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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:33:38 -0700 |
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diff --git a/27018-h/27018-h.htm b/27018-h/27018-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4d9b4b0 --- /dev/null +++ b/27018-h/27018-h.htm @@ -0,0 +1,2111 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1" /> + <title>The Project Gutenberg ebook of Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon.</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> + +h1, h2, .t2, .c { text-align: center; line-height: 1.5em; } +h1, h2, .t2 { margin-top: 2em; } +.t2 { font-size: 140%; } +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; } + +.small { font-size: 90%; } +.large { font-size: 130%; } +.sc { font-variant: small-caps; } +.s { margin: 1em 0 1em 10%; } +.r { text-align: right; margin: 4em 5% 0 0; } + +.poem { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; +} +.footnote { padding: 0 0 0 1em; font-size: 95%; } +.footnote .label { float: left; text-align: left; width: 2em; } +.footnote a { text-decoration: none; } + +.break, .chapter { margin-top: 5em; } + +@media screen { + body { margin: 0 auto; width: 80%; max-width: 40em; } +} + +@media handheld { + body { margin: 0 0; width: 100%; } + .break, .chapter { page-break-before: always; } + .top4em { padding-top: 4em; } + .nobreak { page-break-before: avoid; } +} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Point de lendemain + +Author: Dominique Vivant Denon + +Release Date: October 24, 2008 [EBook #27018] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POINT DE LENDEMAIN *** + + + + +Produced by Laurent Vogel (This book was produced from scanned +images of public domain material from the Google Print project.) + + + + + +</pre> + +<h1>POINT<br /> +<span class="large">DE LENDEMAIN</span></h1> + +<p class="t2"><span class="sc">Conte</span></p> + +<p class="c"><i>«La lettre tue et l'esprit vivifie.»<br /> +(H. D. S. P.)</i></p> + + +<p class="c">STRASBOURG</p> + +<p class="c"><span class="small"><b>M. D. CCC. LXI</b></span></p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">Réimpression de l'édition de 1812,<br /> +tirée à très-petit nombre.</p> + +<p class="r small">Strasbourg, Imprimerie de Veuve Berger-Levrault.</p> + +<div class="break"></div> + + +<div class="poem top4em"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">«Une femme d'esprit est un diable en intrigue;</div> + <div class="verse">Et, dès que son caprice a prononcé tout bas</div> + <div class="verse">L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas.»<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></div> + </div> +</div> + +<p>Cette pensée est justifiée +par le petit conte <i>Point de +Lendemain</i>, une des intrigues +les plus piquantes qur le spirituel +<i>Causeur du Lundi</i> ait +signalées à la curiosité de ses +nombreux lecteurs dans un +article sur Charles Nodier.<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p>«<i>Le dernier chapitre de mon +roman<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></i> écrivait M. Sainte-Beuve +en 1840, est une réminiscence +très-égayée d'une +génération légère, qui avait +eu, comme Nodier l'a très-bien +dit, <i>Faublas</i> pour <i>Télémaque</i>. +J'aime peu à tous +égards ce <i>dernier chapitre</i>, +si spirituel qu'il soit, il rappelle +trop son modèle par +des côtés non-seulement scabreux, +mais un peu vulgaires. +Je ne sais en ce genre +de vraiment délicat que le +petit conte <i>Point de Lendemain</i> +de Denon, qu'on peut +citer sans danger, puisqu'on +ne trouvera nulle part à le +lire.»</p> + +<p>Si M. Sainte-Beuve ne s'était +occupé que du <i>dernier +chapitre de mon roman</i>, il +n'aurait pas, d'abord excité la +curiosité en citant un livre +dont la lecture paraît à son +avis offrir des dangers, puis +commis une erreur, car, tout +le monde peut trouver à lire +ce conte, et enfin, ce qui est +plus sérieux, fait naître dans +l'esprit de ses lecteurs l'idée, +que lui-même a lu d'une manière +bien superficielle certains +ouvrages auxquels il a +cependant consacré des articles +de critique.</p> + +<p>Il y a même lieu de s'étonner +que M. Sainte-Beuve n'ait +pas remarqué dans la <i>Physiologie +du mariage</i>, dont il avait +cependant déjà parlé en 1834, +ce petit conte «<i>vraiment délicat</i>» +intercalé presqu'en entier +par Balzac dans «<i>cette +macédoine de saveur mordante +et graveleuse qui annonce +un compatriote bien +appris de Rabelais, ou du +moins de Béroalde de Verville.</i>»<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p>On pourrait encore ne pas +être de l'avis de M. Sainte-Beuve +au sujet de <i>Point de +Lendemain</i>, car un conte n'est +«<i>vraiment délicat</i>» qu'autant +que le cœur y joue un rôle, et +dans celui-ci le cœur est remplacé +par l'esprit. Mais n'ergotons +pas à ce sujet, et remercions +plutôt M. Sainte-Beuve +qui est une autorité en matière +de critique, d'avoir appelé +l'attention de maint bibliomane +sur la petite édition de +Denon aujourd'hui une rareté +bibliographique.</p> + +<p>Le bibliophile Jacob<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> va +maintenant nous faire connaître +comment Balzac a été +amené à commettre <i>une intercalation</i>.</p> + +<p>«En 1830<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> un exemplaire +de ce conte fut communiqué +à Balzac, par le baron Dubois, +chirurgien de l'empereur, +et Balzac enchanté de +la conquête de cet opuscule, +qu'on lui donnait comme entièrement +inconnu, ne se fit +pas scrupule de l'admettre +dans le second volume de la +<i>Physiologie du mariage</i> en y +faisant quelques retouches +et sans dire la source de son +heureux larcin.»</p> + +<p>On trouve dans la <i>Physiologie +du mariage</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> les circonstances +qui ont amené la publication +de cet opuscule par +Denon.</p> + +<p>«Un jour, à la fin d'un repas +donné à quelques intimes +par le prince Lebrun, les +convives, échauffés par le +champagne, en étaient sur +le chapitre intarissable des +ruses féminines. La récente +aventure arrivée à M<sup>me</sup> la +comtesse R. S. D. J. D. A.<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> +à propos d'un collier, avait +été le principe de cette conversation. +Un artiste aimable, +un savant aimé de l'empereur, +soutenait vigoureusement +l'opinion peu virile, +suivant laquelle il serait interdit +à l'homme de résister +avec succès aux trames ourdies +par la femme. J'ai heureusement +éprouvé, disait-il, +que rien n'est sacré pour +elles……</p> + +<p>«Les dames se récrièrent.—Mais +je puis citer un fait.—C'est +une exception!—</p> + +<p>«Écoutons l'histoire!… dit +une jeune dame.</p> + +<p>«Oh, racontez-nous-la! s'écrièrent +tous les convives.</p> + +<p>«Le prudent vieillard jeta +les yeux autour de lui, et +après avoir vérifié l'âge des +dames, il sourit en disant: +Puisque nous avons tous expérimenté +la vie, je consens +à vous narrer l'aventure. Il +se fit un grand silence, et le +conteur commença.</p> + +<p>«Plus d'une fois les dames, +privées de leurs éventails, +rougirent des aveux un peu +trop sincères faits par l'aimable +vieillard, dont l'élocution +prestigieuse obtint +grâce pour certains détails +de ses amours éphémères, +détails que nous avons supprimés +comme trop érotiques +pour l'époque actuelle. Cependant, +il est à croire que +chaque dame le complimenta +particulièrement; car quelques +temps après il leur offrit +à toutes, ainsi qu'aux convives +masculins, un exemplaire +de son récit imprimé +à vingt-cinq exemplaires par +Pierre Didot. C'est sur le +n<sup>o</sup> 24<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> que nous avons pris +les éléments de cette narration.»