet abîme? On lui dira qu'on a fait de
+vaines recherches pour retrouver mon corps: la dignité de notre nation à
+couvert, il sera satisfait et moi perdu.
+
+Quelle avait été l'offense de Kotzebue? Il s'était fait craindre, parce
+qu'il publiait ses opinions et qu'on pensait qu'elles n'étaient pas
+toutes également favorables à l'ordre de choses établi en Russie. Or,
+qui m'assure que je n'ai pas encouru précisément le même reproche ou, ce
+qui serait suffisant, le même soupçon? C'est ce que je me disais en
+arpentant ma chambre, faute de pouvoir trouver le sommeil dans mon lit.
+N'ai-je pas aussi la manie de penser et d'écrire? Si je donne ici le
+moindre ombrage, puis-je espérer qu'on aura plus d'égards pour moi qu'on
+n'en a eu pour tant d'autres plus puissants et plus en évidence? J'ai
+beau répéter à tout le monde que je ne publierai rien sur ce pays, on
+croit d'autant moins sans doute à mes paroles que j'affecte plus
+d'admiration pour ce qu'on me montre; on a beau se flatter, on ne peut
+penser que tout me plaise également. Les Russes se connaissent en
+mensonges prudents... D'ailleurs je suis espionné; tout étranger l'est:
+on sait donc que j'écris des lettres, que je les garde; on sait aussi
+que je ne sors pas de la ville, ne fût-ce que pour un jour, sans
+emporter avec moi ces mystérieux papiers dans un grand portefeuille; on
+sera peut-être curieux de connaître ma pensée véritable. On me préparera
+un guet-apens dans quelque forêt; on m'attaquera, on me pillera pour
+m'enlever mes lettres, et l'on me tuera pour me faire taire.
+
+Telles sont les craintes qui m'obsédèrent toute la nuit d'avant-hier, et
+quoique j'aie visité hier sans accident la forteresse de Schlusselbourg,
+elles ne sont pas tellement déraisonnables que je m'en sente tout à fait
+à l'abri pour le reste de mon voyage. J'ai beau me répéter que la police
+russe, prudente, éclairée, bien informée, ne se permet, en fait de coups
+d'État, que ceux qu'elle croit nécessaires; que c'est attacher bien de
+l'importance à mes remarques et à ma personne que de me figurer qu'elles
+puissent inquiéter les hommes qui gouvernent cet Empire: ces motifs de
+sécurité et bien d'autres encore que je me dispense de noter me
+paraissent plus spécieux que solides; l'expérience ne m'a que trop
+prouvé l'esprit de minutie qui règne chez les personnages trop
+puissants; tout importe à qui veut cacher qu'il domine par la peur; et
+quiconque tient à l'opinion ne peut dédaigner celle d'un homme
+indépendant qui écrit: un gouvernement qui vit de mystère et dont la
+force est dans la dissimulation, pour ne pas dire la feinte,
+s'effarouche de tout; tout lui paraît de conséquence; en un mot,
+l'amour-propre s'accorde avec la réflexion et avec mes souvenirs pour me
+persuader que je cours ici quelques dangers.
+
+Si j'appuie sur ces inquiétudes, c'est parce qu'elles vous peignent le
+pays. Supposez que mes craintes soient des visions, ce sont au moins des
+visions qui ne pourraient me troubler l'esprit qu'à Pétersbourg et à
+Maroc: voilà ce que je veux constater. Toutefois mes appréhensions se
+dissipent dès qu'il faut agir; les fantômes d'une nuit d'insomnie ne me
+suivent pas sur le grand chemin. Téméraire dans l'action, je ne suis
+pusillanime que dans la réflexion; il m'est plus difficile de penser que
+d'agir énergiquement. Le mouvement me rend autant d'audace que
+l'immobilité m'inspirait de défiance.
+
+Hier, à cinq heures du matin, je suis parti dans une calèche attelée de
+quatre chevaux de front; dès qu'on fait une course à la campagne ou un
+voyage en poste, les cochers russes adoptent cet attelage antique,
+qu'ils mènent avec adresse et témérité.
+
+Mon feldjæger s'est placé devant moi sur le siége, à côté du cocher, et
+nous avons traversé Pétersbourg très-rapidement, laissant derrière nous
+le quartier élégant; puis, le quartier des manufactures, où se trouvent
+entre autres celle des glaces, qui est magnifique, puis d'immenses
+filatures de coton, ainsi que bien d'autres usines, pour la plupart
+dirigées par des Anglais. Cette partie de la ville ressemble à une
+colonie: c'est la cité des fabricants.
+
+Comme un homme n'est apprécié ici que d'après ses rapports avec le
+gouvernement, la présence du feldjæger sur ma voiture produisait
+beaucoup d'effet. Cette marque de protection suprême faisait de moi un
+personnage et mon propre cocher, qui me mène depuis que je suis à
+Pétersbourg, paraissait s'enorgueillir soudain de la dignité trop
+longtemps ignorée de son maître: il me regardait avec un respect qu'il
+ne m'avait jamais témoigné; on eût dit qu'il voulait me dédommager de
+tous les honneurs dont jusqu'alors il m'avait privé mentalement par
+ignorance. Les paysans à pied, les cochers de drowska, et les
+charretiers, tout le monde subissait la magique influence de mon
+sous-officier: celui-ci n'avait pas besoin de montrer son cantchou; d'un
+signe du doigt il écartait les embarras comme par magie; et la foule,
+ordinairement assez peu pliable, était devenue pareille à un banc
+d'anguilles au fond d'un vivier où elles se tordent en tout sens,
+s'écartent rapidement, s'anéantissent, pour ainsi dire, afin d'éviter la
+fouine qu'elles ont aperçue de loin dans la main du pêcheur; ainsi
+faisaient les hommes à l'approche de mon sous-officier.
+
+Je remarquais avec épouvante l'efficacité merveilleuse de ce pouvoir
+chargé de me protéger, et je pensais qu'il se ferait obéir avec la même
+ponctualité s'il recevait l'ordre de m'écraser. La difficulté qu'on
+éprouve pour s'introduire dans ce pays m'ennuie, mais elle m'effraie
+peu; ce dont je suis frappé, c'est de celle qu'on aurait à s'enfuir. Les
+gens du peuple disent: «Pour entrer en Russie les portes sont larges;
+pour en sortir elles sont étroites.» Quelque grand que soit cet Empire,
+j'y suis à la gêne; la prison a beau être vaste, le prisonnier s'y
+trouve toujours à l'étroit. C'est une illusion de l'imagination, j'en
+conviens, mais il fallait venir ici pour y être sujet.
+
+Sous la garde de mon soldat, j'ai suivi rapidement les bords de la Néva;
+on sort de Pétersbourg par une espèce de rue de village un peu moins
+monotone que les routes que j'ai parcourues jusqu'ici en Russie.
+Quelques échappées de vue sur la rivière à travers des allées de
+bouleaux, une suite de fabriques, des usines en assez grand nombre et
+qui paraissent en grande activité; des hameaux de bois varient un peu le
+paysage. N'allez pas vous figurer une nature vraiment pittoresque dans
+l'acception ordinaire de ce terme; cette partie du pays est moins
+désolée que ce qu'on a vu de l'autre côté; voilà tout. D'ailleurs, j'ai
+de la prédilection pour les sites tristes; il y a toujours quelque
+grandeur dans une nature dont la contemplation porte à la rêverie.
+J'aime encore mieux, comme paysage poétique, les bords de la Néva, que
+le revers de Montmartre du côté de la plaine de Saint-Denis, ou que les
+riches champs de blé de la Beauce et de la Brie.
+
+L'apparence de certains villages m'a surpris: il y a là une richesse
+réelle et même une sorte d'élégance rustique qui plaît; les maisons sont
+alignées le long d'une rue unique; ces habitations, toujours en bois,
+paraissent assez soignées. Elles sont peintes sur la rue, et les
+extrémités de leurs toits sont chargées d'ornements qu'on peut dire
+prétentieux; car en comparant ce luxe extérieur avec la rareté des
+choses commodes et le manque de propreté dont on est frappé dans
+l'intérieur de ces joujoux, on regrette de voir régner déjà le goût du
+superflu chez un peuple qui ne connaît pas encore le nécessaire. En y
+regardant de près on voit que ces baraques sont réellement fort mal
+bâties. Ce sont des poutres et des solives à peine équarries, échancrées
+aux deux bouts, et enchevêtrées l'une dans l'autre pour former les coins
+de la cabane; ces madriers, grossièrement entassés les uns sur les
+autres, laissent entre eux des interstices soigneusement calfeutrés de
+mousse goudronnée, dont l'odeur sauvage se répand dans toute
+l'habitation et même au dehors.
+
+Les ornements ajustés aux toits des chaumières consistent en une espèce
+de dentelle de bois; ces ciselures peintes ressemblent aux découpures
+des papiers de confiseurs. Ce sont des planches appliquées sur le pignon
+de la maison, toujours tourné vers la rue; elles descendent de la pointe
+jusqu'au bout du toit. Les dépendances rurales se trouvent dans une cour
+planchéiée. Ne voilà-t-il pas des mots qui sonnent bien à votre oreille?
+mais aux yeux c'est triste et fangeux. Néanmoins, ces cabanes, ainsi
+galonnées sur la rue, m'amusent à voir du dehors, mais je ne puis les
+croire destinées à servir d'habitations aux paysans que je vois dans les
+champs. Avec leurs planches extrêmement ouvragées, percées à jour et
+bariolées de mille couleurs, elles ressemblent à des cages entourées de
+guirlandes de fleurs, et leurs habitants me paraissent des marchands
+forains dont les baraques vont être enlevées après la fête.
+
+Toujours le même goût pour ce qui saute aux yeux!!... Le paysan est ici
+traité comme le seigneur se traite lui-même; les uns et les autres
+trouvent plus naturel et plus agréable d'orner la route que d'embellir
+l'intérieur de la maison; on se nourrit ici de l'admiration peut-être de
+l'envie qu'on inspire. Mais le plaisir, le vrai plaisir où est-il? les
+Russes eux-mêmes seraient bien embarrassés de répondre à cette question.
+
+L'opulence en Russie est une vanité colossale; moi qui n'aime de la
+magnificence que ce qui ne paraît pas, je blâme dans ma pensée tout ce
+qu'on espère me faire admirer ici. Une nation de décorateurs et de
+tapissiers ne réussira jamais qu'à m'inspirer la crainte d'être sa dupe;
+en mettant le pied sur ce théâtre où les fausses trappes dominent, je
+n'ai qu'un désir: le désir d'aller regarder derrière la coulisse et
+j'éprouve la tentation de lever un coin de la toile de fond. Je viens
+voir un pays, je trouve une salle de spectacle.
+
+J'avais envoyé un relais à dix lieues de Pétersbourg: quatre chevaux
+frais et tout garnis m'attendaient dans un village. J'ai trouvé là une
+espèce de _venta_ russe, et j'y suis entré. En voyage, j'aime à ne rien
+perdre de mes premières impressions; c'est pour les sentir que je
+parcours le monde, et pour les renouveler que je décris mes courses. Je
+suis donc descendu de voiture afin de voir une ferme russe. C'est la
+première fois que j'aperçois les paysans chez eux. Péterhoff n'était pas
+la Russie naturelle: la foule entassée là pour une fête changeait
+l'aspect ordinaire du pays, et transportait à la campagne les habitudes
+de la ville. C'est donc ici mon début dans les champs.
+
+Un vaste hangar tout en bois; murs en planches de trois côtés, planches
+sous les pieds, planches sur la tête; voilà ce que je remarque d'abord;
+j'entre sous cette halle énorme qui occupe la plus grande partie de
+l'habitation rustique, et, malgré les courants d'air, je suis saisi par
+l'odeur d'oignons, de choux aigres et de vieux cuir gras qu'exhalent les
+villageois et les villages russes.
+
+Un magnifique étalon attaché à un poteau absorbait l'attention de
+plusieurs hommes occupés à le ferrer, non sans peine. Ces hommes étaient
+munis de cordes pour garrotter le fougueux animal, de morceaux de laine
+pour lui couvrir les yeux, de caveçon et de torche-nez pour le mater.
+Cette superbe bête appartient, m'a-t-on dit, au haras du seigneur
+voisin; dans la même enceinte, au fond du hangar, un paysan monté sur
+une voiture fort petite, comme toutes les charrettes russes, entasse
+dans un grenier du foin non bottelé, et qu'il enlève par fourchetées
+afin de l'élever au-dessus de sa tête; un autre homme s'en empare et va
+le serrer sous le toit. Huit personnes environ restent occupées autour
+du cheval: tous ces hommes ont une taille, un costume et une physionomie
+remarquables. Cependant la population des provinces attenantes à la
+capitale n'est pas belle, elle n'est même pas russe, étant fort mêlée
+d'hommes de race finoise et qui ressemblent aux Lapons.
+
+On dit que dans l'intérieur de l'Empire je retrouverai les types des
+statues grecques dont j'ai déjà remarqué quelques modèles à
+Saint-Pétersbourg, où les seigneurs élégants se font servir par des
+hommes nés dans leurs domaines lointains. Une salle basse et peu
+spacieuse est attenante à ce prodigieux hangar: j'y pénètre et me crois
+dans la chambre principale de quelque bateau plat naviguant sur une
+rivière: je me crois aussi dans un tonneau; tout est en bois; les murs,
+le plafond, le plancher, les siéges, la table, ne sont qu'un assemblage
+de madriers et de douves de diverses longueurs et grossièrement
+travaillés. L'odeur du chou aigre et de la poix domine toujours.
+
+Dans ce réduit presque privé d'air et de lumière, car les portes en sont
+basses et les fenêtres petites comme des lucarnes, j'aperçois une
+vieille femme occupée à servir du thé à quatre ou cinq paysans barbus,
+couverts de pelisses de mouton dont la laine est tournée en dedans (il
+fait assez froid déjà depuis quelques jours, le 1er août); ces hommes,
+de petite taille pour la plupart, sont assis à une table; leur pelisse
+de cuir drape l'homme de plusieurs manières, elle a du style, mais elle
+a encore plus de mauvaise odeur; je ne connais que les parfums des
+seigneurs qui soient pires. Sur la table brille une bouilloire en cuivre
+jaune et une théière. Le thé est toujours de bonne qualité, fait avec
+soin, et si l'on ne veut pas le boire pur on trouve partout du bon lait.
+Cet élégant breuvage, servi dans des bouges meublés comme des granges,
+je dis granges pour m'exprimer poliment, me rappelle le chocolat des
+Espagnols. C'est un des mille contrastes dont le voyageur est frappé à
+chaque pas qu'il fait chez ces deux peuples également singuliers dans
+des genres aussi différents que les climats qu'ils habitent.
+
+J'ai souvent lieu de vous le répéter, le peuple russe a le sentiment de
+ce qui prête à la peinture: parmi les groupes d'hommes et d'animaux qui
+m'environnaient dans cet intérieur de ferme russe un peintre aurait
+trouvé le sujet de plusieurs charmants tableaux.
+
+La chemise rouge ou bleue des paysans, boutonnée sur la clavicule et
+serrée autour des reins avec une ceinture, par-dessus laquelle le haut
+de cette espèce de sayon retombe en plis antiques, tandis que le bas
+flotte comme une tunique, et recouvre le pantalon où on ne l'enferme
+pas[10]: la longue robe à la persanne souvent ouverte, et qui lorsque
+l'homme ne travaille pas recouvre en partie cette blouse, les cheveux
+longs des côtés séparés sur le front, mais coupés ras par derrière un
+peu plus haut que la nuque, ce qui laisse à découvert la force du col:
+tout cet ensemble ne compose-t-il pas un costume original et
+gracieux?... L'air doux et sauvage à la fois des paysans russes n'est
+pas dénué de grâce: leur taille élégante, leur force qui ne nuit pas à
+la légèreté, leur souplesse, leurs larges épaules, le sourire doux de
+leur bouche, le mélange de tendresse et de férocité qui se retrouve dans
+leur regard sauvage et triste, rend leur aspect aussi différent de celui
+de nos laboureurs que les lieux qu'ils habitent et le pays qu'ils
+cultivent sont différents du reste de l'Europe. Tout est nouveau ici
+pour un étranger. Les personnes y ont un certain charme qu'on sent et
+qui ne s'exprime pas: c'est la langueur orientale jointe à la rêverie
+romantique des peuples du Nord; et tout cela sous une forme inculte,
+mais noble, qui lui donne le mérite des dons primitifs. Ce peuple
+inspire beaucoup d'intérêt sans confiance: c'est encore une nuance de
+sentiment que j'ai appris à connaître ici. Les hommes du peuple en
+Russie sont des fourbes amusants. On pourrait les mener loin si on ne
+les trompait pas, mais les paysans, lorsqu'ils voient que leurs maîtres
+ou les agents de leurs maîtres mentent plus qu'eux, s'abrutissent dans
+la ruse et la bassesse. Il faut valoir quelque chose pour savoir
+civiliser un peuple: la barbarie du serf accuse la corruption du
+seigneur.
+
+Si vous êtes étonné de la malveillance de mes jugements, je vous
+étonnerai davantage en ajoutant que je ne fais qu'exprimer l'opinion
+générale, seulement je dis ingénument ce que tout le monde dissimule ici
+avec une prudence que vous cesseriez de mépriser si vous voyiez comme
+moi à quel point cette vertu, qui en exclut tant d'autres, est
+nécessaire à qui veut vivre en Russie.
+
+La malpropreté est grande en ce pays; mais celle des maisons et des
+habits me frappe plus que celle des individus: les Russes prennent assez
+de soin de leurs personnes; à la vérité leurs bains de vapeur nous
+paraissent dégoûtants; ce sont des émanations d'eau chaude: j'aimerais
+mieux l'eau pure à grands flots; cependant ce brouillard bouillant lave
+le corps et le fortifie, tout en ridant la peau prématurément.
+Néanmoins, grâce à l'usage de ces bains, on voit souvent des paysans qui
+ont la barbe et les cheveux nets tandis qu'on s'en peut dire autant de
+leurs habits. Des vêtements chauds coûtent cher: on est forcé de les
+porter longtemps; et ils paraissent sales bien avant d'être usés; des
+chambres où l'on ne pense qu'à se garantir du froid sont nécessairement
+moins aérées que ne le sont les logements des hommes du Midi. En général
+la saleté du Nord, toujours renfermée, est plus repoussante et plus
+profonde que celle des peuples qui vivent au soleil: l'air qui purifie
+manque aux Russes pendant neuf mois de l'année; la saleté de leurs
+maisons et celle de leurs personnes est donc plutôt l'inévitable
+résultat du climat sous lequel ils vivent que l'effet de leur complexion
+et de leur négligence.
+
+Dans certaines contrées les hommes qui travaillent portent sur la tête
+une casquette de drap bleu foncé en forme de ballon. Cette coiffure
+ressemble à celle des bonzes: ils ont plusieurs autres manières de se
+couvrir la tête; toutes ces toques et tous ces bonnets de formes
+diverses sont assez agréables à l'œil. Que de goût, en comparaison de la
+négligence prétentieuse des gens du peuple, aux environs de Paris!
+
+Lorsqu'ils travaillent nu-tête, ils seraient gênés par leurs longs
+cheveux; pour remédier à cet inconvénient ils s'avisent de se couronner
+d'un diadème[11]: ils se nouent un ruban, une ficelle, un roseau, un
+jonc, une lanière de cuir autour de la tête; ce diadème grossier, mais
+toujours attaché avec soin, leur coupe le front et lisse leurs cheveux;
+il sied aux jeunes gens, et comme les hommes de cette race ont en
+général la tête ovale et d'une jolie forme, ils se sont fait une parure
+d'une coiffure de travail.
+
+Mais que vous dirai-je des femmes? Jusqu'ici celles que j'ai aperçues
+m'ont paru repoussantes. J'espérais dans cette excursion rencontrer
+quelques belles villageoises. Mais c'est ici comme à Pétersbourg, elles
+ont de grosses tailles courtes et elles se mettent la ceinture aux
+épaules un peu au-dessus de la gorge, qui continue de s'étendre
+librement sous la jupe; c'est hideux! Ajoutez à cette difformité
+volontaire de grosses bottes d'hommes, en cuir puant et gras, et une
+espèce de houppelande de peau de mouton, pareille à celle des pelisses
+de leurs maris, et vous vous ferez l'idée d'une créature souverainement
+désagréable; malheureusement cette idée sera exacte. Pour comble de
+laideur la fourrure des femmes est coupée d'une manière moins gracieuse
+que la petite redingote des hommes, et, ceci tient sans doute à une
+louable économie, elle est aussi d'ordinaire plus mangée des vers; elle
+tombe en lambeaux, à la lettre!!... Telle est leur parure. Nulle part
+assurément le beau sexe ne se dispense de coquetterie plus que chez les
+paysannes russes (je parle du coin de pays que j'ai vu); néanmoins ces
+femmes sont les mères des soldats dont l'Empereur est fier, et des beaux
+cochers qu'on aperçoit dans les rues de Pétersbourg, portant si bien
+l'armiak et le cafetan: costume imité de l'habit persan.
+
+À la vérité, la plupart des femmes qu'on rencontre dans le gouvernement
+de Pétersbourg sont de race finoise. On m'assure que dans l'intérieur du
+pays que je vais visiter il y a de fort belles paysannes.
+
+La route de Pétersbourg à Schlusselbourg est mauvaise dans quelques
+passages: ce sont tantôt des sables profonds, tantôt des boues mouvantes
+sur lesquelles on a jeté des planches insuffisantes pour les piétons, et
+nuisibles aux voitures; ces morceaux de bois mal assujétis font la
+bascule et vous éclaboussent jusqu'au fond de votre calèche; c'est là le
+moindre des inconvénients du chemin; il y a quelque chose de pis que les
+planches, je veux parler des rondins non fendus et posés tout bruts en
+travers, sur certaines portions de terrains spongieux qu'il faut
+franchir de distance en distance, et dont le sol sans solidité
+engloutirait tout autre encaissement qu'une route de bûches.
+Malheureusement ce rustique et mobile parquet posé sur la bourbe est
+construit en bouts de bois mal joints, inégaux; tout l'édifice branlant
+danse à la fois sous les roues dans un terrain sans fond, toujours
+détrempé, et qui à la moindre pression devient élastique. Au train dont
+on voyage en Russie on a bientôt brisé sa voiture sur de pareilles
+_grandes_ routes: les hommes s'y cassent les os et de verste en verste
+les boulons des calèches sautent de tous côtés; le fer des roues se
+coupe, les ressorts éclatent; ceci doit réduire les équipages à leur
+plus simple expression, à quelque chose d'aussi primitif que la téléga.
+
+Excepté la fameuse chaussée de Pétersbourg à Moscou, la route de
+Schlusselbourg est encore un des chemins où il y a le moins de ces
+redoutables rondins. J'y ai compté beaucoup de ponts en mauvaises
+planches, et l'un de ces ponts m'a semblé périlleux. La vie humaine est
+peu de chose en Russie. Avec soixante millions d'enfants, peut-on avoir
+des entrailles de père?
+
+À mon arrivée à Schlusselbourg où j'étais attendu, je fus reçu par
+l'ingénieur chargé de diriger les travaux des écluses.
+
+Le canal Ladoga, tel qu'il est aujourd'hui, longe la partie du lac qui
+se trouve entre la ville du même nom et Schlusselbourg: c'est un
+magnifique ouvrage; il sert à préserver les bateaux des dangers auxquels
+les tempêtes du lac les exposaient jadis; maintenant les barques
+tournent cette mer orageuse, et les ouragans ne peuvent plus interrompre
+une navigation qui passait autrefois, même parmi les plus hardis
+mariniers, pour très-périlleuse[12].
+
+Il faisait un temps gris, froid, venteux; à peine descendu de voiture
+devant la maison de l'ingénieur, bonne habitation toute de bois, je fus
+introduit par lui-même dans un salon convenable, où il m'offrit une
+légère collation en me présentant avec une sorte d'orgueil conjugal à
+une jeune et belle personne; c'était sa femme. Elle m'attendait là toute
+seule, assise sur un canapé d'où elle ne se leva pas à mon arrivée; elle
+ne disait mot, parce qu'elle ne savait pas le français, et n'osait se
+mouvoir, je ne sais pourquoi; elle prenait peut-être l'immobilité pour
+de la politesse, parce qu'elle confondait les airs guindés avec le bon
+goût; sa manière de me faire les honneurs de chez elle consistait à ne
+se permettre aucun mouvement; elle semblait s'appliquer à représenter
+devant moi la statue de l'hospitalité vêtue de mousseline blanche
+doublée de rose. Dans cette parure plus recherchée qu'élégante, elle me
+faisait l'effet d'une belle apparition; ou plutôt, en considérant avec
+attention sa jupe brochée, ouverte par devant et doublée de soie, et
+tous les pompons dont elle s'était affublée pour éblouir l'étranger; en
+voyant, dis-je, cette figure de cire, rose, impassible, étalée sur un
+grand sofa duquel on eût dit qu'elle ne pouvait se détacher, je la
+prenais pour une madone grecque sur l'autel; il ne lui manquait que des
+lèvres moins roses, des joues moins fraîches, qu'une châsse et des
+applications d'or et d'argent pour rendre l'illusion complète. Je
+mangeais et me réchauffais en silence; elle me regardait sans presque
+oser détourner les yeux de dessus moi; c'eût été les mouvoir, et le
+parti de l'immobilité était si bien pris que ses regards mêmes étaient
+fixes. Si j'avais pu soupçonner qu'il y eût au fond de ce singulier
+accueil de la timidité, j'aurais éprouvé de la sympathie; je ne sentis
+que de l'étonnement: le sentiment en pareil cas ne me trompe guère, car
+je me connais en timidité.
+
+Mon hôte me laissa contempler à loisir cette curieuse pagode, qui me
+prouva ce que je savais, c'est que les femmes du Nord sont rarement
+naturelles, et que leur affectation est quelquefois si grande qu'elle
+n'a pas besoin de paroles pour se trahir; ce brave ingénieur me parut
+flatté de l'effet que son _épouse_ produisait sur un étranger; il
+prenait mon ébahissement pour de l'admiration; cependant, voulant
+remplir sa charge en conscience, il finit par me dire: «Je regrette de
+vous presser de sortir, mais nous n'avons pas trop de temps pour visiter
+les travaux que j'ai reçu l'ordre de vous montrer en détail.»
+
+J'avais prévu le coup sans pouvoir le parer, je le reçus avec
+résignation et me laissai conduire d'écluses en écluses, toujours
+pensant avec un inutile regret à cette forteresse, tombeau du jeune Ivan
+dont on ne voulait pas me laisser approcher. J'avais sans cesse présent
+à la pensée ce but non avoué de ma course: vous verrez bientôt comment
+il fut atteint.
+
+Le nombre de quartiers de granit que j'ai vus pendant cette matinée, de
+vannes enchâssées dans des rainures pratiquées au milieu des blocs de
+cette même pierre, de dalles de la même matière employées à paver le
+fond d'un canal gigantesque, ne vous importe guère, et j'en suis fort
+aise, car je ne pourrais vous le dire: sachez seulement que depuis dix
+ans que les premières écluses sont terminées, elles n'ont exigé aucune
+réparation. Étonnant exemple de solidité dans un climat comme celui du
+lac Ladoga, où le granit, les pierres, les marbres les plus solides ne
+durent que quelques années.
+
+Ce magnifique ouvrage est destiné à égaliser la différence de niveau
+qu'il y a entre le canal Ladoga et le cours de la Néva près de sa
+source, à l'extrémité occidentale de l'émissaire qui débouche dans la
+rivière par plusieurs déversoirs. On a multiplié les écluses avec un
+luxe admirable afin de rendre aussi facile et aussi prompte que possible
+une navigation que la rigueur des saisons laisse à peine libre pendant
+trois ou quatre mois de l'année.
+
+Rien n'a été épargné pour la solidité ni pour la précision du travail;
+on se sert autant que possible du granit de Finlande pour les ponts,
+pour les parapets, même, je le répète avec admiration, pour le fond du
+lit du canal; les ouvrages en bois sont soignés de manière à répondre à
+ce luxe de matériaux: bref, on a profité de toutes les inventions, de
+tous les perfectionnements de la science moderne; et l'on a complété à
+Schlusselbourg un travail aussi parfait dans son genre que le permettent
+les rigueurs de la nature sous ces climats ingrats.
+
+La navigation intérieure de la Russie mérite d'occuper toute l'attention
+des hommes du métier; c'est une des principales sources de la richesse
+du pays; moyennant un système de canalisation colossale, comme tout ce
+qui s'exécute dans cet Empire, on est parvenu, depuis Pierre-le-Grand, à
+joindre sans danger pour les bateaux, la mer Caspienne à la mer Baltique
+par le Volga, le lac Ladoga et la Néva. L'Europe et l'Asie sont ainsi
+traversées par des eaux qui joignent le Nord au Midi. Cette pensée,
+hardie à concevoir, prodigieuse à réaliser, a fini par produire une des
+merveilles du monde civilisé: c'est beau et bon à savoir, mais j'ai
+trouvé que c'était ennuyeux à voir, surtout sous la conduite d'un des
+exécuteurs du chef-d'œuvre; l'homme du métier accorde à son ouvrage
+l'estime qu'il mérite sans doute, mais pour un simple curieux tel que
+moi l'admiration reste étouffée sous des détails minutieux et dont je
+vous fais grâce. Nouvelle preuve de ce que je vous ai dit ailleurs:
+abandonné à soi-même, un voyageur en Russie ne voit rien: protégé,
+c'est-à-dire escorté, gardé à vue, il voit trop, ce qui revient au même.
+
+Quand je crus avoir strictement accordé ce qui était dû de mon temps et
+de mes éloges aux merveilles que j'étais contraint de passer en revue
+pour répondre à la grâce qu'on croyait me faire, je revins au premier
+motif de mon voyage, et déguisant mon but pour le mieux atteindre, je
+demandai à voir la source de la Néva. Ce désir, dont l'insidieuse
+innocence ne put dissimuler l'indiscrétion, fut d'abord éludé par mon
+ingénieur qui me répondit: «Elle surgit sous l'eau à la sortie du lac
+Ladoga, au fond du canal qui sépare ce lac de l'île où s'élève la
+forteresse.»
+
+Je le savais.
+
+«C'est une des curiosités naturelles de la Russie, repris-je. N'y
+aurait-il pas moyen d'aller visiter cette source?
+
+--Le vent est trop fort; nous ne pourrons apercevoir les bouillonnements
+de l'eau, il faudrait un temps calme pour que l'œil pût distinguer une
+gerbe d'eau qui s'élance au fond des vagues; cependant je vais faire ce
+que je pourrai afin de satisfaire votre curiosité.»
+
+À ces mots, l'ingénieur fit avancer un fort joli bateau conduit par six
+rameurs élégamment habillés, et nous partîmes soi-disant, pour aller
+voir la source de la Néva, mais réellement pour nous approcher des murs
+du château fort, ou plutôt de la prison enchantée dont on me refusait
+l'accès avec la plus habile politesse: mais les difficultés ne faisaient
+qu'exciter mon envie; j'aurais eu parole d'y pouvoir délivrer quelque
+malheureux prisonnier que mon impatience n'eût guère été plus vive.
+
+La forteresse de Schlusselbourg est bâtie sur une île plate, espèce
+d'écueil peu élevé au-dessus du niveau des eaux. Ce roc divise le fleuve
+en deux; il sépare également le fleuve du lac proprement dit, car il
+sert d'indication pour reconnaître la ligne où les eaux se confondent.
+Nous tournâmes autour de la forteresse afin, disions-nous, d'approcher
+le plus près possible de la source de la Néva. Notre embarcation nous
+porta bientôt tout juste au-dessus de ce tourbillon. Les rameurs étaient
+si habiles à couper les lames que malgré le mauvais temps et la
+petitesse de notre barque, nous sentions à peine le balancement de la
+vague qui pourtant s'agite en cet endroit comme au milieu de la mer. Ne
+pouvant distinguer la source dont le tourbillon était caché par le
+mouvement des vagues qui nous emportaient, nous fîmes d'abord une
+promenade sur le grand lac, puis au retour, le vent un peu calmé nous
+permit d'apercevoir à une assez grande profondeur quelques flots
+d'écume: c'était la source même de la Néva au-dessus de laquelle nous
+voguions.
+
+Lorsque le vent d'ouest fait refluer le lac, le canal qui tient lieu
+d'émissaire à cette mer intérieure reste presque à sec, et alors cette
+belle source paraît à découvert. Dans ces moments, heureusement fort
+rares, les habitants de Schlusselbourg savent que Pétersbourg est sous
+l'eau, et ils attendent d'heure en heure le récit de la nouvelle
+catastrophe. Ce récit n'a jamais manqué de leur arriver le lendemain,
+parce que le même vent d'ouest qui repousse les eaux du lac Ladoga, et
+met à sec la Néva près de sa source, fait refluer, lorsqu'il est
+violent, les eaux du golfe de Finlande dans l'embouchure de la Néva.
+Aussitôt le cours de cette rivière s'arrête: et l'eau trouvant le
+passage barré par la mer, rebrousse chemin en débordant sur Pétersbourg
+et sur les environs.
+
+Quand j'eus bien admiré le site de Schlusselbourg, bien vanté cette
+curiosité naturelle, bien contemplé avec la lunette d'approche la
+position de la batterie placée par Pierre-le-Grand pour bombarder le
+château fort des Suédois, enfin bien vanté tout ce qui ne m'intéressait
+guère; «allons voir l'intérieur de la forteresse, dis-je de l'air du
+monde le plus dégagé: elle est dans un site qui me paraît bien
+pittoresque», ajoutai-je un peu moins adroitement, car c'est surtout en
+fait de finesse qu'il ne faut rien de trop. Le Russe jeta sur moi un
+regard scrutateur dont je sentis toute la portée; ce mathématicien
+devenu diplomate reprit:
+
+«Cette forteresse n'a rien de curieux pour un étranger, monsieur.
+
+--N'importe, tout est curieux dans un pays aussi intéressant que le
+vôtre.
+
+--Mais, si le commandant ne nous attend pas, on ne nous laissera pas
+entrer.
+
+--Vous lui ferez demander la permission d'introduire un voyageur dans la
+forteresse; d'ailleurs je crois qu'il nous attend.»
+
+En effet, on nous admit sur le premier message de l'ingénieur, ce qui me
+fit supposer que ma visite avait été sinon annoncée comme certaine, au
+moins indiquée comme probable.
+
+Reçus avec le cérémonial militaire, nous fûmes conduits sous une voûte à
+travers une porte assez mal défendue, et, après avoir traversé une cour
+où l'herbe croît, on nous introduisit dans... la prison?... Point du
+tout, dans l'appartement du commandant. Il ne sait pas un mot de
+français, mais il m'accueillit avec honnêteté, affectant de prendre ma
+visite pour une politesse dont lui seul était l'objet; il me faisait
+traduire par l'ingénieur les remercîments qu'il ne pouvait m'exprimer
+lui-même. Ces compliments astucieux me paraissaient plus curieux que
+satisfaisants. Il fallut faire salon et avoir l'air de causer avec la
+femme du commandant, qui lui non plus ne parlait guère le français, il
+fallut prendre du chocolat, enfin s'occuper à tout autre chose qu'à
+visiter la prison d'Ivan, ce prix fabuleux de toutes les peines, de
+toutes les ruses, de toutes les politesses et de tous les ennuis du
+jour. Jamais l'accès d'un palais de fées ne fut désiré plus vivement que
+je souhaitais l'entrée de ce cachot.
+
+Enfin, quand le temps d'une visite raisonnable me parut écoulé, je
+demandai à mon guide s'il était possible de voir l'intérieur de la
+forteresse. Quelques mots, quelques coups d'œil furent rapidement
+échangés entre le commandant et l'ingénieur, et nous sortîmes de la
+chambre.
+
+Je croyais toucher au terme de mes efforts; la forteresse de
+Schlusselbourg n'a rien de pittoresque; c'est une enceinte de murailles
+suédoises peu élevées et dont l'intérieur ressemble à une espèce de
+verger où l'on aurait dispersé divers bâtiments tous très-bas; savoir:
+une église, une habitation pour le commandant, une caserne, enfin des
+cachots invisibles et masqués par des jours dont la hauteur n'excède pas
+celle du rempart. Rien n'annonce la violence, le mystère est ici dans le
+fond des choses, il n'est pas dans leur apparence. L'aspect presque
+serein de cette prison d'État me semble plus effrayant pour la pensée
+que pour la vue. Les grilles, les ponts-levis, les créneaux, enfin
+l'appareil un peu théâtral qui décorait les redoutables châteaux du
+moyen âge ne se retrouvent point ici. En sortant du salon du gouverneur
+on a commencé par me montrer de _superbes ornements d'église!_ les
+quatre chapes qui furent solennellement déployées devant moi ont coûté
+trente mille roubles, à ce que le commandant a pris la peine de me dire
+lui-même. Las de tant de simagrées, j'ai parlé tout simplement du
+tombeau d'Ivan VI; à cela on a répondu en me montrant une brèche faite
+aux murailles par le canon du Czar Pierre, lorsqu'il assiégeait en
+personne la forteresse suédoise, la clef de la Baltique.
+
+«Le tombeau d'Ivan, ai-je repris, sans me déconcerter, où est-il?» Cette
+fois on m'a mené derrière l'église, près d'un rosier du Bengale: «il est
+ici», m'a-t-on dit.
+
+Je conclus que les victimes n'ont pas de tombeau en Russie.
+
+«Et la chambre d'Ivan», poursuivis-je avec des instances qui devaient
+paraître aussi singulières à mes hôtes que l'étaient pour moi leurs
+scrupules, leurs réticences et leurs tergiversations.
+
+L'ingénieur me répondit à demi-voix qu'on ne pouvait pas montrer la
+chambre d'Ivan, parce qu'elle était dans une des parties de la
+forteresse actuellement occupée par des prisonniers d'État.
+
+L'excuse me parut légitime, je m'y attendais; mais ce qui me surprit, ce
+fut la colère du commandant de la place; soit qu'il entendît le français
+mieux qu'il ne le parlait, soit qu'il eût voulu me tromper en faisant
+semblant d'ignorer notre langue, soit enfin qu'il eût deviné le sens de
+l'explication qu'on venait de me donner, il réprimanda sévèrement mon
+guide à qui son indiscrétion, ajouta-t-il, pourrait quelque jour devenir
+funeste. C'est ce que celui-ci, piqué de la semonce, trouva le moyen de
+me dire en choisissant un instant favorable, et en ajoutant que le
+gouverneur l'avait averti d'une manière très-significative, de
+s'abstenir désormais de parler _d'affaires publiques_, ni d'introduire
+des étrangers dans une prison d'État. Cet ingénieur a toutes les
+dispositions nécessaires pour devenir bon Russe, mais il est jeune et ne
+sait pas encore le fond de son métier... Ce n'est pas de celui
+d'ingénieur que je veux parler.
+
+Je sentis qu'il fallait céder; j'étais le plus faible, je me reconnus
+vaincu et je renonçai à visiter la chambre où le malheureux héritier du
+trône de Russie était mort imbécile, parce qu'on avait trouvé plus
+commode de le faire crétin qu'Empereur. Je ne pouvais assez m'étonner de
+la manière dont le gouvernement russe est servi par ses agents. Je me
+souvenais de la mine du ministre de la guerre, la première fois que
+j'osai témoigner le désir de visiter un château devenu historique par un
+crime commis du temps de l'Impératrice Élisabeth; et je comparais avec
+une admiration, mêlée d'effroi, le désordre des idées qui règne chez
+nous à l'absence de toute pensée, de toute opinion personnelle, à la
+soumission aveugle qui fait la règle de conduite des chefs de
+l'administration russe, aussi bien que des employés subalternes: l'unité
+d'action de ce gouvernement m'épouvantait; j'admirais en frémissant
+l'accord tacite des supérieurs et des subordonnés pour faire la guerre
+aux idées et même aux faits. Je me sentais autant d'envie de sortir, que
+l'instant d'auparavant j'avais eu d'impatience d'entrer, et rien ne
+pouvant plus attirer ma curiosité dans une forteresse, dont on n'avait
+voulu me montrer que la sacristie, je demandai de retourner à
+Schlusselbourg. Je redoutais de devenir par force un des habitants de ce
+séjour des larmes secrètes et des douleurs ignorées. Dans mon angoisse
+toujours croissante, je n'aspirais plus qu'au plaisir physique de
+marcher, de respirer; et j'oubliais que le pays même que j'allais revoir
+est encore une prison: prison d'autant plus redoutable, qu'elle est plus
+vaste, et qu'on en atteint et franchit plus difficilement les limites.
+
+Une forteresse russe!!! ce mot produit sur l'imagination une impression
+différente de ce qu'on ressent en visitant les châteaux forts des
+peuples réellement civilisés, sincèrement humains. Les puériles
+précautions qu'on prend en Russie pour dissimuler ce qu'on qualifie de
+secrets d'État, me confirment plus que ne le feraient des actes de
+barbarie à découvert dans l'idée que ce gouvernement n'est qu'une
+tyrannie hypocrite. Depuis que j'ai pénétré dans une prison d'État
+russe, et que j'ai moi-même éprouvé l'impossibilité d'y parler de ce que
+tout étranger vient pourtant chercher dans un lieu pareil, je me dis que
+tant de dissimulation doit servir de masque à une profonde inhumanité:
+ce n'est pas le bien qu'on voile avec un pareil soin.
+
+Si, au lieu de chercher à déguiser la vérité sous une fausse politesse,
+on m'eût mené simplement dans les lieux qu'il est permis de montrer; si
+l'on eût répondu avec franchise à mes questions sur un fait accompli
+depuis un siècle, j'eusse été moins occupé de ce que je n'aurais pu
+voir; mais ce qu'on m'a refusé trop artificieusement m'a prouvé le
+contraire de ce qu'on voulait me persuader. Tous ces vains détours sont
+des révélations aux yeux de l'observateur expérimenté. Ce qui
+m'indignait, c'était que les hommes qui usaient avec moi de ces
+subterfuges pussent croire que j'étais la dupe de leurs ruses d'enfants.
+On m'assure, et je tiens ceci de bon lieu, que les cachots sous-marins
+de Kronstadt renferment, entre autres prisonniers d'État, des infortunés
+qui s'y trouvent relégués depuis le règne d'Alexandre. Ces malheureux
+sont abrutis par un supplice dont rien ne peut excuser ni motiver
+l'atrocité; s'ils venaient maintenant à sortir de terre, ils se
+lèveraient comme autant de spectres vengeurs qui feraient reculer
+d'effroi le despote lui-même, et tomber en ruine l'édifice du
+despotisme; tout peut se défendre par de belles paroles et même par de
+bonnes raisons; les arguments ne manquent à pas une des opinions qui
+divisent le monde politique, littéraire et religieux; mais on dira ce
+qu'on voudra, un régime dont la violence exige qu'on le soutienne par de
+tels moyens est un régime profondément vicieux.
+
+Les victimes de cette odieuse politique ne sont plus des hommes: ces
+infortunés, déchus du droit commun, croupissent étrangers au monde,
+oubliés de tous, abandonnés d'eux-mêmes dans la nuit de leur captivité,
+où l'imbécillité devient le fruit et la dernière consolation d'un ennui
+sans terme; ils ont perdu la mémoire, et jusqu'à la raison, cette
+lumière humaine qu'aucun homme n'a le droit d'éteindre dans l'âme de son
+semblable. Ils ont oublié même leur nom, que les gardiens s'amusent à
+leur demander, par une dérision brutale et toujours impunie; car il
+règne au fond de ces abîmes d'iniquité un tel désordre, les ténèbres y
+sont si épaisses, que les traces de toute justice s'y effacent.
+
+On ignore jusqu'au crime de certains prisonniers, qu'on retient pourtant
+toujours, parce qu'on ne sait à qui les rendre, et qu'on pense qu'il y a
+moins d'inconvénient à perpétuer le forfait qu'à le publier. On craint
+le mauvais effet de l'équité tardive, et l'on aggrave le mal, pour
+n'être pas forcé d'en justifier les excès...; atroce pusillanimité qui
+s'appelle respect pour _les convenances_, prudence, obéissance, sagesse,
+sacrifice au bien public, à la raison d'État..., que sais-je?... Les
+paroles ne manquent pas aux oppresseurs; n'y a-t-il pas deux noms pour
+toutes choses dans les sociétés humaines? C'est ainsi qu'on nous dit à
+chaque instant qu'il n'y a pas de peine de mort en Russie. Enterrer vif,
+ce n'est pas tuer! Quand on pense d'un côté à tant de malheurs, de
+l'autre à tant d'injustice et d'hypocrisie, on ne connaît plus de
+coupable en prison; le juge seul paraît criminel, et, ce qui porte au
+comble mon épouvante, c'est que je sais que ce juge inique n'est point
+féroce par plaisir. Voilà ce qu'un mauvais gouvernement peut faire des
+hommes intéressés à sa durée!... Mais la Russie marche au-devant de ses
+destinées; ceci répond à tout. Certes si l'on mesure la grandeur du but
+à l'étendue des sacrifices, on doit présager à cette nation l'empire du
+monde.
+
+Au retour de cette triste visite, une nouvelle corvée m'attendait chez
+l'ingénieur: un dîner de cérémonie avec des personnes de la classe
+moyenne. L'ingénieur avait réuni chez lui, pour me faire honneur, des
+parents de sa femme et quelques propriétaires des environs. Société qui
+m'eût paru curieuse à observer, si dès le début je n'eusse reconnu que
+je n'avais rien à y apprendre. Il y a peu de bourgeois en Russie; mais
+la classe des petits employés et des propriétaires, obscurs bien
+qu'anoblis, y représente la bourgeoisie des autres pays. Envieux des
+grands, mais en butte à l'envie des petits, ces hommes ont beau
+s'appeler nobles, ils se trouvent exactement dans la position où les
+bourgeois étaient en France avant la révolution; les mêmes données
+produisent partout les mêmes résultats.
+
+Je sentis qu'il régnait dans cette société une hostilité mal déguisée
+contre la véritable grandeur et contre l'élégance réelle de quelque pays
+qu'elle fût. Cette roideur de manières, cette aigreur de sentiments mal
+déguisées sous un ton doucereux et des airs patelins ne me rappelaient
+que trop l'époque où nous vivons et que j'avais un peu oubliée en Russie
+où je vois uniquement la société des gens de la cour. J'étais chez des
+ambitieux subalternes, inquiets de ce qu'on doit penser d'eux; et ces
+hommes-là sont les mêmes partout.
+
+Les hommes ne me parlèrent pas et parurent faire peu d'attention à moi,
+ils ne savent le français que pour le lire, encore difficilement: ils
+formaient un groupe dans un coin de la chambre et causaient en russe.
+Une ou deux femmes de la famille portaient tout le poids de la
+conversation française. Je vis avec surprise qu'elles connaissaient de
+notre littérature tout ce que la police russe en laisse pénétrer dans
+leur pays.
+
+La toilette de ces dames, qui, excepté la maîtresse de la maison,
+étaient toutes des personnes âgées, me parut manquer d'élégance; le
+costume des hommes était encore plus négligé: de grandes redingotes
+brunes traînant presque à terre remplaçaient l'habit national, qu'elles
+rappelaient un peu cependant, tout en le faisant regretter; mais, ce qui
+m'a surpris plus que la tenue négligée des personnes de cette société,
+c'est le ton mordant et contrariant de leurs discours et le manque
+d'aménité de leur langage. La pensée russe, déguisée avec soin par le
+tact des hommes du grand monde, se montrait ici à découvert. Cette
+société, plus franche, était moins polie que celle de la cour, et je vis
+clairement ce que je n'avais fait que pressentir ailleurs, c'est que
+l'esprit d'examen, de sarcasme et de critique domine dans les relations
+des Russes avec les étrangers: ils nous détestent comme tout imitateur
+hait son modèle; leurs regards scrutateurs nous cherchent des défauts
+avec le désir de nous en trouver. Quand j'eus reconnu cette disposition,
+je ne me sentis nullement porté à l'indulgence.
+
+J'avais cru devoir adresser quelques mots d'excuses sur mon ignorance de
+la langue russe, à la personne qui s'était chargée d'abord de causer
+avec moi, je finis ma harangue en disant que tout voyageur devrait
+savoir la langue du pays où il va, attendu qu'il est plus naturel qu'il
+se donne la peine de s'exprimer comme les personnes qu'il vient chercher
+que de leur imposer celle de parler comme il parie.
+
+À ce compliment on répondit sur un ton d'humeur: disant qu'il fallait
+cependant bien me résigner à entendre estropier le français par les
+Russes sous peine de voyager en muet.
+
+«C'est ce dont je me plains, répliquai-je; si je savais estropier le
+russe comme je le devrais, je ne vous forcerais pas à changer vos
+habitudes pour parler ma langue.
+
+--Autrefois nous ne parlions que français.
+
+--C'était un tort.
+
+--Ce n'est pas à vous de nous le reprocher.
+
+--Je suis vrai avant tout.
+
+--La vérité est donc encore bonne à quelque chose en France?
+
+--Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est qu'on doit aimer la vérité
+sans calcul.
+
+--Cet amour-là n'est plus de notre siècle.
+
+--En Russie?
+
+--Nulle part, ni surtout dans un pays gouverné par les journaux.»
+
+J'étais de l'avis de la dame; ce qui me donna le désir de changer de
+conversation, car je ne voulais ni parler contre mon opinion, ni
+acquiescer à celle d'une personne qui, même lorsqu'elle pensait comme
+moi, exprimait sa manière de voir avec une âpreté capable de me dégoûter
+de la mienne. Je ne dois pas oublier de noter que cette disposition
+hostile, espèce de bouclier opposé d'avance à la moquerie française,
+était déguisée sous un son de voix fluté, factice, et d'une douceur
+extrêmement désagréable.
+
+Un incident vint fort à propos faire diversion à l'entretien. Un bruit
+de voix dans la rue attira tout le monde à la fenêtre: c'était une
+querelle de bateliers; ces hommes paraissaient furieux; la rixe menaçait
+de devenir sanglante; mais l'ingénieur se montre sur le balcon, et la
+vue seule de son uniforme produit un coup de théâtre. La rage de ces
+hommes grossiers se calme, sans qu'il soit nécessaire de leur dire une
+parole; le courtisan le plus rompu aux faussetés de cour ne pourrait
+mieux dissimuler son ressentiment. Je fus émerveillé de cette politesse
+de manants.
+
+«Quel bon peuple!» s'écria la dame qui m'avait entrepris.
+
+Pauvres gens, pensais-je en me rasseyant, car je n'admirerai jamais les
+miracles de la peur; toutefois je jugeai prudent de me taire...
+
+«L'ordre ne se rétablirait pas ainsi chez vous», poursuivit mon
+infatigable ennemie, sans cesser de me percer de ses regards
+inquisitifs.
+
+Cette impolitesse était nouvelle pour moi; en général j'avais trouvé à
+tous les Russes des manières presque trop affectueuses à cause de la
+malignité de leur pensée, que je devinais sous leur langage patelin; ici
+je reconnaissais un accord encore plus désagréable entre les sentiments
+et l'expression.
+
+«Nous avons chez nous les inconvénients de la liberté, mais nous en
+avons les avantages, répliquai-je.
+
+--Quels sont-ils?
+
+--On ne les comprendrait point en Russie.
+
+--On s'en passe.
+
+--Comme de tout ce qu'on ne connaît pas.»
+
+Mon adversaire piquée, tâcha de me cacher son dépit en changeant
+subitement le sujet de la conversation.
+
+«Est-ce de votre famille que madame de Genlis parle si longuement dans
+les _Souvenirs de Félicie_, et de votre personne dans ses Mémoires?»
+
+Je répondis affirmativement; puis je témoignai ma surprise de ce qu'on
+connût ces livres à Schlusselbourg. «Vous nous prenez pour des Lapons,
+repartit la dame avec le fond d'aigreur que je ne pus parvenir à lui
+faire quitter, et qui à la longue réagissait sur moi au point de me
+monter au même diapason.
+
+--Non, madame, mais pour des Russes qui ont mieux à faire que de
+s'occuper des commérages de la société française.
+
+--Madame de Genlis n'est point une commère.
+
+--Tant s'en faut; mais ceux de ses écrits où elle ne fait que raconter
+avec grâce les petites anecdotes de la société de son temps ne
+devraient, ce me semble, intéresser que les Français.
+
+--Vous ne voulez pas que nous fassions cas de vous et de vos écrivains.
+
+--Je veux qu'on nous estime pour notre vrai mérite.
+
+--Si l'on vous ôte l'influence que vous avez exercée sur l'Europe par
+l'esprit de société, que vous restera-t-il?»
+
+Je sentis que j'avais affaire à forte partie: «Il nous restera la gloire
+de notre histoire et même celle de l'histoire de Russie, car cet Empire
+ne doit sa nouvelle influence en Europe qu'à l'énergie avec laquelle il
+s'est vengé de la conquête de sa capitale par les Français.
+
+--Il est sûr que vous nous avez prodigieusement servis, quoique sans le
+vouloir.
+
+--Avez-vous perdu quelque personne chère dans cette terrible guerre?
+
+--Non monsieur.»
+
+J'espérais pouvoir m'expliquer par quelque ressentiment trop légitime
+l'aversion contre la France qui perçait à chaque mot dans la
+conversation de cette rude dame. Mon attente fut trompée.
+
+La conversation qui ne pouvait devenir générale languit jusqu'au dîner
+sur le même ton inquisitif et amer d'une part, contraint et forcément
+réservé de l'autre. J'étais décidé à garder beaucoup de mesure, et j'y
+réussissais tant que la colère ne me faisait pas oublier la prudence. Je
+cherchai à détourner l'entretien vers notre nouvelle école littéraire:
+on ne connaissait que Balzac qu'on admire infiniment et qu'on juge
+bien... Presque tous les livres de nos écrivains modernes sont prohibés
+en Russie; ce qui atteste l'influence qu'on leur suppose.
+
+Enfin, après une mortelle attente, on se mit à table. La maîtresse de la
+maison, toujours fidèle à son rôle de statue, ne fit de la journée qu'un
+seul mouvement: elle se transporta, sans remuer les yeux ni les lèvres,
+de son canapé du salon à sa chaise de la salle à manger; ce déplacement
+opéré spontanément me prouva que la pagode avait des jambes.
+
+Le dîner se passa non sans gêne, mais il ne fut pas long et me parut
+assez bon, hors la soupe dont l'originalité passait les bornes. Cette
+soupe était froide et remplie de morceaux de poissons qui nageaient dans
+un bouillon de vinaigre très-épicé, très-sucré, très-fort. À part ce
+ragoût infernal et le quarss aigre qui est une boisson du pays, je
+mangeai et bus de tout avec appétit. On servit d'excellent vin de
+Bordeaux et de Champagne; mais je voyais clairement qu'on s'imposait une
+grande gêne à mon égard: ce qui me mettait moi-même au supplice.
+L'ingénieur n'était pas complice de tant de contrainte; tout entier à
+ses écluses il s'annulait absolument chez lui, et laissait sa belle-mère
+faire les honneurs de sa maison avec la grâce dont vous avez pu juger.
+
+À six heures du soir, mes hôtes et moi, avec un contentement réciproque
+et non dissimulé, il faut l'avouer, nous prîmes congé les uns des
+autres, et je partis pour le château de ***, où j'étais attendu.
+
+La franchise de ces bourgeoises m'avait raccommodé avec les minauderies
+de certaines grandes dames: tout vaut mieux qu'une sincérité
+déplaisante. On espère triompher de l'affectation; le naturel est
+invincible.
+
+Tel fut mon début dans les classes moyennes et tel fut le premier essai
+que je fis de cette hospitalité russe tant vantée en Europe.
+
+Il faisait encore jour quand j'arrivai à ***, qui n'est qu'à six ou huit
+lieues de Schlusselbourg; je passai là le reste de la soirée à me
+promener au crépuscule dans un jardin fort beau pour le pays; à voguer
+en petit bateau sur la Néva et surtout à jouir de l'élégante et
+gracieuse conversation d'une personne du grand monde. J'avais besoin de
+cette diversion aux souvenirs de la politesse ou plutôt de l'impolitesse
+bourgeoise que je venais d'essuyer. J'appris dans cette journée qu'en
+fait de prétentions les pires ne sont pas les plus mal fondées, car
+toutes celles dont on m'avait fait souffrir étaient justifiées; c'est ce
+que je reconnaissais avec un dépit comique. J'avais causé avec une femme
+qui prétendait parler assez bien le français: elle ne le parlait pas
+mal, quoique moyennant beaucoup de temps entre chaque phrase et d'accent
+à chaque mot; elle prétendait connaître la France; elle la jugeait assez
+bien, quoiqu'avec prévention; elle prétendait aimer son pays, elle
+l'aimait trop; enfin elle voulait se montrer capable de faire sans
+fausse humilité les honneurs de la maison de sa fille à un Parisien, et
+elle m'accabla du poids de tous ses avantages: c'était un aplomb
+imperturbable, une phraséologie d'hospitalité plutôt cérémonieuse que
+polie, mais irréprochable au moins aux yeux d'une dame russe du second
+rang en province.
+
+Je conclus que ces pauvres ridicules tant bafoués sont quelquefois bons
+à quelque chose, quand ce ne serait qu'à mettre à leur aise ceux qui
+s'en croient exempts: j'ai trouvé là des personnes désagréablement
+hostiles. Mais tous les inconvénients de leur conversation portaient sur
+moi et ne prêtaient nullement à rire à leurs dépens, comme il arrive en
+pareille circonstance dans les pays à bonnes gens, à esprits naïfs; la
+surveillance continuelle qu'elles exerçaient sur elles-mêmes et sur moi
+me prouvait que rien ne pourrait leur produire une impression nouvelle;
+toutes leurs idées étaient fixées depuis vingt ans; cette conviction a
+fini par me faire sentir mon isolement en leur présence, au point de
+regretter la bonhomie des esprits moins difficiles à émouvoir et à
+satisfaire; j'ai presque dit: la crédulité des sots!... voilà où m'a
+réduit la malveillance trop visible des Russes de province. Ce que j'en
+ai vu à Schlusselbourg ne me fera pas rechercher les occasions
+d'affronter des interrogatoires tels que ceux que j'ai subis dans cette
+société-là. De pareils salons ressemblent à des champs de bataille. Le
+grand monde avec tous ses vices me paraît valoir mieux que ce petit
+monde avec ses vertus.
+
+Revenu à Pétersbourg après minuit, j'avais fait dans ma journée à peu
+près trente-six lieues par des chemins sableux ou fangeux, avec deux
+attelages de chevaux de remise.
+
+Ce qu'on fait faire aux bêtes est en proportion de ce qu'on exige des
+hommes: les chevaux russes ne durent guère plus de huit à dix ans. Il
+faut convenir que le pavé de Pétersbourg est funeste aux animaux, aux
+voitures et même aux personnes; dès que vous sortez des incrustations de
+bois qui n'existent que dans un petit nombre de rues, la tête vous fend.
+Il est vrai que les Russes, qui mettent beaucoup de luxe aux choses mal
+faites, dessinent sur leur détestable pavé de beaux compartiments en
+grosses pierres, ornement qui accroît encore le mal, car il rend les
+rues plus cahoteuses. Lorsque les roues passent sur ces cordons,
+semblables pour le coup d'œil aux dessins d'un parquet, la voiture et
+ceux qu'elle transporte éprouvent une secousse à tout briser. Mais
+qu'importe aux Russes que les choses qu'ils font servent à l'usage
+auquel ils les destinent? Un certain air d'élégance, l'apparence de la
+magnificence, la fanfaronnade de la richesse et de la grandeur: voilà
+uniquement ce qu'ils cherchent en toutes choses. Ils ont commencé le
+travail de la civilisation par le superflu; si c'était là le moyen
+d'aller loin, il faudrait crier: _Vive la vanité! à bas le sens commun_!
+
+Je pars sans faute après-demain pour Moscou; pour Moscou, entendez-vous
+bien!
+
+
+
+
+LETTRE VINGT ET UNIÈME.
+
+Adieux à Pétersbourg.--Rapport qu'il y a entre l'absence et la
+nuit.--Effets de l'imagination.--Description de Pétersbourg au
+crépuscule.--Contraste du ciel au couchant et au levant.--La Néva la
+nuit.--Lanterne magique.--Tableaux naturels.--Mythologie du Nord
+expliquée par les sites.--Dieu visible par toute la terre.--Ballade de
+Coleridge.--René vieillissant.--La pire des intolérances.--Conditions
+nécessaires pour vivre dans le monde.--De quoi se compose le
+succès.--Contagion des opinions.--Diplomatie de salon.--Défaut des
+esprits solitaires.--Flatterie au lecteur.--Le pont de la Néva la
+nuit.--Sens symbolique du tableau.--Pétersbourg comparé à
+Venise.--L'Évangile dangereux.--On ne prêche pas en
+Russie.--Janus.--Soi-disant conspirations polonaises.--Ce qui en
+résultera.--Argument des Russes.--Scènes de meurtres au bord du
+Volga.--Le loup de La Fontaine.--Avenir certain, époque
+douteuse.--Visite inattendue.--Communication intéressante.--Histoire du
+prince et de la princesse Troubetzkoï.--Émeute lors de l'avènement de
+l'Empereur au trône.--Dévouement de la princesse.--Quatorze années dans
+les mines de l'Oural.--Ce que c'est que cette vie.--Justice
+humaine.--Comment un despote flatte.--Opinion de beaucoup de Russes sur
+la condition des condamnés aux mines.--Le 18 fructidor.--Froid de 40
+degrés.--Première lettre au bout de sept ans de galères.--Les enfants de
+galériens.--Réponse de l'Empereur.--Justice russe.--Ce qu'on appelle en
+Sibérie, coloniser.--Les enfants chiffrés.--Désespoir, humiliation d'une
+mère.--Seconde lettre au bout de quatorze ans.--Ce qui prouve
+l'éternité.--Réponse de l'Empereur à la 2e lettre de la
+princesse.--Comment il faut qualifier de tels sentiments.--Ce qu'il faut
+entendre par l'abolition de la peine de mort en Russie.--La famille des
+exilés.--L'Empereur supplié par la mère de famille.--Éducation
+involontaire qu'elle donne à ses enfants.--Apostrophe de
+Dante.--Changements dans mes projets et dans mes
+sentiments.--Conjectures.--Parti que je prends pour cacher mes
+lettres.--Moyen détourné de tromper la police.--Note touchant la peine
+de mort.--Citation de la brochure de M. Tolstoï.--Ce qu'on y apprend.
+
+
+ Pétersbourg, ce 2 août 1839, à minuit.
+
+Je viens de jeter un dernier coup d'œil sur cette ville extraordinaire:
+j'ai dit adieu à Pétersbourg... Adieu!! c'est un mot magique!! il prête
+aux lieux comme aux personnes un attrait inconnu. Pourquoi Pétersbourg
+ne m'a-t-il jamais paru si beau que ce soir? c'est que je le vois pour
+la dernière fois. L'âme riche d'illusions a donc le pouvoir de
+métamorphoser le monde dont la figure n'est jamais pour nous que le
+reflet de notre vie intérieure? Ceux qui disent que rien n'existe hors
+de nous ont peut-être raison; mais moi, philosophe sans le vouloir,
+métaphysicien sans autre mission que le laisser aller naturel de mon
+esprit, inclinant toujours vers les questions insolubles, j'ai tort sans
+doute de chercher à me rendre compte de cet incompréhensible prestige.
+Le tourment de ma pensée, le plus grand défaut de mon style, tient au
+besoin de définir l'indéfinissable; ma force se perd à la poursuite de
+l'impossible, mes paroles n'y suffisent non plus que mes sentiments, que
+mes passions... Nos rêves, nos visions, sont aux idées nettes ce qu'un
+horizon de nuages brillants est aux montagnes dont ils imitent
+quelquefois la chaîne entre le ciel et la terre. Nulle expression ne
+peut rendre ces fugitives créations de la fantaisie qui s'évanouissent
+sous la plume de l'écrivain, comme les brillantes perles d'une eau vive
+et courante échappent aux filets du pêcheur.
+
+Expliquez-moi ce que peut ajouter à la beauté réelle d'un lieu l'idée
+que vous allez le quitter. En songeant que je le regarde pour la
+dernière fois, je crois le voir pour la première.
+
+Notre destin est si mobile, comparé à l'immobilité des choses, que tout
+ce qui nous retrace la brièveté de nos jours nous inspire un
+redoublement d'admiration: ce respect pour ce qui dure plus que nous
+nous porte à faire un retour sur nous-mêmes. Le courant que nous
+descendons est tellement rapide que ce que nous laissons sur le bord
+nous semble à l'abri du temps. L'eau de la cascade doit croire à
+l'immortalité de l'arbre qui l'ombrage; et le monde nous paraît éternel,
+tant nous passons précipitamment.
+
+Peut-être la vie du voyageur n'est-elle si féconde en émotions que parce
+que les départs dont elle se compose sont une répétition de la mort.
+Voilà sans doute une des raisons qui font qu'on voit en beau ce qu'on
+quitte; mais il y en a une autre qu'à peine j'ose indiquer ici.
+
+Dans certaines âmes le besoin de l'indépendance va jusqu'à la passion;
+la peur des liens fait qu'on ne s'attache qu'à ce qu'on fuit, parce que
+l'attrait qu'on sent pour ce qu'on va laisser derrière soi n'engage à
+rien. On s'enthousiasme sans conséquence; on part! Partir, n'est-ce pas
+faire acte de liberté? Par l'absence on se dégage des entraves du
+sentiment; l'homme jouit en toute sécurité du plaisir d'admirer ce qu'il
+ne reverra jamais; il s'abandonne à ses affections, à ses préférences,
+sans crainte et sans contrainte: il sait qu'il a des ailes!!... Mais
+quand, à force de les déployer et de les reployer, il sent qu'il les
+use; quand il découvre que le voyage l'instruit moins qu'il ne le
+fatigue, alors le temps du retour et du repos est venu; je m'aperçois
+qu'il approche pour moi.
+
+C'était la nuit: l'obscurité a son prestige comme l'absence, comme elle,
+elle nous force à deviner; aussi vers la fin de la journée l'esprit
+s'abandonne à la rêverie, le cœur s'ouvre à la sensibilité, aux regrets;
+quand tout ce qu'on voit disparaît, il ne reste que ce qu'on sent: le
+présent meurt, le passé revient; la mort, la terre, rendent ce qu'elles
+avaient pris, et la nuit riche d'ombre laisse tomber sur les objets un
+voile qui les agrandit et les fait paraître plus touchants; l'obscurité
+comme l'absence captive la pensée par l'incertitude, elle appelle le
+vague de la poésie au secours de ses enchantements: la nuit l'absence et
+la mort sont des magiciennes et leur puissance à toutes les trois est un
+mystère aussi bien que tout ce qui agit sur l'imagination. L'imagination
+dans ses rapports avec la nature, dans ses effets, dans ses prestiges ne
+sera jamais définie d'une manière satisfaisante par les esprits les plus
+subtils, ni les plus sublimes. Définir clairement l'imagination ce
+serait remonter à la cause des passions. Source de l'amour, véhicule de
+la pitié, instrument du génie, don redoutable entre tous les dons, car
+il fait de l'homme un nouveau Prométhée, l'imagination est la force du
+Créateur, prêtée pour un instant à la créature; l'homme la reçoit, il ne
+la mesure pas; elle est en lui, elle n'est pas à lui.
+
+Quand la voix cesse de chanter, quand l'arc-en-ciel s'efface, savez-vous
+où sont allés les sons et les couleurs? pouvez-vous dire d'où ils
+étaient venus? Tels sont, mais bien plus incalculables, bien plus
+variés, plus fugitifs et surtout plus inquiétants les prestiges de
+l'imagination!!... Je l'ai senti toute ma vie avec un inutile effroi,
+j'ai beaucoup trop d'imagination pour ce que j'en fais: je devais me
+rendre le maître de cette faculté; j'en suis resté le jouet et devenu la
+victime.
+
+Abîme de désirs et de contradictions, c'est elle encore qui me presse de
+parcourir le monde, et c'est elle qui m'attache aux lieux dans le moment
+même où elle m'appelle ailleurs. Ô illusions! que vous êtes perfides
+quand vous nous séduisez, et cruelles quand vous nous quittez!!...
+
+Il était plus de dix heures: je revenais de la promenade des îles. C'est
+le moment où l'aspect de la ville est d'un effet singulier et bien
+difficile à décrire; car la beauté de ce tableau ne consiste pas dans
+les lignes puisque le site est entièrement plat, elle est dans la magie
+des vaporeuses nuits du Nord; nuits lumineuses et qu'il faut voir pour
+en comprendre la poétique majesté.
+
+Du côté du couchant la ville restait sombre; la ligne tremblante qu'elle
+dessinait à l'horizon ressemblait à une petite découpure en papier noir
+collé sur un fond blanc: ce fond, c'est le ciel de l'Occident, où le
+crépuscule luit longtemps après que le soleil a disparu, tandis que par
+un effet contraire la même lueur illumine au loin les édifices du
+quartier opposé dont les élégantes façades se détachent en clair sur une
+partie du ciel de l'Orient, moins transparente et plus profonde que
+celle où brille la gloire du couchant. Il arrive de cette opposition
+qu'à l'ouest la ville est noire et que le ciel est clair, tandis qu'à
+l'est, ce qui s'élève sur la terre est éclairé et se détache en blanc
+sur un ciel sombre; ce contraste produit à l'œil un effet que les
+paroles ne rendent que très-imparfaitement. La lente dégradation des
+teintes du crépuscule, qui semble perpétuer le jour en luttant contre
+l'obscurité toujours croissante, communique à toute la nature un
+mouvement mystérieux: les terres basses de la ville, avec leurs édifices
+peu élevés au bord de la Néva, semblent osciller entre le ciel et l'eau:
+on s'attend à les voir disparaître dans le vide.
+
+La Hollande, quoiqu'elle ait un meilleur climat et une plus belle
+végétation, pourrait donner l'idée de quelques-unes des vues de
+Pétersbourg, mais seulement en plein jour, car les nuits polaires ont
+des apparitions merveilleuses.
+
+Plusieurs des tours et des clochers de la ville sont, comme je vous l'ai
+dit ailleurs, surmontés de flèches aiguës et qui ressemblent à des mâts
+de vaisseau; la nuit, ces aigrettes des monuments russes, dorées selon
+l'usage national, nagent dans le vague de l'air, sous un ciel qui n'est
+ni noir ni clair, et lorsqu'elles ne s'y détachent pas en ombre, elles
+brillent de mille reflets semblables à la moire des écailles du lézard.
+
+Nous sommes au commencement du mois d'août, c'est la fin de l'été sous
+cette latitude: pourtant une petite partie du ciel reste encore
+lumineuse pendant toute la nuit; cette auréole de nacre fixés sur
+l'horizon se reflète dans la Néva, qui, les jours calmes, paraît sans
+courant; le fleuve, ou plutôt le lac, ainsi éclairé, devient semblable à
+une immense plaque de métal, et cette plaine argentée n'est séparée du
+ciel blanc comme elle que par la silhouette d'une ville. Ce peu de terre
+qu'on voit se détacher et trembler sur l'eau comme une écume apportée
+par l'inondation, ces petits points noirs et irréguliers, à peine
+marqués entre le blanc du ciel et le blanc du fleuve, seraient-ils la
+capitale d'un vaste empire? ou bien tout cela n'est-il qu'une apparence,
+qu'un effet d'optique? Le fond du tableau est une toile et les figures
+sont des ombres animées un instant par la lanterne magique qui leur
+prête une existence imaginaire; et tandis qu'elles mènent dans l'espace
+leur ronde silencieuse la lampe va s'éteindre, la ville va retomber dans
+le vide, et le spectacle finira comme une fantasmagorie.
+
+J'ai vu l'aiguille de l'église de la cathédrale où sont déposés les
+restes des derniers souverains de la Russie se détacher en noir sur la
+toile blanche du ciel: cette flèche domine la forteresse et la cité:
+plus haute et plus aiguë que la pyramide d'un cyprès, elle produisait
+sur le gris de perle du lointain l'effet d'un coup de pinceau trop dur
+et trop hardi, donné par l'artiste dans un moment d'ivresse: un trait
+qui attire l'œil gâterait un tableau; il embellit la réalité: Dieu ne
+sait pas peindre comme nous. C'était beau... peu de mouvement, mais un
+calme solennel, un vague inspirateur. Tous les bruits, toutes les
+agitations de la vie ordinaire étaient interrompus; les hommes avaient
+disparu, la terre restait livrée aux puissances surnaturelles: il y a
+dans ces restes de jour, dans ces inégales et mourantes clartés des
+nuits boréales des mystères que je ne saurais définir et qui expliquent
+la mythologie du Nord. Je comprends aujourd'hui toutes les superstitions
+des Scandinaves. Dieu se cache dans la lumière du pôle comme il se
+révèle dans le jour éclatant des tropiques. Tous les lieux, tous les
+climats sont beaux aux yeux du sage qui ne veut voir dans la création
+que le Créateur.
+
+En quelque coin du monde que l'inquiétude de mon cœur me fasse porter
+mes pas, c'est toujours le même Dieu que j'admire, toujours la même voix
+que j'interroge. Partout où l'homme abaisse son regard religieux, il
+reconnaît que la nature est le corps dont Dieu est l'âme.
+
+Vous vous rappelez la ballade de Coleridge, où le matelot anglais voit
+le spectre d'un vaisseau glisser sur la mer: c'est à quoi je songeais
+tout à l'heure devant le spectre d'une ville endormie. Ces prestiges
+nocturnes sont pour les habitants des régions polaires, ce qu'est la
+Fata Morgana en plein jour pour les hommes du Midi: les couleurs, les
+lignes, les heures sont différentes; l'illusion est la même.
+
+En contemplant avec attendrissement une des contrées de la terre où la
+nature est la plus pauvre et passe pour la moins digne d'admiration,
+j'aime à me reposer sur cette consolante pensée que Dieu a départi assez
+de beautés à chaque point du globe pour que ses enfants puissent le
+reconnaître partout à des signes non douteux, et qu'ils aient sujet de
+lui rendre grâce quelles que soient les zones où sa providence les
+appelle à vivre. La physionomie du Créateur est empreinte sur toutes les
+parties de la terre, qu'elle rend saintes à l'œil de l'homme.
+
+Je voudrais pouvoir passer un été à Pétersbourg uniquement occupé à
+faire chaque soir ce que j'ai fait aujourd'hui.
+
+Quand j'ai trouvé le beau site d'un pays ou d'une ville, je m'y attache
+avec passion, j'y reviens tous les jours à l'heure favorable. C'est le
+même refrain sans cesse répété, mais qui chaque fois nous dit quelque
+chose de nouveau. Les lieux ont leur âme, selon l'expression si poétique
+de Jocelyn; je ne puis me lasser d'un site qui me parle; l'enseignement
+que j'en retire suffit au modeste bonheur de ma vie. Le goût des voyages
+n'est chez moi ni une mode, ni une prétention, ni une consolation. Je
+suis né voyageur comme on naît homme d'État: ma patrie à moi est partout
+où j'admire, où je reconnais Dieu dans ses œuvres; or, de toutes les
+œuvres de Dieu, celle que je comprends le plus facilement, c'est
+l'aspect de la nature et ses affinités avec les créations de l'art. Dieu
+est là qui se révèle à mon cœur par les indéfinissables rapports établis
+entre son Verbe éternel et la pensée fugitive de l'homme: j'y trouve le
+sujet d'une méditation féconde. Cette contemplation toujours la même et
+toujours nouvelle est l'aliment de ma pensée, le secret, la
+justification de ma vie; elle emploie mes forces morales et
+intellectuelles, elle occupe mon temps, elle absorbe mon esprit. Oui,
+dans l'isolement mélancolique mais délicieux auquel me condamne cette
+vocation de pèlerin, ma curiosité me tient lieu d'ambition, de
+puissance, de crédit, de carrière...; ces rêveries, je le sais, ne sont
+plus de mon âge; M. de Chateaubriant était trop grand poëte pour nous
+peindre un René vieillissant. Les langueurs de la jeunesse excitent la
+sympathie, son avenir lui tient lieu de force et d'espérance; mais la
+résignation de René grisonnant ne prête guère à l'éloquence; pourtant
+mon destin, à moi pauvre glaneur dans le champ de la poésie, était de
+vous montrer comment vieillit un homme né pour mourir jeune; sujet plus
+triste qu'intéressant, tâche ingrate entre toutes les tâches! Mais je
+vous dis tout sans crainte, sans scrupule, parce que je n'affecte rien.
+
+Appelé par mon caractère, qui a fait mon sort, à voir passer la vie des
+autres plutôt qu'à vivre moi-même, si vous me refusez la rêverie sous
+prétexte que j'ai joui trop longtemps de cette ivresse des enfants et
+des poëtes, vous m'ôtez avant l'heure ce que Dieu m'avait départi
+d'existence.
+
+Mais que deviendrait la société, dites-vous, si tous les hommes
+faisaient ce que vous faites? Singulière crainte des serviteurs du
+siècle! Ils croient toujours leur idole menacée d'abandon. Je n'ai garde
+de les prêcher; néanmoins je rappellerai à ces glorieux esprits que la
+pire des intolérances est l'intolérance philosophique.
+
+Je ne puis vivre de la vie du monde parce que ses intérêts, son but ou
+du moins les moyens qu'il emploie pour les défendre et pour l'atteindre
+n'ont rien qui m'inspire cette émulation salutaire, sans laquelle un
+homme est vaincu d'avance dans les luttes d'ambition ou de vertu qui
+font la vie des sociétés. Là le succès se compose de deux problèmes
+contraires: vaincre ses rivaux et faire proclamer sa victoire par ses
+rivaux. Voilà pourquoi il est si difficile à conquérir une fois, si rare
+pour ne pas dire si impossible à obtenir longtemps...
+
+J'y ai renoncé même avant l'âge du découragement. Puisque je dois cesser
+de lutter un jour, j'aime mieux ne pas commencer: c'est ce que mon cœur
+me disait en me rappelant la belle expression du prédicateur des gens du
+monde: «Tout ce qui finit est si court!» Là-dessus je laisse défiler
+sans envie comme sans dédain le cortége de nos audacieux jouteurs qui
+croient que le monde est à eux parce qu'ils se donnent à lui.
+
+Accordez-moi mon congé sans craindre que jamais les soldats viennent à
+manquer aux luttes de ce monde, et laissez-moi tirer tout le parti
+possible de mon loisir et de mon indifférence; ne voyez-vous pas
+d'ailleurs que l'inaction n'est qu'apparente, et que l'intelligence
+profite de la liberté pour observer plus attentivement, pour réfléchir
+sans distraction?
+
+L'homme qui voit les sociétés à distance est plus lucide dans ses
+jugements que celui qui s'expose toute sa vie au froissement de la
+machine politique; l'esprit discerne d'autant mieux la figure des
+mécaniques employées à la fabrication des choses de ce monde, qu'il
+demeure plus étranger à leur triture: ce n'est pas en grimpant sur une
+montagne qu'on en distingue les formes.
+
+Les hommes d'action n'observent que de mémoire et ne pensent à peindre
+ce qu'ils ont vu que lorsqu'ils sont retirés du théâtre; mais alors
+aigris par une disgrâce ou sentant s'approcher leur fin, fatigués,
+désenchantés, ou livrés à des accès d'espérance dont l'inutile retour
+est une inépuisable source de déception, ils gardent presque toujours
+pour eux seuls le trésor de leur expérience.
+
+Croyez-vous que si j'eusse été poussé à Pétersbourg par le courant des
+affaires, j'aurais deviné, j'aurais aperçu le revers des choses comme je
+les vois, et en si peu de temps? Renfermé dans la société des
+diplomates, j'aurais considéré ce pays de leur point de vue; obligé de
+traiter avec eux, il m'eût fallu conserver ma force pour l'affaire en
+discussion; et sur tout le reste, j'aurais eu intérêt à me concilier
+leur bienveillance par une grande facilité; ne croyez pas que ce manége
+puisse s'exercer longtemps sans réagir sur le jugement de celui qui s'en
+impose la contrainte. J'aurais fini par me persuader que, sur beaucoup
+de points, je pensais comme ils pensent, ne fût-ce que pour m'excuser à
+mes propres yeux de la faiblesse de parler comme ils parlent. Des
+opinions que vous n'osez réfuter, quelque peu fondées que vous les
+trouviez d'abord, finissent par modifier les vôtres: quand la politesse
+va jusqu'à une tolérance aveugle, elle équivaut à une trahison envers
+soi-même: elle nuit au coup d'œil de l'observateur qui doit vous montrer
+les choses et les personnes non comme il les veut, mais comme il les
+voit.
+
+Et encore, malgré toute l'indépendance dont je me targue, suis-je
+souvent forcé pour ma sûreté personnelle de flatter l'amour-propre
+féroce de cette nation ombrageuse, parce que tout peuple à demi barbare
+est défiant. Ne croyez pas que mes jugements sur les Russes et sur la
+Russie étonnent ceux des diplomates étrangers qui ont eu le loisir, le
+goût et le temps d'apprendre à connaître cet Empire: soyez sûr qu'ils
+sont de mon avis; mais c'est ce dont ils ne conviendront pas tout
+haut... Heureux l'observateur placé de manière à ce que personne n'ait
+le droit de lui reprocher un abus de confiance!
+
+Toutefois je ne me dissimule pas les inconvénients de ma liberté: pour
+servir la vérité, il ne suffit pas de l'apercevoir; il faut la
+manifester aux autres. Le défaut des esprits solitaires, c'est qu'ils
+sont trop de leur avis, tout en changeant à chaque instant de point de
+vue; car la solitude livre l'esprit de l'homme à l'imagination qui le
+rend mobile.
+
+Mais vous, vous pouvez et vous devez mettre à profit mes apparentes
+contradictions pour retrouver l'exacte figure des personnes et des
+choses à travers mes capricieuses et mouvantes peintures. Remerciez-moi:
+peu d'écrivains sont assez courageux pour abandonner au lecteur une
+partie de leur tâche et pour braver le reproche d'inconséquence plutôt
+que de charger leur conscience d'un mérite affecté. Quand l'expérience
+du jour dément mes conclusions de la veille, je ne crains pas de
+l'avouer: avec la sincérité dont je fais profession, mes voyages
+deviennent des confessions: les hommes de parti pris sont tout méthode,
+tout ordonnance, et par là ils échappent à la critique pointilleuse;
+mais ceux qui, comme moi, disent ce qu'ils sentent sans s'embarrasser de
+ce qu'ils ont senti, doivent s'attendre à payer la peine de leur laisser
+aller. Ce naïf et superstitieux amour de l'exactitude est sans doute une
+flatterie au lecteur, mais c'est une flatterie dangereuse par le temps
+qui court. Aussi m'arrive-t-il parfois de craindre que le monde où nous
+vivons ne soit pas digne du compliment.
+
+J'aurai donc tout risqué pour satisfaire l'amour de la vérité, vertu que
+personne n'a; et dans mon zèle imprudent, sacrifiant à une divinité qui
+n'a plus de temple, prenant au positif une allégorie, je manquerai la
+gloire du martyre et passerai pour un niais! Tant il est vrai, que dans
+une société où le mensonge trouve toujours son salaire la bonne foi est
+nécessairement punie!... Le monde a des croix pour chaque vérité.
+
+Pour méditer sur ces matières et sur bien d'autres je me suis arrêté
+longtemps au milieu du grand pont de la Néva: je désirais me graver dans
+la mémoire les deux tableaux différents dont j'y pouvais jouir en me
+retournant seulement et sans changer de place.
+
+Au levant, le ciel sombre, la terre brillante; au couchant, le ciel
+clair et la terre dans l'ombre: il y avait dans l'opposition de ces deux
+faces de Pétersbourg à l'occident et à l'orient un sens symbolique que
+je croyais pénétrer: à l'ouest est l'ancien, à l'est le moderne
+Pétersbourg; c'est bien cela, me disais-je: le passé, la vieille ville,
+dans la nuit; l'avenir, la ville nouvelle, dans la lumière... Je serais
+demeuré là longtemps, j'y serais encore si je n'avais voulu me hâter de
+rentrer chez moi pour vous peindre, avant d'en avoir perdu la mémoire,
+une partie de l'admiration rêveuse que me faisaient éprouver les tons
+décroissants de ce mouvant tableau. L'ensemble des choses se rend mieux
+de souvenir, mais, pour peindre certains détails, il faut saisir ses
+premières impressions au vol.
+
+Le spectacle que je viens de vous décrire me remplissait d'un
+attendrissement religieux et que je craignais de perdre. On a beau
+croire à la réalité de ce qu'on sent vivement, on n'est point arrivé à
+l'âge que j'ai sans savoir qu'entre tout ce qui passe, rien ne passe si
+vite que les émotions tellement vives qu'elles nous semblent devoir
+durer toujours.
+
+Pétersbourg me paraît moins beau, mais plus étonnant que Venise. Ce sont
+deux colosses élevés par la peur: Venise fut l'œuvre de la peur toute
+simple: les derniers des Romains aiment mieux fuir que mourir, et le
+fruit de la peur de ces colosses antiques devient une des merveilles du
+monde moderne; Pétersbourg est également le produit de la terreur, mais
+d'une terreur pieuse, car la politique russe a su faire de l'obéissance
+un dogme. Le peuple russe passe pour très-religieux, soit: mais
+qu'est-ce qu'une religion qu'il est défendu d'enseigner? On ne prêche
+jamais dans les églises russes. L'Évangile révélerait la liberté aux
+Slaves.
+
+Cette crainte de laisser comprendre une partie de ce qu'on veut faire
+croire m'est suspecte: plus la raison, plus la science resserrent le
+domaine de la foi, et plus cette lumière divine concentrée dans son
+foyer répand d'éclat; on croit mieux quand on croit moins. Les signes de
+croix ne prouvent pas la dévotion; aussi, malgré leurs génuflexions et
+toutes leurs marques extérieures de piété, il me semble que les Russes
+dans leurs prières pensent à l'Empereur plus qu'au bon Dieu. À ce peuple
+idolâtre de ses maîtres, il faudrait, comme au Japonais, un second
+souverain: un Empereur spirituel pour le conduire au ciel. Le souverain
+temporel l'attache trop à la terre. «Réveillez-moi quand vous en serez
+au bon Dieu», disait un ambassadeur endormi dans une église russe par la
+liturgie Impériale.
+
+Quelquefois je me sens prêt à partager la superstition de ce peuple.
+L'enthousiasme devient communicatif lorsqu'il est général, ou seulement
+qu'il le paraît; mais sitôt que le mal me gagne, je pense à la Sibérie,
+à cet auxiliaire indispensable de la civilisation moscovite, et soudain
+je retrouve mon calme et mon indépendance.
+
+La foi politique est plus ferme ici que la foi religieuse; l'unité de
+l'Église grecque n'est qu'apparente: les sectes, réduites au silence par
+le silence habilement calculé de l'Église dominante, creusent leurs
+chemins sous terre; mais les nations ne sont muettes qu'un temps: tôt ou
+tard le jour de la discussion se lève: la religion, la politique, tout
+parle, tout s'explique à la fin. Or, sitôt que la parole sera rendue à
+ce peuple muselé, on entendra tant de disputes que le monde étonné se
+croira revenu à la confusion de Babel: c'est par les dissensions
+religieuses qu'arrivera quelque jour une révolution sociale en Russie.
+
+Lorsque je m'approche de l'Empereur, que je vois sa dignité, sa beauté,
+j'admire cette merveille; un homme à sa place, c'est chose rare à
+rencontrer partout; mais sur le trône, c'est le phénix. Je me réjouis de
+vivre dans un temps où ce prodige existe, vu que j'aime à respecter
+comme d'autres se plaisent à insulter.
+
+Toutefois j'examine avec un soin scrupuleux les objets de mon respect;
+il arrive de là que lorsque je considère de près ce personnage unique
+sur la terre, je crois que sa tête est à deux faces comme celle de
+Janus, et que les mots violence, exil, oppression, ou leur équivalent à
+tous, Sibérie, sont gravés sur celui des deux fronts que je ne vois pas.
+
+Cette idée me poursuit sans cesse, même quand je lui parle. J'ai beau
+m'efforcer de ne penser qu'à ce que je lui dis, mon imagination voyage
+malgré moi de Varsovie à Tobolsk, et ce seul nom de Varsovie me rend
+toute ma défiance.
+
+Savez-vous qu'à l'heure qu'il est les chemins de l'Asie sont encore une
+fois couverts d'exilés nouvellement arrachés à leurs foyers, et qui vont
+à pied chercher leur tombe comme les troupeaux sortent du pâturage pour
+marcher à la boucherie? Ce renouvellement de colère est dû à une
+soi-disant conspiration polonaise; conspiration de _jeunes fous_, qui
+seraient des héros s'ils avaient réussi, quoique pour être désespérées
+leurs tentatives n'en soient, ce me semble, que plus généreuses. Mon
+cœur saigne pour les bannis, pour leur famille, pour leur pays!!...
+qu'arrivera-t-il quand les oppresseurs de ce coin de terre où fleurit
+naguère la chevalerie, auront peuplé la Tartarie de ce qu'il y avait de
+plus noble et de plus courageux parmi les enfants de la vieille Europe?
+Alors, achevant de combler leur glacière politique, ils jouiront de leur
+succès: la Sibérie sera devenue le royaume et la Pologne le désert.
+
+Ne devrait-on pas rougir de honte en prononçant le mot de libéralisme,
+quand on pense qu'il existe en Europe un peuple qui fut indépendant, et
+qui ne connaît plus d'autre liberté que celle de l'apostasie? Les
+Russes, lorsqu'ils tournent contre l'Occident les armes qu'ils emploient
+avec succès contre l'Asie, oublient que le même mode d'action qui aide
+au progrès chez les Calmoucks, devient un crime de lèse-humanité chez un
+peuple depuis longtemps civilisé. Je m'abstiens, vous voyez avec quel
+soin, de proférer le mot de tyrannie: il serait pourtant à sa place;
+mais il prêterait des armes contre moi à des hommes blasés sur les
+plaintes qu'ils excitent sans cesse. Ces hommes sont toujours prompts à
+crier _aux déclamations révolutionnaires_! Ils répondent aux arguments
+par le silence, cette raison du plus fort; à l'indignation par le
+mépris, ce droit du plus faible usurpé par le plus fort; connaissant
+leur tactique, je ne veux pas les faire sourire... Mais de quoi me
+vais-je inquiéter? Passé quelques pages, ils ne me liront pas: ils
+mettront le livre à l'index et défendront d'en parler; ce livre
+n'existera pas, il n'aura jamais existé pour eux, ni chez eux; leur
+gouvernement se défend en faisant le muet comme leur Église; une telle
+politique a réussi jusqu'à ce jour et doit réussir longtemps encore dans
+un pays où les distances, l'isolement, les marais, les bois, et les
+hivers tiennent lieu de conscience aux hommes qui commandent, et de
+patience à ceux qui obéissent.
+
+On ne peut assez le répéter, leur révolution sera d'autant plus terrible
+qu'elle se fera au nom de la religion: la politique russe a fini par
+fondre l'Église dans l'État, par confondre le ciel et la terre: un homme
+qui voit Dieu dans son maître n'espère le paradis que de la grâce de
+l'Empereur.
+
+Les scènes du Volga continuent; et l'on attribue ces horreurs aux
+provocations des émissaires polonais: imputation qui rappelle la justice
+du loup de La Fontaine. Ces cruautés, ces iniquités réciproques
+préludent aux convulsions du dénouement et suffisent pour nous faire
+prévoir quelle en sera la nature. Mais dans une nation gouvernée comme
+l'est celle-ci, les passions bouillonnent longtemps avant d'éclater; le
+péril a beau s'approcher d'heure en heure, le mal se prolonge, la crise
+se retarde; nos petits-enfants ne verront peut-être pas l'explosion que
+nous pouvons cependant présager dès aujourd'hui comme inévitable, mais
+sans en prédire l'époque.
+
+(_Suite de la lettre précédente_.)
+
+ Pétersbourg, ce 3 août 1839.
+
+Je ne partirai jamais, le bon Dieu s'en mêle!... encore un retard!...
+mais celui-ci est légitime, vous ne me le reprocherez pas... J'allais
+monter en voiture; un de mes amis insiste pour me voir: il entre. C'est
+une lettre qu'il veut me faire lire à l'instant même. Quelle lettre, bon
+Dieu!!... Elle est de la princesse Troubetzkoï, qui l'adresse à une
+personne de sa famille chargée de la montrer à l'Empereur. Je désirais
+la copier pour l'imprimer sans y changer un mot, c'est ce qu'on n'a pas
+voulu me permettre. «Elle parcourrait la terre entière, disait mon ami,
+effrayé de l'effet qu'il venait de produire sur moi.
+
+--Raison de plus pour la faire connaître, répondis-je.
+
+--Impossible. Il y va de l'existence de plusieurs individus; d'ailleurs
+on ne me l'a prêtée que pour vous la montrer sous parole d'honneur et à
+condition qu'elle sera rendue dans une demi-heure.»
+
+Malheureux pays, où tout étranger apparaît comme un sauveur aux yeux
+d'un troupeau d'opprimés, parce qu'il représente la vérité, la
+publicité, la liberté chez un peuple privé de tous ces biens.
+
+Avant de vous dire ce que contient cette lettre, il faut vous conter en
+peu de mots une lamentable histoire. Vous en connaissez les principaux
+faits, mais vaguement comme tout ce qu'on sait d'un pays lointain et
+auquel on ne prend qu'un froid intérêt de curiosité: ce vague vous rend
+cruel et indifférent comme je l'étais avant de venir en Russie: lisez et
+rougissez; oui, rougissez, car quiconque n'a pas protesté de toutes ses
+forces contre la politique d'un pays où de pareils actes sont possibles,
+en est jusqu'à un certain point complice et responsable.
+
+Je renvoie les chevaux par mon feldjæger sous prétexte d'indisposition
+subite, et je le charge de dire à la poste que je ne partirai que
+demain; débarrassé de cet espion officieux, je me mets à vous écrire.
+
+Le prince Troubetzkoï fut condamné _aux galères_ il y a quatorze ans;
+jeune alors il venait de prendre une part très-active à la révolte du
+quatorze décembre.
+
+Il s'agissait de tromper les soldats sur la légitimité de l'Empereur
+Nicolas. Les chefs des conjurés espéraient profiter de l'erreur des
+troupes pour opérer à la faveur d'une émeute de caserne une révolution
+politique, dont heureusement ou malheureusement pour la Russie, eux
+seuls jusqu'alors avaient senti le besoin. Le nombre de ces réformateurs
+était trop peu considérable pour que les troubles excités par eux
+pussent aboutir au résultat qu'ils se proposaient: c'était faire du
+désordre pour le désordre.
+
+La conspiration fut déjouée par la présence d'esprit de l'Empereur[13]
+ou mieux par l'intrépidité de son regard; ce prince, dès le premier jour
+d'autorité, puisa dans l'énergie de son attitude toute la force de son
+règne.
+
+La révolution arrêtée, il fallut procéder à la punition des coupables.
+Le prince Troubetzkoï, un des plus compromis, ne put se justifier, on
+l'envoya comme forçat aux mines de l'Oural pour quatorze ou quinze ans
+et pour le reste de sa vie en Sibérie dans une de ces colonies
+lointaines que les malfaiteurs sont destinés à peupler.
+
+Le prince avait une femme dont la famille tient à ce qu'il y a de plus
+considérable dans le pays; on ne put jamais persuader à la princesse de
+ne pas suivre son mari dans le tombeau. «C'est mon devoir, disait-elle;
+je le remplirai: nulle puissance humaine n'a le droit de séparer une
+femme de son mari; je veux partager le sort du mien.» Cette noble épouse
+obtint la grâce d'être enterrée vivante avec son époux. Ce qui m'étonne
+depuis que je vois la Russie, et que j'entrevois l'esprit qui préside à
+ce gouvernement, c'est que, par un reste de vergogne, on ait cru devoir
+respecter cet acte de dévouement pendant quatorze années. Qu'on favorise
+l'héroïsme patriotique, c'est tout simple, on en profite; mais tolérer
+une vertu sublime qui ne s'accorde pas avec les vues politiques du
+souverain, c'est un oubli qu'on a dû se reprocher. On aura craint les
+amis des Troubetzkoï; une aristocratie, quelque énervée qu'elle soit,
+conserve toujours une ombre d'indépendance, et cette ombre suffit pour
+offusquer le despotisme. Les contrastes abondent dans cette société
+terrible: beaucoup d'hommes y parlent entre eux aussi librement que
+s'ils vivaient en France: cette liberté secrète les console de
+l'esclavage public qui fait la honte et le malheur de leur pays.
+
+Donc dans la crainte d'exaspérer des familles prépondérantes, on aura
+cédé à je ne sais quel genre de prudence ou de miséricorde: la princesse
+est partie avec son mari le galérien; et ce qu'il y a de plus
+merveilleux, c'est qu'elle est arrivée. Voyage immense, et qui était à
+lui seul une épreuve terrible. Vous savez que ces voyages se font en
+téléga, petite charrette découverte, sans ressorts; on roule pendant des
+centaines, des milliers de lieues sur des rondins qui brisent les
+voitures et les corps. La malheureuse femme a supporté cette fatigue et
+bien d'autres après celle-là: j'entrevois ses privations, ses
+souffrances, mais je ne puis vous les décrire, les détails me manquent,
+et je ne veux rien imaginer: la vérité dans cette histoire m'est sacrée.
+
+L'effort vous paraîtra plus héroïque quand vous saurez que jusqu'à
+l'époque de la catastrophe les deux époux avaient vécu assez froidement
+ensemble. Mais un dévouement passionné ne tient-il pas lieu d'amour?
+n'est-ce pas l'amour lui-même? L'amour a plusieurs sources et le
+sacrifice est la plus abondante.
+
+Ils n'avaient point eu d'enfants à Pétersbourg; ils en eurent cinq en
+Sibérie!
+
+Cet homme glorifié par la générosité de sa femme est devenu un être
+sacré aux yeux de tout ce qui s'approche de lui. Eh! qui ne vénérerait
+l'objet d'une amitié si sainte!
+
+Quelque criminel que fut le prince Troubetzkoï, sa grâce, que l'Empereur
+refusera probablement jusqu'à la fin, car il croit devoir à son peuple
+et se devoir à lui-même une sévérité implacable, est depuis longtemps
+accordée au coupable par le Roi des Rois; les vertus presque
+surnaturelles d'une épouse peuvent apaiser la colère d'un Dieu, elles
+n'ont pu désarmer la justice humaine. C'est que la toute-puissance
+divine est une réalité, tandis que celle de l'Empereur de Russie n'est
+qu'une fiction.
+
+Il y a longtemps qu'il aurait pardonné s'il était aussi grand qu'il le
+paraît, mais la clémence, outre qu'elle répugne à son naturel, lui
+semble une faiblesse par laquelle le Roi manquerait à la royauté;
+habitué qu'il est à mesurer sa force à la peur qu'il inspire, il
+regarderait la pitié comme une infidélité à son code de morale
+politique.
+
+Quant à moi qui ne juge du pouvoir d'un homme sur les autres que par
+celui que je lui vois exercer sur lui-même, je ne crois son autorité
+assurée que lorsqu'il a su pardonner; l'Empereur Nicolas n'a osé que
+punir. C'est que l'Empereur Nicolas, qui se connaît en flatterie,
+puisqu'il est flatté toute sa vie par soixante millions d'hommes,
+lesquels s'évertuent à lui persuader qu'il est au-dessus de l'humanité,
+croit devoir rendre à son tour quelques grains d'encens au peuple dont
+il est adoré, et cet encens empoisonné inspire la cruauté. Le pardon
+serait une leçon dangereuse à donner à un peuple aussi rude encore au
+fond du cœur que l'est le peuple russe. Le prince se rabaisse au niveau
+de ses sauvages sujets; il s'endurcit avec eux, il ne craint pas de les
+abrutir pour se les attacher: peuple et souverain luttent entre eux de
+déceptions, de préjugés et d'inhumanité. Abominable combinaison de
+barbarie et de faiblesse, échange de férocité, circulation de mensonge
+qui fait la vie d'un monstre, d'un corps cadavéreux dont le sang est du
+venin: voilà le despotisme dans son essence et dans sa fatalité!...
+
+Les deux époux ont vécu pendant quatorze ans à côté, pour ainsi dire,
+des mines de l'Oural, car les bras d'un ouvrier comme le prince avancent
+peu le travail matériel de la pioche; il est là pour y être... voilà
+tout; mais il est galérien, cela suffit... Vous verrez tout à l'heure à
+quoi cette condition condamne un homme... _et ses enfants_!!...
+
+Il ne manque pas de bons Russes à Pétersbourg; et j'en ai rencontré qui
+regardent la vie des condamnés aux mines comme fort supportable et qui
+se plaignent de ce que les _modernes faiseurs de phrases_ exagèrent les
+souffrances des conspirateurs de l'Oural. À la vérité, ils conviennent
+qu'on ne peut leur faire parvenir aucun argent; mais leurs parents ont
+la permission de leur envoyer des denrées: ils reçoivent ainsi des
+vêtements et des vivres... des vivres!... Il est peu d'aliments qui
+puissent traverser ces distances fabuleuses sous un tel climat sans se
+détériorer. Mais quelles que soient les privations, les souffrances des
+condamnés, les vrais patriotes approuvent sans restriction le bagne
+politique d'invention russe. Ces courtisans des bourreaux trouvent
+toujours la peine trop douce pour le crime.
+
+Au 18 fructidor, les républicains français ont usé du même moyen: l'un
+des cinq directeurs, Barthélémy, fut déporté à Cayenne, ainsi qu'un
+nombre considérable de personnes accusées et convaincues de n'avoir pas
+adopté avec assez d'enthousiasme les idées philanthropiques du parti de
+la majorité; mais au moins ces malheureux furent exilés sans être
+dégradés; on les traitait en citoyens quoiqu'en ennemis vaincus. La
+République les envoyait mourir dans des pays où l'air empoisonne les
+Européens, mais en les tuant pour se débarrasser d'eux, elle n'en
+faisait pas des parias.
+
+Quoi qu'il en soit des délices de la Sibérie, la santé de la princesse
+Troubetzkoï est altérée par son séjour aux mines: on a peine à
+comprendre qu'une femme habituée au luxe du grand monde dans un pays
+voluptueux, ait pu supporter si longtemps les privations de tous genres
+auxquelles elle s'est soumise par choix. Elle a voulu vivre; elle a
+vécu, elle est devenue grosse, elle est accouchée, elle a élevé ses
+enfants sous une zone où la longueur et le froid de l'hiver nous
+paraissent contraires à la vie. Le thermomètre y descend chaque année de
+36 à 40 degrés: cette température seule suffirait pour détruire la race
+humaine... Mais la sainte femme a bien d'autres soucis.
+
+Au bout de sept années d'exil, lorsqu'elle vit ses enfants grandir, elle
+crut devoir écrire à une personne de sa famille pour tâcher qu'on
+suppliât humblement l'Empereur de permettre qu'ils fussent envoyés à
+Pétersbourg ou dans quelque autre grande ville, afin d'y recevoir une
+éducation convenable.
+
+La supplique fut portée aux pieds du Czar, et le digne successeur des
+Ivan et de Pierre Ier a répondu que des enfants de galérien, galériens
+eux-mêmes, sont toujours assez savants.
+
+Sur cette réponse, la famille,... la mère,... le condamné, ont gardé le
+silence pendant sept autres années. L'humanité, l'honneur, la charité
+chrétienne, la religion humiliés, protestaient seuls pour eux, mais tout
+bas; pas une voix ne s'est élevée pour réclamer contre une telle
+_justice_.
+
+Cependant aujourd'hui un redoublement de misère vient de tirer un
+dernier cri du fond de cet abîme.
+
+Le prince a fait son temps de galères, et maintenant les exilés libérés,
+comme on dit, sont condamnés à former, eux et leur jeune famille, une
+colonie dans un coin des plus reculés du désert. Le lieu de leur
+nouvelle résidence, choisi _à dessein_ par l'Empereur lui-même, est si
+sauvage que le nom de cet antre n'est pas même encore marqué sur les
+cartes de l'état-major russe, les plus fidèles et les plus minutieuses
+cartes géographiques que l'on connaisse.
+
+Vous comprenez que la condition de la princesse (je ne nomme qu'elle),
+est plus malheureuse depuis qu'on lui permet d'habiter cette solitude
+(remarquez que dans cette langue d'opprimés, interprétée par
+l'oppresseur, les permissions sont obligatoires); aux mines elle se
+chauffait sous terre; là du moins cette famille avait des compagnons
+d'infortune, des consolateurs muets, des témoins de son héroïsme: elle
+rencontrait des regards humains qui contemplaient et déploraient
+respectueusement son martyre _inglorieux_, circonstance qui le rendait
+plus sublime. Il s'y trouvait des cœurs qui battaient à sa vue; enfin,
+sans même avoir besoin de parler, elle se sentait en société, car les
+gouvernements ont beau faire de leur pis, la pitié se fera jour partout
+où il y aura des hommes.
+
+Mais comment attendrir des ours, percer des bois impénétrables, fondre
+des glaces éternelles, franchir les bruyères spongieuses d'un marais
+sans bornes, se garantir d'un froid mortel dans une baraque? comment
+enfin subsister seule avec son mari et ses cinq enfants, à cent lieues,
+peut-être plus loin de toute habitation humaine, si ce n'est de celle du
+surveillant des colons? car c'est là ce qu'on appelle en Sibérie
+coloniser!...
+
+Ce que j'admire autant que la résignation de la princesse, c'est ce
+qu'il lui a fallu trouver dans son cœur d'éloquence et de tendresse
+ingénieuse pour surmonter la résistance de son mari, et pour réussir à
+lui persuader qu'elle était encore moins à plaindre en restant avec lui,
+en souffrant comme lui, qu'elle ne le serait à Pétersbourg entourée de
+toutes les commodités de la vie, mais séparée de lui. Quand je considère
+ce qu'elle est parvenue à donner et à faire recevoir, je reste muet
+d'admiration; c'est ce triomphe du dévouement récompensé par le succès,
+puisqu'il est consenti par l'objet de tant d'amour, que je regarde comme
+un miracle de délicatesse, de force et de sensibilité; savoir faire le
+sacrifice de soi-même, c'est noble et rare; savoir faire accepter un
+pareil sacrifice, c'est sublime...
+
+Aujourd'hui, ce père et cette mère dénués de tout secours, sans force
+physique, contre tant d'infortunes, épuisés par les trompeuses
+espérances du passé, par l'inquiétude de l'avenir, perdus dans leur
+solitude, brisés dans l'orgueil de leur malheur qui n'a plus même de
+témoins, punis dans leurs enfants, dont l'innocence ne sert que
+d'aggravations au supplice de leurs parents: ces martyrs d'une politique
+féroce ne savent plus comment vivre eux et leur famille. Ces petits
+forçats de naissance, ces parias impériaux ont beau porter des numéros
+en guise de noms, s'ils n'ont plus de patrie, plus de place dans l'État,
+la nature leur a donné des corps qu'il faut nourrir et vêtir: une mère,
+quelque dignité, quelque élévation d'âme qu'elle ait, verra-t-elle périr
+le fruit de ses entrailles sans demander grâce? non; elle s'humilie;...
+et cette fois ce n'est pas par vertu chrétienne; la femme forte est
+vaincue par la mère au désespoir; prier Dieu ne suffit que pour le salut
+éternel, elle prie l'homme pour du pain: que Dieu lui pardonne!... elle
+voit ses enfants malades sans pouvoir les secourir, sans avoir aucun
+remède à leur administrer pour les soulager, pour les guérir peut-être,
+pour leur sauver la vie qu'ils vont perdre... Aux mines, on pouvait
+encore les faire soigner; dans leur nouvel exil ils manquent de tout.
+Dans ce dénûment extrême, elle ne voit plus que leur misère; le père, le
+cœur flétri par tant de malheur, la laisse agir selon son inspiration,
+bref, pardonnant... (demander grâce, c'est pardonner?...) pardonnant
+avec une générosité héroïque à la cruauté d'un premier refus, la
+princesse écrit une seconde lettre du fond de sa hutte; cette lettre est
+adressée à sa famille, mais destinée à l'Empereur. C'était se mettre
+sous les pieds de son ennemi, c'était oublier ce qu'on se doit à
+soi-même; mais qui ne l'absoudrait, l'infortunée?... Dieu appelle ses
+élus à tous les genres de sacrifices, même à celui de la fierté la plus
+légitime; Dieu est généreux et ses trésors sont inépuisables... Oh!
+l'homme qui pourrait comprendre la vie sans l'éternité n'aurait vu des
+choses de ce monde que le beau côté! il aurait vécu d'illusions comme on
+voudrait me faire voyager en Russie.
+
+La lettre de la princesse est arrivée à sa destination, l'Empereur l'a
+lue; et c'est pour me communiquer cette lettre qu'on m'a empêché de
+partir; je ne regrette pas le retard: je n'ai rien lu de plus simple ni
+de plus touchant: des actions comme les siennes dispensent des paroles:
+elle use de son privilége d'héroïne, elle est laconique, même en
+demandant la vie de ses enfants... C'est en peu de lignes qu'elle expose
+sa situation, sans déclamations, sans plaintes. Elle s'est placée
+au-dessus de toute éloquence: les faits seuls parlent pour elle; elle
+finit en implorant pour unique faveur la permission d'habiter à portée
+d'une apothicairerie, afin, dit-elle, de pouvoir donner quelque médecine
+à ses enfants quand ils sont malades... Les environs de Tobolsk,
+d'Irkutsk ou d'Orenbourg lui paraîtraient le paradis. Dans les derniers
+mots de sa lettre elle ne s'adresse plus à l'Empereur, elle oublie tout,
+excepté son mari, c'est à la pensée de leur cœur qu'elle répond avec une
+délicatesse et une dignité qui mériteraient l'oubli du forfait le plus
+exécrable: et elle est innocente!... et le maître auquel elle s'adresse
+est tout-puissant, et il n'a que Dieu pour juge de ses actes!... «Je
+suis bien malheureuse, dit-elle, pourtant si c'était à refaire, je le
+ferais encore.»
+
+Il s'est trouvé dans la famille de cette femme une personne assez
+courageuse, et quiconque connaît la Russie doit rendre hommage à cet
+acte de piété, une personne assez courageuse pour oser porter cette
+lettre à l'Empereur et même pour appuyer d'une humble supplication la
+requête d'une parente disgraciée. On n'en parle au maître qu'avec
+terreur comme on parlerait d'une criminelle; cependant devant tout autre
+homme que l'Empereur de Russie, on se glorifierait d'être allié à cette
+noble victime du devoir conjugal. Que dis-je? il y a là bien plus que le
+devoir d'une femme, il y a l'enthousiasme d'un ange.
+
+Néanmoins il faut compter pour rien tant d'héroïsme; il faut trembler,
+demander grâce pour une vertu qui force les portes du ciel; tandis que
+tous les époux, tous les fils, toutes les femmes, tous les humains
+devraient élever un monument en l'honneur de ce modèle des épouses, tous
+devraient tomber à ses pieds en chantant ses louanges; on la
+glorifierait devant les saints; on n'ose la nommer devant
+l'Empereur!!... Pourquoi règne-t-on, si ce n'est pour faire justice à
+tous les genres de mérite? Quant à moi, si elle revenait dans le monde,
+j'irais la voir passer, et si je ne pouvais m'approcher d'elle et lui
+parler, je me contenterais de la plaindre, de l'envier, et de la suivre
+de loin comme on marche derrière une bannière sacrée.
+
+Eh bien! après quatorze ans de vengeance suivie sans relâche, mais non
+assouvie... Ah! laissez éclater mon indignation, ménager les termes en
+racontant de tels faits ce serait trahir une cause sacrée! Que les
+Russes réclament s'ils l'osent: j'aime mieux manquer de respect au
+despotisme qu'au malheur. Ils m'écraseront s'ils le peuvent, mais au
+moins l'Europe apprendra qu'un homme à qui soixante millions d'hommes ne
+cessent de dire qu'il est tout-puissant, se venge!... Oui, c'est le mot
+vengeance que je veux attacher à une telle justice!! Donc après quatorze
+ans, cette femme ennoblie par tant d'héroïques misères, obtient de
+l'Empereur Nicolas, pour toute réponse, les paroles que vous allez lire,
+et que j'ai recueillies de la bouche même d'une personne à qui le
+courageux parent de la victime venait de les répéter: «Je suis étonné
+qu'on ose encore me parler... (deux fois en quinze ans!...) d'une famille
+dont le chef a conspiré contre moi.» Doutez de cette réponse, j'en doute
+moi-même, cependant j'ai la preuve qu'elle est vraie. La personne qui me
+l'a redite, mérite toute confiance; d'ailleurs les faits parlent: la
+lettre n'a rien changé au sort des exilés.
+
+Et la Russie se vante de l'abolition de la peine de mort[14]!! Modérez
+votre zèle, abolissez seulement le mensonge qui préside à tout, défigure
+tout, envenime tout chez vous et vous aurez fait assez pour le bien de
+l'humanité.
+
+Les parents des exilés, les Troubetzkoï, famille puissante, vivent à
+Pétersbourg; et ils vont à la cour!!!... Voilà l'esprit, la dignité,
+l'indépendance de l'aristocratie russe. Dans cet Empire de la violence,
+la peur justifie tout!.. bien plus, elle est assurée d'une récompense.
+La peur, embellie du nom de prudence et de modération, est le seul
+mérite qui ne reste jamais oublié.
+
+Il y a des personnes ici qui accusent la princesse Troubetzkoï de folie:
+«Ne peut-elle revenir seule à Pétersbourg?» dit-on. La dérision de la
+bassesse, c'est le coup de pied de l'âne. Fuyez un pays où l'on ne tue
+pas légalement, il est vrai, mais où l'on fait des familles de damnés au
+nom d'un fanatisme politique qui sert à tout absoudre.
+
+Plus d'hésitation, plus d'incertitude; pour moi l'Empereur Nicolas est
+enfin jugé... C'est un homme de caractère et de volonté, il en faut pour
+se constituer le geôlier d'un tiers du globe; mais il manque de
+magnanimité: l'usage qu'il fait de son pouvoir ne me le prouve que trop.
+Que Dieu lui pardonne; je ne le verrai plus heureusement! Je lui dirais
+ce que je pense de cette histoire et ce serait le dernier degré de
+l'insolence... D'ailleurs par cette audace gratuite, je porterais le
+coup de grâce aux infortunés dont j'aurais pris la défense sans mission,
+et je me perdrais moi-même[15].
+
+Quel cœur ne saignerait à l'idée du supplice volontaire de cette
+malheureuse mère? Mon Dieu! si c'est là ce que vous destinez sur la
+terre à la vertu la plus sublime, montrez-lui votre ciel, ouvrez-le pour
+elle avant l'heure de la mort!... Se figure-t-on ce que doit éprouver
+cette femme quand elle jette les yeux sur ses enfants, et qu'aidée de
+son mari, elle tâche de suppléer à l'éducation qui leur manque?
+l'éducation!.. c'est du poison pour ces brutes numérotées! et cependant
+des gens du monde, des personnes élevées comme nous, peuvent-elles se
+résigner à n'enseigner à leurs enfants que ce qu'ils doivent savoir pour
+être heureux dans la colonie sibérienne? Peuvent-elles renier tous leurs
+souvenirs, toutes leurs habitudes pour dissimuler le malheur de leur
+position aux innocentes victimes de leur amour? L'élégance native des
+parents ne doit-elle pas inspirer à ces jeunes sauvages des idées qu'ils
+ne pourront jamais réaliser? quel danger, quel tourment de tous les
+instants pour eux et quelle mortelle contrainte pour leur mère! Cette
+torture morale ajoutée à tant de souffrances physiques est pour moi un
+rêve affreux dont je ne puis me réveiller: depuis hier matin, à chaque
+instant du jour ce cauchemar me poursuit; je me surprends disant: que
+fait maintenant la princesse Troubetzkoï? Que dit-elle à ses enfants: de
+quel œil les regarde-t-elle? Quelle prière adresse-t-elle à Dieu pour
+ces créatures damnées avant de naître par la providence des Russes? Ah!
+ce supplice qui tombe sur une génération innocente déshonore toute une
+nation!!...
+
+Je finis par l'application trop méritée de ces vers de Dante. Quand je
+les appris par cœur j'étais loin de me douter de l'allusion qu'ils me
+fourniraient ici:
+
+ Ahi Pisa! vituperio delle genti
+ Del bel paese là dove 'l si sona;
+ Poi ch' i vicini a to punir son lenti,
+ Muova si la Capraia e la Gorgona;
+ E faccian siepe ad Arno in su la foce,
+ Si ch'egli annieghi in to ogni persona:
+ Che se 'I conte Ugolino aveva voce
+ D'aver tradita te de le castella;
+ Non dovei tu i figluioi porre à tal croce.
+ Innocenti i facea l'eta novella,
+ Novella Tebe, Uguiccion, e 'l Brigata
+ E gli altri due, ch' el canto suso appella.
+
+«Ah! Pise! honte des peuples de cette belle contrée, où le oui est
+sonore; puisque les voisins sont lents à te punir, que la Capraia et la
+Gorgona s'ébranlent et forment digue à l'Arno près de la mer afin qu'il
+noie chez toi tous tes citoyens. Que si le comte Ugolin passait pour
+avoir livré tes forteresses, devais-tu condamner ses enfants à un tel
+supplice? Innocents les faisait leur âge encore nouveau, nouvelle
+Thèbes, Uguiccion et le Brigata et les autres, que j'ai chantés plus
+haut.»
+
+J'achèverai mon voyage, mais sans aller à Borodino, sans assister à
+l'entrée de la cour au Kremlin; sans vous parler davantage de
+l'Empereur: qu'aurais-je à vous dire de ce prince que vous ne sachiez
+maintenant aussi bien que moi? Songez, pour vous faire une idée des
+hommes et des choses de ce pays, qu'il s'y passe bien d'autres histoires
+du genre de celles que vous venez de lire: mais elles sont et resteront
+ignorées: il a fallu un concours de circonstances que je regarde comme
+providentiel pour me révéler les faits et les détails que ma conscience
+me force à consigner ici.
+
+Je vais recueillir toutes les lettres que j'ai écrites pour vous depuis
+mon arrivée en Russie, et que vous n'avez pas reçues, car je les ai
+conservées par prudence; j'y joindrai celle-ci; et j'en ferai un paquet
+bien cacheté, que je déposerai en mains sûres, ce qui n'est pas chose
+facile à trouver à Pétersbourg. Puis je terminerai ma journée en vous
+écrivant une autre lettre, une lettre officielle qui partira demain par
+la poste; toutes les personnes, toutes les choses que je vois ici seront
+louées à outrance dans cette lettre. Vous y verrez que j'admire ce pays
+sans restriction avec tout ce qui s'y trouve et tout ce qui s'y fait...
+Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je suis persuadé que la police russe
+et que vous-même vous serez également les dupes de mon enthousiasme de
+commande et de mes éloges sans discernement ni restrictions[16].
+
+Si vous n'entendez plus parler de moi, pensez qu'on m'a emporté en
+Sibérie: ce voyage seul pourrait déranger celui de Moscou, que je ne
+différerai pas davantage, car mon feldjæger revient me dire que les
+chevaux de poste seront irrévocablement à ma porte demain matin.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-DEUXIÈME.
+
+Route de Pétersbourg à Moscou.--Rapidité du voyage.--Nature des
+matériaux.--Balustrades des ponts.--Cheval tombé.--Mot de mon
+feldjæger.--Portrait de cet homme.--Postillon battu.--Train dont on mène
+l'Empereur.--Asservissement des Russes.--Ce que l'ambition coûte aux
+peuples.--Le plus sûr moyen de gouverner.--À quoi devrait servir le
+pouvoir absolu?--Mot de l'Évangile.--Malheur des Slaves.--Desseins de
+Dieu sur l'homme.--Rencontre d'un voyageur russe.--Ce qu'il me prédit
+touchant ma voiture.--Prophétie accomplie.--Le postillon
+russe.--Ressemblance du peuple russe avec les gitanos d'Espagne.--Femmes
+de la campagne.--Leur coiffure, leur ajustement, leur chaussure.--La
+condition des paysans; meilleure que celle des autres Russes.--Résultat
+bienfaisant de l'agriculture.--Aspect du pays.--Bétail
+chétif.--Question.--La maison de poste.--Manière dont elle est
+décorée.--Des distances en Russie.--Aspect désolé du pays.--Habitations
+rurales.--Montagnes de Valdaï: exagération des Russes.--Toque des
+paysans; plumes de paon.--Chaussures de nattes.--Rareté des
+femmes.--Leur costume.--Rencontre d'une voiture de dames russes.--Leur
+manière de s'habiller en voyage.--Petites villes russes.--Petit lac;
+couvent dans un site romantique.--Forêts dévastées.--Plaines
+monotones.--Torjeck.--Cuir brodé, maroquin.--Côtelettes de
+poulet.--Aspect de la ville.--Ses environs.--Double chemin.--Troupeaux
+de bœufs.--Charrettes.--Encombrement de la route.
+
+
+ Pomerania, ce 3 août 1839, maison de poste à dix-huit lieues de
+ Pétersbourg.
+
+
+Voyager en poste sur la route de Pétersbourg à Moscou, c'est se donner
+pendant des jours entiers la sensation qu'on éprouvait lorsqu'on
+descendait les montagnes russes à Paris. On fait bien d'apporter une
+voiture anglaise à Pétersbourg, uniquement pour avoir le plaisir de
+parcourir sur des ressorts réellement élastiques (ceux des voitures
+russes ne le sont que de nom) cette fameuse route, la plus belle
+chaussée de l'Europe, au dire des Russes et je crois des étrangers. Il
+faut convenir qu'elle est bien soignée, mais dure, à cause de la nature
+des matériaux qui tout cassés qu'ils sont, et même en assez petits
+morceaux, s'incrustent dans le corps de la chaussée, où ils forment de
+petites aspérités immobiles et secouent les boulons au point d'en faire
+sauter un ou deux par poste; d'où il arrive qu'on perd au relais le
+temps qu'on a gagné sur la route, où l'on tourbillonne dans la poussière
+avec l'étourdissante rapidité d'un ouragan chassant les nuages devant
+lui. La voiture anglaise est bien agréable pour les premiers relais,
+mais à la longue on sent ici le besoin d'un équipage russe pour résister
+au train des postillons et à la dureté du chemin. Les garde-fous des
+ponts sont en belles grilles de fer ornées d'écussons aux armes
+impériales, et les poteaux qui soutiennent ces élégantes balustrades
+sont des piliers de granit équarris avec luxe; toutes ces choses ne font
+qu'apparaître aux yeux du voyageur abasourdi, le monde fuit derrière lui
+comme les rêves d'un malade.
+
+Cette route, plus large que les routes d'Angleterre, est tout aussi unie
+quoique moins douce, et les chevaux qui vous traînent sont petits, mais
+pleins de nerf.
+
+Mon feldjæger a des idées, une tenue, une figure qui ne me permettent
+pas d'oublier l'esprit qui règne dans son pays. En arrivant au second
+relais, un de nos quatre chevaux attelés de front manque des quatre
+pieds et tombe sous la roue. Heureusement le cocher, sûr de ceux qui lui
+restent, les arrête sur place; malgré la saison avancée, il fait encore
+dans le milieu du jour une chaleur brûlante, et la poussière rend l'air
+étouffant. Je pense que le cheval tombé vient d'être frappé d'un coup de
+soleil, et que si on ne le saigne à l'instant il va mourir; j'appelle
+mon feldjæger, et, tirant de ma poche un étui contenant une flamme de
+vétérinaire, je la lui offre en lui disant d'en faire usage tout de
+suite, s'il veut sauver la pauvre bête. Il me répond avec un flegme
+malicieux, sans prendre l'instrument que je lui présente, sans regarder
+l'animal: «C'est bien inutile, nous sommes au relais.»
+
+Là-dessus, au lieu d'aider le malheureux postillon à dégager l'animal,
+il entre dans l'écurie voisine pour nous faire préparer un autre
+attelage.
+
+Les Russes sont encore loin d'avoir comme les Anglais une loi pour
+protéger les animaux contre les mauvais traitements des hommes; chez eux
+au contraire les hommes auraient besoin qu'on plaidât leur cause comme
+on plaide à Londres pour les chiens et les chevaux. Mon feldjæger ne
+croirait pas à l'existence d'une telle loi.
+
+Cet homme, Livonien d'origine, parle allemand, heureusement pour moi.
+Sous les dehors d'une politesse officielle, à travers un langage
+obséquieux, on lui lit dans la pensée beaucoup d'insolence et
+d'obstination. Sa taille est grêle, ses cheveux d'un blond de filasse
+donnent à ses traits un air enfantin que dément l'expression dure de sa
+physionomie et surtout de ses yeux, dont le regard est faux et cruel;
+ils sont gris, bordés de cils presque blancs; son front est bombé, mais
+bas; ses épais sourcils sont d'un blond fade; son visage est sec; sa
+peau serait blanche, mais elle est tannée par l'action habituelle de
+l'air; sa bouche fine, toujours serrée au repos, est bordée de lèvres si
+minces, qu'on ne les entrevoit que lorsqu'il parle. Son uniforme, vert
+russe, proprement tenu, bien coupé, fixé autour des reins au moyen d'une
+ceinture de cuir bouclée par devant, lui donne une sorte d'élégance. Il
+a la démarche légère, mais l'esprit extrêmement lent.
+
+Malgré la discipline qui l'a façonné, on s'aperçoit qu'il n'est pas
+Russe d'origine: la race moitié suédoise, moitié teutonne qui peuple la
+côte méridionale du golfe de Finlande, est très-différente de celle des
+Slaves et des Finois qui dominent dans le gouvernement de Pétersbourg.
+Les vrais Russes valaient primitivement mieux que les populations
+bâtardes qui défendent les abords du pays.
+
+Ce feldjæger m'inspire peu de confiance; officiellement il s'appelle mon
+protecteur, mon guide; mais je vois en lui un espion déguisé, et je
+pense qu'à chaque instant il pourrait recevoir l'ordre de se déclarer
+sbire ou geôlier... De telles idées troubleraient le plaisir de voyager;
+mais je vous ai déjà dit qu'elles ne me viennent que lorsque j'écris: en
+route le mouvement qui m'emporte et la succession rapide des objets me
+distraient de tout.
+
+Je vous ai dit aussi que les Russes entre eux font assaut de politesse
+et de brutalité; tous se saluent et se frappent à l'envi les uns des
+autres: voici, entre mille, un nouvel exemple de cet échange de
+compliments et de mauvais traitements. Le postillon qui vient de me
+conduire à la maison de poste d'où je vous écris ceci, avait encouru au
+départ je ne sais par quelle faute, une peine qu'il est plus habitué à
+subir que je ne le suis à la voir infligée par un homme à un autre
+homme. Celui-ci donc tout jeune, on peut même dire tout enfant qu'il
+est, a été foulé aux pieds avant de me mener, et rudement frappé à coups
+de poing par son camarade, le chef de l'écurie. Les coups étaient forts,
+car je les entendais de loin retentir dans la poitrine du patient. Quand
+l'exécuteur des hautes œuvres, le justicier de la poste fut las de sa
+tâche, la victime se releva sans proférer une parole: essoufflé,
+tremblant, le malheureux rajuste sa chevelure, salue son supérieur, et,
+encouragé par le traitement qu'il vient de recevoir de lui, il monte
+légèrement sur mon siége, pour me faire faire au triple galop quatre
+lieues et demie ou cinq lieues en une heure. L'Empereur en fait sept.
+Les wagons du chemin de fer auraient de la peine à suivre sa voiture.
+Que d'hommes doivent être battus, que de chevaux doivent crever, pour
+rendre possible une si étonnante vélocité, et cela pendant cent
+quatre-vingts lieues de suite!... On prétend que l'incroyable rapidité
+de ces voyages en voiture découverte nuit à la santé: peu de poitrines
+résistent à l'habitude de fendre l'air si rapidement. L'Empereur est
+constitué de manière à supporter tout, mais son fils, moins robuste, se
+ressent des assauts qu'on livre à son corps, sous prétexte de le
+fortifier. Avec le caractère que ses manières, sa physionomie et son
+langage font supposer, ce prince doit souffrir dans son pays moralement
+autant que physiquement. C'est le cas d'appliquer le mot de Champfort:
+«Dans la vie de l'homme, il vient inévitablement un âge où il faut que
+le cœur se bronze ou se brise.»
+
+Le peuple russe me fait l'effet de ces hommes d'un talent gracieux et
+qui se croient nés exclusivement pour la force: avec le laisser aller
+des Orientaux il possède le sentiment des arts, ce qui équivaut à dire
+que la nature lui a donné le besoin de la liberté: au lieu de cela leurs
+maîtres en font des machines à oppression. Un homme, pour peu qu'il
+s'élève d'une ligne au-dessus de la tourbe, acquiert aussitôt le droit,
+bien plus, il contracte l'obligation de maltraiter d'autres hommes
+auxquels il est chargé de transmettre les coups qu'il reçoit d'en haut;
+quitte à chercher, dans les maux qu'il inflige, des consolations à ceux
+qu'il subit. Ainsi descend d'étage en étage l'esprit d'iniquité jusque
+dans les fondements de cette malheureuse société qui ne subsiste que par
+la violence; mais une violence telle qu'elle force l'esclave à se mentir
+à lui-même pour remercier le tyran; et de tant d'actes arbitraires dont
+se compose chaque existence particulière, naît ce qu'on appelle ici
+l'ordre public, c'est-à-dire une tranquillité morne, une paix
+effrayante, car elle tient de celle du tombeau; les Russes sont fiers de
+ce calme. Tant qu'un homme n'a pas pris son parti de marcher à quatre
+pattes, il faut bien qu'il s'enorgueillisse de quelque chose, ne fût-ce
+que pour conserver son droit au titre de créature humaine... Que si l'on
+parvenait à me prouver la nécessité de l'injustice et de la violence
+pour obtenir de grands résultats politiques, j'en conclurais que le
+patriotisme, loin d'être une vertu civique, comme on l'a dit jusqu'à
+présent, est un crime de lèse-humanité.
+
+Par esprit de réaction contre les doctrines chrétiennes on est convenu
+dans le monde, surtout depuis un siècle, de préconiser l'ambition, comme
+si ce n'était pas la plus cruelle, la plus impitoyable des passions, et
+comme si l'État se voyait à chaque instant menacé de manquer de talents
+orgueilleux, de cœurs avides, d'esprits dominateurs. Mais c'est surtout
+aux gouvernements qu'on permet l'ambition; il semble que les chefs des
+peuples aient le privilége de l'iniquité. Quant à moi, je ne vois nulle
+différence morale entre l'injuste convoitise d'une nation conquérante,
+et le vol à main armée d'un brigand. La seule distinction à établir
+entre les crimes publics et les forfaits isolés, c'est que les uns font
+un grand, et les autres un petit mal.
