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diff --git a/26762-h/26762-h.htm b/26762-h/26762-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2ecca55 --- /dev/null +++ b/26762-h/26762-h.htm @@ -0,0 +1,5555 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Henri V, par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616 + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri V + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26762] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<br><br> + +<pre> + Note du transcripteur. + ================================================= + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 7 + Henri IV (2e partie) + <b>Henri V</b> + Henri VI (1re, 2e et 3e partie) + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================== +</pre> + + +<h1>HENRI V</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br><br> + +<h3>NOTICE SUR HENRI V</h3> + +<p> +C'est à tort que la plupart des critiques ont regardé <i>Henri V</i> +comme l'un des plus faibles ouvrages de Shakspeare. Le cinquième +acte, il est vrai, est vide et froid, et les conversations qui le remplissent +ont aussi peu de mérite poétique que d'intérêt dramatique. +Mais la marche des quatre premiers actes est simple, rapide, animée; +les événements de l'histoire, plans de gouvernement ou de +conquête, complots, négociations, guerres, s'y transforment sans +effort en scènes de théâtre pleines de vie et d'effet; si les caractères +sont peu développés, ils sont bien dessinés et bien soutenus; et le +double génie de Shakspeare, moraliste profond et poëte brillant, +même dans les formes pénibles et bizarres qu'il donne à sa pensée et +à son imagination, y conserve son abondance et son éclat.</p> + +<p>On rencontre aussi, dans les paroles du choeur qui remplit les +entr'actes, des preuves remarquables du bon sens de Shakspeare et +de l'instinct qui lui faisait sentir les inconvénients de son système +dramatique: «Permettez, dit-il aux spectateurs dès le début de la +pièce, que nous fassions travailler la force de votre imagination.... +C'est à votre pensée à créer en ce moment nos rois pour les transporter +d'un lieu à l'autre, franchissant les temps et resserrant les +événements de plusieurs années dans l'espace d'une heure.» Et ailleurs: +«Accordez-nous votre patience et pardonnez l'abus du changement +de lieu auquel nous sommes réduits pour resserrer la pièce +dans son cadre.»</p> + +<p>La partie populaire et comique du drame, bien que la verve originale +de Falstaff n'y soit plus, offre des scènes d'une gaieté parfaitement +naturelle, et le Gallois Fluellen est un modèle de ce bavardage +militaire sérieux, naïf, intarissable, inattendu et moqueur, qui +excite en même temps le rire et la sympathie.</p> +<br><br> + +<h1>HENRI V</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br> + + + +<br> +<p class="mid">Lords, courriers, soldats français, anglais, etc.</p> + +<p class="mid">La scène, au commencement de la pièce, est en Angleterre, +ensuite toujours en France.</p> +<br> + +<h3>LE CHOEUR.</h3> + +<p>Oh! si j'avais une muse de feu qui pût s'élever jusqu'au +ciel le plus brillant de l'invention! un royaume pour +théâtre, des princes pour acteurs, et des monarques +pour spectateurs de cette sublime scène, c'est alors qu'on +verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels, +avec la majesté du dieu Mars, menant en laisse, comme +des limiers, la famine, la guerre et l'incendie qui ramperaient +à ses pieds, pour demander de l'emploi. Mais, +pardonnez, indulgente assemblée; pardonnez à l'impuissance +du talent, qui a osé, sur ces planches indignes, exposer +à la vue un objet si grand. Cette arène à combats +de coqs peut-elle contenir les vastes plaines de la +France? pouvons-nous entasser dans cet O<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> de bois +tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel +d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit +représenter ici, sur un petit espace, un million. Permettez +que, remplissant l'office des zéros dans cet énorme +calcul, nous fassions travailler la force de votre imagination. +Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces +murs, sont enfermées deux puissantes monarchies, dont +les fronts levés et menaçants, l'un contre l'autre opposés, +ne sont séparés que par l'Océan, étroit et périlleux: +réparez par vos pensées toutes nos imperfections: divisez +un homme en mille parties; et voyez en lui une armée +imaginaire: figurez-vous, lorsque nous parlons des +coursiers, que vous les voyez imprimer leurs pieds superbes +sur le sein foulé de la terre. C'est à votre pensée +à orner en ce moment nos rois; qu'elle les transporte +d'un lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrières +du temps, et resserre les événements de plusieurs années +dans la durée d'une heure. Pour suppléer aux lacunes, +souffrez qu'un choeur complète les récits de cette histoire: +c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du prologue, +implore votre attention patiente, et vous prie d'écouter +et de juger la pièce avec indulgence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> O, lettre de l'alphabet. Allusion à la forme circulaire de +cette lettre.</blockquote> + +<br> +<h2>ACTE PREMIER</h2> + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Londres.--Antichambre dans le palais du roi.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> L'ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY, +L'ÉVÊQUE D'ÉLY.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Milord, je puis vous dire qu'on presse +vivement la signature de ce même bill, qui aurait suivant +toute apparence, et même infailliblement passé contre +nous, la onzième année du règne du feu roi, si l'agitation +de ces temps de trouble n'en avait interrompu l'examen.</p> + +<p>ÉLY.--Mais, milord, quel obstacle lui opposerons-nous +aujourd'hui?</p> + +<p>CANTORBÉRY.--C'est à quoi il faut réfléchir. Si ce bill +passe contre nous, nous perdons la plus belle moitié de +nos domaines: car toutes les terres laïques, que la piété +des mourants a données par testament à l'Église, nous +seront enlevées. Voici la taxe: d'abord une somme suffisante +pour entretenir, à l'honneur du roi, jusqu'à quinze +comtes, quinze cents chevaliers et six mille deux cents +bons gentilshommes; ensuite, pour le soulagement des +pestiférés et des pauvres vieillards infirmes et languissants, +dont le grand âge et le corps se refusent aux travaux, +cent hôpitaux bien pourvus, bien entretenus; et +de plus encore, pour les coffres du roi, mille livres sterling +par an: telle est la teneur du bill.</p> + +<p>ÉLY.--Ce serait presque épuiser la caisse.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Ce serait la mettre à sec.</p> + +<p>ÉLY.--Mais quel moyen de l'empêcher?</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Le roi est généreux et plein d'égards.</p> + +<p>ÉLY.--Et ami sincère de la sainte Église.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Ce n'était pas là ce que promettaient +les écarts de sa jeunesse. Le dernier souffle de la vie n'a +pas plutôt abandonné le corps de son père, que sa folie, +mortifiée en lui, sembla expirer aussi: oui, au même +moment, la raison, comme un ange descendu du ciel, vint +et chassa de son sein le coupable Adam. Son âme épurée +redevint un paradis, où rentrèrent les esprits célestes. +Jamais jeune homme ne devint sitôt homme fait; jamais +la réforme ne vint d'un cours plus soudain balayer tous +les défauts: jamais le vice, cette hydre aux têtes renaissantes, +ne perdit si promptement et son trône et tout à +la fois.</p> + +<p>ÉLY.--Ce changement est béni pour nous.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Entendez-le raisonner en théologie, et +tout rempli d'admiration, vous souhaiterez en vous-même, +que le roi fût un prélat: écoutez-le discuter les affaires +de l'Etat, et vous direz qu'il en a fait sa seule étude: +s'il parle guerre, vous croyez assister à une bataille, mise +pour vous en musique; mettez-le sur tous les problèmes +de la politique, il vous en dénouera le noeud gordien, +aussi facilement que sa jarretière; aussi, lorsqu'il parle, +l'air, contenu dans sa licence, reste calme, et l'admiration +muette veille dans l'oreille de ses auditeurs pour saisir +les maximes qui sortent de sa bouche, aussi douces +que le miel. Il paraît impossible que l'exercice et la pratique +n'aient pas servi de maîtres à sa théorie profonde; +et ce qui est merveilleux, c'est comment Son Altesse a pu +recueillir cette ample moisson, lui dont la jeunesse était +livrée à toutes les vaines folies; lui dont les associés +étaient illettrés, grossiers et frivoles; lui dont les heures +étaient remplies par les festins, par les jeux et la débauche; +lui que jamais on n'a vu appliqué à aucune étude; +jamais seul dans la retraite, jamais loin du bruit et de la +foule.</p> + +<p>ÉLY.--La fraise croît sous l'ombre de l'ortie, et c'est dans +le voisinage des fruits les plus communs que les plantes +salutaires s'élèvent et mûrissent le mieux; ainsi le prince +a caché sa raison sous le voile de la dissipation; c'est +ainsi qu'elle a crû, n'en doutez pas, comme le gazon +d'été, dont les progrès sont plus rapides la nuit, quoique +invisibles.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Il faut bien que cela soit; car les miracles +ont cessé, et nous sommes obligés de croire aux +moyens qui amènent les choses à la perfection.</p> + +<p>ÉLY.--Mais, mon bon lord, quel moyen de mitiger +ce bill que sollicitent les communes? Sa Majesté penche-t-elle +pour ou contre?</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Le roi paraît indifférent, ou plutôt il +semble incliner beaucoup plus de notre côté, que favoriser +le parti qui le propose contre nous; car j'ai fait +une offre à Sa Majesté, au sujet de la convocation de +notre assemblée ecclésiastique, et par rapport aux objets +dont on s'occupe actuellement, qui concernent la +France, de lui donner une somme plus forte que n'en +a jamais accordé le clergé à aucun de ses prédécesseurs.</p> + +<p>ÉLY.--Et de quel air a-t-il paru recevoir cette offre?</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Le roi l'a favorablement accueillie; mais +le temps a manqué pour entendre (comme je me suis +aperçu que Sa Majesté l'aurait désiré) la filiation claire +et suivie de ses titres divers et légitimes à certains duchés, +et généralement à la couronne et au trône de +France, en remontant à Édouard, son bisaïeul.</p> + +<p>ÉLY.--Et quelle cause a donc interrompu cette discussion?</p> + +<p>CANTORBÉRY.--A cet instant même, l'ambassadeur de +France a demandé audience; et l'heure où on doit l'entendre +est, je pense, arrivée. Est-il quatre heures?</p> + +<p>ÉLY.--Oui.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Entrons donc pour connaître le sujet +de son ambassade, que je pourrais, je crois, par une conjecture +certaine, déclarer avant même que le Français +ait ouvert la bouche.</p> + +<p>ÉLY.--Je veux vous suivre, et je suis impatient de +l'entendre.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">La salle d'audience.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, GLOCESTER, BEDFORD, +WARWICK, WESTMORELAND, EXETER, <i>et suite</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Où est mon respectable prélat de Cantorbéry?</p> + +<p>EXETER.--Il n'est pas ici.</p> + +<p>LE ROI, <i>à Exeter</i>.--Cher oncle, envoyez-le chercher.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Mon souverain, ferons-nous entrer +l'ambassadeur?</p> + +<p>LE ROI.--Pas encore, mon cousin. Avant de l'entendre, +nous voudrions être décidé sur quelques points importants, +qui nous préoccupent, par rapport à nous et à la +France.</p> + +<p class="mid">(Entrent l'archevêque de Cantorbéry et l'évêque d'Ély.)</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Que Dieu et ses anges gardent votre +trône sacré, et qu'ils vous accordent d'en être longtemps +l'ornement!</p> + +<p>LE ROI.--Nous vous remercions sincèrement, savant +prélat; nous vous prions de vous expliquer; développez +avec une justice exacte et religieuse pourquoi la loi +salique, qu'ils ont en France, doit ou ne doit pas être un +empêchement à nos prétentions: et à Dieu ne plaise, +mon cher et fidèle seigneur, que vous apprêtiez ou +torturiez votre raison. A Dieu ne plaise que vous +chargiez sciemment votre conscience de subtils et coupables +sophismes, pour nous présenter des titres spécieux, +mais illégitimes, dont la vérité désavouerait les +fausses couleurs; car Dieu sait combien de milliers +d'hommes, aujourd'hui pleins de vie, verseront leur sang +pour soutenir le parti auquel Votre Révérence va nous +exciter: ainsi, songez bien comment vous engagerez +notre personne, et par quels droits vous réveillez le +glaive endormi de la guerre. Nous vous en sommons au +nom de Dieu: réfléchissez-y bien; car jamais deux pareils +royaumes n'ont lutté ensemble, que le sang n'ait +coulé à grands flots; chaque goutte est une malédiction, +et implore vengeance contre l'homme, dont l'injustice +affile l'épée qui exerce de tels ravages sur la courte vie +des mortels. Maintenant que je vous ai adressé cette +recommandation, parlez, milord; nous allons vous écouter, +et croire dans notre coeur que tout ce que vous nous +direz sera aussi pur dans votre conscience que l'est le +péché après avoir reçu le baptême.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Daignez donc m'écouter, gracieux +souverain.--Et vous aussi, pairs, qui devez votre vie, +votre foi et vos services à ce trône impérial.--Il n'est +d'autre obstacle aux droits de Votre Majesté sur la France, +que ce principe qu'ils font venir de Pharamond: <i>In terram +salicam mulieres ne succedant</i>, «Nulle femme ne succédera +en terre salique.» Et cette terre salique, les Français, +par un commentaire infidèle, prétendent que c'est le +royaume de France, et donnent Pharamond pour le fondateur +de cette loi qui exclut les femmes. Et cependant +leurs propres historiens affirment, de bonne foi, que la +terre salique est dans la Germanie, entre les fleuves de +Sala et de l'Elbe, où Charles le Grand, après avoir subjugué +les Saxons, laissa derrière lui, et établit un certain +nombre de Français, qui par dédain pour les femmes +germaines, dont quelques taches honteuses souillaient +la vie et les moeurs, y établirent cette loi: <i>Que nulle femme +ne serait héritière en terre salique</i>, et cette terre salique, +comme je l'ai dit, est située entre l'Elbe et la Sala, et +s'appelle aujourd'hui, en Allemagne, <i>Meisen</i>. Il est donc +manifeste que la loi salique n'a pas été établie pour le +royaume de France; et les Français n'ont possédé la +terre salique que quatre cent vingt-un ans après le décès +du roi Pharamond, vainement supposé l'auteur de cette +loi. Pharamond décéda l'année de notre rédemption +quatre cent vingt-six, et Charles le Grand dompta les +Saxons, et établit les Français au delà de la rivière de +Sala, dans l'année huit cent cinq. De plus, leurs auteurs +disent que le roi Pépin, qui déposa Childéric, fit valoir +ses prétentions et son titre à la couronne de France, +comme héritier légitime, étant descendu de Bathilde, +qui était fille du roi Clotaire. Hugues Capet aussi, qui +usurpa la couronne de Charles, duc de Lorraine, seul +héritier mâle de la vraie ligne et souche de Charles le +Grand, pour colorer son titre de quelque apparence de +vérité (quoique dans la vérité il fût faux et nul), se porta +pour héritier de dame Lingare, fille de Charlemagne, qui +était fils de Louis, empereur, et Louis était fils de Charles +le Grand. Aussi le roi Louis X, qui était l'unique héritier +de l'usurpateur Capet, ne put porter la couronne de +France et rester en paix avec sa conscience, jusqu'à ce +qu'on lui eût prouvé que la belle reine Isabelle, son +aïeule, descendait en ligne directe de dame Ermengare, +fille du susdit Charles, duc de Lorraine; par lequel mariage, +la ligne de Charles le Grand avait été réunie à la +couronne de France: en sorte qu'il est clair, comme le +soleil d'été, que le titre du roi Pépin, et la prétention de +Hugues Capet, et l'éclaircissement qui tranquillisa la +conscience de Louis, tirent tous leur droit et leur titre +des femmes, malgré cette loi salique qu'ils opposent +aux justes prétentions que Votre Majesté tient du chef +des femmes; et ils aiment mieux se cacher dans un réseau, +que d'exposer à la vue leurs titres faux, usurpés +sur vos ancêtres et sur vous.</p> + +<p>LE ROI.--Puis-je, en conscience et en droit, hasarder +cette revendication?</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Que le crime en retombe sur ma tête, +auguste souverain! Il est écrit dans le livre des Nombres: +<i>Quand le fils meurt, que l'héritage alors descende à +la fille.</i> Mon digne prince, soutenez vos droits: déployez +votre étendard sanglant: tournez vos regards sur vos +illustres ancêtres: allez, mon souverain, allez à la tombe +de votre fameux aïeul, de qui vous tenez vos droits, invoquez +son âme guerrière, et celle de votre grand-oncle +Édouard, le Prince Noir, qui donna une sanglante tragédie +sur les champs français, et défit toutes leurs forces, +tandis que son auguste père, debout sur une colline, +souriait de voir son lionceau se baigner dans le sang de +la noblesse française. O vaillants Anglais, qui pouvaient, +avec la moitié de leurs forces, faire face à toute la puissance +de la France; tandis qu'une moitié de l'armée +contemplait l'autre en souriant, avec tout le calme d'un +spectateur tranquille et étranger à l'action!</p> + +<p>ÉLY.--Réveillez le souvenir de ces morts fameux, et +que votre bras puissant renouvelle leurs faits d'armes. +Vous êtes leur héritier; vous êtes assis sur leur trône; +le courage et le sang, qui les a rendus immortels, coule +dans vos veines, et mon trois fois redoutable souverain +est, dans le printemps de sa jeunesse, mûr pour les exploits +de ces vastes entreprises.</p> + +<p>EXETER.--Vos frères, les rois et les monarques de la +terre, attendent tous que vous vous leviez dans votre +force, comme ont fait, avant vous, ces lions issus de votre +race.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Ils savent que Votre Majesté a, tout à +la fois, une cause juste, les moyens et la puissance; et +rien n'est plus vrai: jamais roi d'Angleterre n'eut une +noblesse plus opulente, et des sujets plus dévoués; et +leurs coeurs, laissant pour ainsi dire les corps en Angleterre, +ont déjà passé les mers, et sont campés dans les +plaines de France.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--O que leurs corps, mon souverain chéri, +aillent joindre leurs coeurs, avec le fer et le feu, pour +reconquérir vos droits! Pour vous aider dans cette entreprise, +nous promettons de lever sur le clergé, et de fournir +à Votre Majesté, un puissant subside, tel que jamais +l'Église n'en a encore apporté à aucun de vos ancêtres.</p> + +<p>LE ROI.--Il ne suffit pas que nous armions pour envahir +la France: il faut aussi prendre nos mesures, +pour défendre le royaume contre l'Écossais, qui viendra +fondre sur nous avec toutes sortes d'avantages.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Les habitants des frontières, mon souverain, +seront un rempart suffisant pour défendre l'intérieur +de l'État contre les incursions de ces pillards.</p> + +<p>LE ROI.--Nous ne parlons pas seulement des incursions +de quelques pillards: nous craignons une entreprise +plus vaste de l'Écossais, qui fut toujours pour nous un +voisin remuant. L'histoire vous apprendra que mon illustre +aïeul ne passa jamais avec ses forces en France, +que l'Écossais ne vînt, comme les flots dans une brèche, +se répandre sur son royaume dépourvu, avec le torrent +de sa puissance, harcelant de vives et chaudes attaques +nos provinces dégarnies, bloquant les châteaux et les +villes par des siéges ruineux, au point que l'Angleterre, +nue et sans défense, a tremblé et chancelé grâce à ce +funeste voisinage.</p> + +<p>CANTORBÉRY.--Elle a eu plus de peur que de mal, +mon souverain; et voyez-en la preuve dans les exemples +qu'elle a donnés elle-même.--Lorsque tous ses +chevaliers étaient passés en France, et qu'elle était +comme une veuve en deuil de l'absence de tous ses nobles, +non-seulement elle se défendit bien elle-même, +mais elle prit et enveloppa, comme un cerf égaré, le +roi des Écossais: elle l'envoya en France, décorer de +rois captifs la renommée du roi Édouard, et elle enrichit +vos chroniques d'autant de louanges, que le sable de la +mer est riche en débris précieux de naufrages, et en trésors +abîmés sous les eaux.</p> + +<p>EXETER.--Mais il y a un dicton fort ancien et très-vrai: +Si vous voulez conquérir la France, commencez +d'abord par l'Écosse; car lorsque l'aigle anglaise est +sortie pour chercher proie au dehors, la belette écossaise +vient en rampant se glisser dans son nid sans défense, +et dévore sa royale couvée; jouant le rat en l'absence +du chat, elle détruit et tue plus qu'elle ne peut +dévorer.</p> + +<p>ÉLY.--La conséquence serait donc que le chat doit +rester dans ses foyers: et cependant ce n'est là qu'une +malheureuse nécessité; car nous avons des serrures +pour enfermer nos biens, et de petits piéges pour prendre +les petits voleurs. Quand les bras armés combattent +au dehors, la tête prudente sait se défendre au dedans; +car le gouvernement, quoique formé de parties séparées, +du haut, du moyen et du bas ordre, les maintient tous +dans un concert et une harmonie naturelle, comme les +sons dans la musique<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> La même idée se rencontre dans Cicéron, <i>de +Republica</i>, lib. II: + +<p>«Sic ex summis, et mediis, et infimis interjectis ordinibus, ut +sonis, moderatam ratione civitatem, consensu dissimiliorum +concinere, et quæ harmonia a musicis dicitur in cantu eam +esse in civitate concordiam.»</p></blockquote> + +<p>CANTORBÉRY.--Cela est vrai: aussi le ciel a divisé l'économie +de l'homme en fonctions diverses; toutes ses parties, +dans un effort continuel, tendent à un but commun, +l'obéissance: ainsi travaillent les abeilles, créatures qui, +servant d'exemple dans la nature, enseignent l'art de +l'ordre à un royaume peuplé. Elles ont un roi et des +officiers de différente espèce: les uns, magistrats, punissent +à l'intérieur; d'autres, comme les commerçants, +se hasardent au loin; d'autres, comme les soldats, armés +de leurs dards, butinent sur les boutons veloutés du +printemps, et, chargés de leurs larcins, reviennent d'un +pas joyeux à la tente de leur empereur. Lui, dans son +active majesté, surveille les maçons bourdonnants qui +construisent les lambris d'or, les citoyens qui pétrissent +le miel, le peuple d'artisans qui arrivent en foule, et +déposent à la porte étroite de l'État leurs précieux fardeaux; +et la justice, à l'oeil sévère, au chant maussade, +livre aux pâles exécuteurs les paresseux qui bâillent +mollement.--Voici ma conclusion.--Que plusieurs parties +qui ont un rapport direct vers un centre commun +peuvent agir en sens contraires, comme plusieurs flèches, +lancées de points différents, volent vers un seul but, +comme plusieurs rues se mêlent dans une ville; comme +plusieurs eaux limpides se confondent dans une mer; +comme plusieurs lignes se rejoignent dans le centre +d'un cadran: de même un millier d'entreprises, toutes +sur pied à la fois, peuvent aboutir à une même fin, et +marcher toutes de front, sans que l'une souffre de l'autre: +ainsi, mon souverain, en France! Partagez votre +heureuse nation en quatre portions; prenez-en une pour +la France; elle vous suffira pour ébranler toute la Gaule: +et nous, si avec les trois autres quarts de nos forces +restés dans le sein du royaume nous ne pouvons pas défendre +nos portes contre les chiens, puissions-nous être +maltraités, et que notre nation perde à jamais sa réputation +de courage et de sagesse.</p> + +<p>LE ROI.--Qu'on introduise les ambassadeurs envoyés +de la part du dauphin. (<i>Un seigneur de la suite sort. Le roi +monte sur son trône.</i>) Notre résolution est bien prise, et +par le secours du ciel et le vôtre, nobles, qui êtes le +nerf de notre puissance, la France une fois à nous, +ou nous la plierons à notre joug, ou nous la mettrons +en pièces: ou bien l'on nous verra, assis sur +son trône, gouvernant comme un grand et vaste +empire tous ses riches duchés qui valent presque des +royaumes, ou bien nous déposerons ces ossements +dans une urne sans gloire, privés de sépulture et sans +aucun monument qui conserve notre souvenir. Il faut +que notre histoire célèbre hautement, à pleine voix, +nos exploits, ou que notre tombeau, muet comme +l'esclave du sérail, ne nous accorde même pas l'honneur +d'une épitaphe de cire. (<i>Entrent les ambassadeurs +de France.</i>) Nous voici maintenant disposé à connaître +les intentions de notre cher cousin, le dauphin; car +nous apprenons que vous nous saluez de sa part, et non +de celle du roi.</p> + +<p>L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté veut-elle nous permettre +d'exposer librement la commission dont nous +sommes chargés? autrement, nous nous bornerons à +lui faire entendre, avec réserve et sous des termes +enveloppés, l'intention du dauphin et notre ambassade.</p> + +<p>LE ROI.--Nous ne sommes point un tyran, mais un roi +chrétien: nos passions nous obéissent en silence, enchaînées +à notre volonté comme les criminels qui sont +aux fers dans nos prisons: ainsi déclarez-nous les intentions +du dauphin avec une franchise ouverte et sans +contrainte.</p> + +<p>L'AMBASSADEUR.--Les voici en peu de mots. Votre Altesse, +par ses députés qu'elle a dernièrement envoyés en +France, a revendiqué certains duchés sous prétexte des +droits de votre glorieux prédécesseur le roi Édouard III. +En réponse à cette prétention, le prince, notre maître, +dit que vous vous ressentez trop de votre jeunesse, et il +vous avertit de bien songer qu'il n'est en France aucun +domaine qu'on puisse conquérir avec une gaillarde<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, et +que vous ne pouvez introduire vos fêtes dans ces duchés: +en indemnité, il vous envoie, comme un présent plus +conforme à vos inclinations, le trésor que contient ce +baril; et il demande qu'en reconnaissance de ce don, +vous laissiez là les duchés que vous réclamez, et qu'ils +n'entendent plus parler de vous. Voilà ce que dit le dauphin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Une gaillarde, danse du temps.</blockquote> + +<p>LE ROI, <i>au duc d'Exeter.</i>--Quel trésor, cher oncle?</p> + +<p>EXETER.--Des balles de paume, mon souverain!</p> + +<p>LE ROI.