</p> + +<p>Le bruit courut alors qu'une +princesse impériale avait fourni +les principaux traits du tableau, +et que Denon était un peintre +indiscret. On n'ignore +pas que Denon connut beaucoup +par sa liaison avec Dorat, +cette femme, aussi gracieuse +qu'aimable,<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> dont le poëte +Lebrun a dit:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Chloé belle et poëte a deux petits travers</div> + <div class="verse">Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.</div> + </div> +</div> + +<p>A la suite de ces bruits, +plusieurs exemplaires de ce +conte auraient été détruits.</p> + +<p>Dans les premières éditions +de la <i>Physiologie du mariage</i>, +Balzac n'indique aucun nom +d'auteur; ce n'est que dans +une des dernières de cet ouvrage +qu'il fit connaître que +<i>Point de lendemain</i> ne lui appartenait +qu'en qualité d'éditeur, +puis mieux renseigné à +l'égard du conte et du conteur, +il remplaça le nom de +Denon par celui de Dorat dans +l'édition de la <i>Comédie humaine</i>.</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="top4em">La plupart des bibliographes +ne mentionnent que +la petite édition que le baron +Vivant-Denon, alors directeur +général des musées de l'empereur, +fit imprimer, en 1812, +chez Pierre Didot sans nom +d'auteur. Ils ignoraient sans +doute l'existence de <i>Point de +lendemain</i> dans les œuvres de +Dorat. Cependant M. Brunet, +dans sa dernière édition du +<i>Manuel de l'amateur de livres<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, +tome II, 1<sup>re</sup> partie</i>, indique +que le conte parut pour la +première fois dans les œuvres +de Dorat. M. Paul Chéron, +de la bibliothèque impériale, +dans son <i>Catalogue général de +la librairie française au XIX<sup>e</sup> +siècle</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, signale également ce +conte, et l'attribue à Dorat. +Il dit qu'il a été tiré à 300 +exemplaires, c'est évidemment +une erreur, car cette +petite plaquette n'a été tout +au plus tirée qu'à 30; elle est +très-rare aujourd'hui et ne se +trouve que dans quelques bibliothèques +d'amateurs.<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></p> + +<p>Il nous reste maintenant à +examiner si Denon n'a pas été +plagiaire.</p> + +<p>Denon écrivait élégamment; +il contait surtout fort +bien, et sa conversation spirituelle +et toujours fertile en +anecdotes amusait beaucoup +Louis XV et Madame de +Pompadour.</p> + +<p>Il n'est donc pas probable +qu'il se soit attribué un conte +qui avait été imprimé<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> déjà +en 1780; aussi avons-nous la +certitude morale que Dorat +est l'auteur de <i>Point de lendemain</i>, +car les changements +apportés à l'édition publiée +par Denon trente ans plus +tard sont presque insignifiants +et ne consistent guère qu'en +quelques corrections de style.</p> + +<p>Si le champ des suppositions +est ouvert, et il doit l'être +quand il s'agit de disculper +un auteur accusé de plagiat, +on pourrait être porté à croire, +en voyant tout l'intérêt de +Denon pour ce petit conte, +qu'il en a été le héros et que +Dorat n'a fait que mettre en +<i>lumière</i> les confidences de +l'artiste.</p> + +<p>M<sup>me</sup> la comtesse Isabella +Albrizzi, dans ses <i>Ritrati</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, +parle avec enthousiasme des +succès galants de Denon et +l'on sait qu'amoureux de toutes +les actrices et afin d'avoir le +privilége de les voir plus fréquemment, +il donna <i>aux Français</i> +une comédie, <i>Le bon Père</i>, +qui eut un succès médiocre.</p> + +<p>On peut donc lui attribuer +l'aventure, et il serait assez +piquant que le <i>marquis minautorisé +tout en minautorisant</i>, +fut Dorat lui-même avec qui +Denon était très lié.</p> + +<p>Il existe encore un petit +volume intitulé: <i>La Nuit Merveilleuse +ou le nec plus ultra +du plaisir</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, c'est le conte +<i>Point de lendemain</i> amplifié +par des détails trop licencieux. +Ce livre de la fin du siècle +dernier, imprimé bien certainement +dans un moment où +la discorde avait substitué la +licence à la liberté de la presse, +n'était pas inconnu à Denon. +Bien que pour nous il n'en soit +pas l'auteur, ce volume lui a +au moins servi quand il a publié +sa petite édition.</p> + +<p>Nous trouvons, en effet, +pour appuyer notre assertion, +le passage suivant dans le +conte de Dorat page 235:</p> + +<p>«<i>Il en est des baisers comme +des confidences, ils s'attirent. +En effet, etc.</i>» Dans <i>la Nuit +Merveilleuse</i> il y a: «<i>Il en est +des baisers comme des confidences, +ils s'attirent, ils s'accélèrent +et s'échauffent les uns +par les autres.</i>»</p> + +<p>Cette dernière phrase est +identique dans l'édition de +Denon.</p> + +<p>Depuis, maint auteur dramatique<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> +a pillé le sujet du +conte <i>Point de lendemain</i> qui +est sans contredit une des plus +charmantes productions du +genre galant; on y admire un +esprit vif, des détails aussi +ingénieux que gracieux et +une peinture assez vraie des +travers aimables qui caractérisaient +si bien la nation française +au dix-huitième siècle. +C'est une fourberie des plus +séduisantes ourdie par la +femme pour satisfaire un caprice. +Quant à sa morale…, +Balzac l'a définie; «cette anecdote», +dit-il, «a le mérite de +présenter à la fois de hautes +instructions aux maris, et +aux célibataires la peinture +des mœurs du siècle dernier.»</p> + +<p class="s">* *</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">Notes</h2> + + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_1"></a> +<a href="#FNanchor_1"> +<span class="label">[1]</span></a> Molière. <i>L'école des femmes</i>, acte III, +sc. III.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_2"></a> +<a href="#FNanchor_2"> +<span class="label">[2]</span></a> Portraits littéraire. <i>Paris, Didier, +1852, tome 1<sup>er</sup>, p. 451-452.</i></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_3"></a> +<a href="#FNanchor_3"> +<span class="label">[3]</span></a> Nouvelle de Charles Nodier, publiée +en 1803.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_4"></a> +<a href="#FNanchor_4"> +<span class="label">[4]</span></a> Sainte-Beuve. Portraits contemporains. +<i>Didier, 1846, p. 452, article Balzac.</i></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_5"></a> +<a href="#FNanchor_5"> +<span class="label">[5]</span></a> Bulletin du Bouquiniste. <i>A. Aubry à +Paris; 1<sup>re</sup> année, 1857, N<sup>o</sup> 7, p. 153.</i></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_6"></a> +<a href="#FNanchor_6"> +<span class="label">[6]</span></a> En 1828 ou 1829, car c'est dans le +courant de cette dernière année, que +parut alors sans nom d'auteur <i>la Physiologie +du mariage</i> (catalogue A. Dutacq. +<i>Paris, Téchener, 1857</i>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_7"></a> +<a href="#FNanchor_7"> +<span class="label">[7]</span></a> 2<sup>e</sup> édition. <i>Paris, Olivier, 1834, +tome 2<sup>e</sup>, p. 170</i> et suivantes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_8"></a> +<a href="#FNanchor_8"> +<span class="label">[8]</span></a> Regnault de Saint-Jean-d'Angely.