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+The Project Gutenberg EBook of Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Point de lendemain
+
+Author: Dominique Vivant Denon
+
+Release Date: October 24, 2008 [EBook #27018]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POINT DE LENDEMAIN ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+POINT DE LENDEMAIN
+
+CONTE
+
+ «La lettre tue et l'esprit vivifie.»
+ (H. D. S. P.)
+
+STRASBOURG
+
+M. D. CCC. LXI
+
+
+
+Réimpression de l'édition de 1812, tirée à très-petit nombre.
+
+
+
+Strasbourg, Imprimerie de Veuve Berger-Levrault.
+
+
+
+ «Une femme d'esprit est un diable en intrigue;
+ Et, dès que son caprice a prononcé tout bas
+ L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas.»[1]
+
+Cette pensée est justifiée par le petit conte _Point de Lendemain_, une
+des intrigues les plus piquantes qur le spirituel _Causeur du Lundi_ ait
+signalées à la curiosité de ses nombreux lecteurs dans un article sur
+Charles Nodier.[2]
+
+«_Le dernier chapitre de mon roman[3]_ écrivait M. Sainte-Beuve en 1840,
+est une réminiscence très-égayée d'une génération légère, qui avait eu,
+comme Nodier l'a très-bien dit, _Faublas_ pour _Télémaque_. J'aime peu à
+tous égards ce _dernier chapitre_, si spirituel qu'il soit, il rappelle
+trop son modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu
+vulgaires. Je ne sais en ce genre de vraiment délicat que le petit conte
+_Point de Lendemain_ de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on
+ne trouvera nulle part à le lire.»
+
+Si M. Sainte-Beuve ne s'était occupé que du _dernier chapitre de mon
+roman_, il n'aurait pas, d'abord excité la curiosité en citant un livre
+dont la lecture paraît à son avis offrir des dangers, puis commis une
+erreur, car, tout le monde peut trouver à lire ce conte, et enfin, ce
+qui est plus sérieux, fait naître dans l'esprit de ses lecteurs l'idée,
+que lui-même a lu d'une manière bien superficielle certains ouvrages
+auxquels il a cependant consacré des articles de critique.
+
+Il y a même lieu de s'étonner que M. Sainte-Beuve n'ait pas remarqué
+dans la _Physiologie du mariage_, dont il avait cependant déjà parlé en
+1834, ce petit conte «_vraiment délicat_» intercalé presqu'en entier par
+Balzac dans «_cette macédoine de saveur mordante et graveleuse qui
+annonce un compatriote bien appris de Rabelais, ou du moins de Béroalde
+de Verville._»[4]
+
+On pourrait encore ne pas être de l'avis de M. Sainte-Beuve au sujet de
+_Point de Lendemain_, car un conte n'est «_vraiment délicat_» qu'autant
+que le coeur y joue un rôle, et dans celui-ci le coeur est remplacé par
+l'esprit. Mais n'ergotons pas à ce sujet, et remercions plutôt M.
+Sainte-Beuve qui est une autorité en matière de critique, d'avoir appelé
+l'attention de maint bibliomane sur la petite édition de Denon
+aujourd'hui une rareté bibliographique.
+
+Le bibliophile Jacob[5] va maintenant nous faire connaître comment
+Balzac a été amené à commettre _une intercalation_.
+
+«En 1830[6] un exemplaire de ce conte fut communiqué à Balzac, par le
+baron Dubois, chirurgien de l'empereur, et Balzac enchanté de la
+conquête de cet opuscule, qu'on lui donnait comme entièrement inconnu,
+ne se fit pas scrupule de l'admettre dans le second volume de la
+_Physiologie du mariage_ en y faisant quelques retouches et sans dire la
+source de son heureux larcin.»
+
+On trouve dans la _Physiologie du mariage_[7] les circonstances qui ont
+amené la publication de cet opuscule par Denon.
+
+«Un jour, à la fin d'un repas donné à quelques intimes par le prince
+Lebrun, les convives, échauffés par le champagne, en étaient sur le
+chapitre intarissable des ruses féminines. La récente aventure arrivée à
+Mme la comtesse R. S. D. J. D. A.[8] à propos d'un collier, avait été le
+principe de cette conversation. Un artiste aimable, un savant aimé de
+l'empereur, soutenait vigoureusement l'opinion peu virile, suivant
+laquelle il serait interdit à l'homme de résister avec succès aux trames
+ourdies par la femme. J'ai heureusement éprouvé, disait-il, que rien
+n'est sacré pour elles......
+
+«Les dames se récrièrent.--Mais je puis citer un fait.--C'est une
+exception!--
+
+«Écoutons l'histoire!... dit une jeune dame.
+
+«Oh, racontez-nous-la! s'écrièrent tous les convives.
+
+«Le prudent vieillard jeta les yeux autour de lui, et après avoir
+vérifié l'âge des dames, il sourit en disant: Puisque nous avons tous
+expérimenté la vie, je consens à vous narrer l'aventure. Il se fit un
+grand silence, et le conteur commença.
+
+«Plus d'une fois les dames, privées de leurs éventails, rougirent des
+aveux un peu trop sincères faits par l'aimable vieillard, dont
+l'élocution prestigieuse obtint grâce pour certains détails de ses
+amours éphémères, détails que nous avons supprimés comme trop érotiques
+pour l'époque actuelle. Cependant, il est à croire que chaque dame le
+complimenta particulièrement; car quelques temps après il leur offrit à
+toutes, ainsi qu'aux convives masculins, un exemplaire de son récit
+imprimé à vingt-cinq exemplaires par Pierre Didot. C'est sur le nº 24[9]
+que nous avons pris les éléments de cette narration.»
+
+Le bruit courut alors qu'une princesse impériale avait fourni les
+principaux traits du tableau, et que Denon était un peintre indiscret.
+On n'ignore pas que Denon connut beaucoup par sa liaison avec Dorat,
+cette femme, aussi gracieuse qu'aimable,[10] dont le poëte Lebrun a dit:
+
+ Chloé belle et poëte a deux petits travers
+ Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
+
+A la suite de ces bruits, plusieurs exemplaires de ce conte auraient été
+détruits.
+
+Dans les premières éditions de la _Physiologie du mariage_, Balzac
+n'indique aucun nom d'auteur; ce n'est que dans une des dernières de cet
+ouvrage qu'il fit connaître que _Point de lendemain_ ne lui appartenait
+qu'en qualité d'éditeur, puis mieux renseigné à l'égard du conte et du
+conteur, il remplaça le nom de Denon par celui de Dorat dans l'édition
+de la _Comédie humaine_.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des bibliographes ne mentionnent que la petite édition que le
+baron Vivant-Denon, alors directeur général des musées de l'empereur,
+fit imprimer, en 1812, chez Pierre Didot sans nom d'auteur. Ils
+ignoraient sans doute l'existence de _Point de lendemain_ dans les
+oeuvres de Dorat. Cependant M. Brunet, dans sa dernière édition du
+_Manuel de l'amateur de livres[11], tome II, 1re partie_, indique que le
+conte parut pour la première fois dans les oeuvres de Dorat. M. Paul
+Chéron, de la bibliothèque impériale, dans son _Catalogue général de la
+librairie française au XIXe siècle_[12], signale également ce conte, et
+l'attribue à Dorat. Il dit qu'il a été tiré à 300 exemplaires, c'est
+évidemment une erreur, car cette petite plaquette n'a été tout au plus
+tirée qu'à 30; elle est très-rare aujourd'hui et ne se trouve que dans
+quelques bibliothèques d'amateurs.[13]
+
+Il nous reste maintenant à examiner si Denon n'a pas été plagiaire.
+
+Denon écrivait élégamment; il contait surtout fort bien, et sa
+conversation spirituelle et toujours fertile en anecdotes amusait
+beaucoup Louis XV et Madame de Pompadour.
+
+Il n'est donc pas probable qu'il se soit attribué un conte qui avait été
+imprimé[14] déjà en 1780; aussi avons-nous la certitude morale que Dorat
+est l'auteur de _Point de lendemain_, car les changements apportés à
+l'édition publiée par Denon trente ans plus tard sont presque
+insignifiants et ne consistent guère qu'en quelques corrections de
+style.
+
+Si le champ des suppositions est ouvert, et il doit l'être quand il
+s'agit de disculper un auteur accusé de plagiat, on pourrait être porté
+à croire, en voyant tout l'intérêt de Denon pour ce petit conte, qu'il
+en a été le héros et que Dorat n'a fait que mettre en _lumière_ les
+confidences de l'artiste.
+
+Mme la comtesse Isabella Albrizzi, dans ses _Ritrati_[15], parle avec
+enthousiasme des succès galants de Denon et l'on sait qu'amoureux de
+toutes les actrices et afin d'avoir le privilége de les voir plus
+fréquemment, il donna _aux Français_ une comédie, _Le bon Père_, qui eut
+un succès médiocre.
+
+On peut donc lui attribuer l'aventure, et il serait assez piquant que le
+_marquis minautorisé tout en minautorisant_, fut Dorat lui-même avec qui
+Denon était très lié.
+
+Il existe encore un petit volume intitulé: _La Nuit Merveilleuse ou le
+nec plus ultra du plaisir_[16], c'est le conte _Point de lendemain_
+amplifié par des détails trop licencieux. Ce livre de la fin du siècle
+dernier, imprimé bien certainement dans un moment où la discorde avait
+substitué la licence à la liberté de la presse, n'était pas inconnu à
+Denon. Bien que pour nous il n'en soit pas l'auteur, ce volume lui a au
+moins servi quand il a publié sa petite édition.
+
+Nous trouvons, en effet, pour appuyer notre assertion, le passage
+suivant dans le conte de Dorat page 235:
+
+«_Il en est des baisers comme des confidences, ils s'attirent. En effet,
+etc._» Dans _la Nuit Merveilleuse_ il y a: «_Il en est des baisers comme
+des confidences, ils s'attirent, ils s'accélèrent et s'échauffent les
+uns par les autres._»
+
+Cette dernière phrase est identique dans l'édition de Denon.
+
+Depuis, maint auteur dramatique[17] a pillé le sujet du conte _Point de
+lendemain_ qui est sans contredit une des plus charmantes productions du
+genre galant; on y admire un esprit vif, des détails aussi ingénieux que
+gracieux et une peinture assez vraie des travers aimables qui
+caractérisaient si bien la nation française au dix-huitième siècle.
+C'est une fourberie des plus séduisantes ourdie par la femme pour
+satisfaire un caprice. Quant à sa morale..., Balzac l'a définie; «cette
+anecdote», dit-il, «a le mérite de présenter à la fois de hautes
+instructions aux maris, et aux célibataires la peinture des moeurs du
+siècle dernier.»
+
+ * *
+
+
+
+Notes
+
+
+ [1] Molière. _L'école des femmes_, acte III, sc. III.
+
+ [2] Portraits littéraire. _Paris, Didier, 1852, tome 1er, p. 451-452._
+
+ [3] Nouvelle de Charles Nodier, publiée en 1803.
+
+ [4] Sainte-Beuve. Portraits contemporains. _Didier, 1846, p. 452,
+ article Balzac._
+
+ [5] Bulletin du Bouquiniste. _A. Aubry à Paris; 1re année, 1857, Nº 7,
+ p. 153._
+
+ [6] En 1828 ou 1829, car c'est dans le courant de cette dernière
+ année, que parut alors sans nom d'auteur _la Physiologie du mariage_
+ (catalogue A. Dutacq. _Paris, Téchener, 1857_).
+
+ [7] 2e édition. _Paris, Olivier, 1834, tome 2e, p. 170_ et suivantes.
+
+ [8] Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
+
+ [9] Les exemplaires ne sont pas numérotés.
+
+ [10] Mme Moulard, auteur de plusieurs ouvrages en prose et en vers,
+ aujourd'hui oubliés, qui épousa M. le comte de Beauharnais, l'oncle
+ d'Alexandre de Beauharnais, premier mari de l'impératrice Joséphine.
+
+ [11] _Point de Lendemain_, 1812; in-18, 52 p., papier vélin. Opuscule
+ tiré à petit nombre, n'a point été mis dans le commerce; il y a un
+ exemplaire sur peau vélin: vendu 25 fr. 60 c. _Chateaugiron_, vendu
+ 20 fr. br., en mars 1824.
+
+ [12] Répertoire très-utile, édité par M. Janet, mais qui
+ malheureusement est loin d'être achevé; prime de l'ancien _Courrier
+ de la librairie_.
+
+ [13] L'édition de 1812 de ce conte ne se trouverait même plus à la
+ bibliothèque impériale. Elle figurait cependant dans les catalogues
+ des bibliothèques de MM. de Pixerécourt, baron de Montaran, A.
+ Renouard, catalogue T.... (Tripier) 1854. Catalogue à prix marqués
+ de M. Potier 1861, et dans celui de M. de Cigongne.
+
+ Voir aussi la _Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à
+ l'amour, aux femmes, au mariage_, par M. le C. D'I***. Paris, Gay,
+ 1861; p. 81, et la _Trésor des livres rares et curieux_, par
+ Groesse; 2e vol., ouvrage actuellement en cours de publication à
+ Leipzig.
+
+ [14] _Coup d'oeil sur la littérature ou collection d'ouvrages tant en
+ prose qu'en vers par M. Dorat pour faire suivre à ses oeuvres_.
+ _Amsterdam_, 1780, 2 vol. in-8º. On lit à la page 87 du 2e vol. du
+ recueil: «Il ne se trouve que dans mes mélanges littéraires et je
+ l'ai transporté dans cette édition pour ceux qui désirent se le
+ procurer dans un ouvrage moins volumineux.» On le trouve également
+ dans un volume de Dorat intitulé: _Lettres d'une Chanoinesse_.
+ _Paris, Delalain, 1780_; p. 46, avec cette note: Cette pièce est
+ tirée du _Coup d'oeil, etc._
+
+ [15] Ritrati. _Brescia_, 1807, in-18.
+
+ [16] In-18 (s. l. n. d.) _Nulle part et partout._ 132 p. avec figures
+ licencieuses ne se rapportant même pas au texte.
+
+ Une suite inédite du conte _Point de Lendemain_ aurait paru
+ également à la Vente des Autographes de M. de Pixérécourt sous le nº
+ 198.
+
+ [17] _Madame du Chatelet ou Point de Lendemain_, comédie en 1 acte,
+ mêlée de chant, par MM. Ancelot et Gustave. _Paris_, 1832.
+
+ _Le Plastron_, comédie en 2 actes, mêlée de chant, par MM. Xavier,
+ Duvert et Lauzanne. _Paris_, 1839.
+
+ _Le Chandelier_, comédie d'Alf. de Musset. Cette comédie diffère un
+ peu du conte par la conclusion; le _Chandelier_ a un lendemain.
+
+
+
+
+POINT DE LENDEMAIN, CONTE.
+
+
+J'aimais éperdument la Comtesse de ***; j'avais vingt ans, et j'étais
+ingénu; elle me trompa; je me fâchai; elle me quitta. J'étais ingénu, je
+la regrettai; j'avais vingt ans, elle me pardonna; et comme j'avais
+vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me
+croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. Elle
+était amie de madame de T..., qui semblait avoir quelques projets sur ma
+personne, mais sans que sa dignité fût compromise. Comme on le verra,
+madame de T... avait des principes de décence auxquels elle était
+scrupuleusement attachée.