--Nous sommes charmé de trouver le dauphin +si plaisant avec nous, et nous vous remercions, et de son +présent et de vos peines. Quand une fois nous aurons +ajusté nos raquettes à ces balles, nous espérons, avec +l'aide de Dieu, jouer en France un jeu à frapper la couronne +du roi, son père, et à l'envoyer dans la grille<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. +Dites-lui qu'il vient d'engager la partie avec un adversaire +tel qu'il lancera ses balles dans toute la France. +Nous le comprenons bien quand il fait allusion aux +égarements de notre jeunesse, sans examiner l'usage +que nous en avons fait. Non, jamais nous n'avons +fait cas de ce trône chétif de l'Angleterre; et en conséquence, +vivant loin de lui, nous nous sommes abandonné +à une licence effrénée, comme il arrive toujours +que les hommes sont plus gais quand ils sont hors +de chez eux; mais dites au dauphin que je saurai garder +ma dignité, que je me conduirai en roi, et que je déploierai +toute l'étendue de ma grandeur quand je me réveillerai +sur mon trône de France. C'est pour y parvenir +que, déposant ici ma majesté, j'ai travaillé comme un +pauvre journalier. Mais c'est en France qu'on me verra +m'élever avec tant d'éclat que j'éblouirai tous les yeux: +oui, le dauphin sera aveuglé en contemplant les rayons +de ma gloire. Et dites encore à ce prince si plaisant, que +cette plaisanterie de sa façon a changé ses balles de +paume en boulets de pierre<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, et que sa conscience restera +mortellement chargée de la vengeance meurtrière +qu'elles feront voler dans ses États. Cette plaisanterie +fera pleurer mille veuves privées de leurs époux, mille +mères privées de leurs enfants: elle coûtera la ruine de +maint château; des générations qui ne sont pas encore +nées auront sujet de maudire l'insultante ironie du +dauphin. Mais les événements sont dans la main de +Dieu, à qui j'en appelle, et c'est en son nom, annoncez-le +au dauphin, que je me mets en marche pour me venger, +suivant mon pouvoir, et déployer un bras armé par +la justice dans une cause sacrée. Allez, sortez de ces +lieux en paix, et dites au dauphin que sa raillerie paraîtra +le jeu d'un esprit bien léger et bien indiscret, lorsqu'elle +fera verser plus de larmes qu'elle n'a excité de +sourires.--Conduisez ces députés sous une sûre escorte.--Adieu.</p> + +<p class="mid">(Les ambassadeurs sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Terme du jeu de paume.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Les premiers boulets furent de pierre.</blockquote> + +<p>EXETER.--C'est là vraiment un joyeux message!</p> + +<p>LE ROI.--Nous espérons bien en faire rougir l'auteur; +ainsi, mes lords, ne perdons aucun instant qui puisse +accélérer notre expédition; car nous n'avons plus maintenant +d'autres pensées que la France, après nos devoirs +envers Dieu qui doivent passer avant nos affaires. Rassemblons +promptement le nombre de troupes nécessaires +pour ces guerres, et méditons sur tous les moyens qui +peuvent ajouter, avec une célérité raisonnable, des plumes +à nos ailes; car, j'en atteste Dieu, nous châtierons le +dauphin aux portes de son père; ainsi que chacun s'occupe +des moyens d'entamer promptement cette belle +entreprise.</p> + +<p class="mid">(Tous sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> + +<br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>LE CHOEUR.</h3> + +<p>Maintenant toute la jeunesse d'Angleterre brûle du +feu des combats, et les parures de soie reposent dans les +gardes-robes, les armuriers prospèrent, et l'honneur est +la seule pensée qui règne dans tous les coeurs. Ils vendent +les prés pour acheter un cheval de bataille, et suivent le +miroir de tous les rois chrétiens, des ailes au talon, +comme des Mercures anglais. L'Espérance est assise sur +les airs, tenant une épée dont le fer, depuis la garde +jusqu'à la pointe, est caché sous l'amas de couronnes de +toutes grandeurs qui l'entourent; couronnes d'empereur, +de rois et de ducs, promises à Henri et aux braves +qui le suivent. Les Français, que des avis certains ont +instruits de ce redoutable appareil, tremblent et cherchent +à détourner par les ruses de la pâle politique les +projets de l'Angleterre. O Angleterre! ton étroite enceinte +est l'emblème de ta grandeur: un petit corps qui +renferme un grand coeur! De combien d'exploits n'enrichirais-tu +pas ta gloire, si tous tes enfants avaient pour +leur mère la tendresse et les sentiments de la nature! +Mais vois ta disgrâce! La France a trouvé dans ton sein +un nid de coeurs vides qu'elle remplit de trahisons par +ses présents. Elle a trouvé trois hommes corrompus: +l'un, Richard comte de Cambridge; le second, le lord +Henri Scroop de Marsham; le troisième, Thomas Grey, +chevalier de Northumberland; ils ont, pour l'or de la +France (ô crime!), scellé une conspiration avec la France +alarmée; et c'est de leurs mains que ce roi, l'honneur +des rois, doit périr (si l'enfer et la trahison tiennent +leurs promesses) à Southampton avant de s'embarquer +pour la France.--Accordez-nous votre patience et pardonnez +l'abus du changement de lieu auquel nous sommes +réduits pour resserrer la pièce dans son cadre.--La +somme est payée, les traîtres sont d'accord.--Le roi est +parti de Londres, et la scène est maintenant transportée +à Southampton; c'est à Southampton que le théâtre s'ouvre +en ce moment; c'est là qu'il faut vous asseoir. De ce +lieu nous vous ferons passer en France, et nous vous en +ramènerons en charmant les mers pour vous procurer +un passage heureux et calme: car, autant que nous le +pourrons, nous tâcherons que nul de vous n'ait le plus +léger malaise pendant tout le spectacle. Mais jusqu'au +moment du départ du roi, c'est à Southampton que nous +transférons la scène.</p> + +<p class="mid">(Le choeur sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Londres; East-Cheap.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> NYM et BARDOLPH.</p> + +<p>BARDOLPH.--Ah! je suis charmé de vous rencontrer, +caporal Nym.</p> + +<p>NYM.--Bonjour, lieutenant Bardolph.</p> + +<p>BARDOLPH.--Eh bien, le vieux Pistol et vous, êtes-vous +toujours amis?</p> + +<p>NYM.--Pour moi, certes, cela m'est bien égal: je ne fais +pas grand bruit; mais quand l'occasion se présentera, +on me verra la saisir en souriant. N'importe, il arrivera +ce qui pourra. Non, je n'ose pas me battre. Mais je ne +veux que donner un coup d'oeil, et puis tenir mon fer +devant moi. C'est une simple lame; mais qu'est-ce que +cela fait? elle sera bonne pour le chaud et le froid autant +qu'épée d'homme vivant; et voilà tout le plaisant de la +chose.</p> + +<p>BARDOLPH.--Je veux vous donner à déjeuner pour +vous rapatrier: et nous irons tous trois en France +comme de bons frères. Allons, ainsi soit-il, caporal Nym?</p> + +<p>NYM.--Ma foi, je vivrai tant que j'ai à vivre, voilà ce +qu'il y a de sûr; et quand je ne pourrai plus vivre, je +ferai comme je pourrai. Voilà ce que j'ai à dire là-dessus, +et tout finit là.</p> + +<p>BARDOLPH.--Ce qu'il y de certain, caporal, c'est qu'il +est marié à Hélène Quickly; et il n'est pas douteux qu'elle +vous a manqué essentiellement; car enfin elle vous +avait donné sa foi.</p> + +<p>NYM.--Je ne sais pas: il faut bien que les choses arrivent +comme elles doivent arriver. Les gens peuvent dormir +quelquefois, et pendant ce temps-là avoir leur gorge +à côté d'eux; et comme on dit les couteaux ont des +tranchants. Il faut laisser aller les choses. Quoique Patience +soit un cheval fatigué, il faudra bien qu'elle laboure; +les choses auront nécessairement une fin: enfin +je ne puis rien dire.</p> + +<p class="mid">(Entrent Pistol et mistriss Quickly.)</p> + +<p>BARDOLPH.--Voilà le vieux Pistol, et sa femme qui +viennent. Mon cher caporal, soyez patient.--Eh bien! +comment vous va, mon hôte Pistol?</p> + +<p>PISTOL.--Maraud, je crois que tu m'appelles ton hôte? +je jure par cette main que j'en déteste le titre; aussi +mon Hélène ne tiendra plus d'auberge.</p> + +<p>QUICKLY.--Non, sur ma foi, je ne tiendrai pas encore +longtemps; car nous n'oserions prendre en pension une +douzaine de femmes honnêtes, vivant honnêtement +avec la pointe de leurs aiguilles, sans que les gens +s'imaginassent aussitôt qu'on tient un lieu suspect.--Oh! +par Notre-Dame (<i>apercevant Nym, qui tire l'épée</i>), qu'il +ne dégaine pas! Ou nous allons voir un adultère et un +meurtre prémédités.</p> + +<p>BARDOLPH.--Bon lieutenant... bon caporal... n'offrez +pas ce spectacle.</p> + +<p>NYM.--Bah!</p> + +<p>PISTOL.--Nargue pour toi, chien d'Islande, roquet +d'Islande aux longues oreilles.</p> + +<p>QUICKLY.--Mon bon caporal Nym, fais voir ta valeur, +et rengaine ton épée.</p> + +<p>NYM.--Veux-tu que nous allions à l'écart? je voudrais +t'avoir <i>solus</i>.</p> + +<p class="mid">(Rengainant son épée.)</p> + +<p>PISTOL.--<i>Solus<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>!</i> maudit chien! basse vipère, je te +renvoie le <i>solus</i> sur ta face, dans les dents, dans ton gosier, +dans tes maudits poumons, ta mâchoire, et ta sale +bouche, ce qui est pire encore; je te reporte ton <i>solus</i>, +jusque dans tes entrailles; car je puis prendre feu, ma +mèche est allumée<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, et l'explosion s'ensuivra.</p> + +<p>NYM.--Je ne suis pas Barbason<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>: vous ne pouvez me +conjurer.--Il me prend une envie de vous assommer +passablement bien. Si vous commencez une fois à me +parler salement, Pistol, vous pouvez compter que je vous +frotterai avec ma rapière, pour parler net, comme je le +sais faire. Tenez, si vous voulez seulement venir à +quatre pas, je vous chatouillerai les intestins de la +belle manière, comme je le sais faire; et voilà le plaisant +de la chose!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Il se fâche du mot <i>solus</i> qu'il ne comprend pas, et auquel il +attache un sens déshonorant.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> On ne doit pas oublier que Pistol veut dire pistolet, et l'imperfection +de cette arme dans ce temps-là.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Ce mot est également employé dans les <i>Joyeuses Bourgeoises +de Windsor</i>.</blockquote> + +<p>PISTOL.--Oh! vil fanfaron et furibond maudit! ton +tombeau bâille, et la mort s'avance sur toi: rends l'âme.</p> + +<p class="mid">(Ils tirent tous deux l'épée.)</p> + +<p>BARDOLPH, <i>en les séparant</i>.--Écoutez, écoutez-moi un +peu auparavant. Celui de vous qui donnera le premier +coup peut compter que je lui passerai mon épée au +travers du corps jusqu'à la garde; et je le ferai, foi de +soldat.</p> + +<p>PISTOL.--Voilà un serment bien redoutable! Ce grand +feu s'abattra.--Donne-moi ton poing, entends-tu? +Donne-moi ta patte de devant, te dis-je. Ma foi, j'admire +ton courage.</p> + +<p>NYM.--Tiens, pour te parler clair et net, je te couperai +la gorge un de ces jours, et voilà le plaisant de la chose!</p> + +<p>PISTOL.--Couper la gorge? Dis-tu! Je t'en défie mille +fois, mâtin de Crète. Crois-tu t'emparer de ma femme? +Oh, non! va-t'en au tonneau de l'infamie retirer ton gibier +d'hôpital de la famille de Cresside qu'on appelle Doll-tear-Sheet; +et épouse-la. Pour moi, j'ai et j'aurai ma +chère <i>quondam</i> Quickly pour femme, et <i>pauca</i>, voilà tout.</p> + +<p class="mid">(Arrive le petit page de Falstaff.)</p> + +<p>LE PAGE.--Mon cher hôte Pistol, accourez donc bien +vite chez mon maître, et vous aussi, l'hôtesse, il est bien +mal et au lit. Toi, mon bon Bardolph, viens fourrer ta +figure entre ses draps, pour lui servir de bassinoire. Sur +ma foi, il est bien malade.</p> + +<p>BARDOLPH.--Veux-tu courir, petit coquin!</p> + +<p>QUICKLY.--Par ma foi, je ne lui donne pas beaucoup de +jours encore, avant qu'il aille apprêter un splendide repas +aux corbeaux. Le roi l'a frappé au coeur. Oh, ça! mon +mari, ne tarde pas à me suivre.</p> + +<p class="mid">(Quickly sort avec le page.)</p> + +<p>BARDOLPH.--Allons, vous raccommoderai-je à présent +tous les deux? Tenez, il faut que nous allions voir la +France tous ensemble. Pourquoi diable avoir des couteaux +pour se couper la gorge les uns aux autres?</p> + +<p>PISTOL.--Laissons d'abord les eaux se déborder, et les +diables hurler après leur pâture.</p> + +<p>NYM.--Vous me payerez les huit schellings que je vous +ai gagnés l'autre jour à un pari?</p> + +<p>PISTOL.--Fi! il n'y a que la canaille qui paye.</p> + +<p>NYM.--Oh! pour cela, je ne le passerai pas, par exemple; +et voilà le plaisant de la chose!</p> + +<p>PISTOL.--Il faudra voir qui des deux est le plus brave. +Allons, tire à fond.</p> + +<p>BARDOLPH.--Par l'épée que je tiens, celui qui porte la +première botte, je le tue: oui, par cette épée, je le ferai +comme je le dis.</p> + +<p>PISTOL.--Diable! l'épée vaut un serment, et les serments +doivent être respectés.</p> + +<p>BARDOLPH.--Caporal Nym, veux-tu te réconcilier, être +bons amis, ou ne le veux-tu pas? Eh bien, soyez donc +ennemis avec moi aussi.--Je t'en prie, mon ami, rengaine.</p> + +<p>NYM.--Je veux avoir mes huit schellings que j'ai gagnés +à un pari.</p> + +<p>PISTOL.--Eh bien, je te donnerai un <i>noble</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> comptant, +et je te payerai encore à boire: l'amitié et la fraternité +régneront dorénavant entre nous: je vivrai par Nym, et +Nym vivra par moi. Cela n'est-il pas juste? Car je serai +vivandier dans le camp, et nos profits croîtront. Donne-moi +ta main.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> <i>Noble</i>, <i>noble à carat</i>, monnaie d'or anglaise +qui valait 6 schellings huit pence.</blockquote> + +<p>NYM.--Moi, je veux mon <i>noble</i>.</p> + +<p>PISTOL.--Tu l'auras comptant.</p> + +<p>NYM.--Allons donc, soit: et voilà le plaisant de la +chose!</p> + +<p class="mid">(Entre mistriss Quickly.)</p> + +<p>QUICKLY.--Aussi vrai comme ce sont des femmes qui +vous ont mis au monde... Oh! accourez bien vite chez +sir John: ah! le pauvre coeur! Il a été si bien secoué +d'une fièvre tierce quotidienne, qu'il fait pitié à voir. +Mes chers bons amis, venez donc chez lui.</p> + +<p>NYM.--Le roi a fait tomber sur lui la mauvaise humeur; +voilà le vrai de l'histoire!</p> + +<p>PISTOL.--Nym, tu as dit la vérité; il a le coeur fracturé +et <i>corroboré</i>.</p> + +<p>NYM.--Le roi est un bon roi; enfin, on en dira ce qu'on +voudra, il a ses humeurs aussi.</p> + +<p>PISTOL.--Allons consoler le pauvre baron; car, parbleu! +nous n'avons pas envie de mourir, mes agneaux.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Southampton.--Chambre du conseil.</p> + +<p class="mid">EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.</p> + +<p>BEDFORD.--J'en atteste Dieu; le roi est bien hardi de +se confier à ces traîtres.</p> + +<p>EXETER.--Ils ne tarderont pas à être arrêtés.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Quelle douceur et quel calme ils affectent! +On dirait que la fidélité repose dans leurs +coeurs, entre l'obéissance et la parfaite loyauté.</p> + +<p>BEDFORD.--Le roi est instruit de tous leurs complots +par des avis interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.</p> + +<p>EXETER.--Quoi! l'homme qui était son camarade de +lit<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, qu'il avait enrichi et comblé de faveurs dignes des +princes, a-t-il pu ainsi, pour une bourse d'or étranger, +vendre la vie de son souverain à la trahison et à la mort!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que +celui-ci l'admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed. +Ce titre familier de <i>bedfellow</i> se retrouve dans une lettre du sixième +comte de Northumberland à son bien-aimé cousin Th. Arundel, +qui commence ainsi: «Mon cher camarade de lit,» etc.</blockquote> + +<p class="mid">(On entend les trompettes.)</p> + +<p class="mid">(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)</p> + +<p>LE ROI.--Maintenant les vents sont favorables, et nous +allons nous embarquer.--Milord de Cambridge, et vous, +mon cher lord de Marsham, et vous, brave chevalier, +faites-moi part de vos pensées. N'espérez-vous pas que +l'armée qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un passage +au travers de la France, et exécutera l'entreprise pour +laquelle nous l'avons rassemblée?</p> + +<p>SCROOP.--Rien n'est plus sûr, mon souverain, si chacun +fait son devoir.</p> + +<p>LE ROI.--Je n'en doute point: nous sommes bien persuadés +que nous n'emmenons pas de cette île un coeur +qui ne soit de la plus parfaite intelligence avec le nôtre, +et que nous n'en laissons pas un seul derrière nous qui ne +fasse des voeux pour que le succès et la conquête suivent +nos pas.</p> + +<p>CAMBRIDGE.--Jamais monarque ne fut plus aimé et plus +redouté que ne l'est Votre Majesté, et je ne crois pas +qu'il y ait un sujet dont le coeur soit chagrin et mécontent, +sous l'ombre propice de votre gouvernement.</p> + +<p>GREY.--C'est vrai, ceux-là même qui furent les ennemis +de votre père ont changé leur fiel en miel; ils vous servent +avec des coeurs remplis de soumission et de zèle.</p> + +<p>LE ROI.--Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance, +et nous oublierons l'usage de cette main +avant d'oublier de récompenser le mérite et les services, +suivant leur étendue et leur importance.</p> + +<p>SCROOP.--C'est le moyen de prêter au zèle des muscles +d'acier, et le travail se réparera avec l'espérance de vous +rendre des services continuels.</p> + +<p>LE ROI.--Nous n'attendons pas moins.--Mon oncle +Exeter, faites élargir cet homme emprisonné d'hier, qui +déclamait contre nous. Nous croyons que c'était l'excès +du vin qui le poussait à cette licence; à présent que ses +sens refroidis l'ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.</p> + +<p>SCROOP.--C'est un acte de clémence; mais c'est aussi +un excès de sécurité. Qu'il soit puni, mon souverain; il +est à craindre que votre indulgence et l'exemple de son +impunité n'enfantent que des coupables.</p> + +<p>LE ROI.--Ah! laissez-nous exercer la clémence.</p> + +<p>CAMBRIDGE.--Votre Majesté peut l'exercer, et cependant +punir aussi.</p> + +<p>GREY.--Prince, ce sera montrer encore une assez +grande clémence, si vous lui faites don de la vie, après +lui avoir fait subir un sévère châtiment.</p> + +<p>LE ROI.--Ah! c'est votre excès de zèle et d'attachement +pour moi qui vous porte à presser le supplice de ce +malheureux. Eh! si l'on ne ferme pas les yeux sur des +fautes légères, produites par l'ivresse, de quel oeil faudra-t-il +regarder des crimes capitaux, conçus, médités et +arrêtés dans le coeur, lorsqu'ils paraîtront devant nous?--Nous +voulons qu'on élargisse cet homme, quoique +Cambridge, Scroop et Grey..., dans leur tendre zèle et +leur inquiète sollicitude pour la conservation de notre +personne, désirent sa punition.--Passons maintenant à +notre expédition de France.--Qui sont ceux qui doivent +recevoir de nous une commission?</p> + +<p>CAMBRIDGE.--Moi, milord. Votre Majesté m'a enjoint de +la demander aujourd'hui.</p> + +<p>SCROOP.--Vous m'avez enjoint la même chose, mon +souverain.</p> + +<p>GREY.--Et à moi aussi, mon digne souverain.</p> + +<p>LE ROI.--Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà +votre commission.--Voici la vôtre, lord Scroop de Marsham.--Et +vous, chevalier Grey de Northumberland, recevez +aussi la vôtre. (<i>Il leur donne à chacun un écrit contenant +l'exposé de leur crime.</i>) Lisez-la, et apprenez que +je connais tout votre mérite.--Mon oncle Exeter, nous +nous embarquerons cette nuit.--Quoi! qu'avez-vous +donc, milords? Que voyez-vous dans ces écrits qui puisse +vous faire ainsi changer de couleur?--Ciel! quel trouble +se peint sur leurs visages! Leurs joues sont de la couleur +du papier. Eh bien! que lisez-vous donc qui vous fait +ainsi trembler et chasse la couleur de vos joues?</p> + +<p>CAMBRIDGE.--Je confesse mon crime, et je me livre à la +merci de Votre Majesté.</p> + +<p>GREY ET SCROOP, <i>ensemble</i>.--C'est à votre clémence que +nous avons recours.</p> + +<p>LE ROI.--La clémence vivait dans mon coeur, mais vos +conseils l'ont étouffée, l'ont assassinée: c'est une honte +à vous d'oser parler de clémence! Vos propres arguments +se tournent contre vous comme un dogue furieux +contre de son maître, pour le déchirer.--Voyez-vous, +mes princes, et vous, mes nobles pairs, ces +monstres anglais? Le lord Cambridge, que voilà... vous +savez combien mon amitié était empressée à le combler +de tous les dons qui pouvaient l'honorer; eh bien, +cet homme, pour quelques viles couronnes, a lâchement +comploté, a juré aux agents clandestins de la France, de +nous assassiner ici même à Hampton: et ce chevalier..., +qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a +fait le même serment.--Mais que te dirai-je à toi, lord +Scroop? Toi, cruelle, ingrate, sauvage et inhumaine +créature! toi, qui tenais la clef de mes conseils les plus +secrets; toi, qui connaissais le fond de mon coeur; toi, +qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu +avais entrepris de m'employer pour cet usage dans ton +intérêt, est-il possible qu'un vil salaire de l'étranger ait +tiré de ton sein une étincelle de trahison seulement +assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est si +étrange pour moi, que, malgré l'évidence de ton crime, +aussi claire que l'est la différence du blanc et du noir, +mon oeil a peine encore à se persuader qu'il le voit. La +trahison et le meurtre se tiennent toujours ensemble, +comme deux démons dévoués l'un à l'autre, attachés au +même joug, et travaillant si bassement à un résultat +naturel qu'on n'en éprouve point d'étonnement: mais +toi, tu excites la surprise en offrant la trahison et le meurtre +unis en toi contre nature! Quel que soit le démon artificieux +qui ait fait naître en toi cette monstruosité, il +doit avoir enlevé tous les suffrages de l'enfer. Les autres +démons qui suggèrent des trahisons ne sont que des +manoeuvres grossiers et subalternes, qui ne travaillent +en damnation qu'à l'aide de prétextes, de faux-semblants +de vertu; mais celui qui a si bien manié ton âme n'a +fait que te commander la révolte, sans te donner d'autre +motif pour t'engager à la trahison que l'honneur de te +revêtir du nom de traître. Ce démon qui t'a suborné +pourrait parcourir fièrement l'univers, et rentrant dans +le fond du Tartare, dire aux légions infernales: «Non, +jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement +que j'ai gagné celle de cet Anglais.»--Oh! de quels +soupçons tu as empoisonné la douceur de la confiance! +Est-il des hommes qui paraissent attachés à leur devoir? +tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le +paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu +le paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts +des passions grossières, de la folle joie, de la colère, +montrant une âme constante, que ne domine jamais la +fougue du sang, toujours décents et modestes, accomplis +en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoignage +des yeux, sans qu'il fût confirmé par celui des +oreilles, et ne se fiant à tous deux qu'après l'examen d'un +jugement épuré? tu semblais aussi parfaitement doué. +Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui s'étend +sur l'homme le plus parfait, et le ternit de quelque +soupçon. Je pleurerai sur toi; car il me semble que +cette trahison est comme une seconde chute de l'homme.--(<i>À +Exeter.</i>) Leurs crimes sont manifestes: arrêtez-les, +pour qu'ils en répondent aux lois: et que Dieu veuille +les absoudre de la peine due à leurs complots!</p> + +<p>EXETER.--Je t'arrête pour crime de haute trahison, +sous le nom de Richard, comte de Cambridge. +Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom +de Henri, lord Scroop de Marsham. +Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom +de Thomas Grey, chevalier de Northumberland.</p> + +<p>SCROOP.--C'est avec justice que Dieu a dévoilé nos desseins. +Je suis moins affligé de ma mort que de ma faute, +et je conjure Votre Majesté de me la pardonner encore, +quoique je la paye de ma vie.</p> + +<p>CAMBRIDGE.--Pour moi.... ce n'est pas l'or de la France +qui m'a séduit, quoique je l'aie accepté comme un motif +apparent, pour hâter l'exécution de mes desseins: mais +je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et c'est pour +moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au +milieu même de mon supplice. Je prie Dieu et vous, +mon roi, de me pardonner.</p> + +<p>GREY.--Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d'allégresse +la découverte d'une trahison dangereuse, que je n'en +ressens moi-même en cet instant, en me voyant préservé +d'un attentat exécrable. Mon souverain, pardonnez-moi +ma faute<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> sans épargner ma vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Un des conspirateurs contre la reine Élisabeth finit la lettre +qu'il lui adressa par ces mots: <i>A culpâ, sed non a poenâ absolve +me, my dear lady.</i></blockquote> + +<p>LE ROI.--Que Dieu vous pardonne dans sa miséricorde! +Écoutez votre arrêt. Vous avez conspiré contre notre +royale personne, vous vous êtes ligués avec un ennemi +déclaré, et vous avez reçu l'or de ses coffres pour salaire +de notre mort; et par ce crime, vous consentiez à +vendre votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à +la servitude, ses sujets à l'oppression et au mépris, et +tout son royaume à la dévastation. Quant à notre personne +nous ne demandons point de vengeance, mais +c'est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre +royaume, dont vous avez tous trois cherché la ruine, et +nous sommes forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de +ces lieux, coupables et malheureuses victimes, et allez à +la mort. Dieu veuille, dans sa clémence, vous accorder +la force d'en subir l'amertume avec patience, et le +repentir sincère de votre énorme forfait! Qu'on les emmène. +(<i>On les entraîne</i>.) Maintenant, lords, en France! +Cette entreprise vous promet, comme à nous, une gloire +éclatante. Nous ne doutons plus de l'heureux succès de +cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté, +mettre en lumière cette fatale trahison, qui s'était cachée +sur notre route, pour nous arrêter à l'entrée de +notre carrière, nous devons croire à présent que tous +les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant +chers compatriotes: remettons nos forces entre les mains +du Tout-Puissant, et ne différons plus l'expédition. +Allons gaiement à bord: que les étendards de la guerre +se déploient et s'avancent. Plus de roi d'Angleterre, s'il +n'est pas aussi roi de France!</p> + +<p class="mid">(Tous sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Londres.--La maison de l'hôtesse Quickly, dans East-Cheap.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> PISTOL, NYM, BARDOLPH, LE PAGE +DE FALSTAFF ET L'HÔTESSE QUICKLY.</p> + +<p>L'HÔTESSE, <i>à Pistol</i>.--Je t'en prie, mon coeur, mon cher +petit mari, souffre que je te ramène à Staines.</p> + +<p>PISTOL.--Non, mon grand coeur est tout navré. Allons, +Bardolph, réveille ton humeur joviale; Nym, ranime +tes bravades et ta verve; et toi, petit drôle, arme ton +courage, car Falstaff est mort: il nous faut témoigner +nos regrets.</p> + +<p>BARDOLPH.--Je voudrais être avec lui quelque part, +soit au ciel ou en enfer.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! certainement il n'est pas en enfer: +il est dans le sein d'Arthur, si jamais homme y fut. Il a +fait la plus belle fin; il a passé comme un enfant dans sa +robe baptismale! Il était entre midi et une heure, quand +il a passé: oui, précisément à la descente de la marée<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>; +quand une fois j'ai vu qu'il commençait à chiffonner ses +draps, à jouer avec des fleurs<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, et à rire en regardant +le bout de ses doigts, j'ai bien vu qu'il n'y avait plus pour +lui qu'un chemin à prendre; car il avait le nez aussi +pointu que le bec d'une plume, et il parlait des champs +verdoyants.