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_9"></a> +<a href="#FNanchor_9"> +<span class="label">[9]</span></a> Les exemplaires ne sont pas numérotés.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_10"></a> +<a href="#FNanchor_10"> +<span class="label">[10]</span></a> M<sup>me</sup> Moulard, auteur de plusieurs +ouvrages en prose et en vers, aujourd'hui +oubliés, qui épousa M. le comte de Beauharnais, +l'oncle d'Alexandre de Beauharnais, +premier mari de l'impératrice +Joséphine.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_11"></a> +<a href="#FNanchor_11"> +<span class="label">[11]</span></a> <i>Point de Lendemain</i>, 1812; in-18, +52 p., papier vélin. Opuscule tiré à petit +nombre, n'a point été mis dans le commerce; +il y a un exemplaire sur peau +vélin: vendu 25 fr. 60 c. <i>Chateaugiron</i>, +vendu 20 fr. br., en mars 1824.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_12"></a> +<a href="#FNanchor_12"> +<span class="label">[12]</span></a> Répertoire très-utile, édité par M. +Janet, mais qui malheureusement est loin +d'être achevé; prime de l'ancien <i>Courrier +de la librairie</i>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_13"></a> +<a href="#FNanchor_13"> +<span class="label">[13]</span></a> L'édition de 1812 de ce conte ne se +trouverait même plus à la bibliothèque impériale. +Elle figurait cependant dans +les catalogues des bibliothèques de MM. +de Pixerécourt, baron de Montaran, A. +Renouard, catalogue T…. (Tripier) 1854. +Catalogue à prix marqués de M. Potier +1861, et dans celui de M. de Cigongne.</p> + +<p>Voir aussi la <i>Bibliographie des principaux +ouvrages relatifs à l'amour, aux +femmes, au mariage</i>, par M. le C. D'I***. +Paris, Gay, 1861; p. 81, et la <i>Trésor des +livres rares et curieux</i>, par Grœsse; 2<sup>e</sup> vol., +ouvrage actuellement en cours de publication +à Leipzig.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_14"></a> +<a href="#FNanchor_14"> +<span class="label">[14]</span></a> <i>Coup d'œil sur la littérature ou collection +d'ouvrages tant en prose qu'en vers +par M. Dorat pour faire suivre à ses œuvres</i>. +<i>Amsterdam</i>, 1780, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. On lit à la +page 87 du 2<sup>e</sup> vol. du recueil: «Il ne se +trouve que dans mes mélanges littéraires +et je l'ai transporté dans cette édition +pour ceux qui désirent se le procurer +dans un ouvrage moins volumineux.» +On le trouve également dans un volume +de Dorat intitulé: <i>Lettres d'une Chanoinesse</i>. +<i>Paris, Delalain, 1780</i>; p. 46, avec +cette note: Cette pièce est tirée du <i>Coup d'œil, +etc.</i></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_15"></a> +<a href="#FNanchor_15"> +<span class="label">[15]</span></a> Ritrati. <i>Brescia</i>, 1807, in-18.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_16"></a> +<a href="#FNanchor_16"> +<span class="label">[16]</span></a> In-18 (s. l. n. d.) <i>Nulle part et partout.</i> +132 p. avec figures licencieuses ne se rapportant +même pas au texte.</p> + +<p>Une suite inédite du conte <i>Point de +Lendemain</i> aurait paru également à la +Vente des Autographes de M. de Pixérécourt +sous le n<sup>o</sup> 198.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p> +<a id="Footnote_17"></a> +<a href="#FNanchor_17"> +<span class="label">[17]</span></a> <i>Madame du Chatelet ou Point de Lendemain</i>, +comédie en 1 acte, mêlée de chant, +par MM. Ancelot et Gustave. <i>Paris</i>, +1832.</p> + +<p><i>Le Plastron</i>, comédie en 2 actes, mêlée +de chant, par MM. Xavier, Duvert et +Lauzanne. <i>Paris</i>, 1839.</p> + +<p><i>Le Chandelier</i>, comédie d'Alf. de Musset. +Cette comédie diffère un peu du conte +par la conclusion; le <i>Chandelier</i> a un +lendemain.</p> +</div> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">POINT DE LENDEMAIN,<br /> +<span class="small">CONTE.</span></h2> + + +<p>J'aimais éperdument la Comtesse +de ***; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu; +elle me trompa; je me fâchai; elle +me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai; +j'avais vingt ans, elle me pardonna; et +comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, +toujours trompé, mais plus quitté, +je me croyais l'amant le mieux aimé, +partant le plus heureux des hommes. Elle +était amie de madame de T…, qui +semblait avoir quelques projets sur ma +personne, mais sans que sa dignité fût +compromise. Comme on le verra, madame +de T… avait des principes de décence +auxquels elle était scrupuleusement attachée.</p> + +<p>Un jour que j'allais attendre la Comtesse +dans sa loge, je m'entends appeler +de la loge voisine. N'était-ce pas encore +la décente madame de T…? «Quoi! +déjà! me dit-on. Quel désœuvrement! +Venez donc près de moi.—J'étais loin +de m'attendre à tout ce que cette rencontre +allait avoir de romanesque et +d'extraordinaire. On va vîte avec l'imagination +des femmes; et dans ce moment +celle de madame de T… fut singulièrement +inspirée. Il faut, me dit-elle, que +je vous sauve le ridicule d'une pareille +solitude; puisque vous voilà, il faut… +l'idée est excellente. Il semble qu'une +main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous +par hasard des projets pour ce soir? +Ils seraient vains, je vous en avertis; +point de questions, point de résistance… +appelez mes gens. Vous êtes charmant.—Je +me prosterne… on me presse de +descendre, j'obéis.—Allez chez Monsieur, +dit-on à un domestique; avertissez +qu'il ne rentrera pas ce soir… Puis +on lui parle à l'oreille, et on le congédie. +Je veux hasarder quelques mots, l'opéra +commence, on me fait taire: on écoute, +ou l'on fait semblant d'écouter. A peine +le premier acte est-il fini, que le même +domestique rapporte un billet à madame +de T…, en lui disant que tout est prêt. +Elle sourit, me demande la main, descend, +me fait entrer dans sa voiture, et +je suis déjà hors de la ville avant d'avoir +pu m'informer de ce qu'on voulait faire +de moi.</p> + +<p>Chaque fois que je hasardais une +question, on répondait par un éclat de +rire. Si je n'avais bien su qu'elle était +femme à grandes passions, et que dans +l'instant même elle avait une inclination, +inclination dont elle ne pouvait +ignorer que je fusse instruit, j'aurais été +tenté de me croire en bonne fortune. +Elle connaissait également la situation +de mon cœur, car la comtesse de *** +était, comme je l'ai déjà dit, l'amie intime +de madame de T… Je me défendis +donc toute idée présomptueuse, et j'attendis +les événements. Nous relayâmes, +et repartîmes comme l'éclair. Cela commençait +à me paraître plus sérieux. Je +demandai avec plus d'instance jusqu'où +me mènerait cette plaisanterie.—Elle +vous mènera dans un très beau séjour; +mais devinez où: oh! je vous le donne +en mille… chez mon mari. Le connaissez-vous?—Pas +du tout.—Je crois +que vous en serez content: on nous +réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie, +et il y en a un que nous nous +écrivons. Il est, je pense, assez galant à +moi d'aller le trouver.—Oui: mais, s'il +vous plaît, que ferai-je là, moi? à quoi +puis-je y être bon?—Ce sont mes affaires. +J'ai craint l'ennui d'un tête-à-tête; vous +êtes aimable, et je suis bien aise de vous +avoir.—Prendre le jour d'un raccommodement +pour me présenter, cela me paraît +bizarre. Vous me feriez croire que je +suis sans conséquence. Ajoutez à cela +l'air d'embarras qu'on apporte à une +première entrevue. En vérité, je ne vois +rien de plaisant pour tous les trois dans +la démarche que vous allez faire.