+
+Un jour que j'allais attendre la Comtesse dans sa loge, je m'entends
+appeler de la loge voisine. N'était-ce pas encore la décente madame de
+T...? «Quoi! déjà! me dit-on. Quel désoeuvrement! Venez donc près de
+moi.--J'étais loin de m'attendre à tout ce que cette rencontre allait
+avoir de romanesque et d'extraordinaire. On va vîte avec l'imagination
+des femmes; et dans ce moment celle de madame de T... fut singulièrement
+inspirée. Il faut, me dit-elle, que je vous sauve le ridicule d'une
+pareille solitude; puisque vous voilà, il faut... l'idée est excellente.
+Il semble qu'une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par
+hasard des projets pour ce soir? Ils seraient vains, je vous en avertis;
+point de questions, point de résistance... appelez mes gens. Vous êtes
+charmant.--Je me prosterne... on me presse de descendre, j'obéis.--Allez
+chez Monsieur, dit-on à un domestique; avertissez qu'il ne rentrera pas
+ce soir... Puis on lui parle à l'oreille, et on le congédie. Je veux
+hasarder quelques mots, l'opéra commence, on me fait taire: on écoute,
+ou l'on fait semblant d'écouter. A peine le premier acte est-il fini,
+que le même domestique rapporte un billet à madame de T..., en lui
+disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me
+fait entrer dans sa voiture, et je suis déjà hors de la ville avant
+d'avoir pu m'informer de ce qu'on voulait faire de moi.
+
+Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de
+rire. Si je n'avais bien su qu'elle était femme à grandes passions, et
+que dans l'instant même elle avait une inclination, inclination dont
+elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j'aurais été tenté de me
+croire en bonne fortune. Elle connaissait également la situation de mon
+coeur, car la comtesse de *** était, comme je l'ai déjà dit, l'amie
+intime de madame de T... Je me défendis donc toute idée présomptueuse,
+et j'attendis les événements. Nous relayâmes, et repartîmes comme
+l'éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec
+plus d'instance jusqu'où me mènerait cette plaisanterie.--Elle vous
+mènera dans un très beau séjour; mais devinez où: oh! je vous le donne
+en mille... chez mon mari. Le connaissez-vous?--Pas du tout.--Je crois
+que vous en serez content: on nous réconcilie. Il y a six mois que cela
+se négocie, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense,
+assez galant à moi d'aller le trouver.--Oui: mais, s'il vous plaît, que
+ferai-je là, moi? à quoi puis-je y être bon?--Ce sont mes affaires. J'ai
+craint l'ennui d'un tête-à-tête; vous êtes aimable, et je suis bien aise
+de vous avoir.--Prendre le jour d'un raccommodement pour me présenter,
+cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans
+conséquence. Ajoutez à cela l'air d'embarras qu'on apporte à une
+première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les
+trois dans la démarche que vous allez faire.--Ah! point de morale, je
+vous en conjure; vous manquez l'objet de votre emploi. Il faut m'amuser,
+me distraire, et non me prêcher.--
+
+Je la vis si décidée, que je pris le parti de l'être autant qu'elle. Je
+me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très-gais.
+
+Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau mystérieux
+de la nuit éclairait un ciel pur et répandait un demi-jour
+très-voluptueux. Nous approchions du lieu où allait finir le
+tête-à-tête. On me faisait, par intervalles, admirer la beauté du
+paysage, le calme de la nuit, le silence touchant de la nature. Pour
+admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même
+portière; le mouvement de la voiture faisait que le visage de madame de
+T... et le mien s'entretouchaient. Dans un choc imprévu, elle me serra
+la main; et moi, par le plus grand hasard du monde, je la retins entre
+mes bras. Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à voir.
+Ce qu'il y a de sûr, c'est que les objets se brouillaient à mes yeux,
+lorsqu'on se débarrassa de moi brusquement, et qu'on se rejeta au fond
+du carrosse. Votre projet, dit-on après une rêverie assez profonde,
+est-il de me convaincre de l'imprudence de ma démarche?--Je fus
+embarrassé de la question. Des projets... avec vous... quelle duperie!
+vous les verriez venir de trop loin: mais un hasard, une surprise...
+cela se pardonne.--Vous avez compté là-dessus, à ce qu'il me semble.--
+
+Nous en étions là sans presque nous apercevoir que nous entrions dans
+l'avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie,
+excepté la figure du maître, qui était rétive à l'exprimer. Un air
+languissant ne montrait en lui le besoin d'une réconciliation, que pour
+des raisons de famille. La bienséance amène cependant M. de T... jusqu'à
+la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à
+mon personnage passé, présent, et à venir. Je parcours des salons
+décorés avec autant de goût que de magnificence, car le maître de la
+maison raffinait sur toutes les recherches de luxe. Il s'étudiait à
+ranimer les ressources d'un physique éteint, par des images de volupté.
+Ne sachant que dire, je me sauvai par l'admiration. La déesse s'empresse
+de faire les honneurs du temple, et d'en recevoir les compliments.--Vous
+ne voyez rien; il faut que je vous mène à l'appartement de
+monsieur.--Madame, il y a cinq ans que je l'ai fait démolir.--Ah! ah!»
+dit-elle.--A souper, ne voilà-t-il pas qu'elle s'avise d'offrir à
+Monsieur du veau de rivière, et que Monsieur lui répond: Madame, il y a
+trois ans que je suis au lait.--Ah! ah!» dit-elle encore.--Qu'on se
+peigne une conversation entre trois êtres si étonnés de se trouver
+ensemble!
+
+Le souper finit. J'imaginais que nous nous coucherions de bonne heure;
+mais je n'imaginais bien que pour le mari. En entrant dans le salon: Je
+vous sais gré, Madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue
+d'amener Monsieur. Vous avez jugé que j'étais de méchante ressource pour
+la veillée, et vous avez bien jugé, car je me retire. Puis, se tournant
+de mon côté, il ajouta d'un air ironique: Monsieur voudra bien me
+pardonner, et se charger de mes excuses auprès de Madame. Il nous
+quitta.
+
+Nous nous regardâmes, et, pour nous distraire de toutes réflexions,
+madame de T... me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant
+que les gens eussent soupé. La nuit était superbe; elle laissait
+entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus
+d'essor à l'imagination. Le château ainsi que les jardins, appuyés
+contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la
+Seine; et ses sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes
+et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme de
+ce beau lieu.
+
+Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes
+d'abord: elle était couverte d'arbres épais. On s'était remis de
+l'espèce de persiflage qu'on venait d'essuyer; et tout en se promenant,
+on me fit quelques confidences. Les confidences s'attirent, j'en faisais
+à mon tour, elles devenaient toujours plus intimes et plus
+intéressantes. Il y avait long-temps que nous marchions. Elle m'avait
+d'abord donné son bras, ensuite ce bras s'était entrelacé, je ne sais
+comment, tandis que le mien la soulevait et l'empêchait presque de poser
+à terre. L'attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous
+avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente;
+on s'y assied sans changer d'attitude. Ce fut dans cette position que
+nous commençâmes à faire l'éloge de la confiance, de son charme, de ses
+douceurs. Eh! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, avec moins
+d'effroi? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais,
+pour avoir rien à redouter auprès de vous.--Peut-être voulait-elle être
+contrariée, je n'en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement
+qu'il était impossible que nous puissions jamais nous être autre chose
+que ce que nous nous étions alors. J'appréhendais cependant, lui dis-je,
+que la surprise de tantôt n'eût effrayé votre esprit.--Je ne m'alarme
+pas si aisément.--Je crains cependant qu'elle ne vous ait laissé
+quelques nuages.--Que faut-il pour vous rassurer?--Vous ne devinez
+pas?--Je souhaite d'être éclaircie.--J'ai besoin d'être sûr que vous me
+pardonnez.--Et pour cela il faudrait...?--Que vous m'accordassiez ici ce
+baiser que le hasard...--Je le veux bien: vous seriez trop fier si je le
+refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains.--On
+voulut prévenir les illusions, et j'eus le baiser.
+
+Il en est des baisers comme des confidences: ils s'attirent, ils
+s'accélèrent, ils s'échauffent les uns par les autres. En effet, le
+premier ne fut pas plus tôt donné qu'un second le suivit; puis, un
+autre: ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la
+remplaçaient; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de
+s'échapper. Le silence survint; on l'entendit (car on entend quelquefois
+le silence): il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et
+recommençâmes à marcher. Il faut rentrer, dit-elle, l'air du soir ne
+nous vaut rien. Je le crois moins dangereux pour vous, lui
+répondis-je.--Oui, je suis moins susceptible qu'une autre; mais
+n'importe, rentrons.--C'est par égard pour moi, sans doute... vous
+voulez me défendre contre le danger des impressions d'une telle
+promenade... et des suites qu'elle pourrait avoir pour moi seul.--C'est
+donner de la délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela...
+mais rentrons, je l'exige: (propos gauches qu'il faut passer à deux
+êtres qui s'efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose
+que ce qu'ils ont à dire). Elle me força de reprendre le chemin du
+château.
+
+Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu'elle
+se faisait, si c'était une résolution bien décidée, ou si elle
+partageait le chagrin que j'avais de voir terminer ainsi une scène si
+bien commencée; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient,
+et nous cheminions tristement, mécontents l'un de l'autre et de
+nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous
+n'étions ni l'un ni l'autre en droit de rien exiger, de rien demander:
+nous n'avions pas seulement la ressource d'un reproche. Qu'une querelle
+nous aurait soulagés! mais où la prendre? Cependant nous approchions,
+occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions
+imposé si maladroitement.
+
+Nous touchions à la porte lorsqu'enfin madame de T... parla.--Je suis
+peu contente de vous... après la confiance que je vous ai montrée, il
+est mal... si mal de ne m'en accorder aucune! Voyez si depuis que nous
+sommes ensemble, vous m'avez dit un mot de la Comtesse. Il est pourtant
+si doux de parler de ce qu'on aime! et vous ne pouvez douter que je ne
+vous eusse écouté avec intérêt. C'était bien le moins que j'eusse pour
+vous cette complaisance après avoir risqué de vous priver
+d'elle.--N'ai-je pas le même reproche à vous faire, et n'auriez-vous
+point paré à bien des choses, si au lieu de me rendre confident d'une
+réconciliation avec un mari, vous m'aviez parlé d'un choix plus
+convenable, d'un choix...--Je vous arrête... songez qu'un soupçon seul
+nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il
+faut les attendre sur les confidences... Revenons à vous: où en
+êtes-vous avec mon amie? vous rend-on bien heureux? Ah! je crains le
+contraire: cela m'afflige, car je m'intéresse si tendrement à vous! Oui,
+monsieur, je m'y intéresse... plus que vous ne pensez peut-être.--Eh!
+pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à
+grossir, à circonstancier?--Épargnez-vous la feinte; je sais sur votre
+compte tout ce que l'on peut savoir. La Comtesse est moins mystérieuse
+que vous. Les femmes de son espèce sont prodigues des secrets de leurs
+adorateurs, surtout lorsqu'une tournure discrète comme la vôtre pourrait
+leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie;
+mais une prude n'a pas moins de vanité qu'une coquette. Parlez-moi
+franchement: n'êtes-vous pas souvent la victime de cet étrange
+caractère? Parlez, parlez.--Mais, Madame, vous vouliez rentrer... et
+l'air...--Il a changé.
+
+Elle avait repris mon bras, et nous recommencions à marcher sans que je
+m'aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu'elle venait de me dire
+de l'amant que je lui connaissais, ce qu'elle me disait de la maîtresse
+qu'elle me savait, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de
+gazon, l'heure, tout cela me troublait; j'étais tour-à-tour emporté par
+l'amour-propre ou les désirs, et ramené par la réflexion. J'étais
+d'ailleurs trop ému pour me rendre compte de ce que j'éprouvais. Tandis
+que j'étais en proie à des mouvements si confus, elle avait continué de
+parler, et toujours de la Comtesse. Mon silence paraissait confirmer
+tout ce qu'il lui plaisait d'en dire. Quelques traits qui lui
+échappèrent me firent pourtant revenir à moi.
+
+Comme elle est fine, disait-elle! qu'elle a de grâces! une perfidie dans
+sa bouche prend l'air d'une saillie; une infidélité paraît un effort de
+raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon; toujours aimable;
+rarement tendre, et jamais vraie; galante par caractère, prude par
+système, vive, prudente, adroite, étourdie, sensible, savante, coquette
+et philosophe: c'est un Protée pour les formes, c'est une grâce pour les
+manières: elle attire, elle échappe. Combien je lui ai vu jouer de
+rôles! Entre nous, que de dupes l'environnent! Comme elle s'est moquée
+du Baron...! Que de tours elle a faits au Marquis! Lorsqu'elle vous
+prit, c'était pour distraire deux rivaux trop imprudens, et qui étaient
+sur le point de faire un éclat. Elle les avait trop ménagés, ils avaient
+eu le temps de l'observer; ils auraient fini par la convaincre. Mais
+elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les amena à des
+recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola; et
+vous fûtes contents tous quatre. Ah! qu'une femme adroite a d'empire sur
+vous! et qu'elle est heureuse lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et
+n'y met rien du sien!--Madame de T... accompagna cette dernière phrase
+d'un soupir très significatif. C'était le coup de maître.
+
+Je sentis qu'on venait de m'ôter un bandeau de dessus les yeux, et ne
+vis point celui qu'on y mettait. Mon amante me parut la plus fausse de
+toutes les femmes, et je crus tenir l'être sensible. Je soupirai aussi,
+sans savoir à qui s'adressait ce soupir, sans démêler si le regret ou
+l'espoir l'avait fait naître. On parut fâchée de m'avoir affligé, et de
+s'être laissée emporter trop loin dans une peinture qui pouvait paraître
+suspecte, étant faite par une femme.
+
+Je ne concevais rien à tout ce que j'entendais. Nous enfilions la grande
+route du sentiment, et la reprenions de si haut, qu'il était impossible
+d'entrevoir le terme du voyage. Au milieu de nos raisonnements
+métaphysiques, on me fit apercevoir, au bout d'une terrasse, un pavillon
+qui avait été le témoin des plus doux moments. On me détailla sa
+situation, son ameublement. Quel dommage de n'en pas avoir la clef! Tout
+en causant, nous approchions. Il se trouva ouvert; il ne lui manquait
+plus que la clarté du jour. Mais l'obscurité pouvait aussi lui prêter
+quelques charmes. D'ailleurs, je savais combien était charmant l'objet
+qui allait l'embellir.
+
+Nous frémîmes en entrant. C'était un sanctuaire, et c'était celui de
+l'Amour. Il s'empara de nous; nos genoux fléchirent; nos bras
+défaillants s'enlacèrent, et ne pouvant nous soutenir, nous allâmes
+tomber sur un canapé qui occupait une partie du temple. La lune se
+couchait, et le dernier de ses rayons emporta bientôt le voile d'une
+pudeur qui, je crois, devenait importune. Tout se confondit dans les
+ténèbres. La main qui voulait me repousser sentait battre mon coeur. On
+voulait me fuir, on retombait plus attendrie. Nos âmes se rencontraient,
+se multipliaient; il en naissait une de chacun de nos baisers.