--«Comment donc, sir John, lui dis-je? +Qu'est-ce donc, cher homme? allons, prenez courage.» +Mais il se mit à crier: Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu? +trois ou quatre fois; et pour le réconforter, je lui dis +qu'il ne devait pas penser à Dieu, que je ne croyais pas +qu'il fût encore nécessaire de s'embarrasser la tête de +ces pensées-là; mais il me dit pour toute réponse de lui +couvrir davantage les pieds. Je mis ma main dans le lit +pour les tâter, et ils étaient froids comme marbre. Je +lui tâtai les genoux, et puis un peu plus haut, et de là +un peu plus haut encore, mais tout était déjà froid +comme marbre!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Le docteur Mead cite une opinion de son temps, et semble croire +lui-même qu'on ne mourait jamais qu'à la descente de la marée. +Du temps de Johnson, c'était encore une opinion de bonne femme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> C'est madame de Staël qui dit quelque part que Shakspeare +avait décrit en médecin les maladies morales. Voici un passage +qui prouve son exactitude dans l'histoire des symptômes qui précèdent +la mort dans certaines maladies: <i>Manus ante faciem attollere, +muscas quasi venari manus operâ; flocos carpere de vestibus, vel +pariete</i>. (Von Swieten.)</blockquote> + +<p>NYM.--On dit qu'il criait après le vin d'Espagne?</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Oh! cela est bien vrai.</p> + +<p>BARDOLPH.--Et après les femmes.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Ah! cela n'est pas vrai, par exemple.</p> + +<p>LE PAGE.--Très-vrai; car il a dit que c'étaient des diables +incarnés.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Il est vrai qu'il n'a jamais pu souffrir la +carnation..... C'était une couleur qui ne lui revenait +point.</p> + +<p>LE PAGE.--Il disait un jour que le diable l'emporterait +à cause des femmes.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Il est bien vrai qu'il déclamait de temps +en temps contre les femmes; mais c'est qu'il était goutteux +dans ce temps-là, et puis c'était de la prostituée de +Babylone qu'il parlait.</p> + +<p>LE PAGE.--Ne vous souvenez-vous pas d'un jour qu'il +aperçut une mouche sur le nez de Bardolph, et qu'il dit +que c'était une âme damnée qui brûlait dans l'enfer?</p> + +<p>BARDOLPH.--Eh bien, eh bien! l'aliment qui entretenait +ce feu-là est au diable. Ce nez rubicond est toute la fortune +que j'aie amassée à son service.</p> + +<p>NYM.--Décamperons-nous, enfin? Le roi sera parti de +Southampton.</p> + +<p>PISTOL.--Allons, partons. Tends-moi tes lèvres, mon +amour; aie bien soin de mes effets et de mes meubles; +prends le bon sens pour guide. <i>Choisissez et payez comptant</i>, +voilà tout ce que tu as à dire. Ne fais crédit à personne; +car les serments ne sont que paille légère, et la +foi des hommes ne vaut pas une feuille d'oublie; <i>tiens +bien</i> est le meilleur chien de basse-cour, ma poulette; +c'est pourquoi, prends <i>caveto</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a> pour ton conseiller. Va à +présent essuyer tes yeux<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Allons, camarades, aux armes, +partons pour la France; et comme des sangsues, +mes amis, suçons, suçons jusqu'au sang.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <i>Caveto</i>, prends garde, de la prudence.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Quelques commentateurs disent: «Va essuyer les verres de +ton hôtellerie.»</blockquote> + +<p>LE PAGE.--Ma foi, c'est une mauvaise nourriture, à ce +qu'on dit.</p> + +<p>PISTOL, <i>au page</i>.--Prends un baiser sur ses douces lèvres, +et marche: allons.</p> + +<p>BARDOLPH.--Adieu, notre hôtesse.</p> + +<p>NYM.--Je ne saurais t'embrasser, moi; voilà le plaisant +de la chose; mais ça n'y fait rien.--Adieu toujours.</p> + +<p>PISTOL.--Fais voir que tu es une bonne ménagère; +sois sédentaire, je te l'ordonne.</p> + +<p>L'HÔTESSE.--Bon voyage: adieu.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">France.--Appartement dans le palais du roi de France.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI, LE DAUPHIN, LE DUC DE +BOURGOGNE, LE CONNÉTABLE, <i>et suite.</i> <i>Fanfares.</i></p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Ainsi l'Anglais s'avance contre +nous avec une armée nombreuse. Il est important de lui +répondre par une défense digne de notre trône. Les ducs +de Berry, de Bretagne, de Brabant et d'Orléans vont +partir; et vous aussi, dauphin, pour visiter, réparer et +fortifier nos villes de guerre, les pourvoir de braves soldats, +et de toutes les munitions nécessaires; car l'Angleterre +s'approche avec une violence égale à celle d'eaux +qui se précipitent vers un gouffre. Il est donc à propos +de prendre toutes les mesures que la prévoyance et la +crainte nous conseillent, à la vue des traces récentes +qu'a laissées sur nos plaines l'Anglais fatal à la France, +qui l'a trop méprisé.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Mon auguste père, il convient, sans +doute, de nous armer contre l'ennemi. La paix elle-même, +quand la guerre serait douteuse, et qu'il ne s'agirait +d'aucune querelle, la paix ne doit jamais assez +endormir un royaume, pour dispenser de lever, d'assembler +des troupes, d'entretenir les places fortes, et de +faire tous les préparatifs comme si l'on était menacé +d'une guerre: c'est d'après ce principe que je dis qu'il +est à propos que nous partions tous pour visiter les parties +faibles et endommagées de la France; mais faisons-le +sans montrer aucune alarme. Non, sans plus +de crainte que si nous apprenions que l'Angleterre +fût en mouvement pour une danse moresque de la +Pentecôte; car, mon respectable souverain, l'Angleterre +a sur son trône un si pauvre roi, son sceptre est le jouet +d'un jeune homme si frivole, si extravagant, si superficiel, +qu'elle n'est pas dans le cas d'inspirer la crainte.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Ah! doucement, prince dauphin: +vous vous méprenez trop sur le caractère de +ce roi. Que Votre Altesse interroge les derniers ambassadeurs; +sachez d'eux avec quelle grandeur il a reçu leur +ambassade; de quel nombre de sages conseillers il est +environné; combien il est modeste dans ses objections; +mais aussi combien il est redoutable par la constance de +ses projets, et vous vous convaincrez que ses folies passées +n'étaient que le masque du Brutus de Rome, qui +cachait la prudence sous le manteau de la folie, comme +des jardiniers couvrent de fumier les plantes qui poussent +les premières et sont les plus délicates.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Non, connétable, il n'en est pas ainsi; +mais quoique votre opinion ne soit pas la nôtre, il n'importe. +Lorsqu'il est question de se défendre, le mieux est +de supposer l'ennemi plus fort qu'il ne le paraît; c'est le +moyen d'avoir prévu tous les moyens de défense; car, si +ces moyens sont faibles et mesquins, c'est imiter l'avare +qui pour épargner un peu d'étoffe gâte son vêtement.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Voyons dans Henri un ennemi +puissant, et vous, princes, armez-vous énergiquement +pour le combattre. Sa race s'est engraissée de nos dépouilles, +et il est sorti de cette famille sanguinaire qui +nous vint effrayer comme des fantômes jusque dans nos +foyers: témoin ce jour trop mémorable de notre honte, +où les champs de Crécy virent cette bataille si fatale à la +France, lorsque tous nos princes furent enchaînés par le +bras de ce prince au nom sinistre, de cet Édouard, dit le +prince Noir, tandis que son père, sur le sommet d'une +montagne, et placé à une grande élévation où les rayons +dorés du soleil venaient le couronner, contemplait son +héroïque fils, souriant de le voir mutiler l'ouvrage de la +nature, et défigurer toute cette belle jeunesse que Dieu +et les pères français avaient créée depuis vingt années. +Il est un rejeton de cette tige victorieuse: craignons sa +vigueur native et ses hautes destinées.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Des ambassadeurs d'Henri, roi d'Angleterre, +demandent audience à Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Nous la donnerons dans l'instant +même. Allez, et introduisez-les. (<i>Le messager sort avec une +partie des seigneurs.</i>) Vous voyez, mes amis, avec quelle +ardeur cette chasse est suivie.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Tournez la tête, et vous arrêterez sa +course. Les chiens les plus lâches poussent leurs plus +bruyants abois, lorsque la proie qu'ils ont l'air de menacer +court bien loin devant eux. Mon respectable souverain, +prenez les Anglais de court, et montrez-leur de +quelle monarchie vous êtes le chef. Trop de confiance, +mon prince, n'est pas un vice aussi bas que le mépris de soi.</p> + +<p class="mid">(Les seigneurs rentrent avec Exeter et une suite.)</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Venez-vous de la part de notre frère +d'Angleterre?</p> + +<p>EXETER.--De sa part; et voici le salut qu'il adresse à +Votre Majesté. Il vous demande, au nom du Dieu tout-puissant, +de vous dépouiller vous-même, et de déposer +cet éclat et ces grandeurs empruntées qui, par le don du +ciel, par la loi de la nature et des nations, lui appartiennent +à lui et à ses héritiers: c'est-à-dire de lui rendre +cette couronne et tous ces honneurs multipliés, que la +force et la coutume attribuent à la couronne de France. +Et afin que vous soyez convaincu que ce n'est pas de sa +part une réclamation injuste et téméraire, tirée de parchemins +vermoulus dans la nuit des siècles, et arrachés +de la poussière antique de l'oubli, il vous envoie cette +mémorable généalogie dont chaque branche est une +preuve démonstrative. (<i>Il remet un papier au roi.</i>) Il vous +somme de considérer ce lignage; et après que vous aurez +vu qu'il descend directement du plus fameux de ses glorieux +ancêtres, d'Édouard III, il vous enjoint de renoncer +à votre couronne et à votre royaume, que vous ne tenez +que par usurpation sur lui, qui est né le véritable et le +seul propriétaire.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Et si on le refuse, qu'arrivera-t-il?</p> + +<p>EXETER.--Une contrainte sanglante; car vous cacheriez +sa couronne dans les derniers replis de vos coeurs, +qu'il irait l'y déterrer: et c'est dans ce projet qu'il s'avance +avec des tempêtes menaçantes, des foudres et des +tremblements de terre comme Jupiter. Si sa requête +n'est pas écoutée, il vient lui-même vous l'imposer. +Il vous enjoint, au nom de l'Éternel, de lui remettre sa +couronne, et de prendre en pitié toutes les malheureuses +victimes que la guerre affamée s'apprête à dévorer; il +rejette sur votre tête les larmes des veuves, les cris des +orphelins, le sang du peuple égorgé, les gémissements +des jeunes filles qui pleureront leurs pères et leurs fiancés +engloutis dans cette querelle. Voilà sa réclamation, +sa menace, et mon message: à moins que le dauphin ne +soit présent. S'il est dans cette assemblée, je suis chargé +aussi d'un message pour lui.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Quant à nous, nous voulons examiner +plus à loisir cette réclamation. Demain vous porterez +nos dernières intentions à notre frère d'Angleterre.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Quant au dauphin, je répondrai pour lui. +Que lui apportez-vous d'Angleterre?</p> + +<p>EXETER.--Le dédain et le défi, le plus profond mépris, +et tout ce qui peut vous l'exprimer, sans avilir sa propre +grandeur: voilà l'opinion et le salut que vous adresse +mon roi. Ainsi a-t-il dit, et si votre père ne répare pas, +en satisfaisant sans réserve à toutes ses demandes, l'amère +raillerie dont vous avez insulté sa majesté, il vous +en punira si sévèrement, que les échos des cavernes et +des souterrains de France résonneront de la réponse à +vos outrages et des accents de ses canons.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Dites-lui que si mon père lui rend une +réponse gracieuse, c'est contre ma volonté; car je ne désire +rien tant que de lier une partie avec le roi d'Angleterre; +et c'est dans cette vue que, pour assortir le présent +à sa frivolité et à sa jeunesse, je lui ai fait l'envoi de ces +balles de paume de Paris.</p> + +<p>EXETER.--Et en revanche il fera trembler jusqu'aux +fondements votre Louvre de Paris, fût-il la cour souveraine +de la puissante Europe. Et soyez bien sûr que vous +serez grandement étonné, comme nous, ses sujets, nous +l'avons été, de trouver une si grande différence entre ce +qu'annonçaient les jours de sa jeunesse et ce qu'il est +aujourd'hui. Aujourd'hui, il pèse le temps jusqu'au dernier +grain de sable, et vos pertes vous l'apprendront s'il +reste en France.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Demain vous serez amplement +instruit de nos résolutions.</p> + +<p>EXETER.--Expédiez-nous promptement, de crainte que +notre roi ne vienne ici lui-même nous demander raison +de nos délais: il est déjà descendu sur vos rivages.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Vous serez bientôt congédié avec +des propositions avantageuses. Ce n'est pas trop d'une +courte nuit pour répondre sur des objets de cette importance.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> + +<br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>LE CHOEUR.</h3> + +<p>Ainsi, d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène +vole sur une aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans +l'appareil de la guerre, sur la jetée de Hampton<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, montant +sur l'Océan, suivi de sa belle flotte, dont les pavillons +de soie éventent le jeune Phébus: livrez-vous à votre +imagination, qu'elle vous montre les mousses gravissant +le long des cordages: écoutez le sifflet perçant qui met +de l'ordre dans les sons confus: voyez les voiles, enflées +par le souffle insinuant des vents invisibles, entraîner, +au travers de la mer sillonnée, ces masses énormes qui +offrent leurs flancs aux vagues superbes: imaginez que +vous êtes debout sur le rivage; voyez une cité qui danse +sur les vagues inconstantes: tel est le tableau que +présente cette flotte royale, dirigeant sa course vers Harfleur. +Suivez! suivez! Attachez votre pensée à la poupe +des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse +comme la nuit profonde, gardée par des vieillards, des +enfants et des femmes, qui tous ont passé ou n'ont pas +atteint encore l'âge de la force et de la vigueur. Car quel +est celui dont un léger duvet ait orné le menton qui +n'aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers +aux rives de la France?--Que votre pensée travaille et +vous y montre un siége: contemplez les canons sur leurs +affûts, ouvrant leurs bouches fatales sur Harfleur bloqué.--Supposez +que l'ambassadeur revient de la cour +des Français, et annonce à Henri que le roi lui offre sa +fille Catherine, et avec elle, en dot, quelques vains et +stériles duchés.--L'offre ne plaît point à Henri, et déjà +l'actif canonnier touche de sa mèche le bronze infernal +(<i>bruits de combat; on entend une décharge d'artillerie</i>), +et tout se renverse devant ses foudres. Continuez d'être +favorables, et que vos pensées complètent notre représentation.</p> + +<p class="mid">(Le choeur sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> «La plaine où campa Henri V est aujourd'hui couverte en +entier par la mer.» (Warton.)</blockquote> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Harfleur assiégé.--Bruit de combat.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, +GLOCESTER, <i>et des soldats avec des échelles de siége</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Allons, encore une fois à la brèche, chers +amis, encore une fois: emportez-la d'assaut, ou comblez-la +de morts. Dans la paix, rien ne sied tant à un +homme que la modeste douceur et l'humilité; mais +lorsque la tempête de la guerre souffle à nos oreilles, +alors imitez l'active fureur du tigre: roidissez vos muscles, +réveillez tout votre sang, défigurez vos traits naturels +sous ceux d'une rage farouche, prêtez à votre oeil +un aspect terrible; qu'il sorte de son orbite, comme le +canon d'airain; que votre sourcil l'ombrage et inspire +autant d'effroi qu'un rocher ruiné, qui semble rejeter +sa base minée par le sauvage et pernicieux Océan; montrez +les dents, ouvrez de larges narines, contenez votre +haleine, et tendez tous vos esprits jusqu'à leur dernier +effort.--Courage! courage! nobles Anglais, dont le sang +découle d'aïeux à l'épreuve de la guerre, d'ancêtres qui, +comme autant d'Alexandres, ont, dans ces contrées, +combattu depuis le soleil naissant jusqu'à son coucher, +et n'ont reposé leurs épées que lorsque les ennemis +leur ont manqué. Ne déshonorez pas vos mères: prouvez +aujourd'hui que ceux à qui vous donnez le nom de +pères vous ont réellement engendrés; servez de modèle +aux hommes d'un sang moins noble, et enseignez-leur à +combattre. Et vous, braves milices, dont les membres +ont été formés dans l'Angleterre, montrez-nous ici la +vigueur du sol qui vous a nourris: faites-nous jurer que +vous êtes dignes de votre race. Et je n'en doute point; +car il n'en est aucun de vous, quelle que soit la bassesse +obscure de sa condition, dont je ne voie les yeux briller +d'un noble feu.--Je vous vois tous ardents comme le +chien à la laisse, qui n'attend que le signal pour s'élancer. +Eh bien, la chasse est ouverte: suivez l'ardeur qui +vous emporte, et, dans l'assaut, criez: Dieu pour Henri! +Angleterre et Saint-George!</p> + +<p class="mid">(Le roi sort avec sa suite.)</p> + +<p class="mid">(Bruit de combat; on entend une décharge d'artillerie.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Les troupes défilent.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> NYM, BARDOLPH ET LE PAGE.</p> + +<p>BARDOLPH.--Allons, avance, avance; à la brèche, à la +brèche.</p> + +<p>NYM.--Caporal, je t'en prie, ne nous presse pas si fort, +il fait un peu chaud. Quant à moi, je n'ai pas un magasin +de vies. La plaisanterie n'en vaut rien; voilà le fin +mot de l'histoire.</p> + +<p>PISTOL.--Ce mot est des plus justes; car les mauvaises +plaisanteries abondent ici, «les coups pleuvent de droite +et de gauche, les pauvres vassaux du bon Dieu tombent +et meurent par milliers, et l'épée et le bouclier s'acquièrent +d'immortels honneurs dans des champs de sang.»</p> + +<p>LE PAGE.--Pour moi, je voudrais être dans une taverne +à Londres; je donnerais bien toute ma gloire à venir +pour un pot de bière et ma sûreté.</p> + +<p>PISTOL.--Et moi, «s'il ne tenait qu'à faire des souhaits, +je ne resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix +minutes à t'y rejoindre<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Les mots entre guillemets sont en vers dans le texte.</blockquote> + +<p>LE PAGE.--Voilà qui est aussi bien, mais non pas aussi +vrai que le chant d'un oiseau sur la branche.</p> + +<p class="mid">(Arrive Fluellen.)</p> + +<p>FLUELLEN, <i>les poussant.</i>--A la brèche, vous chiens, +avancez, canaille!</p> + +<p>PISTOL.--Doucement, doucement, grand duc; ne soyez +pas si dur pour des hommes d'argile; calmez cette rage, +ralentissez cette fougue; allons, de la douceur, mon +poulet.</p> + +<p>NYM, <i>à Pistol.</i>--Voilà ce qu'on appelle de la belle humeur, +(<i>à Fluellen</i>) et Votre Seigneurie n'en a que de la mauvaise.</p> + +<p class="mid">(Nym, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)</p> + +<p>LE PAGE.--Tout jeune que je suis, j'ai bien observé ces +trois ferrailleurs. Je ne suis certainement qu'un enfant +auprès d'eux trois; mais tels qu'ils sont, s'ils voulaient +me servir, il n'y en a pas un d'eux qui fût mon fait; car, +par ma foi, ces trois originaux ne font pas ensemble la +valeur d'un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le +sang blanc et la figure rouge; il a du front, mais il ne +se bat pas.--Et ce Pistol: il a une langue à tout tuer et +une épée pacifique; ce qui fait qu'il estropie des mots +tant qu'on veut, mais il n'entame pas une lance.--Quant +à Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le +moins sont les plus braves; voilà pourquoi il dédaigne +de dire même ses prières, de peur de passer pour un +lâche: mais s'il ne parle guère, il agit encore moins; +car il n'a jamais cassé d'autre tête que la sienne, et encore +était-ce contre une borne, un jour qu'il était ivre. +Ces gens sont capables de voler tout ce qu'ils trouvent +sous leurs mains; et le <i>vol</i>, ils l'appellent une <i>acquisition</i>. +Bardolph a volé l'autre jour un étui de luth, l'a porté +pendant douze lieues, et puis l'a vendu pour trois demi-sous. +Ah! pour Nym et Bardolph, ce sont, ma foi! les deux +doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai +vus voler une pelle à feu: ce qui m'a fait penser que ces +gens-là avaient envie de devenir un jour porteurs de +charbon<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Si je les avais crus, ils avaient bonne envie +de me rendre aussi familier avec les poches des autres, +que le sont les gants et le mouchoir, mais il n'est pas +du tout dans mon caractère d'ôter de la bourse d'autrui +pour mettre dans la mienne; car c'est le moyen d'empocher +des affronts.... Ma foi, il faut que je les plante là +et que je cherche quelque meilleure condition. Leur lâcheté +me soulève le coeur; oui, il faut que je les plante là.</p> + +<p class="mid">(Il s'en va.)</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Il paraît que porter des charbons était, du temps de Shakspeare, +une expression proverbiale pour dire supporter un affront.</blockquote> + +<p class="mid">(Rentre Fluellen suivi de Gower.)</p> + +<p>GOWER.--Capitaine Fluellen, il faut vous rendre à l'instant +aux mines: le duc de Glocester veut vous parler.</p> + +<p>FLUELLEN.--Aux mines? Allez-vous-en dire au duc qu'il +n'est pas bon d'aller aux mines; car, voyez-vous, ces +mines ne sont pas suivant la discipline de la guerre. Les +concavités ne sont pas suffisantes; car, voyez-vous, l'adversaire +(vous pouvez dire ça au duc, voyez-vous) a +creusé lui-même douze pieds plus bas que les contre-mines<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. +Par Jésus, j'ai peur qu'il ne nous fasse tous +sauter, si l'on ne donne pas de meilleurs ordres.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Fluellen veut dire que l'ennemi a contre-miné douze pieds +plus bas que la mine.</blockquote> + +<p>GOWER.--Le duc de Glocester, qui a la conduite du siége, +est dirigé par un Irlandais qui est ma foi un brave homme.</p> + +<p>FLUELLEN.--Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce +pas?</p> + +<p>GOWER.--Oui, je crois.</p> + +<p>FLUELLEN.--Par Jésus, c'est un âne, s'il y en a un +dans le monde; et je le prouverai à sa barbe. Il ne connaît +pas plus les vraies disciplines des guerres, voyez-vous, +les disciplines des Romains, qu'un petit chien.</p> + +<p class="mid">(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)</p> + +<p>GOWER.--Le voilà qui vient, accompagné du capitaine +écossais, le capitaine Jamy.</p> + +<p>FLUELLEN.--Le capitaine Jamy est un bien merveilleux +et valeureux capitaine: ça n'est pas douteux, et un +homme de grande expédition et connaissances dans les +anciennes guerres, d'après la science particulière que +j'ai moi-même de ses règles. Par Jésus! il soutiendra sa +thèse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur +les disciplines des anciennes guerres des Romains.</p> + +<p>JAMY.--Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.</p> + +<p>FLUELLEN.--Bonjour à Votre Seigneurie, bon capitaine +Jamy.</p> + +<p>GOWER.--Oh çà! capitaine Macmorris, venez-vous +des mines? Les pionniers ont-ils fini?</p> + +<p>MACMORRIS.--Par Jésus, ça ne vaut pas le diable. +L'ouvrage est abandonné, la trompette sonnant la retraite; +par ma main que voilà, et par l'âme de mon +père, je jure que l'ouvrage ne vaut rien. On y a renoncé, +sans quoi j'aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne! +en moins d'une heure. Oh! c'est fort mal fait, c'est fort +mal fait: par ce bras! c'est mal fait.</p> + +<p>FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je vous en prie, +voudriez-vous bien m'accorder, voyez-vous, quelques +petits colloques avec vous, comme qui dirait, pour ainsi +dire, touchant, ou comme à l'égard des disciplines de la +guerre, les guerres des Romains, par manière de conversation, +voyez-vous, et de pure communication d'amitié; +et comme qui dirait, pour ainsi dire, pour la satisfaction +de mon esprit. Pour à l'égard de ce qui concerne +les règles de la discipline militaire, voilà le point....</p> + +<p>JAMY.--De bonne foi ce sera la meilleure chose du +monde, mes bons capitaines, et je m'en vais profiter de +cette occasion pour prendre congé de vous, avec votre +permission.</p> + +<p>MACMORRIS.--Ce n'est pas ici le temps de discourir, +Dieu me pardonne! Le jour est chaud, et le temps, et la +guerre, et le roi, et les ducs: ce n'est pas là le temps de +discourir: la ville est assiégée, et la trompette nous appelle +à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le +Christ, nous ne faisons rien; c'est honteux à nous tous +tant que nous sommes: Dieu me pardonne! C'est une +honte de rester tranquilles, c'est une honte, je le jure; +et il y a tant de gorges à couper et d'ouvrages à faire; et +il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne!</p> + +<p>JAMY.--Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que +vous voyez soient assoupis, je ferai de la bonne ouvrage, +ou je serai sur le carreau: oui, et je travaillerai aussi +courageusement que je pourrai; c'est bien sûr cela, en +deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi, +je serai bien aise d'entendre quelques questions entre +vous deux.</p> + +<p>FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous, +sauf votre correction, qu'il n'y en pas beaucoup +de votre nation....</p> + +<p>MACMORRIS.--De ma nation? Qu'est-ce que c'est que +ma nation? Est-ce une nation de lâches, de bâtards, de +gredins? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Qui parle de +ma nation?</p> + +<p>FLUELLEN.--Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement +qu'on ne les dit, capitaine Macmorris, par +aventure je pourrais bien penser que vous ne me traitiez +pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous +devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant +que vous, tant dans la discipline de la guerre, que par +mon lignage et en tout autre genre.</p> + +<p>MACMORRIS.--Je ne vous reconnais pas autant de bravoure +qu'à moi, et le Christ me pardonne! Je vous couperai +la tête.</p> + +<p>GOWER.--Amis, amis! allons, vous vous trompez tous +les deux: c'est faute de vous entendre.</p> + +<p>JAMY.--Oh! voilà une vilaine sottise.</p> + +<p class="mid">(On sonne un pourparler.)</p> + +<p>GOWER.--La ville demande à parlementer.</p> + +<p>FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, quand il se trouvera +une meilleure occasion, voyez-vous, je prendrai la +liberté de vous dire que je connais les disciplines de la +guerre; et voilà tout.