+
+Les Russes s'excusent à leurs propres yeux par la pensée que le
+gouvernement qu'ils subissent est favorable à leurs ambitieuses
+espérances; mais tout but qui ne peut être atteint que par de tels
+moyens est mauvais. Ce peuple est intéressant; je reconnais chez les
+individus des dernières classes une sorte d'esprit dans leur pantomime,
+de souplesse, de prestesse dans leurs mouvements, de finesse, de
+mélancolie, de grâce dans leur physionomie qui dénote des hommes de
+race: on en a fait des bêtes de somme. Me persuadera-t-on qu'il faille
+superposer les dépouilles de ce bétail humain dans le sol, pour que la
+terre s'engraisse pendant des siècles avant de pouvoir produire des
+générations dignes de recueillir la gloire que la Providence promet aux
+Slaves? La Providence défend de faire un petit mal, même dans l'espoir
+du plus grand bien.
+
+Ce n'est pas à dire qu'on doive et qu'on puisse aujourd'hui gouverner la
+Russie comme on gouverne les autres pays de l'Europe; seulement, je
+soutiens qu'on éviterait bien des maux si l'exemple de l'adoucissement
+des mœurs était donné d'en haut. Mais qu'espérer d'un peuple de
+flatteurs, flatté par son souverain? Au lieu de les élever à lui, il
+s'efforce de s'abaisser à leur niveau.
+
+Si la politesse de la cour influe sur les manières des hommes des
+dernières classes, n'est-il pas permis de penser que l'exemple de la
+clémence donné par un prince absolu, inspirerait le sentiment de
+l'humanité à tout son peuple?
+
+Usez de sévérité contre ceux qui abusent et de mansuétude contre ceux
+qui souffrent, et bientôt vous aurez changé votre troupeau en nation...
+problème difficile à résoudre sans doute; mais n'est-ce pas pour
+exécuter ce qui serait impossible à d'autres que vous êtes déclaré et
+reconnu tout-puissant ici-bas? L'homme qui occupe la place de Dieu sur
+la terre ne doit reconnaître d'impossible que le mal. Il est obligé de
+ressembler à la Providence pour légitimer la puissance qu'il s'attribue.
+
+Si le pouvoir absolu n'est qu'une fiction qui flatte l'amour-propre d'un
+seul homme aux dépens de la dignité d'un peuple, il faut l'abolir; si
+c'est une réalité, elle coûte trop cher pour ne servir à rien.
+
+Vous voulez gouverner la terre comme les anciennes sociétés: par la
+conquête; vous prétendez vous emparer par les armes des pays qui sont à
+votre convenance, et de là opprimer le reste du monde par la terreur:
+tel est votre but; et les moyens que vous prenez vous y mèneront,
+dites-vous... c'est possible; mais moi je déteste et votre but et vos
+moyens.
+
+L'extension de puissance que vous rêvez n'est point intelligente, elle
+n'est point morale; et si Dieu vous l'accorde ce sera pour le malheur du
+monde.
+
+Je le sais trop, la terre n'est pas le lieu où la justice absolue
+triomphe. Néanmoins le principe reste immuable, le mal est mal en lui
+sans égard à ses effets: soit qu'il serve à la perte ou à
+l'agrandissement d'un peuple, à la fortune ou au déshonneur d'un homme,
+il pèse toujours du même poids dans la balance éternelle. Ni la
+perversité d'un individu, ni les crimes d'un gouvernement ne sont jamais
+entrés dans les desseins de la Providence; Dieu n'excuse pas plus les
+forfaits d'un Roi et de son peuple que ceux d'un chef de bandits et de
+sa troupe. Mais s'il n'a pas voulu les actions coupables, le résultat
+des événements s'accorde toujours avec les vues de sa justice, car cette
+justice veut toutes les conséquences du crime qu'elle ne voulait pas.
+Dieu fait l'éducation du genre humain, et toute éducation est une suite
+d'épreuves.
+
+Les conquêtes de l'Empire romain n'ont pas ébranlé la foi chrétienne; le
+pouvoir oppressif de la Russie n'empêchera pas la même foi de subsister
+dans le cœur des justes. La foi durera sur la terre autant que
+l'inexplicable et l'incompréhensible.
+
+Dans un monde où tout est mystère, depuis la grandeur et la décadence
+des nations jusqu'à la reproduction et la disparition d'un brin d'herbe,
+où le microscope nous en apprend autant sur l'intervention de Dieu dans
+la nature que le télescope dans le ciel, que la renommée dans
+l'histoire, la foi se fortifie de l'expérience de chaque jour, car elle
+est la seule lumière analogue aux besoins d'un être entouré de ténèbres
+et qui de sa nature n'atteint qu'au doute.
+
+Si nous étions destinés à souffrir l'ignominie d'une nouvelle invasion,
+le triomphe des vainqueurs ne m'attesterait que les fautes des vaincus.
+
+Aux yeux de l'homme qui pense, le succès ne prouve rien, si ce n'est que
+la vie de la terre n'est ni le premier ni le dernier mode de la vie
+humaine. Laissons aux juifs leur croyance intéressée et rappelons-nous
+le mot de Jésus-Christ: _Mon royaume n'est pas de ce monde_.
+
+Ce mot si choquant pour l'homme charnel, on est bien forcé de le répéter
+à chaque pas qu'on fait en Russie; à la vue de tant de souffrances
+inévitables, de tant de cruautés nécessaires, de tant de larmes non
+essuyées, de tant d'iniquités volontaires et involontaires, car ici
+l'injustice est dans l'air; devant le spectacle de ces calamités
+répandues non sur une famille, non sur une ville, mais sur une race, sur
+un peuple habitant le tiers du globe, l'âme éperdue est contrainte de se
+détourner de la terre, et de s'écrier: «C'est bien vrai, mon Dieu! votre
+royaume n'est pas de ce monde.»
+
+Hélas! pourquoi mes paroles ont-elles si peu de puissance? Que ne
+peuvent-elles égaler par leur énergie l'excès d'un malheur qu'on ne
+saurait consoler que par un excès de pitié! Le spectacle de cette
+société, dont tous les ressorts sont tendus comme la batterie d'une arme
+qu'on va tirer, me fait peur au point de me donner le vertige.
+
+Depuis que je vis en ce pays, et que je connais le fond du cœur de
+l'homme qui le gouverne, j'ai le fièvre et je m'en vante, car si l'air
+de la tyrannie me suffoque, si le mensonge me révolte, je suis donc né
+pour quelque chose de mieux, et les besoins de ma nature, trop nobles
+pour pouvoir être satisfaits dans des sociétés comme celle que je
+contemple ici, me présagent un bonheur plus pur pour moi et pour mes
+semblables. Dieu ne nous a pas doués de facultés sans emploi. Sa pensée
+nous assigne notre place de toute éternité; c'est à nous de ne pas nous
+rendre indignes de la gloire qu'il nous réserve et du poste qu'il nous
+destine. Ce qu'il y a de meilleur en nous a son terme en lui.
+
+Savez-vous ce qui vous condamne à lire ces réflexions? c'est un accident
+arrivé à ma voiture et qui me donne le loisir de vous peindre tout ce
+qui naît dans ma pensée.
+
+À deux heures d'ici, j'ai rencontré un Russe de ma connaissance qui
+avait été visiter une de ses terres et revenait à Pétersbourg. Nous nous
+arrêtons pour causer un instant; le Russe, en regardant ma voiture, se
+met à rire et à me montrer un lisoir, une traverse, des brides,
+l'encastrure, les mains de derrière et une des jambes de force d'un
+ressort.
+
+«Vous voyez toutes ces pièces? me dit-il, elles n'arriveront pas
+entières à Moscou. Les étrangers qui s'obstinent à se servir de leurs
+voitures chez nous, partent comme vous partez et reviennent en
+diligence.
+
+--Même pour n'aller qu'à Moscou?
+
+--Même pour n'aller qu'à Moscou.
+
+--Les Russes m'ont dit que c'était la plus belle route de l'Europe; je
+les ai crus sur parole.
+
+--Il y a des ponts qui manquent, des parties de chemins à refaire; on
+quitte la chaussée à chaque instant pour traverser des ponts provisoires
+en planches inégales, et grâce à l'inattention de nos postillons les
+voitures étrangères cassent toujours dans ces mauvais passages.
+
+--Ma voiture est anglaise et éprouvée par de longs voyages.
+
+--Nulle part on ne mène aussi vite que chez nous; les voitures ainsi
+emportées éprouvent tous les mouvements d'un vaisseau: le tangage et le
+roulis combinés comme dans les grands orages; pour résister à ces longs
+balancements sur une route unie comme celle-ci, mais dont le fond est
+dur, il faut, je vous le répète, qu'elles aient été construites dans le
+pays.
+
+--Vous avez encore le vieux préjugé des voitures lourdes et massives; ce
+ne sont pourtant pas les plus solides.
+
+--Bon voyage! vous me direz des nouvelles de la vôtre, si elle arrive à
+Moscou.»
+
+À peine avais-je quitté cet oiseau de mauvais augure qu'un lisoir a
+cassé. Nous étions près du relais, où me voici arrêté. Notez que je n'ai
+fait encore que dix-huit lieues sur cent quatre-vingts... Je serai forcé
+de renoncer au plaisir d'aller vite, et j'apprends un mot russe pour
+dire: doucement, c'est le contraire de ce que disent les autres
+voyageurs.
+
+Un postillon russe, vêtu de son cafetan de gros drap, ou s'il fait chaud
+comme aujourd'hui, couvert de sa simple chemise de couleur qui fait
+tunique, paraît au premier coup d'œil un homme de race orientale; à voir
+seulement l'attitude qu'il prend en s'asseyant sur son siége on
+reconnaît la grâce asiatique. Les Russes ne mènent qu'en cochers, à
+moins qu'une voiture très-lourde n'exige un attelage de six ou huit
+chevaux, et même dans ce cas le premier postillon mène du siége. Ce
+postillon ou cocher tient dans ses mains tout un sac de cordes; ce sont
+les huit rênes du quadrige: deux pour chacun des chevaux attelés de
+front. La grâce, la facilité, la prestesse et la sûreté avec lesquelles
+il dirige ce pittoresque attelage; la vivacité de ses moindres
+mouvements, la légèreté de sa démarche lorsqu'il met pied à terre, sa
+taille élancée, sa manière de porter ses vêtements, toute sa personne
+enfin rappelle les peuples les plus naturellement élégants de la terre,
+et surtout les gitanos d'Espagne. Les Russes sont des gitanos blonds.
+
+Déjà j'ai aperçu quelques paysannes moins laides que celles des rues de
+Pétersbourg. Leur taille manque toujours de finesse, mais leur visage a
+de l'éclat, leur teint est frais et brillant; dans cette saison, leur
+coiffure consiste en un mouchoir d'indienne lié autour de la tête et
+dont les pointes retombent par derrière avec une grâce qui me paraît
+naturelle à ce peuple. Elles portent quelquefois une petite redingote
+coupée aux genoux, liée à la taille avec une ceinture et fendue
+au-dessous des hanches pour former deux basques qui s'ouvrent par devant
+en laissant voir la jupe. La forme de cet ajustement a de l'élégance,
+mais ce qui dépare ces femmes, c'est leur chaussure: elle consiste en
+une paire de bottes de cuir gras à grosses semelles arrondies du bout.
+Les pieds de ces bottes sont larges, grimaçants, et la tige en est
+plissée au point de cacher entièrement la forme de la jambe, on dirait
+qu'elles ont dérobé la chaussure de leurs maris.
+
+Les maisons ressemblent à celles que je vous ai décrites en revenant de
+Schlusselbourg; mais elles ne sont pas toutes aussi élégantes. L'aspect
+des villages est monotone: un village, c'est toujours deux lignes plus
+ou moins longues de chaumières en bois, régulièrement plantées, à une
+certaine distance de la grande route, car en général la rue du village
+dont la chaussée fait le milieu, est plus large que l'encaissement de
+cette route. Chaque cabane construite en pièces de bois assez
+grossières, a le pignon tourné vers le chemin. Ces habitations se
+ressemblent toutes; mais, malgré l'inévitable ennui qui résulte d'une
+telle uniformité, il m'a paru qu'un air d'aisance et même de bien-être
+régnait dans les villages. Ils sont champêtres sans être pittoresques,
+on y respire le calme de la vie pastorale, dont on jouit doublement en
+quittant Pétersbourg. Les habitants des campagnes ne me paraissent pas
+gais, mais ils n'ont pas non plus l'air malheureux comme les soldats et
+les employés du gouvernement; de tous les Russes ce sont ceux qui
+souffrent le moins de l'absence de la liberté; s'ils sont les plus
+esclaves, ils sont les moins inquiets.
+
+Les travaux de l'agriculture sont propres à réconcilier l'homme avec la
+vie sociale, quelque prix qu'elle coûte; ils lui inspirent la patience,
+et lui font supporter tout pourvu qu'on lui permette de se livrer sans
+trouble à des occupations qui toutes sont analogues à sa nature.
+
+Le pays que j'ai parcouru jusqu'ici est une mauvaise forêt marécageuse
+où l'on ne découvre à perte de vue que de petits bouleaux avortés et de
+misérables pins clair-semés dans une plaine stérile. On ne voit ni
+campagne cultivée, ni bois touffus et productifs; l'œil ne se repose que
+sur de maigres champs ou sur des forêts dévastées. Le bétail est ce qui
+rapporte le plus; mais il est chétif et de mauvaise qualité. Ici le
+climat opprime les bêtes comme le despotisme tyrannise l'homme. On
+dirait que la nature et la société luttent d'efforts pour y rendre la
+vie difficile. Quand on pense aux données physiques d'où il a fallu
+partir pour organiser ici une société, on n'a plus le droit de s'étonner
+de rien, si ce n'est de trouver la civilisation matérielle aussi avancée
+qu'elle l'est chez un peuple si peu favorisé par la nature.
+
+Serait-il vrai qu'il y eût dans l'unité des idées et dans la fixité des
+choses des compensations à l'oppression même la plus révoltante? Quant à
+moi je ne le pense pas, mais s'il m'était prouvé que ce régime fût le
+seul sous lequel pouvait se fonder et se soutenir l'Empire russe, je
+répondrais par une simple question: était-il essentiel aux destinées du
+genre humain que les marais de la Finlande fussent peuplés, et que des
+hommes réunis là pour leur malheur y bâtissent une ville merveilleuse à
+voir, mais qui au fond n'est qu'une singerie de l'Europe occidentale? Le
+monde civilisé n'a gagné à l'agrandissement des Moscovites que la peur
+d'une invasion nouvelle et le modèle d'un despotisme sans miséricorde
+comme sans exemple, si ce n'est dans l'histoire ancienne. Encore, s'il
+était heureux, ce peuple!... mais il est la première victime de
+l'ambition dont se nourrit l'orgueil de ses maîtres.
+
+La maison d'où je vous écris est d'une élégance qui contraste
+grossièrement avec la nudité des campagnes environnantes, elle est à la
+fois poste et auberge, et je la trouve presque propre. On la prendrait
+pour l'habitation de campagne de quelque particulier aisé; des stations
+de ce genre, quoique moins soignées que celle de Pomerania, sont bâties
+et entretenues de distance en distance sur cette route aux frais du
+gouvernement: les murs et les plafonds de celle-ci sont peints à
+l'italienne; le rez-de-chaussée, composé de plusieurs salles spacieuses,
+ressemble assez à un restaurateur de province en France. Les meubles
+sont recouverts en cuir; les siéges sont en canne et propres en
+apparence: partout on voit de grands canapés pouvant tenir lieu de lits,
+mais j'ai déjà trop d'expérience pour risquer d'y dormir; je n'ose même
+pas m'y asseoir; dans les auberges russes, sans excepter les plus
+recherchées, les meubles de bois à coussins rembourrés sont autant de
+ruches où fourmille et pullule la vermine.
+
+Je porte avec moi mon lit, qui est un chef-d'œuvre d'industrie russe. Si
+je casse encore une fois d'ici à Moscou, j'aurai le temps de profiter de
+ce meuble, et de m'applaudir de ma précaution; mais à moins d'accident
+on n'a pas besoin de s'arrêter entre Pétersbourg et Moscou. La route est
+belle, et il n'y a rien à voir: il faut donc être forcé à descendre de
+voiture pour interrompre le voyage.
+
+(_Suite de la même lettre_.)
+
+ Yedrova entre Novgorod-la-Grande et Valdaï, ce 4 août 1839.
+
+Il n'y a pas de distance en Russie: c'est ce que disent les Russes, et
+ce que tous les voyageurs sont convenus de répéter. J'avais adopté comme
+les autres ce jugement tout fait; mais l'incommode expérience me force
+de dire précisément le contraire. Tout est distance en Russie: il n'y a
+pas autre chose dans ces plaines vides à perte de vue; deux ou trois
+points intéressants sont séparés les uns des autres par des espaces
+immenses. Ces intervalles sont des déserts sans beautés pittoresques: la
+route de poste détruit la poésie de la steppe; il ne reste que l'étendue
+de l'espace, et l'ennui de la stérilité. C'est nu et pauvre, ce n'est
+pas imposant comme un sol illustré par la gloire de ses habitants, comme
+la Grèce ou la Judée dévastées par l'histoire et devenues le poétique
+cimetière des nations; ce n'est pas non plus grandiose comme une nature
+vierge: ce n'est que laid, c'est une plaine tantôt aride, tantôt
+marécageuse, et ces deux espèces de stérilité varient seules l'aspect
+des paysages. Quelques villages de moins en moins soignés à mesure qu'on
+s'éloigne de Pétersbourg, attristent le paysage au lieu de l'égayer. Les
+maisons ne sont que des amas de troncs d'arbres assez bien joints,
+supportant des toits de planches auxquels on ajoute quelquefois pour
+l'hiver une double couverture en chaume. Ces habitations doivent être
+chaudes, mais leur aspect est attristant: elles ressemblent aux baraques
+d'un camp; seulement elles sont plus sales que l'intérieur des baraques
+provisoires des soldats.
+
+Les chambres de ces cases sont infectes, noires, et l'on y manque d'air.
+Il ne s'y trouve pas de lits: l'été on dort sur des bancs qui forment
+divan le long des murs de la salle, et l'hiver sur le poêle, ou sur le
+plancher autour du poêle, c'est-à-dire qu'un paysan russe campe toute sa
+vie. Le mot demeurer suppose une manière de vivre confortable, des
+habitudes domestiques ignorées de ce peuple.
+
+En passant par Novgorod-la-Grande[17], je n'ai vu aucun des anciens
+édifices de cette ville qui fut longtemps une république, et qui devint
+le berceau de l'Empire russe, je dormais profondément quand nous l'avons
+traversée; si je retourne en Allemagne par Vilna et Varsovie, je n'aurai
+vu ni le Volkof, ce fleuve qui fut le tombeau de tant de citoyens, car
+la turbulente république n'épargnait pas la vie de ses enfants, ni
+l'église de Sainte-Sophie à laquelle se rattache le souvenir des
+événements les plus glorieux de l'histoire russe, avant la dévastation
+et l'asservissement définitif de Novgorod par Ivan IV, ce modèle de tous
+les tyrans modernes.
+
+On m'avait beaucoup parlé des montagnes de Valdaï que les Russes
+appellent pompeusement la Suisse moscovite. J'approche de cette ville,
+et depuis une trentaine de lieues je remarque que le terrain devient
+inégal, sans qu'on puisse dire qu'il soit montagneux: ce sont de petits
+ravins où la route est tracée de manière à ce qu'on monte et descende
+les pentes au galop; on continue d'être bien mené tout en perdant du
+temps à chaque relais: les postillons russes sont lents à garnir et à
+atteler leurs chevaux.
+
+Les paysans de ce canton portent une toque aplatie et large du haut,
+mais très-serrée contre la tête: cette coiffure ressemble à un
+champignon: elle est quelquefois entourée d'une plume de paon roulée
+autour du bandeau qui touche le front: si l'homme porte un chapeau, le
+même ornement est fixé autour du ruban. Le plus souvent leur chaussure
+est faite de nattes de roseau tissées par les paysans eux-mêmes et
+attachées aux jambes en guise de bottines avec des ficelles pour servir
+de lacets. C'est plus beau en sculpture qu'agréable à voir dans la vie
+usuelle. Quelques statues antiques nous prouvent l'ancienneté de cet
+ajustement.
+
+Les paysannes sont toujours rares[18]; on voit dix hommes avant de
+rencontrer une femme: celles que j'ai pu apercevoir avaient un costume
+qui annonce l'absence totale de coquetterie: c'est une espèce de
+peignoir très-large qui s'agrafe au col et tombe jusqu'à terre. Ce
+surtout qui ne marque nullement la taille, est fermé par devant au moyen
+d'un rang de boutons, un grand tablier de la même longueur et attaché
+derrière les épaules par deux courtes bretelles croisées sans aucune
+grâce, car elles ressemblent aux cordons d'un sac, complète le costume
+champêtre. Elles marchent presque toutes pieds nus; les plus riches ont
+toujours pour chaussures les grosses bottes que j'ai déjà décrites.
+Elles se couvrent la tête avec des mouchoirs d'indienne ou des morceaux
+de toile en façon de serre-tête. La vraie coiffure nationale des femmes
+russes ne se porte que les jours de fête: c'est encore aujourd'hui celle
+des dames de la cour: elle consiste en une espèce de shako ouvert d'en
+haut, ou plutôt de diadème extrêmement élevé qui fait le tour de la
+tête. Il est brodé de pierreries pour les dames, et de fleurs en fils
+d'or et d'argent pour les paysannes. Cette couronne a de la noblesse et
+ne ressemble à aucune autre coiffure si ce n'est à la tour de Cybèle.
+
+Les paysannes ne sont pas les seules femmes mal soignées. J'ai vu des
+_dames_ russes qui ont en voyage une toilette des plus négligées. Ce
+matin, dans une maison de poste où je m'étais arrêté pour déjeuner, j'ai
+rencontré toute une famille que je venais de laisser à Pétersbourg où
+elle habite un de ces palais élégants que les Russes sont fiers de
+montrer aux étrangers. Ces dames étaient là magnifiquement vêtues à la
+mode de Paris. Mais dans l'auberge où, grâce à de nouveaux accidents
+arrivés à ma voiture, je fus rejoint par elles, c'était d'autres
+personnes; je les trouvais si bizarrement métamorphosées qu'à peine
+pouvais-je les reconnaître; les fées étaient devenues sorcières.
+Figurez-vous des jeunes personnes que vous n'auriez vues que dans le
+monde et qui, tout à coup, reparaîtraient devant vous en costume de
+Cendrillon, et pire, coiffées de vieux serre-tête en toile soi-disant
+blanche, sans chapeaux ni bonnets, portant des robes sales, des fichus
+déguenillés et qui ressemblent à des serviettes, traînant aux pieds des
+savates en guise de souliers et de pantoufles: il y a bien là de quoi
+vous persuader que vous êtes ensorcelé.
+
+Ce qu'il y avait de pis, c'est que les voyageuses étaient suivies d'un
+train considérable. Ce peuple de valets, hommes et femmes, affublés de
+vieux habits plus dégoûtants que ceux de leurs maîtresses, allant,
+venant, faisant un bruit infernal, complétaient l'illusion d'une scène
+du sabbat. Tout cela criait, courait çà et là; on buvait, on mangeait,
+on engloutissait les vivres avec une avidité capable d'ôter l'appétit à
+l'homme le plus affamé. Cependant ces dames n'oubliaient pas de se
+plaindre avec affectation devant moi de la malpropreté de la maison de
+poste, comme si elles eussent eu le droit de remarquer de la négligence
+quelque part; je me croyais tombé au milieu d'une halte de Bohémiennes,
+si ce n'est que les Bohémiennes n'ont pas de prétentions.
+
+Moi qui me pique de n'être pas difficile en voyage, je trouve les
+maisons de poste établies sur cette route par le gouvernement,
+c'est-à-dire par l'Empereur, assez confortables; j'y ai fait presque
+bonne chère; on y pourrait même coucher pourvu qu'on se passât de lit:
+car ce peuple nomade ne connaît que le tapis de Perse ou de peau de
+mouton, ou même de natte étendue sur un divan, et sous une tente, tente
+de bois, de plâtre ou de toile: c'est toujours un souvenir du bivouac;
+l'usage du coucher comme meuble de première nécessité n'a pas encore été
+adopté par les peuples de race slave; le lit finit à l'Oder.
+
+Quelquefois au bord des petits lacs dont est parsemé l'immense marécage
+qu'on appelle la Russie, on aperçoit de loin une ville, c'est-à-dire un
+amas de petites maisons en planches grises qui se reflètent dans l'eau
+et produisent un effet assez pittoresque. J'ai traversé deux ou trois de
+ces ruches d'hommes, mais je n'ai remarqué que la ville de Zimagoy.
+C'est une rue de maisons toutes en bois; cette rue assez montueuse a une
+lieue de long, et ce qui fait qu'on ne l'oublie pas, c'est qu'à quelque
+distance, on découvre de l'autre côté d'un des golfes du petit lac du
+même nom, un couvent romantique et dont les tours blanches se détachent
+pittoresquement au-dessus d'une forêt de sapins, qui m'a paru plus haute
+et plus touffue qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu'à présent en
+Russie. Quand on songe à la consommation de bois que font les Russes,
+soit pour construire leurs maisons, soit pour les chauffer, on s'étonne
+qu'il reste des forêts dans leur pays.
+
+Toutes celles que j'ai traversées jusqu'ici sont dégarnies d'arbres. On
+appelle cela des bois, mais ce sont des halliers fangeux et dévastés, où
+dominent de loin en loin des pins de peu d'apparence, et quelques
+bouleaux dont les maigres cépées ne peuvent servir qu'à empêcher de
+cultiver la terre.
+
+(_Suite de la même lettre_.)
+
+ Torjeck, ce 5 août 1839.
+
+On ne voit pas de loin dans les plaines parce que tout y fait obstacle à
+l'œil; un buisson, une barrière, un palais vous cachent des lieues de
+terrain avec l'horizon qui les termine. Du reste ici nul paysage ne se
+grave dans la mémoire, nul site n'attire vos regards; pas une ligne
+pittoresque, les plans sont rares, sans mouvement, sans lignes
+contrariées; aussi ne contrastent-ils point entre eux; sur un terrain
+dénué d'accidents, il faudrait au moins les couleurs du ciel méridional:
+elles manquent à cette partie de la Russie, où la nature doit être
+comptée absolument pour rien.
+
+Ce qu'on appelle les montagnes de Valdaï sont une suite de pentes et de
+contre-pentes aussi monotones que les plaines tourbeuses de Novgorod.
+
+La ville de Torjeck est citée pour ses fabriques de cuir; c'est ici
+qu'on fait ces belles bottes ouvragées, ces pantoufles brodées en fils
+d'or et d'argent, délices de tous les élégants de l'Europe, surtout de
+ceux qui aiment les choses bizarres pourvu qu'elles viennent de loin.
+Les voyageurs qui passent par Torjeck y paient les cuirs fabriqués dans
+cette ville beaucoup plus cher qu'on ne les vend à Pétersbourg ou à
+Moscou.
+
+Le beau maroquin, le cuir de Russie parfumé se fait à Kazan, et c'est
+surtout à la foire de Nijni qu'on peut, dit-on, l'acheter à bon marché,
+et choisir ce qu'on veut parmi des montagnes de peaux.
+
+Torjeck a encore une autre spécialité, pour parler le langage du jour,
+ce sont les côtelettes de poulet. L'Empereur s'arrêtant un jour à
+Torjeck, dans une petite auberge, y a mangé des côtelettes de poulet
+farcies, et à son grand étonnement, il les a trouvées bonnes. Aussitôt
+les côtelettes de Torjeck sont devenues célèbres par toute la Russie.
+Voici leur origine[19]. Un Français malheureux avait été bien reçu et
+bien traité dans ce lieu par l'aubergiste; c'était une femme. Avant de
+partir il lui dit: «Je ne puis vous payer, mais je ferai votre fortune»;
+et il lui montra comment il fallait accommoder les côtelettes de poulet.
+Le bonheur voulut, m'a-t-on dit, que cette précieuse recette fût
+éprouvée d'abord sur l'Empereur et qu'elle réussît. L'aubergiste de
+Torjeck est morte; mais ses enfants ont hérité de sa renommée, et ils
+l'exploitent.
+
+Torjeck, lorsque cette ville apparaît tout d'un coup aux yeux du
+voyageur qui vient de Pétersbourg, fait l'effet d'un camp au milieu d'un
+champ de blé. Ses maisons blanchies, ses tours, ses pavillons rappellent
+aussi les minarets des mosquées de l'Orient. On aperçoit les flèches
+dorées des dômes, on voit des clochers ronds, d'autres carrés, les uns
+sont à plusieurs étages, les autres sont bas, tous sont peints en vert,
+en bleu; quelques-uns sont ornés de petites colonnes; en un mot, cette
+ville annonce Moscou. Le terrain qui l'entoure est bien cultivé, c'est
+une plaine nue, ornée de seigle; je préfère de beaucoup encore cette vue
+à l'aspect des bois malades dont mes yeux ont été attristés depuis deux
+jours: la terre labourée est au moins fertile: on pardonne à une contrée
+de manquer de beautés pittoresques en faveur de sa richesse; mais une
+terre stérile et qui pourtant n'a pas la majesté du désert, est ce que
+je connais de plus ennuyeux à parcourir.
+
+J'ai oublié de faire mention d'une chose assez singulière qui m'a frappé
+au commencement du voyage.
+
+Entre Pétersbourg et Novgorod, pendant plusieurs relais de suite, je
+remarquai une seconde route parallèle à la chaussée principale qu'elle
+suivait sans interruption à une distance peu considérable. Cette espèce
+de contre-allée avait des barrières, des garde-fous, des ponts en bois
+pour aider à traverser les cours d'eau et les mares; enfin on n'avait
+rien négligé afin de rendre ce chemin praticable, quoiqu'il fût moins
+beau et beaucoup plus raboteux que la grande route. Arrivé à un relais
+je fis demander au maître de poste la cause de cette singularité: mon
+feldjæger me transmit l'explication de cet homme; la voici: cette route
+de rechange est destinée aux rouliers, aux bestiaux et aux voyageurs,
+quand l'Empereur ou les personnes de la famille Impériale se rendent à
+Moscou. On évite par cette séparation la poussière et les embarras qui
+incommoderaient et retarderaient les augustes voyageurs si la grande
+route restait publique au moment de leur passage. Je ne sais si le
+maître de poste s'est moqué de moi, il parlait d'un air très-sérieux, et
+trouvait fort simple à ce qu'il me parut, de laisser accaparer le chemin
+par le souverain dans un pays où le souverain est tout. Le roi qui
+disait: _la France c'est mois_! s'arrêtait pour laisser passer un
+troupeau de moutons, et sous son règne le piéton, le roulier, le manant
+qui suivait le grand chemin, répétait notre vieux adage aux princes
+qu'il rencontrait: «La route est pour tout le monde;» ce qui fait
+vraiment les lois, c'est la manière de les appliquer.
+
+En France les mœurs et les usages ont de tout temps rectifié les
+institutions politiques; en Russie ils les exagèrent dans l'application,
+ce qui fait que les conséquences deviennent pires que les principes.
+
+Au reste, je dois dire que cette double route finit à Novgorod; on a
+sans doute pensé que l'encombrement serait plus grand aux environs de la
+capitale; ou peut-être a-t-on renoncé à continuer ce chemin de rebut.
+
+Il faut convenir qu'avec le train dont on est mené en Russie, les
+troupeaux de bœufs que vous rencontrez à chaque instant sur la grande
+route, ainsi que les longues files de charrettes conduites par un seul
+roulier, peuvent occasionner des accidents graves et fréquents. La
+précaution de la double route est peut-être plus nécessaire ici
+qu'ailleurs; mais je ne voudrais pas qu'on attendît pour écarter le
+danger qu'il menaçât la vie de l'Empereur ou des membres de sa famille:
+ceci n'est pas dans l'esprit de Pierre-le-Grand, qui empruntait aux
+marchands de Pétersbourg le prix des drowskas de louage dans lesquels il
+se faisait voiturer, et qui lorsqu'on voulait fermer un de ses parcs au
+public, s'écriait: «Vous croyez donc que j'ai dépensé tant d'argent pour
+moi tout seul?»
+
+Adieu; si je continue mon voyage sans accident ma première lettre sera
+datée de Moscou. Chacune des lettres que je vous écris est ployée sans
+adresse et cachée le plus secrètement possible. Mais toutes mes
+précautions seraient insuffisantes si l'on venait à m'arrêter et à
+fouiller ma voiture.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-TROISIÈME.
+
+Madame la comtesse O'Donnell.--Postillons enfants.--Leur manière de
+mener.--Elle ressemble à une tempête sur mer.--Souvenirs du cirque des
+anciens.--Pindare.--Marche poétique.--Adresse merveilleuse.--Routes
+encombrées de rouliers.--Chariots à un cheval.--Grâce naturelle du
+peuple russe.--Élégance qu'il donne aux objets dont il se sert.--Intérêt
+particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs.--Costume des
+femmes.--Bourgeoises de Torjeck.--Leur toilette.--La
+balançoire.--Plaisirs silencieux.--Hardiesse des Russes.--Beauté des
+paysannes.--Beaux vieillards.--Beauté parfaite.--Chaumières
+russes.--Divans des paysans.--Bivouacs champêtres.--Penchant au
+vol.--Politesse, dévotion.--Dicton populaire.--Mon feldjæger vole les
+postillons.--Propos d'une grande dame.--Parallèle de l'esprit du grand
+monde en France et en Russie.--Femmes d'État.--Diplomatie, double emploi
+des femmes dans la politique.--Conversation des dames russes.--Manque de
+moralité chez les paysans.--Réponse d'un ouvrier à son
+seigneur.--Bonheur des serfs russes.--Ce qu'il faut en penser.--Ce qui
+fait l'homme social.--Vérité poétique.--Effets du despotisme.--Droits du
+voyageur.--Vertus et crimes relatifs.--Rapports de l'Église avec le chef
+de l'État.--Abolition du patriarcat de Moscou.--Citation de l'Histoire
+de Russie, par M. l'Évesque.--Esclavage de l'Église russe.--Différence
+fondamentale entre les sectes et l'Église mère.--L'Évangile instrument
+de révolution en Russie.--Histoire d'un poulain.--À quoi tiennent les
+vertus.--Responsabilité du crime: plus redoutée chez les anciens que
+chez les modernes.--Rêve d'un homme éveillé.--Première vue du
+Volga.--Souvenirs de l'histoire russe.--L'Espagne et la Russie
+comparées.--Rosées du Nord; leur danger.
+
+
+À MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20].
+
+ Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839.
+
+Encore un temps d'arrêt et toujours pour la même cause! nous cassons
+régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de
+Pomerania était un _gettatore_!...
+
+Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l'usage réitéré du mot
+_tischné_ (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors
+convaincu de l'inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les
+yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai
+pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu'on m'a donnés
+jusqu'à présent étaient d'une habileté surprenante. Les Napolitains et
+les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles étaient
+des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'étonnent. La
+première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de
+dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjæger
+m'assura que c'était l'usage, et comme sa personne était exposée autant
+que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partîmes au galop de
+nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indépendant n'étaient
+pas faits pour me rassurer. L'enfant expérimenté se gardait bien
+d'essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les
+lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce
+manége, plus d'accord avec le tempérament de l'animal qu'avec celui de
+l'équipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une
+verste, les rôles étaient changés, alors c'était le cocher toujours plus
+impatient qui pressait l'attelage essoufflé; à peine les chevaux
+paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait
+jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'émulation qui
+s'établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front,
+nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu'au bout du relais. Ces
+ardents animaux courant tous quatre l'un à côté de l'autre,
+s'efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient
+plutôt qu'ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de
+cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je
+reconnus bientôt que le mot que j'avais appris à prononcer avec tant de
+soin, le mot _tischné_, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même,
+je m'exposerais à des accidents, si je m'obstinais à ralentir le train
+ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de
+l'équilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot;
+leur manière d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus
+solide que la mienne; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre
+équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions
+ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me
+sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin;
+cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent
+possession de leur siége. Ils s'asseyent de côté avec une grâce non
+apprise, et bien préférable à l'élégance étudiée des cochers civilisés.
+Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et
+mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes
+tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour
+des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussière semblables
+à l'écume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des
+chevaux sur la terre qu'ils effleurent à peine. Alors les ressorts
+anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable
+à celui d'une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence
+est neutralisée par des courants contraires; dans ce choc des éléments,
+on sent le char près de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrière;
+on croit relire Pindare, on croit rêver par cette foudroyante rapidité;
+il s'établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l'homme
+et l'intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas
+seulement d'après une impulsion mécanique que l'équipage est guidé, on
+reconnaît qu'il y a là échange de pensées et de sentiments: c'est de la
+magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un
+prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la
+surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre
+animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les
+resserre au point de ne tenir guère plus de place qu'un attelage de deux
+chevaux et ils passent alors dans d'étroits défilés; tantôt il les
+espace de manière à ce qu'ils remplissent à eux seuls la moitié de la
+grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en
+haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est
+incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin
+du monde, il reste toujours quelque travail interrompu; à chaque
+instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous
+êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée
+principale, obstruée par quelque réparation urgente; alors le cocher,
+sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène
+hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa
+monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car
+presque tout le temps du relais, on serpente d'un côté du chemin à
+l'autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse,
+entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans
+ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant
+conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en
+ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval
+quinteux. En Russie, l'indépendance s'est réfugiée chez les bêtes.
+
+La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et
+sans l'adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de
+ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchât au train des
+rouliers, c'est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à
+de grandes tonnes coupées en long par la moitié et posées ainsi tout
+ouvertes sur des brancards à essieux: ce sont des espèces de coquilles
+de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement
+sous le rapport de la légèreté, car la construction de l'équipage et la
+manière d'atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus,
+en fait de denrées, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le
+chariot est attelé d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est
+proportionnée à la charge qu'il traîne; cet animal courageux, plein de
+nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu'à
+la mort et tombe avant de s'arrêter; aussi sa vie est-elle courte autant
+que généreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène.
+
+Rien n'est plus original, plus différent de tout ce que j'ai vu ailleurs
+que l'aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu'on rencontre sur
+les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l'élégance
+naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il
+touche ou ce qu'il porte prend à son insu et malgré lui un aspect
+pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine à faire usage
+des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous
+paraîtront tout simplement hideux; ici je les trouve étranges,
+singuliers, mais significatifs et dignes d'être peints. Condamnez les
+Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque
+chose d'agréable à l'œil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait
+des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si
+ce n'est pour lui-même, au moins pour le spectateur; l'ingénieux tour
+d'esprit de l'homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de
+tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans
+poésie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple
+attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même
+peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indépendance
+sauvage vis-à-vis de la nature perce à chaque instant sous le joug du
+despotisme, et c'est une source inépuisable de tableaux piquants et de
+méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait
+associer un Horace Vernet à un Montesquieu.
+
+Dans aucune de mes courses je n'ai regretté, comme je le fais dans
+celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins
+connue que l'Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée: elle
+est néanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, même sous le rapport de
+l'art, de la poésie, et surtout de l'histoire.
+
+Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le
+monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société,
+gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement
+nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui
+fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires... La
+tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les
+théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de
+l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant
+violemment enchaînés l'un à l'autre dans une société à demi barbare,
+mais régularisée par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir
+qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine
+qu'il faut prendre pour venir l'examiner de près.
+
+L'État social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le
+résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d'Ivan IV, surnommé le
+Terrible, par la Russie elle-même, de Pierre Ier, dit le Grand, par des
+hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II,
+divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte
+en attendant qu'il nous dévore; tel est le redoutable héritage dont
+l'Empereur Nicolas dispose... Dieu sait à quelle fin!... Nos neveux
+l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera
+aussi éclairé que la Providence l'est aujourd'hui.
+
+J'ai continué de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez
+jolies; mais je ne cesse de me récrier contre la coupe disgracieuse de
+leur costume. Ce n'est pas d'après cet accoutrement qu'il faut juger du
+sens pittoresque que j'attribue aux Russes. L'ajustement de ces femmes
+défigurerait, ce me semble, la beauté la plus parfaite. Figurez-vous une
+manière de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu
+de robe, et qu'elles froncent tout juste sous l'aisselle: ce sont, je
+crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une
+taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement à l'usage
+indiqué par la nature et adopté par toutes les autres femmes; c'est
+l'exagération de nos modes du Directoire: non pas que les femmes
+moscovites aient imité les Françaises du pavillon d'Hanovre habillées à
+la grecque par David et ses élèves; mais sans le savoir, elles sont la
+caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les
+boulevards après le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font
+une taille qui n'en est pas une, puisqu'elle est raccourcie comme je
+viens de vous le dire, au point de s'arrêter au-dessus de la gorge.
+Voici ce qu'il en résulte: à la première vue, la personne entière ne
+représente plus qu'un grand ballot, où toutes les parties du corps sont
+confondues sans grâce et pourtant sans liberté. Mais ce costume a encore
+bien d'autres inconvénients assez difficiles à décrire; une de ses plus
+graves conséquences, sans contredit, c'est qu'une paysanne russe
+pourrait donner à téter par dessus l'épaule, comme les Hottentotes.
+Telle est l'inévitable difformité produite par une mode qui détruit la
+forme du corps; les Circassiennes qui comprennent mieux la beauté de la
+femme et le moyen de la conserver, portent, dès le jeune âge, autour des
+reins une ceinture qu'elles ne quittent jamais.
+
+J'ai remarqué à Torjeck une variante dans la toilette des femmes; elle
+mérite, ce me semble, d'être mentionnée. Les bourgeoises de cette ville
+ont un manteau court, espèce de pèlerine plissée que je n'ai vue qu'à
+elles, car ce collet a cela de particulier qu'il est entièrement fermé
+par devant, un peu échancré par derrière, montrant à nu le col et une
+partie du dos, et qu'il s'ouvre au-dessus des reins, entre les deux
+épaules; c'est précisément le contraire de tous les collets ordinaires
+qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit à
+dix pouces de haut, en velours, en soie ou en drap noir, attaché
+au-dessous de l'omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne
+comme un camail d'évêque et revenant s'agrafer à l'épaule opposée, sans
+que les deux extrémités de cette espèce de rideau se rejoignent ou se
+croisent par derrière. C'est plus singulier que joli ou commode; mais
+l'extraordinaire suffit pour amuser un passant; ce que nous cherchons en
+voyage, c'est ce qui nous prouve que nous sommes bien loin de chez nous;
+voilà ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la
+singerie leur est si naturel, qu'ils se choquent tout naïvement quand on
+leur dit que leur pays ne ressemble à aucun autre: l'originalité, qui
+nous paraît un mérite, leur semble un reste de barbarie; ils s'imaginent
+qu'après nous être donné la peine de venir les voir si loin, nous devons
+nous estimer fort heureux de retrouver, à mille lieues de chez nous, une
+mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le
+changement.
+
+La balançoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice
+développe le don de l'équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à
+cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes
+conviennent à un peuple rendu prudent par la peur.
+
+Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent
+beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils
+chantent en chœur d'une voix nasillarde des notes mélancoliques et
+soutenues, formant des accords d'une harmonie recherchée, mais peu
+bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce
+qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mélodies manquent de
+simplicité.
+
+Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées
+de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine
+sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis, qu'à quelques
+pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de
+la même manière en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais
+je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est
+qu'une espèce d'intermède qui sert de délassement dans les intervalles
+du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est
+très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d'où
+descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une
+planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes; cette
+planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à
+ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large.
+
+Je n'ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la
+fois sur la planche; ces deux personnes sont tantôt un homme et une
+femme, tantôt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours
+debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où
+elles conservent l'équilibre en se tenant fortement aux cordes qui font
+aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l'air
+jusqu'à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment
+où la machine fera le tour et où les jouteurs arrachés de leur place
+seront lancés à terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car
+j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les
+Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément
+un aplomb qui nous étonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup
+d'agilité, de grâce et de hardiesse.
+
+Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes
+filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouvé à admirer quelques
+visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur
+délicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est
+transparente et d'une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de
+blancheur, et chose rare!!... leur bouche est d'une forme parfaitement
+pure, et dessinée à l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont
+cependant fendus à l'orientale; ils sont à fleur de tête, et ils ont
+cette expression de fourberie et d'inquiétude naturelle au regard des
+Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner
+la tête. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la
+nature, soit par l'effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus
+rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent
+paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des
+hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits.
+Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de
+cheveux d'argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend
+sur leur large poitrine. À voir ces beaux visages on dirait que le temps
+leur prête en dignité tout ce qu'il leur ôte en jeunesse: ce sont des
+têtes plus belles à peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de
+l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouvé une seule tête de
+vieille femme à mettre dans un tableau.
+
+Il arrive quelquefois qu'un profil régulièrement grec se réunit à des
+traits d'une si extrême finesse que l'expression de la physionomie ne
+perd rien à la perfection des lignes du visage: alors on reste frappé
+d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de
+femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le
+nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l'occident de
+l'Europe; elles vivent enfermées, on a peu d'occasions de les voir, si
+ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-là même
+sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a guère plus de cent ans que
+les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumières russes
+sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur,
+l'obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le
+voyageur lorsqu'il tente par curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'un
+ménage rural.
+
+À l'heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de
+ces cases presque privées d'air: point de lits: hommes et femmes sont
+étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de
+la salle; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m'a toujours
+arrêté, j'ai reculé; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter
+dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes
+tentatives.
+
+Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l'été, il y a hors
+de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon
+couvert, mais à jour: cette espèce de terrasse tourne autour de la
+maison, et sert de lit à la famille qui même choisit quelquefois pour sa
+couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout.
+
+À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une
+rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons.
+Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des
+hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été
+des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le
+soleil lui-même penche pour cet Empire.
+
+Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent
+non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux
+paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se
+reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un
+toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil: ils passent,
+avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de
+l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette
+pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en
+faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie
+rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli
+s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut
+renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent
+jusqu'à l'user.
+
+Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute
+occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer
+propre à tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays où le
+bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous
+perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d'heures pour y
+passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement
+que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne
+sont en sûreté nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils
+mettent à tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et
+de vos voitures; ce qui n'empêche pas ces mêmes hommes d'être fort
+dévots.
+
+Je n'ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins
+vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis,
+remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il
+saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu
+sait si le nombre en était grand!... Ces formalités accomplies, nous
+arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant,
+soit en dételant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé
+quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une
+enveloppe de malle, ne fût-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une
+vis; enfin il ne retournait jamais au logis _les mains nettes_, et me
+rappelait, à mes dépens, le naïf et caractéristique dicton russe:
+«Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains percées.»
+
+Ces hommes sont extrêmement avides d'argent, mais ils n'osent se
+plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours
+derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur
+le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance à
+Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du
+voyage, m'étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche
+aux guides du malheureux postillon privé d'une partie du salaire que,
+d'après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit
+d'espérer de moi, et le fripon de feldjæger s'étant aperçu à son tour de
+ma générosité (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit
+effrontément, en me disant qu'il ne pourrait plus répondre de moi en
+voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de
+son autorité.
+
+Au surplus, faut-il s'étonner de voir les hommes du commun dénués de
+sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus
+simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les
+bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne
+croyez pas que j'exagère: je vous dis ce que je vois; un orgueil
+aristocratique, dégénéré et contraire au véritable honneur, règne en
+Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une
+grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naïf; son discours m'a
+trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot; de
+pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi
+les femmes qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la
+tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m'a
+doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.
+
+«Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d'un état
+social tel que le vôtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus
+grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents
+francs: c'est révoltant; voyez la différence: il n'y a pas dans toute la
+Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour
+un temps illimité; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle,
+vous devez vous trouver à l'aise chez nous. Il y a plus de rapports
+entre les Français de l'ancien régime et nous, qu'entre aucune des
+autres nations de l'Europe.»
+
+Il est certain que j'ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la
+réputation de faire très-bien de petits couplets impromptus.
+
+Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-même pour ne
+pas protester soudain et hautement contre l'affinité dont se vantait
+cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée, je ne pus m'empêcher
+de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous
+pour un aristocrate ultra pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi
+les libéraux les plus exagérés; et je finis en ajoutant: «Quand vous
+m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit nécessaire
+de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.
+
+--Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes énormes, mais
+ils seraient ruinés s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.»
+
+J'ai regardé d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou
+même comme un piége tendu à ma crédulité; mais les informations que j'ai
+prises plus tard m'ont prouvé qu'il était sérieux.
+
+Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en
+Russie ont l'esprit français, la même dame me racontait qu'un de ses
+parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des
+vers improvisés à d'autres vers chantés en l'honneur du maître de la
+maison, le tout sur le même air: «Vous voyez combien nous sommes
+Français,» ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas.
+«Oui, plus que nous, répondis-je,» et nous parlâmes d'autre chose. Je me
+figurais l'étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans
+_les salons_[22] de madame ***, et demandant à notre France actuelle ce
+qu'est devenue la France du temps de Louis XV.
+
+Sous l'Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de
+quelques personnes de la cour ressemblait à celle des salons de Paris:
+aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis
+qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Français
+modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et
+les Russes ne parlent de rien.
+
+Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes
+des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'État, ont
+le génie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent à ce
+don des mœurs qui rappellent tout à fait celles du XVIIIe siècle, ce
+sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de
+leur dévergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un
+profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie
+d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en
+Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public,
+accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge: les
+autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en
+bonnet le double rôle d'ambassadeur indépendant et d'espion de
+l'ambassadeur officiel.
+
+Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux
+négociations politiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont
+servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec
+plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes
+par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement
+amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage
+d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est
+l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et
+l'Europe n'est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen
+d'influence. Avec son armée cachée d'agents amphibies, d'amazones
+politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage féminin, la cour de
+Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s'ils
+étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de
+bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses.
+
+La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur
+conversation insipide, d'intéressante qu'elle pourrait être. Ce malheur
+arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement
+les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets
+graves: il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours: les
+paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est
+ailleurs; elles pensent toujours à autre chose qu'à ce dont elles
+parlent; il résulte de cette division un manque d'accord, une absence de
+naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires
+de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu
+divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et
+il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation
+des hommes d'État; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur
+est le fléau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix à cette
+occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son éclat sans
+compensation comme sans excuse.
+
+On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas développé parmi les
+paysans russes, et mon expérience journalière confirme les récits que
+j'entends faire aux personnes le moins instruites.
+
+Un grand seigneur m'a conté qu'un homme à lui, habile en je ne sais quel
+métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg: au
+bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines,
+qu'il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient
+à Pétersbourg au jour prescrit.
+
+«Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son maître.
+
+--Fort content, réplique naïvement l'ouvrier; ma femme m'avait donné
+deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec
+grand plaisir.»
+
+Ces pauvres gens n'ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes,
+ni leurs enfants, ni même leur cœur: ils ne sont pas jaloux; de quoi le
+seraient-ils?... d'un accident?... l'amour chez eux n'est pas autre
+chose... Telle est pourtant l'existence des hommes les plus heureux de
+la Russie: des serfs!!... J'ai souvent entendu envier leur sort par les
+grands, et peut-être à juste titre.
+
+«Ils n'ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d'eux et de
+leurs familles (Dieu sait comment on s'acquitte de cette charge, quand
+les paysans deviennent vieux et inutiles); assurés du nécessaire pour
+leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent
+fois que les paysans libres ne le sont chez vous.»
+
+Je me taisais en écoutant ce panégyrique du servage: mais je pensais:
+s'ils n'ont point de soucis, ils n'ont point de famille, et partant
+point d'affections, point de bonheur, point de sentiment moral; point de
+compensation aux peines matérielles de la vie; ils ne possèdent rien, et
+c'est la propriété particulière qui fait l'homme social, parce que seule
+elle constitue la famille.
+
+Les faits que je vous cite me paraissent en contradiction avec les
+sentiments poétiques exprimés par l'auteur de Thelenef. Ma mission n'est
+pas de concilier les contradictions; je ne suis obligé qu'à peindre les
+contrastes: les expliquera qui pourra.
+
+D'ailleurs les poëtes russes ont le monopole du mensonge comme tous les
+autres poëtes: si ces privilégiés de la pensée imaginent, c'est pour
+être plus vrais que les historiens.
+
+La vérité morale est la seule qui mérite notre culte, et c'est à la
+saisir que tendent tous les efforts de l'esprit humain, quelle que soit
+la sphère de ses travaux.
+
+Si dans mes voyages, je mets un soin extrême à peindre le monde tel
+qu'il est, c'est pour exciter dans tous les cœurs et surtout dans le
+mien le regret de ne pas le trouver tel qu'il devrait être. C'est pour
+réveiller dans les âmes le sentiment de l'immortalité en nous rappelant
+à chaque injustice, à chaque abus inhérents aux choses de la terre, le
+mot de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde.»
+
+Jamais je n'ai eu tant d'occasions d'appliquer ce mot que depuis mon
+séjour en Russie: il me revient à chaque instant; sous le despotisme,
+toutes les lois sont calculées pour profiter à l'oppression;
+c'est-à-dire que plus l'opprimé aura sujet de se plaindre, moins il en
+aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer cependant que devant Dieu,
+la mauvaise action d'un citoyen est plus criminelle que la même mauvaise
+action d'un serf; celui qui voit tout, tient compte de l'insensibilité
+de sa conscience à l'homme abruti par le spectacle de l'iniquité
+toujours triomphante.
+
+Le mal est mal partout, dira-t-on, et l'homme qui vole à Moscou est un
+voleur tout comme le filou de Paris. Voilà précisément ce que je nie.
+C'est de l'éducation générale que reçoit un peuple que dépend en grande
+partie la moralité de chaque individu, d'où il suit qu'une effrayante et
+mystérieuse solidarité de torts et de mérites a été établie par la
+Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu'il vient un
+moment dans l'histoire des sociétés où l'État est jugé, condamné,
+exterminé comme un seul homme.
+
+Il faut le répéter souvent; les vertus, les vices, les crimes des
+esclaves n'ont pas la même signification que ceux des hommes libres:
+ainsi lorsque j'examine le peuple russe, je puis constater comme un fait
+qui n'implique pas ici le même blâme qu'il impliquerait chez nous, qu'en
+général il manque de fierté, de délicatesse, de noblesse; et qu'il
+supplée à ces qualités par la patience et la finesse: tel est mon droit
+d'exposition, droit acquis à tout observateur véridique; mais je
+l'avoue, à tort ou à raison, je vais plus loin encore; je condamne ou je
+loue ce que je vois; ce n'est pas assez de peindre, je juge; si vous me
+trouvez passionné, permis à vous d'être plus raisonnable que moi.
+
+L'impassibilité est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a
+toujours paru difficile si ce n'est impossible à l'écrivain.
+
+«Le peuple russe est doux,» me dit-on; à cela je réponds: «Je ne lui en
+sais nul gré, c'est l'habitude de la soumission...» D'autres me disent:
+«le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a
+dans le cœur: le fond de ses sentiments et de ses idées, c'est la
+superstition et la férocité.» À ceci, je réponds: «Pauvre peuple! il est
+si mal élevé.»
+
+Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu'ils
+soient les hommes les plus heureux, c'est-à-dire, les moins à plaindre
+de la Russie.
+
+De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que
+le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce
+but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la
+victoire.
+
+Mais depuis les usurpations de l'autorité temporelle, la religion
+chrétienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un
+des rouages du despotisme: voilà tout. Dans ce pays où rien n'est défini
+nettement, et, pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels
+de l'Église avec le chef de l'État, qui s'est fait aussi l'arbitre de la
+foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative: il se
+l'est arrogée; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme
+un droit; il a conservé un synode: c'est un dernier hommage rendu par la
+tyrannie au Roi des Rois et à son Église ruinée. Voici comment cette
+révolution religieuse est racontée dans l'Évesque que je lisais tout à
+l'heure.
+
+J'étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu'on allait me
+chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma
+calèche, je parcourais l'_Histoire de Russie_, d'où j'ai extrait ce
+passage, que je vous copie sans y changer un mot.
+
+«1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru différer
+toujours de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche. Pendant
+vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef
+de l'Église s'était insensiblement refroidie.
+
+«L'Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie
+pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie
+auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit
+ressortir toutes les matières qui concernent la religion d'un nouveau
+tribunal qu'on appelle le saint synode.
+
+«Il ne se déclara pas le chef de l'Église; _mais il le fut en effet_ par
+le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége
+ecclésiastique. Le voici: «Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur
+et sujet de mon naturel et véritable souverain... _Je reconnais qu'il
+est le juge suprême de ce collége spirituel_.»
+
+«Le synode est composé d'un président, de deux vice-présidents, de
+quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des
+causes ecclésiastiques sont bien éloignés d'avoir ensemble le pouvoir
+que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le
+métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils; leur nom ne
+paraît point dans les actes de la souveraineté; ils n'ont même, dans les
+matières qui leur sont soumises, qu'une autorité subordonnée à celle du
+souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres
+prélats, et que leur autorité cesse dès qu'ils ne siégent plus sur leur
+tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-même n'a rien de fort imposant,
+ils n'inspirent point au peuple une vénération particulière.»
+
+(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
+Pierre-Charles l'Évesque; 4e édition, publiée par Malte-Brun et Depping,
+volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupée, n° 7;
+Ferra, rue des Grands-Augustins, n° 11.)
+
+Ce qui me console des accidents arrivés à ma voiture, c'est que ces
+retards sont favorables à mes travaux.
+
+Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrétiens:
+vous venez de voir la principale cause du peu d'efficacité de sa foi.
+Quand l'Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale;
+esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le répéter, la
+seule Église véritablement indépendante, c'est l'Église catholique, qui
+seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité; toutes les autres
+Églises font partie constitutive des États qui s'en servent comme de
+moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont
+d'excellents auxiliaires du gouvernement; complaisantes pour les
+dépositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les
+sujets, elles appellent la Divinité au secours de la police; le résultat
+immédiat est sûr, c'est le bon ordre dans la société; mais l'Église
+catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et
+va plus loin. Les Églises nationales font des citoyens: l'Église
+universelle fait des hommes. Chez les sectaires, le respect pour
+l'Église se confond avec l'amour de la patrie; chez les catholiques,
+l'Église et l'humanité régénérée ne font qu'un.
+
+En Russie, le respect pour l'autorité est encore aujourd'hui l'unique
+ressort de la machine publique; ce respect est nécessaire sans doute,
+mais, pour civiliser profondément le cœur des hommes, il faut leur
+enseigner quelque chose de plus que l'obéissance aveugle.
+
+Le jour où le fils de l'Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette
+noble tâche n'appartient pas au père, obligé qu'est celui-ci d'employer
+son règne laborieux à resserrer les liens de la vieille discipline
+militaire qui est tout le gouvernement moscovite): du jour où le fils de
+l'Empereur aura fait pénétré parmi toutes les classes de cette nation
+l'idée que celui qui commande doit du respect à celui qui obéit, une
+révolution morale se sera opérée en Russie; et l'instrument de cette
+révolution, c'est l'Évangile.
+
+Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mépris pour le faible
+est contagieux; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le
+blâment le plus vivement finissent par le partager. J'en suis la preuve.
+
+En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette
+passion sert de prétexte à toutes sortes d'actes inhumains. Mon courrier
+la partage et me la communique; d'où il suit que je me rends souvent
+sans me l'avouer complice de ses injustices. Il se fâche lorsque le
+cocher descend de son siége pour rajuster un harnais, ou que cet homme
+s'arrête en chemin sous tout autre prétexte.
+
+Hier au soir, au commencement d'un relais, un jeune enfant qui nous
+menait avait été plusieurs fois menacé de coups par mon feldjæger pour
+un semblable délit, et je partageais l'impatience et la colère de cet
+homme; tout à coup un poulain, âgé seulement de quelques jours et bien
+connu de l'enfant, s'échappe d'un enclos voisin de la route et se met à
+galoper et à hennir auprès de ma voiture, car il prenait une des juments
+de notre attelage pour sa mère. Le jeune postillon, déjà coupable de
+retard, veut encore une fois s'arrêter pour venir en aide au poulain
+qu'il voit à chaque instant menacé d'être écrasé sous ma voiture. Mon
+courrier lui défend impérieusement de descendre; l'enfant immobile sur
+son siége, obéit en bon Russe qu'il est, et continue de nous mener au
+galop sans proférer une plainte: j'appuie l'acte de sévérité de mon
+courrier: «il faut soutenir l'autorité, même quand elle fait une faute,
+me dis-je, c'est l'esprit du gouvernement russe; mon feldjæger n'a pas
+trop de zèle; si je le décourage lorsqu'il montre de l'empressement à
+faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus
+à rien; d'ailleurs, c'est l'usage: pourquoi serais-je moins pressé qu'un
+autre, il y va de ma dignité de voyager vite; avoir du temps, c'est se
+déshonorer; il faut être impatient pour être important dans ce pays...»
+Pendant que je me faisais à moi-même ces raisonnements et bien d'autres,
+la nuit était venue.
+
+Je m'accuse d'avoir eu la dureté, plus que russe, car je n'ai pas pour
+excuse mes habitudes d'enfance, de laisser le pauvre poulain et le
+malheureux enfant se lamenter de concert, l'un en hennissant de toute sa
+force, l'autre, en pleurant tout bas, différence qui donnait à la brute
+un avantage réel sur l'homme. J'aurais dû interposer mon autorité pour
+faire cesser ce double supplice: mais non, j'ai assisté, j'ai contribué
+au martyre avec indifférence. Il fut long, car le relais était de six
+lieues; l'enfant, forcé de torturer l'animal qu'il aurait voulu sauver,
+souffrait avec une résignation qui m'aurait touché, si je n'avais eu
+déjà le cœur endurci par mon séjour dans ce pays: chaque fois qu'un
+paysan paraissait de loin sur la route, l'enfant sentait renaître
+l'espoir de délivrer son cher poulain; il faisait de loin des signes, il
+se préparait à parler, il criait de cent pas au-devant du piéton, mais
+n'osant ralentir l'impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait
+jamais à se faire comprendre à temps. Si parfois un paysan, plus avisé
+que les autres, pensait de lui-même à s'emparer du poulain, la voiture
+lancée ne le laissait point approcher, et le jeune cheval, collé aux
+flancs d'une de nos bêtes, passait hors d'atteinte devant l'homme
+déconcerté; la même chose avait lieu dans les villages; à la fin, le
+découragement de notre postillon devint tel que l'enfant abruti
+n'appelait même plus les gens au secours de son protégé. Cette
+courageuse bête, âgée de huit jours, au dire du postillon, eut assez de
+nerf pour faire ses six lieues au galop.
+
+Là, notre esclave, c'est de l'homme que je parle, se voyant enfin
+délivré du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout
+entier au secours du poulain; l'énergie de ce généreux animal était
+telle que, malgré la fatigue d'une course forcée, malgré la raideur de
+ses membres ruinés avant d'être formés, il fut encore très-difficile à
+prendre. On ne put s'en saisir qu'en le faisant entrer dans une écurie à
+la suite de la jument qu'il avait adoptés pour mère. Quand on lui eut
+mis un licol, on l'enferma près d'une autre jument qui lui donna son
+lait; mais il n'avait plus la force de téter. Les uns disaient qu'il
+téterait plus tard, d'autres qu'il était fourbu, et qu'il allait mourir.
+Je commence à comprendre quelques mots de russe; en écoutant cet arrêt,
+prononcé par l'ancien du village, notre petit postillon s'identifiait
+avec le jeune animal, et prévoyant sans doute le traitement réservé au
+gardien des poulains, il paraissait consterné, comme s'il eût dû
+recevoir lui-même les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais
+je n'ai vu l'expression du désespoir plus profondément empreinte sur un
+visage d'enfant; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon
+cruel courrier ne lui échappa. Tant d'empire sur soi-même, tant de
+contrainte à cet âge me faisait peur et pitié.
+
+Cependant le courrier, sans s'occuper un instant du poulain, sans
+accorder un regard à l'enfant désolé, remplissait gravement sa tâche, et
+s'occupait, avec l'air d'importance requis en pareil cas, de nous faire
+amener un nouvel attelage.
+
+Sur cette route, la principale et la plus fréquentée de la Russie, les
+villages où se trouvent les relais sont peuplés de paysans établis là
+pour desservir la poste; à l'arrivée d'une voiture, le directeur
+Impérial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme
+disponibles: quelquefois les distances sont assez considérables pour
+faire perdre aux voyageurs pressés un quart d'heure et beaucoup plus;
+j'aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu
+moins de rapidité. Au moment où je quittai le poulain surmené et le
+jeune postillon désespéré, je ne sentis pas le remords. Il ne m'est venu
+qu'en réfléchissant, et surtout en vous écrivant: la honte a réveillé le
+repentir. Vous voyez qu'on se corrompt vite à respirer l'air du
+despotisme... que dis-je? en Russie le despotisme est sur le trône, mais
+la tyrannie est partout.
+
+Si vous faites la part de l'éducation et des circonstances, vous
+reconnaîtrez que le seigneur russe le plus habitué à subir et à exercer
+le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une
+barbarie plus blâmable que l'acte de cruauté dont je me suis rendu
+coupable hier au soir par mon silence.
+
+Moi, Français, qui me crois doux de caractère, qui prétends à être
+civilisé de longue date, qui voyage chez un peuple dont j'observe les
+mœurs avec une attention sévère, voilà qu'à la première occasion
+d'exercer un petit acte de férocité inutile, je succombe à la tentation;
+le Parisien se conduit en Tatare! le mal est dans l'air...
+
+En France, où l'on sait respecter la vie, même chez les animaux, si mon
+postillon n'eût pas songé à sauver le poulain, j'aurais fait arrêter
+pour appeler moi-même des paysans, et je n'aurais continué ma route
+qu'après avoir mis la bête en sûreté: ici j'ai contribué à sa perte par
+un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous êtes
+forcé de reconnaître qu'elles dépendent des circonstances plus que de
+vous!! Un grand seigneur russe, qui dans un accès de colère ne bat pas à
+mort un de ses paysans, mérite des éloges, il est humain; tandis qu'un
+Français peut être cruel pour avoir laissé courir un poulain sur une
+route.
+
+J'ai passé la nuit à méditer sur le grand problème des vertus et des
+vices relatifs; et j'ai conclu qu'on n'a pas assez éclairci de nos jours
+un point de morale politique fort important. C'est la part de mérite ou
+de responsabilité que chaque individu a le droit de revendiquer dans ses
+propres actions, et celle qui revient à la société où il est né. Si la
+société se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de
+ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de
+quelques autres. Sous ce rapport, l'antiquité était plus avancée que
+nous ne le sommes; le bouc émissaire des Juifs nous montre à quel point
+la nation craignait la solidarité du crime. De ce point de vue, la peine
+de mort n'était pas seulement le châtiment plus ou moins juste du
+coupable, elle était une expiation publique, une protestation de la
+société contre toute participation au forfait et à la pensée qui
+l'inspire. Ceci nous sert à comprendre comment l'homme social a pu
+s'arroger le droit de disposer légalement de la vie de son semblable;
+œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie: la loi du talion, en un mot,
+était politique; une société qui veut subsister doit rejeter de son sein
+le criminel: quand Jésus-Christ est venu mettre sa charité à la place de
+la rigoureuse justice de Moïse, il savait bien qu'il abrégeait la durée
+des royaumes de la terre; mais il ouvrait aux hommes le royaume du
+ciel... Sans l'éternité et l'immortalité, le christianisme coûterait à
+la terre plus qu'il ne lui rapporte. C'est à quoi je rêvais tout éveillé
+cette nuit.
+
+Un cortége d'idées indécises, fantômes de l'intelligence, active à demi,
+à demi engourdie, défilait lentement dans ma tête; le galop des chevaux
+qui m'emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit
+appesanti; le corps avait des ailes, la pensée était de plomb; je la
+laissais, pour ainsi dire, derrière moi, en roulant dans la poussière
+plus vite que l'imagination ne traverse l'espace: les steppes, les
+marais avec leurs pins étiolés et leurs bouleaux difformes, les
+villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures
+fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m'avait amené
+devant ce mouvant spectacle où l'âme ne parvenait pas à suivre le corps,
+tant la sensation était prompte!... Ce renversement de la nature, ces
+illusions de l'esprit dont la cause était matérielle, ce jeu d'optique
+appliqué au mécanisme des idées, ce déplacement de la vie, ces songes
+volontaires étaient prolongés par les chants monotones des hommes qui
+conduisaient mes chevaux; tristes notes semblables aux psalmodies du
+plain-chant dans nos églises, ou plutôt aux accents nasillards des vieux
+juifs dans les synagogues allemandes. C'est à quoi se sont réduits pour
+moi jusqu'à présent les airs russes tant vantés. On dit ce peuple
+très-musical: nous verrons plus loin; je n'ai rien entendu encore qui
+mérite la peine d'être écouté: la conversation chantée du cocher avec
+ses chevaux pendant la nuit était lugubre; ce roucoulement sans rhythme,
+espèce de rêverie déclamée où l'homme confie son chagrin à la brute, la
+seule espèce d'amis dont l'homme n'ait point à se défier, me remplissait
+l'âme d'une mélancolie plus profonde que douce.
+
+Il y a un moment où la route s'abat brusquement sur un pont de bateaux
+très-bas en ce moment, parce que la sécheresse a resserré le fleuve
+qu'il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rétréci par les
+chaleurs de l'été, a un grand nom: c'est le Volga: sur le bord de ce
+fleuve fameux, une ville m'apparaît au clair de lune: ses longues
+murailles blanches brillent dans la nuit, qui n'est qu'un crépuscule
+favorable aux évocations; une route nouvellement rechargée tourne autour
+de cette ville nouvellement recrépie et où je retrouve les éternels
+frontons romains et les colonnades de plâtre que les Russes aiment tant,
+parce qu'ils croient prouver par là qu'ils s'entendent aux arts; on ne
+peut avancer qu'au pas sur cette route encombrée. La ville, dont je fais
+le tour, me paraît immense: c'est Twer; ce nom me retrace les
+interminables disputes de famille qui ont fait l'histoire de Russie
+jusqu'à l'invasion des Tatares: j'entends les frères insulter leurs
+frères; le cri de guerre retentit; j'assiste au massacre; le Volga roule
+du sang; du fond de l'Asie les Calmoucks viennent le boire et en verser
+d'autre. Mais moi, pourquoi suis-je mêlé à cette foule altérée de
+carnage? c'est pour avoir un nouveau voyage à vous raconter; comme si le
+tableau d'un pays où la nature n'a rien fait, où l'art n'a produit que
+des ébauches ou des copies pouvait vous intéresser après la description
+de l'Espagne, de cette terre où le peuple le plus original, le plus gai,
+le plus indépendant de caractère, et même le plus libre de fait si ce
+n'est de droit, lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre;
+où l'on danse, où l'on prie ensemble en attendant qu'on s'égorge et
+qu'on pille les églises: voilà le tableau qu'il faut vous faire oublier
+par la peinture d'une plaine de quelques mille lieues, et par la
+description d'une société qui n'a d'original que ce qu'elle cache... La
+tâche est rude.
+
+Moscou même ne me dédommagera pas de la peine que je me donne pour
+l'aller voir. Renonçons à Moscou, faisons tourner bride au postillon, et
+partons en toute hâte pour Paris. J'en étais là de mes rêveries quand le
+jour est venu. Ma calèche était restée découverte et dans mon
+demi-sommeil je ne m'apercevais pas de la maligne influence des rosées
+du Nord: mes habits étaient traversés, mes cheveux comme trempés de
+sueur, tous les cuirs de ma voiture baignés d'une eau malfaisante.
+J'avais mal aux yeux, un voile était sur ma vue; je me rappelais le
+prince de *** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqué
+en Pologne sous la même latitude dans une prairie humide[25].
+
+Mon domestique m'annonce que ma voiture est raccommodée: je pars, et si
+l'on ne m'a pas ensorcelé, si quelque accident nouveau ne me retient pas
+en chemin, si je ne suis pas destiné à faire mon entrée à Moscou en
+charrette ou à pied, ma première lettre sera datée de la ville sainte
+des Russes, où l'on me fait espérer d'arriver dans quelques heures.
+
+Me voyez-vous occupé à cacher mes écritures, car chacune de mes lettres,
+même celle qui vous paraîtrait le plus innocente, suffirait pour me
+faire envoyer en Sibérie. J'ai soin de m'enfermer pour écrire, et quand
+c'est mon feldjæger ou quelqu'un de la poste qui frappe à ma porte, je
+serre mes papiers avant d'ouvrir et fais semblant de lire. Je vais
+glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau:
+ces précautions sont superflues, je l'espère bien, mais je crois
+nécessaire de les prendre; c'est assez pour vous donner une idée du
+gouvernement russe.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-QUATRIÈME.
+
+Première apparition de Moscou.--Flotte en pleine terre.--Campaniles des
+églises grecques: leur nombre sacramentel.--Sens symbolique de cette
+architecture.--Peinture des toits et des clochers, décoration métallique
+des églises.--Château de Pétrowski.--Style de son architecture.--Entrée
+de Moscou.--Privilége de l'art.--Aspect du Kremlin.--Couleur du
+ciel.--L'église de Saint-Basile vue de loin.--Les Français à
+Moscou.--Anecdote relative à la marche de notre armée au delà de
+Smolensk.--La cassette du ministre de la guerre.--Bataille de la
+Moskowa.--Le Kremlin est une cité.--Origine du titre de Czar.--Intérieur
+de Moscou.--Auberge de madame Howard.--Précautions qu'elle prend pour
+maintenir la propreté chez elle.--Promenade nocturne.--Description de la
+ville pendant la nuit.--Aspect du Kremlin au clair de lune.--Poussière
+des rues; nuées de drowskas.--Chaleurs de l'été.--Population de
+Moscou.--Illuminations officielles.--Réflexions.--Plantations sous les
+murs du Kremlin.--Aspect de ses remparts.--Ce que c'est que le
+Kremlin.--Souvenir des Alpes.--Ivan III.--Chemin voûté.--Magie de la
+nuit et de l'architecture.--Bonaparte au Kremlin.
+
+
+ Moscou, ce 7 août 1839.
+
+Ne vous est-il jamais arrivé, aux approches de quelque port de la Manche
+ou du golfe de Biscaye, d'apercevoir les mâts d'une flotte derrière des
+dunes peu élevées qui vous cachaient la ville, les jetées, la plage, la
+mer elle-même avec la coque des navires qu'elle portait? Vous ne pouviez
+découvrir au-dessus du rempart naturel qu'une forêt dépouillée, portant
+des voiles éclatantes de blancheur, des vergues, des pavillons bariolés,
+des banderoles flottantes, des oriflammes de couleurs vives et variées:
+et vous restiez surpris devant cette apparition d'une escadre en pleine
+terre; c'est ce qui m'est arrivé quelquefois en Hollande, et un jour en
+Angleterre après avoir pénétré dans l'intérieur du pays à une certaine
+distance de la Tamise entre Gravesende et l'embouchure du fleuve: eh
+bien! tel est exactement l'effet qu'a produit sur moi la première vue de
+Moscou: une multitude de clochers brillait seule au-dessus de la poudre
+de la route, et le corps de la ville disparaissait sous ce nuage
+tourbillonnant, tandis qu'au-dessus des derniers lointains du paysage la
+ligne de l'horizon s'effaçait derrière les vapeurs du ciel d'été
+toujours un peu voilé dans ces parages.
+
+La plaine inégale, à peine habitée, à demi cultivée, infertile à l'œil,
+ressemble à des dunes où croîtraient de maigres bouquets de sapins et où
+des pêcheurs auraient bâti de loin en loin quelques cabanes peu solides,
+mais suffisantes pour abriter leur indigence. C'est du milieu de cette
+solitude que je vis tout à coup sortir des milliers de tours peintes et
+de campaniles étoiles dont je n'apercevais pas la base: c'était la
+ville; les maisons basses restaient encore cachées dans une des
+ondulations du sol, tandis que les flèches aériennes des églises, les
+formes bizarres des tours, des palais et des vieux couvents attiraient
+déjà mes regards comme une flotte à l'ancre et dont on ne peut découvrir
+que les mâts planant dans le ciel[26].
+
+Cette première vue de la capitale de l'Empire des Slaves qui s'élève
+brillante dans les froides solitudes de l'Orient chrétien, produit une
+impression qu'on ne peut oublier.
+
+On a devant soi un paysage triste, mais grand comme l'Océan, et pour
+animer ce vide, une ville poétique et dont l'architecture n'a point de
+nom, comme elle n'a point de modèle.
+
+Pour bien comprendre la singularité du tableau, il faut vous rappeler le
+dessin orthodoxe de toute église grecque; le faîte de ces pieux
+monuments est toujours composé de plusieurs tours qui varient dans leur
+forme et dans leur hauteur, mais dont le nombre est de cinq au moins; ce
+nombre sacramentel est quelquefois beaucoup plus considérable. Le
+clocher du milieu est le plus élevé; les quatre autres, maintenus à des
+étages inférieurs, entourent avec respect la tour principale. Leur forme
+varie: le sommet de ces donjons symboliques ressemble assez souvent à
+des bonnets pointus posés sur une tête; on peut aussi comparer le grand
+clocher de certaines églises, peint et doré extérieurement, à une mitre
+d'évêque, à une tiare ornée de pierreries, à un pavillon chinois, à un
+minaret, à une toque de bonze; souvent aussi c'est tout simplement une
+petite coupole en forme de boule et terminée par une pointe; toutes ces
+figures plus ou moins bizarres sont surmontées de grandes croix de
+cuivre travaillées à jour, dorées, et dont le dessin compliqué rappelle
+un peu les ouvrages en filigrane. Le nombre et la disposition de ces
+campaniles a toujours un sens religieux; ils signifient les degrés de la
+hiérarchie ecclésiastique. C'est le patriarche entouré de ses prêtres,
+de ses diacres et sous-diacres élevant entre la terre et le ciel sa tête
+radieuse. Une variété pleine de fantaisie préside au dessin de ces
+toitures plus ou moins ornées, mais l'intention primitive, l'idée
+théologique y est toujours scrupuleusement respectée. De brillantes
+chaînes de métal dorées ou argentées unissent les croix des flèches
+inférieures à la croix de la tour principale; et ce filet métallique
+tendu sur une ville entière produit un effet impossible à rendre même
+dans un tableau, à plus forte raison dans une description; car les mots
+restent presqu'aussi loin des couleurs que des sons. Imaginez-vous donc,
+si vous pouvez, l'effet de cette sainte cohorte de clochers, qui, sans
+avoir avec précision les formes humaines, représentent grotesquement une
+réunion de personnages assemblés sur le faîte de chaque église comme sur
+les toits des moindres chapelles: c'est une phalange de fantômes qui
+planent sur une ville.
+
+Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu'il y a de plus singulier dans
+l'aspect des églises russes: leurs dômes mystérieux sont, pour ainsi
+dire, cuirassés, tant le travail de leur enveloppe est recherché. On
+dirait d'une armure damasquinée, et l'on reste muet d'étonnement en
+voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochés, écaillés,
+émaillés, pailletés, zébrés, rayés par bandes et peints de couleurs
+diverses, mais toujours très-vives et très-brillantes.
+
+Représentez-vous de riches tentures étalées du haut en bas le long des
+édifices les plus apparents d'une ville dont les masses d'architecture
+se détachent sur le fond vert d'eau de la campagne solitaire. Le désert
+est pour ainsi dire illuminé par ce magique réseau d'escarboucles qui se
+détache sur un fond de sable métallique. Le jeu de la lumière, miroitant
+sur cette ville aérienne, produit une espèce de fantasmagorie en plein
+jour qui rappelle l'éclat des lampes reflétées dans la boutique d'un
+lapidaire: ces lueurs chatoyantes donnent à Moscou un aspect différent
+de celui de toutes les autres grandes cités de l'Europe. Vous pouvez
+vous figurer l'effet du ciel vu du milieu d'une telle ville: c'est une
+gloire pareille à celle des vieux tableaux, on n'y voit que de l'or.
+
+Je ne dois pas négliger de vous rappeler le grand nombre des églises que
+renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu'en 1730 Weber
+avait compté à Moscou 1500 églises et que les gens du pays faisaient
+alors monter ce chiffre à 1600, mais il ajoute que c'est une
+exagération. Coxe en 1778 le fixe à 484. Lavau redit encore ce nombre.
+Quant à moi je me contente de vous peindre l'aspect des choses; j'admire
+sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits
+exclusivement avec des chiffres.
+
+J'en ai dit assez, j'espère, pour vous faire comprendre et partager ma
+surprise à la première apparition de Moscou: voilà mon unique ambition.
+Votre étonnement s'accroîtra, si vous rappelez à votre souvenir ce que
+vous avez lu partout: que cette ville est un pays tout entier, et que
+les champs, les lacs, les bois renfermés dans son enceinte mettent des
+distances considérables entre les divers édifices dont elle est ornée.
+Il résulte d'un tel éparpillement un surcroît d'illusion; la plaine
+entière est couverte d'une gaze d'argent; trois ou quatre cents églises
+ainsi espacées forment à l'œil un demi-cercle immense; aussi lorsqu'on
+approche pour la première fois de la ville vers l'heure du soleil
+couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu
+planant sur les églises de Moscou; c'est l'auréole de la ville sainte.
+
+Mais à trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige
+s'évanouit, on s'arrête devant le très-réel château de Pétrowski, lourd
+palais de briques brutes, bâti par Catherine II dans un goût bizarre,
+d'après un dessin moderne surchargé d'ornements qui se détachent en
+blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de plâtre, à ce que je crois,
+et non de pierre, tient du gothique, mais ce n'est pas du gothique de
+bon style, ce n'est qu'extravagant. L'édifice est carré comme un dé;
+régularité de plan qui ne rend pas l'aspect général plus imposant. C'est
+là que s'arrête le souverain quand il doit faire une entrée solennelle à
+Moscou. J'y reviendrai, car on y a établi un spectacle d'été, planté un
+jardin, et bâti une salle de bal, espèce de café public, rendez-vous des
+oisifs de la ville pendant la belle saison.
+
+Passé Pétrowski, le désenchantement va toujours croissant tellement
+qu'en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire à ce qu'on avait
+vu de loin: on rêvait, et au réveil on se retrouve dans ce qu'il y a de
+plus prosaïque et de plus ennuyeux au monde; dans une grande ville sans
+monuments, c'est-à-dire sans un seul objet d'art qui soit digne d'une
+admiration réfléchie; devant cette lourde et maladroite copie de
+l'Europe, vous vous demandez ce qu'est devenue l'Asie qui vous était
+apparue un instant. Moscou vu du dehors et dans son ensemble, est une
+création des sylphes, c'est le monde des chimères; de près et en détail,
+c'est une vaste cité marchande, inégale, poudreuse, mal pavée, mal
+bâtie, peu peuplée, qui dénote sans doute l'œuvre d'une main puissante,
+mais en même temps la pensée d'une tête à qui l'idée du beau a manqué
+pour produire un seul chef-d'œuvre. Le peuple russe a la force des bras,
+c'est-à-dire celle du nombre; la puissance de l'imagination lui manque.
+
+Sans génie pour l'architecture, sans talent, sans goût pour la
+sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses énormes par
+les dimensions; on ne peut produire rien d'harmonieux, c'est-à-dire de
+grand par les proportions. Heureux privilége de l'art!... les
+chefs-d'œuvre se survivent à eux-mêmes, ils subsistent dans la mémoire
+des hommes bien des siècles après que le temps les a ruinés; ils
+participent par l'inspiration qui se manifeste jusque dans leurs
+derniers débris, à l'immortalité de la pensée qui les a créés; tandis
+que des masses informes, quelque solidité qu'on leur donne, seront
+oubliées même avant que le temps en ait fait raison. L'art, lorsqu'il
+atteint à sa perfection, donne de l'âme aux pierres; c'est un mystère.
+Voilà ce qu'on apprend en Grèce où chaque morceau de sculpture concourt
+à l'effet du plan général de chaque monument. En architecture, comme
+dans les autres arts, c'est de l'excellence des moindres détails et de
+leurs rapports savamment combinés avec le plan général, que naît le
+sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette
+impression.
+
+Néanmoins, dans le chaos de plâtre, de briques et de planches qu'on
+appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards: l'église de
+Saint-Basile, je vous en décrirai tout à l'heure l'apparence, et le
+Kremlin; le Kremlin dont Napoléon lui-même n'a pu faire sauter que
+quelques pierres!
+
+Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, inégaux, déchirés, ses
+créneaux étagés, est à lui seul grand comme une ville. Vers la fin du
+jour, au moment où j'entrais à Moscou, les masses bizarres des palais et
+des églises renfermés dans cette citadelle se détachaient en clair sur
+un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de
+vide, mais froid de ton; ce qui n'empêche pas que nous soyons brûlés de
+chaleur, étouffés de poussière, dévorés de mousquites. C'est la longue
+durée de la saison chaude qui colore les sites méridionaux; dans le
+Nord, on sent les effets de l'été, on ne les voit pas; l'air a beau
+s'échauffer par moments, la terre reste toujours décolorée.
+
+Je n'oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d'éprouver à la
+première apparition du berceau de l'Empire russe moderne: le Kremlin
+vaut le voyage de Moscou.
+
+À la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte, à ce que
+dit mon feldjæger, car je n'ai pu encore arriver jusque-là, s'élève
+l'église de Saint-Basile, _Vassili Blagennoï_; elle est connue aussi
+sous le nom de cathédrale de la protection de la sainte Vierge. Dans le
+rit grec on prodigue aux églises le titre de cathédrales, chaque
+quartier, chaque monastère a la sienne, chaque ville en a plusieurs;
+celle de Vassili est à coup sûr le monument le plus singulier, si ce
+n'est le plus beau de la Russie. Je ne l'ai vue que de loin, l'effet
+qu'elle produit est prodigieux. Figurez-vous une agglomération de
+petites tourelles inégales, composant ensemble un buisson, un bouquet de
+fleurs; figurez-vous plutôt une espèce de fruit irrégulier, tout hérissé
+d'excroissances, un melon cantaloup à côtes brodées, ou mieux encore une
+cristallisation de mille couleurs, dont le poli métallique a des reflets
+qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohême ou de
+Venise, comme la faïence de Delft la plus bariolée, comme l'émail de la
+Chine le mieux verni: ce sont des écailles de poissons dorés, des peaux
+de serpents étendues sur des tas de pierres informes, des têtes de
+dragons, des armures de lézards à teintes changeantes, des ornements
+d'autel, des habits de prêtres; et le tout est surmonté de flèches dont
+la peinture ressemble à des étoffes de soie mordorée: dans les étroits
+intervalles de ces campaniles, ornés comme on parerait des personnes,
+vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose,
+en azur, et toujours bien vernis; le scintillement de ces tapisseries
+éblouit l'œil et fascine l'imagination. «Certes, le pays où un pareil
+monument s'appelle un lieu de prière, n'est pas l'Europe, c'est l'Inde,
+la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette boîte
+de confitures ne sont pas des chrétiens.» Telle est l'exclamation qui
+m'est échappée en apercevant pour la première fois la singulière église
+de Vassili; depuis que je suis entré dans Moscou, je n'ai d'autre désir
+que d'aller examiner de près ce chef-d'œuvre du caprice. Il faut que ce
+monument soit d'un style bien extraordinaire pour m'avoir distrait du
+Kremlin au moment où ce redoutable château m'apparaissait pour la
+première fois.
+
+Mais bientôt mes idées prenant un autre tour, mon attention s'est
+distraite de ce qui frappait mes regards pour se représenter les faits
+accomplis dans ces lieux. Quel est le Français qui pourrait se défendre
+d'un mouvement de respect et de fierté... (le malheur a son orgueil, et
+c'est le plus légitime), en entrant dans l'unique ville où il se soit
+passé, de notre temps, un événement biblique, une scène, imposante comme
+les plus grands faits de l'histoire ancienne.
+
+Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un
+acte de désespoir sublime, et désormais le nom de Moscou est fatalement
+uni à celui du plus grand capitaine des temps modernes; l'oiseau sacré
+des Grecs s'est consumé pour échapper aux serres de l'aigle, et
+semblable au phénix, la colombe mystique renaît de ses cendres.
+
+Dans cette guerre de géants où tout était gloire, la renommée est
+indépendante du succès!!! Le feu sous la glace, les armes des démons du
+Dante: telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des
+Russes pour nous repousser et nous anéantir! Une armée de braves peut
+s'honorer d'être venue jusque-là fût-ce pour y mourir.
+
+Mais qui peut excuser le chef de qui l'imprévoyance l'a exposée à une
+telle lutte? À Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu'on n'a
+pas même daigné lui offrir à Moscou. Il l'espérait pourtant, il
+l'espérait en vain. Ainsi la manie des collections a borné
+l'intelligence du grand politique; il a sacrifié son armée à la puérile
+satisfaction d'occuper une capitale de plus. Repoussant les avis les
+plus sages, il fit violence à sa propre raison afin de venir s'installer
+dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de
+presque tous les potentats de l'Europe: et pour ce vain triomphe du chef
+aventureux, l'Empereur a perdu le sceptre du monde.
+
+La manie des capitales a causé l'anéantissement de la plus belle armée
+de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l'Empire.
+
+Voici un fait ignoré chez nous, mais dont je vous garantis
+l'authenticité: il vient à l'appui de mon opinion sur la faute
+impardonnable commise par Napoléon lorsqu'il a marché sur Moscou. Cette
+opinion d'ailleurs n'a rien de particulier, puisqu'elle est aujourd'hui
+celle des hommes les plus éclairés et les plus impartiaux de tous les
+pays.
+
+Smolensk était considéré par les Russes comme le boulevard de leur pays;
+ils espéraient que notre armée se contenterait d'occuper la Pologne et
+la Lithuanie sans s'aventurer au delà: mais lorsqu'on apprit la conquête
+de cette ville, la clef de l'Empire, un cri d'épouvante s'éleva de
+toutes parts; la cour et le pays furent dans la consternation; et la
+Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C'est à Pétersbourg que
+l'empereur Alexandre reçut cette désastreuse nouvelle.
+
+Son ministre de la guerre partageait l'opinion générale, et voulant
+soustraire à l'ennemi ce qu'il avait de plus précieux, il mit une
+quantité considérable d'or, de papiers, de bijoux, de diamants dans une
+petite caisse qu'il fit porter à Ladoga par un de ses secrétaires, le
+seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dépôt. Il lui dit
+d'attendre là de nouvelles instructions, en lui annonçant que
+probablement il lui enverrait l'ordre de se rendre avec la cassette au
+port d'Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxiété
+des détails ultérieurs; quelques jours se passèrent sans qu'on vît
+arriver de courrier; enfin le ministre reçut l'avis officiel de la
+marche de notre armée vers Moscou. Sans hésiter un instant, il renvoie
+chercher à Ladoga son secrétaire et sa cassette, et se rend chez
+l'Empereur d'un air triomphant. Alexandre savait déjà ce qu'on venait
+lui apprendre: «Sire, lui dit le ministre, Votre Majesté a des grâces à
+rendre à la Providence; si vous persistez à suivre le plan arrêté, la
+Russie est sauvée: c'est une expédition à la Charles XII.
+
+--Mais Moscou, reprit l'Empereur.--Il faut l'abandonner, Sire: combattre
+serait donner quelque chose au hasard; nous retirer en affamant le pays,
+c'est perdre l'ennemi sans rien risquer. La dévastation et la disette
+commenceront sa ruine, l'hiver et l'incendie la consommeront; brûlons
+Moscou pour sauver le monde.»
+
+L'Empereur Alexandre modifia ce plan dans l'exécution. Il exigea qu'un
+dernier effort fût tenté pour garantir sa capitale.
+
+On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette
+bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse
+pour eux et pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne
+purent empêcher notre entrée à Moscou.
+
+Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle
+prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s'écouler. Moscou fut
+sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le
+signal de la révolution de l'Allemagne et de la délivrance de l'Europe.
+
+Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'après avoir
+anéanti cet infatigable conquérant qui voulait la paix par le moyen de
+la guerre perpétuelle.
+
+Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du
+Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait
+dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte.
+
+Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cité tout
+entière, et cette cité est la souche de Moscou; elle sert de frontière à
+deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le
+monde moderne sont là en présence; sous les successeurs de Gengis-Khan,
+l'Asie s'était ruée une dernière fois sur l'Europe; en se retirant, elle
+a frappé du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin!
+
+Les princes qui possèdent aujourd'hui cet asile sacré du despotisme
+oriental disent qu'ils sont Européens, parce qu'ils ont chassé de la
+Moscovie les Calmoucks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs;
+ne leur en déplaise rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs
+antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont
+emprunté jusqu'à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des
+Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, page 438:
+
+«Ce mot n'est pas l'abrégé du latin César, comme plusieurs savants le
+croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connûmes
+par la traduction slavonne de la Bible: donné d'abord par nous aux
+empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en
+persan _trône, autorité suprême_, et se fait remarquer dans la
+terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar,
+Nabonassar, etc.» Et en note il ajoute: «Voyez BOYER, _Origine russ_.
+Dans notre traduction de l'Écriture sainte on écrit Kessar au lieu de
+César, mais Tzar ou _Czar_ est tout à fait un autre mot.»
+
+Une fois entré dans l'enceinte de Moscou, j'ai oublié la poésie,
+l'histoire elle-même, et je n'ai plus pensé qu'à ce que je voyais;
+c'était pourtant peu de chose, car je me trouvais dans des rues
+pareilles à celles de tous les faubourgs de grandes villes: bientôt j'ai
+traversé un boulevard qui ressemble à tout, puis j'ai suivi une pente
+assez douce au bas de laquelle je suis arrivé dans un quartier élégant,
+bâti en pierre, et dont les rues sont tirées au cordeau; enfin on m'a
+conduit dans la Dmitriskoï: c'est la rue où m'attendait une belle et
+bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise.
+J'avais été recommandé dès Pétersbourg à madame Howard, qui ne m'aurait
+pas admis chez elle sans cette précaution. Je n'ai garde de lui
+reprocher ses scrupules, car grâce à tant de prudence, on peut dormir
+tranquille dans sa maison.
+
+Êtes-vous curieux de savoir à quel prix elle achète une propreté
+difficile à obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en
+Russie? elle a bâti dans sa cour un corps de logis séparé, afin d'y
+faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n'entrent dans la
+maison principale que pour y vaquer au service de leurs maîtres. En fait
+de précautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reçoit
+presque aucun Russe; aussi ni mon postillon, ni mon feldjæger ne
+connaissaient sa maison; nous avons eu quelque peine à la trouver,
+quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure
+auberge de Moscou et de la Russie.
+
+Aussitôt que je fus installé, je me suis mis à vous écrire pour me
+reposer. La nuit approche, il fait clair de lune; je m'interromps afin
+d'aller parcourir la ville; je reviendrai vous raconter ma promenade.
+
+(_Suite de la même lettre_.)
+
+ Moscou, ce 8 août 1839, à 1 heure du matin.
+
+Sorti vers dix heures du soir, sans guide, seul, me dirigeant au hasard,
+selon ma coutume, j'ai commencé à parcourir de longues rues larges, mal
+percées comme toutes les rues des villes russes, et de plus montueuses;
+mais ces vilaines rues sont tracées régulièrement. La ligne droite ne
+fait pas faute à l'architecture de ce pays; cependant, l'équerre et le
+cordeau ont moins défiguré Moscou qu'ils n'ont gâté Pétersbourg. Là ces
+imbéciles tyrans des villes modernes trouvèrent table rase; mais ils
+avaient à lutter ici contre les inégalités du terrain et contre de vieux
+monuments nationaux: grâce à ces invincibles obstacles de l'histoire et
+de la nature, l'aspect de Moscou est resté celui d'une ville ancienne;
+c'est la plus pittoresque de toutes celles de l'Empire qui la reconnaît
+toujours pour sa capitale, en dépit des efforts presque surnaturels du
+Czar Pierre et de ses successeurs; tant la loi des choses est forte
+contre la volonté des hommes même les plus puissants!
+
+Dépouillée de ses honneurs religieux, privée de son patriarche,
+abandonnée de ses souverains et des plus courtisans de ses vieux
+boyards, sans autre prestige que celui d'un trait d'héroïsme trop
+moderne pour être justement apprécié des contemporains, Moscou est
+devenu, faute de mieux, une ville de commerce et d'industrie; on vante
+sa fabrique de soieries!!... Mais l'histoire et l'architecture sont
+toujours là pour lui conserver ses droits imprescriptibles à la
+suprématie politique. Le gouvernement russe favorise les usines: ne
+pouvant arrêter tout à fait le torrent du siècle, il aime encore mieux
+enrichir le peuple que l'affranchir.
+
+Ce soir vers dix heures, le jour tombait et la lune se levait brillante
+à travers la poussière, animée d'un horizon du Nord, au moment du
+crépuscule. Les flèches des couvents, les aiguilles des chapelles, les
+tours, les remparts, les palais et toutes les masses irrégulières et
+imposantes du Kremlin recevaient par accident des traits de lumière
+resplendissants comme des franges d'or, tandis que le corps de la ville
+rentré dans l'ombre perdait peu à peu les luisants reflets du soleil
+couchant que je voyais glisser en s'affaiblissant de tuile peinte en
+tuile peinte, de coupole de cuivre en coupole, papillotant et se fondant
+par flots lumineux sur les chaînes dorées et sur les toits métalliques,
+qui sont le firmament de Moscou: tous ces monuments dont les peintures
+ressemblent à de riches tapisseries, brillaient d'un air de fête sur le
+fond bleuâtre du ciel. On eût dit que le soleil à son déclin voulait
+saluer la ville qu'il allait fuir; cet adieu du jour aux palais de fées
+de la vieille capitale de la Russie était magnifique. Des nuées de
+mousquites bourdonnaient à mes oreilles, tandis que mes yeux étaient
+brûlés du sable des rues, incessamment enlevé sous les pieds des chevaux
+qui traînent au galop dans tous les sens des milliers d'équipages.
+
+Les plus nombreux et les plus pittoresques sont les drowskas; cette
+voiture vraiment nationale est la plus petite de toutes les voitures:
+c'est le traîneau d'été: je le compare à une mouche sans ailes. Ne
+pouvant transporter commodément qu'une personne à la fois, les drowskas
+doivent se multiplier à l'infini pour suffire aux besoins d'une
+population active, nombreuse, mais perdue dans une ville immense et dont
+les habitants refluent continuellement de toutes les extrémités vers le
+centre. La poussière de Moscou est extrêmement incommode; fine comme la
+cendre légère, comme les tourbillons d'insectes auxquels elle se mêle en
+cette saison, elle offusque la vue et gêne la respiration. Nous avons
+une température brûlante tout le jour, et les nuits sont encore trop
+courtes pour que la fraîcheur pernicieuse des rosées puisse tempérer
+l'aride chaleur du matin; la lueur de ce jour dévorant ne finit que bien
+avant dans la soirée. Au surplus, les Russes sont étonnés de l'intensité
+des chaleurs de cet été comme de leur durée.
+
+L'Empire slave, ce soleil levant du monde politique, vers lequel toute
+la terre tourne les yeux, aurait-il aussi pour lui le soleil de Dieu?
+Les gens du pays prétendent et ils répètent souvent que le climat de la
+Russie s'adoucit. Étonnant pouvoir de la civilisation humaine dont les
+progrès changeraient jusqu'à la température du globe!... Quoi qu'il en
+soit des hivers de Moscou et de Pétersbourg, je connais peu de climat
+plus désagréable que celui de ces deux villes pendant l'été. C'est la
+belle saison qui est le vilain temps des pays du Nord.
+
+La première chose qui m'a frappé dans les rues de Moscou, c'est une
+population qui paraissait plus vive dans ses allures, plus franche dans
+sa gaieté que celle de Pétersbourg: on respire ici un air de liberté
+inconnu dans le reste de l'Empire; c'est ce qui m'explique la secrète
+aversion des souverains pour cette ville qu'ils flattent, qu'ils
+redoutent et qu'ils fuient.
+
+L'Empereur Nicolas qui est bon Russe l'aime beaucoup, dit-il: néanmoins
+je ne vois pas qu'il l'habite plus souvent que n'ont fait ses
+prédécesseurs qui la détestaient.
+
+Ce soir on avait illuminé quelques rues, mais mesquinement et par un
+assez petit nombre de lampions dont quelques-uns n'étaient que posés à
+terre. On a peine à s'expliquer le goût des Russes pour les
+illuminations, quand on pense que pendant la courte saison où l'on peut
+jouir de ce genre de décoration, il n'y a presque pas de nuit sous les
+latitudes de Moscou, et surtout de Saint-Pétersbourg.
+
+En rentrant chez moi, j'ai demandé à quelle occasion se faisaient ces
+modestes démonstrations de joie. On m'a répondu qu'on illuminait pour
+célébrer les anniversaires de la naissance ou du baptême de toutes les
+personnes de la famille Impériale; ce sont des réjouissances
+permanentes. Il y a chaque année tant de fêtes de ce genre en Russie,
+qu'elles passent à peu près inaperçues. Cette indifférence m'a prouvé
+que la peur a ses imprudences, et qu'elle ne sait pas toujours si bien
+flatter qu'elle le voudrait. Il n'y a de flatteur habile que l'amour,
+parce que ses louanges, même les plus exagérées, sont sincères. Voilà
+une vérité que la conscience dit... inutilement, aux despotes.
+
+L'inutilité de la conscience dans les affaires humaines, dans les plus
+grandes comme dans les moindres, est à mes yeux le plus étonnant mystère
+de ce monde, car il me prouve l'existence de l'autre. Dieu ne fait rien
+sans but; donc puisqu'il a donné la conscience à tous les hommes et que
+cette lumière intérieure ne sert à rien sur la terre, il faut qu'elle
+ait sa destination quelque part: les injustices de ce monde ont pour
+excuses nos passions: l'inflexible justice de l'autre aura pour avocat
+notre conscience.
+
+J'ai suivi lentement des promeneurs désœuvrés et après avoir descendu et
+remonté plusieurs pentes à la suite d'un flot d'oisifs que je prenais
+machinalement pour guides, je suis arrivé vers le centre de la ville,
+sur une place vague où commence une allée de jardin; cette promenade me
+parut très-brillante: on entendait de la musique lointaine, on voyait
+scintiller des lumières nombreuses, plusieurs cafés ouverts rappelaient
+l'Europe; mais je ne pouvais m'intéresser à ces plaisirs: j'étais sous
+les murs du Kremlin; montagne colossale élevée pour la tyrannie, par les
+bras des esclaves. On a fait pour la ville moderne une promenade
+publique, une espèce de jardin planté à l'anglaise autour des murs de
+cette ancienne forteresse de Moscou.
+
+Savez-vous ce que c'est que les murs du Kremlin? ce mot de murs vous
+donne l'idée d'une chose trop ordinaire, trop mesquine, il vous trompe;
+les murailles du Kremlin: c'est une chaîne de montagnes... Cette
+citadelle bâtie aux confins de l'Europe et de l'Asie est aux remparts
+ordinaires ce que les Alpes sont à nos collines: le Kremlin est le mont
+Blanc des forteresses. Si le géant qu'on appelle l'Empire russe avait un
+cœur, je dirais que le Kremlin est le cœur de ce monstre: il en est la
+tête...
+
+Je voudrais pouvoir vous donner l'idée de cette masse de pierres qui se
+dessinait en gradins dans le ciel: singulière contradiction!!.. cet
+asile du despotisme s'éleva au nom de la liberté, car le Kremlin fut un
+rempart opposé aux Calmoucks par les Russes: ses murailles à deux fins
+ont favorisé l'indépendance de l'État et servi la tyrannie du souverain.
+Elles suivent avec hardiesse les profondes sinuosités du terrain;
+lorsque les pentes du coteau deviennent trop rapides le rempart
+s'abaisse par escaliers; ces degrés qui montent entre le ciel et la
+terre sont énormes, c'est une échelle pour les géants qui vont faire la
+guerre aux dieux.
+
+La ligne de cette première ceinture de constructions est coupée par des
+tours fantastiques si élevées, si fortes et d'une forme si bizarre
+qu'elles rappellent les pics de la Suisse avec leurs rocs de diverses
+figures et leurs glaciers de mille couleurs: l'obscurité, sans doute,
+contribuait à grandir les objets, à leur donner un dessin et des teintes
+hors de nature, je dis des teintes parce que la nuit a son coloris comme
+la gravure... J'ignore d'où venait le prestige dont je ressentais
+l'influence: mais ce que je sais c'est que je ne pouvais me défendre
+d'une secrète épouvante... et voir des messieurs et des dames vêtus à la
+parisienne, se promener aux pieds de ce palais fabuleux, c'est à croire
+qu'on rêve!... Je rêvais. Qu'aurait dit Ivan III, le restaurateur, on
+peut bien dire le fondateur du Kremlin, s'il eût pu apercevoir au pied
+de la forteresse sacrée ses vieux Moscovites rasés, frisés, en fracs, en
+pantalons blancs, en gants jaunes, nonchalamment assis au son des
+instruments et prenant des glaces bien sucrées devant un café bien
+illuminé? il aurait dit comme moi: c'est impossible!... et pourtant
+c'est ce qui se voit maintenant tous les soirs d'été à Moscou.
+
+J'ai donc parcouru les jardins publics plantés sur les glacis de la
+vieille citadelle des Czars, j'ai vu des tours, puis d'autres tours, des
+étages, puis d'autres étages de murailles; et mes regards planaient sur
+une ville enchantée. C'est trop peu dire que de parler de féerie!... il
+faudrait l'éloquence de la jeunesse, que tout étonne et surprend, pour
+trouver des mots analogues à ces choses prodigieuses. Au-dessus d'une
+longue voûte que je venais de traverser, j'ai aperçu un chemin suspendu
+par lequel piétons et voitures entrent dans la sainte Cité. Ce spectacle
+me paraissait incompréhensible; rien que des tours, des portes, des
+terrasses élevées les unes sur les autres, en lignes contrariées; rien
+que des rampes rapides, que des arceaux qui servent à porter des routes
+par lesquelles on sort du Moscou d'aujourd'hui du Moscou vulgaire, pour
+entrer au Kremlin, au Moscou de l'histoire, au Moscou merveilleux. Ces
+aqueducs, sans eau, supportent encore d'autres étages d'édifices plus
+fantastiques; j'ai entrevu, appuyée sur un de ces passages suspendus,
+une tour basse et ronde, toute hérissée de créneaux en fer de lance: la
+blancheur éclatante de cet ornement singulier se détache sur un mur
+rouge de sang: contraste criant! et que l'obscurité toujours un peu
+transparente des nuits septentrionales ne m'empêchait pas de discerner.
+Cette tour était un géant qui dominait de toute sa tête le fort dont il
+paraissait le gardien. Quand je fus rassasié du plaisir de rêver tout
+éveillé, je tâchai de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi, où je
+me suis mis à vous écrire: occupation peu propre à calmer mon agitation.
+Mais je suis trop fatigué, je ne puis me reposer; il faut de la force
+pour dormir.
+
+Que ne voit-on pas la nuit au clair de lune en tournant au pied du
+Kremlin? là tout est surnaturel; on y croit aux spectres malgré soi: qui
+pourrait approcher sans une religieuse terreur de ce boulevard sacré
+dont une pierre détachée par Bonaparte a rebondi jusqu'à Sainte-Hélène
+pour écraser le triomphateur au milieu de l'Océan!... Pardon, je suis né
+du temps des phrases.
+
+La plus nouvelle des nouvelles écoles achève de les bannir et de
+simplifier le langage d'après cette loi: que les peuples les plus dénués
+d'imagination sont ceux qui se défendent le plus soigneusement des
+écarts d'une faculté qu'ils n'ont pas. Je puis admirer le style puritain
+lorsqu'il est employé par des talents supérieurs et capables d'en
+racheter la monotonie: je ne saurais l'imiter.
+
+Après avoir vu ce que j'ai vu ce soir, on ferait bien de s'en retourner
+tout droit dans son pays: l'émotion du voyage est épuisée.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-CINQUIÈME.
+
+Le Kremlin au grand jour.--Ses hôtes naturels.--Caractère de son
+architecture.--Sens symbolique.--Dimension des églises
+russes.--L'histoire des hommes employée comme un moyen de décrire les
+lieux.--L'influence d'Ivan IV.--Mot de Pierre Ier.--Patience
+coupable.--Les sujets d'Ivan IV et les Russes actuels.--Ivan IV comparé
+à tous les tyrans cités dans l'histoire.--Source où j'ai puisé les faits
+racontés.--Brochure du prince Wiasemski.--Pourquoi on doit se fier à
+Karamsin.
+
+
+ Moscou, ce 8 août 1839.
+
+Une ophthalmie que j'ai gagnée entre Pétersbourg et Moscou m'inquiète et
+me fait souffrir. Malgré ce mal, j'ai voulu recommencer aujourd'hui ma
+promenade d'hier au soir, afin de comparer le Kremlin du grand jour avec
+le fantastique Kremlin de la nuit. L'ombre grandit, déplace toutes
+choses, mais le soleil rend aux objets leurs formes et leurs
+proportions.
+
+À cette seconde épreuve, la forteresse des Czars m'a encore surpris. Le
+clair de lune agrandissait et faisait ressortir certaines masses de
+pierres, mais il m'en cachait d'autres, et tout en rectifiant quelques
+erreurs, en reconnaissant que je m'étais figuré trop de voûtes, trop de
+galeries couvertes, trop de chemins suspendus, de portiques et de
+souterrains, j'ai retrouvé assez de toutes ces choses pour justifier mon
+enthousiasme.
+
+Il y a de tout au Kremlin: c'est un paysage de pierres.
+
+La solidité de ses remparts surpasse la force des rochers qui les
+portent; le nombre et la forme de ses monuments est une merveille. Ce
+labyrinthe de palais, de musées, de donjons, d'églises, de cachots est
+effrayant comme l'architecture de Martin, c'est aussi grand et plus
+irrégulier que les compositions du peintre anglais. Des bruits
+mystérieux sortent du fond des souterrains; de telles demeures doivent
+être hantées par des esprits, elles ne peuvent convenir à des êtres
+semblables à nous. On y rêve aux scènes les plus étonnantes; et l'on
+frémit quand on se souvient que ces scènes ne sont point de pure
+invention. Là les bruits qu'on entend semblent sortir du tombeau; on y
+croit à tout, hors à ce qui est naturel.
+
+Persuadez-vous bien que la citadelle de Moscou n'est nullement ce qu'on
+dit qu'elle est. Ce n'est pas un palais, ce n'est pas un sanctuaire
+national où se conservent les trésors historiques de l'Empire; ce n'est
+pas le boulevard de la Russie, l'asile révéré où dorment les saints,
+protecteurs de la patrie: c'est moins et c'est plus que tout cela; c'est
+tout simplement la prison des spectres.
+
+Ce matin, marchant toujours sans guide, je suis arrivé jusqu'au milieu
+même du Kremlin, et j'ai pénétré seul dans l'intérieur de quelques-unes
+des églises qui font l'ornement de cette cité pieuse, aussi vénérée par
+les Russes pour ses reliques que pour les richesses mondaines et les
+glorieux trophées qu'elle renferme. Je suis trop agité en cet instant
+pour vous décrire les lieux avec détail; plus tard je ferai une visite
+méthodique au trésor, et vous saurez ce que j'y aurai vu.
+
+Le Kremlin sur sa colline m'est apparu de loin comme une ville
+princière, bâtie au milieu de la ville populaire. Ce tyrannique château,
+cet orgueilleux monceau de pierres domine le séjour du commun des hommes
+de toute la hauteur de ses rochers, de ses murs et de ses campaniles, et
+contrairement à ce qui arrive aux monuments d'une dimension ordinaire,
+plus on approche de cette masse indestructible, et plus on est
+émerveillé. Tel que certains ossements d'animaux gigantesques, le
+Kremlin nous prouve l'histoire d'un monde dont nous ne pouvons nous
+empêcher de douter encore, même en en retrouvant les débris. À cette
+création prodigieuse, la force tient lieu de beauté, le caprice
+d'élégance; c'est le rêve d'un tyran, mais c'est puissant, c'est
+effrayant comme la pensée d'un homme qui commande à la pensée d'un
+peuple; il y a là quelque chose de disproportionné: je vois des moyens
+de défense qui supposent des guerres comme il ne s'en fait plus; cette
+architecture n'est pas en rapport avec les besoins de la civilisation
+moderne.
+
+Héritage des temps fabuleux, où le mensonge était roi sans contrôle:
+geôle, palais, sanctuaire; boulevard contre l'étranger, bastille contre
+la nation, appui des tyrans, cachots des peuples: voilà le Kremlin!
+
+Espèce d'Acropolis du Nord, de Panthéon barbare, ce sanctuaire national
+pourrait s'appeler l'Alcazar des Slaves.
+
+Tel fut donc le séjour de prédilection des vieux princes moscovites, et
+pourtant ces redoutables murailles ne suffirent pas encore à calmer
+l'épouvante d'Ivan IV.
+
+La peur d'un homme tout-puissant est ce qu'il y a de plus terrible en ce
+monde, aussi n'approche-t-on du Kremlin qu'en frémissant.
+
+Des tours de toutes les formes: rondes, carrées, à flèches aiguës, des
+beffrois, des donjons, des tourelles, des vedettes, des guérites sur des
+minarets, des clochers de toutes les hauteurs, différant de couleurs, de
+style et de destination; des palais, des dômes, des vigies, des murs
+crénelés, percés; des meurtrières, des mâchicoulis, des remparts, des
+fortifications de toutes sortes, des fantaisies bizarres, des inventions
+incompréhensibles, un kiosque à côté d'une cathédrale; tout annonce le
+désordre et la violence, tout trahit la continuelle surveillance
+nécessaire à la sûreté des êtres singuliers qui se condamnèrent à vivre
+dans ce monde surnaturel. Mais ces innombrables monuments d'orgueil, de
+caprice, de volupté, de gloire, de piété, malgré leur variété apparente
+n'expriment qu'une seule et même pensée qui domine ici partout: la
+guerre soutenue par la peur. Le Kremlin est sans contredit l'œuvre d'un
+être surhumain, mais d'un être malfaisant. La gloire dans l'esclavage,
+telle est l'allégorie figurée par ce monument satanique, aussi
+extraordinaire en architecture que les visions de saint Jean sont
+extraordinaires en poésie: c'est l'habitation qui convient aux
+personnages de l'Apocalypse.
+
+En vain chaque tourelle a son caractère et son usage particulier, toutes
+ont la même signification: la terreur armée!
+
+Les unes ressemblent à des bonnets de prêtres, d'autres à la gueule d'un
+dragon, d'autres à des glaives renversés: la garde en bas, la pointe en
+haut: d'autres rappellent la forme et jusqu'à la couleur de certains
+fruits exotiques: d'autres encore ont la figure d'une coiffure de Czars
+pointue et ornée de pierreries comme celle du doge de Venise: d'autres
+enfin sont de simples couronnes, et toutes ces espèces de tours revêtues
+de tuiles vernissées; toutes ces coupoles métalliques, tous ces dômes
+émaillés, dorés, azurés, argentés brillent au soleil comme des émaux sur
+une étagère, ou plutôt comme les stalactites colossales des mines de sel
+qu'on voit aux environs de Cracovie. Ces énormes piliers, ces flèches de
+diverses formes, pyramidales, rondes, pointues, mais rappelant toujours
+un peu la figure humaine, dominent la ville et le pays.
+
+À les voir de loin briller dans le ciel, on dirait d'une réunion de
+potentats richement vêtus et décorés des insignes de leur dignité: c'est
+une assemblée d'ancêtres, un conseil de Rois siégeant sur des tombeaux;
+ce sont des spectres qui veillent sur le faîte d'un palais.
+
+Habiter le Kremlin ce n'est pas vivre, c'est se défendre; l'oppression
+crée la révolte, la révolte nécessite les précautions; les précautions
+accroissent le danger, et de cette longue suite d'actions et de
+réactions naît un monstre, le despotisme qui s'est bâti une maison à
+Moscou: le Kremlin! voilà tout. Les géants du monde antédiluvien s'ils
+revenaient sur terre visiter leurs faibles successeurs, pourraient
+encore se loger là.
+
+Tout a un sens symbolique, volontaire ou non, dans l'architecture du
+Kremlin; mais ce qui reste de réel quand vous avez surmonté votre
+première épouvante pour pénétrer au sein de ces sauvages magnificences,
+c'est un amas de cachots pompeusement surnommés palais et cathédrales.
+Les Russes ont beau faire, ils ne sortent pas de prison.
+
+Leur climat lui-même est complice de la tyrannie. Le froid de ce pays ne
+permet pas d'y construire de vastes églises, où les fidèles seraient
+gelés pendant la prière; ici l'esprit n'est point élevé au ciel par la
+pompe de l'architecture religieuse; sous cette zone, l'homme ne peut
+bâtir au bon Dieu que des donjons obscurs. Les sombres cathédrales du
+Kremlin, avec leurs voûtes étroites et leurs épaisses murailles
+ressemblent à des caves, ce sont des prisons peintes comme les palais
+sont des geôles dorées.
+
+Des merveilles de cette effrayante architecture il faut dire ce que les
+voyageurs disent de l'intérieur des Alpes: ce sont de belles horreurs.
+
+_Suite de la lettre vingt-cinquième_.
+
+ Le même jour, au soir.
+
+Mon œil s'enflamme de plus en plus: je viens de faire appeler un médecin
+qui m'a condamné à rester trois jours dans ma chambre avec un bandeau.
+Heureusement que l'un de mes yeux me reste; je puis m'occuper.
+
+J'ai le projet d'employer ces trois jours de loisir forcé à terminer un
+travail commencé pour vous à Pétersbourg et interrompu par les
+agitations de la vie que je menais dans cette ville. C'est l'aperçu du
+règne d'Ivan IV, le tyran par excellence, et l'âme du Kremlin. Ce n'est
+pas qu'il ait bâti cette forteresse, mais il y est né, il y est mort, il
+y revient, son esprit y demeure.
+
+Le plan en fut conçu et exécuté par son aïeul Ivan III et par des hommes
+de cette trempe; et je veux me servir de ces figures colossales comme de
+miroirs pour vous représenter le Kremlin, qu'il me faut, je le sens,
+renoncer à vous peindre tout simplement; car ici mes paroles ne vont pas
+aux choses. D'ailleurs cette manière détournée de compléter une
+description me paraît neuve, et je la crois sûre; aussi bien j'ai fait
+jusqu'à présent ce qui dépendait de moi pour vous donner l'idée du lieu
+en lui-même, il faut maintenant vous faire l'histoire des hommes qui
+l'habitèrent.
+
+Si de l'arrangement d'une maison nous déduisons le caractère de la
+personne qui l'habite, ne pouvons-nous pas, par une opération d'esprit
+analogue, nous figurer l'aspect des édifices d'après les hommes pour
+lesquels ils furent construits? Nos passions, nos habitudes, notre génie
+sont bien assez puissants pour se graver ineffaçablement jusque sur les
+pierres de nos demeures.
+
+Certes, s'il existe un monument auquel puisse s'appliquer ce procédé de
+l'imagination, c'est le Kremlin...
+
+On voit là l'Europe et l'Asie en présence, et le génie des Grecs du
+Bas-Empire les unit.
+
+À tout prendre, soit que l'on considère cette forteresse sous le rapport
+purement historique, soit qu'on la contemple du point de vue poétique et
+pittoresque, c'est le monument le plus national de la Russie, et, par
+conséquent, le plus intéressant pour les Russes comme pour les
+étrangers.
+
+Je vous l'ai dit, Ivan IV n'a point bâti le Kremlin: ce sanctuaire du
+despotisme fut reconstruit en pierre sous Ivan III, en 1485, par deux
+architectes italiens, Marco et Pietro Antonio, appelés à Moscou par le
+_Grand Prince_[27], qui voulait relever les remparts naguère de bois de
+la forteresse fondée plus anciennement sous Dmitri Donskoï.
+
+Mais si ce palais n'est pas l'œuvre d'Ivan IV, il est sa pensée. C'est
+par esprit de prophétie que ce grand Roi a élevé le palais du tyran son
+petit-fils. Il y a eu des architectes italiens partout: nulle part ces
+hommes n'ont rien produit qui ressemble à l'œuvre accomplie par eux à
+Moscou. J'ajoute qu'il y a eu ailleurs des souverains absolus, injustes,
+arbitraires, bizarres, et que pourtant le règne d'aucun de ces monstres
+ne ressemble au règne d'Ivan IV: la même graine germant sous des zones
+et dans des terrains différents produit des plantes du même genre, mais
+de dimensions et d'aspects divers. La terre ne verra pas deux
+chefs-d'œuvre du despotisme pareils au Kremlin, ni deux nations aussi
+superstitieusement patientes que le fut la nation moscovite sous le
+règne fabuleux de son tyran.
+
+Les suites s'en font encore sentir de nos jours. Si vous m'aviez
+accompagné dans ce voyage, vous découvririez, avec moi, au fond de l'âme
+du peuple russe les inévitables ravages du pouvoir arbitraire poussé à
+ses dernières conséquences; d'abord c'est une indifférence sauvage pour
+la sainteté de la parole, pour la vérité des sentiments, pour la justice
+des actes; puis c'est le mensonge triomphant, le manque de probité, la
+mauvaise foi, la fraude sous toutes les formes; en un mot, le sens moral
+est émoussé.
+
+Il me semble voir une procession de vices sortir par toutes les portes
+du Kremlin pour inonder la Russie.
+
+Pierre Ier disait qu'il faudrait trois juifs pour tromper un Russe; nous
+qui ne sommes pas obligés de ménager nos termes comme un Empereur, nous
+traduisons ce mot ainsi: «Un Russe à lui seul attraperait trois juifs.»
+
+D'autres nations ont supporté l'oppression, la nation russe l'a aimée;
+elle l'aime encore. Ce fanatisme d'obéissance n'est-il pas
+caractéristique? Ici, toutefois, on ne peut nier que cette manie
+populaire ne devienne, par exception, le principe d'actions sublimes.
+Dans ce pays inhumain, si la société a dénaturé l'homme, elle ne l'a pas
+rapetissé: il n'est pas bon, mais il n'est pas mesquin: c'est aussi ce
+qu'on peut dire du Kremlin. Cela ne fait pas plaisir à regarder, mais
+cela fait peur. Ce n'est pas beau, c'est terrible, terrible comme le
+règne d'Ivan IV.
+
+Un tel règne aveugle à jamais l'âme humaine chez la nation qui l'a subi
+patiemment jusqu'au bout: les derniers neveux de ces hommes, stigmatisés
+par les bourreaux, se ressentiront de la prévarication de leurs pères:
+le crime de lèse-humanité dégrade les peuples jusque dans leur postérité
+la plus reculée. Ce crime ne consiste pas seulement à exercer
+l'injustice, mais à la tolérer; un peuple qui, sous prétexte que
+l'obéissance est la première des vertus, lègue la tyrannie à ses neveux,
+méconnaît ses propres intérêts; il fait pis que cela, il manque à ses
+devoirs.
+
+L'aveugle patience des sujets, leur silence, leur fidélité à des maîtres
+insensés sont de mauvaises vertus: la soumission n'est louable, la
+souveraineté vénérable qu'autant qu'elles deviennent des moyens
+d'assurer les droits de l'humanité. Quand le Roi les méconnaît, quand il
+oublie à quelles conditions il est permis à un homme de régner sur ses
+semblables, les citoyens ne relèvent plus que de Dieu, leur maître
+éternel, qui les délie du serment de fidélité au maître temporel.
+
+Voilà des restrictions que les Russes n'ont jamais admises ni comprises;
+pourtant elles sont nécessaires au développement de la vraie
+civilisation; sans elles, il arriverait un moment où l'état social
+deviendrait plus nuisible qu'utile à l'humanité, et les sophistes
+auraient beau jeu pour renvoyer l'homme au fond des bois.
+
+Cependant une telle doctrine, avec quelque modération qu'on l'expose et
+qu'on veuille la mettre en pratique, passe pour séditieuse à
+Pétersbourg, bien qu'elle ne soit que l'application des saintes
+Écritures. Donc, les Russes de nos jours sont les dignes enfants des
+sujets d'Ivan IV. C'est un des motifs qui me décident à vous faire le
+court résumé de ce règne.
+
+En France j'avais oublié cette histoire; mais en Russie on est bien
+forcé de s'en retracer les affreux détails. Ce sera le sujet de ma
+prochaine lettre; ne craignez pas l'ennui: jamais récit ne fut plus
+intéressant, ou du moins plus curieux.
+
+Cet insensé a, pour ainsi dire, dépassé les limites de la sphère où la
+créature a reçu de Dieu, sous le nom de libre arbitre, la permission de
+faire du mal: jamais le bras de l'homme n'a porté si loin. La brutale
+férocité d'Ivan IV fait pâlir les Tibère, les Néron, les Caracalla, les
+Louis XI, les Pierre-le-Cruel, les Richard III, les Henri VIII, enfin
+tous les tyrans anciens et modernes avec leurs juges les plus
+incorruptibles: Tacite à leur tête.
+
+Aussi, avant de vous retracer les détails de ces incroyables excès, je
+sens le besoin de protester de mon exactitude. Je ne citerai rien de
+mémoire; en commençant ce voyage, j'ai rempli ma voiture des livres qui
+m'étaient nécessaires, et la principale source où j'ai puisé, c'est
+Karamsin, auteur qui ne peut être récusé par les Russes, puisqu'on lui
+reproche d'avoir adouci plutôt qu'exagéré les faits défavorables à la
+renommée de sa nation. Une prudence excessive et qui va jusqu'à la
+partialité, tel est le défaut de cet auteur: en Russie le patriotisme
+est toujours entaché de complaisance. Tout écrivain russe est courtisan:
+Karamsin l'était: j'en trouve la preuve dans une petite brochure publiée
+par un autre courtisan, le prince Wiasemski: c'est la description de
+l'incendie du palais d'hiver à Pétersbourg, description qui est écrite
+tout à la louange du souverain, lequel cette fois a mérité les éloges
+qu'on lui adresse. On y trouve le passage suivant:
+
+«Quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux
+souvenir à revendiquer dans ses murs[28]? Nos pères, nos ancêtres,
+toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y
+reçurent des mains du souverain, et au nom de la patrie, les témoignages
+éclatants dus à leurs travaux, à leurs services, à leur valeur. C'est
+ici que Lomonosloff, que Derjavine firent résonner leur lyre nationale,
+que _Karamsin lut les pages de son histoire_ devant un auditoire
+auguste[29]. Ce palais était le palladium (_sic_) des souvenirs de
+toutes nos gloires; c'était le Kremlin de notre histoire moderne.»
+(_Incendie du palais d'hiver à Saint-Pétersbourg_, par le prince
+Wiasemski. Paris, G. A. Dentu, Palais-Royal, galerie vitrée, n° 13, page
+11.)
+
+On peut, on doit donc ajouter foi à Karamsin quand il raconte les
+monstruosités de la vie d'Ivan IV. J'affirme que tous les faits que vous
+lirez dans mon précis, se trouvent racontés avec plus de détails, par
+cet historien, dans son livre intitulé: _Histoire de l'Empire de
+Russie_, par M. de Karamsin, traduite par Jauffret et terminée par M. de
+Divoff, conseiller d'État actuel et chambellan de l'Empereur de Russie;
+onze volumes grand in-8°. Paris, à la galerie de Bossange père, libraire
+de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, rue de Richelieu, n°60, près
+de l'arcade Colbert, 1826.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-SIXIÈME.
+
+Histoire d'Ivan IV.--Citation de la brochure de M. de Tolstoï--Début du
+règne d'Ivan IV.--Effets de sa tyrannie sur les Russes.--Une des causes
+de sa cruauté.--Siége de Kazan.--Prise d'Astrakan.--Comment il traite
+ses anciens amis.--Souvenirs de son enfance.--Changement moral et
+physique.--Ses mariages.--Mensonge inhérent au despotisme.--Ses
+raffinements de cruauté.--Supplices ordonnés et surveillés par
+lui.--Sort de Novgorod.--Jusqu'où vont ses vengeances.--Horloges
+vivantes.--Ironie sanglante.--Abdication.--Ce que font les Russes à
+cette occasion.--Motif secret de la servilité des Russes.--Ivan reprend
+la couronne.--À quelle condition.--La Slobode
+Alexandrowsky.--L'_opritchnina_ ou les élus.--Portrait d'Ivan IV par
+Karamsin.--Divers extraits du même écrivain.--Conséquences de
+l'opritchnina.--Lâcheté d'Ivan IV.--Sa conduite lors de l'incendie de
+Moscou.--Ce qu'il fait de la Livonie.--La Sibérie conquise.--Sympathie
+d'Ivan pour Élisabeth d'Angleterre.--Lettre d'Élisabeth à Ivan.--Projet
+de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine
+d'Angleterre.--Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de
+débauche.--Explication de la servilité des sujets d'Ivan.--Résignation
+religieuse.--Église russe enchaînée.--Quelle est la seule Église
+indépendante.--Le prêtre russe.--Sort qui attend toute Église
+schismatique.--Le prêtre catholique.--Autres extraits de
+Karamsin.--Trait de férocité du grand-duc Constantin.--Ressemblance des
+Russes actuels avec leurs ancêtres.--Encore une citation de Karamsin:
+l'ambassadeur et le supplicié.--Correspondance du Czar avec
+Griasnoï.--La Livonie cédée par Ivan à Batori.--Conséquence de cette
+trahison.--Mort du Czarewitch, le fils du Czar.--Tragédie.--Vocation
+divine.--Puissance de l'âme humaine.--Mort d'Ivan IV.--Son dernier
+crime.--APPENDICE.--Le Kremlin.--Karamsin.--Nouveaux extraits.--Excuses
+au despotisme.--Ce que les Russes devraient penser et dire de
+Karamsin.--Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le cœur de
+l'homme.--Spiritualisme chrétien.--Souvenir que le peuple russe conserve
+d'Ivan IV.--Portrait d'Ivan III par Karamsin.--Ressemblance de
+Pierre-le-Grand avec les Ivan.--Extraits de M. de Ségur.--Conduite du
+Czar Pierre Ier envers son fils.--Supplice de Glébof.--Mort d'Alexis,
+fils du Czar Pierre.
+
+
+ Moscou, ce 11 août 1839.
+
+Si vous n'avez pas fait une étude particulière des annales de la Russie,
+le travail que vous allez lire vous paraîtra le résultat d'une
+combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le résumé de faits
+authentiques.
+
+Mais tout cet amas d'abominations attestées par l'histoire et qu'on lit
+comme des fables n'est pas ce qui donne le plus à penser lorsqu'on se
+retrace le long règne d'Ivan IV. Non, un problème tout à fait insoluble
+pour le philosophe, un éternel sujet de surprise, et de redoutables
+méditations, c'est l'effet produit par cette tyrannie sans seconde sur
+la nation qu'elle a décimée; non-seulement elle ne révolte pas les
+populations, elle les attache. Cette circonstance me paraît jeter un
+jour nouveau sur les mystères du cœur humain.