+
+Devenue moins tumultueuse, l'ivresse de nos sens ne nous laissait
+cependant point encore l'usage de la voix. Nous nous entretenions dans
+le silence par le langage de la pensée. Madame de T... se réfugiait dans
+mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait, et se calmait à mes
+caresses: elle s'affligeait, se consolait, et demandait de l'amour pour
+tout ce que l'amour venait de lui ravir.
+
+Cet amour, qui l'effrayait un instant avant, la rassurait dans celui-ci.
+Si, d'un côté, on veut donner ce qu'on a laissé prendre, on veut, de
+l'autre, recevoir ce qui fut dérobé; et de part et d'autre, on se hâte
+d'obtenir une seconde victoire pour s'assurer de sa conquête.
+
+Tout ceci avait été un peu brusqué. Nous sentîmes notre faute. Nous
+reprîmes avec plus de détail ce qui nous était échappé. Trop ardent, on
+est moins délicat. On court à la jouissance en confondant toutes les
+délices qui la précèdent: on arrache un noeud, on déchire une gaze:
+partout la volupté marque sa trace, et bientôt l'idole ressemble à la
+victime.
+
+Plus calmes, nous trouvâmes l'air plus pur, plus frais. Nous n'avions
+pas entendu que la rivière, dont les flots baignent les murs du
+pavillon, rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait
+d'accord avec la palpitation de nos coeurs. L'obscurité était trop
+grande pour laisser distinguer aucun objet; mais à travers le crêpe
+transparent d'une belle nuit d'été, notre imagination faisait d'une île
+qui était devant notre pavillon un lieu enchanté. La rivière nous
+paraissait couverte d'amours qui se jouaient dans les flots. Jamais les
+forêts de Gnide n'ont été si peuplées d'amans, que nous en peuplions
+l'autre rive. Il n'y avait pour nous dans la nature que des couples
+heureux, et il n'y en avait point de plus heureux que nous. Nous aurions
+défié Psyché et l'Amour. J'étais aussi jeune que lui; je trouvais madame
+de T... aussi charmante qu'elle. Plus abandonnée, elle me sembla plus
+ravissante encore. Chaque moment me livrait une beauté. Le flambeau de
+l'amour me l'éclairait pour les yeux de l'âme, et le plus sûr des sens
+confirmait mon bonheur. Quand la crainte est bannie, les caresses
+cherchent les caresses: elles s'appellent plus tendrement. On ne veut
+plus qu'une faveur soit ravie. Si l'on diffère, c'est raffinement. Le
+refus est timide, et n'est qu'un tendre soin. On désire, on ne voudrait
+pas: c'est l'hommage qui plaît... Le désir flatte... L'âme en est
+exaltée... On adore... On ne cédera point... On a cédé.
+
+Ah! me dit-elle avec voix céleste, sortons de ce dangereux séjour; sans
+cesse les désirs s'y reproduisent, et l'on est sans force pour leur
+résister.--Elle m'entraîne.
+
+Nous nous éloignons à regret; elle tournait souvent la tête; une flamme
+divine semblait briller sur le parvis. Tu l'as consacré pour moi, me
+disait-elle. Qui saurait jamais y plaire comme toi? Comme tu sais aimer!
+Qu'elle est heureuse!--Qui donc, m'écriai-je avec étonnement? Ah! si je
+dispense le bonheur, à quel être dans la nature pouvez-vous porter
+envie? Nous passâmes devant le banc de gazon, nous nous y arrêtâmes
+involontairement et avec une émotion muette. Quel espace immense, me
+dit-elle, entre ce lieu-ci et le pavillon que nous venons de quitter!
+Mon âme est si pleine de mon bonheur, qu'à peine puis-je me rappeler
+d'avoir pu vous résister. Eh bien! lui dis-je, verrai-je se dissiper ici
+le charme dont mon imagination s'était remplie là-bas? Ce lieu me
+sera-t-il toujours fatal?--En est-il qui puisse te l'être encore quand
+je suis avec toi?--Oui, sans doute, puisque je suis aussi malheureux
+dans celui-ci que je viens d'être heureux dans l'autre. L'amour veut des
+gages multipliés: il croit n'avoir rien obtenu tant qu'il lui reste à
+obtenir.--Encore... Non, je ne puis permettre... Non, jamais...--Et
+après un long silence: Mais tu m'aimes donc bien!
+
+Je prie le lecteur de se souvenir que j'ai vingt ans. Cependant la
+conversation changea d'objet: elle devint moins sérieuse. On osa même
+plaisanter sur les plaisirs de l'amour, l'analyser, en séparer le moral,
+le réduire au simple, et prouver que les faveurs n'étaient que du
+plaisir; qu'il n'y avait d'engagement (philosophiquement parlant) que
+ceux que l'on contractait avec le public, en lui laissant pénétrer nos
+secrets, et en commettant avec lui quelques indiscrétions. Quelle nuit
+délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l'attrait seul de ce
+plaisir, notre guide et notre excuse! Si des raisons, je le suppose,
+nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur, ignoré de toute la
+nature, ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer...
+quelques regrets, dont un souvenir agréable serait le dédommagement...
+et puis, au fait, du plaisir, sans toutes les lenteurs, le tracas et la
+tyrannie des procédés.
+
+Nous sommes tellement _machines_ (et j'en rougis), qu'au lieu de toute
+la délicatesse qui me tourmentait avant la scène qui venait de se
+passer, j'étais au moins pour moitié dans la hardiesse de ces principes;
+je les trouvais sublimes, et je me sentais déjà une disposition
+très-prochaine à l'amour de la liberté.
+
+La belle nuit, me disait-elle! les beaux lieux! Il y a huit ans que je
+les avais quittés; mais ils n'ont rien perdu de leur charme; ils
+viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté; nous
+n'oublierons jamais ce cabinet, n'est-il pas vrai? Le château en recèle
+un plus charmant encore; mais on ne peut rien vous montrer: vous êtes
+comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu'il
+touche.--Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit
+promettre de n'être que ce que l'on voudrait. Je protestai que j'étais
+devenu bien raisonnable. On changea de propos. Cette nuit, dit-elle, me
+paraîtrait complètement agréable, si je ne me faisais un reproche. Je
+suis fâchée, vraiment fâchée, de ce que je vous ai dit de la Comtesse.
+Ce n'est pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique.
+Vous m'avez trouvée aimable, et j'aime à croire que vous étiez de bonne
+foi; mais l'empire de l'habitude est si long à détruire, que je sens
+moi-même que je n'ai pas ce qu'il faut pour en venir à bout. J'ai
+d'ailleurs épuisé tout ce que le coeur a de ressources pour enchaîner.
+Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi? Que pourriez-vous
+désirer? Et que devient-on avec une femme, sans le désir et l'espérance!
+Je vous ai tout prodigué: à peine peut-être me pardonnerez-vous un jour
+des plaisirs qui, après le moment de l'ivresse, vous abandonnent à la
+sévérité des réflexions. A propos, dites-moi donc, comment avez-vous
+trouvé mon mari? Assez maussade, n'est-il pas vrai? Le régime n'est
+point aimable. Je ne crois pas qu'il vous ait vu de sang-froid. Notre
+amitié lui deviendrait suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier
+voyage: il prendrait de l'humeur. Dès qu'il viendra du monde (et sans
+doute il en viendra)... D'ailleurs vous avez aussi vos ménagements à
+garder... Vous vous souvenez de l'air de Monsieur, hier en nous
+quittant?... Elle vit l'impression que me faisaient ces dernières
+paroles, et ajouta tout de suite: «Il était plus gai lorsqu'il fit
+arranger avec tant de recherche le cabinet dont je vous parlais tout à
+l'heure. C'était avant mon mariage. Il tient à mon appartement. Il n'a
+jamais été pour moi qu'un témoignage... des ressources artificielles
+dont M. de T... avait besoin pour fortifier son sentiment, et du peu de
+ressort que je donnais à son âme.»
+
+C'est ainsi que, par intervalle, elle excitait ma curiosité sur ce
+cabinet. Il tient à votre appartement, lui dis-je; quel plaisir d'y
+venger vos attraits offensés! de leur y restituer les vols qu'on leur a
+faits! On trouva ceci d'un meilleur ton. Ah! lui dis-je, si j'étais
+choisi pour être le héros de cette vengeance, si le goût du moment
+pouvait faire oublier et réparer les langueurs de l'habitude...«--Si
+vous me promettiez d'être sage, dit-elle en m'interrompant.» Il faut
+l'avouer, je ne me sentais pas toute la ferveur, toute la dévotion qu'il
+fallait pour visiter ce nouveau temple; mais j'avais beaucoup de
+curiosité: ce n'était plus madame de T... que je désirais, c'était le
+cabinet.
+
+Nous étions rentrés. Les lampes des escaliers et des corridors étaient
+éteintes; nous errions dans un dédale. La maîtresse même du château en
+avait oublié les issues; enfin nous arrivâmes à la porte de son
+appartement, de cet appartement qui renfermait ce réduit si vanté.
+Qu'allez-vous faire de moi, lui dis-je? que voulez-vous que je devienne?
+me renverrez-vous seul ainsi dans l'obscurité? m'exposerez-vous à faire
+du bruit, à nous déceler, à nous trahir, à vous perdre? Cette raison lui
+parut sans réplique.--Vous me promettez donc...--Tout... tout au monde.
+On reçut mon serment. Nous ouvrîmes doucement la porte: nous trouvâmes
+deux femmes endormies, l'une jeune, l'autre plus âgée. Cette dernière
+était celle de confiance, ce fut elle qu'on éveilla. On lui parla à
+l'oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète, artistement
+fabriquée dans un lambris de la boiserie. J'offris de remplir l'office
+de la femme qui dormait. On accepta mes services, on se débarrassa de
+tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui
+s'échappaient en boucles flottantes; on y ajouta seulement une rose que
+j'avais cueillie dans le jardin, et que je tenais encore par
+distraction: une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. Il
+n'y avait pas un noeud à toute cette parure; je trouvai madame de T...
+plus belle que jamais. Un peu de fatigue avait appesanti ses paupières,
+et donnait à ses regards une langueur plus intéressante, une expression
+plus douce. Le coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevait
+l'émail de ses dents, et rendait son sourire plus voluptueux; des
+rougeurs éparses çà et là relevaient la blancheur de son teint et en
+attestaient la finesse. Ces traces du plaisir m'en rappelaient la
+jouissance. Enfin, elle me parut plus séduisante encore que mon
+imagination ne se l'était peinte dans nos plus doux moments. Le lambris
+s'ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.
+
+Près d'entrer, on m'arrêta: Souvenez-vous, me dit-on gravement, que vous
+serez censé n'avoir jamais vu, ni même soupçonné l'asile où vous allez
+être introduit. Point d'étourderie; je suis tranquille sur le reste.--La
+discrétion est la première des vertus; on lui doit bien des instans de
+bonheur.
+
+Tout cela avait l'air d'une initiation. On me fit traverser un petit
+corridor obscur, en me conduisant par la main. Mon coeur palpitait comme
+celui d'un prosélyte que l'on éprouve avant la célébration des grands
+mystères... Mais votre Comtesse, me dit-elle en s'arrêtant... J'allais
+répliquer; les portes s'ouvrirent: l'admiration intercepta ma réponse.
+Je fus étonné, ravi; je ne sais plus ce que je devins, et je commençai
+de bonne foi à croire à l'enchantement. La porte se referma, et je ne
+distinguai plus par où j'étais entré. Je ne vis plus qu'un bosquet
+aérien qui, sans issue, semblait ne tenir et ne porter sur rien; enfin
+je me trouvai dans une vaste cage de glaces, sur lesquelles les objets
+étaient si artistement peints que, répétés, ils produisaient l'illusion
+de tout ce qu'ils représentaient. On ne voyait intérieurement aucune
+lumière; une lueur douce et céleste pénétrait, selon le besoin que
+chaque objet avait d'être plus ou moins aperçu; des cassolettes
+exhalaient de délicieux parfums; des chiffres et des trophées dérobaient
+aux yeux la flamme des lampes qui éclairaient d'une manière magique ce
+lieu de délices. Le côté par où nous entrâmes représentait des portiques
+en treillage ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement;
+d'un autre côté, on voyait la statue de l'Amour distribuant des
+couronnes; devant cette statue était un autel, sur lequel brillait une
+flamme; au bas de cet autel étaient une coupe, des couronnes et des
+guirlandes; un temple d'une architecture légère achevait d'orner ce
+côté: vis-à-vis était une grotte sombre; le dieu du mystère veillait à
+l'entrée; le parquet, couvert d'un tapis _pluché_, imitait le gazon. Au
+plafond, des génies suspendaient des guirlandes; et du côté qui
+répondait aux portiques était un dais sous lequel s'accumulait une
+quantité de carreaux avec un baldaquin soutenu par des amours.
+
+Ce fut là que la reine de ce lieu alla se jeter nonchalamment. Je tombai
+à ses pieds; elle se pencha vers moi, elle me tendit les bras, et dans
+l'instant, grâce à ce groupe répété dans tous ses aspects, je vis cette
+île toute peuplée d'amans heureux.
+
+Les désirs se reproduisent par leurs images. Laisserez-vous, lui dis-je,
+ma tête sans couronne? si près du trône, pourrai-je éprouver des
+rigueurs? pourriez-vous y prononcer un refus? Et vos serments, me
+répondit-elle en se levant.--J'étais un mortel quand je les fis, vous
+m'avez fait un dieu: vous adorer, voilà mon seul serment. Venez, me
+dit-elle, l'ombre du mystère doit cacher ma faiblesse, venez... En même
+temps elle s'approcha de la grotte. A peine en avions-nous franchi
+l'entrée, que je ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous
+entraîna. Portés par le même mouvement, nous tombâmes, mollement
+renversés sur un monceau de coussins. L'obscurité régnait avec le
+silence dans ce nouveau sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu de
+langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardens, ils étaient les
+interprètes de nos sensations, ils en marquaient les degrés, et le
+dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions
+rendre grâce à l'amour. Elle prit une couronne qu'elle posa sur ma tête,
+et soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté, elle me dit: Eh
+bien! aimeriez-vous jamais la Comtesse autant que moi? J'allais répondre
+lorsque la confidente, en entrant précipitamment, me dit: Sortez bien
+vîte, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château.
+
+Tout s'évanouit avec la même rapidité que le réveil détruit un songe, et
+je me trouvai dans le corridor avant d'avoir pu reprendre mes sens. Je
+voulais regagner mon appartement; mais où l'aller chercher? Toute
+information me dénonçait, toute méprise était une indiscrétion. Le parti
+le plus prudent me parut de descendre dans le jardin, où je résolus de
+rester jusqu'à ce que je pusse rentrer avec vraisemblance d'une
+promenade du matin.