</p> + +<p class="mid">(Ils partent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">LE GOUVERNEUR <i>et quelques citoyens sont sur les remparts; +au bas sont les troupes anglaises</i>. LE ROI HENRI +<i>entre avec sa suite</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Quelle est enfin la résolution du gouverneur? +Voici le dernier pourparler que nous admettrons encore. +Rendez-vous donc à notre clémence; ou, si vous êtes +jaloux de votre destruction, défiez notre dernière fureur. +Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui, dans +mes pensées, est celui qui me sied davantage, si je recommence +à battre vos murailles, je ne quitterai plus +Harfleur, déjà à demi démoli, qu'il ne soit enseveli sous +ses cendres. Les portes de la clémence seront fermées +alors, et le soldat, au carnage animé, le coeur endurci et +féroce, donnant carrière à sa main sanguinaire, parcourra +vos foyers, avec une conscience large comme +l'enfer, moissonnant comme l'herbe vos vierges dans +l'éclat de leur fraîcheur et vos enfants dans la fleur de +leur âge. Que m'importe à moi, si la guerre impie, couronnée +de flammes comme le prince des démons, et le +front tout noirci de feux, exerce toutes les horreurs +barbares qui suivent l'assaut et le pillage? Que m'importe +à moi, lorsque vous seuls en êtes la cause, si vos chastes +vierges tombent sous la main brûlante du viol effréné? +Quel mors peut arrêter la licence et ses fureurs, lorsqu'elle +roule abandonnée sur la pente de son cours +impétueux? Nous épuiserons en vain nos ordres, pour rappeler +des soldats acharnés sur leur proie; autant commander +à l'immense Léviathan de venir sur le rivage. +Ainsi, habitants d'Harfleur, prenez pitié de votre ville et +de votre peuple, tandis que mes soldats sont encore +soumis à mes ordres, tandis que le souffle paisible de la +clémence écarte encore les nuages impurs et contagieux +du meurtre, du pillage et des excès: sinon, attendez-vous +à voir dans un moment le soldat aveugle et sanglant, +salir d'une main impure les cheveux de vos filles qui +pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis +par leurs barbes d'argent, et leurs têtes vénérables +écrasées contre les murs, et vos enfants empalés nus sur +les lances, à la vue de leurs mères égarées et perçant les +nuages de leurs hurlements, comme jadis les veuves de +Judée poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux +d'Hérode. Que répondez-vous? Voulez-vous céder et prévenir +ces maux; ou, coupables d'une défense trop +obstinée, vous voir détruits?</p> + +<p>LE GOUVERNEUR.--Ce jour est le terme de notre attente. +Le dauphin, dont nous avions pressé les secours, nous +fait répondre que ses troupes ne sont pas encore prêtes, +ni en état de faire lever un si grand siége. Ainsi, roi redouté, +nous cédons notre ville et notre vie à votre généreuse +clémence: entrez dans notre port, disposez de nous +et de nos biens; nous ne pouvons nous défendre plus +longtemps.</p> + +<p>LE ROI.--Ouvrez vos portes.--Allons, cher oncle +Exeter, entrez dans Harfleur, restez-y, et fortifiez la +ville contre les Français. Faites grâce à tous.--Pour +nous, cher oncle, l'hiver qui s'approche, et la maladie +qui se répand sur nos soldats, nous déterminent à +nous retirer vers Calais. Ce soir nous serons votre hôte +dans Harfleur, et demain prêts à nous mettre en marche.</p> + +<p class="mid">(Fanfares: ils entrent dans la ville.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Rouen.--Appartement du palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> CATHERINE ET ALIX.</p> + +<p>CATHERINE.--Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles +bien le langage?</p> + +<p>ALIX.--Un peu, madame.</p> + +<p>CATHERINE.--Je te prie de m'enseigner; il faut que +j'apprenne à parler. Comment appelez-vous la main, en +anglais?</p> + +<p>ALIX.--La main? Elle est appelée <i>de hand</i>.</p> + +<p>CATHERINE.--Et les doigts?</p> + +<p>ALIX.--Les doigts? Ma foi, j'ai oublié les doigts; mais +je me souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont appelés +<i>de fingres</i>; oui, <i>de fingres</i>.</p> + +<p>CATHERINE.--La main, <i>de hand</i>; les doigts, <i>de fingres</i>. +Je pense que je suis un bon écolier. J'ai gagné deux +mots d'anglais vitement. Comment appelez-vous les +ongles?</p> + +<p>ALIX.--Les ongles? Nous les appelons <i>de nails</i>.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>De nails</i>. Écoutez; dites-moi si je parle +bien: <i>de hand</i>, <i>de fingres</i>, <i>de nails</i>.</p> + +<p>ALIX.--C'est bien dit, madame; c'est du fort bon anglais.</p> + +<p>CATHERINE.--Dites-moi l'anglais pour le bras?</p> + +<p>ALIX.--<i>De arm</i>, madame.</p> + +<p>CATHERINE.--Et le coude?</p> + +<p>ALIX.--<i>De elbow.</i></p> + +<p>CATHERINE.--<i>De elbow.</i> Je fais la répétition de tous les +mots que vous m'avez appris jusqu'à présent.</p> + +<p>ALIX.--C'est trop difficile, madame, je pense.</p> + +<p>CATHERINE.--Excusez-moi, Alix. Écoutez; <i>De hand</i>, <i>de +fingres</i>, <i>de nails</i>, <i>de arm</i>, <i>de bilbow</i>.</p> + +<p>ALIX.--<i>De elbow</i>, madame.</p> + +<p>CATHERINE.--O seigneur Dieu! je m'oublie; <i>de elbow</i>. +Comment appelez-vous le cou?</p> + +<p>ALIX.--<i>De nick</i>, madame.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>De nick?</i> Et le menton?</p> + +<p>ALIX.--<i>De chin.</i></p> + +<p>CATHERINE.--<i>De jin?</i> Le cou, <i>de nick</i>, le menton, <i>de jin</i>.</p> + +<p>ALIX.--Oui: sauf votre honneur, en vérité, vous prononcez +les mots aussi droit que les natifs d'Angleterre.</p> + +<p>CATHERINE.--Je ne doute point d'apprendre par la +grâce de Dieu, et en peu de temps.</p> + +<p>ALIX.--N'avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai +enseigné?</p> + +<p>CATHERINE.--Non, je vous le réciterai promptement, +<i>de hand</i>, <i>de fingres</i>, <i>de mails</i>.</p> + +<p>ALIX.--<i>De nails</i>, madame.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>De nails</i>, <i>de arm</i>, <i>de ilbow</i>.</p> + +<p>ALIX.--Sauf votre honneur, <i>de elbow</i>.</p> + +<p>CATHERINE.--Aussi dis-je <i>de elbow</i>, <i>de neck</i> et <i>de chin</i>. +Comment appelez-vous les pieds et la robe?</p> + +<p>ALIX.--<i>De foot</i>, madame, et <i>de coun</i>.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>De foot</i>, <i>de coun</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>? O seigneur Dieu! ce sont +des mots d'un son mauvais, corruptible, grossier et impudique, +et dont les dames d'honneur ne peuvent user. +Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant les seigneurs +de France pour tout le monde: il faut <i>de foot</i> et +<i>de coun</i> néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon +ensemble; <i>de hand</i>, <i>de fingres</i>, <i>de nails</i>, <i>de arm</i>, <i>de elbow</i>, +<i>de neck</i>, <i>de chin</i>, <i>de foot</i> et <i>de coun</i>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> <i>The gown</i>, la robe, <i>et cætera</i>.</blockquote> + +<p>ALIX.--Excellent, madame.</p> + +<p>CATHERINE.--C'est assez pour une fois. Allons-nous-en +dîner.</p> + +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Autre salle du même palais.</p> + +<p class="mid">LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE +BOURBON, LE CONNÉTABLE DE FRANCE, ET +AUTRES SEIGNEURS.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Il est certain qu'il a passé la rivière +de Somme.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Si nous n'allons pas le combattre, +mon roi, renonçons donc à vivre en France; abandonnons +tout, cédons nos riches vignobles à ce peuple barbare.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--<i>O Dieu vivant!</i> quelques boutures sorties +de nous, le superflu du luxe de nos ancêtres, nos rejetons, +entés sur un tronc sauvage et inculte, s'élèveront-ils +si rapidement jusqu'aux nues, et surpasseront-ils en +hauteur la tige dont ils sont sortis?</p> + +<p>BOURBON.--Des Normands; oui, des bâtards normands! +Mort de ma vie! s'il faut qu'ils traversent ainsi le royaume +sans combat, je veux vendre mon duché pour acheter +une chaumière et quelque marais fangeux dans cette île +irrégulière d'Albion.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--<i>Dieu des batailles!</i> où donc ont-ils +puisé cette ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de +brouillards et engourdi par le froid? Le soleil ne jette +qu'à regret sur leur île de pâles rayons; il tue leurs +fruits de ses sombres regards: leur bière, de l'eau et de +l'orge fermentée, boisson faite pour des rosses surmenées, +peut-elle donc échauffer à ce degré leur sang épais, et +l'enflammer de cette bouillante valeur? Et le sang français, +avivé encore par les esprits du vin, paraîtra-t-il +glacé auprès du leur? Oh! pour l'honneur de notre patrie, +ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaçons +que l'hiver suspend au bord de nos toits, tandis +qu'un peuple, né dans le berceau des frimas, répand +des flots de braves jeunes gens dans nos riches campagnes; +pauvres, il faut en convenir, par les maîtres +qu'elles nourrissent.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Par l'honneur et la foi des chevaliers, +nos dames se raillent de nous; elles disent hautement +que notre vigueur est épuisée, et qu'elles prodigueront +leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour repeupler la +France de bâtards belliqueux.</p> + +<p>BOURBON.--Elles nous renvoient aux écoles de danse +de l'Angleterre, et nous conseillent d'apprendre leurs +cabrioles et leurs lavoltes<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, disant que toutes nos grâces +sont dans nos talons, et que c'est dans la fuite que nos +sublimes talents se déploient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Espèce de danse.</blockquote> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Où est le héraut Montjoie? Ordonnez-lui +de partir sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'Anglais +d'un insultant défi.--Allons, princes, volez sur le +champ de bataille, et que l'honneur et le courage donnent +à vos coeurs une trempe plus dure que l'acier de +vos épées. Charles d'Albret, grand connétable de France; +vous aussi, d'Orléans, Bourbon et Berri, Alençon, Brabant, +Bar, Bourgogne; et vous, Jacques Châtillon, Rambure, +Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fauconberg, +Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais; grands +ducs, princes, comtes, barons, lords et chevaliers, grands +par vos titres, allez vous laver de ce grand opprobre: +arrêtez dans sa course Henri d'Angleterre qui traverse +en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses +panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son +armée comme un torrent de neiges fond sur les vallées +dont l'humble profondeur reçoit les flots que vomissent +les Alpes! tombez sur lui; vous avez assez de forces: ramenez-le +dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur +un char victorieux.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Voilà le rôle qui sied aux grands +d'une nation! J'ai un regret, c'est que l'ennemi soit si +peu nombreux et si faible, que ses soldats soient épuisés +de faim et des fatigues de leur marche: car, j'en suis +sûr, aussitôt qu'il verra paraître notre armée, son coeur +s'abîmera dans la crainte, et son plus grand exploit sera +de nous offrir sa rançon.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Allez donc, lord connétable: hâtez +le départ de Montjoie; qu'il déclare à l'Anglais que nous +envoyons savoir de lui quelle rançon il veut donner. +Vous, prince dauphin, vous resterez avec nous dans +Rouen.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Non, mon père, j'en conjure Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--N'insistez point: vous resterez +avec nous.--Allons, partez, connétable; et vous aussi, +princes, et rapportez-nous promptement la nouvelle du +désastre de l'Anglais.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid">Le camp anglais en Picardie.</p> + +<p class="mid">GOWER ET FLUELLEN.</p> + +<p>GOWER.--Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du +pont?</p> + +<p>FLUELLEN.--Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne +à ce pont.</p> + +<p>GOWER.--Le duc d'Exeter est-il en sûreté?</p> + +<p>FLUELLEN.--Le duc d'Exeter est aussi magnanime +qu'Agamemnon, et c'est un homme que j'aime et que +j'honore de toute mon âme, de tout mon coeur, de tout +mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et +de tout mon pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et +béni!) le plus petit accident du monde. Il a conservé le +pont le plus facilement, avec une excellente discipline. +Il y a là, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur +ma conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la +valeur; cependant c'est un homme qui n'a pas la moindre +réputation dans le monde; mais je lui ai vu faire +des choses vaillantes.</p> + +<p>GOWER.--Comment l'appelez-vous?</p> + +<p>FLUELLEN.--On l'appelle l'<i>enseigne Pistol</i>.</p> + +<p>GOWER.--Je ne le connais pas.</p> + +<p class="mid">(Entre Pistol.)</p> + +<p>FLUELLEN.--Le voilà.</p> + +<p>PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. +Le duc d'Exeter a beaucoup d'amitié pour toi.</p> + +<p>FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que +j'ai mérité d'avoir quelque part dans son amitié.</p> + +<p>PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, +a, par un sort cruel et par un tour furieux de +l'inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette +aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule +sans fin....</p> + +<p>FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la +déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau +tenant les yeux pour vous faire entendre que la fortune +est aveugle: et on la peint aussi avec une roue, pour +vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, +qu'elle tourne toujours et qu'elle est inconstante, et +qu'elle n'est que mutabilités et vicissitudes: et son pied, +voyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule, +roule, roule.... A dire vrai, le poëte en fait une très-excellente +description: la fortune, voyez-vous, est une +excellente morale.</p> + +<p>PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le +regarde d'un mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il +doit être pendu: cela fait une vilaine mort. Le gibet est +bon pour les chiens; mais l'homme devrait en être +exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le +sifflet. Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire +de peu de valeur: ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera: +empêche que le fil de la vie du pauvre Bardolph +ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une manière +ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et +je serai reconnaissant de ce service.</p> + +<p>FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce +que vous voulez dire.</p> + +<p>PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.</p> + +<p>FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas là de +quoi dire tant mieux; car, voyez-vous, il serait mon +frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et +de le faire exécuter; car il faut observer la discipline.</p> + +<p>PISTOL.--Meurs, et va à tous les diables, et figue pour +ton amitié.</p> + +<p>FLUELLEN.--Fort bien.</p> + +<p>PISTOL.--Je te souhaite une figue d'Espagne<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>!</p> + +<p class="mid">(Pistol sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance +italienne et espagnole.</blockquote> + +<p>FLUELLEN.--Fort bon.</p> + +<p>GOWER.--Cet homme-là, c'est le plus fieffé misérable +qui fut jamais. Je le remets bien à présent; c'est un infâme +entremetteur, un coupe-jarret.</p> + +<p>FLUELLEN.--Je vous assure qu'il proférait sur le pont +les plus braves paroles qu'on puisse jamais voir dans +les plus beaux jours de l'été; mais cela est égal, ce qu'il +vient de me dire.... C'est fort bien.... Je vous assure que +quand l'occasion se trouvera....</p> + +<p>GOWER.--Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon, +qui de temps en temps va à la guerre, pour avoir +l'avantage, à son retour à Londres, de se parer du costume +d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé, +les noms de tous les chefs d'une armée; ils vous diront +par coeur tout ce qui s'est passé dans le service, et où il +s'est fait; ils vous nommeront les lieux où il y aura eu +la moindre escarmouche: <i>c'était à tel endroit, à telle brèche, +à tel ou tel convoi</i>; ils vous diront qui s'est distingué, +qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les postes +de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs +termes de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements +les plus nouveaux<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Et vous ne sauriez vous imaginer +l'effet merveilleux que des moustaches taillées sur le +patron de celles du général, et d'horribles cris, contrefaisant +ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes +et des esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh! +il faut apprendre à connaître ces misérables, qui font +la honte du siècle; ou bien vous feriez d'étranges méprises.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a><p>On se rappelle ici le passage du <i>Menteur</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Ah! le beau compliment à charmer une dame!</p> +<p>.............................................................</p> +<p>On s'introduit bien mieux à titre de vaillant.</p> +<p>Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces,</p> +<p>Qu'à mentir à propos, <i>qu'à jurer avec grâce.</i></p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>FLUELLEN.--Tenez, capitaine Gower, je vous dirai +bien une chose, c'est que je m'aperçois bien qu'il n'est +pas tout ce qu'il voudrait bien faire accroire au monde +qu'il est. A la première occasion que je pourrai trouver +le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir +ma façon de penser.--Écoutez; voilà le roi qui vient: il +faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont. (<i>Entrent +le roi, Glocester, des soldats.</i>) Dieu bénisse Votre Majesté!</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?</p> + +<p>FLUELLEN.--Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté. +Le duc d'Exeter a très-galamment conservé le +pont. Les Français se sont retirés, voyez-vous, et il y a +de beaux et libres passages à présent. Par sainte Marie, +l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il a +été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du +pont. Ah! je peux bien assurer Votre Majesté que c'est +un brave homme que ce duc.</p> + +<p>LE ROI.--Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?</p> + +<p>FLUELLEN.--La <i>perdition</i> de l'adversaire a été très-grande, +fort raisonnablement grande. Sainte Marie! +pour moi, je pense que le duc n'a pas perdu un seul +homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour +avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre +Majesté sait qui c'est; c'est un homme qui a le visage +bourgeonné et tout couvert de boutons, et comme une +flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le nez, et +sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt +rouges; mais son nez est expédié à présent, et son feu +est éteint; ainsi n'en parlons plus.</p> + +<p>LE ROI.--Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous +les pillards de son espèce.--Et nous enjoignons expressément +que, dans notre marche au travers des campagnes, +on n'enlève rien des villages par violence, qu'on +ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le +dernier des Français d'aucune parole de mépris ou de +reproche. Quand la douceur et la cruauté jouent à qui +aura un royaume, c'est le joueur le plus doux qui gagne.</p> + +<p class="mid">(On entend la trompette du héraut.)</p> + +<p class="mid">(Montjoie s'avance.)</p> + +<p>MONTJOIE.--Vous me reconnaissez à mon habillement<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Le costume du roi d'armes, appelé Montjoie, est décrit dans +nos anciens chroniqueurs.</blockquote> + +<p>LE ROI.--Oui, je te reconnais. Qu'as-tu à m'apprendre?</p> + +<p>MONTJOIE.--Les intentions de mon maître.</p> + +<p>LE ROI.--Déclare-les.</p> + +<p>MONTJOIE.--Voici ce que dit mon roi.--«Annonce à +Henri d'Angleterre que, quoique nous ayons paru +morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence est un +meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions +pu le repousser à Harfleur, mais que nous n'avons +pas jugé à propos de venger l'injure qu'elle ne +fût à son comble.--Maintenant c'est à notre tour à +parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais +se repentira de sa folie; il sentira sa faiblesse et +admirera notre patience. Dis-lui de songer à sa rançon: +elle doit être proportionnée aux pertes que nous +avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons +perdus, à l'insulte que nous avons dévorée; et si la +réparation égalait la grandeur des offenses, sa faiblesse +succomberait sous le poids. Pour payer nos +pertes, son trésor est trop pauvre: pour payer l'effusion +de notre sang, les troupes de son royaume entier +sont un nombre insuffisant. Et quant à l'insulte qui +nous a été faite, sa personne même, à nos pieds prosternée, +ne serait qu'une faible et indigne satisfaction. +A ce discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer +qu'il a dévoué et perdu ceux qui le suivent, et que +leur condamnation est prononcée.»--Ainsi parle le +roi mon maître: là finit mon ministère.</p> + +<p>LE ROI.--Je connais ton rang. Quel est ton nom?</p> + +<p>MONTJOIE.--Montjoie.</p> + +<p>LE ROI.--Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes +pas, et dis à ton roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche +pas, et que je serais bien aise de marcher sans empêchement +jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité, +quoique la prudence défende un pareil aveu devant un +ennemi rusé, qui sait prendre avantage de tout, mes soldats +sont considérablement affaiblis par la maladie<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>; +leur nombre est diminué, et le peu qui m'en reste ne +vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français.--Tant +que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je +te dis, héraut, que je croyais voir sur deux jambes anglaises +marcher trois Français.--Que Dieu me pardonne +si je me vante à ce point. C'est votre air de France qui +souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars, +et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici: +ma rançon est ce corps frêle et chétif, mon armée n'est +plus qu'une garde faible et consumée par la maladie. +Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons +en avant, quand le roi de France lui-même, ou tout +autre voisin, s'opposerait à notre passage. (<i>Il lui remet +une bourse.</i>) Voilà pour te payer ton message, Montjoie. +Va: dis à ton maître de bien se consulter. Si nous pouvons +passer, nous passerons; si l'on veut nous en empêcher, +nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. +Adieu, Montjoie. En deux mots, voici notre réponse: +Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas chercher +le combat: et dans l'état où nous sommes, nous déclarons +que nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à +ton roi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> L'armée anglaise était attaquée de la dysenterie.</blockquote> + +<p>MONTJOIE.--Elle sera fidèlement rendue. Je remercie +Votre Majesté.</p> + +<p class="mid">(Montjoie s'en va.)</p> + +<p>GLOCESTER.--J'espère qu'ils ne viendront pas nous +attaquer à présent.</p> + +<p>LE ROI.--Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et +non pas dans les leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous +camperons au delà de la rivière; et demain +matin, ordonnez qu'on marche en avant.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="mid">Le camp français, à Azincourt.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC +D'ORLÉANS, LE DAUPHIN, RAMBURES, ET +AUTRES SEIGNEURS.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure +du monde. Que n'est-il jour!</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--J'avouerai que vous avez une excellente +armure; mais aussi vous rendrez justice à mon +cheval.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Oh! cela est vrai; c'est le meilleur +cheval de l'Europe.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Duc d'Orléans, et vous seigneur connétable, +vous parlez de cheval et d'armure?....</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! en fait de ces deux meubles, +vous êtes aussi bien pourvu qu'aucun prince du monde.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Que cette nuit est longue!--Je ne changerais +pas mon cheval pour aucun qui ne marche que +sur quatre pieds; il bondit au-dessus de terre comme +une balle garnie de crin: c'est le <i>cheval volant</i>, le Pégase +<i>aux narines de feu</i>. Une fois en selle, je vole, je suis un +faucon; il trotte dans l'air, et la terre résonne quand il +la touche: oui, la corne de son sabot est plus musicale +et plus harmonieuse que la flûte d'Hermès.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Il est couleur de muscade.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Et chaud comme le gingembre. C'est un +coursier digne de Persée: il n'est formé que d'air et de +feu. Si l'on découvre en lui quelque mélange des grossiers +éléments de la terre et de l'eau, ce n'est que dans +sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte. +C'est là ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres, +auprès de lui, ne méritent que le nom de bêtes de +somme.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Oui, prince, on peut dire que c'est +le cheval le plus accompli et le plus excellent qu'il y ait.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--C'est le prince des coursiers: son hennissement +ressemble à la voix impérieuse d'un monarque, +et son port majestueux vous force à lui rendre hommage....</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Allons, en voilà assez sur ce sujet, +mon cousin.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Je dis plus encore, il faut n'avoir pas +l'ombre d'esprit pour n'être pas en état, depuis le lever +de l'alouette jusqu'au coucher de l'agneau, de chanter +les louanges de mon cheval sans se répéter: c'est un +sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues +éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut +les occuper toutes. Il est digne d'être loué par un souverain +et monté par le souverain d'un souverain. Enfin, +il mérite que tout l'univers, connu et inconnu, ne fasse +autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un sonnet +à sa louange, qui commençait ainsi: <i>Merveille de la +nature</i>.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--J'ai vu un sonnet pour une maîtresse +qui commençait de même.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Eh bien, ils auront donc imité celui que +j'ai composé pour mon coursier, car mon cheval est ma +maîtresse.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Votre maîtresse porte bien.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Oui, moi seul; c'est là le mérite, la perfection +exigée d'une bonne maîtresse.