+
+Ivan IV, encore enfant, monte sur le trône en 1533; couronné à 17 ans,
+le 16 janvier 1546, il est mort dans son lit au Kremlin, après un règne
+de 51 ans, le 18 janvier 1584, à 64 ans, et il a été pleuré par sa
+nation tout entière, sans excepter les enfants de ses victimes. On ne
+sait si les mères moscovites l'ont pleuré; c'est ce dont il est permis
+de douter, grâce au silence des annalistes sur ce point.
+
+Sous les mauvais régimes, les femmes se dénaturent moins complétement
+que les hommes; ceux-ci participant seuls aux actes du gouvernement, il
+arrive nécessairement que les préjugés sociaux en circulation dans
+chaque siècle et dans chaque pays ont prise sur eux plus que sur elles.
+Quoi qu'il en soit, il faut bien le dire, ce règne monstrueux a fasciné
+la Russie au point de lui faire trouver jusque dans le pouvoir effronté
+des princes qui la gouvernent, un objet d'admiration; l'obéissance
+politique est devenue pour les Russes un culte, une religion[30]. Ce
+n'est que chez ce peuple, du moins je le crois, qu'on a vu les martyrs
+en adoration devant les bourreaux!... Rome est-elle tombée aux pieds de
+Tibère et de Néron pour les supplier de ne point abdiquer le pouvoir
+absolu et de continuer à la brûler, à la piller, à se baigner
+tranquillement dans son sang, à déshonorer ses enfants? C'est ce que
+vous verrez faire aux Moscovites au milieu du règne et au plus fort de
+la tyrannie d'Ivan IV.
+
+Il voudra se retirer; mais les Russes luttant de ruse avec leur maître,
+le supplieront de continuer à les gouverner selon son humeur. Ainsi
+justifié, ainsi garanti, le tyran recommencera le cours de ses
+exécutions. Pour lui, régner c'est tuer, il tue par peur et par devoir,
+et cette trop simple charte est confirmée par l'assentiment de la Russie
+tout entière; et par les regrets et les pleurs de la nation à la mort du
+tyran!!!... Ivan, lorsqu'il se décide comme Néron à secouer le joug de
+la gloire et de la vertu pour régner uniquement par la terreur, ne se
+borne pas à des recherches de cruauté inconnues avant et après lui, il
+accable encore d'invectives les malheureux objets de ses fureurs; il est
+ingénieux, il est comique dans l'atrocité: l'horrible et le burlesque
+récréent à la fois son esprit satirique et impitoyable. Il perce les
+cœurs par des paroles sarcastiques en même temps qu'il déchire lui-même
+les corps, et dans l'œuvre infernale accomplie par lui contre ses
+semblables que son orgueil inquiet prend pour autant d'ennemis, le
+raffinement des paroles surpasse la barbarie des actes.
+
+Ceci ne veut pas dire qu'il n'ait point renchéri en fait de supplices
+sur toutes les manières inventées avant lui de faire souffrir les corps
+et de prolonger la douleur; son gouvernement est le règne de la torture.
+
+L'imagination refuse de croire à la durée d'un tel phénomène moral et
+politique. Je viens de le dire, et il est à propos de le répéter: Ivan
+IV commence, comme le fils d'Agrippine, par la vertu et par ce qui
+commande plus encore peut-être l'amour d'une nation ambitieuse et vaine:
+par les conquêtes. À cette époque de sa vie, faisant taire les appétits
+grossiers et les terreurs brutales qu'il avait manifestés dès son
+enfance, il se soumet à la direction d'amis sages et sévères.
+
+De pieux conseillers, de prudents directeurs font du début de ce règne
+une des époques les plus brillantes et les plus heureuses des annales
+moscovites; mais le début fut court auprès du reste et la métamorphose
+prompte, terrible et complète.
+
+Kazan, ce redoutable boulevard de l'islamisme en Asie tombe en 1552,
+après un siége mémorable, sous les coups du jeune Czar; l'énergie que ce
+prince déploie paraît surprenante même aux yeux d'hommes à demi
+barbares. Il défend ses plans de campagne avec une opiniâtreté de
+courage et une sagacité d'esprit qui terrasse les plus vieux capitaines
+et finit par commander leur admiration.
+
+À son début dans la carrière des armes, l'audace de ses entreprises eût
+fait paraître pusillanime tout courage prudent, mais bientôt vous le
+verrez aussi lâche, aussi rampant qu'il fut téméraire; il devient
+pusillanime en même temps que cruel: c'est que chez lui comme chez
+presque tous les monstres, la cruauté avait sa principale racine dans la
+peur. Il s'est souvenu toute sa vie de ce qu'il a souffert dans son
+enfance: le despotisme des boyards, leurs dissensions avaient menacé ses
+jours à l'époque où la force lui manquait pour les défendre: on dirait
+que la virilité ne lui apporta d'autre désir que celui de se venger de
+l'imbécillité du premier âge.
+
+Mais s'il y a un fait profondément moral dans l'histoire de la terrible
+vie de cet homme, c'est qu'il perd l'audace en perdant la vertu.
+
+Serait-il vrai que Dieu, lorsqu'il fit le cœur de l'homme, lui eût dit:
+Tu ne seras brave qu'autant que tu seras humain?
+
+S'il en était ainsi et si de trop nombreux et de trop célèbres exemples
+ne démentaient cette règle désirable, la foi nous deviendrait trop
+facile: nous verrions Dieu face à face dans les destinées de ses
+créatures les mieux douées, comme nous le voyons à découvert dans la vie
+d'un Ivan IV. Dieu soit loué, ce prince dont l'histoire ainsi que le
+caractère contrastent d'une manière frappante avec les autres
+caractères, se montre courageux comme un lion tant qu'il est généreux,
+il devient poltron comme un esclave dès qu'il est sans pitié. Cette
+leçon, bien qu'elle fasse exception dans les annales du genre humain, me
+paraît précieuse et consolante; et je me félicite de la recueillir au
+fond de cette épouvantable histoire.
+
+Grâce à la persévérance du jeune héros, blâmée alors par tout son
+conseil, Astrakan subit le sort de Kazan. La Russie, délivrée du
+voisinage de ses anciens maîtres, les Tatars, jette des cris
+d'allégresse; mais ce peuple de subalternes, qui ne sait échapper à un
+joug que pour passer sous un autre, idolâtre son jeune souverain avec
+l'orgueil et la timidité de l'affranchi.
+
+Le Czar fatigué se repose et s'arrête au milieu de sa gloire, il
+s'ennuie de ses vertus bénies, il succombe sous le poids des lauriers et
+des palmes, et renonce pour jamais à poursuivre sa sainte carrière. Il
+aime mieux se méfier de tous et punir ses amis de la peur qu'ils lui
+inspirent, que d'écouter de sages conseils. Mais sa folie est dans le
+cœur; elle ne gagne pas la tête. Car, au milieu des actions les plus
+déraisonnables, ses discours sont pleins de sens, ses lettres de
+logique; leur style incisif peint la malignité de son âme, mais il fait
+honneur à la pénétration, à la lucidité de son esprit.
+
+Ses anciens conseillers sont les premiers en butte à ses coups; ils lui
+apparaissent comme des traîtres, ou, ce qui est synonyme à ses yeux,
+comme des maîtres. Il condamne à l'exil, à la mort ces criminels de
+lèse-autocratie, qui s'avisèrent pendant longtemps de se croire plus
+sages que leur maître; et l'arrêt paraît équitable aux yeux de la
+nation. C'était aux avis de ces hommes incorruptibles qu'il avait dû sa
+gloire; il ne peut supporter le poids de la reconnaissance qu'il leur
+doit, et de peur de leur paraître ingrat, il les tue... Une fureur
+sauvage se réveille alors en lui; le souvenir toujours présent des
+dissensions et des violences des grands qui se disputèrent la garde de
+son berceau, lui montre partout des traîtres et des conspirateurs.
+
+L'idolâtrie de lui-même, appliquée dans toutes ses conséquences au
+gouvernement de l'État, tel est le code des justices du Czar, confirmé
+par l'assentiment de la Russie entière. Malgré ses forfaits, Ivan IV est
+à Moscou l'élu de la nation; ailleurs on l'eût regardé comme un monstre
+vomi par l'enfer. Las de mentir, il pousse le cynisme de la tyrannie au
+point de se dispenser de la dissimulation, de cette précaution des
+tyrans vulgaires. Il se montre simplement féroce; et pour n'avoir plus à
+rougir des vertus des autres, il abandonne les derniers de ses austères
+amis aux vengeances de favoris plus indulgents.
+
+Alors s'établit entre le Czar et ses satellites une émulation de crime
+qui fait frémir; et... (ici Dieu se dévoile encore dans cette histoire
+presque surnaturelle) de même que sa vie morale se partage en deux
+époques, son aspect physique change avant l'âge: beau dans sa première
+jeunesse, il devient hideux quand il est criminel.
+
+Il perd une épouse accomplie; il en reprend une autre aussi sanguinaire
+que lui; celle-ci meurt encore. Il se remarie au grand scandale de
+l'Église grecque, qui ne permet pas les troisièmes noces; il se remarie
+ainsi, cinq, six et sept fois!!!... On ignore le nombre exact de ses
+mariages. Il répudie, il tue, il oublie ses femmes, aucune ne résiste
+longtemps à ses caresses ni à ses fureurs; et malgré son indifférence
+affichée pour les objets de ses anciennes amours, il s'applique à venger
+leur mort avec une rage scrupuleuse, qui à chaque veuvage du souverain,
+répand l'épouvante dans l'Empire. Cependant, le plus souvent, cette mort
+qui servait de prétexte à tant d'exécutions, avait été causée ou
+commandée par le Czar lui-même. Ses deuils ne sont pour lui qu'une
+occasion de verser du sang et de faire pleurer les autres.
+
+Il fait dire en tous lieux que la pieuse Czarine, que la belle Czarine,
+que l'infortunée Czarine a été empoisonnée par les ministres, par les
+conseillers du Czar, ou par les boyards dont il veut se défaire.
+
+Ne le voyez-vous pas, c'est en vain qu'il a voulu jeter le masque; il
+ment par habitude, si ce n'est par nécessité, tant le mensonge est
+inhérent à la tyrannie! C'est l'aliment des âmes qui se dégradent et des
+gouvernements dont on outre le principe; comme la vérité est la
+nourriture des âmes qui se régénèrent et des sociétés raisonnablement
+organisées.
+
+Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouvées d'avance; quiconque est
+atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent
+autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les
+condamnés. Sa cruauté approfondie a découvert l'art de leur faire
+désirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de
+la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse,
+et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin
+autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde à
+ses sujets.
+
+Il faut cependant vous décrire, une fois pour toutes, quelques-uns des
+raffinements de cruauté inventés par lui contre les soi-disant coupables
+qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les
+arrose d'eau glacée sur le reste du corps: il les fait écorcher vifs _en
+sa présence_; puis il fait lacérer par lanières leurs chairs mises à nu
+et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs
+convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achève de sa
+main à coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de
+clémence comme une faiblesse, il ménage aussi longtemps que possible le
+cœur et la tête, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dépèce
+les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter
+un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de cette
+misérable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en présence
+des victimes à demi hachées.
+
+On soutient les torses palpitants avec des soins, avec une science, une
+intelligence atroces afin de les forcer d'assister plus longtemps à
+cette curée humaine dont ils font les frais, et où le Czar le dispute au
+tigre en férocité...
+
+Il lasse les bourreaux; les prêtres ne peuvent suffire aux enterrements.
+Novgorod-la-Grande sera choisie pour servir d'exemple à la colère du
+monstre. La ville en masse, accusée de trahison en faveur des Polonais,
+mais coupable surtout d'avoir été longtemps indépendante et glorieuse,
+est empestée à dessein par la multitude des exécutions arbitraires qui
+ont lieu dans ses murs ensanglantés; les eaux du Volkof se corrompent
+sous les cadavres restés sans sépulture autour des remparts de la ville
+condamnée, et, comme si la mort par les supplices n'était pas assez
+prompte au gré du tyran, une épidémie factice rivalise avec les
+échafauds pour décimer plus vite les populations et pour assouvir la
+rage du _Père_, nom d'affection, ou plutôt titre que les Russes donnent
+machinalement à leurs tout-puissants et bien-aimés souverains quels
+qu'ils soient.
+
+Sous ce règne insensé nul homme ne suit le cours naturel de sa vie, nul
+n'atteint le terme probable de son existence: l'impiété humaine anticipe
+sur la prérogative divine: la mort elle-même, la mort, réduite à la
+condition de valet de bourreau, perd de son prestige en proportion de ce
+que la vie perd de son prix. Le tyran a détrôné l'ange, et la terre,
+baignée de pleurs et de sang, voit avec résignation le ministre des
+justices de Dieu marcher docilement à la suite des sicaires du prince.
+Sous le Czar, la mort devient esclave d'un homme. Ce tout-puissant
+insensé a enrégimenté la peste, qui dépeuple, avec la soumission d'un
+caporal, des pays entiers dévoués à la désolation par le caprice d'un
+prince. La joie de cet homme est le désespoir des autres, son pouvoir,
+l'extermination, sa vie, la guerre sans gloire, la guerre en pleine
+paix, la guerre à des créatures privées de défense, nues, sans volonté,
+et que Dieu avait mises sous sa protection sacrée; sa loi, la haine du
+genre humain, sa passion, la peur; la peur double: celle qu'il ressent
+et celle qu'il fait sentir.
+
+Quand il se venge, il poursuit le cours de ses _justices_ jusqu'au
+dernier degré de parenté; exterminant des familles entières, jeunes
+filles, vieillards, femmes grosses et petits enfants; il ne se borne
+pas, comme les tyrans vulgaires, à frapper simplement quelques familles,
+quelques individus suspects: on le voit singeant le Dieu des juifs, tuer
+jusqu'à des provinces sans y faire grâce à personne; tout y passe, tout
+ce qui a eu vie disparaît: tout, jusqu'aux animaux, jusqu'aux poissons
+qu'il empoisonne dans les lacs, dans les rivières; le croirez-vous? il
+oblige des fils à faire l'office de bourreaux... contre leurs pères!...
+et il s'en trouve qui obéissent!!!... L'homme peut donc porter l'amour
+de la vie au point de tuer, de peur de la perdre, l'être à qui il la
+doit?
+
+Se servant de corps humains pour horloges, Ivan invente des poisons à
+heure fixe, et parvient à marquer avec une régularité satisfaisante les
+moindres divisions de son temps par la mort de ses sujets, échelonnés
+avec art de minute en minute sur le chemin du tombeau qu'il tient sans
+cesse ouvert pour eux; la précision la plus scrupuleuse préside à ce
+divertissement infernal. Infernal n'est-il pas le mot propre? l'homme à
+lui seul inventerait-il de telles voluptés? oserait-il surtout profaner
+le saint nom de justice en l'appliquant à ce jeu impie?
+
+Le monstre assiste lui-même à tous les supplices qu'il commande: la
+vapeur du sang l'enivre sans le saturer; il n'est jamais plus allègre
+que lorsqu'il a vu mourir et fait souffrir beaucoup de malheureux.
+
+Il se fait un divertissement, que dis-je, un devoir d'insulter à leur
+martyre, et le tranchant de sa parole moqueuse est plus acéré que le fer
+de ses poignards.
+
+Eh bien! devant ce spectacle, la Russie reste muette!!... Mais non,
+bientôt vous la verrez s'émouvoir; elle va protester. Gardez-vous de
+croire que ce soit en faveur de l'humanité outragée; elle proteste
+contre le malheur de perdre un prince qui la gouverne de la manière que
+vous venez de voir.
+
+Le monstre, après avoir donné tant de gages de férocité, devait être
+connu de son peuple; il l'était!... Tout à coup, soit pour s'amuser à
+mesurer la longanimité des Russes, soit repentir chrétien... (il
+affectait du respect pour les choses saintes; l'hypocrisie même a pu se
+changer en dévotion vraie à certains moments d'une vie toute
+surnaturelle, car la grâce, cette manne des esprits, ce poison céleste
+pénètre par intervalles dans le cœur des plus grands criminels, tant que
+la mort n'a pas consommé leur réprobation)... soit donc repentir
+chrétien, soit peur, soit caprice, soit fatigue, soit ruse, un jour il
+dépose son sceptre, c'est-à-dire sa hache, et jette sa couronne à terre.
+Alors, mais alors seulement dans tout le cours de ce long règne,
+l'Empire s'émeut: la nation menacée de délivrance se réveille comme en
+sursaut: les Russes, jusque-là témoins muets, instruments passifs de
+tant d'horreurs, retrouvent la voix, et cette voix, du peuple qui
+prétend être la voix de Dieu, s'élève tout à coup pour déplorer la perte
+d'un tel tyran!... Peut-être doutait-on de sa bonne foi, on craignait à
+juste titre ses vengeances, si l'on eût accepté sa feinte abdication:
+qui sait si tout cet amour pour le prince n'avait pas sa source dans la
+terreur qu'inspirait le tyran; les Russes ont raffiné la peur en lui
+donnant l'amour pour masque.
+
+Moscou est menacé d'invasion (le pénitent avait bien choisi son temps);
+on craint l'anarchie, autrement dit, les Russes prévoient le moment où,
+ne pouvant se garantir de la liberté, ils seront exposés à penser, à
+vouloir par et pour eux-mêmes, à se montrer hommes, et, qui pis est,
+citoyens: ce qui ferait le bonheur d'un autre peuple exaspère celui-ci.
+Bref, la Russie aux abois, énervée par sa longue incurie, tombe éperdue
+aux pieds d'Ivan, qu'elle redoute moins qu'elle ne se craint elle-même;
+elle implore ce maître indispensable, ramasse sa couronne et son sceptre
+ensanglantés, les lui rend, et lui demande pour unique faveur la
+permission de reprendre le joug de fer qu'elle ne se lassera jamais de
+porter.
+
+Si c'est de l'humilité, elle va trop loin, même pour des chrétiens; si
+c'est de la lâcheté, elle est impardonnable; si c'est du patriotisme, il
+est impie. Que l'homme brise son orgueil, il fait bien; qu'il aime
+l'esclavage, il fait mal; la religion humilie, l'esclavage avilit; il y
+a entre eux la différence de la sainteté à la brutalité.
+
+Quoi qu'il en soit, les Russes étouffant le cri de leur conscience
+croient au prince plus qu'à Dieu; aussi se font-ils une vertu de
+sacrifier tout au salut de l'Empire;... détestable Empire que celui dont
+l'existence ne pourrait se perpétuer qu'au mépris de la dignité
+humaine!!!... Aveuglés par leur idolâtrie monarchique, à genoux devant
+l'idole politique qu'ils se sont faite, les Russes, ceux de notre siècle
+aussi bien que ceux du siècle d'Ivan, oublient que le respect pour la
+justice, que le culte de la vérité importent plus à tous les hommes, y
+compris les Slaves, que le sort de la Russie.
+
+Ici m'apparaît encore une fois, dans ce drame aux formes antiques,
+l'intervention d'un pouvoir surnaturel. On se demande en frémissant quel
+est l'avenir réservé par la Providence à une société qui paie à ce prix
+la prolongation de sa vie.
+
+J'ai trop souvent lieu de vous le faire remarquer, un nouvel Empire
+romain couve en Russie sous les cendres de l'Empire grec. La peur seule
+n'inspire pas tant de patience. Non, croyez-en mon instinct, il est une
+passion que les Russes comprennent comme aucun peuple ne l'a comprise
+depuis les Romains: c'est l'ambition. L'ambition leur fait sacrifier
+tout, absolument tout, comme Bonaparte, à la nécessité d'être.
+
+C'est cette loi souveraine qui soumet une nation à un Ivan IV: un tigre
+pour Dieu plutôt que l'anéantissement de l'Empire: telle fut la
+politique russe sous ce règne qui a fait la Russie, et qui m'épouvante
+bien plus encore par la longanimité des victimes que par la frénésie du
+tyran; politique d'instinct ou de calcul, peu m'importe!... Ce qui
+m'importe, et ce que je vois avec terreur, c'est qu'elle se perpétue
+tout en se modifiant d'après les circonstances, et qu'aujourd'hui encore
+elle produirait les mêmes effets sous un règne semblable, s'il était
+donné à la terre de faire naître deux fois un Ivan IV.
+
+Admirez donc ce tableau unique dans l'histoire du monde: les Russes,
+avec le courage et la bassesse des hommes qui veulent posséder la terre,
+pleurent aux pieds d'Ivan pour qu'il continue de les gouverner... vous
+savez comment, et pour qu'il leur conserve ce qui ferait haïr la société
+à tout peuple qui ne serait pas enivré du pressentiment fanatique de sa
+gloire à venir.
+
+Tous jurent, les grands, les petits, les boyards, les marchands, les
+castes et les individus, en un mot, la nation entière jure avec larmes,
+avec amour de se soumettre à tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas à
+elle-même: ce comble d'infortune est le seul revers que les Russes, dans
+leur ignoble patriotisme, ne puissent envisager de sang-froid, attendu
+que l'inévitable désordre qui en résulterait détruirait leur empire
+d'esclaves. L'ignominie, poussée à ce degré, approche du sublime, c'est
+de la vertu: elle perpétue l'État... mais quel État, bon Dieu!... Le
+moyen déshonore le but!
+
+Cependant la bête féroce attendrie prend en pitié les animaux dont elle
+fit longtemps sa pâture, elle promet au troupeau de recommencer à le
+décimer, elle reprend le pouvoir sans concessions, au contraire, à des
+conditions absurdes, et toutes à l'avantage de son orgueil et de sa
+fureur; encore les fait-elle accepter comme des faveurs à ce peuple
+exalté pour la soumission autant que d'autres sont fanatiques de
+liberté, à ce peuple altéré de son propre sang, et qui veut qu'on le tue
+pour amuser son maître; car il s'inquiète, il tremble dès qu'il respire
+en paix.
+
+À dater de ce moment s'organise une tyrannie méthodique, et pourtant si
+violente, que les annales du genre humain n'offrent rien de semblable,
+vu qu'il y a autant de démence à la subir qu'à l'exercer. Prince et
+nation, à cette époque, tout l'Empire devient frénétique: mais les
+suites de l'accès durent encore.
+
+Le redoutable Kremlin, avec tous ses prestiges, avec ses portes de fer,
+ses souterrains fabuleux, ses inaccessibles remparts élevés jusqu'au
+ciel, ses mâchicoulis, ses créneaux, paraît un asile trop faiblement
+défendu à l'insensé monarque qui veut exterminer la moitié de son peuple
+pour pouvoir gouverner l'autre en paix. Dans ce cœur qui se pervertit
+lui-même à force de terreur et de cruauté, où le mal et l'effroi qu'il
+engendre font chaque jour de nouveaux ravages, une inexplicable
+défiance, car elle est sans motif apparent, ou du moins positif, s'allie
+à une atrocité sans but; ainsi la lâcheté la plus honteuse plaide en
+faveur de la férocité la plus aveugle. Nouveau Nabuchodonosor, le Roi
+est changé en tigre.
+
+Il se retire d'abord dans un palais voisin du Kremlin, et qu'il fait
+fortifier comme une citadelle, puis dans _une solitude_: la Slobode
+Alexandrowsky. Ce lieu devient sa résidence habituelle. C'est là que
+parmi les plus débauchés, les plus perdus de ses esclaves, il se choisit
+pour garde une troupe d'élite, composée de mille hommes, qu'il appelle
+les élus: _opritchnina_. À cette légion infernale il livre, pendant sept
+années consécutives, la fortune, la vie du peuple russe: je dirais son
+honneur, si ce mot pouvait avoir un sens chez des hommes qu'il fallait
+bâillonner pour les gouverner à leur gré.
+
+Voici comment Karamsin, tome IX, page 96, nous peint Ivan IV, en l'année
+1565, dix-neuf ans après son couronnement:
+
+«Ce prince, dit-il, grand, bien fait, avait les épaules hautes, les bras
+musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches,
+le nez aquilin; de petits yeux gris, mais brillants, pleins de feu, et
+au total, une physionomie qui avait eu autrefois de l'agrément. À cette
+époque, il était tellement changé qu'à peine on pouvait le reconnaître.
+Une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés. Il avait l'œil
+éteint, il était presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques
+poils à la barbe, inexplicable effet de la fureur qui dévorait son âme!
+Après une nouvelle énumération des fautes commises par les boyards, il
+répéta son consentement à garder la couronne, s'étendit longuement sur
+l'obligation imposée aux princes de maintenir la tranquillité dans leurs
+États, et de prendre à cet effet toutes les mesures qu'ils jugent
+convenables; _sur le néant de la vie humaine_, la nécessité de porter
+ses regards au delà du tombeau; enfin il proposa l'établissement de
+l'_opritchnina_, nom jusqu'alors inconnu. Les résultats de cet
+établissement firent de nouveau trembler la Russie.
+
+ * * * * *
+
+Le Czar annonça qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les
+gentilshommes et les enfants boyards[34], et qu'il leur donnerait, dans
+ses districts, des fiefs dont les propriétaires actuels seraient
+transférés dans d'autres lieux.
+
+«Il s'empara, dans Moscou même, de plusieurs rues, d'où il fallut
+chasser les gentilshommes et employés qui ne se trouvaient pas inscrits
+dans le millier du Czar. [...] Comme s'il eût pris en haine les augustes
+souvenirs du Kremlin et les tombeaux de ses ancêtres, il ne voulut pas
+habiter le magnifique palais d'Ivan III; en dehors des murs du Kremlin,
+il en fit construire un nouveau, entouré de remparts élevés, ainsi
+qu'une forteresse. Cette partie de la Russie et de Moscou, ce _millier_
+du Czar, cette cour nouvelle, formèrent ensemble une propriété
+particulière d'Ivan IV, placée sous sa dépendance immédiate, et reçut le
+nom d'_opritchnina_.»
+
+Plus loin, pages 99 et suivantes, même tome, on voit recommencer les
+supplices des boyards, c'est-à-dire le règne d'Ivan IV.
+
+«Le 4 février, Moscou vit remplir les conditions annoncées par le Czar
+au clergé, ainsi qu'aux boyards, dans le bourg d'Alexandrowsky. On
+commença les exécutions des prétendus traîtres accusés d'avoir conspiré,
+avec Kourbsky, contre les jours du monarque, de la Czarine Anastasie et
+de ses enfants. La première victime fut le célèbre Voiëvode, prince
+Alexandre Gorbati-Schouïsky, descendant de saint Vladimir, de
+Vsevolod-le-Grand et des anciens princes de Souzdal. Cet homme, d'un
+_génie profond_, militaire habile, animé d'une égale ardeur pour la
+religion et la patrie, qui avait enfin puissamment contribué à la
+réduction du royaume de Kazan, fut condamné à mort, ainsi que son fils
+Pierre, jeune homme de dix-sept ans[35]. Ils se rendirent tous deux au
+lieu du supplice avec calme et dignité, sans frayeur, et se tenant par
+la main; afin de ne pas être témoin de la mort de l'auteur de ses jours,
+le jeune Pierre présenta le premier sa tête au glaive; mais son père le
+fit reculer en disant avec émotion: «_Non, mon fils, que je ne te voie
+pas mourir_.» Le jeune homme lui cède le pas, et aussitôt la tête du
+prince est détachée du corps; son fils la prend entre ses mains, la
+couvre de baisers, et levant les yeux au ciel, il se livre d'un air
+serein entre les mains du bourreau. Le beau-frère de Gorbati, prince
+Khovrin, Grec d'origine; le grand officier Golovin, le prince Soukhoï
+Kachin, grand échanson, le prince Pierre Gorensky furent décapités le
+même jour. Le prince Sheviref fut empalé. On rapporte que cet infortuné
+supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances, mais que
+soutenu par la religion, il les oubliait pour chanter le cantique de
+Jésus. Les deux boyards, princes Kourakin et Nemoï furent contraints
+d'embrasser l'état monastique: un grand nombre de gentilshommes et
+d'enfants boyards virent leurs biens confisqués, d'autres furent
+exilés...»
+
+À la page 103, même tome, Karamsin nous décrit la manière dont le Czar
+formait sa nouvelle garde, qui ne fut pas longtemps restreinte au nombre
+de mille, annoncé d'abord, ni choisie parmi les classes élevées de la
+société.
+
+«On amenait, dit-il, des jeunes gens dans lesquels on ne recherchait pas
+la distinction du mérite, mais une certaine audace, cités par leurs
+débauches, et une corruption qui les rendait propres à tout
+entreprendre; Ivan leur adressait des questions sur leur naissance,
+leurs amis, leurs protecteurs. On exigeait surtout qu'ils n'eussent
+aucune espèce de liaison avec les grands boyards: l'obscurité, la
+bassesse même de l'extraction était un titre d'adoption. Le Czar porta
+leur nombre jusqu'à six mille hommes, qui lui prêtèrent serment de le
+servir envers et contre tous; de dénoncer les traîtres, de n'avoir
+aucune relation avec les citoyens _de la commune_, c'est-à-dire avec
+tout ce qui n'était pas inscrit dans la légion des élus[36], de ne
+connaître ni parenté ni famille lorsqu'il s'agirait du souverain. En
+récompense leur Czar leur abandonna, non-seulement les terres, mais
+encore les maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires,
+qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion, de
+sorte qu'un grand nombre d'entre eux, hommes distingués par leurs
+services, couverts d'honorables blessures, se trouvèrent dans la cruelle
+nécessité de partir à pied, pendant l'hiver, avec leurs femmes et leurs
+enfants pour d'autres domaines éloignés et déserts, etc., etc., etc.»
+
+C'est encore dans Karamsin qu'il faut lire les résultats de cette
+institution infernale. Mais les développements dont l'histoire appuie
+son récit ne peuvent trouver place dans un cadre aussi resserré que
+celui-ci.
+
+Une fois cette horde lâchée contre le pays, on ne voit partout que
+rapines, qu'assassinats; les villes sont pillées par les nouveaux
+privilégiés de la tyrannie, et toujours impunément. Les marchands, les
+boyards avec leurs paysans, les bourgeois, enfin tout ce qui n'est pas
+des _élus_ appartient aux _élus_. Cette garde terrible est comme un seul
+homme dont l'Empereur est l'âme.
+
+Des tournées nocturnes se font dans Moscou et aux environs au profit des
+pillards; le mérite, la naissance, la fortune, la beauté, tous les
+genres d'avantages nuisent à qui les possède: les femmes, les filles qui
+sont belles et qui ont le malheur de passer pour vertueuses, sont
+enlevées afin de servir de jouets à la brutalité des favoris du Czar. Ce
+prince retient les malheureuses dans son repaire; puis quand il est las
+de les y voir, on renvoie à leurs époux, à leur famille celles qu'on n'a
+pas fait périr dans l'ombre par des supplices inventés tout exprès pour
+elles. Ces femmes échappées aux griffes des tigres reviennent mourir de
+honte dans leurs foyers déshonorés.
+
+C'est peu; l'instigateur de tant d'abominations, le Czar veut que ses
+propres fils prennent part aux orgies du crime; par ce raffinement de
+tyrannie, il ôte jusqu'à l'avenir à ses stupides sujets.
+
+Espérer en un règne meilleur ce serait conspirer contre le souverain
+actuel. Peut-être aussi craindrait-il de trouver un censeur dans un fils
+moins impur, moins dégradé qu'il ne l'est lui-même. D'ailleurs...
+faut-il sonder la profondeur de cet abîme de corruption? Ivan trouve de
+la volupté à pervertir: c'est une autre espèce de mort. En perdant l'âme
+il se repose de la fatigue de tuer le corps, mais il continue de
+détruire. Tel est son délassement.
+
+Dans la conduite des affaires, la vie de ce monstre est un mélange
+inexplicable d'énergie et de lâcheté. Il menace ses ennemis tant qu'il
+se croit le plus fort; vaincu, il pleure, il prie; il rampe, il se
+déshonore, il déshonore son pays, son peuple, et toujours sans éprouver
+de résistance!!! La honte, ce dernier châtiment des nations qui se
+manquent à elles-mêmes, ne dessille pas les yeux des Russes!...
+
+Le khan de Crimée brûle Moscou, le Czar fuit: il revient quand sa
+capitale est un tas de cendres; sa présence produit plus de terreur
+parmi ce reste d'habitants que n'en avait causé celle de l'ennemi.
+N'importe, pas un murmure ne rappelle au monarque qu'il est homme et
+qu'il a failli en abandonnant son poste de Roi.
+
+Les Polonais, les Suédois éprouvent tour à tour les excès de son
+arrogance et de sa lâcheté. Dans les négociations avec le khan de
+Crimée, il s'abaisse au point d'offrir aux Tatars Kazan et Astrakan,
+qu'il leur avait arrachés jadis avec tant de gloire. Il se joue de la
+gloire comme de tout.
+
+Plus tard on le verra livrer à Étienne Batori la Livonie, ce prix du
+sang, ce but des efforts de sa nation pendant des guerres de plusieurs
+siècles; mais malgré les trahisons réitérées de son chef, la Russie,
+infatigable dans la servilité, ne se dégoûte pas un instant d'une
+obéissance aussi onéreuse qu'avilissante; l'héroïsme eût coûté moins
+cher à cette nation acharnée contre elle-même. De nos jours encore,
+Karamsin se croit obligé d'adoucir en ces termes l'indignation que
+devrait inspirer à tous les Russes la déshonorante conduite de leur
+chef:
+
+«Nous avons déjà fait mention des institutions militaires de ce règne:
+Jean, dont la _lâcheté_ sur le champ de bataille _couvrait de honte_ les
+drapeaux de la patrie, lui laissa cependant une armée mieux disciplinée
+et beaucoup plus nombreuse qu'elle n'en avait jamais eu jusqu'alors.»
+Tom. IX, page 567. Ceci est un fait; mais comment n'y pas ajouter un mot
+pour protester en faveur de l'humanité et de la gloire nationale.
+
+C'est sous ce règne que la Sibérie fut pour ainsi dire découverte et
+qu'elle fut conquise par d'héroïques aventuriers moscovites. Il était
+dans la destinée d'Ivan IV de léguer à ses successeurs ce moyen de
+tyrannie.
+
+Ivan ressent pour Élisabeth d'Angleterre une sympathie qui tient de
+l'instinct; les deux tigres se devinent, ils se reconnaissent de loin;
+les affinités de leur nature agissent malgré la différence des
+situations qui explique celle des actes. Ivan IV est un tigre en
+liberté, Élisabeth un tigre en cage.
+
+Toujours en proie à des terreurs imaginaires, le tyran moscovite écrit à
+la cruelle fille de Henri VIII, à la triomphante rivale de Marie Stuart
+pour lui demander un asile dans ses États en cas de revers de fortune.
+Celle-ci lui répond une lettre détaillée et pleine de tendresse.
+Karamsin ne cite textuellement que des parties de cette lettre: je
+traduis littéralement les passages anglais qu'il nous donne; l'original
+est conservé, dit-il, dans les archives de la Russie.
+
+«Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre frère Empereur et
+grand-duc Ivan Vassili, souverain de toute la Russie.
+
+«Si à une époque il arrive que vous soyez par quelque circonstance
+casuelle, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque hostilité
+étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez venir dans
+notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre épouse, et que vos
+enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous
+traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient à un si grand
+prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux
+que vous amènerez à votre suite. Et il vous sera loisible de pratiquer
+votre religion chrétienne en la manière que vous aimerez le mieux, car
+nous n'avons pas la pensée d'essayer de rien faire pour offenser Votre
+Majesté ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de
+la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa
+foi par violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que
+vous habiterez _à vos propres frais_ aussi longtemps que vous voudrez
+bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la
+parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous la Reine Élisabeth,
+nous souscrivons cette lettre de notre propre main en présence de notre
+noblesse et conseil:
+
+«Nicolas Bacon chevalier, (le père du célèbre philosophe), grand
+chancelier de notre royaume d'Angleterre, William lord Parr, marquis de
+Northampton, chevalier de la Jarretière, Henri comte d'Arundell,
+chevalier dudit ordre, Robert Dudley lord Debigh, comte de Leicester,
+grand écuyer et chevalier de la Jarretière. Suivent encore quelques noms
+dont le dernier est Cecil, chevalier, premier secrétaire.»
+
+Dans la conclusion, la Reine ajoute ces lignes: «Promettant que nous
+unirons nos forces pour combattre ensemble nos ennemis communs, et que
+nous observerons tout ce qui est exprimé dans cette lettre, aussi
+longtemps que Dieu nous prêtera vie, et cela est confirmé par la parole
+et la foi royale.
+
+«À notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne et
+l'an de Notre-Seigneur 1570.» (Note 44 du tom. IX de l'_Histoire de
+Russie par Karamsin_, pages 620, 621, 622.)
+
+Cette amitié dura jusqu'à la fin de la vie du Czar qui fut même au
+moment de contracter un huitième mariage avec Marie Hastings, parente de
+la Reine d'Angleterre; mais la réputation d'Ivan IV n'exerça pas sur
+l'imagination de sa fiancée le même prestige qui fascinait le mâle
+esprit d'Élisabeth; heureusement il n'est pas donné à beaucoup de cœurs
+de ressentir les attraits de la cruauté.
+
+Les négociations relatives à ce projet de mariage avaient été entamées
+par un des médecins de la cour d'Angleterre, Robert Jacobi, qu'Élisabeth
+envoya près _de son ami_, peu de temps avant la mort de ce prince;
+Jacobi était porteur d'une lettre ainsi conçue:
+
+«Je vous cède, _mon frère chéri_, l'homme le plus habile dans l'art de
+guérir, bien qu'il me soit très-utile, mais parce qu'il vous est
+nécessaire; vous pouvez en toute confiance lui abandonner votre santé.
+Je vous envoie avec lui des pharmaciens et des chirurgiens, expédiés _de
+gré ou de force_, quoique nous n'ayons pas nous-mêmes un nombre
+suffisant de gens de cette espèce.»
+
+(_Histoire de Russie par Karamsin_, tom. IV, p. 533.)
+
+Ces relations suffisent pour faire connaître l'espèce de liaison que
+l'instinct du despotisme et les intérêts commerciaux, dès lors les
+premiers de tous pour l'Angleterre, avaient fondée entre les deux
+souverains. Achevons l'esquisse de la tyrannie d'Ivan.
+
+Un jour il imagine de se revêtir du froc, il en revêt ses compagnons de
+débauche; travesti de la sorte, il continue d'épouvanter le ciel et la
+terre par son inhumanité ainsi que par son libertinage monstrueux. Il
+émousse l'indignation dans le cœur des peuples; il tente le désespoir,
+mais toujours en vain! À l'insatiable cruauté, à la démence du maître,
+l'esclave oppose une inépuisable résignation: les Russes veulent vivre
+sous ce prince, ils l'aiment avec ses fureurs et ses déportements;
+prenant en pitié ses terreurs, ils donnent volontiers leur vie pour le
+rassurer. Ils se trouvent assez heureux, assez indépendants, assez
+hommes, pourvu qu'il soit Czar et qu'il règne. Rien n'assouvit leur
+inextinguible soif de servitude, ce sont des martyrs d'abjection; jamais
+brute ne fut plus généreuse, je veux dire plus aveugle dans sa
+soumission... Non, l'obéissance poussée à cet excès n'est plus de la
+patience, c'est de la passion; et voilà le mot de l'énigme!
+
+Chez les nations encore jeunes, il existe une telle foi en l'universelle
+présence de Dieu, un tel sentiment de son intervention dans les moindres
+événements de ce monde, que la marche des affaires humaines n'y est
+jamais attribuée à l'homme; tout ce qui arrive est le résultat d'un
+décret du ciel; quels sont les biens périssables que n'abandonne pas
+avec joie un vrai croyant? La vie n'est rien pour qui n'aspire qu'au
+bonheur des élus. Quelle que soit la main qui vous ôte le jour, elle
+vous sert au lieu de vous nuire. Vous quittez peu pour trouver beaucoup,
+vous souffrez un temps pour jouir pendant une éternité; qu'est-ce que la
+possession de la terre entière en comparaison du prix assuré à la vertu,
+à cet unique bien dont la tyrannie ne puisse dépouiller les hommes,
+puisqu'au contraire le bourreau accroît, centuple ce trésor des victimes
+par les moyens de sanctification qu'il offre à leur résignation pieuse?
+
+C'est ainsi que raisonnent les peuples passionnés pour la soumission à
+toute épreuve; mais jamais cette dangereuse religion n'a produit autant
+de fanatiques qu'en a vu et qu'en voit encore la Russie.
+
+On frémit en reconnaissant à quel usage les vérités religieuses peuvent
+servir ici-bas; et l'on tombe à genoux devant Dieu pour lui demander une
+grâce, une seule, c'est de vouloir que les interprètes de sa suprême
+sagesse soient toujours des hommes libres: un prêtre esclave est
+inévitablement un menteur, un apostat, et peut devenir un bourreau.
+Toute église _nationale_ est au moins schismatique et dès lors
+dépendante. Le sanctuaire, une fois qu'il a été profané par la révolte,
+devient une officine où se distille le poison sous l'apparence du
+remède. Tout véritable prêtre est citoyen du monde et pèlerin du ciel.
+Sans s'élever au dessus des lois de son pays comme homme, il n'a pour
+juge de sa foi comme apôtre que l'évêque des évêques, que le seul
+pontife indépendant qu'il y ait sur la terre. C'est l'indépendance du
+chef visible de l'Église qui assure à tous les prêtres catholiques la
+dignité sacerdotale. C'est elle aussi qui promet au pape la perpétuité
+du pouvoir. Tous les autres prêtres reviendront à l'Église mère quand
+ils reconnaîtront la sainteté de leur mission; et ils pleureront
+l'éclatante honte de leur apostasie. Alors le pouvoir temporel ne
+trouvera plus de ministres pour justifier ses envahissements contre le
+spirituel. Le schisme et l'hérésie, ces religions nationales, feront
+place à l'Église catholique, à la religion du genre humain; car selon la
+belle expression de M. de Chateaubriant, le protestantisme est la
+religion des princes.
+
+Toutefois, il faut le dire, malgré la timidité proverbiale du clergé
+russe, c'est encore le pouvoir religieux qui, durant l'incompréhensible
+règne d'Ivan IV, a le plus longtemps résisté. Plus tard, Pierre Ier et
+Catherine II ont bien vengé leur prédécesseur des hardiesses de
+l'Église. Le sacrifice est consommé; le prêtre russe, appauvri, humilié,
+dégradé, marié, privé de son chef suprême dans l'ordre spirituel,
+dépouillé de tout prestige, de toute-puissance surnaturelle, homme de
+chair et de sang, se traîne à la suite du char triomphal de son ennemi
+qu'il appelle encore son maître; il est devenu de que ce maître a voulu
+qu'il fût: le plus humble des esclaves de l'autocratie; grâce à la
+persévérance de Pierre Ier et de Catherine II, Ivan IV est content.
+Désormais, d'un bout de la Russie à l'autre, on est sûr que la voix de
+Dieu ne peut plus couvrir la voix de l'Empereur.
+
+Tel est l'inévitable abîme où tomberont à la fin toutes les églises
+nationales; les circonstances pourront être diverses, l'asservissement
+moral sera le même partout; partout où le prêtre abdique, l'État usurpe.
+Faire secte, c'est enchaîner le sacerdoce. Dans toute église séparée du
+tronc, la conscience du prêtre est une puissance illusoire; dès lors, la
+pureté de la foi s'altère, et la charité, ce feu du ciel, dont le cœur
+des saints est brûlé, dégénère en humanité!!...
+
+Alors, on voit la grâce céder la place à la raison, qui en matière de
+foi, n'est que l'auxiliaire hypocrite de la force matérielle.
+
+De là vient la haine profonde de tous les ministres et de tous les
+docteurs sectaires contre le prêtre catholique. Tous reconnaissent qu'il
+est leur seul ennemi, car lui seul est prêtre, lui seul enseigne; les
+autres plaident.
+
+Si l'on veut compléter le portrait d'Ivan IV, il faut encore recourir à
+Karamsin: je vais donc choisir dans son histoire, pour terminer mon
+travail, quelques passages des plus caractéristiques, tome IX, page 343
+(Karamsin).
+
+«Des querelles de prééminence avaient lieu dans le service de la Cour.»
+(Vous le voyez, l'étiquette régnait dans l'antre de la bête féroce.) «Le
+beau Boris Godounof[37], nouvel échanson et favori de Jean, eut à ce
+sujet, en 1578, un procès avec le prince Basile Sitzky: le fils de
+celui-ci refusait de servir à la table du Czar de pair avec Boris; et,
+bien que le prince Basile fût revêtu de la dignité de boyard, Godounof
+fut déclaré par une lettre patente du souverain, plus élevé que lui _de
+plusieurs rangs_, parce que l'aïeul de Godounof était inscrit dans les
+anciens registres avant les Sitzky; mais, s'il fermait les yeux sur les
+disputes des voiëvodes à l'occasion de la primauté, il ne leur
+pardonnait jamais de fautes dans leur conduite militaire: par exemple,
+le prince Michel Nozdrovoty, officier de haut rang, _fut fouetté dans
+les écuries_ pour avoir mal disposé le siége de Milten.»
+
+Voilà comment le Czar entendait la dignité de la noblesse et de l'armée.
+Ce fait qui se passa en 1577, me rappelle un autre fait de l'histoire de
+Russie, tout moderne, puisqu'il est arrivé de nos jours. Je m'applique à
+confronter les époques, pour vous prouver qu'il y a moins de différence
+que vous ne pensez, entre le passé et le présent de ce pays. C'était à
+Varsovie, du temps du grand-duc Constantin, et sous le règne de
+l'Empereur Alexandre, le plus philanthrope des Czars.
+
+Un jour Constantin passait sa garde en revue; et voulant montrer à un
+étranger de marque à quel point la discipline était observée dans
+l'armée russe, il descend de cheval, s'approche _d'un de ses
+généraux_... D'UN GÉNÉRAL!... et sans le prévenir d'aucune façon, sans
+articuler un reproche, il lui perce tranquillement le pied de son épée.
+Le général demeure immobile, et ne pousse pas une plainte: on l'emporte
+quand le grand-duc a retiré son épée. Ce stoïcisme d'esclave justifie la
+définition de l'abbé Galiani: _Le courage_, disait-il, _n'est qu'une
+très-grande peur!_
+
+Les spectateurs de la scène restent muets. Ceci s'est passé dans le XIXe
+siècle à Varsovie sur la place publique.
+
+Vous le voyez, les Russes de notre époque sont les dignes petits-fils
+des sujets d'Ivan, et ne venez pas m'objecter la folie de Constantin.
+Cette folie, supposez-la réelle, devait être connue, puisque la conduite
+de cet homme depuis sa première jeunesse n'avait été qu'une suite
+d'actes publics de démence. Or, après tant de preuves d'aliénation
+mentale, lui laisser commander des armées, gouverner un royaume, c'est
+afficher un mépris révoltant pour l'humanité, c'est une dérision aussi
+nuisible à ceux qui exercent l'autorité qu'insultante pour ceux qui
+obéissent. Mais moi, je nie la folie du grand-duc Constantin; et je ne
+vois dans sa vie qu'une cruauté effrénée.
+
+On a souvent répété que la folie était héréditaire dans la famille
+Impériale de Russie: c'est une flatterie. Je crois que ce mal tient à la
+nature même du gouvernement et non à l'organisation vicieuse des
+individus. Le pouvoir absolu, quand il est une vérité, troublerait, à la
+longue, la raison la plus ferme; le despotisme aveugle les hommes;
+peuple et souverain, tous s'enivrent ensemble à la coupe de la tyrannie.
+Cette vérité me paraît prouvée jusqu'à l'évidence par l'histoire de
+Russie.
+
+Continuons nos extraits, même page: c'est un annaliste livonien, cité
+par Karamsin, qui parle. Cette fois, nous verrons successivement en
+scène un ambassadeur et un supplicié, tous deux également idolâtres de
+leur maître et bourreau. «Ni les supplices, ni le déshonneur ne
+pouvaient affaiblir le dévouement de ces hommes à leur souverain. Nous
+allons en citer un mémorable témoignage: Le prince Sougorsky, envoyé
+vers l'Empereur Maximilien en 1576, tomba malade au moment où il
+traversait la Courlande. Par respect pour le Czar, le duc fit demander
+plusieurs fois des nouvelles de cet envoyé par son propre ministre qui
+l'entendait répéter sans cesse: _Ma santé n'est rien, pourvu que celle
+de notre souverain prospère_. Le ministre étonné, lui dit:--_Comment
+pouvez-vous servir un tyran avec autant de zèle?--Nous autres Russes_,
+répondit le prince Sougorsky, _nous sommes toujours dévoués à nos Czars
+bons ou cruels_. Pour preuve de ce qu'il avançait, le malade raconta que
+quelque temps auparavant, Jean avait fait empaler _un de ses hommes de
+marque_ POUR UNE FAUTE LÈGÈRE, que cet infortuné avait vécu vingt-quatre
+heures dans des tourments affreux, s'entretenant avec sa femme et ses
+enfants, et répétant sans cesse: Grand Dieu! protége le Czar[38]!...
+C'est-à-dire (ajoute Karamsin lui-même) que les Russes faisaient gloire
+de ce que leur reprochaient les étrangers: d'un dévouement aveugle et
+sans bornes à la volonté du monarque, lors même que dans ses écarts les
+plus insensés, il foulait aux pieds toutes les lois de la justice et de
+l'humanité.»
+
+Je regrette de n'oser multiplier ces curieuses citations; mais il faut
+choisir. Je me bornerai donc à copier encore ici la correspondance du
+Czar avec une de ses créatures, tome IX, page 264:
+
+«Le khan de Crimée avait en son pouvoir Vassili Griaznoï, l'un des
+favoris de Jean, fait prisonnier par les Tatars dans une reconnaissance,
+près de Moloschnievody; il offrit de l'échanger contre Mouzza Divy,
+proposition que le Czar ne voulut pas accepter, bien qu'il plaignît le
+sort de Griaznoï, et qu'il lui écrivît _des lettres amicales_, dans
+lesquelles, selon son caractère, il ridiculisait les services de son
+favori malheureux. Tu as cru, lui disait-il, qu'il était aussi facile de
+faire la guerre aux Tatars que de plaisanter à ma table; ils ne sont pas
+comme vous autres. Ils ne s'endorment pas en pays ennemi, et ne répètent
+pas sans cesse: _Il est temps de retourner chez nous!..._ Quelle
+singulière idée t'est venue de te faire passer pour un homme de marque!
+Il est vrai qu'obligé d'éloigner les perfides boyards qui nous
+entouraient, nous avons dû rapprocher de notre personne des esclaves
+comme toi de basse extraction: mais tu ne dois pas oublier ton père et
+ton aïeul. Oses-tu t'égaler à Divy? La liberté te rendrait un lit
+voluptueux, tandis qu'elle lui mettrait un glaive à la main contre les
+chrétiens. Il doit suffire que protégeant ceux de nos esclaves qui nous
+servent avec zèle, nous soyons prêts à payer une rançon pour toi.»
+
+La réponse du serviteur est digne de la lettre du maître: la voici telle
+que Karamsin nous la rapporte: il y a là plus que la peinture du cœur
+d'un homme vil, on peut s'y faire une idée de l'espionnage exercé dès
+lors chez l'étranger par les Russes. Il en est peu sans doute qui
+seraient capables de commettre les crimes de Griaznoï, mais je ne puis
+m'empêcher de croire qu'il en est plusieurs qui écriraient des lettres
+pareilles, au moins pour le fond des sentiments, à celle de ce
+misérable; la voici:
+
+«Mon seigneur, je n'ai pas dormi en pays ennemi: _j'exécutais tes
+ordres, je recueillais des renseignements pour la sûreté de l'Empire_;
+ne me fiant à personne et veillant jour et nuit, j'ai été pris couvert
+de blessures, au moment de rendre le dernier soupir, abandonné de mes
+lâches compagnons d'armes. J'exterminais au combat les ennemis du nom
+chrétien, et pendant ma captivité _j'ai fait périr les traîtres Russes_
+qui ont voulu te perdre: _ils ont été secrètement immolés de ma main_;
+et il n'en reste plus dans ces lieux un seul au nombre des vivants[39].
+Je plaisantais à la table de mon souverain pour l'égayer; aujourd'hui je
+meurs pour DIEU et pour LUI. C'est par une grâce particulière du
+Très-Haut que je respire encore; c'est l'ardeur de mon zèle pour ton
+service qui me soutient, afin que je puisse retourner en Russie _pour
+recommencer à divertir_ mon prince. Mon corps est en Crimée, mais mon
+âme est avec _Dieu_ et _Ta Majesté_. Je ne crains pas la mort, je ne
+crains que ta disgrâce.»
+
+Telle est la correspondance _amicale_ du Czar avec sa créature.
+
+Karamsin ajoute: «C'étaient des misérables de cette espèce qu'il fallait
+à Jean pour son gouvernement, et, à ce qu'il croyait, pour sa sûreté.»
+
+Mais tous les événements de ce règne prodigieux, prodigieux surtout par
+son calme et sa longue durée, s'effacent devant le plus épouvantable des
+forfaits.
+
+Nous l'avons déjà dit: avili, tremblant au seul nom de la Pologne, Ivan
+cède à Batori, presque sans combat, la Livonie, province disputée depuis
+des siècles avec acharnement aux Suédois, aux Polonais, à ses propres
+habitants, et surtout à ses souverains conquérants, les chevaliers
+porte-glaive. La Livonie était pour la Russie la porte de l'Europe, la
+communication avec le monde civilisé; elle faisait depuis un temps
+immémorial l'objet de la convoitise des Czars et le but des efforts de
+la nation moscovite; dans un incompréhensible accès de terreur, le plus
+arrogant, et tout à la fois le plus lâche des princes, renonce à cette
+proie qu'il abandonne à l'ennemi, non pas à la suite d'une bataille
+désastreuse, mais spontanément, d'un trait de plume, et quoiqu'il se
+trouve encore riche d'une innombrable armée et d'un trésor inépuisable:
+or, écoutez la scène qui fut la première conséquence de cette trahison.
+
+Le Czarewitch, le fils chéri d'Ivan IV, l'objet de toutes ses
+complaisances, qu'il formait à son image dans l'exercice du crime et
+dans les habitudes de la plus honteuse débauche, ressent quelque
+vergogne en voyant la déshonorante conduite de son père et de son
+souverain; il ne hasarde pas de remontrance, il connaît Ivan; mais,
+évitant avec soin toute parole qui pourrait ressembler à une plainte, il
+se borne à demander la permission d'aller combattre les Polonais.
+
+«Ah! tu blâmes ma politique: c'est déjà me trahir, répond le Czar; qui
+sait si tu n'as pas dans le cœur la pensée de lever l'étendard de la
+révolte contre ton père?»
+
+Là-dessus, enflammé d'une colère subite, il saisit son bâton ferré et il
+en frappe avec violence la tête de son fils; un favori veut retenir le
+bras du tyran; Ivan redouble; le Czarewitch tombe, blessé à mort!
+
+Ici commence la seule scène attendrissante de la vie d'Ivan IV. Le
+pathétique en est au-dessus de la nature: il faudrait le langage de la
+poésie pour faire croire à des vertus si sublimes qu'elles en sont
+incompréhensibles.
+
+Le prince eut une agonie de plus d'un jour: sitôt que le Czar vit qu'il
+venait de tuer de sa main ce qu'il avait de plus cher au monde, il tomba
+dans un désespoir sauvage aussi violent que sa colère avait été
+terrible: il se roulait dans la poussière en poussant des hurlements
+féroces, il mêlait ses larmes au sang de son malheureux fils, baisant
+ses plaies, invoquant le ciel et la terre pour lui conserver la vie
+qu'il venait de lui arracher, appelant à lui, médecins, sorciers et
+promettant trésors, honneurs, pouvoir à qui lui rendrait l'héritier de
+son trône, l'unique objet de sa tendresse... de la tendresse d'Ivan
+IV!!...
+
+Tout est inutile! l'inévitable mort s'approche, le père a frappé: Dieu a
+jugé le père et le fils; le fils va mourir!!... Mais le supplice est
+long, Ivan apprendra une fois à souffrir de la douleur d'un autre.
+
+La victime pleine de vie lutte pendant quatre jours entiers contre
+l'agonie.
+
+Mais à quoi croyez-vous que ces quatre jours sont employés? comment
+croyez-vous que cet enfant perverti par son père, notez ce point,
+injustement soupçonné, injurié, tué par son père; comment croyez-vous
+qu'il se venge de la perte de toutes ses espérances en ce monde et des
+quatre jours de torture auxquels le ciel le condamne pour l'édification
+de la terre, et s'il est possible, pour la conversion de son bourreau?
+
+Il passe ce temps d'épreuves à prier Dieu pour son père, à consoler ce
+père qui ne veut pas le quitter, à le justifier, à lui prouver, à lui
+répéter avec une délicatesse digne du fils d'un meilleur homme, que son
+châtiment, si sévère qu'il paraisse n'est point inique, car un fils qui
+blâme même dans le secret du cœur la conduite d'un père couronné, mérite
+de périr. La mort est là; ce n'est plus la peur qui parle, c'est la
+superstition, c'est la foi politique.
+
+Quand les dernières crises approchent, l'infortuné ne pense plus qu'à
+voiler les horreurs de sa mort aux yeux de son assassin, qu'il vénère à
+l'égal du meilleur des pères et du plus grand des Rois; il supplie le
+Czar de s'éloigner.
+
+Et lorsqu'au lieu de céder aux instances du mourant, Ivan dans le délire
+du remords se jette sur le lit de son fils, puis retombe à genoux par
+terre pour demander un tardif pardon à sa victime, ce héros de piété
+filiale retrouve dans le sentiment du devoir une puissance surnaturelle;
+déjà aux prises avec la mort, il s'arrête au passage, il se suspend un
+instant à la vie qu'il retient comme par miracle pour répéter avec plus
+d'énergie et de solennité qu'il est coupable, que sa mort est juste,
+qu'elle est trop douce; il parvient à déguiser l'agonie à force d'âme,
+d'amour filial et de respect pour la souveraineté; il cache à son père
+les tourments d'un corps où la jeunesse révoltée lutte terriblement
+contre la destruction. Le gladiateur tombe avec grâce, non par un vil
+orgueil, mais par un effort de charité, uniquement pour adoucir le
+remords dans le cœur de son coupable père. Il proteste jusqu'à son
+dernier souffle de sa fidélité, de sa soumission au souverain légitime
+de la Russie, et il meurt enfin en baisant la main qui l'a tué, en
+bénissant Dieu, son pays et son père.
+
+Ici toute mon indignation se change en un étonnement pieux; j'admire les
+merveilleuses ressources de l'âme humaine qui peut remplir sa vocation
+divine, partout, en dépit des institutions et des habitudes les plus
+vicieuses... Mais je m'arrête effrayé devant ma pensée, car je sens
+venir la crainte que la servilité de l'esclave n'ait suivi le martyr
+dans son triomphe jusqu'aux portes du ciel.
+
+Oh! non, la mort n'est pas flatteuse, pas même en Russie; non, non, cet
+exemple de vertu surnaturelle nous prouve seulement et c'est une belle
+chose à prouver, que l'action de la société la plus corrompue est
+insuffisante pour dénaturer les plans primitifs de la Providence et que
+l'homme qui, selon Platon, est un ange tombé, peut toujours devenir un
+saint.
+
+Le Czarewitch expire hors de Moscou dans le repaire de la tyrannie
+appelé la Slobode Alexandrowsky.
+
+Quelle tragédie! Jamais Rome païenne ni Rome chrétienne n'ont rien
+produit de plus noble que ces longs adieux du fils d'Ivan IV à son père.
+
+Si les Russes ne savent pas être humains, ils savent quelquefois
+s'élever au-dessus de l'humanité. Ils font mentir le proverbe vulgaire:
+pouvant le plus, ils ne peuvent pas le moins.
+
+Karamsin, plus sévère, révoque en doute la sincérité de la douleur du
+Czar. Il est vrai qu'elle dura peu, mais je crois qu'elle fut véritable.
+
+Quoi qu'il en soit, il faut le dire, cette épreuve n'adoucit pas le
+caractère du monstre qui continua jusqu'à la fin de ses jours à
+s'abreuver de sang innocent et à se vautrer dans la plus sale débauche.
+
+Aux approches du trépas, il se fit porter plusieurs fois dans
+l'appartement qui renfermait ses trésors. Là, d'un regard éteint, il
+contemple avidement ses pierres précieuses: impuissantes richesses qui
+lui échappent avec la vie!
+
+Après avoir vécu en bête féroce, on le voit mourir en satyre;
+outrageant, par un acte de lubricité révoltante, sa belle-fille
+elle-même, un ange de vertu, de pureté, la jeune et chaste épouse de son
+second fils Fedor, devenu, depuis la mort du Czarewitch Jean, l'héritier
+de l'Empire. Cette jeune femme s'approchait du lit du moribond pour le
+consoler à ses derniers moments;... mais soudain on la voit reculer et
+s'enfuir en jetant un cri d'épouvante.
+
+Voilà comme Ivan IV est mort au Kremlin, et... on a peine à le croire,
+il fut pleuré, pleuré longtemps par la nation tout entière, par les
+grands, le peuple, les bourgeois et le clergé comme s'il eût été le
+meilleur des princes. Ces marques de sympathie, libres ou non, ne sont
+pas encourageantes, il faut l'avouer, pour les souverains bienfaisants.
+Reconnaissons donc et ne nous lassons pas de le répéter, que le
+despotisme sans frein produit sur l'esprit humain l'effet d'un breuvage
+enivrant; mais ce qui accroît mon étonnement et mon épouvante, c'est de
+voir que la démence de l'homme qui exerce la tyrannie se communique si
+facilement aux hommes qui la subissent; les victimes deviennent les
+zélés complices de leurs bourreaux. Voilà ce qu'on apprend en Russie.
+
+Une histoire détaillée et tout à fait véridique de ce pays serait
+peut-être le livre le plus instructif qu'on pût offrir à la méditation
+des hommes; mais il est impossible à faire. Karamsin l'a tenté; il a
+flatté ses modèles et encore s'est-il arrêté avant l'avènement des
+Romanow. Toutefois l'esquisse affaiblie et abrégée que je viens de vous
+tracer, suffit pour vous représenter les faits et les hommes vers
+lesquels la pensée se reporte malgré soi à la vue des terribles murs du
+Kremlin. L'histoire est là sculptée en figures colossales.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+En terminant ici ce travail historique préparé depuis mon arrivée à
+Pétersbourg, je vous répéterai que le portrait des hôtes du palais
+Impérial, à Moscou, vous aide à vous figurer les lieux. Maintenant vous
+connaissez la physionomie du Kremlin; un peintre pourrait seul vous
+donner l'idée de sa forme.
+
+L'art n'a pas de nom pour caractériser l'architecture de cette
+forteresse infernale; le style de ces palais, de ces prisons, de ces
+chapelles, surnommées cathédrales, ne ressemble à rien de connu. Le
+Kremlin n'a point de modèle: il n'est bâti ni dans le goût mauresque, ni
+dans le goût gothique, ni dans le goût ancien, ni même dans le style
+byzantin pur, il ne rappelle ni l'Alhambra, ni les monuments de
+l'Égypte, ni ceux de la Grèce d'aucun temps, ni l'Inde, ni la Chine, ni
+Rome... C'est, passez-moi l'expression, c'est de l'architecture
+czarique.
+
+Ivan est l'idéal du tyran, le Kremlin est l'idéal du palais d'un tyran.
+Le Czar c'est l'habitant du Kremlin; le Kremlin c'est la maison du Czar.
+J'ai peu de goût pour les mots de nouvelle fabrique, surtout pour ceux
+qui ne sont encore autorisés que par l'usage que j'en fais, mais
+l'architecture czarique est une expression nécessaire à tout voyageur,
+aucune autre ne pourrait vous représenter ce qu'elle peint à la pensée
+de quiconque sait ce que c'est qu'un Czar.
+
+Rêvez, un jour de fièvre, que vous parcourez l'habitation des hommes que
+vous venez de voir vivre et mourir devant vous, et vous vous figurerez
+aussitôt cette ville des géants, dont les édifices s'élèvent les uns sur
+les autres, au milieu de la ville des hommes. Il y a dans Moscou deux
+cités en présence, celle des bourreaux et celle des victimes. L'histoire
+nous montre comment ces deux cités ont pu naître l'une de l'autre, et
+subsister l'une dans l'autre.
+
+Le Kremlin a été deviné par M. de Lamartine, qui sans l'avoir vu, l'a
+peint dan» ses descriptions de la ville des géants antédiluviens. Malgré
+la rapidité du travail, ou peut-être grâce à cette rapidité même qui
+tient de l'improvisation, il y a dans la _Chute d'un Ange_ des beautés
+du premier ordre; c'est de la poésie à fresque; mais le public français
+a pris la loupe pour la juger; il a comparé la première inspiration du
+génie à des œuvres achevées; il s'est trompé, ce qui arrive parfois même
+au public.
+
+J'avoue qu'il m'a fallu pour bien apprécier le mérite de cette ébauche
+épique, venir jusqu'au pied du Kremlin lire les pages sanglantes de
+l'_Histoire de Russie_. Karamsin, tout timide historien qu'il est, est
+instructif, parce qu'il a un fond de loyauté qui perce à travers ses
+habitudes de prudence, et qui lutte contre son origine russe et contre
+ses préjugés d'éducation. Dieu l'avait appelé à venger l'humanité malgré
+lui peut-être et malgré elle. Sans les ménagements que je lui reproche,
+on ne l'eût pas laissé écrire: l'équité fait ici l'effet d'une
+révolution.
+
+J'ajoute divers extraits qui me paraissent appuyer d'une manière
+frappante l'opinion que ce voyage m'a forcé de prendre des Russes et de
+la Russie.
+
+Je commence par les excuses que Karamsin croit devoir adresser au
+despotisme, après avoir osé peindre la tyrannie; le mélange de hardiesse
+et de crainte que vous reconnaîtrez dans ce passage, vous inspirera,
+comme il me l'inspire, une admiration mêlée de pitié pour un historien
+si gêné par les choses dans l'expression des idées.
+
+Volume IX, pages 556 et suivantes: «À peine soustraite au joug des
+Mogols, la Russie avait dû se voir encore la proie d'un tyran. Elle le
+supporta et conserva l'amour de l'aristocratie[40], persuadée que Dieu
+lui-même envoyait parmi les hommes la peste, les tremblements de terre
+et les tyrans. Au lieu de briser entre les mains de Jean le sceptre de
+fer dont il l'accablait, elle se soumit au destructeur pendant
+vingt-quatre années[41], sans autre soutien que la prière et la
+patience, afin d'obtenir, dans des temps plus heureux, Pierre-le-Grand
+et Catherine II (l'histoire n'aime pas à citer les vivants). Comme les
+Grecs aux Thermopyles[42], d'humbles et généreux martyrs périssaient sur
+les échafauds pour la patrie, la religion et la foi jurée, sans
+concevoir même l'idée de la révolte[43]. C'est en vain que, pour excuser
+la cruauté de Jean, quelques historiens étrangers ont parlé des factions
+qu'elle avait anéanties; d'après le témoignage universel de nos annales,
+d'après tous les documents officiels, ces factions n'existaient que dans
+l'esprit troublé du Tzar. Si les boyards, le clergé, les citoyens
+eussent tramé la trahison qu'on leur imputait avec autant d'absurdité
+que de sortiléges[44], ils n'auraient point rappelé le tigre de son
+antre d'Alexandrowsky. Non, il s'abreuvait du sang des agneaux, et le
+dernier regard que ses victimes jetèrent sur la terre demandait à leurs
+contemporains, ainsi qu'à la postérité, justice et un souvenir de
+compassion.
+
+«Malgré toutes les explications possibles, morales et métaphysiques, le
+caractère d'Ivan, héros de vertu dans sa jeunesse, tyran sanguinaire
+dans l'âge mûr et au déclin de sa vie, _est une énigme pour le cœur
+humain, et nous aurions révoqué en doute les rapports les plus
+authentiques sur sa vie, si les annales des autres peuples n'offraient
+des exemples aussi étonnants_.»
+
+Karamsin continue son plaidoyer par un parallèle beaucoup trop flatteur
+pour Ivan IV, qu'il compare à Caligula, à Néron et à Louis XI, puis
+l'historien poursuit: «Ces êtres dénaturés, contraires à toutes les lois
+de la raison, paraissent dans l'espace des siècles comme d'effrayants
+météores, pour nous montrer l'abîme de dépravation où peut tomber
+l'homme et nous faire trembler!... La vie d'un tyran est une calamité
+pour le genre humain, mais son histoire offre toujours d'utiles leçons
+aux souverains et aux nations. Inspirer l'horreur du mal, n'est-ce pas
+répandre l'amour du bien dans tous les cœurs? Gloire à l'époque où
+l'historien, armé du flambeau de la vérité peut, sous un gouvernement
+autocrate, vouer les despotes à un éternel opprobre, afin de préserver
+l'avenir du malheur d'en rencontrer d'autres! Si l'insensibilité règne
+au delà du tombeau, les vivants au moins redoutent la malédiction
+universelle et la réprobation de l'histoire. Celle-ci est insuffisante
+pour corriger les méchants, mais elle prévient quelquefois des crimes
+toujours possibles, parce que les passions exercent aussi leurs fureurs
+dans les siècles de civilisation. Trop souvent leur violence force la
+raison à se taire, ou à justifier d'une voix servile les excès qui en
+sont le résultat.» Pages 558, 559, tome IX, Karamsin, _Histoire de
+Russie_.
+
+Suit un éloge de la gloire du monstre. Toutes ces tergiversations
+morales, toutes ces précautions oratoires se changent innocemment en une
+satire sanglante; une telle timidité équivaut à de l'audace, car c'est
+une révélation, révélation d'autant plus frappante qu'elle est
+involontaire.
+
+Néanmoins les Russes, autorisés par l'approbation du souverain,
+s'enorgueillissent de ce talent qu'ils admirent, par ordre, tandis
+qu'ils devraient bannir le livre de toutes leurs bibliothèques, en
+refaire une édition, déclarer la première apocryphe, ou plutôt en nier
+l'existence, soutenir qu'elle n'a jamais paru et que la publication n'a
+commencé qu'à la seconde qui deviendrait la première.
+
+N'est-ce pas leur manière de procéder contre toute vérité gênante? À
+Saint-Pétersbourg on étouffe les hommes dangereux et l'on supprime les
+faits incommodes; avec cela on fait ce qu'on veut. Si les Russes ne
+prennent ce moyen pour se défendre des coups que le livre de leur
+Karamsin porte au despotisme, la vengeance de l'histoire sera presque
+assurée, car la vérité est en partie dévoilée.
+
+L'Europe, au contraire, doit des honneurs à la mémoire de Karamsin; quel
+est l'étranger qui aurait obtenu la permission d'aller fouiller aux
+sources où il a puisé pour en tirer le peu de clarté qu'il jette sur la
+plus ténébreuse des histoires modernes? Ne suffit-il pas que le régime
+despotique rende toujours de telles conséquences possibles, pour qu'il
+soit jugé et condamné? Un pareil gouvernement ne peut subsister qu'à
+force de ténèbres...
+
+Il paraît que Dieu veut qu'il dure, dans ce pays singulier; car s'il
+aveugle l'esprit du peuple, celui des écrivains et des grands, il
+enseigne au pouvoir absolu, je suis forcé d'en convenir, à tempérer
+l'ardeur du feu dans la fournaise; la tyrannie est devenue moins
+pesante, mais son principe persiste et produit trop souvent encore les
+résultats les plus extrêmes; la Sibérie le sait... les souterrains de la
+forteresse de Pierre-le-Grand, à Pétersbourg, les prisons de Moscou, de
+Schlusselbourg, tant d'autres cachots muets et qui me sont inconnus, le
+savent, la Pologne le sait...
+
+Les décrets de Dieu sont impénétrables: la terre les subit sans les
+comprendre... Mais malgré son aveuglement, l'homme conserve l'éternel
+besoin de la justice et de la vérité; ce besoin que rien ne peut
+étouffer dans les cœurs, est une promesse d'immortalité, car ce n'est
+point ici-bas qu'il sera satisfait. Il est en nous, mais il vient de
+plus haut que la terre, et nous conduit plus loin.
+
+Le spiritualisme reproché de nos jours aux chrétiens, par des hommes qui
+s'efforcent d'expliquer l'Évangile dans un sens favorable à leur
+politique, et qui veulent appuyer sur la jouissance une religion fondée
+sur le renoncement, ce spiritualisme qu'on nous représente comme une
+pieuse fraude de nos prêtres, est pourtant le seul remède que Dieu ait
+offert aux hommes contre les inévitables maux de la vie telle qu'il la
+leur a faite et qu'ils se la sont faite eux-mêmes.
+
+Le peuple russe est de tous les peuples civilisés, celui chez lequel le
+sentiment de l'équité est le plus faible et le plus vague; aussi, en
+donnant à Ivan IV le surnom de Terrible, accordé autrefois à titre
+d'éloge à son aïeul Ivan III, n'a-t-il fait justice ni au glorieux
+monarque, ni au tyran; il a flatté celui-ci après sa mort, et ce trait
+est encore caractéristique. Est-il vrai qu'en Russie la tyrannie ne
+meurt pas? Voyez encore Karamsin, pages 600 et 601, vol. IX.
+
+«Il est à remarquer, dit-il, que dans _la mémoire du peuple_, la
+_brillante_ renommée de Jean a survécu au souvenir de ses _mauvaises
+qualités_. Les gémissements avaient cessé, les victimes étaient réduites
+en poussière, des _événements nouveaux faisaient oublier les anciennes
+traditions_, et le nom de ce prince paraissait en tête du code des lois;
+il rappelait la conquête de trois royaumes mogols. Les témoignages de
+ses actions atroces étaient ensevelis au fond des archives. Tandis que
+dans le cours des siècles, Kazan, Astrakan, la Sibérie étaient aux yeux
+du peuple d'impérissables monuments de sa gloire. Les Russes qui
+révéraient en lui l'illustre auteur de leur puissance, de leur
+civilisation, avaient rejeté ou mis en oubli le surnom de tyran que lui
+avaient donné ses contemporains. Seulement, d'après quelques souvenirs
+confus de sa cruauté, ils le nomment encore de nos jours
+_Jean-le-Terrible_; mais sans le distinguer de son aïeul, à qui
+l'ancienne Russie avait accordé la même épithète, plutôt comme éloge
+qu'à titre de reproche. L'histoire ne pardonne pas aux mauvais princes
+aussi facilement que les peuples.»
+
+Vous le voyez, le grand prince et le monstre sont qualifiés du même
+surnom _le Terrible_!!... et cela _par la postérité_! C'est de l'équité
+à la russe; le temps ici est complice de l'injustice. Le Cointe Lavau
+dans son _Guide de Moscou_, en décrivant le palais des Czars au Kremlin,
+ne rougit pas d'invoquer l'ombre d'Ivan IV qu'il ose comparer à David
+pleurant les fautes de sa jeunesse.
+
+Je ne puis me refuser le plaisir de vous faire lire une dernière
+citation de Karamsin; c'est le résumé du caractère d'un prince dont la
+Russie se glorifie. Un Russe seul pouvait parler d'Ivan III comme en
+parle Karamsin, et croire qu'il en fait l'éloge. Un Russe seul pouvait
+peindre le règne d'Ivan IV comme le peint Karamsin, et finir ce tableau
+par des excuses au despotisme. Voici textuellement comment l'historien
+caractérise le grand Ivan III, l'aïeul d'Ivan IV. Tom. VI, pages 434,
+435, 436.
+
+«Fier dans ses relations avec les autres souverains, Ivan III aimait à
+déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit
+l'usage de baiser la main du monarque, en signe de faveur distinguée; il
+voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des
+hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pénétré le
+secret de l'autocratie, il devint comme un dieu terrestre aux yeux des
+Russes, qui commencèrent _dès lors_ (c'est Karamsin ou son traducteur
+qui souligne ce mot) à étonner tous les autres peuples par une aveugle
+soumission à la volonté de leur souverain. Le premier, il reçut en
+Russie le surnom de _Terrible_; mais terrible seulement à ses ennemis et
+aux rebelles. Cependant sans être un tyran, comme son petit-fils Jean
+IV, il avait reçu de la nature une certaine dureté de caractère, qu'il
+savait modérer par la force de sa raison. Les fondateurs des monarchies
+se sont rarement fait distinguer par leur sensibilité; et la fermeté
+nécessaire pour les grandes actions politiques est bien voisine de la
+rudesse. On dit qu'un seul regard de Jean, lorsqu'il était enflammé de
+colère, suffisait pour faire évanouir les femmes timides; que les
+solliciteurs craignaient de s'approcher du trône; qu'à sa table même les
+grands tremblaient devant lui, n'osant proférer une seule parole ni
+faire le plus léger mouvement, lorsque le monarque, fatigué d'une
+bruyante conversation et échauffé par le vin, s'abandonnait au sommeil
+vers la fin du repas: tous assis dans un profond silence, attendaient un
+nouvel _ordre_ pour le divertir, ou pour se livrer eux-mêmes à la joie.
+
+«Nous ajouterons aux remarques que nous avons déjà faites sur la
+sévérité de Jean, que les dignitaires marquants, tant séculiers que
+membres du clergé dépouillés de leurs emplois pour quelque crime,
+n'étaient pas exempts du terrible supplice du knout. En 1491, par
+exemple, le prince Oukhtomsky, le gentilhomme Khomoutof et
+l'Archimandrite de Tchoudof furent knoutés publiquement pour un faux
+titre qu'ils avaient fabriqué, à l'effet de s'approprier un domaine
+appartenant à l'un des frères du grand prince.
+
+«L'histoire n'étant point un panégyrique, il est impossible qu'elle ne
+trouve pas quelques taches dans la vie des plus grands hommes eux-mêmes.
+À ne considérer que l'homme dans Jean III, il n'eut point les aimables
+qualités de Monomaque ni celles de Dmitri Donskoi; mais comme souverain,
+il s'est placé au plus haut degré de grandeur. Toujours guidé par la
+circonspection, il parut quelquefois timide ou indécis, mais cette
+irrésolution fut toujours de la prudence, vertu qui ne nous charme pas
+autant qu'une généreuse témérité, mais plus propre à consolider ses
+créations par des progrès lents et d'abord incomplets. Combien
+d'illustres héros n'ont légué à la postérité que le souvenir de leur
+gloire! Jean nous a laissé un empire d'une immense étendue, puissant par
+le nombre de ses peuples, et plus encore par l'esprit de son
+gouvernement; cet empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, si
+glorieux d'appeler notre patrie.»
+
+Les louanges données par l'historien courtisan au héros me paraissent
+significatives, autant au moins que les timides reproches adressés au
+tyran. Le panégyrique du Roi glorieux ressemble tellement à l'arrêt
+prononcé contre le monstre, que l'un et l'autre servent à mesurer la
+confusion d'idées et de sentiments qui règne dans les têtes russes les
+mieux organisées. Cette indifférence au bien et au mal nous fait
+apprécier la distance qui sépare la Russie du reste de l'Europe.
+
+C'est Ivan III qui fut le véritable fondateur du moderne empire des
+Russes; c'est lui aussi qui a rebâti en pierre les murs du Kremlin.
+Encore un hôte terrible; encore un esprit bien digne de hanter ce
+palais, et de se reposer au sommet de ses tours!!!...
+
+Ce portrait d'Ivan III, par Karamsin, ne dément pas le mot du même grand
+prince: «Je donnerai la Russie à qui bon me semble.» C'est ce qu'il
+répondit aux boyards, lorsque ceux-ci réclamaient la couronne au profit
+de son petit-fils, qu'il dépouillait en faveur du fils de sa seconde
+femme; car jusqu'à présent la légitimité russe a été soumise au bon
+plaisir des Czars. Or qui peut dire ce que devient la noblesse dans un
+pays gouverné de la sorte?
+
+Pierre-le-Grand a confirmé le principe d'Ivan III, en soumettant comme
+ce prince la succession de la couronne au caprice des Czars. Le même
+réformateur s'est encore plus approché du tyran, par le supplice qu'il a
+fait subir à son fils et aux soi-disant complices de ce fils. On va lire
+un extrait de M. de Ségur qui prouve que le grand réformateur moderne
+était plus semblable au monstre que l'histoire ne l'a dit. Il s'agit des
+lois promulguées par Pierre-le-Grand et de la trahison de ce prince
+envers son malheureux fils, et du supplice des prêtres et autres
+personnages qui encourageaient le jeune prince dans sa résistance à la
+civilisation importée de l'Occident, et ordonnée comme le plus saint des
+devoirs par le cruel fondateur du nouvel empire de Russie.
+
+«Code militaire, divisé en deux parties, en quatre-vingt-onze chapitres
+et publié dès 1716.
+
+«Le début en est remarquable; soit piété sincère, soit politique d'un
+chef de religion qui veut conserver dans toute sa force un si puissant
+mobile, il y déclare que de tous les vrais chrétiens,»--«le militaire
+est celui dont les mœurs doivent être le plus honnêtes, décentes et
+chrétiennes; le guerrier chrétien devant être toujours prêt à paraître
+devant Dieu, sans quoi il n'aurait point la sécurité nécessaire pour le
+sacrifice continuel que sa patrie exige de lui.»--«Et il termine par
+cette citation de Xénophon: Que dans les batailles, ceux qui craignent
+le plus les dieux, sont ceux qui craignent le moins les hommes!»--«Puis
+il prévoit jusqu'aux moindres délits contre Dieu, contre la discipline,
+les mœurs, l'honneur, et même contre la civilité! comme s'il eût voulu
+faire de son armée une nation à part dans la nation, et son modèle.
+
+«Mais c'est là surtout que se développe avec une complaisance effrayante
+le génie de son despotisme!»--«Tout l'État, dit-il, est en lui, tout
+doit se faire pour lui, maître absolu et despotique, qui ne doit compte
+de sa conduite qu'à Dieu seul!»--«C'est pourquoi toute parole injurieuse
+contre sa personne, tout jugement indécent de ses actions ou intentions,
+doivent être punis de mort.
+
+«C'était en 1716 que ce Czar se déclarait ainsi en dehors et au-dessus
+de toutes les lois, comme s'il se fût préparé au terrible coup d'État
+dont, en 1718, il devait ensanglanter sa renommée.» (_Histoire de Russie
+et de Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. 2e édition,
+Baudouin. Paris, livre XI, chapitre VI, pages 489, 490.)
+
+Plus loin: «En septembre 1716, Alexis, pour échapper à la civilisation
+naissante des Russes, se réfugie au milieu de la civilisation
+européenne. Il s'est mis sous la protection de l'Autriche, et vit caché
+dans Naples avec une maîtresse.
+
+«Pierre découvre sa retraite. Il lui écrit. Sa lettre commence par des
+reproches fondés; elle finit par des menaces terribles s'il n'obéit aux
+ordres qu'il lui envoie.
+
+«Ces mots surtout y dominent: «Me craignez-vous? Je vous assure et je
+vous promets, au nom de Dieu et par le jugement dernier, que si vous
+vous soumettez à ma volonté et que vous reveniez ici, je ne vous ferai
+subir aucune punition, et que même je vous aimerai encore plus
+qu'auparavant.»
+
+«Sur cette foi solennelle d'un père et d'un souverain, Alexis revient à
+Moscou le 3 février 1718, et, le lendemain, il est désarmé, saisi,
+interrogé, exclu honteusement du trône, lui et sa postérité; il est même
+maudit s'il ose jamais en appeler.
+
+«Ce n'est pas tout encore: on le jette dans une forteresse. Là, chaque
+jour, chaque nuit, un père absolu, violant la foi jurée, tous les
+sentiments, toutes les lois de la nature et celles que lui-même a
+données à son Empire[45], s'arme, contre un fils trop confiant, d'une
+inquisition politique égale en insidieuse atrocité à l'inquisition
+religieuse. Il torture l'esprit pusillanime de cet infortuné par toutes
+les peurs du ciel et de la terre; il le contraint à dénoncer amis,
+parents, jusqu'à sa mère; enfin, à s'accuser, à se rendre indigne de
+vitre, et à se condamner lui-même à mort sous peine de mort.
+
+«Ce long crime dure cinq mois. Il a ses redoublements. Dans les deux
+premiers, l'exil et le dépouillement de plusieurs grands, l'exhérédation
+d'un fils, l'emprisonnement d'une sœur, la réclusion, la flagellation de
+sa première femme, le supplice d'un beau-frère, ne suffisent point.
+
+«Pourtant, dans une même journée, Glébof, un général russe, amant avéré
+de la Czarine répudiée, vient d'être empalé au milieu d'un échafaud dont
+les têtes d'un évêque, d'un boyard et de deux dignitaires roués et
+décapités, marquent les quatre coins[46]. Cet horrible échafaud est
+lui-même entouré d'un cercle de troncs d'arbres, sur lesquels plus de
+cinquante prêtres et autres citoyens ont eu la tête tranchée.
+
+«Vengeance effroyable contre ceux dont les intrigues et l'obstination
+superstitieuse jetèrent ce cœur inflexible dans la nécessité de
+sacrifier son fils à son Empire! Punition cent fois plus coupable que la
+faute; car, pour tant d'atrocités, quel motif peut être une excuse? Mais
+il semble que, poussé par cet instinct soupçonneux des gouvernements
+contre nature, Pierre se soit obstiné à chercher et à trouver une
+conspiration où il n'existait qu'une inerte opposition de mœurs, qui
+espérait et attendait sa mort pour éclater.
+
+«Et pourtant cette horrible boucherie a trouvé des flatteurs! Le
+vainqueur de Pultawa s'en est lui-même enorgueilli comme d'une victoire.
+«Quand le feu, a-t-il dit, rencontre la paille, il la consume; mais s'il
+rencontre du fer, il faut qu'il s'éteigne.» Puis il s'est promené
+froidement au milieu de ces supplices. On dit même que, poussé par une
+inquiète férocité, il est venu jusque sur son échafaud interroger encore
+l'agonie de Glébof, et que celui-ci, lui faisant signe d'approcher de
+son supplice, lui a craché au visage.
+
+«Moscou elle-même est prisonnière; en sortir sans son aveu est un crime
+capital. Ses citoyens ont ordre, sous peine de mort, d'être
+réciproquement leurs espions et leurs délateurs.
+
+«Cependant, la principale victime est restée tremblante, isolée par tant
+de coups frappés autour d'elle. Pierre l'entraîne alors des prisons de
+Moscou dans celles de Pétersbourg.
+
+«C'est là surtout qu'il se tourmente à torturer l'âme de son fils pour
+en extorquer jusqu'aux moindres souvenirs d'irritation, d'indocilité ou
+de rébellion; il les note chaque jour avec un horrible soin;
+s'applaudissant à chaque aveu, ajoutant les uns aux autres tous ces
+soupirs, toutes ces larmes, en dressant un détestable compte;
+s'efforçant enfin de composer un crime capital de toutes ces velléités,
+de tous ces regrets auxquels il prétend donner un poids dans la balance
+de sa justice[47].
+
+«Puis, quand, à force d'interprétations, il croit avoir fait de rien
+quelque chose, il se hâte d'appeler l'élite de ses esclaves. Il leur dit
+son œuvre maudite; il leur en étale l'iniquité féroce et tyrannique avec
+une naïveté de barbarie, une candeur de despotisme qu'aveugle son droit
+de souverain absolu, comme s'il existait un droit hors de la justice, et
+que tout cédât à son but, qui, par bonheur, se trouvait grand et utile.
+
+«Par là, il espère faire attribuer à la justice le sacrifice qu'il fait
+à sa politique. Il veut se justifier aux dépens de sa victime, et faire
+taire le double cri de sa conscience et de la nature qui l'importune.
+
+«Après que, par cette longue accusation, ce maître absolu croit avoir
+irrévocablement condamné, il interpelle les siens. «_Ils viennent
+d'entendre_, s'est-il écrié, la longue déduction de crimes presque
+inouïs dans le monde, dont son fils est coupable contre lui, son père et
+son souverain. On sait assez que seul il aurait le droit de le juger;
+néanmoins, il vient leur demander leur secours; _car il appréhende la
+mort éternelle, d'autant plus qu'il a promis le pardon à son fils, et
+qu'il le lui a juré sur les jugements de Dieu_... C'est donc à eux à en
+faire justice, sans considération pour sa naissance, sans égard pour sa
+personne, afin que la patrie ne soit point lésée.» Il est vrai qu'à cet
+ordre clair et terrible, il a entremêlé ces mots grossièrement
+astucieux: «Qu'on doit prononcer, sans le flatter ni craindre sa
+disgrâce, si l'on décide que son fils ne mérite qu'une punition légère.»
+
+«Les esclaves ont compris leur maître: ils voient quel est l'horrible
+secours qu'il leur demande. Aussi, les prêtres consultés n'ont-ils
+répondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant en
+nombre égal celles qui condamnent et celles qui pardonnent, sans oser
+mettre de poids dans la balance, pas même cette foi jurée qu'ils
+craignent de rappeler.
+
+«En même temps, les grands de l'État, au nombre de cent vingt-quatre,
+ont obéi. Ils ont prononcé la mort unanimement et sans hésiter; mais
+leur arrêt les condamne eux-mêmes bien plus que leur victime. On y voit
+les dégoûtants efforts de cette foule d'esclaves se tourmentant à
+effacer le parjure de leur maître; et comme leur lâche mensonge,
+s'ajoutant au sien, le fait ressortir davantage!
+
+«Pour lui, il achève inflexiblement: rien ne l'arrête; ni le temps qui
+vient de s'écouler sur sa colère, ni ses remords, ni le repentir d'un
+infortuné, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante! Enfin, tout
+ce qui, d'ordinaire, même entre ennemis étrangers, apaise et désarme,
+est sans effet sur le cœur d'un père pour son fils.
+
+«Bien plus, comme il vient d'être son accusateur et son juge, il sera
+son bourreau. C'est le 7 juillet 1718, le lendemain même du jugement,
+qu'il va, suivi de tous ses grands, recevoir les dernières larmes de son
+fils, y mêler les siennes; et quand enfin on le croit attendri, il
+envoie chercher _la forte potion_ que lui-même a fait préparer!
+Impatient, il en hâte l'arrivée par un second message; il la fait
+présenter devant lui comme un remède salutaire, et ne se retire,
+profondément triste, il est vrai[48], qu'après avoir empoisonné
+l'infortuné qui implorait encore son pardon. Puis il attribue la mort de
+sa victime, expirée quelques heures après dans d'affreuses convulsions,
+à la frayeur dont l'a frappée son arrêt! Il ne couvre toute cette
+horreur, aux yeux des siens, que de cette grossière apparence: il la
+juge suffisante à leurs mœurs brutales; leur commandant, au reste, le
+silence, _et étant si bien obéi que, sans les Mémoires d'un étranger
+témoin, acteur même, dans cet horrible drame, l'histoire en eût à jamais
+ignoré les terribles et derniers détails_.» (_Histoire de Russie et de
+Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. Livre X, chapitre
+III, pages 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444.)
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-SEPTIÈME.
+
+Club anglais.--Nouvelle visite au trésor du Kremlin.--Caractère
+particulier de l'architecture de Moscou.--Mot de madame de
+Staël.--Avantage des voyageurs obscurs.--Kitaigorod, ville des
+marchands.--Madone de Vivielski.--Miracles russes attestés par un
+Italien.--Groupe de Minine et Pojarski--Église de Vassili
+Blagennoï.--Manière dont le czar Ivan récompensa l'architecte.--Porte
+sainte.--Pourquoi on ne la passe point sans ôter son chapeau.--Avantage
+de la foi sur le doute.--Contraste de l'extérieur et de l'intérieur du
+Kremlin.--Cathédrale de l'Assomption.--Artistes étrangers.--Pourquoi on
+fut obligé de les appeler à Moscou.--Peintures à fresque.--Clocher de
+Jean-le-Grand.--Église du Sauveur dans les bois.--La grande
+cloche.--Couvent des Miracles et couvent de l'Ascension.--Tombeau de la
+Czarine Hélène, mère d'Ivan IV.--Intérieur du trésor.--Hiérarchie des
+couronnes et des trônes.--Couronne de Monomaque.--Couronne de
+Sibérie.--Couronne de Pologne.--Réflexions.--Vases ciselés.--Verreries
+rares.--Brancard de Charles XII.--Citation de Montaigne.--Singularité
+historique.--Parallèle entre les grands-ducs de Russie et les autres
+princes régnants de l'Europe à la même époque.--Carrosses de parade des
+Czars et du patriarche de Moscou.--Palais actuel de l'Empereur au
+Kremlin.--Divers palais.--Palais anguleux.--Caractère de son
+architecture.--Nouveaux travaux commencés au Kremlin par ordre de
+l'Empereur.--Profanation.--Faute de l'Empereur Pierre Ier et de
+l'Empereur Nicolas.--Où est la vraie capitale de l'Empire russe.--Ce que
+pourrait devenir Moscou.--Incendie du palais de Pétersbourg:
+avertissement du ciel.--Plan de Catherine II, repris en partie par
+Nicolas.--Vue qu'on a de la terrasse du Kremlin, le soir.--Coucher de
+soleil.--Souterrain ouvert.--Poussière de Moscou, la nuit.--La montagne
+des Moineaux.--Souvenirs de l'armée française.--Mot de l'Empereur
+Napoléon.--Danger d'être soupçonné d'héroïsme en Russie.--Lutte de
+médiocrité.--Responsabilité des maîtres absolus.--Rostopchin.--Il craint
+de passer pour un grand homme.--Sa brochure.--Conséquence qu'on en doit
+tirer.--Chute de Napoléon: son dernier résultat.--Louis XIV.--Phénomène
+historique.
+
+
+ Moscou, ce 11 août 1839, au soir.
+
+
+L'inflammation de mon œil est diminuée, et je suis sorti de ma prison
+hier pour aller dîner au club anglais. C'est une espèce de salon de
+restaurateur où l'on ne peut être admis qu'à la demande d'un des membres
+de la société, laquelle est composée de personnes des plus distinguées
+de la ville. Cette institution assez nouvelle est imitée de l'Anglais, à
+l'instar de nos cercles de Paris. Je vous en parlerai une autre fois.
+
+Dans l'état où la fréquence des communications a mis l'Europe moderne,
+on ne sait plus à quelle nation s'adresser pour trouver des mœurs
+originales, des habitudes qui soient l'expression vraie des caractères.
+Les usages adoptés récemment chez chaque peuple sont le résultat d'une
+foule d'emprunts: il résulte de cette triture de tous les caractères
+dans la mécanique de la civilisation universelle, une monotonie bien
+contraire au plaisir du voyageur; pourtant, à aucune époque, le goût des
+voyages ne fut plus répandu. C'est que la plupart des gens voyagent par
+ennui plus que par besoin de s'instruire. Je ne suis pas de ces
+voyageurs-là; curieux, infatigable, je reconnais chaque jour, à mes
+dépens, que les différences sont ce qu'il y a de plus rare en ce monde;
+les ressemblances font le désespoir du voyageur qu'elles réduisent au
+rôle de dupe, le plus difficile de tous à accepter précisément parce
+qu'il est le plus facile à jouer.
+
+On voyage pour sortir du monde où l'on a passé sa vie; et l'on n'en peut
+pas sortir; le monde civilisé n'a plus de limites: c'est la terre. Le
+genre humain se refond, les langues s'effacent, les nations abdiquent,
+la philosophie réduit les religions à une croyance intérieure, dernier
+produit du catholicisme effacé, en attendant qu'il brille d'un nouvel
+éclat, et serve de base à la société future. Qui peut assigner le terme
+de ce remaniement du genre humain? Il est impossible de ne pas entrevoir
+ici un but providentiel. La malédiction de Babel touche à son terme, et
+les nations vont s'entendre malgré tout ce qui les a désunies.
+
+Aujourd'hui j'ai recommencé mon voyage par une visite méthodique et
+détaillée au Kremlin sous la conduite de M***, à qui j'avais été
+recommandé; toujours le Kremlin! c'est pour moi tout Moscou, toute la
+Russie! le Kremlin c'est un monde! Mon domestique de place étant allé
+dès le matin au trésor prévenir le gardien, celui-ci nous attendait. Je
+croyais trouver un concierge comme tant d'autres; au lieu de cela nous
+avons été reçus par un officier, homme instruit et poli.
+
+Le trésor du Kremlin fait à juste titre l'orgueil de la Russie; il
+pourrait tenir lieu de chronique à ce pays, c'est une histoire en
+pierres précieuses comme le Forum romanum était une histoire en pierres
+de taille.
+
+Les vases d'or, les armures, les vieux meubles ne sont pas ici seulement
+pour être admirés; chacun de ces objets retrace quelque fait glorieux,
+singulier, digne de commémoration. Mais avant de vous décrire ou plutôt
+de vous indiquer rapidement les magnificences d'un arsenal qui n'a pas,
+je crois, son second en Europe, je veux vous faire suivre pas à pas le
+chemin par où l'on m'a conduit jusqu'à ce sanctuaire révéré des Russes,
+et justement admiré des étrangers.
+
+En sortant de la grande Dmytriskoï pour me rendre au trésor, j'ai
+traversé, comme l'autre jour, plusieurs places où débouchent des rues
+montueuses, mais tirées au cordeau; puis arrivé en vue de la forteresse,
+j'ai passé sous une voûte que mon domestique de place m'a forcé
+d'admirer en faisant arrêter ma voiture d'autorité, sans juger seulement
+nécessaire de me consulter, tant l'intérêt qui s'attache à ce lieu est
+chose reconnue!!... Cette voûte forme le dessous d'une tour d'un aspect
+bizarre, comme tout ce qu'on aperçoit aux approches du vieux quartier de
+Moscou.
+
+Je n'ai point vu Constantinople, mais je crois qu'après cette ville,
+Moscou est de toutes les capitales de l'Europe celle dont l'aspect
+général est le plus frappant. C'est la Byzance de terre ferme. Dieu
+merci, les places de la vieille capitale ne sont pas immenses comme
+celles de Pétersbourg, où Saint-Pierre de Rome se perdrait. À Moscou,
+les monuments sont moins espacés, et dès lors ils produisent plus
+d'effet. Le despotisme des lignes droites et des plans symétriques s'est
+vu gêné ici par l'histoire et par la nature; Moscou est surtout
+pittoresque. Le ciel, sans y être pur, prend une teinte argentée et
+brillante; des modèles de tous les genres d'architecture sont entassés
+là sans ordre et sans plan; aucun monument n'est parfait, néanmoins
+l'ensemble vous saisit, non d'admiration, mais d'étonnement. Les
+inégalités du sol multiplient les points de vue. Les églises avec leurs
+coupoles, dont le nombre varie et dépasse souvent de beaucoup le chiffre
+sacramental commandé aux architectes par l'orthodoxie, font scintiller
+dans l'air leurs magiques auréoles. Une multitude de pyramides dorées et
+de clochers en forme de minarets dessinent sur l'azur des profils
+reluisants de soleil; un pavillon oriental, un dôme indien vous
+transportent à Delhi; un donjon, une tourelle vous ramènent en Europe au
+temps des croisades; la sentinelle qui veille sur la tour de garde vous
+représente le muezzin invitant les fidèles à la prière; enfin, pour
+achever de confondre vos idées, la croix qui brille partout, avertissant
+le peuple de se prosterner devant le Verbe, semble tombée là du ciel au
+milieu de l'assemblée des nations de l'Asie pour les guider toutes
+ensemble dans l'étroite voie du salut: c'est devant ce poétique tableau,
+sans doute, que madame de Staël s'est écriée: _Moscou est la Rome du
+Nord_!
+
+Le mot manque de justesse, car sous aucun rapport on ne pourrait établir
+un parallèle entre ces deux villes. C'est à Ninive, à Palmyre, à
+Babylone qu'on pense lorsqu'on entre à Moscou, non aux chefs-d'œuvre de
+l'art dans l'Europe païenne, ou chrétienne; l'histoire, la religion de
+ce pays ne reportent pas davantage vers Rome l'esprit du voyageur. Rome
+est plus étrangère à Moscou que Pékin; mais madame de Staël pensait à
+toute autre chose qu'à regarder la Russie lorsqu'elle a traversé ce pays
+pour aller en Suède et en Angleterre, faire la guerre du génie et des
+idées à l'ennemi de toute liberté de pensée, à Bonaparte. Elle se sera
+débarrassée en quelques paroles de sa tâche de grand esprit arrivant
+dans une contrée nouvelle. Le malheur des personnes célèbres qui
+voyagent, c'est qu'elles sont obligées de semer des mots derrière elles,
+et si elles s'obstinent à n'en pas dire, on leur en prête.
+
+Je n'ai de confiance qu'aux relations des voyageurs inconnus; vous direz
+que je prêche pour mon saint; je ne m'en défends pas, mais du moins je
+profite de mon obscurité pour chercher et pour découvrir le vrai. Le
+bonheur de rectifier les préventions et les préjugés d'un esprit tel que
+le vôtre, et du petit nombre de ceux qui lui ressemblent, suffirait à ma
+gloire. Vous voyez que mon ambition est modeste; car rien n'est plus
+facile à corriger que les erreurs des hommes distingués. Il me semble
+que s'il en est quelques-uns qui ne haïssent pas le despotisme autant
+que je le hais, ils le haïront malgré ses pompes, et grâce à ses œuvres,
+après avoir lu le tableau véridique que j'offre à votre méditation.
+
+La massive tour au pied de laquelle mon domestique de place m'a fait
+descendre de voiture, est percée pittoresquement de deux arches, elle
+sépare les murs du Kremlin, proprement dits, de leur continuation, qui
+sert d'enceinte au Kitaigorod, ville des marchands, autre quartier du
+vieux Moscou, fondé par la mère du Czar Jean Vassilievitch, en 1534.
+Cette date nous paraît nouvelle, mais elle est antique pour la Russie,
+le plus jeune des pays de l'Europe.
+
+Le Kitaigorod, espèce d'annexe du Kremlin, est un immense bazar, un
+quartier, une ville toute percée de ruelles sombres et voûtées, ce qui
+les fait ressembler à des souterrains: ces catacombes marchandes ne sont
+rien moins qu'un cimetière; c'est une foire en permanence; labyrinthe de
+galeries, ces voûtes ressemblent un peu aux passages de Paris,
+quoiqu'elles aient moins d'élégance et d'éclat, et plus de solidité. Ce
+système de construction est motivé, il est conforme aux besoins du
+commerce sous ce climat: dans le Nord les rues couvertes remédient
+autant que possible aux inconvénients et aux rigueurs du ciel, pourquoi
+donc y sont-elles si rares? Les vendeurs et les acheteurs s'y trouvent à
+l'abri du vent, de la neige, du froid, et des inondations du dégel; au
+contraire, les légères colonnades à jour, les portiques aériens font là
+un contre-sens risible: au lieu des Grecs et des Romains les architectes
+russes auraient dû prendre pour modèles les taupes et les fourmis.
+
+À chaque pas que vous faites dans Moscou vous rencontrez quelque
+chapelle vénérée par le peuple, et saluée par tout le monde. Ces
+chapelles ou ces niches renferment ordinairement une image de la Vierge,
+conservée sous verre et honorée d'une lampe qui brûle sans cesse. Ces
+châsses sont gardées par un vieux soldat. Les vétérans servent en Russie
+de suisses aux grands seigneurs, et de domestiques au bon Dieu. On en
+rencontre toujours quelques-uns à l'entrée de l'habitation des personnes
+riches dont ils gardent l'antichambre, et dans les églises, qu'ils
+balayent. La vie d'un vieux soldat russe qui ne serait recueilli ni par
+les riches ni par les prêtres, serait bien misérable. La pitié cachée
+est inconnue à ce gouvernement, qui lorsqu'il fait la charité bâtit des
+palais aux malades ou aux enfants; et les façades de ces pieux monuments
+attirent tous les regards.
+
+Entre la double arcade de la tour est incrustée dans le pilier qui
+sépare ces deux passages la Vierge de Vivielski, ancienne image peinte
+dans le style grec, et très-vénérée à Moscou.
+
+J'ai remarqué que toutes les personnes qui passaient devant cette
+chapelle, seigneurs, paysans, grandes dames, bourgeois et militaires
+s'inclinaient et faisaient de nombreux signes de croix; plusieurs, sans
+se contenter de cet hommage facile, s'arrêtaient; des femmes bien
+habillées se prosternaient jusqu'à terre devant la Vierge miraculeuse,
+et même elles touchaient de leur front humilié le pavé de la rue: des
+hommes qui n'étaient pas de simples paysans, s'agenouillaient et
+faisaient des signes de croix répétés jusqu'à la lassitude: ces actes
+religieux s'accomplissent en pleine rue avec une rapidité insouciante
+qui dénote plus d'habitude que de ferveur.
+
+Mon domestique de place est Italien; rien de plus bouffon que le mélange
+de préjugés divers qui s'est opéré dans la tête de ce pauvre étranger,
+établi depuis un grand nombre d'années à Moscou, sa patrie adoptive; ses
+idées d'enfance, apportées de Rome, le disposent à croire à
+l'intervention des saints et de la Vierge, et sans se perdre dans des
+subtilités théologiques il prend pour bons, à défaut de mieux, les
+miracles des reliques et des images de l'Église grecque. Ce pauvre
+catholique devenu un adorateur zélé de la Vierge de Vivielski, me
+prouvait la toute-puissance de l'unanimité dans les croyances: cette
+unanimité, ne fût-elle qu'apparente, est d'un effet irrésistible. Il ne
+cessait de me répéter, avec sa loquacité italienne: «Signor, creda à me:
+questa madonna fa dei miracoli, ma dei miracoli veri, veri verissimi,
+non è come da noi altri; in questo paese tutti gli miracoli sono veri.»
+
+Cet Italien, apportant la vivacité naïve et la bonhomie des gens de son
+pays dans l'Empire du silence et de la réserve, m'amusait parfaitement,
+en même temps qu'il m'épouvantait; quelle terreur politique révèle cette
+foi à une religion étrangère!
+
+Un bavard en Russie, c'est un phénomène; cette rareté est précieuse à
+rencontrer: elle manque à chaque instant au voyageur opprimé par le tact
+et la prudence de tous les naturels du pays. Pour engager cet homme à
+parler, ce qui n'était pas difficile, je me hasardai à lui témoigner
+quelques doutes sur l'authenticité des miracles de sa vierge de
+Vivielski; j'aurais nié l'autorité spirituelle du pape que mon Romain
+n'eût pas été plus scandalisé.
+
+En voyant ce pauvre catholique s'évertuer à me prouver le pouvoir
+surnaturel d'une peinture grecque, je pensais que ce n'est plus la
+théologie qui sépare les deux Églises. L'histoire des nations
+chrétiennes nous enseigne que la politique des princes a profité de
+l'opiniâtreté, de la subtilité et de la dialectique des prêtres pour
+envenimer les disputes religieuses.
+
+Au sortir, de la voûte qui perce la tour au pilier de laquelle s'est
+nichée cette fameuse madone et sur une place de médiocre dimension, est
+un groupe en bronze, d'un très-mauvais style soi-disant classique. Je me
+crois dans un atelier de sculpture, au Louvre, sous l'Empire, chez un
+artiste du second ordre. Ce groupe représente sous la figure de deux
+Romains, Minine et Pojarski, les libérateurs de la Russie dont ils ont
+chassé les Polonais au commencement du XVIIe siècle: singuliers héros
+pour porter le manteau romain!!... Ces deux personnages sont très à la
+mode aujourd'hui. Plus loin, que vois-je devant moi? c'est la
+merveilleuse église de Vassili Blagennoï dont l'aspect m'avait tant
+frappé de loin que, depuis mon arrivée à Moscou, ce souvenir m'ôtait le
+repos. Le style de ce grotesque monument contraste d'une manière par
+trop bizarre avec les statues classiques des libérateurs de Moscou. Dans
+mes promenades, entreprises seul et au hasard, j'avais pénétré au
+Kremlin par des portes éloignées, de sorte que l'église à peau de
+serpent, autrement dite de la protection de la Vierge, monument vraiment
+russe, s'était toujours dérobée à mes investigations. Enfin la voilà
+devant moi, cette fois j'y entre, mais quel désenchantement!!... une
+quantité de coupoles bulbeuses dont pas une n'est semblable à l'autre,
+un plat de fruits, un vase de fayence de Delft rempli d'ananas tout
+piqués de croix d'or, une cristallisation colossale: il n'y a pas là de
+quoi faire un monument d'architecture: celui-ci perd son prestige à
+n'être pas vu de loin. Cette église est petite comme toute église russe,
+à bien peu d'exceptions près; la flèche informe ne brille que de loin,
+et malgré l'incompréhensible bariolage de ses couleurs, elle n'intéresse
+pas longtemps l'observateur attentif: deux rampes assez belles
+conduisent à l'esplanade sur laquelle l'édifice est construit: de cette
+terrasse on entre dans l'intérieur qui est resserré, mesquin, sans
+caractère. Cette œuvre impatientante a causé la perte de l'homme qui
+l'accomplit. Elle fut commandée en mémoire de la prise de Kazan, l'année
+1554, par Ivan IV dit poliment _le Terrible_[49]. Ce prince que vous
+allez reconnaître, voulant, sans démentir son caractère, remercier
+dignement l'architecte d'avoir embelli Moscou, fit crever les yeux à ce
+pauvre homme sous prétexte qu'il ne voulait pas que ce chef-d'œuvre pût
+être reproduit ailleurs.
+
+Si ce malheureux n'eût pas réussi sans doute il eût été empalé: son
+succès a surpassé l'attente du grand prince, aussi n'a-t-il perdu que
+les yeux: alternative qui ne laisse pas que d'être encourageante pour
+les artistes.
+
+En quittant l'Église de la protection nous avons passé sous la porte
+sainte du Kremlin; et selon l'usage religieusement observé par les
+Russes, j'ai eu soin d'ôter mon chapeau avant d'entrer sous cette voûte
+qui n'est pas longue. Cet usage remonte à ce qu'on assure au temps de la
+dernière attaque des Calmoucks, qu'une intervention miraculeuse des
+saints protecteurs de l'Empire aurait empêchés de pénétrer dans la
+forteresse sacrée. Les saints ont eu leurs moments de distraction; mais
+ce jour-là ils veillaient, le Kremlin fut sauvé, et la Russie
+reconnaissante perpétue, par une marque de respect à chaque instant
+renouvelée, le souvenir de la divine protection dont elle se glorifie.
+
+Il y a dans ces manifestations publiques d'un sentiment religieux plus
+de philosophie pratique que dans l'incrédulité des peuples qui se disent
+les plus éclairés de la terre, parce qu'après avoir usé et abusé des
+forces de l'intelligence, blasés qu'ils sont sur le vrai et le simple,
+ils doutent du but de l'existence, ils doutent de tout et s'en vantent
+pour encourager les autres à les imiter, comme si leur perplexité était
+bien digne d'envie!... Vous voyez, disent-ils, combien nous sommes à
+plaindre, imitez-nous donc!... Les esprits forts sont des esprits morts
+qui répandent autour d'eux la torpeur dont ils sont atteints; ces
+redoutables sages privent les nations de leurs mobiles d'activité sans
+pouvoir remplacer ce qu'ils détruisent, car l'avidité de la richesse et
+du plaisir n'inspire aux hommes qu'une agitation fébrile et passagère,
+comme leur courte vie, dont elle subit les phases. C'est le cours du
+sang plus que la lumière de la pensée qui guide les matérialistes dans
+leur marche indécise, et toujours contrariée par le doute, car la raison
+d'un homme de bonne foi, fût-il le premier de son pays, fût-il Gœthe,
+n'a pas encore atteint plus haut que le doute: or, le doute porte le
+cœur à la tolérance, mais il le détourne du sacrifice. Or, dans les
+arts, dans les sciences comme dans la politique, le sacrifice est la
+base de toute œuvre durable, de tout effort sublime. On n'en veut plus;
+on reproche au christianisme de prêcher l'abnégation: c'est blâmer la
+vertu. Les prêtres de Jésus-Christ ouvrent à la foule une route qui
+n'était connue et pratiquée que par les âmes d'élite!! Qui peut dire où
+vont les peuples guidés par de si dangereux instituteurs?
+
+Je ne me blase pas sur l'effet du Kremlin vu du dehors; ses bâtiments
+bizarres, ses prodigieux remparts, la multitude d'ogives, de voûtes, de
+vedettes, de clochers, d'assommoirs, de créneaux qu'on découvre à chaque
+pas qu'on fait autour de ce fabuleux monument; les dimensions
+prodigieuses de toutes ces choses, l'entassement de leurs masses, les
+déchirures des murailles, produisent sur mon imagination une impression
+toujours nouvelle. Les murs extérieurs inégalement dessinés, montant et
+descendant pour suivre les profondes et abruptes sinuosités des coteaux
+et des vallons, tant d'étages d'édifices d'un style étrange, portés les
+uns sur les autres, composent une décoration des plus originales et des
+plus poétiques qu'il y ait au monde; encore une fois, ce n'est pas à moi
+de vous montrer ces merveilles; les paroles me manquent pour en décrire
+l'effet: ce sont de ces choses dont les yeux seuls sont juges.
+
+Mais comment vous peindre ma surprise lorsqu'en entrant dans l'intérieur
+de cette ville magique, je m'approchai du bâtiment moderne qu'on nomme
+le Trésor et que je vis devant moi un petit palais aux angles aigus, aux
+lignes roides, aux frontons grecs ornés de colonnes corinthiennes? Cette
+froide et mesquine imitation de l'antique à laquelle j'aurais dû être
+préparé, me parut si ridicule que je reculai de quelques pas, et que je
+demandai à mon compagnon la permission de retarder notre visite au
+Trésor sous prétexte d'aller admirer d'abord quelques églises. Depuis le
+temps que je suis en Russie, je devrais être fait à tout ce que le
+mauvais goût des architectes impériaux peut inventer de plus incohérent,
+mais cette fois la dissonance était trop criante, elle me frappa comme
+une nouveauté.
+
+Nous avons donc commencé notre revue par une visite à la cathédrale de
+l'Assomption. Cette église possède une des innombrables peintures de la
+Vierge Marie que les bons chrétiens de tous les pays attribuent à
+l'apôtre saint Luc. L'édifice rappelle les constructions saxonnes et
+normandes plutôt que nos églises gothiques. Il est l'œuvre d'un
+architecte italien du XVe siècle; cet artiste fut appelé à Moscou par un
+des grands princes parce que les Russes d'alors ne pouvaient se passer
+du secours des étrangers pour bâtir. Cette église avait croulé plusieurs
+fois sur les ignorants ouvriers employés à la construire par de plus
+ignorants architectes; enfin après deux années d'essais infructueux
+tentés par des artistes moscovites, on eut recours aux Italiens; celui
+qui fut appelé à Moscou n'a servi qu'à rendre l'œuvre solide; pour le
+style des ornements, il s'est soumis au goût du pays. Les voûtes sont
+élevées, les murs épais et l'ensemble de l'édifice est confus, sans
+grandeur, ni clarté, ni beauté.
+
+J'ignore la règle prescrite par l'Église grecque-russe relativement au
+culte des images; mais en voyant cette église entièrement ornée de
+peintures à fresque, de mauvais goût, et dessinées dans le style roide
+et monotone qu'on appelle le style grec moderne, parce que les modèles
+en étaient à Byzance, je me demande quelles sont donc les figures, quels
+sont donc les sujets qu'il est défendu de représenter dans les églises
+russes? apparemment on ne bannit de ces pieux asiles que les bons
+tableaux.
+
+En passant devant la Vierge de saint Luc, mon cicerone italien m'a bien
+assuré qu'elle est authentique; il ajoutait avec la foi d'un mugic:
+«Signore, signore, è il paese dei miracoli...» «C'est le pays des
+miracles!...» Je le crois bien, la peur est le premier des thaumaturges!
+Quel curieux voyage que celui qui vous reporte en quinze jours à
+l'Europe d'il y a quatre cents ans! Et encore, chez nous, au moyen âge,
+l'homme sentait mieux sa dignité qu'il ne la sent aujourd'hui en Russie.
+Des princes aussi rusés, aussi faux que les héros russes du Kremlin
+n'auraient jamais été surnommés grands chez nous.
+
+L'ichonostase de cette cathédrale est magnifiquement peint et doré
+depuis le pavé de l'église jusqu'au plus haut des voûtes. L'ichonostase
+est une cloison, un panneau élevé dans les églises grecques, entre le
+sanctuaire toujours caché par des portes et la nef de l'église, où se
+tiennent les fidèles; cette séparation monte ici jusqu'au faîte de
+l'édifice: elle est décorée magnifiquement. L'église à peu près carrée,
+très-haute, est si petite qu'en la parcourant, on croit marcher en long
+et en large dans le fond d'un cachot.
+
+Cette cathédrale renferme les tombeaux de beaucoup de patriarches; il
+s'y trouve aussi des châsses très-riches et des reliques fameuses
+apportées de l'Asie; vu en détail, le monument n'est rien moins que
+beau; mais dans son ensemble, il a quelque chose d'imposant. À défaut
+d'admiration, on y est saisi de tristesse: c'est beaucoup; la tristesse
+dispose l'âme aux sentiments religieux: à qui recourir quand on souffre?
+Mais dans les grands monuments élevés par l'Église catholique, il y a
+plus que la tristesse chrétienne, il y a le chant de triomphe de la foi
+victorieuse.
+
+La sacristie renferme des curiosités qu'il serait trop ennuyeux de vous
+décrire ici: n'attendez pas de moi une liste des richesses de Moscou,
+pas plus qu'un catalogue de ses monuments. Tout cela est curieux à voir
+en masse, mais insipide à peindre en détail. Je vous dis ce qui me
+frappe; pour le reste, je vous renvoie à Laveau et à Schnitzler, et
+surtout à nos successeurs qui feront mieux que moi. De nouveaux
+voyageurs ne peuvent tarder à explorer la Russie, car ce pays ne saurait
+rester longtemps aussi mal connu qu'il l'est.
+
+Le clocher de Jean-le-Grand, Ivan Velikoï, est renfermé dans l'enceinte
+du Kremlin. C'est l'édifice le plus élevé de la ville; sa coupole, selon
+l'usage russe, est dorée en or de ducats. Nous avons passé devant cette
+riche tour de bizarre construction, et qui fait l'objet de la vénération
+des paysans moscovites. Tout est saint à Moscou, tant il y a de
+puissance de respect dans le cœur du peuple russe!
+
+On m'a montré en passant l'église de Spassnaborou (du Sauveur dans les
+bois), la plus ancienne de Moscou; puis une cloche dont il manque un
+morceau, la plus grosse cloche du monde, à ce que je crois, qui est
+posée à terre et qui fait coupole à elle toute seule; cette cloche fut
+refondue, dit-on, après un incendie qui l'avait fait tomber, sous le
+règne de l'Impératrice Anne. M. de Montferrand, l'architecte français
+qui bâtit en ce moment l'église de Saint-Isaac, à Saint-Pétersbourg, est
+parvenu à tirer cette cloche du terrain où elle s'était à demi enfoncée.
+Le succès de cette opération, qui a exigé plusieurs essais et coûté
+beaucoup d'argent, a fait honneur à notre compatriote.
+
+Nous avons encore visité deux couvents, toujours dans l'enceinte du
+Kremlin, celui des Miracles qui renferme deux églises avec des reliques
+de saints, et le couvent de l'Ascension où se trouvent les tombeaux de
+plusieurs Czarines, entre autres celui d'Hélène, la mère de
+Jean-le-Terrible; elle était digne de lui; impitoyable comme son fils,
+elle n'avait que de l'esprit; quelques-unes des épouses de ce prince
+sont également enterrées là. Les églises du couvent de l'Ascension
+étonnent les étrangers par leur richesse.
+
+Enfin j'ai pris sur moi d'affronter les péristyles grecs, les colonnades
+corinthiennes du Trésor, et bravant, les yeux fermés, ces dragons du
+mauvais goût, je suis monté dans l'arsenal glorieux où se trouvent
+rangés comme dans un cabinet de curiosités les monuments historiques les
+plus intéressants de la Russie.
+
+Quelle collection d'armures, de vases, et de bijoux nationaux! quelle
+profusion de couronnes et de trônes réunis dans une seule enceinte! La
+manière dont ces objets sont rangés ajoute à l'impression qu'ils
+produisent. On ne peut s'empêcher d'admirer le goût de décoration, et
+plus que cela l'intelligence politique, qui ont présidé à la disposition
+tant soit peu orgueilleuse de tant d'insignes et de trophées; mais
+l'orgueil patriotique est le plus légitime de tous les orgueils. On
+pardonne à la passion qui aide à remplir tant de devoirs. Il y a là une
+idée profonde dont les choses ne sont que le symbole.
+
+Les couronnes sont posées sur des coussins portés par des piédestaux, et
+les trônes rangés près des murs sont exhaussés sur autant d'estrades. Il
+ne manque à cette évocation du passé que la présence des hommes pour qui
+toutes ces choses furent faites. Leur absence vaut un sermon sur la
+vanité des choses humaines. Le Kremlin sans ses Czars: c'est un théâtre
+sans lumière et sans acteurs.
+
+La plus respectable, sinon la plus imposante des couronnes, est celle de
+Monomaque; elle lui fut apportée de Byzance à Kiew en 1116.
+
+Une autre couronne est également attribuée à Monomaque, quoique
+plusieurs la regardent comme plus ancienne encore que le règne de ce
+prince.
+
+Viennent ensuite couronnes sur couronnes, mais qui toutes sont
+subordonnées à la couronne Impériale. On compte dans cette constellation
+royale les couronnes des royaumes de Kazan, d'Astrakan, de Géorgie: la
+vue de ces satellites de la royauté maintenus à une distance
+respectueuse de l'étoile qui les domine tous est singulièrement
+imposante: tout fait emblème en Russie, c'est un pays poétique...
+poétique comme la douleur! quoi de plus éloquent que les larmes qui
+coulent en dedans et retombent sur le cœur? La couronne de Sibérie se
+trouve parmi tant d'autres couronnes; celle-ci est de fabrique russe,
+c'est un insigne imaginaire qui fut déposé là comme pour mentionner un
+grand fait historique accompli par des aventuriers commerçants et
+guerriers sous le règne d'Ivan IV, époque d'où date non la découverte,
+mais la conquête de la Sibérie. Toutes ces couronnes sont couvertes des
+pierres les plus précieuses et les plus énormes du monde. Les entrailles
+de cette terre de désolation se sont ouvertes pour fournir un aliment à
+l'orgueil du despotisme dont elle est l'asile.
+
+Le trône et la couronne de Pologne font partie de ce superbe firmament
+impérial et royal... Tant de joyaux renfermés dans un petit espace
+brillaient à mes regards comme la roue d'un paon. Quelle vanité
+sanglante! me répétais-je tout bas à chaque nouvelle merveille devant
+laquelle mes guides me forçaient de m'arrêter...
+
+Les couronnes de Pierre Ier, de Catherine Ire et d'Élisabeth m'ont
+surtout frappé: que d'or, de diamants... et de poussière!!! Les globes
+Impériaux, les trônes, les sceptres, tout est réuni là pour attester la
+grandeur des choses, le néant des hommes, et quand on pense que ce néant
+s'étend jusqu'aux empires, on ne sait plus à quelle branche s'accrocher
+sur le torrent du temps.
+
+Comment s'attacher à un monde où la forme est la vie et où nulle forme
+ne dure? Si Dieu n'eût pas fait un paradis il se serait trouvé des âmes
+d'une trempe assez forte pour remplir cette lacune de la création... La
+pensée platonique d'un monde immuable et purement spirituel, type idéal
+de tous les univers, équivaut pour moi à l'existence même d'un tel
+monde. Comment pourrions-nous croire que Dieu fût moins fécond, moins
+riche, moins puissant et moins équitable que le cerveau de l'homme?
+Notre imagination dépasserait les bornes de l'œuvre du Créateur, de qui
+nous tenons la pensée. Ah!... c'est impossible... cela implique
+contradiction. On a dit que c'est l'homme qui crée Dieu à son image:
+oui, comme un enfant fait la guerre avec des soldats de plomb; mais ce
+jeu ne suffit-il pas pour servir de preuve à l'histoire? Sans Turenne,
+sans Frédéric II et Napoléon, nos enfants s'amuseraient-ils à figurer
+des batailles?
+
+Les vases ciselés à la manière de Benvenuto Cellini, les coupes ornées
+de pierreries, les armes, les armures, les étoffes précieuses, les
+broderies rares, les verreries de tous les pays et de tous les siècles
+abondent dans cette merveilleuse collection, dont un vrai curieux ne
+terminerait pas l'inventaire en une semaine. J'ai vu là, outre les
+trônes ou fauteuils de tous les princes russes de tous les siècles, les
+caparaçons de leurs chevaux, leurs vêtements, leurs meubles; et ces
+choses plus ou moins riches, plus ou moins rares éblouissaient mes yeux.
+Je vous fais penser aux palais des _Mille et une Nuits_, tant mieux, je
+n'ai plus que ce moyen de vous décrire un séjour fabuleux, si ce n'est
+enchanté.
+
+Mais ici l'intérêt de l'histoire ajoute encore à l'effet de tant de
+merveilles: combien de faits curieux ne sont-ils pas enregistrés là
+pittoresquement, et attestés par de vénérables reliques!... Depuis le
+casque ouvragé de saint Alexandre Newski jusqu'au brancard qui portait
+Charles XII à Pultawa, chaque objet vous rappelle un souvenir
+intéressant, un fait singulier. Ce trésor est le véritable album des
+géants du Kremlin.
+
+En terminant l'examen de ces orgueilleuses dépouilles du temps, je me
+suis rappelé, comme par inspiration, un passage de Montaigne que je vous
+copie, pour compléter par un contraste curieux cette description des
+magnificences du trésor moscovite. Vous savez que je ne voyage jamais
+sans Montaigne:
+
+«Le duc de Moscovie debvoit anciennement cette révérence aux Tartares
+quand ils envoyoient vers lui des ambassadeurs qu'il leur alloit
+au-devant à pied et leur présentoit un gobeau de laict de jument
+(breuvage qui leur est en délices) et si, en buvant, quelque goutte en
+tomboit sur le crin de leurs chevaulx il estoit tenu de la leicher avec
+la langue[50].
+
+«En Russie, l'armée que l'Empereur Bajazet y avoit envoyée feut accablée
+d'un si horrible ravage de neige que pour s'en mettre à couvert et
+sauver du froid plusieurs s'avisèrent de tuer et esventrer leurs
+chevaulx pour se jecter dedans et jouir de la chaleur vitale.»
+
+Je cite ce dernier trait parce qu'il rappelle l'admirable et terrible
+description que M. de Ségur fait du champ de bataille de la Moskowa,
+dans son _Histoire de la campagne de Russie_. Voyez aussi pour confirmer
+la citation de Montaigne, le même trait de servilité, rapporté par le
+même M. de Ségur dans son _Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand_.
+
+L'Empereur de toutes les Russies, avec tous ses trônes, avec toutes ses
+fiertés, n'est cependant que le successeur de ces mêmes grands-ducs que
+nous voyons si humiliés au XVIe siècle; encore ne leur a-t-il succédé
+que par des droits contestables; car sans parler de l'élection des
+Troubetzkoï, annulée par les intrigues de la famille Romanow et de ses
+amis, les crimes de plusieurs générations de princes ont seuls pu faire
+arriver au trône les enfants de Catherine II. Ce n'est donc pas sans
+motif qu'on cache l'histoire de Russie aux Russes, et qu'on voudrait la
+cacher au monde. Certes, la rigidité des principes politiques d'un
+prince assis sur un trône ainsi fondé n'est pas une des moindres
+singularités de l'histoire de ce temps-ci.
+
+À l'époque où les grands-ducs de Moscou portaient à genoux le joug
+honteux qui leur était imposé par les Mongols, l'esprit chevaleresque
+florissait en Europe, surtout en Espagne où le sang coulait par torrents
+pour l'honneur et l'indépendance de la chrétienté. Je ne crois pas que
+malgré la barbarie du moyen âge, on eût trouvé dans l'Europe occidentale
+un seul Roi capable de déshonorer la souveraineté en consentant à régner
+d'après les conditions imposées aux grands-ducs de Moscovie aux XIIIe,
+XIVe et XVe siècles par leurs maîtres les Tatars. Plutôt perdre la
+couronne que d'avilir la majesté royale: voilà ce qu'eût dit un prince
+français, espagnol, ou tout autre Roi de la vieille Europe. Mais en
+Russie la gloire est de fraîche date comme tout le reste. Le temps qu'a
+duré l'invasion a divisé l'histoire de ce pays en deux époques
+distinctes; l'histoire des Slaves indépendants et l'histoire des Russes
+façonnés à la tyrannie par trois siècles d'esclavage. Et ces deux
+peuples n'ont à vrai dire de commun que le nom avec les anciennes tribus
+réunies en corps de nation par les Varègues.
+
+Au rez-de-chaussée du palais du Trésor, on m'a montré les voitures de
+parade des Empereurs et des Impératrices de Russie; le vieux carrosse du
+dernier patriarche se trouve aussi parmi cette collection, plusieurs des
+glaces de ce coche sont en corne; c'est une vraie relique, et ce n'est
+pas l'un des objets les moins curieux de l'orgueilleux garde-meuble
+historique du Kremlin.
+
+On m'a fait voir le petit palais qu'habite l'Empereur lorsque ce prince
+vient au Kremlin, et je n'y ai trouvé rien qui me parût digne de
+remarque, si ce n'est un tableau de la dernière élection d'un roi de
+Pologne. Cette turbulente diète, qui mit Poniatowski sur le trône et la
+Pologne sous le joug, a été curieusement représentée par un peintre
+français dont je n'ai pu savoir le nom.
+
+D'autres merveilles m'attendaient ailleurs: j'ai visité le sénat, les
+palais Impériaux, l'ancien palais du patriarche, qui n'ont d'intéressant
+que leurs noms; et enfin le petit palais anguleux qui est un bijou et un
+joujou; cette construction rappelle un peu les chefs-d'œuvre de
+l'architecture mauresque, elle brille par son élégance au milieu des
+lourdes masses qui l'environnent: on dirait d'une escarboucle enchâssée
+dans des pierres de taille; ce palais est à plusieurs étages dont les
+inférieurs sont plus vastes que ceux qu'ils supportent: ce qui multiplie
+les terrasses et donne à l'édifice entier une forme pyramidale d'un
+effet très-pittoresque. Chaque étage s'élève en retraite sur l'étage
+inférieur, et le dernier, qui forme la pointe de la pyramide, n'est
+qu'un petit pavillon. À chacun de ces étages, des carreaux de faïence
+vernissés à la manière des Arabes, dessinent les lignes d'architecture
+avec beaucoup de goût et de précision; l'intérieur vient d'être
+remeublé, vitré, colorié, restauré en entier non sans intelligence.
+
+Vous dire le contraste produit par tant d'édifices divers entassés sur
+un seul point qui fait le centre d'une ville immense; et au milieu de
+cette confusion vous peindre l'effet de ce petit palais nouvellement
+reconstruit, mais dont les ornements sont d'un style ancien approchant
+du gothique et mélangé d'arabe, c'est impossible: ici des temples grecs,
+là des forts gothiques, plus loin des tours indiennes, des pavillons
+chinois, le tout bizarrement enchâssé dans une enceinte fermée par des
+murailles cyclopéennes: voilà ce qu'il faudrait vous montrer d'un mot
+comme on l'aperçoit d'un coup d'œil.