+
+La fraîcheur et l'air pur de ce moment calmèrent par degrés mon
+imagination et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d'une nature
+enchantée, je ne vis qu'une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer
+dans mon âme, mes pensées naître sans trouble et se suivre avec ordre;
+je respirais enfin. Je n'eus rien de plus pressé alors que de me
+demander si j'étais l'amant de celle que je venais de quitter, et je fus
+bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui m'eût dit hier à l'Opéra
+que je pourrais me faire une telle question? moi qui croyais savoir
+qu'elle aimait éperdument, et depuis deux ans, le marquis de..., moi qui
+me croyais tellement épris de la Comtesse, qu'il devait m'être
+impossible de lui devenir infidèle! Quoi! hier! madame de T... Est-il
+bien vrai? aurait-elle rompu avec le Marquis? m'a-t-elle pris pour lui
+succéder, ou seulement pour le punir? Quelle aventure! quelle nuit! Je
+ne savais si je ne rêvais pas encore; je doutais, puis j'étais persuadé,
+convaincu, et puis je ne croyais plus rien. Tandis que je flottais dans
+ces incertitudes, j'entendis du bruit près de moi: je levai les yeux, me
+les frottai, je ne pouvais croire... c'était... qui... le Marquis.--Tu
+ne m'attendais pas si matin, n'est-il pas vrai? Eh bien! comment cela
+s'est-il passé?--Tu savais donc que j'étais ici, lui demandai-je?--Oui,
+vraiment: on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu bien
+joué ton personnage? le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule?
+quand te renvoie-t-on? J'ai pourvu à tout; je t'amène une bonne chaise
+qui sera à tes ordres: c'est à charge d'autant. Il fallait un écuyer à
+madame de T..., tu lui en as servi, tu l'as amusée sur la route; c'est
+tout ce qu'elle voulait, et ma reconnaissance...--Oh! non, non, je sers
+avec générosité; et dans cette occasion, madame de T... pourrait te dire
+que j'y ai mis un zèle au-dessus des pouvoirs de la reconnaissance.
+
+Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la
+clef du reste. Je sentis dans l'instant mon nouveau rôle. Chaque mot
+était en situation. Pourquoi venir sitôt, dis-je? Il me semble qu'il eût
+été plus prudent...--Tout est prévu; c'est le hasard qui semble me
+conduire ici: je suis censé revenir d'une campagne voisine. Madame de
+T... ne t'a donc pas mis au fait? Je lui veux du mal de ce défaut de
+confiance, après ce que tu faisais pour nous.--Elle avait sans doute ses
+raisons; et peut-être si elle eût parlé n'aurais-je pas si bien joué mon
+personnage.--Cela, mon cher, a donc été bien plaisant? Conte-moi les
+détails... conte donc.--Ah!... Un moment. Je ne savais pas que tout ceci
+était une comédie; et, bien que je sois pour quelque chose dans la
+pièce...--Tu n'avais pas le beau rôle.--Va, va, rassure-toi, il n'y a
+point de mauvais rôle pour de bons acteurs.--J'entends; tu t'en es bien
+tiré.--Merveilleusement.--Et madame de T...--Sublime. Elle a tous les
+genres.--Conçois-tu qu'on ait pu fixer cette femme-là? Cela m'a donné de
+la peine; mais j'ai amené son caractère au point que c'est peut-être la
+femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à
+compter.--Fort bien!--C'est mon talent, à moi: toute son inconstance
+n'était que frivolité, dérèglement d'imagination: il fallait s'emparer
+de cette âme-là.--C'est le bon parti.--N'est-il pas vrai? Tu n'as pas
+d'idée de son attachement pour moi. Au fait, elle est charmante; tu en
+conviendras. Entre nous, je ne lui connais qu'un défaut; c'est que la
+nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le
+comble à tous ses bienfaits. Elle fait tout naître, tout sentir, et elle
+n'éprouve rien: c'est un marbre.--Il faut t'en croire, car moi, je ne
+puis... Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son
+mari: vraiment, c'est à s'y tromper; et si je n'eusse pas soupé hier
+avec le véritable...--A propos; a-t-il été bien bon?--Jamais on n'a été
+plus mari que cela.--Oh! la bonne aventure! Mais tu n'en ris pas assez,
+à mon gré. Tu ne sens donc pas tout le comique de ton rôle? Conviens que
+le théâtre du monde offre des choses bien étranges; qu'il s'y passe des
+scènes bien divertissantes. Rentrons; j'ai de l'impatience d'en rire
+avec madame de T... Il doit faire jour chez elle. J'ai dit que
+j'arriverais de bonne heure. Décemment il faudrait commencer par le
+mari. Viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t'a donc
+bien pris pour un amant?--Tu jugeras de mes succès par la réception
+qu'on va me faire. Il est neuf heures: allons de ce pas chez Monsieur.
+Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le
+hasard m'y amena: la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon
+valet-de-chambre qui dormait dans un fauteuil; une bougie expirait près
+de lui. En s'éveillant au bruit, il présenta étourdiment ma
+robe-de-chambre au Marquis, en lui faisant quelques reproches sur
+l'heure à laquelle il rentrait. J'étais sur les épines; mais le Marquis
+était si disposé à s'abuser, qu'il ne vit rien en lui qu'un rêveur qui
+lui apprêtait à rire. Je donnais mes ordres pour mon départ à mon homme,
+qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez
+Monsieur. On s'imagine bien qui fut accueilli: ce ne fut pas moi;
+c'était dans l'ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour
+s'arrêter. On voulut le conduire chez Madame, dans l'espérance qu'elle
+le déterminerait. Quant à moi, on n'osait, disait-on, me faire la même
+proposition, car on me trouvait trop abattu pour douter que l'air du
+pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de
+regagner la ville. Le Marquis m'offrit sa chaise; je l'acceptai. Tout
+allait à merveille, et nous étions tous contens. Je voulais cependant
+voir encore madame de T...: c'était une jouissance que je ne pouvais me
+refuser. Mon impatience était partagée par mon ami, qui ne concevait
+rien à ce sommeil, et qui était bien loin d'en pénétrer la cause. Il me
+dit en sortant de chez M. de T...: Cela n'est-il pas admirable! Quand on
+lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire? Au vrai,
+c'est un fort galant homme; et, tout bien considéré, je suis très aise
+de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison: et tu conviendras que,
+pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme.
+Personne n'était plus que moi pénétré de cette vérité.--Quelque plaisant
+que soit cela, mon cher, _motus_; le mystère devient plus essentiel que
+jamais. Je saurai faire entendre à madame de T... que son secret ne
+saurait être en de meilleures mains.--Crois, mon ami, qu'elle compte sur
+moi; et tu le vois, son sommeil n'en est point troublé.--Oh! il faut
+convenir que tu n'as pas ton second pour endormir une femme.--Et un
+mari, mon cher, un amant même au besoin. On avertit enfin qu'on pouvait
+entrer chez madame de T...: nous nous y rendîmes.
+
+Je vous annonce, madame, dit en entrant notre causeur, vos deux
+meilleurs amis.--Je tremblais, me dit madame de T..., que vous ne
+fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d'avoir senti le
+chagrin que cela m'aurait donné. Elle nous examinait l'un et l'autre;
+mais elle fut bientôt rassurée par la sécurité du Marquis, qui continua
+de me plaisanter. Elle en rit avec moi autant qu'il le fallait pour me
+consoler, et sans se dégrader à mes yeux. Elle adressa à l'autre des
+propos tendres, à moi d'honnêtes et _décens_; badina, et ne plaisanta
+point. Madame, dit le Marquis, il a fini son rôle aussi bien qu'il
+l'avait commencé. Elle répondit gravement: J'étais sûre du succès de
+tous ceux que l'on confierait à Monsieur. Il lui raconta ce qui venait
+de se passer chez son mari. Elle me regarda, m'approuva, et ne rit
+point. Pour moi, dit le Marquis, qui avait juré de ne plus finir, je
+suis enchanté de tout ceci: c'est un ami que nous nous sommes fait,
+Madame. Je te le répète encore, notre reconnaissance...--Eh! monsieur,
+dit madame de T..., brisons là-dessus, et croyez que je sens tout ce que
+je dois à Monsieur.
+
+On annonça M. de T..., et nous nous trouvâmes tous en situation. M. de
+T... m'avait persiflé et me renvoyait, mon ami le dupait et se moquait
+de moi; je le lui rendais, tout en admirant madame de T..., qui nous
+jouait tous, sans rien perdre de la dignité de son caractère.
+
+Après avoir joui quelques instans de cette scène, je sentis que celui de
+mon départ était arrivé. Je me retirais, madame de T... me suivit,
+feignant de vouloir me donner une commission.--Adieu, monsieur; je vous
+dois bien des plaisirs, mais je vous ai payé d'un beau rêve. Dans ce
+moment, votre amour vous rappelle; celle qui en est l'objet en est
+digne. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle,
+plus tendre, plus délicat et plus sensible.
+
+Adieu, encore une fois. Vous êtes charmant... Ne me brouillez pas avec
+la Comtesse. Elle me serra la main, et me quitta.
+
+Je montai dans la voiture qui m'attendait. Je cherchai bien la morale de
+toute cette aventure, et... je n'en trouvai point.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POINT DE LENDEMAIN ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+works. See paragraph 1.E below.
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Author: Dominique Vivant Denon
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+Release Date: October 24, 2008 [EBook #27018]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POINT DE LENDEMAIN ***
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+Produced by Laurent Vogel (This book was produced from scanned
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+<h1>POINT<br />
+<span class="large">DE LENDEMAIN</span></h1>
+
+<p class="t2"><span class="sc">Conte</span></p>
+
+<p class="c"><i>«La lettre tue et l'esprit vivifie.»<br />
+(H. D. S. P.)</i></p>
+
+
+<p class="c">STRASBOURG</p>
+
+<p class="c"><span class="small"><b>M. D. CCC. LXI</b></span></p>
+
+<div class="break"></div>
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+
+<p class="c top4em">Réimpression de l'édition de 1812,<br />
+tirée à très-petit nombre.</p>
+
+<p class="r small">Strasbourg, Imprimerie de Veuve Berger-Levrault.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<div class="poem top4em">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse">«Une femme d'esprit est un diable en intrigue;</div>
+ <div class="verse">Et, dès que son caprice a prononcé tout bas</div>
+ <div class="verse">L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas.»<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Cette pensée est justifiée
+par le petit conte <i>Point de
+Lendemain</i>, une des intrigues
+les plus piquantes qur le spirituel
+<i>Causeur du Lundi</i> ait
+signalées à la curiosité de ses
+nombreux lecteurs dans un
+article sur Charles Nodier.<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>«<i>Le dernier chapitre de mon
+roman<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></i> écrivait M. Sainte-Beuve
+en 1840, est une réminiscence
+très-égayée d'une
+génération légère, qui avait
+eu, comme Nodier l'a très-bien
+dit, <i>Faublas</i> pour <i>Télémaque</i>.
+J'aime peu à tous
+égards ce <i>dernier chapitre</i>,
+si spirituel qu'il soit, il rappelle
+trop son modèle par
+des côtés non-seulement scabreux,
+mais un peu vulgaires.
+Je ne sais en ce genre
+de vraiment délicat que le
+petit conte <i>Point de Lendemain</i>
+de Denon, qu'on peut
+citer sans danger, puisqu'on
+ne trouvera nulle part à le
+lire.»</p>
+
+<p>Si M. Sainte-Beuve ne s'était
+occupé que du <i>dernier
+chapitre de mon roman</i>, il
+n'aurait pas, d'abord excité la
+curiosité en citant un livre
+dont la lecture paraît à son
+avis offrir des dangers, puis
+commis une erreur, car, tout
+le monde peut trouver à lire
+ce conte, et enfin, ce qui est
+plus sérieux, fait naître dans
+l'esprit de ses lecteurs l'idée,
+que lui-même a lu d'une manière
+bien superficielle certains
+ouvrages auxquels il a
+cependant consacré des articles
+de critique.</p>
+
+<p>Il y a même lieu de s'étonner
+que M. Sainte-Beuve n'ait
+pas remarqué dans la <i>Physiologie
+du mariage</i>, dont il avait
+cependant déjà parlé en 1834,
+ce petit conte «<i>vraiment délicat</i>»
+intercalé presqu'en entier
+par Balzac dans «<i>cette
+macédoine de saveur mordante
+et graveleuse qui annonce
+un compatriote bien
+appris de Rabelais, ou du
+moins de Béroalde de Verville.</i>»<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p>On pourrait encore ne pas
+être de l'avis de M. Sainte-Beuve
+au sujet de <i>Point de
+Lendemain</i>, car un conte n'est
+«<i>vraiment délicat</i>» qu'autant
+que le c&oelig;ur y joue un rôle, et
+dans celui-ci le c&oelig;ur est remplacé
+par l'esprit. Mais n'ergotons
+pas à ce sujet, et remercions
+plutôt M. Sainte-Beuve
+qui est une autorité en matière
+de critique, d'avoir appelé
+l'attention de maint bibliomane
+sur la petite édition de
+Denon aujourd'hui une rareté
+bibliographique.</p>
+
+<p>Le bibliophile Jacob<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> va
+maintenant nous faire connaître
+comment Balzac a été
+amené à commettre <i>une intercalation</i>.</p>
+
+<p>«En 1830<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> un exemplaire
+de ce conte fut communiqué
+à Balzac, par le baron Dubois,
+chirurgien de l'empereur,
+et Balzac enchanté de
+la conquête de cet opuscule,
+qu'on lui donnait comme entièrement
+inconnu, ne se fit
+pas scrupule de l'admettre
+dans le second volume de la
+<i>Physiologie du mariage</i> en y
+faisant quelques retouches
+et sans dire la source de son
+heureux larcin.»</p>
+
+<p>On trouve dans la <i>Physiologie
+du mariage</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> les circonstances
+qui ont amené la publication
+de cet opuscule par
+Denon.</p>
+
+<p>«Un jour, à la fin d'un repas
+donné à quelques intimes
+par le prince Lebrun, les
+convives, échauffés par le
+champagne, en étaient sur
+le chapitre intarissable des
+ruses féminines. La récente
+aventure arrivée à M<sup>me</sup> la
+comtesse R. S. D. J. D. A.<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>
+à propos d'un collier, avait
+été le principe de cette conversation.