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Ma foi, l'autre jour il m'a semblé +que votre maîtresse vous a durement mené.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Peut-être la vôtre en a fait de même.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--La mienne n'était pas bridée.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Elle était donc vieille et tranquille, et +vous galopâtes comme un kerne d'Irlande<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, sans votre +haut-de-chausse français et avec des caleçons étroits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Kerne, chevalier irlandais.</blockquote> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Vous vous connaissez en équitation.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui +chevauchent ainsi et sans précaution tombent dans de +sales fondrières: je préfère mon cheval à ma maîtresse.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--J'aimerais autant que ma maîtresse +fût une rosse.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Je te dis, connétable, que ma maîtresse +porte ses propres cheveux.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Je pourrais en dire autant si j'avais +une truie pour maîtresse.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--<i>Le chien est retourné à son vomissement, et +la truie lavée au bourbier<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</i> Tu te sers de tout.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce +que nous mettons en italiques.</blockquote> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Cependant je ne me sers pas de mon +cheval pour maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à +propos.</p> + +<p>RAMBURE.--Seigneur connétable, sont-ce des étoiles +ou des soleils qui brillent sur l'armure que j'ai vue ce +soir dans votre tente?</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Ce sont des étoiles.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Il en tombera quelques-unes demain, +j'espère.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Et cependant mon ciel n'en manquera +pas encore pour cela.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Cela peut bien être, car vous en avez +tant de superflues! et cela vous ferait plus d'honneur +qu'il y en eût quelques-unes de moins.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--C'est comme votre cheval qui porte +tant de louanges, et qui n'en trotterait pas moins bien +quand quelques-unes de vos forfanteries seraient démontrées.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux +trotter demain l'espace d'un mille, et que mon chemin +soit pavé de faces anglaises.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Moi je n'en dirai pas autant de peur +qu'on ne me fît en face l'affront de me démentir; mais +je voudrais en effet de tout mon coeur qu'il fît jour, pour +bien frotter les oreilles aux Anglais.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Qui veut courir avec moi le risque de +leur faire une vingtaine de prisonniers?</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Il faut que vous commenciez par +vous exposer au risque de l'être vous-même.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Allons, il est minuit: je vais m'armer.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Le dauphin soupire après le jour.</p> + +<p>RAMBURE.--Il meurt d'envie de manger les Anglais.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Je crois qu'il peut bien manger tous +ceux qu'il tuera.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Par la blanche main de ma dame, +c'est un aimable prince.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle +puisse d'un pas effacer le serment.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Tout ce qu'on peut dire de lui, +c'est que c'est peut-être l'homme de France le plus actif.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Agir c'est être actif, et il sera toujours +agissant.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait +de mal à personne.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Et je vous jure qu'il ne commencera +pas encore demain; il conservera cette bonne réputation.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Je sais qu'il a du courage.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Je me suis laissé dire la même chose +par quelqu'un qui le connaît mieux que vous.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Qui cela?</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Pardieu! c'est lui-même qui me l'a +dit, et il a ajouté qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Il n'a pas besoin de cette précaution; +son mérite n'est point caché.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Sur ma foi, très-caché. Il n'y a jamais +eu que son laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est +comme le faucon encore coiffé de son chaperon: quand +on le lâchera, on verra son essor.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Jamais la haine n'a dit du bien de +son ennemi.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Je payerai ce proverbe d'un autre: +Jamais l'amitié n'est exempte de flatterie.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Et moi je répondrai par cet autre: +Rendez même au diable ce qui lui est dû.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--C'est bien dit. Vous avez votre âme +pour jouer le rôle du diable. Je riposte à ce proverbe par +ces mots: La peste du diable!</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Vous êtes le plus fort de nous deux +aux proverbes. Le trait d'un fou est bientôt lancé.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Vous avez lancé le vôtre de travers.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Ce n'est pas la première fois que +vous avez été manqué.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Seigneur connétable, les Anglais ne +sont plus qu'à quinze cents pas de votre tente.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Qui en a mesuré l'espace?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Le seigneur Grandpré.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--C'est un brave homme, et qui a une +grande expérience.--Je voudrais qu'il fît jour. Hélas! +le pauvre Henri d'Angleterre ne soupire pas comme +nous, je crois, après la naissance du jour.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Qui est donc ce maussade et pauvre +roi d'Angleterre, pour venir rêver avec ses stupides +Anglais si loin des lieux de sa connaissance?</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Si les Anglais avaient un grain de +bon sens, ils se sauveraient.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent; +car si leurs cervelles avaient la moindre défense +intellectuelle, jamais ils ne pourraient porter des casques +si pesants.</p> + +<p>RAMBURE.--Il faut avouer que cette île d'Angleterre +produit de valeureuses créatures: leurs dogues, par +exemple, sont d'un courage sans pareil.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! pardieu! oui; voilà d'excellents +chiens qui vont se jeter les yeux fermés dans la gueule +d'un ours, qui leur écrase la tête d'un coup de dent +comme des pommes cuites. C'est comme si vous disiez +que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose +aller prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Précisément: vous avez raison, et les +hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs +dogues dans leur manière lourde et pesante d'attaquer, +et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car donnez-leur +bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis +fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme +des loups, et se battront comme des diables.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont +diablement à court de boeuf.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez +que demain ils n'auront d'appétit que pour manger, et +point du tout pour se battre: allons, il est temps de nous +armer. Irons-nous nous équiper?</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Il est deux heures.--Eh bien, +avant qu'il en soit dix, nous aurons chacun une centaine +d'Anglais.</p> + +<p class="mid">(Ils partent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>LE CHOEUR.</h3> + +<p>Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on +n'entend plus qu'un faible murmure, où les aveugles +ténèbres remplissent l'immense vaisseau de l'univers. +De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, +le bourdonnement des deux armées diminue par degrés. +Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s'entendent +presque parler. Les feux des deux camps se répondent, +et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques +et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier +menace le coursier, et perce l'oreille engourdie de +la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes +s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups +précipités, achèvent ou polissent l'armure des chevaliers, +signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux +voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la +troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et +pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent +aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur impatience, +ils querellent la marche rampante de la nuit, +qui, comme une fée difforme et boiteuse, se traîne à pas +si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr +comme des victimes, sont assis et mornes auprès de +leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers +du lendemain. A leur triste maintien, à leurs visages +hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre, +on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de +fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef +royal de ces troupes délabrées, marchant de garde en +garde, et d'une tente à l'autre, crie en le voyant: +Louange et gloire sur sa tête! Il visite sans cesse +toute son armée; et adresse à tous le salut du malin, +avec un modeste sourire, les appelant: mes frères, mes +amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne +voit rien qui fasse songer à l'armée formidable dont il est +environné; nulle impression de pâleur ne trahit ses +veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une +douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, +où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise l'espérance +et la force. Ainsi que le soleil, son oeil généreux verse +dans tous les coeurs une douce influence qui dissout les +glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands, +contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le +voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent +l'ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de +bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons déshonorer +le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques +fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule +pantomime de combat! Cependant, asseyez-vous, et +regardez, en vous figurant la vérité au moyen d'une +imitation imparfaite.</p> + +<p class="mid">(Le choeur sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Le camp anglais, près d'Azincourt.</p> + +<p class="mid">LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.</p> + +<p>LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes +dans un grand péril: notre courage doit donc devenir +plus grand encore. (<i>Au duc de Bedford.</i>) Bonjour, mon +frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque dose de bien +repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes +se donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin +qui est si près de nous nous rend diligents et matinaux; +et c'est à la fois très-salutaire à la santé et d'une +bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une +sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre +devoir: elle nous avertit de nous bien préparer pour +notre but. C'est ainsi que l'homme peut cueillir du miel +sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de +l'enfer lui-même. (<i>Entre Erpingham.</i>) Bonjour, vieux +sir Thomas Erpingham; un bon coussin pour cette tête +à cheveux blancs te siérait mieux que l'aride gazon de +France.</p> + +<p>ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me +plaît davantage, puisque je puis dire: je suis couché +comme un roi.</p> + +<p>LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple +d'autrui à chérir ses peines: cela soulage l'âme; et +quand le coeur est excité, les organes, quoique morts +auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, débarrassés +de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec +une vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. +(<i>A Bedford et Glocester.</i>) Mes deux frères, recommandez-moi +aux princes qui sont dans notre camp: saluez-les +de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans +ma tente.</p> + +<p>GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.</p> + +<p>ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?</p> + +<p>LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes +frères, trouver les lords d'Angleterre: nous avons, mon +âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je +serai bien aise d'être seul.</p> + +<p>ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses +bénédictions, noble Henri!</p> + +<p>LE ROI.--Grand merci, coeur fidèle; tes paroles rendent +l'assurance.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p class="mid">(Entre Pistol.)</p> + +<p>PISTOL.--Qui va là?</p> + +<p>LE ROI.--Ami.</p> + +<p>PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou +es-tu d'extraction basse et populaire?</p> + +<p>LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.</p> + +<p>PISTOL.--Portes-tu la pique guerrière?</p> + +<p>LE ROI.--Précisément. Et vous, qui êtes-vous?</p> + +<p>PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.</p> + +<p>LE ROI.--Vous êtes donc plus que le roi?</p> + +<p>PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or: +c'est un brave homme, un vrai fils de la gloire, de bonne +famille, et d'un bras robuste et vaillant. Je baise son +soulier crotté, et du plus profond de mon âme. J'aime +cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?</p> + +<p>LE ROI.--Henri <i>le Roi</i>.</p> + +<p>PISTOL.--<i>Le Roi?</i> Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu +de ce pays-là?</p> + +<p>LE ROI.--Non, je suis Gallois.</p> + +<p>PISTOL.--Connais-tu Fluellen?</p> + +<p>LE ROI.--Oui.</p> + +<p>PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son +poireau, le jour de Saint-David.</p> + +<p>LE ROI.--Prenez garde, vous-même, de ne pas porter +votre poignard trop près de votre chapeau, de peur qu'il +ne vous en frotte la vôtre.</p> + +<p>PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?</p> + +<p>LE ROI.--Et son parent aussi.</p> + +<p>PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.</p> + +<p>LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!</p> + +<p>PISTOL.--Je m'appelle Pistol.</p> + +<p class="mid">(Il s'en va.)</p> + +<p>LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air +bouillant.</p> + +<p class="mid">(Entrent Fluellen et Gower.)</p> + +<p>GOWER.--Capitaine Fluellen....</p> + +<p>FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez +plus bas: il n'y a rien dans le monde de plus étonnant +que de voir qu'on n'observe pas les anciennes prérogatives +et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement +prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le +Grand, vous verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de +bavardage, ni d'enfantillage dans le camp de Pompée; +je vous assure que vous verriez les cérémonies de la +guerre, et les soins de la guerre, et les formes de la +guerre être tout autrement.</p> + +<p>GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez +entendu toute la nuit?</p> + +<p>FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un âne, un sot, un bavard +fanfaron, faut-il, croyez-vous, que nous soyons +aussi, voyez-vous, âne, sot, et bavard et fanfaron? En +bonne conscience, que pensez-vous?</p> + +<p>GOWER.--Je parlerai plus bas.</p> + +<p>FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.</p> + +<p class="mid">(Ils s'en vont.)</p> + +<p>LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille méthode, +il y a beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce +Gallois.</p> + +<p class="mid">(Entrent John Bates, Court et Williams.)</p> + +<p>COURT.--Frère John Bates, n'est-ce pas là le jour qui +pointe là-bas?</p> + +<p>BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons +pas sujet de souhaiter l'arrivée du jour.</p> + +<p>WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour +que nous voyons là-bas; mais en verrons-nous la fin? +Qui va là?</p> + +<p>LE ROI.--Ami.</p> + +<p>WILLIAMS.--De quelle compagnie?</p> + +<p>LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.</p> + +<p>WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le +plus excellent des hommes. Et que pense-t-il, je vous +prie, de notre présente situation?</p> + +<p>LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jetés sur un +banc de sable par un coup de vent, et qui n'attendent +plus que la prochaine marée pour être tout à fait engloutis.</p> + +<p>BATES.--Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?</p> + +<p>LE ROI.--Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit +cette confidence; car, je vous le dis, même à vous, que +je regarde le roi, après tout, comme n'étant qu'un +homme comme moi. La violette n'a pas d'autre odeur +pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi; +enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens +des autres hommes. Mettez à part cette pompe qui l'environne; +une fois dépouillé et nu, vous ne verrez plus +en lui qu'un homme; et quoique ses affections soient +montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles +s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles +étaient montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a +sujet d'appréhender, comme nous le voyons, il n'est pas +douteux que la crainte doit produire chez lui la même +sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne conviendrait +pas que personne lui inspirât la moindre alarme, +de peur que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décourageât +son armée.</p> + +<p>BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra, +je gage que, malgré tout le froid qu'il fait cette nuit, il +ne serait pas fâché de se voir plongé dans la Tamise jusqu'au +cou; pour moi, je vous assure que je voudrais l'y +voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu +que nous fussions hors d'ici.</p> + +<p>LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'après +ma conscience, ce que je pense du roi. Je crois, sur mon +honneur, qu'il ne souhaite pas de se voir ailleurs que là +où il est.</p> + +<p>BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul: +cela ferait qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela +sauverait la vie à bien des pauvres malheureux.</p> + +<p>LE ROI.--Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas +assez de mal pour souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout +ce que vous dites là, j'en suis sûr, n'est que pour sonder +les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant à moi, il me +semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun +autre endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa +cause étant aussi juste, et sa querelle aussi honorable.</p> + +<p>WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.</p> + +<p>BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer; +car tout ce que nous avons besoin de savoir, c'est +que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste, +l'obéissance que nous lui devons efface pour nous le +crime, et nous en absout.</p> + +<p>WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi +lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes +ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés +dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement, +et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns +en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres +laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d'autres +sans payer leurs dettes, d'autres laissant leurs enfants +orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y en ait +bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués +dans une bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer +charitablement de quelque chose, quand ils n'ont +que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne meurent pas +bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les +aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous +les devoirs d'un sujet.</p> + +<p>LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire +négoce se corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa +mission, son crime, suivant votre règle, doit retomber +sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore, si +un domestique, qui par ordre de son maître, portant +une somme d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt +chargé d'un amas d'iniquités, vous accuserez le maître +d'être l'auteur de la damnation de son domestique? +Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé +de répondre des fautes personnelles et particulières de +ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni +le maître de celles de son domestique: car il ne projette +nullement leur mort quand il exige leur service. De +plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être +sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à +la décider par les armes, de la disputer avec une armée +de soldats sans tache et sans reproche. Il y en aura +peut-être parmi eux qui seront coupables d'avoir comploté +quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques +vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se +seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à +l'abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la +paix publique par leurs brigandages et leurs vols. Or, si +ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois, +et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils +puissent se sauver des mains des hommes, ils +n'ont point d'ailes pour échapper à celles de Dieu. La +guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance; en +sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes +offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle +de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où +ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où ils +croyaient la sauver. Alors, s'ils meurent sans y être préparés, +le roi n'est pas plus coupable de leur damnation +qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités +pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service +de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque +soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire +comme un malade sur son lit de mort, purger sa conscience +de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt +dans cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il +survit, c'est toujours avoir bien heureusement perdu +son temps, que de l'avoir passé à cette préparation; et +celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point, +en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à +Dieu de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce +jour-là, afin de rendre témoignage à sa grandeur et +d'enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.</p> + +<p>WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque +homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur +lui, et que le roi ne saurait en répondre.</p> + +<p>BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique +je sois bien déterminé à me battre vigoureusement +pour lui.</p> + +<p>LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre +bouche, qu'il ne voudrait pas être rançonné.</p> + +<p>WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre +de meilleur coeur; mais quand notre tête sera tombée +de nos épaules, on peut bien le rançonner alors; nous +n'en serons pas plus avancés.</p> + +<p>LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai +jamais plus à sa parole.</p> + +<p>WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander +compte; c'est s'exposer au danger de faire éclater un +vieux fusil, que de se livrer à un ressentiment particulier +contre un monarque. Autant vaudrait essayer de +faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une +plume de paon en guise d'éventail. «Vous ne vous +fierez plus à sa parole.» Allons, sottise que vous avez +dite là.</p> + +<p>LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop +franc, et je m'en fâcherais, si le temps était propice.</p> + +<p>WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, +que nous viderons, si tu survis.</p> + +<p>LE ROI.--Je l'accepte.</p> + +<p>WILLIAMS.--Mais comment te reconnaîtrai-je?</p> + +<p>LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai à +mon chapeau: alors, si tu oses le reconnaître, j'en ferai +le sujet de ma querelle.</p> + +<p>WILLIAMS.--Tiens, voilà mon gant: donne-moi le tien.</p> + +<p>LE ROI.--Le voilà.</p> + +<p>WILLIAMS.--Je le porterai aussi à mon chapeau; et si +jamais, demain une fois passé, tu oses me venir dire: +C'est là mon gant, par la main que voilà, je t'appliquerai +un soufflet.</p> + +<p>LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en +ferai raison.</p> + +<p>WILLIAMS.--Tu aimerais autant être pendu.</p> + +<p>LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du +roi.</p> + +<p>WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.</p> + +<p>BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous +êtes; soyez amis: nous avons assez à démêler avec les +Français, si nous savions bien compter.</p> + +<p>LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt +têtes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> contre nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est +pas trahir l'Angleterre, que de couper des têtes françaises; +et demain le roi lui-même se mettra à en rogner. +(<i>Les soldats sortent.</i>) Sur le compte du roi! notre vie, nos +âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos +péchés, mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc +que nous soyons chargés de tout.