+
+Les paroles ne peignent les objets que par les souvenirs qu'elles
+rappellent: or, aucun de vos souvenirs ne peut vous servir à vous
+figurer le Kremlin. Il faut être Russe pour comprendre une pareille
+architecture.
+
+L'étage inférieur de ce petit chef-d'œuvre est presque entièrement
+occupé par une voûte énorme portée sur un seul pilier qui fait le milieu
+de la pièce. C'est la salle du trône, les Empereurs s'y rendent au
+sortir de l'église après leur couronnement. Là, tout rappelle les
+magnificences des anciens Czars et l'imagination est forcée de se
+reporter aux règnes des Ivan, des Alexis: c'est vraiment moscovite. Les
+peintures toutes nouvelles qui recouvrent les murs de ce palais m'ont
+paru d'assez bon goût: l'ensemble rappelle les dessins que j'ai vus de
+la tour de porcelaine à Pékin.
+
+Ce groupe de monuments fait du Kremlin une des décorations les plus
+théâtrales du monde: mais aucun des édifices entassés l'un sur l'autre
+dans ce forum russe ne supporterait l'examen, pas plus que ceux qui se
+trouvent dispersés dans le reste de la ville. À la première vue, Moscou
+produit un effet prodigieux; ce serait la plus belle des villes pour un
+porteur de dépêches qui passerait au galop le long des murs de toutes
+ses églises, de ses couvents, de ses palais et de ses châteaux forts,
+constructions qui sont loin d'être d'un goût pur, mais qu'au premier
+coup d'œil on prend pour le séjour d'êtres surnaturels.
+
+Malheureusement, on bâtit aujourd'hui au Kremlin un nouveau palais, afin
+de rendre plus commode l'ancienne habitation de l'Empereur; mais
+s'est-on demandé si cette amélioration impie ne gâtera pas l'ensemble,
+unique au monde, des anciens édifices de la forteresse sainte?
+L'habitation actuelle du souverain est mesquine, j'en conviens, mais
+pour remédier à cet inconvénient on entame les édifices les plus
+respectables du vieux sanctuaire national: c'est une profanation. À la
+place de l'Empereur j'aurais suspendu mon nouveau palais dans les airs
+plutôt que d'abattre une pierre des vieux remparts du Kremlin.
+
+Un jour à Saint-Pétersbourg lorsqu'il me parla de ces travaux, ce prince
+me dit qu'ils embelliraient Moscou: j'en doute, pensais-je: c'est comme
+si l'on voulait orner l'histoire. Certes l'architecture de l'ancienne
+forteresse n'était guère conforme aux règles de l'art: mais elle était
+l'expression des mœurs, des actes et des idées d'un peuple et d'un temps
+que le monde ne reverra plus; c'était sacré, comme l'irrévocable. Il y
+avait là le sceau d'une puissance supérieure à l'homme: la puissance du
+temps. Mais en Russie l'autorité touche à tout. L'Empereur qui sans
+doute vit sur ma figure une expression de regret, me quitta en
+m'assurant que son nouveau palais serait beaucoup plus vaste et plus
+conforme aux besoins de sa cour que ne l'était l'ancien. Cette raison
+répond à tout dans un pays comme celui-ci.
+
+En attendant que la cour soit mieux logée, on englobe dans l'enceinte du
+nouveau palais la petite église du Sauveur dans les bois. Ce vénérable
+sanctuaire, le plus ancien du Kremlin et de Moscou, je crois, va donc
+disparaître sous les belles murailles unies et blanches dont on
+l'entourera, au grand regret des amateurs d'antiquités et de points de
+vue pittoresques.
+
+Au surplus, cette profanation se commet avec un respect dérisoire qui me
+la rend plus odieuse: on se vante de laisser debout le vieux monument:
+c'est-à-dire qu'il ne sera pas rasé, mais qu'il sera enterré vif dans un
+palais. Tel est le moyen employé ici pour concilier le culte officiel du
+passé avec la passion du comfort nouvellement importée d'Angleterre.
+Cette manière d'embellir la ville nationale des Russes est tout à fait
+digne de Pierre-le-Grand. Ne suffisait-il pas que le fondateur de la
+nouvelle capitale eût abandonné l'ancienne? Voilà que ses successeurs la
+démolissent sous prétexte de l'orner.
+
+L'Empereur Nicolas pouvait acquérir une gloire personnelle; au lieu de
+se traîner sur la route tracée par un autre, il n'avait qu'à quitter le
+palais d'hiver brûlé à Pétersbourg, et revenir fixer à jamais la
+résidence Impériale dans le Kremlin tel qu'il est; puis, pour les
+besoins de sa maison, pour les grandes fêtes de la cour, il eût bâti
+hors de l'enceinte sacrée tous les palais qu'il aurait cru nécessaires.
+Par ce retour il eût réparé la faute du Czar Pierre, qui, au lieu
+d'entraîner ses boyards dans la salle de spectacle qu'il leur bâtissait
+sur la Baltique, eût pu et dû les civiliser chez eux, en profitant des
+admirables éléments que la nature avait mis à leur portée et à sa
+disposition; éléments qu'il a méconnus avec un dédain, avec une légèreté
+d'esprit indignes d'un homme supérieur comme il l'était sous certains
+rapports. Aussi, à chaque pas que l'étranger fait sur la route de
+Pétersbourg à Moscou, la Russie, avec son territoire sans bornes, avec
+ses immenses ressources agricoles, grandit dans son esprit autant que
+Pierre-le-Grand rapetisse. Monomaque, au XIe siècle, était un prince
+vraiment russe; Pierre Ier, au XVIIIe, grâce à sa fausse méthode de
+perfectionnement, n'est qu'un tributaire de l'étranger, un singe des
+Hollandais, un imitateur de la civilisation qu'il copie avec la minutie
+d'un sauvage.
+
+Si je voyais jamais le trône de Russie majestueusement replacé sur sa
+véritable base, au centre de l'Empire russe, à Moscou; si
+Saint-Pétersbourg, laissant ses plâtres et ses dorures retomber en
+poussière dans le marais ruineux où on les apporta, redevenait ce qu'il
+aurait dû être toujours, un simple port de guerre en granit, un
+magnifique entrepôt de commerce entre la Russie et l'Occident, tandis
+que, d'un autre côté, Kazan et Nijni serviraient d'échelles entre la
+Russie et l'Orient; je dirais: la nation slave, triomphant par un juste
+orgueil de la vanité de ses guides, vit enfin de sa propre vie, elle
+mérite d'atteindre au but de son ambition; Constantinople l'attend: là
+les arts et la richesse récompenseront naturellement les efforts d'un
+peuple appelé à devenir d'autant plus grand, plus glorieux, qu'il fut
+plus longtemps obscur et résigné.
+
+Se figure-t-on la majesté d'une capitale assise au centre d'une plaine
+de plusieurs milliers de lieues; d'une plaine qui va de la Perse à la
+Laponie, d'Astrakan et de la mer Caspienne jusqu'à l'Oural, et à la mer
+Blanche avec son port d'Archangel? puis en redescendant vers les
+contrées plus naturellement habitables, elle borde la mer Baltique où se
+trouvent Saint-Pétersbourg et Kronstadt, les deux arsenaux de Moscou;
+enfin elle s'étend vers l'ouest et le sud, depuis la Vistule jusqu'au
+Bosphore; là les Russes sont attendus; Constantinople sert de porte de
+communication entre Moscou, la ville sainte des Russes, et le monde!!...
+Certes, la majesté de cette ville Impériale avec toutes ses succursales
+situées vers les quatre points du ciel, serait imposante entre toutes
+les puissances de ce monde et justifierait le superbe emblème des
+couronnes du trésor gardé au Kremlin.
+
+L'Empereur Nicolas, malgré son grand sens pratique et sa profonde
+sagacité, n'a pas discerné le meilleur moyen d'atteindre un tel but: il
+vient de temps en temps se promener au Kremlin; ce n'est pas suffisant;
+il aurait dû reconnaître la nécessité de s'y fixer; s'il l'a reconnue,
+il n'a pas eu la force de se résigner à un tel sacrifice: c'est une
+faute. Sous Alexandre, les Russes ont brûlé Moscou pour sauver l'Empire;
+sous Nicolas, Dieu a brûlé le palais de Pétersbourg pour avancer les
+destinées de la Russie: et Nicolas n'a pas répondu à l'appel de la
+Providence. La Russie attend encore!... Au lieu de s'enraciner comme un
+cèdre dans le seul terrain qui lui soit propre, il remue, il bouleverse
+ce sol pour y bâtir des écuries et un palais. Il veut, dit-il, se loger
+plus commodément pendant ses voyages, et dans cet intérêt misérable, il
+oublie que chaque pierre de la forteresse nationale est un objet de
+vénération pour les vrais Moscovites, ou du moins, qu'elle devrait
+l'être. Ce n'était pas à lui, souverain superstitieusement obéi de son
+peuple, d'ébranler par un sacrilége le respect des Moscovites pour le
+seul monument vraiment national qu'ils possèdent. Le Kremlin est l'œuvre
+du génie russe; mais cette merveille irrégulière, pittoresque, l'orgueil
+de tant de siècles, va subir enfin le joug de l'art moderne; c'est
+encore le goût de Catherine II qui règne sur la Russie.
+
+Cette femme qui, malgré l'étendue de son esprit, ne connaissait rien aux
+arts ni à la poésie, non contente d'avoir couvert l'Empire de monuments
+informes, copiés d'après les chefs-d'œuvre de l'antiquité, a laissé un
+plan pour rendre plus régulière la façade du Kremlin; et voilà que son
+petit-fils exécute en partie ce projet monstrueux: des surfaces planes
+et blanches, des lignes roides, des angles droits remplacent les pleins
+et les vides où se jouaient les ombres et la lumière; les terrasses, les
+escaliers extérieurs, les rampes, les admirables saillies et les
+renfoncements, sources de contrastes et de surprises qui plaisaient à
+l'œil et faisaient rêver l'esprit: ces murailles peintes, ces façades
+incrustées de tuiles mauresques, ces palais de faïence de Delft dont
+l'aspect parlait à l'imagination, vont disparaître. Qu'on les démolisse,
+qu'on les enterre ou qu'on les regrette, peu importe, ils feront place à
+de belles murailles bien lisses, à de belles baies de fenêtres bien
+carrées et à de grandes portes cérémonieuses;... non, Pierre-le-Grand
+n'est pas mort; des Asiatiques enrégimentés sous leur chef, voyageur
+comme lui, comme lui imitateur de l'Europe, qu'il continue de copier
+tout en affectant de la dédaigner, poursuivent leur œuvre de barbarie,
+soi-disant de civilisation, trompés qu'ils sont par la parole d'un
+maître qui a pris pour devise l'uniformité et pour emblème l'uniforme.
+
+Il n'y a donc pas d'artistes en Russie; il n'y a pas d'architectes: tout
+ce qui conserve quelque sentiment du beau devrait se jeter aux pieds de
+l'Empereur et lui demander la grâce de son Kremlin. Ce que l'ennemi n'a
+pu faire l'Empereur l'accomplit: il détruit les saints remparts dont les
+mines de Bonaparte ont à peine fait sauter un coin.
+
+Et moi qui suis venu au Kremlin pour voir gâter cette merveille
+historique, j'assiste à l'œuvre impie sans oser jeter un seul cri de
+douleur, sans demander au nom de l'histoire, au nom des arts et du goût
+le salut des vieux monuments condamnés à disparaître sous les
+conceptions avortées de l'architecture moderne. Je proteste, mais tout
+bas contre ce crime de lèse-nationalité, de lèse-bon goût, contre ce
+mépris de l'histoire; et si quelques hommes des plus spirituels et des
+plus savants qu'il y ait ici osent m'écouter, voici ce qu'ils m'osent
+répondre: «L'Empereur, disent-ils imperturbablement, veut que sa
+nouvelle résidence soit plus _convenable_ que ne l'était l'ancienne; de
+quoi vous plaignez-vous?» (convenable est le mot sacramentel du
+despotisme russe.) «Il a ordonné qu'elle fût rebâtie à la place même du
+palais de ses ancêtres? il n'y aura rien de changé.»
+
+Et voilà le courage que la peur donne aux esprits les plus distingués:
+le courage de l'absurde!! Je suis prudent et ne réplique rien, parce que
+je suis étranger et partant plus indifférent que ne le doit être un
+homme du pays. Mais moi Russe, je défendrais pierre à pierre les vieux
+murs, les tours magiques de la forteresse des Ivan et je préférerais le
+cachot sous la Néva, ou l'exil, à la honte de rester muet complice de ce
+vandalisme Impérial!!... Le martyr du bon goût aurait encore une place
+honorable au-dessous des martyrs de la foi: les arts sont une religion,
+et de nos jours ce n'est pas la moins puissante ni la moins révérée.
+
+La vue qu'on a du haut de la terrasse du Kremlin est magnifique: c'est
+surtout le soir qu'il faut l'admirer; je viens de retourner seul au pied
+du clocher de Jean-le-Grand, la tour Velikoï, la plus élevée du Kremlin,
+et je crois de Moscou; de là j'ai vu coucher le soleil, et j'y
+reviendrai souvent, car rien ne m'intéresse à Moscou comme le Kremlin.
+
+Les plantations nouvelles dont depuis quelques années on a entouré la
+plus grande partie de ses remparts sont un ornement de fort bon goût.
+Elles embellissent la ville marchande, ville toute moderne et en même
+temps elles encadrent l'Alcazar des vieux Russes. Les arbres ajoutent à
+l'effet pittoresque des murailles anciennes. Il y a de vastes espaces
+dans l'épaisseur des murs de ce château fabuleux; on y voit des
+escaliers dont la hardiesse et la hauteur font rêver; on y suit de l'œil
+tout une population de morts qu'on ressuscite en esprit, et qui
+descendent des pentes douces, qui parcourent des terre-pleins, qui
+s'appuient sur des balustrades, au sommet de leurs vieilles tours,
+lesquelles sont portées sur des voûtes étonnantes d'audace et de
+solidité; de là elles jettent sur le monde le regard froid et dédaigneux
+de la mort: plus je contemple ces masses inégales et d'une variété de
+forme infinie, et plus j'en admire l'architecture biblique et les
+poétiques habitants.
+
+Quand le soleil disparaît derrière les arbres du jardin, ses rayons
+éclairent encore le sommet des tourelles du palais et des églises, qui
+brillent dans l'azur foncé du ciel, avec tous leurs clochers: c'est un
+tableau magique.
+
+Il y a au milieu de la promenade qui fait extérieurement le tour des
+remparts une voûte que je vous ai déjà décrite, mais qui vient de
+m'étonner comme si je l'eusse aperçue pour la première fois, c'est un
+souterrain monstre. Vous quittez une ville au sol inégal, une ville
+toute hérissée de tours qui s'élèvent jusqu'aux nues, vous vous enfoncez
+sous un chemin couvert et sombre; vous montez dans ce souterrain obscur
+dont la pente est longue et rapide: parvenu au sommet, vous vous
+retrouvez sous le ciel et vous planez au-dessus d'une autre partie de la
+ville jusque-là inaperçue qui se confond avec la poussière animée des
+promenades et s'étend sous vos pieds au bord d'une rivière à demi
+desséchée par l'été, la Moskowa; quand les derniers rayons du soleil
+sont près de s'éteindre, on voit le reste d'eau oublié dans le lit de ce
+fleuve se colorer d'une teinte de feu. Figurez-vous ce miroir naturel
+encadré dans de gracieuses collines dont les masses sont rejetées aux
+extrémités du paysage comme la bordure d'un tableau: c'est imposant!
+Plusieurs de ces monuments lointains, entr'autres l'hospice des enfants
+trouvés, sont grands comme une ville, ce sont des établissements de
+charité, des écoles, des fondations pieuses. Figurez-vous la Moskowa
+avec son pont de pierre, figurez-vous les vieux couvents avec leurs
+innombrables coupoles, avec leurs petits dômes métalliques qui
+représentent au-dessus de la ville sainte des colosses de prêtres
+perpétuellement en prière, représentez-vous le tintement adouci des
+cloches dont le son est particulièrement harmonieux en ce pays, murmure
+pieux qui s'accorde avec le mouvement d'une foule calme, et cependant
+nombreuse, continuellement animée, mais jamais agitée par le passage
+silencieux et rapide des chevaux et des voitures dont le nombre est
+grand à Moscou comme à Pétersbourg; et vous aurez l'idée d'un soleil
+couchant dans la poussière de cette vieille cité. Toutes ces choses font
+que, chaque soir d'été, Moscou devient une ville unique au monde: ce
+n'est ni l'Europe ni l'Asie: c'est la Russie, et c'en est le cœur.
+
+Au delà des sinuosités de la Moskowa, au-dessus des toits enluminés et
+de la poussière pailletée de la ville, on découvre la montagne des
+Moineaux. C'est du haut de cette côte que nos soldats aperçurent Moscou
+pour la première fois...
+
+Quel souvenir pour un Français!! En parcourant de l'œil tous les
+quartiers de cette grande ville, j'y cherchais en vain quelques traces
+de l'incendie qui réveilla l'Europe et détrôna Bonaparte. De conquérant,
+de dominateur qu'il était en entrant à Moscou, il est sorti de la ville
+sainte des Russes, fugitif et désormais condamné à douter de la fortune
+dont il croyait l'inconstance vaincue.
+
+Le mot cité par l'abbé de Pradt, et pourtant avéré, donne ce me semble
+la mesure de ce qui peut entrer de cruauté dans l'ambition désordonnée
+d'un soldat: «_Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas_,» s'écriait à
+Varsovie le héros sans armée. Eh quoi! dans ce moment solennel, il ne
+pensait qu'à la figure qu'il allait faire dans un article de journal!...
+Certes, les cadavres de tant d'hommes qui périssaient pour lui n'étaient
+rien moins que ridicules! la colossale vanité de l'empereur Napoléon
+pouvait seule être frappée du côté moquable de ce désastre qui fera
+trembler les nations jusqu'à la fin des siècles et dont le seul souvenir
+rend depuis trente ans la guerre impossible en Europe. S'occuper de soi
+dans un moment si solennel, c'est pousser la personnalité jusqu'au
+crime. Le mot cité par l'archevêque de Malines est le cri du cœur de
+l'égoïste, un instant maître du monde, mais qui n'a pu l'être de soi. Ce
+trait d'inhumanité, dans un pareil moment, sera noté par l'histoire
+lorsqu'elle aura pris le temps de devenir équitable.
+
+J'aurais voulu pouvoir relever devant moi la décoration de cette scène
+d'épopée, le plus étonnant événement des temps modernes: mais tous
+s'efforcent ici de faire oublier les grandes choses: un peuple esclave a
+peur de son propre héroïsme, et dans cette nation d'hommes naturellement
+et nécessairement discrets et prudents, chacun s'efface pour lutter
+d'insignifiance et d'obscurité. On n'aspire qu'à disparaître, on
+s'annule à l'envi et l'on jette les nobles actions, les hauts faits à la
+tête de ses rivaux, de ses ennemis, comme ailleurs les ambitieux
+s'entre-reprochent les bassesses. Je n'ai trouvé personne ici qui voulût
+répondre à mes questions sur le trait de patriotisme et de dévouement le
+plus glorieux de l'histoire de Russie.
+
+En rappelant aux étrangers de tels faits je ne me sens pas humilié dans
+mon orgueil national. Quand je pense à quel prix ce peuple a reconquis
+son indépendance, je reste fier, quoique assis sur les cendres de nos
+soldats: la défense donne la mesure de l'attaque; l'histoire dira que
+l'une fut au niveau de l'autre; mais, comme elle est incorruptible, elle
+ajoutera que la défense fut plus juste.
+
+C'est à Napoléon de répondre à ceci: la France était alors dans la main
+d'un seul homme; elle agissait, elle ne pensait plus; elle était ivre de
+gloire comme les Russes sont ivres d'obéissance; c'est à ceux qui
+pensent pour tout un peuple de répondre des événements. Ici maintenant
+toutes ces grandes choses ne sont bonnes qu'à être oubliées, et si l'on
+s'en souvient, ce n'est pas pour s'en vanter, c'est pour s'en excuser.
+
+Rostopchin, après avoir passé des années à Paris, où il avait même
+établi sa famille, eut la fantaisie de retourner dans son pays. Mais,
+redoutant la gloire patriotique attachée à tort ou à raison, à son nom,
+il se fit précéder auprès de l'Empereur Alexandre par une brochure
+publiée uniquement dans le but de prouver que l'incendie de Moscou avait
+éclaté spontanément, et que cette catastrophe n'avait pas été le
+résultat d'un plan concerté d'avance. Ainsi Rostopchin mettait tout son
+esprit à se justifier en Russie de l'héroïsme dont il était accusé par
+l'Europe étonnée de la grandeur et, depuis sa brochure, de la misère de
+cet homme, né pour servir un meilleur gouvernement!... Quoi qu'il en
+soit, cachant, reniant son courage, il se plaignait amèrement de cette
+espèce de calomnie d'un genre nouveau, par laquelle on voulait faire
+d'un général obscur le libérateur de son pays!
+
+L'Empereur Alexandre, de son côté, n'a cessé de répéter qu'il n'avait
+jamais donné l'ordre d'incendier sa capitale.
+
+Ce combat de médiocrité est caractéristique; on ne peut assez s'étonner
+de la sublimité du drame, en voyant par quels acteurs il fut joué.
+Jamais comédiens se sont-ils donné tant de peine pour persuader aux
+spectateurs qu'ils ne comprenaient rien à ce qu'ils faisaient?
+
+Aussitôt que j'eus lu Rostopchin, je l'ai pris au mot, car je me suis
+dit: un homme qui a si peur de passer pour grand est bien ce qu'il
+prétend être. En ce genre, on doit croire les gens sur parole; la fausse
+modestie elle-même est sincère malgré elle; c'est un brevet de
+petitesse; car les hommes vraiment supérieurs n'affectent rien: ils se
+rendent justice tout bas, et s'ils sont forcés de parler d'eux, ils le
+font sans orgueil, mais aussi sans trompeuse humilité, il y a longtemps
+que j'ai lu cette singulière brochure; jamais elle ne m'est sortie de la
+mémoire, parce qu'elle m'a révélé dès lors l'esprit du gouvernement et
+de la nation russes.
+
+Au moment où j'ai quitté le Kremlin, il faisait presque nuit; les
+teintes des édifices de Moscou, dont quelques-uns sont grands comme des
+villes, et celles des coteaux lointains s'étaient doucement rembrunies;
+le silence et la nuit descendaient sur la ville; les sinuosités de la
+Moskowa n'étaient plus dessinées en traits éclatante; le soleil ne
+réfléchissait plus ses lueurs brillantes dans les flaques d'eau du
+fleuve à demi desséché; la flamme de l'occident assoupie, éteinte, était
+devenue brune; ce site grandiose et tous les souvenirs que son aspect
+réveillait en moi me serraient le cœur; je croyais voir l'ombre d'Ivan
+IV, d'Ivan-le-Terrible, se lever sur la plus haute des tours de son
+palais désert et, à l'aide de sa sœur et amie, Élisabeth d'Angleterre,
+s'efforcer de noyer Napoléon dans une mare de sang!... Ces deux fantômes
+semblaient applaudir à la chute du géant qui, par un arrêt fatal, devait
+en tombant laisser ses deux ennemis plus puissants qu'il ne les avait
+trouvés.
+
+L'Angleterre et la Russie ont sujet de rendre des actions de grâces à
+Bonaparte, aussi ne les lui refusent-elles point. Tel ne fut pas pour la
+France le résultat du règne de Louis XIV. Aussi la haine européenne
+a-t-elle survécu pendant un siècle et demi au grand roi, tandis que le
+grand capitaine est déifié depuis sa chute, et que, à de rares
+exceptions près, ses geôliers ne craignent pas de mêler leur voix
+discordante au concert de louanges parties de tous les bouts de
+l'Europe; phénomène historique que je crois unique dans les annales du
+monde, et qui ne s'explique que par l'esprit d'opposition dominant
+aujourd'hui chez toutes les nations civilisées. Au surplus le règne de
+cet esprit-là tire à sa fin. Nous pouvons donc espérer de lire bientôt
+des écrits où Bonaparte sera jugé en lui-même, et sans allusions
+malignes contre le pouvoir régnant en France ou ailleurs.
+
+J'aspire à voir se lever le jour du jugement pour cet homme, aussi
+étonnant par les passions qu'il fomente après sa mort que par les
+actions de sa vie. La vérité n'atteint encore que le piédestal de cette
+figure, défendue jusqu'à présent contre l'équitable sévérité de
+l'histoire par le double prestige des fortunes et des infortunes les
+plus inouïes.
+
+Il faudra pourtant bien que nos neveux apprennent qu'il avait plus
+d'étendue d'esprit que de dignité de caractère, et qu'il fut plus grand
+par son talent à profiter du succès que par sa constance à lutter contre
+les revers. Alors, mais seulement alors, les terribles conséquences de
+son immoralité politique et de tous les mensonges de son gouvernement
+machiavélique seront atténuées.
+
+Descendu des terrasses du Kremlin, je suis rentré chez moi fatigué comme
+un homme qui vient d'assister à une horrible tragédie, ou plutôt comme
+un malade qui se réveille du cauchemar avec la fièvre.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-HUITIÈME.
+
+Aspect oriental de Moscou.--Les chefs-d'œuvre manquent à cette
+ville.--Rapport qui existe entre son architecture et le caractère de ses
+habitants.--Ce que les Russes répondent au reproche d'inconstance qu'on
+leur adresse.--Fabriques de soie.--Apparences de liberté.--À quoi elles
+tiennent.--Club anglais.--Isolement de Moscou au milieu d'un vaste
+continent.--Piété des Russes.--Entretien sur ce sujet avec un homme
+d'esprit.--L'Angleterre sait bien tirer parti de l'hypocrisie.--L'Église
+anglicane.--Ses inconséquences.--Les vrais dévots et les hommes
+d'État.--Erreur des libéraux lorsqu'ils repoussent le
+catholicisme.--Politique de l'Angleterre.--Sur quoi elle s'appuie.--Vrai
+moyen de faire la guerre à l'Angleterre.--Sacerdoce des journaux.--Ce
+gouvernement est-il plus moral que celui des ecclésiastiques?--Église
+gréco-russe.--Silence officiel.--Point de prédication.--Point
+d'enseignement religieux en public.--Sectes nombreuses.--Le calvinisme y
+domine.--Mauvaise politique.--Secte qui favorise la polygamie.--Corps
+des marchands.--Fête publique au monastère de Devitscheipol.--Vierge
+miraculeuse.--Tombeaux de plusieurs princesses de la famille
+Impériale.--Cimetière.--Foule populaire.--Caractère particulier des
+paysages.--Le pays dans la ville.--Ivrognerie: vice des Russes.--Ce qui
+l'excuse.--Emblème de la nation et de son gouvernement.--Place où se
+donne la fête.--Site du couvent.--Singularité de cette
+fête.--Physionomie du peuple.--Poésie cachée.--Chant des Cosaques du
+Don.--Mélodie analogue aux folies d'Espagne.--Style de la musique chez
+les peuples septentrionaux.--Les Cosaques.--Leur caractère.--Subterfuge
+indigne employé par les officiers.--Courage extorqué.--L'Attelage: fable
+polonaise traduite.
+
+
+ Moscou, ce 12 août 1839.
+
+
+Avant de venir en Russie, j'avais lu, je crois, la plupart des
+descriptions de Moscou publiées par les voyageurs; cependant je ne me
+figurais pas le singulier aspect de cette cité montueuse, sortant de
+terre comme par magie, et apparaissant dans des espaces unis, immenses,
+avec ses collines encore exhaussées par les bâtiments qu'elles
+supportent au milieu d'une plaine onduleuse. C'est une décoration de
+théâtre. Moscou est à peu près le seul pays de montagnes qu'il y ait au
+centre de la Russie... N'allez pas, sur ce mot, vous imaginer la Suisse
+ou l'Italie: c'est un terrain inégal, voilà tout. Mais le contraste de
+ces accidents du sol au milieu d'espaces où l'œil et la pensée se
+perdent comme dans les savanes de l'Amérique ou comme dans les steppes
+de l'Asie, produit des effets surprenants. C'est la ville des panoramas.
+Avec ses sites pompeux et ses édifices bizarres, qui auraient pu servir
+de modèles aux fantastiques compositions de Martin, elle rappelle l'idée
+qu'on s'est formée, sans trop savoir pourquoi, de Persépolis, de Bagdad,
+de Babylone, de Palmyre: romanesques capitales de pays fabuleux, dont
+l'histoire est une poésie et l'architecture un rêve; en un mot, à
+Moscou, on oublie l'Europe. Voilà ce que j'ignorais en France.
+
+Les voyageurs ont donc manqué à leur devoir. Il en est un surtout auquel
+je ne puis pardonner de ne m'avoir pas fait jouir de son séjour en
+Russie. Nulle description ne vaut les dessins d'un peintre exact et
+pittoresque à la fois, comme Horace Vernet. Quel homme fut jamais mieux
+doué pour sentir et pour faire sentir aux autres l'esprit qui vit dans
+les choses? La vérité de la peinture, c'est la physionomie des objets:
+il la comprend comme un poëte, et la reproduit comme un artiste: aussi
+je ne sors pas de colère contre lui, chaque fois que je reconnais
+l'insuffisance de mes paroles: regardez les Horace Vernet, vous
+dirais-je, et vous connaîtrez Moscou; ainsi j'atteindrais mon but sans
+peine, tandis que je me fatigue à le manquer.
+
+Ici tout fait paysage. Si l'art a peu fait pour cette ville, le caprice
+des ouvriers et la force des choses y ont créé des merveilles. L'aspect
+extraordinaire des groupes d'édifices, la grandeur des masses frappent
+l'imagination. À la vérité, c'est une jouissance d'un ordre inférieur:
+Moscou n'est pas le produit du génie, les connaisseurs n'y trouveraient
+aucun monument digne d'un examen attentif; ce n'est pas non plus une
+majestueuse solitude où le temps démolit en silence ce qu'a fait la
+nature: c'est l'habitation désertée de quelque race de géants, race
+intermédiaire entre Dieu et l'homme; c'est l'œuvre des cyclopes. On ne
+saurait la comparer au reste de l'Europe; mais dans une ville où nul
+grand artiste en aucun genre n'a laissé l'empreinte de sa pensée, on
+s'étonne, rien de plus; or, l'étonnement s'épuise vite, et l'âme ne se
+complaît guère à l'exprimer.
+
+Toutefois il n'y a pas jusqu'au désenchantement qui suit ici la première
+surprise, dont je ne tire quelque leçon; il marque un rapport intime
+entre l'aspect de la ville et le caractère des hommes. Les Russes aiment
+ce qui brille, ils se laissent séduire par l'apparence, et c'est aussi
+ce qui séduit en eux: faire envie, n'importe à quel prix, voilà leur
+bonheur! L'orgueil ronge l'Angleterre, la vanité rouille la Russie.
+
+Je sens le besoin de vous rappeler ici que les généralités passent
+toujours pour des injustices. Toutefois le retour périodique de cette
+précaution oratoire doit vous ennuyer autant qu'il me fatigue; je
+voudrais donc, une fois pour toutes, faire réserve des exceptions, et
+protester de mon respect, de mon admiration pour les mérites et les
+agréments individuels qui échappent naturellement à mes critiques. Après
+tout, je me rassure en pensant que nous ne sommes pas à la Chambre, et
+que nous ne discutons pas mes opinions à coups d'amendements et de
+sous-amendements.
+
+D'autres voyageurs ont dit avant moi que moins on connaît un Russe et
+plus on le trouve aimable: on leur a répondu qu'ils parlaient contre
+eux-mêmes, et que le refroidissement dont ils se plaignaient ne prouvait
+que leur peu de mérite: «Nous vous avons bien accueillis, leur disent
+les Russes, parce que nous sommes naturellement hospitaliers; et si nous
+avons changé pour vous, c'est que nous vous avions d'abord estimé plus
+que vous ne valez.» Cette réponse a été faite il y a longtemps à un
+voyageur français, écrivain habile, mais d'une excessive réserve,
+commandée par sa position, et dont je ne veux citer ici ni le livre ni
+le nom. Le petit nombre de vérités qu'il avait laissé entrevoir dans ses
+récits pâles de prudence, lui ont attiré néanmoins beaucoup de
+désagréments. C'était bien la peine de se refuser l'usage de l'esprit
+qu'il avait pour se soumettre à des exigences qu'on ne satisfait jamais,
+pas plus en les flattant qu'en en faisant justice! Il n'en coûte pas
+plus de les braver: c'est ce que je fais comme vous le voyez.
+
+Moscou s'enorgueillit du progrès de ses fabriques; les soieries russes
+luttent ici avec celles de l'Orient et de l'Occident. La ville des
+marchands, le Kitaigorod, ainsi que la rue surnommée le pont des
+Maréchaux, où se trouvent les boutiques les plus élégantes, sont comptés
+parmi les curiosités de cette capitale. Si j'en fais mention, c'est
+parce que je pense que les efforts du peuple russe pour s'affranchir du
+tribut qu'il paie à l'industrie des autres peuvent avoir de graves
+conséquences politiques en Europe.
+
+La liberté qui règne à Moscou n'est qu'une illusion; cependant on ne
+peut nier que, dans les rues de cette ville, il n'y ait des hommes qui
+paraissent se mouvoir spontanément, des hommes qui pour penser et pour
+agir n'attendent l'impulsion que d'eux-mêmes. Moscou est en cela bien
+différent de Pétersbourg.
+
+Parmi les causes de cette singularité je mets en première ligne la vaste
+étendue et les accidents du territoire au milieu duquel Moscou a pris
+racine. L'espace et l'inégalité (je prends ici ce mot dans toutes ses
+acceptions) sont des éléments de liberté, car l'égalité absolue est
+synonyme de tyrannie, puisque c'est la minorité mise sous le joug; la
+liberté et l'égalité s'excluent, à moins de réserves et de combinaisons
+plus ou moins habiles qui dénaturent ou neutralisent les choses tout en
+conservant les mots.
+
+Moscou reste comme enterré au milieu même du pays dont il est la
+capitale. De là le cachet d'originalité empreint sur ses édifices; de là
+l'air de liberté qui distingue ses habitants; de là enfin le peu de goût
+des Czars pour cette résidence à physionomie indépendante. Les Czars,
+ces anciens tyrans, mitigés par la mode, qui les a métamorphosés en
+Empereurs, bien plus, en hommes aimables, fuient Moscou. Ils préfèrent
+Pétersbourg malgré tous ses inconvénients, parce qu'ils ont besoin
+d'être en rapport continuel avec l'occident de l'Europe. La Russie,
+telle que Pierre-le-Grand l'a faite, ne se fie pas à elle-même pour
+vivre et pour s'instruire. À Moscou, on ne pourrait recevoir en sept
+jours des pacotilles d'anecdotes de Paris, et rester au courant des
+moindres commérages relatifs à la société, à la littérature éphémère de
+l'Europe. Ces détails, tout misérables qu'ils nous paraissent, sont
+cependant ce qui intéresse le plus la cour, et par conséquent la Russie.
+
+Si les neiges glacées et les neiges fondantes ne rendaient les chemins
+de fer nuls en ce pays pendant six et huit mois de l'année, vous verriez
+le gouvernement russe devancer les autres dans la construction de ces
+routes qui rapetissent la terre; car, plus que tout autre, il souffre de
+l'inconvénient des distances. Mais on aura beau multiplier les lignes de
+fer, augmenter la vitesse des transports, une vaste étendue de
+territoire est et sera toujours le plus grand obstacle à la circulation
+de la pensée, car le sol ne se laisse pas sillonner en tous sens comme
+la mer; l'eau, qui au premier coup d'œil paraît destinée à diviser les
+habitants de ce monde, est ce qui les unit. Merveilleux problème:
+l'homme prisonnier de Dieu n'en est pas moins le roi de la nature.
+
+Certes, si Moscou était un port de mer, ou seulement le centre d'un
+vaste réseau, de ces ornières de métal, conducteurs électriques de la
+pensée humaine, et qui semblent destinées à satisfaire quelques-unes des
+impatiences du siècle où nous vivons, on n'y verrait pas ce que j'ai vu
+hier au club anglais: des militaires de tout âge, des messieurs
+élégants, des hommes graves et de jeunes étourdis, faire le signe de la
+croix et se recueillir quelques instants avant de se mettre à table, non
+pas en famille; mais, à table d'hôte, entre hommes. Les personnes qui
+s'abstiennent de ce devoir religieux (il y en avait un assez grand
+nombre) regardaient faire les autres sans s'étonner: vous voyez bien
+qu'il y a encore huit cents bonnes lieues de Paris à Moscou.
+
+Le palais où ce club est installé me paraît grand et beau, tout
+l'établissement est conçu et dirigé convenablement; on y trouve à peu
+près ce qu'on trouve ailleurs dans les clubs. Ceci ne m'a pas surpris;
+mais ce que j'admire de très-bonne foi, c'est la piété des Russes. Et je
+l'ai dit à la personne qui m'avait présenté à ce cercle.
+
+Nous causions en tête à tête après le dîner, au fond du jardin du club.
+«Il ne faut pas nous juger sur l'apparence, me répondit mon introducteur
+qui est un Russe des plus éclairés, comme vous l'allez voir.--C'est
+justement cette apparence, repris-je, qui m'inspire de l'estime pour
+votre nation. Chez nous, on ne craint que l'hypocrisie; le cynisme est
+pourtant bien plus funeste aux sociétés.--Oui, mais il révolte moins les
+cœurs nobles.--Je le crois, repris-je, mais par quelle bizarrerie est-ce
+surtout l'incrédulité qui crie au sacrilége dès qu'elle suppose au fond
+du cœur d'un homme un peu moins de piété qu'il n'en affiche dans ses
+actes et dans ses paroles? Si nos philosophes étaient conséquents, ils
+toléreraient l'hypocrisie comme un des étais de la machine de l'État. La
+foi est plus tolérante.--Je ne m'attendais pas à vous entendre faire
+l'apologie de l'hypocrisie.--Je la déteste comme le plus odieux de tous
+les vices; mais je dis que ne nuisant à l'homme que dans ses rapports
+avec Dieu, l'hypocrisie est moins pernicieuse pour les sociétés que
+l'incrédulité effrontée, et je soutiens que les âmes vraiment pieuses
+ont seules le droit de la qualifier de profanation. Les esprits
+irréligieux, les hommes d'État philosophes devraient la traiter avec
+indulgence, et pourraient même s'en servir comme d'un puissant
+auxiliaire politique; néanmoins, c'est ce qui n'est arrivé en France que
+rarement, et à de longs intervalles, parce que la sincérité gauloise se
+refuse à tirer parti du mensonge pour gouverner les hommes; mais le
+génie calculateur d'une nation rivale a su se plier mieux que nous au
+joug des fictions salutaires. La politique de l'Angleterre, pays où
+règne l'esprit pratique par excellence, n'a-t-elle pas généreusement
+rémunéré chez elle l'inconséquence théologique et l'hypocrisie
+religieuse? L'Église anglicane est certes beaucoup moins réformée que ne
+l'est l'Église catholique, depuis que le concile de Trente a fait droit
+aux réclamations légitimes des princes et des peuples; il est absurde de
+détruire l'unité, sous prétexte d'abus, tout en perpétuant ces mêmes
+abus pour l'abolition desquels on s'est arrogé le funeste droit de faire
+secte; pourtant, cette Église fondée sur des contradictions patentes et
+appuyée par l'usurpation, aide encore aujourd'hui le pays à poursuivre
+la conquête du monde, et le pays la récompense par une protection
+hypocrite; cela peut paraître révoltant, mais c'est un moyen de force.
+Aussi je soutiens que ces inconséquences et ces hypocrisies monstrueuses
+aux yeux des hommes sincèrement religieux, ne sauraient choquer des
+philosophes ni des hommes d'État.--Vous ne prétendez pas dire qu'il n'y
+ait nuls chrétiens de bonne foi chez les anglicans?--Non, j'admets des
+exceptions, il y en a toujours à tout; je soutiens seulement que chez
+ces chrétiens-là, le grand nombre manque de logique, ce qui n'empêche
+pas, je vous le répète, que je n'envie pour la France la politique
+religieuse de l'Angleterre, de même qu'ici j'admire à chaque pas que je
+fais la pieuse soumission du peuple russe. Chez les Français, tout
+prêtre en crédit devient un oppresseur aux yeux des esprits forts qui
+gouvernent le pays en le désorganisant depuis tantôt cent trente ans,
+soit ouvertement par leur fanatisme révolutionnaire, soit tacitement par
+leur indifférence philosophique.»
+
+L'homme vraiment éclairé avec qui je causais parut réfléchir
+sérieusement; puis après un silence assez long, il reprit: «Je ne suis
+pas si loin que vous le pensez de partager votre opinion; car depuis
+l'expérience que j'ai acquise pendant mes voyages, une chose m'a
+toujours paru impliquer contradiction, c'est l'éloignement des libéraux
+pour la religion catholique. Je parle même de ceux qui se disent
+chrétiens. Comment ces esprits (il y en a qui raisonnent juste, et
+poussent les arguments jusqu'à leurs dernières conséquences), comment ne
+voient-ils pas qu'en renonçant à la religion romaine, ils se privent
+d'une garantie contre le despotisme local que tout gouvernement, de
+quelque nature qu'il soit, tend toujours à exercer chez soi?--Vous avez
+bien raison, répliquai-je; mais le monde se conduit par la routine; et
+pendant des siècles, les meilleurs esprits ont tellement crié contre
+l'intolérance et l'avidité de Rome, que personne encore n'a pu
+s'habituer chez nous à changer de point de vue, et à regarder le pape en
+sa qualité de chef spirituel de l'Église, comme l'immuable appui de la
+liberté religieuse dans toute la chrétienté; et en sa qualité de
+souverain temporel, comme une puissance vénérable, embarrassée dans ses
+devoirs de double nature, complication inévitable peut-être pour
+conserver son indépendance au vicaire de Jésus-Christ, dont la politique
+est devenue inoffensive au dehors, à force de faiblesse au dedans.
+Comment ne voit-on pas d'un coup d'œil qu'il suffirait qu'une nation fût
+sincèrement catholique pour devenir inévitablement l'adversaire de
+l'Angleterre, dont la puissance politique s'appuie uniquement sur
+l'hérésie? Que la France arbore et défende de toute la force de sa
+conviction la bannière de l'Église catholique, elle fait par cela seul,
+d'un bout du monde à l'autre, une guerre terrible à l'Angleterre. Ce
+sont de ces vérités qui devraient sauter aux yeux de tout le monde
+aujourd'hui, et qui pourtant n'ont frappé jusqu'à présent chez nous que
+l'esprit de quelques personnes intéressées, et dès lors sans autorité;
+car, et ceci est une autre bizarrerie de notre époque, on se figure en
+France qu'un homme a tort dès qu'on soupçonne qu'il a quelque intérêt à
+avoir raison: le bon sens aurait plus de crédit, s'il était bien prouvé
+qu'il ne rapporte jamais rien...
+
+«Tel est le désordre d'idées produit par cinquante ans de révolutions et
+cent ans et plus de cynisme philosophique et littéraire. N'ai-je pas
+raison de vous envier votre foi?
+
+--Mais le résultat de votre politique religieuse serait de mettre la
+nation aux pieds de ses prêtres.
+
+--Les exagérations pieuses ne sont pas ce que je vois de plus à redouter
+dans notre siècle; mais quand la piété des fidèles serait aussi
+menaçante qu'elle me le paraît peu, je ne reculerais pas pour cela
+devant les conséquences de mes principes; tout homme qui veut obtenir ou
+faire quelque chose de positif en ce monde, se met nécessairement aux
+pieds de quelqu'un, pour me servir de votre expression.
+
+--D'accord, mais j'aime encore mieux flatter le gouvernement des
+journalistes que celui des prêtres; la liberté de la pensée a plus
+d'avantages que d'inconvénients.
+
+--Si vous aviez vu de près, comme je les ai vus, la tyrannie de l'esprit
+et les résultats du pouvoir arbitraire de la plupart des hommes qui
+dirigent la presse périodique en France, vous ne vous contenteriez pas
+de ce beau mot: liberté de la pensée; vous demanderiez la chose, et
+bientôt vous reconnaîtriez que le sacerdoce des journalistes s'exerce
+avec autant de partialité et beaucoup moins de moralité que l'autorité
+des ecclésiastiques. Laissant un moment de côté la politique, allez
+demander aux journaux ce qui les décide dans la part de renommée qu'ils
+accordent à chacun... la moralité d'un pouvoir dépend de l'école par
+laquelle sont obligés de passer les hommes qui se destinent à en user.
+Or, vous ne croyez pas que l'école du journalisme soit plus capable
+d'inspirer des sentiments vraiment indépendants, vraiment humains, que
+ne l'est l'école sacerdotale. Toute la question est là; et la France
+d'aujourd'hui est appelée à la résoudre ainsi que bien d'autres
+questions, par des transactions conformes à l'esprit du temps; car
+quelle que soit l'opinion qui prévaudra, je me rassure en pensant que
+Dieu n'applique jamais rigoureusement la logique humaine au gouvernement
+de ce monde, et que les hommes à sentiments inflexibles, à idées
+absolues, exclusives, ne conservent que pendant bien peu de moments le
+pouvoir qu'ils usurpent quelquefois...
+
+«Mais laissons là les considérations générales, et donnez-moi une idée
+de l'état de la religion dans votre pays; dites-moi quelle est la
+culture d'esprit des hommes qui enseignent et qui expliquent l'Évangile
+en Russie?»
+
+Bien qu'adressée à un homme fort supérieur, cette question eût été
+indiscrète à Pétersbourg; à Moscou, je sentis qu'on pouvait la risquer
+par la raison qu'ici règne cette liberté mystérieuse dont on use sans
+s'en rendre compte, qu'on ne peut motiver ni définir, mais qui est
+réelle, quoique la trompeuse confiance qu'elle inspire puisse parfois se
+payer bien cher[51]. Voici en résumé ce que m'a répondu mon Russe
+philosophe: j'emploie le mot dans l'acception la plus favorable. Vous
+savez déjà de quelle nature sont ses opinions: après des années de
+séjour dans les divers pays de l'Europe il est revenu en Russie
+très-libéral, mais très-conséquent. Voici ce qu'il m'a dit:
+
+«On a toujours prêché fort peu dans les églises schismatiques, et chez
+nous, l'autorité politique et religieuse s'est opposée plus qu'ailleurs
+aux discussions théologiques; sitôt qu'on a voulu commencer à expliquer
+les questions débattues entre Rome et Byzance, le silence a été imposé
+aux deux partis. Les sujets de dispute ont si peu de gravité que la
+querelle ne peut se perpétuer qu'à force d'ignorance. Dans plusieurs
+institutions de filles et de garçons, à l'instar des jésuites, on a fait
+donner quelques instructions religieuses; mais l'usage de ces
+conférences n'est que toléré, et de temps à autre on l'abroge: un fait
+qui vous paraîtra incompréhensible, quoiqu'il soit positif, c'est que la
+religion n'est pas enseignée publiquement en Russie[52]. Il résulte de
+là une multitude de sectes dont le gouvernement ne vous laisse pas
+soupçonner l'existence.
+
+«Il y en a une qui tolère la polygamie: une autre va plus loin: elle
+pose en principes et met en pratique la communauté des femmes pour les
+hommes, et des hommes pour les femmes.
+
+«Il est défendu à nos prêtres d'écrire, même des chroniques: à chaque
+instant un paysan interprète un passage de la Bible, qui, pris isolément
+et appliqué à faux, donne aussitôt lieu à une nouvelle hérésie,
+calviniste le plus souvent. Quand le pope du village s'en aperçoit,
+l'hérésie a déjà gagné une partie des habitants de la commune, et grâce
+à l'opiniâtreté de l'ignorance, elle s'est même enracinée jusque chez
+les voisins: si le pope crie, aussitôt les paysans infectés sont envoyés
+en Sibérie, ce qui ruine le seigneur, lequel, s'il est prévoyant, fait
+taire le pope par plus d'un moyen; et quand, malgré tant de précautions,
+l'hérésie arrive au point d'éclater aux yeux de l'autorité suprême, le
+nombre des dissidents est si considérable qu'il n'est plus possible
+d'agir: la violence ébruiterait le mal sans l'étouffer, la persuasion
+ouvrirait la porte à la discussion, le pire des maux aux yeux du
+gouvernement absolu; on n'a donc recours qu'au silence qui cache le mal
+sans le guérir, et qui, au contraire, le favorise.
+
+«C'est par les divisions religieuses que périra l'Empire russe; aussi,
+nous envier, comme vous le faites, la puissance de la foi, c'est nous
+juger sans nous connaître!!»
+
+Telle est l'opinion des hommes les plus clairvoyants et les plus
+sincères que j'aie rencontrés en Russie...
+
+Un étranger digne de foi, établi depuis longtemps à Moscou, vient aussi
+de me raconter qu'un marchand de Pétersbourg le fit dîner, il y a
+quelques années, avec _ses trois femmes_; non pas ses concubines, ses
+femmes légitimes: ce marchand était un dissident, sectateur secret d'une
+nouvelle église. Je pense que les enfants que lui ont donnés ses trois
+épouses n'ont pas été reconnus pour légitimes par l'État, mais sa
+conscience de chrétien était tranquille.
+
+Si je tenais ce fait d'un homme du pays, je ne vous le raconterais pas,
+car vous savez qu'il est des Russes qui s'amusent à mentir pour dérouter
+les voyageurs trop curieux et trop crédules, ce qui ne laisse pas que
+d'entraver un métier difficile partout pour qui veut l'exercer en
+conscience, mais plus difficile ici que partout ailleurs: le métier
+d'observateur.
+
+Le corps des négociants est très-puissant, très-ancien et très-considéré
+à Moscou; l'existence de ces riches trafiquants rappelle la condition
+des marchands de l'Asie: nouveau rapport entre les mœurs moscovites et
+les usages de l'Orient, si bien retracés dans les contes arabes. Il y a
+tant de points de ressemblance entre Moscou et Bagdad, que lorsqu'on
+voyage en Russie, on perd la curiosité de voir la Perse: on la connaît.
+
+J'ai assisté à une fête populaire autour du monastère de Devitscheipol.
+Là les acteurs sont des soldats et des mugics; les spectateurs sont des
+gens du monde qui ne laissent pas que d'y venir en grand nombre. Les
+tentes et les baraques où l'on boit sont plantées près du cimetière: le
+culte des morts sert de prétexte au plaisir du peuple. La fête a lieu en
+commémoration de je ne sais quel saint dont on visite scrupuleusement
+les reliques et les images entre deux libations de _kwass_. Il se fait
+ce soir-là une consommation fabuleuse de cette boisson nationale.
+
+La Vierge miraculeuse de Smolensk, d'autres disent sa copie, est
+conservée dans ce couvent qui renferme huit églises.
+
+Vers la fin du jour, je suis entré dans la principale; elle m'a paru
+imposante: l'obscurité ajoutait à l'impression du lieu. Les nonnes ont
+le soin d'orner les autels de leurs chapelles, et elles s'acquittent
+très-exactement de ce devoir, le plus facile de leur état, sans doute;
+quant aux devoirs les plus difficiles, ils sont, à ce qu'on m'assure,
+assez mal observés, car s'il en faut croire des personnes bien
+instruites, la conduite des religieuses de Moscou n'est rien moins
+qu'édifiante.
+
+Cette église renferme les tombeaux de plusieurs Czarines et princesses,
+notamment celui de l'ambitieuse Sophie, sœur de Pierre-le-Grand, et le
+tombeau de la Czarine Eudoxie, la première épouse de ce prince. Cette
+malheureuse femme répudiée, je crois, en 1696, fut forcée de prendre le
+voile à Sousdal.
+
+L'Église catholique a tant de respect pour l'indissoluble nœud du
+mariage, qu'elle ne permet à une femme mariée de se faire religieuse que
+lorsque son époux entre en même temps dans les ordres ou prononce comme
+elle des vœux monastiques. Telle est la règle; mais chez nous comme
+ailleurs, les lois ont souvent plié sous les intérêts; toutefois,
+l'histoire atteste que le clergé catholique est encore celui qui, dans
+le monde entier, sait le mieux défendre les droits sacrés de
+l'indépendance religieuse contre les usurpations de la politique
+humaine.
+
+L'Impératrice nonne mourut à Moscou, au monastère de Devitscheipol, en
+1731.
+
+Le préau de l'église est en partie consacré au cimetière qui est beau.
+En général, les couvents russes ont plutôt l'air d'une agglomération de
+petites maisons, d'un quartier de ville muré que d'une retraite
+religieuse. Souvent détruits et rebâtis, ils ont une apparence moderne
+sous ce climat où rien ne dure, nul édifice ne peut résister ici à la
+guerre des éléments. Tout s'use en peu d'années et tout se refait à
+neuf; aussi le pays a-t-il l'apparence d'une colonie fondée de la
+veille. Le Kremlin seul semble destiné à braver le climat, et à vivre
+autant que l'Empire dont il est l'emblème et le boulevard.
+
+Mais si les couvents russes n'imposent pas par le style de
+l'architecture, l'idée de l'irrévocable est toujours solennel. En
+sortant de cette enceinte, je n'étais guère en train de me mêler à la
+foule dont le bruit m'importunait. La nuit montait jusqu'au faîte des
+églises; je me mis à examiner un des plus beaux sites de Moscou et des
+environs; dans cette ville, les points de vue abondent. Du milieu des
+rues, vous n'apercevez que les maisons qui les bordent; mais traversez
+une grande place, montez quelques degrés, ouvrez une fenêtre, sortez sur
+un balcon, sur une terrasse, vous découvrez aussitôt une ville nouvelle,
+immense, répandue sur des collines assez profondément séparées par des
+champs de blé, des étangs, des bois même: l'enceinte de cette cité est
+un pays, et ce pays se prolonge jusque vers des campagnes inégales, mais
+dont les ondulations ressemblent aux vagues de la mer. La mer, vue de
+loin, fait toujours l'effet d'une plaine, quelqu'agités que soient ses
+flots.
+
+Moscou est la ville des peintres de genre; mais les architectes, les
+sculpteurs et les peintres d'histoire n'ont rien à y voir, rien à y
+faire. Des masses d'édifices espacés dans des déserts y forment une
+multitude de jolis tableaux, et marquent hardiment les premiers plans
+des grands paysages qui rendent cette vieille capitale un lieu unique
+dans le monde, parce qu'elle est la seule grande cité qui, tout en se
+peuplant, soit encore restée pittoresque comme une campagne. On y compte
+autant de routes que de rues, de champs cultivés que de collines bâties,
+de vallons déserts que de places publiques. Sitôt qu'on s'éloigne du
+centre on se trouve dans un amas de villages, d'étangs, de forêts plutôt
+que dans une ville: ici vous apercevez de distance en distance
+d'imposants monastères qui s'élèvent, avec leurs multitudes d'églises et
+de clochers; là vous voyez des coteaux bâtis, d'autres coteaux
+ensemencés, ailleurs une rivière presqu'à sec en été; un peu plus loin
+ce sont des îles d'édifices extraordinaires autant que variés; des
+salles de spectacle avec leurs péristyles antiques sont environnées de
+palais de bois, les seules habitations d'architecture nationale, et
+toutes ces masses de constructions diverses sont à moitié cachées sous
+la verdure; enfin cette poétique décoration est toujours dominée par le
+vieux Kremlin aux murailles dentelées, aux tours extraordinaires et dont
+la couronne rappelle la tête chenue des chênes d'une forêt. Ce Parthénon
+des Slaves commande et protége Moscou; on dirait d'un doge de Venise
+assis au milieu de son sénat.
+
+Ce soir les tentes où s'entassaient les promeneurs de Devitscheipol
+étaient empestées de senteurs diverses dont le mélange produisait un air
+fétide; c'était du cuir de Russie parfumé, c'était des boissons
+spiritueuses, de la bière aigre, du chou, c'était de la graisse aux
+bottes des Cosaques, du musc et de l'ambre sur la personne de quelques
+seigneurs venus là par désœuvrement, et qui paraissaient décidés à
+s'ennuyer, ne fût-ce que par orgueil aristocratique; il m'eût été
+impossible de respirer longtemps cet air méphitique.
+
+Le plus grand des plaisirs de ce peuple, c'est l'ivresse, autrement dit,
+l'oubli. Pauvres gens! il leur faut rêver pour être heureux; mais ce qui
+prouve l'humeur débonnaire des Russes, c'est que lorsque des mugics se
+grisent, ces hommes, tout abrutis qu'ils sont, s'attendrissent au lieu
+de se battre et de s'entre-tuer selon l'usage des ivrognes de nos pays;
+ils pleurent et s'embrassent: intéressante et curieuse nation!... il
+serait doux de la rendre heureuse. Mais la tâche est rude, pour ne pas
+dire impossible à remplir. Trouvez-moi le moyen de satisfaire les vagues
+désirs d'un géant, jeune, paresseux, ignorant, ambitieux et garrotté au
+point de ne pouvoir bouger ni des pieds ni des mains!... Jamais je ne
+m'attendris sur le sort du peuple de ce pays sans plaindre également
+l'homme tout-puissant qui le gouverne.
+
+Je m'éloignai des tavernes et me mis à parcourir la place: des nuées de
+promeneurs y soulevaient des flots de poussière. L'été d'Athènes est
+long, mais les jours en sont courts, et, grâce à la brise de mer, l'air
+n'y est guère plus chaud qu'il l'est à Moscou pendant le rapide été du
+Nord. Cette saison est en Russie d'une chaleur insupportable; elle tire
+à sa fin, la nuit revient et l'hiver la suit à grands pas; il va me
+forcer d'abréger mon séjour, malgré l'intérêt que je trouverais à
+prolonger ce voyage.
+
+On ne souffre pas du froid à Moscou, c'est le refrain de tous les
+apologistes du climat de la Russie; peut-être disent-ils vrai, mais huit
+mois d'emprisonnement, de fourrures, de doubles fenêtres et de
+précautions pour se garantir d'une gelée de 15 à 30 degrés, n'y a-t-il
+pas là de quoi nous faire hésiter?
+
+Le couvent de Devitscheipol est situé près de la Moskowa qu'il domine;
+le champ de foire, comme on dit en Normandie, c'est-à-dire la place où
+se donne la fête, est un terrain vague, descendant en pente, tantôt
+douce, tantôt rapide, jusqu'au lit de la rivière qui, cette année,
+ressemble à une route inégalement large, sablonneuse, sillonnée dans
+toute sa longueur par un filet d'eau. D'un côté vers la campagne,
+s'élèvent les tours du couvent qui bornent l'espace, et du côté opposé
+apparaissent les édifices du vieux Moscou, qu'on entrevoit dans le
+lointain; les échappées de vue sur la plaine et les masses de maisons
+coupées par des masses d'arbres, les planches grises des cabanes à côté
+du plâtre et de la chaux des splendides palais, les lointaines forêts de
+pins entourant la ville d'une ceinture de deuil, les teintes lentement
+décroissantes d'un long crépuscule: tout concourt ici à grandir l'effet
+des monotones paysages du Nord. C'est triste, mais c'est imposant. Il y
+a là une poésie écrite dans une langue mystérieuse que nous ne
+connaissons pas: en foulant cette terre opprimée, j'écoute sans les
+comprendre les lamentations d'un Jérémie ignoré; le despotisme doit
+enfanter ses prophètes: l'avenir est le paradis des esclaves et l'enfer
+des tyrans! quelques notes d'un chant douloureux, des regards obliques,
+fourbes, furtifs, rusés, me font interpréter la pensée qui germe dans le
+cœur de ce peuple; mais le temps et la jeunesse, qui bien qu'on la
+calomnie, est plus favorable à l'étude que ne l'est l'âge mûr,
+pourraient seuls m'enseigner nettement tous les mystères de cette poésie
+de la douleur.
+
+À défaut de documents positifs je m'amuse au lieu de m'instruire; la
+physionomie du peuple, son costume moitié oriental, moitié finlandais,
+contribuent incessamment à divertir le voyageur; je m'applaudis d'être
+venu à cette fête si peu gaie, mais si différente de tout ce que j'ai vu
+ailleurs.
+
+Les Cosaques se trouvaient mêlés en grand nombre parmi les promeneurs et
+les buveurs qui remplissaient la place. Ils formaient des groupes
+silencieux autour de quelques chanteurs dont les voix perçantes
+psalmodiaient des paroles mélancoliques sur une mélodie très-douce,
+quoique le rhythme en soit fortement marqué. Cet air est le chant
+national des Cosaques du Don. Il a quelque analogie avec la vieille
+mélodie des folies d'Espagne; mais il est plus triste, c'est doux et
+pénétrant comme la tenue du rossignol quand on l'entend de loin, la
+nuit, au fond des bois. Quelquefois les assistants répétaient en chœur
+les dernières paroles de la strophe.
+
+En voici la traduction en prose vers par vers, qu'un Russe vient de
+m'apporter.
+
+ LE JEUNE COSAQUE.
+
+ Ils poussent le cri d'alarme,
+ J'entends mon cheval frapper la terre;
+ Je l'entends hennir,
+ Ne me retiens pas.
+
+ LA JEUNE FILLE.
+
+ Laisse les autres courir à la mort,
+ Toi, trop jeune et trop doux,
+ Tu veilleras encore cette fois sur notre chaumière;
+ Tu ne passeras pas le Don.
+
+ LE JEUNE COSAQUE.
+
+ L'ennemi, l'ennemi, aux armes!...
+ Je vais me battre pour vous;
+ Doux avec toi, fier avec l'ennemi,
+ Je suis jeune, mais j'ai du courage,
+ Le vieux Cosaque rougirait de honte et de colère
+ S'il partait sans moi.
+
+ LA JEUNE FILLE.
+
+ Vois ta mère pleurer,
+ Vois ses genoux trembler;
+ C'est elle et moi que va frapper ta lance
+ Avant d'avoir atteint l'ennemi.
+
+ LE JEUNE COSAQUE.
+
+ En racontant la campagne,
+ On me nommerait comme un lâche;
+ Si je meurs, mon nom célébré par mes frères,
+ Te consolera de ma mort.
+
+ LA JEUNE FILLE.
+
+ Non, le même tombeau nous réunira:
+ Si tu meurs, je te suivrai,
+ Tu pars seul, mais nous succomberons ensemble,
+ Adieu; je n'ai plus de pleurs.
+
+Le sens de ces paroles me paraît moderne, mais la mélodie leur prête un
+charme d'ancienneté, de simplicité qui fait que je passerais des heures
+sans ennui à les entendre répéter par les voix du pays.
+
+À chaque refrain, l'effet augmente: autrefois on dansait à Paris un pas
+russe que cette musique me rappelle. Mais sur les lieux, les mélodies
+nationales produisent une tout autre impression; au bout de quelques
+couplets on se sent pénétré d'un attendrissement irrésistible.
+
+Il y a plus de mélancolie que de passion dans le chant des peuples du
+Nord; mais l'impression qu'il cause ne peut s'oublier, tandis qu'une
+émotion plus vive s'évanouit bientôt. La mélancolie dure plus longtemps
+que la passion. Après avoir écouté cet air plusieurs fois, je le
+trouvais moins monotone et plus expressif; c'est l'effet que produit
+ordinairement la musique simple, la répétition lui donne une puissance
+nouvelle. Les Cosaques de l'Oural ont aussi des chants particuliers; je
+regrette de ne les avoir pas entendus.
+
+Cette race d'hommes mériterait une étude à part; mais ce travail n'est
+pas facile à faire pour un étranger pressé comme je le suis; les
+Cosaques, mariés pour la plupart, sont une famille militaire, une horde
+domptée plutôt qu'une troupe assujettie à la discipline du régiment.
+Attachés à leurs chefs comme un chien l'est à son maître, ils obéissent
+au commandement avec plus d'affection et moins de servilité que les
+autres soldats russes. Dans un pays où rien n'est défini, ils se croient
+les alliés, ils ne se sentent pas les esclaves du gouvernement Impérial.
+Leur agilité, leurs habitudes nomades, la vitesse et le nerf de leurs
+chevaux, la patience et l'adresse de l'homme et de la bête identifiés
+l'un à l'autre, endurcis ensemble à la fatigue, aux privations, sont une
+puissance. On ne peut s'empêcher d'admirer quel instinct géographique
+aide ces sauvages éclaireurs de l'armée à se guider sans routes dans les
+contrées qu'ils envahissent: dans les plus désertes, les plus stériles,
+comme dans les plus civilisées et les plus peuplées. À la guerre, ce
+seul nom de Cosaque ne répand-il pas d'avance la terreur chez les
+ennemis? Des généraux qui savent bien employer une telle cavalerie
+légère ont un grand moyen d'action que n'ont pas les capitaines des
+armées plus civilisées.
+
+Les Cosaques sont, dit-on, d'un naturel doux; ils ont plus de
+sensibilité qu'on n'aurait droit d'en attendre d'un peuple aussi
+grossier; mais l'excès de leur ignorance me fait de la peine pour eux et
+pour leurs maîtres.
+
+Quand je me rappelle le parti que les officiers tirent ici de la
+crédulité du soldat, tout ce que j'ai de dignité dans l'âme se révolte
+contre un gouvernement qui descend à de tels subterfuges, ou qui ne
+punit pas ceux de ses serviteurs qui osent y recourir.
+
+Je tiens de bonne part que plusieurs chefs des Cosaques conduisant leurs
+hommes hors du pays, lors de la guerre de 1814 à 1815, leur disaient:
+«Tuez beaucoup d'ennemis, frappez vos adversaires sans crainte. Si vous
+mourez dans le combat, vous serez avant trois jours revenus auprès de
+vos femmes et de vos enfants; vous ressusciterez en chair et en os,
+corps et âme, qu'avez-vous donc à redouter?»
+
+Des hommes habitués à reconnaître la voix de Dieu le Père dans celle de
+leurs officiers, prenaient à la lettre les promesses qu'on leur faisait,
+et se battaient avec l'espèce de courage que vous leur connaissez:
+c'est-à-dire qu'ils fuient en maraudeurs tant qu'ils peuvent échapper au
+danger; mais si la mort est inévitable ils l'affrontent en soldats.
+
+Quant à moi, s'il fallait nécessairement recourir à de tels moyens ou à
+des moyens semblables pour conduire ces pauvres braves gens, je ne
+consentirais pas à rester huit jours leur officier. Tromper les hommes,
+dût le mensonge créer des héros, me paraîtrait une tâche indigne d'eux
+et de moi; je veux bien user du courage de ceux que je commande, mais je
+veux pouvoir l'admirer tout en en profitant; les exciter par des moyens
+légitimes à braver le danger, c'est le devoir d'un chef; les décider à
+mourir en leur cachant la mort, c'est ôter la vertu à leur courage, la
+dignité morale à leur dévouement; c'est agir en escamoteur d'âmes:
+escobarderie militaire qui ne vaut pas mieux qu'une escobarderie
+religieuse. Si la guerre excusait tout comme certaines gens le
+prétendent, qui excuserait la guerre?
+
+Mais peut-on se figurer sans épouvante et sans dégoût l'état moral d'une
+nation dont les armées étaient dirigées de la sorte il n'y a pas
+vingt-cinq ans? Ce qui se passe aujourd'hui, je l'ignore et je crains de
+l'apprendre.
+
+Ce trait est venu à ma connaissance, mais vous pouvez penser combien
+d'autres ruses pires que celle-ci peut-être ou semblables à celle-ci, me
+sont restées inconnues. Quand une fois on a recours à la puérilité pour
+gouverner les hommes, où peut-on s'arrêter? Toutefois la supercherie n'a
+qu'un effet borné; mais un mensonge par campagne et la machine de l'État
+marche: à chaque guerre suffit sa fraude.
+
+Je finis par une fable qui semble avoir été faite exprès pour justifier
+ma colère. L'idée est d'un Polonais, l'évêque de Warmie, fameux par son
+esprit, sous le règne de Frédéric II; l'imitation en français est du
+comte Elzéar de Sabran.
+
+ L'ATTELAGE.--FABLE.
+
+ Un habile cocher menait un équipage,
+ Avec quatre chevaux par couples attelés;
+ Après les avoir muselés,
+ En les guidant il leur tint ce langage:
+ Ne vous laissez pas devancer,
+ Disait-il à ceux de derrière;
+ Ne vous laissez pas dépasser,
+ Ni même atteindre, en si belle carrière,
+ Disait-il à ceux de devant,
+ Qui l'écoutaient le nez au vent;
+ Un passant dans cette occurrence,
+ Lui dit alors à ce propos:
+ Vous trompez ces pauvres chevaux.
+ Il est vrai, reprit-il, mais la voiture avance.
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Ceci répond à une lettre reçue de Paris.]
+
+[2: _Voir_ le portrait des Russes, lettre trente-deuxième, Moscou.]
+
+[3: _Voyez_ l'épigraphe tome Ier et la conclusion tome IV.]
+
+[4: Les Russes, superficiels en tout, ne sont profonds que dans l'art de
+feindre.]
+
+[5: _Voyez_ la description de Moscou.]
+
+[6: Voyez _la Russie, la Pologne et la Finlande_, par M. J. H.
+Schnitzler. Paris, chez Jules Renouard, 1835, p. 193.--Je dois dire une
+fois pour toutes que ce bon et utile ouvrage, protégé à Pétersbourg, est
+extrêmement partial, du moins dans la forme du langage, condition
+nécessaire si l'on veut faire tolérer en Russie ce qu'on écrit touchant
+ce pays.]
+
+[7: _Voyez_ pour les nomenclatures, les mesures, les monuments et pour
+toute la partie technique de la description des lieux, la statistique de
+Schnitzler, page 200.]
+
+[8: _Voyez_ tome III, la lettre vingt-troisième.]
+
+[9: _Voyez_ dans l'Appendice, tome IV, l'histoire de l'emprisonnement
+d'un Français, de M. Pernet, à Moscou.]
+
+[10: _Voir_ lettre dix-huitième la description du costume de Fedor par
+le prince *** dans l'histoire de Thelenef.]
+
+[11: _Voyez_ l'histoire de Thelenef dans la lettre dix-huitième.]
+
+[12: «Pierre Ier, en joignant par un canal la Msta à la Twer, avait
+établi une communication entre la mer Caspienne et le lac Ladoga,
+c'est-à-dire entre les rivages de la Perse et ceux de la mer Baltique;
+mais le lac, souvent orageux, est hérissé d'écueils, sur lesquels la
+Russie perdait chaque année un grand nombre de bâtiments. L'Empereur
+Pierre Ier conçut le projet d'épargner au commerce ce passage funeste en
+réunissant, par un nouveau canal, le Volkof à la Néva. Il commença les
+travaux; mais il fut mal secondé. Les ingénieurs qui obtinrent sa
+confiance se trompèrent et le trompèrent lui-même; les nivellements
+furent mal pris, et cet ouvrage utile ne fut terminé que sous le règne
+de Pierre II.»
+
+(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
+Pierre Charles l'Évêque, 4e édition, publiée par Malte-Brun, Depping.)
+
+Si j'insère ici cet extrait, c'est par un sentiment d'équité. Je juge
+Pierre Ier d'une manière différente de la plupart des écrivains, et j'ai
+trouvé juste de citer, à propos des travaux qui font honneur aux règnes
+suivants, un trait propre à mettre en relief la sagacité d'esprit du
+fondateur de l'Empire russe moderne. Il s'est trompé en général dans la
+direction de sa politique intérieure, mais il apportait un jugement sûr,
+un tact fin dans les détails de l'administration.]
+
+[13: _Voyez_ tome II. treizième lettre, conversation de l'Empereur.]
+
+[14: À quoi servent les institutions dans un pays où le gouvernement est
+au-dessus des lois, où le peuple languit dans l'oppression à côté de la
+justice, qui lui est montrée de loin comme on présente un morceau friand
+à un chien qu'on bat s'il ose en approcher, comme une curiosité qui
+subsiste à condition que personne n'y touche. On croit rêver quand sous
+un régime aussi cruellement arbitraire, on lit dans la brochure de M. J.
+Tolstoï, intitulée: _Coup d'œil sur la législature russe_, suivi d'un
+léger aperçu sur l'administration de ce pays, ces paroles dérisoires:
+«C'est elle (l'Impératrice Élisabeth) qui décréta l'abolition de la
+peine de mort; cette question si difficile à résoudre, que les
+publicistes les plus éclairés, les criminalistes et les jurisconsultes
+de nos jours ont examinée, controversée et débattue sous toutes ses
+faces sans parvenir à en trouver la solution, Élisabeth l'a résolue il y
+a environ un siècle dans un pays qu'on ne cesse de représenter comme une
+terre barbare.» Ce chant de triomphe exécuté d'un air si délibéré nous
+donne un échantillon de la manière dont les Russes comprennent la
+civilisation. En fait de progrès politique et législatif, la Russie
+jusqu'à présent s'est contentée du mot; à la manière dont les lois sont
+observées dans ce pays on ne risque rien de les faire douces. C'est
+ainsi que par un système opposé on les faisait sévères dans l'Europe
+occidentale du moyen âge et avec tout aussi peu de succès! On devrait
+dire aux Russes: commencez par décréter la permission de vivre, vous
+raffinerez ensuite sur le code pénal.
+
+En 1836, la sœur d'un M. Pawlof, employé dans je ne sais quelle
+administration, avait été séduite par un jeune homme qui refusait de
+l'épouser, malgré les sommations du frère. Celui-ci apprenant que le
+séducteur allait épouser une autre femme, attend le fiancé à la porte de
+sa maison au moment où le cortége revient de la messe et il poignarde le
+marié. Le lendemain, Pawlof fut dégradé, il allait subir la peine légale
+de l'exil, lorsque l'Empereur, mieux informé, casse l'arrêt de
+l'Empereur mal informé!... Le surlendemain, l'assassin est réhabilité.
+
+Lors de l'affaire d'Alibaud, un Russe, qui n'est pas un paysan puisqu'il
+est le neveu d'un des grands seigneurs les plus spirituels de la Russie,
+déclamait contre le gouvernement français: quel pays, s'écriait-il;
+juger un pareil monstre!... que ne l'exécutait-on le lendemain de
+son attentat!!...
+
+Voilà l'idée que les Russes se font du respect qu'on doit à la justice
+et au monarque.
+
+La courte brochure de M. J. Tolstoï n'est qu'un hymne en prose en
+l'honneur du despotisme, qu'il confond sans cesse, soit à dessein, soit
+naïvement, avec la monarchie tempérée; cet ouvrage est précieux par les
+aveux qui s'y trouvent renfermés sous la forme de louanges: il a
+d'ailleurs un caractère officiel comme tout ce que publient les Russes
+qui veulent continuer de vivre dans leur pays. Voici quelques exemples
+de cette flatterie innocente qui ailleurs s'appellerait insulte; mais
+ici l'encens n'est pas raffiné. L'auteur loue l'Empereur Nicolas des
+réformes introduites par ce prince dans le code des lois russes: grâce à
+ces améliorations, dit-il, _aucun noble ne pourra désormais être mis aux
+fers quelle que soit sa condamnation_. Ce titre de gloire du
+législateur, rapproché des actes de l'Empereur, et particulièrement des
+faits que vous venez de lire, vous donne la mesure de la confiance que
+vous pouvez accorder aux lois de ce pays et à ceux qui
+s'enorgueillissent tantôt de leur douceur, tantôt de leur efficacité.
+Ailleurs le même courtisan..., j'allais dire écrivain, poursuit son
+cours de louanges et nous exalte en ces termes ce qu'il prend pour la
+constitution de son malheureux pays: «En Russie, la loi qui émane
+directement du souverain, acquiert plus de force que les lois qui
+proviennent des assemblées délibérantes par la raison qu'il y a un
+_sentiment religieux_ attaché à tout ce qui dérive de ce principe,
+l'Empereur _étant le chef-né de la religion du pays_; et le peuple que
+des doctrines _déicides_ n'ont pas encore entamé, considère comme sacré
+tout ce qui découle de cette source.»
+
+La sécurité avec laquelle cette flatterie est dispensée rend toute
+remarque superflue, nulle satire ne pourrait porter coup après de tels
+éloges. Le choix du point de vue de l'écrivain, homme du monde, homme
+d'esprit, homme d'affaires, vous en apprend plus sur la législation de
+son pays, ou plutôt sur la confusion religieuse, politique et juridique
+qu'on appelle l'ordre social en Russie, sur la vie civile, sur l'esprit,
+les opinions et les mœurs des Russes que tout ce que j'essaierais de
+vous développer dans des volumes de réflexions.]
+
+[15: Je n'ai pas cette crainte en publiant mon voyage, car ayant écrit
+librement mon opinion sur toutes choses, je ne puis être soupçonné de
+parler, en cette circonstance, à la prière d'une famille ou d'une
+personne.]
+
+[16: Je pensais, non sans fondement, que ces flatteries circonstanciées
+saisies à la frontière assureraient ma tranquillité pendant le reste de
+mon voyage.]
+
+[17: _Voir_ pour la description de ce qui reste de cette ville célèbre
+la relation écrite au retour de Moscou.]
+
+[18: Il y a un peu plus de cent ans que les femmes russes vivaient
+renfermées.]
+
+[19: Il n'y a rien qu'un Empereur de Russie ne puisse mettre à la mode
+dans son pays; à Milan, si le vice-roi protége un artiste, celui-ci est
+perdu de réputation et sifflé impitoyablement.]
+
+[20:
+
+ Milan, ce 1er janvier 1842.
+
+Trois années ne se sont pas encore écoulées depuis le jour que cette
+lettre fut écrite, et madame la comtesse O'Donnell à qui elle était
+adressée, n'existe plus; à peine arrivée jusqu'au milieu de la vie, elle
+est morte, quasi subitement, sans presque avoir été malade, sans pouvoir
+préparer sa famille, ses amis à la douleur de la perdre.
+
+Nous qui comptions sur ses soins ingénieux pour nous consoler dans les
+inévitables chagrins de la vieillesse, faut-il que nous l'ayons vue,
+jeune encore, aimée, entourée, nous devancer sur cette pente que nous
+descendrons vieux et délaissés en regrettant à chaque pas l'appui que
+nous promettait son cœur généreux, son charmant esprit?
+
+Hélas! sans craindre désormais de la compromettre en lui adressant mes
+jugements sur le singulier pays que je décris, je mets ici son nom à
+l'abri du tombeau. Aussi ce nom paraîtra-t-il seul cette fois parmi les
+lettres que je publierai.
+
+C'est celui d'une des femmes les plus aimables, les plus spirituelles
+que j'aie connues; elle était en même temps l'une des plus dignes
+d'inspirer, comme des plus capables d'éprouver une amitié véritable.
+Elle savait à la fois diriger hardiment et doucement embellir la vie de
+ses amis; sa raison courageuse lui inspirait les conseils les plus
+sages, son cœur lui dictait les résolutions les plus nobles, les plus
+fortes; et la gaieté de son esprit rendait l'existence facile aux plus
+malheureux; comment désespérer de l'avenir quand on rit du présent?
+
+C'était un caractère sérieux, un esprit léger, piquant, aussi prompt à
+la réplique, qu'indépendant dans ses aperçus; esprit plein de ressort,
+esprit imprévu comme les circonstances qui provoquaient ses saillies;
+esprit toujours prêt à répondre au besoin qu'on avait de lui, et qu'il
+avait de lui-même, car ses reparties étaient parfois une défense
+terrible.
+
+Ennemie éclairée de toute affectation, elle compatissait à la faiblesse;
+elle usait avec discernement des armes que lui fournissait sa
+pénétration naturelle; équitable jusque dans ses plaisanteries, juste
+même dans ses vivacités, elle ne frappait que sur les ridicules
+évitables; douée d'un jugement droit et en même temps exempte de toute
+pédanterie, elle rectifiait les préjugés des autres avec une adresse
+d'autant plus efficace qu'elle était mieux cachée; sans la sincérité du
+sentiment qui la guidait dans ce travail bienfaisant, on aurait pris son
+habile instinct, son goût sûr et délicat pour de l'art, tant elle
+réussissait à corriger les défauts, et même à redresser les torts sans
+blesser les personnes. Mais cet art était de la bonté. Sa finesse ne lui
+a jamais servi qu'à réaliser les désirs bienveillants de son cœur.
+
+Lorsqu'elle croyait de son devoir d'éclairer la raison d'un ami elle
+disait des vérités sévères sans irriter l'amour-propre, car sa franchise
+était une preuve d'intérêt, et rien n'était plus flatteur que de
+l'intéresser, parce qu'elle avait l'âme trop noble pour n'être pas
+indépendante; exclusive dans ses affections, elle jugeait ce qu'elle
+aimait; car elle avait l'esprit d'une rare justesse, qualité sans
+laquelle toutes les autres sont perdues.
+
+Ce qu'elle montrait de son caractère était agréable, ce qu'elle en
+cachait était attachant; elle avait toujours l'envie de faire du bien,
+mais elle n'avouait ordinairement que celle d'amuser et de plaire.
+
+D'autant plus ingénu, plus élégant, plus libre dans ses allures qu'il
+s'appliquait moins à produire, son esprit aimait à se jeter par la
+fenêtre comme l'or des riches. Elle disait qu'elle jouissait mieux du
+talent des autres, parce qu'elle ne possédait que celui de l'apprécier.
+
+La vie de famille lui avait fourni d'abord plus qu'à personne les
+exemples nécessaires et les occasions favorables au développement de
+cette aimable disposition innée à jouir sincèrement des productions
+d'autrui[21], faculté qu'elle sut exercer ensuite d'une manière
+gracieuse au profit de tout le monde.
+
+Toutefois, on se serait trompé si l'on eût pris au mot sa modestie
+naturelle: un esprit si fécond en aperçus fins, en expressions
+originales et pittoresques, brillant parmi les plus brillants,
+prime-sautier, comme dirait Montaigne, équivaut bien au talent; c'était
+l'esprit de conversation de la société parisienne au meilleur temps,
+mais appliqué à juger notre époque qu'elle comprenait comme un
+philosophe, et peignait comme un miroir. Tant de qualités diverses, tant
+de solidité de caractère, de bonté de cœur, de mouvement d'esprit, un si
+heureux mélange de raison et de gaieté faisait d'elle un des types de
+ces femmes françaises, qui avec leur énergie cachée sous des grâces dont
+elles seules ont le secret sont selon les temps des coquettes
+séduisantes ou des héros. Les révolutions éprouvent le fond des cœurs et
+mettent au jour les vertus ignorées.
+
+Naturellement obligeante, elle était heureuse du bien qu'elle faisait
+plus que des services qu'on lui rendait et pourtant... faculté rare!...
+elle avait poussé la délicatesse de l'amitié au point d'apprendre à
+recevoir aussi bien qu'à donner; c'est avoir atteint la perfection du
+sentiment.
+
+Veillant de près et de loin sur ses amis, sans jamais les importuner de
+sa sollicitude; toujours sincère avec elle-même et patiente envers les
+autres; résignée à leurs imperfections comme à la nécessité, cachant
+avec un soin contraire à celui que prennent les femmes ordinaires, une
+sagesse profonde sous la légèreté du discours, elle voyait les hommes
+comme ils sont, et les choses du côté consolant. Ceux qui l'ont connue,
+savent aussi bien que moi tout ce qu'il y avait de philosophie, de
+courage dans sa manière prompte et simple de se soumettre aux
+circonstances, et de charité, d'élévation, de pénétration dans ses
+jugements sur les caractères.
+
+Eclairée sur les objets de ses affections, elle les aimait malgré leurs
+défauts qu'elle ne cherchait à cacher qu'aux yeux du monde, elle les
+aimait dans leurs succès comme dans leurs revers, car elle était exempte
+d'envie, et ce qui est plus rare, et plus beau, elle savait en même
+temps s'abstenir de toute générosité de parade.
+
+Ses procédés envers les amis malheureux paraissaient le résultat d'une
+douce inspiration plutôt que le produit d'un calcul de vertu formulé
+d'avance: rien en elle n'annonçait la contrainte, et tout avait le
+charme du naturel: mère, fille, sœur, amie excellente, elle n'employait
+sa vie qu'à faire du bien aux personnes qui lui étaient chères, et loin
+de se vanter de tant de dévouement, elle était la dernière à
+s'apercevoir des sacrifices qu'elle faisait; elle en obtenait le prix
+sans le demander; enfin on pardonnait en elle ce qu'on hait dans les
+autres: la jalousie; elle était jalouse.. mais seulement des affections
+et jamais des avantages; cette inquiétude exempte d'exigence et de
+vanité désarmait les cœurs les plus fiers et les attachait sans les
+révolter: l'envie inspire le mépris, la jalousie mérite la compassion.
+
+Telle était la femme à qui j'écrivais cette lettre au moment d'entrer à
+Moscou; celui qui m'aurait dit alors qu'avant de la publier j'y
+ajouterais une si triste note, m'aurait découragé pour tout le reste du
+voyage.
+
+Elle était si aimée, si vivante, qu'on ne peut croire à sa mort, même en
+la pleurant. Elle revit dans tous nos souvenirs; chacun de nos plaisirs,
+chacune de nos peines, la font renaître dans notre imagination, et
+désormais notre vie ne sera qu'une continuelle évocation de cette vie
+que nous n'eussions jamais dû voir s'éteindre.
+
+Ce n'est pas moi seul que je désigne ici par ce mot _nous_, je parle
+pour tous ceux qui l'ont aimée, c'est-à-dire bien connue, pour sa
+famille, surtout pour sa mère qui lui ressemble, et je suis assuré que
+malgré la distance qui nous sépare en ce moment ils retrouveront une
+partie de leurs sentiments dans l'expression des miens.]
+
+[21: Madame O'Donnell était fille de madame Sophie Gay et sœur de madame
+Delphine de Girardin.]
+
+[22: _Les salons d'une femme_, expression nouvellement empruntée aux
+restaurateurs par les gens du grand monde.]
+
+[23: Le dernier patriarche de Moscou. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[24: L'Empereur. (_Ibid._)]
+
+[25: Peu s'en fallut que ce malheur auquel je croyais avoir échappé ne
+m'arrivât. Le mal d'yeux qui commençait, quand j'écrivais cette lettre,
+n'a fait qu'augmenter pendant tout mon séjour à Moscou et plus loin;
+enfin, au retour de la foire de Nijni, il a dégénéré en une ophthalmie
+dont je me ressens encore.]
+
+[26: Schnitzler, dans sa statistique, décrit ainsi le territoire du
+gouvernement de Moscou; je copie littéralement:
+
+«Généralement le sol est maigre, fangeux et peu fertile, et quoique près
+de la moitié de sa surface soit en culture, il n'est nullement
+proportionné à la population et ne donne qu'un produit très-médiocre,
+insuffisant pour la consommation,» etc., etc. (_La Russie, la Pologne et
+la Finlande_, par M. J. H. Schnitzler, Paris, chez J. Renouard, 1835.
+Page 37.)]
+
+[27: C'est le titre qu'on donnait alors aux grands-ducs de Moscou.
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[28: Le palais d'hiver à Pétersbourg fut brûlé le 29 décembre 1837.]
+
+[29: Karamsin n'a sûrement pas cherché à exagérer ce qui pouvait
+déplaire à de tels juges.]
+
+[30: M. de Tolstoï, que j'ai cité ailleurs, expose en ces termes la
+doctrine des hommes politiques de son pays:
+
+«Et qu'on ne dise pas qu'un seul homme peut faillir, que ses aberrations
+peuvent amener de graves catastrophes, d'autant plus qu'aucune
+responsabilité ne domine ses actes.
+
+[...]
+
+«Est-il possible d'admettre l'absence du sentiment patriotique dans un
+homme appelé par la Providence à gouverner ses semblables? un tel prince
+serait une exception monstrueuse.
+
+«Pour ce qui regarde la responsabilité, elle existe dans la malédiction
+des peuples[31] et dans les tables de l'histoire qui burine sans pitié
+les méfaits des puissants de la terre. Où en serait l'Empire de Russie
+si Pierre-le-Grand eût été gêné dans l'exercice de son pouvoir?
+
+«Où en seraient les Russes, si des députés se réunissaient chaque année
+pour passer six mois à délibérer sur des mesures dont la plupart d'entre
+eux n'ont aucune idée? Car la science gouvernementale n'est pas innée;
+et que deviendrions-nous, si nous n'avions pas à la tête des destinées
+de la Russie un monarque dont la pensée sage et énergique, _libre de
+tout contrôle_, n'est dirigée que vers un seul but: le bonheur de la
+Russie[32]?» (_Coup d'œil sur la Législation russe_. Pages 143, 144.)]
+
+[31: Elle n'existe pas dans un pays où l'on bénit la tyrannie dans ses
+derniers excès. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[32: Ceci suffit, je pense, pour prouver que les idées politiques des
+Russes les plus éclairés de nos jours ne diffèrent pas beaucoup de
+celles des sujets d'Ivan IV, et que dans leur idolâtrie monarchique ils
+ne cessent de confondre le despotisme absolu avec un gouvernement
+tempéré. (_Ibid._)]
+
+[33: Karamsin d'où ceci est extrait cite les sources. (_Ibid._)]
+
+[34: Les enfants boyards sont un corps de trois cent mille hommes
+tenanciers de la couronne, institués comme une noblesse secondaire par
+Ivan III, aïeul d'Ivan IV.]
+
+[35: Le supplice de ceux-ci fut simple: grâce enviée de bien des
+malheureux sous ce règne. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[36: Donc _la commune_ était la Russie entière, moins les six mille
+bandits gagés par le Czar. (_Ibid._)]
+
+[37: Qui plus tard fut l'assassin de l'héritier du trône et l'usurpateur
+de la couronne. (_Ibid._)]
+
+[38: Ce dévouement de la victime du tyran est certainement une espèce de
+fanatisme particulière aux hommes de l'Asie et aux Russes. (_Ibid._)]
+
+[39: On peut voir tous les jours à la cour de l'Empereur Nicolas un
+grand seigneur, surnommé tout bas l'_empoisonneur_, et qui plaisante de
+ce sobriquet.]
+
+[40: Je suppose qu'il y a ici une erreur du traducteur, et qu'il
+faudrait substituer le mot d'_autocratie_ à celui d'_aristocratie_; mais
+je copie littéralement. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[41: Tel est le terme assigné par Karamsin à la tyrannie d'Ivan IV, qui
+régna cinquante ans. (_Ibid._)]
+
+[42: Comparaison vraiment russe et qui montre combien l'étude de
+l'histoire est inutile quand on en tire des conséquences forcées.
+Néanmoins, il faut le répéter, Karamsin est un esprit distingué; mais il
+est né et il a vécu en Russie. (_Ibid._)]
+
+[43: Et vous osez qualifier du titre de martyre une telle servilité!
+(_Ibid._)]
+
+[44: Copie littérale. (_Ibid._)]
+
+[45: _Voyez_ dans son Code ou Concordance des lois au chap. VI, les art.
+1, 2, 6 et 8.]
+
+[46: Bruce.]
+
+[47: Ici Pierre-_le-Grand_ n'est-il pas plus odieux, s'il est possible,
+qu'Ivan IV _le Terrible_?]
+
+[481: Pleurer sur sa victime est un des traits du caractère russe.
+(_Note du voyageur_.)]
+
+[49: Ceci est pris de Laveau. J'ai lu ailleurs que cette église avait
+été construite sous Vassili-le-Béni, auquel on attribuait le même trait
+d'inhumanité dont Laveau accuse Ivan IV.]
+
+[50: _Voyez_ la Chronique de Moscovie, par P. Petrius suédois, imprimée
+en allemand, à Leipsick, en 1620, in-4, part. II, p. 159. Cette espèce
+d'esclavage commença vers le milieu du XIIIe siècle et dura près de deux
+cent soixante ans. Note par Coste. _Essais de Montaigne_, livre Ier,
+chap. 48 des Destriès, p. 14 de l'édition de Paris, Firmin Didot frères,
+1836, en un seul volume. (_Note de l'Éditeur de Montaigne_.)]
+
+[51: _Voir_ plus loin le danger d'une telle illusion et la détention
+arbitraire d'un Français. Vol. IV, APPENDICE.]
+
+[52: Je savais ce fait, et je l'ai noté ailleurs.]
+
+
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+
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+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume III. (of IV.), by
+Astolphe de Custine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839 ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+The Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume III. (of IV.), by
+Astolphe de Custine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Russie en 1839, Volume III. (of IV.)
+
+Author: Astolphe de Custine
+
+Release Date: November 15, 2008 [EBook #27267]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839 ***
+
+
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA RUSSIE EN 1839
+
+PAR
+
+LE MARQUIS DE CUSTINE
+
+ «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque
+ rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de
+ présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
+ puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le
+ bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.»
+
+ (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126
+ _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)
+
+
+
+TOME TROISIÈME
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR
+
+1843
+
+
+
+
+LETTRE DIX-NEUVIÈME.
+
+Pétersbourg en l'absence de l'Empereur.--Contre-sens des
+architectes.--Rareté des femmes dans les rues de Pétersbourg.--L'oeil du
+maître.--Agitation des courtisans.--Les métamorphoses.--Caractère
+particulier de l'ambition des Russes.--Esprit militaire.--Nécessité qui
+domine l'Empereur lui-même.--Le _tchinn_.--Esprit de cette
+institution.--Pierre Ier.--Sa conception.--La Russie devient un
+régiment.--La noblesse anéantie.--Nicolas plus russe que Pierre
+Ier.--Division du tchinn en quatorze classes.--Ce qu'on gagne à faire
+partie de la dernière.--Correspondance des classes civiles avec les
+grades de l'armée.--L'avancement dépend uniquement de la volonté de
+l'Empereur.--Puissance prodigieuse.--Effets de l'ambition.--Pensée
+dominante du peuple russe.--Opinions diverses sur l'avenir de cet
+Empire.--Coup d'oeil sur le caractère de ce peuple.--Comparaison des
+hommes du peuple en Angleterre, en France, et en Russie.--Misère du
+soldat russe.--Danger que court l'Europe.--Hospitalité russe.--À quoi
+elle sert.--Difficulté qu'on éprouve à voir les choses par
+soi-même.--Formalités qualifiées de politesses.--Souvenirs de
+l'Orient.--Mensonge nécessaire.--Action du gouvernement sur le caractère
+national.--Affinité des Russes avec les Chinois.--Ce qui excuse
+l'ingratitude.--Ton des personnes de la cour.--Préjugés des Russes
+contre les étrangers.--Différence entre le caractère des Russes et celui
+des Français.--Défiance universelle.--Mot de Pierre-le-Grand sur le
+caractère de ses sujets.--Grecs du Bas-Empire.--Jugement de
+Napoléon.--L'homme le plus sincère de l'Empire.--Sauvages gâtés.--Manie
+des voyages.--Erreur de Pierre-le-Grand perpétuée par ses
+successeurs.--L'Empereur Nicolas seul y a cherché un remède.--Esprit de
+ce règne.--Mot de M. de La Ferronnays.--Sort des princes.--Architecture
+insensée.--Beauté et utilité des quais de Pétersbourg.--Description de
+Pétersbourg en 1718 par Weber.--Trois places qui n'en font
+qu'une.--Église de Saint-Isaac.--Pourquoi les princes se trompent plus
+que les nations sur le choix des sites.--La cathédrale de
+Kasan.--Superstition grecque.--L'église de Smolna.--Congrégation de
+femmes menée militairement.--Palais de la Tauride.--Vénus
+antique.--Présent du pape Clément XI à Pierre
+Ier.--Réflexions.--L'Ermitage.--Galerie de tableaux.--L'Impératrice
+Catherine.--Portraits par madame Le Brun.--Règlement de la société
+intime de l'Ermitage rédigé par l'Impératrice.
+
+
+ Pétersbourg, ce 1er août 1839.
+
+La dernière fois que j'ai pu vous envoyer de mes nouvelles, je vous ai
+promis de ne pas revenir en France avant d'avoir poussé jusqu'à Moscou;
+depuis ce moment, vous ne pensez plus qu'à cette cité fabuleuse,
+fabuleuse en dépit de l'histoire[1]. En effet, le nom de Moscou a beau
+être assez moderne et nous rappeler les faits les plus positifs de notre
+siècle, la distance des lieux, la grandeur des événements le rendent
+poétique par-dessus tout autre nom. Ces scènes de poëme épique ont une
+grandeur qui contraste d'une manière bizarre avec l'esprit de notre
+siècle de géomètres et d'agioteurs. Je suis donc très-impatient
+d'atteindre Moscou; c'est maintenant le but de mon voyage; je pars dans
+deux jours, mais, d'ici là, je vous écrirai plus assidûment que jamais,
+car je tiens à compléter, selon mes moyens, le tableau de ce vaste et
+singulier Empire.
+
+On ne saurait se figurer la tristesse de Saint-Pétersbourg les jours où
+l'Empereur est absent; à la vérité cette ville n'est, en aucun temps, ce
+qui s'appelle gaie; mais sans la cour, c'est un désert: vous savez
+d'ailleurs qu'elle est toujours menacée de destruction par la mer.
+Aussi, me disais-je ce matin en parcourant ses quais solitaires, ses
+promenades vides: «Pétersbourg va donc être submergé; les hommes ont
+fui, et l'eau revient prendre possession du marécage; cette fois la
+nature a fait raison des efforts de l'art.» Ce n'est rien de tout cela,
+Pétersbourg est mort parce que l'Empereur est à Péterhoff; voilà tout.
+
+L'eau de la Néva, repoussée par la mer, monte si haut, les terres sont
+si basses, que ce large débouché avec ses innombrables bras ressemble à
+une inondation stagnante, à un marais: on appelle la Néva un fleuve,
+faute de lui trouver quelque qualification plus exacte. À Pétersbourg la
+Néva, c'est déjà la mer; plus haut, c'est un émissaire long de quelques
+lieues, et qui sert de décharge au lac Ladoga dont il apporte les eaux
+dans le golfe de Finlande.
+
+À l'époque où l'on construisait les quais de Pétersbourg, le goût des
+édifices peu élevés était dominant chez les Russes; goût fort
+déraisonnable dans un pays où la neige diminue de six pieds pendant huit
+mois de l'année la hauteur des murailles, et où le sol n'offre aucun
+accident qui puisse couper d'une manière un peu pittoresque le cercle
+régulier que forme l'immuable ligne de l'horizon servant de cadres à des
+sites plats comme la mer.
+
+Un ciel gris, une eau peu vive, un climat ennemi de la vie, une terre
+spongieuse, basse, infertile et sans solidité, une plaine si peu variée
+que la terre y ressemble à de l'eau d'une teinte légèrement foncée, tels
+sont les désavantages contre lesquels l'homme avait à lutter pour
+embellir Pétersbourg et ses environs. C'est assurément par un caprice,
+bien contraire au sentiment du beau, qu'on s'avise de poser sur une
+table rase une suite de monuments très-plats et qui marquent à peine
+leur place sur la mousse unie des marécages. Dans ma jeunesse, je
+m'enthousiasmais au pied des montagneuses côtes de la Calabre devant des
+paysages dont toutes les lignes étaient verticales, la mer exceptée. Ici
+au contraire la terre n'est qu'une surface plane qui se termine par une
+ligne parfaitement horizontale tirée entre le ciel et l'eau. Les hôtels,
+les palais et les colléges qui bordent la Néva paraissent à peine sortir
+du sol ou plutôt de la mer; il y en a qui n'ont qu'un étage, les plus
+élevés en ont trois, et tous semblent écrasés. Les mâts des bateaux
+dépassent les toits des maisons; ces toits sont de fer peint: c'est
+propre et léger; mais on les a faits très-plats à l'italienne; autre
+contre-sens! Les toits pointus conviennent seuls aux pays où la neige
+abonde. En Russie on est choqué à chaque pas des résultats d'une
+imitation irréfléchie.
+
+Entre ces carrés d'édifices dont l'architecture veut être romaine, vous
+apercevez de vastes percées droites et vides qu'on appelle des rues;
+l'aspect de ces ouvertures, malgré les colonnades classiques qui les
+bordent, n'est rien moins que méridional. Le vent balaie sans obstacle
+ces routes alignées et larges comme les allées qui divisent les
+compartiments d'un camp.
+
+La rareté des femmes contribue à la tristesse de la ville. Celles qui
+sont jolies ne sortent guère à pied. Les personnes riches qui veulent
+marcher ne manquent jamais de se faire suivre par un laquais; cet usage
+est ici fondé sur la prudence et la nécessité.
+
+L'Empereur seul a la puissance de peupler cet ennuyeux séjour, seul il
+fait foule dans ce bivouac, abandonné sitôt que le maître a disparu. Il
+prête une passion, une pensée à des machines; enfin il est le magicien
+dont la présence éveille la Russie et dont l'absence l'endort: dès que
+la cour a quitté Pétersbourg, cette magnifique résidence prend l'aspect
+d'une salle de spectacle après la représentation. L'Empereur est la
+lumière de la lampe. Depuis mon retour de Péterhoff, je ne reconnais pas
+Pétersbourg; ce n'est plus la ville que j'ai quittée il y a quatre
+jours: si l'Empereur revenait cette nuit, demain on trouverait un vif
+intérêt à tout ce qui ennuie aujourd'hui. Il faut être Russe pour
+comprendre le pouvoir de l'oeil du maître; c'est bien autre chose que
+l'oeil de l'amant cité par La Fontaine.
+
+Vous croyez qu'une jeune fille pense à ses amours en présence de
+l'Empereur. Détrompez-vous, elle pense à obtenir un grade pour son
+frère: une vieille femme, dès qu'elle sent le voisinage de la cour, ne
+sent plus ses infirmités; elle n'a pas de famille à pourvoir: n'importe;
+on fait de la courtisanerie pour le plaisir d'en faire, et l'on est
+servile sans intérêt; comme on aime le jeu pour lui-même. La flatterie
+n'a pas d'âge. Ainsi, à force de secouer le fardeau des ans, cette
+marionnette ridée perd la dignité de la vieillesse: on se sent
+impitoyable pour la décrépitude agitée, parce qu'elle est ridicule.
+C'est surtout à la fin de la vie qu'il faudrait savoir pratiquer les
+leçons du temps, qui ne cesse de nous enseigner le grand art de
+renoncer. Heureux les hommes qui de bonne heure ont su profiter de ces
+avertissements!!... le renoncement prouve la force de l'âme: quitter
+avant de perdre, telle est la coquetterie de la vieillesse.
+
+Elle n'est guère à l'usage des gens de cour; aussi l'exerce-t-on à
+Saint-Pétersbourg moins que partout ailleurs. Les vieilles femmes
+remuantes me paraissent le fléau de la cour de Russie. Le soleil de la
+faveur aveugle les ambitieux et surtout les ambitieuses; il les empêche
+de discerner leur véritable intérêt qui serait de sauver sa fierté en
+cachant les misères de son coeur. Au contraire, les courtisans russes,
+pareils aux dévots perdus en Dieu, se glorifient de leur pauvreté d'âme:
+ils font flèche de tout bois, ils exercent leur métier à découvert. Ici
+le flatteur joue les cartes sur la table; et ce qui m'étonne, c'est
+qu'il puisse encore gagner à un jeu si connu de tout le monde. En
+présence de l'Empereur l'hydropique respire, le vieillard paralysé
+devient agile, il n'y a plus de malade, plus de goutteux: il n'y a plus
+d'amoureux qui brûle, plus de jeune homme qui s'amuse, plus d'homme
+d'esprit qui pense, il n'y a plus d'homme!!! C'est l'avanie de l'espèce.
+Pour tenir lieu d'âme à ces apparences humaines, il leur reste un
+dernier souffle d'avarice et de vanité qui les anime jusqu'à la fin: ces
+deux passions font vivre toutes les cours, mais ici elles donnent à
+leurs victimes l'émulation militaire; c'est une rivalité disciplinée qui
+s'agite à tous les étages de la société. Monter d'un grade en attendant
+mieux, telle est la pensée de cette foule étiquetée.
+
+Mais aussi quelle prostration de force a lieu quand l'astre qui faisait
+mouvoir ces atomes flatteurs, n'est plus au-dessus de l'horizon! On
+croit voir la rosée du soir tomber sur la poussière, ou les nonnes de
+Robert-le-Diable se recoucher dans leurs sépulcres en attendant le
+signal d'une nouvelle ronde.
+
+Avec cette continuelle tension de l'esprit de tous et de chacun vers
+l'avancement, point de conversation possible: les yeux des Russes du
+grand monde sont des tournesols de palais: on vous parle sans
+s'intéresser à ce qu'on vous dit, et le regard reste fasciné par le
+soleil de la faveur.
+
+Ne croyez pas que l'absence de l'Empereur rende la conversation plus
+libre; il est toujours présent à l'esprit: alors à défaut des yeux c'est
+la pensée qui fait tournesol. En un mot, l'Empereur est le bon Dieu; il
+est la vie, il est l'amour pour ce malheureux peuple. C'est en Russie
+surtout qu'il faudrait répéter sans se lasser la prière du sage: «Mon
+Dieu, préservez-moi de l'ensorcellement des niaiseries!»
+
+Vous figurez-vous la vie humaine réduite à l'espoir de faire la
+révérence au maître pour le remercier d'un regard? Dieu avait mis trop
+de passions dans le coeur de l'homme pour l'usage qu'il en fait ici.
+
+Que si je me mets à la place du seul homme à qui l'on y reconnaisse le
+droit de vivre libre, je tremble pour lui. Terrible rôle à jouer que
+celui de la providence de soixante millions d'âmes!! Cette divinité, née
+d'une superstition politique, n'a que deux partis à prendre: prouver
+qu'elle est homme en se laissant écraser, ou pousser ses sectateurs à la
+conquête du monde pour soutenir qu'elle est Dieu; voilà comment en
+Russie la vie entière n'est que l'école de l'ambition.
+
+Mais par quel chemin les Russes ont-ils passé pour arriver à cette
+abnégation d'eux-mêmes? Quel moyen humain a pu amener un tel résultat
+politique? le moyen?... le voici, c'est le _tchinn_: le tchinn est le
+galvanisme, la vie apparente des corps et des esprits, c'est la passion
+qui survit à toutes les passions!... Je vous ai montré les effets du
+tchinn: maintenant il est juste que je vous dise ce que c'est que le
+tchinn.
+
+Le tchinn c'est une nation enrégimentée, c'est le régime militaire
+appliqué à une société tout entière, et même aux classes qui ne vont pas
+à la guerre. En un mot c'est la division de la population civile en
+classes, qui répondent aux grades de l'armée. Depuis que cette
+hiérarchie est instituée, tel homme qui n'a jamais vu faire l'exercice,
+peut obtenir le rang de colonel.
+
+Pierre-le-Grand, c'est toujours à lui qu'il faut remonter pour
+comprendre la Russie actuelle: Pierre-le-Grand, importuné de certains
+préjugés nationaux qui ressemblaient à de l'aristocratie, et qui le
+gênaient dans l'exécution de ses plans, s'avisa un jour de trouver les
+têtes de son troupeau trop pensantes, trop indépendantes; voulant
+remédier à cet inconvénient, le plus grave de tous aux yeux d'un esprit
+actif et sagace dans sa sphère, mais trop borné pour comprendre les
+avantages de la liberté quelque profitable qu'elle soit aux nations, et
+même aux hommes qui les gouvernent; ce grand maître, en fait
+d'arbitraire, n'imagina rien de mieux dans sa pénétration profonde, mais
+restreinte, que de diviser le troupeau, c'est-à-dire, le pays en
+diverses classes indépendantes du nom, de la naissance des individus et
+de l'illustration des familles: si bien que le fils du plus grand
+seigneur de l'Empire peut faire partie d'une classe inférieure, tandis
+que le fils d'un de ses paysans peut monter aux premières classes selon
+le bon plaisir de l'Empereur. Dans cette division du peuple, chaque
+homme reçoit sa place de la faveur du prince; et voilà comment la Russie
+est devenue un régiment de soixante millions d'hommes, c'est ce qu'on
+appelle le _tchinn_, et c'est la plus grande oeuvre de Pierre-le-Grand.
+
+Vous voyez de quelle manière ce prince, qui a fait tant de mal par
+précipitation, s'est affranchi en un jour des entraves des siècles. Ce
+tyran du bien, quand il a voulu régénérer son peuple, a compté la
+nature, l'histoire, le passé, le caractère, la vie des hommes pour rien.
+De tels sacrifices rendent les grands résultats faciles, aussi Pierre
+Ier a-t-il fait de grandes choses, mais avec d'immenses moyens; et ces
+grandes choses ont été rarement bonnes. Il sentait fort bien et savait
+mieux que personne que tant que la noblesse subsiste dans une société,
+le despotisme d'un seul n'y sera jamais qu'une fiction; donc il s'est
+dit: pour réaliser mon gouvernement il faut anéantir ce qui reste du
+régime féodal, et le meilleur moyen d'atteindre à ce but c'est de faire
+des caricatures de gentilshommes, d'accaparer la noblesse, c'est-à-dire
+de la détruire en la faisant dépendre de moi: aussitôt la noblesse a été
+sinon abolie, du moins transformée, c'est-à-dire annulée par une
+institution qui la supplée sans la remplacer. Il est des castes dans
+cette hiérarchie où il suffit d'entrer pour acquérir la noblesse
+héréditaire. Pierre-le-Grand, que j'appellerais plus volontiers
+Pierre-le-Fort, devançant de plus d'un demi-siècle les révolutions
+modernes, a écrasé la féodalité par ce moyen. Moins puissante à la
+vérité chez lui qu'elle ne l'était chez nous, elle a succombé sous
+l'institution moitié civile moitié militaire qui a fait la Russie
+actuelle. Il était doué d'un esprit lucide, et néanmoins de courte
+portée. Aussi, en élevant son pouvoir sur tant de ruines, n'a-t-il su
+profiter de la force exorbitante qu'il accaparait que pour singer plus à
+son aise la civilisation de l'Europe.
+
+Avec les moyens d'action usurpés par ce prince, un esprit créateur eût
+opéré bien d'autres miracles. Mais la nation russe, montée après toutes
+les autres sur la grande scène du monde, a eu pour génie l'imitation: et
+pour organe, un élève charpentier! Avec un chef moins minutieux, moins
+attaché aux détails, cette nation eût fait parler d'elle plus tard, il
+est vrai, mais d'une manière plus glorieuse. Son pouvoir fondé sur des
+nécessités intérieures, eût été utile au monde; il n'est qu'étonnant.
+
+Les successeurs de ce législateur en sayon, ont joint pendant cent ans
+l'ambition de subjuguer leurs voisins à la faiblesse de les copier.
+Aujourd'hui l'Empereur Nicolas croit enfin le temps venu où la Russie
+n'a plus besoin d'aller prendre ses modèles chez les étrangers pour
+dominer et pour conquérir le monde. Il est le premier souverain vraiment
+Russe qu'ait eu la Russie depuis Ivan IV. Pierre Ier, Russe par son
+caractère, ne l'était pas par sa politique; Nicolas, Allemand par
+nature, est Russe par calcul et par nécessité.
+
+Le tchinn est composé de quatorze classes et chacune de ces classes a
+des priviléges qui lui sont propres. La quatorzième est la plus basse.
+
+Placée immédiatement au-dessus des serfs elle a pour unique avantage
+celui d'être composée d'hommes intitulés libres. Cette liberté consiste
+à ne pouvoir être frappé sans que celui qui donne les coups encoure des
+poursuites criminelles. En revanche, tout individu qui fait partie de
+cette classe est tenu d'écrire sur sa porte son numéro de classe afin
+que nul supérieur ne puisse être induit en tentation ni en erreur;
+averti par cette précaution, le batteur d'homme libre deviendrait
+coupable et serait passible d'une peine.
+
+Cette quatorzième classe est composée des derniers employés du
+gouvernement, des commis de la poste, facteurs, et autres subalternes
+chargés de porter ou d'exécuter les ordres des administrateurs
+supérieurs: elle répond au grade de sous-officier dans l'armée
+Impériale. Les hommes qui la composent, serviteurs de l'Empereur, ne
+sont serfs de personne; et ils ont le sentiment de leur dignité sociale;
+quant à la dignité humaine, vous le savez, elle n'est pas connue en
+Russie.
+
+Toutes les classes du tchinn répondant à autant de grades militaires, la
+hiérarchie de l'armée se trouve pour ainsi dire en parallèle avec
+l'ordre qui règne dans l'état tout entier. La première classe est au
+sommet de la pyramide, et elle se compose aujourd'hui d'un seul homme:
+le maréchal Paskiewitch, vice-roi de Varsovie.
+
+Je vous le répète, c'est uniquement la volonté de l'Empereur qui fait
+qu'un individu avance dans le tchinn. Ainsi un homme monté de degrés en
+degrés jusqu'au rang le plus élevé de cette nation artificielle, peut
+parvenir aux derniers honneurs militaires sans avoir servi dans aucune
+arme.
+
+La faveur de l'avancement ne se demande jamais, mais elle se brigue
+toujours.
+
+Il y a là une force de fermentation immense mise à la disposition du
+chef de l'État. Les médecins se plaignent de ne pouvoir donner la fièvre
+à certains patients pour les guérir des maladies chroniques: le Czar
+Pierre a inoculé la fièvre de l'ambition à tout son peuple pour le
+rendre plus pliable et pour le gouverner à sa guise.
+
+L'aristocratie anglaise est également indépendante de la naissance,
+puisqu'elle tient à deux choses qui s'acquièrent: à la charge et à la
+terre. Or si cette aristocratie, toute mitigée qu'elle est, prête encore
+une énorme influence à la couronne, quelle ne doit donc pas être la
+puissance d'un maître de qui relèvent toutes ces choses à la fois, en
+droit comme en fait?...
+
+Il résulte d'une semblable organisation sociale une fièvre d'envie
+tellement violente, une tension si constante des esprits vers
+l'ambition, que le peuple russe a dû devenir inepte à tout, excepté à la
+conquête du monde. J'en reviens toujours à ce terme, parce qu'on ne peut
+s'expliquer que pour un tel but l'excès des sacrifices imposés ici à
+l'individu par la société. Si l'ambition excessive dessèche le coeur d'un
+homme, elle peut bien aussi tarir la pensée, égarer le jugement d'une
+nation au point de lui faire sacrifier sa liberté à la victoire. Sans
+cette arrière-pensée, avouée ou non, et à laquelle bien des hommes
+obéissent peut-être à leur insu, l'histoire de Russie me paraîtrait une
+énigme inexplicable.
+
+Ici s'élève une question capitale: la pensée conquérante qui est la vie
+secrète de la Russie, est-elle un leurre propre à séduire plus ou moins
+longtemps des populations grossières, ou bien doit-elle un jour se
+réaliser?
+
+Ce doute m'obsède sans cesse, et malgré tous mes efforts je n'ai pu le
+résoudre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que depuis que je suis en
+Russie, je vois en noir l'avenir de l'Europe. Pourtant ma conscience
+m'oblige à vous avouer que cette opinion est combattue par des hommes
+très-sages et très-expérimentés.
+
+Ces hommes disent que je m'exagère la puissance russe, que chaque
+société a ses fatalités, que le destin de celle-ci est de pousser ses
+conquêtes vers l'Orient, puis de se diviser elle-même. Ces esprits qui
+s'obstinent à ne pas croire au brillant avenir des Slaves conviennent
+avec moi des heureuses et aimables dispositions de ce peuple; ils
+reconnaissent qu'il est doué de l'instinct du pittoresque, ils lui
+accordent le sentiment musical; ils concluent que ces dispositions
+peuvent l'aider à cultiver les beaux-arts jusqu'à un certain point, mais
+qu'elles ne suffisent pas à réaliser les prétentions dominatrices que je
+lui attribue ou que je suppose à son gouvernement. «Le génie
+scientifique manque aux Russes, ajoutent-ils, ils n'ont jamais montré de
+puissance créatrice; n'ayant reçu de la nature qu'un esprit paresseux et
+superficiel, s'ils s'appliquent, c'est par peur plus que par penchant;
+la peur les rend aptes à tout entreprendre, à ébaucher tout; mais aussi
+elle les empêche d'aller loin sur aucune route; le génie est de sa
+nature hardi comme l'héroïsme, il vit de liberté, tandis que la peur et
+l'esclavage n'ont qu'un règne et une sphère bornés comme la médiocrité
+dont ils sont les armes. Les Russes bons soldats sont mauvais marins; en
+général, ils sont plus résignés que réfléchis; plus religieux que
+philosophes, ils ont plus d'obéissance que de volonté, leur pensée
+manque de ressort comme leur âme de liberté[2]. Ce qui leur paraît le
+plus difficile et ce qui leur est le moins naturel, c'est d'occuper
+sérieusement leur intelligence et de fixer leur imagination, afin de
+l'exercer utilement: toujours enfants, ils pourront pour un moment être
+conquérants dans le domaine du sabre; ils ne le seront jamais dans celui
+de la pensée; or, un peuple qui n'a rien à enseigner aux peuples qu'il
+veut subjuguer n'est pas longtemps le plus fort.
+
+«Physiquement même les paysans français et anglais sont plus robustes
+que les Russes: ceux-ci sont plus agiles que musculeux, plus féroces
+qu'énergiques, plus rusés qu'entreprenants; ils ont le courage passif,
+mais ils manquent d'audace et de persévérance: l'armée, si remarquable
+par sa discipline et par sa bonne tenue les jours de parade, est
+composée, à l'exception de quelques corps d'élite, d'hommes bien
+habillés quand ils se montrent en public, mais tenus salement lorsqu'ils
+restent dans l'intérieur des casernes. Le teint hâve des soldats trahit
+la souffrance et la faim; car les fournisseurs volent ces malheureux qui
+ne sont pas assez payés pour subvenir à leurs besoins, en prélevant sur
+leur solde de quoi se mieux nourrir: les deux campagnes de Turquie ont
+assez montré la faiblesse du colosse: bref, une société qui n'a pas
+goûté de la liberté en naissant, et chez laquelle toutes les grandes
+crises politiques ont été provoquées par l'influence étrangère, énervée
+dans son germe, n'a pas un long avenir...»
+
+De tout cela l'on conclut que la Russie puissante chez elle, redoutable
+tant qu'elle ne luttera qu'avec des populations asiatiques, se briserait
+contre l'Europe le jour où elle voudrait jeter le masque et faire la
+guerre pour soutenir son arrogante diplomatie.
+
+Telles sont, ce me semble, les plus fortes raisons opposées à mes
+craintes par les optimistes politiques. Je n'ai point affaibli les
+arguments de mes adversaires; ils m'accusent d'exagérer le danger. À la
+vérité, mon opinion est partagée par d'autres esprits tout aussi graves
+et qui ne cessent de reprocher aux optimistes leur aveuglement, en les
+exhortant à reconnaître le mal avant qu'il soit devenu irrémédiable. Je
+vous ai présenté la question sous ses deux faces; prononcez: votre arrêt
+sera pour moi d'un grand poids; toutefois, je vous préviens que si votre
+décision m'est contraire, elle n'aura d'autre résultat prochain que de
+me forcer à défendre mon opinion le plus longtemps et le plus
+vigoureusement possible, en tâchant de l'étayer par de meilleures
+raisons. Je vois le colosse de près, et j'ai peine à me persuader que
+cette oeuvre de la Providence n'ait pour but que de diminuer la barbarie
+de l'Asie. Il me semble qu'elle est principalement destinée à châtier la
+mauvaise civilisation de l'Europe par une nouvelle invasion; l'éternelle
+tyrannie orientale nous menace incessamment et nous la subirons si nos
+extravagances et nos iniquités nous rendent dignes d'un tel châtiment.
+
+Vous n'attendez pas de moi un voyage complet; je néglige de vous parler
+de bien des choses célèbres ou intéressantes, parce qu'elles n'ont fait
+que peu d'impression sur moi: je veux rester libre, et ne décrire que ce
+qui me frappe vivement. Les nomenclatures obligées me dégoûteraient des
+voyages: il y a bien assez de catalogues sans que j'ajoute mes listes à
+tant de chiffres.
+
+On ne peut rien voir ici sans cérémonie et sans préparation. Aller
+quelque part que ce soit, quand l'envie vous prend d'y aller, c'est
+chose impossible; s'il faut prévoir quatre jours d'avance où vous
+portera votre fantaisie, autant n'avoir point de fantaisie: c'est à quoi
+l'on finit par se résigner en vivant ici. L'hospitalité russe, hérissée
+de formalités, rend la vie difficile aux étrangers les plus favorisés;
+c'est un prétexte honnête pour gêner les mouvements du voyageur et pour
+borner la licence de ses observations. On vous fait soi-disant les
+honneurs du pays, et grâce à cette fastidieuse politesse, l'observateur
+ne peut visiter les lieux, examiner les choses qu'avec un guide; n'étant
+jamais seul, il a plus de peine à juger d'après lui-même, et c'est ce
+qu'on veut. Pour entrer en Russie, il faut déposer, avec votre
+passe-port, votre libre arbitre à la frontière. Voulez-vous voir les
+curiosités d'un palais? on vous donnera un chambellan qui vous en fera
+les honneurs du haut en bas, et vous forcera par sa présence à observer
+chaque chose en détail, c'est-à-dire à ne voir que de son point de vue
+et à tout admirer sans choix. Voulez-vous parcourir un camp, qui n'a
+d'autre intérêt pour vous que le site des baraques, l'aspect pittoresque
+des uniformes, la beauté des chevaux, la tenue du soldat sous la tente?
+un officier, quelquefois un général vous accompagnera: un hôpital? le
+médecin en chef vous escortera: une forteresse? le gouverneur vous la
+montrera ou plutôt vous la cachera poliment: une école, un établissement
+public quelconque? le directeur, l'inspecteur sera prévenu de votre
+visite, vous le trouverez sous les armes, et l'esprit bien préparé à
+braver votre examen: un édifice? l'architecte vous en fera parcourir
+toutes les parties, et vous expliquera de lui-même tout ce que vous ne
+lui demanderez pas afin d'éviter de vous instruire de ce que vous avez
+intérêt d'apprendre.
+
+Il résulte de ce cérémonial oriental que pour ne point passer votre
+temps à faire le métier de demander des permissions, vous renoncez à
+voir bien des choses; premier avantage!... Ou si votre curiosité est
+assez robuste pour vous faire persister à importuner les gens, vous
+serez au moins surveillé de si près dans vos perquisitions qu'elles
+n'aboutiront à rien; vous ne communiquerez qu'officiellement avec les
+chefs des établissements soi-disant publics, et l'on ne vous laissera
+d'autre liberté que celle d'exprimer devant l'autorité légitime votre
+admiration commandée par la politesse, par la prudence et par une
+reconnaissance dont les Russes sont fort jaloux. On ne vous refuse rien,
+mais on vous accompagne partout: la politesse devient ici un moyen de
+surveillance.
+
+Voilà comme on vous tyrannise sous prétexte de vous faire honneur. Tel
+est le sort des voyageurs privilégiés. Quant aux voyageurs non protégés,
+ils ne voient rien du tout. Ce pays est organisé de façon que sans
+l'intervention immédiate des agents de l'autorité, nul étranger ne peut
+le parcourir agréablement ni même sûrement. Vous reconnaissez, j'espère,
+les moeurs et la politique de l'Orient déguisées sous l'urbanité
+européenne... Cette alliance de l'Orient et de l'Occident dont on
+retrouve les conséquences à chaque pas est ce qui caractérise l'Empire
+russe.
+
+La demi-civilisation procède par des formalités; une civilisation
+raffinée les fait disparaître; c'est ainsi que la politesse parfaite
+exclut les façons.
+
+Les Russes sont encore persuadés de l'efficacité du mensonge, et cette
+illusion m'étonne de la part de gens qui en ont tant usé... Ce n'est pas
+que leur esprit manque de finesse ou de compréhension; mais dans un pays
+où les _gouvernants_ n'ont pas encore compris les avantages de la
+liberté, même pour eux, les gouvernés doivent reculer devant les
+inconvénients immédiats de la sincérité. On est forcé de le répéter à
+chaque instant: ici, peuples et grands, tous nous rappellent les Grecs
+du Bas-Empire.
+
+Je ne suis peut-être pas assez reconnaissant des soins dont ce peuple
+affecte d'entourer un étranger connu; c'est que je vois le fond des
+pensées et que je me dis malgré moi: tout cet empressement montre moins
+de bienveillance qu'il ne trahit d'inquiétude.
+
+On veut, d'après le judicieux précepte de Monomaque[3], que _l'étranger
+sorte content du pays_.
+
+Ce n'est pas que le vrai pays se soucie de ce qu'on dit et pense de lui;
+mais quelques familles prépondérantes sont travaillées du puéril désir
+de refaire en Europe la réputation de la Russie.
+
+Si je regarde plus avant, j'aperçois, sous le voile dont on se plaît à
+couvrir les objets, le goût du mystère pour le mystère même; c'est un
+effet de l'habitude et de la complexion... Ici la réserve est à l'ordre
+du jour, comme l'imprudence l'est à Paris.
+
+En Russie le secret préside à tout: secret administratif, politique,
+social; discrétion utile et inutile, silence superflu pour assurer le
+nécessaire; tels sont les inévitables conséquences du caractère primitif
+de ces hommes, corroboré par l'influence de leur gouvernement. Tout
+voyageur est un indiscret; il faut le plus poliment possible garder à
+vue l'étranger toujours trop curieux, de peur qu'il ne voie les choses
+telles qu'elles sont, ce qui serait la plus grande des inconvenances.
+Bref les Russes sont des Chinois déguisés; ils ne veulent pas avouer
+leur aversion pour les observateurs venus de loin; mais s'ils osaient
+braver ainsi que les vrais Chinois le reproche de barbarie, ils nous
+refuseraient l'entrée de Pétersbourg comme on nous exclut de Pékin, et
+ils n'admettraient chez eux que les gens de métiers, en ayant soin de ne
+plus permettre à l'ouvrier qui serait reçu de retourner dans son pays.
+Vous voyez pourquoi l'hospitalité russe trop vantée m'importune plus
+qu'elle ne me flatte et ne me touche; on m'enchaîne sous prétexte de me
+protéger; mais de toutes les espèces de gênes, la plus insupportable me
+paraît celle dont je n'ai pas le droit de me plaindre. La reconnaissance
+que j'éprouve ici pour l'empressement dont je me vois l'objet est celle
+d'un soldat enrôlé de force: moi, indépendant avant tout, c'est-à-dire
+voyageur, je me sens passer sous le joug: on s'évertue sans cesse à
+discipliner mes idées... On ne sait faire autre chose ici que
+l'exercice; les esprits y manoeuvrent comme les soldats; chaque soir en
+rentrant chez moi, je me tâte pour voir quel uniforme je porte,
+j'examine mes pensées pour leur demander leur grade, car les idées sont
+classées en ce pays selon les personnes: à tel rang on a ou l'on
+professe telle manière de voir, et plus on monte, moins on pense,
+c'est-à-dire, moins on ose parler.
+
+Ayant évité soigneusement de me lier avec beaucoup de grands seigneurs,
+je n'ai bien vu que la cour; je voulais conserver mes droits de juge
+indépendant et impartial, je craignais de me faire accuser d'ingratitude
+ou d'infidélité; je craignais surtout de rendre des personnes du pays
+responsables de mes opinions particulières. Mais à la cour j'ai passé en
+revue toute la société.
+
+L'affectation du ton français, moins l'esprit de conversation naturel à
+la France, voilà ce qui m'a frappé d'abord. J'ai bien entrevu un esprit
+russe, esprit caustique, sarcastique, moqueur, et qui me paraîtrait
+amusant dans une conversation libre, sans jamais m'inspirer de sécurité
+ni de bienveillance. Mais cet esprit demeure caché aux étrangers comme
+tout le reste. Si je séjournais ici un peu de temps j'arracherais leur
+masque à ces marionnettes; car je m'ennuie de les voir copier les
+grimaces françaises. À mon âge on n'a plus rien à apprendre de
+l'affectation; la vérité seule intéresse toujours, parce qu'elle
+instruit; elle seule est toujours nouvelle.
+
+Voilà donc pourquoi j'ai profité le moins possible de l'hospitalité des
+gens du grand monde; c'est bien assez de subir l'indispensable
+hospitalité des administrateurs et des employés de tous grades; cette
+surveillance, qu'on s'efforce de décorer d'un nom patriarcal, me rebute
+comme l'hypocrisie. Parlez-moi des pays où l'hospitalité n'est pas un
+impôt régulier! celle qu'on y reçoit a le prix d'une faveur.
+
+J'ai remarqué dès le premier abord que tout Russe des basses classes,
+soupçonneux par nature, déteste les étrangers par ignorance, par préjugé
+national; j'ai trouvé ensuite que tout Russe des classes élevées,
+également soupçonneux, les craint parce qu'il les croit hostiles; il
+dit: «Les Français, les Anglais sont persuadés de leur supériorité sur
+tous les peuples,» ce motif suffit au Russe pour haïr l'étranger, comme
+en France le provincial se défie du Parisien. Une jalousie sauvage, une
+envie puérile, mais impossible à désarmer, domine la plupart des Russes
+dans leurs rapports avec les hommes des autres pays; et comme vous
+sentez partout cette disposition peu sociable, vous finissez, tout en
+vous en plaignant, par partager la méfiance que vous inspirez. Vous
+concluez qu'une confiance qui ne devient jamais réciproque est de la
+duperie, et dès lors vous restez froid, réservé, comme les coeurs au fond
+desquels vous lisez malgré vous et malgré eux.
+
+Le caractère russe, sous beaucoup de rapports, est le contraire du
+caractère allemand. Voilà pourquoi les Russes disent qu'ils ressemblent
+aux Français; mais cette analogie n'est qu'apparente; dans le fond des
+âmes il y a une grande dissemblance. Vous pouvez admirer si bon vous
+semble en Russie la pompe, la dignité orientale, vous y pouvez étudier
+l'astuce grecque: gardez-vous d'y chercher la naïveté gauloise, la
+sociabilité, l'amabilité des Français quand ils sont naturels; vous y
+trouveriez encore moins, je l'avoue, la bonne foi, la solidité
+d'instruction, la cordialité germaniques. En Russie on rencontrera de la
+bonté puisqu'il y en a partout où il y a des hommes; mais on n'y
+rencontrera jamais de la bonhomie.
+
+Tout Russe est né imitateur, donc il est observateur avant tout et même,
+pour tout dire, ce talent qui est celui des peuples enfants, dégénère
+souvent en un espionnage assez bas; il produit des questions importunes,
+impolies et qui deviennent choquantes de la part de gens toujours
+impénétrables eux-mêmes et dont les réponses ne sont que des
+faux-fuyants. On dirait ici que l'amitié même a quelqu'accointance avec
+la police. Comment se sentir à son aise avec des hommes si avisés, si
+discrets quant à ce qui les concerne et si inquisitifs à l'égard des
+autres? S'ils vous voyaient prendre avec eux des manières plus
+naturelles que celles qu'ils ont avec vous, ils vous croiraient leur
+dupe: gardez-vous donc de leur laisser voir de l'abandon, de leur
+témoigner de la confiance: pour des hommes qui ne sentent rien, il y a
+un amusement à observer les émotions des autres; mais je n'aime pas à
+servir à ce divertissement. Nous voir vivre, c'est le plus grand plaisir
+des Russes; si nous les laissions faire, ils se plairaient à lire dans
+notre coeur, à faire l'analyse de nos sentiments, comme on va au
+spectacle.