+Un artiste aimable,
+un savant aimé de l'empereur,
+soutenait vigoureusement
+l'opinion peu virile,
+suivant laquelle il serait interdit
+à l'homme de résister
+avec succès aux trames ourdies
+par la femme. J'ai heureusement
+éprouvé, disait-il,
+que rien n'est sacré pour
+elles&hellip;&hellip;</p>
+
+<p>«Les dames se récrièrent.&mdash;Mais
+je puis citer un fait.&mdash;C'est
+une exception!&mdash;</p>
+
+<p>«Écoutons l'histoire!&hellip; dit
+une jeune dame.</p>
+
+<p>«Oh, racontez-nous-la! s'écrièrent
+tous les convives.</p>
+
+<p>«Le prudent vieillard jeta
+les yeux autour de lui, et
+après avoir vérifié l'âge des
+dames, il sourit en disant:
+Puisque nous avons tous expérimenté
+la vie, je consens
+à vous narrer l'aventure. Il
+se fit un grand silence, et le
+conteur commença.</p>
+
+<p>«Plus d'une fois les dames,
+privées de leurs éventails,
+rougirent des aveux un peu
+trop sincères faits par l'aimable
+vieillard, dont l'élocution
+prestigieuse obtint
+grâce pour certains détails
+de ses amours éphémères,
+détails que nous avons supprimés
+comme trop érotiques
+pour l'époque actuelle. Cependant,
+il est à croire que
+chaque dame le complimenta
+particulièrement; car quelques
+temps après il leur offrit
+à toutes, ainsi qu'aux convives
+masculins, un exemplaire
+de son récit imprimé
+à vingt-cinq exemplaires par
+Pierre Didot. C'est sur le
+n<sup>o</sup> 24<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> que nous avons pris
+les éléments de cette narration.»</p>
+
+<p>Le bruit courut alors qu'une
+princesse impériale avait fourni
+les principaux traits du tableau,
+et que Denon était un peintre
+indiscret. On n'ignore
+pas que Denon connut beaucoup
+par sa liaison avec Dorat,
+cette femme, aussi gracieuse
+qu'aimable,<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> dont le poëte
+Lebrun a dit:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse">Chloé belle et poëte a deux petits travers</div>
+ <div class="verse">Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.</div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>A la suite de ces bruits,
+plusieurs exemplaires de ce
+conte auraient été détruits.</p>
+
+<p>Dans les premières éditions
+de la <i>Physiologie du mariage</i>,
+Balzac n'indique aucun nom
+d'auteur; ce n'est que dans
+une des dernières de cet ouvrage
+qu'il fit connaître que
+<i>Point de lendemain</i> ne lui appartenait
+qu'en qualité d'éditeur,
+puis mieux renseigné à
+l'égard du conte et du conteur,
+il remplaça le nom de
+Denon par celui de Dorat dans
+l'édition de la <i>Comédie humaine</i>.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="top4em">La plupart des bibliographes
+ne mentionnent que
+la petite édition que le baron
+Vivant-Denon, alors directeur
+général des musées de l'empereur,
+fit imprimer, en 1812,
+chez Pierre Didot sans nom
+d'auteur. Ils ignoraient sans
+doute l'existence de <i>Point de
+lendemain</i> dans les &oelig;uvres de
+Dorat. Cependant M. Brunet,
+dans sa dernière édition du
+<i>Manuel de l'amateur de livres<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,
+tome II, 1<sup>re</sup> partie</i>, indique
+que le conte parut pour la
+première fois dans les &oelig;uvres
+de Dorat. M. Paul Chéron,
+de la bibliothèque impériale,
+dans son <i>Catalogue général de
+la librairie française au XIX<sup>e</sup>
+siècle</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, signale également ce
+conte, et l'attribue à Dorat.
+Il dit qu'il a été tiré à 300
+exemplaires, c'est évidemment
+une erreur, car cette
+petite plaquette n'a été tout
+au plus tirée qu'à 30; elle est
+très-rare aujourd'hui et ne se
+trouve que dans quelques bibliothèques
+d'amateurs.<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></p>
+
+<p>Il nous reste maintenant à
+examiner si Denon n'a pas été
+plagiaire.</p>
+
+<p>Denon écrivait élégamment;
+il contait surtout fort
+bien, et sa conversation spirituelle
+et toujours fertile en
+anecdotes amusait beaucoup
+Louis XV et Madame de
+Pompadour.</p>
+
+<p>Il n'est donc pas probable
+qu'il se soit attribué un conte
+qui avait été imprimé<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> déjà
+en 1780; aussi avons-nous la
+certitude morale que Dorat
+est l'auteur de <i>Point de lendemain</i>,
+car les changements
+apportés à l'édition publiée
+par Denon trente ans plus
+tard sont presque insignifiants
+et ne consistent guère qu'en
+quelques corrections de style.</p>
+
+<p>Si le champ des suppositions
+est ouvert, et il doit l'être
+quand il s'agit de disculper
+un auteur accusé de plagiat,
+on pourrait être porté à croire,
+en voyant tout l'intérêt de
+Denon pour ce petit conte,
+qu'il en a été le héros et que
+Dorat n'a fait que mettre en
+<i>lumière</i> les confidences de
+l'artiste.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> la comtesse Isabella
+Albrizzi, dans ses <i>Ritrati</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>,
+parle avec enthousiasme des
+succès galants de Denon et
+l'on sait qu'amoureux de toutes
+les actrices et afin d'avoir le
+privilége de les voir plus fréquemment,
+il donna <i>aux Français</i>
+une comédie, <i>Le bon Père</i>,
+qui eut un succès médiocre.</p>
+
+<p>On peut donc lui attribuer
+l'aventure, et il serait assez
+piquant que le <i>marquis minautorisé
+tout en minautorisant</i>,
+fut Dorat lui-même avec qui
+Denon était très lié.</p>
+
+<p>Il existe encore un petit
+volume intitulé: <i>La Nuit Merveilleuse
+ou le nec plus ultra
+du plaisir</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, c'est le conte
+<i>Point de lendemain</i> amplifié
+par des détails trop licencieux.
+Ce livre de la fin du siècle
+dernier, imprimé bien certainement
+dans un moment où
+la discorde avait substitué la
+licence à la liberté de la presse,
+n'était pas inconnu à Denon.
+Bien que pour nous il n'en soit
+pas l'auteur, ce volume lui a
+au moins servi quand il a publié
+sa petite édition.</p>
+
+<p>Nous trouvons, en effet,
+pour appuyer notre assertion,
+le passage suivant dans le
+conte de Dorat page 235:</p>
+
+<p>«<i>Il en est des baisers comme
+des confidences, ils s'attirent.
+En effet, etc.</i>» Dans <i>la Nuit
+Merveilleuse</i> il y a: «<i>Il en est
+des baisers comme des confidences,
+ils s'attirent, ils s'accélèrent
+et s'échauffent les uns
+par les autres.</i>»</p>
+
+<p>Cette dernière phrase est
+identique dans l'édition de
+Denon.</p>
+
+<p>Depuis, maint auteur dramatique<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>
+a pillé le sujet du
+conte <i>Point de lendemain</i> qui
+est sans contredit une des plus
+charmantes productions du
+genre galant; on y admire un
+esprit vif, des détails aussi
+ingénieux que gracieux et
+une peinture assez vraie des
+travers aimables qui caractérisaient
+si bien la nation française
+au dix-huitième siècle.
+C'est une fourberie des plus
+séduisantes ourdie par la
+femme pour satisfaire un caprice.
+Quant à sa morale&hellip;,
+Balzac l'a définie; «cette anecdote»,
+dit-il, «a le mérite de
+présenter à la fois de hautes
+instructions aux maris, et
+aux célibataires la peinture
+des m&oelig;urs du siècle dernier.»</p>
+
+<p class="s">* *</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">Notes</h2>
+
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_1"></a>
+<a href="#FNanchor_1">
+<span class="label">[1]</span></a> Molière. <i>L'école des femmes</i>, acte III,
+sc. III.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_2"></a>
+<a href="#FNanchor_2">
+<span class="label">[2]</span></a> Portraits littéraire. <i>Paris, Didier,
+1852, tome 1<sup>er</sup>, p. 451-452.</i></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_3"></a>
+<a href="#FNanchor_3">
+<span class="label">[3]</span></a> Nouvelle de Charles Nodier, publiée
+en 1803.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_4"></a>
+<a href="#FNanchor_4">
+<span class="label">[4]</span></a> Sainte-Beuve. Portraits contemporains.
+<i>Didier, 1846, p. 452, article Balzac.</i></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_5"></a>
+<a href="#FNanchor_5">
+<span class="label">[5]</span></a> Bulletin du Bouquiniste. <i>A. Aubry à
+Paris; 1<sup>re</sup> année, 1857, N<sup>o</sup> 7, p. 153.</i></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_6"></a>
+<a href="#FNanchor_6">
+<span class="label">[6]</span></a> En 1828 ou 1829, car c'est dans le
+courant de cette dernière année, que
+parut alors sans nom d'auteur <i>la Physiologie
+du mariage</i> (catalogue A. Dutacq.
+<i>Paris, Téchener, 1857</i>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_7"></a>
+<a href="#FNanchor_7">
+<span class="label">[7]</span></a> 2<sup>e</sup> édition. <i>Paris, Olivier, 1834,
+tome 2<sup>e</sup>, p. 170</i> et suivantes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_8"></a>
+<a href="#FNanchor_8">
+<span class="label">[8]</span></a> Regnault de Saint-Jean-d'Angely.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_9"></a>
+<a href="#FNanchor_9">
+<span class="label">[9]</span></a> Les exemplaires ne sont pas numérotés.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_10"></a>
+<a href="#FNanchor_10">
+<span class="label">[10]</span></a> M<sup>me</sup> Moulard, auteur de plusieurs
+ouvrages en prose et en vers, aujourd'hui
+oubliés, qui épousa M. le comte de Beauharnais,
+l'oncle d'Alexandre de Beauharnais,
+premier mari de l'impératrice
+Joséphine.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_11"></a>
+<a href="#FNanchor_11">
+<span class="label">[11]</span></a> <i>Point de Lendemain</i>, 1812; in-18,
+52 p., papier vélin. Opuscule tiré à petit
+nombre, n'a point été mis dans le commerce;
+il y a un exemplaire sur peau
+vélin: vendu 25 fr. 60 c. <i>Chateaugiron</i>,
+vendu 20 fr. br., en mars 1824.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_12"></a>
+<a href="#FNanchor_12">
+<span class="label">[12]</span></a> Répertoire très-utile, édité par M.
+Janet, mais qui malheureusement est loin
+d'être achevé; prime de l'ancien <i>Courrier
+de la librairie</i>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_13"></a>
+<a href="#FNanchor_13">
+<span class="label">[13]</span></a> L'édition de 1812 de ce conte ne se
+trouverait même plus à la bibliothèque impériale.
+Elle figurait cependant dans
+les catalogues des bibliothèques de MM.
+de Pixerécourt, baron de Montaran, A.
+Renouard, catalogue T&hellip;. (Tripier) 1854.
+Catalogue à prix marqués de M. Potier
+1861, et dans celui de M. de Cigongne.</p>
+
+<p>Voir aussi la <i>Bibliographie des principaux
+ouvrages relatifs à l'amour, aux
+femmes, au mariage</i>, par M. le C. D'I***.
+Paris, Gay, 1861; p. 81, et la <i>Trésor des
+livres rares et curieux</i>, par Gr&oelig;sse; 2<sup>e</sup> vol.,
+ouvrage actuellement en cours de publication
+à Leipzig.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_14"></a>
+<a href="#FNanchor_14">
+<span class="label">[14]</span></a> <i>Coup d'&oelig;il sur la littérature ou collection
+d'ouvrages tant en prose qu'en vers
+par M. Dorat pour faire suivre à ses &oelig;uvres</i>.
+<i>Amsterdam</i>, 1780, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. On lit à la
+page 87 du 2<sup>e</sup> vol. du recueil: «Il ne se
+trouve que dans mes mélanges littéraires
+et je l'ai transporté dans cette édition
+pour ceux qui désirent se le procurer
+dans un ouvrage moins volumineux.»
+On le trouve également dans un volume
+de Dorat intitulé: <i>Lettres d'une Chanoinesse</i>.
+<i>Paris, Delalain, 1780</i>; p. 46, avec
+cette note: Cette pièce est tirée du <i>Coup d'&oelig;il,
+etc.</i></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_15"></a>
+<a href="#FNanchor_15">
+<span class="label">[15]</span></a> Ritrati. <i>Brescia</i>, 1807, in-18.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_16"></a>
+<a href="#FNanchor_16">
+<span class="label">[16]</span></a> In-18 (s. l. n. d.) <i>Nulle part et partout.</i>
+132 p. avec figures licencieuses ne se rapportant
+même pas au texte.</p>
+
+<p>Une suite inédite du conte <i>Point de
+Lendemain</i> aurait paru également à la
+Vente des Autographes de M. de Pixérécourt
+sous le n<sup>o</sup> 198.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_17"></a>
+<a href="#FNanchor_17">
+<span class="label">[17]</span></a> <i>Madame du Chatelet ou Point de Lendemain</i>,
+comédie en 1 acte, mêlée de chant,
+par MM. Ancelot et Gustave. <i>Paris</i>,
+1832.</p>
+
+<p><i>Le Plastron</i>, comédie en 2 actes, mêlée
+de chant, par MM. Xavier, Duvert et
+Lauzanne. <i>Paris</i>, 1839.</p>
+
+<p><i>Le Chandelier</i>, comédie d'Alf. de Musset.
+Cette comédie diffère un peu du conte
+par la conclusion; le <i>Chandelier</i> a un
+lendemain.</p>
+</div>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">POINT DE LENDEMAIN,<br />
+<span class="small">CONTE.</span></h2>
+
+
+<p>J'aimais éperdument la Comtesse
+de ***; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu;
+elle me trompa; je me fâchai; elle
+me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai;
+j'avais vingt ans, elle me pardonna; et
+comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu,
+toujours trompé, mais plus quitté,
+je me croyais l'amant le mieux aimé,
+partant le plus heureux des hommes. Elle
+était amie de madame de T&hellip;, qui
+semblait avoir quelques projets sur ma
+personne, mais sans que sa dignité fût
+compromise. Comme on le verra, madame
+de T&hellip; avait des principes de décence
+auxquels elle était scrupuleusement attachée.</p>
+
+<p>Un jour que j'allais attendre la Comtesse
+dans sa loge, je m'entends appeler
+de la loge voisine. N'était-ce pas encore
+la décente madame de T&hellip;? «Quoi!
+déjà! me dit-on. Quel dés&oelig;uvrement!
+Venez donc près de moi.&mdash;J'étais loin
+de m'attendre à tout ce que cette rencontre
+allait avoir de romanesque et
+d'extraordinaire. On va vîte avec l'imagination
+des femmes; et dans ce moment
+celle de madame de T&hellip; fut singulièrement
+inspirée. Il faut, me dit-elle, que
+je vous sauve le ridicule d'une pareille
+solitude; puisque vous voilà, il faut&hellip;
+l'idée est excellente. Il semble qu'une
+main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous
+par hasard des projets pour ce soir?
+Ils seraient vains, je vous en avertis;
+point de questions, point de résistance&hellip;
+appelez mes gens. Vous êtes charmant.&mdash;Je
+me prosterne&hellip; on me presse de
+descendre, j'obéis.&mdash;Allez chez Monsieur,
+dit-on à un domestique; avertissez
+qu'il ne rentrera pas ce soir&hellip; Puis
+on lui parle à l'oreille, et on le congédie.
+Je veux hasarder quelques mots, l'opéra
+commence, on me fait taire: on écoute,
+ou l'on fait semblant d'écouter. A peine
+le premier acte est-il fini, que le même
+domestique rapporte un billet à madame
+de T&hellip;, en lui disant que tout est prêt.
+Elle sourit, me demande la main, descend,
+me fait entrer dans sa voiture, et
+je suis déjà hors de la ville avant d'avoir
+pu m'informer de ce qu'on voulait faire
+de moi.</p>
+
+<p>Chaque fois que je hasardais une
+question, on répondait par un éclat de
+rire. Si je n'avais bien su qu'elle était
+femme à grandes passions, et que dans
+l'instant même elle avait une inclination,
+inclination dont elle ne pouvait
+ignorer que je fusse instruit, j'aurais été
+tenté de me croire en bonne fortune.