--O la dure condition, +soeur jumelle de la grandeur, que d'être soumis aux +propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui +de ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de +l'âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs sujets! +Eh! que possèdent donc les rois, que leurs sujets +ne partagent pas aussi, si ce n'est ces grandeurs, et ces +pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle grandeur? +Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le +privilége est de souffrir mille chagrins mortels, dont +sont exempts tes adorateurs? Quel est ton produit annuel? +quelles sont tes prérogatives? O grandeur! montre-moi +donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains hommages? +Es-tu rien de plus que la place, le degré, une +illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect +et la crainte aux autres hommes? Et le monarque est +plus malheureux d'être craint que ses sujets de le craindre. +Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au +lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe +majesté, la maladie te saisit! commande donc alors à tes +grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre +sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par +l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses? +peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le +genou, en exiger et obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil, +toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je +suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni le baume +qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée, +ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, +ni la robe de pourpre, tissue d'or et de perles, ni +l'amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi, +ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces flots de pompe +qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout +cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir +d'un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves, +qui, l'esprit vide et le corps rempli du pain amer de l'indigence, +va chercher le repos: jamais il ne voit l'horrible +spectre de la nuit, fille des enfers: le jour, depuis +son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur +sous l'oeil de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix +dans un tranquille Elysée; et le lendemain, à la naissance +du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses +coursiers à son char, et il suit la même carrière, pendant +le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un +travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs +près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les +travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'avantage sur +le monarque. Le dernier des sujets, membre qui contribue +à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son cerveau +grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles +il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il +goûte mieux les douces heures!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Jeu de mots sur <i>Crown</i>, tête, couronne, écu, etc., etc.</blockquote> + +<p class="mid">(Entre Erpingham.)</p> + +<p>ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de +votre absence, parcourent le camp pour vous rencontrer.</p> + +<p>LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler +dans ma tente; j'y serai avant toi.</p> + +<p>ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes +soldats! Écarte d'eux la peur! Ote-leur la faculté de +compter le nombre de leurs ennemis. Ne leur enlève pas +aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh! pas aujourd'hui! +ne te souviens point de la faute que mon père a +commise pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux +honneurs aux cendres de Richard, et j'ai versé +sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel +n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens +d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui, +deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries, +et le prient de pardonner le sang répandu: j'ai bâti +deux chapelles, où des prêtres austères entonnent leurs +chants solennels pour le repos de l'âme de Richard; je +ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux +faire ne soit d'aucune valeur, et le repentir vient encore +implorer de toi le pardon.</p> + +<p class="mid">(Entre Glocester.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Mon souverain!</p> + +<p>LE ROI.--Est-ce la voix de mon frère Glocester que +j'entends?--Oui, je connais le sujet qui vous amène.--Je +vais m'y rendre avec vous.--Le jour, mes amis, tout +m'attend.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Le camp des Français.</p> + +<p class="mid">LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE, +<i>et autres</i>.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Le soleil dore notre armure; allons, +mes pairs.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--<i>Montez à cheval.</i>--Mon cheval! Holà, +<i>valets</i>, <i>laquais</i>.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--O noble courage!</p> + +<p>LE DAUPHIN.--<i>Via!</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>--<i>Les eaux et la terre</i>...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Allusion à la chasse du faucon.</blockquote> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--<i>Rien puis? L'air et le feu</i>?...</p> + +<p>LE DAUPHIN.--<i>Ciel</i>! Cousin Orléans!... (<i>Entre le connétable</i>.) +Allons, seigneur connétable.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent +et appellent leurs cavaliers.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de +profondes plaies; que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux +yeux des Anglais, et les épouvante de l'excès de +leur courage. Allons!</p> + +<p>RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang +à nos chevaux? Comment distinguerons-nous alors leurs +larmes naturelles?</p> + +<p class="mid">(Arrive un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangés +en bataille.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--A cheval, vaillants princes! à cheval +sans délai. Jetez seulement un regard sur cette troupe +chétive et affamée, et la seule présence de votre belle +armée va sucer le reste de leur courage, et ne laisser +d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il +n'y a pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il +dans leurs veines épuisées assez de sang pour teindre +d'une marque d'honneur chacune de nos haches; +il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de victimes. +Le souffle de votre valeur les renversera. Non, +n'en doutez pas, mes nobles seigneurs, le superflu de +nos valets et nos paysans, peuple inutile qui s'attroupe en +tumulte autour de nos escadrons de bataille, suffirait +pour purger la plaine de cet ennemi méprisable; et nous +pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs +oisifs. Mais l'honneur nous le défend. Que dirai-je de +plus? Nous n'avons que peu à faire, et tout sera fini. +Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et le signal +du combat; car notre approche doit répandre une si +grande terreur sur le champ de bataille, que les Anglais +vont se coucher à terre et se rendre.</p> + +<p class="mid">(Entre Grandpré.)</p> + +<p>GRANDPRÉ.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles +seigneurs de France? Là-bas ces cadavres insulaires, +presque réduits à leurs os, figurent bien mal, aux clartés +du matin, sur un champ de bataille. Leurs enseignes +délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre +souffle les agite en passant avec mépris. Le farouche +Mars semble sans ressource dans leur armée ruinée, et +ne jette sur cette plaine qu'un regard indifférent au travers +de la visière de son casque rouillé. Leurs cavaliers +semblent autant de candélabres immobiles<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> qui portent +leurs torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs +et la peau sont pendants, laissent tomber la tête; elles +ouvrent à demi des yeux pâles et éteints, et la bride, +souillée d'herbes remâchées, reste sans mouvement dans +leur bouche inanimée: déjà leurs derniers exécuteurs, +les funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes, +impatients d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point +de mots qui puissent rendre la vie d'une telle bataille +dans une créature aussi inanimée que cette armée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent +des hommes ou des anges.</blockquote> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Ils ont récité leurs dernières prières, +et n'attendent plus que la mort.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la +nourriture et des habits neufs aux soldats, et des fourrages +à leurs chevaux affamés, et que nous les combattions +ensuite?</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons, +au champ de bataille! Je vais prendre pour étendard la +banderole d'une trompette, afin de prévenir tout retard. +Allons, partons: le soleil est déjà haut, et nous +dépensons le jour dans l'inaction.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Le camp anglais.</p> + +<p class="mid"><i>L'armée anglaise</i>, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, +ERPINGHAM, SALISBURY ET WESTMORELAND.</p> + +<p>GLOCESTER.--Où est le roi?</p> + +<p>BEDFORD.--Il est monté à cheval pour aller reconnaître +leur armée.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.</p> + +<p>EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes +fraîches.</p> + +<p>SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous! +c'est une périlleuse partie! Dieu soit avec vous tous, +princes! Je vais à mon poste. Si nous ne devons plus +nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons +alors dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher +lord Glocester;--et vous, mon digne lord Exeter, et toi, +mon tendre parent:--braves guerriers, adieu tous.</p> + +<p>BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur +t'accompagne!</p> + +<p>EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui; +mais je te fais injure en t'y exhortant: tu es +pétri de valeur.</p> + +<p>BEDFORD.--Sa valeur égale sa bonté: ce sont la valeur +et la bonté d'un prince.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici +dix mille de ces hommes qui se reposent aujourd'hui en +Angleterre!</p> + +<p class="mid">(Entre le roi.)</p> + +<p>LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin +Westmoreland? Non, mon beau cousin: si nous sommes +destinés à mourir, nous sommes assez nombreux, et +notre patrie perd assez en nous perdant: si nous sommes +destinés à vivre, moins nous serons de combattants, +plus notre part de gloire sera riche. Que la volonté de +Dieu soit faite! je te prie de ne pas souhaiter un seul +homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite point l'or, +ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens: peu +m'importe si d'autres usent mes vêtements: tous ces +biens extérieurs ne touchent point mes désirs; mais si +c'est un crime de convoiter l'honneur, je suis le plus +coupable de tous les hommes qui respirent. Non, non, +mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la +paix de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont +mon coeur est plein, perdre de cette gloire, ce qu'il en +faudrait seulement partager avec un homme de plus. +Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutôt, Westmoreland, +publier, au milieu de mon camp, que celui +qui ne se sent pas d'humeur d'être de ce combat, ait à +partir: son passe-port sera signé, et sa bourse remplie +d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne voudrais pas +mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de +mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête +de Saint-Crépin<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Celui qui survivra à cette journée, et +retournera dans son pays, sautera de joie, quand on +nommera cette fête, et s'enorgueillira au nom de Crépin. +S'il voit un long âge, il fêtera tous les ans ses amis, la +veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain la Saint-Crépin: +et alors il ôtera sa manche, et montrera ses +cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient +tout le reste, ils se souviendront toujours avec +orgueil, et se vanteront avec emphase, des exploits +qu'ils auront faits en cette journée; et alors nos noms +seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de +leur propre famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick +et Talbot, Salisbury et Glocester seront toujours +rappelés de nouveau, et salués à pleines coupes. Le bon +vieillard racontera cette histoire à son fils; et d'aujourd'hui +à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera +jamais, qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous, +petit nombre d'heureux, troupe de frères: car celui qui +verse aujourd'hui son sang avec moi sera mon frère. +Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va l'anoblir: +et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en +ce moment dans leur lit se croiront maudits de ne s'être +pas trouvés ici. Comme ils se verront petits dans leur +estime, quand ils entendront parler l'un de ceux qui +auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de Saint-Crépin +et de Saint-Crépinien.</blockquote> + +<p class="mid">(Entre Salisbury.)</p> + +<p>SALISBURY.--Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer: +les Français sont rangés dans un bel ordre de +bataille, et vont nous charger avec impétuosité.</p> + +<p>LE ROI.--Tout est prêt, si nos coeurs le sont.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Périsse l'homme dont le coeur recule +en ce moment!</p> + +<p>LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à +présent de nouveaux secours d'Angleterre?</p> + +<p>WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je +voudrais que vous et moi tout seuls, sans autre secours, +pussions expédier ce combat!</p> + +<p>LE ROI.--Allons, tu viens de rétracter ton voeu et de +retrancher cinq mille hommes, et cela me plaît bien +plus que de nous en souhaiter un seul de plus. (<i>A tous les +chefs.</i>) Vous connaissez tous vos postes: Dieu soit avec +vous!</p> + +<p class="mid">(Fanfares. Entre Montjoie.)</p> + +<p>MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi, +roi Henri, si tu veux à présent composer pour ta rançon, +avant ta ruine certaine: car, tu n'en peux douter, +tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y être +englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'avertir +ceux qui te suivent de songer à se repentir de +leurs fautes, afin que leurs âmes puissent, dans une +douce et paisible retraite, sortir de ces plaines, où les +corps de ces infortunés doivent rester gisants et pourrir.</p> + +<p>LE ROI.--Qui t'a envoyé cette fois?</p> + +<p>MONTJOIE.--Le connétable de France.</p> + +<p>LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma première réponse: +dis-leur qu'ils achèvent ma ruine, et qu'alors ils vendent +mes ossements. Grand Dieu! pourquoi prennent-ils +à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés? Celui +qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait +encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps, +je n'en doute point, trouveront leur tombeau dans le +sein de leur patrie; et je me flatte qu'au-dessus d'eux, +le bronze attestera aux siècles futurs l'ouvrage de cette +journée; et ceux qui laisseront leurs honorables ossements +dans la France, mourant en hommes courageux, +quoique ensevelis dans votre fange, y trouveront la +gloire: le soleil viendra les y saluer de ses rayons, et +exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous restera +que les parties terrestres pour infecter votre climat +et enfanter une peste sur la France<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. Songe bien à la +bouillante valeur de nos Anglais: quoique mourante, +comme un boulet amorti qui ne fait plus que glisser sur +le sable, elle se relève et détruit encore dans son nouveau +cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi +fatale. Laisse-moi te parler fièrement.--Dis au connétable +que nous sommes des guerriers mal vêtus comme +en un jour de travail; que notre éclat et notre dorure +sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie, +dans vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et +c'est, je pense, une assez bonne preuve que nous ne fuirons +pas, une seule plume aux panaches, et le temps et +l'action ont usé notre parure guerrière. Mais, par la +messe, nos coeurs sont parés, et mes pauvres soldats me +promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus +de robes fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces +panaches neufs et brillants qui ornent la tête des Français, +et qu'ils les mettront hors d'état de servir. S'ils +tiennent leur parole, comme ils la tiendront, s'il plaît à +Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut, +épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me +parler de rançon: ils n'en auront point d'autre, je le +jure, que ces membres; et s'ils les ont dans l'état où je +compte les laisser, ils n'en retireront pas grande valeur: +annonce-le au connétable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> <p>Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se rencontre +ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros?</p> +<p>Has trahe, Cæsar, aquas; hoc, si potes, utere coelo.</p> +<p>Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura</p> +<p>Eripiunt, camposque tenent victore fugato.</p> +</div></div> + +<p>Corneille a imité ce passage dans <i>Pompée</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>.............................................de chars</p> +<p>Sur ses champs empestés confusément épars;</p> +<p>Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,</p> +<p>Que la nature force à se venger eux-mêmes;</p> +<p>Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents</p> +<p>De quoi faire la guerre au reste des vivants.</p> +</div></div> + +<p>Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les vers +qui précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment +arrêté à ce vers que nous venons de citer. (Steevens.) +]</p></blockquote> + +<p>MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends congé de +toi: tu n'entendras plus la voix du héraut.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes +encore parler de rançon.</p> + +<p class="mid">(Entre le duc d'York.)</p> + +<p>YORK.--Mon souverain, je vous demande à genoux la +grâce de conduire l'avant-garde.</p> + +<p>LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons +en avant.--Et toi, grand Dieu, dispose à ta volonté +de cette journée!</p> + +<p class="mid">(Ils <i>sortent</i>.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.</p> + +<p class="mid"><i>Arrivent</i> PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, ET <i>l'ancien</i> +PAGE <i>de Falstaff</i>.</p> + +<p>PISTOL.--Rends-toi, canaille!</p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Je pense que vous êtes le gentilhomme +de bonne qualité.</i></p> + +<p>PISTOL.--<i>Qualité</i>, dis-tu?--Es-tu gentilhomme? Comment +t'appelles-tu? Réponds-moi?</p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>O Seigneur Dieu!</i></p> + +<p>PISTOL.--<i>O Seigneur Diou</i> doit être un gentilhomme! +Fais bien attention à ce que je te vais dire, ô Seigneur +Diou, et observe-le. Tu meurs par l'épée, à moins, ô +Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.</p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Oh! prenez miséricorde.</i>--<i>Ayez +pitié de moi.</i></p> + +<p>PISTOL.--<i>Moy</i> ne fera pas mon affaire; il m'en faut +quarante <i>moys</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, ou bien je t'arracherai les entrailles +sanglantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>Moy</i>, pièce de monnaie. Équivoque qui va être répétée sur le +mot <i>bras</i>, que l'interlocuteur prend pour <i>brass</i>, cuivre.</blockquote> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Est-il impossible d'échapper à la +force de ton bras?</i></p> + +<p>PISTOL.--<i>Brass!</i> Roquet! Quoi, du cuivre? Tu m'offres +du cuivre à présent, maudit bouc des montagnes?</p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! <i>pardonnez-moi!</i></p> + +<p>PISTOL.--Ah! est-ce là ce que tu veux dire? Est-ce là +une tonne de <i>moys</i>? Écoute un peu ici, page, demande +pour moi à ce vil Français comment il s'appelle.</p> + +<p>LE PAGE, <i>au Français</i>.--<i>Écoutez: comment êtes-vous +appelé?</i></p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--Monsieur le Fer.</p> + +<p>LE PAGE.--Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.</p> + +<p>PISTOL.--Monsieur Fer! Ah! par Dieu, je le ferrerai, je +le ferlherai, je le ferrèterai. Rends-lui cela en français.</p> + +<p>LE PAGE.--Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, ferreter +et ferlher en français.</p> + +<p>PISTOL.--Dis-lui qu'il se prépare; car je vais lui couper +le cou.</p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS, <i>au page</i>.--<i>Que dit-il, Monsieur?</i></p> + +<p>LE PAGE.--<i>Il me commande de vous dire que vous faites-vous +prêt: car ce soldat-ci est disposé, tout à cette heure, à +couper votre gorge.</i></p> + +<p>PISTOL.--i, <i>couper gorge</i>, <i>par ma foi</i>, <i>paysan</i>, à moins +que tu ne me donnes des écus, et de bons écus, ou je +te mets en pièces avec cette épée que voilà.</p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! je vous supplie, pour l'amour +de Dieu, de me pardonner. Je suis un gentilhomme de +bonne maison: gardez ma vie, et je vous donnerai deux +cents écus.</p> + +<p>PISTOL.--Qu'est-ce qu'il dit?</p> + +<p>LE PAGE.--<i>Il vous prie d'épargner sa vie, parce qu'il est +un homme de bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa +rançon, deux cents écus.</i></p> + +<p>PISTOL.--Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je +prendrai ses écus.</p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Petit monsieur, que dit-il?</i></p> + +<p>LE PAGE.--<i>Encore qu'il est contre son jurement de pardonner +aucun prisonnier: néanmoins, pour les écus que +vous promettez, il est content de vous donner la liberté et le +franchissement.</i></p> + +<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Sur mes genoux, je vous donne +mille remercîments, et je m'estime heureux d'être tombé +entre les mains d'un chevalier, je pense, le plus brave, et le +plus distingué seigneur de l'Angleterre.</i></p> + +<p>PISTOL.--Interprète-moi cela, page.</p> + +<p>LE PAGE.--Il dit qu'il vous fait à genoux mille remercîments, +et qu'il s'estime très-heureux d'être tombé +entre les mains d'un seigneur, à ce qu'il croit, le plus +brave, le plus généreux et le plus distingué de toute +l'Angleterre.</p> + +<p>PISTOL.--Comme il est vrai que je respire, je +veux montrer quelque clémence. Allons, suis-moi!</p> + +<p>LE PAGE.--<i>Suivez</i>, <i>vous</i>, <i>le grand capitaine</i>. (<i>Le soldat et +Pistol s'en vont.</i>) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une +voix aussi bruyante sortir d'un coeur aussi vide: aussi +cela vérifie bien le proverbe qui dit: Que les tonneaux +vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym avaient cent +fois plus de courage que ce diable de hurleur qui, +comme celui de nos antiques farces, se rogne les ongles +avec un poignard de bois. Tout le monde en peut faire +autant. Ils sont pourtant tous deux pendus: et il y a +longtemps que celui-ci aurait été leur tenir compagnie, +s'il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui. +Il faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont +la garde du bagage de notre camp. Les Français feraient +un beau butin sur nous, s'ils le savaient; car il n'y a +personne pour le garder que des enfants.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.</p> + +<p class="mid">LE CONNÉTABLE, LE DUC D'ORLÉANS, BOURBON +LE DAUPHIN ET RAMBURE.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--O diable!</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--<i>Ah! seigneur! le jour est perdu, +tout est perdu!</i></p> + +<p>LE DAUPHIN.--<i>Mort de ma vie!</i> tout est détruit: tout! +La honte se pose avec un rire moqueur sur nos panaches, +et nous couvre d'un opprobre éternel. <i>O méchante +fortune!</i>--Ne nous abandonne pas.</p> + +<p class="mid">(Bruit de guerre d'un moment.)</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Allons, tous nos rangs sont rompus.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--O honte qui ne passera point! Poignardons-nous +nous-mêmes. Sont-ce là ces misérables soldats +dont nous avons joué le sort aux dés?</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Est-ce là le roi à qui nous avons +envoyé demander sa rançon?</p> + +<p>BOURBON.--Opprobre! éternel opprobre! Partout la +honte!--Mourons à l'instant.--Retournons encore à la +charge; et que celui qui ne voudra pas suivre Bourbon +se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main comme +un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu'un +esclave aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements +la plus belle de ses filles.</p> + +<p>LE CONNÉTABLE.--Que le désordre, qui nous a perdus, +nous sauve maintenant! Allons par pelotons offrir notre +vie à ces Anglais.</p> + +<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Nous sommes encore assez +d'hommes vivants dans cette plaine pour étouffer les +Anglais dans la presse, au milieu de nous, s'il est possible +encore de rétablir un peu d'ordre.</p> + +<p>BOURBON.--Au diable l'ordre, à présent!--Je vais me +jeter dans le fort de la mêlée. Abrégeons la vie: autrement +notre honte durera trop longtemps.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid">Autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="mid"><i>Bruits de guerre</i>. LE ROI HENRI <i>entre avec ses soldats, +puis</i> EXETER <i>et suite</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Nous nous sommes conduits à merveille, +braves compatriotes: mais tout n'est pas fait; les Français +tiennent encore la plaine.</p> + +<p>EXETER.--Le duc d'York se recommande à Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace +d'une heure, je l'ai vu terrassé, et trois fois se relever +et combattre. De son casque à son éperon, il n'était que +sang.</p> + +<p>EXETER.--C'est en cet état, le brave guerrier, qu'il est +couché, engraissant la plaine; et à ses côtés sanglants +est aussi gisant le noble Suffolk, compagnon fidèle de +ses honorables blessures! Suffolk a expiré le premier +et York, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se +plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soulevant +sa tête par sa chevelure, il baise les blessures ouvertes +et sanglantes de son visage, et lui crie: «Arrête +encore, cher Suffolk, mon âme veut accompagner la +tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends +la mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans +cette plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous +sommes restés unis en chevaliers.» Au moment où il +disait ces mots, je me suis approché et je l'ai consolé. Il +m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la +mienne, il m'a dit:--Cher lord, recommande mes services +à mon souverain. Ensuite il s'est retourné, et il a +jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk, et a baisé +ses lèvres; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son +sang le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieusement +fini. Cette noble et tendre scène m'a arraché ces +pleurs que j'aurais voulu étouffer; mais j'ai perdu le +mâle courage d'un homme; toute la faiblesse d'une +femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux +un torrent de larmes.</p> + +<p>LE ROI.