+
+La défiance excessive des gens auxquels vous avez affaire ici, à quelque
+classe qu'ils appartiennent, vous avertit de vous tenir sur vos gardes:
+le danger que vous courez vous est révélé par la peur que vous inspirez.
+
+L'autre jour à Péterhoff un traiteur n'a pas voulu permettre à mon
+domestique de place de me servir un mauvais souper dans ma loge
+d'acteur, sans lui en faire déposer le prix d'avance. Notez que la
+boutique de cet homme si prudent est à deux pas du théâtre. Ce que vous
+portez à votre bouche d'une main il faut le payer de l'autre; si vous
+commandez quelque chose à un marchand sans lui donner des arrhes, il
+croira que vous plaisantez et ne travaillera pas pour vous; nul ne peut
+quitter la Russie s'il n'a prévenu de son projet tous ses créanciers;
+c'est-à-dire s'il n'a fait annoncer son départ trois fois dans les
+gazettes et mis une distance de huit jours entre chaque publication.
+Ceci est de rigueur, à moins de payer la police pour abréger les délais,
+mais il faut que l'insertion ait eu lieu au moins une ou deux fois. On
+ne vous accorde des chevaux de poste que sur une attestation de
+l'autorité qui certifie que vous ne devez rien à personne.
+
+Tant de précautions dénotent la mauvaise foi qui règne dans un pays; et
+comme jusqu'à présent les Russes ont eu personnellement peu de rapport
+avec les étrangers, ils n'ont pu prendre leçon de ruse que d'eux-mêmes.
+L'expérience ne leur est venue que des relations qu'ils ont entre eux.
+Ces hommes ne nous permettent pas d'oublier le mot de leur souverain
+favori Pierre-le-Grand: «Il faut trois juifs pour tromper un Russe.»
+
+À chaque pas que vous faites ici vous reconnaissez ces politiques de
+Byzance dépeints par les historiens du temps des croisés et retrouvés
+par l'Empereur Napoléon dans l'Empereur Alexandre dont il disait
+souvent: «C'est un Grec du Bas-Empire!!...»
+
+Il faut autant qu'on peut éviter d'avoir aucune affaire à traiter avec
+des esprits dont les modèles et les instituteurs furent toujours ennemis
+de la chevalerie; ces esprits sont esclaves de leurs intérêts, et
+souverains de leur parole; je me plais à le répéter: jusqu'à présent
+dans tout l'Empire russe je n'ai trouvé qu'une seule personne qui me
+parût sincère: c'est l'Empereur.
+
+À la vérité la franchise coûte moins à un autocrate qu'elle ne coûte à
+ses sujets. Pour le Czar parler sans déguisement c'est faire acte
+d'autorité: le souverain absolu qui ment, abdique.
+
+Mais combien ne s'en est-il pas trouvé qui ont méconnu sur ce point leur
+pouvoir et leur dignité! Les âmes basses ne se croient jamais au-dessus
+du mensonge; il faut donc savoir gré de sa sincérité même à un homme
+tout-puissant. L'Empereur Nicolas unit la franchise à la politesse; et
+ces deux qualités, qui s'excluent chez le vulgaire, se servent
+merveilleusement l'une l'autre chez ce prince.
+
+Parmi les grands seigneurs, ceux qui ont bon ton l'ont parfait: c'est ce
+dont on peut s'assurer tous les jours à Paris et ailleurs. Mais un Russe
+de salon qui n'arrive pas à la vraie politesse, c'est-à-dire à
+l'expression facile d'une aménité réelle, est d'une grossièreté d'âme
+qui devient doublement choquante par la fausse élégance de ses manières
+et de son langage. Ces Russes mal élevés et déjà bien endoctrinés, bien
+habillés, tranchants, sûrs d'eux-mêmes, suivent au pas de charge
+l'élégance de l'Europe, sans savoir que l'élégance des habitudes n'a de
+prix qu'autant qu'elle annonce quelque chose de mieux dans le coeur de
+ceux qui la possèdent; apprentis de la mode ils prennent l'apparence
+pour la chose: ce sont des ours façonnés qui me font regretter les ours
+bruts; ils ne sont pas encore des hommes cultivés, qu'ils sont déjà des
+sauvages gâtés.
+
+Puisque la Sibérie existe, et qu'on en fait parfois l'usage que vous
+savez, je voudrais la peupler de jeunes officiers ennuyés et de belles
+dames qui ont mal aux nerfs. «Vous demandez des passe-ports pour Paris,
+en voici pour Tobolsk.»
+
+Voilà comment je voudrais que l'Empereur remédiât à la manie des voyages
+qui fait d'effrayants progrès en Russie parmi les sous-lieutenants à
+imagination et les femmes vaporeuses.
+
+Si en même temps il reportait le siége de son Empire à Moscou, il aurait
+réparé le mal causé par Pierre-le-Grand autant qu'un homme peut atténuer
+les erreurs des générations.
+
+Pétersbourg, cette ville bâtie contre la Suède plus encore que pour la
+Russie, ne devait être qu'un port de mer, un Dantzick russe: au lieu de
+cela, Pierre Ier construisit à ses boyards une loge sur l'Europe; il
+enferma dans une salle de bal ses grands seigneurs enchaînés, les
+laissant lorgner de loin avec envie une civilisation qu'on leur
+défendait d'atteindre; car forcer à copier, c'est empêcher d'égaler!
+Puis il leur dit: «Vous m'appellerez PIERRE-LE-GRAND sous peine de mort,
+parce que c'est moi qui vous civilise au prix de la vie de mon peuple et
+de la tête de mon fils!»
+
+Pierre-le-Grand, dans toutes ses oeuvres, a compté l'humanité, le temps
+et la nature pour rien. Cette erreur, qui est le propre de la médiocrité
+obstinée et toute-puissante, c'est-à-dire de la tyrannie dont elle
+devient le cachet, ne peut être pardonnée à un homme qualifié de génie
+créateur par son peuple. Plus on examine la Russie et plus on se
+confirme dans l'opinion que ce prince a été trop exalté, même chez les
+étrangers; la postérité peut manquer d'équité par excès d'admiration. Si
+le Czar Pierre eût été aussi supérieur qu'on le dit, il eût évité la
+fausse route dans laquelle il a poussé son peuple, il eût prévu et
+détesté la frivolité d'esprit, l'instruction superficielle à laquelle il
+l'a condamné pour des siècles. Peut-on lui pardonner les abus de son
+despotisme, à lui qui avait vu le monde au XVIIIe siècle?
+
+Il s'est servi de ses avantages moins en législateur qu'en tyran pour
+repétrir sa nation au gré de sa volonté. Malheureusement cette volonté
+fut d'un magicien plutôt que d'un esprit vaste et solide. Les grands
+hommes pour faire l'avenir n'annulent point le passé, ils l'acceptent
+afin d'en modifier les conséquences. Loin de continuer à diviniser cet
+ennemi de leur naturel, les Russes devraient lui reprocher d'avoir été
+la cause de ce qu'ils n'ont aucun caractère, c'est lui dont l'influence
+perpétuée par l'admiration irréfléchie de la postérité les empêche
+encore aujourd'hui de produire dans les arts et les sciences, un homme
+digne de faire époque chez les peuples étrangers[4]. Un législateur
+comme Confucius ne pouvait venir à la suite d'un réformateur tel que le
+charpentier de Saardam, et tel que le voyageur capricieux dont l'Europe
+d'alors avait vu la barbarie avec effroi, tout en admirant la force
+prodigieuse cachée sous cette rude écorce. Ce missionnaire couronné
+força un moment la nature parce qu'il le pouvait, mais c'est tout ce
+qu'il pouvait... S'il avait été dans sa vie ce qu'il est devenu dans
+l'histoire, grâce à la superstition des peuples et à l'exagération des
+écrivains, qu'aurait-il fait? il eût attendu; et, par cette patience, il
+eût mérité son brevet de grand homme: il a mieux aimé l'obtenir d'avance
+et se faire canoniser de son vivant.
+
+Toutes ses idées avec les défauts de caractère dont elles étaient la
+conséquence ont encore été exagérées sous les règnes suivants;
+l'Empereur Nicolas le premier commence à remonter le torrent en
+rappelant les Russes à eux-mêmes: c'est une entreprise que le monde
+admirera quand il aura reconnu la fermeté de l'esprit qui l'a conçue.
+Après des règnes comme ceux de Catherine et de Paul, refaire de la
+Russie, telle que l'avait laissée l'Empereur Alexandre, un Empire russe,
+parler russe, penser en russe, avouer qu'on est Russe de coeur, tout en
+présidant une cour de grands seigneurs héritiers des favoris de la
+_Sémiramis du Nord_: c'est hardi!... Quel que soit le succès d'un tel
+plan, il honorera celui qui l'a tracé.
+
+Les courtisans du Czar n'ont nuls droits reconnus et assurés, il est
+vrai; mais ils sont toujours forts contre leurs maîtres par les
+traditions perpétuées dans le pays; heurter de front les prétentions de
+ces hommes, se montrer dans le cours d'un règne déjà long aussi
+courageux contre d'hypocrites amis qu'on le fut contre des soldats
+révoltés, c'est assurément le fait d'un souverain fort supérieur: cette
+double lutte du maître contre ses esclaves furieux et contre ses
+impérieux courtisans est un beau spectacle: l'Empereur Nicolas tient ce
+qu'il a promis le jour de son avènement au trône; et certes, c'est dire
+beaucoup, car aucun prince n'a hérité du pouvoir dans des circonstances
+plus critiques, nul n'a fait face à un plus imminent péril avec plus
+d'énergie et de grandeur d'âme!...
+
+Après l'émeute du 13 décembre, M. de La Ferronnays s'écriait: Je viens
+de voir Pierre-le-Grand civilisé: mot qui avait de la portée parce qu'il
+avait de la vérité; en voyant ce même homme dans sa cour développer ses
+idées de régénération nationale avec une persévérance infatigable et
+cela sans faste, sans bruit, sans violence, on peut s'écrier à plus
+juste titre encore: c'est Pierre-le-Grand qui revient pour réparer le
+mal fait par Pierre l'aveugle.
+
+En cherchant à juger ce prince avec toute l'impartialité dont je suis
+capable, j'ai trouvé en lui tant de choses dignes d'éloges que je ne
+permets pas qu'on me parle de ce qui pourrait me troubler dans mon
+admiration.
+
+Les pauvres souverains sont comme les statues: on les examine avec une
+si minutieuse attention que leurs moindres défauts magnifiés par la
+critique font oublier les mérites les plus rares et les plus réels. Mais
+plus j'admire l'Empereur Nicolas, plus vous me trouverez injuste
+peut-être envers le Czar Pierre. Cependant j'apprécie de mon mieux les
+efforts de volonté qu'il a faits pour tirer d'un marais gelé pendant
+huit mois de l'année, une ville telle que Pétersbourg. Mais, si j'ai le
+malheur d'apercevoir quelques-uns de ces misérables _pastiches_ dont sa
+passion pour l'architecture classique, partagée par ses successeurs, a
+doté la Russie, mes sens et mon goût révoltés me font perdre tout ce que
+j'avais gagné par le raisonnement: des palais antiques pour servir de
+casernes à des Finois; des colonnes, des corniches, des frontons, des
+péristyles romains sous le pôle, et ces choses à refaire chaque année en
+beau plâtre blanc: vous conviendrez qu'une telle parodie de la Grèce et
+de l'Italie, moins le marbre et le soleil, peut bien me rendre toute ma
+colère; d'ailleurs je renonce avec d'autant plus de résignation au titre
+de voyageur impartial, que je suis persuadé que j'y ai droit.
+
+Vous me menaceriez de la Sibérie, que vous ne m'empêcheriez pas de
+répéter que le manque de bon sens dans l'ensemble d'un monument, de fini
+et d'harmonie dans les détails, est insupportable. En architecture, le
+génie sert à trouver le moyen le plus court et le plus simple d'adapter
+les édifices à l'usage auquel on les destine. Or, devinez, je vous prie,
+à quelle fin des hommes de bon sens ont entassé tant de pilastres,
+d'arcades et de colonnades dans un pays qu'on ne peut habiter qu'avec de
+doubles châssis aux fenêtres hermétiquement closes pendant neuf mois de
+l'année. À Pétersbourg, c'est sous des remparts qu'il faudrait se
+promener, non sous des péristyles aériens. Que ne bâtissez-vous des
+tunnels et des galeries voûtées pour servir de vestibules, d'ouvrages
+avancés, de défense à vos palais[5]. Le ciel est votre ennemi, fuyez-en
+donc la vue; le soleil vous manque, vivez aux flambeaux; des
+fortifications et des casemates vous sont plus utiles que des promenoirs
+à découverte. Avec votre architecture méridionale vous affichez une
+prétention au beau climat qui me rend vos pluies et vos vents de l'été
+plus insupportables, sans parler des aiguilles de glace qu'on respire
+sur vos magnifiques perrons pendant vos interminables hivers.
+
+Les quais de Pétersbourg sont une des plus belles choses de l'Europe:
+pourquoi? parce que le luxe est là dans la solidité. Des blocs de granit
+apportés dans un bas-fond pour y suppléer la terre, l'éternité du
+marbre, opposée à la puissance de destruction du froid, me donnent
+l'idée d'une force et d'une grandeur intelligentes. Pétersbourg est en
+même temps garanti contre la Néva et orné par les magnifiques parapets
+dont on a bordé cette rivière. Le sol nous manque, nous ferons un pavé
+de rocs pour porter notre capitale: cent mille hommes y mourront à la
+peine! peu nous importe; nous aurons une ville européenne et le renom
+d'un grand peuple. Ici, tout en déplorant l'inhumanité qui préside à
+cette gloire, je permets qu'on admire, et j'admire moi-même quoiqu'à
+regret!... J'admire encore quelques-uns des points de vue dont on jouit
+devant le palais d'hiver. Ce palais est bâti dans ce qu'on appelle l'île
+de l'Amirauté, aujourd'hui le plus beau quartier de la ville. Voici la
+description de Weber, faite, je crois, en 1718; je ne l'ai lue que dans
+Schnitzler, qui n'en indique pas clairement la date. «Le quartier
+contigu à celui du Jardin d'été, en descendant la Néva, est ce qu'on
+nomme l'île de l'Amirauté ou aussi la _Slobode des Allemands_, car c'est
+là que la plupart des étrangers sont établis. On y rencontre d'abord (là
+où la Moika sort de la Néva) la grande poste et la maison bâtie pour
+l'éléphant de Perse, mais où depuis l'on a placé le globe de Gottorp.
+L'église luthérienne des Finlandais et celle des catholiques, toutes
+deux en bois, sont dans cette partie de l'île appelée aussi _Finnische
+Scheeren_, parce qu'elle est occupée en majeure partie par des exilés de
+Finlande et de Suède. Les tristes cabanes de ce quartier ressemblent
+plus à des cages qu'à des maisons. Il serait difficile d'y trouver les
+personnes que l'on cherche, attendu qu'aucune rue ne porte un nom, et
+que toutes se désignent par quelques notables habitants qui y demeurent.
+Cependant les maisons de Millionne et celles du quai du Palais d'hiver
+offrent déjà un bel aspect[6].»
+
+Voilà ce qu'était, il y a un peu plus de cent ans, le plus beau quartier
+du Pétersbourg actuel.
+
+Quoique les plus grands monuments de cette ville se perdent dans un
+espace qui est plutôt une plaine qu'une place, le palais est imposant,
+le style de cette architecture du temps de la régence a de la noblesse,
+et la couleur rouge du grès dont l'édifice est bâti plaît à l'oeil. La
+colonne d'Alexandre, l'État-Major, l'Arc de Triomphe au fond de son
+demi-cercle d'édifices, les chevaux, les chars, l'Amirauté avec ses
+élégantes colonnettes et son aiguille dorée, Pierre-le-Grand sur son
+rocher, les ministères qui sont autant de palais, enfin l'étonnante
+église de Saint-Isaac en face d'un des trois ponts jetés sur la Néva;
+tout cela perdu dans l'enceinte d'une seule place n'est pas beau, mais
+c'est étonnamment grand... Cet enclos bâti est ce qu'on appelle la place
+du Palais. C'est réellement un composé de trois places immenses qui n'en
+font qu'une: Pétrofskii, Isaakskii, et la place du Palais d'hiver[7].
+J'y trouve beaucoup de choses à critiquer; mais j'admire l'ensemble de
+ces édifices tout perdus qu'ils sont dans l'espace qu'ils devraient
+orner.
+
+Je suis monté sur la coupole d'airain de l'église de Saint-Isaac. Les
+échafaudages de ce dôme, l'un des plus élevés du monde, sont à eux seuls
+des monuments. L'église n'étant pas terminée, je ne puis avoir l'idée de
+l'effet qu'elle produira dans son ensemble.
+
+On voit de là Pétersbourg et ses plats environs; c'est toujours la même
+chose à perte de vue, l'homme ne peut vivre ici que par des efforts
+soutenus. Le triste et pompeux résultat de ces merveilles me dégoûte des
+miracles humains, et servira, j'espère, de leçon aux princes qui
+s'aviseraient encore une fois de compter la nature pour rien dans le
+choix des lieux où doivent s'élever leurs villes. Une nation ne tombe
+guère dans de telles erreurs, elles sont ordinairement le fruit de
+l'orgueil des souverains. Ceux-ci se croient le pouvoir de faire de
+grandes choses dans les lieux où la Providence avait voulu ne rien faire
+du tout; ils prennent la flatterie à la lettre, et se regardent comme
+des esprits créateurs. Ce que les princes craignent le moins, c'est
+d'être dupes de leur amour-propre; ils se défient de tout, hors
+d'eux-mêmes.
+
+J'ai visité quelques églises: celle de la Trinité est belle, mais nue
+comme l'intérieur de la plupart des églises grecques que j'ai vues ici:
+en revanche l'extérieur des dômes est revêtu d'azur et parsemé d'étoiles
+d'or très-brillantes. La cathédrale de Kasan bâtie par Alexandre est
+vaste et belle; mais on y entre par un coin: c'est pour respecter la loi
+religieuse qui veut que l'autel grec soit invariablement tourné au
+levant. La rue dite la Perspective n'étant pas dirigée de manière à
+obéir à ce règlement, on a mis l'église de travers; les gens de l'art
+ont eu le dessous, les fidèles l'ont emporté, et l'un des plus beaux
+monuments de la Russie a été gâté par la superstition.
+
+L'église de Smolna est la plus grande et la plus magnifique de toutes
+celles de Pétersbourg: elle appartient à une congrégation, c'est une
+espèce de chapitre de femmes et de filles fondé par l'Impératrice Anne.
+Des bâtiments énormes sont destinés à loger ces dames. En parcourant
+l'enceinte de ce noble asile, de ce cloître grand comme une ville, mais
+dont l'architecture serait plus appropriée à un établissement militaire
+qu'à une congrégation, on ne sait où l'on est; ce qu'on voit n'est ni
+palais ni couvent: c'est une caserne de femmes.
+
+En Russie tout est soumis au régime militaire; la discipline de l'armée
+règne dans le chapitre des dames de Smolna.
+
+Près de là, on voit le petit palais de la Tauride bâti en quelques
+semaines par Potemkin, pour Catherine: palais élégant, mais abandonné;
+or, dans ce pays, ce qui est abandonné est bientôt détruit, car les
+pierres mêmes n'y durent qu'à condition qu'on les soigne.
+
+Un jardin d'hiver occupait tout un côté de l'édifice: cette magnifique
+serre chaude est vide dans la saison où nous sommes; je la crois
+négligée en toutes saisons. C'est de la vieille élégance dépourvue de la
+majesté que le temps imprime sur ce qui est antique; de vieux lustres
+prouvent qu'on a donné là des fêtes, qu'on y a dansé, qu'on y a soupé.
+Je crois que le dernier bal qu'a vu et que verra la Tauride a eu lieu
+pour le mariage de la grande-duchesse Hélène, femme du grand-duc Michel.
+
+Il y a dans un coin une Vénus de Médicis, qu'on dit vraiment _antique_;
+vous savez que ce type a été souvent reproduit par les Romains.
+
+Cette statue est placée sur un piédestal et l'on y lit l'inscription
+suivante écrite en russe:
+
+PRÉSENT DU PAPE CLÉMENT XI, À L'EMPEREUR PIERRE Ier. 1717 ou 1719.
+
+Cette Vénus, envoyée par un pape à un prince schismatique et dans le
+costume que vous connaissez, est sans contredit un singulier présent!...
+Le Czar, qui méditait depuis longtemps le projet d'éterniser le schisme
+en usurpant les dernières libertés de l'Église russe, a dû sourire à
+cette marque de bienveillance de l'évêque de Rome[8].
+
+J'ai vu aussi les tableaux de l'Ermitage et je ne vous les décrirai pas,
+parce que je pars demain pour Moscou. L'Ermitage! n'est-ce pas un nom un
+peu prétentieux pour l'habitation de plaisance d'un souverain au milieu
+de sa capitale, à côté de son palais ordinaire? On passe de l'un de ces
+palais dans l'autre par un pont jeté sur une rue.
+
+Vous savez comme tout le monde qu'il y a là des trésors surtout de
+l'école hollandaise. Mais... je n'aime pas la peinture en Russie; pas
+plus que la musique à Londres, où la manière dont on écoute les plus
+grands talents et les plus sublimes chefs-d'oeuvre me dégoûterait de
+l'art. Si près du pôle la lumière n'est pas favorable aux tableaux, et
+personne n'est disposé à jouir des merveilleuses nuances du coloris le
+plus savant avec des yeux affaiblis par la neige, ou éblouis par une
+lumière oblique et persistante. La salle des Rembrandt est admirable
+sans doute, néanmoins j'aime mieux ce que j'ai vu de ce maître à Paris
+et ailleurs.
+
+Les Claude Lorrain, les Poussin, et quelques tableaux des maîtres
+italiens, surtout les Mantegna, les Giambellini, les Salvator Rosa
+méritent une mention.
+
+Mais ce qui nuit à cette collection, c'est le grand nombre de tableaux
+médiocres qu'il faut oublier pour jouir des chefs-d'oeuvre. En formant la
+galerie de l'Ermitage, on a prodigué les noms des grands maîtres, ce qui
+n'empêche pas que leurs oeuvres authentiques n'y soient rares: ces
+pompeux baptêmes de tableaux très-ordinaires impatientent les curieux
+sans les séduire. Dans une collection d'objets d'art, le voisinage du
+beau sert au beau, le mauvais lui nuit: un juge ennuyé est incapable de
+juger: l'ennui rend injuste et cruel.
+
+Si les Rembrandt et les Claude Lorrain de l'Ermitage produisent quelque
+effet c'est qu'ils sont exposés dans des salles où ils n'ont point de
+voisins.
+
+Cette galerie est belle, mais elle me paraît perdue dans une ville où
+trop peu de personnes en jouissent.
+
+Une tristesse inexprimable règne dans le palais devenu musée depuis la
+mort de celle qui l'animait de sa présence et l'habitait avec esprit.
+Cette souveraine absolue entendait mieux que personne la vie intime et
+la conversation libre. Ne voulant pas se résigner à la solitude à
+laquelle la condamnait sa charge, elle a su causer familièrement tout en
+régnant arbitrairement: c'était cumuler des avantages qui s'excluent;
+mais je crains que l'Impératrice ne se soit trouvée mieux que son peuple
+de cette espèce de tour de force.
+
+Le plus beau portrait qui existe d'elle se voit dans une des salles de
+l'Ermitage. J'ai remarqué aussi un portrait de l'Impératrice Marie,
+femme de Paul Ier, par madame Le Brun. Il y a, de la même artiste, un
+génie écrivant sur un bouclier. Ce dernier ouvrage est un des meilleurs
+de l'auteur, dont le coloris qui brave le climat et le temps fait
+honneur à l'école française.
+
+À l'entrée d'une salle j'ai trouvé sous un rideau vert ce que vous allez
+lire. C'est le règlement de la société intime de l'Ermitage à l'usage
+des personnes admises par la Czarine dans cet asile de la liberté...
+Impériale.
+
+Je me suis fait traduire littéralement cette charte intime octroyée par
+le caprice de la souveraine de ce lieu jadis enchanté; on l'a copiée
+pour moi devant moi.
+
+ RÈGLES D'APRÈS LESQUELLES ON DOIT SE CONDUIRE EN ENTRANT.
+
+ ART. 1er.
+
+ «On déposera en entrant ses titres et son rang, de même que son
+ chapeau et son épée.
+
+ 2.
+
+ «Les prétentions fondées sur les prérogatives de la naissance,
+ l'orgueil ou autres sentiments de nature semblable, devront aussi
+ rester à la porte.
+
+ 3.
+
+ «Soyez gai; toutefois _ne cassez, ni ne gâtez rien_.
+
+ 4.
+
+ «Asseyez-vous, restez debout, marchez, faites ce que bon vous
+ semblera, sans faire attention à personne.
+
+ 5.
+
+ «Parlez modérément et pas trop pour ne pas troubler les autres.
+
+ 6.
+
+ «Discutez sans colère et sans vivacité.
+
+ 7.
+
+ «Bannissez _les soupirs et les bâillements_, pour ne causer d'ennui
+ et n'être à charge à personne.
+
+ 8.
+
+ «Les jeux innocents proposés par une personne de la société doivent
+ être acceptés par les autres.
+
+ 9.
+
+ «Mangez doucement et avec _appétit_, buvez avec modération pour que
+ chacun retrouve ses jambes en sortant.
+
+ 10.
+
+ «Laissez les querelles à la porte; _ce qui entre par une oreille
+ doit sortir par l'autre_ avant de passer le seuil de l'Ermitage. Si
+ quelqu'un manquait au règlement ci-dessus, pour chaque faute, et
+ sur le témoignage de deux personnes, il sera obligé de boire _un
+ verre d'eau fraîche_ (_sans en excepter les dames_): indépendamment
+ de cela, il lira à haute voix une page de la _Telemachide_ (poëme
+ de Frediakofsky); quiconque manquerait dans une soirée à trois
+ articles du règlement sera tenu d'apprendre par coeur six lignes de
+ la _Telemachide_. Celui qui manquerait au dixième article ne
+ pourrait plus rentrer à l'Ermitage.»
+
+Avant d'avoir lu cette pièce, je croyais à l'Impératrice Catherine un
+esprit plus léger. Est-ce une simple plaisanterie? alors elle est
+mauvaise puisqu'en fait de plaisanterie les plus courtes sont les
+meilleures. Ce qui ne me cause pas moins de surprise que le manque de
+goût que dénotent ces statuts, c'est le soin qu'on a pris ici de les
+conserver comme une chose précieuse.
+
+Mais ce dont j'ai le plus ri, en lisant ce code social, qui fait le
+pendant des instructions galantes de l'Empereur Pierre Ier et de
+l'Impératrice Élisabeth à leurs sujets, c'est l'emploi qu'on y fait du
+poëme de Frediakofsky. Malheur au poëte immortalisé par un
+souverain!!...
+
+Je pars après-demain pour Moscou.
+
+
+
+
+LETTRE VINGTIÈME.
+
+Le ministre de la guerre comte Tchernicheff.--Je lui demande la
+permission de voir la forteresse de Schlusselbourg.--Sa réponse.--Site
+de ce château fort.--On ne m'accorde la permission que pour les
+écluses.--Formalités.--Entraves; politesse gênante à
+dessein.--Hallucinations.--Exil du poëte Kotzebue en Sibérie.--Analogie
+de nos situations.--Mon départ.--Le feldjæger; effet de sa présence sur
+ma voiture.--Quartier des manufactures.--Influence du feldjæger.--Arme à
+deux tranchants.--Bords de la Néva.--Villages.--Maisons des paysans
+russes.--Le relais.--_Venta_ russe.--Description d'une
+ferme.--L'étalon.--Le hangar.--Intérieur de la cabane.--Le thé des
+paysans.--Leur costume.--Caractère de ce peuple.--Dissimulation
+nécessaire pour vivre en Russie.--Malpropreté des hommes du Nord.--Usage
+des bains.--Les femmes de la campagne.--Leur manière de s'habiller; leur
+taille.--Mauvais chemin.--Parties de route planchéiées.--Canal
+Ladoga.--La maison de l'ingénieur.--Sa femme.--Affectation des femmes du
+Nord.--Les écluses de Schlusselbourg.--La source de la Néva.--La
+forteresse de Schlusselbourg.--Site du château.--Promenade sur le
+lac.--Signe auquel on reconnaît à Schlusselbourg que Pétersbourg est
+inondé.--Détour que je prends pour obtenir la permission d'entrer dans
+la forteresse.--On nous y reçoit.--Le gouverneur.--Son appartement; sa
+femme; conversation traduite.--Mes instances pour voir la prison
+d'Ivan.--Description des bâtiments de la forteresse, cour
+intérieure.--Ornements d'église.--Prix des chapes.--Tombeau
+d'Ivan.--Prisonniers d'État.--Susceptibilité du gouverneur à propos de
+cette expression.--L'ingénieur gourmandé par le gouverneur.--Je renonce
+à voir la chambre du prisonnier d'Élisabeth.--Différence qu'il y a entre
+une forteresse russe et les châteaux forts des autres pays.--Mystère
+maladroit.--Cachots sous-marins de Kronstadt.--À quoi sert le
+raisonnement.--Abîme d'iniquité.--Le juge seul paraît coupable.--Dîner
+de cérémonie chez l'ingénieur.--Sa famille.--La moyenne classe en
+Russie.--Esprit de la bourgeoisie: le même partout.--Conversation
+littéraire.--Franchise désagréable.--Causticité naturelle des
+Russes.--Leur hostilité contre les étrangers.--Dialogue peu
+poli.--Allusions à l'ordre de choses établi en France.--Querelle de
+mariniers apaisée par la seule apparition de l'ingénieur.--Conversation;
+madame de Genlis; Souvenirs de Félicie; ma famille.--Influence de la
+littérature française.--Dîner.--Livres modernes prohibés.--Soupe froide;
+ragoût russe: quartz, espèce de bière.--Mon départ.--Visite au château
+de ***.--Une personne du grand monde.--Différence de ton.--Prétentions
+bien fondées.--Avantage des ridicules.--Le grand et le petit
+monde.--Retour à Pétersbourg à deux heures du matin.--Ce qu'on exige des
+bêtes dans un pays où les hommes sont comptés pour rien.
+
+
+ Pétersbourg, ce 2 août 1839.
+
+
+Le jour de la fête de Péterhoff, j'avais demandé au ministre de la
+guerre comment je devais m'y prendre pour obtenir la permission de voir
+la forteresse de Schlusselbourg.
+
+Ce grave personnage est le comte Tchernicheff: l'aide-de-camp brillant,
+l'élégant envoyé d'Alexandre à la cour de Napoléon est devenu un homme
+sérieux, important et l'un des ministres les plus occupés de l'Empire:
+il ne se passe pas de matinée qu'il ne travaille avec l'Empereur. Il me
+répondit: «Je ferai part de votre désir à Sa Majesté.» Ce ton de
+prudence, mêlé de quelque surprise, me fit trouver la réponse
+significative. Ma demande, quelque simple qu'elle m'eût paru, avait de
+l'importance aux yeux d'un ministre. Penser à visiter une forteresse
+devenue historique depuis la détention et la mort d'Ivan VI, arrivée
+_sous le règne de l'Impératrice Élisabeth_: c'était d'une hardiesse
+énorme!... je reconnus que j'avais touché sans m'en douter une corde
+sensible, et je me tus.
+
+À quelques jours de là, c'est-à-dire avant-hier, au moment où je me
+préparais à partir pour Moscou, je reçus une lettre du ministre de la
+guerre qui m'annonçait la permission de voir les _écluses_ de
+Schlusselbourg.
+
+L'ancienne forteresse suédoise, dénommée la clef de la Baltique par
+Pierre Ier, est située précisément à l'origine de la Néva dans une île
+du lac Ladoga, dont cette rivière est, à proprement parler, l'émissaire;
+espèce de canal naturel par lequel le lac envoie ses eaux jusqu'au golfe
+de Finlande. Mais ce canal, qui est la Néva, se grossit encore d'une
+abondante gerbe d'eau qu'on regarde exclusivement comme la source du
+fleuve, on la voit sourdre au fond des eaux qui la recouvrent
+précisément sous les murs de la forteresse de Schlusselbourg, entre la
+rivière et le lac, dont les flots s'écoulant par l'émissaire se
+confondent aussitôt avec celles de la source qu'elles entraînent dans
+leur cours; c'est une curiosité naturelle des plus remarquables qu'il y
+ait en Russie; et le site, quoique très-plat, comme tous ceux du pays,
+est l'un des plus intéressants des environs de Pétersbourg.
+
+Moyennant les écluses, les bateaux évitent le danger, ils longent le lac
+sans passer sur la source de la Néva, et ils arrivent dans le fleuve,
+environ à une demi-lieue au-dessous du lac qu'ils ne sont plus obligés
+de traverser.
+
+Voilà le beau travail qu'on me permettait d'examiner en détail; j'avais
+demandé une prison d'État, on me répond par des écluses.
+
+Le ministre de la guerre terminait son billet en m'annonçant que
+l'aide-de-camp-général, directeur des voies de communications de
+l'Empire, avait reçu l'ordre de me donner les moyens de faire ce voyage
+avec facilité.
+
+Quelle facilité!... bon Dieu!... à quels ennuis m'avait exposé ma
+curiosité! et quelle leçon de discrétion ne me donnait-on pas par tant
+de cérémonies qualifiées de politesses! Ne pas profiter de la permission
+quand les ordres étaient envoyés pour moi sur toute la route, c'eût été
+m'exposer au reproche d'ingratitude; examiner les écluses avec la
+minutie russe, sans même voir le château de Schlusselbourg, c'était
+donner volontairement dans le piége et perdre un jour; perte grave en
+cette saison déjà bien avancée pour tout ce que j'ai le projet de voir
+encore en Russie, sans toutefois y passer l'hiver.
+
+Je résume les faits: vous en tirerez les conséquences. On n'est pas
+arrivé ici jusqu'à parler librement des iniquités du règne d'Élisabeth;
+tout ce qui fait réfléchir sur l'espèce de légitimité du pouvoir actuel
+passe pour une impiété; il a donc fallu mettre ma demande sous les yeux
+de l'Empereur; celui-ci ne veut ni l'accorder ni la refuser directement:
+il la modifie et me permet d'admirer une merveille d'industrie à
+laquelle je n'avais pas songé: de l'Empereur cette permission redescend
+au ministre, du ministre au directeur général, du directeur général à un
+ingénieur en chef, et enfin à un sous-officier chargé de m'accompagner,
+de me servir de guide et de répondre de ma _sûreté_ pendant tout le
+temps du voyage, _faveur_ qui rappelle un peu le janissaire dont on
+honore les étrangers en Turquie... Cette marque de protection me
+paraissait trop semblable à une preuve de défiance pour me flatter
+autant qu'elle me gênait: ainsi, tout en rongeant mon frein et en
+broyant dans mes mains la lettre de recommandation du ministre, je
+disais: «Le prince *** que j'ai rencontré sur le bateau de Travemünde,
+avait bien raison quand il s'écriait que la Russie est le pays des
+formalités inutiles.»
+
+Je suis allé chez l'aide-de-camp-général, directeur des voies de
+communication, etc., etc., etc., pour réclamer l'exécution de la parole
+suprême.
+
+Le directeur ne recevait pas, ou il était sorti: on me renvoie au
+lendemain; ne voulant pas perdre un jour de plus, j'insiste: on me dit
+de revenir le soir. Je reviens et je parviens enfin jusqu'à ce grave
+personnage; il me reçoit avec la politesse à laquelle m'ont habitué ici
+les hommes en place, et après une visite d'un quart d'heure, je sors de
+chez lui, muni, notez ceci, des ordres nécessaires pour l'ingénieur de
+Schlusselbourg, mais non pour le gouverneur du château! En me
+reconduisant jusqu'à l'antichambre, il me promit qu'un sous-officier
+serait à ma porte le lendemain dès quatre heures du matin.
+
+Je ne dormis pas; j'étais frappé d'une idée qui vous paraîtra folle: de
+l'idée que mon protecteur pourrait devenir mon bourreau. Si cet homme,
+au lieu de me conduire à Schlusselbourg à dix-huit lieues de
+Pétersbourg, exhibe au sortir de la ville l'ordre de me déporter en
+Sibérie pour m'y faire expier ma curiosité inconvenante, que ferai-je,
+que dirai-je? il faudra commencer par obéir; et plus tard, en arrivant à
+Tobolsk, si j'y arrive, je réclamerai;... la politesse ne me rassure
+pas, au contraire; car je n'ai point oublié les caresses d'Alexandre à
+l'un de ses ministres saisi par le feldjæger au sortir même du cabinet
+de l'Empereur qui avait donné l'ordre de le conduire en Sibérie, à
+partir du palais, sans le ramener un seul instant chez lui. Bien
+d'autres exemples d'exécutions de ce genre venaient justifier mes
+pressentiments et me troubler l'imagination.
+
+La qualité d'étranger n'est pas non plus une garantie suffisante[9]: je
+me retraçais les circonstances de l'enlèvement de Kotzebue qui, au
+commencement de ce siècle, fut également saisi par un feldjæger et
+transporté d'un trait ainsi que moi (je me voyais déjà en chemin) de
+Pétersbourg à Tobolsk.
+
+Il est vrai que l'exil du poëte allemand ne dura que six semaines; aussi
+dans ma jeunesse m'étais-je moqué de ses lamentations; mais cette nuit,
+je n'en riais plus. Soit que l'analogie possible de nos destinées m'eût
+fait changer de point de vue, soit que l'âge m'eût rendu plus équitable,
+je plaignais Kotzebue du fond du coeur. Un pareil supplice ne doit pas
+s'apprécier d'après sa durée: le voyage de dix-huit cents lieues en
+téléga sur des rondins et sous ce climat est déjà une torture que bien
+des corps ne pourraient supporter; mais sans s'arrêter à ce premier
+inconvénient, quel homme n'aurait compassion d'un pauvre étranger enlevé
+à ses amis, à sa famille et qui, pendant six semaines, croit qu'il est
+destiné à finir ses jours dans des déserts sans noms, sans limites parmi
+des malfaiteurs et leurs gardiens, voire même parmi des administrateurs
+à grades plus ou moins élevés? Une telle perspective est pire que la
+mort et suffit pour la donner, ou au moins pour troubler la raison.
+
+Mon ambassadeur me réclamera; oui, mais pendant six semaines j'aurai
+subi le commencement d'un exil éternel! Ajoutez que nonobstant toute
+réclamation, si l'on trouve un intérêt sérieux à se défaire de moi, on
+répandra le bruit qu'en me promenant en petite barque sur le lac Ladoga,
+j'ai chaviré. Cela se voit tous les jours. L'ambassadeur de France
+ira-t-il me repêcher au fond de cet abîme? On lui dira qu'on a fait de
+vaines recherches pour retrouver mon corps: la dignité de notre nation à
+couvert, il sera satisfait et moi perdu.
+
+Quelle avait été l'offense de Kotzebue? Il s'était fait craindre, parce
+qu'il publiait ses opinions et qu'on pensait qu'elles n'étaient pas
+toutes également favorables à l'ordre de choses établi en Russie. Or,
+qui m'assure que je n'ai pas encouru précisément le même reproche ou, ce
+qui serait suffisant, le même soupçon? C'est ce que je me disais en
+arpentant ma chambre, faute de pouvoir trouver le sommeil dans mon lit.
+N'ai-je pas aussi la manie de penser et d'écrire? Si je donne ici le
+moindre ombrage, puis-je espérer qu'on aura plus d'égards pour moi qu'on
+n'en a eu pour tant d'autres plus puissants et plus en évidence? J'ai
+beau répéter à tout le monde que je ne publierai rien sur ce pays, on
+croit d'autant moins sans doute à mes paroles que j'affecte plus
+d'admiration pour ce qu'on me montre; on a beau se flatter, on ne peut
+penser que tout me plaise également. Les Russes se connaissent en
+mensonges prudents... D'ailleurs je suis espionné; tout étranger l'est:
+on sait donc que j'écris des lettres, que je les garde; on sait aussi
+que je ne sors pas de la ville, ne fût-ce que pour un jour, sans
+emporter avec moi ces mystérieux papiers dans un grand portefeuille; on
+sera peut-être curieux de connaître ma pensée véritable. On me préparera
+un guet-apens dans quelque forêt; on m'attaquera, on me pillera pour
+m'enlever mes lettres, et l'on me tuera pour me faire taire.
+
+Telles sont les craintes qui m'obsédèrent toute la nuit d'avant-hier, et
+quoique j'aie visité hier sans accident la forteresse de Schlusselbourg,
+elles ne sont pas tellement déraisonnables que je m'en sente tout à fait
+à l'abri pour le reste de mon voyage. J'ai beau me répéter que la police
+russe, prudente, éclairée, bien informée, ne se permet, en fait de coups
+d'État, que ceux qu'elle croit nécessaires; que c'est attacher bien de
+l'importance à mes remarques et à ma personne que de me figurer qu'elles
+puissent inquiéter les hommes qui gouvernent cet Empire: ces motifs de
+sécurité et bien d'autres encore que je me dispense de noter me
+paraissent plus spécieux que solides; l'expérience ne m'a que trop
+prouvé l'esprit de minutie qui règne chez les personnages trop
+puissants; tout importe à qui veut cacher qu'il domine par la peur; et
+quiconque tient à l'opinion ne peut dédaigner celle d'un homme
+indépendant qui écrit: un gouvernement qui vit de mystère et dont la
+force est dans la dissimulation, pour ne pas dire la feinte,
+s'effarouche de tout; tout lui paraît de conséquence; en un mot,
+l'amour-propre s'accorde avec la réflexion et avec mes souvenirs pour me
+persuader que je cours ici quelques dangers.
+
+Si j'appuie sur ces inquiétudes, c'est parce qu'elles vous peignent le
+pays. Supposez que mes craintes soient des visions, ce sont au moins des
+visions qui ne pourraient me troubler l'esprit qu'à Pétersbourg et à
+Maroc: voilà ce que je veux constater. Toutefois mes appréhensions se
+dissipent dès qu'il faut agir; les fantômes d'une nuit d'insomnie ne me
+suivent pas sur le grand chemin. Téméraire dans l'action, je ne suis
+pusillanime que dans la réflexion; il m'est plus difficile de penser que
+d'agir énergiquement. Le mouvement me rend autant d'audace que
+l'immobilité m'inspirait de défiance.
+
+Hier, à cinq heures du matin, je suis parti dans une calèche attelée de
+quatre chevaux de front; dès qu'on fait une course à la campagne ou un
+voyage en poste, les cochers russes adoptent cet attelage antique,
+qu'ils mènent avec adresse et témérité.
+
+Mon feldjæger s'est placé devant moi sur le siége, à côté du cocher, et
+nous avons traversé Pétersbourg très-rapidement, laissant derrière nous
+le quartier élégant; puis, le quartier des manufactures, où se trouvent
+entre autres celle des glaces, qui est magnifique, puis d'immenses
+filatures de coton, ainsi que bien d'autres usines, pour la plupart
+dirigées par des Anglais. Cette partie de la ville ressemble à une
+colonie: c'est la cité des fabricants.
+
+Comme un homme n'est apprécié ici que d'après ses rapports avec le
+gouvernement, la présence du feldjæger sur ma voiture produisait
+beaucoup d'effet. Cette marque de protection suprême faisait de moi un
+personnage et mon propre cocher, qui me mène depuis que je suis à
+Pétersbourg, paraissait s'enorgueillir soudain de la dignité trop
+longtemps ignorée de son maître: il me regardait avec un respect qu'il
+ne m'avait jamais témoigné; on eût dit qu'il voulait me dédommager de
+tous les honneurs dont jusqu'alors il m'avait privé mentalement par
+ignorance. Les paysans à pied, les cochers de drowska, et les
+charretiers, tout le monde subissait la magique influence de mon
+sous-officier: celui-ci n'avait pas besoin de montrer son cantchou; d'un
+signe du doigt il écartait les embarras comme par magie; et la foule,
+ordinairement assez peu pliable, était devenue pareille à un banc
+d'anguilles au fond d'un vivier où elles se tordent en tout sens,
+s'écartent rapidement, s'anéantissent, pour ainsi dire, afin d'éviter la
+fouine qu'elles ont aperçue de loin dans la main du pêcheur; ainsi
+faisaient les hommes à l'approche de mon sous-officier.
+
+Je remarquais avec épouvante l'efficacité merveilleuse de ce pouvoir
+chargé de me protéger, et je pensais qu'il se ferait obéir avec la même
+ponctualité s'il recevait l'ordre de m'écraser. La difficulté qu'on
+éprouve pour s'introduire dans ce pays m'ennuie, mais elle m'effraie
+peu; ce dont je suis frappé, c'est de celle qu'on aurait à s'enfuir. Les
+gens du peuple disent: «Pour entrer en Russie les portes sont larges;
+pour en sortir elles sont étroites.» Quelque grand que soit cet Empire,
+j'y suis à la gêne; la prison a beau être vaste, le prisonnier s'y
+trouve toujours à l'étroit. C'est une illusion de l'imagination, j'en
+conviens, mais il fallait venir ici pour y être sujet.
+
+Sous la garde de mon soldat, j'ai suivi rapidement les bords de la Néva;
+on sort de Pétersbourg par une espèce de rue de village un peu moins
+monotone que les routes que j'ai parcourues jusqu'ici en Russie.
+Quelques échappées de vue sur la rivière à travers des allées de
+bouleaux, une suite de fabriques, des usines en assez grand nombre et
+qui paraissent en grande activité; des hameaux de bois varient un peu le
+paysage. N'allez pas vous figurer une nature vraiment pittoresque dans
+l'acception ordinaire de ce terme; cette partie du pays est moins
+désolée que ce qu'on a vu de l'autre côté; voilà tout. D'ailleurs, j'ai
+de la prédilection pour les sites tristes; il y a toujours quelque
+grandeur dans une nature dont la contemplation porte à la rêverie.
+J'aime encore mieux, comme paysage poétique, les bords de la Néva, que
+le revers de Montmartre du côté de la plaine de Saint-Denis, ou que les
+riches champs de blé de la Beauce et de la Brie.
+
+L'apparence de certains villages m'a surpris: il y a là une richesse
+réelle et même une sorte d'élégance rustique qui plaît; les maisons sont
+alignées le long d'une rue unique; ces habitations, toujours en bois,
+paraissent assez soignées. Elles sont peintes sur la rue, et les
+extrémités de leurs toits sont chargées d'ornements qu'on peut dire
+prétentieux; car en comparant ce luxe extérieur avec la rareté des
+choses commodes et le manque de propreté dont on est frappé dans
+l'intérieur de ces joujoux, on regrette de voir régner déjà le goût du
+superflu chez un peuple qui ne connaît pas encore le nécessaire. En y
+regardant de près on voit que ces baraques sont réellement fort mal
+bâties. Ce sont des poutres et des solives à peine équarries, échancrées
+aux deux bouts, et enchevêtrées l'une dans l'autre pour former les coins
+de la cabane; ces madriers, grossièrement entassés les uns sur les
+autres, laissent entre eux des interstices soigneusement calfeutrés de
+mousse goudronnée, dont l'odeur sauvage se répand dans toute
+l'habitation et même au dehors.
+
+Les ornements ajustés aux toits des chaumières consistent en une espèce
+de dentelle de bois; ces ciselures peintes ressemblent aux découpures
+des papiers de confiseurs. Ce sont des planches appliquées sur le pignon
+de la maison, toujours tourné vers la rue; elles descendent de la pointe
+jusqu'au bout du toit. Les dépendances rurales se trouvent dans une cour
+planchéiée. Ne voilà-t-il pas des mots qui sonnent bien à votre oreille?
+mais aux yeux c'est triste et fangeux. Néanmoins, ces cabanes, ainsi
+galonnées sur la rue, m'amusent à voir du dehors, mais je ne puis les
+croire destinées à servir d'habitations aux paysans que je vois dans les
+champs. Avec leurs planches extrêmement ouvragées, percées à jour et
+bariolées de mille couleurs, elles ressemblent à des cages entourées de
+guirlandes de fleurs, et leurs habitants me paraissent des marchands
+forains dont les baraques vont être enlevées après la fête.
+
+Toujours le même goût pour ce qui saute aux yeux!!... Le paysan est ici
+traité comme le seigneur se traite lui-même; les uns et les autres
+trouvent plus naturel et plus agréable d'orner la route que d'embellir
+l'intérieur de la maison; on se nourrit ici de l'admiration peut-être de
+l'envie qu'on inspire. Mais le plaisir, le vrai plaisir où est-il? les
+Russes eux-mêmes seraient bien embarrassés de répondre à cette question.
+
+L'opulence en Russie est une vanité colossale; moi qui n'aime de la
+magnificence que ce qui ne paraît pas, je blâme dans ma pensée tout ce
+qu'on espère me faire admirer ici. Une nation de décorateurs et de
+tapissiers ne réussira jamais qu'à m'inspirer la crainte d'être sa dupe;
+en mettant le pied sur ce théâtre où les fausses trappes dominent, je
+n'ai qu'un désir: le désir d'aller regarder derrière la coulisse et
+j'éprouve la tentation de lever un coin de la toile de fond. Je viens
+voir un pays, je trouve une salle de spectacle.
+
+J'avais envoyé un relais à dix lieues de Pétersbourg: quatre chevaux
+frais et tout garnis m'attendaient dans un village. J'ai trouvé là une
+espèce de _venta_ russe, et j'y suis entré. En voyage, j'aime à ne rien
+perdre de mes premières impressions; c'est pour les sentir que je
+parcours le monde, et pour les renouveler que je décris mes courses. Je
+suis donc descendu de voiture afin de voir une ferme russe. C'est la
+première fois que j'aperçois les paysans chez eux. Péterhoff n'était pas
+la Russie naturelle: la foule entassée là pour une fête changeait
+l'aspect ordinaire du pays, et transportait à la campagne les habitudes
+de la ville. C'est donc ici mon début dans les champs.
+
+Un vaste hangar tout en bois; murs en planches de trois côtés, planches
+sous les pieds, planches sur la tête; voilà ce que je remarque d'abord;
+j'entre sous cette halle énorme qui occupe la plus grande partie de
+l'habitation rustique, et, malgré les courants d'air, je suis saisi par
+l'odeur d'oignons, de choux aigres et de vieux cuir gras qu'exhalent les
+villageois et les villages russes.
+
+Un magnifique étalon attaché à un poteau absorbait l'attention de
+plusieurs hommes occupés à le ferrer, non sans peine. Ces hommes étaient
+munis de cordes pour garrotter le fougueux animal, de morceaux de laine
+pour lui couvrir les yeux, de caveçon et de torche-nez pour le mater.
+Cette superbe bête appartient, m'a-t-on dit, au haras du seigneur
+voisin; dans la même enceinte, au fond du hangar, un paysan monté sur
+une voiture fort petite, comme toutes les charrettes russes, entasse
+dans un grenier du foin non bottelé, et qu'il enlève par fourchetées
+afin de l'élever au-dessus de sa tête; un autre homme s'en empare et va
+le serrer sous le toit. Huit personnes environ restent occupées autour
+du cheval: tous ces hommes ont une taille, un costume et une physionomie
+remarquables. Cependant la population des provinces attenantes à la
+capitale n'est pas belle, elle n'est même pas russe, étant fort mêlée
+d'hommes de race finoise et qui ressemblent aux Lapons.
+
+On dit que dans l'intérieur de l'Empire je retrouverai les types des
+statues grecques dont j'ai déjà remarqué quelques modèles à
+Saint-Pétersbourg, où les seigneurs élégants se font servir par des
+hommes nés dans leurs domaines lointains. Une salle basse et peu
+spacieuse est attenante à ce prodigieux hangar: j'y pénètre et me crois
+dans la chambre principale de quelque bateau plat naviguant sur une
+rivière: je me crois aussi dans un tonneau; tout est en bois; les murs,
+le plafond, le plancher, les siéges, la table, ne sont qu'un assemblage
+de madriers et de douves de diverses longueurs et grossièrement
+travaillés. L'odeur du chou aigre et de la poix domine toujours.
+
+Dans ce réduit presque privé d'air et de lumière, car les portes en sont
+basses et les fenêtres petites comme des lucarnes, j'aperçois une
+vieille femme occupée à servir du thé à quatre ou cinq paysans barbus,
+couverts de pelisses de mouton dont la laine est tournée en dedans (il
+fait assez froid déjà depuis quelques jours, le 1er août); ces hommes,
+de petite taille pour la plupart, sont assis à une table; leur pelisse
+de cuir drape l'homme de plusieurs manières, elle a du style, mais elle
+a encore plus de mauvaise odeur; je ne connais que les parfums des
+seigneurs qui soient pires. Sur la table brille une bouilloire en cuivre
+jaune et une théière. Le thé est toujours de bonne qualité, fait avec
+soin, et si l'on ne veut pas le boire pur on trouve partout du bon lait.
+Cet élégant breuvage, servi dans des bouges meublés comme des granges,
+je dis granges pour m'exprimer poliment, me rappelle le chocolat des
+Espagnols. C'est un des mille contrastes dont le voyageur est frappé à
+chaque pas qu'il fait chez ces deux peuples également singuliers dans
+des genres aussi différents que les climats qu'ils habitent.
+
+J'ai souvent lieu de vous le répéter, le peuple russe a le sentiment de
+ce qui prête à la peinture: parmi les groupes d'hommes et d'animaux qui
+m'environnaient dans cet intérieur de ferme russe un peintre aurait
+trouvé le sujet de plusieurs charmants tableaux.
+
+La chemise rouge ou bleue des paysans, boutonnée sur la clavicule et
+serrée autour des reins avec une ceinture, par-dessus laquelle le haut
+de cette espèce de sayon retombe en plis antiques, tandis que le bas
+flotte comme une tunique, et recouvre le pantalon où on ne l'enferme
+pas[10]: la longue robe à la persanne souvent ouverte, et qui lorsque
+l'homme ne travaille pas recouvre en partie cette blouse, les cheveux
+longs des côtés séparés sur le front, mais coupés ras par derrière un
+peu plus haut que la nuque, ce qui laisse à découvert la force du col:
+tout cet ensemble ne compose-t-il pas un costume original et
+gracieux?... L'air doux et sauvage à la fois des paysans russes n'est
+pas dénué de grâce: leur taille élégante, leur force qui ne nuit pas à
+la légèreté, leur souplesse, leurs larges épaules, le sourire doux de
+leur bouche, le mélange de tendresse et de férocité qui se retrouve dans
+leur regard sauvage et triste, rend leur aspect aussi différent de celui
+de nos laboureurs que les lieux qu'ils habitent et le pays qu'ils
+cultivent sont différents du reste de l'Europe. Tout est nouveau ici
+pour un étranger. Les personnes y ont un certain charme qu'on sent et
+qui ne s'exprime pas: c'est la langueur orientale jointe à la rêverie
+romantique des peuples du Nord; et tout cela sous une forme inculte,
+mais noble, qui lui donne le mérite des dons primitifs. Ce peuple
+inspire beaucoup d'intérêt sans confiance: c'est encore une nuance de
+sentiment que j'ai appris à connaître ici. Les hommes du peuple en
+Russie sont des fourbes amusants. On pourrait les mener loin si on ne
+les trompait pas, mais les paysans, lorsqu'ils voient que leurs maîtres
+ou les agents de leurs maîtres mentent plus qu'eux, s'abrutissent dans
+la ruse et la bassesse. Il faut valoir quelque chose pour savoir
+civiliser un peuple: la barbarie du serf accuse la corruption du
+seigneur.
+
+Si vous êtes étonné de la malveillance de mes jugements, je vous
+étonnerai davantage en ajoutant que je ne fais qu'exprimer l'opinion
+générale, seulement je dis ingénument ce que tout le monde dissimule ici
+avec une prudence que vous cesseriez de mépriser si vous voyiez comme
+moi à quel point cette vertu, qui en exclut tant d'autres, est
+nécessaire à qui veut vivre en Russie.
+
+La malpropreté est grande en ce pays; mais celle des maisons et des
+habits me frappe plus que celle des individus: les Russes prennent assez
+de soin de leurs personnes; à la vérité leurs bains de vapeur nous
+paraissent dégoûtants; ce sont des émanations d'eau chaude: j'aimerais
+mieux l'eau pure à grands flots; cependant ce brouillard bouillant lave
+le corps et le fortifie, tout en ridant la peau prématurément.
+Néanmoins, grâce à l'usage de ces bains, on voit souvent des paysans qui
+ont la barbe et les cheveux nets tandis qu'on s'en peut dire autant de
+leurs habits. Des vêtements chauds coûtent cher: on est forcé de les
+porter longtemps; et ils paraissent sales bien avant d'être usés; des
+chambres où l'on ne pense qu'à se garantir du froid sont nécessairement
+moins aérées que ne le sont les logements des hommes du Midi. En général
+la saleté du Nord, toujours renfermée, est plus repoussante et plus
+profonde que celle des peuples qui vivent au soleil: l'air qui purifie
+manque aux Russes pendant neuf mois de l'année; la saleté de leurs
+maisons et celle de leurs personnes est donc plutôt l'inévitable
+résultat du climat sous lequel ils vivent que l'effet de leur complexion
+et de leur négligence.
+
+Dans certaines contrées les hommes qui travaillent portent sur la tête
+une casquette de drap bleu foncé en forme de ballon. Cette coiffure
+ressemble à celle des bonzes: ils ont plusieurs autres manières de se
+couvrir la tête; toutes ces toques et tous ces bonnets de formes
+diverses sont assez agréables à l'oeil. Que de goût, en comparaison de la
+négligence prétentieuse des gens du peuple, aux environs de Paris!
+
+Lorsqu'ils travaillent nu-tête, ils seraient gênés par leurs longs
+cheveux; pour remédier à cet inconvénient ils s'avisent de se couronner
+d'un diadème[11]: ils se nouent un ruban, une ficelle, un roseau, un
+jonc, une lanière de cuir autour de la tête; ce diadème grossier, mais
+toujours attaché avec soin, leur coupe le front et lisse leurs cheveux;
+il sied aux jeunes gens, et comme les hommes de cette race ont en
+général la tête ovale et d'une jolie forme, ils se sont fait une parure
+d'une coiffure de travail.
+
+Mais que vous dirai-je des femmes? Jusqu'ici celles que j'ai aperçues
+m'ont paru repoussantes. J'espérais dans cette excursion rencontrer
+quelques belles villageoises. Mais c'est ici comme à Pétersbourg, elles
+ont de grosses tailles courtes et elles se mettent la ceinture aux
+épaules un peu au-dessus de la gorge, qui continue de s'étendre
+librement sous la jupe; c'est hideux! Ajoutez à cette difformité
+volontaire de grosses bottes d'hommes, en cuir puant et gras, et une
+espèce de houppelande de peau de mouton, pareille à celle des pelisses
+de leurs maris, et vous vous ferez l'idée d'une créature souverainement
+désagréable; malheureusement cette idée sera exacte. Pour comble de
+laideur la fourrure des femmes est coupée d'une manière moins gracieuse
+que la petite redingote des hommes, et, ceci tient sans doute à une
+louable économie, elle est aussi d'ordinaire plus mangée des vers; elle
+tombe en lambeaux, à la lettre!!... Telle est leur parure. Nulle part
+assurément le beau sexe ne se dispense de coquetterie plus que chez les
+paysannes russes (je parle du coin de pays que j'ai vu); néanmoins ces
+femmes sont les mères des soldats dont l'Empereur est fier, et des beaux
+cochers qu'on aperçoit dans les rues de Pétersbourg, portant si bien
+l'armiak et le cafetan: costume imité de l'habit persan.
+
+À la vérité, la plupart des femmes qu'on rencontre dans le gouvernement
+de Pétersbourg sont de race finoise. On m'assure que dans l'intérieur du
+pays que je vais visiter il y a de fort belles paysannes.
+
+La route de Pétersbourg à Schlusselbourg est mauvaise dans quelques
+passages: ce sont tantôt des sables profonds, tantôt des boues mouvantes
+sur lesquelles on a jeté des planches insuffisantes pour les piétons, et
+nuisibles aux voitures; ces morceaux de bois mal assujétis font la
+bascule et vous éclaboussent jusqu'au fond de votre calèche; c'est là le
+moindre des inconvénients du chemin; il y a quelque chose de pis que les
+planches, je veux parler des rondins non fendus et posés tout bruts en
+travers, sur certaines portions de terrains spongieux qu'il faut
+franchir de distance en distance, et dont le sol sans solidité
+engloutirait tout autre encaissement qu'une route de bûches.
+Malheureusement ce rustique et mobile parquet posé sur la bourbe est
+construit en bouts de bois mal joints, inégaux; tout l'édifice branlant
+danse à la fois sous les roues dans un terrain sans fond, toujours
+détrempé, et qui à la moindre pression devient élastique. Au train dont
+on voyage en Russie on a bientôt brisé sa voiture sur de pareilles
+_grandes_ routes: les hommes s'y cassent les os et de verste en verste
+les boulons des calèches sautent de tous côtés; le fer des roues se
+coupe, les ressorts éclatent; ceci doit réduire les équipages à leur
+plus simple expression, à quelque chose d'aussi primitif que la téléga.
+
+Excepté la fameuse chaussée de Pétersbourg à Moscou, la route de
+Schlusselbourg est encore un des chemins où il y a le moins de ces
+redoutables rondins. J'y ai compté beaucoup de ponts en mauvaises
+planches, et l'un de ces ponts m'a semblé périlleux. La vie humaine est
+peu de chose en Russie. Avec soixante millions d'enfants, peut-on avoir
+des entrailles de père?
+
+À mon arrivée à Schlusselbourg où j'étais attendu, je fus reçu par
+l'ingénieur chargé de diriger les travaux des écluses.
+
+Le canal Ladoga, tel qu'il est aujourd'hui, longe la partie du lac qui
+se trouve entre la ville du même nom et Schlusselbourg: c'est un
+magnifique ouvrage; il sert à préserver les bateaux des dangers auxquels
+les tempêtes du lac les exposaient jadis; maintenant les barques
+tournent cette mer orageuse, et les ouragans ne peuvent plus interrompre
+une navigation qui passait autrefois, même parmi les plus hardis
+mariniers, pour très-périlleuse[12].
+
+Il faisait un temps gris, froid, venteux; à peine descendu de voiture
+devant la maison de l'ingénieur, bonne habitation toute de bois, je fus
+introduit par lui-même dans un salon convenable, où il m'offrit une
+légère collation en me présentant avec une sorte d'orgueil conjugal à
+une jeune et belle personne; c'était sa femme. Elle m'attendait là toute
+seule, assise sur un canapé d'où elle ne se leva pas à mon arrivée; elle
+ne disait mot, parce qu'elle ne savait pas le français, et n'osait se
+mouvoir, je ne sais pourquoi; elle prenait peut-être l'immobilité pour
+de la politesse, parce qu'elle confondait les airs guindés avec le bon
+goût; sa manière de me faire les honneurs de chez elle consistait à ne
+se permettre aucun mouvement; elle semblait s'appliquer à représenter
+devant moi la statue de l'hospitalité vêtue de mousseline blanche
+doublée de rose. Dans cette parure plus recherchée qu'élégante, elle me
+faisait l'effet d'une belle apparition; ou plutôt, en considérant avec
+attention sa jupe brochée, ouverte par devant et doublée de soie, et
+tous les pompons dont elle s'était affublée pour éblouir l'étranger; en
+voyant, dis-je, cette figure de cire, rose, impassible, étalée sur un
+grand sofa duquel on eût dit qu'elle ne pouvait se détacher, je la
+prenais pour une madone grecque sur l'autel; il ne lui manquait que des
+lèvres moins roses, des joues moins fraîches, qu'une châsse et des
+applications d'or et d'argent pour rendre l'illusion complète. Je
+mangeais et me réchauffais en silence; elle me regardait sans presque
+oser détourner les yeux de dessus moi; c'eût été les mouvoir, et le
+parti de l'immobilité était si bien pris que ses regards mêmes étaient
+fixes. Si j'avais pu soupçonner qu'il y eût au fond de ce singulier
+accueil de la timidité, j'aurais éprouvé de la sympathie; je ne sentis
+que de l'étonnement: le sentiment en pareil cas ne me trompe guère, car
+je me connais en timidité.
+
+Mon hôte me laissa contempler à loisir cette curieuse pagode, qui me
+prouva ce que je savais, c'est que les femmes du Nord sont rarement
+naturelles, et que leur affectation est quelquefois si grande qu'elle
+n'a pas besoin de paroles pour se trahir; ce brave ingénieur me parut
+flatté de l'effet que son _épouse_ produisait sur un étranger; il
+prenait mon ébahissement pour de l'admiration; cependant, voulant
+remplir sa charge en conscience, il finit par me dire: «Je regrette de
+vous presser de sortir, mais nous n'avons pas trop de temps pour visiter
+les travaux que j'ai reçu l'ordre de vous montrer en détail.»
+
+J'avais prévu le coup sans pouvoir le parer, je le reçus avec
+résignation et me laissai conduire d'écluses en écluses, toujours
+pensant avec un inutile regret à cette forteresse, tombeau du jeune Ivan
+dont on ne voulait pas me laisser approcher. J'avais sans cesse présent
+à la pensée ce but non avoué de ma course: vous verrez bientôt comment
+il fut atteint.
+
+Le nombre de quartiers de granit que j'ai vus pendant cette matinée, de
+vannes enchâssées dans des rainures pratiquées au milieu des blocs de
+cette même pierre, de dalles de la même matière employées à paver le
+fond d'un canal gigantesque, ne vous importe guère, et j'en suis fort
+aise, car je ne pourrais vous le dire: sachez seulement que depuis dix
+ans que les premières écluses sont terminées, elles n'ont exigé aucune
+réparation. Étonnant exemple de solidité dans un climat comme celui du
+lac Ladoga, où le granit, les pierres, les marbres les plus solides ne
+durent que quelques années.
+
+Ce magnifique ouvrage est destiné à égaliser la différence de niveau
+qu'il y a entre le canal Ladoga et le cours de la Néva près de sa
+source, à l'extrémité occidentale de l'émissaire qui débouche dans la
+rivière par plusieurs déversoirs. On a multiplié les écluses avec un
+luxe admirable afin de rendre aussi facile et aussi prompte que possible
+une navigation que la rigueur des saisons laisse à peine libre pendant
+trois ou quatre mois de l'année.
+
+Rien n'a été épargné pour la solidité ni pour la précision du travail;
+on se sert autant que possible du granit de Finlande pour les ponts,
+pour les parapets, même, je le répète avec admiration, pour le fond du
+lit du canal; les ouvrages en bois sont soignés de manière à répondre à
+ce luxe de matériaux: bref, on a profité de toutes les inventions, de
+tous les perfectionnements de la science moderne; et l'on a complété à
+Schlusselbourg un travail aussi parfait dans son genre que le permettent
+les rigueurs de la nature sous ces climats ingrats.
+
+La navigation intérieure de la Russie mérite d'occuper toute l'attention
+des hommes du métier; c'est une des principales sources de la richesse
+du pays; moyennant un système de canalisation colossale, comme tout ce
+qui s'exécute dans cet Empire, on est parvenu, depuis Pierre-le-Grand, à
+joindre sans danger pour les bateaux, la mer Caspienne à la mer Baltique
+par le Volga, le lac Ladoga et la Néva. L'Europe et l'Asie sont ainsi
+traversées par des eaux qui joignent le Nord au Midi. Cette pensée,
+hardie à concevoir, prodigieuse à réaliser, a fini par produire une des
+merveilles du monde civilisé: c'est beau et bon à savoir, mais j'ai
+trouvé que c'était ennuyeux à voir, surtout sous la conduite d'un des
+exécuteurs du chef-d'oeuvre; l'homme du métier accorde à son ouvrage
+l'estime qu'il mérite sans doute, mais pour un simple curieux tel que
+moi l'admiration reste étouffée sous des détails minutieux et dont je
+vous fais grâce. Nouvelle preuve de ce que je vous ai dit ailleurs:
+abandonné à soi-même, un voyageur en Russie ne voit rien: protégé,
+c'est-à-dire escorté, gardé à vue, il voit trop, ce qui revient au même.
+
+Quand je crus avoir strictement accordé ce qui était dû de mon temps et
+de mes éloges aux merveilles que j'étais contraint de passer en revue
+pour répondre à la grâce qu'on croyait me faire, je revins au premier
+motif de mon voyage, et déguisant mon but pour le mieux atteindre, je
+demandai à voir la source de la Néva. Ce désir, dont l'insidieuse
+innocence ne put dissimuler l'indiscrétion, fut d'abord éludé par mon
+ingénieur qui me répondit: «Elle surgit sous l'eau à la sortie du lac
+Ladoga, au fond du canal qui sépare ce lac de l'île où s'élève la
+forteresse.»
+
+Je le savais.
+
+«C'est une des curiosités naturelles de la Russie, repris-je. N'y
+aurait-il pas moyen d'aller visiter cette source?
+
+--Le vent est trop fort; nous ne pourrons apercevoir les bouillonnements
+de l'eau, il faudrait un temps calme pour que l'oeil pût distinguer une
+gerbe d'eau qui s'élance au fond des vagues; cependant je vais faire ce
+que je pourrai afin de satisfaire votre curiosité.»
+
+À ces mots, l'ingénieur fit avancer un fort joli bateau conduit par six
+rameurs élégamment habillés, et nous partîmes soi-disant, pour aller
+voir la source de la Néva, mais réellement pour nous approcher des murs
+du château fort, ou plutôt de la prison enchantée dont on me refusait
+l'accès avec la plus habile politesse: mais les difficultés ne faisaient
+qu'exciter mon envie; j'aurais eu parole d'y pouvoir délivrer quelque
+malheureux prisonnier que mon impatience n'eût guère été plus vive.
+
+La forteresse de Schlusselbourg est bâtie sur une île plate, espèce
+d'écueil peu élevé au-dessus du niveau des eaux. Ce roc divise le fleuve
+en deux; il sépare également le fleuve du lac proprement dit, car il
+sert d'indication pour reconnaître la ligne où les eaux se confondent.
+Nous tournâmes autour de la forteresse afin, disions-nous, d'approcher
+le plus près possible de la source de la Néva. Notre embarcation nous
+porta bientôt tout juste au-dessus de ce tourbillon. Les rameurs étaient
+si habiles à couper les lames que malgré le mauvais temps et la
+petitesse de notre barque, nous sentions à peine le balancement de la
+vague qui pourtant s'agite en cet endroit comme au milieu de la mer. Ne
+pouvant distinguer la source dont le tourbillon était caché par le
+mouvement des vagues qui nous emportaient, nous fîmes d'abord une
+promenade sur le grand lac, puis au retour, le vent un peu calmé nous
+permit d'apercevoir à une assez grande profondeur quelques flots
+d'écume: c'était la source même de la Néva au-dessus de laquelle nous
+voguions.
+
+Lorsque le vent d'ouest fait refluer le lac, le canal qui tient lieu
+d'émissaire à cette mer intérieure reste presque à sec, et alors cette
+belle source paraît à découvert. Dans ces moments, heureusement fort
+rares, les habitants de Schlusselbourg savent que Pétersbourg est sous
+l'eau, et ils attendent d'heure en heure le récit de la nouvelle
+catastrophe. Ce récit n'a jamais manqué de leur arriver le lendemain,
+parce que le même vent d'ouest qui repousse les eaux du lac Ladoga, et
+met à sec la Néva près de sa source, fait refluer, lorsqu'il est
+violent, les eaux du golfe de Finlande dans l'embouchure de la Néva.
+Aussitôt le cours de cette rivière s'arrête: et l'eau trouvant le
+passage barré par la mer, rebrousse chemin en débordant sur Pétersbourg
+et sur les environs.
+
+Quand j'eus bien admiré le site de Schlusselbourg, bien vanté cette
+curiosité naturelle, bien contemplé avec la lunette d'approche la
+position de la batterie placée par Pierre-le-Grand pour bombarder le
+château fort des Suédois, enfin bien vanté tout ce qui ne m'intéressait
+guère; «allons voir l'intérieur de la forteresse, dis-je de l'air du
+monde le plus dégagé: elle est dans un site qui me paraît bien
+pittoresque», ajoutai-je un peu moins adroitement, car c'est surtout en
+fait de finesse qu'il ne faut rien de trop. Le Russe jeta sur moi un
+regard scrutateur dont je sentis toute la portée; ce mathématicien
+devenu diplomate reprit:
+
+«Cette forteresse n'a rien de curieux pour un étranger, monsieur.
+
+--N'importe, tout est curieux dans un pays aussi intéressant que le
+vôtre.
+
+--Mais, si le commandant ne nous attend pas, on ne nous laissera pas
+entrer.
+
+--Vous lui ferez demander la permission d'introduire un voyageur dans la
+forteresse; d'ailleurs je crois qu'il nous attend.»
+
+En effet, on nous admit sur le premier message de l'ingénieur, ce qui me
+fit supposer que ma visite avait été sinon annoncée comme certaine, au
+moins indiquée comme probable.
+
+Reçus avec le cérémonial militaire, nous fûmes conduits sous une voûte à
+travers une porte assez mal défendue, et, après avoir traversé une cour
+où l'herbe croît, on nous introduisit dans... la prison?... Point du
+tout, dans l'appartement du commandant. Il ne sait pas un mot de
+français, mais il m'accueillit avec honnêteté, affectant de prendre ma
+visite pour une politesse dont lui seul était l'objet; il me faisait
+traduire par l'ingénieur les remercîments qu'il ne pouvait m'exprimer
+lui-même. Ces compliments astucieux me paraissaient plus curieux que
+satisfaisants. Il fallut faire salon et avoir l'air de causer avec la
+femme du commandant, qui lui non plus ne parlait guère le français, il
+fallut prendre du chocolat, enfin s'occuper à tout autre chose qu'à
+visiter la prison d'Ivan, ce prix fabuleux de toutes les peines, de
+toutes les ruses, de toutes les politesses et de tous les ennuis du
+jour. Jamais l'accès d'un palais de fées ne fut désiré plus vivement que
+je souhaitais l'entrée de ce cachot.
+
+Enfin, quand le temps d'une visite raisonnable me parut écoulé, je
+demandai à mon guide s'il était possible de voir l'intérieur de la
+forteresse. Quelques mots, quelques coups d'oeil furent rapidement
+échangés entre le commandant et l'ingénieur, et nous sortîmes de la
+chambre.
+
+Je croyais toucher au terme de mes efforts; la forteresse de
+Schlusselbourg n'a rien de pittoresque; c'est une enceinte de murailles
+suédoises peu élevées et dont l'intérieur ressemble à une espèce de
+verger où l'on aurait dispersé divers bâtiments tous très-bas; savoir:
+une église, une habitation pour le commandant, une caserne, enfin des
+cachots invisibles et masqués par des jours dont la hauteur n'excède pas
+celle du rempart. Rien n'annonce la violence, le mystère est ici dans le
+fond des choses, il n'est pas dans leur apparence. L'aspect presque
+serein de cette prison d'État me semble plus effrayant pour la pensée
+que pour la vue. Les grilles, les ponts-levis, les créneaux, enfin
+l'appareil un peu théâtral qui décorait les redoutables châteaux du
+moyen âge ne se retrouvent point ici. En sortant du salon du gouverneur
+on a commencé par me montrer de _superbes ornements d'église!_ les
+quatre chapes qui furent solennellement déployées devant moi ont coûté
+trente mille roubles, à ce que le commandant a pris la peine de me dire
+lui-même. Las de tant de simagrées, j'ai parlé tout simplement du
+tombeau d'Ivan VI; à cela on a répondu en me montrant une brèche faite
+aux murailles par le canon du Czar Pierre, lorsqu'il assiégeait en
+personne la forteresse suédoise, la clef de la Baltique.
+
+«Le tombeau d'Ivan, ai-je repris, sans me déconcerter, où est-il?» Cette
+fois on m'a mené derrière l'église, près d'un rosier du Bengale: «il est
+ici», m'a-t-on dit.
+
+Je conclus que les victimes n'ont pas de tombeau en Russie.
+
+«Et la chambre d'Ivan», poursuivis-je avec des instances qui devaient
+paraître aussi singulières à mes hôtes que l'étaient pour moi leurs
+scrupules, leurs réticences et leurs tergiversations.
+
+L'ingénieur me répondit à demi-voix qu'on ne pouvait pas montrer la
+chambre d'Ivan, parce qu'elle était dans une des parties de la
+forteresse actuellement occupée par des prisonniers d'État.
+
+L'excuse me parut légitime, je m'y attendais; mais ce qui me surprit, ce
+fut la colère du commandant de la place; soit qu'il entendît le français
+mieux qu'il ne le parlait, soit qu'il eût voulu me tromper en faisant
+semblant d'ignorer notre langue, soit enfin qu'il eût deviné le sens de
+l'explication qu'on venait de me donner, il réprimanda sévèrement mon
+guide à qui son indiscrétion, ajouta-t-il, pourrait quelque jour devenir
+funeste. C'est ce que celui-ci, piqué de la semonce, trouva le moyen de
+me dire en choisissant un instant favorable, et en ajoutant que le
+gouverneur l'avait averti d'une manière très-significative, de
+s'abstenir désormais de parler _d'affaires publiques_, ni d'introduire
+des étrangers dans une prison d'État. Cet ingénieur a toutes les
+dispositions nécessaires pour devenir bon Russe, mais il est jeune et ne
+sait pas encore le fond de son métier... Ce n'est pas de celui
+d'ingénieur que je veux parler.
+
+Je sentis qu'il fallait céder; j'étais le plus faible, je me reconnus
+vaincu et je renonçai à visiter la chambre où le malheureux héritier du
+trône de Russie était mort imbécile, parce qu'on avait trouvé plus
+commode de le faire crétin qu'Empereur. Je ne pouvais assez m'étonner de
+la manière dont le gouvernement russe est servi par ses agents. Je me
+souvenais de la mine du ministre de la guerre, la première fois que
+j'osai témoigner le désir de visiter un château devenu historique par un
+crime commis du temps de l'Impératrice Élisabeth; et je comparais avec
+une admiration, mêlée d'effroi, le désordre des idées qui règne chez
+nous à l'absence de toute pensée, de toute opinion personnelle, à la
+soumission aveugle qui fait la règle de conduite des chefs de
+l'administration russe, aussi bien que des employés subalternes: l'unité
+d'action de ce gouvernement m'épouvantait; j'admirais en frémissant
+l'accord tacite des supérieurs et des subordonnés pour faire la guerre
+aux idées et même aux faits. Je me sentais autant d'envie de sortir, que
+l'instant d'auparavant j'avais eu d'impatience d'entrer, et rien ne
+pouvant plus attirer ma curiosité dans une forteresse, dont on n'avait
+voulu me montrer que la sacristie, je demandai de retourner à
+Schlusselbourg. Je redoutais de devenir par force un des habitants de ce
+séjour des larmes secrètes et des douleurs ignorées. Dans mon angoisse
+toujours croissante, je n'aspirais plus qu'au plaisir physique de
+marcher, de respirer; et j'oubliais que le pays même que j'allais revoir
+est encore une prison: prison d'autant plus redoutable, qu'elle est plus
+vaste, et qu'on en atteint et franchit plus difficilement les limites.
+
+Une forteresse russe!!! ce mot produit sur l'imagination une impression
+différente de ce qu'on ressent en visitant les châteaux forts des
+peuples réellement civilisés, sincèrement humains. Les puériles
+précautions qu'on prend en Russie pour dissimuler ce qu'on qualifie de
+secrets d'État, me confirment plus que ne le feraient des actes de
+barbarie à découvert dans l'idée que ce gouvernement n'est qu'une
+tyrannie hypocrite. Depuis que j'ai pénétré dans une prison d'État
+russe, et que j'ai moi-même éprouvé l'impossibilité d'y parler de ce que
+tout étranger vient pourtant chercher dans un lieu pareil, je me dis que
+tant de dissimulation doit servir de masque à une profonde inhumanité:
+ce n'est pas le bien qu'on voile avec un pareil soin.
+
+Si, au lieu de chercher à déguiser la vérité sous une fausse politesse,
+on m'eût mené simplement dans les lieux qu'il est permis de montrer; si
+l'on eût répondu avec franchise à mes questions sur un fait accompli
+depuis un siècle, j'eusse été moins occupé de ce que je n'aurais pu
+voir; mais ce qu'on m'a refusé trop artificieusement m'a prouvé le
+contraire de ce qu'on voulait me persuader. Tous ces vains détours sont
+des révélations aux yeux de l'observateur expérimenté. Ce qui
+m'indignait, c'était que les hommes qui usaient avec moi de ces
+subterfuges pussent croire que j'étais la dupe de leurs ruses d'enfants.
+On m'assure, et je tiens ceci de bon lieu, que les cachots sous-marins
+de Kronstadt renferment, entre autres prisonniers d'État, des infortunés
+qui s'y trouvent relégués depuis le règne d'Alexandre. Ces malheureux
+sont abrutis par un supplice dont rien ne peut excuser ni motiver
+l'atrocité; s'ils venaient maintenant à sortir de terre, ils se
+lèveraient comme autant de spectres vengeurs qui feraient reculer
+d'effroi le despote lui-même, et tomber en ruine l'édifice du
+despotisme; tout peut se défendre par de belles paroles et même par de
+bonnes raisons; les arguments ne manquent à pas une des opinions qui
+divisent le monde politique, littéraire et religieux; mais on dira ce
+qu'on voudra, un régime dont la violence exige qu'on le soutienne par de
+tels moyens est un régime profondément vicieux.
+
+Les victimes de cette odieuse politique ne sont plus des hommes: ces
+infortunés, déchus du droit commun, croupissent étrangers au monde,
+oubliés de tous, abandonnés d'eux-mêmes dans la nuit de leur captivité,
+où l'imbécillité devient le fruit et la dernière consolation d'un ennui
+sans terme; ils ont perdu la mémoire, et jusqu'à la raison, cette
+lumière humaine qu'aucun homme n'a le droit d'éteindre dans l'âme de son
+semblable. Ils ont oublié même leur nom, que les gardiens s'amusent à
+leur demander, par une dérision brutale et toujours impunie; car il
+règne au fond de ces abîmes d'iniquité un tel désordre, les ténèbres y
+sont si épaisses, que les traces de toute justice s'y effacent.
+
+On ignore jusqu'au crime de certains prisonniers, qu'on retient pourtant
+toujours, parce qu'on ne sait à qui les rendre, et qu'on pense qu'il y a
+moins d'inconvénient à perpétuer le forfait qu'à le publier. On craint
+le mauvais effet de l'équité tardive, et l'on aggrave le mal, pour
+n'être pas forcé d'en justifier les excès...; atroce pusillanimité qui
+s'appelle respect pour _les convenances_, prudence, obéissance, sagesse,
+sacrifice au bien public, à la raison d'État..., que sais-je?... Les
+paroles ne manquent pas aux oppresseurs; n'y a-t-il pas deux noms pour
+toutes choses dans les sociétés humaines? C'est ainsi qu'on nous dit à
+chaque instant qu'il n'y a pas de peine de mort en Russie. Enterrer vif,
+ce n'est pas tuer! Quand on pense d'un côté à tant de malheurs, de
+l'autre à tant d'injustice et d'hypocrisie, on ne connaît plus de
+coupable en prison; le juge seul paraît criminel, et, ce qui porte au
+comble mon épouvante, c'est que je sais que ce juge inique n'est point
+féroce par plaisir. Voilà ce qu'un mauvais gouvernement peut faire des
+hommes intéressés à sa durée!... Mais la Russie marche au-devant de ses
+destinées; ceci répond à tout. Certes si l'on mesure la grandeur du but
+à l'étendue des sacrifices, on doit présager à cette nation l'empire du
+monde.
+
+Au retour de cette triste visite, une nouvelle corvée m'attendait chez
+l'ingénieur: un dîner de cérémonie avec des personnes de la classe
+moyenne. L'ingénieur avait réuni chez lui, pour me faire honneur, des
+parents de sa femme et quelques propriétaires des environs. Société qui
+m'eût paru curieuse à observer, si dès le début je n'eusse reconnu que
+je n'avais rien à y apprendre. Il y a peu de bourgeois en Russie; mais
+la classe des petits employés et des propriétaires, obscurs bien
+qu'anoblis, y représente la bourgeoisie des autres pays. Envieux des
+grands, mais en butte à l'envie des petits, ces hommes ont beau
+s'appeler nobles, ils se trouvent exactement dans la position où les
+bourgeois étaient en France avant la révolution; les mêmes données
+produisent partout les mêmes résultats.
+
+Je sentis qu'il régnait dans cette société une hostilité mal déguisée
+contre la véritable grandeur et contre l'élégance réelle de quelque pays
+qu'elle fût. Cette roideur de manières, cette aigreur de sentiments mal
+déguisées sous un ton doucereux et des airs patelins ne me rappelaient
+que trop l'époque où nous vivons et que j'avais un peu oubliée en Russie
+où je vois uniquement la société des gens de la cour. J'étais chez des
+ambitieux subalternes, inquiets de ce qu'on doit penser d'eux; et ces
+hommes-là sont les mêmes partout.
+
+Les hommes ne me parlèrent pas et parurent faire peu d'attention à moi,
+ils ne savent le français que pour le lire, encore difficilement: ils
+formaient un groupe dans un coin de la chambre et causaient en russe.
+Une ou deux femmes de la famille portaient tout le poids de la
+conversation française. Je vis avec surprise qu'elles connaissaient de
+notre littérature tout ce que la police russe en laisse pénétrer dans
+leur pays.
+
+La toilette de ces dames, qui, excepté la maîtresse de la maison,
+étaient toutes des personnes âgées, me parut manquer d'élégance; le
+costume des hommes était encore plus négligé: de grandes redingotes
+brunes traînant presque à terre remplaçaient l'habit national, qu'elles
+rappelaient un peu cependant, tout en le faisant regretter; mais, ce qui
+m'a surpris plus que la tenue négligée des personnes de cette société,
+c'est le ton mordant et contrariant de leurs discours et le manque
+d'aménité de leur langage. La pensée russe, déguisée avec soin par le
+tact des hommes du grand monde, se montrait ici à découvert. Cette
+société, plus franche, était moins polie que celle de la cour, et je vis
+clairement ce que je n'avais fait que pressentir ailleurs, c'est que
+l'esprit d'examen, de sarcasme et de critique domine dans les relations
+des Russes avec les étrangers: ils nous détestent comme tout imitateur
+hait son modèle; leurs regards scrutateurs nous cherchent des défauts
+avec le désir de nous en trouver. Quand j'eus reconnu cette disposition,
+je ne me sentis nullement porté à l'indulgence.
+
+J'avais cru devoir adresser quelques mots d'excuses sur mon ignorance de
+la langue russe, à la personne qui s'était chargée d'abord de causer
+avec moi, je finis ma harangue en disant que tout voyageur devrait
+savoir la langue du pays où il va, attendu qu'il est plus naturel qu'il
+se donne la peine de s'exprimer comme les personnes qu'il vient chercher
+que de leur imposer celle de parler comme il parie.
+
+À ce compliment on répondit sur un ton d'humeur: disant qu'il fallait
+cependant bien me résigner à entendre estropier le français par les
+Russes sous peine de voyager en muet.
+
+«C'est ce dont je me plains, répliquai-je; si je savais estropier le
+russe comme je le devrais, je ne vous forcerais pas à changer vos
+habitudes pour parler ma langue.
+
+--Autrefois nous ne parlions que français.
+
+--C'était un tort.
+
+--Ce n'est pas à vous de nous le reprocher.
+
+--Je suis vrai avant tout.
+
+--La vérité est donc encore bonne à quelque chose en France?
+
+--Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est qu'on doit aimer la vérité
+sans calcul.
+
+--Cet amour-là n'est plus de notre siècle.
+
+--En Russie?
+
+--Nulle part, ni surtout dans un pays gouverné par les journaux.»
+
+J'étais de l'avis de la dame; ce qui me donna le désir de changer de
+conversation, car je ne voulais ni parler contre mon opinion, ni
+acquiescer à celle d'une personne qui, même lorsqu'elle pensait comme
+moi, exprimait sa manière de voir avec une âpreté capable de me dégoûter
+de la mienne. Je ne dois pas oublier de noter que cette disposition
+hostile, espèce de bouclier opposé d'avance à la moquerie française,
+était déguisée sous un son de voix fluté, factice, et d'une douceur
+extrêmement désagréable.
+
+Un incident vint fort à propos faire diversion à l'entretien. Un bruit
+de voix dans la rue attira tout le monde à la fenêtre: c'était une
+querelle de bateliers; ces hommes paraissaient furieux; la rixe menaçait
+de devenir sanglante; mais l'ingénieur se montre sur le balcon, et la
+vue seule de son uniforme produit un coup de théâtre. La rage de ces
+hommes grossiers se calme, sans qu'il soit nécessaire de leur dire une
+parole; le courtisan le plus rompu aux faussetés de cour ne pourrait
+mieux dissimuler son ressentiment. Je fus émerveillé de cette politesse
+de manants.
+
+«Quel bon peuple!» s'écria la dame qui m'avait entrepris.
+
+Pauvres gens, pensais-je en me rasseyant, car je n'admirerai jamais les
+miracles de la peur; toutefois je jugeai prudent de me taire...
+
+«L'ordre ne se rétablirait pas ainsi chez vous», poursuivit mon
+infatigable ennemie, sans cesser de me percer de ses regards
+inquisitifs.
+
+Cette impolitesse était nouvelle pour moi; en général j'avais trouvé à
+tous les Russes des manières presque trop affectueuses à cause de la
+malignité de leur pensée, que je devinais sous leur langage patelin; ici
+je reconnaissais un accord encore plus désagréable entre les sentiments
+et l'expression.
+
+«Nous avons chez nous les inconvénients de la liberté, mais nous en
+avons les avantages, répliquai-je.
+
+--Quels sont-ils?
+
+--On ne les comprendrait point en Russie.
+
+--On s'en passe.
+
+--Comme de tout ce qu'on ne connaît pas.»
+
+Mon adversaire piquée, tâcha de me cacher son dépit en changeant
+subitement le sujet de la conversation.
+
+«Est-ce de votre famille que madame de Genlis parle si longuement dans
+les _Souvenirs de Félicie_, et de votre personne dans ses Mémoires?»
+
+Je répondis affirmativement; puis je témoignai ma surprise de ce qu'on
+connût ces livres à Schlusselbourg. «Vous nous prenez pour des Lapons,
+repartit la dame avec le fond d'aigreur que je ne pus parvenir à lui
+faire quitter, et qui à la longue réagissait sur moi au point de me
+monter au même diapason.
+
+--Non, madame, mais pour des Russes qui ont mieux à faire que de
+s'occuper des commérages de la société française.
+
+--Madame de Genlis n'est point une commère.
+
+--Tant s'en faut; mais ceux de ses écrits où elle ne fait que raconter
+avec grâce les petites anecdotes de la société de son temps ne
+devraient, ce me semble, intéresser que les Français.
+
+--Vous ne voulez pas que nous fassions cas de vous et de vos écrivains.
+
+--Je veux qu'on nous estime pour notre vrai mérite.
+
+--Si l'on vous ôte l'influence que vous avez exercée sur l'Europe par
+l'esprit de société, que vous restera-t-il?»
+
+Je sentis que j'avais affaire à forte partie: «Il nous restera la gloire
+de notre histoire et même celle de l'histoire de Russie, car cet Empire
+ne doit sa nouvelle influence en Europe qu'à l'énergie avec laquelle il
+s'est vengé de la conquête de sa capitale par les Français.
+
+--Il est sûr que vous nous avez prodigieusement servis, quoique sans le
+vouloir.
+
+--Avez-vous perdu quelque personne chère dans cette terrible guerre?
+
+--Non monsieur.»
+
+J'espérais pouvoir m'expliquer par quelque ressentiment trop légitime
+l'aversion contre la France qui perçait à chaque mot dans la
+conversation de cette rude dame. Mon attente fut trompée.
+
+La conversation qui ne pouvait devenir générale languit jusqu'au dîner
+sur le même ton inquisitif et amer d'une part, contraint et forcément
+réservé de l'autre. J'étais décidé à garder beaucoup de mesure, et j'y
+réussissais tant que la colère ne me faisait pas oublier la prudence. Je
+cherchai à détourner l'entretien vers notre nouvelle école littéraire:
+on ne connaissait que Balzac qu'on admire infiniment et qu'on juge
+bien... Presque tous les livres de nos écrivains modernes sont prohibés
+en Russie; ce qui atteste l'influence qu'on leur suppose.
+
+Enfin, après une mortelle attente, on se mit à table. La maîtresse de la
+maison, toujours fidèle à son rôle de statue, ne fit de la journée qu'un
+seul mouvement: elle se transporta, sans remuer les yeux ni les lèvres,
+de son canapé du salon à sa chaise de la salle à manger; ce déplacement
+opéré spontanément me prouva que la pagode avait des jambes.
+
+Le dîner se passa non sans gêne, mais il ne fut pas long et me parut
+assez bon, hors la soupe dont l'originalité passait les bornes. Cette
+soupe était froide et remplie de morceaux de poissons qui nageaient dans
+un bouillon de vinaigre très-épicé, très-sucré, très-fort. À part ce
+ragoût infernal et le quarss aigre qui est une boisson du pays, je
+mangeai et bus de tout avec appétit. On servit d'excellent vin de
+Bordeaux et de Champagne; mais je voyais clairement qu'on s'imposait une
+grande gêne à mon égard: ce qui me mettait moi-même au supplice.
+L'ingénieur n'était pas complice de tant de contrainte; tout entier à
+ses écluses il s'annulait absolument chez lui, et laissait sa belle-mère
+faire les honneurs de sa maison avec la grâce dont vous avez pu juger.
+
+À six heures du soir, mes hôtes et moi, avec un contentement réciproque
+et non dissimulé, il faut l'avouer, nous prîmes congé les uns des
+autres, et je partis pour le château de ***, où j'étais attendu.
+
+La franchise de ces bourgeoises m'avait raccommodé avec les minauderies
+de certaines grandes dames: tout vaut mieux qu'une sincérité
+déplaisante. On espère triompher de l'affectation; le naturel est
+invincible.
+
+Tel fut mon début dans les classes moyennes et tel fut le premier essai
+que je fis de cette hospitalité russe tant vantée en Europe.
+
+Il faisait encore jour quand j'arrivai à ***, qui n'est qu'à six ou huit
+lieues de Schlusselbourg; je passai là le reste de la soirée à me
+promener au crépuscule dans un jardin fort beau pour le pays; à voguer
+en petit bateau sur la Néva et surtout à jouir de l'élégante et
+gracieuse conversation d'une personne du grand monde. J'avais besoin de
+cette diversion aux souvenirs de la politesse ou plutôt de l'impolitesse
+bourgeoise que je venais d'essuyer. J'appris dans cette journée qu'en
+fait de prétentions les pires ne sont pas les plus mal fondées, car
+toutes celles dont on m'avait fait souffrir étaient justifiées; c'est ce
+que je reconnaissais avec un dépit comique. J'avais causé avec une femme
+qui prétendait parler assez bien le français: elle ne le parlait pas
+mal, quoique moyennant beaucoup de temps entre chaque phrase et d'accent
+à chaque mot; elle prétendait connaître la France; elle la jugeait assez
+bien, quoiqu'avec prévention; elle prétendait aimer son pays, elle
+l'aimait trop; enfin elle voulait se montrer capable de faire sans
+fausse humilité les honneurs de la maison de sa fille à un Parisien, et
+elle m'accabla du poids de tous ses avantages: c'était un aplomb
+imperturbable, une phraséologie d'hospitalité plutôt cérémonieuse que
+polie, mais irréprochable au moins aux yeux d'une dame russe du second
+rang en province.
+
+Je conclus que ces pauvres ridicules tant bafoués sont quelquefois bons
+à quelque chose, quand ce ne serait qu'à mettre à leur aise ceux qui
+s'en croient exempts: j'ai trouvé là des personnes désagréablement
+hostiles. Mais tous les inconvénients de leur conversation portaient sur
+moi et ne prêtaient nullement à rire à leurs dépens, comme il arrive en
+pareille circonstance dans les pays à bonnes gens, à esprits naïfs; la
+surveillance continuelle qu'elles exerçaient sur elles-mêmes et sur moi
+me prouvait que rien ne pourrait leur produire une impression nouvelle;
+toutes leurs idées étaient fixées depuis vingt ans; cette conviction a
+fini par me faire sentir mon isolement en leur présence, au point de
+regretter la bonhomie des esprits moins difficiles à émouvoir et à
+satisfaire; j'ai presque dit: la crédulité des sots!... voilà où m'a
+réduit la malveillance trop visible des Russes de province. Ce que j'en
+ai vu à Schlusselbourg ne me fera pas rechercher les occasions
+d'affronter des interrogatoires tels que ceux que j'ai subis dans cette
+société-là. De pareils salons ressemblent à des champs de bataille. Le
+grand monde avec tous ses vices me paraît valoir mieux que ce petit
+monde avec ses vertus.
+
+Revenu à Pétersbourg après minuit, j'avais fait dans ma journée à peu
+près trente-six lieues par des chemins sableux ou fangeux, avec deux
+attelages de chevaux de remise.
+
+Ce qu'on fait faire aux bêtes est en proportion de ce qu'on exige des
+hommes: les chevaux russes ne durent guère plus de huit à dix ans. Il
+faut convenir que le pavé de Pétersbourg est funeste aux animaux, aux
+voitures et même aux personnes; dès que vous sortez des incrustations de
+bois qui n'existent que dans un petit nombre de rues, la tête vous fend.
+Il est vrai que les Russes, qui mettent beaucoup de luxe aux choses mal
+faites, dessinent sur leur détestable pavé de beaux compartiments en
+grosses pierres, ornement qui accroît encore le mal, car il rend les
+rues plus cahoteuses. Lorsque les roues passent sur ces cordons,
+semblables pour le coup d'oeil aux dessins d'un parquet, la voiture et
+ceux qu'elle transporte éprouvent une secousse à tout briser. Mais
+qu'importe aux Russes que les choses qu'ils font servent à l'usage
+auquel ils les destinent? Un certain air d'élégance, l'apparence de la
+magnificence, la fanfaronnade de la richesse et de la grandeur: voilà
+uniquement ce qu'ils cherchent en toutes choses. Ils ont commencé le
+travail de la civilisation par le superflu; si c'était là le moyen
+d'aller loin, il faudrait crier: _Vive la vanité! à bas le sens commun_!
+
+Je pars sans faute après-demain pour Moscou; pour Moscou, entendez-vous
+bien!
+
+
+
+
+LETTRE VINGT ET UNIÈME.
+
+Adieux à Pétersbourg.--Rapport qu'il y a entre l'absence et la
+nuit.--Effets de l'imagination.--Description de Pétersbourg au
+crépuscule.--Contraste du ciel au couchant et au levant.--La Néva la
+nuit.--Lanterne magique.--Tableaux naturels.--Mythologie du Nord
+expliquée par les sites.--Dieu visible par toute la terre.--Ballade de
+Coleridge.--René vieillissant.--La pire des intolérances.--Conditions
+nécessaires pour vivre dans le monde.--De quoi se compose le
+succès.--Contagion des opinions.--Diplomatie de salon.--Défaut des
+esprits solitaires.--Flatterie au lecteur.--Le pont de la Néva la
+nuit.--Sens symbolique du tableau.--Pétersbourg comparé à
+Venise.--L'Évangile dangereux.--On ne prêche pas en
+Russie.--Janus.--Soi-disant conspirations polonaises.--Ce qui en
+résultera.--Argument des Russes.--Scènes de meurtres au bord du
+Volga.--Le loup de La Fontaine.--Avenir certain, époque
+douteuse.--Visite inattendue.--Communication intéressante.--Histoire du
+prince et de la princesse Troubetzkoï.--Émeute lors de l'avènement de
+l'Empereur au trône.--Dévouement de la princesse.--Quatorze années dans
+les mines de l'Oural.--Ce que c'est que cette vie.--Justice
+humaine.--Comment un despote flatte.--Opinion de beaucoup de Russes sur
+la condition des condamnés aux mines.--Le 18 fructidor.--Froid de 40
+degrés.--Première lettre au bout de sept ans de galères.--Les enfants de
+galériens.--Réponse de l'Empereur.--Justice russe.--Ce qu'on appelle en
+Sibérie, coloniser.--Les enfants chiffrés.--Désespoir, humiliation d'une
+mère.--Seconde lettre au bout de quatorze ans.--Ce qui prouve
+l'éternité.--Réponse de l'Empereur à la 2e lettre de la
+princesse.--Comment il faut qualifier de tels sentiments.--Ce qu'il faut
+entendre par l'abolition de la peine de mort en Russie.--La famille des
+exilés.--L'Empereur supplié par la mère de famille.--Éducation
+involontaire qu'elle donne à ses enfants.--Apostrophe de
+Dante.--Changements dans mes projets et dans mes
+sentiments.--Conjectures.--Parti que je prends pour cacher mes
+lettres.--Moyen détourné de tromper la police.--Note touchant la peine
+de mort.--Citation de la brochure de M. Tolstoï.--Ce qu'on y apprend.
+
+
+ Pétersbourg, ce 2 août 1839, à minuit.
+
+Je viens de jeter un dernier coup d'oeil sur cette ville extraordinaire:
+j'ai dit adieu à Pétersbourg... Adieu!! c'est un mot magique!! il prête
+aux lieux comme aux personnes un attrait inconnu. Pourquoi Pétersbourg
+ne m'a-t-il jamais paru si beau que ce soir? c'est que je le vois pour
+la dernière fois. L'âme riche d'illusions a donc le pouvoir de
+métamorphoser le monde dont la figure n'est jamais pour nous que le
+reflet de notre vie intérieure? Ceux qui disent que rien n'existe hors
+de nous ont peut-être raison; mais moi, philosophe sans le vouloir,
+métaphysicien sans autre mission que le laisser aller naturel de mon
+esprit, inclinant toujours vers les questions insolubles, j'ai tort sans
+doute de chercher à me rendre compte de cet incompréhensible prestige.
+Le tourment de ma pensée, le plus grand défaut de mon style, tient au
+besoin de définir l'indéfinissable; ma force se perd à la poursuite de
+l'impossible, mes paroles n'y suffisent non plus que mes sentiments, que
+mes passions... Nos rêves, nos visions, sont aux idées nettes ce qu'un
+horizon de nuages brillants est aux montagnes dont ils imitent
+quelquefois la chaîne entre le ciel et la terre. Nulle expression ne
+peut rendre ces fugitives créations de la fantaisie qui s'évanouissent
+sous la plume de l'écrivain, comme les brillantes perles d'une eau vive
+et courante échappent aux filets du pêcheur.
+
+Expliquez-moi ce que peut ajouter à la beauté réelle d'un lieu l'idée
+que vous allez le quitter. En songeant que je le regarde pour la
+dernière fois, je crois le voir pour la première.
+
+Notre destin est si mobile, comparé à l'immobilité des choses, que tout
+ce qui nous retrace la brièveté de nos jours nous inspire un
+redoublement d'admiration: ce respect pour ce qui dure plus que nous
+nous porte à faire un retour sur nous-mêmes. Le courant que nous
+descendons est tellement rapide que ce que nous laissons sur le bord
+nous semble à l'abri du temps. L'eau de la cascade doit croire à
+l'immortalité de l'arbre qui l'ombrage; et le monde nous paraît éternel,
+tant nous passons précipitamment.
+
+Peut-être la vie du voyageur n'est-elle si féconde en émotions que parce
+que les départs dont elle se compose sont une répétition de la mort.
+Voilà sans doute une des raisons qui font qu'on voit en beau ce qu'on
+quitte; mais il y en a une autre qu'à peine j'ose indiquer ici.
+
+Dans certaines âmes le besoin de l'indépendance va jusqu'à la passion;
+la peur des liens fait qu'on ne s'attache qu'à ce qu'on fuit, parce que
+l'attrait qu'on sent pour ce qu'on va laisser derrière soi n'engage à
+rien. On s'enthousiasme sans conséquence; on part! Partir, n'est-ce pas
+faire acte de liberté? Par l'absence on se dégage des entraves du
+sentiment; l'homme jouit en toute sécurité du plaisir d'admirer ce qu'il
+ne reverra jamais; il s'abandonne à ses affections, à ses préférences,
+sans crainte et sans contrainte: il sait qu'il a des ailes!!... Mais
+quand, à force de les déployer et de les reployer, il sent qu'il les
+use; quand il découvre que le voyage l'instruit moins qu'il ne le
+fatigue, alors le temps du retour et du repos est venu; je m'aperçois
+qu'il approche pour moi.
+
+C'était la nuit: l'obscurité a son prestige comme l'absence, comme elle,
+elle nous force à deviner; aussi vers la fin de la journée l'esprit
+s'abandonne à la rêverie, le coeur s'ouvre à la sensibilité, aux regrets;
+quand tout ce qu'on voit disparaît, il ne reste que ce qu'on sent: le
+présent meurt, le passé revient; la mort, la terre, rendent ce qu'elles
+avaient pris, et la nuit riche d'ombre laisse tomber sur les objets un
+voile qui les agrandit et les fait paraître plus touchants; l'obscurité
+comme l'absence captive la pensée par l'incertitude, elle appelle le
+vague de la poésie au secours de ses enchantements: la nuit l'absence et
+la mort sont des magiciennes et leur puissance à toutes les trois est un
+mystère aussi bien que tout ce qui agit sur l'imagination. L'imagination
+dans ses rapports avec la nature, dans ses effets, dans ses prestiges ne
+sera jamais définie d'une manière satisfaisante par les esprits les plus
+subtils, ni les plus sublimes. Définir clairement l'imagination ce
+serait remonter à la cause des passions. Source de l'amour, véhicule de
+la pitié, instrument du génie, don redoutable entre tous les dons, car
+il fait de l'homme un nouveau Prométhée, l'imagination est la force du
+Créateur, prêtée pour un instant à la créature; l'homme la reçoit, il ne
+la mesure pas; elle est en lui, elle n'est pas à lui.
+
+Quand la voix cesse de chanter, quand l'arc-en-ciel s'efface, savez-vous
+où sont allés les sons et les couleurs? pouvez-vous dire d'où ils
+étaient venus? Tels sont, mais bien plus incalculables, bien plus
+variés, plus fugitifs et surtout plus inquiétants les prestiges de
+l'imagination!!... Je l'ai senti toute ma vie avec un inutile effroi,
+j'ai beaucoup trop d'imagination pour ce que j'en fais: je devais me
+rendre le maître de cette faculté; j'en suis resté le jouet et devenu la
+victime.
+
+Abîme de désirs et de contradictions, c'est elle encore qui me presse de
+parcourir le monde, et c'est elle qui m'attache aux lieux dans le moment
+même où elle m'appelle ailleurs. Ô illusions! que vous êtes perfides
+quand vous nous séduisez, et cruelles quand vous nous quittez!!...
+
+Il était plus de dix heures: je revenais de la promenade des îles. C'est
+le moment où l'aspect de la ville est d'un effet singulier et bien
+difficile à décrire; car la beauté de ce tableau ne consiste pas dans
+les lignes puisque le site est entièrement plat, elle est dans la magie
+des vaporeuses nuits du Nord; nuits lumineuses et qu'il faut voir pour
+en comprendre la poétique majesté.
+
+Du côté du couchant la ville restait sombre; la ligne tremblante qu'elle
+dessinait à l'horizon ressemblait à une petite découpure en papier noir
+collé sur un fond blanc: ce fond, c'est le ciel de l'Occident, où le
+crépuscule luit longtemps après que le soleil a disparu, tandis que par
+un effet contraire la même lueur illumine au loin les édifices du
+quartier opposé dont les élégantes façades se détachent en clair sur une
+partie du ciel de l'Orient, moins transparente et plus profonde que
+celle où brille la gloire du couchant. Il arrive de cette opposition
+qu'à l'ouest la ville est noire et que le ciel est clair, tandis qu'à
+l'est, ce qui s'élève sur la terre est éclairé et se détache en blanc
+sur un ciel sombre; ce contraste produit à l'oeil un effet que les
+paroles ne rendent que très-imparfaitement. La lente dégradation des
+teintes du crépuscule, qui semble perpétuer le jour en luttant contre
+l'obscurité toujours croissante, communique à toute la nature un
+mouvement mystérieux: les terres basses de la ville, avec leurs édifices
+peu élevés au bord de la Néva, semblent osciller entre le ciel et l'eau:
+on s'attend à les voir disparaître dans le vide.
+
+La Hollande, quoiqu'elle ait un meilleur climat et une plus belle
+végétation, pourrait donner l'idée de quelques-unes des vues de
+Pétersbourg, mais seulement en plein jour, car les nuits polaires ont
+des apparitions merveilleuses.
+
+Plusieurs des tours et des clochers de la ville sont, comme je vous l'ai
+dit ailleurs, surmontés de flèches aiguës et qui ressemblent à des mâts
+de vaisseau; la nuit, ces aigrettes des monuments russes, dorées selon
+l'usage national, nagent dans le vague de l'air, sous un ciel qui n'est
+ni noir ni clair, et lorsqu'elles ne s'y détachent pas en ombre, elles
+brillent de mille reflets semblables à la moire des écailles du lézard.
+
+Nous sommes au commencement du mois d'août, c'est la fin de l'été sous
+cette latitude: pourtant une petite partie du ciel reste encore
+lumineuse pendant toute la nuit; cette auréole de nacre fixés sur
+l'horizon se reflète dans la Néva, qui, les jours calmes, paraît sans
+courant; le fleuve, ou plutôt le lac, ainsi éclairé, devient semblable à
+une immense plaque de métal, et cette plaine argentée n'est séparée du
+ciel blanc comme elle que par la silhouette d'une ville. Ce peu de terre
+qu'on voit se détacher et trembler sur l'eau comme une écume apportée
+par l'inondation, ces petits points noirs et irréguliers, à peine
+marqués entre le blanc du ciel et le blanc du fleuve, seraient-ils la
+capitale d'un vaste empire? ou bien tout cela n'est-il qu'une apparence,
+qu'un effet d'optique? Le fond du tableau est une toile et les figures
+sont des ombres animées un instant par la lanterne magique qui leur
+prête une existence imaginaire; et tandis qu'elles mènent dans l'espace
+leur ronde silencieuse la lampe va s'éteindre, la ville va retomber dans
+le vide, et le spectacle finira comme une fantasmagorie.
+
+J'ai vu l'aiguille de l'église de la cathédrale où sont déposés les
+restes des derniers souverains de la Russie se détacher en noir sur la
+toile blanche du ciel: cette flèche domine la forteresse et la cité:
+plus haute et plus aiguë que la pyramide d'un cyprès, elle produisait
+sur le gris de perle du lointain l'effet d'un coup de pinceau trop dur
+et trop hardi, donné par l'artiste dans un moment d'ivresse: un trait
+qui attire l'oeil gâterait un tableau; il embellit la réalité: Dieu ne
+sait pas peindre comme nous. C'était beau... peu de mouvement, mais un
+calme solennel, un vague inspirateur. Tous les bruits, toutes les
+agitations de la vie ordinaire étaient interrompus; les hommes avaient
+disparu, la terre restait livrée aux puissances surnaturelles: il y a
+dans ces restes de jour, dans ces inégales et mourantes clartés des
+nuits boréales des mystères que je ne saurais définir et qui expliquent
+la mythologie du Nord. Je comprends aujourd'hui toutes les superstitions
+des Scandinaves. Dieu se cache dans la lumière du pôle comme il se
+révèle dans le jour éclatant des tropiques. Tous les lieux, tous les
+climats sont beaux aux yeux du sage qui ne veut voir dans la création
+que le Créateur.
+
+En quelque coin du monde que l'inquiétude de mon coeur me fasse porter
+mes pas, c'est toujours le même Dieu que j'admire, toujours la même voix
+que j'interroge. Partout où l'homme abaisse son regard religieux, il
+reconnaît que la nature est le corps dont Dieu est l'âme.
+
+Vous vous rappelez la ballade de Coleridge, où le matelot anglais voit
+le spectre d'un vaisseau glisser sur la mer: c'est à quoi je songeais
+tout à l'heure devant le spectre d'une ville endormie. Ces prestiges
+nocturnes sont pour les habitants des régions polaires, ce qu'est la
+Fata Morgana en plein jour pour les hommes du Midi: les couleurs, les
+lignes, les heures sont différentes; l'illusion est la même.
+
+En contemplant avec attendrissement une des contrées de la terre où la
+nature est la plus pauvre et passe pour la moins digne d'admiration,
+j'aime à me reposer sur cette consolante pensée que Dieu a départi assez
+de beautés à chaque point du globe pour que ses enfants puissent le
+reconnaître partout à des signes non douteux, et qu'ils aient sujet de
+lui rendre grâce quelles que soient les zones où sa providence les
+appelle à vivre. La physionomie du Créateur est empreinte sur toutes les
+parties de la terre, qu'elle rend saintes à l'oeil de l'homme.
+
+Je voudrais pouvoir passer un été à Pétersbourg uniquement occupé à
+faire chaque soir ce que j'ai fait aujourd'hui.
+
+Quand j'ai trouvé le beau site d'un pays ou d'une ville, je m'y attache
+avec passion, j'y reviens tous les jours à l'heure favorable. C'est le
+même refrain sans cesse répété, mais qui chaque fois nous dit quelque
+chose de nouveau. Les lieux ont leur âme, selon l'expression si poétique
+de Jocelyn; je ne puis me lasser d'un site qui me parle; l'enseignement
+que j'en retire suffit au modeste bonheur de ma vie. Le goût des voyages
+n'est chez moi ni une mode, ni une prétention, ni une consolation. Je
+suis né voyageur comme on naît homme d'État: ma patrie à moi est partout
+où j'admire, où je reconnais Dieu dans ses oeuvres; or, de toutes les
+oeuvres de Dieu, celle que je comprends le plus facilement, c'est
+l'aspect de la nature et ses affinités avec les créations de l'art. Dieu
+est là qui se révèle à mon coeur par les indéfinissables rapports établis
+entre son Verbe éternel et la pensée fugitive de l'homme: j'y trouve le
+sujet d'une méditation féconde. Cette contemplation toujours la même et
+toujours nouvelle est l'aliment de ma pensée, le secret, la
+justification de ma vie; elle emploie mes forces morales et
+intellectuelles, elle occupe mon temps, elle absorbe mon esprit. Oui,
+dans l'isolement mélancolique mais délicieux auquel me condamne cette
+vocation de pèlerin, ma curiosité me tient lieu d'ambition, de
+puissance, de crédit, de carrière...; ces rêveries, je le sais, ne sont
+plus de mon âge; M. de Chateaubriant était trop grand poëte pour nous
+peindre un René vieillissant. Les langueurs de la jeunesse excitent la
+sympathie, son avenir lui tient lieu de force et d'espérance; mais la
+résignation de René grisonnant ne prête guère à l'éloquence; pourtant
+mon destin, à moi pauvre glaneur dans le champ de la poésie, était de
+vous montrer comment vieillit un homme né pour mourir jeune; sujet plus
+triste qu'intéressant, tâche ingrate entre toutes les tâches! Mais je
+vous dis tout sans crainte, sans scrupule, parce que je n'affecte rien.
+
+Appelé par mon caractère, qui a fait mon sort, à voir passer la vie des
+autres plutôt qu'à vivre moi-même, si vous me refusez la rêverie sous
+prétexte que j'ai joui trop longtemps de cette ivresse des enfants et
+des poëtes, vous m'ôtez avant l'heure ce que Dieu m'avait départi
+d'existence.
+
+Mais que deviendrait la société, dites-vous, si tous les hommes
+faisaient ce que vous faites? Singulière crainte des serviteurs du
+siècle! Ils croient toujours leur idole menacée d'abandon. Je n'ai garde
+de les prêcher; néanmoins je rappellerai à ces glorieux esprits que la
+pire des intolérances est l'intolérance philosophique.
+
+Je ne puis vivre de la vie du monde parce que ses intérêts, son but ou
+du moins les moyens qu'il emploie pour les défendre et pour l'atteindre
+n'ont rien qui m'inspire cette émulation salutaire, sans laquelle un
+homme est vaincu d'avance dans les luttes d'ambition ou de vertu qui
+font la vie des sociétés. Là le succès se compose de deux problèmes
+contraires: vaincre ses rivaux et faire proclamer sa victoire par ses
+rivaux. Voilà pourquoi il est si difficile à conquérir une fois, si rare
+pour ne pas dire si impossible à obtenir longtemps...
+
+J'y ai renoncé même avant l'âge du découragement. Puisque je dois cesser
+de lutter un jour, j'aime mieux ne pas commencer: c'est ce que mon coeur
+me disait en me rappelant la belle expression du prédicateur des gens du
+monde: «Tout ce qui finit est si court!» Là-dessus je laisse défiler
+sans envie comme sans dédain le cortége de nos audacieux jouteurs qui
+croient que le monde est à eux parce qu'ils se donnent à lui.
+
+Accordez-moi mon congé sans craindre que jamais les soldats viennent à
+manquer aux luttes de ce monde, et laissez-moi tirer tout le parti
+possible de mon loisir et de mon indifférence; ne voyez-vous pas
+d'ailleurs que l'inaction n'est qu'apparente, et que l'intelligence
+profite de la liberté pour observer plus attentivement, pour réfléchir
+sans distraction?
+
+L'homme qui voit les sociétés à distance est plus lucide dans ses
+jugements que celui qui s'expose toute sa vie au froissement de la
+machine politique; l'esprit discerne d'autant mieux la figure des
+mécaniques employées à la fabrication des choses de ce monde, qu'il
+demeure plus étranger à leur triture: ce n'est pas en grimpant sur une
+montagne qu'on en distingue les formes.
+
+Les hommes d'action n'observent que de mémoire et ne pensent à peindre
+ce qu'ils ont vu que lorsqu'ils sont retirés du théâtre; mais alors
+aigris par une disgrâce ou sentant s'approcher leur fin, fatigués,
+désenchantés, ou livrés à des accès d'espérance dont l'inutile retour
+est une inépuisable source de déception, ils gardent presque toujours
+pour eux seuls le trésor de leur expérience.
+
+Croyez-vous que si j'eusse été poussé à Pétersbourg par le courant des
+affaires, j'aurais deviné, j'aurais aperçu le revers des choses comme je
+les vois, et en si peu de temps? Renfermé dans la société des
+diplomates, j'aurais considéré ce pays de leur point de vue; obligé de
+traiter avec eux, il m'eût fallu conserver ma force pour l'affaire en
+discussion; et sur tout le reste, j'aurais eu intérêt à me concilier
+leur bienveillance par une grande facilité; ne croyez pas que ce manége
+puisse s'exercer longtemps sans réagir sur le jugement de celui qui s'en
+impose la contrainte. J'aurais fini par me persuader que, sur beaucoup
+de points, je pensais comme ils pensent, ne fût-ce que pour m'excuser à
+mes propres yeux de la faiblesse de parler comme ils parlent. Des
+opinions que vous n'osez réfuter, quelque peu fondées que vous les
+trouviez d'abord, finissent par modifier les vôtres: quand la politesse
+va jusqu'à une tolérance aveugle, elle équivaut à une trahison envers
+soi-même: elle nuit au coup d'oeil de l'observateur qui doit vous montrer
+les choses et les personnes non comme il les veut, mais comme il les
+voit.
+
+Et encore, malgré toute l'indépendance dont je me targue, suis-je
+souvent forcé pour ma sûreté personnelle de flatter l'amour-propre
+féroce de cette nation ombrageuse, parce que tout peuple à demi barbare
+est défiant. Ne croyez pas que mes jugements sur les Russes et sur la
+Russie étonnent ceux des diplomates étrangers qui ont eu le loisir, le
+goût et le temps d'apprendre à connaître cet Empire: soyez sûr qu'ils
+sont de mon avis; mais c'est ce dont ils ne conviendront pas tout
+haut... Heureux l'observateur placé de manière à ce que personne n'ait
+le droit de lui reprocher un abus de confiance!
+
+Toutefois je ne me dissimule pas les inconvénients de ma liberté: pour
+servir la vérité, il ne suffit pas de l'apercevoir; il faut la
+manifester aux autres. Le défaut des esprits solitaires, c'est qu'ils
+sont trop de leur avis, tout en changeant à chaque instant de point de
+vue; car la solitude livre l'esprit de l'homme à l'imagination qui le
+rend mobile.
+
+Mais vous, vous pouvez et vous devez mettre à profit mes apparentes
+contradictions pour retrouver l'exacte figure des personnes et des
+choses à travers mes capricieuses et mouvantes peintures. Remerciez-moi:
+peu d'écrivains sont assez courageux pour abandonner au lecteur une
+partie de leur tâche et pour braver le reproche d'inconséquence plutôt
+que de charger leur conscience d'un mérite affecté. Quand l'expérience
+du jour dément mes conclusions de la veille, je ne crains pas de
+l'avouer: avec la sincérité dont je fais profession, mes voyages
+deviennent des confessions: les hommes de parti pris sont tout méthode,
+tout ordonnance, et par là ils échappent à la critique pointilleuse;
+mais ceux qui, comme moi, disent ce qu'ils sentent sans s'embarrasser de
+ce qu'ils ont senti, doivent s'attendre à payer la peine de leur laisser
+aller. Ce naïf et superstitieux amour de l'exactitude est sans doute une
+flatterie au lecteur, mais c'est une flatterie dangereuse par le temps
+qui court. Aussi m'arrive-t-il parfois de craindre que le monde où nous
+vivons ne soit pas digne du compliment.
+
+J'aurai donc tout risqué pour satisfaire l'amour de la vérité, vertu que
+personne n'a; et dans mon zèle imprudent, sacrifiant à une divinité qui
+n'a plus de temple, prenant au positif une allégorie, je manquerai la
+gloire du martyre et passerai pour un niais! Tant il est vrai, que dans
+une société où le mensonge trouve toujours son salaire la bonne foi est
+nécessairement punie!... Le monde a des croix pour chaque vérité.
+
+Pour méditer sur ces matières et sur bien d'autres je me suis arrêté
+longtemps au milieu du grand pont de la Néva: je désirais me graver dans
+la mémoire les deux tableaux différents dont j'y pouvais jouir en me
+retournant seulement et sans changer de place.
+
+Au levant, le ciel sombre, la terre brillante; au couchant, le ciel
+clair et la terre dans l'ombre: il y avait dans l'opposition de ces deux
+faces de Pétersbourg à l'occident et à l'orient un sens symbolique que
+je croyais pénétrer: à l'ouest est l'ancien, à l'est le moderne
+Pétersbourg; c'est bien cela, me disais-je: le passé, la vieille ville,
+dans la nuit; l'avenir, la ville nouvelle, dans la lumière... Je serais
+demeuré là longtemps, j'y serais encore si je n'avais voulu me hâter de
+rentrer chez moi pour vous peindre, avant d'en avoir perdu la mémoire,
+une partie de l'admiration rêveuse que me faisaient éprouver les tons
+décroissants de ce mouvant tableau. L'ensemble des choses se rend mieux
+de souvenir, mais, pour peindre certains détails, il faut saisir ses
+premières impressions au vol.
+
+Le spectacle que je viens de vous décrire me remplissait d'un
+attendrissement religieux et que je craignais de perdre. On a beau
+croire à la réalité de ce qu'on sent vivement, on n'est point arrivé à
+l'âge que j'ai sans savoir qu'entre tout ce qui passe, rien ne passe si
+vite que les émotions tellement vives qu'elles nous semblent devoir
+durer toujours.
+
+Pétersbourg me paraît moins beau, mais plus étonnant que Venise. Ce sont
+deux colosses élevés par la peur: Venise fut l'oeuvre de la peur toute
+simple: les derniers des Romains aiment mieux fuir que mourir, et le
+fruit de la peur de ces colosses antiques devient une des merveilles du
+monde moderne; Pétersbourg est également le produit de la terreur, mais
+d'une terreur pieuse, car la politique russe a su faire de l'obéissance
+un dogme. Le peuple russe passe pour très-religieux, soit: mais
+qu'est-ce qu'une religion qu'il est défendu d'enseigner? On ne prêche
+jamais dans les églises russes. L'Évangile révélerait la liberté aux
+Slaves.
+
+Cette crainte de laisser comprendre une partie de ce qu'on veut faire
+croire m'est suspecte: plus la raison, plus la science resserrent le
+domaine de la foi, et plus cette lumière divine concentrée dans son
+foyer répand d'éclat; on croit mieux quand on croit moins. Les signes de
+croix ne prouvent pas la dévotion; aussi, malgré leurs génuflexions et
+toutes leurs marques extérieures de piété, il me semble que les Russes
+dans leurs prières pensent à l'Empereur plus qu'au bon Dieu. À ce peuple
+idolâtre de ses maîtres, il faudrait, comme au Japonais, un second
+souverain: un Empereur spirituel pour le conduire au ciel. Le souverain
+temporel l'attache trop à la terre. «Réveillez-moi quand vous en serez
+au bon Dieu», disait un ambassadeur endormi dans une église russe par la
+liturgie Impériale.
+
+Quelquefois je me sens prêt à partager la superstition de ce peuple.
+L'enthousiasme devient communicatif lorsqu'il est général, ou seulement
+qu'il le paraît; mais sitôt que le mal me gagne, je pense à la Sibérie,
+à cet auxiliaire indispensable de la civilisation moscovite, et soudain
+je retrouve mon calme et mon indépendance.
+
+La foi politique est plus ferme ici que la foi religieuse; l'unité de
+l'Église grecque n'est qu'apparente: les sectes, réduites au silence par
+le silence habilement calculé de l'Église dominante, creusent leurs
+chemins sous terre; mais les nations ne sont muettes qu'un temps: tôt ou
+tard le jour de la discussion se lève: la religion, la politique, tout
+parle, tout s'explique à la fin. Or, sitôt que la parole sera rendue à
+ce peuple muselé, on entendra tant de disputes que le monde étonné se
+croira revenu à la confusion de Babel: c'est par les dissensions
+religieuses qu'arrivera quelque jour une révolution sociale en Russie.
+
+Lorsque je m'approche de l'Empereur, que je vois sa dignité, sa beauté,
+j'admire cette merveille; un homme à sa place, c'est chose rare à
+rencontrer partout; mais sur le trône, c'est le phénix. Je me réjouis de
+vivre dans un temps où ce prodige existe, vu que j'aime à respecter
+comme d'autres se plaisent à insulter.
+
+Toutefois j'examine avec un soin scrupuleux les objets de mon respect;
+il arrive de là que lorsque je considère de près ce personnage unique
+sur la terre, je crois que sa tête est à deux faces comme celle de
+Janus, et que les mots violence, exil, oppression, ou leur équivalent à
+tous, Sibérie, sont gravés sur celui des deux fronts que je ne vois pas.
+
+Cette idée me poursuit sans cesse, même quand je lui parle. J'ai beau
+m'efforcer de ne penser qu'à ce que je lui dis, mon imagination voyage
+malgré moi de Varsovie à Tobolsk, et ce seul nom de Varsovie me rend
+toute ma défiance.
+
+Savez-vous qu'à l'heure qu'il est les chemins de l'Asie sont encore une
+fois couverts d'exilés nouvellement arrachés à leurs foyers, et qui vont
+à pied chercher leur tombe comme les troupeaux sortent du pâturage pour
+marcher à la boucherie? Ce renouvellement de colère est dû à une
+soi-disant conspiration polonaise; conspiration de _jeunes fous_, qui
+seraient des héros s'ils avaient réussi, quoique pour être désespérées
+leurs tentatives n'en soient, ce me semble, que plus généreuses. Mon
+coeur saigne pour les bannis, pour leur famille, pour leur pays!!...
+qu'arrivera-t-il quand les oppresseurs de ce coin de terre où fleurit
+naguère la chevalerie, auront peuplé la Tartarie de ce qu'il y avait de
+plus noble et de plus courageux parmi les enfants de la vieille Europe?
+Alors, achevant de combler leur glacière politique, ils jouiront de leur
+succès: la Sibérie sera devenue le royaume et la Pologne le désert.
+
+Ne devrait-on pas rougir de honte en prononçant le mot de libéralisme,
+quand on pense qu'il existe en Europe un peuple qui fut indépendant, et
+qui ne connaît plus d'autre liberté que celle de l'apostasie? Les
+Russes, lorsqu'ils tournent contre l'Occident les armes qu'ils emploient
+avec succès contre l'Asie, oublient que le même mode d'action qui aide
+au progrès chez les Calmoucks, devient un crime de lèse-humanité chez un
+peuple depuis longtemps civilisé. Je m'abstiens, vous voyez avec quel
+soin, de proférer le mot de tyrannie: il serait pourtant à sa place;
+mais il prêterait des armes contre moi à des hommes blasés sur les
+plaintes qu'ils excitent sans cesse. Ces hommes sont toujours prompts à
+crier _aux déclamations révolutionnaires_! Ils répondent aux arguments
+par le silence, cette raison du plus fort; à l'indignation par le
+mépris, ce droit du plus faible usurpé par le plus fort; connaissant
+leur tactique, je ne veux pas les faire sourire... Mais de quoi me
+vais-je inquiéter? Passé quelques pages, ils ne me liront pas: ils
+mettront le livre à l'index et défendront d'en parler; ce livre
+n'existera pas, il n'aura jamais existé pour eux, ni chez eux; leur
+gouvernement se défend en faisant le muet comme leur Église; une telle
+politique a réussi jusqu'à ce jour et doit réussir longtemps encore dans
+un pays où les distances, l'isolement, les marais, les bois, et les
+hivers tiennent lieu de conscience aux hommes qui commandent, et de
+patience à ceux qui obéissent.
+
+On ne peut assez le répéter, leur révolution sera d'autant plus terrible
+qu'elle se fera au nom de la religion: la politique russe a fini par
+fondre l'Église dans l'État, par confondre le ciel et la terre: un homme
+qui voit Dieu dans son maître n'espère le paradis que de la grâce de
+l'Empereur.
+
+Les scènes du Volga continuent; et l'on attribue ces horreurs aux
+provocations des émissaires polonais: imputation qui rappelle la justice
+du loup de La Fontaine. Ces cruautés, ces iniquités réciproques
+préludent aux convulsions du dénouement et suffisent pour nous faire
+prévoir quelle en sera la nature. Mais dans une nation gouvernée comme
+l'est celle-ci, les passions bouillonnent longtemps avant d'éclater; le
+péril a beau s'approcher d'heure en heure, le mal se prolonge, la crise
+se retarde; nos petits-enfants ne verront peut-être pas l'explosion que
+nous pouvons cependant présager dès aujourd'hui comme inévitable, mais
+sans en prédire l'époque.
+
+(_Suite de la lettre précédente_.)
+
+ Pétersbourg, ce 3 août 1839.
+
+Je ne partirai jamais, le bon Dieu s'en mêle!... encore un retard!...
+mais celui-ci est légitime, vous ne me le reprocherez pas... J'allais
+monter en voiture; un de mes amis insiste pour me voir: il entre. C'est
+une lettre qu'il veut me faire lire à l'instant même. Quelle lettre, bon
+Dieu!!... Elle est de la princesse Troubetzkoï, qui l'adresse à une
+personne de sa famille chargée de la montrer à l'Empereur. Je désirais
+la copier pour l'imprimer sans y changer un mot, c'est ce qu'on n'a pas
+voulu me permettre. «Elle parcourrait la terre entière, disait mon ami,
+effrayé de l'effet qu'il venait de produire sur moi.
+
+--Raison de plus pour la faire connaître, répondis-je.
+
+--Impossible. Il y va de l'existence de plusieurs individus; d'ailleurs
+on ne me l'a prêtée que pour vous la montrer sous parole d'honneur et à
+condition qu'elle sera rendue dans une demi-heure.»
+
+Malheureux pays, où tout étranger apparaît comme un sauveur aux yeux
+d'un troupeau d'opprimés, parce qu'il représente la vérité, la
+publicité, la liberté chez un peuple privé de tous ces biens.
+
+Avant de vous dire ce que contient cette lettre, il faut vous conter en
+peu de mots une lamentable histoire. Vous en connaissez les principaux
+faits, mais vaguement comme tout ce qu'on sait d'un pays lointain et
+auquel on ne prend qu'un froid intérêt de curiosité: ce vague vous rend
+cruel et indifférent comme je l'étais avant de venir en Russie: lisez et
+rougissez; oui, rougissez, car quiconque n'a pas protesté de toutes ses
+forces contre la politique d'un pays où de pareils actes sont possibles,
+en est jusqu'à un certain point complice et responsable.
+
+Je renvoie les chevaux par mon feldjæger sous prétexte d'indisposition
+subite, et je le charge de dire à la poste que je ne partirai que
+demain; débarrassé de cet espion officieux, je me mets à vous écrire.
+
+Le prince Troubetzkoï fut condamné _aux galères_ il y a quatorze ans;
+jeune alors il venait de prendre une part très-active à la révolte du
+quatorze décembre.
+
+Il s'agissait de tromper les soldats sur la légitimité de l'Empereur
+Nicolas. Les chefs des conjurés espéraient profiter de l'erreur des
+troupes pour opérer à la faveur d'une émeute de caserne une révolution
+politique, dont heureusement ou malheureusement pour la Russie, eux
+seuls jusqu'alors avaient senti le besoin. Le nombre de ces réformateurs
+était trop peu considérable pour que les troubles excités par eux
+pussent aboutir au résultat qu'ils se proposaient: c'était faire du
+désordre pour le désordre.
+
+La conspiration fut déjouée par la présence d'esprit de l'Empereur[13]
+ou mieux par l'intrépidité de son regard; ce prince, dès le premier jour
+d'autorité, puisa dans l'énergie de son attitude toute la force de son
+règne.
+
+La révolution arrêtée, il fallut procéder à la punition des coupables.
+Le prince Troubetzkoï, un des plus compromis, ne put se justifier, on
+l'envoya comme forçat aux mines de l'Oural pour quatorze ou quinze ans
+et pour le reste de sa vie en Sibérie dans une de ces colonies
+lointaines que les malfaiteurs sont destinés à peupler.
+
+Le prince avait une femme dont la famille tient à ce qu'il y a de plus
+considérable dans le pays; on ne put jamais persuader à la princesse de
+ne pas suivre son mari dans le tombeau. «C'est mon devoir, disait-elle;
+je le remplirai: nulle puissance humaine n'a le droit de séparer une
+femme de son mari; je veux partager le sort du mien.» Cette noble épouse
+obtint la grâce d'être enterrée vivante avec son époux. Ce qui m'étonne
+depuis que je vois la Russie, et que j'entrevois l'esprit qui préside à
+ce gouvernement, c'est que, par un reste de vergogne, on ait cru devoir
+respecter cet acte de dévouement pendant quatorze années. Qu'on favorise
+l'héroïsme patriotique, c'est tout simple, on en profite; mais tolérer
+une vertu sublime qui ne s'accorde pas avec les vues politiques du
+souverain, c'est un oubli qu'on a dû se reprocher. On aura craint les
+amis des Troubetzkoï; une aristocratie, quelque énervée qu'elle soit,
+conserve toujours une ombre d'indépendance, et cette ombre suffit pour
+offusquer le despotisme. Les contrastes abondent dans cette société
+terrible: beaucoup d'hommes y parlent entre eux aussi librement que
+s'ils vivaient en France: cette liberté secrète les console de
+l'esclavage public qui fait la honte et le malheur de leur pays.
+
+Donc dans la crainte d'exaspérer des familles prépondérantes, on aura
+cédé à je ne sais quel genre de prudence ou de miséricorde: la princesse
+est partie avec son mari le galérien; et ce qu'il y a de plus
+merveilleux, c'est qu'elle est arrivée. Voyage immense, et qui était à
+lui seul une épreuve terrible. Vous savez que ces voyages se font en
+téléga, petite charrette découverte, sans ressorts; on roule pendant des
+centaines, des milliers de lieues sur des rondins qui brisent les
+voitures et les corps. La malheureuse femme a supporté cette fatigue et
+bien d'autres après celle-là: j'entrevois ses privations, ses
+souffrances, mais je ne puis vous les décrire, les détails me manquent,
+et je ne veux rien imaginer: la vérité dans cette histoire m'est sacrée.
+
+L'effort vous paraîtra plus héroïque quand vous saurez que jusqu'à
+l'époque de la catastrophe les deux époux avaient vécu assez froidement
+ensemble. Mais un dévouement passionné ne tient-il pas lieu d'amour?
+n'est-ce pas l'amour lui-même? L'amour a plusieurs sources et le
+sacrifice est la plus abondante.
+
+Ils n'avaient point eu d'enfants à Pétersbourg; ils en eurent cinq en
+Sibérie!
+
+Cet homme glorifié par la générosité de sa femme est devenu un être
+sacré aux yeux de tout ce qui s'approche de lui. Eh! qui ne vénérerait
+l'objet d'une amitié si sainte!
+
+Quelque criminel que fut le prince Troubetzkoï, sa grâce, que l'Empereur
+refusera probablement jusqu'à la fin, car il croit devoir à son peuple
+et se devoir à lui-même une sévérité implacable, est depuis longtemps
+accordée au coupable par le Roi des Rois; les vertus presque
+surnaturelles d'une épouse peuvent apaiser la colère d'un Dieu, elles
+n'ont pu désarmer la justice humaine. C'est que la toute-puissance
+divine est une réalité, tandis que celle de l'Empereur de Russie n'est
+qu'une fiction.
+
+Il y a longtemps qu'il aurait pardonné s'il était aussi grand qu'il le
+paraît, mais la clémence, outre qu'elle répugne à son naturel, lui
+semble une faiblesse par laquelle le Roi manquerait à la royauté;
+habitué qu'il est à mesurer sa force à la peur qu'il inspire, il
+regarderait la pitié comme une infidélité à son code de morale
+politique.
+
+Quant à moi qui ne juge du pouvoir d'un homme sur les autres que par
+celui que je lui vois exercer sur lui-même, je ne crois son autorité
+assurée que lorsqu'il a su pardonner; l'Empereur Nicolas n'a osé que
+punir. C'est que l'Empereur Nicolas, qui se connaît en flatterie,
+puisqu'il est flatté toute sa vie par soixante millions d'hommes,
+lesquels s'évertuent à lui persuader qu'il est au-dessus de l'humanité,
+croit devoir rendre à son tour quelques grains d'encens au peuple dont
+il est adoré, et cet encens empoisonné inspire la cruauté. Le pardon
+serait une leçon dangereuse à donner à un peuple aussi rude encore au
+fond du coeur que l'est le peuple russe. Le prince se rabaisse au niveau
+de ses sauvages sujets; il s'endurcit avec eux, il ne craint pas de les
+abrutir pour se les attacher: peuple et souverain luttent entre eux de
+déceptions, de préjugés et d'inhumanité. Abominable combinaison de
+barbarie et de faiblesse, échange de férocité, circulation de mensonge
+qui fait la vie d'un monstre, d'un corps cadavéreux dont le sang est du
+venin: voilà le despotisme dans son essence et dans sa fatalité!...
+
+Les deux époux ont vécu pendant quatorze ans à côté, pour ainsi dire,
+des mines de l'Oural, car les bras d'un ouvrier comme le prince avancent
+peu le travail matériel de la pioche; il est là pour y être... voilà
+tout; mais il est galérien, cela suffit... Vous verrez tout à l'heure à
+quoi cette condition condamne un homme... _et ses enfants_!!...
+
+Il ne manque pas de bons Russes à Pétersbourg; et j'en ai rencontré qui
+regardent la vie des condamnés aux mines comme fort supportable et qui
+se plaignent de ce que les _modernes faiseurs de phrases_ exagèrent les
+souffrances des conspirateurs de l'Oural. À la vérité, ils conviennent
+qu'on ne peut leur faire parvenir aucun argent; mais leurs parents ont
+la permission de leur envoyer des denrées: ils reçoivent ainsi des
+vêtements et des vivres... des vivres!... Il est peu d'aliments qui
+puissent traverser ces distances fabuleuses sous un tel climat sans se
+détériorer. Mais quelles que soient les privations, les souffrances des
+condamnés, les vrais patriotes approuvent sans restriction le bagne
+politique d'invention russe. Ces courtisans des bourreaux trouvent
+toujours la peine trop douce pour le crime.
+
+Au 18 fructidor, les républicains français ont usé du même moyen: l'un
+des cinq directeurs, Barthélémy, fut déporté à Cayenne, ainsi qu'un
+nombre considérable de personnes accusées et convaincues de n'avoir pas
+adopté avec assez d'enthousiasme les idées philanthropiques du parti de
+la majorité; mais au moins ces malheureux furent exilés sans être
+dégradés; on les traitait en citoyens quoiqu'en ennemis vaincus. La
+République les envoyait mourir dans des pays où l'air empoisonne les
+Européens, mais en les tuant pour se débarrasser d'eux, elle n'en
+faisait pas des parias.
+
+Quoi qu'il en soit des délices de la Sibérie, la santé de la princesse
+Troubetzkoï est altérée par son séjour aux mines: on a peine à
+comprendre qu'une femme habituée au luxe du grand monde dans un pays
+voluptueux, ait pu supporter si longtemps les privations de tous genres
+auxquelles elle s'est soumise par choix. Elle a voulu vivre; elle a
+vécu, elle est devenue grosse, elle est accouchée, elle a élevé ses
+enfants sous une zone où la longueur et le froid de l'hiver nous
+paraissent contraires à la vie. Le thermomètre y descend chaque année de
+36 à 40 degrés: cette température seule suffirait pour détruire la race
+humaine... Mais la sainte femme a bien d'autres soucis.
+
+Au bout de sept années d'exil, lorsqu'elle vit ses enfants grandir, elle
+crut devoir écrire à une personne de sa famille pour tâcher qu'on
+suppliât humblement l'Empereur de permettre qu'ils fussent envoyés à
+Pétersbourg ou dans quelque autre grande ville, afin d'y recevoir une
+éducation convenable.
+
+La supplique fut portée aux pieds du Czar, et le digne successeur des
+Ivan et de Pierre Ier a répondu que des enfants de galérien, galériens
+eux-mêmes, sont toujours assez savants.
+
+Sur cette réponse, la famille,... la mère,... le condamné, ont gardé le
+silence pendant sept autres années. L'humanité, l'honneur, la charité
+chrétienne, la religion humiliés, protestaient seuls pour eux, mais tout
+bas; pas une voix ne s'est élevée pour réclamer contre une telle
+_justice_.
+
+Cependant aujourd'hui un redoublement de misère vient de tirer un
+dernier cri du fond de cet abîme.
+
+Le prince a fait son temps de galères, et maintenant les exilés libérés,
+comme on dit, sont condamnés à former, eux et leur jeune famille, une
+colonie dans un coin des plus reculés du désert. Le lieu de leur
+nouvelle résidence, choisi _à dessein_ par l'Empereur lui-même, est si
+sauvage que le nom de cet antre n'est pas même encore marqué sur les
+cartes de l'état-major russe, les plus fidèles et les plus minutieuses
+cartes géographiques que l'on connaisse.
+
+Vous comprenez que la condition de la princesse (je ne nomme qu'elle),
+est plus malheureuse depuis qu'on lui permet d'habiter cette solitude
+(remarquez que dans cette langue d'opprimés, interprétée par
+l'oppresseur, les permissions sont obligatoires); aux mines elle se
+chauffait sous terre; là du moins cette famille avait des compagnons
+d'infortune, des consolateurs muets, des témoins de son héroïsme: elle
+rencontrait des regards humains qui contemplaient et déploraient
+respectueusement son martyre _inglorieux_, circonstance qui le rendait
+plus sublime. Il s'y trouvait des coeurs qui battaient à sa vue; enfin,
+sans même avoir besoin de parler, elle se sentait en société, car les
+gouvernements ont beau faire de leur pis, la pitié se fera jour partout
+où il y aura des hommes.
+
+Mais comment attendrir des ours, percer des bois impénétrables, fondre
+des glaces éternelles, franchir les bruyères spongieuses d'un marais
+sans bornes, se garantir d'un froid mortel dans une baraque? comment
+enfin subsister seule avec son mari et ses cinq enfants, à cent lieues,
+peut-être plus loin de toute habitation humaine, si ce n'est de celle du
+surveillant des colons? car c'est là ce qu'on appelle en Sibérie
+coloniser!...
+
+Ce que j'admire autant que la résignation de la princesse, c'est ce
+qu'il lui a fallu trouver dans son coeur d'éloquence et de tendresse
+ingénieuse pour surmonter la résistance de son mari, et pour réussir à
+lui persuader qu'elle était encore moins à plaindre en restant avec lui,
+en souffrant comme lui, qu'elle ne le serait à Pétersbourg entourée de
+toutes les commodités de la vie, mais séparée de lui. Quand je considère
+ce qu'elle est parvenue à donner et à faire recevoir, je reste muet
+d'admiration; c'est ce triomphe du dévouement récompensé par le succès,
+puisqu'il est consenti par l'objet de tant d'amour, que je regarde comme
+un miracle de délicatesse, de force et de sensibilité; savoir faire le
+sacrifice de soi-même, c'est noble et rare; savoir faire accepter un
+pareil sacrifice, c'est sublime...
+
+Aujourd'hui, ce père et cette mère dénués de tout secours, sans force
+physique, contre tant d'infortunes, épuisés par les trompeuses
+espérances du passé, par l'inquiétude de l'avenir, perdus dans leur
+solitude, brisés dans l'orgueil de leur malheur qui n'a plus même de
+témoins, punis dans leurs enfants, dont l'innocence ne sert que
+d'aggravations au supplice de leurs parents: ces martyrs d'une politique
+féroce ne savent plus comment vivre eux et leur famille. Ces petits
+forçats de naissance, ces parias impériaux ont beau porter des numéros
+en guise de noms, s'ils n'ont plus de patrie, plus de place dans l'État,
+la nature leur a donné des corps qu'il faut nourrir et vêtir: une mère,
+quelque dignité, quelque élévation d'âme qu'elle ait, verra-t-elle périr
+le fruit de ses entrailles sans demander grâce? non; elle s'humilie;...
+et cette fois ce n'est pas par vertu chrétienne; la femme forte est
+vaincue par la mère au désespoir; prier Dieu ne suffit que pour le salut
+éternel, elle prie l'homme pour du pain: que Dieu lui pardonne!... elle
+voit ses enfants malades sans pouvoir les secourir, sans avoir aucun
+remède à leur administrer pour les soulager, pour les guérir peut-être,
+pour leur sauver la vie qu'ils vont perdre... Aux mines, on pouvait
+encore les faire soigner; dans leur nouvel exil ils manquent de tout.
+Dans ce dénûment extrême, elle ne voit plus que leur misère; le père, le
+coeur flétri par tant de malheur, la laisse agir selon son inspiration,
+bref, pardonnant... (demander grâce, c'est pardonner?...) pardonnant
+avec une générosité héroïque à la cruauté d'un premier refus, la
+princesse écrit une seconde lettre du fond de sa hutte; cette lettre est
+adressée à sa famille, mais destinée à l'Empereur. C'était se mettre
+sous les pieds de son ennemi, c'était oublier ce qu'on se doit à
+soi-même; mais qui ne l'absoudrait, l'infortunée?... Dieu appelle ses
+élus à tous les genres de sacrifices, même à celui de la fierté la plus
+légitime; Dieu est généreux et ses trésors sont inépuisables... Oh!
+l'homme qui pourrait comprendre la vie sans l'éternité n'aurait vu des
+choses de ce monde que le beau côté! il aurait vécu d'illusions comme on
+voudrait me faire voyager en Russie.
+
+La lettre de la princesse est arrivée à sa destination, l'Empereur l'a
+lue; et c'est pour me communiquer cette lettre qu'on m'a empêché de
+partir; je ne regrette pas le retard: je n'ai rien lu de plus simple ni
+de plus touchant: des actions comme les siennes dispensent des paroles:
+elle use de son privilége d'héroïne, elle est laconique, même en
+demandant la vie de ses enfants... C'est en peu de lignes qu'elle expose
+sa situation, sans déclamations, sans plaintes. Elle s'est placée
+au-dessus de toute éloquence: les faits seuls parlent pour elle; elle
+finit en implorant pour unique faveur la permission d'habiter à portée
+d'une apothicairerie, afin, dit-elle, de pouvoir donner quelque médecine
+à ses enfants quand ils sont malades... Les environs de Tobolsk,
+d'Irkutsk ou d'Orenbourg lui paraîtraient le paradis. Dans les derniers
+mots de sa lettre elle ne s'adresse plus à l'Empereur, elle oublie tout,
+excepté son mari, c'est à la pensée de leur coeur qu'elle répond avec une
+délicatesse et une dignité qui mériteraient l'oubli du forfait le plus
+exécrable: et elle est innocente!... et le maître auquel elle s'adresse
+est tout-puissant, et il n'a que Dieu pour juge de ses actes!... «Je
+suis bien malheureuse, dit-elle, pourtant si c'était à refaire, je le
+ferais encore.»
+
+Il s'est trouvé dans la famille de cette femme une personne assez
+courageuse, et quiconque connaît la Russie doit rendre hommage à cet
+acte de piété, une personne assez courageuse pour oser porter cette
+lettre à l'Empereur et même pour appuyer d'une humble supplication la
+requête d'une parente disgraciée. On n'en parle au maître qu'avec
+terreur comme on parlerait d'une criminelle; cependant devant tout autre
+homme que l'Empereur de Russie, on se glorifierait d'être allié à cette
+noble victime du devoir conjugal. Que dis-je? il y a là bien plus que le
+devoir d'une femme, il y a l'enthousiasme d'un ange.
+
+Néanmoins il faut compter pour rien tant d'héroïsme; il faut trembler,
+demander grâce pour une vertu qui force les portes du ciel; tandis que
+tous les époux, tous les fils, toutes les femmes, tous les humains
+devraient élever un monument en l'honneur de ce modèle des épouses, tous
+devraient tomber à ses pieds en chantant ses louanges; on la
+glorifierait devant les saints; on n'ose la nommer devant
+l'Empereur!!... Pourquoi règne-t-on, si ce n'est pour faire justice à
+tous les genres de mérite? Quant à moi, si elle revenait dans le monde,
+j'irais la voir passer, et si je ne pouvais m'approcher d'elle et lui
+parler, je me contenterais de la plaindre, de l'envier, et de la suivre
+de loin comme on marche derrière une bannière sacrée.
+
+Eh bien! après quatorze ans de vengeance suivie sans relâche, mais non
+assouvie... Ah! laissez éclater mon indignation, ménager les termes en
+racontant de tels faits ce serait trahir une cause sacrée! Que les
+Russes réclament s'ils l'osent: j'aime mieux manquer de respect au
+despotisme qu'au malheur. Ils m'écraseront s'ils le peuvent, mais au
+moins l'Europe apprendra qu'un homme à qui soixante millions d'hommes ne
+cessent de dire qu'il est tout-puissant, se venge!... Oui, c'est le mot
+vengeance que je veux attacher à une telle justice!! Donc après quatorze
+ans, cette femme ennoblie par tant d'héroïques misères, obtient de
+l'Empereur Nicolas, pour toute réponse, les paroles que vous allez lire,
+et que j'ai recueillies de la bouche même d'une personne à qui le
+courageux parent de la victime venait de les répéter: «Je suis étonné
+qu'on ose encore me parler... (deux fois en quinze ans!...) d'une famille
+dont le chef a conspiré contre moi.» Doutez de cette réponse, j'en doute
+moi-même, cependant j'ai la preuve qu'elle est vraie. La personne qui me
+l'a redite, mérite toute confiance; d'ailleurs les faits parlent: la
+lettre n'a rien changé au sort des exilés.
+
+Et la Russie se vante de l'abolition de la peine de mort[14]!! Modérez
+votre zèle, abolissez seulement le mensonge qui préside à tout, défigure
+tout, envenime tout chez vous et vous aurez fait assez pour le bien de
+l'humanité.
+
+Les parents des exilés, les Troubetzkoï, famille puissante, vivent à
+Pétersbourg; et ils vont à la cour!!!... Voilà l'esprit, la dignité,
+l'indépendance de l'aristocratie russe. Dans cet Empire de la violence,
+la peur justifie tout!.. bien plus, elle est assurée d'une récompense.
+La peur, embellie du nom de prudence et de modération, est le seul
+mérite qui ne reste jamais oublié.
+
+Il y a des personnes ici qui accusent la princesse Troubetzkoï de folie:
+«Ne peut-elle revenir seule à Pétersbourg?» dit-on. La dérision de la
+bassesse, c'est le coup de pied de l'âne. Fuyez un pays où l'on ne tue
+pas légalement, il est vrai, mais où l'on fait des familles de damnés au
+nom d'un fanatisme politique qui sert à tout absoudre.
+
+Plus d'hésitation, plus d'incertitude; pour moi l'Empereur Nicolas est
+enfin jugé... C'est un homme de caractère et de volonté, il en faut pour
+se constituer le geôlier d'un tiers du globe; mais il manque de
+magnanimité: l'usage qu'il fait de son pouvoir ne me le prouve que trop.
+Que Dieu lui pardonne; je ne le verrai plus heureusement! Je lui dirais
+ce que je pense de cette histoire et ce serait le dernier degré de
+l'insolence... D'ailleurs par cette audace gratuite, je porterais le
+coup de grâce aux infortunés dont j'aurais pris la défense sans mission,
+et je me perdrais moi-même[15].
+
+Quel coeur ne saignerait à l'idée du supplice volontaire de cette
+malheureuse mère? Mon Dieu! si c'est là ce que vous destinez sur la
+terre à la vertu la plus sublime, montrez-lui votre ciel, ouvrez-le pour
+elle avant l'heure de la mort!... Se figure-t-on ce que doit éprouver
+cette femme quand elle jette les yeux sur ses enfants, et qu'aidée de
+son mari, elle tâche de suppléer à l'éducation qui leur manque?
+l'éducation!.. c'est du poison pour ces brutes numérotées! et cependant
+des gens du monde, des personnes élevées comme nous, peuvent-elles se
+résigner à n'enseigner à leurs enfants que ce qu'ils doivent savoir pour
+être heureux dans la colonie sibérienne? Peuvent-elles renier tous leurs
+souvenirs, toutes leurs habitudes pour dissimuler le malheur de leur
+position aux innocentes victimes de leur amour? L'élégance native des
+parents ne doit-elle pas inspirer à ces jeunes sauvages des idées qu'ils
+ne pourront jamais réaliser? quel danger, quel tourment de tous les
+instants pour eux et quelle mortelle contrainte pour leur mère! Cette
+torture morale ajoutée à tant de souffrances physiques est pour moi un
+rêve affreux dont je ne puis me réveiller: depuis hier matin, à chaque
+instant du jour ce cauchemar me poursuit; je me surprends disant: que
+fait maintenant la princesse Troubetzkoï? Que dit-elle à ses enfants: de
+quel oeil les regarde-t-elle? Quelle prière adresse-t-elle à Dieu pour
+ces créatures damnées avant de naître par la providence des Russes? Ah!
+ce supplice qui tombe sur une génération innocente déshonore toute une
+nation!!...
+
+Je finis par l'application trop méritée de ces vers de Dante. Quand je
+les appris par coeur j'étais loin de me douter de l'allusion qu'ils me
+fourniraient ici:
+
+ Ahi Pisa! vituperio delle genti
+ Del bel paese là dove 'l si sona;
+ Poi ch' i vicini a to punir son lenti,
+ Muova si la Capraia e la Gorgona;
+ E faccian siepe ad Arno in su la foce,
+ Si ch'egli annieghi in to ogni persona:
+ Che se 'I conte Ugolino aveva voce
+ D'aver tradita te de le castella;
+ Non dovei tu i figluioi porre à tal croce.
+ Innocenti i facea l'eta novella,
+ Novella Tebe, Uguiccion, e 'l Brigata
+ E gli altri due, ch' el canto suso appella.
+
+«Ah! Pise! honte des peuples de cette belle contrée, où le oui est
+sonore; puisque les voisins sont lents à te punir, que la Capraia et la
+Gorgona s'ébranlent et forment digue à l'Arno près de la mer afin qu'il
+noie chez toi tous tes citoyens. Que si le comte Ugolin passait pour
+avoir livré tes forteresses, devais-tu condamner ses enfants à un tel
+supplice? Innocents les faisait leur âge encore nouveau, nouvelle
+Thèbes, Uguiccion et le Brigata et les autres, que j'ai chantés plus
+haut.»
+
+J'achèverai mon voyage, mais sans aller à Borodino, sans assister à
+l'entrée de la cour au Kremlin; sans vous parler davantage de
+l'Empereur: qu'aurais-je à vous dire de ce prince que vous ne sachiez
+maintenant aussi bien que moi? Songez, pour vous faire une idée des
+hommes et des choses de ce pays, qu'il s'y passe bien d'autres histoires
+du genre de celles que vous venez de lire: mais elles sont et resteront
+ignorées: il a fallu un concours de circonstances que je regarde comme
+providentiel pour me révéler les faits et les détails que ma conscience
+me force à consigner ici.
+
+Je vais recueillir toutes les lettres que j'ai écrites pour vous depuis
+mon arrivée en Russie, et que vous n'avez pas reçues, car je les ai
+conservées par prudence; j'y joindrai celle-ci; et j'en ferai un paquet
+bien cacheté, que je déposerai en mains sûres, ce qui n'est pas chose
+facile à trouver à Pétersbourg. Puis je terminerai ma journée en vous
+écrivant une autre lettre, une lettre officielle qui partira demain par
+la poste; toutes les personnes, toutes les choses que je vois ici seront
+louées à outrance dans cette lettre. Vous y verrez que j'admire ce pays
+sans restriction avec tout ce qui s'y trouve et tout ce qui s'y fait...
+Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je suis persuadé que la police russe
+et que vous-même vous serez également les dupes de mon enthousiasme de
+commande et de mes éloges sans discernement ni restrictions[16].
+
+Si vous n'entendez plus parler de moi, pensez qu'on m'a emporté en
+Sibérie: ce voyage seul pourrait déranger celui de Moscou, que je ne
+différerai pas davantage, car mon feldjæger revient me dire que les
+chevaux de poste seront irrévocablement à ma porte demain matin.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-DEUXIÈME.
+
+Route de Pétersbourg à Moscou.--Rapidité du voyage.--Nature des
+matériaux.--Balustrades des ponts.--Cheval tombé.--Mot de mon
+feldjæger.--Portrait de cet homme.--Postillon battu.--Train dont on mène
+l'Empereur.--Asservissement des Russes.--Ce que l'ambition coûte aux
+peuples.--Le plus sûr moyen de gouverner.--À quoi devrait servir le
+pouvoir absolu?--Mot de l'Évangile.--Malheur des Slaves.--Desseins de
+Dieu sur l'homme.--Rencontre d'un voyageur russe.--Ce qu'il me prédit
+touchant ma voiture.--Prophétie accomplie.--Le postillon
+russe.--Ressemblance du peuple russe avec les gitanos d'Espagne.--Femmes
+de la campagne.--Leur coiffure, leur ajustement, leur chaussure.--La
+condition des paysans; meilleure que celle des autres Russes.--Résultat
+bienfaisant de l'agriculture.--Aspect du pays.--Bétail
+chétif.--Question.--La maison de poste.--Manière dont elle est
+décorée.--Des distances en Russie.--Aspect désolé du pays.--Habitations
+rurales.--Montagnes de Valdaï: exagération des Russes.--Toque des
+paysans; plumes de paon.--Chaussures de nattes.--Rareté des
+femmes.--Leur costume.--Rencontre d'une voiture de dames russes.--Leur
+manière de s'habiller en voyage.--Petites villes russes.--Petit lac;
+couvent dans un site romantique.--Forêts dévastées.--Plaines
+monotones.--Torjeck.--Cuir brodé, maroquin.--Côtelettes de
+poulet.--Aspect de la ville.--Ses environs.--Double chemin.--Troupeaux
+de boeufs.--Charrettes.--Encombrement de la route.
+
+
+ Pomerania, ce 3 août 1839, maison de poste à dix-huit lieues de
+ Pétersbourg.
+
+
+Voyager en poste sur la route de Pétersbourg à Moscou, c'est se donner
+pendant des jours entiers la sensation qu'on éprouvait lorsqu'on
+descendait les montagnes russes à Paris. On fait bien d'apporter une
+voiture anglaise à Pétersbourg, uniquement pour avoir le plaisir de
+parcourir sur des ressorts réellement élastiques (ceux des voitures
+russes ne le sont que de nom) cette fameuse route, la plus belle
+chaussée de l'Europe, au dire des Russes et je crois des étrangers. Il
+faut convenir qu'elle est bien soignée, mais dure, à cause de la nature
+des matériaux qui tout cassés qu'ils sont, et même en assez petits
+morceaux, s'incrustent dans le corps de la chaussée, où ils forment de
+petites aspérités immobiles et secouent les boulons au point d'en faire
+sauter un ou deux par poste; d'où il arrive qu'on perd au relais le
+temps qu'on a gagné sur la route, où l'on tourbillonne dans la poussière
+avec l'étourdissante rapidité d'un ouragan chassant les nuages devant
+lui. La voiture anglaise est bien agréable pour les premiers relais,
+mais à la longue on sent ici le besoin d'un équipage russe pour résister
+au train des postillons et à la dureté du chemin. Les garde-fous des
+ponts sont en belles grilles de fer ornées d'écussons aux armes
+impériales, et les poteaux qui soutiennent ces élégantes balustrades
+sont des piliers de granit équarris avec luxe; toutes ces choses ne font
+qu'apparaître aux yeux du voyageur abasourdi, le monde fuit derrière lui
+comme les rêves d'un malade.
+
+Cette route, plus large que les routes d'Angleterre, est tout aussi unie
+quoique moins douce, et les chevaux qui vous traînent sont petits, mais
+pleins de nerf.
+
+Mon feldjæger a des idées, une tenue, une figure qui ne me permettent
+pas d'oublier l'esprit qui règne dans son pays. En arrivant au second
+relais, un de nos quatre chevaux attelés de front manque des quatre
+pieds et tombe sous la roue. Heureusement le cocher, sûr de ceux qui lui
+restent, les arrête sur place; malgré la saison avancée, il fait encore
+dans le milieu du jour une chaleur brûlante, et la poussière rend l'air
+étouffant. Je pense que le cheval tombé vient d'être frappé d'un coup de
+soleil, et que si on ne le saigne à l'instant il va mourir; j'appelle
+mon feldjæger, et, tirant de ma poche un étui contenant une flamme de
+vétérinaire, je la lui offre en lui disant d'en faire usage tout de
+suite, s'il veut sauver la pauvre bête. Il me répond avec un flegme
+malicieux, sans prendre l'instrument que je lui présente, sans regarder
+l'animal: «C'est bien inutile, nous sommes au relais.»
+
+Là-dessus, au lieu d'aider le malheureux postillon à dégager l'animal,
+il entre dans l'écurie voisine pour nous faire préparer un autre
+attelage.
+
+Les Russes sont encore loin d'avoir comme les Anglais une loi pour
+protéger les animaux contre les mauvais traitements des hommes; chez eux
+au contraire les hommes auraient besoin qu'on plaidât leur cause comme
+on plaide à Londres pour les chiens et les chevaux. Mon feldjæger ne
+croirait pas à l'existence d'une telle loi.
+
+Cet homme, Livonien d'origine, parle allemand, heureusement pour moi.
+Sous les dehors d'une politesse officielle, à travers un langage
+obséquieux, on lui lit dans la pensée beaucoup d'insolence et
+d'obstination. Sa taille est grêle, ses cheveux d'un blond de filasse
+donnent à ses traits un air enfantin que dément l'expression dure de sa
+physionomie et surtout de ses yeux, dont le regard est faux et cruel;
+ils sont gris, bordés de cils presque blancs; son front est bombé, mais
+bas; ses épais sourcils sont d'un blond fade; son visage est sec; sa
+peau serait blanche, mais elle est tannée par l'action habituelle de
+l'air; sa bouche fine, toujours serrée au repos, est bordée de lèvres si
+minces, qu'on ne les entrevoit que lorsqu'il parle. Son uniforme, vert
+russe, proprement tenu, bien coupé, fixé autour des reins au moyen d'une
+ceinture de cuir bouclée par devant, lui donne une sorte d'élégance. Il
+a la démarche légère, mais l'esprit extrêmement lent.
+
+Malgré la discipline qui l'a façonné, on s'aperçoit qu'il n'est pas
+Russe d'origine: la race moitié suédoise, moitié teutonne qui peuple la
+côte méridionale du golfe de Finlande, est très-différente de celle des
+Slaves et des Finois qui dominent dans le gouvernement de Pétersbourg.
+Les vrais Russes valaient primitivement mieux que les populations
+bâtardes qui défendent les abords du pays.
+
+Ce feldjæger m'inspire peu de confiance; officiellement il s'appelle mon
+protecteur, mon guide; mais je vois en lui un espion déguisé, et je
+pense qu'à chaque instant il pourrait recevoir l'ordre de se déclarer
+sbire ou geôlier... De telles idées troubleraient le plaisir de voyager;
+mais je vous ai déjà dit qu'elles ne me viennent que lorsque j'écris: en
+route le mouvement qui m'emporte et la succession rapide des objets me
+distraient de tout.
+
+Je vous ai dit aussi que les Russes entre eux font assaut de politesse
+et de brutalité; tous se saluent et se frappent à l'envi les uns des
+autres: voici, entre mille, un nouvel exemple de cet échange de
+compliments et de mauvais traitements. Le postillon qui vient de me
+conduire à la maison de poste d'où je vous écris ceci, avait encouru au
+départ je ne sais par quelle faute, une peine qu'il est plus habitué à
+subir que je ne le suis à la voir infligée par un homme à un autre
+homme. Celui-ci donc tout jeune, on peut même dire tout enfant qu'il
+est, a été foulé aux pieds avant de me mener, et rudement frappé à coups
+de poing par son camarade, le chef de l'écurie. Les coups étaient forts,
+car je les entendais de loin retentir dans la poitrine du patient. Quand
+l'exécuteur des hautes oeuvres, le justicier de la poste fut las de sa
+tâche, la victime se releva sans proférer une parole: essoufflé,
+tremblant, le malheureux rajuste sa chevelure, salue son supérieur, et,
+encouragé par le traitement qu'il vient de recevoir de lui, il monte
+légèrement sur mon siége, pour me faire faire au triple galop quatre
+lieues et demie ou cinq lieues en une heure. L'Empereur en fait sept.
+Les wagons du chemin de fer auraient de la peine à suivre sa voiture.
+Que d'hommes doivent être battus, que de chevaux doivent crever, pour
+rendre possible une si étonnante vélocité, et cela pendant cent
+quatre-vingts lieues de suite!... On prétend que l'incroyable rapidité
+de ces voyages en voiture découverte nuit à la santé: peu de poitrines
+résistent à l'habitude de fendre l'air si rapidement. L'Empereur est
+constitué de manière à supporter tout, mais son fils, moins robuste, se
+ressent des assauts qu'on livre à son corps, sous prétexte de le
+fortifier. Avec le caractère que ses manières, sa physionomie et son
+langage font supposer, ce prince doit souffrir dans son pays moralement
+autant que physiquement. C'est le cas d'appliquer le mot de Champfort:
+«Dans la vie de l'homme, il vient inévitablement un âge où il faut que
+le coeur se bronze ou se brise.»
+
+Le peuple russe me fait l'effet de ces hommes d'un talent gracieux et
+qui se croient nés exclusivement pour la force: avec le laisser aller
+des Orientaux il possède le sentiment des arts, ce qui équivaut à dire
+que la nature lui a donné le besoin de la liberté: au lieu de cela leurs
+maîtres en font des machines à oppression. Un homme, pour peu qu'il
+s'élève d'une ligne au-dessus de la tourbe, acquiert aussitôt le droit,
+bien plus, il contracte l'obligation de maltraiter d'autres hommes
+auxquels il est chargé de transmettre les coups qu'il reçoit d'en haut;
+quitte à chercher, dans les maux qu'il inflige, des consolations à ceux
+qu'il subit. Ainsi descend d'étage en étage l'esprit d'iniquité jusque
+dans les fondements de cette malheureuse société qui ne subsiste que par
+la violence; mais une violence telle qu'elle force l'esclave à se mentir
+à lui-même pour remercier le tyran; et de tant d'actes arbitraires dont
+se compose chaque existence particulière, naît ce qu'on appelle ici
+l'ordre public, c'est-à-dire une tranquillité morne, une paix
+effrayante, car elle tient de celle du tombeau; les Russes sont fiers de
+ce calme. Tant qu'un homme n'a pas pris son parti de marcher à quatre
+pattes, il faut bien qu'il s'enorgueillisse de quelque chose, ne fût-ce
+que pour conserver son droit au titre de créature humaine... Que si l'on
+parvenait à me prouver la nécessité de l'injustice et de la violence
+pour obtenir de grands résultats politiques, j'en conclurais que le
+patriotisme, loin d'être une vertu civique, comme on l'a dit jusqu'à
+présent, est un crime de lèse-humanité.
+
+Par esprit de réaction contre les doctrines chrétiennes on est convenu
+dans le monde, surtout depuis un siècle, de préconiser l'ambition, comme
+si ce n'était pas la plus cruelle, la plus impitoyable des passions, et
+comme si l'État se voyait à chaque instant menacé de manquer de talents
+orgueilleux, de coeurs avides, d'esprits dominateurs. Mais c'est surtout
+aux gouvernements qu'on permet l'ambition; il semble que les chefs des
+peuples aient le privilége de l'iniquité. Quant à moi, je ne vois nulle
+différence morale entre l'injuste convoitise d'une nation conquérante,
+et le vol à main armée d'un brigand. La seule distinction à établir
+entre les crimes publics et les forfaits isolés, c'est que les uns font
+un grand, et les autres un petit mal.
+
+Les Russes s'excusent à leurs propres yeux par la pensée que le
+gouvernement qu'ils subissent est favorable à leurs ambitieuses
+espérances; mais tout but qui ne peut être atteint que par de tels
+moyens est mauvais. Ce peuple est intéressant; je reconnais chez les
+individus des dernières classes une sorte d'esprit dans leur pantomime,
+de souplesse, de prestesse dans leurs mouvements, de finesse, de
+mélancolie, de grâce dans leur physionomie qui dénote des hommes de
+race: on en a fait des bêtes de somme. Me persuadera-t-on qu'il faille
+superposer les dépouilles de ce bétail humain dans le sol, pour que la
+terre s'engraisse pendant des siècles avant de pouvoir produire des
+générations dignes de recueillir la gloire que la Providence promet aux
+Slaves? La Providence défend de faire un petit mal, même dans l'espoir
+du plus grand bien.
+
+Ce n'est pas à dire qu'on doive et qu'on puisse aujourd'hui gouverner la
+Russie comme on gouverne les autres pays de l'Europe; seulement, je
+soutiens qu'on éviterait bien des maux si l'exemple de l'adoucissement
+des moeurs était donné d'en haut. Mais qu'espérer d'un peuple de
+flatteurs, flatté par son souverain? Au lieu de les élever à lui, il
+s'efforce de s'abaisser à leur niveau.
+
+Si la politesse de la cour influe sur les manières des hommes des
+dernières classes, n'est-il pas permis de penser que l'exemple de la
+clémence donné par un prince absolu, inspirerait le sentiment de
+l'humanité à tout son peuple?
+
+Usez de sévérité contre ceux qui abusent et de mansuétude contre ceux
+qui souffrent, et bientôt vous aurez changé votre troupeau en nation...
+problème difficile à résoudre sans doute; mais n'est-ce pas pour
+exécuter ce qui serait impossible à d'autres que vous êtes déclaré et
+reconnu tout-puissant ici-bas? L'homme qui occupe la place de Dieu sur
+la terre ne doit reconnaître d'impossible que le mal. Il est obligé de
+ressembler à la Providence pour légitimer la puissance qu'il s'attribue.
+
+Si le pouvoir absolu n'est qu'une fiction qui flatte l'amour-propre d'un
+seul homme aux dépens de la dignité d'un peuple, il faut l'abolir; si
+c'est une réalité, elle coûte trop cher pour ne servir à rien.
+
+Vous voulez gouverner la terre comme les anciennes sociétés: par la
+conquête; vous prétendez vous emparer par les armes des pays qui sont à
+votre convenance, et de là opprimer le reste du monde par la terreur:
+tel est votre but; et les moyens que vous prenez vous y mèneront,
+dites-vous... c'est possible; mais moi je déteste et votre but et vos
+moyens.
+
+L'extension de puissance que vous rêvez n'est point intelligente, elle
+n'est point morale; et si Dieu vous l'accorde ce sera pour le malheur du
+monde.
+
+Je le sais trop, la terre n'est pas le lieu où la justice absolue
+triomphe. Néanmoins le principe reste immuable, le mal est mal en lui
+sans égard à ses effets: soit qu'il serve à la perte ou à
+l'agrandissement d'un peuple, à la fortune ou au déshonneur d'un homme,
+il pèse toujours du même poids dans la balance éternelle. Ni la
+perversité d'un individu, ni les crimes d'un gouvernement ne sont jamais
+entrés dans les desseins de la Providence; Dieu n'excuse pas plus les
+forfaits d'un Roi et de son peuple que ceux d'un chef de bandits et de
+sa troupe. Mais s'il n'a pas voulu les actions coupables, le résultat
+des événements s'accorde toujours avec les vues de sa justice, car cette
+justice veut toutes les conséquences du crime qu'elle ne voulait pas.
+Dieu fait l'éducation du genre humain, et toute éducation est une suite
+d'épreuves.
+
+Les conquêtes de l'Empire romain n'ont pas ébranlé la foi chrétienne; le
+pouvoir oppressif de la Russie n'empêchera pas la même foi de subsister
+dans le coeur des justes. La foi durera sur la terre autant que
+l'inexplicable et l'incompréhensible.
+
+Dans un monde où tout est mystère, depuis la grandeur et la décadence
+des nations jusqu'à la reproduction et la disparition d'un brin d'herbe,
+où le microscope nous en apprend autant sur l'intervention de Dieu dans
+la nature que le télescope dans le ciel, que la renommée dans
+l'histoire, la foi se fortifie de l'expérience de chaque jour, car elle
+est la seule lumière analogue aux besoins d'un être entouré de ténèbres
+et qui de sa nature n'atteint qu'au doute.
+
+Si nous étions destinés à souffrir l'ignominie d'une nouvelle invasion,
+le triomphe des vainqueurs ne m'attesterait que les fautes des vaincus.
+
+Aux yeux de l'homme qui pense, le succès ne prouve rien, si ce n'est que
+la vie de la terre n'est ni le premier ni le dernier mode de la vie
+humaine. Laissons aux juifs leur croyance intéressée et rappelons-nous
+le mot de Jésus-Christ: _Mon royaume n'est pas de ce monde_.
+
+Ce mot si choquant pour l'homme charnel, on est bien forcé de le répéter
+à chaque pas qu'on fait en Russie; à la vue de tant de souffrances
+inévitables, de tant de cruautés nécessaires, de tant de larmes non
+essuyées, de tant d'iniquités volontaires et involontaires, car ici
+l'injustice est dans l'air; devant le spectacle de ces calamités
+répandues non sur une famille, non sur une ville, mais sur une race, sur
+un peuple habitant le tiers du globe, l'âme éperdue est contrainte de se
+détourner de la terre, et de s'écrier: «C'est bien vrai, mon Dieu! votre
+royaume n'est pas de ce monde.»
+
+Hélas! pourquoi mes paroles ont-elles si peu de puissance? Que ne
+peuvent-elles égaler par leur énergie l'excès d'un malheur qu'on ne
+saurait consoler que par un excès de pitié! Le spectacle de cette
+société, dont tous les ressorts sont tendus comme la batterie d'une arme
+qu'on va tirer, me fait peur au point de me donner le vertige.
+
+Depuis que je vis en ce pays, et que je connais le fond du coeur de
+l'homme qui le gouverne, j'ai le fièvre et je m'en vante, car si l'air
+de la tyrannie me suffoque, si le mensonge me révolte, je suis donc né
+pour quelque chose de mieux, et les besoins de ma nature, trop nobles
+pour pouvoir être satisfaits dans des sociétés comme celle que je
+contemple ici, me présagent un bonheur plus pur pour moi et pour mes
+semblables. Dieu ne nous a pas doués de facultés sans emploi. Sa pensée
+nous assigne notre place de toute éternité; c'est à nous de ne pas nous
+rendre indignes de la gloire qu'il nous réserve et du poste qu'il nous
+destine. Ce qu'il y a de meilleur en nous a son terme en lui.
+
+Savez-vous ce qui vous condamne à lire ces réflexions? c'est un accident
+arrivé à ma voiture et qui me donne le loisir de vous peindre tout ce
+qui naît dans ma pensée.
+
+À deux heures d'ici, j'ai rencontré un Russe de ma connaissance qui
+avait été visiter une de ses terres et revenait à Pétersbourg. Nous nous
+arrêtons pour causer un instant; le Russe, en regardant ma voiture, se
+met à rire et à me montrer un lisoir, une traverse, des brides,
+l'encastrure, les mains de derrière et une des jambes de force d'un
+ressort.
+
+«Vous voyez toutes ces pièces? me dit-il, elles n'arriveront pas
+entières à Moscou. Les étrangers qui s'obstinent à se servir de leurs
+voitures chez nous, partent comme vous partez et reviennent en
+diligence.
+
+--Même pour n'aller qu'à Moscou?
+
+--Même pour n'aller qu'à Moscou.
+
+--Les Russes m'ont dit que c'était la plus belle route de l'Europe; je
+les ai crus sur parole.
+
+--Il y a des ponts qui manquent, des parties de chemins à refaire; on
+quitte la chaussée à chaque instant pour traverser des ponts provisoires
+en planches inégales, et grâce à l'inattention de nos postillons les
+voitures étrangères cassent toujours dans ces mauvais passages.
+
+--Ma voiture est anglaise et éprouvée par de longs voyages.
+
+--Nulle part on ne mène aussi vite que chez nous; les voitures ainsi
+emportées éprouvent tous les mouvements d'un vaisseau: le tangage et le
+roulis combinés comme dans les grands orages; pour résister à ces longs
+balancements sur une route unie comme celle-ci, mais dont le fond est
+dur, il faut, je vous le répète, qu'elles aient été construites dans le
+pays.
+
+--Vous avez encore le vieux préjugé des voitures lourdes et massives; ce
+ne sont pourtant pas les plus solides.
+
+--Bon voyage! vous me direz des nouvelles de la vôtre, si elle arrive à
+Moscou.»
+
+À peine avais-je quitté cet oiseau de mauvais augure qu'un lisoir a
+cassé. Nous étions près du relais, où me voici arrêté. Notez que je n'ai
+fait encore que dix-huit lieues sur cent quatre-vingts... Je serai forcé
+de renoncer au plaisir d'aller vite, et j'apprends un mot russe pour
+dire: doucement, c'est le contraire de ce que disent les autres
+voyageurs.
+
+Un postillon russe, vêtu de son cafetan de gros drap, ou s'il fait chaud
+comme aujourd'hui, couvert de sa simple chemise de couleur qui fait
+tunique, paraît au premier coup d'oeil un homme de race orientale; à voir
+seulement l'attitude qu'il prend en s'asseyant sur son siége on
+reconnaît la grâce asiatique. Les Russes ne mènent qu'en cochers, à
+moins qu'une voiture très-lourde n'exige un attelage de six ou huit
+chevaux, et même dans ce cas le premier postillon mène du siége. Ce
+postillon ou cocher tient dans ses mains tout un sac de cordes; ce sont
+les huit rênes du quadrige: deux pour chacun des chevaux attelés de
+front. La grâce, la facilité, la prestesse et la sûreté avec lesquelles
+il dirige ce pittoresque attelage; la vivacité de ses moindres
+mouvements, la légèreté de sa démarche lorsqu'il met pied à terre, sa
+taille élancée, sa manière de porter ses vêtements, toute sa personne
+enfin rappelle les peuples les plus naturellement élégants de la terre,
+et surtout les gitanos d'Espagne. Les Russes sont des gitanos blonds.
+
+Déjà j'ai aperçu quelques paysannes moins laides que celles des rues de
+Pétersbourg. Leur taille manque toujours de finesse, mais leur visage a
+de l'éclat, leur teint est frais et brillant; dans cette saison, leur
+coiffure consiste en un mouchoir d'indienne lié autour de la tête et
+dont les pointes retombent par derrière avec une grâce qui me paraît
+naturelle à ce peuple. Elles portent quelquefois une petite redingote
+coupée aux genoux, liée à la taille avec une ceinture et fendue
+au-dessous des hanches pour former deux basques qui s'ouvrent par devant
+en laissant voir la jupe. La forme de cet ajustement a de l'élégance,
+mais ce qui dépare ces femmes, c'est leur chaussure: elle consiste en
+une paire de bottes de cuir gras à grosses semelles arrondies du bout.
+Les pieds de ces bottes sont larges, grimaçants, et la tige en est
+plissée au point de cacher entièrement la forme de la jambe, on dirait
+qu'elles ont dérobé la chaussure de leurs maris.
+
+Les maisons ressemblent à celles que je vous ai décrites en revenant de
+Schlusselbourg; mais elles ne sont pas toutes aussi élégantes. L'aspect
+des villages est monotone: un village, c'est toujours deux lignes plus
+ou moins longues de chaumières en bois, régulièrement plantées, à une
+certaine distance de la grande route, car en général la rue du village
+dont la chaussée fait le milieu, est plus large que l'encaissement de
+cette route. Chaque cabane construite en pièces de bois assez
+grossières, a le pignon tourné vers le chemin. Ces habitations se
+ressemblent toutes; mais, malgré l'inévitable ennui qui résulte d'une
+telle uniformité, il m'a paru qu'un air d'aisance et même de bien-être
+régnait dans les villages. Ils sont champêtres sans être pittoresques,
+on y respire le calme de la vie pastorale, dont on jouit doublement en
+quittant Pétersbourg. Les habitants des campagnes ne me paraissent pas
+gais, mais ils n'ont pas non plus l'air malheureux comme les soldats et
+les employés du gouvernement; de tous les Russes ce sont ceux qui
+souffrent le moins de l'absence de la liberté; s'ils sont les plus
+esclaves, ils sont les moins inquiets.
+
+Les travaux de l'agriculture sont propres à réconcilier l'homme avec la
+vie sociale, quelque prix qu'elle coûte; ils lui inspirent la patience,
+et lui font supporter tout pourvu qu'on lui permette de se livrer sans
+trouble à des occupations qui toutes sont analogues à sa nature.
+
+Le pays que j'ai parcouru jusqu'ici est une mauvaise forêt marécageuse
+où l'on ne découvre à perte de vue que de petits bouleaux avortés et de
+misérables pins clair-semés dans une plaine stérile. On ne voit ni
+campagne cultivée, ni bois touffus et productifs; l'oeil ne se repose que
+sur de maigres champs ou sur des forêts dévastées. Le bétail est ce qui
+rapporte le plus; mais il est chétif et de mauvaise qualité. Ici le
+climat opprime les bêtes comme le despotisme tyrannise l'homme. On
+dirait que la nature et la société luttent d'efforts pour y rendre la
+vie difficile. Quand on pense aux données physiques d'où il a fallu
+partir pour organiser ici une société, on n'a plus le droit de s'étonner
+de rien, si ce n'est de trouver la civilisation matérielle aussi avancée
+qu'elle l'est chez un peuple si peu favorisé par la nature.
+
+Serait-il vrai qu'il y eût dans l'unité des idées et dans la fixité des
+choses des compensations à l'oppression même la plus révoltante? Quant à
+moi je ne le pense pas, mais s'il m'était prouvé que ce régime fût le
+seul sous lequel pouvait se fonder et se soutenir l'Empire russe, je
+répondrais par une simple question: était-il essentiel aux destinées du
+genre humain que les marais de la Finlande fussent peuplés, et que des
+hommes réunis là pour leur malheur y bâtissent une ville merveilleuse à
+voir, mais qui au fond n'est qu'une singerie de l'Europe occidentale? Le
+monde civilisé n'a gagné à l'agrandissement des Moscovites que la peur
+d'une invasion nouvelle et le modèle d'un despotisme sans miséricorde
+comme sans exemple, si ce n'est dans l'histoire ancienne. Encore, s'il
+était heureux, ce peuple!... mais il est la première victime de
+l'ambition dont se nourrit l'orgueil de ses maîtres.
+
+La maison d'où je vous écris est d'une élégance qui contraste
+grossièrement avec la nudité des campagnes environnantes, elle est à la
+fois poste et auberge, et je la trouve presque propre. On la prendrait
+pour l'habitation de campagne de quelque particulier aisé; des stations
+de ce genre, quoique moins soignées que celle de Pomerania, sont bâties
+et entretenues de distance en distance sur cette route aux frais du
+gouvernement: les murs et les plafonds de celle-ci sont peints à
+l'italienne; le rez-de-chaussée, composé de plusieurs salles spacieuses,
+ressemble assez à un restaurateur de province en France. Les meubles
+sont recouverts en cuir; les siéges sont en canne et propres en
+apparence: partout on voit de grands canapés pouvant tenir lieu de lits,
+mais j'ai déjà trop d'expérience pour risquer d'y dormir; je n'ose même
+pas m'y asseoir; dans les auberges russes, sans excepter les plus
+recherchées, les meubles de bois à coussins rembourrés sont autant de
+ruches où fourmille et pullule la vermine.
+
+Je porte avec moi mon lit, qui est un chef-d'oeuvre d'industrie russe. Si
+je casse encore une fois d'ici à Moscou, j'aurai le temps de profiter de
+ce meuble, et de m'applaudir de ma précaution; mais à moins d'accident
+on n'a pas besoin de s'arrêter entre Pétersbourg et Moscou. La route est
+belle, et il n'y a rien à voir: il faut donc être forcé à descendre de
+voiture pour interrompre le voyage.
+
+(_Suite de la même lettre_.)
+
+ Yedrova entre Novgorod-la-Grande et Valdaï, ce 4 août 1839.
+
+Il n'y a pas de distance en Russie: c'est ce que disent les Russes, et
+ce que tous les voyageurs sont convenus de répéter. J'avais adopté comme
+les autres ce jugement tout fait; mais l'incommode expérience me force
+de dire précisément le contraire. Tout est distance en Russie: il n'y a
+pas autre chose dans ces plaines vides à perte de vue; deux ou trois
+points intéressants sont séparés les uns des autres par des espaces
+immenses. Ces intervalles sont des déserts sans beautés pittoresques: la
+route de poste détruit la poésie de la steppe; il ne reste que l'étendue
+de l'espace, et l'ennui de la stérilité. C'est nu et pauvre, ce n'est
+pas imposant comme un sol illustré par la gloire de ses habitants, comme
+la Grèce ou la Judée dévastées par l'histoire et devenues le poétique
+cimetière des nations; ce n'est pas non plus grandiose comme une nature
+vierge: ce n'est que laid, c'est une plaine tantôt aride, tantôt
+marécageuse, et ces deux espèces de stérilité varient seules l'aspect
+des paysages. Quelques villages de moins en moins soignés à mesure qu'on
+s'éloigne de Pétersbourg, attristent le paysage au lieu de l'égayer. Les
+maisons ne sont que des amas de troncs d'arbres assez bien joints,
+supportant des toits de planches auxquels on ajoute quelquefois pour
+l'hiver une double couverture en chaume. Ces habitations doivent être
+chaudes, mais leur aspect est attristant: elles ressemblent aux baraques
+d'un camp; seulement elles sont plus sales que l'intérieur des baraques
+provisoires des soldats.
+
+Les chambres de ces cases sont infectes, noires, et l'on y manque d'air.
+Il ne s'y trouve pas de lits: l'été on dort sur des bancs qui forment
+divan le long des murs de la salle, et l'hiver sur le poêle, ou sur le
+plancher autour du poêle, c'est-à-dire qu'un paysan russe campe toute sa
+vie. Le mot demeurer suppose une manière de vivre confortable, des
+habitudes domestiques ignorées de ce peuple.
+
+En passant par Novgorod-la-Grande[17], je n'ai vu aucun des anciens
+édifices de cette ville qui fut longtemps une république, et qui devint
+le berceau de l'Empire russe, je dormais profondément quand nous l'avons
+traversée; si je retourne en Allemagne par Vilna et Varsovie, je n'aurai
+vu ni le Volkof, ce fleuve qui fut le tombeau de tant de citoyens, car
+la turbulente république n'épargnait pas la vie de ses enfants, ni
+l'église de Sainte-Sophie à laquelle se rattache le souvenir des
+événements les plus glorieux de l'histoire russe, avant la dévastation
+et l'asservissement définitif de Novgorod par Ivan IV, ce modèle de tous
+les tyrans modernes.
+
+On m'avait beaucoup parlé des montagnes de Valdaï que les Russes
+appellent pompeusement la Suisse moscovite. J'approche de cette ville,
+et depuis une trentaine de lieues je remarque que le terrain devient
+inégal, sans qu'on puisse dire qu'il soit montagneux: ce sont de petits
+ravins où la route est tracée de manière à ce qu'on monte et descende
+les pentes au galop; on continue d'être bien mené tout en perdant du
+temps à chaque relais: les postillons russes sont lents à garnir et à
+atteler leurs chevaux.
+
+Les paysans de ce canton portent une toque aplatie et large du haut,
+mais très-serrée contre la tête: cette coiffure ressemble à un
+champignon: elle est quelquefois entourée d'une plume de paon roulée
+autour du bandeau qui touche le front: si l'homme porte un chapeau, le
+même ornement est fixé autour du ruban. Le plus souvent leur chaussure
+est faite de nattes de roseau tissées par les paysans eux-mêmes et
+attachées aux jambes en guise de bottines avec des ficelles pour servir
+de lacets. C'est plus beau en sculpture qu'agréable à voir dans la vie
+usuelle. Quelques statues antiques nous prouvent l'ancienneté de cet
+ajustement.
+
+Les paysannes sont toujours rares[18]; on voit dix hommes avant de
+rencontrer une femme: celles que j'ai pu apercevoir avaient un costume
+qui annonce l'absence totale de coquetterie: c'est une espèce de
+peignoir très-large qui s'agrafe au col et tombe jusqu'à terre. Ce
+surtout qui ne marque nullement la taille, est fermé par devant au moyen
+d'un rang de boutons, un grand tablier de la même longueur et attaché
+derrière les épaules par deux courtes bretelles croisées sans aucune
+grâce, car elles ressemblent aux cordons d'un sac, complète le costume
+champêtre. Elles marchent presque toutes pieds nus; les plus riches ont
+toujours pour chaussures les grosses bottes que j'ai déjà décrites.
+Elles se couvrent la tête avec des mouchoirs d'indienne ou des morceaux
+de toile en façon de serre-tête. La vraie coiffure nationale des femmes
+russes ne se porte que les jours de fête: c'est encore aujourd'hui celle
+des dames de la cour: elle consiste en une espèce de shako ouvert d'en
+haut, ou plutôt de diadème extrêmement élevé qui fait le tour de la
+tête. Il est brodé de pierreries pour les dames, et de fleurs en fils
+d'or et d'argent pour les paysannes. Cette couronne a de la noblesse et
+ne ressemble à aucune autre coiffure si ce n'est à la tour de Cybèle.
+
+Les paysannes ne sont pas les seules femmes mal soignées. J'ai vu des
+_dames_ russes qui ont en voyage une toilette des plus négligées. Ce
+matin, dans une maison de poste où je m'étais arrêté pour déjeuner, j'ai
+rencontré toute une famille que je venais de laisser à Pétersbourg où
+elle habite un de ces palais élégants que les Russes sont fiers de
+montrer aux étrangers. Ces dames étaient là magnifiquement vêtues à la
+mode de Paris. Mais dans l'auberge où, grâce à de nouveaux accidents
+arrivés à ma voiture, je fus rejoint par elles, c'était d'autres
+personnes; je les trouvais si bizarrement métamorphosées qu'à peine
+pouvais-je les reconnaître; les fées étaient devenues sorcières.
+Figurez-vous des jeunes personnes que vous n'auriez vues que dans le
+monde et qui, tout à coup, reparaîtraient devant vous en costume de
+Cendrillon, et pire, coiffées de vieux serre-tête en toile soi-disant
+blanche, sans chapeaux ni bonnets, portant des robes sales, des fichus
+déguenillés et qui ressemblent à des serviettes, traînant aux pieds des
+savates en guise de souliers et de pantoufles: il y a bien là de quoi
+vous persuader que vous êtes ensorcelé.
+
+Ce qu'il y avait de pis, c'est que les voyageuses étaient suivies d'un
+train considérable. Ce peuple de valets, hommes et femmes, affublés de
+vieux habits plus dégoûtants que ceux de leurs maîtresses, allant,
+venant, faisant un bruit infernal, complétaient l'illusion d'une scène
+du sabbat. Tout cela criait, courait çà et là; on buvait, on mangeait,
+on engloutissait les vivres avec une avidité capable d'ôter l'appétit à
+l'homme le plus affamé. Cependant ces dames n'oubliaient pas de se
+plaindre avec affectation devant moi de la malpropreté de la maison de
+poste, comme si elles eussent eu le droit de remarquer de la négligence
+quelque part; je me croyais tombé au milieu d'une halte de Bohémiennes,
+si ce n'est que les Bohémiennes n'ont pas de prétentions.
+
+Moi qui me pique de n'être pas difficile en voyage, je trouve les
+maisons de poste établies sur cette route par le gouvernement,
+c'est-à-dire par l'Empereur, assez confortables; j'y ai fait presque
+bonne chère; on y pourrait même coucher pourvu qu'on se passât de lit:
+car ce peuple nomade ne connaît que le tapis de Perse ou de peau de
+mouton, ou même de natte étendue sur un divan, et sous une tente, tente
+de bois, de plâtre ou de toile: c'est toujours un souvenir du bivouac;
+l'usage du coucher comme meuble de première nécessité n'a pas encore été
+adopté par les peuples de race slave; le lit finit à l'Oder.
+
+Quelquefois au bord des petits lacs dont est parsemé l'immense marécage
+qu'on appelle la Russie, on aperçoit de loin une ville, c'est-à-dire un
+amas de petites maisons en planches grises qui se reflètent dans l'eau
+et produisent un effet assez pittoresque. J'ai traversé deux ou trois de
+ces ruches d'hommes, mais je n'ai remarqué que la ville de Zimagoy.
+C'est une rue de maisons toutes en bois; cette rue assez montueuse a une
+lieue de long, et ce qui fait qu'on ne l'oublie pas, c'est qu'à quelque
+distance, on découvre de l'autre côté d'un des golfes du petit lac du
+même nom, un couvent romantique et dont les tours blanches se détachent
+pittoresquement au-dessus d'une forêt de sapins, qui m'a paru plus haute
+et plus touffue qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu'à présent en
+Russie. Quand on songe à la consommation de bois que font les Russes,
+soit pour construire leurs maisons, soit pour les chauffer, on s'étonne
+qu'il reste des forêts dans leur pays.
+
+Toutes celles que j'ai traversées jusqu'ici sont dégarnies d'arbres. On
+appelle cela des bois, mais ce sont des halliers fangeux et dévastés, où
+dominent de loin en loin des pins de peu d'apparence, et quelques
+bouleaux dont les maigres cépées ne peuvent servir qu'à empêcher de
+cultiver la terre.
+
+(_Suite de la même lettre_.)
+
+ Torjeck, ce 5 août 1839.
+
+On ne voit pas de loin dans les plaines parce que tout y fait obstacle à
+l'oeil; un buisson, une barrière, un palais vous cachent des lieues de
+terrain avec l'horizon qui les termine. Du reste ici nul paysage ne se
+grave dans la mémoire, nul site n'attire vos regards; pas une ligne
+pittoresque, les plans sont rares, sans mouvement, sans lignes
+contrariées; aussi ne contrastent-ils point entre eux; sur un terrain
+dénué d'accidents, il faudrait au moins les couleurs du ciel méridional:
+elles manquent à cette partie de la Russie, où la nature doit être
+comptée absolument pour rien.
+
+Ce qu'on appelle les montagnes de Valdaï sont une suite de pentes et de
+contre-pentes aussi monotones que les plaines tourbeuses de Novgorod.
+
+La ville de Torjeck est citée pour ses fabriques de cuir; c'est ici
+qu'on fait ces belles bottes ouvragées, ces pantoufles brodées en fils
+d'or et d'argent, délices de tous les élégants de l'Europe, surtout de
+ceux qui aiment les choses bizarres pourvu qu'elles viennent de loin.
+Les voyageurs qui passent par Torjeck y paient les cuirs fabriqués dans
+cette ville beaucoup plus cher qu'on ne les vend à Pétersbourg ou à
+Moscou.
+
+Le beau maroquin, le cuir de Russie parfumé se fait à Kazan, et c'est
+surtout à la foire de Nijni qu'on peut, dit-on, l'acheter à bon marché,
+et choisir ce qu'on veut parmi des montagnes de peaux.
+
+Torjeck a encore une autre spécialité, pour parler le langage du jour,
+ce sont les côtelettes de poulet. L'Empereur s'arrêtant un jour à
+Torjeck, dans une petite auberge, y a mangé des côtelettes de poulet
+farcies, et à son grand étonnement, il les a trouvées bonnes. Aussitôt
+les côtelettes de Torjeck sont devenues célèbres par toute la Russie.
+Voici leur origine[19]. Un Français malheureux avait été bien reçu et
+bien traité dans ce lieu par l'aubergiste; c'était une femme. Avant de
+partir il lui dit: «Je ne puis vous payer, mais je ferai votre fortune»;
+et il lui montra comment il fallait accommoder les côtelettes de poulet.
+Le bonheur voulut, m'a-t-on dit, que cette précieuse recette fût
+éprouvée d'abord sur l'Empereur et qu'elle réussît. L'aubergiste de
+Torjeck est morte; mais ses enfants ont hérité de sa renommée, et ils
+l'exploitent.
+
+Torjeck, lorsque cette ville apparaît tout d'un coup aux yeux du
+voyageur qui vient de Pétersbourg, fait l'effet d'un camp au milieu d'un
+champ de blé. Ses maisons blanchies, ses tours, ses pavillons rappellent
+aussi les minarets des mosquées de l'Orient. On aperçoit les flèches
+dorées des dômes, on voit des clochers ronds, d'autres carrés, les uns
+sont à plusieurs étages, les autres sont bas, tous sont peints en vert,
+en bleu; quelques-uns sont ornés de petites colonnes; en un mot, cette
+ville annonce Moscou. Le terrain qui l'entoure est bien cultivé, c'est
+une plaine nue, ornée de seigle; je préfère de beaucoup encore cette vue
+à l'aspect des bois malades dont mes yeux ont été attristés depuis deux
+jours: la terre labourée est au moins fertile: on pardonne à une contrée
+de manquer de beautés pittoresques en faveur de sa richesse; mais une
+terre stérile et qui pourtant n'a pas la majesté du désert, est ce que
+je connais de plus ennuyeux à parcourir.
+
+J'ai oublié de faire mention d'une chose assez singulière qui m'a frappé
+au commencement du voyage.
+
+Entre Pétersbourg et Novgorod, pendant plusieurs relais de suite, je
+remarquai une seconde route parallèle à la chaussée principale qu'elle
+suivait sans interruption à une distance peu considérable. Cette espèce
+de contre-allée avait des barrières, des garde-fous, des ponts en bois
+pour aider à traverser les cours d'eau et les mares; enfin on n'avait
+rien négligé afin de rendre ce chemin praticable, quoiqu'il fût moins
+beau et beaucoup plus raboteux que la grande route. Arrivé à un relais
+je fis demander au maître de poste la cause de cette singularité: mon
+feldjæger me transmit l'explication de cet homme; la voici: cette route
+de rechange est destinée aux rouliers, aux bestiaux et aux voyageurs,
+quand l'Empereur ou les personnes de la famille Impériale se rendent à
+Moscou. On évite par cette séparation la poussière et les embarras qui
+incommoderaient et retarderaient les augustes voyageurs si la grande
+route restait publique au moment de leur passage. Je ne sais si le
+maître de poste s'est moqué de moi, il parlait d'un air très-sérieux, et
+trouvait fort simple à ce qu'il me parut, de laisser accaparer le chemin
+par le souverain dans un pays où le souverain est tout. Le roi qui
+disait: _la France c'est mois_! s'arrêtait pour laisser passer un
+troupeau de moutons, et sous son règne le piéton, le roulier, le manant
+qui suivait le grand chemin, répétait notre vieux adage aux princes
+qu'il rencontrait: «La route est pour tout le monde;» ce qui fait
+vraiment les lois, c'est la manière de les appliquer.
+
+En France les moeurs et les usages ont de tout temps rectifié les
+institutions politiques; en Russie ils les exagèrent dans l'application,
+ce qui fait que les conséquences deviennent pires que les principes.
+
+Au reste, je dois dire que cette double route finit à Novgorod; on a
+sans doute pensé que l'encombrement serait plus grand aux environs de la
+capitale; ou peut-être a-t-on renoncé à continuer ce chemin de rebut.
+
+Il faut convenir qu'avec le train dont on est mené en Russie, les
+troupeaux de boeufs que vous rencontrez à chaque instant sur la grande
+route, ainsi que les longues files de charrettes conduites par un seul
+roulier, peuvent occasionner des accidents graves et fréquents. La
+précaution de la double route est peut-être plus nécessaire ici
+qu'ailleurs; mais je ne voudrais pas qu'on attendît pour écarter le
+danger qu'il menaçât la vie de l'Empereur ou des membres de sa famille:
+ceci n'est pas dans l'esprit de Pierre-le-Grand, qui empruntait aux
+marchands de Pétersbourg le prix des drowskas de louage dans lesquels il
+se faisait voiturer, et qui lorsqu'on voulait fermer un de ses parcs au
+public, s'écriait: «Vous croyez donc que j'ai dépensé tant d'argent pour
+moi tout seul?»
+
+Adieu; si je continue mon voyage sans accident ma première lettre sera
+datée de Moscou. Chacune des lettres que je vous écris est ployée sans
+adresse et cachée le plus secrètement possible. Mais toutes mes
+précautions seraient insuffisantes si l'on venait à m'arrêter et à
+fouiller ma voiture.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-TROISIÈME.
+
+Madame la comtesse O'Donnell.--Postillons enfants.--Leur manière de
+mener.--Elle ressemble à une tempête sur mer.--Souvenirs du cirque des
+anciens.--Pindare.--Marche poétique.--Adresse merveilleuse.--Routes
+encombrées de rouliers.--Chariots à un cheval.--Grâce naturelle du
+peuple russe.--Élégance qu'il donne aux objets dont il se sert.--Intérêt
+particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs.--Costume des
+femmes.--Bourgeoises de Torjeck.--Leur toilette.--La
+balançoire.--Plaisirs silencieux.--Hardiesse des Russes.--Beauté des
+paysannes.--Beaux vieillards.--Beauté parfaite.--Chaumières
+russes.--Divans des paysans.--Bivouacs champêtres.--Penchant au
+vol.--Politesse, dévotion.--Dicton populaire.--Mon feldjæger vole les
+postillons.--Propos d'une grande dame.--Parallèle de l'esprit du grand
+monde en France et en Russie.--Femmes d'État.--Diplomatie, double emploi
+des femmes dans la politique.--Conversation des dames russes.--Manque de
+moralité chez les paysans.--Réponse d'un ouvrier à son
+seigneur.--Bonheur des serfs russes.--Ce qu'il faut en penser.--Ce qui
+fait l'homme social.--Vérité poétique.--Effets du despotisme.--Droits du
+voyageur.--Vertus et crimes relatifs.--Rapports de l'Église avec le chef
+de l'État.--Abolition du patriarcat de Moscou.--Citation de l'Histoire
+de Russie, par M. l'Évesque.--Esclavage de l'Église russe.--Différence
+fondamentale entre les sectes et l'Église mère.--L'Évangile instrument
+de révolution en Russie.--Histoire d'un poulain.--À quoi tiennent les
+vertus.--Responsabilité du crime: plus redoutée chez les anciens que
+chez les modernes.--Rêve d'un homme éveillé.--Première vue du
+Volga.--Souvenirs de l'histoire russe.--L'Espagne et la Russie
+comparées.--Rosées du Nord; leur danger.
+
+
+À MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20].
+
+ Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839.
+
+Encore un temps d'arrêt et toujours pour la même cause! nous cassons
+régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de
+Pomerania était un _gettatore_!...
+
+Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l'usage réitéré du mot
+_tischné_ (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors
+convaincu de l'inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les
+yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai
+pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu'on m'a donnés
+jusqu'à présent étaient d'une habileté surprenante. Les Napolitains et
+les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles étaient
+des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'étonnent. La
+première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de
+dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjæger
+m'assura que c'était l'usage, et comme sa personne était exposée autant
+que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partîmes au galop de
+nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indépendant n'étaient
+pas faits pour me rassurer. L'enfant expérimenté se gardait bien
+d'essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les
+lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce
+manége, plus d'accord avec le tempérament de l'animal qu'avec celui de
+l'équipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une
+verste, les rôles étaient changés, alors c'était le cocher toujours plus
+impatient qui pressait l'attelage essoufflé; à peine les chevaux
+paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait
+jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'émulation qui
+s'établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front,
+nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu'au bout du relais. Ces
+ardents animaux courant tous quatre l'un à côté de l'autre,
+s'efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient
+plutôt qu'ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de
+cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je
+reconnus bientôt que le mot que j'avais appris à prononcer avec tant de
+soin, le mot _tischné_, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même,
+je m'exposerais à des accidents, si je m'obstinais à ralentir le train
+ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de
+l'équilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot;
+leur manière d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus
+solide que la mienne; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre
+équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions
+ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me
+sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin;
+cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent
+possession de leur siége. Ils s'asseyent de côté avec une grâce non
+apprise, et bien préférable à l'élégance étudiée des cochers civilisés.
+Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et
+mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes
+tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour
+des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussière semblables
+à l'écume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des
+chevaux sur la terre qu'ils effleurent à peine. Alors les ressorts
+anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable
+à celui d'une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence
+est neutralisée par des courants contraires; dans ce choc des éléments,
+on sent le char près de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrière;
+on croit relire Pindare, on croit rêver par cette foudroyante rapidité;
+il s'établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l'homme
+et l'intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas
+seulement d'après une impulsion mécanique que l'équipage est guidé, on
+reconnaît qu'il y a là échange de pensées et de sentiments: c'est de la
+magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un
+prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la
+surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre
+animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les
+resserre au point de ne tenir guère plus de place qu'un attelage de deux
+chevaux et ils passent alors dans d'étroits défilés; tantôt il les
+espace de manière à ce qu'ils remplissent à eux seuls la moitié de la
+grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en
+haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est
+incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin
+du monde, il reste toujours quelque travail interrompu; à chaque
+instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous
+êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée
+principale, obstruée par quelque réparation urgente; alors le cocher,
+sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène
+hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa
+monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car
+presque tout le temps du relais, on serpente d'un côté du chemin à
+l'autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse,
+entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans
+ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant
+conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en
+ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval
+quinteux. En Russie, l'indépendance s'est réfugiée chez les bêtes.
+
+La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et
+sans l'adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de
+ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchât au train des
+rouliers, c'est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à
+de grandes tonnes coupées en long par la moitié et posées ainsi tout
+ouvertes sur des brancards à essieux: ce sont des espèces de coquilles
+de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement
+sous le rapport de la légèreté, car la construction de l'équipage et la
+manière d'atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus,
+en fait de denrées, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le
+chariot est attelé d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est
+proportionnée à la charge qu'il traîne; cet animal courageux, plein de
+nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu'à
+la mort et tombe avant de s'arrêter; aussi sa vie est-elle courte autant
+que généreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène.
+
+Rien n'est plus original, plus différent de tout ce que j'ai vu ailleurs
+que l'aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu'on rencontre sur
+les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l'élégance
+naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il
+touche ou ce qu'il porte prend à son insu et malgré lui un aspect
+pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine à faire usage
+des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous
+paraîtront tout simplement hideux; ici je les trouve étranges,
+singuliers, mais significatifs et dignes d'être peints. Condamnez les
+Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque
+chose d'agréable à l'oeil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait
+des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si
+ce n'est pour lui-même, au moins pour le spectateur; l'ingénieux tour
+d'esprit de l'homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de
+tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans
+poésie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple
+attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même
+peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indépendance
+sauvage vis-à-vis de la nature perce à chaque instant sous le joug du
+despotisme, et c'est une source inépuisable de tableaux piquants et de
+méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait
+associer un Horace Vernet à un Montesquieu.
+
+Dans aucune de mes courses je n'ai regretté, comme je le fais dans
+celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins
+connue que l'Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée: elle
+est néanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, même sous le rapport de
+l'art, de la poésie, et surtout de l'histoire.
+
+Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le
+monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société,
+gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement
+nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui
+fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires... La
+tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les
+théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de
+l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant
+violemment enchaînés l'un à l'autre dans une société à demi barbare,
+mais régularisée par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir
+qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine
+qu'il faut prendre pour venir l'examiner de près.
+
+L'État social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le
+résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d'Ivan IV, surnommé le
+Terrible, par la Russie elle-même, de Pierre Ier, dit le Grand, par des
+hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II,
+divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte
+en attendant qu'il nous dévore; tel est le redoutable héritage dont
+l'Empereur Nicolas dispose... Dieu sait à quelle fin!... Nos neveux
+l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera
+aussi éclairé que la Providence l'est aujourd'hui.
+
+J'ai continué de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez
+jolies; mais je ne cesse de me récrier contre la coupe disgracieuse de
+leur costume. Ce n'est pas d'après cet accoutrement qu'il faut juger du
+sens pittoresque que j'attribue aux Russes. L'ajustement de ces femmes
+défigurerait, ce me semble, la beauté la plus parfaite. Figurez-vous une
+manière de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu
+de robe, et qu'elles froncent tout juste sous l'aisselle: ce sont, je
+crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une
+taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement à l'usage
+indiqué par la nature et adopté par toutes les autres femmes; c'est
+l'exagération de nos modes du Directoire: non pas que les femmes
+moscovites aient imité les Françaises du pavillon d'Hanovre habillées à
+la grecque par David et ses élèves; mais sans le savoir, elles sont la
+caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les
+boulevards après le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font
+une taille qui n'en est pas une, puisqu'elle est raccourcie comme je
+viens de vous le dire, au point de s'arrêter au-dessus de la gorge.
+Voici ce qu'il en résulte: à la première vue, la personne entière ne
+représente plus qu'un grand ballot, où toutes les parties du corps sont
+confondues sans grâce et pourtant sans liberté. Mais ce costume a encore
+bien d'autres inconvénients assez difficiles à décrire; une de ses plus
+graves conséquences, sans contredit, c'est qu'une paysanne russe
+pourrait donner à téter par dessus l'épaule, comme les Hottentotes.
+Telle est l'inévitable difformité produite par une mode qui détruit la
+forme du corps; les Circassiennes qui comprennent mieux la beauté de la
+femme et le moyen de la conserver, portent, dès le jeune âge, autour des
+reins une ceinture qu'elles ne quittent jamais.
+
+J'ai remarqué à Torjeck une variante dans la toilette des femmes; elle
+mérite, ce me semble, d'être mentionnée. Les bourgeoises de cette ville
+ont un manteau court, espèce de pèlerine plissée que je n'ai vue qu'à
+elles, car ce collet a cela de particulier qu'il est entièrement fermé
+par devant, un peu échancré par derrière, montrant à nu le col et une
+partie du dos, et qu'il s'ouvre au-dessus des reins, entre les deux
+épaules; c'est précisément le contraire de tous les collets ordinaires
+qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit à
+dix pouces de haut, en velours, en soie ou en drap noir, attaché
+au-dessous de l'omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne
+comme un camail d'évêque et revenant s'agrafer à l'épaule opposée, sans
+que les deux extrémités de cette espèce de rideau se rejoignent ou se
+croisent par derrière. C'est plus singulier que joli ou commode; mais
+l'extraordinaire suffit pour amuser un passant; ce que nous cherchons en
+voyage, c'est ce qui nous prouve que nous sommes bien loin de chez nous;
+voilà ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la
+singerie leur est si naturel, qu'ils se choquent tout naïvement quand on
+leur dit que leur pays ne ressemble à aucun autre: l'originalité, qui
+nous paraît un mérite, leur semble un reste de barbarie; ils s'imaginent
+qu'après nous être donné la peine de venir les voir si loin, nous devons
+nous estimer fort heureux de retrouver, à mille lieues de chez nous, une
+mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le
+changement.
+
+La balançoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice
+développe le don de l'équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à
+cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes
+conviennent à un peuple rendu prudent par la peur.
+
+Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent
+beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils
+chantent en choeur d'une voix nasillarde des notes mélancoliques et
+soutenues, formant des accords d'une harmonie recherchée, mais peu
+bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce
+qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mélodies manquent de
+simplicité.
+
+Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées
+de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine
+sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis, qu'à quelques
+pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de
+la même manière en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais
+je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est
+qu'une espèce d'intermède qui sert de délassement dans les intervalles
+du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est
+très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d'où
+descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une
+planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes; cette
+planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à
+ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large.
+
+Je n'ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la
+fois sur la planche; ces deux personnes sont tantôt un homme et une
+femme, tantôt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours
+debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où
+elles conservent l'équilibre en se tenant fortement aux cordes qui font
+aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l'air
+jusqu'à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment
+où la machine fera le tour et où les jouteurs arrachés de leur place
+seront lancés à terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car
+j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les
+Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément
+un aplomb qui nous étonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup
+d'agilité, de grâce et de hardiesse.
+
+Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes
+filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouvé à admirer quelques
+visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur
+délicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est
+transparente et d'une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de
+blancheur, et chose rare!!... leur bouche est d'une forme parfaitement
+pure, et dessinée à l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont
+cependant fendus à l'orientale; ils sont à fleur de tête, et ils ont
+cette expression de fourberie et d'inquiétude naturelle au regard des
+Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner
+la tête. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la
+nature, soit par l'effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus
+rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent
+paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des
+hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits.
+Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de
+cheveux d'argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend
+sur leur large poitrine. À voir ces beaux visages on dirait que le temps
+leur prête en dignité tout ce qu'il leur ôte en jeunesse: ce sont des
+têtes plus belles à peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de
+l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouvé une seule tête de
+vieille femme à mettre dans un tableau.
+
+Il arrive quelquefois qu'un profil régulièrement grec se réunit à des
+traits d'une si extrême finesse que l'expression de la physionomie ne
+perd rien à la perfection des lignes du visage: alors on reste frappé
+d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de
+femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le
+nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l'occident de
+l'Europe; elles vivent enfermées, on a peu d'occasions de les voir, si
+ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-là même
+sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a guère plus de cent ans que
+les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumières russes
+sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur,
+l'obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le
+voyageur lorsqu'il tente par curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'un
+ménage rural.
+
+À l'heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de
+ces cases presque privées d'air: point de lits: hommes et femmes sont
+étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de
+la salle; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m'a toujours
+arrêté, j'ai reculé; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter
+dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes
+tentatives.
+
+Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l'été, il y a hors
+de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon
+couvert, mais à jour: cette espèce de terrasse tourne autour de la
+maison, et sert de lit à la famille qui même choisit quelquefois pour sa
+couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout.
+
+À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une
+rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons.
+Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des
+hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été
+des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le
+soleil lui-même penche pour cet Empire.
+
+Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent
+non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux
+paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se
+reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un
+toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil: ils passent,
+avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de
+l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette
+pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en
+faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie
+rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli
+s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut
+renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent
+jusqu'à l'user.
+
+Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute
+occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer
+propre à tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays où le
+bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous
+perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d'heures pour y
+passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement
+que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne
+sont en sûreté nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils
+mettent à tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et
+de vos voitures; ce qui n'empêche pas ces mêmes hommes d'être fort
+dévots.
+
+Je n'ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins
+vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis,
+remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il
+saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu
+sait si le nombre en était grand!... Ces formalités accomplies, nous
+arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant,
+soit en dételant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé
+quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une
+enveloppe de malle, ne fût-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une
+vis; enfin il ne retournait jamais au logis _les mains nettes_, et me
+rappelait, à mes dépens, le naïf et caractéristique dicton russe:
+«Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains percées.»
+
+Ces hommes sont extrêmement avides d'argent, mais ils n'osent se
+plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours
+derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur
+le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance à
+Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du
+voyage, m'étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche
+aux guides du malheureux postillon privé d'une partie du salaire que,
+d'après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit
+d'espérer de moi, et le fripon de feldjæger s'étant aperçu à son tour de
+ma générosité (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit
+effrontément, en me disant qu'il ne pourrait plus répondre de moi en
+voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de
+son autorité.
+
+Au surplus, faut-il s'étonner de voir les hommes du commun dénués de
+sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus
+simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les
+bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne
+croyez pas que j'exagère: je vous dis ce que je vois; un orgueil
+aristocratique, dégénéré et contraire au véritable honneur, règne en
+Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une
+grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naïf; son discours m'a
+trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot; de
+pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi
+les femmes qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la
+tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m'a
+doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.
+
+«Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d'un état
+social tel que le vôtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus
+grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents
+francs: c'est révoltant; voyez la différence: il n'y a pas dans toute la
+Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour
+un temps illimité; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle,
+vous devez vous trouver à l'aise chez nous. Il y a plus de rapports
+entre les Français de l'ancien régime et nous, qu'entre aucune des
+autres nations de l'Europe.»
+
+Il est certain que j'ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la
+réputation de faire très-bien de petits couplets impromptus.
+
+Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-même pour ne
+pas protester soudain et hautement contre l'affinité dont se vantait
+cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée, je ne pus m'empêcher
+de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous
+pour un aristocrate ultra pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi
+les libéraux les plus exagérés; et je finis en ajoutant: «Quand vous
+m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit nécessaire
+de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.
+
+--Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes énormes, mais
+ils seraient ruinés s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.»
+
+J'ai regardé d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou
+même comme un piége tendu à ma crédulité; mais les informations que j'ai
+prises plus tard m'ont prouvé qu'il était sérieux.
+
+Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en
+Russie ont l'esprit français, la même dame me racontait qu'un de ses
+parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des
+vers improvisés à d'autres vers chantés en l'honneur du maître de la
+maison, le tout sur le même air: «Vous voyez combien nous sommes
+Français,» ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas.
+«Oui, plus que nous, répondis-je,» et nous parlâmes d'autre chose. Je me
+figurais l'étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans
+_les salons_[22] de madame ***, et demandant à notre France actuelle ce
+qu'est devenue la France du temps de Louis XV.
+
+Sous l'Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de
+quelques personnes de la cour ressemblait à celle des salons de Paris:
+aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis
+qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Français
+modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et
+les Russes ne parlent de rien.
+
+Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes
+des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'État, ont
+le génie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent à ce
+don des moeurs qui rappellent tout à fait celles du XVIIIe siècle, ce
+sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de
+leur dévergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un
+profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie
+d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en
+Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public,
+accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge: les
+autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en
+bonnet le double rôle d'ambassadeur indépendant et d'espion de
+l'ambassadeur officiel.
+
+Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux
+négociations politiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont
+servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec
+plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes
+par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement
+amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage
+d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est
+l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et
+l'Europe n'est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen
+d'influence. Avec son armée cachée d'agents amphibies, d'amazones
+politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage féminin, la cour de
+Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s'ils
+étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de
+bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses.
+
+La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur
+conversation insipide, d'intéressante qu'elle pourrait être. Ce malheur
+arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement
+les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets
+graves: il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours: les
+paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est
+ailleurs; elles pensent toujours à autre chose qu'à ce dont elles
+parlent; il résulte de cette division un manque d'accord, une absence de
+naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires
+de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu
+divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et
+il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation
+des hommes d'État; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur
+est le fléau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix à cette
+occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son éclat sans
+compensation comme sans excuse.
+
+On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas développé parmi les
+paysans russes, et mon expérience journalière confirme les récits que
+j'entends faire aux personnes le moins instruites.
+
+Un grand seigneur m'a conté qu'un homme à lui, habile en je ne sais quel
+métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg: au
+bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines,
+qu'il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient
+à Pétersbourg au jour prescrit.
+
+«Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son maître.
+
+--Fort content, réplique naïvement l'ouvrier; ma femme m'avait donné
+deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec
+grand plaisir.»
+
+Ces pauvres gens n'ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes,
+ni leurs enfants, ni même leur coeur: ils ne sont pas jaloux; de quoi le
+seraient-ils?... d'un accident?... l'amour chez eux n'est pas autre
+chose... Telle est pourtant l'existence des hommes les plus heureux de
+la Russie: des serfs!!... J'ai souvent entendu envier leur sort par les
+grands, et peut-être à juste titre.
+
+«Ils n'ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d'eux et de
+leurs familles (Dieu sait comment on s'acquitte de cette charge, quand
+les paysans deviennent vieux et inutiles); assurés du nécessaire pour
+leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent
+fois que les paysans libres ne le sont chez vous.»
+
+Je me taisais en écoutant ce panégyrique du servage: mais je pensais:
+s'ils n'ont point de soucis, ils n'ont point de famille, et partant
+point d'affections, point de bonheur, point de sentiment moral; point de
+compensation aux peines matérielles de la vie; ils ne possèdent rien, et
+c'est la propriété particulière qui fait l'homme social, parce que seule
+elle constitue la famille.
+
+Les faits que je vous cite me paraissent en contradiction avec les
+sentiments poétiques exprimés par l'auteur de Thelenef. Ma mission n'est
+pas de concilier les contradictions; je ne suis obligé qu'à peindre les
+contrastes: les expliquera qui pourra.
+
+D'ailleurs les poëtes russes ont le monopole du mensonge comme tous les
+autres poëtes: si ces privilégiés de la pensée imaginent, c'est pour
+être plus vrais que les historiens.
+
+La vérité morale est la seule qui mérite notre culte, et c'est à la
+saisir que tendent tous les efforts de l'esprit humain, quelle que soit
+la sphère de ses travaux.
+
+Si dans mes voyages, je mets un soin extrême à peindre le monde tel
+qu'il est, c'est pour exciter dans tous les coeurs et surtout dans le
+mien le regret de ne pas le trouver tel qu'il devrait être. C'est pour
+réveiller dans les âmes le sentiment de l'immortalité en nous rappelant
+à chaque injustice, à chaque abus inhérents aux choses de la terre, le
+mot de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde.»
+
+Jamais je n'ai eu tant d'occasions d'appliquer ce mot que depuis mon
+séjour en Russie: il me revient à chaque instant; sous le despotisme,
+toutes les lois sont calculées pour profiter à l'oppression;
+c'est-à-dire que plus l'opprimé aura sujet de se plaindre, moins il en
+aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer cependant que devant Dieu,
+la mauvaise action d'un citoyen est plus criminelle que la même mauvaise
+action d'un serf; celui qui voit tout, tient compte de l'insensibilité
+de sa conscience à l'homme abruti par le spectacle de l'iniquité
+toujours triomphante.
+
+Le mal est mal partout, dira-t-on, et l'homme qui vole à Moscou est un
+voleur tout comme le filou de Paris. Voilà précisément ce que je nie.
+C'est de l'éducation générale que reçoit un peuple que dépend en grande
+partie la moralité de chaque individu, d'où il suit qu'une effrayante et
+mystérieuse solidarité de torts et de mérites a été établie par la
+Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu'il vient un
+moment dans l'histoire des sociétés où l'État est jugé, condamné,
+exterminé comme un seul homme.
+
+Il faut le répéter souvent; les vertus, les vices, les crimes des
+esclaves n'ont pas la même signification que ceux des hommes libres:
+ainsi lorsque j'examine le peuple russe, je puis constater comme un fait
+qui n'implique pas ici le même blâme qu'il impliquerait chez nous, qu'en
+général il manque de fierté, de délicatesse, de noblesse; et qu'il
+supplée à ces qualités par la patience et la finesse: tel est mon droit
+d'exposition, droit acquis à tout observateur véridique; mais je
+l'avoue, à tort ou à raison, je vais plus loin encore; je condamne ou je
+loue ce que je vois; ce n'est pas assez de peindre, je juge; si vous me
+trouvez passionné, permis à vous d'être plus raisonnable que moi.
+
+L'impassibilité est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a
+toujours paru difficile si ce n'est impossible à l'écrivain.
+
+«Le peuple russe est doux,» me dit-on; à cela je réponds: «Je ne lui en
+sais nul gré, c'est l'habitude de la soumission...» D'autres me disent:
+«le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a
+dans le coeur: le fond de ses sentiments et de ses idées, c'est la
+superstition et la férocité.» À ceci, je réponds: «Pauvre peuple! il est
+si mal élevé.»
+
+Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu'ils
+soient les hommes les plus heureux, c'est-à-dire, les moins à plaindre
+de la Russie.
+
+De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que
+le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce
+but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la
+victoire.
+
+Mais depuis les usurpations de l'autorité temporelle, la religion
+chrétienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un
+des rouages du despotisme: voilà tout. Dans ce pays où rien n'est défini
+nettement, et, pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels
+de l'Église avec le chef de l'État, qui s'est fait aussi l'arbitre de la
+foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative: il se
+l'est arrogée; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme
+un droit; il a conservé un synode: c'est un dernier hommage rendu par la
+tyrannie au Roi des Rois et à son Église ruinée. Voici comment cette
+révolution religieuse est racontée dans l'Évesque que je lisais tout à
+l'heure.
+
+J'étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu'on allait me
+chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma
+calèche, je parcourais l'_Histoire de Russie_, d'où j'ai extrait ce
+passage, que je vous copie sans y changer un mot.
+
+«1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru différer
+toujours de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche. Pendant
+vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef
+de l'Église s'était insensiblement refroidie.
+
+«L'Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie
+pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie
+auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit
+ressortir toutes les matières qui concernent la religion d'un nouveau
+tribunal qu'on appelle le saint synode.
+
+«Il ne se déclara pas le chef de l'Église; _mais il le fut en effet_ par
+le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége
+ecclésiastique. Le voici: «Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur
+et sujet de mon naturel et véritable souverain... _Je reconnais qu'il
+est le juge suprême de ce collége spirituel_.»
+
+«Le synode est composé d'un président, de deux vice-présidents, de
+quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des
+causes ecclésiastiques sont bien éloignés d'avoir ensemble le pouvoir
+que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le
+métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils; leur nom ne
+paraît point dans les actes de la souveraineté; ils n'ont même, dans les
+matières qui leur sont soumises, qu'une autorité subordonnée à celle du
+souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres
+prélats, et que leur autorité cesse dès qu'ils ne siégent plus sur leur
+tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-même n'a rien de fort imposant,
+ils n'inspirent point au peuple une vénération particulière.»
+
+(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
+Pierre-Charles l'Évesque; 4e édition, publiée par Malte-Brun et Depping,
+volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupée, n° 7;
+Ferra, rue des Grands-Augustins, n° 11.)
+
+Ce qui me console des accidents arrivés à ma voiture, c'est que ces
+retards sont favorables à mes travaux.
+
+Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrétiens:
+vous venez de voir la principale cause du peu d'efficacité de sa foi.
+Quand l'Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale;
+esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le répéter, la
+seule Église véritablement indépendante, c'est l'Église catholique, qui
+seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité; toutes les autres
+Églises font partie constitutive des États qui s'en servent comme de
+moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont
+d'excellents auxiliaires du gouvernement; complaisantes pour les
+dépositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les
+sujets, elles appellent la Divinité au secours de la police; le résultat
+immédiat est sûr, c'est le bon ordre dans la société; mais l'Église
+catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et
+va plus loin. Les Églises nationales font des citoyens: l'Église
+universelle fait des hommes. Chez les sectaires, le respect pour
+l'Église se confond avec l'amour de la patrie; chez les catholiques,
+l'Église et l'humanité régénérée ne font qu'un.
+
+En Russie, le respect pour l'autorité est encore aujourd'hui l'unique
+ressort de la machine publique; ce respect est nécessaire sans doute,
+mais, pour civiliser profondément le coeur des hommes, il faut leur
+enseigner quelque chose de plus que l'obéissance aveugle.
+
+Le jour où le fils de l'Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette
+noble tâche n'appartient pas au père, obligé qu'est celui-ci d'employer
+son règne laborieux à resserrer les liens de la vieille discipline
+militaire qui est tout le gouvernement moscovite): du jour où le fils de
+l'Empereur aura fait pénétré parmi toutes les classes de cette nation
+l'idée que celui qui commande doit du respect à celui qui obéit, une
+révolution morale se sera opérée en Russie; et l'instrument de cette
+révolution, c'est l'Évangile.
+
+Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mépris pour le faible
+est contagieux; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le
+blâment le plus vivement finissent par le partager. J'en suis la preuve.
+
+En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette
+passion sert de prétexte à toutes sortes d'actes inhumains. Mon courrier
+la partage et me la communique; d'où il suit que je me rends souvent
+sans me l'avouer complice de ses injustices. Il se fâche lorsque le
+cocher descend de son siége pour rajuster un harnais, ou que cet homme
+s'arrête en chemin sous tout autre prétexte.
+
+Hier au soir, au commencement d'un relais, un jeune enfant qui nous
+menait avait été plusieurs fois menacé de coups par mon feldjæger pour
+un semblable délit, et je partageais l'impatience et la colère de cet
+homme; tout à coup un poulain, âgé seulement de quelques jours et bien
+connu de l'enfant, s'échappe d'un enclos voisin de la route et se met à
+galoper et à hennir auprès de ma voiture, car il prenait une des juments
+de notre attelage pour sa mère. Le jeune postillon, déjà coupable de
+retard, veut encore une fois s'arrêter pour venir en aide au poulain
+qu'il voit à chaque instant menacé d'être écrasé sous ma voiture. Mon
+courrier lui défend impérieusement de descendre; l'enfant immobile sur
+son siége, obéit en bon Russe qu'il est, et continue de nous mener au
+galop sans proférer une plainte: j'appuie l'acte de sévérité de mon
+courrier: «il faut soutenir l'autorité, même quand elle fait une faute,
+me dis-je, c'est l'esprit du gouvernement russe; mon feldjæger n'a pas
+trop de zèle; si je le décourage lorsqu'il montre de l'empressement à
+faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus
+à rien; d'ailleurs, c'est l'usage: pourquoi serais-je moins pressé qu'un
+autre, il y va de ma dignité de voyager vite; avoir du temps, c'est se
+déshonorer; il faut être impatient pour être important dans ce pays...»
+Pendant que je me faisais à moi-même ces raisonnements et bien d'autres,
+la nuit était venue.
+
+Je m'accuse d'avoir eu la dureté, plus que russe, car je n'ai pas pour
+excuse mes habitudes d'enfance, de laisser le pauvre poulain et le
+malheureux enfant se lamenter de concert, l'un en hennissant de toute sa
+force, l'autre, en pleurant tout bas, différence qui donnait à la brute
+un avantage réel sur l'homme. J'aurais dû interposer mon autorité pour
+faire cesser ce double supplice: mais non, j'ai assisté, j'ai contribué
+au martyre avec indifférence. Il fut long, car le relais était de six
+lieues; l'enfant, forcé de torturer l'animal qu'il aurait voulu sauver,
+souffrait avec une résignation qui m'aurait touché, si je n'avais eu
+déjà le coeur endurci par mon séjour dans ce pays: chaque fois qu'un
+paysan paraissait de loin sur la route, l'enfant sentait renaître
+l'espoir de délivrer son cher poulain; il faisait de loin des signes, il
+se préparait à parler, il criait de cent pas au-devant du piéton, mais
+n'osant ralentir l'impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait
+jamais à se faire comprendre à temps. Si parfois un paysan, plus avisé
+que les autres, pensait de lui-même à s'emparer du poulain, la voiture
+lancée ne le laissait point approcher, et le jeune cheval, collé aux
+flancs d'une de nos bêtes, passait hors d'atteinte devant l'homme
+déconcerté; la même chose avait lieu dans les villages; à la fin, le
+découragement de notre postillon devint tel que l'enfant abruti
+n'appelait même plus les gens au secours de son protégé. Cette
+courageuse bête, âgée de huit jours, au dire du postillon, eut assez de
+nerf pour faire ses six lieues au galop.
+
+Là, notre esclave, c'est de l'homme que je parle, se voyant enfin
+délivré du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout
+entier au secours du poulain; l'énergie de ce généreux animal était
+telle que, malgré la fatigue d'une course forcée, malgré la raideur de
+ses membres ruinés avant d'être formés, il fut encore très-difficile à
+prendre. On ne put s'en saisir qu'en le faisant entrer dans une écurie à
+la suite de la jument qu'il avait adoptés pour mère. Quand on lui eut
+mis un licol, on l'enferma près d'une autre jument qui lui donna son
+lait; mais il n'avait plus la force de téter. Les uns disaient qu'il
+téterait plus tard, d'autres qu'il était fourbu, et qu'il allait mourir.
+Je commence à comprendre quelques mots de russe; en écoutant cet arrêt,
+prononcé par l'ancien du village, notre petit postillon s'identifiait
+avec le jeune animal, et prévoyant sans doute le traitement réservé au
+gardien des poulains, il paraissait consterné, comme s'il eût dû
+recevoir lui-même les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais
+je n'ai vu l'expression du désespoir plus profondément empreinte sur un
+visage d'enfant; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon
+cruel courrier ne lui échappa. Tant d'empire sur soi-même, tant de
+contrainte à cet âge me faisait peur et pitié.
+
+Cependant le courrier, sans s'occuper un instant du poulain, sans
+accorder un regard à l'enfant désolé, remplissait gravement sa tâche, et
+s'occupait, avec l'air d'importance requis en pareil cas, de nous faire
+amener un nouvel attelage.
+
+Sur cette route, la principale et la plus fréquentée de la Russie, les
+villages où se trouvent les relais sont peuplés de paysans établis là
+pour desservir la poste; à l'arrivée d'une voiture, le directeur
+Impérial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme
+disponibles: quelquefois les distances sont assez considérables pour
+faire perdre aux voyageurs pressés un quart d'heure et beaucoup plus;
+j'aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu
+moins de rapidité. Au moment où je quittai le poulain surmené et le
+jeune postillon désespéré, je ne sentis pas le remords. Il ne m'est venu
+qu'en réfléchissant, et surtout en vous écrivant: la honte a réveillé le
+repentir. Vous voyez qu'on se corrompt vite à respirer l'air du
+despotisme... que dis-je? en Russie le despotisme est sur le trône, mais
+la tyrannie est partout.
+
+Si vous faites la part de l'éducation et des circonstances, vous
+reconnaîtrez que le seigneur russe le plus habitué à subir et à exercer
+le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une
+barbarie plus blâmable que l'acte de cruauté dont je me suis rendu
+coupable hier au soir par mon silence.
+
+Moi, Français, qui me crois doux de caractère, qui prétends à être
+civilisé de longue date, qui voyage chez un peuple dont j'observe les
+moeurs avec une attention sévère, voilà qu'à la première occasion
+d'exercer un petit acte de férocité inutile, je succombe à la tentation;
+le Parisien se conduit en Tatare! le mal est dans l'air...
+
+En France, où l'on sait respecter la vie, même chez les animaux, si mon
+postillon n'eût pas songé à sauver le poulain, j'aurais fait arrêter
+pour appeler moi-même des paysans, et je n'aurais continué ma route
+qu'après avoir mis la bête en sûreté: ici j'ai contribué à sa perte par
+un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous êtes
+forcé de reconnaître qu'elles dépendent des circonstances plus que de
+vous!! Un grand seigneur russe, qui dans un accès de colère ne bat pas à
+mort un de ses paysans, mérite des éloges, il est humain; tandis qu'un
+Français peut être cruel pour avoir laissé courir un poulain sur une
+route.
+
+J'ai passé la nuit à méditer sur le grand problème des vertus et des
+vices relatifs; et j'ai conclu qu'on n'a pas assez éclairci de nos jours
+un point de morale politique fort important. C'est la part de mérite ou
+de responsabilité que chaque individu a le droit de revendiquer dans ses
+propres actions, et celle qui revient à la société où il est né. Si la
+société se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de
+ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de
+quelques autres. Sous ce rapport, l'antiquité était plus avancée que
+nous ne le sommes; le bouc émissaire des Juifs nous montre à quel point
+la nation craignait la solidarité du crime. De ce point de vue, la peine
+de mort n'était pas seulement le châtiment plus ou moins juste du
+coupable, elle était une expiation publique, une protestation de la
+société contre toute participation au forfait et à la pensée qui
+l'inspire. Ceci nous sert à comprendre comment l'homme social a pu
+s'arroger le droit de disposer légalement de la vie de son semblable;
+oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie: la loi du talion, en un mot,
+était politique; une société qui veut subsister doit rejeter de son sein
+le criminel: quand Jésus-Christ est venu mettre sa charité à la place de
+la rigoureuse justice de Moïse, il savait bien qu'il abrégeait la durée
+des royaumes de la terre; mais il ouvrait aux hommes le royaume du
+ciel... Sans l'éternité et l'immortalité, le christianisme coûterait à
+la terre plus qu'il ne lui rapporte. C'est à quoi je rêvais tout éveillé
+cette nuit.
+
+Un cortége d'idées indécises, fantômes de l'intelligence, active à demi,
+à demi engourdie, défilait lentement dans ma tête; le galop des chevaux
+qui m'emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit
+appesanti; le corps avait des ailes, la pensée était de plomb; je la
+laissais, pour ainsi dire, derrière moi, en roulant dans la poussière
+plus vite que l'imagination ne traverse l'espace: les steppes, les
+marais avec leurs pins étiolés et leurs bouleaux difformes, les
+villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures
+fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m'avait amené
+devant ce mouvant spectacle où l'âme ne parvenait pas à suivre le corps,
+tant la sensation était prompte!... Ce renversement de la nature, ces
+illusions de l'esprit dont la cause était matérielle, ce jeu d'optique
+appliqué au mécanisme des idées, ce déplacement de la vie, ces songes
+volontaires étaient prolongés par les chants monotones des hommes qui
+conduisaient mes chevaux; tristes notes semblables aux psalmodies du
+plain-chant dans nos églises, ou plutôt aux accents nasillards des vieux
+juifs dans les synagogues allemandes. C'est à quoi se sont réduits pour
+moi jusqu'à présent les airs russes tant vantés. On dit ce peuple
+très-musical: nous verrons plus loin; je n'ai rien entendu encore qui
+mérite la peine d'être écouté: la conversation chantée du cocher avec
+ses chevaux pendant la nuit était lugubre; ce roucoulement sans rhythme,
+espèce de rêverie déclamée où l'homme confie son chagrin à la brute, la
+seule espèce d'amis dont l'homme n'ait point à se défier, me remplissait
+l'âme d'une mélancolie plus profonde que douce.
+
+Il y a un moment où la route s'abat brusquement sur un pont de bateaux
+très-bas en ce moment, parce que la sécheresse a resserré le fleuve
+qu'il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rétréci par les
+chaleurs de l'été, a un grand nom: c'est le Volga: sur le bord de ce
+fleuve fameux, une ville m'apparaît au clair de lune: ses longues
+murailles blanches brillent dans la nuit, qui n'est qu'un crépuscule
+favorable aux évocations; une route nouvellement rechargée tourne autour
+de cette ville nouvellement recrépie et où je retrouve les éternels
+frontons romains et les colonnades de plâtre que les Russes aiment tant,
+parce qu'ils croient prouver par là qu'ils s'entendent aux arts; on ne
+peut avancer qu'au pas sur cette route encombrée. La ville, dont je fais
+le tour, me paraît immense: c'est Twer; ce nom me retrace les
+interminables disputes de famille qui ont fait l'histoire de Russie
+jusqu'à l'invasion des Tatares: j'entends les frères insulter leurs
+frères; le cri de guerre retentit; j'assiste au massacre; le Volga roule
+du sang; du fond de l'Asie les Calmoucks viennent le boire et en verser
+d'autre. Mais moi, pourquoi suis-je mêlé à cette foule altérée de
+carnage? c'est pour avoir un nouveau voyage à vous raconter; comme si le
+tableau d'un pays où la nature n'a rien fait, où l'art n'a produit que
+des ébauches ou des copies pouvait vous intéresser après la description
+de l'Espagne, de cette terre où le peuple le plus original, le plus gai,
+le plus indépendant de caractère, et même le plus libre de fait si ce
+n'est de droit, lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre;
+où l'on danse, où l'on prie ensemble en attendant qu'on s'égorge et
+qu'on pille les églises: voilà le tableau qu'il faut vous faire oublier
+par la peinture d'une plaine de quelques mille lieues, et par la
+description d'une société qui n'a d'original que ce qu'elle cache... La
+tâche est rude.
+
+Moscou même ne me dédommagera pas de la peine que je me donne pour
+l'aller voir. Renonçons à Moscou, faisons tourner bride au postillon, et
+partons en toute hâte pour Paris. J'en étais là de mes rêveries quand le
+jour est venu. Ma calèche était restée découverte et dans mon
+demi-sommeil je ne m'apercevais pas de la maligne influence des rosées
+du Nord: mes habits étaient traversés, mes cheveux comme trempés de
+sueur, tous les cuirs de ma voiture baignés d'une eau malfaisante.
+J'avais mal aux yeux, un voile était sur ma vue; je me rappelais le
+prince de *** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqué
+en Pologne sous la même latitude dans une prairie humide[25].
+
+Mon domestique m'annonce que ma voiture est raccommodée: je pars, et si
+l'on ne m'a pas ensorcelé, si quelque accident nouveau ne me retient pas
+en chemin, si je ne suis pas destiné à faire mon entrée à Moscou en
+charrette ou à pied, ma première lettre sera datée de la ville sainte
+des Russes, où l'on me fait espérer d'arriver dans quelques heures.
+
+Me voyez-vous occupé à cacher mes écritures, car chacune de mes lettres,
+même celle qui vous paraîtrait le plus innocente, suffirait pour me
+faire envoyer en Sibérie. J'ai soin de m'enfermer pour écrire, et quand
+c'est mon feldjæger ou quelqu'un de la poste qui frappe à ma porte, je
+serre mes papiers avant d'ouvrir et fais semblant de lire. Je vais
+glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau:
+ces précautions sont superflues, je l'espère bien, mais je crois
+nécessaire de les prendre; c'est assez pour vous donner une idée du
+gouvernement russe.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-QUATRIÈME.
+
+Première apparition de Moscou.--Flotte en pleine terre.--Campaniles des
+églises grecques: leur nombre sacramentel.--Sens symbolique de cette
+architecture.--Peinture des toits et des clochers, décoration métallique
+des églises.--Château de Pétrowski.--Style de son architecture.--Entrée
+de Moscou.--Privilége de l'art.--Aspect du Kremlin.--Couleur du
+ciel.--L'église de Saint-Basile vue de loin.--Les Français à
+Moscou.--Anecdote relative à la marche de notre armée au delà de
+Smolensk.--La cassette du ministre de la guerre.--Bataille de la
+Moskowa.--Le Kremlin est une cité.--Origine du titre de Czar.--Intérieur
+de Moscou.--Auberge de madame Howard.--Précautions qu'elle prend pour
+maintenir la propreté chez elle.--Promenade nocturne.--Description de la
+ville pendant la nuit.--Aspect du Kremlin au clair de lune.--Poussière
+des rues; nuées de drowskas.--Chaleurs de l'été.--Population de
+Moscou.--Illuminations officielles.--Réflexions.--Plantations sous les
+murs du Kremlin.--Aspect de ses remparts.--Ce que c'est que le
+Kremlin.--Souvenir des Alpes.--Ivan III.--Chemin voûté.--Magie de la
+nuit et de l'architecture.--Bonaparte au Kremlin.
+
+
+ Moscou, ce 7 août 1839.
+
+Ne vous est-il jamais arrivé, aux approches de quelque port de la Manche
+ou du golfe de Biscaye, d'apercevoir les mâts d'une flotte derrière des
+dunes peu élevées qui vous cachaient la ville, les jetées, la plage, la
+mer elle-même avec la coque des navires qu'elle portait? Vous ne pouviez
+découvrir au-dessus du rempart naturel qu'une forêt dépouillée, portant
+des voiles éclatantes de blancheur, des vergues, des pavillons bariolés,
+des banderoles flottantes, des oriflammes de couleurs vives et variées:
+et vous restiez surpris devant cette apparition d'une escadre en pleine
+terre; c'est ce qui m'est arrivé quelquefois en Hollande, et un jour en
+Angleterre après avoir pénétré dans l'intérieur du pays à une certaine
+distance de la Tamise entre Gravesende et l'embouchure du fleuve: eh
+bien! tel est exactement l'effet qu'a produit sur moi la première vue de
+Moscou: une multitude de clochers brillait seule au-dessus de la poudre
+de la route, et le corps de la ville disparaissait sous ce nuage
+tourbillonnant, tandis qu'au-dessus des derniers lointains du paysage la
+ligne de l'horizon s'effaçait derrière les vapeurs du ciel d'été
+toujours un peu voilé dans ces parages.
+
+La plaine inégale, à peine habitée, à demi cultivée, infertile à l'oeil,
+ressemble à des dunes où croîtraient de maigres bouquets de sapins et où
+des pêcheurs auraient bâti de loin en loin quelques cabanes peu solides,
+mais suffisantes pour abriter leur indigence. C'est du milieu de cette
+solitude que je vis tout à coup sortir des milliers de tours peintes et
+de campaniles étoiles dont je n'apercevais pas la base: c'était la
+ville; les maisons basses restaient encore cachées dans une des
+ondulations du sol, tandis que les flèches aériennes des églises, les
+formes bizarres des tours, des palais et des vieux couvents attiraient
+déjà mes regards comme une flotte à l'ancre et dont on ne peut découvrir
+que les mâts planant dans le ciel[26].
+
+Cette première vue de la capitale de l'Empire des Slaves qui s'élève
+brillante dans les froides solitudes de l'Orient chrétien, produit une
+impression qu'on ne peut oublier.
+
+On a devant soi un paysage triste, mais grand comme l'Océan, et pour
+animer ce vide, une ville poétique et dont l'architecture n'a point de
+nom, comme elle n'a point de modèle.
+
+Pour bien comprendre la singularité du tableau, il faut vous rappeler le
+dessin orthodoxe de toute église grecque; le faîte de ces pieux
+monuments est toujours composé de plusieurs tours qui varient dans leur
+forme et dans leur hauteur, mais dont le nombre est de cinq au moins; ce
+nombre sacramentel est quelquefois beaucoup plus considérable. Le
+clocher du milieu est le plus élevé; les quatre autres, maintenus à des
+étages inférieurs, entourent avec respect la tour principale. Leur forme
+varie: le sommet de ces donjons symboliques ressemble assez souvent à
+des bonnets pointus posés sur une tête; on peut aussi comparer le grand
+clocher de certaines églises, peint et doré extérieurement, à une mitre
+d'évêque, à une tiare ornée de pierreries, à un pavillon chinois, à un
+minaret, à une toque de bonze; souvent aussi c'est tout simplement une
+petite coupole en forme de boule et terminée par une pointe; toutes ces
+figures plus ou moins bizarres sont surmontées de grandes croix de
+cuivre travaillées à jour, dorées, et dont le dessin compliqué rappelle
+un peu les ouvrages en filigrane. Le nombre et la disposition de ces
+campaniles a toujours un sens religieux; ils signifient les degrés de la
+hiérarchie ecclésiastique. C'est le patriarche entouré de ses prêtres,
+de ses diacres et sous-diacres élevant entre la terre et le ciel sa tête
+radieuse. Une variété pleine de fantaisie préside au dessin de ces
+toitures plus ou moins ornées, mais l'intention primitive, l'idée
+théologique y est toujours scrupuleusement respectée. De brillantes
+chaînes de métal dorées ou argentées unissent les croix des flèches
+inférieures à la croix de la tour principale; et ce filet métallique
+tendu sur une ville entière produit un effet impossible à rendre même
+dans un tableau, à plus forte raison dans une description; car les mots
+restent presqu'aussi loin des couleurs que des sons. Imaginez-vous donc,
+si vous pouvez, l'effet de cette sainte cohorte de clochers, qui, sans
+avoir avec précision les formes humaines, représentent grotesquement une
+réunion de personnages assemblés sur le faîte de chaque église comme sur
+les toits des moindres chapelles: c'est une phalange de fantômes qui
+planent sur une ville.
+
+Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu'il y a de plus singulier dans
+l'aspect des églises russes: leurs dômes mystérieux sont, pour ainsi
+dire, cuirassés, tant le travail de leur enveloppe est recherché. On
+dirait d'une armure damasquinée, et l'on reste muet d'étonnement en
+voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochés, écaillés,
+émaillés, pailletés, zébrés, rayés par bandes et peints de couleurs
+diverses, mais toujours très-vives et très-brillantes.
+
+Représentez-vous de riches tentures étalées du haut en bas le long des
+édifices les plus apparents d'une ville dont les masses d'architecture
+se détachent sur le fond vert d'eau de la campagne solitaire. Le désert
+est pour ainsi dire illuminé par ce magique réseau d'escarboucles qui se
+détache sur un fond de sable métallique. Le jeu de la lumière, miroitant
+sur cette ville aérienne, produit une espèce de fantasmagorie en plein
+jour qui rappelle l'éclat des lampes reflétées dans la boutique d'un
+lapidaire: ces lueurs chatoyantes donnent à Moscou un aspect différent
+de celui de toutes les autres grandes cités de l'Europe. Vous pouvez
+vous figurer l'effet du ciel vu du milieu d'une telle ville: c'est une
+gloire pareille à celle des vieux tableaux, on n'y voit que de l'or.
+
+Je ne dois pas négliger de vous rappeler le grand nombre des églises que
+renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu'en 1730 Weber
+avait compté à Moscou 1500 églises et que les gens du pays faisaient
+alors monter ce chiffre à 1600, mais il ajoute que c'est une
+exagération. Coxe en 1778 le fixe à 484. Lavau redit encore ce nombre.
+Quant à moi je me contente de vous peindre l'aspect des choses; j'admire
+sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits
+exclusivement avec des chiffres.
+
+J'en ai dit assez, j'espère, pour vous faire comprendre et partager ma
+surprise à la première apparition de Moscou: voilà mon unique ambition.
+Votre étonnement s'accroîtra, si vous rappelez à votre souvenir ce que
+vous avez lu partout: que cette ville est un pays tout entier, et que
+les champs, les lacs, les bois renfermés dans son enceinte mettent des
+distances considérables entre les divers édifices dont elle est ornée.
+Il résulte d'un tel éparpillement un surcroît d'illusion; la plaine
+entière est couverte d'une gaze d'argent; trois ou quatre cents églises
+ainsi espacées forment à l'oeil un demi-cercle immense; aussi lorsqu'on
+approche pour la première fois de la ville vers l'heure du soleil
+couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu
+planant sur les églises de Moscou; c'est l'auréole de la ville sainte.
+
+Mais à trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige
+s'évanouit, on s'arrête devant le très-réel château de Pétrowski, lourd
+palais de briques brutes, bâti par Catherine II dans un goût bizarre,
+d'après un dessin moderne surchargé d'ornements qui se détachent en
+blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de plâtre, à ce que je crois,
+et non de pierre, tient du gothique, mais ce n'est pas du gothique de
+bon style, ce n'est qu'extravagant. L'édifice est carré comme un dé;
+régularité de plan qui ne rend pas l'aspect général plus imposant. C'est
+là que s'arrête le souverain quand il doit faire une entrée solennelle à
+Moscou. J'y reviendrai, car on y a établi un spectacle d'été, planté un
+jardin, et bâti une salle de bal, espèce de café public, rendez-vous des
+oisifs de la ville pendant la belle saison.
+
+Passé Pétrowski, le désenchantement va toujours croissant tellement
+qu'en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire à ce qu'on avait
+vu de loin: on rêvait, et au réveil on se retrouve dans ce qu'il y a de
+plus prosaïque et de plus ennuyeux au monde; dans une grande ville sans
+monuments, c'est-à-dire sans un seul objet d'art qui soit digne d'une
+admiration réfléchie; devant cette lourde et maladroite copie de
+l'Europe, vous vous demandez ce qu'est devenue l'Asie qui vous était
+apparue un instant. Moscou vu du dehors et dans son ensemble, est une
+création des sylphes, c'est le monde des chimères; de près et en détail,
+c'est une vaste cité marchande, inégale, poudreuse, mal pavée, mal
+bâtie, peu peuplée, qui dénote sans doute l'oeuvre d'une main puissante,
+mais en même temps la pensée d'une tête à qui l'idée du beau a manqué
+pour produire un seul chef-d'oeuvre. Le peuple russe a la force des bras,
+c'est-à-dire celle du nombre; la puissance de l'imagination lui manque.
+
+Sans génie pour l'architecture, sans talent, sans goût pour la
+sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses énormes par
+les dimensions; on ne peut produire rien d'harmonieux, c'est-à-dire de
+grand par les proportions. Heureux privilége de l'art!... les
+chefs-d'oeuvre se survivent à eux-mêmes, ils subsistent dans la mémoire
+des hommes bien des siècles après que le temps les a ruinés; ils
+participent par l'inspiration qui se manifeste jusque dans leurs
+derniers débris, à l'immortalité de la pensée qui les a créés; tandis
+que des masses informes, quelque solidité qu'on leur donne, seront
+oubliées même avant que le temps en ait fait raison. L'art, lorsqu'il
+atteint à sa perfection, donne de l'âme aux pierres; c'est un mystère.
+Voilà ce qu'on apprend en Grèce où chaque morceau de sculpture concourt
+à l'effet du plan général de chaque monument. En architecture, comme
+dans les autres arts, c'est de l'excellence des moindres détails et de
+leurs rapports savamment combinés avec le plan général, que naît le
+sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette
+impression.
+
+Néanmoins, dans le chaos de plâtre, de briques et de planches qu'on
+appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards: l'église de
+Saint-Basile, je vous en décrirai tout à l'heure l'apparence, et le
+Kremlin; le Kremlin dont Napoléon lui-même n'a pu faire sauter que
+quelques pierres!
+
+Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, inégaux, déchirés, ses
+créneaux étagés, est à lui seul grand comme une ville. Vers la fin du
+jour, au moment où j'entrais à Moscou, les masses bizarres des palais et
+des églises renfermés dans cette citadelle se détachaient en clair sur
+un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de
+vide, mais froid de ton; ce qui n'empêche pas que nous soyons brûlés de
+chaleur, étouffés de poussière, dévorés de mousquites. C'est la longue
+durée de la saison chaude qui colore les sites méridionaux; dans le
+Nord, on sent les effets de l'été, on ne les voit pas; l'air a beau
+s'échauffer par moments, la terre reste toujours décolorée.
+
+Je n'oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d'éprouver à la
+première apparition du berceau de l'Empire russe moderne: le Kremlin
+vaut le voyage de Moscou.
+
+À la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte, à ce que
+dit mon feldjæger, car je n'ai pu encore arriver jusque-là, s'élève
+l'église de Saint-Basile, _Vassili Blagennoï_; elle est connue aussi
+sous le nom de cathédrale de la protection de la sainte Vierge. Dans le
+rit grec on prodigue aux églises le titre de cathédrales, chaque
+quartier, chaque monastère a la sienne, chaque ville en a plusieurs;
+celle de Vassili est à coup sûr le monument le plus singulier, si ce
+n'est le plus beau de la Russie. Je ne l'ai vue que de loin, l'effet
+qu'elle produit est prodigieux. Figurez-vous une agglomération de
+petites tourelles inégales, composant ensemble un buisson, un bouquet de
+fleurs; figurez-vous plutôt une espèce de fruit irrégulier, tout hérissé
+d'excroissances, un melon cantaloup à côtes brodées, ou mieux encore une
+cristallisation de mille couleurs, dont le poli métallique a des reflets
+qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohême ou de
+Venise, comme la faïence de Delft la plus bariolée, comme l'émail de la
+Chine le mieux verni: ce sont des écailles de poissons dorés, des peaux
+de serpents étendues sur des tas de pierres informes, des têtes de
+dragons, des armures de lézards à teintes changeantes, des ornements
+d'autel, des habits de prêtres; et le tout est surmonté de flèches dont
+la peinture ressemble à des étoffes de soie mordorée: dans les étroits
+intervalles de ces campaniles, ornés comme on parerait des personnes,
+vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose,
+en azur, et toujours bien vernis; le scintillement de ces tapisseries
+éblouit l'oeil et fascine l'imagination. «Certes, le pays où un pareil
+monument s'appelle un lieu de prière, n'est pas l'Europe, c'est l'Inde,
+la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette boîte
+de confitures ne sont pas des chrétiens.» Telle est l'exclamation qui
+m'est échappée en apercevant pour la première fois la singulière église
+de Vassili; depuis que je suis entré dans Moscou, je n'ai d'autre désir
+que d'aller examiner de près ce chef-d'oeuvre du caprice. Il faut que ce
+monument soit d'un style bien extraordinaire pour m'avoir distrait du
+Kremlin au moment où ce redoutable château m'apparaissait pour la
+première fois.
+
+Mais bientôt mes idées prenant un autre tour, mon attention s'est
+distraite de ce qui frappait mes regards pour se représenter les faits
+accomplis dans ces lieux. Quel est le Français qui pourrait se défendre
+d'un mouvement de respect et de fierté... (le malheur a son orgueil, et
+c'est le plus légitime), en entrant dans l'unique ville où il se soit
+passé, de notre temps, un événement biblique, une scène, imposante comme
+les plus grands faits de l'histoire ancienne.
+
+Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un
+acte de désespoir sublime, et désormais le nom de Moscou est fatalement
+uni à celui du plus grand capitaine des temps modernes; l'oiseau sacré
+des Grecs s'est consumé pour échapper aux serres de l'aigle, et
+semblable au phénix, la colombe mystique renaît de ses cendres.
+
+Dans cette guerre de géants où tout était gloire, la renommée est
+indépendante du succès!!! Le feu sous la glace, les armes des démons du
+Dante: telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des
+Russes pour nous repousser et nous anéantir! Une armée de braves peut
+s'honorer d'être venue jusque-là fût-ce pour y mourir.
+
+Mais qui peut excuser le chef de qui l'imprévoyance l'a exposée à une
+telle lutte? À Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu'on n'a
+pas même daigné lui offrir à Moscou. Il l'espérait pourtant, il
+l'espérait en vain. Ainsi la manie des collections a borné
+l'intelligence du grand politique; il a sacrifié son armée à la puérile
+satisfaction d'occuper une capitale de plus. Repoussant les avis les
+plus sages, il fit violence à sa propre raison afin de venir s'installer
+dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de
+presque tous les potentats de l'Europe: et pour ce vain triomphe du chef
+aventureux, l'Empereur a perdu le sceptre du monde.
+
+La manie des capitales a causé l'anéantissement de la plus belle armée
+de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l'Empire.
+
+Voici un fait ignoré chez nous, mais dont je vous garantis
+l'authenticité: il vient à l'appui de mon opinion sur la faute
+impardonnable commise par Napoléon lorsqu'il a marché sur Moscou. Cette
+opinion d'ailleurs n'a rien de particulier, puisqu'elle est aujourd'hui
+celle des hommes les plus éclairés et les plus impartiaux de tous les
+pays.
+
+Smolensk était considéré par les Russes comme le boulevard de leur pays;
+ils espéraient que notre armée se contenterait d'occuper la Pologne et
+la Lithuanie sans s'aventurer au delà: mais lorsqu'on apprit la conquête
+de cette ville, la clef de l'Empire, un cri d'épouvante s'éleva de
+toutes parts; la cour et le pays furent dans la consternation; et la
+Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C'est à Pétersbourg que
+l'empereur Alexandre reçut cette désastreuse nouvelle.
+
+Son ministre de la guerre partageait l'opinion générale, et voulant
+soustraire à l'ennemi ce qu'il avait de plus précieux, il mit une
+quantité considérable d'or, de papiers, de bijoux, de diamants dans une
+petite caisse qu'il fit porter à Ladoga par un de ses secrétaires, le
+seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dépôt. Il lui dit
+d'attendre là de nouvelles instructions, en lui annonçant que
+probablement il lui enverrait l'ordre de se rendre avec la cassette au
+port d'Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxiété
+des détails ultérieurs; quelques jours se passèrent sans qu'on vît
+arriver de courrier; enfin le ministre reçut l'avis officiel de la
+marche de notre armée vers Moscou. Sans hésiter un instant, il renvoie
+chercher à Ladoga son secrétaire et sa cassette, et se rend chez
+l'Empereur d'un air triomphant. Alexandre savait déjà ce qu'on venait
+lui apprendre: «Sire, lui dit le ministre, Votre Majesté a des grâces à
+rendre à la Providence; si vous persistez à suivre le plan arrêté, la
+Russie est sauvée: c'est une expédition à la Charles XII.
+
+--Mais Moscou, reprit l'Empereur.--Il faut l'abandonner, Sire: combattre
+serait donner quelque chose au hasard; nous retirer en affamant le pays,
+c'est perdre l'ennemi sans rien risquer. La dévastation et la disette
+commenceront sa ruine, l'hiver et l'incendie la consommeront; brûlons
+Moscou pour sauver le monde.»
+
+L'Empereur Alexandre modifia ce plan dans l'exécution. Il exigea qu'un
+dernier effort fût tenté pour garantir sa capitale.
+
+On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette
+bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse
+pour eux et pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne
+purent empêcher notre entrée à Moscou.
+
+Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle
+prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s'écouler. Moscou fut
+sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le
+signal de la révolution de l'Allemagne et de la délivrance de l'Europe.
+
+Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'après avoir
+anéanti cet infatigable conquérant qui voulait la paix par le moyen de
+la guerre perpétuelle.
+
+Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du
+Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait
+dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte.
+
+Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cité tout
+entière, et cette cité est la souche de Moscou; elle sert de frontière à
+deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le
+monde moderne sont là en présence; sous les successeurs de Gengis-Khan,
+l'Asie s'était ruée une dernière fois sur l'Europe; en se retirant, elle
+a frappé du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin!
+
+Les princes qui possèdent aujourd'hui cet asile sacré du despotisme
+oriental disent qu'ils sont Européens, parce qu'ils ont chassé de la
+Moscovie les Calmoucks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs;
+ne leur en déplaise rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs
+antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont
+emprunté jusqu'à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des
+Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, page 438:
+
+«Ce mot n'est pas l'abrégé du latin César, comme plusieurs savants le
+croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connûmes
+par la traduction slavonne de la Bible: donné d'abord par nous aux
+empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en
+persan _trône, autorité suprême_, et se fait remarquer dans la
+terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar,
+Nabonassar, etc.» Et en note il ajoute: «Voyez BOYER, _Origine russ_.
+Dans notre traduction de l'Écriture sainte on écrit Kessar au lieu de
+César, mais Tzar ou _Czar_ est tout à fait un autre mot.»
+
+Une fois entré dans l'enceinte de Moscou, j'ai oublié la poésie,
+l'histoire elle-même, et je n'ai plus pensé qu'à ce que je voyais;
+c'était pourtant peu de chose, car je me trouvais dans des rues
+pareilles à celles de tous les faubourgs de grandes villes: bientôt j'ai
+traversé un boulevard qui ressemble à tout, puis j'ai suivi une pente
+assez douce au bas de laquelle je suis arrivé dans un quartier élégant,
+bâti en pierre, et dont les rues sont tirées au cordeau; enfin on m'a
+conduit dans la Dmitriskoï: c'est la rue où m'attendait une belle et
+bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise.
+J'avais été recommandé dès Pétersbourg à madame Howard, qui ne m'aurait
+pas admis chez elle sans cette précaution. Je n'ai garde de lui
+reprocher ses scrupules, car grâce à tant de prudence, on peut dormir
+tranquille dans sa maison.
+
+Êtes-vous curieux de savoir à quel prix elle achète une propreté
+difficile à obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en
+Russie? elle a bâti dans sa cour un corps de logis séparé, afin d'y
+faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n'entrent dans la
+maison principale que pour y vaquer au service de leurs maîtres. En fait
+de précautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reçoit
+presque aucun Russe; aussi ni mon postillon, ni mon feldjæger ne
+connaissaient sa maison; nous avons eu quelque peine à la trouver,
+quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure
+auberge de Moscou et de la Russie.
+
+Aussitôt que je fus installé, je me suis mis à vous écrire pour me
+reposer. La nuit approche, il fait clair de lune; je m'interromps afin
+d'aller parcourir la ville; je reviendrai vous raconter ma promenade.
+
+(_Suite de la même lettre_.)
+
+ Moscou, ce 8 août 1839, à 1 heure du matin.
+
+Sorti vers dix heures du soir, sans guide, seul, me dirigeant au hasard,
+selon ma coutume, j'ai commencé à parcourir de longues rues larges, mal
+percées comme toutes les rues des villes russes, et de plus montueuses;
+mais ces vilaines rues sont tracées régulièrement. La ligne droite ne
+fait pas faute à l'architecture de ce pays; cependant, l'équerre et le
+cordeau ont moins défiguré Moscou qu'ils n'ont gâté Pétersbourg. Là ces
+imbéciles tyrans des villes modernes trouvèrent table rase; mais ils
+avaient à lutter ici contre les inégalités du terrain et contre de vieux
+monuments nationaux: grâce à ces invincibles obstacles de l'histoire et
+de la nature, l'aspect de Moscou est resté celui d'une ville ancienne;
+c'est la plus pittoresque de toutes celles de l'Empire qui la reconnaît
+toujours pour sa capitale, en dépit des efforts presque surnaturels du
+Czar Pierre et de ses successeurs; tant la loi des choses est forte
+contre la volonté des hommes même les plus puissants!
+
+Dépouillée de ses honneurs religieux, privée de son patriarche,
+abandonnée de ses souverains et des plus courtisans de ses vieux
+boyards, sans autre prestige que celui d'un trait d'héroïsme trop
+moderne pour être justement apprécié des contemporains, Moscou est
+devenu, faute de mieux, une ville de commerce et d'industrie; on vante
+sa fabrique de soieries!!... Mais l'histoire et l'architecture sont
+toujours là pour lui conserver ses droits imprescriptibles à la
+suprématie politique. Le gouvernement russe favorise les usines: ne
+pouvant arrêter tout à fait le torrent du siècle, il aime encore mieux
+enrichir le peuple que l'affranchir.
+
+Ce soir vers dix heures, le jour tombait et la lune se levait brillante
+à travers la poussière, animée d'un horizon du Nord, au moment du
+crépuscule. Les flèches des couvents, les aiguilles des chapelles, les
+tours, les remparts, les palais et toutes les masses irrégulières et
+imposantes du Kremlin recevaient par accident des traits de lumière
+resplendissants comme des franges d'or, tandis que le corps de la ville
+rentré dans l'ombre perdait peu à peu les luisants reflets du soleil
+couchant que je voyais glisser en s'affaiblissant de tuile peinte en
+tuile peinte, de coupole de cuivre en coupole, papillotant et se fondant
+par flots lumineux sur les chaînes dorées et sur les toits métalliques,
+qui sont le firmament de Moscou: tous ces monuments dont les peintures
+ressemblent à de riches tapisseries, brillaient d'un air de fête sur le
+fond bleuâtre du ciel. On eût dit que le soleil à son déclin voulait
+saluer la ville qu'il allait fuir; cet adieu du jour aux palais de fées
+de la vieille capitale de la Russie était magnifique. Des nuées de
+mousquites bourdonnaient à mes oreilles, tandis que mes yeux étaient
+brûlés du sable des rues, incessamment enlevé sous les pieds des chevaux
+qui traînent au galop dans tous les sens des milliers d'équipages.
+
+Les plus nombreux et les plus pittoresques sont les drowskas; cette
+voiture vraiment nationale est la plus petite de toutes les voitures:
+c'est le traîneau d'été: je le compare à une mouche sans ailes. Ne
+pouvant transporter commodément qu'une personne à la fois, les drowskas
+doivent se multiplier à l'infini pour suffire aux besoins d'une
+population active, nombreuse, mais perdue dans une ville immense et dont
+les habitants refluent continuellement de toutes les extrémités vers le
+centre. La poussière de Moscou est extrêmement incommode; fine comme la
+cendre légère, comme les tourbillons d'insectes auxquels elle se mêle en
+cette saison, elle offusque la vue et gêne la respiration. Nous avons
+une température brûlante tout le jour, et les nuits sont encore trop
+courtes pour que la fraîcheur pernicieuse des rosées puisse tempérer
+l'aride chaleur du matin; la lueur de ce jour dévorant ne finit que bien
+avant dans la soirée. Au surplus, les Russes sont étonnés de l'intensité
+des chaleurs de cet été comme de leur durée.
+
+L'Empire slave, ce soleil levant du monde politique, vers lequel toute
+la terre tourne les yeux, aurait-il aussi pour lui le soleil de Dieu?
+Les gens du pays prétendent et ils répètent souvent que le climat de la
+Russie s'adoucit. Étonnant pouvoir de la civilisation humaine dont les
+progrès changeraient jusqu'à la température du globe!... Quoi qu'il en
+soit des hivers de Moscou et de Pétersbourg, je connais peu de climat
+plus désagréable que celui de ces deux villes pendant l'été. C'est la
+belle saison qui est le vilain temps des pays du Nord.
+
+La première chose qui m'a frappé dans les rues de Moscou, c'est une
+population qui paraissait plus vive dans ses allures, plus franche dans
+sa gaieté que celle de Pétersbourg: on respire ici un air de liberté
+inconnu dans le reste de l'Empire; c'est ce qui m'explique la secrète
+aversion des souverains pour cette ville qu'ils flattent, qu'ils
+redoutent et qu'ils fuient.
+
+L'Empereur Nicolas qui est bon Russe l'aime beaucoup, dit-il: néanmoins
+je ne vois pas qu'il l'habite plus souvent que n'ont fait ses
+prédécesseurs qui la détestaient.
+
+Ce soir on avait illuminé quelques rues, mais mesquinement et par un
+assez petit nombre de lampions dont quelques-uns n'étaient que posés à
+terre. On a peine à s'expliquer le goût des Russes pour les
+illuminations, quand on pense que pendant la courte saison où l'on peut
+jouir de ce genre de décoration, il n'y a presque pas de nuit sous les
+latitudes de Moscou, et surtout de Saint-Pétersbourg.
+
+En rentrant chez moi, j'ai demandé à quelle occasion se faisaient ces
+modestes démonstrations de joie. On m'a répondu qu'on illuminait pour
+célébrer les anniversaires de la naissance ou du baptême de toutes les
+personnes de la famille Impériale; ce sont des réjouissances
+permanentes. Il y a chaque année tant de fêtes de ce genre en Russie,
+qu'elles passent à peu près inaperçues. Cette indifférence m'a prouvé
+que la peur a ses imprudences, et qu'elle ne sait pas toujours si bien
+flatter qu'elle le voudrait. Il n'y a de flatteur habile que l'amour,
+parce que ses louanges, même les plus exagérées, sont sincères. Voilà
+une vérité que la conscience dit... inutilement, aux despotes.
+
+L'inutilité de la conscience dans les affaires humaines, dans les plus
+grandes comme dans les moindres, est à mes yeux le plus étonnant mystère
+de ce monde, car il me prouve l'existence de l'autre. Dieu ne fait rien
+sans but; donc puisqu'il a donné la conscience à tous les hommes et que
+cette lumière intérieure ne sert à rien sur la terre, il faut qu'elle
+ait sa destination quelque part: les injustices de ce monde ont pour
+excuses nos passions: l'inflexible justice de l'autre aura pour avocat
+notre conscience.
+
+J'ai suivi lentement des promeneurs désoeuvrés et après avoir descendu et
+remonté plusieurs pentes à la suite d'un flot d'oisifs que je prenais
+machinalement pour guides, je suis arrivé vers le centre de la ville,
+sur une place vague où commence une allée de jardin; cette promenade me
+parut très-brillante: on entendait de la musique lointaine, on voyait
+scintiller des lumières nombreuses, plusieurs cafés ouverts rappelaient
+l'Europe; mais je ne pouvais m'intéresser à ces plaisirs: j'étais sous
+les murs du Kremlin; montagne colossale élevée pour la tyrannie, par les
+bras des esclaves. On a fait pour la ville moderne une promenade
+publique, une espèce de jardin planté à l'anglaise autour des murs de
+cette ancienne forteresse de Moscou.
+
+Savez-vous ce que c'est que les murs du Kremlin? ce mot de murs vous
+donne l'idée d'une chose trop ordinaire, trop mesquine, il vous trompe;
+les murailles du Kremlin: c'est une chaîne de montagnes... Cette
+citadelle bâtie aux confins de l'Europe et de l'Asie est aux remparts
+ordinaires ce que les Alpes sont à nos collines: le Kremlin est le mont
+Blanc des forteresses. Si le géant qu'on appelle l'Empire russe avait un
+coeur, je dirais que le Kremlin est le coeur de ce monstre: il en est la
+tête...
+
+Je voudrais pouvoir vous donner l'idée de cette masse de pierres qui se
+dessinait en gradins dans le ciel: singulière contradiction!!.. cet
+asile du despotisme s'éleva au nom de la liberté, car le Kremlin fut un
+rempart opposé aux Calmoucks par les Russes: ses murailles à deux fins
+ont favorisé l'indépendance de l'État et servi la tyrannie du souverain.
+Elles suivent avec hardiesse les profondes sinuosités du terrain;
+lorsque les pentes du coteau deviennent trop rapides le rempart
+s'abaisse par escaliers; ces degrés qui montent entre le ciel et la
+terre sont énormes, c'est une échelle pour les géants qui vont faire la
+guerre aux dieux.
+
+La ligne de cette première ceinture de constructions est coupée par des
+tours fantastiques si élevées, si fortes et d'une forme si bizarre
+qu'elles rappellent les pics de la Suisse avec leurs rocs de diverses
+figures et leurs glaciers de mille couleurs: l'obscurité, sans doute,
+contribuait à grandir les objets, à leur donner un dessin et des teintes
+hors de nature, je dis des teintes parce que la nuit a son coloris comme
+la gravure... J'ignore d'où venait le prestige dont je ressentais
+l'influence: mais ce que je sais c'est que je ne pouvais me défendre
+d'une secrète épouvante... et voir des messieurs et des dames vêtus à la
+parisienne, se promener aux pieds de ce palais fabuleux, c'est à croire
+qu'on rêve!... Je rêvais. Qu'aurait dit Ivan III, le restaurateur, on
+peut bien dire le fondateur du Kremlin, s'il eût pu apercevoir au pied
+de la forteresse sacrée ses vieux Moscovites rasés, frisés, en fracs, en
+pantalons blancs, en gants jaunes, nonchalamment assis au son des
+instruments et prenant des glaces bien sucrées devant un café bien
+illuminé? il aurait dit comme moi: c'est impossible!... et pourtant
+c'est ce qui se voit maintenant tous les soirs d'été à Moscou.
+
+J'ai donc parcouru les jardins publics plantés sur les glacis de la
+vieille citadelle des Czars, j'ai vu des tours, puis d'autres tours, des
+étages, puis d'autres étages de murailles; et mes regards planaient sur
+une ville enchantée. C'est trop peu dire que de parler de féerie!... il
+faudrait l'éloquence de la jeunesse, que tout étonne et surprend, pour
+trouver des mots analogues à ces choses prodigieuses. Au-dessus d'une
+longue voûte que je venais de traverser, j'ai aperçu un chemin suspendu
+par lequel piétons et voitures entrent dans la sainte Cité. Ce spectacle
+me paraissait incompréhensible; rien que des tours, des portes, des
+terrasses élevées les unes sur les autres, en lignes contrariées; rien
+que des rampes rapides, que des arceaux qui servent à porter des routes
+par lesquelles on sort du Moscou d'aujourd'hui du Moscou vulgaire, pour
+entrer au Kremlin, au Moscou de l'histoire, au Moscou merveilleux. Ces
+aqueducs, sans eau, supportent encore d'autres étages d'édifices plus
+fantastiques; j'ai entrevu, appuyée sur un de ces passages suspendus,
+une tour basse et ronde, toute hérissée de créneaux en fer de lance: la
+blancheur éclatante de cet ornement singulier se détache sur un mur
+rouge de sang: contraste criant! et que l'obscurité toujours un peu
+transparente des nuits septentrionales ne m'empêchait pas de discerner.
+Cette tour était un géant qui dominait de toute sa tête le fort dont il
+paraissait le gardien. Quand je fus rassasié du plaisir de rêver tout
+éveillé, je tâchai de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi, où je
+me suis mis à vous écrire: occupation peu propre à calmer mon agitation.
+Mais je suis trop fatigué, je ne puis me reposer; il faut de la force
+pour dormir.
+
+Que ne voit-on pas la nuit au clair de lune en tournant au pied du
+Kremlin? là tout est surnaturel; on y croit aux spectres malgré soi: qui
+pourrait approcher sans une religieuse terreur de ce boulevard sacré
+dont une pierre détachée par Bonaparte a rebondi jusqu'à Sainte-Hélène
+pour écraser le triomphateur au milieu de l'Océan!... Pardon, je suis né
+du temps des phrases.
+
+La plus nouvelle des nouvelles écoles achève de les bannir et de
+simplifier le langage d'après cette loi: que les peuples les plus dénués
+d'imagination sont ceux qui se défendent le plus soigneusement des
+écarts d'une faculté qu'ils n'ont pas. Je puis admirer le style puritain
+lorsqu'il est employé par des talents supérieurs et capables d'en
+racheter la monotonie: je ne saurais l'imiter.
+
+Après avoir vu ce que j'ai vu ce soir, on ferait bien de s'en retourner
+tout droit dans son pays: l'émotion du voyage est épuisée.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-CINQUIÈME.
+
+Le Kremlin au grand jour.--Ses hôtes naturels.--Caractère de son
+architecture.--Sens symbolique.--Dimension des églises
+russes.--L'histoire des hommes employée comme un moyen de décrire les
+lieux.--L'influence d'Ivan IV.--Mot de Pierre Ier.--Patience
+coupable.--Les sujets d'Ivan IV et les Russes actuels.--Ivan IV comparé
+à tous les tyrans cités dans l'histoire.--Source où j'ai puisé les faits
+racontés.--Brochure du prince Wiasemski.--Pourquoi on doit se fier à
+Karamsin.
+
+
+ Moscou, ce 8 août 1839.
+
+Une ophthalmie que j'ai gagnée entre Pétersbourg et Moscou m'inquiète et
+me fait souffrir. Malgré ce mal, j'ai voulu recommencer aujourd'hui ma
+promenade d'hier au soir, afin de comparer le Kremlin du grand jour avec
+le fantastique Kremlin de la nuit. L'ombre grandit, déplace toutes
+choses, mais le soleil rend aux objets leurs formes et leurs
+proportions.
+
+À cette seconde épreuve, la forteresse des Czars m'a encore surpris. Le
+clair de lune agrandissait et faisait ressortir certaines masses de
+pierres, mais il m'en cachait d'autres, et tout en rectifiant quelques
+erreurs, en reconnaissant que je m'étais figuré trop de voûtes, trop de
+galeries couvertes, trop de chemins suspendus, de portiques et de
+souterrains, j'ai retrouvé assez de toutes ces choses pour justifier mon
+enthousiasme.
+
+Il y a de tout au Kremlin: c'est un paysage de pierres.
+
+La solidité de ses remparts surpasse la force des rochers qui les
+portent; le nombre et la forme de ses monuments est une merveille. Ce
+labyrinthe de palais, de musées, de donjons, d'églises, de cachots est
+effrayant comme l'architecture de Martin, c'est aussi grand et plus
+irrégulier que les compositions du peintre anglais. Des bruits
+mystérieux sortent du fond des souterrains; de telles demeures doivent
+être hantées par des esprits, elles ne peuvent convenir à des êtres
+semblables à nous. On y rêve aux scènes les plus étonnantes; et l'on
+frémit quand on se souvient que ces scènes ne sont point de pure
+invention. Là les bruits qu'on entend semblent sortir du tombeau; on y
+croit à tout, hors à ce qui est naturel.
+
+Persuadez-vous bien que la citadelle de Moscou n'est nullement ce qu'on
+dit qu'elle est. Ce n'est pas un palais, ce n'est pas un sanctuaire
+national où se conservent les trésors historiques de l'Empire; ce n'est
+pas le boulevard de la Russie, l'asile révéré où dorment les saints,
+protecteurs de la patrie: c'est moins et c'est plus que tout cela; c'est
+tout simplement la prison des spectres.
+
+Ce matin, marchant toujours sans guide, je suis arrivé jusqu'au milieu
+même du Kremlin, et j'ai pénétré seul dans l'intérieur de quelques-unes
+des églises qui font l'ornement de cette cité pieuse, aussi vénérée par
+les Russes pour ses reliques que pour les richesses mondaines et les
+glorieux trophées qu'elle renferme. Je suis trop agité en cet instant
+pour vous décrire les lieux avec détail; plus tard je ferai une visite
+méthodique au trésor, et vous saurez ce que j'y aurai vu.
+
+Le Kremlin sur sa colline m'est apparu de loin comme une ville
+princière, bâtie au milieu de la ville populaire. Ce tyrannique château,
+cet orgueilleux monceau de pierres domine le séjour du commun des hommes
+de toute la hauteur de ses rochers, de ses murs et de ses campaniles, et
+contrairement à ce qui arrive aux monuments d'une dimension ordinaire,
+plus on approche de cette masse indestructible, et plus on est
+émerveillé. Tel que certains ossements d'animaux gigantesques, le
+Kremlin nous prouve l'histoire d'un monde dont nous ne pouvons nous
+empêcher de douter encore, même en en retrouvant les débris. À cette
+création prodigieuse, la force tient lieu de beauté, le caprice
+d'élégance; c'est le rêve d'un tyran, mais c'est puissant, c'est
+effrayant comme la pensée d'un homme qui commande à la pensée d'un
+peuple; il y a là quelque chose de disproportionné: je vois des moyens
+de défense qui supposent des guerres comme il ne s'en fait plus; cette
+architecture n'est pas en rapport avec les besoins de la civilisation
+moderne.
+
+Héritage des temps fabuleux, où le mensonge était roi sans contrôle:
+geôle, palais, sanctuaire; boulevard contre l'étranger, bastille contre
+la nation, appui des tyrans, cachots des peuples: voilà le Kremlin!
+
+Espèce d'Acropolis du Nord, de Panthéon barbare, ce sanctuaire national
+pourrait s'appeler l'Alcazar des Slaves.
+
+Tel fut donc le séjour de prédilection des vieux princes moscovites, et
+pourtant ces redoutables murailles ne suffirent pas encore à calmer
+l'épouvante d'Ivan IV.
+
+La peur d'un homme tout-puissant est ce qu'il y a de plus terrible en ce
+monde, aussi n'approche-t-on du Kremlin qu'en frémissant.
+
+Des tours de toutes les formes: rondes, carrées, à flèches aiguës, des
+beffrois, des donjons, des tourelles, des vedettes, des guérites sur des
+minarets, des clochers de toutes les hauteurs, différant de couleurs, de
+style et de destination; des palais, des dômes, des vigies, des murs
+crénelés, percés; des meurtrières, des mâchicoulis, des remparts, des
+fortifications de toutes sortes, des fantaisies bizarres, des inventions
+incompréhensibles, un kiosque à côté d'une cathédrale; tout annonce le
+désordre et la violence, tout trahit la continuelle surveillance
+nécessaire à la sûreté des êtres singuliers qui se condamnèrent à vivre
+dans ce monde surnaturel. Mais ces innombrables monuments d'orgueil, de
+caprice, de volupté, de gloire, de piété, malgré leur variété apparente
+n'expriment qu'une seule et même pensée qui domine ici partout: la
+guerre soutenue par la peur. Le Kremlin est sans contredit l'oeuvre d'un
+être surhumain, mais d'un être malfaisant. La gloire dans l'esclavage,
+telle est l'allégorie figurée par ce monument satanique, aussi
+extraordinaire en architecture que les visions de saint Jean sont
+extraordinaires en poésie: c'est l'habitation qui convient aux
+personnages de l'Apocalypse.
+
+En vain chaque tourelle a son caractère et son usage particulier, toutes
+ont la même signification: la terreur armée!
+
+Les unes ressemblent à des bonnets de prêtres, d'autres à la gueule d'un
+dragon, d'autres à des glaives renversés: la garde en bas, la pointe en
+haut: d'autres rappellent la forme et jusqu'à la couleur de certains
+fruits exotiques: d'autres encore ont la figure d'une coiffure de Czars
+pointue et ornée de pierreries comme celle du doge de Venise: d'autres
+enfin sont de simples couronnes, et toutes ces espèces de tours revêtues
+de tuiles vernissées; toutes ces coupoles métalliques, tous ces dômes
+émaillés, dorés, azurés, argentés brillent au soleil comme des émaux sur
+une étagère, ou plutôt comme les stalactites colossales des mines de sel
+qu'on voit aux environs de Cracovie. Ces énormes piliers, ces flèches de
+diverses formes, pyramidales, rondes, pointues, mais rappelant toujours
+un peu la figure humaine, dominent la ville et le pays.
+
+À les voir de loin briller dans le ciel, on dirait d'une réunion de
+potentats richement vêtus et décorés des insignes de leur dignité: c'est
+une assemblée d'ancêtres, un conseil de Rois siégeant sur des tombeaux;
+ce sont des spectres qui veillent sur le faîte d'un palais.
+
+Habiter le Kremlin ce n'est pas vivre, c'est se défendre; l'oppression
+crée la révolte, la révolte nécessite les précautions; les précautions
+accroissent le danger, et de cette longue suite d'actions et de
+réactions naît un monstre, le despotisme qui s'est bâti une maison à
+Moscou: le Kremlin! voilà tout. Les géants du monde antédiluvien s'ils
+revenaient sur terre visiter leurs faibles successeurs, pourraient
+encore se loger là.
+
+Tout a un sens symbolique, volontaire ou non, dans l'architecture du
+Kremlin; mais ce qui reste de réel quand vous avez surmonté votre
+première épouvante pour pénétrer au sein de ces sauvages magnificences,
+c'est un amas de cachots pompeusement surnommés palais et cathédrales.
+Les Russes ont beau faire, ils ne sortent pas de prison.
+
+Leur climat lui-même est complice de la tyrannie. Le froid de ce pays ne
+permet pas d'y construire de vastes églises, où les fidèles seraient
+gelés pendant la prière; ici l'esprit n'est point élevé au ciel par la
+pompe de l'architecture religieuse; sous cette zone, l'homme ne peut
+bâtir au bon Dieu que des donjons obscurs. Les sombres cathédrales du
+Kremlin, avec leurs voûtes étroites et leurs épaisses murailles
+ressemblent à des caves, ce sont des prisons peintes comme les palais
+sont des geôles dorées.
+
+Des merveilles de cette effrayante architecture il faut dire ce que les
+voyageurs disent de l'intérieur des Alpes: ce sont de belles horreurs.
+
+_Suite de la lettre vingt-cinquième_.
+
+ Le même jour, au soir.
+
+Mon oeil s'enflamme de plus en plus: je viens de faire appeler un médecin
+qui m'a condamné à rester trois jours dans ma chambre avec un bandeau.
+Heureusement que l'un de mes yeux me reste; je puis m'occuper.
+
+J'ai le projet d'employer ces trois jours de loisir forcé à terminer un
+travail commencé pour vous à Pétersbourg et interrompu par les
+agitations de la vie que je menais dans cette ville. C'est l'aperçu du
+règne d'Ivan IV, le tyran par excellence, et l'âme du Kremlin. Ce n'est
+pas qu'il ait bâti cette forteresse, mais il y est né, il y est mort, il
+y revient, son esprit y demeure.
+
+Le plan en fut conçu et exécuté par son aïeul Ivan III et par des hommes
+de cette trempe; et je veux me servir de ces figures colossales comme de
+miroirs pour vous représenter le Kremlin, qu'il me faut, je le sens,
+renoncer à vous peindre tout simplement; car ici mes paroles ne vont pas
+aux choses. D'ailleurs cette manière détournée de compléter une
+description me paraît neuve, et je la crois sûre; aussi bien j'ai fait
+jusqu'à présent ce qui dépendait de moi pour vous donner l'idée du lieu
+en lui-même, il faut maintenant vous faire l'histoire des hommes qui
+l'habitèrent.
+
+Si de l'arrangement d'une maison nous déduisons le caractère de la
+personne qui l'habite, ne pouvons-nous pas, par une opération d'esprit
+analogue, nous figurer l'aspect des édifices d'après les hommes pour
+lesquels ils furent construits? Nos passions, nos habitudes, notre génie
+sont bien assez puissants pour se graver ineffaçablement jusque sur les
+pierres de nos demeures.
+
+Certes, s'il existe un monument auquel puisse s'appliquer ce procédé de
+l'imagination, c'est le Kremlin...
+
+On voit là l'Europe et l'Asie en présence, et le génie des Grecs du
+Bas-Empire les unit.
+
+À tout prendre, soit que l'on considère cette forteresse sous le rapport
+purement historique, soit qu'on la contemple du point de vue poétique et
+pittoresque, c'est le monument le plus national de la Russie, et, par
+conséquent, le plus intéressant pour les Russes comme pour les
+étrangers.
+
+Je vous l'ai dit, Ivan IV n'a point bâti le Kremlin: ce sanctuaire du
+despotisme fut reconstruit en pierre sous Ivan III, en 1485, par deux
+architectes italiens, Marco et Pietro Antonio, appelés à Moscou par le
+_Grand Prince_[27], qui voulait relever les remparts naguère de bois de
+la forteresse fondée plus anciennement sous Dmitri Donskoï.
+
+Mais si ce palais n'est pas l'oeuvre d'Ivan IV, il est sa pensée. C'est
+par esprit de prophétie que ce grand Roi a élevé le palais du tyran son
+petit-fils. Il y a eu des architectes italiens partout: nulle part ces
+hommes n'ont rien produit qui ressemble à l'oeuvre accomplie par eux à
+Moscou. J'ajoute qu'il y a eu ailleurs des souverains absolus, injustes,
+arbitraires, bizarres, et que pourtant le règne d'aucun de ces monstres
+ne ressemble au règne d'Ivan IV: la même graine germant sous des zones
+et dans des terrains différents produit des plantes du même genre, mais
+de dimensions et d'aspects divers. La terre ne verra pas deux
+chefs-d'oeuvre du despotisme pareils au Kremlin, ni deux nations aussi
+superstitieusement patientes que le fut la nation moscovite sous le
+règne fabuleux de son tyran.
+
+Les suites s'en font encore sentir de nos jours. Si vous m'aviez
+accompagné dans ce voyage, vous découvririez, avec moi, au fond de l'âme
+du peuple russe les inévitables ravages du pouvoir arbitraire poussé à
+ses dernières conséquences; d'abord c'est une indifférence sauvage pour
+la sainteté de la parole, pour la vérité des sentiments, pour la justice
+des actes; puis c'est le mensonge triomphant, le manque de probité, la
+mauvaise foi, la fraude sous toutes les formes; en un mot, le sens moral
+est émoussé.
+
+Il me semble voir une procession de vices sortir par toutes les portes
+du Kremlin pour inonder la Russie.
+
+Pierre Ier disait qu'il faudrait trois juifs pour tromper un Russe; nous
+qui ne sommes pas obligés de ménager nos termes comme un Empereur, nous
+traduisons ce mot ainsi: «Un Russe à lui seul attraperait trois juifs.»
+
+D'autres nations ont supporté l'oppression, la nation russe l'a aimée;
+elle l'aime encore. Ce fanatisme d'obéissance n'est-il pas
+caractéristique? Ici, toutefois, on ne peut nier que cette manie
+populaire ne devienne, par exception, le principe d'actions sublimes.
+Dans ce pays inhumain, si la société a dénaturé l'homme, elle ne l'a pas
+rapetissé: il n'est pas bon, mais il n'est pas mesquin: c'est aussi ce
+qu'on peut dire du Kremlin. Cela ne fait pas plaisir à regarder, mais
+cela fait peur. Ce n'est pas beau, c'est terrible, terrible comme le
+règne d'Ivan IV.
+
+Un tel règne aveugle à jamais l'âme humaine chez la nation qui l'a subi
+patiemment jusqu'au bout: les derniers neveux de ces hommes, stigmatisés
+par les bourreaux, se ressentiront de la prévarication de leurs pères:
+le crime de lèse-humanité dégrade les peuples jusque dans leur postérité
+la plus reculée. Ce crime ne consiste pas seulement à exercer
+l'injustice, mais à la tolérer; un peuple qui, sous prétexte que
+l'obéissance est la première des vertus, lègue la tyrannie à ses neveux,
+méconnaît ses propres intérêts; il fait pis que cela, il manque à ses
+devoirs.
+
+L'aveugle patience des sujets, leur silence, leur fidélité à des maîtres
+insensés sont de mauvaises vertus: la soumission n'est louable, la
+souveraineté vénérable qu'autant qu'elles deviennent des moyens
+d'assurer les droits de l'humanité. Quand le Roi les méconnaît, quand il
+oublie à quelles conditions il est permis à un homme de régner sur ses
+semblables, les citoyens ne relèvent plus que de Dieu, leur maître
+éternel, qui les délie du serment de fidélité au maître temporel.
+
+Voilà des restrictions que les Russes n'ont jamais admises ni comprises;
+pourtant elles sont nécessaires au développement de la vraie
+civilisation; sans elles, il arriverait un moment où l'état social
+deviendrait plus nuisible qu'utile à l'humanité, et les sophistes
+auraient beau jeu pour renvoyer l'homme au fond des bois.
+
+Cependant une telle doctrine, avec quelque modération qu'on l'expose et
+qu'on veuille la mettre en pratique, passe pour séditieuse à
+Pétersbourg, bien qu'elle ne soit que l'application des saintes
+Écritures. Donc, les Russes de nos jours sont les dignes enfants des
+sujets d'Ivan IV. C'est un des motifs qui me décident à vous faire le
+court résumé de ce règne.
+
+En France j'avais oublié cette histoire; mais en Russie on est bien
+forcé de s'en retracer les affreux détails. Ce sera le sujet de ma
+prochaine lettre; ne craignez pas l'ennui: jamais récit ne fut plus
+intéressant, ou du moins plus curieux.
+
+Cet insensé a, pour ainsi dire, dépassé les limites de la sphère où la
+créature a reçu de Dieu, sous le nom de libre arbitre, la permission de
+faire du mal: jamais le bras de l'homme n'a porté si loin. La brutale
+férocité d'Ivan IV fait pâlir les Tibère, les Néron, les Caracalla, les
+Louis XI, les Pierre-le-Cruel, les Richard III, les Henri VIII, enfin
+tous les tyrans anciens et modernes avec leurs juges les plus
+incorruptibles: Tacite à leur tête.
+
+Aussi, avant de vous retracer les détails de ces incroyables excès, je
+sens le besoin de protester de mon exactitude. Je ne citerai rien de
+mémoire; en commençant ce voyage, j'ai rempli ma voiture des livres qui
+m'étaient nécessaires, et la principale source où j'ai puisé, c'est
+Karamsin, auteur qui ne peut être récusé par les Russes, puisqu'on lui
+reproche d'avoir adouci plutôt qu'exagéré les faits défavorables à la
+renommée de sa nation. Une prudence excessive et qui va jusqu'à la
+partialité, tel est le défaut de cet auteur: en Russie le patriotisme
+est toujours entaché de complaisance. Tout écrivain russe est courtisan:
+Karamsin l'était: j'en trouve la preuve dans une petite brochure publiée
+par un autre courtisan, le prince Wiasemski: c'est la description de
+l'incendie du palais d'hiver à Pétersbourg, description qui est écrite
+tout à la louange du souverain, lequel cette fois a mérité les éloges
+qu'on lui adresse. On y trouve le passage suivant:
+
+«Quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux
+souvenir à revendiquer dans ses murs[28]? Nos pères, nos ancêtres,
+toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y
+reçurent des mains du souverain, et au nom de la patrie, les témoignages
+éclatants dus à leurs travaux, à leurs services, à leur valeur. C'est
+ici que Lomonosloff, que Derjavine firent résonner leur lyre nationale,
+que _Karamsin lut les pages de son histoire_ devant un auditoire
+auguste[29]. Ce palais était le palladium (_sic_) des souvenirs de
+toutes nos gloires; c'était le Kremlin de notre histoire moderne.»
+(_Incendie du palais d'hiver à Saint-Pétersbourg_, par le prince
+Wiasemski. Paris, G. A. Dentu, Palais-Royal, galerie vitrée, n° 13, page
+11.)
+
+On peut, on doit donc ajouter foi à Karamsin quand il raconte les
+monstruosités de la vie d'Ivan IV. J'affirme que tous les faits que vous
+lirez dans mon précis, se trouvent racontés avec plus de détails, par
+cet historien, dans son livre intitulé: _Histoire de l'Empire de
+Russie_, par M. de Karamsin, traduite par Jauffret et terminée par M. de
+Divoff, conseiller d'État actuel et chambellan de l'Empereur de Russie;
+onze volumes grand in-8°. Paris, à la galerie de Bossange père, libraire
+de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, rue de Richelieu, n°60, près
+de l'arcade Colbert, 1826.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-SIXIÈME.
+
+Histoire d'Ivan IV.--Citation de la brochure de M. de Tolstoï--Début du
+règne d'Ivan IV.--Effets de sa tyrannie sur les Russes.--Une des causes
+de sa cruauté.--Siége de Kazan.--Prise d'Astrakan.--Comment il traite
+ses anciens amis.--Souvenirs de son enfance.--Changement moral et
+physique.--Ses mariages.--Mensonge inhérent au despotisme.--Ses
+raffinements de cruauté.--Supplices ordonnés et surveillés par
+lui.--Sort de Novgorod.--Jusqu'où vont ses vengeances.--Horloges
+vivantes.--Ironie sanglante.--Abdication.--Ce que font les Russes à
+cette occasion.--Motif secret de la servilité des Russes.--Ivan reprend
+la couronne.--À quelle condition.--La Slobode
+Alexandrowsky.--L'_opritchnina_ ou les élus.--Portrait d'Ivan IV par
+Karamsin.--Divers extraits du même écrivain.--Conséquences de
+l'opritchnina.--Lâcheté d'Ivan IV.--Sa conduite lors de l'incendie de
+Moscou.--Ce qu'il fait de la Livonie.--La Sibérie conquise.--Sympathie
+d'Ivan pour Élisabeth d'Angleterre.--Lettre d'Élisabeth à Ivan.--Projet
+de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine
+d'Angleterre.--Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de
+débauche.--Explication de la servilité des sujets d'Ivan.--Résignation
+religieuse.--Église russe enchaînée.--Quelle est la seule Église
+indépendante.--Le prêtre russe.--Sort qui attend toute Église
+schismatique.--Le prêtre catholique.--Autres extraits de
+Karamsin.--Trait de férocité du grand-duc Constantin.--Ressemblance des
+Russes actuels avec leurs ancêtres.--Encore une citation de Karamsin:
+l'ambassadeur et le supplicié.--Correspondance du Czar avec
+Griasnoï.--La Livonie cédée par Ivan à Batori.--Conséquence de cette
+trahison.--Mort du Czarewitch, le fils du Czar.--Tragédie.--Vocation
+divine.--Puissance de l'âme humaine.--Mort d'Ivan IV.--Son dernier
+crime.--APPENDICE.--Le Kremlin.--Karamsin.--Nouveaux extraits.--Excuses
+au despotisme.--Ce que les Russes devraient penser et dire de
+Karamsin.--Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le coeur de
+l'homme.--Spiritualisme chrétien.--Souvenir que le peuple russe conserve
+d'Ivan IV.--Portrait d'Ivan III par Karamsin.--Ressemblance de
+Pierre-le-Grand avec les Ivan.--Extraits de M. de Ségur.--Conduite du
+Czar Pierre Ier envers son fils.--Supplice de Glébof.--Mort d'Alexis,
+fils du Czar Pierre.
+
+
+ Moscou, ce 11 août 1839.
+
+Si vous n'avez pas fait une étude particulière des annales de la Russie,
+le travail que vous allez lire vous paraîtra le résultat d'une
+combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le résumé de faits
+authentiques.
+
+Mais tout cet amas d'abominations attestées par l'histoire et qu'on lit
+comme des fables n'est pas ce qui donne le plus à penser lorsqu'on se
+retrace le long règne d'Ivan IV. Non, un problème tout à fait insoluble
+pour le philosophe, un éternel sujet de surprise, et de redoutables
+méditations, c'est l'effet produit par cette tyrannie sans seconde sur
+la nation qu'elle a décimée; non-seulement elle ne révolte pas les
+populations, elle les attache. Cette circonstance me paraît jeter un
+jour nouveau sur les mystères du coeur humain.
+
+Ivan IV, encore enfant, monte sur le trône en 1533; couronné à 17 ans,
+le 16 janvier 1546, il est mort dans son lit au Kremlin, après un règne
+de 51 ans, le 18 janvier 1584, à 64 ans, et il a été pleuré par sa
+nation tout entière, sans excepter les enfants de ses victimes. On ne
+sait si les mères moscovites l'ont pleuré; c'est ce dont il est permis
+de douter, grâce au silence des annalistes sur ce point.
+
+Sous les mauvais régimes, les femmes se dénaturent moins complétement
+que les hommes; ceux-ci participant seuls aux actes du gouvernement, il
+arrive nécessairement que les préjugés sociaux en circulation dans
+chaque siècle et dans chaque pays ont prise sur eux plus que sur elles.
+Quoi qu'il en soit, il faut bien le dire, ce règne monstrueux a fasciné
+la Russie au point de lui faire trouver jusque dans le pouvoir effronté
+des princes qui la gouvernent, un objet d'admiration; l'obéissance
+politique est devenue pour les Russes un culte, une religion[30]. Ce
+n'est que chez ce peuple, du moins je le crois, qu'on a vu les martyrs
+en adoration devant les bourreaux!... Rome est-elle tombée aux pieds de
+Tibère et de Néron pour les supplier de ne point abdiquer le pouvoir
+absolu et de continuer à la brûler, à la piller, à se baigner
+tranquillement dans son sang, à déshonorer ses enfants? C'est ce que
+vous verrez faire aux Moscovites au milieu du règne et au plus fort de
+la tyrannie d'Ivan IV.
+
+Il voudra se retirer; mais les Russes luttant de ruse avec leur maître,
+le supplieront de continuer à les gouverner selon son humeur. Ainsi
+justifié, ainsi garanti, le tyran recommencera le cours de ses
+exécutions. Pour lui, régner c'est tuer, il tue par peur et par devoir,
+et cette trop simple charte est confirmée par l'assentiment de la Russie
+tout entière; et par les regrets et les pleurs de la nation à la mort du
+tyran!!!... Ivan, lorsqu'il se décide comme Néron à secouer le joug de
+la gloire et de la vertu pour régner uniquement par la terreur, ne se
+borne pas à des recherches de cruauté inconnues avant et après lui, il
+accable encore d'invectives les malheureux objets de ses fureurs; il est
+ingénieux, il est comique dans l'atrocité: l'horrible et le burlesque
+récréent à la fois son esprit satirique et impitoyable. Il perce les
+coeurs par des paroles sarcastiques en même temps qu'il déchire lui-même
+les corps, et dans l'oeuvre infernale accomplie par lui contre ses
+semblables que son orgueil inquiet prend pour autant d'ennemis, le
+raffinement des paroles surpasse la barbarie des actes.
+
+Ceci ne veut pas dire qu'il n'ait point renchéri en fait de supplices
+sur toutes les manières inventées avant lui de faire souffrir les corps
+et de prolonger la douleur; son gouvernement est le règne de la torture.
+
+L'imagination refuse de croire à la durée d'un tel phénomène moral et
+politique. Je viens de le dire, et il est à propos de le répéter: Ivan
+IV commence, comme le fils d'Agrippine, par la vertu et par ce qui
+commande plus encore peut-être l'amour d'une nation ambitieuse et vaine:
+par les conquêtes. À cette époque de sa vie, faisant taire les appétits
+grossiers et les terreurs brutales qu'il avait manifestés dès son
+enfance, il se soumet à la direction d'amis sages et sévères.
+
+De pieux conseillers, de prudents directeurs font du début de ce règne
+une des époques les plus brillantes et les plus heureuses des annales
+moscovites; mais le début fut court auprès du reste et la métamorphose
+prompte, terrible et complète.
+
+Kazan, ce redoutable boulevard de l'islamisme en Asie tombe en 1552,
+après un siége mémorable, sous les coups du jeune Czar; l'énergie que ce
+prince déploie paraît surprenante même aux yeux d'hommes à demi
+barbares. Il défend ses plans de campagne avec une opiniâtreté de
+courage et une sagacité d'esprit qui terrasse les plus vieux capitaines
+et finit par commander leur admiration.
+
+À son début dans la carrière des armes, l'audace de ses entreprises eût
+fait paraître pusillanime tout courage prudent, mais bientôt vous le
+verrez aussi lâche, aussi rampant qu'il fut téméraire; il devient
+pusillanime en même temps que cruel: c'est que chez lui comme chez
+presque tous les monstres, la cruauté avait sa principale racine dans la
+peur. Il s'est souvenu toute sa vie de ce qu'il a souffert dans son
+enfance: le despotisme des boyards, leurs dissensions avaient menacé ses
+jours à l'époque où la force lui manquait pour les défendre: on dirait
+que la virilité ne lui apporta d'autre désir que celui de se venger de
+l'imbécillité du premier âge.
+
+Mais s'il y a un fait profondément moral dans l'histoire de la terrible
+vie de cet homme, c'est qu'il perd l'audace en perdant la vertu.
+
+Serait-il vrai que Dieu, lorsqu'il fit le coeur de l'homme, lui eût dit:
+Tu ne seras brave qu'autant que tu seras humain?
+
+S'il en était ainsi et si de trop nombreux et de trop célèbres exemples
+ne démentaient cette règle désirable, la foi nous deviendrait trop
+facile: nous verrions Dieu face à face dans les destinées de ses
+créatures les mieux douées, comme nous le voyons à découvert dans la vie
+d'un Ivan IV. Dieu soit loué, ce prince dont l'histoire ainsi que le
+caractère contrastent d'une manière frappante avec les autres
+caractères, se montre courageux comme un lion tant qu'il est généreux,
+il devient poltron comme un esclave dès qu'il est sans pitié. Cette
+leçon, bien qu'elle fasse exception dans les annales du genre humain, me
+paraît précieuse et consolante; et je me félicite de la recueillir au
+fond de cette épouvantable histoire.
+
+Grâce à la persévérance du jeune héros, blâmée alors par tout son
+conseil, Astrakan subit le sort de Kazan. La Russie, délivrée du
+voisinage de ses anciens maîtres, les Tatars, jette des cris
+d'allégresse; mais ce peuple de subalternes, qui ne sait échapper à un
+joug que pour passer sous un autre, idolâtre son jeune souverain avec
+l'orgueil et la timidité de l'affranchi.
+
+Le Czar fatigué se repose et s'arrête au milieu de sa gloire, il
+s'ennuie de ses vertus bénies, il succombe sous le poids des lauriers et
+des palmes, et renonce pour jamais à poursuivre sa sainte carrière. Il
+aime mieux se méfier de tous et punir ses amis de la peur qu'ils lui
+inspirent, que d'écouter de sages conseils. Mais sa folie est dans le
+coeur; elle ne gagne pas la tête. Car, au milieu des actions les plus
+déraisonnables, ses discours sont pleins de sens, ses lettres de
+logique; leur style incisif peint la malignité de son âme, mais il fait
+honneur à la pénétration, à la lucidité de son esprit.
+
+Ses anciens conseillers sont les premiers en butte à ses coups; ils lui
+apparaissent comme des traîtres, ou, ce qui est synonyme à ses yeux,
+comme des maîtres. Il condamne à l'exil, à la mort ces criminels de
+lèse-autocratie, qui s'avisèrent pendant longtemps de se croire plus
+sages que leur maître; et l'arrêt paraît équitable aux yeux de la
+nation. C'était aux avis de ces hommes incorruptibles qu'il avait dû sa
+gloire; il ne peut supporter le poids de la reconnaissance qu'il leur
+doit, et de peur de leur paraître ingrat, il les tue... Une fureur
+sauvage se réveille alors en lui; le souvenir toujours présent des
+dissensions et des violences des grands qui se disputèrent la garde de
+son berceau, lui montre partout des traîtres et des conspirateurs.
+
+L'idolâtrie de lui-même, appliquée dans toutes ses conséquences au
+gouvernement de l'État, tel est le code des justices du Czar, confirmé
+par l'assentiment de la Russie entière. Malgré ses forfaits, Ivan IV est
+à Moscou l'élu de la nation; ailleurs on l'eût regardé comme un monstre
+vomi par l'enfer. Las de mentir, il pousse le cynisme de la tyrannie au
+point de se dispenser de la dissimulation, de cette précaution des
+tyrans vulgaires. Il se montre simplement féroce; et pour n'avoir plus à
+rougir des vertus des autres, il abandonne les derniers de ses austères
+amis aux vengeances de favoris plus indulgents.
+
+Alors s'établit entre le Czar et ses satellites une émulation de crime
+qui fait frémir; et... (ici Dieu se dévoile encore dans cette histoire
+presque surnaturelle) de même que sa vie morale se partage en deux
+époques, son aspect physique change avant l'âge: beau dans sa première
+jeunesse, il devient hideux quand il est criminel.
+
+Il perd une épouse accomplie; il en reprend une autre aussi sanguinaire
+que lui; celle-ci meurt encore. Il se remarie au grand scandale de
+l'Église grecque, qui ne permet pas les troisièmes noces; il se remarie
+ainsi, cinq, six et sept fois!!!... On ignore le nombre exact de ses
+mariages. Il répudie, il tue, il oublie ses femmes, aucune ne résiste
+longtemps à ses caresses ni à ses fureurs; et malgré son indifférence
+affichée pour les objets de ses anciennes amours, il s'applique à venger
+leur mort avec une rage scrupuleuse, qui à chaque veuvage du souverain,
+répand l'épouvante dans l'Empire. Cependant, le plus souvent, cette mort
+qui servait de prétexte à tant d'exécutions, avait été causée ou
+commandée par le Czar lui-même. Ses deuils ne sont pour lui qu'une
+occasion de verser du sang et de faire pleurer les autres.
+
+Il fait dire en tous lieux que la pieuse Czarine, que la belle Czarine,
+que l'infortunée Czarine a été empoisonnée par les ministres, par les
+conseillers du Czar, ou par les boyards dont il veut se défaire.
+
+Ne le voyez-vous pas, c'est en vain qu'il a voulu jeter le masque; il
+ment par habitude, si ce n'est par nécessité, tant le mensonge est
+inhérent à la tyrannie! C'est l'aliment des âmes qui se dégradent et des
+gouvernements dont on outre le principe; comme la vérité est la
+nourriture des âmes qui se régénèrent et des sociétés raisonnablement
+organisées.
+
+Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouvées d'avance; quiconque est
+atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent
+autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les
+condamnés. Sa cruauté approfondie a découvert l'art de leur faire
+désirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de
+la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse,
+et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin
+autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde à
+ses sujets.
+
+Il faut cependant vous décrire, une fois pour toutes, quelques-uns des
+raffinements de cruauté inventés par lui contre les soi-disant coupables
+qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les
+arrose d'eau glacée sur le reste du corps: il les fait écorcher vifs _en
+sa présence_; puis il fait lacérer par lanières leurs chairs mises à nu
+et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs
+convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achève de sa
+main à coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de
+clémence comme une faiblesse, il ménage aussi longtemps que possible le
+coeur et la tête, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dépèce
+les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter
+un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de cette
+misérable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en présence
+des victimes à demi hachées.
+
+On soutient les torses palpitants avec des soins, avec une science, une
+intelligence atroces afin de les forcer d'assister plus longtemps à
+cette curée humaine dont ils font les frais, et où le Czar le dispute au
+tigre en férocité...
+
+Il lasse les bourreaux; les prêtres ne peuvent suffire aux enterrements.
+Novgorod-la-Grande sera choisie pour servir d'exemple à la colère du
+monstre. La ville en masse, accusée de trahison en faveur des Polonais,
+mais coupable surtout d'avoir été longtemps indépendante et glorieuse,
+est empestée à dessein par la multitude des exécutions arbitraires qui
+ont lieu dans ses murs ensanglantés; les eaux du Volkof se corrompent
+sous les cadavres restés sans sépulture autour des remparts de la ville
+condamnée, et, comme si la mort par les supplices n'était pas assez
+prompte au gré du tyran, une épidémie factice rivalise avec les
+échafauds pour décimer plus vite les populations et pour assouvir la
+rage du _Père_, nom d'affection, ou plutôt titre que les Russes donnent
+machinalement à leurs tout-puissants et bien-aimés souverains quels
+qu'ils soient.
+
+Sous ce règne insensé nul homme ne suit le cours naturel de sa vie, nul
+n'atteint le terme probable de son existence: l'impiété humaine anticipe
+sur la prérogative divine: la mort elle-même, la mort, réduite à la
+condition de valet de bourreau, perd de son prestige en proportion de ce
+que la vie perd de son prix. Le tyran a détrôné l'ange, et la terre,
+baignée de pleurs et de sang, voit avec résignation le ministre des
+justices de Dieu marcher docilement à la suite des sicaires du prince.
+Sous le Czar, la mort devient esclave d'un homme. Ce tout-puissant
+insensé a enrégimenté la peste, qui dépeuple, avec la soumission d'un
+caporal, des pays entiers dévoués à la désolation par le caprice d'un
+prince. La joie de cet homme est le désespoir des autres, son pouvoir,
+l'extermination, sa vie, la guerre sans gloire, la guerre en pleine
+paix, la guerre à des créatures privées de défense, nues, sans volonté,
+et que Dieu avait mises sous sa protection sacrée; sa loi, la haine du
+genre humain, sa passion, la peur; la peur double: celle qu'il ressent
+et celle qu'il fait sentir.
+
+Quand il se venge, il poursuit le cours de ses _justices_ jusqu'au
+dernier degré de parenté; exterminant des familles entières, jeunes
+filles, vieillards, femmes grosses et petits enfants; il ne se borne
+pas, comme les tyrans vulgaires, à frapper simplement quelques familles,
+quelques individus suspects: on le voit singeant le Dieu des juifs, tuer
+jusqu'à des provinces sans y faire grâce à personne; tout y passe, tout
+ce qui a eu vie disparaît: tout, jusqu'aux animaux, jusqu'aux poissons
+qu'il empoisonne dans les lacs, dans les rivières; le croirez-vous? il
+oblige des fils à faire l'office de bourreaux... contre leurs pères!...
+et il s'en trouve qui obéissent!!!... L'homme peut donc porter l'amour
+de la vie au point de tuer, de peur de la perdre, l'être à qui il la
+doit?
+
+Se servant de corps humains pour horloges, Ivan invente des poisons à
+heure fixe, et parvient à marquer avec une régularité satisfaisante les
+moindres divisions de son temps par la mort de ses sujets, échelonnés
+avec art de minute en minute sur le chemin du tombeau qu'il tient sans
+cesse ouvert pour eux; la précision la plus scrupuleuse préside à ce
+divertissement infernal. Infernal n'est-il pas le mot propre? l'homme à
+lui seul inventerait-il de telles voluptés? oserait-il surtout profaner
+le saint nom de justice en l'appliquant à ce jeu impie?
+
+Le monstre assiste lui-même à tous les supplices qu'il commande: la
+vapeur du sang l'enivre sans le saturer; il n'est jamais plus allègre
+que lorsqu'il a vu mourir et fait souffrir beaucoup de malheureux.
+
+Il se fait un divertissement, que dis-je, un devoir d'insulter à leur
+martyre, et le tranchant de sa parole moqueuse est plus acéré que le fer
+de ses poignards.
+
+Eh bien! devant ce spectacle, la Russie reste muette!!... Mais non,
+bientôt vous la verrez s'émouvoir; elle va protester. Gardez-vous de
+croire que ce soit en faveur de l'humanité outragée; elle proteste
+contre le malheur de perdre un prince qui la gouverne de la manière que
+vous venez de voir.
+
+Le monstre, après avoir donné tant de gages de férocité, devait être
+connu de son peuple; il l'était!... Tout à coup, soit pour s'amuser à
+mesurer la longanimité des Russes, soit repentir chrétien... (il
+affectait du respect pour les choses saintes; l'hypocrisie même a pu se
+changer en dévotion vraie à certains moments d'une vie toute
+surnaturelle, car la grâce, cette manne des esprits, ce poison céleste
+pénètre par intervalles dans le coeur des plus grands criminels, tant que
+la mort n'a pas consommé leur réprobation)... soit donc repentir
+chrétien, soit peur, soit caprice, soit fatigue, soit ruse, un jour il
+dépose son sceptre, c'est-à-dire sa hache, et jette sa couronne à terre.
+Alors, mais alors seulement dans tout le cours de ce long règne,
+l'Empire s'émeut: la nation menacée de délivrance se réveille comme en
+sursaut: les Russes, jusque-là témoins muets, instruments passifs de
+tant d'horreurs, retrouvent la voix, et cette voix, du peuple qui
+prétend être la voix de Dieu, s'élève tout à coup pour déplorer la perte
+d'un tel tyran!... Peut-être doutait-on de sa bonne foi, on craignait à
+juste titre ses vengeances, si l'on eût accepté sa feinte abdication:
+qui sait si tout cet amour pour le prince n'avait pas sa source dans la
+terreur qu'inspirait le tyran; les Russes ont raffiné la peur en lui
+donnant l'amour pour masque.
+
+Moscou est menacé d'invasion (le pénitent avait bien choisi son temps);
+on craint l'anarchie, autrement dit, les Russes prévoient le moment où,
+ne pouvant se garantir de la liberté, ils seront exposés à penser, à
+vouloir par et pour eux-mêmes, à se montrer hommes, et, qui pis est,
+citoyens: ce qui ferait le bonheur d'un autre peuple exaspère celui-ci.
+Bref, la Russie aux abois, énervée par sa longue incurie, tombe éperdue
+aux pieds d'Ivan, qu'elle redoute moins qu'elle ne se craint elle-même;
+elle implore ce maître indispensable, ramasse sa couronne et son sceptre
+ensanglantés, les lui rend, et lui demande pour unique faveur la
+permission de reprendre le joug de fer qu'elle ne se lassera jamais de
+porter.
+
+Si c'est de l'humilité, elle va trop loin, même pour des chrétiens; si
+c'est de la lâcheté, elle est impardonnable; si c'est du patriotisme, il
+est impie. Que l'homme brise son orgueil, il fait bien; qu'il aime
+l'esclavage, il fait mal; la religion humilie, l'esclavage avilit; il y
+a entre eux la différence de la sainteté à la brutalité.
+
+Quoi qu'il en soit, les Russes étouffant le cri de leur conscience
+croient au prince plus qu'à Dieu; aussi se font-ils une vertu de
+sacrifier tout au salut de l'Empire;... détestable Empire que celui dont
+l'existence ne pourrait se perpétuer qu'au mépris de la dignité
+humaine!!!... Aveuglés par leur idolâtrie monarchique, à genoux devant
+l'idole politique qu'ils se sont faite, les Russes, ceux de notre siècle
+aussi bien que ceux du siècle d'Ivan, oublient que le respect pour la
+justice, que le culte de la vérité importent plus à tous les hommes, y
+compris les Slaves, que le sort de la Russie.
+
+Ici m'apparaît encore une fois, dans ce drame aux formes antiques,
+l'intervention d'un pouvoir surnaturel. On se demande en frémissant quel
+est l'avenir réservé par la Providence à une société qui paie à ce prix
+la prolongation de sa vie.
+
+J'ai trop souvent lieu de vous le faire remarquer, un nouvel Empire
+romain couve en Russie sous les cendres de l'Empire grec. La peur seule
+n'inspire pas tant de patience. Non, croyez-en mon instinct, il est une
+passion que les Russes comprennent comme aucun peuple ne l'a comprise
+depuis les Romains: c'est l'ambition. L'ambition leur fait sacrifier
+tout, absolument tout, comme Bonaparte, à la nécessité d'être.
+
+C'est cette loi souveraine qui soumet une nation à un Ivan IV: un tigre
+pour Dieu plutôt que l'anéantissement de l'Empire: telle fut la
+politique russe sous ce règne qui a fait la Russie, et qui m'épouvante
+bien plus encore par la longanimité des victimes que par la frénésie du
+tyran; politique d'instinct ou de calcul, peu m'importe!... Ce qui
+m'importe, et ce que je vois avec terreur, c'est qu'elle se perpétue
+tout en se modifiant d'après les circonstances, et qu'aujourd'hui encore
+elle produirait les mêmes effets sous un règne semblable, s'il était
+donné à la terre de faire naître deux fois un Ivan IV.
+
+Admirez donc ce tableau unique dans l'histoire du monde: les Russes,
+avec le courage et la bassesse des hommes qui veulent posséder la terre,
+pleurent aux pieds d'Ivan pour qu'il continue de les gouverner... vous
+savez comment, et pour qu'il leur conserve ce qui ferait haïr la société
+à tout peuple qui ne serait pas enivré du pressentiment fanatique de sa
+gloire à venir.
+
+Tous jurent, les grands, les petits, les boyards, les marchands, les
+castes et les individus, en un mot, la nation entière jure avec larmes,
+avec amour de se soumettre à tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas à
+elle-même: ce comble d'infortune est le seul revers que les Russes, dans
+leur ignoble patriotisme, ne puissent envisager de sang-froid, attendu
+que l'inévitable désordre qui en résulterait détruirait leur empire
+d'esclaves. L'ignominie, poussée à ce degré, approche du sublime, c'est
+de la vertu: elle perpétue l'État... mais quel État, bon Dieu!... Le
+moyen déshonore le but!
+
+Cependant la bête féroce attendrie prend en pitié les animaux dont elle
+fit longtemps sa pâture, elle promet au troupeau de recommencer à le
+décimer, elle reprend le pouvoir sans concessions, au contraire, à des
+conditions absurdes, et toutes à l'avantage de son orgueil et de sa
+fureur; encore les fait-elle accepter comme des faveurs à ce peuple
+exalté pour la soumission autant que d'autres sont fanatiques de
+liberté, à ce peuple altéré de son propre sang, et qui veut qu'on le tue
+pour amuser son maître; car il s'inquiète, il tremble dès qu'il respire
+en paix.
+
+À dater de ce moment s'organise une tyrannie méthodique, et pourtant si
+violente, que les annales du genre humain n'offrent rien de semblable,
+vu qu'il y a autant de démence à la subir qu'à l'exercer. Prince et
+nation, à cette époque, tout l'Empire devient frénétique: mais les
+suites de l'accès durent encore.
+
+Le redoutable Kremlin, avec tous ses prestiges, avec ses portes de fer,
+ses souterrains fabuleux, ses inaccessibles remparts élevés jusqu'au
+ciel, ses mâchicoulis, ses créneaux, paraît un asile trop faiblement
+défendu à l'insensé monarque qui veut exterminer la moitié de son peuple
+pour pouvoir gouverner l'autre en paix. Dans ce coeur qui se pervertit
+lui-même à force de terreur et de cruauté, où le mal et l'effroi qu'il
+engendre font chaque jour de nouveaux ravages, une inexplicable
+défiance, car elle est sans motif apparent, ou du moins positif, s'allie
+à une atrocité sans but; ainsi la lâcheté la plus honteuse plaide en
+faveur de la férocité la plus aveugle. Nouveau Nabuchodonosor, le Roi
+est changé en tigre.
+
+Il se retire d'abord dans un palais voisin du Kremlin, et qu'il fait
+fortifier comme une citadelle, puis dans _une solitude_: la Slobode
+Alexandrowsky. Ce lieu devient sa résidence habituelle. C'est là que
+parmi les plus débauchés, les plus perdus de ses esclaves, il se choisit
+pour garde une troupe d'élite, composée de mille hommes, qu'il appelle
+les élus: _opritchnina_. À cette légion infernale il livre, pendant sept
+années consécutives, la fortune, la vie du peuple russe: je dirais son
+honneur, si ce mot pouvait avoir un sens chez des hommes qu'il fallait
+bâillonner pour les gouverner à leur gré.
+
+Voici comment Karamsin, tome IX, page 96, nous peint Ivan IV, en l'année
+1565, dix-neuf ans après son couronnement:
+
+«Ce prince, dit-il, grand, bien fait, avait les épaules hautes, les bras
+musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches,
+le nez aquilin; de petits yeux gris, mais brillants, pleins de feu, et
+au total, une physionomie qui avait eu autrefois de l'agrément. À cette
+époque, il était tellement changé qu'à peine on pouvait le reconnaître.
+Une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés. Il avait l'oeil
+éteint, il était presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques
+poils à la barbe, inexplicable effet de la fureur qui dévorait son âme!
+Après une nouvelle énumération des fautes commises par les boyards, il
+répéta son consentement à garder la couronne, s'étendit longuement sur
+l'obligation imposée aux princes de maintenir la tranquillité dans leurs
+États, et de prendre à cet effet toutes les mesures qu'ils jugent
+convenables; _sur le néant de la vie humaine_, la nécessité de porter
+ses regards au delà du tombeau; enfin il proposa l'établissement de
+l'_opritchnina_, nom jusqu'alors inconnu. Les résultats de cet
+établissement firent de nouveau trembler la Russie.
+
+ * * * * *
+
+Le Czar annonça qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les
+gentilshommes et les enfants boyards[34], et qu'il leur donnerait, dans
+ses districts, des fiefs dont les propriétaires actuels seraient
+transférés dans d'autres lieux.
+
+«Il s'empara, dans Moscou même, de plusieurs rues, d'où il fallut
+chasser les gentilshommes et employés qui ne se trouvaient pas inscrits
+dans le millier du Czar. [...] Comme s'il eût pris en haine les augustes
+souvenirs du Kremlin et les tombeaux de ses ancêtres, il ne voulut pas
+habiter le magnifique palais d'Ivan III; en dehors des murs du Kremlin,
+il en fit construire un nouveau, entouré de remparts élevés, ainsi
+qu'une forteresse. Cette partie de la Russie et de Moscou, ce _millier_
+du Czar, cette cour nouvelle, formèrent ensemble une propriété
+particulière d'Ivan IV, placée sous sa dépendance immédiate, et reçut le
+nom d'_opritchnina_.»
+
+Plus loin, pages 99 et suivantes, même tome, on voit recommencer les
+supplices des boyards, c'est-à-dire le règne d'Ivan IV.
+
+«Le 4 février, Moscou vit remplir les conditions annoncées par le Czar
+au clergé, ainsi qu'aux boyards, dans le bourg d'Alexandrowsky. On
+commença les exécutions des prétendus traîtres accusés d'avoir conspiré,
+avec Kourbsky, contre les jours du monarque, de la Czarine Anastasie et
+de ses enfants. La première victime fut le célèbre Voiëvode, prince
+Alexandre Gorbati-Schouïsky, descendant de saint Vladimir, de
+Vsevolod-le-Grand et des anciens princes de Souzdal. Cet homme, d'un
+_génie profond_, militaire habile, animé d'une égale ardeur pour la
+religion et la patrie, qui avait enfin puissamment contribué à la
+réduction du royaume de Kazan, fut condamné à mort, ainsi que son fils
+Pierre, jeune homme de dix-sept ans[35]. Ils se rendirent tous deux au
+lieu du supplice avec calme et dignité, sans frayeur, et se tenant par
+la main; afin de ne pas être témoin de la mort de l'auteur de ses jours,
+le jeune Pierre présenta le premier sa tête au glaive; mais son père le
+fit reculer en disant avec émotion: «_Non, mon fils, que je ne te voie
+pas mourir_.» Le jeune homme lui cède le pas, et aussitôt la tête du
+prince est détachée du corps; son fils la prend entre ses mains, la
+couvre de baisers, et levant les yeux au ciel, il se livre d'un air
+serein entre les mains du bourreau. Le beau-frère de Gorbati, prince
+Khovrin, Grec d'origine; le grand officier Golovin, le prince Soukhoï
+Kachin, grand échanson, le prince Pierre Gorensky furent décapités le
+même jour. Le prince Sheviref fut empalé. On rapporte que cet infortuné
+supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances, mais que
+soutenu par la religion, il les oubliait pour chanter le cantique de
+Jésus. Les deux boyards, princes Kourakin et Nemoï furent contraints
+d'embrasser l'état monastique: un grand nombre de gentilshommes et
+d'enfants boyards virent leurs biens confisqués, d'autres furent
+exilés...»
+
+À la page 103, même tome, Karamsin nous décrit la manière dont le Czar
+formait sa nouvelle garde, qui ne fut pas longtemps restreinte au nombre
+de mille, annoncé d'abord, ni choisie parmi les classes élevées de la
+société.
+
+«On amenait, dit-il, des jeunes gens dans lesquels on ne recherchait pas
+la distinction du mérite, mais une certaine audace, cités par leurs
+débauches, et une corruption qui les rendait propres à tout
+entreprendre; Ivan leur adressait des questions sur leur naissance,
+leurs amis, leurs protecteurs. On exigeait surtout qu'ils n'eussent
+aucune espèce de liaison avec les grands boyards: l'obscurité, la
+bassesse même de l'extraction était un titre d'adoption. Le Czar porta
+leur nombre jusqu'à six mille hommes, qui lui prêtèrent serment de le
+servir envers et contre tous; de dénoncer les traîtres, de n'avoir
+aucune relation avec les citoyens _de la commune_, c'est-à-dire avec
+tout ce qui n'était pas inscrit dans la légion des élus[36], de ne
+connaître ni parenté ni famille lorsqu'il s'agirait du souverain. En
+récompense leur Czar leur abandonna, non-seulement les terres, mais
+encore les maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires,
+qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion, de
+sorte qu'un grand nombre d'entre eux, hommes distingués par leurs
+services, couverts d'honorables blessures, se trouvèrent dans la cruelle
+nécessité de partir à pied, pendant l'hiver, avec leurs femmes et leurs
+enfants pour d'autres domaines éloignés et déserts, etc., etc., etc.»
+
+C'est encore dans Karamsin qu'il faut lire les résultats de cette
+institution infernale. Mais les développements dont l'histoire appuie
+son récit ne peuvent trouver place dans un cadre aussi resserré que
+celui-ci.
+
+Une fois cette horde lâchée contre le pays, on ne voit partout que
+rapines, qu'assassinats; les villes sont pillées par les nouveaux
+privilégiés de la tyrannie, et toujours impunément. Les marchands, les
+boyards avec leurs paysans, les bourgeois, enfin tout ce qui n'est pas
+des _élus_ appartient aux _élus_. Cette garde terrible est comme un seul
+homme dont l'Empereur est l'âme.
+
+Des tournées nocturnes se font dans Moscou et aux environs au profit des
+pillards; le mérite, la naissance, la fortune, la beauté, tous les
+genres d'avantages nuisent à qui les possède: les femmes, les filles qui
+sont belles et qui ont le malheur de passer pour vertueuses, sont
+enlevées afin de servir de jouets à la brutalité des favoris du Czar. Ce
+prince retient les malheureuses dans son repaire; puis quand il est las
+de les y voir, on renvoie à leurs époux, à leur famille celles qu'on n'a
+pas fait périr dans l'ombre par des supplices inventés tout exprès pour
+elles. Ces femmes échappées aux griffes des tigres reviennent mourir de
+honte dans leurs foyers déshonorés.
+
+C'est peu; l'instigateur de tant d'abominations, le Czar veut que ses
+propres fils prennent part aux orgies du crime; par ce raffinement de
+tyrannie, il ôte jusqu'à l'avenir à ses stupides sujets.
+
+Espérer en un règne meilleur ce serait conspirer contre le souverain
+actuel. Peut-être aussi craindrait-il de trouver un censeur dans un fils
+moins impur, moins dégradé qu'il ne l'est lui-même. D'ailleurs...
+faut-il sonder la profondeur de cet abîme de corruption? Ivan trouve de
+la volupté à pervertir: c'est une autre espèce de mort. En perdant l'âme
+il se repose de la fatigue de tuer le corps, mais il continue de
+détruire. Tel est son délassement.
+
+Dans la conduite des affaires, la vie de ce monstre est un mélange
+inexplicable d'énergie et de lâcheté. Il menace ses ennemis tant qu'il
+se croit le plus fort; vaincu, il pleure, il prie; il rampe, il se
+déshonore, il déshonore son pays, son peuple, et toujours sans éprouver
+de résistance!!! La honte, ce dernier châtiment des nations qui se
+manquent à elles-mêmes, ne dessille pas les yeux des Russes!...
+
+Le khan de Crimée brûle Moscou, le Czar fuit: il revient quand sa
+capitale est un tas de cendres; sa présence produit plus de terreur
+parmi ce reste d'habitants que n'en avait causé celle de l'ennemi.
+N'importe, pas un murmure ne rappelle au monarque qu'il est homme et
+qu'il a failli en abandonnant son poste de Roi.
+
+Les Polonais, les Suédois éprouvent tour à tour les excès de son
+arrogance et de sa lâcheté. Dans les négociations avec le khan de
+Crimée, il s'abaisse au point d'offrir aux Tatars Kazan et Astrakan,
+qu'il leur avait arrachés jadis avec tant de gloire. Il se joue de la
+gloire comme de tout.
+
+Plus tard on le verra livrer à Étienne Batori la Livonie, ce prix du
+sang, ce but des efforts de sa nation pendant des guerres de plusieurs
+siècles; mais malgré les trahisons réitérées de son chef, la Russie,
+infatigable dans la servilité, ne se dégoûte pas un instant d'une
+obéissance aussi onéreuse qu'avilissante; l'héroïsme eût coûté moins
+cher à cette nation acharnée contre elle-même. De nos jours encore,
+Karamsin se croit obligé d'adoucir en ces termes l'indignation que
+devrait inspirer à tous les Russes la déshonorante conduite de leur
+chef:
+
+«Nous avons déjà fait mention des institutions militaires de ce règne:
+Jean, dont la _lâcheté_ sur le champ de bataille _couvrait de honte_ les
+drapeaux de la patrie, lui laissa cependant une armée mieux disciplinée
+et beaucoup plus nombreuse qu'elle n'en avait jamais eu jusqu'alors.»
+Tom. IX, page 567. Ceci est un fait; mais comment n'y pas ajouter un mot
+pour protester en faveur de l'humanité et de la gloire nationale.
+
+C'est sous ce règne que la Sibérie fut pour ainsi dire découverte et
+qu'elle fut conquise par d'héroïques aventuriers moscovites. Il était
+dans la destinée d'Ivan IV de léguer à ses successeurs ce moyen de
+tyrannie.
+
+Ivan ressent pour Élisabeth d'Angleterre une sympathie qui tient de
+l'instinct; les deux tigres se devinent, ils se reconnaissent de loin;
+les affinités de leur nature agissent malgré la différence des
+situations qui explique celle des actes. Ivan IV est un tigre en
+liberté, Élisabeth un tigre en cage.
+
+Toujours en proie à des terreurs imaginaires, le tyran moscovite écrit à
+la cruelle fille de Henri VIII, à la triomphante rivale de Marie Stuart
+pour lui demander un asile dans ses États en cas de revers de fortune.
+Celle-ci lui répond une lettre détaillée et pleine de tendresse.
+Karamsin ne cite textuellement que des parties de cette lettre: je
+traduis littéralement les passages anglais qu'il nous donne; l'original
+est conservé, dit-il, dans les archives de la Russie.
+
+«Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre frère Empereur et
+grand-duc Ivan Vassili, souverain de toute la Russie.
+
+«Si à une époque il arrive que vous soyez par quelque circonstance
+casuelle, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque hostilité
+étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez venir dans
+notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre épouse, et que vos
+enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous
+traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient à un si grand
+prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux
+que vous amènerez à votre suite. Et il vous sera loisible de pratiquer
+votre religion chrétienne en la manière que vous aimerez le mieux, car
+nous n'avons pas la pensée d'essayer de rien faire pour offenser Votre
+Majesté ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de
+la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa
+foi par violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que
+vous habiterez _à vos propres frais_ aussi longtemps que vous voudrez
+bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la
+parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous la Reine Élisabeth,
+nous souscrivons cette lettre de notre propre main en présence de notre
+noblesse et conseil:
+
+«Nicolas Bacon chevalier, (le père du célèbre philosophe), grand
+chancelier de notre royaume d'Angleterre, William lord Parr, marquis de
+Northampton, chevalier de la Jarretière, Henri comte d'Arundell,
+chevalier dudit ordre, Robert Dudley lord Debigh, comte de Leicester,
+grand écuyer et chevalier de la Jarretière. Suivent encore quelques noms
+dont le dernier est Cecil, chevalier, premier secrétaire.»
+
+Dans la conclusion, la Reine ajoute ces lignes: «Promettant que nous
+unirons nos forces pour combattre ensemble nos ennemis communs, et que
+nous observerons tout ce qui est exprimé dans cette lettre, aussi
+longtemps que Dieu nous prêtera vie, et cela est confirmé par la parole
+et la foi royale.
+
+«À notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne et
+l'an de Notre-Seigneur 1570.» (Note 44 du tom. IX de l'_Histoire de
+Russie par Karamsin_, pages 620, 621, 622.)
+
+Cette amitié dura jusqu'à la fin de la vie du Czar qui fut même au
+moment de contracter un huitième mariage avec Marie Hastings, parente de
+la Reine d'Angleterre; mais la réputation d'Ivan IV n'exerça pas sur
+l'imagination de sa fiancée le même prestige qui fascinait le mâle
+esprit d'Élisabeth; heureusement il n'est pas donné à beaucoup de coeurs
+de ressentir les attraits de la cruauté.
+
+Les négociations relatives à ce projet de mariage avaient été entamées
+par un des médecins de la cour d'Angleterre, Robert Jacobi, qu'Élisabeth
+envoya près _de son ami_, peu de temps avant la mort de ce prince;
+Jacobi était porteur d'une lettre ainsi conçue:
+
+«Je vous cède, _mon frère chéri_, l'homme le plus habile dans l'art de
+guérir, bien qu'il me soit très-utile, mais parce qu'il vous est
+nécessaire; vous pouvez en toute confiance lui abandonner votre santé.
+Je vous envoie avec lui des pharmaciens et des chirurgiens, expédiés _de
+gré ou de force_, quoique nous n'ayons pas nous-mêmes un nombre
+suffisant de gens de cette espèce.»
+
+(_Histoire de Russie par Karamsin_, tom. IV, p. 533.)
+
+Ces relations suffisent pour faire connaître l'espèce de liaison que
+l'instinct du despotisme et les intérêts commerciaux, dès lors les
+premiers de tous pour l'Angleterre, avaient fondée entre les deux
+souverains. Achevons l'esquisse de la tyrannie d'Ivan.
+
+Un jour il imagine de se revêtir du froc, il en revêt ses compagnons de
+débauche; travesti de la sorte, il continue d'épouvanter le ciel et la
+terre par son inhumanité ainsi que par son libertinage monstrueux. Il
+émousse l'indignation dans le coeur des peuples; il tente le désespoir,
+mais toujours en vain! À l'insatiable cruauté, à la démence du maître,
+l'esclave oppose une inépuisable résignation: les Russes veulent vivre
+sous ce prince, ils l'aiment avec ses fureurs et ses déportements;
+prenant en pitié ses terreurs, ils donnent volontiers leur vie pour le
+rassurer. Ils se trouvent assez heureux, assez indépendants, assez
+hommes, pourvu qu'il soit Czar et qu'il règne. Rien n'assouvit leur
+inextinguible soif de servitude, ce sont des martyrs d'abjection; jamais
+brute ne fut plus généreuse, je veux dire plus aveugle dans sa
+soumission... Non, l'obéissance poussée à cet excès n'est plus de la
+patience, c'est de la passion; et voilà le mot de l'énigme!
+
+Chez les nations encore jeunes, il existe une telle foi en l'universelle
+présence de Dieu, un tel sentiment de son intervention dans les moindres
+événements de ce monde, que la marche des affaires humaines n'y est
+jamais attribuée à l'homme; tout ce qui arrive est le résultat d'un
+décret du ciel; quels sont les biens périssables que n'abandonne pas
+avec joie un vrai croyant? La vie n'est rien pour qui n'aspire qu'au
+bonheur des élus. Quelle que soit la main qui vous ôte le jour, elle
+vous sert au lieu de vous nuire. Vous quittez peu pour trouver beaucoup,
+vous souffrez un temps pour jouir pendant une éternité; qu'est-ce que la
+possession de la terre entière en comparaison du prix assuré à la vertu,
+à cet unique bien dont la tyrannie ne puisse dépouiller les hommes,
+puisqu'au contraire le bourreau accroît, centuple ce trésor des victimes
+par les moyens de sanctification qu'il offre à leur résignation pieuse?
+
+C'est ainsi que raisonnent les peuples passionnés pour la soumission à
+toute épreuve; mais jamais cette dangereuse religion n'a produit autant
+de fanatiques qu'en a vu et qu'en voit encore la Russie.
+
+On frémit en reconnaissant à quel usage les vérités religieuses peuvent
+servir ici-bas; et l'on tombe à genoux devant Dieu pour lui demander une
+grâce, une seule, c'est de vouloir que les interprètes de sa suprême
+sagesse soient toujours des hommes libres: un prêtre esclave est
+inévitablement un menteur, un apostat, et peut devenir un bourreau.
+Toute église _nationale_ est au moins schismatique et dès lors
+dépendante. Le sanctuaire, une fois qu'il a été profané par la révolte,
+devient une officine où se distille le poison sous l'apparence du
+remède. Tout véritable prêtre est citoyen du monde et pèlerin du ciel.
+Sans s'élever au dessus des lois de son pays comme homme, il n'a pour
+juge de sa foi comme apôtre que l'évêque des évêques, que le seul
+pontife indépendant qu'il y ait sur la terre. C'est l'indépendance du
+chef visible de l'Église qui assure à tous les prêtres catholiques la
+dignité sacerdotale. C'est elle aussi qui promet au pape la perpétuité
+du pouvoir. Tous les autres prêtres reviendront à l'Église mère quand
+ils reconnaîtront la sainteté de leur mission; et ils pleureront
+l'éclatante honte de leur apostasie. Alors le pouvoir temporel ne
+trouvera plus de ministres pour justifier ses envahissements contre le
+spirituel. Le schisme et l'hérésie, ces religions nationales, feront
+place à l'Église catholique, à la religion du genre humain; car selon la
+belle expression de M. de Chateaubriant, le protestantisme est la
+religion des princes.
+
+Toutefois, il faut le dire, malgré la timidité proverbiale du clergé
+russe, c'est encore le pouvoir religieux qui, durant l'incompréhensible
+règne d'Ivan IV, a le plus longtemps résisté. Plus tard, Pierre Ier et
+Catherine II ont bien vengé leur prédécesseur des hardiesses de
+l'Église. Le sacrifice est consommé; le prêtre russe, appauvri, humilié,
+dégradé, marié, privé de son chef suprême dans l'ordre spirituel,
+dépouillé de tout prestige, de toute-puissance surnaturelle, homme de
+chair et de sang, se traîne à la suite du char triomphal de son ennemi
+qu'il appelle encore son maître; il est devenu de que ce maître a voulu
+qu'il fût: le plus humble des esclaves de l'autocratie; grâce à la
+persévérance de Pierre Ier et de Catherine II, Ivan IV est content.
+Désormais, d'un bout de la Russie à l'autre, on est sûr que la voix de
+Dieu ne peut plus couvrir la voix de l'Empereur.
+
+Tel est l'inévitable abîme où tomberont à la fin toutes les églises
+nationales; les circonstances pourront être diverses, l'asservissement
+moral sera le même partout; partout où le prêtre abdique, l'État usurpe.
+Faire secte, c'est enchaîner le sacerdoce. Dans toute église séparée du
+tronc, la conscience du prêtre est une puissance illusoire; dès lors, la
+pureté de la foi s'altère, et la charité, ce feu du ciel, dont le coeur
+des saints est brûlé, dégénère en humanité!!...
+
+Alors, on voit la grâce céder la place à la raison, qui en matière de
+foi, n'est que l'auxiliaire hypocrite de la force matérielle.
+
+De là vient la haine profonde de tous les ministres et de tous les
+docteurs sectaires contre le prêtre catholique. Tous reconnaissent qu'il
+est leur seul ennemi, car lui seul est prêtre, lui seul enseigne; les
+autres plaident.
+
+Si l'on veut compléter le portrait d'Ivan IV, il faut encore recourir à
+Karamsin: je vais donc choisir dans son histoire, pour terminer mon
+travail, quelques passages des plus caractéristiques, tome IX, page 343
+(Karamsin).
+
+«Des querelles de prééminence avaient lieu dans le service de la Cour.»
+(Vous le voyez, l'étiquette régnait dans l'antre de la bête féroce.) «Le
+beau Boris Godounof[37], nouvel échanson et favori de Jean, eut à ce
+sujet, en 1578, un procès avec le prince Basile Sitzky: le fils de
+celui-ci refusait de servir à la table du Czar de pair avec Boris; et,
+bien que le prince Basile fût revêtu de la dignité de boyard, Godounof
+fut déclaré par une lettre patente du souverain, plus élevé que lui _de
+plusieurs rangs_, parce que l'aïeul de Godounof était inscrit dans les
+anciens registres avant les Sitzky; mais, s'il fermait les yeux sur les
+disputes des voiëvodes à l'occasion de la primauté, il ne leur
+pardonnait jamais de fautes dans leur conduite militaire: par exemple,
+le prince Michel Nozdrovoty, officier de haut rang, _fut fouetté dans
+les écuries_ pour avoir mal disposé le siége de Milten.»
+
+Voilà comment le Czar entendait la dignité de la noblesse et de l'armée.
+Ce fait qui se passa en 1577, me rappelle un autre fait de l'histoire de
+Russie, tout moderne, puisqu'il est arrivé de nos jours. Je m'applique à
+confronter les époques, pour vous prouver qu'il y a moins de différence
+que vous ne pensez, entre le passé et le présent de ce pays. C'était à
+Varsovie, du temps du grand-duc Constantin, et sous le règne de
+l'Empereur Alexandre, le plus philanthrope des Czars.
+
+Un jour Constantin passait sa garde en revue; et voulant montrer à un
+étranger de marque à quel point la discipline était observée dans
+l'armée russe, il descend de cheval, s'approche _d'un de ses
+généraux_... D'UN GÉNÉRAL!... et sans le prévenir d'aucune façon, sans
+articuler un reproche, il lui perce tranquillement le pied de son épée.
+Le général demeure immobile, et ne pousse pas une plainte: on l'emporte
+quand le grand-duc a retiré son épée. Ce stoïcisme d'esclave justifie la
+définition de l'abbé Galiani: _Le courage_, disait-il, _n'est qu'une
+très-grande peur!_
+
+Les spectateurs de la scène restent muets. Ceci s'est passé dans le XIXe
+siècle à Varsovie sur la place publique.
+
+Vous le voyez, les Russes de notre époque sont les dignes petits-fils
+des sujets d'Ivan, et ne venez pas m'objecter la folie de Constantin.
+Cette folie, supposez-la réelle, devait être connue, puisque la conduite
+de cet homme depuis sa première jeunesse n'avait été qu'une suite
+d'actes publics de démence. Or, après tant de preuves d'aliénation
+mentale, lui laisser commander des armées, gouverner un royaume, c'est
+afficher un mépris révoltant pour l'humanité, c'est une dérision aussi
+nuisible à ceux qui exercent l'autorité qu'insultante pour ceux qui
+obéissent. Mais moi, je nie la folie du grand-duc Constantin; et je ne
+vois dans sa vie qu'une cruauté effrénée.
+
+On a souvent répété que la folie était héréditaire dans la famille
+Impériale de Russie: c'est une flatterie. Je crois que ce mal tient à la
+nature même du gouvernement et non à l'organisation vicieuse des
+individus. Le pouvoir absolu, quand il est une vérité, troublerait, à la
+longue, la raison la plus ferme; le despotisme aveugle les hommes;
+peuple et souverain, tous s'enivrent ensemble à la coupe de la tyrannie.
+Cette vérité me paraît prouvée jusqu'à l'évidence par l'histoire de
+Russie.
+
+Continuons nos extraits, même page: c'est un annaliste livonien, cité
+par Karamsin, qui parle. Cette fois, nous verrons successivement en
+scène un ambassadeur et un supplicié, tous deux également idolâtres de
+leur maître et bourreau. «Ni les supplices, ni le déshonneur ne
+pouvaient affaiblir le dévouement de ces hommes à leur souverain. Nous
+allons en citer un mémorable témoignage: Le prince Sougorsky, envoyé
+vers l'Empereur Maximilien en 1576, tomba malade au moment où il
+traversait la Courlande. Par respect pour le Czar, le duc fit demander
+plusieurs fois des nouvelles de cet envoyé par son propre ministre qui
+l'entendait répéter sans cesse: _Ma santé n'est rien, pourvu que celle
+de notre souverain prospère_. Le ministre étonné, lui dit:--_Comment
+pouvez-vous servir un tyran avec autant de zèle?--Nous autres Russes_,
+répondit le prince Sougorsky, _nous sommes toujours dévoués à nos Czars
+bons ou cruels_. Pour preuve de ce qu'il avançait, le malade raconta que
+quelque temps auparavant, Jean avait fait empaler _un de ses hommes de
+marque_ POUR UNE FAUTE LÈGÈRE, que cet infortuné avait vécu vingt-quatre
+heures dans des tourments affreux, s'entretenant avec sa femme et ses
+enfants, et répétant sans cesse: Grand Dieu! protége le Czar[38]!...
+C'est-à-dire (ajoute Karamsin lui-même) que les Russes faisaient gloire
+de ce que leur reprochaient les étrangers: d'un dévouement aveugle et
+sans bornes à la volonté du monarque, lors même que dans ses écarts les
+plus insensés, il foulait aux pieds toutes les lois de la justice et de
+l'humanité.»
+
+Je regrette de n'oser multiplier ces curieuses citations; mais il faut
+choisir. Je me bornerai donc à copier encore ici la correspondance du
+Czar avec une de ses créatures, tome IX, page 264:
+
+«Le khan de Crimée avait en son pouvoir Vassili Griaznoï, l'un des
+favoris de Jean, fait prisonnier par les Tatars dans une reconnaissance,
+près de Moloschnievody; il offrit de l'échanger contre Mouzza Divy,
+proposition que le Czar ne voulut pas accepter, bien qu'il plaignît le
+sort de Griaznoï, et qu'il lui écrivît _des lettres amicales_, dans
+lesquelles, selon son caractère, il ridiculisait les services de son
+favori malheureux. Tu as cru, lui disait-il, qu'il était aussi facile de
+faire la guerre aux Tatars que de plaisanter à ma table; ils ne sont pas
+comme vous autres. Ils ne s'endorment pas en pays ennemi, et ne répètent
+pas sans cesse: _Il est temps de retourner chez nous!..._ Quelle
+singulière idée t'est venue de te faire passer pour un homme de marque!
+Il est vrai qu'obligé d'éloigner les perfides boyards qui nous
+entouraient, nous avons dû rapprocher de notre personne des esclaves
+comme toi de basse extraction: mais tu ne dois pas oublier ton père et
+ton aïeul. Oses-tu t'égaler à Divy? La liberté te rendrait un lit
+voluptueux, tandis qu'elle lui mettrait un glaive à la main contre les
+chrétiens. Il doit suffire que protégeant ceux de nos esclaves qui nous
+servent avec zèle, nous soyons prêts à payer une rançon pour toi.»
+
+La réponse du serviteur est digne de la lettre du maître: la voici telle
+que Karamsin nous la rapporte: il y a là plus que la peinture du coeur
+d'un homme vil, on peut s'y faire une idée de l'espionnage exercé dès
+lors chez l'étranger par les Russes. Il en est peu sans doute qui
+seraient capables de commettre les crimes de Griaznoï, mais je ne puis
+m'empêcher de croire qu'il en est plusieurs qui écriraient des lettres
+pareilles, au moins pour le fond des sentiments, à celle de ce
+misérable; la voici:
+
+«Mon seigneur, je n'ai pas dormi en pays ennemi: _j'exécutais tes
+ordres, je recueillais des renseignements pour la sûreté de l'Empire_;
+ne me fiant à personne et veillant jour et nuit, j'ai été pris couvert
+de blessures, au moment de rendre le dernier soupir, abandonné de mes
+lâches compagnons d'armes. J'exterminais au combat les ennemis du nom
+chrétien, et pendant ma captivité _j'ai fait périr les traîtres Russes_
+qui ont voulu te perdre: _ils ont été secrètement immolés de ma main_;
+et il n'en reste plus dans ces lieux un seul au nombre des vivants[39].
+Je plaisantais à la table de mon souverain pour l'égayer; aujourd'hui je
+meurs pour DIEU et pour LUI. C'est par une grâce particulière du
+Très-Haut que je respire encore; c'est l'ardeur de mon zèle pour ton
+service qui me soutient, afin que je puisse retourner en Russie _pour
+recommencer à divertir_ mon prince. Mon corps est en Crimée, mais mon
+âme est avec _Dieu_ et _Ta Majesté_. Je ne crains pas la mort, je ne
+crains que ta disgrâce.»
+
+Telle est la correspondance _amicale_ du Czar avec sa créature.
+
+Karamsin ajoute: «C'étaient des misérables de cette espèce qu'il fallait
+à Jean pour son gouvernement, et, à ce qu'il croyait, pour sa sûreté.»
+
+Mais tous les événements de ce règne prodigieux, prodigieux surtout par
+son calme et sa longue durée, s'effacent devant le plus épouvantable des
+forfaits.
+
+Nous l'avons déjà dit: avili, tremblant au seul nom de la Pologne, Ivan
+cède à Batori, presque sans combat, la Livonie, province disputée depuis
+des siècles avec acharnement aux Suédois, aux Polonais, à ses propres
+habitants, et surtout à ses souverains conquérants, les chevaliers
+porte-glaive. La Livonie était pour la Russie la porte de l'Europe, la
+communication avec le monde civilisé; elle faisait depuis un temps
+immémorial l'objet de la convoitise des Czars et le but des efforts de
+la nation moscovite; dans un incompréhensible accès de terreur, le plus
+arrogant, et tout à la fois le plus lâche des princes, renonce à cette
+proie qu'il abandonne à l'ennemi, non pas à la suite d'une bataille
+désastreuse, mais spontanément, d'un trait de plume, et quoiqu'il se
+trouve encore riche d'une innombrable armée et d'un trésor inépuisable:
+or, écoutez la scène qui fut la première conséquence de cette trahison.
+
+Le Czarewitch, le fils chéri d'Ivan IV, l'objet de toutes ses
+complaisances, qu'il formait à son image dans l'exercice du crime et
+dans les habitudes de la plus honteuse débauche, ressent quelque
+vergogne en voyant la déshonorante conduite de son père et de son
+souverain; il ne hasarde pas de remontrance, il connaît Ivan; mais,
+évitant avec soin toute parole qui pourrait ressembler à une plainte, il
+se borne à demander la permission d'aller combattre les Polonais.
+
+«Ah! tu blâmes ma politique: c'est déjà me trahir, répond le Czar; qui
+sait si tu n'as pas dans le coeur la pensée de lever l'étendard de la
+révolte contre ton père?»
+
+Là-dessus, enflammé d'une colère subite, il saisit son bâton ferré et il
+en frappe avec violence la tête de son fils; un favori veut retenir le
+bras du tyran; Ivan redouble; le Czarewitch tombe, blessé à mort!
+
+Ici commence la seule scène attendrissante de la vie d'Ivan IV. Le
+pathétique en est au-dessus de la nature: il faudrait le langage de la
+poésie pour faire croire à des vertus si sublimes qu'elles en sont
+incompréhensibles.
+
+Le prince eut une agonie de plus d'un jour: sitôt que le Czar vit qu'il
+venait de tuer de sa main ce qu'il avait de plus cher au monde, il tomba
+dans un désespoir sauvage aussi violent que sa colère avait été
+terrible: il se roulait dans la poussière en poussant des hurlements
+féroces, il mêlait ses larmes au sang de son malheureux fils, baisant
+ses plaies, invoquant le ciel et la terre pour lui conserver la vie
+qu'il venait de lui arracher, appelant à lui, médecins, sorciers et
+promettant trésors, honneurs, pouvoir à qui lui rendrait l'héritier de
+son trône, l'unique objet de sa tendresse... de la tendresse d'Ivan
+IV!!...
+
+Tout est inutile! l'inévitable mort s'approche, le père a frappé: Dieu a
+jugé le père et le fils; le fils va mourir!!... Mais le supplice est
+long, Ivan apprendra une fois à souffrir de la douleur d'un autre.
+
+La victime pleine de vie lutte pendant quatre jours entiers contre
+l'agonie.
+
+Mais à quoi croyez-vous que ces quatre jours sont employés? comment
+croyez-vous que cet enfant perverti par son père, notez ce point,
+injustement soupçonné, injurié, tué par son père; comment croyez-vous
+qu'il se venge de la perte de toutes ses espérances en ce monde et des
+quatre jours de torture auxquels le ciel le condamne pour l'édification
+de la terre, et s'il est possible, pour la conversion de son bourreau?
+
+Il passe ce temps d'épreuves à prier Dieu pour son père, à consoler ce
+père qui ne veut pas le quitter, à le justifier, à lui prouver, à lui
+répéter avec une délicatesse digne du fils d'un meilleur homme, que son
+châtiment, si sévère qu'il paraisse n'est point inique, car un fils qui
+blâme même dans le secret du coeur la conduite d'un père couronné, mérite
+de périr. La mort est là; ce n'est plus la peur qui parle, c'est la
+superstition, c'est la foi politique.
+
+Quand les dernières crises approchent, l'infortuné ne pense plus qu'à
+voiler les horreurs de sa mort aux yeux de son assassin, qu'il vénère à
+l'égal du meilleur des pères et du plus grand des Rois; il supplie le
+Czar de s'éloigner.
+
+Et lorsqu'au lieu de céder aux instances du mourant, Ivan dans le délire
+du remords se jette sur le lit de son fils, puis retombe à genoux par
+terre pour demander un tardif pardon à sa victime, ce héros de piété
+filiale retrouve dans le sentiment du devoir une puissance surnaturelle;
+déjà aux prises avec la mort, il s'arrête au passage, il se suspend un
+instant à la vie qu'il retient comme par miracle pour répéter avec plus
+d'énergie et de solennité qu'il est coupable, que sa mort est juste,
+qu'elle est trop douce; il parvient à déguiser l'agonie à force d'âme,
+d'amour filial et de respect pour la souveraineté; il cache à son père
+les tourments d'un corps où la jeunesse révoltée lutte terriblement
+contre la destruction. Le gladiateur tombe avec grâce, non par un vil
+orgueil, mais par un effort de charité, uniquement pour adoucir le
+remords dans le coeur de son coupable père. Il proteste jusqu'à son
+dernier souffle de sa fidélité, de sa soumission au souverain légitime
+de la Russie, et il meurt enfin en baisant la main qui l'a tué, en
+bénissant Dieu, son pays et son père.
+
+Ici toute mon indignation se change en un étonnement pieux; j'admire les
+merveilleuses ressources de l'âme humaine qui peut remplir sa vocation
+divine, partout, en dépit des institutions et des habitudes les plus
+vicieuses... Mais je m'arrête effrayé devant ma pensée, car je sens
+venir la crainte que la servilité de l'esclave n'ait suivi le martyr
+dans son triomphe jusqu'aux portes du ciel.
+
+Oh! non, la mort n'est pas flatteuse, pas même en Russie; non, non, cet
+exemple de vertu surnaturelle nous prouve seulement et c'est une belle
+chose à prouver, que l'action de la société la plus corrompue est
+insuffisante pour dénaturer les plans primitifs de la Providence et que
+l'homme qui, selon Platon, est un ange tombé, peut toujours devenir un
+saint.
+
+Le Czarewitch expire hors de Moscou dans le repaire de la tyrannie
+appelé la Slobode Alexandrowsky.
+
+Quelle tragédie! Jamais Rome païenne ni Rome chrétienne n'ont rien
+produit de plus noble que ces longs adieux du fils d'Ivan IV à son père.
+
+Si les Russes ne savent pas être humains, ils savent quelquefois
+s'élever au-dessus de l'humanité. Ils font mentir le proverbe vulgaire:
+pouvant le plus, ils ne peuvent pas le moins.
+
+Karamsin, plus sévère, révoque en doute la sincérité de la douleur du
+Czar. Il est vrai qu'elle dura peu, mais je crois qu'elle fut véritable.
+
+Quoi qu'il en soit, il faut le dire, cette épreuve n'adoucit pas le
+caractère du monstre qui continua jusqu'à la fin de ses jours à
+s'abreuver de sang innocent et à se vautrer dans la plus sale débauche.
+
+Aux approches du trépas, il se fit porter plusieurs fois dans
+l'appartement qui renfermait ses trésors. Là, d'un regard éteint, il
+contemple avidement ses pierres précieuses: impuissantes richesses qui
+lui échappent avec la vie!
+
+Après avoir vécu en bête féroce, on le voit mourir en satyre;
+outrageant, par un acte de lubricité révoltante, sa belle-fille
+elle-même, un ange de vertu, de pureté, la jeune et chaste épouse de son
+second fils Fedor, devenu, depuis la mort du Czarewitch Jean, l'héritier
+de l'Empire. Cette jeune femme s'approchait du lit du moribond pour le
+consoler à ses derniers moments;... mais soudain on la voit reculer et
+s'enfuir en jetant un cri d'épouvante.
+
+Voilà comme Ivan IV est mort au Kremlin, et... on a peine à le croire,
+il fut pleuré, pleuré longtemps par la nation tout entière, par les
+grands, le peuple, les bourgeois et le clergé comme s'il eût été le
+meilleur des princes. Ces marques de sympathie, libres ou non, ne sont
+pas encourageantes, il faut l'avouer, pour les souverains bienfaisants.
+Reconnaissons donc et ne nous lassons pas de le répéter, que le
+despotisme sans frein produit sur l'esprit humain l'effet d'un breuvage
+enivrant; mais ce qui accroît mon étonnement et mon épouvante, c'est de
+voir que la démence de l'homme qui exerce la tyrannie se communique si
+facilement aux hommes qui la subissent; les victimes deviennent les
+zélés complices de leurs bourreaux. Voilà ce qu'on apprend en Russie.
+
+Une histoire détaillée et tout à fait véridique de ce pays serait
+peut-être le livre le plus instructif qu'on pût offrir à la méditation
+des hommes; mais il est impossible à faire. Karamsin l'a tenté; il a
+flatté ses modèles et encore s'est-il arrêté avant l'avènement des
+Romanow. Toutefois l'esquisse affaiblie et abrégée que je viens de vous
+tracer, suffit pour vous représenter les faits et les hommes vers
+lesquels la pensée se reporte malgré soi à la vue des terribles murs du
+Kremlin. L'histoire est là sculptée en figures colossales.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+En terminant ici ce travail historique préparé depuis mon arrivée à
+Pétersbourg, je vous répéterai que le portrait des hôtes du palais
+Impérial, à Moscou, vous aide à vous figurer les lieux. Maintenant vous
+connaissez la physionomie du Kremlin; un peintre pourrait seul vous
+donner l'idée de sa forme.
+
+L'art n'a pas de nom pour caractériser l'architecture de cette
+forteresse infernale; le style de ces palais, de ces prisons, de ces
+chapelles, surnommées cathédrales, ne ressemble à rien de connu. Le
+Kremlin n'a point de modèle: il n'est bâti ni dans le goût mauresque, ni
+dans le goût gothique, ni dans le goût ancien, ni même dans le style
+byzantin pur, il ne rappelle ni l'Alhambra, ni les monuments de
+l'Égypte, ni ceux de la Grèce d'aucun temps, ni l'Inde, ni la Chine, ni
+Rome... C'est, passez-moi l'expression, c'est de l'architecture
+czarique.
+
+Ivan est l'idéal du tyran, le Kremlin est l'idéal du palais d'un tyran.
+Le Czar c'est l'habitant du Kremlin; le Kremlin c'est la maison du Czar.
+J'ai peu de goût pour les mots de nouvelle fabrique, surtout pour ceux
+qui ne sont encore autorisés que par l'usage que j'en fais, mais
+l'architecture czarique est une expression nécessaire à tout voyageur,
+aucune autre ne pourrait vous représenter ce qu'elle peint à la pensée
+de quiconque sait ce que c'est qu'un Czar.
+
+Rêvez, un jour de fièvre, que vous parcourez l'habitation des hommes que
+vous venez de voir vivre et mourir devant vous, et vous vous figurerez
+aussitôt cette ville des géants, dont les édifices s'élèvent les uns sur
+les autres, au milieu de la ville des hommes. Il y a dans Moscou deux
+cités en présence, celle des bourreaux et celle des victimes. L'histoire
+nous montre comment ces deux cités ont pu naître l'une de l'autre, et
+subsister l'une dans l'autre.
+
+Le Kremlin a été deviné par M. de Lamartine, qui sans l'avoir vu, l'a
+peint dan» ses descriptions de la ville des géants antédiluviens. Malgré
+la rapidité du travail, ou peut-être grâce à cette rapidité même qui
+tient de l'improvisation, il y a dans la _Chute d'un Ange_ des beautés
+du premier ordre; c'est de la poésie à fresque; mais le public français
+a pris la loupe pour la juger; il a comparé la première inspiration du
+génie à des oeuvres achevées; il s'est trompé, ce qui arrive parfois même
+au public.
+
+J'avoue qu'il m'a fallu pour bien apprécier le mérite de cette ébauche
+épique, venir jusqu'au pied du Kremlin lire les pages sanglantes de
+l'_Histoire de Russie_. Karamsin, tout timide historien qu'il est, est
+instructif, parce qu'il a un fond de loyauté qui perce à travers ses
+habitudes de prudence, et qui lutte contre son origine russe et contre
+ses préjugés d'éducation. Dieu l'avait appelé à venger l'humanité malgré
+lui peut-être et malgré elle. Sans les ménagements que je lui reproche,
+on ne l'eût pas laissé écrire: l'équité fait ici l'effet d'une
+révolution.
+
+J'ajoute divers extraits qui me paraissent appuyer d'une manière
+frappante l'opinion que ce voyage m'a forcé de prendre des Russes et de
+la Russie.
+
+Je commence par les excuses que Karamsin croit devoir adresser au
+despotisme, après avoir osé peindre la tyrannie; le mélange de hardiesse
+et de crainte que vous reconnaîtrez dans ce passage, vous inspirera,
+comme il me l'inspire, une admiration mêlée de pitié pour un historien
+si gêné par les choses dans l'expression des idées.
+
+Volume IX, pages 556 et suivantes: «À peine soustraite au joug des
+Mogols, la Russie avait dû se voir encore la proie d'un tyran. Elle le
+supporta et conserva l'amour de l'aristocratie[40], persuadée que Dieu
+lui-même envoyait parmi les hommes la peste, les tremblements de terre
+et les tyrans. Au lieu de briser entre les mains de Jean le sceptre de
+fer dont il l'accablait, elle se soumit au destructeur pendant
+vingt-quatre années[41], sans autre soutien que la prière et la
+patience, afin d'obtenir, dans des temps plus heureux, Pierre-le-Grand
+et Catherine II (l'histoire n'aime pas à citer les vivants). Comme les
+Grecs aux Thermopyles[42], d'humbles et généreux martyrs périssaient sur
+les échafauds pour la patrie, la religion et la foi jurée, sans
+concevoir même l'idée de la révolte[43]. C'est en vain que, pour excuser
+la cruauté de Jean, quelques historiens étrangers ont parlé des factions
+qu'elle avait anéanties; d'après le témoignage universel de nos annales,
+d'après tous les documents officiels, ces factions n'existaient que dans
+l'esprit troublé du Tzar. Si les boyards, le clergé, les citoyens
+eussent tramé la trahison qu'on leur imputait avec autant d'absurdité
+que de sortiléges[44], ils n'auraient point rappelé le tigre de son
+antre d'Alexandrowsky. Non, il s'abreuvait du sang des agneaux, et le
+dernier regard que ses victimes jetèrent sur la terre demandait à leurs
+contemporains, ainsi qu'à la postérité, justice et un souvenir de
+compassion.
+
+«Malgré toutes les explications possibles, morales et métaphysiques, le
+caractère d'Ivan, héros de vertu dans sa jeunesse, tyran sanguinaire
+dans l'âge mûr et au déclin de sa vie, _est une énigme pour le coeur
+humain, et nous aurions révoqué en doute les rapports les plus
+authentiques sur sa vie, si les annales des autres peuples n'offraient
+des exemples aussi étonnants_.»
+
+Karamsin continue son plaidoyer par un parallèle beaucoup trop flatteur
+pour Ivan IV, qu'il compare à Caligula, à Néron et à Louis XI, puis
+l'historien poursuit: «Ces êtres dénaturés, contraires à toutes les lois
+de la raison, paraissent dans l'espace des siècles comme d'effrayants
+météores, pour nous montrer l'abîme de dépravation où peut tomber
+l'homme et nous faire trembler!... La vie d'un tyran est une calamité
+pour le genre humain, mais son histoire offre toujours d'utiles leçons
+aux souverains et aux nations. Inspirer l'horreur du mal, n'est-ce pas
+répandre l'amour du bien dans tous les coeurs? Gloire à l'époque où
+l'historien, armé du flambeau de la vérité peut, sous un gouvernement
+autocrate, vouer les despotes à un éternel opprobre, afin de préserver
+l'avenir du malheur d'en rencontrer d'autres! Si l'insensibilité règne
+au delà du tombeau, les vivants au moins redoutent la malédiction
+universelle et la réprobation de l'histoire. Celle-ci est insuffisante
+pour corriger les méchants, mais elle prévient quelquefois des crimes
+toujours possibles, parce que les passions exercent aussi leurs fureurs
+dans les siècles de civilisation. Trop souvent leur violence force la
+raison à se taire, ou à justifier d'une voix servile les excès qui en
+sont le résultat.» Pages 558, 559, tome IX, Karamsin, _Histoire de
+Russie_.
+
+Suit un éloge de la gloire du monstre. Toutes ces tergiversations
+morales, toutes ces précautions oratoires se changent innocemment en une
+satire sanglante; une telle timidité équivaut à de l'audace, car c'est
+une révélation, révélation d'autant plus frappante qu'elle est
+involontaire.
+
+Néanmoins les Russes, autorisés par l'approbation du souverain,
+s'enorgueillissent de ce talent qu'ils admirent, par ordre, tandis
+qu'ils devraient bannir le livre de toutes leurs bibliothèques, en
+refaire une édition, déclarer la première apocryphe, ou plutôt en nier
+l'existence, soutenir qu'elle n'a jamais paru et que la publication n'a
+commencé qu'à la seconde qui deviendrait la première.
+
+N'est-ce pas leur manière de procéder contre toute vérité gênante? À
+Saint-Pétersbourg on étouffe les hommes dangereux et l'on supprime les
+faits incommodes; avec cela on fait ce qu'on veut. Si les Russes ne
+prennent ce moyen pour se défendre des coups que le livre de leur
+Karamsin porte au despotisme, la vengeance de l'histoire sera presque
+assurée, car la vérité est en partie dévoilée.
+
+L'Europe, au contraire, doit des honneurs à la mémoire de Karamsin; quel
+est l'étranger qui aurait obtenu la permission d'aller fouiller aux
+sources où il a puisé pour en tirer le peu de clarté qu'il jette sur la
+plus ténébreuse des histoires modernes? Ne suffit-il pas que le régime
+despotique rende toujours de telles conséquences possibles, pour qu'il
+soit jugé et condamné? Un pareil gouvernement ne peut subsister qu'à
+force de ténèbres...
+
+Il paraît que Dieu veut qu'il dure, dans ce pays singulier; car s'il
+aveugle l'esprit du peuple, celui des écrivains et des grands, il
+enseigne au pouvoir absolu, je suis forcé d'en convenir, à tempérer
+l'ardeur du feu dans la fournaise; la tyrannie est devenue moins
+pesante, mais son principe persiste et produit trop souvent encore les
+résultats les plus extrêmes; la Sibérie le sait... les souterrains de la
+forteresse de Pierre-le-Grand, à Pétersbourg, les prisons de Moscou, de
+Schlusselbourg, tant d'autres cachots muets et qui me sont inconnus, le
+savent, la Pologne le sait...
+
+Les décrets de Dieu sont impénétrables: la terre les subit sans les
+comprendre... Mais malgré son aveuglement, l'homme conserve l'éternel
+besoin de la justice et de la vérité; ce besoin que rien ne peut
+étouffer dans les coeurs, est une promesse d'immortalité, car ce n'est
+point ici-bas qu'il sera satisfait. Il est en nous, mais il vient de
+plus haut que la terre, et nous conduit plus loin.
+
+Le spiritualisme reproché de nos jours aux chrétiens, par des hommes qui
+s'efforcent d'expliquer l'Évangile dans un sens favorable à leur
+politique, et qui veulent appuyer sur la jouissance une religion fondée
+sur le renoncement, ce spiritualisme qu'on nous représente comme une
+pieuse fraude de nos prêtres, est pourtant le seul remède que Dieu ait
+offert aux hommes contre les inévitables maux de la vie telle qu'il la
+leur a faite et qu'ils se la sont faite eux-mêmes.
+
+Le peuple russe est de tous les peuples civilisés, celui chez lequel le
+sentiment de l'équité est le plus faible et le plus vague; aussi, en
+donnant à Ivan IV le surnom de Terrible, accordé autrefois à titre
+d'éloge à son aïeul Ivan III, n'a-t-il fait justice ni au glorieux
+monarque, ni au tyran; il a flatté celui-ci après sa mort, et ce trait
+est encore caractéristique. Est-il vrai qu'en Russie la tyrannie ne
+meurt pas? Voyez encore Karamsin, pages 600 et 601, vol. IX.
+
+«Il est à remarquer, dit-il, que dans _la mémoire du peuple_, la
+_brillante_ renommée de Jean a survécu au souvenir de ses _mauvaises
+qualités_. Les gémissements avaient cessé, les victimes étaient réduites
+en poussière, des _événements nouveaux faisaient oublier les anciennes
+traditions_, et le nom de ce prince paraissait en tête du code des lois;
+il rappelait la conquête de trois royaumes mogols. Les témoignages de
+ses actions atroces étaient ensevelis au fond des archives. Tandis que
+dans le cours des siècles, Kazan, Astrakan, la Sibérie étaient aux yeux
+du peuple d'impérissables monuments de sa gloire. Les Russes qui
+révéraient en lui l'illustre auteur de leur puissance, de leur
+civilisation, avaient rejeté ou mis en oubli le surnom de tyran que lui
+avaient donné ses contemporains. Seulement, d'après quelques souvenirs
+confus de sa cruauté, ils le nomment encore de nos jours
+_Jean-le-Terrible_; mais sans le distinguer de son aïeul, à qui
+l'ancienne Russie avait accordé la même épithète, plutôt comme éloge
+qu'à titre de reproche. L'histoire ne pardonne pas aux mauvais princes
+aussi facilement que les peuples.»
+
+Vous le voyez, le grand prince et le monstre sont qualifiés du même
+surnom _le Terrible_!!... et cela _par la postérité_! C'est de l'équité
+à la russe; le temps ici est complice de l'injustice. Le Cointe Lavau
+dans son _Guide de Moscou_, en décrivant le palais des Czars au Kremlin,
+ne rougit pas d'invoquer l'ombre d'Ivan IV qu'il ose comparer à David
+pleurant les fautes de sa jeunesse.
+
+Je ne puis me refuser le plaisir de vous faire lire une dernière
+citation de Karamsin; c'est le résumé du caractère d'un prince dont la
+Russie se glorifie. Un Russe seul pouvait parler d'Ivan III comme en
+parle Karamsin, et croire qu'il en fait l'éloge. Un Russe seul pouvait
+peindre le règne d'Ivan IV comme le peint Karamsin, et finir ce tableau
+par des excuses au despotisme. Voici textuellement comment l'historien
+caractérise le grand Ivan III, l'aïeul d'Ivan IV. Tom. VI, pages 434,
+435, 436.
+
+«Fier dans ses relations avec les autres souverains, Ivan III aimait à
+déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit
+l'usage de baiser la main du monarque, en signe de faveur distinguée; il
+voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des
+hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pénétré le
+secret de l'autocratie, il devint comme un dieu terrestre aux yeux des
+Russes, qui commencèrent _dès lors_ (c'est Karamsin ou son traducteur
+qui souligne ce mot) à étonner tous les autres peuples par une aveugle
+soumission à la volonté de leur souverain. Le premier, il reçut en
+Russie le surnom de _Terrible_; mais terrible seulement à ses ennemis et
+aux rebelles. Cependant sans être un tyran, comme son petit-fils Jean
+IV, il avait reçu de la nature une certaine dureté de caractère, qu'il
+savait modérer par la force de sa raison. Les fondateurs des monarchies
+se sont rarement fait distinguer par leur sensibilité; et la fermeté
+nécessaire pour les grandes actions politiques est bien voisine de la
+rudesse. On dit qu'un seul regard de Jean, lorsqu'il était enflammé de
+colère, suffisait pour faire évanouir les femmes timides; que les
+solliciteurs craignaient de s'approcher du trône; qu'à sa table même les
+grands tremblaient devant lui, n'osant proférer une seule parole ni
+faire le plus léger mouvement, lorsque le monarque, fatigué d'une
+bruyante conversation et échauffé par le vin, s'abandonnait au sommeil
+vers la fin du repas: tous assis dans un profond silence, attendaient un
+nouvel _ordre_ pour le divertir, ou pour se livrer eux-mêmes à la joie.
+
+«Nous ajouterons aux remarques que nous avons déjà faites sur la
+sévérité de Jean, que les dignitaires marquants, tant séculiers que
+membres du clergé dépouillés de leurs emplois pour quelque crime,
+n'étaient pas exempts du terrible supplice du knout. En 1491, par
+exemple, le prince Oukhtomsky, le gentilhomme Khomoutof et
+l'Archimandrite de Tchoudof furent knoutés publiquement pour un faux
+titre qu'ils avaient fabriqué, à l'effet de s'approprier un domaine
+appartenant à l'un des frères du grand prince.
+
+«L'histoire n'étant point un panégyrique, il est impossible qu'elle ne
+trouve pas quelques taches dans la vie des plus grands hommes eux-mêmes.
+À ne considérer que l'homme dans Jean III, il n'eut point les aimables
+qualités de Monomaque ni celles de Dmitri Donskoi; mais comme souverain,
+il s'est placé au plus haut degré de grandeur. Toujours guidé par la
+circonspection, il parut quelquefois timide ou indécis, mais cette
+irrésolution fut toujours de la prudence, vertu qui ne nous charme pas
+autant qu'une généreuse témérité, mais plus propre à consolider ses
+créations par des progrès lents et d'abord incomplets. Combien
+d'illustres héros n'ont légué à la postérité que le souvenir de leur
+gloire! Jean nous a laissé un empire d'une immense étendue, puissant par
+le nombre de ses peuples, et plus encore par l'esprit de son
+gouvernement; cet empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, si
+glorieux d'appeler notre patrie.»
+
+Les louanges données par l'historien courtisan au héros me paraissent
+significatives, autant au moins que les timides reproches adressés au
+tyran. Le panégyrique du Roi glorieux ressemble tellement à l'arrêt
+prononcé contre le monstre, que l'un et l'autre servent à mesurer la
+confusion d'idées et de sentiments qui règne dans les têtes russes les
+mieux organisées. Cette indifférence au bien et au mal nous fait
+apprécier la distance qui sépare la Russie du reste de l'Europe.
+
+C'est Ivan III qui fut le véritable fondateur du moderne empire des
+Russes; c'est lui aussi qui a rebâti en pierre les murs du Kremlin.
+Encore un hôte terrible; encore un esprit bien digne de hanter ce
+palais, et de se reposer au sommet de ses tours!!!...
+
+Ce portrait d'Ivan III, par Karamsin, ne dément pas le mot du même grand
+prince: «Je donnerai la Russie à qui bon me semble.» C'est ce qu'il
+répondit aux boyards, lorsque ceux-ci réclamaient la couronne au profit
+de son petit-fils, qu'il dépouillait en faveur du fils de sa seconde
+femme; car jusqu'à présent la légitimité russe a été soumise au bon
+plaisir des Czars. Or qui peut dire ce que devient la noblesse dans un
+pays gouverné de la sorte?
+
+Pierre-le-Grand a confirmé le principe d'Ivan III, en soumettant comme
+ce prince la succession de la couronne au caprice des Czars. Le même
+réformateur s'est encore plus approché du tyran, par le supplice qu'il a
+fait subir à son fils et aux soi-disant complices de ce fils. On va lire
+un extrait de M. de Ségur qui prouve que le grand réformateur moderne
+était plus semblable au monstre que l'histoire ne l'a dit. Il s'agit des
+lois promulguées par Pierre-le-Grand et de la trahison de ce prince
+envers son malheureux fils, et du supplice des prêtres et autres
+personnages qui encourageaient le jeune prince dans sa résistance à la
+civilisation importée de l'Occident, et ordonnée comme le plus saint des
+devoirs par le cruel fondateur du nouvel empire de Russie.
+
+«Code militaire, divisé en deux parties, en quatre-vingt-onze chapitres
+et publié dès 1716.
+
+«Le début en est remarquable; soit piété sincère, soit politique d'un
+chef de religion qui veut conserver dans toute sa force un si puissant
+mobile, il y déclare que de tous les vrais chrétiens,»--«le militaire
+est celui dont les moeurs doivent être le plus honnêtes, décentes et
+chrétiennes; le guerrier chrétien devant être toujours prêt à paraître
+devant Dieu, sans quoi il n'aurait point la sécurité nécessaire pour le
+sacrifice continuel que sa patrie exige de lui.»--«Et il termine par
+cette citation de Xénophon: Que dans les batailles, ceux qui craignent
+le plus les dieux, sont ceux qui craignent le moins les hommes!»--«Puis
+il prévoit jusqu'aux moindres délits contre Dieu, contre la discipline,
+les moeurs, l'honneur, et même contre la civilité! comme s'il eût voulu
+faire de son armée une nation à part dans la nation, et son modèle.
+
+«Mais c'est là surtout que se développe avec une complaisance effrayante
+le génie de son despotisme!»--«Tout l'État, dit-il, est en lui, tout
+doit se faire pour lui, maître absolu et despotique, qui ne doit compte
+de sa conduite qu'à Dieu seul!»--«C'est pourquoi toute parole injurieuse
+contre sa personne, tout jugement indécent de ses actions ou intentions,
+doivent être punis de mort.
+
+«C'était en 1716 que ce Czar se déclarait ainsi en dehors et au-dessus
+de toutes les lois, comme s'il se fût préparé au terrible coup d'État
+dont, en 1718, il devait ensanglanter sa renommée.» (_Histoire de Russie
+et de Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. 2e édition,
+Baudouin. Paris, livre XI, chapitre VI, pages 489, 490.)
+
+Plus loin: «En septembre 1716, Alexis, pour échapper à la civilisation
+naissante des Russes, se réfugie au milieu de la civilisation
+européenne. Il s'est mis sous la protection de l'Autriche, et vit caché
+dans Naples avec une maîtresse.
+
+«Pierre découvre sa retraite. Il lui écrit. Sa lettre commence par des
+reproches fondés; elle finit par des menaces terribles s'il n'obéit aux
+ordres qu'il lui envoie.
+
+«Ces mots surtout y dominent: «Me craignez-vous? Je vous assure et je
+vous promets, au nom de Dieu et par le jugement dernier, que si vous
+vous soumettez à ma volonté et que vous reveniez ici, je ne vous ferai
+subir aucune punition, et que même je vous aimerai encore plus
+qu'auparavant.»
+
+«Sur cette foi solennelle d'un père et d'un souverain, Alexis revient à
+Moscou le 3 février 1718, et, le lendemain, il est désarmé, saisi,
+interrogé, exclu honteusement du trône, lui et sa postérité; il est même
+maudit s'il ose jamais en appeler.
+
+«Ce n'est pas tout encore: on le jette dans une forteresse. Là, chaque
+jour, chaque nuit, un père absolu, violant la foi jurée, tous les
+sentiments, toutes les lois de la nature et celles que lui-même a
+données à son Empire[45], s'arme, contre un fils trop confiant, d'une
+inquisition politique égale en insidieuse atrocité à l'inquisition
+religieuse. Il torture l'esprit pusillanime de cet infortuné par toutes
+les peurs du ciel et de la terre; il le contraint à dénoncer amis,
+parents, jusqu'à sa mère; enfin, à s'accuser, à se rendre indigne de
+vitre, et à se condamner lui-même à mort sous peine de mort.
+
+«Ce long crime dure cinq mois. Il a ses redoublements. Dans les deux
+premiers, l'exil et le dépouillement de plusieurs grands, l'exhérédation
+d'un fils, l'emprisonnement d'une soeur, la réclusion, la flagellation de
+sa première femme, le supplice d'un beau-frère, ne suffisent point.
+
+«Pourtant, dans une même journée, Glébof, un général russe, amant avéré
+de la Czarine répudiée, vient d'être empalé au milieu d'un échafaud dont
+les têtes d'un évêque, d'un boyard et de deux dignitaires roués et
+décapités, marquent les quatre coins[46]. Cet horrible échafaud est
+lui-même entouré d'un cercle de troncs d'arbres, sur lesquels plus de
+cinquante prêtres et autres citoyens ont eu la tête tranchée.
+
+«Vengeance effroyable contre ceux dont les intrigues et l'obstination
+superstitieuse jetèrent ce coeur inflexible dans la nécessité de
+sacrifier son fils à son Empire! Punition cent fois plus coupable que la
+faute; car, pour tant d'atrocités, quel motif peut être une excuse? Mais
+il semble que, poussé par cet instinct soupçonneux des gouvernements
+contre nature, Pierre se soit obstiné à chercher et à trouver une
+conspiration où il n'existait qu'une inerte opposition de moeurs, qui
+espérait et attendait sa mort pour éclater.
+
+«Et pourtant cette horrible boucherie a trouvé des flatteurs! Le
+vainqueur de Pultawa s'en est lui-même enorgueilli comme d'une victoire.
+«Quand le feu, a-t-il dit, rencontre la paille, il la consume; mais s'il
+rencontre du fer, il faut qu'il s'éteigne.» Puis il s'est promené
+froidement au milieu de ces supplices. On dit même que, poussé par une
+inquiète férocité, il est venu jusque sur son échafaud interroger encore
+l'agonie de Glébof, et que celui-ci, lui faisant signe d'approcher de
+son supplice, lui a craché au visage.
+
+«Moscou elle-même est prisonnière; en sortir sans son aveu est un crime
+capital. Ses citoyens ont ordre, sous peine de mort, d'être
+réciproquement leurs espions et leurs délateurs.
+
+«Cependant, la principale victime est restée tremblante, isolée par tant
+de coups frappés autour d'elle. Pierre l'entraîne alors des prisons de
+Moscou dans celles de Pétersbourg.
+
+«C'est là surtout qu'il se tourmente à torturer l'âme de son fils pour
+en extorquer jusqu'aux moindres souvenirs d'irritation, d'indocilité ou
+de rébellion; il les note chaque jour avec un horrible soin;
+s'applaudissant à chaque aveu, ajoutant les uns aux autres tous ces
+soupirs, toutes ces larmes, en dressant un détestable compte;
+s'efforçant enfin de composer un crime capital de toutes ces velléités,
+de tous ces regrets auxquels il prétend donner un poids dans la balance
+de sa justice[47].
+
+«Puis, quand, à force d'interprétations, il croit avoir fait de rien
+quelque chose, il se hâte d'appeler l'élite de ses esclaves. Il leur dit
+son oeuvre maudite; il leur en étale l'iniquité féroce et tyrannique avec
+une naïveté de barbarie, une candeur de despotisme qu'aveugle son droit
+de souverain absolu, comme s'il existait un droit hors de la justice, et
+que tout cédât à son but, qui, par bonheur, se trouvait grand et utile.
+
+«Par là, il espère faire attribuer à la justice le sacrifice qu'il fait
+à sa politique. Il veut se justifier aux dépens de sa victime, et faire
+taire le double cri de sa conscience et de la nature qui l'importune.
+
+«Après que, par cette longue accusation, ce maître absolu croit avoir
+irrévocablement condamné, il interpelle les siens. «_Ils viennent
+d'entendre_, s'est-il écrié, la longue déduction de crimes presque
+inouïs dans le monde, dont son fils est coupable contre lui, son père et
+son souverain. On sait assez que seul il aurait le droit de le juger;
+néanmoins, il vient leur demander leur secours; _car il appréhende la
+mort éternelle, d'autant plus qu'il a promis le pardon à son fils, et
+qu'il le lui a juré sur les jugements de Dieu_... C'est donc à eux à en
+faire justice, sans considération pour sa naissance, sans égard pour sa
+personne, afin que la patrie ne soit point lésée.» Il est vrai qu'à cet
+ordre clair et terrible, il a entremêlé ces mots grossièrement
+astucieux: «Qu'on doit prononcer, sans le flatter ni craindre sa
+disgrâce, si l'on décide que son fils ne mérite qu'une punition légère.»
+
+«Les esclaves ont compris leur maître: ils voient quel est l'horrible
+secours qu'il leur demande. Aussi, les prêtres consultés n'ont-ils
+répondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant en
+nombre égal celles qui condamnent et celles qui pardonnent, sans oser
+mettre de poids dans la balance, pas même cette foi jurée qu'ils
+craignent de rappeler.
+
+«En même temps, les grands de l'État, au nombre de cent vingt-quatre,
+ont obéi. Ils ont prononcé la mort unanimement et sans hésiter; mais
+leur arrêt les condamne eux-mêmes bien plus que leur victime. On y voit
+les dégoûtants efforts de cette foule d'esclaves se tourmentant à
+effacer le parjure de leur maître; et comme leur lâche mensonge,
+s'ajoutant au sien, le fait ressortir davantage!
+
+«Pour lui, il achève inflexiblement: rien ne l'arrête; ni le temps qui
+vient de s'écouler sur sa colère, ni ses remords, ni le repentir d'un
+infortuné, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante! Enfin, tout
+ce qui, d'ordinaire, même entre ennemis étrangers, apaise et désarme,
+est sans effet sur le coeur d'un père pour son fils.
+
+«Bien plus, comme il vient d'être son accusateur et son juge, il sera
+son bourreau. C'est le 7 juillet 1718, le lendemain même du jugement,
+qu'il va, suivi de tous ses grands, recevoir les dernières larmes de son
+fils, y mêler les siennes; et quand enfin on le croit attendri, il
+envoie chercher _la forte potion_ que lui-même a fait préparer!
+Impatient, il en hâte l'arrivée par un second message; il la fait
+présenter devant lui comme un remède salutaire, et ne se retire,
+profondément triste, il est vrai[48], qu'après avoir empoisonné
+l'infortuné qui implorait encore son pardon. Puis il attribue la mort de
+sa victime, expirée quelques heures après dans d'affreuses convulsions,
+à la frayeur dont l'a frappée son arrêt! Il ne couvre toute cette
+horreur, aux yeux des siens, que de cette grossière apparence: il la
+juge suffisante à leurs moeurs brutales; leur commandant, au reste, le
+silence, _et étant si bien obéi que, sans les Mémoires d'un étranger
+témoin, acteur même, dans cet horrible drame, l'histoire en eût à jamais
+ignoré les terribles et derniers détails_.» (_Histoire de Russie et de
+Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. Livre X, chapitre
+III, pages 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444.)
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-SEPTIÈME.
+
+Club anglais.--Nouvelle visite au trésor du Kremlin.--Caractère
+particulier de l'architecture de Moscou.--Mot de madame de
+Staël.--Avantage des voyageurs obscurs.--Kitaigorod, ville des
+marchands.--Madone de Vivielski.--Miracles russes attestés par un
+Italien.--Groupe de Minine et Pojarski--Église de Vassili
+Blagennoï.--Manière dont le czar Ivan récompensa l'architecte.--Porte
+sainte.--Pourquoi on ne la passe point sans ôter son chapeau.--Avantage
+de la foi sur le doute.--Contraste de l'extérieur et de l'intérieur du
+Kremlin.--Cathédrale de l'Assomption.--Artistes étrangers.--Pourquoi on
+fut obligé de les appeler à Moscou.--Peintures à fresque.--Clocher de
+Jean-le-Grand.--Église du Sauveur dans les bois.--La grande
+cloche.--Couvent des Miracles et couvent de l'Ascension.--Tombeau de la
+Czarine Hélène, mère d'Ivan IV.--Intérieur du trésor.--Hiérarchie des
+couronnes et des trônes.--Couronne de Monomaque.--Couronne de
+Sibérie.--Couronne de Pologne.--Réflexions.--Vases ciselés.--Verreries
+rares.--Brancard de Charles XII.--Citation de Montaigne.--Singularité
+historique.--Parallèle entre les grands-ducs de Russie et les autres
+princes régnants de l'Europe à la même époque.--Carrosses de parade des
+Czars et du patriarche de Moscou.--Palais actuel de l'Empereur au
+Kremlin.--Divers palais.--Palais anguleux.--Caractère de son
+architecture.--Nouveaux travaux commencés au Kremlin par ordre de
+l'Empereur.--Profanation.--Faute de l'Empereur Pierre Ier et de
+l'Empereur Nicolas.--Où est la vraie capitale de l'Empire russe.--Ce que
+pourrait devenir Moscou.--Incendie du palais de Pétersbourg:
+avertissement du ciel.--Plan de Catherine II, repris en partie par
+Nicolas.--Vue qu'on a de la terrasse du Kremlin, le soir.--Coucher de
+soleil.--Souterrain ouvert.--Poussière de Moscou, la nuit.--La montagne
+des Moineaux.--Souvenirs de l'armée française.--Mot de l'Empereur
+Napoléon.--Danger d'être soupçonné d'héroïsme en Russie.--Lutte de
+médiocrité.--Responsabilité des maîtres absolus.--Rostopchin.--Il craint
+de passer pour un grand homme.--Sa brochure.--Conséquence qu'on en doit
+tirer.--Chute de Napoléon: son dernier résultat.--Louis XIV.--Phénomène
+historique.
+
+
+ Moscou, ce 11 août 1839, au soir.
+
+
+L'inflammation de mon oeil est diminuée, et je suis sorti de ma prison
+hier pour aller dîner au club anglais. C'est une espèce de salon de
+restaurateur où l'on ne peut être admis qu'à la demande d'un des membres
+de la société, laquelle est composée de personnes des plus distinguées
+de la ville. Cette institution assez nouvelle est imitée de l'Anglais, à
+l'instar de nos cercles de Paris. Je vous en parlerai une autre fois.
+
+Dans l'état où la fréquence des communications a mis l'Europe moderne,
+on ne sait plus à quelle nation s'adresser pour trouver des moeurs
+originales, des habitudes qui soient l'expression vraie des caractères.
+Les usages adoptés récemment chez chaque peuple sont le résultat d'une
+foule d'emprunts: il résulte de cette triture de tous les caractères
+dans la mécanique de la civilisation universelle, une monotonie bien
+contraire au plaisir du voyageur; pourtant, à aucune époque, le goût des
+voyages ne fut plus répandu. C'est que la plupart des gens voyagent par
+ennui plus que par besoin de s'instruire. Je ne suis pas de ces
+voyageurs-là; curieux, infatigable, je reconnais chaque jour, à mes
+dépens, que les différences sont ce qu'il y a de plus rare en ce monde;
+les ressemblances font le désespoir du voyageur qu'elles réduisent au
+rôle de dupe, le plus difficile de tous à accepter précisément parce
+qu'il est le plus facile à jouer.
+
+On voyage pour sortir du monde où l'on a passé sa vie; et l'on n'en peut
+pas sortir; le monde civilisé n'a plus de limites: c'est la terre. Le
+genre humain se refond, les langues s'effacent, les nations abdiquent,
+la philosophie réduit les religions à une croyance intérieure, dernier
+produit du catholicisme effacé, en attendant qu'il brille d'un nouvel
+éclat, et serve de base à la société future. Qui peut assigner le terme
+de ce remaniement du genre humain? Il est impossible de ne pas entrevoir
+ici un but providentiel. La malédiction de Babel touche à son terme, et
+les nations vont s'entendre malgré tout ce qui les a désunies.
+
+Aujourd'hui j'ai recommencé mon voyage par une visite méthodique et
+détaillée au Kremlin sous la conduite de M***, à qui j'avais été
+recommandé; toujours le Kremlin! c'est pour moi tout Moscou, toute la
+Russie! le Kremlin c'est un monde! Mon domestique de place étant allé
+dès le matin au trésor prévenir le gardien, celui-ci nous attendait. Je
+croyais trouver un concierge comme tant d'autres; au lieu de cela nous
+avons été reçus par un officier, homme instruit et poli.
+
+Le trésor du Kremlin fait à juste titre l'orgueil de la Russie; il
+pourrait tenir lieu de chronique à ce pays, c'est une histoire en
+pierres précieuses comme le Forum romanum était une histoire en pierres
+de taille.
+
+Les vases d'or, les armures, les vieux meubles ne sont pas ici seulement
+pour être admirés; chacun de ces objets retrace quelque fait glorieux,
+singulier, digne de commémoration. Mais avant de vous décrire ou plutôt
+de vous indiquer rapidement les magnificences d'un arsenal qui n'a pas,
+je crois, son second en Europe, je veux vous faire suivre pas à pas le
+chemin par où l'on m'a conduit jusqu'à ce sanctuaire révéré des Russes,
+et justement admiré des étrangers.
+
+En sortant de la grande Dmytriskoï pour me rendre au trésor, j'ai
+traversé, comme l'autre jour, plusieurs places où débouchent des rues
+montueuses, mais tirées au cordeau; puis arrivé en vue de la forteresse,
+j'ai passé sous une voûte que mon domestique de place m'a forcé
+d'admirer en faisant arrêter ma voiture d'autorité, sans juger seulement
+nécessaire de me consulter, tant l'intérêt qui s'attache à ce lieu est
+chose reconnue!!... Cette voûte forme le dessous d'une tour d'un aspect
+bizarre, comme tout ce qu'on aperçoit aux approches du vieux quartier de
+Moscou.
+
+Je n'ai point vu Constantinople, mais je crois qu'après cette ville,
+Moscou est de toutes les capitales de l'Europe celle dont l'aspect
+général est le plus frappant. C'est la Byzance de terre ferme. Dieu
+merci, les places de la vieille capitale ne sont pas immenses comme
+celles de Pétersbourg, où Saint-Pierre de Rome se perdrait. À Moscou,
+les monuments sont moins espacés, et dès lors ils produisent plus
+d'effet. Le despotisme des lignes droites et des plans symétriques s'est
+vu gêné ici par l'histoire et par la nature; Moscou est surtout
+pittoresque. Le ciel, sans y être pur, prend une teinte argentée et
+brillante; des modèles de tous les genres d'architecture sont entassés
+là sans ordre et sans plan; aucun monument n'est parfait, néanmoins
+l'ensemble vous saisit, non d'admiration, mais d'étonnement. Les
+inégalités du sol multiplient les points de vue. Les églises avec leurs
+coupoles, dont le nombre varie et dépasse souvent de beaucoup le chiffre
+sacramental commandé aux architectes par l'orthodoxie, font scintiller
+dans l'air leurs magiques auréoles. Une multitude de pyramides dorées et
+de clochers en forme de minarets dessinent sur l'azur des profils
+reluisants de soleil; un pavillon oriental, un dôme indien vous
+transportent à Delhi; un donjon, une tourelle vous ramènent en Europe au
+temps des croisades; la sentinelle qui veille sur la tour de garde vous
+représente le muezzin invitant les fidèles à la prière; enfin, pour
+achever de confondre vos idées, la croix qui brille partout, avertissant
+le peuple de se prosterner devant le Verbe, semble tombée là du ciel au
+milieu de l'assemblée des nations de l'Asie pour les guider toutes
+ensemble dans l'étroite voie du salut: c'est devant ce poétique tableau,
+sans doute, que madame de Staël s'est écriée: _Moscou est la Rome du
+Nord_!
+
+Le mot manque de justesse, car sous aucun rapport on ne pourrait établir
+un parallèle entre ces deux villes. C'est à Ninive, à Palmyre, à
+Babylone qu'on pense lorsqu'on entre à Moscou, non aux chefs-d'oeuvre de
+l'art dans l'Europe païenne, ou chrétienne; l'histoire, la religion de
+ce pays ne reportent pas davantage vers Rome l'esprit du voyageur. Rome
+est plus étrangère à Moscou que Pékin; mais madame de Staël pensait à
+toute autre chose qu'à regarder la Russie lorsqu'elle a traversé ce pays
+pour aller en Suède et en Angleterre, faire la guerre du génie et des
+idées à l'ennemi de toute liberté de pensée, à Bonaparte. Elle se sera
+débarrassée en quelques paroles de sa tâche de grand esprit arrivant
+dans une contrée nouvelle. Le malheur des personnes célèbres qui
+voyagent, c'est qu'elles sont obligées de semer des mots derrière elles,
+et si elles s'obstinent à n'en pas dire, on leur en prête.
+
+Je n'ai de confiance qu'aux relations des voyageurs inconnus; vous direz
+que je prêche pour mon saint; je ne m'en défends pas, mais du moins je
+profite de mon obscurité pour chercher et pour découvrir le vrai. Le
+bonheur de rectifier les préventions et les préjugés d'un esprit tel que
+le vôtre, et du petit nombre de ceux qui lui ressemblent, suffirait à ma
+gloire. Vous voyez que mon ambition est modeste; car rien n'est plus
+facile à corriger que les erreurs des hommes distingués. Il me semble
+que s'il en est quelques-uns qui ne haïssent pas le despotisme autant
+que je le hais, ils le haïront malgré ses pompes, et grâce à ses oeuvres,
+après avoir lu le tableau véridique que j'offre à votre méditation.
+
+La massive tour au pied de laquelle mon domestique de place m'a fait
+descendre de voiture, est percée pittoresquement de deux arches, elle
+sépare les murs du Kremlin, proprement dits, de leur continuation, qui
+sert d'enceinte au Kitaigorod, ville des marchands, autre quartier du
+vieux Moscou, fondé par la mère du Czar Jean Vassilievitch, en 1534.
+Cette date nous paraît nouvelle, mais elle est antique pour la Russie,
+le plus jeune des pays de l'Europe.
+
+Le Kitaigorod, espèce d'annexe du Kremlin, est un immense bazar, un
+quartier, une ville toute percée de ruelles sombres et voûtées, ce qui
+les fait ressembler à des souterrains: ces catacombes marchandes ne sont
+rien moins qu'un cimetière; c'est une foire en permanence; labyrinthe de
+galeries, ces voûtes ressemblent un peu aux passages de Paris,
+quoiqu'elles aient moins d'élégance et d'éclat, et plus de solidité. Ce
+système de construction est motivé, il est conforme aux besoins du
+commerce sous ce climat: dans le Nord les rues couvertes remédient
+autant que possible aux inconvénients et aux rigueurs du ciel, pourquoi
+donc y sont-elles si rares? Les vendeurs et les acheteurs s'y trouvent à
+l'abri du vent, de la neige, du froid, et des inondations du dégel; au
+contraire, les légères colonnades à jour, les portiques aériens font là
+un contre-sens risible: au lieu des Grecs et des Romains les architectes
+russes auraient dû prendre pour modèles les taupes et les fourmis.
+
+À chaque pas que vous faites dans Moscou vous rencontrez quelque
+chapelle vénérée par le peuple, et saluée par tout le monde. Ces
+chapelles ou ces niches renferment ordinairement une image de la Vierge,
+conservée sous verre et honorée d'une lampe qui brûle sans cesse. Ces
+châsses sont gardées par un vieux soldat. Les vétérans servent en Russie
+de suisses aux grands seigneurs, et de domestiques au bon Dieu. On en
+rencontre toujours quelques-uns à l'entrée de l'habitation des personnes
+riches dont ils gardent l'antichambre, et dans les églises, qu'ils
+balayent. La vie d'un vieux soldat russe qui ne serait recueilli ni par
+les riches ni par les prêtres, serait bien misérable. La pitié cachée
+est inconnue à ce gouvernement, qui lorsqu'il fait la charité bâtit des
+palais aux malades ou aux enfants; et les façades de ces pieux monuments
+attirent tous les regards.
+
+Entre la double arcade de la tour est incrustée dans le pilier qui
+sépare ces deux passages la Vierge de Vivielski, ancienne image peinte
+dans le style grec, et très-vénérée à Moscou.
+
+J'ai remarqué que toutes les personnes qui passaient devant cette
+chapelle, seigneurs, paysans, grandes dames, bourgeois et militaires
+s'inclinaient et faisaient de nombreux signes de croix; plusieurs, sans
+se contenter de cet hommage facile, s'arrêtaient; des femmes bien
+habillées se prosternaient jusqu'à terre devant la Vierge miraculeuse,
+et même elles touchaient de leur front humilié le pavé de la rue: des
+hommes qui n'étaient pas de simples paysans, s'agenouillaient et
+faisaient des signes de croix répétés jusqu'à la lassitude: ces actes
+religieux s'accomplissent en pleine rue avec une rapidité insouciante
+qui dénote plus d'habitude que de ferveur.
+
+Mon domestique de place est Italien; rien de plus bouffon que le mélange
+de préjugés divers qui s'est opéré dans la tête de ce pauvre étranger,
+établi depuis un grand nombre d'années à Moscou, sa patrie adoptive; ses
+idées d'enfance, apportées de Rome, le disposent à croire à
+l'intervention des saints et de la Vierge, et sans se perdre dans des
+subtilités théologiques il prend pour bons, à défaut de mieux, les
+miracles des reliques et des images de l'Église grecque. Ce pauvre
+catholique devenu un adorateur zélé de la Vierge de Vivielski, me
+prouvait la toute-puissance de l'unanimité dans les croyances: cette
+unanimité, ne fût-elle qu'apparente, est d'un effet irrésistible. Il ne
+cessait de me répéter, avec sa loquacité italienne: «Signor, creda à me:
+questa madonna fa dei miracoli, ma dei miracoli veri, veri verissimi,
+non è come da noi altri; in questo paese tutti gli miracoli sono veri.»
+
+Cet Italien, apportant la vivacité naïve et la bonhomie des gens de son
+pays dans l'Empire du silence et de la réserve, m'amusait parfaitement,
+en même temps qu'il m'épouvantait; quelle terreur politique révèle cette
+foi à une religion étrangère!
+
+Un bavard en Russie, c'est un phénomène; cette rareté est précieuse à
+rencontrer: elle manque à chaque instant au voyageur opprimé par le tact
+et la prudence de tous les naturels du pays. Pour engager cet homme à
+parler, ce qui n'était pas difficile, je me hasardai à lui témoigner
+quelques doutes sur l'authenticité des miracles de sa vierge de
+Vivielski; j'aurais nié l'autorité spirituelle du pape que mon Romain
+n'eût pas été plus scandalisé.
+
+En voyant ce pauvre catholique s'évertuer à me prouver le pouvoir
+surnaturel d'une peinture grecque, je pensais que ce n'est plus la
+théologie qui sépare les deux Églises. L'histoire des nations
+chrétiennes nous enseigne que la politique des princes a profité de
+l'opiniâtreté, de la subtilité et de la dialectique des prêtres pour
+envenimer les disputes religieuses.
+
+Au sortir, de la voûte qui perce la tour au pilier de laquelle s'est
+nichée cette fameuse madone et sur une place de médiocre dimension, est
+un groupe en bronze, d'un très-mauvais style soi-disant classique. Je me
+crois dans un atelier de sculpture, au Louvre, sous l'Empire, chez un
+artiste du second ordre. Ce groupe représente sous la figure de deux
+Romains, Minine et Pojarski, les libérateurs de la Russie dont ils ont
+chassé les Polonais au commencement du XVIIe siècle: singuliers héros
+pour porter le manteau romain!!... Ces deux personnages sont très à la
+mode aujourd'hui. Plus loin, que vois-je devant moi? c'est la
+merveilleuse église de Vassili Blagennoï dont l'aspect m'avait tant
+frappé de loin que, depuis mon arrivée à Moscou, ce souvenir m'ôtait le
+repos. Le style de ce grotesque monument contraste d'une manière par
+trop bizarre avec les statues classiques des libérateurs de Moscou. Dans
+mes promenades, entreprises seul et au hasard, j'avais pénétré au
+Kremlin par des portes éloignées, de sorte que l'église à peau de
+serpent, autrement dite de la protection de la Vierge, monument vraiment
+russe, s'était toujours dérobée à mes investigations. Enfin la voilà
+devant moi, cette fois j'y entre, mais quel désenchantement!!... une
+quantité de coupoles bulbeuses dont pas une n'est semblable à l'autre,
+un plat de fruits, un vase de fayence de Delft rempli d'ananas tout
+piqués de croix d'or, une cristallisation colossale: il n'y a pas là de
+quoi faire un monument d'architecture: celui-ci perd son prestige à
+n'être pas vu de loin. Cette église est petite comme toute église russe,
+à bien peu d'exceptions près; la flèche informe ne brille que de loin,
+et malgré l'incompréhensible bariolage de ses couleurs, elle n'intéresse
+pas longtemps l'observateur attentif: deux rampes assez belles
+conduisent à l'esplanade sur laquelle l'édifice est construit: de cette
+terrasse on entre dans l'intérieur qui est resserré, mesquin, sans
+caractère. Cette oeuvre impatientante a causé la perte de l'homme qui
+l'accomplit. Elle fut commandée en mémoire de la prise de Kazan, l'année
+1554, par Ivan IV dit poliment _le Terrible_[49]. Ce prince que vous
+allez reconnaître, voulant, sans démentir son caractère, remercier
+dignement l'architecte d'avoir embelli Moscou, fit crever les yeux à ce
+pauvre homme sous prétexte qu'il ne voulait pas que ce chef-d'oeuvre pût
+être reproduit ailleurs.
+
+Si ce malheureux n'eût pas réussi sans doute il eût été empalé: son
+succès a surpassé l'attente du grand prince, aussi n'a-t-il perdu que
+les yeux: alternative qui ne laisse pas que d'être encourageante pour
+les artistes.
+
+En quittant l'Église de la protection nous avons passé sous la porte
+sainte du Kremlin; et selon l'usage religieusement observé par les
+Russes, j'ai eu soin d'ôter mon chapeau avant d'entrer sous cette voûte
+qui n'est pas longue. Cet usage remonte à ce qu'on assure au temps de la
+dernière attaque des Calmoucks, qu'une intervention miraculeuse des
+saints protecteurs de l'Empire aurait empêchés de pénétrer dans la
+forteresse sacrée. Les saints ont eu leurs moments de distraction; mais
+ce jour-là ils veillaient, le Kremlin fut sauvé, et la Russie
+reconnaissante perpétue, par une marque de respect à chaque instant
+renouvelée, le souvenir de la divine protection dont elle se glorifie.
+
+Il y a dans ces manifestations publiques d'un sentiment religieux plus
+de philosophie pratique que dans l'incrédulité des peuples qui se disent
+les plus éclairés de la terre, parce qu'après avoir usé et abusé des
+forces de l'intelligence, blasés qu'ils sont sur le vrai et le simple,
+ils doutent du but de l'existence, ils doutent de tout et s'en vantent
+pour encourager les autres à les imiter, comme si leur perplexité était
+bien digne d'envie!... Vous voyez, disent-ils, combien nous sommes à
+plaindre, imitez-nous donc!... Les esprits forts sont des esprits morts
+qui répandent autour d'eux la torpeur dont ils sont atteints; ces
+redoutables sages privent les nations de leurs mobiles d'activité sans
+pouvoir remplacer ce qu'ils détruisent, car l'avidité de la richesse et
+du plaisir n'inspire aux hommes qu'une agitation fébrile et passagère,
+comme leur courte vie, dont elle subit les phases. C'est le cours du
+sang plus que la lumière de la pensée qui guide les matérialistes dans
+leur marche indécise, et toujours contrariée par le doute, car la raison
+d'un homme de bonne foi, fût-il le premier de son pays, fût-il Goethe,
+n'a pas encore atteint plus haut que le doute: or, le doute porte le
+coeur à la tolérance, mais il le détourne du sacrifice. Or, dans les
+arts, dans les sciences comme dans la politique, le sacrifice est la
+base de toute oeuvre durable, de tout effort sublime. On n'en veut plus;
+on reproche au christianisme de prêcher l'abnégation: c'est blâmer la
+vertu. Les prêtres de Jésus-Christ ouvrent à la foule une route qui
+n'était connue et pratiquée que par les âmes d'élite!! Qui peut dire où
+vont les peuples guidés par de si dangereux instituteurs?
+
+Je ne me blase pas sur l'effet du Kremlin vu du dehors; ses bâtiments
+bizarres, ses prodigieux remparts, la multitude d'ogives, de voûtes, de
+vedettes, de clochers, d'assommoirs, de créneaux qu'on découvre à chaque
+pas qu'on fait autour de ce fabuleux monument; les dimensions
+prodigieuses de toutes ces choses, l'entassement de leurs masses, les
+déchirures des murailles, produisent sur mon imagination une impression
+toujours nouvelle. Les murs extérieurs inégalement dessinés, montant et
+descendant pour suivre les profondes et abruptes sinuosités des coteaux
+et des vallons, tant d'étages d'édifices d'un style étrange, portés les
+uns sur les autres, composent une décoration des plus originales et des
+plus poétiques qu'il y ait au monde; encore une fois, ce n'est pas à moi
+de vous montrer ces merveilles; les paroles me manquent pour en décrire
+l'effet: ce sont de ces choses dont les yeux seuls sont juges.
+
+Mais comment vous peindre ma surprise lorsqu'en entrant dans l'intérieur
+de cette ville magique, je m'approchai du bâtiment moderne qu'on nomme
+le Trésor et que je vis devant moi un petit palais aux angles aigus, aux
+lignes roides, aux frontons grecs ornés de colonnes corinthiennes? Cette
+froide et mesquine imitation de l'antique à laquelle j'aurais dû être
+préparé, me parut si ridicule que je reculai de quelques pas, et que je
+demandai à mon compagnon la permission de retarder notre visite au
+Trésor sous prétexte d'aller admirer d'abord quelques églises. Depuis le
+temps que je suis en Russie, je devrais être fait à tout ce que le
+mauvais goût des architectes impériaux peut inventer de plus incohérent,
+mais cette fois la dissonance était trop criante, elle me frappa comme
+une nouveauté.
+
+Nous avons donc commencé notre revue par une visite à la cathédrale de
+l'Assomption. Cette église possède une des innombrables peintures de la
+Vierge Marie que les bons chrétiens de tous les pays attribuent à
+l'apôtre saint Luc. L'édifice rappelle les constructions saxonnes et
+normandes plutôt que nos églises gothiques. Il est l'oeuvre d'un
+architecte italien du XVe siècle; cet artiste fut appelé à Moscou par un
+des grands princes parce que les Russes d'alors ne pouvaient se passer
+du secours des étrangers pour bâtir. Cette église avait croulé plusieurs
+fois sur les ignorants ouvriers employés à la construire par de plus
+ignorants architectes; enfin après deux années d'essais infructueux
+tentés par des artistes moscovites, on eut recours aux Italiens; celui
+qui fut appelé à Moscou n'a servi qu'à rendre l'oeuvre solide; pour le
+style des ornements, il s'est soumis au goût du pays. Les voûtes sont
+élevées, les murs épais et l'ensemble de l'édifice est confus, sans
+grandeur, ni clarté, ni beauté.
+
+J'ignore la règle prescrite par l'Église grecque-russe relativement au
+culte des images; mais en voyant cette église entièrement ornée de
+peintures à fresque, de mauvais goût, et dessinées dans le style roide
+et monotone qu'on appelle le style grec moderne, parce que les modèles
+en étaient à Byzance, je me demande quelles sont donc les figures, quels
+sont donc les sujets qu'il est défendu de représenter dans les églises
+russes? apparemment on ne bannit de ces pieux asiles que les bons
+tableaux.
+
+En passant devant la Vierge de saint Luc, mon cicerone italien m'a bien
+assuré qu'elle est authentique; il ajoutait avec la foi d'un mugic:
+«Signore, signore, è il paese dei miracoli...» «C'est le pays des
+miracles!...» Je le crois bien, la peur est le premier des thaumaturges!
+Quel curieux voyage que celui qui vous reporte en quinze jours à
+l'Europe d'il y a quatre cents ans! Et encore, chez nous, au moyen âge,
+l'homme sentait mieux sa dignité qu'il ne la sent aujourd'hui en Russie.
+Des princes aussi rusés, aussi faux que les héros russes du Kremlin
+n'auraient jamais été surnommés grands chez nous.
+
+L'ichonostase de cette cathédrale est magnifiquement peint et doré
+depuis le pavé de l'église jusqu'au plus haut des voûtes. L'ichonostase
+est une cloison, un panneau élevé dans les églises grecques, entre le
+sanctuaire toujours caché par des portes et la nef de l'église, où se
+tiennent les fidèles; cette séparation monte ici jusqu'au faîte de
+l'édifice: elle est décorée magnifiquement. L'église à peu près carrée,
+très-haute, est si petite qu'en la parcourant, on croit marcher en long
+et en large dans le fond d'un cachot.
+
+Cette cathédrale renferme les tombeaux de beaucoup de patriarches; il
+s'y trouve aussi des châsses très-riches et des reliques fameuses
+apportées de l'Asie; vu en détail, le monument n'est rien moins que
+beau; mais dans son ensemble, il a quelque chose d'imposant. À défaut
+d'admiration, on y est saisi de tristesse: c'est beaucoup; la tristesse
+dispose l'âme aux sentiments religieux: à qui recourir quand on souffre?
+Mais dans les grands monuments élevés par l'Église catholique, il y a
+plus que la tristesse chrétienne, il y a le chant de triomphe de la foi
+victorieuse.
+
+La sacristie renferme des curiosités qu'il serait trop ennuyeux de vous
+décrire ici: n'attendez pas de moi une liste des richesses de Moscou,
+pas plus qu'un catalogue de ses monuments. Tout cela est curieux à voir
+en masse, mais insipide à peindre en détail. Je vous dis ce qui me
+frappe; pour le reste, je vous renvoie à Laveau et à Schnitzler, et
+surtout à nos successeurs qui feront mieux que moi. De nouveaux
+voyageurs ne peuvent tarder à explorer la Russie, car ce pays ne saurait
+rester longtemps aussi mal connu qu'il l'est.
+
+Le clocher de Jean-le-Grand, Ivan Velikoï, est renfermé dans l'enceinte
+du Kremlin. C'est l'édifice le plus élevé de la ville; sa coupole, selon
+l'usage russe, est dorée en or de ducats. Nous avons passé devant cette
+riche tour de bizarre construction, et qui fait l'objet de la vénération
+des paysans moscovites. Tout est saint à Moscou, tant il y a de
+puissance de respect dans le coeur du peuple russe!
+
+On m'a montré en passant l'église de Spassnaborou (du Sauveur dans les
+bois), la plus ancienne de Moscou; puis une cloche dont il manque un
+morceau, la plus grosse cloche du monde, à ce que je crois, qui est
+posée à terre et qui fait coupole à elle toute seule; cette cloche fut
+refondue, dit-on, après un incendie qui l'avait fait tomber, sous le
+règne de l'Impératrice Anne. M. de Montferrand, l'architecte français
+qui bâtit en ce moment l'église de Saint-Isaac, à Saint-Pétersbourg, est
+parvenu à tirer cette cloche du terrain où elle s'était à demi enfoncée.
+Le succès de cette opération, qui a exigé plusieurs essais et coûté
+beaucoup d'argent, a fait honneur à notre compatriote.
+
+Nous avons encore visité deux couvents, toujours dans l'enceinte du
+Kremlin, celui des Miracles qui renferme deux églises avec des reliques
+de saints, et le couvent de l'Ascension où se trouvent les tombeaux de
+plusieurs Czarines, entre autres celui d'Hélène, la mère de
+Jean-le-Terrible; elle était digne de lui; impitoyable comme son fils,
+elle n'avait que de l'esprit; quelques-unes des épouses de ce prince
+sont également enterrées là. Les églises du couvent de l'Ascension
+étonnent les étrangers par leur richesse.
+
+Enfin j'ai pris sur moi d'affronter les péristyles grecs, les colonnades
+corinthiennes du Trésor, et bravant, les yeux fermés, ces dragons du
+mauvais goût, je suis monté dans l'arsenal glorieux où se trouvent
+rangés comme dans un cabinet de curiosités les monuments historiques les
+plus intéressants de la Russie.
+
+Quelle collection d'armures, de vases, et de bijoux nationaux! quelle
+profusion de couronnes et de trônes réunis dans une seule enceinte! La
+manière dont ces objets sont rangés ajoute à l'impression qu'ils
+produisent. On ne peut s'empêcher d'admirer le goût de décoration, et
+plus que cela l'intelligence politique, qui ont présidé à la disposition
+tant soit peu orgueilleuse de tant d'insignes et de trophées; mais
+l'orgueil patriotique est le plus légitime de tous les orgueils. On
+pardonne à la passion qui aide à remplir tant de devoirs. Il y a là une
+idée profonde dont les choses ne sont que le symbole.
+
+Les couronnes sont posées sur des coussins portés par des piédestaux, et
+les trônes rangés près des murs sont exhaussés sur autant d'estrades. Il
+ne manque à cette évocation du passé que la présence des hommes pour qui
+toutes ces choses furent faites. Leur absence vaut un sermon sur la
+vanité des choses humaines. Le Kremlin sans ses Czars: c'est un théâtre
+sans lumière et sans acteurs.
+
+La plus respectable, sinon la plus imposante des couronnes, est celle de
+Monomaque; elle lui fut apportée de Byzance à Kiew en 1116.
+
+Une autre couronne est également attribuée à Monomaque, quoique
+plusieurs la regardent comme plus ancienne encore que le règne de ce
+prince.
+
+Viennent ensuite couronnes sur couronnes, mais qui toutes sont
+subordonnées à la couronne Impériale. On compte dans cette constellation
+royale les couronnes des royaumes de Kazan, d'Astrakan, de Géorgie: la
+vue de ces satellites de la royauté maintenus à une distance
+respectueuse de l'étoile qui les domine tous est singulièrement
+imposante: tout fait emblème en Russie, c'est un pays poétique...
+poétique comme la douleur! quoi de plus éloquent que les larmes qui
+coulent en dedans et retombent sur le coeur? La couronne de Sibérie se
+trouve parmi tant d'autres couronnes; celle-ci est de fabrique russe,
+c'est un insigne imaginaire qui fut déposé là comme pour mentionner un
+grand fait historique accompli par des aventuriers commerçants et
+guerriers sous le règne d'Ivan IV, époque d'où date non la découverte,
+mais la conquête de la Sibérie. Toutes ces couronnes sont couvertes des
+pierres les plus précieuses et les plus énormes du monde. Les entrailles
+de cette terre de désolation se sont ouvertes pour fournir un aliment à
+l'orgueil du despotisme dont elle est l'asile.
+
+Le trône et la couronne de Pologne font partie de ce superbe firmament
+impérial et royal... Tant de joyaux renfermés dans un petit espace
+brillaient à mes regards comme la roue d'un paon. Quelle vanité
+sanglante! me répétais-je tout bas à chaque nouvelle merveille devant
+laquelle mes guides me forçaient de m'arrêter...
+
+Les couronnes de Pierre Ier, de Catherine Ire et d'Élisabeth m'ont
+surtout frappé: que d'or, de diamants... et de poussière!!! Les globes
+Impériaux, les trônes, les sceptres, tout est réuni là pour attester la
+grandeur des choses, le néant des hommes, et quand on pense que ce néant
+s'étend jusqu'aux empires, on ne sait plus à quelle branche s'accrocher
+sur le torrent du temps.
+
+Comment s'attacher à un monde où la forme est la vie et où nulle forme
+ne dure? Si Dieu n'eût pas fait un paradis il se serait trouvé des âmes
+d'une trempe assez forte pour remplir cette lacune de la création... La
+pensée platonique d'un monde immuable et purement spirituel, type idéal
+de tous les univers, équivaut pour moi à l'existence même d'un tel
+monde. Comment pourrions-nous croire que Dieu fût moins fécond, moins
+riche, moins puissant et moins équitable que le cerveau de l'homme?
+Notre imagination dépasserait les bornes de l'oeuvre du Créateur, de qui
+nous tenons la pensée. Ah!... c'est impossible... cela implique
+contradiction. On a dit que c'est l'homme qui crée Dieu à son image:
+oui, comme un enfant fait la guerre avec des soldats de plomb; mais ce
+jeu ne suffit-il pas pour servir de preuve à l'histoire? Sans Turenne,
+sans Frédéric II et Napoléon, nos enfants s'amuseraient-ils à figurer
+des batailles?
+
+Les vases ciselés à la manière de Benvenuto Cellini, les coupes ornées
+de pierreries, les armes, les armures, les étoffes précieuses, les
+broderies rares, les verreries de tous les pays et de tous les siècles
+abondent dans cette merveilleuse collection, dont un vrai curieux ne
+terminerait pas l'inventaire en une semaine. J'ai vu là, outre les
+trônes ou fauteuils de tous les princes russes de tous les siècles, les
+caparaçons de leurs chevaux, leurs vêtements, leurs meubles; et ces
+choses plus ou moins riches, plus ou moins rares éblouissaient mes yeux.
+Je vous fais penser aux palais des _Mille et une Nuits_, tant mieux, je
+n'ai plus que ce moyen de vous décrire un séjour fabuleux, si ce n'est
+enchanté.
+
+Mais ici l'intérêt de l'histoire ajoute encore à l'effet de tant de
+merveilles: combien de faits curieux ne sont-ils pas enregistrés là
+pittoresquement, et attestés par de vénérables reliques!... Depuis le
+casque ouvragé de saint Alexandre Newski jusqu'au brancard qui portait
+Charles XII à Pultawa, chaque objet vous rappelle un souvenir
+intéressant, un fait singulier. Ce trésor est le véritable album des
+géants du Kremlin.
+
+En terminant l'examen de ces orgueilleuses dépouilles du temps, je me
+suis rappelé, comme par inspiration, un passage de Montaigne que je vous
+copie, pour compléter par un contraste curieux cette description des
+magnificences du trésor moscovite. Vous savez que je ne voyage jamais
+sans Montaigne:
+
+«Le duc de Moscovie debvoit anciennement cette révérence aux Tartares
+quand ils envoyoient vers lui des ambassadeurs qu'il leur alloit
+au-devant à pied et leur présentoit un gobeau de laict de jument
+(breuvage qui leur est en délices) et si, en buvant, quelque goutte en
+tomboit sur le crin de leurs chevaulx il estoit tenu de la leicher avec
+la langue[50].
+
+«En Russie, l'armée que l'Empereur Bajazet y avoit envoyée feut accablée
+d'un si horrible ravage de neige que pour s'en mettre à couvert et
+sauver du froid plusieurs s'avisèrent de tuer et esventrer leurs
+chevaulx pour se jecter dedans et jouir de la chaleur vitale.»
+
+Je cite ce dernier trait parce qu'il rappelle l'admirable et terrible
+description que M. de Ségur fait du champ de bataille de la Moskowa,
+dans son _Histoire de la campagne de Russie_. Voyez aussi pour confirmer
+la citation de Montaigne, le même trait de servilité, rapporté par le
+même M. de Ségur dans son _Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand_.
+
+L'Empereur de toutes les Russies, avec tous ses trônes, avec toutes ses
+fiertés, n'est cependant que le successeur de ces mêmes grands-ducs que
+nous voyons si humiliés au XVIe siècle; encore ne leur a-t-il succédé
+que par des droits contestables; car sans parler de l'élection des
+Troubetzkoï, annulée par les intrigues de la famille Romanow et de ses
+amis, les crimes de plusieurs générations de princes ont seuls pu faire
+arriver au trône les enfants de Catherine II. Ce n'est donc pas sans
+motif qu'on cache l'histoire de Russie aux Russes, et qu'on voudrait la
+cacher au monde. Certes, la rigidité des principes politiques d'un
+prince assis sur un trône ainsi fondé n'est pas une des moindres
+singularités de l'histoire de ce temps-ci.
+
+À l'époque où les grands-ducs de Moscou portaient à genoux le joug
+honteux qui leur était imposé par les Mongols, l'esprit chevaleresque
+florissait en Europe, surtout en Espagne où le sang coulait par torrents
+pour l'honneur et l'indépendance de la chrétienté. Je ne crois pas que
+malgré la barbarie du moyen âge, on eût trouvé dans l'Europe occidentale
+un seul Roi capable de déshonorer la souveraineté en consentant à régner
+d'après les conditions imposées aux grands-ducs de Moscovie aux XIIIe,
+XIVe et XVe siècles par leurs maîtres les Tatars. Plutôt perdre la
+couronne que d'avilir la majesté royale: voilà ce qu'eût dit un prince
+français, espagnol, ou tout autre Roi de la vieille Europe. Mais en
+Russie la gloire est de fraîche date comme tout le reste. Le temps qu'a
+duré l'invasion a divisé l'histoire de ce pays en deux époques
+distinctes; l'histoire des Slaves indépendants et l'histoire des Russes
+façonnés à la tyrannie par trois siècles d'esclavage. Et ces deux
+peuples n'ont à vrai dire de commun que le nom avec les anciennes tribus
+réunies en corps de nation par les Varègues.
+
+Au rez-de-chaussée du palais du Trésor, on m'a montré les voitures de
+parade des Empereurs et des Impératrices de Russie; le vieux carrosse du
+dernier patriarche se trouve aussi parmi cette collection, plusieurs des
+glaces de ce coche sont en corne; c'est une vraie relique, et ce n'est
+pas l'un des objets les moins curieux de l'orgueilleux garde-meuble
+historique du Kremlin.
+
+On m'a fait voir le petit palais qu'habite l'Empereur lorsque ce prince
+vient au Kremlin, et je n'y ai trouvé rien qui me parût digne de
+remarque, si ce n'est un tableau de la dernière élection d'un roi de
+Pologne. Cette turbulente diète, qui mit Poniatowski sur le trône et la
+Pologne sous le joug, a été curieusement représentée par un peintre
+français dont je n'ai pu savoir le nom.
+
+D'autres merveilles m'attendaient ailleurs: j'ai visité le sénat, les
+palais Impériaux, l'ancien palais du patriarche, qui n'ont d'intéressant
+que leurs noms; et enfin le petit palais anguleux qui est un bijou et un
+joujou; cette construction rappelle un peu les chefs-d'oeuvre de
+l'architecture mauresque, elle brille par son élégance au milieu des
+lourdes masses qui l'environnent: on dirait d'une escarboucle enchâssée
+dans des pierres de taille; ce palais est à plusieurs étages dont les
+inférieurs sont plus vastes que ceux qu'ils supportent: ce qui multiplie
+les terrasses et donne à l'édifice entier une forme pyramidale d'un
+effet très-pittoresque. Chaque étage s'élève en retraite sur l'étage
+inférieur, et le dernier, qui forme la pointe de la pyramide, n'est
+qu'un petit pavillon. À chacun de ces étages, des carreaux de faïence
+vernissés à la manière des Arabes, dessinent les lignes d'architecture
+avec beaucoup de goût et de précision; l'intérieur vient d'être
+remeublé, vitré, colorié, restauré en entier non sans intelligence.
+
+Vous dire le contraste produit par tant d'édifices divers entassés sur
+un seul point qui fait le centre d'une ville immense; et au milieu de
+cette confusion vous peindre l'effet de ce petit palais nouvellement
+reconstruit, mais dont les ornements sont d'un style ancien approchant
+du gothique et mélangé d'arabe, c'est impossible: ici des temples grecs,
+là des forts gothiques, plus loin des tours indiennes, des pavillons
+chinois, le tout bizarrement enchâssé dans une enceinte fermée par des
+murailles cyclopéennes: voilà ce qu'il faudrait vous montrer d'un mot
+comme on l'aperçoit d'un coup d'oeil.
+
+Les paroles ne peignent les objets que par les souvenirs qu'elles
+rappellent: or, aucun de vos souvenirs ne peut vous servir à vous
+figurer le Kremlin. Il faut être Russe pour comprendre une pareille
+architecture.
+
+L'étage inférieur de ce petit chef-d'oeuvre est presque entièrement
+occupé par une voûte énorme portée sur un seul pilier qui fait le milieu
+de la pièce. C'est la salle du trône, les Empereurs s'y rendent au
+sortir de l'église après leur couronnement. Là, tout rappelle les
+magnificences des anciens Czars et l'imagination est forcée de se
+reporter aux règnes des Ivan, des Alexis: c'est vraiment moscovite. Les
+peintures toutes nouvelles qui recouvrent les murs de ce palais m'ont
+paru d'assez bon goût: l'ensemble rappelle les dessins que j'ai vus de
+la tour de porcelaine à Pékin.
+
+Ce groupe de monuments fait du Kremlin une des décorations les plus
+théâtrales du monde: mais aucun des édifices entassés l'un sur l'autre
+dans ce forum russe ne supporterait l'examen, pas plus que ceux qui se
+trouvent dispersés dans le reste de la ville. À la première vue, Moscou
+produit un effet prodigieux; ce serait la plus belle des villes pour un
+porteur de dépêches qui passerait au galop le long des murs de toutes
+ses églises, de ses couvents, de ses palais et de ses châteaux forts,
+constructions qui sont loin d'être d'un goût pur, mais qu'au premier
+coup d'oeil on prend pour le séjour d'êtres surnaturels.
+
+Malheureusement, on bâtit aujourd'hui au Kremlin un nouveau palais, afin
+de rendre plus commode l'ancienne habitation de l'Empereur; mais
+s'est-on demandé si cette amélioration impie ne gâtera pas l'ensemble,
+unique au monde, des anciens édifices de la forteresse sainte?
+L'habitation actuelle du souverain est mesquine, j'en conviens, mais
+pour remédier à cet inconvénient on entame les édifices les plus
+respectables du vieux sanctuaire national: c'est une profanation. À la
+place de l'Empereur j'aurais suspendu mon nouveau palais dans les airs
+plutôt que d'abattre une pierre des vieux remparts du Kremlin.
+
+Un jour à Saint-Pétersbourg lorsqu'il me parla de ces travaux, ce prince
+me dit qu'ils embelliraient Moscou: j'en doute, pensais-je: c'est comme
+si l'on voulait orner l'histoire. Certes l'architecture de l'ancienne
+forteresse n'était guère conforme aux règles de l'art: mais elle était
+l'expression des moeurs, des actes et des idées d'un peuple et d'un temps
+que le monde ne reverra plus; c'était sacré, comme l'irrévocable. Il y
+avait là le sceau d'une puissance supérieure à l'homme: la puissance du
+temps. Mais en Russie l'autorité touche à tout. L'Empereur qui sans
+doute vit sur ma figure une expression de regret, me quitta en
+m'assurant que son nouveau palais serait beaucoup plus vaste et plus
+conforme aux besoins de sa cour que ne l'était l'ancien. Cette raison
+répond à tout dans un pays comme celui-ci.
+
+En attendant que la cour soit mieux logée, on englobe dans l'enceinte du
+nouveau palais la petite église du Sauveur dans les bois. Ce vénérable
+sanctuaire, le plus ancien du Kremlin et de Moscou, je crois, va donc
+disparaître sous les belles murailles unies et blanches dont on
+l'entourera, au grand regret des amateurs d'antiquités et de points de
+vue pittoresques.
+
+Au surplus, cette profanation se commet avec un respect dérisoire qui me
+la rend plus odieuse: on se vante de laisser debout le vieux monument:
+c'est-à-dire qu'il ne sera pas rasé, mais qu'il sera enterré vif dans un
+palais. Tel est le moyen employé ici pour concilier le culte officiel du
+passé avec la passion du comfort nouvellement importée d'Angleterre.
+Cette manière d'embellir la ville nationale des Russes est tout à fait
+digne de Pierre-le-Grand. Ne suffisait-il pas que le fondateur de la
+nouvelle capitale eût abandonné l'ancienne? Voilà que ses successeurs la
+démolissent sous prétexte de l'orner.
+
+L'Empereur Nicolas pouvait acquérir une gloire personnelle; au lieu de
+se traîner sur la route tracée par un autre, il n'avait qu'à quitter le
+palais d'hiver brûlé à Pétersbourg, et revenir fixer à jamais la
+résidence Impériale dans le Kremlin tel qu'il est; puis, pour les
+besoins de sa maison, pour les grandes fêtes de la cour, il eût bâti
+hors de l'enceinte sacrée tous les palais qu'il aurait cru nécessaires.
+Par ce retour il eût réparé la faute du Czar Pierre, qui, au lieu
+d'entraîner ses boyards dans la salle de spectacle qu'il leur bâtissait
+sur la Baltique, eût pu et dû les civiliser chez eux, en profitant des
+admirables éléments que la nature avait mis à leur portée et à sa
+disposition; éléments qu'il a méconnus avec un dédain, avec une légèreté
+d'esprit indignes d'un homme supérieur comme il l'était sous certains
+rapports. Aussi, à chaque pas que l'étranger fait sur la route de
+Pétersbourg à Moscou, la Russie, avec son territoire sans bornes, avec
+ses immenses ressources agricoles, grandit dans son esprit autant que
+Pierre-le-Grand rapetisse. Monomaque, au XIe siècle, était un prince
+vraiment russe; Pierre Ier, au XVIIIe, grâce à sa fausse méthode de
+perfectionnement, n'est qu'un tributaire de l'étranger, un singe des
+Hollandais, un imitateur de la civilisation qu'il copie avec la minutie
+d'un sauvage.
+
+Si je voyais jamais le trône de Russie majestueusement replacé sur sa
+véritable base, au centre de l'Empire russe, à Moscou; si
+Saint-Pétersbourg, laissant ses plâtres et ses dorures retomber en
+poussière dans le marais ruineux où on les apporta, redevenait ce qu'il
+aurait dû être toujours, un simple port de guerre en granit, un
+magnifique entrepôt de commerce entre la Russie et l'Occident, tandis
+que, d'un autre côté, Kazan et Nijni serviraient d'échelles entre la
+Russie et l'Orient; je dirais: la nation slave, triomphant par un juste
+orgueil de la vanité de ses guides, vit enfin de sa propre vie, elle
+mérite d'atteindre au but de son ambition; Constantinople l'attend: là
+les arts et la richesse récompenseront naturellement les efforts d'un
+peuple appelé à devenir d'autant plus grand, plus glorieux, qu'il fut
+plus longtemps obscur et résigné.
+
+Se figure-t-on la majesté d'une capitale assise au centre d'une plaine
+de plusieurs milliers de lieues; d'une plaine qui va de la Perse à la
+Laponie, d'Astrakan et de la mer Caspienne jusqu'à l'Oural, et à la mer
+Blanche avec son port d'Archangel? puis en redescendant vers les
+contrées plus naturellement habitables, elle borde la mer Baltique où se
+trouvent Saint-Pétersbourg et Kronstadt, les deux arsenaux de Moscou;
+enfin elle s'étend vers l'ouest et le sud, depuis la Vistule jusqu'au
+Bosphore; là les Russes sont attendus; Constantinople sert de porte de
+communication entre Moscou, la ville sainte des Russes, et le monde!!...
+Certes, la majesté de cette ville Impériale avec toutes ses succursales
+situées vers les quatre points du ciel, serait imposante entre toutes
+les puissances de ce monde et justifierait le superbe emblème des
+couronnes du trésor gardé au Kremlin.
+
+L'Empereur Nicolas, malgré son grand sens pratique et sa profonde
+sagacité, n'a pas discerné le meilleur moyen d'atteindre un tel but: il
+vient de temps en temps se promener au Kremlin; ce n'est pas suffisant;
+il aurait dû reconnaître la nécessité de s'y fixer; s'il l'a reconnue,
+il n'a pas eu la force de se résigner à un tel sacrifice: c'est une
+faute. Sous Alexandre, les Russes ont brûlé Moscou pour sauver l'Empire;
+sous Nicolas, Dieu a brûlé le palais de Pétersbourg pour avancer les
+destinées de la Russie: et Nicolas n'a pas répondu à l'appel de la
+Providence. La Russie attend encore!... Au lieu de s'enraciner comme un
+cèdre dans le seul terrain qui lui soit propre, il remue, il bouleverse
+ce sol pour y bâtir des écuries et un palais. Il veut, dit-il, se loger
+plus commodément pendant ses voyages, et dans cet intérêt misérable, il
+oublie que chaque pierre de la forteresse nationale est un objet de
+vénération pour les vrais Moscovites, ou du moins, qu'elle devrait
+l'être. Ce n'était pas à lui, souverain superstitieusement obéi de son
+peuple, d'ébranler par un sacrilége le respect des Moscovites pour le
+seul monument vraiment national qu'ils possèdent. Le Kremlin est l'oeuvre
+du génie russe; mais cette merveille irrégulière, pittoresque, l'orgueil
+de tant de siècles, va subir enfin le joug de l'art moderne; c'est
+encore le goût de Catherine II qui règne sur la Russie.
+
+Cette femme qui, malgré l'étendue de son esprit, ne connaissait rien aux
+arts ni à la poésie, non contente d'avoir couvert l'Empire de monuments
+informes, copiés d'après les chefs-d'oeuvre de l'antiquité, a laissé un
+plan pour rendre plus régulière la façade du Kremlin; et voilà que son
+petit-fils exécute en partie ce projet monstrueux: des surfaces planes
+et blanches, des lignes roides, des angles droits remplacent les pleins
+et les vides où se jouaient les ombres et la lumière; les terrasses, les
+escaliers extérieurs, les rampes, les admirables saillies et les
+renfoncements, sources de contrastes et de surprises qui plaisaient à
+l'oeil et faisaient rêver l'esprit: ces murailles peintes, ces façades
+incrustées de tuiles mauresques, ces palais de faïence de Delft dont
+l'aspect parlait à l'imagination, vont disparaître. Qu'on les démolisse,
+qu'on les enterre ou qu'on les regrette, peu importe, ils feront place à
+de belles murailles bien lisses, à de belles baies de fenêtres bien
+carrées et à de grandes portes cérémonieuses;... non, Pierre-le-Grand
+n'est pas mort; des Asiatiques enrégimentés sous leur chef, voyageur
+comme lui, comme lui imitateur de l'Europe, qu'il continue de copier
+tout en affectant de la dédaigner, poursuivent leur oeuvre de barbarie,
+soi-disant de civilisation, trompés qu'ils sont par la parole d'un
+maître qui a pris pour devise l'uniformité et pour emblème l'uniforme.
+
+Il n'y a donc pas d'artistes en Russie; il n'y a pas d'architectes: tout
+ce qui conserve quelque sentiment du beau devrait se jeter aux pieds de
+l'Empereur et lui demander la grâce de son Kremlin. Ce que l'ennemi n'a
+pu faire l'Empereur l'accomplit: il détruit les saints remparts dont les
+mines de Bonaparte ont à peine fait sauter un coin.
+
+Et moi qui suis venu au Kremlin pour voir gâter cette merveille
+historique, j'assiste à l'oeuvre impie sans oser jeter un seul cri de
+douleur, sans demander au nom de l'histoire, au nom des arts et du goût
+le salut des vieux monuments condamnés à disparaître sous les
+conceptions avortées de l'architecture moderne. Je proteste, mais tout
+bas contre ce crime de lèse-nationalité, de lèse-bon goût, contre ce
+mépris de l'histoire; et si quelques hommes des plus spirituels et des
+plus savants qu'il y ait ici osent m'écouter, voici ce qu'ils m'osent
+répondre: «L'Empereur, disent-ils imperturbablement, veut que sa
+nouvelle résidence soit plus _convenable_ que ne l'était l'ancienne; de
+quoi vous plaignez-vous?» (convenable est le mot sacramentel du
+despotisme russe.) «Il a ordonné qu'elle fût rebâtie à la place même du
+palais de ses ancêtres? il n'y aura rien de changé.»
+
+Et voilà le courage que la peur donne aux esprits les plus distingués:
+le courage de l'absurde!! Je suis prudent et ne réplique rien, parce que
+je suis étranger et partant plus indifférent que ne le doit être un
+homme du pays. Mais moi Russe, je défendrais pierre à pierre les vieux
+murs, les tours magiques de la forteresse des Ivan et je préférerais le
+cachot sous la Néva, ou l'exil, à la honte de rester muet complice de ce
+vandalisme Impérial!!... Le martyr du bon goût aurait encore une place
+honorable au-dessous des martyrs de la foi: les arts sont une religion,
+et de nos jours ce n'est pas la moins puissante ni la moins révérée.
+
+La vue qu'on a du haut de la terrasse du Kremlin est magnifique: c'est
+surtout le soir qu'il faut l'admirer; je viens de retourner seul au pied
+du clocher de Jean-le-Grand, la tour Velikoï, la plus élevée du Kremlin,
+et je crois de Moscou; de là j'ai vu coucher le soleil, et j'y
+reviendrai souvent, car rien ne m'intéresse à Moscou comme le Kremlin.
+
+Les plantations nouvelles dont depuis quelques années on a entouré la
+plus grande partie de ses remparts sont un ornement de fort bon goût.
+Elles embellissent la ville marchande, ville toute moderne et en même
+temps elles encadrent l'Alcazar des vieux Russes. Les arbres ajoutent à
+l'effet pittoresque des murailles anciennes. Il y a de vastes espaces
+dans l'épaisseur des murs de ce château fabuleux; on y voit des
+escaliers dont la hardiesse et la hauteur font rêver; on y suit de l'oeil
+tout une population de morts qu'on ressuscite en esprit, et qui
+descendent des pentes douces, qui parcourent des terre-pleins, qui
+s'appuient sur des balustrades, au sommet de leurs vieilles tours,
+lesquelles sont portées sur des voûtes étonnantes d'audace et de
+solidité; de là elles jettent sur le monde le regard froid et dédaigneux
+de la mort: plus je contemple ces masses inégales et d'une variété de
+forme infinie, et plus j'en admire l'architecture biblique et les
+poétiques habitants.
+
+Quand le soleil disparaît derrière les arbres du jardin, ses rayons
+éclairent encore le sommet des tourelles du palais et des églises, qui
+brillent dans l'azur foncé du ciel, avec tous leurs clochers: c'est un
+tableau magique.
+
+Il y a au milieu de la promenade qui fait extérieurement le tour des
+remparts une voûte que je vous ai déjà décrite, mais qui vient de
+m'étonner comme si je l'eusse aperçue pour la première fois, c'est un
+souterrain monstre. Vous quittez une ville au sol inégal, une ville
+toute hérissée de tours qui s'élèvent jusqu'aux nues, vous vous enfoncez
+sous un chemin couvert et sombre; vous montez dans ce souterrain obscur
+dont la pente est longue et rapide: parvenu au sommet, vous vous
+retrouvez sous le ciel et vous planez au-dessus d'une autre partie de la
+ville jusque-là inaperçue qui se confond avec la poussière animée des
+promenades et s'étend sous vos pieds au bord d'une rivière à demi
+desséchée par l'été, la Moskowa; quand les derniers rayons du soleil
+sont près de s'éteindre, on voit le reste d'eau oublié dans le lit de ce
+fleuve se colorer d'une teinte de feu. Figurez-vous ce miroir naturel
+encadré dans de gracieuses collines dont les masses sont rejetées aux
+extrémités du paysage comme la bordure d'un tableau: c'est imposant!
+Plusieurs de ces monuments lointains, entr'autres l'hospice des enfants
+trouvés, sont grands comme une ville, ce sont des établissements de
+charité, des écoles, des fondations pieuses. Figurez-vous la Moskowa
+avec son pont de pierre, figurez-vous les vieux couvents avec leurs
+innombrables coupoles, avec leurs petits dômes métalliques qui
+représentent au-dessus de la ville sainte des colosses de prêtres
+perpétuellement en prière, représentez-vous le tintement adouci des
+cloches dont le son est particulièrement harmonieux en ce pays, murmure
+pieux qui s'accorde avec le mouvement d'une foule calme, et cependant
+nombreuse, continuellement animée, mais jamais agitée par le passage
+silencieux et rapide des chevaux et des voitures dont le nombre est
+grand à Moscou comme à Pétersbourg; et vous aurez l'idée d'un soleil
+couchant dans la poussière de cette vieille cité. Toutes ces choses font
+que, chaque soir d'été, Moscou devient une ville unique au monde: ce
+n'est ni l'Europe ni l'Asie: c'est la Russie, et c'en est le coeur.
+
+Au delà des sinuosités de la Moskowa, au-dessus des toits enluminés et
+de la poussière pailletée de la ville, on découvre la montagne des
+Moineaux. C'est du haut de cette côte que nos soldats aperçurent Moscou
+pour la première fois...
+
+Quel souvenir pour un Français!! En parcourant de l'oeil tous les
+quartiers de cette grande ville, j'y cherchais en vain quelques traces
+de l'incendie qui réveilla l'Europe et détrôna Bonaparte. De conquérant,
+de dominateur qu'il était en entrant à Moscou, il est sorti de la ville
+sainte des Russes, fugitif et désormais condamné à douter de la fortune
+dont il croyait l'inconstance vaincue.
+
+Le mot cité par l'abbé de Pradt, et pourtant avéré, donne ce me semble
+la mesure de ce qui peut entrer de cruauté dans l'ambition désordonnée
+d'un soldat: «_Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas_,» s'écriait à
+Varsovie le héros sans armée. Eh quoi! dans ce moment solennel, il ne
+pensait qu'à la figure qu'il allait faire dans un article de journal!...
+Certes, les cadavres de tant d'hommes qui périssaient pour lui n'étaient
+rien moins que ridicules! la colossale vanité de l'empereur Napoléon
+pouvait seule être frappée du côté moquable de ce désastre qui fera
+trembler les nations jusqu'à la fin des siècles et dont le seul souvenir
+rend depuis trente ans la guerre impossible en Europe. S'occuper de soi
+dans un moment si solennel, c'est pousser la personnalité jusqu'au
+crime. Le mot cité par l'archevêque de Malines est le cri du coeur de
+l'égoïste, un instant maître du monde, mais qui n'a pu l'être de soi. Ce
+trait d'inhumanité, dans un pareil moment, sera noté par l'histoire
+lorsqu'elle aura pris le temps de devenir équitable.
+
+J'aurais voulu pouvoir relever devant moi la décoration de cette scène
+d'épopée, le plus étonnant événement des temps modernes: mais tous
+s'efforcent ici de faire oublier les grandes choses: un peuple esclave a
+peur de son propre héroïsme, et dans cette nation d'hommes naturellement
+et nécessairement discrets et prudents, chacun s'efface pour lutter
+d'insignifiance et d'obscurité. On n'aspire qu'à disparaître, on
+s'annule à l'envi et l'on jette les nobles actions, les hauts faits à la
+tête de ses rivaux, de ses ennemis, comme ailleurs les ambitieux
+s'entre-reprochent les bassesses. Je n'ai trouvé personne ici qui voulût
+répondre à mes questions sur le trait de patriotisme et de dévouement le
+plus glorieux de l'histoire de Russie.
+
+En rappelant aux étrangers de tels faits je ne me sens pas humilié dans
+mon orgueil national. Quand je pense à quel prix ce peuple a reconquis
+son indépendance, je reste fier, quoique assis sur les cendres de nos
+soldats: la défense donne la mesure de l'attaque; l'histoire dira que
+l'une fut au niveau de l'autre; mais, comme elle est incorruptible, elle
+ajoutera que la défense fut plus juste.
+
+C'est à Napoléon de répondre à ceci: la France était alors dans la main
+d'un seul homme; elle agissait, elle ne pensait plus; elle était ivre de
+gloire comme les Russes sont ivres d'obéissance; c'est à ceux qui
+pensent pour tout un peuple de répondre des événements. Ici maintenant
+toutes ces grandes choses ne sont bonnes qu'à être oubliées, et si l'on
+s'en souvient, ce n'est pas pour s'en vanter, c'est pour s'en excuser.
+
+Rostopchin, après avoir passé des années à Paris, où il avait même
+établi sa famille, eut la fantaisie de retourner dans son pays. Mais,
+redoutant la gloire patriotique attachée à tort ou à raison, à son nom,
+il se fit précéder auprès de l'Empereur Alexandre par une brochure
+publiée uniquement dans le but de prouver que l'incendie de Moscou avait
+éclaté spontanément, et que cette catastrophe n'avait pas été le
+résultat d'un plan concerté d'avance. Ainsi Rostopchin mettait tout son
+esprit à se justifier en Russie de l'héroïsme dont il était accusé par
+l'Europe étonnée de la grandeur et, depuis sa brochure, de la misère de
+cet homme, né pour servir un meilleur gouvernement!... Quoi qu'il en
+soit, cachant, reniant son courage, il se plaignait amèrement de cette
+espèce de calomnie d'un genre nouveau, par laquelle on voulait faire
+d'un général obscur le libérateur de son pays!
+
+L'Empereur Alexandre, de son côté, n'a cessé de répéter qu'il n'avait
+jamais donné l'ordre d'incendier sa capitale.
+
+Ce combat de médiocrité est caractéristique; on ne peut assez s'étonner
+de la sublimité du drame, en voyant par quels acteurs il fut joué.
+Jamais comédiens se sont-ils donné tant de peine pour persuader aux
+spectateurs qu'ils ne comprenaient rien à ce qu'ils faisaient?
+
+Aussitôt que j'eus lu Rostopchin, je l'ai pris au mot, car je me suis
+dit: un homme qui a si peur de passer pour grand est bien ce qu'il
+prétend être. En ce genre, on doit croire les gens sur parole; la fausse
+modestie elle-même est sincère malgré elle; c'est un brevet de
+petitesse; car les hommes vraiment supérieurs n'affectent rien: ils se
+rendent justice tout bas, et s'ils sont forcés de parler d'eux, ils le
+font sans orgueil, mais aussi sans trompeuse humilité, il y a longtemps
+que j'ai lu cette singulière brochure; jamais elle ne m'est sortie de la
+mémoire, parce qu'elle m'a révélé dès lors l'esprit du gouvernement et
+de la nation russes.
+
+Au moment où j'ai quitté le Kremlin, il faisait presque nuit; les
+teintes des édifices de Moscou, dont quelques-uns sont grands comme des
+villes, et celles des coteaux lointains s'étaient doucement rembrunies;
+le silence et la nuit descendaient sur la ville; les sinuosités de la
+Moskowa n'étaient plus dessinées en traits éclatante; le soleil ne
+réfléchissait plus ses lueurs brillantes dans les flaques d'eau du
+fleuve à demi desséché; la flamme de l'occident assoupie, éteinte, était
+devenue brune; ce site grandiose et tous les souvenirs que son aspect
+réveillait en moi me serraient le coeur; je croyais voir l'ombre d'Ivan
+IV, d'Ivan-le-Terrible, se lever sur la plus haute des tours de son
+palais désert et, à l'aide de sa soeur et amie, Élisabeth d'Angleterre,
+s'efforcer de noyer Napoléon dans une mare de sang!... Ces deux fantômes
+semblaient applaudir à la chute du géant qui, par un arrêt fatal, devait
+en tombant laisser ses deux ennemis plus puissants qu'il ne les avait
+trouvés.
+
+L'Angleterre et la Russie ont sujet de rendre des actions de grâces à
+Bonaparte, aussi ne les lui refusent-elles point. Tel ne fut pas pour la
+France le résultat du règne de Louis XIV. Aussi la haine européenne
+a-t-elle survécu pendant un siècle et demi au grand roi, tandis que le
+grand capitaine est déifié depuis sa chute, et que, à de rares
+exceptions près, ses geôliers ne craignent pas de mêler leur voix
+discordante au concert de louanges parties de tous les bouts de
+l'Europe; phénomène historique que je crois unique dans les annales du
+monde, et qui ne s'explique que par l'esprit d'opposition dominant
+aujourd'hui chez toutes les nations civilisées. Au surplus le règne de
+cet esprit-là tire à sa fin. Nous pouvons donc espérer de lire bientôt
+des écrits où Bonaparte sera jugé en lui-même, et sans allusions
+malignes contre le pouvoir régnant en France ou ailleurs.
+
+J'aspire à voir se lever le jour du jugement pour cet homme, aussi
+étonnant par les passions qu'il fomente après sa mort que par les
+actions de sa vie. La vérité n'atteint encore que le piédestal de cette
+figure, défendue jusqu'à présent contre l'équitable sévérité de
+l'histoire par le double prestige des fortunes et des infortunes les
+plus inouïes.
+
+Il faudra pourtant bien que nos neveux apprennent qu'il avait plus
+d'étendue d'esprit que de dignité de caractère, et qu'il fut plus grand
+par son talent à profiter du succès que par sa constance à lutter contre
+les revers. Alors, mais seulement alors, les terribles conséquences de
+son immoralité politique et de tous les mensonges de son gouvernement
+machiavélique seront atténuées.
+
+Descendu des terrasses du Kremlin, je suis rentré chez moi fatigué comme
+un homme qui vient d'assister à une horrible tragédie, ou plutôt comme
+un malade qui se réveille du cauchemar avec la fièvre.
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-HUITIÈME.
+
+Aspect oriental de Moscou.--Les chefs-d'oeuvre manquent à cette
+ville.--Rapport qui existe entre son architecture et le caractère de ses
+habitants.--Ce que les Russes répondent au reproche d'inconstance qu'on
+leur adresse.--Fabriques de soie.--Apparences de liberté.--À quoi elles
+tiennent.--Club anglais.--Isolement de Moscou au milieu d'un vaste
+continent.--Piété des Russes.--Entretien sur ce sujet avec un homme
+d'esprit.--L'Angleterre sait bien tirer parti de l'hypocrisie.--L'Église
+anglicane.--Ses inconséquences.--Les vrais dévots et les hommes
+d'État.--Erreur des libéraux lorsqu'ils repoussent le
+catholicisme.--Politique de l'Angleterre.--Sur quoi elle s'appuie.--Vrai
+moyen de faire la guerre à l'Angleterre.--Sacerdoce des journaux.--Ce
+gouvernement est-il plus moral que celui des ecclésiastiques?--Église
+gréco-russe.--Silence officiel.--Point de prédication.--Point
+d'enseignement religieux en public.--Sectes nombreuses.--Le calvinisme y
+domine.--Mauvaise politique.--Secte qui favorise la polygamie.--Corps
+des marchands.--Fête publique au monastère de Devitscheipol.--Vierge
+miraculeuse.--Tombeaux de plusieurs princesses de la famille
+Impériale.--Cimetière.--Foule populaire.--Caractère particulier des
+paysages.--Le pays dans la ville.--Ivrognerie: vice des Russes.--Ce qui
+l'excuse.--Emblème de la nation et de son gouvernement.--Place où se
+donne la fête.--Site du couvent.--Singularité de cette
+fête.--Physionomie du peuple.--Poésie cachée.--Chant des Cosaques du
+Don.--Mélodie analogue aux folies d'Espagne.--Style de la musique chez
+les peuples septentrionaux.--Les Cosaques.--Leur caractère.--Subterfuge
+indigne employé par les officiers.--Courage extorqué.--L'Attelage: fable
+polonaise traduite.
+
+
+ Moscou, ce 12 août 1839.
+
+
+Avant de venir en Russie, j'avais lu, je crois, la plupart des
+descriptions de Moscou publiées par les voyageurs; cependant je ne me
+figurais pas le singulier aspect de cette cité montueuse, sortant de
+terre comme par magie, et apparaissant dans des espaces unis, immenses,
+avec ses collines encore exhaussées par les bâtiments qu'elles
+supportent au milieu d'une plaine onduleuse. C'est une décoration de
+théâtre. Moscou est à peu près le seul pays de montagnes qu'il y ait au
+centre de la Russie... N'allez pas, sur ce mot, vous imaginer la Suisse
+ou l'Italie: c'est un terrain inégal, voilà tout. Mais le contraste de
+ces accidents du sol au milieu d'espaces où l'oeil et la pensée se
+perdent comme dans les savanes de l'Amérique ou comme dans les steppes
+de l'Asie, produit des effets surprenants. C'est la ville des panoramas.
+Avec ses sites pompeux et ses édifices bizarres, qui auraient pu servir
+de modèles aux fantastiques compositions de Martin, elle rappelle l'idée
+qu'on s'est formée, sans trop savoir pourquoi, de Persépolis, de Bagdad,
+de Babylone, de Palmyre: romanesques capitales de pays fabuleux, dont
+l'histoire est une poésie et l'architecture un rêve; en un mot, à
+Moscou, on oublie l'Europe. Voilà ce que j'ignorais en France.
+
+Les voyageurs ont donc manqué à leur devoir. Il en est un surtout auquel
+je ne puis pardonner de ne m'avoir pas fait jouir de son séjour en
+Russie. Nulle description ne vaut les dessins d'un peintre exact et
+pittoresque à la fois, comme Horace Vernet. Quel homme fut jamais mieux
+doué pour sentir et pour faire sentir aux autres l'esprit qui vit dans
+les choses? La vérité de la peinture, c'est la physionomie des objets:
+il la comprend comme un poëte, et la reproduit comme un artiste: aussi
+je ne sors pas de colère contre lui, chaque fois que je reconnais
+l'insuffisance de mes paroles: regardez les Horace Vernet, vous
+dirais-je, et vous connaîtrez Moscou; ainsi j'atteindrais mon but sans
+peine, tandis que je me fatigue à le manquer.
+
+Ici tout fait paysage. Si l'art a peu fait pour cette ville, le caprice
+des ouvriers et la force des choses y ont créé des merveilles. L'aspect
+extraordinaire des groupes d'édifices, la grandeur des masses frappent
+l'imagination. À la vérité, c'est une jouissance d'un ordre inférieur:
+Moscou n'est pas le produit du génie, les connaisseurs n'y trouveraient
+aucun monument digne d'un examen attentif; ce n'est pas non plus une
+majestueuse solitude où le temps démolit en silence ce qu'a fait la
+nature: c'est l'habitation désertée de quelque race de géants, race
+intermédiaire entre Dieu et l'homme; c'est l'oeuvre des cyclopes. On ne
+saurait la comparer au reste de l'Europe; mais dans une ville où nul
+grand artiste en aucun genre n'a laissé l'empreinte de sa pensée, on
+s'étonne, rien de plus; or, l'étonnement s'épuise vite, et l'âme ne se
+complaît guère à l'exprimer.
+
+Toutefois il n'y a pas jusqu'au désenchantement qui suit ici la première
+surprise, dont je ne tire quelque leçon; il marque un rapport intime
+entre l'aspect de la ville et le caractère des hommes. Les Russes aiment
+ce qui brille, ils se laissent séduire par l'apparence, et c'est aussi
+ce qui séduit en eux: faire envie, n'importe à quel prix, voilà leur
+bonheur! L'orgueil ronge l'Angleterre, la vanité rouille la Russie.
+
+Je sens le besoin de vous rappeler ici que les généralités passent
+toujours pour des injustices. Toutefois le retour périodique de cette
+précaution oratoire doit vous ennuyer autant qu'il me fatigue; je
+voudrais donc, une fois pour toutes, faire réserve des exceptions, et
+protester de mon respect, de mon admiration pour les mérites et les
+agréments individuels qui échappent naturellement à mes critiques. Après
+tout, je me rassure en pensant que nous ne sommes pas à la Chambre, et
+que nous ne discutons pas mes opinions à coups d'amendements et de
+sous-amendements.
+
+D'autres voyageurs ont dit avant moi que moins on connaît un Russe et
+plus on le trouve aimable: on leur a répondu qu'ils parlaient contre
+eux-mêmes, et que le refroidissement dont ils se plaignaient ne prouvait
+que leur peu de mérite: «Nous vous avons bien accueillis, leur disent
+les Russes, parce que nous sommes naturellement hospitaliers; et si nous
+avons changé pour vous, c'est que nous vous avions d'abord estimé plus
+que vous ne valez.» Cette réponse a été faite il y a longtemps à un
+voyageur français, écrivain habile, mais d'une excessive réserve,
+commandée par sa position, et dont je ne veux citer ici ni le livre ni
+le nom. Le petit nombre de vérités qu'il avait laissé entrevoir dans ses
+récits pâles de prudence, lui ont attiré néanmoins beaucoup de
+désagréments. C'était bien la peine de se refuser l'usage de l'esprit
+qu'il avait pour se soumettre à des exigences qu'on ne satisfait jamais,
+pas plus en les flattant qu'en en faisant justice! Il n'en coûte pas
+plus de les braver: c'est ce que je fais comme vous le voyez.
+
+Moscou s'enorgueillit du progrès de ses fabriques; les soieries russes
+luttent ici avec celles de l'Orient et de l'Occident. La ville des
+marchands, le Kitaigorod, ainsi que la rue surnommée le pont des
+Maréchaux, où se trouvent les boutiques les plus élégantes, sont comptés
+parmi les curiosités de cette capitale. Si j'en fais mention, c'est
+parce que je pense que les efforts du peuple russe pour s'affranchir du
+tribut qu'il paie à l'industrie des autres peuvent avoir de graves
+conséquences politiques en Europe.
+
+La liberté qui règne à Moscou n'est qu'une illusion; cependant on ne
+peut nier que, dans les rues de cette ville, il n'y ait des hommes qui
+paraissent se mouvoir spontanément, des hommes qui pour penser et pour
+agir n'attendent l'impulsion que d'eux-mêmes. Moscou est en cela bien
+différent de Pétersbourg.
+
+Parmi les causes de cette singularité je mets en première ligne la vaste
+étendue et les accidents du territoire au milieu duquel Moscou a pris
+racine. L'espace et l'inégalité (je prends ici ce mot dans toutes ses
+acceptions) sont des éléments de liberté, car l'égalité absolue est
+synonyme de tyrannie, puisque c'est la minorité mise sous le joug; la
+liberté et l'égalité s'excluent, à moins de réserves et de combinaisons
+plus ou moins habiles qui dénaturent ou neutralisent les choses tout en
+conservant les mots.
+
+Moscou reste comme enterré au milieu même du pays dont il est la
+capitale. De là le cachet d'originalité empreint sur ses édifices; de là
+l'air de liberté qui distingue ses habitants; de là enfin le peu de goût
+des Czars pour cette résidence à physionomie indépendante. Les Czars,
+ces anciens tyrans, mitigés par la mode, qui les a métamorphosés en
+Empereurs, bien plus, en hommes aimables, fuient Moscou. Ils préfèrent
+Pétersbourg malgré tous ses inconvénients, parce qu'ils ont besoin
+d'être en rapport continuel avec l'occident de l'Europe. La Russie,
+telle que Pierre-le-Grand l'a faite, ne se fie pas à elle-même pour
+vivre et pour s'instruire. À Moscou, on ne pourrait recevoir en sept
+jours des pacotilles d'anecdotes de Paris, et rester au courant des
+moindres commérages relatifs à la société, à la littérature éphémère de
+l'Europe. Ces détails, tout misérables qu'ils nous paraissent, sont
+cependant ce qui intéresse le plus la cour, et par conséquent la Russie.
+
+Si les neiges glacées et les neiges fondantes ne rendaient les chemins
+de fer nuls en ce pays pendant six et huit mois de l'année, vous verriez
+le gouvernement russe devancer les autres dans la construction de ces
+routes qui rapetissent la terre; car, plus que tout autre, il souffre de
+l'inconvénient des distances. Mais on aura beau multiplier les lignes de
+fer, augmenter la vitesse des transports, une vaste étendue de
+territoire est et sera toujours le plus grand obstacle à la circulation
+de la pensée, car le sol ne se laisse pas sillonner en tous sens comme
+la mer; l'eau, qui au premier coup d'oeil paraît destinée à diviser les
+habitants de ce monde, est ce qui les unit. Merveilleux problème:
+l'homme prisonnier de Dieu n'en est pas moins le roi de la nature.
+
+Certes, si Moscou était un port de mer, ou seulement le centre d'un
+vaste réseau, de ces ornières de métal, conducteurs électriques de la
+pensée humaine, et qui semblent destinées à satisfaire quelques-unes des
+impatiences du siècle où nous vivons, on n'y verrait pas ce que j'ai vu
+hier au club anglais: des militaires de tout âge, des messieurs
+élégants, des hommes graves et de jeunes étourdis, faire le signe de la
+croix et se recueillir quelques instants avant de se mettre à table, non
+pas en famille; mais, à table d'hôte, entre hommes. Les personnes qui
+s'abstiennent de ce devoir religieux (il y en avait un assez grand
+nombre) regardaient faire les autres sans s'étonner: vous voyez bien
+qu'il y a encore huit cents bonnes lieues de Paris à Moscou.
+
+Le palais où ce club est installé me paraît grand et beau, tout
+l'établissement est conçu et dirigé convenablement; on y trouve à peu
+près ce qu'on trouve ailleurs dans les clubs. Ceci ne m'a pas surpris;
+mais ce que j'admire de très-bonne foi, c'est la piété des Russes. Et je
+l'ai dit à la personne qui m'avait présenté à ce cercle.
+
+Nous causions en tête à tête après le dîner, au fond du jardin du club.
+«Il ne faut pas nous juger sur l'apparence, me répondit mon introducteur
+qui est un Russe des plus éclairés, comme vous l'allez voir.--C'est
+justement cette apparence, repris-je, qui m'inspire de l'estime pour
+votre nation. Chez nous, on ne craint que l'hypocrisie; le cynisme est
+pourtant bien plus funeste aux sociétés.--Oui, mais il révolte moins les
+coeurs nobles.--Je le crois, repris-je, mais par quelle bizarrerie est-ce
+surtout l'incrédulité qui crie au sacrilége dès qu'elle suppose au fond
+du coeur d'un homme un peu moins de piété qu'il n'en affiche dans ses
+actes et dans ses paroles? Si nos philosophes étaient conséquents, ils
+toléreraient l'hypocrisie comme un des étais de la machine de l'État. La
+foi est plus tolérante.--Je ne m'attendais pas à vous entendre faire
+l'apologie de l'hypocrisie.--Je la déteste comme le plus odieux de tous
+les vices; mais je dis que ne nuisant à l'homme que dans ses rapports
+avec Dieu, l'hypocrisie est moins pernicieuse pour les sociétés que
+l'incrédulité effrontée, et je soutiens que les âmes vraiment pieuses
+ont seules le droit de la qualifier de profanation. Les esprits
+irréligieux, les hommes d'État philosophes devraient la traiter avec
+indulgence, et pourraient même s'en servir comme d'un puissant
+auxiliaire politique; néanmoins, c'est ce qui n'est arrivé en France que
+rarement, et à de longs intervalles, parce que la sincérité gauloise se
+refuse à tirer parti du mensonge pour gouverner les hommes; mais le
+génie calculateur d'une nation rivale a su se plier mieux que nous au
+joug des fictions salutaires. La politique de l'Angleterre, pays où
+règne l'esprit pratique par excellence, n'a-t-elle pas généreusement
+rémunéré chez elle l'inconséquence théologique et l'hypocrisie
+religieuse? L'Église anglicane est certes beaucoup moins réformée que ne
+l'est l'Église catholique, depuis que le concile de Trente a fait droit
+aux réclamations légitimes des princes et des peuples; il est absurde de
+détruire l'unité, sous prétexte d'abus, tout en perpétuant ces mêmes
+abus pour l'abolition desquels on s'est arrogé le funeste droit de faire
+secte; pourtant, cette Église fondée sur des contradictions patentes et
+appuyée par l'usurpation, aide encore aujourd'hui le pays à poursuivre
+la conquête du monde, et le pays la récompense par une protection
+hypocrite; cela peut paraître révoltant, mais c'est un moyen de force.
+Aussi je soutiens que ces inconséquences et ces hypocrisies monstrueuses
+aux yeux des hommes sincèrement religieux, ne sauraient choquer des
+philosophes ni des hommes d'État.--Vous ne prétendez pas dire qu'il n'y
+ait nuls chrétiens de bonne foi chez les anglicans?--Non, j'admets des
+exceptions, il y en a toujours à tout; je soutiens seulement que chez
+ces chrétiens-là, le grand nombre manque de logique, ce qui n'empêche
+pas, je vous le répète, que je n'envie pour la France la politique
+religieuse de l'Angleterre, de même qu'ici j'admire à chaque pas que je
+fais la pieuse soumission du peuple russe. Chez les Français, tout
+prêtre en crédit devient un oppresseur aux yeux des esprits forts qui
+gouvernent le pays en le désorganisant depuis tantôt cent trente ans,
+soit ouvertement par leur fanatisme révolutionnaire, soit tacitement par
+leur indifférence philosophique.»
+
+L'homme vraiment éclairé avec qui je causais parut réfléchir
+sérieusement; puis après un silence assez long, il reprit: «Je ne suis
+pas si loin que vous le pensez de partager votre opinion; car depuis
+l'expérience que j'ai acquise pendant mes voyages, une chose m'a
+toujours paru impliquer contradiction, c'est l'éloignement des libéraux
+pour la religion catholique. Je parle même de ceux qui se disent
+chrétiens. Comment ces esprits (il y en a qui raisonnent juste, et
+poussent les arguments jusqu'à leurs dernières conséquences), comment ne
+voient-ils pas qu'en renonçant à la religion romaine, ils se privent
+d'une garantie contre le despotisme local que tout gouvernement, de
+quelque nature qu'il soit, tend toujours à exercer chez soi?--Vous avez
+bien raison, répliquai-je; mais le monde se conduit par la routine; et
+pendant des siècles, les meilleurs esprits ont tellement crié contre
+l'intolérance et l'avidité de Rome, que personne encore n'a pu
+s'habituer chez nous à changer de point de vue, et à regarder le pape en
+sa qualité de chef spirituel de l'Église, comme l'immuable appui de la
+liberté religieuse dans toute la chrétienté; et en sa qualité de
+souverain temporel, comme une puissance vénérable, embarrassée dans ses
+devoirs de double nature, complication inévitable peut-être pour
+conserver son indépendance au vicaire de Jésus-Christ, dont la politique
+est devenue inoffensive au dehors, à force de faiblesse au dedans.
+Comment ne voit-on pas d'un coup d'oeil qu'il suffirait qu'une nation fût
+sincèrement catholique pour devenir inévitablement l'adversaire de
+l'Angleterre, dont la puissance politique s'appuie uniquement sur
+l'hérésie? Que la France arbore et défende de toute la force de sa
+conviction la bannière de l'Église catholique, elle fait par cela seul,
+d'un bout du monde à l'autre, une guerre terrible à l'Angleterre. Ce
+sont de ces vérités qui devraient sauter aux yeux de tout le monde
+aujourd'hui, et qui pourtant n'ont frappé jusqu'à présent chez nous que
+l'esprit de quelques personnes intéressées, et dès lors sans autorité;
+car, et ceci est une autre bizarrerie de notre époque, on se figure en
+France qu'un homme a tort dès qu'on soupçonne qu'il a quelque intérêt à
+avoir raison: le bon sens aurait plus de crédit, s'il était bien prouvé
+qu'il ne rapporte jamais rien...
+
+«Tel est le désordre d'idées produit par cinquante ans de révolutions et
+cent ans et plus de cynisme philosophique et littéraire. N'ai-je pas
+raison de vous envier votre foi?
+
+--Mais le résultat de votre politique religieuse serait de mettre la
+nation aux pieds de ses prêtres.
+
+--Les exagérations pieuses ne sont pas ce que je vois de plus à redouter
+dans notre siècle; mais quand la piété des fidèles serait aussi
+menaçante qu'elle me le paraît peu, je ne reculerais pas pour cela
+devant les conséquences de mes principes; tout homme qui veut obtenir ou
+faire quelque chose de positif en ce monde, se met nécessairement aux
+pieds de quelqu'un, pour me servir de votre expression.
+
+--D'accord, mais j'aime encore mieux flatter le gouvernement des
+journalistes que celui des prêtres; la liberté de la pensée a plus
+d'avantages que d'inconvénients.
+
+--Si vous aviez vu de près, comme je les ai vus, la tyrannie de l'esprit
+et les résultats du pouvoir arbitraire de la plupart des hommes qui
+dirigent la presse périodique en France, vous ne vous contenteriez pas
+de ce beau mot: liberté de la pensée; vous demanderiez la chose, et
+bientôt vous reconnaîtriez que le sacerdoce des journalistes s'exerce
+avec autant de partialité et beaucoup moins de moralité que l'autorité
+des ecclésiastiques. Laissant un moment de côté la politique, allez
+demander aux journaux ce qui les décide dans la part de renommée qu'ils
+accordent à chacun... la moralité d'un pouvoir dépend de l'école par
+laquelle sont obligés de passer les hommes qui se destinent à en user.
+Or, vous ne croyez pas que l'école du journalisme soit plus capable
+d'inspirer des sentiments vraiment indépendants, vraiment humains, que
+ne l'est l'école sacerdotale. Toute la question est là; et la France
+d'aujourd'hui est appelée à la résoudre ainsi que bien d'autres
+questions, par des transactions conformes à l'esprit du temps; car
+quelle que soit l'opinion qui prévaudra, je me rassure en pensant que
+Dieu n'applique jamais rigoureusement la logique humaine au gouvernement
+de ce monde, et que les hommes à sentiments inflexibles, à idées
+absolues, exclusives, ne conservent que pendant bien peu de moments le
+pouvoir qu'ils usurpent quelquefois...
+
+«Mais laissons là les considérations générales, et donnez-moi une idée
+de l'état de la religion dans votre pays; dites-moi quelle est la
+culture d'esprit des hommes qui enseignent et qui expliquent l'Évangile
+en Russie?»
+
+Bien qu'adressée à un homme fort supérieur, cette question eût été
+indiscrète à Pétersbourg; à Moscou, je sentis qu'on pouvait la risquer
+par la raison qu'ici règne cette liberté mystérieuse dont on use sans
+s'en rendre compte, qu'on ne peut motiver ni définir, mais qui est
+réelle, quoique la trompeuse confiance qu'elle inspire puisse parfois se
+payer bien cher[51]. Voici en résumé ce que m'a répondu mon Russe
+philosophe: j'emploie le mot dans l'acception la plus favorable. Vous
+savez déjà de quelle nature sont ses opinions: après des années de
+séjour dans les divers pays de l'Europe il est revenu en Russie
+très-libéral, mais très-conséquent. Voici ce qu'il m'a dit:
+
+«On a toujours prêché fort peu dans les églises schismatiques, et chez
+nous, l'autorité politique et religieuse s'est opposée plus qu'ailleurs
+aux discussions théologiques; sitôt qu'on a voulu commencer à expliquer
+les questions débattues entre Rome et Byzance, le silence a été imposé
+aux deux partis. Les sujets de dispute ont si peu de gravité que la
+querelle ne peut se perpétuer qu'à force d'ignorance. Dans plusieurs
+institutions de filles et de garçons, à l'instar des jésuites, on a fait
+donner quelques instructions religieuses; mais l'usage de ces
+conférences n'est que toléré, et de temps à autre on l'abroge: un fait
+qui vous paraîtra incompréhensible, quoiqu'il soit positif, c'est que la
+religion n'est pas enseignée publiquement en Russie[52]. Il résulte de
+là une multitude de sectes dont le gouvernement ne vous laisse pas
+soupçonner l'existence.
+
+«Il y en a une qui tolère la polygamie: une autre va plus loin: elle
+pose en principes et met en pratique la communauté des femmes pour les
+hommes, et des hommes pour les femmes.
+
+«Il est défendu à nos prêtres d'écrire, même des chroniques: à chaque
+instant un paysan interprète un passage de la Bible, qui, pris isolément
+et appliqué à faux, donne aussitôt lieu à une nouvelle hérésie,
+calviniste le plus souvent. Quand le pope du village s'en aperçoit,
+l'hérésie a déjà gagné une partie des habitants de la commune, et grâce
+à l'opiniâtreté de l'ignorance, elle s'est même enracinée jusque chez
+les voisins: si le pope crie, aussitôt les paysans infectés sont envoyés
+en Sibérie, ce qui ruine le seigneur, lequel, s'il est prévoyant, fait
+taire le pope par plus d'un moyen; et quand, malgré tant de précautions,
+l'hérésie arrive au point d'éclater aux yeux de l'autorité suprême, le
+nombre des dissidents est si considérable qu'il n'est plus possible
+d'agir: la violence ébruiterait le mal sans l'étouffer, la persuasion
+ouvrirait la porte à la discussion, le pire des maux aux yeux du
+gouvernement absolu; on n'a donc recours qu'au silence qui cache le mal
+sans le guérir, et qui, au contraire, le favorise.
+
+«C'est par les divisions religieuses que périra l'Empire russe; aussi,
+nous envier, comme vous le faites, la puissance de la foi, c'est nous
+juger sans nous connaître!!»
+
+Telle est l'opinion des hommes les plus clairvoyants et les plus
+sincères que j'aie rencontrés en Russie...
+
+Un étranger digne de foi, établi depuis longtemps à Moscou, vient aussi
+de me raconter qu'un marchand de Pétersbourg le fit dîner, il y a
+quelques années, avec _ses trois femmes_; non pas ses concubines, ses
+femmes légitimes: ce marchand était un dissident, sectateur secret d'une
+nouvelle église. Je pense que les enfants que lui ont donnés ses trois
+épouses n'ont pas été reconnus pour légitimes par l'État, mais sa
+conscience de chrétien était tranquille.
+
+Si je tenais ce fait d'un homme du pays, je ne vous le raconterais pas,
+car vous savez qu'il est des Russes qui s'amusent à mentir pour dérouter
+les voyageurs trop curieux et trop crédules, ce qui ne laisse pas que
+d'entraver un métier difficile partout pour qui veut l'exercer en
+conscience, mais plus difficile ici que partout ailleurs: le métier
+d'observateur.
+
+Le corps des négociants est très-puissant, très-ancien et très-considéré
+à Moscou; l'existence de ces riches trafiquants rappelle la condition
+des marchands de l'Asie: nouveau rapport entre les moeurs moscovites et
+les usages de l'Orient, si bien retracés dans les contes arabes. Il y a
+tant de points de ressemblance entre Moscou et Bagdad, que lorsqu'on
+voyage en Russie, on perd la curiosité de voir la Perse: on la connaît.
+
+J'ai assisté à une fête populaire autour du monastère de Devitscheipol.
+Là les acteurs sont des soldats et des mugics; les spectateurs sont des
+gens du monde qui ne laissent pas que d'y venir en grand nombre. Les
+tentes et les baraques où l'on boit sont plantées près du cimetière: le
+culte des morts sert de prétexte au plaisir du peuple. La fête a lieu en
+commémoration de je ne sais quel saint dont on visite scrupuleusement
+les reliques et les images entre deux libations de _kwass_. Il se fait
+ce soir-là une consommation fabuleuse de cette boisson nationale.
+
+La Vierge miraculeuse de Smolensk, d'autres disent sa copie, est
+conservée dans ce couvent qui renferme huit églises.
+
+Vers la fin du jour, je suis entré dans la principale; elle m'a paru
+imposante: l'obscurité ajoutait à l'impression du lieu. Les nonnes ont
+le soin d'orner les autels de leurs chapelles, et elles s'acquittent
+très-exactement de ce devoir, le plus facile de leur état, sans doute;
+quant aux devoirs les plus difficiles, ils sont, à ce qu'on m'assure,
+assez mal observés, car s'il en faut croire des personnes bien
+instruites, la conduite des religieuses de Moscou n'est rien moins
+qu'édifiante.
+
+Cette église renferme les tombeaux de plusieurs Czarines et princesses,
+notamment celui de l'ambitieuse Sophie, soeur de Pierre-le-Grand, et le
+tombeau de la Czarine Eudoxie, la première épouse de ce prince. Cette
+malheureuse femme répudiée, je crois, en 1696, fut forcée de prendre le
+voile à Sousdal.
+
+L'Église catholique a tant de respect pour l'indissoluble noeud du
+mariage, qu'elle ne permet à une femme mariée de se faire religieuse que
+lorsque son époux entre en même temps dans les ordres ou prononce comme
+elle des voeux monastiques. Telle est la règle; mais chez nous comme
+ailleurs, les lois ont souvent plié sous les intérêts; toutefois,
+l'histoire atteste que le clergé catholique est encore celui qui, dans
+le monde entier, sait le mieux défendre les droits sacrés de
+l'indépendance religieuse contre les usurpations de la politique
+humaine.
+
+L'Impératrice nonne mourut à Moscou, au monastère de Devitscheipol, en
+1731.
+
+Le préau de l'église est en partie consacré au cimetière qui est beau.
+En général, les couvents russes ont plutôt l'air d'une agglomération de
+petites maisons, d'un quartier de ville muré que d'une retraite
+religieuse. Souvent détruits et rebâtis, ils ont une apparence moderne
+sous ce climat où rien ne dure, nul édifice ne peut résister ici à la
+guerre des éléments. Tout s'use en peu d'années et tout se refait à
+neuf; aussi le pays a-t-il l'apparence d'une colonie fondée de la
+veille. Le Kremlin seul semble destiné à braver le climat, et à vivre
+autant que l'Empire dont il est l'emblème et le boulevard.
+
+Mais si les couvents russes n'imposent pas par le style de
+l'architecture, l'idée de l'irrévocable est toujours solennel. En
+sortant de cette enceinte, je n'étais guère en train de me mêler à la
+foule dont le bruit m'importunait. La nuit montait jusqu'au faîte des
+églises; je me mis à examiner un des plus beaux sites de Moscou et des
+environs; dans cette ville, les points de vue abondent. Du milieu des
+rues, vous n'apercevez que les maisons qui les bordent; mais traversez
+une grande place, montez quelques degrés, ouvrez une fenêtre, sortez sur
+un balcon, sur une terrasse, vous découvrez aussitôt une ville nouvelle,
+immense, répandue sur des collines assez profondément séparées par des
+champs de blé, des étangs, des bois même: l'enceinte de cette cité est
+un pays, et ce pays se prolonge jusque vers des campagnes inégales, mais
+dont les ondulations ressemblent aux vagues de la mer. La mer, vue de
+loin, fait toujours l'effet d'une plaine, quelqu'agités que soient ses
+flots.
+
+Moscou est la ville des peintres de genre; mais les architectes, les
+sculpteurs et les peintres d'histoire n'ont rien à y voir, rien à y
+faire. Des masses d'édifices espacés dans des déserts y forment une
+multitude de jolis tableaux, et marquent hardiment les premiers plans
+des grands paysages qui rendent cette vieille capitale un lieu unique
+dans le monde, parce qu'elle est la seule grande cité qui, tout en se
+peuplant, soit encore restée pittoresque comme une campagne. On y compte
+autant de routes que de rues, de champs cultivés que de collines bâties,
+de vallons déserts que de places publiques. Sitôt qu'on s'éloigne du
+centre on se trouve dans un amas de villages, d'étangs, de forêts plutôt
+que dans une ville: ici vous apercevez de distance en distance
+d'imposants monastères qui s'élèvent, avec leurs multitudes d'églises et
+de clochers; là vous voyez des coteaux bâtis, d'autres coteaux
+ensemencés, ailleurs une rivière presqu'à sec en été; un peu plus loin
+ce sont des îles d'édifices extraordinaires autant que variés; des
+salles de spectacle avec leurs péristyles antiques sont environnées de
+palais de bois, les seules habitations d'architecture nationale, et
+toutes ces masses de constructions diverses sont à moitié cachées sous
+la verdure; enfin cette poétique décoration est toujours dominée par le
+vieux Kremlin aux murailles dentelées, aux tours extraordinaires et dont
+la couronne rappelle la tête chenue des chênes d'une forêt. Ce Parthénon
+des Slaves commande et protége Moscou; on dirait d'un doge de Venise
+assis au milieu de son sénat.
+
+Ce soir les tentes où s'entassaient les promeneurs de Devitscheipol
+étaient empestées de senteurs diverses dont le mélange produisait un air
+fétide; c'était du cuir de Russie parfumé, c'était des boissons
+spiritueuses, de la bière aigre, du chou, c'était de la graisse aux
+bottes des Cosaques, du musc et de l'ambre sur la personne de quelques
+seigneurs venus là par désoeuvrement, et qui paraissaient décidés à
+s'ennuyer, ne fût-ce que par orgueil aristocratique; il m'eût été
+impossible de respirer longtemps cet air méphitique.
+
+Le plus grand des plaisirs de ce peuple, c'est l'ivresse, autrement dit,
+l'oubli. Pauvres gens! il leur faut rêver pour être heureux; mais ce qui
+prouve l'humeur débonnaire des Russes, c'est que lorsque des mugics se
+grisent, ces hommes, tout abrutis qu'ils sont, s'attendrissent au lieu
+de se battre et de s'entre-tuer selon l'usage des ivrognes de nos pays;
+ils pleurent et s'embrassent: intéressante et curieuse nation!... il
+serait doux de la rendre heureuse. Mais la tâche est rude, pour ne pas
+dire impossible à remplir. Trouvez-moi le moyen de satisfaire les vagues
+désirs d'un géant, jeune, paresseux, ignorant, ambitieux et garrotté au
+point de ne pouvoir bouger ni des pieds ni des mains!... Jamais je ne
+m'attendris sur le sort du peuple de ce pays sans plaindre également
+l'homme tout-puissant qui le gouverne.
+
+Je m'éloignai des tavernes et me mis à parcourir la place: des nuées de
+promeneurs y soulevaient des flots de poussière. L'été d'Athènes est
+long, mais les jours en sont courts, et, grâce à la brise de mer, l'air
+n'y est guère plus chaud qu'il l'est à Moscou pendant le rapide été du
+Nord. Cette saison est en Russie d'une chaleur insupportable; elle tire
+à sa fin, la nuit revient et l'hiver la suit à grands pas; il va me
+forcer d'abréger mon séjour, malgré l'intérêt que je trouverais à
+prolonger ce voyage.
+
+On ne souffre pas du froid à Moscou, c'est le refrain de tous les
+apologistes du climat de la Russie; peut-être disent-ils vrai, mais huit
+mois d'emprisonnement, de fourrures, de doubles fenêtres et de
+précautions pour se garantir d'une gelée de 15 à 30 degrés, n'y a-t-il
+pas là de quoi nous faire hésiter?
+
+Le couvent de Devitscheipol est situé près de la Moskowa qu'il domine;
+le champ de foire, comme on dit en Normandie, c'est-à-dire la place où
+se donne la fête, est un terrain vague, descendant en pente, tantôt
+douce, tantôt rapide, jusqu'au lit de la rivière qui, cette année,
+ressemble à une route inégalement large, sablonneuse, sillonnée dans
+toute sa longueur par un filet d'eau. D'un côté vers la campagne,
+s'élèvent les tours du couvent qui bornent l'espace, et du côté opposé
+apparaissent les édifices du vieux Moscou, qu'on entrevoit dans le
+lointain; les échappées de vue sur la plaine et les masses de maisons
+coupées par des masses d'arbres, les planches grises des cabanes à côté
+du plâtre et de la chaux des splendides palais, les lointaines forêts de
+pins entourant la ville d'une ceinture de deuil, les teintes lentement
+décroissantes d'un long crépuscule: tout concourt ici à grandir l'effet
+des monotones paysages du Nord. C'est triste, mais c'est imposant. Il y
+a là une poésie écrite dans une langue mystérieuse que nous ne
+connaissons pas: en foulant cette terre opprimée, j'écoute sans les
+comprendre les lamentations d'un Jérémie ignoré; le despotisme doit
+enfanter ses prophètes: l'avenir est le paradis des esclaves et l'enfer
+des tyrans! quelques notes d'un chant douloureux, des regards obliques,
+fourbes, furtifs, rusés, me font interpréter la pensée qui germe dans le
+coeur de ce peuple; mais le temps et la jeunesse, qui bien qu'on la
+calomnie, est plus favorable à l'étude que ne l'est l'âge mûr,
+pourraient seuls m'enseigner nettement tous les mystères de cette poésie
+de la douleur.
+
+À défaut de documents positifs je m'amuse au lieu de m'instruire; la
+physionomie du peuple, son costume moitié oriental, moitié finlandais,
+contribuent incessamment à divertir le voyageur; je m'applaudis d'être
+venu à cette fête si peu gaie, mais si différente de tout ce que j'ai vu
+ailleurs.
+
+Les Cosaques se trouvaient mêlés en grand nombre parmi les promeneurs et
+les buveurs qui remplissaient la place. Ils formaient des groupes
+silencieux autour de quelques chanteurs dont les voix perçantes
+psalmodiaient des paroles mélancoliques sur une mélodie très-douce,
+quoique le rhythme en soit fortement marqué. Cet air est le chant
+national des Cosaques du Don. Il a quelque analogie avec la vieille
+mélodie des folies d'Espagne; mais il est plus triste, c'est doux et
+pénétrant comme la tenue du rossignol quand on l'entend de loin, la
+nuit, au fond des bois. Quelquefois les assistants répétaient en choeur
+les dernières paroles de la strophe.
+
+En voici la traduction en prose vers par vers, qu'un Russe vient de
+m'apporter.
+
+ LE JEUNE COSAQUE.
+
+ Ils poussent le cri d'alarme,
+ J'entends mon cheval frapper la terre;
+ Je l'entends hennir,
+ Ne me retiens pas.
+
+ LA JEUNE FILLE.
+
+ Laisse les autres courir à la mort,
+ Toi, trop jeune et trop doux,
+ Tu veilleras encore cette fois sur notre chaumière;
+ Tu ne passeras pas le Don.
+
+ LE JEUNE COSAQUE.
+
+ L'ennemi, l'ennemi, aux armes!...
+ Je vais me battre pour vous;
+ Doux avec toi, fier avec l'ennemi,
+ Je suis jeune, mais j'ai du courage,
+ Le vieux Cosaque rougirait de honte et de colère
+ S'il partait sans moi.
+
+ LA JEUNE FILLE.
+
+ Vois ta mère pleurer,
+ Vois ses genoux trembler;
+ C'est elle et moi que va frapper ta lance
+ Avant d'avoir atteint l'ennemi.
+
+ LE JEUNE COSAQUE.
+
+ En racontant la campagne,
+ On me nommerait comme un lâche;
+ Si je meurs, mon nom célébré par mes frères,
+ Te consolera de ma mort.
+
+ LA JEUNE FILLE.
+
+ Non, le même tombeau nous réunira:
+ Si tu meurs, je te suivrai,
+ Tu pars seul, mais nous succomberons ensemble,
+ Adieu; je n'ai plus de pleurs.
+
+Le sens de ces paroles me paraît moderne, mais la mélodie leur prête un
+charme d'ancienneté, de simplicité qui fait que je passerais des heures
+sans ennui à les entendre répéter par les voix du pays.
+
+À chaque refrain, l'effet augmente: autrefois on dansait à Paris un pas
+russe que cette musique me rappelle. Mais sur les lieux, les mélodies
+nationales produisent une tout autre impression; au bout de quelques
+couplets on se sent pénétré d'un attendrissement irrésistible.
+
+Il y a plus de mélancolie que de passion dans le chant des peuples du
+Nord; mais l'impression qu'il cause ne peut s'oublier, tandis qu'une
+émotion plus vive s'évanouit bientôt. La mélancolie dure plus longtemps
+que la passion. Après avoir écouté cet air plusieurs fois, je le
+trouvais moins monotone et plus expressif; c'est l'effet que produit
+ordinairement la musique simple, la répétition lui donne une puissance
+nouvelle. Les Cosaques de l'Oural ont aussi des chants particuliers; je
+regrette de ne les avoir pas entendus.
+
+Cette race d'hommes mériterait une étude à part; mais ce travail n'est
+pas facile à faire pour un étranger pressé comme je le suis; les
+Cosaques, mariés pour la plupart, sont une famille militaire, une horde
+domptée plutôt qu'une troupe assujettie à la discipline du régiment.
+Attachés à leurs chefs comme un chien l'est à son maître, ils obéissent
+au commandement avec plus d'affection et moins de servilité que les
+autres soldats russes. Dans un pays où rien n'est défini, ils se croient
+les alliés, ils ne se sentent pas les esclaves du gouvernement Impérial.
+Leur agilité, leurs habitudes nomades, la vitesse et le nerf de leurs
+chevaux, la patience et l'adresse de l'homme et de la bête identifiés
+l'un à l'autre, endurcis ensemble à la fatigue, aux privations, sont une
+puissance. On ne peut s'empêcher d'admirer quel instinct géographique
+aide ces sauvages éclaireurs de l'armée à se guider sans routes dans les
+contrées qu'ils envahissent: dans les plus désertes, les plus stériles,
+comme dans les plus civilisées et les plus peuplées. À la guerre, ce
+seul nom de Cosaque ne répand-il pas d'avance la terreur chez les
+ennemis? Des généraux qui savent bien employer une telle cavalerie
+légère ont un grand moyen d'action que n'ont pas les capitaines des
+armées plus civilisées.
+
+Les Cosaques sont, dit-on, d'un naturel doux; ils ont plus de
+sensibilité qu'on n'aurait droit d'en attendre d'un peuple aussi
+grossier; mais l'excès de leur ignorance me fait de la peine pour eux et
+pour leurs maîtres.
+
+Quand je me rappelle le parti que les officiers tirent ici de la
+crédulité du soldat, tout ce que j'ai de dignité dans l'âme se révolte
+contre un gouvernement qui descend à de tels subterfuges, ou qui ne
+punit pas ceux de ses serviteurs qui osent y recourir.
+
+Je tiens de bonne part que plusieurs chefs des Cosaques conduisant leurs
+hommes hors du pays, lors de la guerre de 1814 à 1815, leur disaient:
+«Tuez beaucoup d'ennemis, frappez vos adversaires sans crainte. Si vous
+mourez dans le combat, vous serez avant trois jours revenus auprès de
+vos femmes et de vos enfants; vous ressusciterez en chair et en os,
+corps et âme, qu'avez-vous donc à redouter?»
+
+Des hommes habitués à reconnaître la voix de Dieu le Père dans celle de
+leurs officiers, prenaient à la lettre les promesses qu'on leur faisait,
+et se battaient avec l'espèce de courage que vous leur connaissez:
+c'est-à-dire qu'ils fuient en maraudeurs tant qu'ils peuvent échapper au
+danger; mais si la mort est inévitable ils l'affrontent en soldats.
+
+Quant à moi, s'il fallait nécessairement recourir à de tels moyens ou à
+des moyens semblables pour conduire ces pauvres braves gens, je ne
+consentirais pas à rester huit jours leur officier. Tromper les hommes,
+dût le mensonge créer des héros, me paraîtrait une tâche indigne d'eux
+et de moi; je veux bien user du courage de ceux que je commande, mais je
+veux pouvoir l'admirer tout en en profitant; les exciter par des moyens
+légitimes à braver le danger, c'est le devoir d'un chef; les décider à
+mourir en leur cachant la mort, c'est ôter la vertu à leur courage, la
+dignité morale à leur dévouement; c'est agir en escamoteur d'âmes:
+escobarderie militaire qui ne vaut pas mieux qu'une escobarderie
+religieuse. Si la guerre excusait tout comme certaines gens le
+prétendent, qui excuserait la guerre?
+
+Mais peut-on se figurer sans épouvante et sans dégoût l'état moral d'une
+nation dont les armées étaient dirigées de la sorte il n'y a pas
+vingt-cinq ans? Ce qui se passe aujourd'hui, je l'ignore et je crains de
+l'apprendre.
+
+Ce trait est venu à ma connaissance, mais vous pouvez penser combien
+d'autres ruses pires que celle-ci peut-être ou semblables à celle-ci, me
+sont restées inconnues. Quand une fois on a recours à la puérilité pour
+gouverner les hommes, où peut-on s'arrêter? Toutefois la supercherie n'a
+qu'un effet borné; mais un mensonge par campagne et la machine de l'État
+marche: à chaque guerre suffit sa fraude.
+
+Je finis par une fable qui semble avoir été faite exprès pour justifier
+ma colère. L'idée est d'un Polonais, l'évêque de Warmie, fameux par son
+esprit, sous le règne de Frédéric II; l'imitation en français est du
+comte Elzéar de Sabran.
+
+ L'ATTELAGE.--FABLE.
+
+ Un habile cocher menait un équipage,
+ Avec quatre chevaux par couples attelés;
+ Après les avoir muselés,
+ En les guidant il leur tint ce langage:
+ Ne vous laissez pas devancer,
+ Disait-il à ceux de derrière;
+ Ne vous laissez pas dépasser,
+ Ni même atteindre, en si belle carrière,
+ Disait-il à ceux de devant,
+ Qui l'écoutaient le nez au vent;
+ Un passant dans cette occurrence,
+ Lui dit alors à ce propos:
+ Vous trompez ces pauvres chevaux.
+ Il est vrai, reprit-il, mais la voiture avance.
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Ceci répond à une lettre reçue de Paris.]
+
+[2: _Voir_ le portrait des Russes, lettre trente-deuxième, Moscou.]
+
+[3: _Voyez_ l'épigraphe tome Ier et la conclusion tome IV.]
+
+[4: Les Russes, superficiels en tout, ne sont profonds que dans l'art de
+feindre.]
+
+[5: _Voyez_ la description de Moscou.]
+
+[6: Voyez _la Russie, la Pologne et la Finlande_, par M. J. H.
+Schnitzler. Paris, chez Jules Renouard, 1835, p. 193.--Je dois dire une
+fois pour toutes que ce bon et utile ouvrage, protégé à Pétersbourg, est
+extrêmement partial, du moins dans la forme du langage, condition
+nécessaire si l'on veut faire tolérer en Russie ce qu'on écrit touchant
+ce pays.]
+
+[7: _Voyez_ pour les nomenclatures, les mesures, les monuments et pour
+toute la partie technique de la description des lieux, la statistique de
+Schnitzler, page 200.]
+
+[8: _Voyez_ tome III, la lettre vingt-troisième.]
+
+[9: _Voyez_ dans l'Appendice, tome IV, l'histoire de l'emprisonnement
+d'un Français, de M. Pernet, à Moscou.]
+
+[10: _Voir_ lettre dix-huitième la description du costume de Fedor par
+le prince *** dans l'histoire de Thelenef.]
+
+[11: _Voyez_ l'histoire de Thelenef dans la lettre dix-huitième.]
+
+[12: «Pierre Ier, en joignant par un canal la Msta à la Twer, avait
+établi une communication entre la mer Caspienne et le lac Ladoga,
+c'est-à-dire entre les rivages de la Perse et ceux de la mer Baltique;
+mais le lac, souvent orageux, est hérissé d'écueils, sur lesquels la
+Russie perdait chaque année un grand nombre de bâtiments. L'Empereur
+Pierre Ier conçut le projet d'épargner au commerce ce passage funeste en
+réunissant, par un nouveau canal, le Volkof à la Néva. Il commença les
+travaux; mais il fut mal secondé. Les ingénieurs qui obtinrent sa
+confiance se trompèrent et le trompèrent lui-même; les nivellements
+furent mal pris, et cet ouvrage utile ne fut terminé que sous le règne
+de Pierre II.»
+
+(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
+Pierre Charles l'Évêque, 4e édition, publiée par Malte-Brun, Depping.)
+
+Si j'insère ici cet extrait, c'est par un sentiment d'équité. Je juge
+Pierre Ier d'une manière différente de la plupart des écrivains, et j'ai
+trouvé juste de citer, à propos des travaux qui font honneur aux règnes
+suivants, un trait propre à mettre en relief la sagacité d'esprit du
+fondateur de l'Empire russe moderne. Il s'est trompé en général dans la
+direction de sa politique intérieure, mais il apportait un jugement sûr,
+un tact fin dans les détails de l'administration.]
+
+[13: _Voyez_ tome II. treizième lettre, conversation de l'Empereur.]
+
+[14: À quoi servent les institutions dans un pays où le gouvernement est
+au-dessus des lois, où le peuple languit dans l'oppression à côté de la
+justice, qui lui est montrée de loin comme on présente un morceau friand
+à un chien qu'on bat s'il ose en approcher, comme une curiosité qui
+subsiste à condition que personne n'y touche. On croit rêver quand sous
+un régime aussi cruellement arbitraire, on lit dans la brochure de M. J.
+Tolstoï, intitulée: _Coup d'oeil sur la législature russe_, suivi d'un
+léger aperçu sur l'administration de ce pays, ces paroles dérisoires:
+«C'est elle (l'Impératrice Élisabeth) qui décréta l'abolition de la
+peine de mort; cette question si difficile à résoudre, que les
+publicistes les plus éclairés, les criminalistes et les jurisconsultes
+de nos jours ont examinée, controversée et débattue sous toutes ses
+faces sans parvenir à en trouver la solution, Élisabeth l'a résolue il y
+a environ un siècle dans un pays qu'on ne cesse de représenter comme une
+terre barbare.» Ce chant de triomphe exécuté d'un air si délibéré nous
+donne un échantillon de la manière dont les Russes comprennent la
+civilisation. En fait de progrès politique et législatif, la Russie
+jusqu'à présent s'est contentée du mot; à la manière dont les lois sont
+observées dans ce pays on ne risque rien de les faire douces. C'est
+ainsi que par un système opposé on les faisait sévères dans l'Europe
+occidentale du moyen âge et avec tout aussi peu de succès! On devrait
+dire aux Russes: commencez par décréter la permission de vivre, vous
+raffinerez ensuite sur le code pénal.
+
+En 1836, la soeur d'un M. Pawlof, employé dans je ne sais quelle
+administration, avait été séduite par un jeune homme qui refusait de
+l'épouser, malgré les sommations du frère. Celui-ci apprenant que le
+séducteur allait épouser une autre femme, attend le fiancé à la porte de
+sa maison au moment où le cortége revient de la messe et il poignarde le
+marié. Le lendemain, Pawlof fut dégradé, il allait subir la peine légale
+de l'exil, lorsque l'Empereur, mieux informé, casse l'arrêt de
+l'Empereur mal informé!... Le surlendemain, l'assassin est réhabilité.
+
+Lors de l'affaire d'Alibaud, un Russe, qui n'est pas un paysan puisqu'il
+est le neveu d'un des grands seigneurs les plus spirituels de la Russie,
+déclamait contre le gouvernement français: quel pays, s'écriait-il;
+juger un pareil monstre!... que ne l'exécutait-on le lendemain de
+son attentat!!...
+
+Voilà l'idée que les Russes se font du respect qu'on doit à la justice
+et au monarque.
+
+La courte brochure de M. J. Tolstoï n'est qu'un hymne en prose en
+l'honneur du despotisme, qu'il confond sans cesse, soit à dessein, soit
+naïvement, avec la monarchie tempérée; cet ouvrage est précieux par les
+aveux qui s'y trouvent renfermés sous la forme de louanges: il a
+d'ailleurs un caractère officiel comme tout ce que publient les Russes
+qui veulent continuer de vivre dans leur pays. Voici quelques exemples
+de cette flatterie innocente qui ailleurs s'appellerait insulte; mais
+ici l'encens n'est pas raffiné. L'auteur loue l'Empereur Nicolas des
+réformes introduites par ce prince dans le code des lois russes: grâce à
+ces améliorations, dit-il, _aucun noble ne pourra désormais être mis aux
+fers quelle que soit sa condamnation_. Ce titre de gloire du
+législateur, rapproché des actes de l'Empereur, et particulièrement des
+faits que vous venez de lire, vous donne la mesure de la confiance que
+vous pouvez accorder aux lois de ce pays et à ceux qui
+s'enorgueillissent tantôt de leur douceur, tantôt de leur efficacité.
+Ailleurs le même courtisan..., j'allais dire écrivain, poursuit son
+cours de louanges et nous exalte en ces termes ce qu'il prend pour la
+constitution de son malheureux pays: «En Russie, la loi qui émane
+directement du souverain, acquiert plus de force que les lois qui
+proviennent des assemblées délibérantes par la raison qu'il y a un
+_sentiment religieux_ attaché à tout ce qui dérive de ce principe,
+l'Empereur _étant le chef-né de la religion du pays_; et le peuple que
+des doctrines _déicides_ n'ont pas encore entamé, considère comme sacré
+tout ce qui découle de cette source.»
+
+La sécurité avec laquelle cette flatterie est dispensée rend toute
+remarque superflue, nulle satire ne pourrait porter coup après de tels
+éloges. Le choix du point de vue de l'écrivain, homme du monde, homme
+d'esprit, homme d'affaires, vous en apprend plus sur la législation de
+son pays, ou plutôt sur la confusion religieuse, politique et juridique
+qu'on appelle l'ordre social en Russie, sur la vie civile, sur l'esprit,
+les opinions et les moeurs des Russes que tout ce que j'essaierais de
+vous développer dans des volumes de réflexions.]
+
+[15: Je n'ai pas cette crainte en publiant mon voyage, car ayant écrit
+librement mon opinion sur toutes choses, je ne puis être soupçonné de
+parler, en cette circonstance, à la prière d'une famille ou d'une
+personne.]
+
+[16: Je pensais, non sans fondement, que ces flatteries circonstanciées
+saisies à la frontière assureraient ma tranquillité pendant le reste de
+mon voyage.]
+
+[17: _Voir_ pour la description de ce qui reste de cette ville célèbre
+la relation écrite au retour de Moscou.]
+
+[18: Il y a un peu plus de cent ans que les femmes russes vivaient
+renfermées.]
+
+[19: Il n'y a rien qu'un Empereur de Russie ne puisse mettre à la mode
+dans son pays; à Milan, si le vice-roi protége un artiste, celui-ci est
+perdu de réputation et sifflé impitoyablement.]
+
+[20:
+
+ Milan, ce 1er janvier 1842.
+
+Trois années ne se sont pas encore écoulées depuis le jour que cette
+lettre fut écrite, et madame la comtesse O'Donnell à qui elle était
+adressée, n'existe plus; à peine arrivée jusqu'au milieu de la vie, elle
+est morte, quasi subitement, sans presque avoir été malade, sans pouvoir
+préparer sa famille, ses amis à la douleur de la perdre.
+
+Nous qui comptions sur ses soins ingénieux pour nous consoler dans les
+inévitables chagrins de la vieillesse, faut-il que nous l'ayons vue,
+jeune encore, aimée, entourée, nous devancer sur cette pente que nous
+descendrons vieux et délaissés en regrettant à chaque pas l'appui que
+nous promettait son coeur généreux, son charmant esprit?
+
+Hélas! sans craindre désormais de la compromettre en lui adressant mes
+jugements sur le singulier pays que je décris, je mets ici son nom à
+l'abri du tombeau. Aussi ce nom paraîtra-t-il seul cette fois parmi les
+lettres que je publierai.
+
+C'est celui d'une des femmes les plus aimables, les plus spirituelles
+que j'aie connues; elle était en même temps l'une des plus dignes
+d'inspirer, comme des plus capables d'éprouver une amitié véritable.
+Elle savait à la fois diriger hardiment et doucement embellir la vie de
+ses amis; sa raison courageuse lui inspirait les conseils les plus
+sages, son coeur lui dictait les résolutions les plus nobles, les plus
+fortes; et la gaieté de son esprit rendait l'existence facile aux plus
+malheureux; comment désespérer de l'avenir quand on rit du présent?
+
+C'était un caractère sérieux, un esprit léger, piquant, aussi prompt à
+la réplique, qu'indépendant dans ses aperçus; esprit plein de ressort,
+esprit imprévu comme les circonstances qui provoquaient ses saillies;
+esprit toujours prêt à répondre au besoin qu'on avait de lui, et qu'il
+avait de lui-même, car ses reparties étaient parfois une défense
+terrible.
+
+Ennemie éclairée de toute affectation, elle compatissait à la faiblesse;
+elle usait avec discernement des armes que lui fournissait sa
+pénétration naturelle; équitable jusque dans ses plaisanteries, juste
+même dans ses vivacités, elle ne frappait que sur les ridicules
+évitables; douée d'un jugement droit et en même temps exempte de toute
+pédanterie, elle rectifiait les préjugés des autres avec une adresse
+d'autant plus efficace qu'elle était mieux cachée; sans la sincérité du
+sentiment qui la guidait dans ce travail bienfaisant, on aurait pris son
+habile instinct, son goût sûr et délicat pour de l'art, tant elle
+réussissait à corriger les défauts, et même à redresser les torts sans
+blesser les personnes. Mais cet art était de la bonté. Sa finesse ne lui
+a jamais servi qu'à réaliser les désirs bienveillants de son coeur.
+
+Lorsqu'elle croyait de son devoir d'éclairer la raison d'un ami elle
+disait des vérités sévères sans irriter l'amour-propre, car sa franchise
+était une preuve d'intérêt, et rien n'était plus flatteur que de
+l'intéresser, parce qu'elle avait l'âme trop noble pour n'être pas
+indépendante; exclusive dans ses affections, elle jugeait ce qu'elle
+aimait; car elle avait l'esprit d'une rare justesse, qualité sans
+laquelle toutes les autres sont perdues.
+
+Ce qu'elle montrait de son caractère était agréable, ce qu'elle en
+cachait était attachant; elle avait toujours l'envie de faire du bien,
+mais elle n'avouait ordinairement que celle d'amuser et de plaire.
+
+D'autant plus ingénu, plus élégant, plus libre dans ses allures qu'il
+s'appliquait moins à produire, son esprit aimait à se jeter par la
+fenêtre comme l'or des riches. Elle disait qu'elle jouissait mieux du
+talent des autres, parce qu'elle ne possédait que celui de l'apprécier.
+
+La vie de famille lui avait fourni d'abord plus qu'à personne les
+exemples nécessaires et les occasions favorables au développement de
+cette aimable disposition innée à jouir sincèrement des productions
+d'autrui[21], faculté qu'elle sut exercer ensuite d'une manière
+gracieuse au profit de tout le monde.
+
+Toutefois, on se serait trompé si l'on eût pris au mot sa modestie
+naturelle: un esprit si fécond en aperçus fins, en expressions
+originales et pittoresques, brillant parmi les plus brillants,
+prime-sautier, comme dirait Montaigne, équivaut bien au talent; c'était
+l'esprit de conversation de la société parisienne au meilleur temps,
+mais appliqué à juger notre époque qu'elle comprenait comme un
+philosophe, et peignait comme un miroir. Tant de qualités diverses, tant
+de solidité de caractère, de bonté de coeur, de mouvement d'esprit, un si
+heureux mélange de raison et de gaieté faisait d'elle un des types de
+ces femmes françaises, qui avec leur énergie cachée sous des grâces dont
+elles seules ont le secret sont selon les temps des coquettes
+séduisantes ou des héros. Les révolutions éprouvent le fond des coeurs et
+mettent au jour les vertus ignorées.
+
+Naturellement obligeante, elle était heureuse du bien qu'elle faisait
+plus que des services qu'on lui rendait et pourtant... faculté rare!...
+elle avait poussé la délicatesse de l'amitié au point d'apprendre à
+recevoir aussi bien qu'à donner; c'est avoir atteint la perfection du
+sentiment.
+
+Veillant de près et de loin sur ses amis, sans jamais les importuner de
+sa sollicitude; toujours sincère avec elle-même et patiente envers les
+autres; résignée à leurs imperfections comme à la nécessité, cachant
+avec un soin contraire à celui que prennent les femmes ordinaires, une
+sagesse profonde sous la légèreté du discours, elle voyait les hommes
+comme ils sont, et les choses du côté consolant. Ceux qui l'ont connue,
+savent aussi bien que moi tout ce qu'il y avait de philosophie, de
+courage dans sa manière prompte et simple de se soumettre aux
+circonstances, et de charité, d'élévation, de pénétration dans ses
+jugements sur les caractères.
+
+Eclairée sur les objets de ses affections, elle les aimait malgré leurs
+défauts qu'elle ne cherchait à cacher qu'aux yeux du monde, elle les
+aimait dans leurs succès comme dans leurs revers, car elle était exempte
+d'envie, et ce qui est plus rare, et plus beau, elle savait en même
+temps s'abstenir de toute générosité de parade.
+
+Ses procédés envers les amis malheureux paraissaient le résultat d'une
+douce inspiration plutôt que le produit d'un calcul de vertu formulé
+d'avance: rien en elle n'annonçait la contrainte, et tout avait le
+charme du naturel: mère, fille, soeur, amie excellente, elle n'employait
+sa vie qu'à faire du bien aux personnes qui lui étaient chères, et loin
+de se vanter de tant de dévouement, elle était la dernière à
+s'apercevoir des sacrifices qu'elle faisait; elle en obtenait le prix
+sans le demander; enfin on pardonnait en elle ce qu'on hait dans les
+autres: la jalousie; elle était jalouse.. mais seulement des affections
+et jamais des avantages; cette inquiétude exempte d'exigence et de
+vanité désarmait les coeurs les plus fiers et les attachait sans les
+révolter: l'envie inspire le mépris, la jalousie mérite la compassion.
+
+Telle était la femme à qui j'écrivais cette lettre au moment d'entrer à
+Moscou; celui qui m'aurait dit alors qu'avant de la publier j'y
+ajouterais une si triste note, m'aurait découragé pour tout le reste du
+voyage.
+
+Elle était si aimée, si vivante, qu'on ne peut croire à sa mort, même en
+la pleurant. Elle revit dans tous nos souvenirs; chacun de nos plaisirs,
+chacune de nos peines, la font renaître dans notre imagination, et
+désormais notre vie ne sera qu'une continuelle évocation de cette vie
+que nous n'eussions jamais dû voir s'éteindre.
+
+Ce n'est pas moi seul que je désigne ici par ce mot _nous_, je parle
+pour tous ceux qui l'ont aimée, c'est-à-dire bien connue, pour sa
+famille, surtout pour sa mère qui lui ressemble, et je suis assuré que
+malgré la distance qui nous sépare en ce moment ils retrouveront une
+partie de leurs sentiments dans l'expression des miens.]
+
+[21: Madame O'Donnell était fille de madame Sophie Gay et soeur de madame
+Delphine de Girardin.]
+
+[22: _Les salons d'une femme_, expression nouvellement empruntée aux
+restaurateurs par les gens du grand monde.]
+
+[23: Le dernier patriarche de Moscou. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[24: L'Empereur. (_Ibid._)]
+
+[25: Peu s'en fallut que ce malheur auquel je croyais avoir échappé ne
+m'arrivât. Le mal d'yeux qui commençait, quand j'écrivais cette lettre,
+n'a fait qu'augmenter pendant tout mon séjour à Moscou et plus loin;
+enfin, au retour de la foire de Nijni, il a dégénéré en une ophthalmie
+dont je me ressens encore.]
+
+[26: Schnitzler, dans sa statistique, décrit ainsi le territoire du
+gouvernement de Moscou; je copie littéralement:
+
+«Généralement le sol est maigre, fangeux et peu fertile, et quoique près
+de la moitié de sa surface soit en culture, il n'est nullement
+proportionné à la population et ne donne qu'un produit très-médiocre,
+insuffisant pour la consommation,» etc., etc. (_La Russie, la Pologne et
+la Finlande_, par M. J. H. Schnitzler, Paris, chez J. Renouard, 1835.
+Page 37.)]
+
+[27: C'est le titre qu'on donnait alors aux grands-ducs de Moscou.
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[28: Le palais d'hiver à Pétersbourg fut brûlé le 29 décembre 1837.]
+
+[29: Karamsin n'a sûrement pas cherché à exagérer ce qui pouvait
+déplaire à de tels juges.]
+
+[30: M. de Tolstoï, que j'ai cité ailleurs, expose en ces termes la
+doctrine des hommes politiques de son pays:
+
+«Et qu'on ne dise pas qu'un seul homme peut faillir, que ses aberrations
+peuvent amener de graves catastrophes, d'autant plus qu'aucune
+responsabilité ne domine ses actes.
+
+[...]
+
+«Est-il possible d'admettre l'absence du sentiment patriotique dans un
+homme appelé par la Providence à gouverner ses semblables? un tel prince
+serait une exception monstrueuse.
+
+«Pour ce qui regarde la responsabilité, elle existe dans la malédiction
+des peuples[31] et dans les tables de l'histoire qui burine sans pitié
+les méfaits des puissants de la terre. Où en serait l'Empire de Russie
+si Pierre-le-Grand eût été gêné dans l'exercice de son pouvoir?
+
+«Où en seraient les Russes, si des députés se réunissaient chaque année
+pour passer six mois à délibérer sur des mesures dont la plupart d'entre
+eux n'ont aucune idée? Car la science gouvernementale n'est pas innée;
+et que deviendrions-nous, si nous n'avions pas à la tête des destinées
+de la Russie un monarque dont la pensée sage et énergique, _libre de
+tout contrôle_, n'est dirigée que vers un seul but: le bonheur de la
+Russie[32]?» (_Coup d'oeil sur la Législation russe_. Pages 143, 144.)]
+
+[31: Elle n'existe pas dans un pays où l'on bénit la tyrannie dans ses
+derniers excès. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[32: Ceci suffit, je pense, pour prouver que les idées politiques des
+Russes les plus éclairés de nos jours ne diffèrent pas beaucoup de
+celles des sujets d'Ivan IV, et que dans leur idolâtrie monarchique ils
+ne cessent de confondre le despotisme absolu avec un gouvernement
+tempéré. (_Ibid._)]
+
+[33: Karamsin d'où ceci est extrait cite les sources. (_Ibid._)]
+
+[34: Les enfants boyards sont un corps de trois cent mille hommes
+tenanciers de la couronne, institués comme une noblesse secondaire par
+Ivan III, aïeul d'Ivan IV.]
+
+[35: Le supplice de ceux-ci fut simple: grâce enviée de bien des
+malheureux sous ce règne. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[36: Donc _la commune_ était la Russie entière, moins les six mille
+bandits gagés par le Czar. (_Ibid._)]
+
+[37: Qui plus tard fut l'assassin de l'héritier du trône et l'usurpateur
+de la couronne. (_Ibid._)]
+
+[38: Ce dévouement de la victime du tyran est certainement une espèce de
+fanatisme particulière aux hommes de l'Asie et aux Russes. (_Ibid._)]
+
+[39: On peut voir tous les jours à la cour de l'Empereur Nicolas un
+grand seigneur, surnommé tout bas l'_empoisonneur_, et qui plaisante de
+ce sobriquet.]
+
+[40: Je suppose qu'il y a ici une erreur du traducteur, et qu'il
+faudrait substituer le mot d'_autocratie_ à celui d'_aristocratie_; mais
+je copie littéralement. (_Note du Voyageur_.)]
+
+[41: Tel est le terme assigné par Karamsin à la tyrannie d'Ivan IV, qui
+régna cinquante ans. (_Ibid._)]
+
+[42: Comparaison vraiment russe et qui montre combien l'étude de
+l'histoire est inutile quand on en tire des conséquences forcées.
+Néanmoins, il faut le répéter, Karamsin est un esprit distingué; mais il
+est né et il a vécu en Russie. (_Ibid._)]
+
+[43: Et vous osez qualifier du titre de martyre une telle servilité!
+(_Ibid._)]
+
+[44: Copie littérale. (_Ibid._)]
+
+[45: _Voyez_ dans son Code ou Concordance des lois au chap. VI, les art.
+1, 2, 6 et 8.]
+
+[46: Bruce.]
+
+[47: Ici Pierre-_le-Grand_ n'est-il pas plus odieux, s'il est possible,
+qu'Ivan IV _le Terrible_?]
+
+[481: Pleurer sur sa victime est un des traits du caractère russe.
+(_Note du voyageur_.)]
+
+[49: Ceci est pris de Laveau. J'ai lu ailleurs que cette église avait
+été construite sous Vassili-le-Béni, auquel on attribuait le même trait
+d'inhumanité dont Laveau accuse Ivan IV.]
+
+[50: _Voyez_ la Chronique de Moscovie, par P. Petrius suédois, imprimée
+en allemand, à Leipsick, en 1620, in-4, part. II, p. 159. Cette espèce
+d'esclavage commença vers le milieu du XIIIe siècle et dura près de deux
+cent soixante ans. Note par Coste. _Essais de Montaigne_, livre Ier,
+chap. 48 des Destriès, p. 14 de l'édition de Paris, Firmin Didot frères,
+1836, en un seul volume. (_Note de l'Éditeur de Montaigne_.)]
+
+[51: _Voir_ plus loin le danger d'une telle illusion et la détention
+arbitraire d'un Français. Vol. IV, APPENDICE.]
+
+[52: Je savais ce fait, et je l'ai noté ailleurs.]
+
+
+
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+
+
+
+
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+
+
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+Astolphe de Custine
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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