+Elle connaissait également la situation
+de mon c&oelig;ur, car la comtesse de ***
+était, comme je l'ai déjà dit, l'amie intime
+de madame de T&hellip; Je me défendis
+donc toute idée présomptueuse, et j'attendis
+les événements. Nous relayâmes,
+et repartîmes comme l'éclair. Cela commençait
+à me paraître plus sérieux. Je
+demandai avec plus d'instance jusqu'où
+me mènerait cette plaisanterie.&mdash;Elle
+vous mènera dans un très beau séjour;
+mais devinez où: oh! je vous le donne
+en mille&hellip; chez mon mari. Le connaissez-vous?&mdash;Pas
+du tout.&mdash;Je crois
+que vous en serez content: on nous
+réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie,
+et il y en a un que nous nous
+écrivons. Il est, je pense, assez galant à
+moi d'aller le trouver.&mdash;Oui: mais, s'il
+vous plaît, que ferai-je là, moi? à quoi
+puis-je y être bon?&mdash;Ce sont mes affaires.
+J'ai craint l'ennui d'un tête-à-tête; vous
+êtes aimable, et je suis bien aise de vous
+avoir.&mdash;Prendre le jour d'un raccommodement
+pour me présenter, cela me paraît
+bizarre. Vous me feriez croire que je
+suis sans conséquence. Ajoutez à cela
+l'air d'embarras qu'on apporte à une
+première entrevue. En vérité, je ne vois
+rien de plaisant pour tous les trois dans
+la démarche que vous allez faire.&mdash;Ah!
+point de morale, je vous en conjure;
+vous manquez l'objet de votre emploi.
+Il faut m'amuser, me distraire, et non
+me prêcher.&mdash;</p>
+
+<p>Je la vis si décidée, que je pris le parti
+de l'être autant qu'elle. Je me mis à rire
+de mon personnage, et nous devînmes
+très-gais.</p>
+
+<p>Nous avions changé une seconde fois
+de chevaux. Le flambeau mystérieux de
+la nuit éclairait un ciel pur et répandait
+un demi-jour très-voluptueux. Nous approchions
+du lieu où allait finir le tête-à-tête.
+On me faisait, par intervalles, admirer
+la beauté du paysage, le calme de
+la nuit, le silence touchant de la nature.
+Pour admirer ensemble, comme de raison,
+nous nous penchions à la même
+portière; le mouvement de la voiture
+faisait que le visage de madame de T&hellip;
+et le mien s'entretouchaient. Dans un
+choc imprévu, elle me serra la main; et
+moi, par le plus grand hasard du monde,
+je la retins entre mes bras. Dans cette
+attitude, je ne sais ce que nous cherchions
+à voir. Ce qu'il y a de sûr, c'est
+que les objets se brouillaient à mes yeux,
+lorsqu'on se débarrassa de moi brusquement,
+et qu'on se rejeta au fond du
+carrosse. Votre projet, dit-on après une
+rêverie assez profonde, est-il de me convaincre
+de l'imprudence de ma démarche?&mdash;Je
+fus embarrassé de la question. Des
+projets&hellip; avec vous&hellip; quelle duperie!
+vous les verriez venir de trop loin: mais
+un hasard, une surprise&hellip; cela se pardonne.&mdash;Vous
+avez compté là-dessus, à ce qu'il me semble.&mdash;</p>
+
+<p>Nous en étions là sans presque nous
+apercevoir que nous entrions dans
+l'avant-cour du château. Tout était
+éclairé, tout annonçait la joie, excepté
+la figure du maître, qui était rétive à
+l'exprimer. Un air languissant ne montrait
+en lui le besoin d'une réconciliation,
+que pour des raisons de famille.
+La bienséance amène cependant M. de T&hellip;
+jusqu'à la portière. On me présente,
+il offre la main, et je suis, en rêvant à
+mon personnage passé, présent, et à
+venir. Je parcours des salons décorés
+avec autant de goût que de magnificence,
+car le maître de la maison raffinait sur
+toutes les recherches de luxe. Il s'étudiait
+à ranimer les ressources d'un physique
+éteint, par des images de volupté.
+Ne sachant que dire, je me sauvai par
+l'admiration. La déesse s'empresse de
+faire les honneurs du temple, et d'en
+recevoir les compliments.&mdash;Vous ne
+voyez rien; il faut que je vous mène à
+l'appartement de monsieur.&mdash;Madame,
+il y a cinq ans que je l'ai fait démolir.&mdash;Ah!
+ah!» dit-elle.&mdash;A souper, ne voilà-t-il
+pas qu'elle s'avise d'offrir à Monsieur
+du veau de rivière, et que Monsieur lui
+répond: Madame, il y a trois ans que je
+suis au lait.&mdash;Ah! ah!» dit-elle encore.&mdash;Qu'on
+se peigne une conversation
+entre trois êtres si étonnés de se trouver
+ensemble!</p>
+
+<p>Le souper finit. J'imaginais que nous nous
+coucherions de bonne heure; mais
+je n'imaginais bien que pour le mari.
+En entrant dans le salon: Je vous sais
+gré, Madame, dit-il, de la précaution
+que vous avez eue d'amener Monsieur.
+Vous avez jugé que j'étais de méchante
+ressource pour la veillée, et vous avez
+bien jugé, car je me retire. Puis, se
+tournant de mon côté, il ajouta d'un air
+ironique: Monsieur voudra bien me pardonner,
+et se charger de mes excuses
+auprès de Madame. Il nous quitta.</p>
+
+<p>Nous nous regardâmes, et, pour nous
+distraire de toutes réflexions, madame
+de T&hellip; me proposa de faire un tour sur
+la terrasse, en attendant que les gens
+eussent soupé. La nuit était superbe;
+elle laissait entrevoir les objets, et semblait
+ne les voiler que pour donner plus
+d'essor à l'imagination. Le château ainsi
+que les jardins, appuyés contre une
+montagne, descendaient en terrasse
+jusque sur les rives de la Seine; et ses
+sinuosités multipliées formaient de petites
+îles agrestes et pittoresques, qui
+variaient les tableaux et augmentaient
+le charme de ce beau lieu.</p>
+
+<p>Ce fut sur la plus longue de ces terrasses
+que nous nous promenâmes d'abord:
+elle était couverte d'arbres épais.
+On s'était remis de l'espèce de persiflage
+qu'on venait d'essuyer; et tout en
+se promenant, on me fit quelques confidences.
+Les confidences s'attirent, j'en
+faisais à mon tour, elles devenaient
+toujours plus intimes et plus intéressantes.
+Il y avait long-temps que nous
+marchions. Elle m'avait d'abord donné
+son bras, ensuite ce bras s'était entrelacé,
+je ne sais comment, tandis que le
+mien la soulevait et l'empêchait presque
+de poser à terre. L'attitude était agréable,
+mais fatigante à la longue, et nous avions
+encore bien des choses à nous dire. Un
+banc de gazon se présente; on s'y assied
+sans changer d'attitude. Ce fut dans cette
+position que nous commençâmes à faire
+l'éloge de la confiance, de son charme,
+de ses douceurs. Eh! me dit-elle, qui
+peut en jouir mieux que nous, avec
+moins d'effroi? Je sais trop combien
+vous tenez au lien que je vous connais,
+pour avoir rien à redouter auprès de
+vous.&mdash;Peut-être voulait-elle être contrariée,
+je n'en fis rien. Nous nous persuadâmes
+donc mutuellement qu'il était
+impossible que nous puissions jamais nous
+être autre chose que ce que nous nous
+étions alors. J'appréhendais cependant,
+lui dis-je, que la surprise de tantôt n'eût
+effrayé votre esprit.&mdash;Je ne m'alarme
+pas si aisément.&mdash;Je crains cependant
+qu'elle ne vous ait laissé quelques nuages.&mdash;Que
+faut-il pour vous rassurer?&mdash;Vous
+ne devinez pas?&mdash;Je souhaite
+d'être éclaircie.&mdash;J'ai besoin d'être sûr
+que vous me pardonnez.&mdash;Et pour cela
+il faudrait&hellip;?&mdash;Que vous m'accordassiez
+ici ce baiser que le hasard&hellip;&mdash;Je le
+veux bien: vous seriez trop fier si je le
+refusais. Votre amour-propre vous ferait
+croire que je vous crains.&mdash;On voulut
+prévenir les illusions, et j'eus le baiser.</p>
+
+<p>Il en est des baisers comme des confidences:
+ils s'attirent, ils s'accélèrent,
+ils s'échauffent les uns par les autres.
+En effet, le premier ne fut pas plus tôt
+donné qu'un second le suivit; puis, un
+autre: ils se pressaient, ils entrecoupaient
+la conversation, ils la remplaçaient;
+à peine enfin laissaient-ils aux
+soupirs la liberté de s'échapper. Le silence
+survint; on l'entendit (car on entend
+quelquefois le silence): il effraya.
+Nous nous levâmes sans mot dire, et
+recommençâmes à marcher. Il faut rentrer,
+dit-elle, l'air du soir ne nous vaut
+rien. Je le crois moins dangereux pour
+vous, lui répondis-je.&mdash;Oui, je suis
+moins susceptible qu'une autre; mais
+n'importe, rentrons.&mdash;C'est par égard
+pour moi, sans doute&hellip; vous voulez
+me défendre contre le danger des impressions
+d'une telle promenade&hellip; et des
+suites qu'elle pourrait avoir pour moi
+seul.&mdash;C'est donner de la délicatesse à
+mes motifs. Je le veux bien comme
+cela&hellip; mais rentrons, je l'exige: (propos
+gauches qu'il faut passer à deux êtres
+qui s'efforcent de prononcer, tant bien
+que mal, tout autre chose que ce qu'ils
+ont à dire). Elle me força de reprendre
+le chemin du château.</p>
+
+<p>Je ne sais, je ne savais du moins si ce
+parti était une violence qu'elle se faisait,
+si c'était une résolution bien décidée, ou
+si elle partageait le chagrin que j'avais
+de voir terminer ainsi une scène si bien
+commencée; mais, par un mutuel instinct,
+nos pas se ralentissaient, et nous
+cheminions tristement, mécontents l'un
+de l'autre et de nous-mêmes. Nous ne
+savions ni à qui, ni à quoi nous en
+prendre. Nous n'étions ni l'un ni l'autre
+en droit de rien exiger, de rien demander:
+nous n'avions pas seulement la ressource
+d'un reproche. Qu'une querelle
+nous aurait soulagés! mais où la prendre?
+Cependant nous approchions, occupés
+en silence de nous soustraire au devoir
+que nous nous étions imposé si maladroitement.</p>
+
+<p>Nous touchions à la porte lorsqu'enfin madame
+de T&hellip; parla.&mdash;Je suis peu
+contente de vous&hellip; après la confiance
+que je vous ai montrée, il est mal&hellip; si
+mal de ne m'en accorder aucune! Voyez
+si depuis que nous sommes ensemble,
+vous m'avez dit un mot de la Comtesse.
+Il est pourtant si doux de parler de ce
+qu'on aime! et vous ne pouvez douter
+que je ne vous eusse écouté avec intérêt.
+C'était bien le moins que j'eusse pour
+vous cette complaisance après avoir
+risqué de vous priver d'elle.&mdash;N'ai-je
+pas le même reproche à vous faire, et
+n'auriez-vous point paré à bien des
+choses, si au lieu de me rendre confident
+d'une réconciliation avec un mari, vous
+m'aviez parlé d'un choix plus convenable,
+d'un choix&hellip;&mdash;Je vous arrête&hellip; songez
+qu'un soupçon seul nous blesse. Pour
+peu que vous connaissiez les femmes,
+vous savez qu'il faut les attendre sur les
+confidences&hellip; Revenons à vous: où en
+êtes-vous avec mon amie? vous rend-on
+bien heureux? Ah! je crains le contraire:
+cela m'afflige, car je m'intéresse si tendrement
+à vous! Oui, monsieur, je m'y intéresse&hellip;
+plus que vous ne pensez peut-être.&mdash;Eh!
+pourquoi donc, madame,
+vouloir croire avec le public ce qu'il
+s'amuse à grossir, à circonstancier?&mdash;Épargnez-vous
+la feinte; je sais sur votre
+compte tout ce que l'on peut savoir. La
+Comtesse est moins mystérieuse que vous.
+Les femmes de son espèce sont prodigues
+des secrets de leurs adorateurs, surtout
+lorsqu'une tournure discrète comme la
+vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes.
+Je suis loin de l'accuser de coquetterie;
+mais une prude n'a pas moins de
+vanité qu'une coquette. Parlez-moi
+franchement: n'êtes-vous pas souvent la
+victime de cet étrange caractère? Parlez,
+parlez.&mdash;Mais, Madame, vous vouliez
+rentrer&hellip; et l'air&hellip;&mdash;Il a changé.</p>
+
+<p>Elle avait repris mon bras, et nous
+recommencions à marcher sans que je
+m'aperçusse de la route que nous prenions.
+Ce qu'elle venait de me dire de
+l'amant que je lui connaissais, ce qu'elle
+me disait de la maîtresse qu'elle me savait,
+ce voyage, la scène du carrosse, celle
+du banc de gazon, l'heure, tout cela me
+troublait; j'étais tour-à-tour emporté par
+l'amour-propre ou les désirs, et ramené
+par la réflexion. J'étais d'ailleurs trop
+ému pour me rendre compte de ce que
+j'éprouvais. Tandis que j'étais en proie
+à des mouvements si confus, elle avait
+continué de parler, et toujours de la
+Comtesse. Mon silence paraissait confirmer
+tout ce qu'il lui plaisait d'en dire.
+Quelques traits qui lui échappèrent me
+firent pourtant revenir à moi.</p>
+
+<p>Comme elle est fine, disait-elle! qu'elle
+a de grâces! une perfidie dans sa bouche
+prend l'air d'une saillie; une infidélité
+paraît un effort de raison, un sacrifice à
+la décence. Point d'abandon; toujours
+aimable; rarement tendre, et jamais
+vraie; galante par caractère, prude par
+système, vive, prudente, adroite, étourdie,
+sensible, savante, coquette et philosophe:
+c'est un Protée pour les formes,
+c'est une grâce pour les manières: elle
+attire, elle échappe. Combien je lui ai
+vu jouer de rôles! Entre nous, que de
+dupes l'environnent! Comme elle s'est
+moquée du Baron&hellip;! Que de tours elle
+a faits au Marquis! Lorsqu'elle vous prit,
+c'était pour distraire deux rivaux trop
+imprudens, et qui étaient sur le point de
+faire un éclat. Elle les avait trop ménagés,
+ils avaient eu le temps de l'observer;
+ils auraient fini par la convaincre.
+Mais elle vous mit en scène, les occupa
+de vos soins, les amena à des recherches
+nouvelles, vous désespéra, vous plaignit,
+vous consola; et vous fûtes contents tous
+quatre. Ah! qu'une femme adroite a
+d'empire sur vous! et qu'elle est heureuse
+lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et n'y
+met rien du sien!&mdash;Madame de T&hellip;
+accompagna cette dernière phrase d'un
+soupir très significatif. C'était le coup
+de maître.</p>
+
+<p>Je sentis qu'on venait de m'ôter un
+bandeau de dessus les yeux, et ne vis
+point celui qu'on y mettait. Mon amante
+me parut la plus fausse de toutes les
+femmes, et je crus tenir l'être sensible.
+Je soupirai aussi, sans savoir à qui
+s'adressait ce soupir, sans démêler si le
+regret ou l'espoir l'avait fait naître. On
+parut fâchée de m'avoir affligé, et de
+s'être laissée emporter trop loin dans une
+peinture qui pouvait paraître suspecte,
+étant faite par une femme.</p>
+
+<p>Je ne concevais rien à tout ce que j'entendais.
+Nous enfilions la grande route du
+sentiment, et la reprenions de si haut,
+qu'il était impossible d'entrevoir le terme
+du voyage. Au milieu de nos raisonnements
+métaphysiques, on me fit apercevoir,
+au bout d'une terrasse, un pavillon
+qui avait été le témoin des plus doux
+moments. On me détailla sa situation,
+son ameublement. Quel dommage de n'en
+pas avoir la clef! Tout en causant, nous
+approchions. Il se trouva ouvert; il
+ne lui manquait plus que la clarté du
+jour. Mais l'obscurité pouvait aussi lui
+prêter quelques charmes. D'ailleurs, je
+savais combien était charmant l'objet
+qui allait l'embellir.</p>
+
+<p>Nous frémîmes en entrant. C'était un
+sanctuaire, et c'était celui de l'Amour.
+Il s'empara de nous; nos genoux fléchirent;
+nos bras défaillants s'enlacèrent,
+et ne pouvant nous soutenir, nous allâmes
+tomber sur un canapé qui occupait
+une partie du temple. La lune se couchait,
+et le dernier de ses rayons emporta bientôt
+le voile d'une pudeur qui, je crois,
+devenait importune. Tout se confondit
+dans les ténèbres. La main qui voulait
+me repousser sentait battre mon c&oelig;ur.
+On voulait me fuir, on retombait plus
+attendrie. Nos âmes se rencontraient, se
+multipliaient; il en naissait une de chacun
+de nos baisers.</p>
+
+<p>Devenue moins tumultueuse, l'ivresse
+de nos sens ne nous laissait cependant
+point encore l'usage de la voix. Nous
+nous entretenions dans le silence par le
+langage de la pensée. Madame de T&hellip;
+se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête
+dans mon sein, soupirait, et se calmait
+à mes caresses: elle s'affligeait, se consolait,
+et demandait de l'amour pour tout
+ce que l'amour venait de lui ravir.</p>
+
+<p>Cet amour, qui l'effrayait un instant
+avant, la rassurait dans celui-ci. Si, d'un
+côté, on veut donner ce qu'on a laissé
+prendre, on veut, de l'autre, recevoir
+ce qui fut dérobé; et de part et d'autre,
+on se hâte d'obtenir une seconde victoire
+pour s'assurer de sa conquête.</p>
+
+<p>Tout ceci avait été un peu brusqué.
+Nous sentîmes notre faute. Nous reprîmes
+avec plus de détail ce qui nous était
+échappé. Trop ardent, on est moins délicat.
+On court à la jouissance en confondant
+toutes les délices qui la précèdent:
+on arrache un n&oelig;ud, on déchire une gaze:
+partout la volupté marque sa trace, et
+bientôt l'idole ressemble à la victime.</p>
+
+<p>Plus calmes, nous trouvâmes l'air plus
+pur, plus frais. Nous n'avions pas
+entendu que la rivière, dont les flots baignent
+les murs du pavillon, rompait
+le silence de la nuit par un murmure doux
+qui semblait d'accord avec la palpitation
+de nos c&oelig;urs. L'obscurité était trop
+grande pour laisser distinguer aucun
+objet; mais à travers le crêpe transparent
+d'une belle nuit d'été, notre imagination
+faisait d'une île qui était devant notre
+pavillon un lieu enchanté. La rivière
+nous paraissait couverte d'amours qui se
+jouaient dans les flots. Jamais les forêts
+de Gnide n'ont été si peuplées d'amans,
+que nous en peuplions l'autre rive. Il
+n'y avait pour nous dans la nature que
+des couples heureux, et il n'y en avait
+point de plus heureux que nous. Nous
+aurions défié Psyché et l'Amour. J'étais
+aussi jeune que lui; je trouvais madame
+de T&hellip; aussi charmante qu'elle. Plus
+abandonnée, elle me sembla plus ravissante
+encore. Chaque moment me livrait
+une beauté. Le flambeau de l'amour me
+l'éclairait pour les yeux de l'âme, et le
+plus sûr des sens confirmait mon bonheur.
+Quand la crainte est bannie, les caresses
+cherchent les caresses: elles s'appellent
+plus tendrement. On ne veut plus qu'une
+faveur soit ravie. Si l'on diffère, c'est raffinement.
+Le refus est timide, et n'est qu'un
+tendre soin. On désire, on ne voudrait
+pas: c'est l'hommage qui plaît&hellip; Le désir
+flatte&hellip; L'âme en est exaltée&hellip; On adore&hellip;
+On ne cédera point&hellip; On a cédé.</p>
+
+<p>Ah! me dit-elle avec voix céleste,
+sortons de ce dangereux séjour; sans
+cesse les désirs s'y reproduisent, et l'on
+est sans force pour leur résister.&mdash;Elle
+m'entraîne.</p>
+
+<p>Nous nous éloignons à regret; elle
+tournait souvent la tête; une flamme divine
+semblait briller sur le parvis. Tu
+l'as consacré pour moi, me disait-elle.
+Qui saurait jamais y plaire comme toi?
+Comme tu sais aimer! Qu'elle est heureuse!&mdash;Qui
+donc, m'écriai-je avec
+étonnement? Ah! si je dispense le bonheur,
+à quel être dans la nature pouvez-vous
+porter envie? Nous passâmes devant
+le banc de gazon, nous nous y arrêtâmes
+involontairement et avec une émotion
+muette. Quel espace immense, me dit-elle,
+entre ce lieu-ci et le pavillon que
+nous venons de quitter! Mon âme est si
+pleine de mon bonheur, qu'à peine puis-je
+me rappeler d'avoir pu vous résister. Eh
+bien! lui dis-je, verrai-je se dissiper ici
+le charme dont mon imagination s'était
+remplie là-bas? Ce lieu me sera-t-il toujours
+fatal?&mdash;En est-il qui puisse te
+l'être encore quand je suis avec toi?&mdash;Oui,
+sans doute, puisque je suis aussi
+malheureux dans celui-ci que je viens
+d'être heureux dans l'autre. L'amour
+veut des gages multipliés: il croit n'avoir
+rien obtenu tant qu'il lui reste à obtenir.&mdash;Encore&hellip;
+Non, je ne puis permettre&hellip;
+Non, jamais&hellip;&mdash;Et après un long silence:
+Mais tu m'aimes donc bien!</p>
+
+<p>Je prie le lecteur de se souvenir que
+j'ai vingt ans. Cependant la conversation
+changea d'objet: elle devint moins sérieuse.
+On osa même plaisanter sur les
+plaisirs de l'amour, l'analyser, en séparer
+le moral, le réduire au simple, et
+prouver que les faveurs n'étaient que du
+plaisir; qu'il n'y avait d'engagement (philosophiquement
+parlant) que ceux que
+l'on contractait avec le public, en lui
+laissant pénétrer nos secrets, et en commettant
+avec lui quelques indiscrétions.
+Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous
+venons de passer par l'attrait seul de ce
+plaisir, notre guide et notre excuse! Si
+des raisons, je le suppose, nous forçaient
+à nous séparer demain, notre bonheur,
+ignoré de toute la nature, ne nous laisserait,
+par exemple, aucun lien à dénouer&hellip;
+quelques regrets, dont un souvenir
+agréable serait le dédommagement&hellip;
+et puis, au fait, du plaisir, sans
+toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie
+des procédés.</p>
+
+<p>Nous sommes tellement <i>machines</i> (et
+j'en rougis), qu'au lieu de toute la délicatesse
+qui me tourmentait avant la
+scène qui venait de se passer, j'étais au
+moins pour moitié dans la hardiesse de
+ces principes; je les trouvais sublimes,
+et je me sentais déjà une disposition très-prochaine
+à l'amour de la liberté.</p>
+
+<p>La belle nuit, me disait-elle! les beaux
+lieux! Il y a huit ans que je les avais
+quittés; mais ils n'ont rien perdu de leur
+charme; ils viennent de reprendre pour
+moi tous ceux de la nouveauté; nous
+n'oublierons jamais ce cabinet, n'est-il
+pas vrai? Le château en recèle un plus
+charmant encore; mais on ne peut rien
+vous montrer: vous êtes comme un enfant
+qui veut toucher à tout, et qui brise tout
+ce qu'il touche.&mdash;Un mouvement de curiosité,
+qui me surprit moi-même, me
+fit promettre de n'être que ce que l'on
+voudrait. Je protestai que j'étais devenu
+bien raisonnable. On changea de propos.
+Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement
+agréable, si je ne me faisais
+un reproche. Je suis fâchée, vraiment
+fâchée, de ce que je vous ai dit de la
+Comtesse. Ce n'est pas que je veuille me
+plaindre de vous. La nouveauté pique.
+Vous m'avez trouvée aimable, et j'aime
+à croire que vous étiez de bonne foi;
+mais l'empire de l'habitude est si long à
+détruire, que je sens moi-même que je
+n'ai pas ce qu'il faut pour en venir à bout.
+J'ai d'ailleurs épuisé tout ce que le c&oelig;ur
+a de ressources pour enchaîner. Que
+pourriez-vous espérer maintenant près
+de moi? Que pourriez-vous désirer? Et
+que devient-on avec une femme, sans le
+désir et l'espérance! Je vous ai tout prodigué:
+à peine peut-être me pardonnerez-vous
+un jour des plaisirs qui, après le
+moment de l'ivresse, vous abandonnent
+à la sévérité des réflexions. A propos,
+dites-moi donc, comment avez-vous
+trouvé mon mari? Assez maussade, n'est-il
+pas vrai? Le régime n'est point aimable.
+Je ne crois pas qu'il vous ait vu de sang-froid.
+Notre amitié lui deviendrait suspecte.
+Il faudra ne pas prolonger ce
+premier voyage: il prendrait de l'humeur.
+Dès qu'il viendra du monde (et sans doute
+il en viendra)&hellip; D'ailleurs vous avez
+aussi vos ménagements à garder&hellip; Vous
+vous souvenez de l'air de Monsieur, hier
+en nous quittant?&hellip; Elle vit l'impression
+que me faisaient ces dernières paroles,
+et ajouta tout de suite: «Il était plus gai
+lorsqu'il fit arranger avec tant de recherche
+le cabinet dont je vous parlais
+tout à l'heure. C'était avant mon mariage.
+Il tient à mon appartement. Il n'a
+jamais été pour moi qu'un témoignage&hellip;
+des ressources artificielles dont M. de
+T&hellip; avait besoin pour fortifier son sentiment,
+et du peu de ressort que je donnais
+à son âme.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que, par intervalle, elle excitait
+ma curiosité sur ce cabinet. Il tient
+à votre appartement, lui dis-je; quel
+plaisir d'y venger vos attraits offensés!
+de leur y restituer les vols qu'on leur a
+faits! On trouva ceci d'un meilleur ton.
+Ah! lui dis-je, si j'étais choisi pour être
+le héros de cette vengeance, si le goût
+du moment pouvait faire oublier et
+réparer les langueurs de l'habitude&hellip;«&mdash;Si
+vous me promettiez d'être sage,
+dit-elle en m'interrompant.» Il faut l'avouer,
+je ne me sentais pas toute la ferveur,
+toute la dévotion qu'il fallait pour
+visiter ce nouveau temple; mais j'avais
+beaucoup de curiosité: ce n'était plus
+madame de T&hellip; que je désirais, c'était
+le cabinet.</p>
+
+<p>Nous étions rentrés. Les lampes des
+escaliers et des corridors étaient éteintes;
+nous errions dans un dédale. La maîtresse
+même du château en avait oublié les
+issues; enfin nous arrivâmes à la porte
+de son appartement, de cet appartement
+qui renfermait ce réduit si vanté. Qu'allez-vous
+faire de moi, lui dis-je? que voulez-vous
+que je devienne? me renverrez-vous
+seul ainsi dans l'obscurité? m'exposerez-vous
+à faire du bruit, à nous déceler, à
+nous trahir, à vous perdre? Cette raison
+lui parut sans réplique.&mdash;Vous me promettez
+donc&hellip;&mdash;Tout&hellip; tout au monde.
+On reçut mon serment. Nous ouvrîmes
+doucement la porte: nous trouvâmes deux
+femmes endormies, l'une jeune, l'autre
+plus âgée. Cette dernière était celle de
+confiance, ce fut elle qu'on éveilla. On
+lui parla à l'oreille. Bientôt je la vis sortir
+par une porte secrète, artistement fabriquée
+dans un lambris de la boiserie.
+J'offris de remplir l'office de la femme
+qui dormait. On accepta mes services, on
+se débarrassa de tout ornement superflu.
+Un simple ruban retenait tous les cheveux,
+qui s'échappaient en boucles flottantes;
+on y ajouta seulement une rose que
+j'avais cueillie dans le jardin, et que je
+tenais encore par distraction: une robe
+ouverte remplaça tous les autres ajustements.
+Il n'y avait pas un n&oelig;ud à toute
+cette parure; je trouvai madame de T&hellip;
+plus belle que jamais. Un peu de fatigue
+avait appesanti ses paupières, et donnait
+à ses regards une langueur plus intéressante,
+une expression plus douce. Le
+coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume,
+relevait l'émail de ses dents, et
+rendait son sourire plus voluptueux; des
+rougeurs éparses çà et là relevaient la
+blancheur de son teint et en attestaient
+la finesse. Ces traces du plaisir m'en rappelaient
+la jouissance. Enfin, elle me parut
+plus séduisante encore que mon imagination
+ne se l'était peinte dans nos plus
+doux moments. Le lambris s'ouvrit de
+nouveau, et la discrète confidente
+disparut.</p>
+
+<p>Près d'entrer, on m'arrêta: Souvenez-vous,
+me dit-on gravement, que vous
+serez censé n'avoir jamais vu, ni même
+soupçonné l'asile où vous allez être introduit.
+Point d'étourderie; je suis tranquille
+sur le reste.&mdash;La discrétion est
+la première des vertus; on lui doit bien
+des instans de bonheur.</p>
+
+<p>Tout cela avait l'air d'une initiation.
+On me fit traverser un petit corridor
+obscur, en me conduisant par la main.
+Mon c&oelig;ur palpitait comme celui d'un
+prosélyte que l'on éprouve avant
+la célébration des grands mystères&hellip;
+Mais votre Comtesse, me dit-elle en s'arrêtant&hellip;
+J'allais répliquer; les portes
+s'ouvrirent: l'admiration intercepta ma
+réponse. Je fus étonné, ravi; je ne sais
+plus ce que je devins, et je commençai
+de bonne foi à croire à l'enchantement.
+La porte se referma, et je ne distinguai
+plus par où j'étais entré. Je ne vis plus
+qu'un bosquet aérien qui, sans issue,
+semblait ne tenir et ne porter sur rien;
+enfin je me trouvai dans une vaste cage
+de glaces, sur lesquelles les objets étaient
+si artistement peints que, répétés, ils
+produisaient l'illusion de tout ce qu'ils
+représentaient. On ne voyait intérieurement
+aucune lumière; une lueur douce
+et céleste pénétrait, selon le besoin que
+chaque objet avait d'être plus ou moins
+aperçu; des cassolettes exhalaient de
+délicieux parfums; des chiffres et des
+trophées dérobaient aux yeux la flamme
+des lampes qui éclairaient d'une manière
+magique ce lieu de délices. Le côté par
+où nous entrâmes représentait des portiques
+en treillage ornés de fleurs, et des
+berceaux dans chaque enfoncement; d'un
+autre côté, on voyait la statue de l'Amour
+distribuant des couronnes; devant cette
+statue était un autel, sur lequel brillait
+une flamme; au bas de cet autel étaient
+une coupe, des couronnes et des guirlandes;
+un temple d'une architecture
+légère achevait d'orner ce côté: vis-à-vis
+était une grotte sombre; le dieu du mystère
+veillait à l'entrée; le parquet,
+couvert d'un tapis <i>pluché</i>, imitait le gazon.
+Au plafond, des génies suspendaient des
+guirlandes; et du côté qui répondait aux
+portiques était un dais sous lequel s'accumulait
+une quantité de carreaux avec
+un baldaquin soutenu par des amours.</p>
+
+<p>Ce fut là que la reine de ce lieu alla
+se jeter nonchalamment. Je tombai à ses
+pieds; elle se pencha vers moi, elle me
+tendit les bras, et dans l'instant, grâce à
+ce groupe répété dans tous ses aspects,
+je vis cette île toute peuplée d'amans
+heureux.</p>
+
+<p>Les désirs se reproduisent par leurs
+images. Laisserez-vous, lui dis-je, ma
+tête sans couronne? si près du trône,
+pourrai-je éprouver des rigueurs? pourriez-vous
+y prononcer un refus? Et vos
+serments, me répondit-elle en se levant.&mdash;J'étais
+un mortel quand je les fis, vous
+m'avez fait un dieu: vous adorer, voilà
+mon seul serment. Venez, me dit-elle,
+l'ombre du mystère doit cacher ma faiblesse,
+venez&hellip; En même temps elle
+s'approcha de la grotte. A peine en avions-nous
+franchi l'entrée, que je ne sais quel
+ressort, adroitement ménagé, nous entraîna.
+Portés par le même mouvement,
+nous tombâmes, mollement renversés sur
+un monceau de coussins. L'obscurité
+régnait avec le silence dans ce nouveau
+sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu
+de langage. Plus tendres, plus multipliés,
+plus ardens, ils étaient les interprètes
+de nos sensations, ils en marquaient les
+degrés, et le dernier de tous, quelque
+temps suspendu, nous avertit que nous
+devions rendre grâce à l'amour. Elle prit
+une couronne qu'elle posa sur ma tête,
+et soulevant à peine ses beaux yeux humides
+de volupté, elle me dit: Eh bien!
+aimeriez-vous jamais la Comtesse autant
+que moi? J'allais répondre lorsque la
+confidente, en entrant précipitamment,
+me dit: Sortez bien vîte, il fait grand
+jour, on entend déjà du bruit dans le
+château.</p>
+
+<p>Tout s'évanouit avec la même rapidité
+que le réveil détruit un songe, et je me
+trouvai dans le corridor avant d'avoir
+pu reprendre mes sens. Je voulais regagner
+mon appartement; mais où l'aller
+chercher? Toute information me dénonçait,
+toute méprise était une indiscrétion.
+Le parti le plus prudent me parut de descendre
+dans le jardin, où je résolus de
+rester jusqu'à ce que je pusse rentrer
+avec vraisemblance d'une promenade du
+matin.</p>
+
+<p>La fraîcheur et l'air pur de ce moment
+calmèrent par degrés mon imagination
+et en chassèrent le merveilleux. Au lieu
+d'une nature enchantée, je ne vis qu'une
+nature naïve. Je sentais la vérité rentrer
+dans mon âme, mes pensées naître sans
+trouble et se suivre avec ordre; je respirais
+enfin. Je n'eus rien de plus pressé
+alors que de me demander si j'étais
+l'amant de celle que je venais de quitter,
+et je fus bien surpris de ne savoir que
+me répondre. Qui m'eût dit hier à l'Opéra
+que je pourrais me faire une telle question?
+moi qui croyais savoir qu'elle aimait
+éperdument, et depuis deux ans, le
+marquis de&hellip;, moi qui me croyais tellement
+épris de la Comtesse, qu'il devait
+m'être impossible de lui devenir infidèle!
+Quoi! hier! madame de T&hellip; Est-il bien
+vrai? aurait-elle rompu avec le Marquis?
+m'a-t-elle pris pour lui succéder, ou
+seulement pour le punir? Quelle aventure!
+quelle nuit! Je ne savais si je ne
+rêvais pas encore; je doutais, puis j'étais
+persuadé, convaincu, et puis je ne croyais
+plus rien. Tandis que je flottais dans ces
+incertitudes, j'entendis du bruit près de
+moi: je levai les yeux, me les frottai, je
+ne pouvais croire&hellip; c'était&hellip; qui&hellip;
+le Marquis.&mdash;Tu ne m'attendais pas si
+matin, n'est-il pas vrai? Eh bien! comment
+cela s'est-il passé?&mdash;Tu savais
+donc que j'étais ici, lui demandai-je?&mdash;Oui,
+vraiment: on me le fit dire hier au
+moment de votre départ. As-tu bien joué
+ton personnage? le mari a-t-il trouvé ton
+arrivée bien ridicule? quand te renvoie-t-on?
+J'ai pourvu à tout; je t'amène une
+bonne chaise qui sera à tes ordres: c'est
+à charge d'autant. Il fallait un écuyer à
+madame de T&hellip;, tu lui en as servi, tu l'as
+amusée sur la route; c'est tout ce qu'elle
+voulait, et ma reconnaissance&hellip;&mdash;Oh!
+non, non, je sers avec générosité; et
+dans cette occasion, madame de T&hellip;
+pourrait te dire que j'y ai mis un zèle
+au-dessus des pouvoirs de la reconnaissance.</p>
+
+<p>Il venait de débrouiller le mystère de
+la veille, et de me donner la clef du reste.
+Je sentis dans l'instant mon nouveau rôle.
+Chaque mot était en situation. Pourquoi
+venir sitôt, dis-je? Il me semble qu'il eût
+été plus prudent&hellip;&mdash;Tout est prévu;
+c'est le hasard qui semble me conduire
+ici: je suis censé revenir d'une campagne
+voisine. Madame de T&hellip; ne t'a donc pas
+mis au fait? Je lui veux du mal de ce
+défaut de confiance, après ce que tu
+faisais pour nous.&mdash;Elle avait sans doute
+ses raisons; et peut-être si elle eût parlé
+n'aurais-je pas si bien joué mon personnage.&mdash;Cela,
+mon cher, a donc été bien
+plaisant? Conte-moi les détails&hellip; conte
+donc.&mdash;Ah!&hellip; Un moment. Je ne savais
+pas que tout ceci était une comédie; et,
+bien que je sois pour quelque chose dans
+la pièce&hellip;&mdash;Tu n'avais pas le beau rôle.&mdash;Va,
+va, rassure-toi, il n'y a point de
+mauvais rôle pour de bons acteurs.&mdash;J'entends;
+tu t'en es bien tiré.&mdash;Merveilleusement.&mdash;Et
+madame de T&hellip;&mdash;Sublime.
+Elle a tous les genres.&mdash;Conçois-tu
+qu'on ait pu fixer cette femme-là?
+Cela m'a donné de la peine; mais j'ai
+amené son caractère au point que c'est
+peut-être la femme de Paris sur la fidélité
+de laquelle il y a le plus à compter.&mdash;Fort
+bien!&mdash;C'est mon talent, à moi:
+toute son inconstance n'était que frivolité,
+dérèglement d'imagination: il fallait
+s'emparer de cette âme-là.&mdash;C'est le bon
+parti.&mdash;N'est-il pas vrai? Tu n'as pas
+d'idée de son attachement pour moi. Au
+fait, elle est charmante; tu en conviendras.
+Entre nous, je ne lui connais qu'un
+défaut; c'est que la nature, en lui donnant
+tout, lui a refusé cette flamme divine
+qui met le comble à tous ses bienfaits.
+Elle fait tout naître, tout sentir,
+et elle n'éprouve rien: c'est un marbre.&mdash;Il
+faut t'en croire, car moi, je ne puis&hellip;
+Mais sais-tu que tu connais cette femme-là
+comme si tu étais son mari: vraiment,
+c'est à s'y tromper; et si je n'eusse pas
+soupé hier avec le véritable&hellip;&mdash;A propos;
+a-t-il été bien bon?&mdash;Jamais on n'a été
+plus mari que cela.&mdash;Oh! la bonne aventure!
+Mais tu n'en ris pas assez, à mon
+gré. Tu ne sens donc pas tout le comique
+de ton rôle? Conviens que le théâtre du
+monde offre des choses bien étranges;
+qu'il s'y passe des scènes bien divertissantes.
+Rentrons; j'ai de l'impatience
+d'en rire avec madame de T&hellip; Il doit
+faire jour chez elle. J'ai dit que j'arriverais
+de bonne heure. Décemment il
+faudrait commencer par le mari. Viens
+chez toi, je veux remettre un peu de
+poudre. On t'a donc bien pris pour un
+amant?&mdash;Tu jugeras de mes succès par
+la réception qu'on va me faire. Il est
+neuf heures: allons de ce pas chez Monsieur.
+Je voulais éviter mon appartement,
+et pour cause. Chemin faisant, le hasard
+m'y amena: la porte, restée ouverte,
+nous laissa voir mon valet-de-chambre
+qui dormait dans un fauteuil; une bougie
+expirait près de lui. En s'éveillant au
+bruit, il présenta étourdiment ma robe-de-chambre
+au Marquis, en lui faisant
+quelques reproches sur l'heure à laquelle
+il rentrait. J'étais sur les épines; mais le
+Marquis était si disposé à s'abuser, qu'il
+ne vit rien en lui qu'un rêveur qui lui
+apprêtait à rire. Je donnais mes ordres
+pour mon départ à mon homme, qui ne
+savait ce que tout cela voulait dire, et
+nous passâmes chez Monsieur. On s'imagine
+bien qui fut accueilli: ce ne fut pas
+moi; c'était dans l'ordre. On fit à mon
+ami les plus grandes instances pour s'arrêter.
+On voulut le conduire chez Madame,
+dans l'espérance qu'elle le déterminerait.
+Quant à moi, on n'osait, disait-on,
+me faire la même proposition, car
+on me trouvait trop abattu pour douter
+que l'air du pays ne me fût pas vraiment
+funeste. En conséquence, on me conseilla
+de regagner la ville. Le Marquis
+m'offrit sa chaise; je l'acceptai. Tout
+allait à merveille, et nous étions tous
+contens. Je voulais cependant voir encore
+madame de T&hellip;: c'était une jouissance
+que je ne pouvais me refuser. Mon
+impatience était partagée par mon ami,
+qui ne concevait rien à ce sommeil, et
+qui était bien loin d'en pénétrer la cause.
+Il me dit en sortant de chez M. de T&hellip;:
+Cela n'est-il pas admirable! Quand on
+lui aurait communiqué ses répliques,
+aurait-il pu mieux dire? Au vrai, c'est
+un fort galant homme; et, tout bien considéré,
+je suis très aise de ce raccommodement.
+Cela fera une bonne maison:
+et tu conviendras que, pour en faire les
+honneurs, il ne pouvait mieux choisir
+que sa femme. Personne n'était plus que
+moi pénétré de cette vérité.&mdash;Quelque
+plaisant que soit cela, mon cher, <i>motus</i>;
+le mystère devient plus essentiel que
+jamais. Je saurai faire entendre à madame
+de T&hellip; que son secret ne saurait
+être en de meilleures mains.&mdash;Crois,
+mon ami, qu'elle compte sur moi; et tu
+le vois, son sommeil n'en est point troublé.&mdash;Oh!
+il faut convenir que tu n'as pas
+ton second pour endormir une femme.&mdash;Et
+un mari, mon cher, un amant même
+au besoin. On avertit enfin qu'on pouvait
+entrer chez madame de T&hellip;: nous nous
+y rendîmes.</p>
+
+<p>Je vous annonce, madame, dit en entrant
+notre causeur, vos deux meilleurs
+amis.&mdash;Je tremblais, me dit madame de
+T&hellip;, que vous ne fussiez parti avant
+mon réveil, et je vous sais gré d'avoir
+senti le chagrin que cela m'aurait donné.
+Elle nous examinait l'un et l'autre; mais
+elle fut bientôt rassurée par la sécurité
+du Marquis, qui continua de me plaisanter.
+Elle en rit avec moi autant qu'il
+le fallait pour me consoler, et sans se
+dégrader à mes yeux. Elle adressa à
+l'autre des propos tendres, à moi d'honnêtes
+et <i>décens</i>; badina, et ne plaisanta
+point. Madame, dit le Marquis, il a fini
+son rôle aussi bien qu'il l'avait commencé.
+Elle répondit gravement: J'étais
+sûre du succès de tous ceux que l'on
+confierait à Monsieur. Il lui raconta ce
+qui venait de se passer chez son mari.
+Elle me regarda, m'approuva, et ne rit
+point. Pour moi, dit le Marquis, qui avait
+juré de ne plus finir, je suis enchanté de
+tout ceci: c'est un ami que nous nous
+sommes fait, Madame. Je te le répète
+encore, notre reconnaissance&hellip;&mdash;Eh!
+monsieur, dit madame de T&hellip;, brisons
+là-dessus, et croyez que je sens tout ce
+que je dois à Monsieur.</p>
+
+<p>On annonça M. de T&hellip;, et nous nous
+trouvâmes tous en situation. M. de T&hellip;
+m'avait persiflé et me renvoyait, mon
+ami le dupait et se moquait de moi; je
+le lui rendais, tout en admirant madame
+de T&hellip;, qui nous jouait tous, sans rien
+perdre de la dignité de son caractère.</p>
+
+<p>Après avoir joui quelques instans de
+cette scène, je sentis que celui de mon
+départ était arrivé. Je me retirais, madame
+de T&hellip; me suivit, feignant de
+vouloir me donner une commission.&mdash;Adieu,
+monsieur; je vous dois bien des
+plaisirs, mais je vous ai payé d'un beau
+rêve. Dans ce moment, votre amour vous
+rappelle; celle qui en est l'objet en est
+digne. Si je lui ai dérobé quelques transports,
+je vous rends à elle, plus tendre,
+plus délicat et plus sensible.</p>
+
+<p>Adieu, encore une fois. Vous êtes
+charmant&hellip; Ne me brouillez pas avec
+la Comtesse. Elle me serra la main, et
+me quitta.</p>
+
+<p>Je montai dans la voiture qui m'attendait.
+Je cherchai bien la morale de
+toute cette aventure, et&hellip; je n'en
+trouvai point.</p>
+
+
+<p class="c"><span class="small">FIN.</span></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POINT DE LENDEMAIN ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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