--Je ne blâme point vos armes; car, à votre +seul récit, il me faut un effort pour contenir ces yeux +couverts d'un nuage, et prêts à en verser aussi. (<i>Un bruit +de guerre.</i>) Mais écoutons! Quelle est cette nouvelle +alarme? Les Français ont rallié leurs soldats épars! +Allons, que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en +l'ordre dans les rangs.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="mid">Autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="mid"><i>On voit entrer</i> FLUELLEN ET GOWER.</p> + +<p>FLUELLEN.--Comment! on a tué les enfants et le bagage! +C'est contre les lois expresses de la guerre; c'est +un trait de bassesse aussi grand, voyez-vous, qu'on en +puisse offrir dans le monde. En votre conscience, là, +n'est-ce pas?</p> + +<p>GOWER.--Il est certain qu'il n'est pas resté un seul de +ces jeunes enfants en vie; et ce sont ces infâmes poltrons +qui se sauvent de la bataille qui ont fait ce carnage: ils +ont encore, outre cela, brûlé ou emporté tout ce qui +était dans la tente du roi; aussi le roi a-t-il, très à propos, +ordonné à chaque soldat d'égorger chacun leurs +prisonniers. Oh! c'est un brave roi!</p> + +<p>FLUELLEN.--Il est né à Monmouth, capitaine Gower. +Comment appelez-vous la ville où Alexandre <i>le gros</i> est né?</p> + +<p>GOWER.--Alexandre le Grand, vous voulez dire?</p> + +<p>FLUELLEN.--Quoi, je vous prie, est-ce que <i>le gros</i> et <i>le +grand</i> ne sont pas la même chose? Le gros, ou le grand, +ou le puissant, ou le magnanime, reviennent toujours +au même, sinon que la phrase varie un peu.</p> + +<p>GOWER.--Je crois qu'Alexandre le Grand est né en +Macédoine. Son père s'appelait.... Philippe de Macédoine, +à ce que je crois.</p> + +<p>FLUELLEN.--Je crois aussi que c'est en Macédoine +qu'Alexandre est né. Je vous dirai, capitaine, si vous +cherchez dans les cartes du monde, je vous assure que +vous trouverez, en comparant Macédoine avec Monmouth, +que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux +les mêmes. Il y a une rivière en Macédoine, il y en a +une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth s'appelle +Wye; mais pour le nom de l'autre rivière, cela m'a passé +de la cervelle; mais ça n'y fait rien; c'est aussi semblable +l'un à l'autre, comme mes doigts sont avec mes +doigts, et elles ont toutes deux du saumon. Si vous +faites bien attention à la vie d'Alexandre, la vie de Henri +de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi, +dans ses rages et dans ses furies, et dans ses emportements +et dans ses colères, et dans ses humeurs et dans +ses chagrins, et dans ses indignations; et aussi étant un +peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa fureur, +tué son meilleur ami Clitus.</p> + +<p>GOWER.--Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-là; +car il n'a jamais tué aucun de ses amis.</p> + +<p>FLUELLEN.--Cela n'est pas bien de votre part, voyez-vous, +de m'arracher la parole de la bouche avant que +mon conte soit fait et fini. Je ne parle qu'en figures et +en comparaisons de l'histoire: de même qu'Alexandre +tua son ami Clitus étant dans son vin et à boire, de +même aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sens +et sain de jugement, a chassé le gros et gras baron, qui +avait ce gros ventre, celui qui était si plein de bons +mots, de plaisanteries, de bons tours et de bouffonneries.... +j'ai oublié son nom....</p> + +<p>GOWER.--Quoi! le chevalier Falstaff?</p> + +<p>FLUELLEN.--Précisément, c'est lui-même. Je vous dis +qu'il y a de braves gens nés à Monmouth.</p> + +<p>GOWER.--Voilà Sa Majesté.</p> + +<p class="mid">(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester, +Exeter, Fluellen, etc. Fanfare.)</p> + +<p>LE ROI.--Depuis que j'ai posé le pied en France, je ne +me suis senti en colère que dans cet instant. Prends ta +trompette, héraut: vole à ces cavaliers que tu vois là-bas +sur la colline. S'ils veulent combattre, dis leur de +descendre, sinon qu'ils évacuent la plaine: leur vue +nous offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre +parti, nous irons les trouver, et nous les précipiterons +de cette colline, aussi rapidement que la pierre lancée +par les frondes de l'antique Assyrie. En outre, nous +couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas +un de ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde.--Va +le leur dire.</p> + +<p class="mid">(Entre Montjoie.)</p> + +<p>EXETER.--Voici le héraut de France, mon prince, qui +vient vers nous.</p> + +<p>GLOCESTER.--Son regard est plus humble que de coutume.</p> + +<p>LE ROI.--Quoi donc! Que veut dire ceci, héraut? Ne +sais-tu pas que j'ai dévoué ces ossements au payement +de ma rançon? Viens-tu encore me parler de rançon?</p> + +<p>MONTJOIE.--Non, grand roi. Je viens te demander, au +nom de l'humanité, la permission de parcourir cette +plaine sanglante, d'y compter nos morts pour les ensevelir, +et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les +vils paysans baignent leurs membres dans le sang des +princes; et nombre de princes, ô malédiction sur cette +journée! sont noyés dans un sang vil et mercenaire, +tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu'au +poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur, +foulent sous leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà +morts, et les tuent deux fois. O permets-nous, grand +roi, d'errer en sûreté dans la plaine, et de disposer de +leurs cadavres!</p> + +<p>LE ROI.--Je te dirai franchement, héraut, que je ne +sais pas si la victoire est à nous, ou non; car je vois encore +de nombreux escadrons de vos cavaliers galoper +sur la plaine.</p> + +<p>MONTJOIE.--La victoire est à vous.</p> + +<p>LE ROI.--Louanges en soient rendues à Dieu, et non +pas à notre force!--Comment appelle-t-on ce château, +qui est tout près d'ici?</p> + +<p>MONTJOIE.--On l'appelle Azincourt.</p> + +<p>LE ROI.--Nous nommerons donc ce combat la bataille +d'Azincourt, donnée le jour des saints Crépin et Crépinien.</p> + +<p>FLUELLEN.--Plaise à Votre Majesté, votre grand-père, +de fameuse mémoire, et votre grand-oncle, Edouard le +Noir, prince de Galles, à ce que j'ai lu dans les chroniques, +ont soutenu une bien brave bataille ici en France.</p> + +<p>LE ROI.--Il est vrai, Fluellen.</p> + +<p>FLUELLEN.--Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Majesté +s'en souvient, les Gallois ont été bien utiles dans +un jardin où il y avait des poireaux, en portant des poireaux +à leurs bonnets à la Monmouth; ce que Votre Majesté +sait bien être encore aujourd'hui une marque +honorable de ce service-là; et je crois bien aussi que +Votre Majesté ne dédaigne pas, sans doute, de porter +aussi le poireau à la Saint-David.</p> + +<p>LE ROI.--Je le porte, sans doute, en signe d'un honneur +mémorable; car je suis Gallois aussi moi-même, +vous le savez, mon cher compatriote.</p> + +<p>FLUELLEN.--Toute l'eau de la rivière Wye ne laverait +pas le sang gallois qui coule dans les veines de Votre +Majesté; je peux vous dire cela. Dieu vous bénisse, et +vous conserve autant qu'il plaira à Sa Grâce et à Sa Majesté +aussi.</p> + +<p>LE ROI.--Je te rends grâces, mon cher compatriote.</p> + +<p>FLUELLEN.--Par mon Jésus! je suis le compatriote de +Votre Majesté, le sache qui voudra; je l'avouerai à toute +la terre, je n'ai pas lieu de rougir de Votre Majesté. +Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un honnête +homme.</p> + +<p>LE ROI.--Dieu veuille me conserver tel. (<i>Montrant le +héraut de France.</i>) Que nos hérauts l'accompagnent. Rapportez-moi +au juste le nombre des morts de l'une et +l'autre armée. (<i>Le roi montrant Williams.</i>) Qu'on m'appelle +ce soldat que voilà.</p> + +<p>EXETER.--Soldat, venez parler au roi.</p> + +<p>LE ROI.--Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau?</p> + +<p>WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est +le gage d'un homme avec lequel je dois me battre, s'il +est encore en vie.</p> + +<p>LE ROI.--Est-ce un Anglais?</p> + +<p>WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est +un drôle avec qui j'ai eu dispute la nuit dernière, et à +qui, s'il est en vie et si jamais il ose réclamer ce gant-là, +j'ai juré d'appliquer un soufflet; ou bien, si je puis +apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi +de soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai +sauter de la tête d'une belle manière.</p> + +<p>LE ROI.--Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?--Est-il +à propos que ce soldat tienne son serment?</p> + +<p>FLUELLEN.--C'est un fanfaron et un lâche s'il ne le +fait pas; plaise à Votre Majesté, en conscience.</p> + +<p>LE ROI.--Peut-être que son ennemi est un homme +d'un rang supérieur, qui n'est pas dans le cas de lui +faire raison.</p> + +<p>FLUELLEN.--Quand il serait aussi bon gentilhomme +que le diable, que Lucifer et Belzébuth lui-même, il est +nécessaire, voyez-vous, sire, qu'il tienne son voeu et son +serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa réputation serait +celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son +soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et +conscience.</p> + +<p>LE ROI.--Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand +tu rencontreras ce drôle-là.</p> + +<p>WILLIAMS.--Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que +je vis.</p> + +<p>LE ROI.--Sous qui sers-tu?</p> + +<p>WILLIAMS.--Sous le capitaine Gower, sire.</p> + +<p>FLUELLEN.--Gower est un bon capitaine, et qui a son +bon savoir et une bonne littérature dans la guerre.</p> + +<p>LE ROI.--Va le chercher, soldat, et me l'amène.</p> + +<p>WILLIAMS.--J'y vais, sire.</p> + +<p class="mid">(Williams sort.)</p> + +<p>LE ROI.--Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi, +et mets-la à ton chapeau. Tandis qu'Alençon et moi +nous étions par terre, j'ai arraché ce gant de son casque. +Si quelqu'un le réclame, il faut que ce soit un ami +d'Alençon, et notre ennemi par conséquent: ainsi, si tu +le rencontres, arrête-le si tu m'aimes.</p> + +<p>FLUELLEN.--Votre Grâce me fait un aussi grand honneur +que puisse en désirer le coeur de ses sujets. Je +voudrais, de toute mon âme, trouver l'homme planté +sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce +gant: voilà tout; mais je voudrais bien le voir une fois. +Dieu veuille, de sa grâce, que je le voie!</p> + +<p>LE ROI.--Connais-tu Gower?</p> + +<p>FLUELLEN.--C'est mon cher ami, sous le bon plaisir +de Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Je t'en prie, va donc le chercher, et amène-le +à ma tente.</p> + +<p>FLUELLEN.--Je pars.</p> + +<p>LE ROI.--Lord Warwick, et vous, mon frère Glocester, +suivez de près Fluellen: le gant que je lui ai donné +comme une faveur pourrait bien lui attirer un affront. +C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'après la convention, +porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick. +Si le soldat le frappait, comme je présume à son maintien +brutal qu'il tiendra sa parole, il pourrait en arriver +quelque malheur soudain; car je connais Fluellen +pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif +comme le salpêtre: il sera prompt à lui rendre injure +pour injure. Suivez-le, et veillez à ce qu'il n'arrive +aucun malheur entre eux deux. Venez avec moi, vous, +mon oncle Exeter.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="mid">Devant la tente du roi.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> GOWER ET WILLIAMS.</p> + +<p>WILLIAMS.--Je gage que c'est pour vous faire chevalier, +capitaine.</p> + +<p class="mid">(Arrive Fluellen.)</p> + +<p>FLUELLEN.--La volonté de Dieu soit faite et son bon +plaisir. Capitaine, je vous supplie, venez-vous-en bien +vite chez le roi; il se prépare peut-être plus de bien +pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous imaginer.</p> + +<p>WILLIAMS.--Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?</p> + +<p>FLUELLEN.--Ce gant-là? Je sais que ce gant est un +gant.</p> + +<p>WILLIAMS.--Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme +je le réclame.</p> + +<p>(Il le frappe.)</p> + +<p>FLUELLEN.--Sang-Dieu! voilà un traître s'il y en a un +dans le monde universel, en France ou en Angleterre.</p> + +<p>GOWER.--O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (<i>A Williams.</i>) +Vous, misérable....</p> + +<p>WILLIAMS.--Croyez-vous que je veuille être parjure?</p> + +<p>FLUELLEN.--Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en +vais le traiter, le traître, comme il le mérite, et je l'arrangerai +d'importance, je vous assure.</p> + +<p>WILLIAMS.--Je ne suis point un traître.</p> + +<p>FLUELLEN.--C'est un mensonge: qu'il t'étrangle. Je +vous ordonne à vous présent, et au nom de Sa Majesté, +de l'arrêter. C'est un ami du duc d'Alençon.</p> + +<p class="mid">(Entrent Warwick et Glocester.)</p> + +<p>WARWICK.--Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là? +De quoi s'agit-il?</p> + +<p>FLUELLEN.--Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une +des plus contagieuses trahisons qui vient de se découvrir, +voyez-vous, que vous puissiez voir dans le plus +beau jour d'été.--Voici Sa Majesté.</p> + +<p class="mid">(Entrent le roi Henri et Exeter.)</p> + +<p>LE ROI.--Comment? De quoi s'agit-il donc ici?</p> + +<p>FLUELLEN.--Sire, voici un scélérat, un traître, qui a, +voyez-vous, sire, frappé le gant que Votre Majesté a arraché +du casque d'Alençon.</p> + +<p>WILLIAMS.--Sire, c'était là mon gant, car voilà le pareil, +et celui à qui je l'ai donné en échange m'a promis +de le porter à son bonnet: je lui ai promis de le frapper +s'il osait le faire; j'ai rencontré cet homme avec mon +gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.</p> + +<p>FLUELLEN.--Or, écoutez à présent, sire, sous le bon +plaisir de votre vaillance, quel misérable maraud c'est +là. J'espère que Votre Majesté assurera, attestera, témoignera, +et protestera bien, que c'est là le gant d'Alençon +que Votre Majesté m'a donné, en votre conscience, +là.</p> + +<p>LE ROI.--Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le +pareil. C'est moi, je te l'assure, que tu as promis de +frapper, et tu peux te ressouvenir que tu t'es servi de +termes très-durs à mon égard.</p> + +<p>FLUELLEN.--Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la +tête en réponde s'il y a des lois martiales dans le monde.</p> + +<p>LE ROI.--Comment peux-tu me faire satisfaction pour +cette offense?</p> + +<p>WILLIAMS.--Toutes les offenses, mon prince, viennent +du coeur, et je proteste qu'il n'est jamais rien sorti du +mien qui puisse offenser Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--C'est nous-même cependant que tu as insulté.</p> + +<p>WILLIAMS.--Vous ne vous êtes pas présenté alors sous +les traits de Votre Majesté; vous ne m'avez paru que +comme un soldat ordinaire, témoin la nuit qu'il faisait, +votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre Altesse +a souffert sous cette forme, je vous supplie de le +regarder comme votre faute et non comme la mienne; +car si vous eussiez été ce que je vous croyais, il n'y +avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie Votre +Altesse de me pardonner.</p> + +<p>LE ROI.--Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant +d'écus, et donnez-le à ce soldat.--Garde-le, soldat, et +porte-le à ton bonnet comme une marque d'honneur, +jusqu'à ce que je le réclame: donnez-lui les écus. (<i>A +Fluellen.</i>) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses +amis.</p> + +<p>FLUELLEN.--Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là +a du courage et du feu dans le ventre. Tiens, voilà un +écu pour toi, et je te recommande de servir bien Dieu, +et de te préserver des brouilleries, des vacarmes et des +querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en +trouveras mieux.</p> + +<p>WILLIAMS.--Je ne veux point de votre argent.</p> + +<p>FLUELLEN.--C'est de bon coeur: moi je te dis que cela +te servira pour raccommoder ton havre-sac: allons, +pourquoi faire le honteux comme cela? Ton havre-sac +n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou +bien attends, je le changerai.</p> + +<p class="mid">(Entre un héraut.)</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?</p> + +<p>LE HÉRAUT.--Voici la liste de ceux de l'armée française.</p> + +<p>LE ROI.--Digne oncle, quels sont les prisonniers de +marque que nous avons faits?</p> + +<p>EXETER.--Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean, +duc de Bourbon, et le seigneur Boucicaut, et des autres +seigneurs, barons, chevaliers, gentilshommes, quinze +cents, sans compter les soldats.</p> + +<p>LE ROI.--Cette liste porte dix mille Français morts +restés sur le champ de bataille. Dans ce nombre, il y en +a cent vingt-six, tant princes que nobles, portant bannière; +ajoutez huit mille quatre cents, tant chevaliers, +écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a +cinq cents qui n'ont été faits chevaliers que d'hier; en +sorte que, dans les dix mille hommes qu'ils ont perdus, +il n'y a que six cents mercenaires: le reste sont tous +princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et gentilshommes +de naissance et de qualité. Les noms de +leurs nobles qui ont été tués: Charles d'Albret, grand connétable +de France; Jacques Châtillon, amiral de France; +le grand maître des arbalétriers; le seigneur Rambure; le +brave Guichard Dauphin, grand maître de France; Jean, +duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc +de Bourgogne; Edouard, duc de Bar; parmi les hauts +comtes: Grandpré, Roussi, Fauconberg et de Foix, Beaumont, +Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà une société +de morts illustres.--Où est la liste des morts anglais? +(<i>Le héraut lui présente un autre papier.</i>) Edouard, duc +d'York; le comte de Suffolk; sir Richard Kelty; David +Gam, écuyer, point d'autre de marque; et des soldats, +vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est signalé +ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons +rendre tout l'honneur de cette journée! Quand jamais +a-t-on vu, dans la mêlée d'une bataille rangée, et +sans ruse ni stratagème, une si grande perte d'un côté, +une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur, grand +Dieu, car il t'appartient tout entier.</p> + +<p>EXETER.--Cela est miraculeux!</p> + +<p>LE ROI.--Allons, marchons en procession au village +prochain, et proclamons dans notre armée la défense, +sous peine de mort, de se vanter de cette victoire, et +d'en enlever à Dieu l'hommage; il n'appartient qu'à lui +seul.</p> + +<p>FLUELLEN.--Ne peut-on pas sans crime, s'il plaît à +Votre Majesté, dire le nombre des morts?</p> + +<p>LE ROI.--Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a +combattu pour nous.</p> + +<p>FLUELLEN.--Oui, sur ma conscience, il nous a fait +grand bien.</p> + +<p>LE ROI.--Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on +chante le <i>Non nobis</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> et le <i>Te Deum</i>. Après avoir pieusement +enseveli les morts, nous marcherons vers Calais, +et de là en Angleterre, où jamais n'abordèrent de France +des mortels plus fortunés que nous.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Dans le psaume <i>In exitu</i>, que le roi fit chanter après la victoire, +se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par <i>Non +nobis</i>, <i>Domine</i>.</blockquote> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> +<h3>LE CHOEUR.</h3> + +<p>Permettez, vous qui n'avez pas lu l'histoire, que je +vous en retrace les événements; et vous qui la connaissez, +pardonnez mes écarts sur les temps, le nombre +et l'ordre exact des faits, qui ne peuvent être présentés +ici dans leurs vastes détails, et leur vivante réalité.--Maintenant +c'est vers Calais que nous transportons +Henri. Admettez-le dans le port, et ensuite portez-le sur +l'aile de vos pensées au travers des mers: voyez autour +du rivage anglais cette large ceinture d'hommes, de +femmes et d'enfants, dont les acclamations et les applaudissements +surmontent la vaste voix de l'Océan; et +l'Océan, qui, comme un puissant héraut, semble lui +préparer sa route: voyez le roi descendre au milieu de +son peuple, et s'avancer en pompe solennelle vers Londres. +La pensée court d'un pas si rapide, que vous pouvez +déjà le suivre sur Blackheath. Là ses lords lui demandent +de porter devant lui, jusqu'à la cité, son casque +brisé, et son épée ployée dans le combat. Exempt de +vanité et d'orgueil, il défend cet honneur, et se refuse +tout trophée, tout appareil, toute ostentation de gloire, +pour les réserver à Dieu seul. Mais animez encore la +forge active et l'atelier de la pensée, et voyez avec quelle +impétuosité Londres verse les flots de ses habitants; +voyez sortir de ses portes le lord maire et tous ses collègues, +dans leur plus riche parure; semblables aux +sénateurs de l'antique Rome; suivent les plébéiens en +foule pressée, pour aller recevoir en triomphe leur +conquérant César; ou bien, par une image moins +grande, mais gracieuse pour nous, figurez-vous le +général de notre souveraine<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> revenant aujourd'hui, +comme il pourra revenir dans un temps heureux, des +terres de l'Irlande, portant sur son glaive les trophées +de la rébellion domptée. O quelle multitude immense +quitterait le sein paisible de Londres pour courir saluer +son retour glorieux! Plus grande était la foule qui volait +au-devant de Henri, et plus grande aussi fut sa victoire. +A présent, placez-le dans le palais de Londres, où l'humble +plainte des Français gémissants invite le roi d'Angleterre +à établir son séjour; où l'empereur, s'intéressant +pour la France, vient régler les articles de la paix; +franchissez tous les événements qui se succédèrent jusqu'au +retour de Henri en France: c'est là qu'il faut le +ramener. Moi-même j'ai employé l'intervalle à vous +rappeler.... qu'il est passé. Souffrez donc cette abréviation; +et que vos yeux, suivant le vol de vos idées, reportent +leurs regards sur la France.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> + Le comte d'Essex, alors favori d'Elisabeth.</blockquote> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">France.--Corps de garde anglais.</p> + +<p class="mid">FLUELLEN ET GOWER.</p> + +<p>GOWER.--Oh! pour cela vous avez raison: mais pourquoi +portez-vous encore votre poireau à votre chapeau? +La Saint-David est passée.</p> + +<p>FLUELLEN.--Il y a des occasions et des causes, des +pourquoi dans toutes choses. Tenez, je vous le dirai en +ami, capitaine Gower, ce coquin, ce misérable mendiant, +ce fanfaron, ce pendard de Pistol, que vous, vous-même, +comme tout le monde, savez ne valoir pas mieux +qu'un drôle, voyez-vous, qui n'a aucun mérite: eh +bien, il est venu à moi hier m'apporter du pain et du +sel, voyez-vous, et m'a dit de manger mon poireau. Or, +c'était dans un endroit où je ne pouvais pas élever de +dispute avec lui; mais je prendrai la liberté de le porter +en emblème à mon chapeau, jusqu'à ce que je le +retrouve, et puis je lui dirai un petit morceau de mon +sentiment.</p> + +<p class="mid">(Entre Pistol.)</p> + +<p>GOWER.--Ma foi, le voilà qui vient en se rengorgeant +comme un paon.</p> + +<p>FLUELLEN.--Tous ses rengorgements et ses paons n'y +font rien.--Dieu vous assiste, vieux Pistol, infâme et +misérable vaurien, Dieu vous assiste!</p> + +<p>PISTOL.--Ah! sors-tu de Bedlam<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, toi? Est-ce que tu +veux, vil Troyen, que je déchire la toile fatale dont la +Parque ourdit ta trame. Retire-toi de moi; l'odeur du +poireau me donne des vapeurs.</p> + +<p>FLUELLEN.--Je vous prie en grâce, monsieur le drôle, +l'impertinent, à mon désir, à ma requête et à ma supplique, +de manger, voyez-vous, ce poireau: précisément, +voyez-vous, parce que vous ne l'aimez pas, et vos affections, +vos appétits et vos digestions ne s'accordent point +avec cela: je vous prie de vouloir bien le manger.</p> + +<p>PISTOL.--Non, pardieu, pour <i>Cadwallader</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, et toutes +ses chèvres, je ne le mangerai pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> <i>Bedlam</i>, les Petites-Maisons de l'Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Allusion à quelque roman.</blockquote> + +<p>FLUELLEN.--Tiens, voilà une chèvre pour toi. (<i>Il le +frappe.</i>)--Voudriez-vous avoir la bonté de le manger +tout à l'heure?</p> + +<p>PISTOL.--Infâme Troyen, tu mourras.</p> + +<p>FLUELLEN.--Vous avez raison, maraud; quand il plaira +à Dieu: en même temps je vous prierai de vouloir vivre, +afin de manger votre dîner. Tiens, voilà un peu d'assaisonnement +avec. (<i>Il le frappe.</i>) Vous m'avez appelé hier +gentilhomme de montagne; mais je vous ferai aujourd'hui +gentilhomme de bas étage. Je vous en prie, commencez +donc: pardieu, si vous pouvez bien goguenarder +un poireau, vous pouvez bien le manger aussi.</p> + +<p>GOWER.--Allons, en voilà assez, capitaine: vous l'avez +étourdi du coup.</p> + +<p>FLUELLEN.--Je dis que je lui ferai manger ce poireau, +ou je lui frotterai la tête quatre jours de suite.--Allons, +mordez, je vous en prie, cela fera du bien à votre maladie +et à votre crête rouge de fat.</p> + +<p>PISTOL.--Quoi! faut-il que je morde?</p> + +<p>FLUELLEN.--Oui, sans doute, sans question, et sans +ambiguïtés.</p> + +<p>PISTOL.--Par ce poireau, je m'en vengerai horriblement. +Je mange, mais aussi je jure....</p> + +<p>FLUELLEN, <i>tenant la canne levée</i>.--Mangez, je vous prie. +Est-ce que vous voudriez encore un peu d'épices pour +votre poireau? Il n'y a pas encore là assez de poireau, +pour jurer par lui.</p> + +<p>PISTOL.--Tiens ta canne en repos; tu vois bien que je +mange.</p> + +<p>FLUELLEN.--Grand bien te fasse, lâche poltron; c'est +de bon coeur.--Oh! mais je vous en prie, n'en jetez pas +la moindre miette par terre; la pelure est bonne pour +raccommoder votre crête déchirée. Quand vous trouverez +l'occasion de voir des poireaux, vous m'obligerez +beaucoup de les goguenarder, entendez-vous? Voilà +tout.</p> + +<p>PISTOL.--Fort bien.</p> + +<p>FLUELLEN.--Ah! c'est une bien bonne chose que les +poireaux! Tenez, voilà quatre sous pour guérir votre +tête.</p> + +<p>PISTOL.--A moi, quatre sous!</p> + +<p>FLUELLEN.--Oui, certainement; et en vérité vous les +prendrez; ou bien j'ai encore un poireau dans ma poche +que vous mangerez.</p> + +<p>PISTOL.--Je prends tes quatre sous comme des arrhes +de vengeance.</p> + +<p>FLUELLEN.--Si je vous dois quelque chose, je vous +payerai en coups de canne: vous serez marchand de +bois, et vous n'achèterez de moi que des bâtons. Dieu +vous accompagne, vous conserve et vous guérisse la tête!</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>PISTOL.--Mort de ma vie! je remuerai tout l'enfer pour +venger cet affront.</p> + +<p>GOWER.--Allez, vous n'êtes qu'un lâche rodomont. +Comment osez-vous vous moquer d'une ancienne tradition, +qui a pris sa source dans une circonstance honorable, +et dont l'emblème se porte aujourd'hui comme un +trophée, en mémoire de la mort des braves gens; surtout +lorsque vous n'osez pas soutenir vos paroles par +vos actions! Je vous ai déjà vu deux ou trois fois badiner, +invectiver ce galant homme. Vous avez cru sans +doute que, parce qu'il ne pouvait pas parler aussi bon +anglais que ceux du pays, il ne saurait pas non plus +manier un bâton anglais. Vous voyez aujourd'hui qu'il +en est tout autrement. A commencer donc de ce jour, +prenez cette correction galloise comme une bonne leçon +anglaise. Adieu, portez-vous bien. (Il sort.)