—Ah! +point de morale, je vous en conjure; +vous manquez l'objet de votre emploi. +Il faut m'amuser, me distraire, et non +me prêcher.—</p> + +<p>Je la vis si décidée, que je pris le parti +de l'être autant qu'elle. Je me mis à rire +de mon personnage, et nous devînmes +très-gais.</p> + +<p>Nous avions changé une seconde fois +de chevaux. Le flambeau mystérieux de +la nuit éclairait un ciel pur et répandait +un demi-jour très-voluptueux. Nous approchions +du lieu où allait finir le tête-à-tête. +On me faisait, par intervalles, admirer +la beauté du paysage, le calme de +la nuit, le silence touchant de la nature. +Pour admirer ensemble, comme de raison, +nous nous penchions à la même +portière; le mouvement de la voiture +faisait que le visage de madame de T… +et le mien s'entretouchaient. Dans un +choc imprévu, elle me serra la main; et +moi, par le plus grand hasard du monde, +je la retins entre mes bras. Dans cette +attitude, je ne sais ce que nous cherchions +à voir. Ce qu'il y a de sûr, c'est +que les objets se brouillaient à mes yeux, +lorsqu'on se débarrassa de moi brusquement, +et qu'on se rejeta au fond du +carrosse. Votre projet, dit-on après une +rêverie assez profonde, est-il de me convaincre +de l'imprudence de ma démarche?—Je +fus embarrassé de la question. Des +projets… avec vous… quelle duperie! +vous les verriez venir de trop loin: mais +un hasard, une surprise… cela se pardonne.—Vous +avez compté là-dessus, à ce qu'il me semble.—</p> + +<p>Nous en étions là sans presque nous +apercevoir que nous entrions dans +l'avant-cour du château. Tout était +éclairé, tout annonçait la joie, excepté +la figure du maître, qui était rétive à +l'exprimer. Un air languissant ne montrait +en lui le besoin d'une réconciliation, +que pour des raisons de famille. +La bienséance amène cependant M. de T… +jusqu'à la portière. On me présente, +il offre la main, et je suis, en rêvant à +mon personnage passé, présent, et à +venir. Je parcours des salons décorés +avec autant de goût que de magnificence, +car le maître de la maison raffinait sur +toutes les recherches de luxe. Il s'étudiait +à ranimer les ressources d'un physique +éteint, par des images de volupté. +Ne sachant que dire, je me sauvai par +l'admiration. La déesse s'empresse de +faire les honneurs du temple, et d'en +recevoir les compliments.—Vous ne +voyez rien; il faut que je vous mène à +l'appartement de monsieur.—Madame, +il y a cinq ans que je l'ai fait démolir.—Ah! +ah!» dit-elle.—A souper, ne voilà-t-il +pas qu'elle s'avise d'offrir à Monsieur +du veau de rivière, et que Monsieur lui +répond: Madame, il y a trois ans que je +suis au lait.—Ah! ah!» dit-elle encore.—Qu'on +se peigne une conversation +entre trois êtres si étonnés de se trouver +ensemble!</p> + +<p>Le souper finit. J'imaginais que nous nous +coucherions de bonne heure; mais +je n'imaginais bien que pour le mari. +En entrant dans le salon: Je vous sais +gré, Madame, dit-il, de la précaution +que vous avez eue d'amener Monsieur. +Vous avez jugé que j'étais de méchante +ressource pour la veillée, et vous avez +bien jugé, car je me retire. Puis, se +tournant de mon côté, il ajouta d'un air +ironique: Monsieur voudra bien me pardonner, +et se charger de mes excuses +auprès de Madame. Il nous quitta.</p> + +<p>Nous nous regardâmes, et, pour nous +distraire de toutes réflexions, madame +de T… me proposa de faire un tour sur +la terrasse, en attendant que les gens +eussent soupé. La nuit était superbe; +elle laissait entrevoir les objets, et semblait +ne les voiler que pour donner plus +d'essor à l'imagination. Le château ainsi +que les jardins, appuyés contre une +montagne, descendaient en terrasse +jusque sur les rives de la Seine; et ses +sinuosités multipliées formaient de petites +îles agrestes et pittoresques, qui +variaient les tableaux et augmentaient +le charme de ce beau lieu.</p> + +<p>Ce fut sur la plus longue de ces terrasses +que nous nous promenâmes d'abord: +elle était couverte d'arbres épais. +On s'était remis de l'espèce de persiflage +qu'on venait d'essuyer; et tout en +se promenant, on me fit quelques confidences. +Les confidences s'attirent, j'en +faisais à mon tour, elles devenaient +toujours plus intimes et plus intéressantes. +Il y avait long-temps que nous +marchions. Elle m'avait d'abord donné +son bras, ensuite ce bras s'était entrelacé, +je ne sais comment, tandis que le +mien la soulevait et l'empêchait presque +de poser à terre. L'attitude était agréable, +mais fatigante à la longue, et nous avions +encore bien des choses à nous dire. Un +banc de gazon se présente; on s'y assied +sans changer d'attitude. Ce fut dans cette +position que nous commençâmes à faire +l'éloge de la confiance, de son charme, +de ses douceurs. Eh! me dit-elle, qui +peut en jouir mieux que nous, avec +moins d'effroi? Je sais trop combien +vous tenez au lien que je vous connais, +pour avoir rien à redouter auprès de +vous.—Peut-être voulait-elle être contrariée, +je n'en fis rien. Nous nous persuadâmes +donc mutuellement qu'il était +impossible que nous puissions jamais nous +être autre chose que ce que nous nous +étions alors. J'appréhendais cependant, +lui dis-je, que la surprise de tantôt n'eût +effrayé votre esprit.—Je ne m'alarme +pas si aisément.—Je crains cependant +qu'elle ne vous ait laissé quelques nuages.—Que +faut-il pour vous rassurer?—Vous +ne devinez pas?—Je souhaite +d'être éclaircie.—J'ai besoin d'être sûr +que vous me pardonnez.—Et pour cela +il faudrait…?—Que vous m'accordassiez +ici ce baiser que le hasard…—Je le +veux bien: vous seriez trop fier si je le +refusais. Votre amour-propre vous ferait +croire que je vous crains.—On voulut +prévenir les illusions, et j'eus le baiser.</p> + +<p>Il en est des baisers comme des confidences: +ils s'attirent, ils s'accélèrent, +ils s'échauffent les uns par les autres. +En effet, le premier ne fut pas plus tôt +donné qu'un second le suivit; puis, un +autre: ils se pressaient, ils entrecoupaient +la conversation, ils la remplaçaient; +à peine enfin laissaient-ils aux +soupirs la liberté de s'échapper. Le silence +survint; on l'entendit (car on entend +quelquefois le silence): il effraya. +Nous nous levâmes sans mot dire, et +recommençâmes à marcher. Il faut rentrer, +dit-elle, l'air du soir ne nous vaut +rien. Je le crois moins dangereux pour +vous, lui répondis-je.—Oui, je suis +moins susceptible qu'une autre; mais +n'importe, rentrons.—C'est par égard +pour moi, sans doute… vous voulez +me défendre contre le danger des impressions +d'une telle promenade… et des +suites qu'elle pourrait avoir pour moi +seul.—C'est donner de la délicatesse à +mes motifs. Je le veux bien comme +cela… mais rentrons, je l'exige: (propos +gauches qu'il faut passer à deux êtres +qui s'efforcent de prononcer, tant bien +que mal, tout autre chose que ce qu'ils +ont à dire). Elle me força de reprendre +le chemin du château.</p> + +<p>Je ne sais, je ne savais du moins si ce +parti était une violence qu'elle se faisait, +si c'était une résolution bien décidée, ou +si elle partageait le chagrin que j'avais +de voir terminer ainsi une scène si bien +commencée; mais, par un mutuel instinct, +nos pas se ralentissaient, et nous +cheminions tristement, mécontents l'un +de l'autre et de nous-mêmes. Nous ne +savions ni à qui, ni à quoi nous en +prendre. Nous n'étions ni l'un ni l'autre +en droit de rien exiger, de rien demander: +nous n'avions pas seulement la ressource +d'un reproche. Qu'une querelle +nous aurait soulagés! mais où la prendre? +Cependant nous approchions, occupés +en silence de nous soustraire au devoir +que nous nous étions imposé si maladroitement.</p> + +<p>Nous touchions à la porte lorsqu'enfin madame +de T… parla.—Je suis peu +contente de vous… après la confiance +que je vous ai montrée, il est mal… si +mal de ne m'en accorder aucune! Voyez +si depuis que nous sommes ensemble, +vous m'avez dit un mot de la Comtesse. +Il est pourtant si doux de parler de ce +qu'on aime! et vous ne pouvez douter +que je ne vous eusse écouté avec intérêt. +C'était bien le moins que j'eusse pour +vous cette complaisance après avoir +risqué de vous priver d'elle.—N'ai-je +pas le même reproche à vous faire, et +n'auriez-vous point paré à bien des +choses, si au lieu de me rendre confident +d'une réconciliation avec un mari, vous +m'aviez parlé d'un choix plus convenable, +d'un choix…—Je vous arrête… songez +qu'un soupçon seul nous blesse. Pour +peu que vous connaissiez les femmes, +vous savez qu'il faut les attendre sur les +confidences… Revenons à vous: où en +êtes-vous avec mon amie? vous rend-on +bien heureux? Ah! je crains le contraire: +cela m'afflige, car je m'intéresse si tendrement +à vous! Oui, monsieur, je m'y intéresse… +plus que vous ne pensez peut-être.—Eh! +pourquoi donc, madame, +vouloir croire avec le public ce qu'il +s'amuse à grossir, à circonstancier?—Épargnez-vous +la feinte; je sais sur votre +compte tout ce que l'on peut savoir. La +Comtesse est moins mystérieuse que vous. +Les femmes de son espèce sont prodigues +des secrets de leurs adorateurs, surtout +lorsqu'une tournure discrète comme la +vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. +Je suis loin de l'accuser de coquetterie; +mais une prude n'a pas moins de +vanité qu'une coquette. Parlez-moi +franchement: n'êtes-vous pas souvent la +victime de cet étrange caractère? Parlez, +parlez.—Mais, Madame, vous vouliez +rentrer… et l'air…—Il a changé.</p> + +<p>Elle avait repris mon bras, et nous +recommencions à marcher sans que je +m'aperçusse de la route que nous prenions. +Ce qu'elle venait de me dire de +l'amant que je lui connaissais, ce qu'elle +me disait de la maîtresse qu'elle me savait, +ce voyage, la scène du carrosse, celle +du banc de gazon, l'heure, tout cela me +troublait; j'étais tour-à-tour emporté par +l'amour-propre ou les désirs, et ramené +par la réflexion. J'étais d'ailleurs trop +ému pour me rendre compte de ce que +j'éprouvais. Tandis que j'étais en proie +à des mouvements si confus, elle avait +continué de parler, et toujours de la +Comtesse. Mon silence paraissait confirmer +tout ce qu'il lui plaisait d'en dire. +Quelques traits qui lui échappèrent me +firent pourtant revenir à moi.</p> + +<p>Comme elle est fine, disait-elle! qu'elle +a de grâces! une perfidie dans sa bouche +prend l'air d'une saillie; une infidélité +paraît un effort de raison, un sacrifice à +la décence. Point d'abandon; toujours +aimable; rarement tendre, et jamais +vraie; galante par caractère, prude par +système, vive, prudente, adroite, étourdie, +sensible, savante, coquette et philosophe: +c'est un Protée pour les formes, +c'est une grâce pour les manières: elle +attire, elle échappe. Combien je lui ai +vu jouer de rôles! Entre nous, que de +dupes l'environnent! Comme elle s'est +moquée du Baron…! Que de tours elle +a faits au Marquis! Lorsqu'elle vous prit, +c'était pour distraire deux rivaux trop +imprudens, et qui étaient sur le point de +faire un éclat. Elle les avait trop ménagés, +ils avaient eu le temps de l'observer; +ils auraient fini par la convaincre. +Mais elle vous mit en scène, les occupa +de vos soins, les amena à des recherches +nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, +vous consola; et vous fûtes contents tous +quatre. Ah! qu'une femme adroite a +d'empire sur vous! et qu'elle est heureuse +lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et n'y +met rien du sien!—Madame de T… +accompagna cette dernière phrase d'un +soupir très significatif. C'était le coup +de maître.</p> + +<p>Je sentis qu'on venait de m'ôter un +bandeau de dessus les yeux, et ne vis +point celui qu'on y mettait. Mon amante +me parut la plus fausse de toutes les +femmes, et je crus tenir l'être sensible. +Je soupirai aussi, sans savoir à qui +s'adressait ce soupir, sans démêler si le +regret ou l'espoir l'avait fait naître. On +parut fâchée de m'avoir affligé, et de +s'être laissée emporter trop loin dans une +peinture qui pouvait paraître suspecte, +étant faite par une femme.</p> + +<p>Je ne concevais rien à tout ce que j'entendais. +Nous enfilions la grande route du +sentiment, et la reprenions de si haut, +qu'il était impossible d'entrevoir le terme +du voyage. Au milieu de nos raisonnements +métaphysiques, on me fit apercevoir, +au bout d'une terrasse, un pavillon +qui avait été le témoin des plus doux +moments. On me détailla sa situation, +son ameublement. Quel dommage de n'en +pas avoir la clef! Tout en causant, nous +approchions. Il se trouva ouvert; il +ne lui manquait plus que la clarté du +jour. Mais l'obscurité pouvait aussi lui +prêter quelques charmes. D'ailleurs, je +savais combien était charmant l'objet +qui allait l'embellir.</p> + +<p>Nous frémîmes en entrant. C'était un +sanctuaire, et c'était celui de l'Amour. +Il s'empara de nous; nos genoux fléchirent; +nos bras défaillants s'enlacèrent, +et ne pouvant nous soutenir, nous allâmes +tomber sur un canapé qui occupait +une partie du temple. La lune se couchait, +et le dernier de ses rayons emporta bientôt +le voile d'une pudeur qui, je crois, +devenait importune. Tout se confondit +dans les ténèbres. La main qui voulait +me repousser sentait battre mon cœur. +On voulait me fuir, on retombait plus +attendrie. Nos âmes se rencontraient, se +multipliaient; il en naissait une de chacun +de nos baisers.</p> + +<p>Devenue moins tumultueuse, l'ivresse +de nos sens ne nous laissait cependant +point encore l'usage de la voix. Nous +nous entretenions dans le silence par le +langage de la pensée. Madame de T… +se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête +dans mon sein, soupirait, et se calmait +à mes caresses: elle s'affligeait, se consolait, +et demandait de l'amour pour tout +ce que l'amour venait de lui ravir.</p> + +<p>Cet amour, qui l'effrayait un instant +avant, la rassurait dans celui-ci. Si, d'un +côté, on veut donner ce qu'on a laissé +prendre, on veut, de l'autre, recevoir +ce qui fut dérobé; et de part et d'autre, +on se hâte d'obtenir une seconde victoire +pour s'assurer de sa conquête.</p> + +<p>Tout ceci avait été un peu brusqué. +Nous sentîmes notre faute. Nous reprîmes +avec plus de détail ce qui nous était +échappé. Trop ardent, on est moins délicat. +On court à la jouissance en confondant +toutes les délices qui la précèdent: +on arrache un nœud, on déchire une gaze: +partout la volupté marque sa trace, et +bientôt l'idole ressemble à la victime.</p> + +<p>Plus calmes, nous trouvâmes l'air plus +pur, plus frais. Nous n'avions pas +entendu que la rivière, dont les flots baignent +les murs du pavillon, rompait +le silence de la nuit par un murmure doux +qui semblait d'accord avec la palpitation +de nos cœurs. L'obscurité était trop +grande pour laisser distinguer aucun +objet; mais à travers le crêpe transparent +d'une belle nuit d'été, notre imagination +faisait d'une île qui était devant notre +pavillon un lieu enchanté. La rivière +nous paraissait couverte d'amours qui se +jouaient dans les flots. Jamais les forêts +de Gnide n'ont été si peuplées d'amans, +que nous en peuplions l'autre rive. Il +n'y avait pour nous dans la nature que +des couples heureux, et il n'y en avait +point de plus heureux que nous. Nous +aurions défié Psyché et l'Amour. J'étais +aussi jeune que lui; je trouvais madame +de T… aussi charmante qu'elle. Plus +abandonnée, elle me sembla plus ravissante +encore. Chaque moment me livrait +une beauté. Le flambeau de l'amour me +l'éclairait pour les yeux de l'âme, et le +plus sûr des sens confirmait mon bonheur. +Quand la crainte est bannie, les caresses +cherchent les caresses: elles s'appellent +plus tendrement. On ne veut plus qu'une +faveur soit ravie. Si l'on diffère, c'est raffinement. +Le refus est timide, et n'est qu'un +tendre soin. On désire, on ne voudrait +pas: c'est l'hommage qui plaît… Le désir +flatte… L'âme en est exaltée… On adore… +On ne cédera point… On a cédé.</p> + +<p>Ah! me dit-elle avec voix céleste, +sortons de ce dangereux séjour; sans +cesse les désirs s'y reproduisent, et l'on +est sans force pour leur résister.—Elle +m'entraîne.</p> + +<p>Nous nous éloignons à regret; elle +tournait souvent la tête; une flamme divine +semblait briller sur le parvis. Tu +l'as consacré pour moi, me disait-elle. +Qui saurait jamais y plaire comme toi? +Comme tu sais aimer! Qu'elle est heureuse!—Qui +donc, m'écriai-je avec +étonnement? Ah! si je dispense le bonheur, +à quel être dans la nature pouvez-vous +porter envie? Nous passâmes devant +le banc de gazon, nous nous y arrêtâmes +involontairement et avec une émotion +muette. Quel espace immense, me dit-elle, +entre ce lieu-ci et le pavillon que +nous venons de quitter! Mon âme est si +pleine de mon bonheur, qu'à peine puis-je +me rappeler d'avoir pu vous résister. Eh +bien! lui dis-je, verrai-je se dissiper ici +le charme dont mon imagination s'était +remplie là-bas? Ce lieu me sera-t-il toujours +fatal?—En est-il qui puisse te +l'être encore quand je suis avec toi?—Oui, +sans doute, puisque je suis aussi +malheureux dans celui-ci que je viens +d'être heureux dans l'autre. L'amour +veut des gages multipliés: il croit n'avoir +rien obtenu tant qu'il lui reste à obtenir.—Encore… +Non, je ne puis permettre… +Non, jamais…—Et après un long silence: +Mais tu m'aimes donc bien!</p> + +<p>Je prie le lecteur de se souvenir que +j'ai vingt ans. Cependant la conversation +changea d'objet: elle devint moins sérieuse. +On osa même plaisanter sur les +plaisirs de l'amour, l'analyser, en séparer +le moral, le réduire au simple, et +prouver que les faveurs n'étaient que du +plaisir; qu'il n'y avait d'engagement (philosophiquement +parlant) que ceux que +l'on contractait avec le public, en lui +laissant pénétrer nos secrets, et en commettant +avec lui quelques indiscrétions. +Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous +venons de passer par l'attrait seul de ce +plaisir, notre guide et notre excuse! Si +des raisons, je le suppose, nous forçaient +à nous séparer demain, notre bonheur, +ignoré de toute la nature, ne nous laisserait, +par exemple, aucun lien à dénouer… +quelques regrets, dont un souvenir +agréable serait le dédommagement… +et puis, au fait, du plaisir, sans +toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie +des procédés.</p> + +<p>Nous sommes tellement <i>machines</i> (et +j'en rougis), qu'au lieu de toute la délicatesse +qui me tourmentait avant la +scène qui venait de se passer, j'étais au +moins pour moitié dans la hardiesse de +ces principes; je les trouvais sublimes, +et je me sentais déjà une disposition très-prochaine +à l'amour de la liberté.</p> + +<p>La belle nuit, me disait-elle! les beaux +lieux! Il y a huit ans que je les avais +quittés; mais ils n'ont rien perdu de leur +charme; ils viennent de reprendre pour +moi tous ceux de la nouveauté; nous +n'oublierons jamais ce cabinet, n'est-il +pas vrai? Le château en recèle un plus +charmant encore; mais on ne peut rien +vous montrer: vous êtes comme un enfant +qui veut toucher à tout, et qui brise tout +ce qu'il touche.—Un mouvement de curiosité, +qui me surprit moi-même, me +fit promettre de n'être que ce que l'on +voudrait. Je protestai que j'étais devenu +bien raisonnable. On changea de propos. +Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement +agréable, si je ne me faisais +un reproche. Je suis fâchée, vraiment +fâchée, de ce que je vous ai dit de la +Comtesse. Ce n'est pas que je veuille me +plaindre de vous. La nouveauté pique. +Vous m'avez trouvée aimable, et j'aime +à croire que vous étiez de bonne foi; +mais l'empire de l'habitude est si long à +détruire, que je sens moi-même que je +n'ai pas ce qu'il faut pour en venir à bout. +J'ai d'ailleurs épuisé tout ce que le cœur +a de ressources pour enchaîner. Que +pourriez-vous espérer maintenant près +de moi? Que pourriez-vous désirer? Et +que devient-on avec une femme, sans le +désir et l'espérance! Je vous ai tout prodigué: +à peine peut-être me pardonnerez-vous +un jour des plaisirs qui, après le +moment de l'ivresse, vous abandonnent +à la sévérité des réflexions. A propos, +dites-moi donc, comment avez-vous +trouvé mon mari? Assez maussade, n'est-il +pas vrai? Le régime n'est point aimable. +Je ne crois pas qu'il vous ait vu de sang-froid. +Notre amitié lui deviendrait suspecte. +Il faudra ne pas prolonger ce +premier voyage: il prendrait de l'humeur. +Dès qu'il viendra du monde (et sans doute +il en viendra)… D'ailleurs vous avez +aussi vos ménagements à garder… Vous +vous souvenez de l'air de Monsieur, hier +en nous quittant?… Elle vit l'impression +que me faisaient ces dernières paroles, +et ajouta tout de suite: «Il était plus gai +lorsqu'il fit arranger avec tant de recherche +le cabinet dont je vous parlais +tout à l'heure. C'était avant mon mariage. +Il tient à mon appartement. Il n'a +jamais été pour moi qu'un témoignage… +des ressources artificielles dont M. de +T… avait besoin pour fortifier son sentiment, +et du peu de ressort que je donnais +à son âme.»</p> + +<p>C'est ainsi que, par intervalle, elle excitait +ma curiosité sur ce cabinet. Il tient +à votre appartement, lui dis-je; quel +plaisir d'y venger vos attraits offensés! +de leur y restituer les vols qu'on leur a +faits! On trouva ceci d'un meilleur ton. +Ah! lui dis-je, si j'étais choisi pour être +le héros de cette vengeance, si le goût +du moment pouvait faire oublier et +réparer les langueurs de l'habitude…«—Si +vous me promettiez d'être sage, +dit-elle en m'interrompant.» Il faut l'avouer, +je ne me sentais pas toute la ferveur, +toute la dévotion qu'il fallait pour +visiter ce nouveau temple; mais j'avais +beaucoup de curiosité: ce n'était plus +madame de T… que je désirais, c'était +le cabinet.</p> + +<p>Nous étions rentrés. Les lampes des +escaliers et des corridors étaient éteintes; +nous errions dans un dédale. La maîtresse +même du château en avait oublié les +issues; enfin nous arrivâmes à la porte +de son appartement, de cet appartement +qui renfermait ce réduit si vanté. Qu'allez-vous +faire de moi, lui dis-je? que voulez-vous +que je devienne? me renverrez-vous +seul ainsi dans l'obscurité? m'exposerez-vous +à faire du bruit, à nous déceler, à +nous trahir, à vous perdre? Cette raison +lui parut sans réplique.—Vous me promettez +donc…—Tout… tout au monde. +On reçut mon serment. Nous ouvrîmes +doucement la porte: nous trouvâmes deux +femmes endormies, l'une jeune, l'autre +plus âgée. Cette dernière était celle de +confiance, ce fut elle qu'on éveilla. On +lui parla à l'oreille. Bientôt je la vis sortir +par une porte secrète, artistement fabriquée +dans un lambris de la boiserie. +J'offris de remplir l'office de la femme +qui dormait. On accepta mes services, on +se débarrassa de tout ornement superflu. +Un simple ruban retenait tous les cheveux, +qui s'échappaient en boucles flottantes; +on y ajouta seulement une rose que +j'avais cueillie dans le jardin, et que je +tenais encore par distraction: une robe +ouverte remplaça tous les autres ajustements. +Il n'y avait pas un nœud à toute +cette parure; je trouvai madame de T… +plus belle que jamais. Un peu de fatigue +avait appesanti ses paupières, et donnait +à ses regards une langueur plus intéressante, +une expression plus douce. Le +coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, +relevait l'émail de ses dents, et +rendait son sourire plus voluptueux; des +rougeurs éparses çà et là relevaient la +blancheur de son teint et en attestaient +la finesse. Ces traces du plaisir m'en rappelaient +la jouissance. Enfin, elle me parut +plus séduisante encore que mon imagination +ne se l'était peinte dans nos plus +doux moments. Le lambris s'ouvrit de +nouveau, et la discrète confidente +disparut.</p> + +<p>Près d'entrer, on m'arrêta: Souvenez-vous, +me dit-on gravement, que vous +serez censé n'avoir jamais vu, ni même +soupçonné l'asile où vous allez être introduit. +Point d'étourderie; je suis tranquille +sur le reste.—La discrétion est +la première des vertus; on lui doit bien +des instans de bonheur.</p> + +<p>Tout cela avait l'air d'une initiation. +On me fit traverser un petit corridor +obscur, en me conduisant par la main. +Mon cœur palpitait comme celui d'un +prosélyte que l'on éprouve avant +la célébration des grands mystères… +Mais votre Comtesse, me dit-elle en s'arrêtant… +J'allais répliquer; les portes +s'ouvrirent: l'admiration intercepta ma +réponse. Je fus étonné, ravi; je ne sais +plus ce que je devins, et je commençai +de bonne foi à croire à l'enchantement. +La porte se referma, et je ne distinguai +plus par où j'étais entré. Je ne vis plus +qu'un bosquet aérien qui, sans issue, +semblait ne tenir et ne porter sur rien; +enfin je me trouvai dans une vaste cage +de glaces, sur lesquelles les objets étaient +si artistement peints que, répétés, ils +produisaient l'illusion de tout ce qu'ils +représentaient. On ne voyait intérieurement +aucune lumière; une lueur douce +et céleste pénétrait, selon le besoin que +chaque objet avait d'être plus ou moins +aperçu; des cassolettes exhalaient de +délicieux parfums; des chiffres et des +trophées dérobaient aux yeux la flamme +des lampes qui éclairaient d'une manière +magique ce lieu de délices. Le côté par +où nous entrâmes représentait des portiques +en treillage ornés de fleurs, et des +berceaux dans chaque enfoncement; d'un +autre côté, on voyait la statue de l'Amour +distribuant des couronnes; devant cette +statue était un autel, sur lequel brillait +une flamme; au bas de cet autel étaient +une coupe, des couronnes et des guirlandes; +un temple d'une architecture +légère achevait d'orner ce côté: vis-à-vis +était une grotte sombre; le dieu du mystère +veillait à l'entrée; le parquet, +couvert d'un tapis <i>pluché</i>, imitait le gazon. +Au plafond, des génies suspendaient des +guirlandes; et du côté qui répondait aux +portiques était un dais sous lequel s'accumulait +une quantité de carreaux avec +un baldaquin soutenu par des amours.</p> + +<p>Ce fut là que la reine de ce lieu alla +se jeter nonchalamment. Je tombai à ses +pieds; elle se pencha vers moi, elle me +tendit les bras, et dans l'instant, grâce à +ce groupe répété dans tous ses aspects, +je vis cette île toute peuplée d'amans +heureux.</p> + +<p>Les désirs se reproduisent par leurs +images. Laisserez-vous, lui dis-je, ma +tête sans couronne? si près du trône, +pourrai-je éprouver des rigueurs? pourriez-vous +y prononcer un refus? Et vos +serments, me répondit-elle en se levant.—J'étais +un mortel quand je les fis, vous +m'avez fait un dieu: vous adorer, voilà +mon seul serment. Venez, me dit-elle, +l'ombre du mystère doit cacher ma faiblesse, +venez… En même temps elle +s'approcha de la grotte. A peine en avions-nous +franchi l'entrée, que je ne sais quel +ressort, adroitement ménagé, nous entraîna. +Portés par le même mouvement, +nous tombâmes, mollement renversés sur +un monceau de coussins. L'obscurité +régnait avec le silence dans ce nouveau +sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu +de langage. Plus tendres, plus multipliés, +plus ardens, ils étaient les interprètes +de nos sensations, ils en marquaient les +degrés, et le dernier de tous, quelque +temps suspendu, nous avertit que nous +devions rendre grâce à l'amour. Elle prit +une couronne qu'elle posa sur ma tête, +et soulevant à peine ses beaux yeux humides +de volupté, elle me dit: Eh bien! +aimeriez-vous jamais la Comtesse autant +que moi? J'allais répondre lorsque la +confidente, en entrant précipitamment, +me dit: Sortez bien vîte, il fait grand +jour, on entend déjà du bruit dans le +château.</p> + +<p>Tout s'évanouit avec la même rapidité +que le réveil détruit un songe, et je me +trouvai dans le corridor avant d'avoir +pu reprendre mes sens. Je voulais regagner +mon appartement; mais où l'aller +chercher? Toute information me dénonçait, +toute méprise était une indiscrétion. +Le parti le plus prudent me parut de descendre +dans le jardin, où je résolus de +rester jusqu'à ce que je pusse rentrer +avec vraisemblance d'une promenade du +matin.</p> + +<p>La fraîcheur et l'air pur de ce moment +calmèrent par degrés mon imagination +et en chassèrent le merveilleux. Au lieu +d'une nature enchantée, je ne vis qu'une +nature naïve. Je sentais la vérité rentrer +dans mon âme, mes pensées naître sans +trouble et se suivre avec ordre; je respirais +enfin. Je n'eus rien de plus pressé +alors que de me demander si j'étais +l'amant de celle que je venais de quitter, +et je fus bien surpris de ne savoir que +me répondre. Qui m'eût dit hier à l'Opéra +que je pourrais me faire une telle question? +moi qui croyais savoir qu'elle aimait +éperdument, et depuis deux ans, le +marquis de…, moi qui me croyais tellement +épris de la Comtesse, qu'il devait +m'être impossible de lui devenir infidèle! +Quoi! hier! madame de T… Est-il bien +vrai? aurait-elle rompu avec le Marquis? +m'a-t-elle pris pour lui succéder, ou +seulement pour le punir? Quelle aventure! +quelle nuit! Je ne savais si je ne +rêvais pas encore; je doutais, puis j'étais +persuadé, convaincu, et puis je ne croyais +plus rien. Tandis que je flottais dans ces +incertitudes, j'entendis du bruit près de +moi: je levai les yeux, me les frottai, je +ne pouvais croire… c'était… qui… +le Marquis.—Tu ne m'attendais pas si +matin, n'est-il pas vrai? Eh bien! comment +cela s'est-il passé?—Tu savais +donc que j'étais ici, lui demandai-je?—Oui, +vraiment: on me le fit dire hier au +moment de votre départ. As-tu bien joué +ton personnage? le mari a-t-il trouvé ton +arrivée bien ridicule? quand te renvoie-t-on? +J'ai pourvu à tout; je t'amène une +bonne chaise qui sera à tes ordres: c'est +à charge d'autant. Il fallait un écuyer à +madame de T…, tu lui en as servi, tu l'as +amusée sur la route; c'est tout ce qu'elle +voulait, et ma reconnaissance…—Oh! +non, non, je sers avec générosité; et +dans cette occasion, madame de T… +pourrait te dire que j'y ai mis un zèle +au-dessus des pouvoirs de la reconnaissance.</p> + +<p>Il venait de débrouiller le mystère de +la veille, et de me donner la clef du reste. +Je sentis dans l'instant mon nouveau rôle. +Chaque mot était en situation. Pourquoi +venir sitôt, dis-je? Il me semble qu'il eût +été plus prudent…—Tout est prévu; +c'est le hasard qui semble me conduire +ici: je suis censé revenir d'une campagne +voisine. Madame de T… ne t'a donc pas +mis au fait? Je lui veux du mal de ce +défaut de confiance, après ce que tu +faisais pour nous.—Elle avait sans doute +ses raisons; et peut-être si elle eût parlé +n'aurais-je pas si bien joué mon personnage.—Cela, +mon cher, a donc été bien +plaisant? Conte-moi les détails… conte +donc.—Ah!… Un moment. Je ne savais +pas que tout ceci était une comédie; et, +bien que je sois pour quelque chose dans +la pièce…—Tu n'avais pas le beau rôle.—Va, +va, rassure-toi, il n'y a point de +mauvais rôle pour de bons acteurs.—J'entends; +tu t'en es bien tiré.—Merveilleusement.—Et +madame de T…—Sublime. +Elle a tous les genres.—Conçois-tu +qu'on ait pu fixer cette femme-là? +Cela m'a donné de la peine; mais j'ai +amené son caractère au point que c'est +peut-être la femme de Paris sur la fidélité +de laquelle il y a le plus à compter.—Fort +bien!—C'est mon talent, à moi: +toute son inconstance n'était que frivolité, +dérèglement d'imagination: il fallait +s'emparer de cette âme-là.—C'est le bon +parti.—N'est-il pas vrai? Tu n'as pas +d'idée de son attachement pour moi. Au +fait, elle est charmante; tu en conviendras. +Entre nous, je ne lui connais qu'un +défaut; c'est que la nature, en lui donnant +tout, lui a refusé cette flamme divine +qui met le comble à tous ses bienfaits. +Elle fait tout naître, tout sentir, +et elle n'éprouve rien: c'est un marbre.—Il +faut t'en croire, car moi, je ne puis… +Mais sais-tu que tu connais cette femme-là +comme si tu étais son mari: vraiment, +c'est à s'y tromper; et si je n'eusse pas +soupé hier avec le véritable…—A propos; +a-t-il été bien bon?—Jamais on n'a été +plus mari que cela.—Oh! la bonne aventure! +Mais tu n'en ris pas assez, à mon +gré. Tu ne sens donc pas tout le comique +de ton rôle? Conviens que le théâtre du +monde offre des choses bien étranges; +qu'il s'y passe des scènes bien divertissantes. +Rentrons; j'ai de l'impatience +d'en rire avec madame de T… Il doit +faire jour chez elle. J'ai dit que j'arriverais +de bonne heure. Décemment il +faudrait commencer par le mari. Viens +chez toi, je veux remettre un peu de +poudre. On t'a donc bien pris pour un +amant?—Tu jugeras de mes succès par +la réception qu'on va me faire. Il est +neuf heures: allons de ce pas chez Monsieur. +Je voulais éviter mon appartement, +et pour cause. Chemin faisant, le hasard +m'y amena: la porte, restée ouverte, +nous laissa voir mon valet-de-chambre +qui dormait dans un fauteuil; une bougie +expirait près de lui. En s'éveillant au +bruit, il présenta étourdiment ma robe-de-chambre +au Marquis, en lui faisant +quelques reproches sur l'heure à laquelle +il rentrait. J'étais sur les épines; mais le +Marquis était si disposé à s'abuser, qu'il +ne vit rien en lui qu'un rêveur qui lui +apprêtait à rire. Je donnais mes ordres +pour mon départ à mon homme, qui ne +savait ce que tout cela voulait dire, et +nous passâmes chez Monsieur. On s'imagine +bien qui fut accueilli: ce ne fut pas +moi; c'était dans l'ordre. On fit à mon +ami les plus grandes instances pour s'arrêter. +On voulut le conduire chez Madame, +dans l'espérance qu'elle le déterminerait. +Quant à moi, on n'osait, disait-on, +me faire la même proposition, car +on me trouvait trop abattu pour douter +que l'air du pays ne me fût pas vraiment +funeste. En conséquence, on me conseilla +de regagner la ville. Le Marquis +m'offrit sa chaise; je l'acceptai. Tout +allait à merveille, et nous étions tous +contens. Je voulais cependant voir encore +madame de T…: c'était une jouissance +que je ne pouvais me refuser. Mon +impatience était partagée par mon ami, +qui ne concevait rien à ce sommeil, et +qui était bien loin d'en pénétrer la cause. +Il me dit en sortant de chez M. de T…: +Cela n'est-il pas admirable! Quand on +lui aurait communiqué ses répliques, +aurait-il pu mieux dire? Au vrai, c'est +un fort galant homme; et, tout bien considéré, +je suis très aise de ce raccommodement. +Cela fera une bonne maison: +et tu conviendras que, pour en faire les +honneurs, il ne pouvait mieux choisir +que sa femme. Personne n'était plus que +moi pénétré de cette vérité.—Quelque +plaisant que soit cela, mon cher, <i>motus</i>; +le mystère devient plus essentiel que +jamais. Je saurai faire entendre à madame +de T… que son secret ne saurait +être en de meilleures mains.—Crois, +mon ami, qu'elle compte sur moi; et tu +le vois, son sommeil n'en est point troublé.—Oh! +il faut convenir que tu n'as pas +ton second pour endormir une femme.—Et +un mari, mon cher, un amant même +au besoin. On avertit enfin qu'on pouvait +entrer chez madame de T…: nous nous +y rendîmes.</p> + +<p>Je vous annonce, madame, dit en entrant +notre causeur, vos deux meilleurs +amis.—Je tremblais, me dit madame de +T…, que vous ne fussiez parti avant +mon réveil, et je vous sais gré d'avoir +senti le chagrin que cela m'aurait donné. +Elle nous examinait l'un et l'autre; mais +elle fut bientôt rassurée par la sécurité +du Marquis, qui continua de me plaisanter. +Elle en rit avec moi autant qu'il +le fallait pour me consoler, et sans se +dégrader à mes yeux. Elle adressa à +l'autre des propos tendres, à moi d'honnêtes +et <i>décens</i>; badina, et ne plaisanta +point. Madame, dit le Marquis, il a fini +son rôle aussi bien qu'il l'avait commencé. +Elle répondit gravement: J'étais +sûre du succès de tous ceux que l'on +confierait à Monsieur. Il lui raconta ce +qui venait de se passer chez son mari. +Elle me regarda, m'approuva, et ne rit +point. Pour moi, dit le Marquis, qui avait +juré de ne plus finir, je suis enchanté de +tout ceci: c'est un ami que nous nous +sommes fait, Madame. Je te le répète +encore, notre reconnaissance…—Eh! +monsieur, dit madame de T…, brisons +là-dessus, et croyez que je sens tout ce +que je dois à Monsieur.</p> + +<p>On annonça M. de T…, et nous nous +trouvâmes tous en situation. M. de T… +m'avait persiflé et me renvoyait, mon +ami le dupait et se moquait de moi; je +le lui rendais, tout en admirant madame +de T…, qui nous jouait tous, sans rien +perdre de la dignité de son caractère.</p> + +<p>Après avoir joui quelques instans de +cette scène, je sentis que celui de mon +départ était arrivé. Je me retirais, madame +de T… me suivit, feignant de +vouloir me donner une commission.—Adieu, +monsieur; je vous dois bien des +plaisirs, mais je vous ai payé d'un beau +rêve. Dans ce moment, votre amour vous +rappelle; celle qui en est l'objet en est +digne. Si je lui ai dérobé quelques transports, +je vous rends à elle, plus tendre, +plus délicat et plus sensible.</p> + +<p>Adieu, encore une fois. Vous êtes +charmant… Ne me brouillez pas avec +la Comtesse. Elle me serra la main, et +me quitta.</p> + +<p>Je montai dans la voiture qui m'attendait. +Je cherchai bien la morale de +toute cette aventure, et… je n'en +trouvai point.</p> + + +<p class="c"><span class="small">FIN.</span></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POINT DE LENDEMAIN *** + +***** This file should be named 27018-h.htm or 27018-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/7/0/1/27018/ + +Produced by Laurent Vogel (This book was produced from scanned +images of public domain material from the Google Print project.) + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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