</p> + +<p>PISTOL, <i>seul</i>.--Est-ce que la Fortune se joue de moi à +présent! Je viens d'apprendre que ma chère Hélène est +morte à l'hôpital, de la maladie de France, et voilà mon +rendez-vous manqué. Je me fais vieux, et l'honneur +vient d'être expulsé de mes membres affaiblis, à grands +coups de bâton. Eh bien! je m'en vais me faire agent +de plaisir, et suivre un peu mon penchant pour couper +les bourses avec dextérité. Je m'en irai secrètement en +Angleterre, et là je filouterai, et je mettrai des emplâtres +sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai attrapées +dans les guerres de France.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Troyes en Champagne.--Appartement dans le palais du roi de +France.</p> + +<p class="mid"><i>Par une porte entrent</i> LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, +WARWICK, <i>et autres lords anglais; et par l'autre</i> +LE ROI DE FRANCE, LA REINE ISABELLE, LA +PRINCESSE CATHERINE, LE DUC DE BOURGOGNE +<i>et autres seigneurs français</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Que la paix, qui est l'objet de notre entrevue, +y préside!--Santé et bonheur à notre frère de France, +et à notre illustre soeur!--Beaux jours et prospérité à +notre belle princesse et cousine Catherine! Et vous, +membre et rejeton de cette cour, vous dont les soins ont +formé cette auguste assemblée, brave duc de Bourgogne, +recevez notre salut, et vous aussi, princes et pairs de +France.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Nous sommes dans la joie de vous +voir, digne frère d'Angleterre. Vous êtes le bienvenu! et +vous tous aussi, princes anglais.</p> + +<p>LA REINE ISABELLE.--Puisse la fin de ce beau jour, ô +grand roi! et l'issue de cette gracieuse assemblée, être +aussi heureuses, qu'est grande notre joie de vous voir, +et d'envisager ces yeux terribles qui ont eu pour les +Français qu'ils ont fixés l'effet mortel de ceux du basilic. +Nous avons le doux espoir que ces regards ont perdu +leur venin, et que ce jour va changer en amour toutes +les haines et tous les griefs.</p> + +<p>LE ROI.--C'est pour dire <i>amen</i> à ce voeu que nous nous +montrons ici.</p> + +<p>LA REINE ISABELLE.--Princes de l'Angleterre, je vous +salue tous.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Vous qui m'êtes également +chers, puissants rois de France et d'Angleterre, recevez +mes respectueux hommages.--Que j'ai déployé toutes +les ressources de mon esprit, prodigué tous mes efforts +et tous mes soins, pour amener Vos Majestés à ce rendez-vous +royal; c'est ce que vous pouvez attester tous les +deux, chacun de votre côté. Puisque ma médiation a +réussi à vous rapprocher l'un de l'autre, au point de +vous voir face à face, les yeux fixés l'un sur l'autre, +qu'on ne me fasse pas un crime de demander, en présence +de cette assemblée de rois, quel est donc l'obstacle +qui retarde la paix; qui empêche que cette tendre nourrice +des arts, de l'abondance et de toutes les productions +heureuses, maintenant indigente et nue, et le sein, +déchiré de plaies, ne puisse enfin de nouveau montrer +ses aimables traits dans ce beau jardin de l'univers, dans +notre fertile France? Hélas! depuis trop longtemps elle +est bannie de ce royaume, dont toutes les richesses naturelles +languissent en groupes informes et stériles, et +se corrompent dans leur propre fécondité. Ses vignes, +dont les esprits réjouissent le coeur, meurent non émondées. +Ses vergers, comme des prisonniers dont la chevelure +s'est allongée en désordre, poussent des rameaux +entremêlés. Ses terres en friche se couvrent d'ivraie, de +ciguë et de triste fumeterre; et le soc, qui devait extirper +ces plantes ennemies, se rouille dans le repos. Ses +vastes prairies, jadis couronnées d'une agréable moisson +de primevères veinées, de pimprenelle, et de trèfle verdoyant, +privées aujourd'hui de la faux, sont dégénérées, +et n'enfantent que des herbes paresseuses. Rien ne prospère, +que l'odieuse bougrande, le chardon épineux, et +le vil glouteron: elles ont perdu leur belle et utile parure. +Tels que nos vignobles, nos champs, nos prés et +nos vergers, qui, dépravés dans leurs qualités natives, +ne produisent plus que de sauvages avortons; nous +aussi, nos familles et nos enfants, nous avons oublié ou +cessé d'apprendre, faute de temps, les sciences, ornement +de notre patrie. Nous devenons comme des sauvages, +comme des soldats, qui ne méditent plus rien +que le sang; livrés aux imprécations grossières, aux regards +féroces, au costume barbare de la guerre, et à +toutes sortes d'habitudes étranges et indignes de l'homme. +C'est pour rétablir les choses dans leur ancien état de +splendeur, que vous êtes ici présents; et ce discours est +une prière que je vous adresse, pour savoir pourquoi la +paix ne repousserait pas tous ces maux et ne nous rendrait +pas le bonheur de ses anciennes faveurs.</p> + +<p>LE ROI.--Duc de Bourgogne, si vous voulez la paix, +dont l'absence laisse le champ libre à tous les vices que +vous avez dénombrés, il faut que vous l'achetiez par un +consentement sans réserve à toutes nos justes demandes. +Vous en avez dans vos mains les articles et les clauses +détaillés en peu de mots.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Le roi de France en a entendu +la lecture, et il n'y a point encore donné sa réponse.</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien, c'est de sa réponse que dépend la +paix que vous sollicitez avec tant d'ardeur.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Je n'ai parcouru tous ces articles +que d'un oeil rapide. S'il plaît à Votre Grâce de nommer +quelques lords parmi ceux qui sont présents à ce conseil, +pour les relire avec nous, et les examiner avec plus +d'attention, nous allons, sans délai, accepter ce que +nous approuvons, et donner sur le reste notre réponse +décisive.</p> + +<p>LE ROI.--Volontiers, mon frère.--Allez, mon oncle +Exeter, et vous aussi, mon frère Glocester; et vous, +Warwick, Huntington, suivez le roi; et je vous donne +le plein pouvoir de ratifier, d'augmenter, ou de changer, +selon que votre prudence le jugera avantageux à notre +dignité, tous les articles compris ou non compris dans +nos demandes; et nous y apposerons notre sceau royal. +(<i>A la reine.</i>) Voulez-vous, aimable soeur, suivre les +princes, ou rester avec nous?</p> + +<p>LA REINE.--Mon gracieux frère, je vais les suivre. +Quelquefois la voix d'une femme peut être utile au bien, +lorsque les hommes se débattent trop longtemps sur des +articles trop obstinément exigés.</p> + +<p>LE ROI.--Du moins laissez-nous notre belle cousine. +Catherine est l'objet de notre principale demande, et cet +article est le premier de tous.</p> + +<p>LA REINE ISABELLE.--Elle est libre de rester.</p> + +<p class="mid">(Tous sortent excepté Henri, Catherine et sa suivante.)</p> + +<p>LE ROI.--Belle Catherine, la plus belle des princesses, +voudriez-vous me faire la grâce d'enseigner à un soldat +des termes propres à flatter l'oreille d'une dame, +et à plaider près de son tendre coeur la cause de l'amour?</p> + +<p>CATHERINE.--Votre Majesté se moquerait de moi; je +ne saurais parler votre <i>Angleterre</i>.</p> + +<p>LE ROI.--O belle Catherine! si vous voulez bien m'aimer +de tout votre coeur français, j'aurai bien du plaisir à +vous entendre avouer votre amour en mauvais anglais.--M'aimez-vous, +Catherine?</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Pardonnez-moi; je ne saurais dire ce qui +me ressemble<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Equivoque sur le mot <i>like</i>, semblable, et <i>to like</i>, aimer.</blockquote> + +<p>LE ROI.--Un ange, Catherine: et vous ressemblez à +un ange.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Que dit-il, que je suis semblable à ces anges?</i></p> + +<p>ALIX.--<i>Oui vraiment (sauf votre grâce), ainsi dit-il.</i></p> + +<p>LE ROI.--Je l'ai dit, Catherine, et ne rougis point de +l'affirmer.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Oh! bon Dieu! les langues des hommes sont +pleines de tromperies.</i></p> + +<p>LE ROI, <i>à la dame d'honneur</i>.--Que dit-elle, belle dame? +<i>que les langues des hommes sont pleines de tromperies</i>?</p> + +<p>LA DAME.--Oui, que les langues de les hommes <i>sont +pleines de perfidies</i>! Voilà le dire de la princesse.</p> + +<p>LE ROI.--La princesse n'en est que meilleure Anglaise. +Sur ma foi, ma chère Catherine, ma manière de vous +faire la cour va, on ne peut pas mieux, avec votre peu +de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise que +vous ne sachiez pas mieux parler anglais; car, si vous +le saviez, vous me trouveriez si uni et si fort sans façon +pour un roi, que vous croiriez que je viens de vendre +ma ferme pour en acheter ma couronne. Je ne sais ce +que c'est que de filer en propos galants une déclaration +d'amour; je dis tout rondement, <i>je vous aime</i>; et si vous +me pressez, si vous m'en demandez plus que cette question, +<i>est-il bien vrai que vous m'aimez</i>? je suis au bout de +mon rôle. Donnez-moi votre réponse; là, du coeur; en +même temps frappons-nous dans la main, et tout est dit: +c'est un marché conclu.--Que répondez-vous, madame?</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Sauf votre honneur</i>, moi entendre bien vous.</p> + +<p>LE ROI.--Sainte Marie! si vous exigiez de moi des vers +ou une danse, pour vous plaire, chère Catherine, ma +foi, ce serait fait de moi; car pour les vers, je n'ai ni +mots ni mesure; et pour la danse je n'ai ni <i>mesure</i> ni +cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force. +S'il ne fallait pour gagner le coeur d'une dame, que sauter +en selle, ma cuirasse sur le dos, sans me vanter, je +suis sûr que je ne serais pas long à sauter sur elle: ou +bien, s'il était question de combattre pour ma maîtresse, +ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs, +je me sens en état de m'en tirer aussi bien que le plus +hardi, et de me tenir en selle comme un singe. Mais sur +mon Dieu, Catherine, je n'entends rien à faire les yeux +doux, ni à débiter avec grâce mon éloquence, et je ne +sais mettre aucun art dans mes protestations: je ne sais +faire que des serments tout ronds, que je ne profère jamais +que je n'y sois forcé, mais aussi qu'on ne peut jamais +me forcer de violer. Si tu te sens capable, Catherine, +d'aimer un cavalier de cette trempe, dont la figure +ne craint plus le hâle, qui ne se regarde jamais dans un +miroir, pour le plaisir de s'y voir, allons, qu'un coup +d'oeil déclare ton choix. Je te parle en soldat: si cette +franchise peut t'engager à m'aimer, accepte-moi; sinon, +quand je te dirai que je mourrai, cela sera bien vrai un +jour; mais que je mourrai d'amour pour toi, pardieu, +je mentirais; et cependant je t'aime bien: et tant que tu +vivras, chère Catherine, souviens-toi de prendre un +époux d'une trempe d'amour toute brute et sans artifice; +car alors il faut, de toute nécessité, qu'il te rende +ce qui t'appartient, attendu qu'il n'a pas le don d'aller +faire sa cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la +langue ne tarit jamais, et qui ont le talent d'attraper +avec des rimes les faveurs des dames; mais leurs beaux +discours les en privent bientôt. Après tout, qu'est-ce +qu'un beau parleur? un bavard. Les vers? une ballade. +Une bonne jambe peut se casser, un dos bien droit se +courbera, une barbe bien noire blanchira un jour, une +tête bien frisée deviendra chauve, une belle figure se +fanera, un oeil bien saillant se creusera; mais un bon +coeur, Catherine, vaut le soleil et la lune, on plutôt le +soleil et non la lune: car ce coeur brille toujours et ne +change jamais dans son cours invariable. Si tu veux un +coeur de cette trempe, prends le mien, prends un soldat, +prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à présent à mon +amour? Parlez, ma belle; et avec franchise, je vous en +conjure.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Est-il possible à moi de aimer le ennemi de +France?</i></p> + +<p>LE ROI.--Non; il n'est pas possible, sans doute, que +vous aimiez l'ennemi de la France, belle Catherine; +mais en m'aimant vous aimeriez l'ami de la France. +Car j'aime si bien la France, que je ne me déferai pas +d'un seul de ses villages: je veux l'avoir à moi tout +entière. Alors, Catherine, quand toute la France m'appartiendra, +et que je vous appartiendrai, toute la France +sera à vous, et vous serez à moi.</p> + +<p>CATHERINE.--Je ne sais ce que c'est que cela.</p> + +<p>LE ROI.--Non? Eh bien! Catherine, je vais essayer de +vous le dire en mots français, lesquels, j'en suis sûr, +vont rester suspendus au bout de ma langue, comme +une nouvelle mariée au cou de son époux, c'est-à-dire +de façon à ne pouvoir s'en détacher: essayons. <i>Quand +j'ai la possession de France, et quand vous avez la possession +de moi</i> (attendez.... Quoi?.... Morbleu! saint Denis, aide-moi), +<i>donc vôtre est France, et vous estes mienne</i>. Il me serait +aussi facile, chère Catherine, de conquérir tout le +royaume, que de dire encore autant de français. Je suis +sûr que je ne vous engagerai jamais à rien en parlant +français, sinon à vous moquer de moi.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Sauf votre honneur, le français que vous +parlez est meilleur que l'anglais que je parle</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Non pardieu, Catherine, cela n'est pas vrai; +mais il faut avouer que nous parlons tous deux, vous +ma langue, et moi la vôtre, on ne peut pas plus <i>faux,</i> +et que nous sommes bien de niveau là-dessus. Mais enfin, +chère Catherine, entendez-vous au moins assez d'anglais +pour comprendre ceci: <i>Peux-tu m'aimer?</i></p> + +<p>CATHERINE.--C'est ce que je ne puis dire.</p> + +<p>LE ROI.--Y a-t-il quelqu'un de vos voisins, Catherine, +qui puisse m'en instruire? Je les prierai de me le dire.--Allons, +je sais que vous m'aimez; et ce soir, quand +vous serez retirée dans votre cabinet, vous questionnerez +cette dame à mon sujet: et je sais bien encore, Catherine, +que les qualités que vous aimerez le mieux en +moi sont celles que vous priserez le moins devant elle. +Mais, chère Catherine, daigne épargner mes ridicules, +d'autant plus, aimable princesse, que je t'aime à la fureur. +Si jamais tu es à moi, Catherine (et j'ai en moi +une ferme foi, qui me dit que cela sera), comme je t'aurai +conquise par la victoire, il faut que tu deviennes une +mère féconde de bons soldats. Est-ce que nous ne pourrons +pas, toi et moi, entre saint Denis et saint George, +former un garçon, moitié français et moitié anglais, qui +aille un jour jusqu'à Constantinople et y tire la barbe du +Grand-Turc<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Hem! que dis-tu à cela, ma belle fleur de +lis?</p> + +<p>CATHERINE.--Je ne sais pas cela.</p> + +<p>LE ROI.--Non, pas à présent; c'est dans la suite que +tu le sauras: mais aujourd'hui tenons-nous-en à la promesse. +Promettez-moi donc seulement, belle Catherine, +que de votre côté vous ferez bien votre rôle de Française, +pour former un tel héritier; et pour ma moitié +anglaise du rôle, recevez ma parole, foi de roi et de +garçon, que je saurai m'en acquitter. <i>Que répondez-vous +à cela, la plus belle Catherine du monde, ma très-chère et +divine déesse?</i></p> + +<p>CATHERINE.--<i>Your</i> majesté <i>have</i> fausse <i>french enough to +deceive de most</i> sage demoiselle <i>dat is</i> en France<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Les Turcs ne se sont emparés de Constantinople qu'en l'année +1453, et il y avait déjà trente-un ans que Henri était mort.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Dialogue moitié français, moitié anglais.</blockquote> + +<p>LE ROI.--Oh! fi de mon mauvais français! Sur mon +honneur, en bon anglais je t'aime, chère Catherine. Je +n'oserais pas faire le même serment, que tu m'aimes et +en jurer aussi par mon honneur: cependant le frémissement +de mon coeur commence à me flatter qu'il en est +quelque chose, malgré le peu de pouvoir de ma figure. +Je maudis en ce moment l'ambition de mon père; c'était +un homme qui avait la tête pleine de guerres civiles, +quand il m'a engendré: voilà pourquoi j'ai apporté en +naissant cet air déterminé, cet aspect d'acier qui fait +que, quand je veux courtiser les dames, je leur fais +peur; mais au fond, Catherine, plus je vieillirai, et plus +je changerai en bien. Ma consolation est que l'âge (ce +destructeur de la beauté) ne saurait enlaidir ma figure. +Tu m'auras, si tu m'as, dans le pire état où je puisse +être; et si tu me supportes, tu me supporteras de mieux +en mieux. Ainsi, dis-moi donc, belle Catherine, veux-tu +de moi?--Mettez de côté cette rougeur virginale; déclarez +les pensées de votre coeur avec le regard décidé +d'une impératrice; prenez-moi par la main, et dites: +<i>Henri d'Angleterre, je suis à toi</i>; et tu n'auras pas plus tôt +enchanté mon oreille de cette douce parole, que je te +répondrai à haute voix: <i>Chère Catherine, l'Angleterre est +à toi, l'Irlande est à toi, et Henri Plantagenet est à toi</i>; et +ce Henri, j'ose le dire en sa présence, s'il n'est pas le +meilleur des rois, tu le trouveras le roi des bons garçons. +Allons, répondez en musique discordante; car le son de +votre voix est une musique, et c'est votre anglais qui +détonne. Allons, reine des reines, belle Catherine, ouvre-moi +ton coeur quoique en mauvais anglais; dis, veux-tu +de moi?</p> + +<p>CATHERINE.--C'est comme il plaira au roi mon père.</p> + +<p>LE ROI.--Oh! cela lui plaira, Catherine, celui lui plaira.</p> + +<p>CATHERINE.--Eh bien, j'en serai contente aussi.</p> + +<p>LE ROI.--Oh! cela étant, je vous baise la main, et je +vous nomme ma reine.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Laissez, mon seigneur, laissez, laissez; sur +mon honneur, je ne souffrirai pas que vous abaissiez votre +grandeur en baisant la main de votre indigne serviteure</i>: +excusez-moi, je vous supplie, mon très-puissant seigneur.</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien, je vous baiserai donc les lèvres, Catherine.</p> + +<p>CATHERINE.--<i>Les dames et demoiselles de France pour être +baisées devant leurs nopces, il n'est pas la coutume de France.</i></p> + +<p>LE ROI.--Madame mon interprète, que dit-elle?</p> + +<p>ALIX.--Que ne pas être de mode par les ladies de +France, je ne sais pas dire <i>baisers</i> en english.</p> + +<p>LE ROI.--Baiser!</p> + +<p>ALIX.--Votre Majesté entendre mieux que moi.</p> + +<p>LE ROI.--Ce n'est pas la mode des filles en France de +baiser avant d'être mariées. N'est-ce pas ce qu'elle a +voulu dire?</p> + +<p>ALIX.--Oui vraiment.</p> + +<p>LE ROI.--Oh! Catherine, les vaines modes cèdent à la +puissance des rois. Ma chère Catherine, nous ne saurions, +vous et moi, être compris dans la liste vulgaire +de ceux qui doivent se soumettre aux usages d'un pays. +C'est nous, Catherine, qui faisons les usages; et la liberté, +qui marche à notre suite, ferme la bouche à la censure, +comme je veux, pour vous punir de votre attachement +aux petites modes de votre pays, fermer la vôtre par un +baiser: ainsi, de la complaisance.... et de bonne grâce, +je vous prie. (<i>Il l'embrasse.</i>) Vous avez un charme sur +les lèvres! La seule impression de leur douce ambroisie +a plus d'éloquence que toutes les voix du conseil de +France, et elles persuaderaient bien plus vite Henri +d'Angleterre qu'une pétition générale des monarques. +Votre père vient à nous.</p> + +<p class="mid">(Entrent le roi et la reine de France, le duc de Bourgogne, +Bedfort, Glocester, Exeter, Westmoreland et +autres seigneurs anglais et français.)</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Dieu garde Votre Majesté! +Étiez-vous là, mon cousin, occupé à enseigner l'anglais +à notre princesse?</p> + +<p>LE ROI.--Je voulais lui enseigner, mon beau cousin, +combien je l'aime; et c'est là, je vous l'assure, du bon +anglais.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--A-t-elle des dispositions?</p> + +<p>LE ROI.--Notre langue est un peu dure, cousin, et mon +caractère n'est pas doucereux; de sorte que n'ayant pour +moi ni la voix, ni le coeur de l'adulation, je n'ai pas +l'art magique de conjurer en elle l'esprit d'amour, de +manière à l'engager à se montrer sans voile et sous ses +traits naturels.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez à la franchise de +ma gaieté si je vous réponds à cela. Si vous voulez conjurer +en elle, il vous faut faire un cercle; si vous voulez +conjurer l'amour en elle tel qu'il est, il faut qu'il paraisse +nu et aveugle. Or, en ce cas, pouvez-vous blâmer +une jeune fille qui n'a encore été colorée que du seul +vermillon de la pudeur virginale, si elle refuse qu'on lui +présente un enfant nu et aveugle? C'était là sûrement, +seigneur, faire une dure proposition à une jeune princesse.</p> + +<p>LE ROI.--Cependant, tout en fermant les yeux, elles y +consentent toutes.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Elles sont donc excusables, +seigneur, puisqu'elles ne voient pas ce qu'elles font.</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien, mon cher duc, enseignez donc à votre +belle cousine à consentir de fermer les yeux pour moi.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Je le veux bien, seigneur, si +vous voulez lui enseigner à comprendre ce que je vais +dire. Les filles sont comme les mouches qui, pendant +les chaleurs de l'été, sont fières et rétives; mais une fois +la Saint-Barthélemy passée, elles semblent aveugles, +quoiqu'elles aient leurs yeux: alors elles souffrent qu'on +les touche, tandis qu'auparavant elles fuyaient jusqu'aux +regards.</p> + +<p>LE ROI.--Le sens de cela, c'est que me voilà forcé d'attendre +le temps et un été bien chaud. Enfin, du moins, +je puis prendre la mouche, votre cousine, et la faire +consentir à être aveugle.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Comme l'est l'amour, seigneur, +avant d'aimer.</p> + +<p>LE ROI.--Il est vrai: et vous avez bien des grâces à +rendre à l'amour sur mon aveuglement, qui m'empêche +de voir un si grand nombre de belles villes françaises, à +cause d'une belle fille de France qui se trouve entre +elles et moi.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Seigneur, ce n'est qu'en perspective +que vous voyez ces villes: elles sont devenues autant +de pucelles; car elles ont toutes une ceinture de +murailles vierges, que la guerre n'a encore jamais forcées.</p> + +<p>LE ROI.--Catherine sera-t-elle ma femme?</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Oui, comme vous le désirez.</p> + +<p>LE ROI.--Je suis satisfait. Ainsi ces villes pucelles dont +vous parlez peuvent lui rendre grâce. Si la beauté vierge +qui s'est trouvée sur ma route s'oppose à l'accomplissement +de mes désirs de conquête, elle me promet de +combler mes voeux d'amour.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Nous avons consenti à toutes les +conditions raisonnables.</p> + +<p>LE ROI.--Cela est-il vrai, mes lords d'Angleterre?</p> + +<p>WESTMORELAND.--Le roi a accordé tous les articles: +d'abord sa fille, et ensuite tout le reste, dans toute la +rigueur des termes.</p> + +<p>EXETER.--Il n'y a qu'une chose à laquelle il n'a pas +consenti: c'est l'article où Votre Majesté demande que +le roi de France, ayant l'occasion d'écrire au sujet de +quelques provisions d'offices, traite Votre Altesse dans +la formule suivante, en ajoutant ces termes français: +<i>Notre très-cher fils Henri d'Angleterre, héritier de France</i>; + et en latin, ainsi: <i>Præclarissimus filius noster Henricis, +Rex Angliæ et hæres Franciæ</i>.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Cependant, mon frère, je ne l'ai +pas si fort refusé, que si vous le désirez absolument, je +n'y souscrive encore.</p> + +<p>LE ROI.--En ce cas, je vous prie, d'amitié et en bonne +alliance, de laisser cet article passer avec les autres: et +pour conclusion, donnez-moi votre fille.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.--Prenez-la, mon fils; et, de son +sang, donnez-moi des enfants qui puissent enfin éteindre +la haine qui a si longtemps subsisté entre ces deux +royaumes, rivaux jaloux, toujours en querelle, et dont +les rivages mêmes pâlissent à la vue du bonheur l'un de +l'autre. Puisse cette union établir dans leur sein l'harmonie +et une paix digne de deux monarques chrétiens! +Puisse la guerre ne plus présenter jamais son épée tirée +entre la France et l'Angleterre!</p> + +<p>TOUS LES SEIGNEURS.--<i>Amen!</i></p> + +<p>LE ROI.--A présent, chère Catherine, soyez la bienvenue. +(<i>A l'assemblée.</i>) Et soyez-moi tous témoins qu'ici +j'embrasse mon épouse et ma reine.</p> + +<p class="mid">(Fanfares.)</p> + +<p>ISABELLE.--Que Dieu, le premier auteur de tous les +mariages, confonde en un seul vos deux royaumes et +vos deux coeurs! Comme l'époux et l'épouse, quoique +deux êtres séparés, n'en font plus qu'un par l'amour, +qu'il règne de même entre la France et l'Angleterre une +si parfaite union, que jamais aucun acte malfaisant ne +l'altère. Que la cruelle jalousie, qui trouble trop souvent +la couche des mariages fortunés, ne vienne jamais se +glisser dans le pacte de ces royaumes, pour les désunir +par un divorce fatal! que l'Anglais accueille le Français +en Anglais, et le Français l'Anglais en Français!--Dieu +exauce ce voeu!</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.--Qu'il l'exauce!</p> + +<p>LE ROI.--Préparons-nous pour notre hymen.--Ce jour, +duc de Bourgogne, sera celui où nous recevrons votre +serment et celui de tous les pairs pour garants de notre +union: ensuite je jurerai ma foi à Catherine (<i>s'adressant +à elle</i>), et vous me jurerez la vôtre. Et puissent tous nos +serments être fidèlement gardés et suivis du bonheur!</p> + +<p>LE CHOEUR.--Jusqu'ici au moyen d'une plume grossière +et inhabile notre noble auteur a poursuivi son histoire. +Courbé sous le poids de sa tâche, obligé de resserrer dans +un champ étroit les plus grands personnages, et de ne +montrer que par intervalles quelques points du cours de +leur gloire, il demande votre indulgence. Henri, cet +astre de l'Angleterre, n'a vécu que peu de jours; mais +ce court espace, il l'a rempli d'une gloire immense. La +Fortune avait forgé l'épée avec laquelle il conquit le +plus beau jardin de l'univers, dont il laissa son fils le +maître souverain. Henri VI, couronné dans les langes de +l'enfance roi de France et de l'Angleterre, monta après +lui sur le trône; mais tant de mains embarrassèrent les +rênes de son gouvernement, qu'elles laissèrent échapper +la France, et firent couler le sang de l'Angleterre. Nous +vous avons souvent offert ces tableaux sur notre théâtre: +daignez donc faire à celui-ci un accueil favorable<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Il y eut une pièce composée sur le même sujet (Henri V) vers +le temps de Shakspeare, mais on ne sait pas positivement si elle +parut avant ou après son <i>Henri V</i>. Il paraît cependant assez probable +qu'elle est antérieure. Cette pièce anonyme est fort courte +et très-médiocre.</blockquote> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V *** + +***** This file should be named 26762-h.htm or 26762-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/6/26762/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + + + + + + |
