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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:32:48 -0700
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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Henri V, par Shakespeare</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri V
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26762]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
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+
+
+
+<br><br>
+
+<pre>
+ Note du transcripteur.
+ =================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 7
+ Henri IV (2e partie)
+ <b>Henri V</b>
+ Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ ==================================================
+</pre>
+
+
+<h1>HENRI V</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br><br>
+
+<h3>NOTICE SUR HENRI V</h3>
+
+<p>
+C'est à tort que la plupart des critiques ont regardé <i>Henri V</i>
+comme l'un des plus faibles ouvrages de Shakspeare. Le cinquième
+acte, il est vrai, est vide et froid, et les conversations qui le remplissent
+ont aussi peu de mérite poétique que d'intérêt dramatique.
+Mais la marche des quatre premiers actes est simple, rapide, animée;
+les événements de l'histoire, plans de gouvernement ou de
+conquête, complots, négociations, guerres, s'y transforment sans
+effort en scènes de théâtre pleines de vie et d'effet; si les caractères
+sont peu développés, ils sont bien dessinés et bien soutenus; et le
+double génie de Shakspeare, moraliste profond et poëte brillant,
+même dans les formes pénibles et bizarres qu'il donne à sa pensée et
+à son imagination, y conserve son abondance et son éclat.</p>
+
+<p>On rencontre aussi, dans les paroles du choeur qui remplit les
+entr'actes, des preuves remarquables du bon sens de Shakspeare et
+de l'instinct qui lui faisait sentir les inconvénients de son système
+dramatique: «Permettez, dit-il aux spectateurs dès le début de la
+pièce, que nous fassions travailler la force de votre imagination....
+C'est à votre pensée à créer en ce moment nos rois pour les transporter
+d'un lieu à l'autre, franchissant les temps et resserrant les
+événements de plusieurs années dans l'espace d'une heure.» Et ailleurs:
+«Accordez-nous votre patience et pardonnez l'abus du changement
+de lieu auquel nous sommes réduits pour resserrer la pièce
+dans son cadre.»</p>
+
+<p>La partie populaire et comique du drame, bien que la verve originale
+de Falstaff n'y soit plus, offre des scènes d'une gaieté parfaitement
+naturelle, et le Gallois Fluellen est un modèle de ce bavardage
+militaire sérieux, naïf, intarissable, inattendu et moqueur, qui
+excite en même temps le rire et la sympathie.</p>
+<br><br>
+
+<h1>HENRI V</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+
+
+<br>
+<p class="mid">Lords, courriers, soldats français, anglais, etc.</p>
+
+<p class="mid">La scène, au commencement de la pièce, est en Angleterre,
+ensuite toujours en France.</p>
+<br>
+
+<h3>LE CHOEUR.</h3>
+
+<p>Oh! si j'avais une muse de feu qui pût s'élever jusqu'au
+ciel le plus brillant de l'invention! un royaume pour
+théâtre, des princes pour acteurs, et des monarques
+pour spectateurs de cette sublime scène, c'est alors qu'on
+verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels,
+avec la majesté du dieu Mars, menant en laisse, comme
+des limiers, la famine, la guerre et l'incendie qui ramperaient
+à ses pieds, pour demander de l'emploi. Mais,
+pardonnez, indulgente assemblée; pardonnez à l'impuissance
+du talent, qui a osé, sur ces planches indignes, exposer
+à la vue un objet si grand. Cette arène à combats
+de coqs peut-elle contenir les vastes plaines de la
+France? pouvons-nous entasser dans cet O<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> de bois
+tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel
+d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit
+représenter ici, sur un petit espace, un million. Permettez
+que, remplissant l'office des zéros dans cet énorme
+calcul, nous fassions travailler la force de votre imagination.
+Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces
+murs, sont enfermées deux puissantes monarchies, dont
+les fronts levés et menaçants, l'un contre l'autre opposés,
+ne sont séparés que par l'Océan, étroit et périlleux:
+réparez par vos pensées toutes nos imperfections: divisez
+un homme en mille parties; et voyez en lui une armée
+imaginaire: figurez-vous, lorsque nous parlons des
+coursiers, que vous les voyez imprimer leurs pieds superbes
+sur le sein foulé de la terre. C'est à votre pensée
+à orner en ce moment nos rois; qu'elle les transporte
+d'un lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrières
+du temps, et resserre les événements de plusieurs années
+dans la durée d'une heure. Pour suppléer aux lacunes,
+souffrez qu'un choeur complète les récits de cette histoire:
+c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du prologue,
+implore votre attention patiente, et vous prie d'écouter
+et de juger la pièce avec indulgence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> O, lettre de l'alphabet. Allusion à la forme circulaire de
+cette lettre.</blockquote>
+
+<br>
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--Antichambre dans le palais du roi.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> L'ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY,
+L'ÉVÊQUE D'ÉLY.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Milord, je puis vous dire qu'on presse
+vivement la signature de ce même bill, qui aurait suivant
+toute apparence, et même infailliblement passé contre
+nous, la onzième année du règne du feu roi, si l'agitation
+de ces temps de trouble n'en avait interrompu l'examen.</p>
+
+<p>ÉLY.--Mais, milord, quel obstacle lui opposerons-nous
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--C'est à quoi il faut réfléchir. Si ce bill
+passe contre nous, nous perdons la plus belle moitié de
+nos domaines: car toutes les terres laïques, que la piété
+des mourants a données par testament à l'Église, nous
+seront enlevées. Voici la taxe: d'abord une somme suffisante
+pour entretenir, à l'honneur du roi, jusqu'à quinze
+comtes, quinze cents chevaliers et six mille deux cents
+bons gentilshommes; ensuite, pour le soulagement des
+pestiférés et des pauvres vieillards infirmes et languissants,
+dont le grand âge et le corps se refusent aux travaux,
+cent hôpitaux bien pourvus, bien entretenus; et
+de plus encore, pour les coffres du roi, mille livres sterling
+par an: telle est la teneur du bill.</p>
+
+<p>ÉLY.--Ce serait presque épuiser la caisse.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Ce serait la mettre à sec.</p>
+
+<p>ÉLY.--Mais quel moyen de l'empêcher?</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Le roi est généreux et plein d'égards.</p>
+
+<p>ÉLY.--Et ami sincère de la sainte Église.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Ce n'était pas là ce que promettaient
+les écarts de sa jeunesse. Le dernier souffle de la vie n'a
+pas plutôt abandonné le corps de son père, que sa folie,
+mortifiée en lui, sembla expirer aussi: oui, au même
+moment, la raison, comme un ange descendu du ciel, vint
+et chassa de son sein le coupable Adam. Son âme épurée
+redevint un paradis, où rentrèrent les esprits célestes.
+Jamais jeune homme ne devint sitôt homme fait; jamais
+la réforme ne vint d'un cours plus soudain balayer tous
+les défauts: jamais le vice, cette hydre aux têtes renaissantes,
+ne perdit si promptement et son trône et tout à
+la fois.</p>
+
+<p>ÉLY.--Ce changement est béni pour nous.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Entendez-le raisonner en théologie, et
+tout rempli d'admiration, vous souhaiterez en vous-même,
+que le roi fût un prélat: écoutez-le discuter les affaires
+de l'Etat, et vous direz qu'il en a fait sa seule étude:
+s'il parle guerre, vous croyez assister à une bataille, mise
+pour vous en musique; mettez-le sur tous les problèmes
+de la politique, il vous en dénouera le noeud gordien,
+aussi facilement que sa jarretière; aussi, lorsqu'il parle,
+l'air, contenu dans sa licence, reste calme, et l'admiration
+muette veille dans l'oreille de ses auditeurs pour saisir
+les maximes qui sortent de sa bouche, aussi douces
+que le miel. Il paraît impossible que l'exercice et la pratique
+n'aient pas servi de maîtres à sa théorie profonde;
+et ce qui est merveilleux, c'est comment Son Altesse a pu
+recueillir cette ample moisson, lui dont la jeunesse était
+livrée à toutes les vaines folies; lui dont les associés
+étaient illettrés, grossiers et frivoles; lui dont les heures
+étaient remplies par les festins, par les jeux et la débauche;
+lui que jamais on n'a vu appliqué à aucune étude;
+jamais seul dans la retraite, jamais loin du bruit et de la
+foule.</p>
+
+<p>ÉLY.--La fraise croît sous l'ombre de l'ortie, et c'est dans
+le voisinage des fruits les plus communs que les plantes
+salutaires s'élèvent et mûrissent le mieux; ainsi le prince
+a caché sa raison sous le voile de la dissipation; c'est
+ainsi qu'elle a crû, n'en doutez pas, comme le gazon
+d'été, dont les progrès sont plus rapides la nuit, quoique
+invisibles.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Il faut bien que cela soit; car les miracles
+ont cessé, et nous sommes obligés de croire aux
+moyens qui amènent les choses à la perfection.</p>
+
+<p>ÉLY.--Mais, mon bon lord, quel moyen de mitiger
+ce bill que sollicitent les communes? Sa Majesté penche-t-elle
+pour ou contre?</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Le roi paraît indifférent, ou plutôt il
+semble incliner beaucoup plus de notre côté, que favoriser
+le parti qui le propose contre nous; car j'ai fait
+une offre à Sa Majesté, au sujet de la convocation de
+notre assemblée ecclésiastique, et par rapport aux objets
+dont on s'occupe actuellement, qui concernent la
+France, de lui donner une somme plus forte que n'en
+a jamais accordé le clergé à aucun de ses prédécesseurs.</p>
+
+<p>ÉLY.--Et de quel air a-t-il paru recevoir cette offre?</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Le roi l'a favorablement accueillie; mais
+le temps a manqué pour entendre (comme je me suis
+aperçu que Sa Majesté l'aurait désiré) la filiation claire
+et suivie de ses titres divers et légitimes à certains duchés,
+et généralement à la couronne et au trône de
+France, en remontant à Édouard, son bisaïeul.</p>
+
+<p>ÉLY.--Et quelle cause a donc interrompu cette discussion?</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--A cet instant même, l'ambassadeur de
+France a demandé audience; et l'heure où on doit l'entendre
+est, je pense, arrivée. Est-il quatre heures?</p>
+
+<p>ÉLY.--Oui.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Entrons donc pour connaître le sujet
+de son ambassade, que je pourrais, je crois, par une conjecture
+certaine, déclarer avant même que le Français
+ait ouvert la bouche.</p>
+
+<p>ÉLY.--Je veux vous suivre, et je suis impatient de
+l'entendre.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">La salle d'audience.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, GLOCESTER, BEDFORD,
+WARWICK, WESTMORELAND, EXETER, <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Où est mon respectable prélat de Cantorbéry?</p>
+
+<p>EXETER.--Il n'est pas ici.</p>
+
+<p>LE ROI, <i>à Exeter</i>.--Cher oncle, envoyez-le chercher.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Mon souverain, ferons-nous entrer
+l'ambassadeur?</p>
+
+<p>LE ROI.--Pas encore, mon cousin. Avant de l'entendre,
+nous voudrions être décidé sur quelques points importants,
+qui nous préoccupent, par rapport à nous et à la
+France.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent l'archevêque de Cantorbéry et l'évêque d'Ély.)</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Que Dieu et ses anges gardent votre
+trône sacré, et qu'ils vous accordent d'en être longtemps
+l'ornement!</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous vous remercions sincèrement, savant
+prélat; nous vous prions de vous expliquer; développez
+avec une justice exacte et religieuse pourquoi la loi
+salique, qu'ils ont en France, doit ou ne doit pas être un
+empêchement à nos prétentions: et à Dieu ne plaise,
+mon cher et fidèle seigneur, que vous apprêtiez ou
+torturiez votre raison. A Dieu ne plaise que vous
+chargiez sciemment votre conscience de subtils et coupables
+sophismes, pour nous présenter des titres spécieux,
+mais illégitimes, dont la vérité désavouerait les
+fausses couleurs; car Dieu sait combien de milliers
+d'hommes, aujourd'hui pleins de vie, verseront leur sang
+pour soutenir le parti auquel Votre Révérence va nous
+exciter: ainsi, songez bien comment vous engagerez
+notre personne, et par quels droits vous réveillez le
+glaive endormi de la guerre. Nous vous en sommons au
+nom de Dieu: réfléchissez-y bien; car jamais deux pareils
+royaumes n'ont lutté ensemble, que le sang n'ait
+coulé à grands flots; chaque goutte est une malédiction,
+et implore vengeance contre l'homme, dont l'injustice
+affile l'épée qui exerce de tels ravages sur la courte vie
+des mortels. Maintenant que je vous ai adressé cette
+recommandation, parlez, milord; nous allons vous écouter,
+et croire dans notre coeur que tout ce que vous nous
+direz sera aussi pur dans votre conscience que l'est le
+péché après avoir reçu le baptême.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Daignez donc m'écouter, gracieux
+souverain.--Et vous aussi, pairs, qui devez votre vie,
+votre foi et vos services à ce trône impérial.--Il n'est
+d'autre obstacle aux droits de Votre Majesté sur la France,
+que ce principe qu'ils font venir de Pharamond: <i>In terram
+salicam mulieres ne succedant</i>, «Nulle femme ne succédera
+en terre salique.» Et cette terre salique, les Français,
+par un commentaire infidèle, prétendent que c'est le
+royaume de France, et donnent Pharamond pour le fondateur
+de cette loi qui exclut les femmes. Et cependant
+leurs propres historiens affirment, de bonne foi, que la
+terre salique est dans la Germanie, entre les fleuves de
+Sala et de l'Elbe, où Charles le Grand, après avoir subjugué
+les Saxons, laissa derrière lui, et établit un certain
+nombre de Français, qui par dédain pour les femmes
+germaines, dont quelques taches honteuses souillaient
+la vie et les moeurs, y établirent cette loi: <i>Que nulle femme
+ne serait héritière en terre salique</i>, et cette terre salique,
+comme je l'ai dit, est située entre l'Elbe et la Sala, et
+s'appelle aujourd'hui, en Allemagne, <i>Meisen</i>. Il est donc
+manifeste que la loi salique n'a pas été établie pour le
+royaume de France; et les Français n'ont possédé la
+terre salique que quatre cent vingt-un ans après le décès
+du roi Pharamond, vainement supposé l'auteur de cette
+loi. Pharamond décéda l'année de notre rédemption
+quatre cent vingt-six, et Charles le Grand dompta les
+Saxons, et établit les Français au delà de la rivière de
+Sala, dans l'année huit cent cinq. De plus, leurs auteurs
+disent que le roi Pépin, qui déposa Childéric, fit valoir
+ses prétentions et son titre à la couronne de France,
+comme héritier légitime, étant descendu de Bathilde,
+qui était fille du roi Clotaire. Hugues Capet aussi, qui
+usurpa la couronne de Charles, duc de Lorraine, seul
+héritier mâle de la vraie ligne et souche de Charles le
+Grand, pour colorer son titre de quelque apparence de
+vérité (quoique dans la vérité il fût faux et nul), se porta
+pour héritier de dame Lingare, fille de Charlemagne, qui
+était fils de Louis, empereur, et Louis était fils de Charles
+le Grand. Aussi le roi Louis X, qui était l'unique héritier
+de l'usurpateur Capet, ne put porter la couronne de
+France et rester en paix avec sa conscience, jusqu'à ce
+qu'on lui eût prouvé que la belle reine Isabelle, son
+aïeule, descendait en ligne directe de dame Ermengare,
+fille du susdit Charles, duc de Lorraine; par lequel mariage,
+la ligne de Charles le Grand avait été réunie à la
+couronne de France: en sorte qu'il est clair, comme le
+soleil d'été, que le titre du roi Pépin, et la prétention de
+Hugues Capet, et l'éclaircissement qui tranquillisa la
+conscience de Louis, tirent tous leur droit et leur titre
+des femmes, malgré cette loi salique qu'ils opposent
+aux justes prétentions que Votre Majesté tient du chef
+des femmes; et ils aiment mieux se cacher dans un réseau,
+que d'exposer à la vue leurs titres faux, usurpés
+sur vos ancêtres et sur vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--Puis-je, en conscience et en droit, hasarder
+cette revendication?</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Que le crime en retombe sur ma tête,
+auguste souverain! Il est écrit dans le livre des Nombres:
+<i>Quand le fils meurt, que l'héritage alors descende à
+la fille.</i> Mon digne prince, soutenez vos droits: déployez
+votre étendard sanglant: tournez vos regards sur vos
+illustres ancêtres: allez, mon souverain, allez à la tombe
+de votre fameux aïeul, de qui vous tenez vos droits, invoquez
+son âme guerrière, et celle de votre grand-oncle
+Édouard, le Prince Noir, qui donna une sanglante tragédie
+sur les champs français, et défit toutes leurs forces,
+tandis que son auguste père, debout sur une colline,
+souriait de voir son lionceau se baigner dans le sang de
+la noblesse française. O vaillants Anglais, qui pouvaient,
+avec la moitié de leurs forces, faire face à toute la puissance
+de la France; tandis qu'une moitié de l'armée
+contemplait l'autre en souriant, avec tout le calme d'un
+spectateur tranquille et étranger à l'action!</p>
+
+<p>ÉLY.--Réveillez le souvenir de ces morts fameux, et
+que votre bras puissant renouvelle leurs faits d'armes.
+Vous êtes leur héritier; vous êtes assis sur leur trône;
+le courage et le sang, qui les a rendus immortels, coule
+dans vos veines, et mon trois fois redoutable souverain
+est, dans le printemps de sa jeunesse, mûr pour les exploits
+de ces vastes entreprises.</p>
+
+<p>EXETER.--Vos frères, les rois et les monarques de la
+terre, attendent tous que vous vous leviez dans votre
+force, comme ont fait, avant vous, ces lions issus de votre
+race.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Ils savent que Votre Majesté a, tout à
+la fois, une cause juste, les moyens et la puissance; et
+rien n'est plus vrai: jamais roi d'Angleterre n'eut une
+noblesse plus opulente, et des sujets plus dévoués; et
+leurs coeurs, laissant pour ainsi dire les corps en Angleterre,
+ont déjà passé les mers, et sont campés dans les
+plaines de France.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--O que leurs corps, mon souverain chéri,
+aillent joindre leurs coeurs, avec le fer et le feu, pour
+reconquérir vos droits! Pour vous aider dans cette entreprise,
+nous promettons de lever sur le clergé, et de fournir
+à Votre Majesté, un puissant subside, tel que jamais
+l'Église n'en a encore apporté à aucun de vos ancêtres.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il ne suffit pas que nous armions pour envahir
+la France: il faut aussi prendre nos mesures,
+pour défendre le royaume contre l'Écossais, qui viendra
+fondre sur nous avec toutes sortes d'avantages.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Les habitants des frontières, mon souverain,
+seront un rempart suffisant pour défendre l'intérieur
+de l'État contre les incursions de ces pillards.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous ne parlons pas seulement des incursions
+de quelques pillards: nous craignons une entreprise
+plus vaste de l'Écossais, qui fut toujours pour nous un
+voisin remuant. L'histoire vous apprendra que mon illustre
+aïeul ne passa jamais avec ses forces en France,
+que l'Écossais ne vînt, comme les flots dans une brèche,
+se répandre sur son royaume dépourvu, avec le torrent
+de sa puissance, harcelant de vives et chaudes attaques
+nos provinces dégarnies, bloquant les châteaux et les
+villes par des siéges ruineux, au point que l'Angleterre,
+nue et sans défense, a tremblé et chancelé grâce à ce
+funeste voisinage.</p>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Elle a eu plus de peur que de mal,
+mon souverain; et voyez-en la preuve dans les exemples
+qu'elle a donnés elle-même.--Lorsque tous ses
+chevaliers étaient passés en France, et qu'elle était
+comme une veuve en deuil de l'absence de tous ses nobles,
+non-seulement elle se défendit bien elle-même,
+mais elle prit et enveloppa, comme un cerf égaré, le
+roi des Écossais: elle l'envoya en France, décorer de
+rois captifs la renommée du roi Édouard, et elle enrichit
+vos chroniques d'autant de louanges, que le sable de la
+mer est riche en débris précieux de naufrages, et en trésors
+abîmés sous les eaux.</p>
+
+<p>EXETER.--Mais il y a un dicton fort ancien et très-vrai:
+Si vous voulez conquérir la France, commencez
+d'abord par l'Écosse; car lorsque l'aigle anglaise est
+sortie pour chercher proie au dehors, la belette écossaise
+vient en rampant se glisser dans son nid sans défense,
+et dévore sa royale couvée; jouant le rat en l'absence
+du chat, elle détruit et tue plus qu'elle ne peut
+dévorer.</p>
+
+<p>ÉLY.--La conséquence serait donc que le chat doit
+rester dans ses foyers: et cependant ce n'est là qu'une
+malheureuse nécessité; car nous avons des serrures
+pour enfermer nos biens, et de petits piéges pour prendre
+les petits voleurs. Quand les bras armés combattent
+au dehors, la tête prudente sait se défendre au dedans;
+car le gouvernement, quoique formé de parties séparées,
+du haut, du moyen et du bas ordre, les maintient tous
+dans un concert et une harmonie naturelle, comme les
+sons dans la musique<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> La même idée se rencontre dans Cicéron, <i>de
+Republica</i>, lib. II:
+
+<p>«Sic ex summis, et mediis, et infimis interjectis ordinibus, ut
+sonis, moderatam ratione civitatem, consensu dissimiliorum
+concinere, et quæ harmonia a musicis dicitur in cantu eam
+esse in civitate concordiam.»</p></blockquote>
+
+<p>CANTORBÉRY.--Cela est vrai: aussi le ciel a divisé l'économie
+de l'homme en fonctions diverses; toutes ses parties,
+dans un effort continuel, tendent à un but commun,
+l'obéissance: ainsi travaillent les abeilles, créatures qui,
+servant d'exemple dans la nature, enseignent l'art de
+l'ordre à un royaume peuplé. Elles ont un roi et des
+officiers de différente espèce: les uns, magistrats, punissent
+à l'intérieur; d'autres, comme les commerçants,
+se hasardent au loin; d'autres, comme les soldats, armés
+de leurs dards, butinent sur les boutons veloutés du
+printemps, et, chargés de leurs larcins, reviennent d'un
+pas joyeux à la tente de leur empereur. Lui, dans son
+active majesté, surveille les maçons bourdonnants qui
+construisent les lambris d'or, les citoyens qui pétrissent
+le miel, le peuple d'artisans qui arrivent en foule, et
+déposent à la porte étroite de l'État leurs précieux fardeaux;
+et la justice, à l'oeil sévère, au chant maussade,
+livre aux pâles exécuteurs les paresseux qui bâillent
+mollement.--Voici ma conclusion.--Que plusieurs parties
+qui ont un rapport direct vers un centre commun
+peuvent agir en sens contraires, comme plusieurs flèches,
+lancées de points différents, volent vers un seul but,
+comme plusieurs rues se mêlent dans une ville; comme
+plusieurs eaux limpides se confondent dans une mer;
+comme plusieurs lignes se rejoignent dans le centre
+d'un cadran: de même un millier d'entreprises, toutes
+sur pied à la fois, peuvent aboutir à une même fin, et
+marcher toutes de front, sans que l'une souffre de l'autre:
+ainsi, mon souverain, en France! Partagez votre
+heureuse nation en quatre portions; prenez-en une pour
+la France; elle vous suffira pour ébranler toute la Gaule:
+et nous, si avec les trois autres quarts de nos forces
+restés dans le sein du royaume nous ne pouvons pas défendre
+nos portes contre les chiens, puissions-nous être
+maltraités, et que notre nation perde à jamais sa réputation
+de courage et de sagesse.</p>
+
+<p>LE ROI.--Qu'on introduise les ambassadeurs envoyés
+de la part du dauphin. (<i>Un seigneur de la suite sort. Le roi
+monte sur son trône.</i>) Notre résolution est bien prise, et
+par le secours du ciel et le vôtre, nobles, qui êtes le
+nerf de notre puissance, la France une fois à nous,
+ou nous la plierons à notre joug, ou nous la mettrons
+en pièces: ou bien l'on nous verra, assis sur
+son trône, gouvernant comme un grand et vaste
+empire tous ses riches duchés qui valent presque des
+royaumes, ou bien nous déposerons ces ossements
+dans une urne sans gloire, privés de sépulture et sans
+aucun monument qui conserve notre souvenir. Il faut
+que notre histoire célèbre hautement, à pleine voix,
+nos exploits, ou que notre tombeau, muet comme
+l'esclave du sérail, ne nous accorde même pas l'honneur
+d'une épitaphe de cire. (<i>Entrent les ambassadeurs
+de France.</i>) Nous voici maintenant disposé à connaître
+les intentions de notre cher cousin, le dauphin; car
+nous apprenons que vous nous saluez de sa part, et non
+de celle du roi.</p>
+
+<p>L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté veut-elle nous permettre
+d'exposer librement la commission dont nous
+sommes chargés? autrement, nous nous bornerons à
+lui faire entendre, avec réserve et sous des termes
+enveloppés, l'intention du dauphin et notre ambassade.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous ne sommes point un tyran, mais un roi
+chrétien: nos passions nous obéissent en silence, enchaînées
+à notre volonté comme les criminels qui sont
+aux fers dans nos prisons: ainsi déclarez-nous les intentions
+du dauphin avec une franchise ouverte et sans
+contrainte.</p>
+
+<p>L'AMBASSADEUR.--Les voici en peu de mots. Votre Altesse,
+par ses députés qu'elle a dernièrement envoyés en
+France, a revendiqué certains duchés sous prétexte des
+droits de votre glorieux prédécesseur le roi Édouard III.
+En réponse à cette prétention, le prince, notre maître,
+dit que vous vous ressentez trop de votre jeunesse, et il
+vous avertit de bien songer qu'il n'est en France aucun
+domaine qu'on puisse conquérir avec une gaillarde<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, et
+que vous ne pouvez introduire vos fêtes dans ces duchés:
+en indemnité, il vous envoie, comme un présent plus
+conforme à vos inclinations, le trésor que contient ce
+baril; et il demande qu'en reconnaissance de ce don,
+vous laissiez là les duchés que vous réclamez, et qu'ils
+n'entendent plus parler de vous. Voilà ce que dit le dauphin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Une gaillarde, danse du temps.</blockquote>
+
+<p>LE ROI, <i>au duc d'Exeter.</i>--Quel trésor, cher oncle?</p>
+
+<p>EXETER.--Des balles de paume, mon souverain!</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous sommes charmé de trouver le dauphin
+si plaisant avec nous, et nous vous remercions, et de son
+présent et de vos peines. Quand une fois nous aurons
+ajusté nos raquettes à ces balles, nous espérons, avec
+l'aide de Dieu, jouer en France un jeu à frapper la couronne
+du roi, son père, et à l'envoyer dans la grille<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.
+Dites-lui qu'il vient d'engager la partie avec un adversaire
+tel qu'il lancera ses balles dans toute la France.
+Nous le comprenons bien quand il fait allusion aux
+égarements de notre jeunesse, sans examiner l'usage
+que nous en avons fait. Non, jamais nous n'avons
+fait cas de ce trône chétif de l'Angleterre; et en conséquence,
+vivant loin de lui, nous nous sommes abandonné
+à une licence effrénée, comme il arrive toujours
+que les hommes sont plus gais quand ils sont hors
+de chez eux; mais dites au dauphin que je saurai garder
+ma dignité, que je me conduirai en roi, et que je déploierai
+toute l'étendue de ma grandeur quand je me réveillerai
+sur mon trône de France. C'est pour y parvenir
+que, déposant ici ma majesté, j'ai travaillé comme un
+pauvre journalier. Mais c'est en France qu'on me verra
+m'élever avec tant d'éclat que j'éblouirai tous les yeux:
+oui, le dauphin sera aveuglé en contemplant les rayons
+de ma gloire. Et dites encore à ce prince si plaisant, que
+cette plaisanterie de sa façon a changé ses balles de
+paume en boulets de pierre<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, et que sa conscience restera
+mortellement chargée de la vengeance meurtrière
+qu'elles feront voler dans ses États. Cette plaisanterie
+fera pleurer mille veuves privées de leurs époux, mille
+mères privées de leurs enfants: elle coûtera la ruine de
+maint château; des générations qui ne sont pas encore
+nées auront sujet de maudire l'insultante ironie du
+dauphin. Mais les événements sont dans la main de
+Dieu, à qui j'en appelle, et c'est en son nom, annoncez-le
+au dauphin, que je me mets en marche pour me venger,
+suivant mon pouvoir, et déployer un bras armé par
+la justice dans une cause sacrée. Allez, sortez de ces
+lieux en paix, et dites au dauphin que sa raillerie paraîtra
+le jeu d'un esprit bien léger et bien indiscret, lorsqu'elle
+fera verser plus de larmes qu'elle n'a excité de
+sourires.--Conduisez ces députés sous une sûre escorte.--Adieu.</p>
+
+<p class="mid">(Les ambassadeurs sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Terme du jeu de paume.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Les premiers boulets furent de pierre.</blockquote>
+
+<p>EXETER.--C'est là vraiment un joyeux message!</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous espérons bien en faire rougir l'auteur;
+ainsi, mes lords, ne perdons aucun instant qui puisse
+accélérer notre expédition; car nous n'avons plus maintenant
+d'autres pensées que la France, après nos devoirs
+envers Dieu qui doivent passer avant nos affaires. Rassemblons
+promptement le nombre de troupes nécessaires
+pour ces guerres, et méditons sur tous les moyens qui
+peuvent ajouter, avec une célérité raisonnable, des plumes
+à nos ailes; car, j'en atteste Dieu, nous châtierons le
+dauphin aux portes de son père; ainsi que chacun s'occupe
+des moyens d'entamer promptement cette belle
+entreprise.</p>
+
+<p class="mid">(Tous sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+
+<br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>LE CHOEUR.</h3>
+
+<p>Maintenant toute la jeunesse d'Angleterre brûle du
+feu des combats, et les parures de soie reposent dans les
+gardes-robes, les armuriers prospèrent, et l'honneur est
+la seule pensée qui règne dans tous les coeurs. Ils vendent
+les prés pour acheter un cheval de bataille, et suivent le
+miroir de tous les rois chrétiens, des ailes au talon,
+comme des Mercures anglais. L'Espérance est assise sur
+les airs, tenant une épée dont le fer, depuis la garde
+jusqu'à la pointe, est caché sous l'amas de couronnes de
+toutes grandeurs qui l'entourent; couronnes d'empereur,
+de rois et de ducs, promises à Henri et aux braves
+qui le suivent. Les Français, que des avis certains ont
+instruits de ce redoutable appareil, tremblent et cherchent
+à détourner par les ruses de la pâle politique les
+projets de l'Angleterre. O Angleterre! ton étroite enceinte
+est l'emblème de ta grandeur: un petit corps qui
+renferme un grand coeur! De combien d'exploits n'enrichirais-tu
+pas ta gloire, si tous tes enfants avaient pour
+leur mère la tendresse et les sentiments de la nature!
+Mais vois ta disgrâce! La France a trouvé dans ton sein
+un nid de coeurs vides qu'elle remplit de trahisons par
+ses présents. Elle a trouvé trois hommes corrompus:
+l'un, Richard comte de Cambridge; le second, le lord
+Henri Scroop de Marsham; le troisième, Thomas Grey,
+chevalier de Northumberland; ils ont, pour l'or de la
+France (ô crime!), scellé une conspiration avec la France
+alarmée; et c'est de leurs mains que ce roi, l'honneur
+des rois, doit périr (si l'enfer et la trahison tiennent
+leurs promesses) à Southampton avant de s'embarquer
+pour la France.--Accordez-nous votre patience et pardonnez
+l'abus du changement de lieu auquel nous sommes
+réduits pour resserrer la pièce dans son cadre.--La
+somme est payée, les traîtres sont d'accord.--Le roi est
+parti de Londres, et la scène est maintenant transportée
+à Southampton; c'est à Southampton que le théâtre s'ouvre
+en ce moment; c'est là qu'il faut vous asseoir. De ce
+lieu nous vous ferons passer en France, et nous vous en
+ramènerons en charmant les mers pour vous procurer
+un passage heureux et calme: car, autant que nous le
+pourrons, nous tâcherons que nul de vous n'ait le plus
+léger malaise pendant tout le spectacle. Mais jusqu'au
+moment du départ du roi, c'est à Southampton que nous
+transférons la scène.</p>
+
+<p class="mid">(Le choeur sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Londres; East-Cheap.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> NYM et BARDOLPH.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Ah! je suis charmé de vous rencontrer,
+caporal Nym.</p>
+
+<p>NYM.--Bonjour, lieutenant Bardolph.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Eh bien, le vieux Pistol et vous, êtes-vous
+toujours amis?</p>
+
+<p>NYM.--Pour moi, certes, cela m'est bien égal: je ne fais
+pas grand bruit; mais quand l'occasion se présentera,
+on me verra la saisir en souriant. N'importe, il arrivera
+ce qui pourra. Non, je n'ose pas me battre. Mais je ne
+veux que donner un coup d'oeil, et puis tenir mon fer
+devant moi. C'est une simple lame; mais qu'est-ce que
+cela fait? elle sera bonne pour le chaud et le froid autant
+qu'épée d'homme vivant; et voilà tout le plaisant de la
+chose.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Je veux vous donner à déjeuner pour
+vous rapatrier: et nous irons tous trois en France
+comme de bons frères. Allons, ainsi soit-il, caporal Nym?</p>
+
+<p>NYM.--Ma foi, je vivrai tant que j'ai à vivre, voilà ce
+qu'il y a de sûr; et quand je ne pourrai plus vivre, je
+ferai comme je pourrai. Voilà ce que j'ai à dire là-dessus,
+et tout finit là.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Ce qu'il y de certain, caporal, c'est qu'il
+est marié à Hélène Quickly; et il n'est pas douteux qu'elle
+vous a manqué essentiellement; car enfin elle vous
+avait donné sa foi.</p>
+
+<p>NYM.--Je ne sais pas: il faut bien que les choses arrivent
+comme elles doivent arriver. Les gens peuvent dormir
+quelquefois, et pendant ce temps-là avoir leur gorge
+à côté d'eux; et comme on dit les couteaux ont des
+tranchants. Il faut laisser aller les choses. Quoique Patience
+soit un cheval fatigué, il faudra bien qu'elle laboure;
+les choses auront nécessairement une fin: enfin
+je ne puis rien dire.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Pistol et mistriss Quickly.)</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Voilà le vieux Pistol, et sa femme qui
+viennent. Mon cher caporal, soyez patient.--Eh bien!
+comment vous va, mon hôte Pistol?</p>
+
+<p>PISTOL.--Maraud, je crois que tu m'appelles ton hôte?
+je jure par cette main que j'en déteste le titre; aussi
+mon Hélène ne tiendra plus d'auberge.</p>
+
+<p>QUICKLY.--Non, sur ma foi, je ne tiendrai pas encore
+longtemps; car nous n'oserions prendre en pension une
+douzaine de femmes honnêtes, vivant honnêtement
+avec la pointe de leurs aiguilles, sans que les gens
+s'imaginassent aussitôt qu'on tient un lieu suspect.--Oh!
+par Notre-Dame (<i>apercevant Nym, qui tire l'épée</i>), qu'il
+ne dégaine pas! Ou nous allons voir un adultère et un
+meurtre prémédités.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Bon lieutenant... bon caporal... n'offrez
+pas ce spectacle.</p>
+
+<p>NYM.--Bah!</p>
+
+<p>PISTOL.--Nargue pour toi, chien d'Islande, roquet
+d'Islande aux longues oreilles.</p>
+
+<p>QUICKLY.--Mon bon caporal Nym, fais voir ta valeur,
+et rengaine ton épée.</p>
+
+<p>NYM.--Veux-tu que nous allions à l'écart? je voudrais
+t'avoir <i>solus</i>.</p>
+
+<p class="mid">(Rengainant son épée.)</p>
+
+<p>PISTOL.--<i>Solus<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>!</i> maudit chien! basse vipère, je te
+renvoie le <i>solus</i> sur ta face, dans les dents, dans ton gosier,
+dans tes maudits poumons, ta mâchoire, et ta sale
+bouche, ce qui est pire encore; je te reporte ton <i>solus</i>,
+jusque dans tes entrailles; car je puis prendre feu, ma
+mèche est allumée<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, et l'explosion s'ensuivra.</p>
+
+<p>NYM.--Je ne suis pas Barbason<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>: vous ne pouvez me
+conjurer.--Il me prend une envie de vous assommer
+passablement bien. Si vous commencez une fois à me
+parler salement, Pistol, vous pouvez compter que je vous
+frotterai avec ma rapière, pour parler net, comme je le
+sais faire. Tenez, si vous voulez seulement venir à
+quatre pas, je vous chatouillerai les intestins de la
+belle manière, comme je le sais faire; et voilà le plaisant
+de la chose!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Il se fâche du mot <i>solus</i> qu'il ne comprend pas, et auquel il
+attache un sens déshonorant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> On ne doit pas oublier que Pistol veut dire pistolet, et l'imperfection
+de cette arme dans ce temps-là.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Ce mot est également employé dans les <i>Joyeuses Bourgeoises
+de Windsor</i>.</blockquote>
+
+<p>PISTOL.--Oh! vil fanfaron et furibond maudit! ton
+tombeau bâille, et la mort s'avance sur toi: rends l'âme.</p>
+
+<p class="mid">(Ils tirent tous deux l'épée.)</p>
+
+<p>BARDOLPH, <i>en les séparant</i>.--Écoutez, écoutez-moi un
+peu auparavant. Celui de vous qui donnera le premier
+coup peut compter que je lui passerai mon épée au
+travers du corps jusqu'à la garde; et je le ferai, foi de
+soldat.</p>
+
+<p>PISTOL.--Voilà un serment bien redoutable! Ce grand
+feu s'abattra.--Donne-moi ton poing, entends-tu?
+Donne-moi ta patte de devant, te dis-je. Ma foi, j'admire
+ton courage.</p>
+
+<p>NYM.--Tiens, pour te parler clair et net, je te couperai
+la gorge un de ces jours, et voilà le plaisant de la chose!</p>
+
+<p>PISTOL.--Couper la gorge? Dis-tu! Je t'en défie mille
+fois, mâtin de Crète. Crois-tu t'emparer de ma femme?
+Oh, non! va-t'en au tonneau de l'infamie retirer ton gibier
+d'hôpital de la famille de Cresside qu'on appelle Doll-tear-Sheet;
+et épouse-la. Pour moi, j'ai et j'aurai ma
+chère <i>quondam</i> Quickly pour femme, et <i>pauca</i>, voilà tout.</p>
+
+<p class="mid">(Arrive le petit page de Falstaff.)</p>
+
+<p>LE PAGE.--Mon cher hôte Pistol, accourez donc bien
+vite chez mon maître, et vous aussi, l'hôtesse, il est bien
+mal et au lit. Toi, mon bon Bardolph, viens fourrer ta
+figure entre ses draps, pour lui servir de bassinoire. Sur
+ma foi, il est bien malade.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Veux-tu courir, petit coquin!</p>
+
+<p>QUICKLY.--Par ma foi, je ne lui donne pas beaucoup de
+jours encore, avant qu'il aille apprêter un splendide repas
+aux corbeaux. Le roi l'a frappé au coeur. Oh, ça! mon
+mari, ne tarde pas à me suivre.</p>
+
+<p class="mid">(Quickly sort avec le page.)</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Allons, vous raccommoderai-je à présent
+tous les deux? Tenez, il faut que nous allions voir la
+France tous ensemble. Pourquoi diable avoir des couteaux
+pour se couper la gorge les uns aux autres?</p>
+
+<p>PISTOL.--Laissons d'abord les eaux se déborder, et les
+diables hurler après leur pâture.</p>
+
+<p>NYM.--Vous me payerez les huit schellings que je vous
+ai gagnés l'autre jour à un pari?</p>
+
+<p>PISTOL.--Fi! il n'y a que la canaille qui paye.</p>
+
+<p>NYM.--Oh! pour cela, je ne le passerai pas, par exemple;
+et voilà le plaisant de la chose!</p>
+
+<p>PISTOL.--Il faudra voir qui des deux est le plus brave.
+Allons, tire à fond.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Par l'épée que je tiens, celui qui porte la
+première botte, je le tue: oui, par cette épée, je le ferai
+comme je le dis.</p>
+
+<p>PISTOL.--Diable! l'épée vaut un serment, et les serments
+doivent être respectés.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Caporal Nym, veux-tu te réconcilier, être
+bons amis, ou ne le veux-tu pas? Eh bien, soyez donc
+ennemis avec moi aussi.--Je t'en prie, mon ami, rengaine.</p>
+
+<p>NYM.--Je veux avoir mes huit schellings que j'ai gagnés
+à un pari.</p>
+
+<p>PISTOL.--Eh bien, je te donnerai un <i>noble</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> comptant,
+et je te payerai encore à boire: l'amitié et la fraternité
+régneront dorénavant entre nous: je vivrai par Nym, et
+Nym vivra par moi. Cela n'est-il pas juste? Car je serai
+vivandier dans le camp, et nos profits croîtront. Donne-moi
+ta main.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> <i>Noble</i>, <i>noble à carat</i>, monnaie d'or anglaise
+qui valait 6 schellings huit pence.</blockquote>
+
+<p>NYM.--Moi, je veux mon <i>noble</i>.</p>
+
+<p>PISTOL.--Tu l'auras comptant.</p>
+
+<p>NYM.--Allons donc, soit: et voilà le plaisant de la
+chose!</p>
+
+<p class="mid">(Entre mistriss Quickly.)</p>
+
+<p>QUICKLY.--Aussi vrai comme ce sont des femmes qui
+vous ont mis au monde... Oh! accourez bien vite chez
+sir John: ah! le pauvre coeur! Il a été si bien secoué
+d'une fièvre tierce quotidienne, qu'il fait pitié à voir.
+Mes chers bons amis, venez donc chez lui.</p>
+
+<p>NYM.--Le roi a fait tomber sur lui la mauvaise humeur;
+voilà le vrai de l'histoire!</p>
+
+<p>PISTOL.--Nym, tu as dit la vérité; il a le coeur fracturé
+et <i>corroboré</i>.</p>
+
+<p>NYM.--Le roi est un bon roi; enfin, on en dira ce qu'on
+voudra, il a ses humeurs aussi.</p>
+
+<p>PISTOL.--Allons consoler le pauvre baron; car, parbleu!
+nous n'avons pas envie de mourir, mes agneaux.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Southampton.--Chambre du conseil.</p>
+
+<p class="mid">EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.</p>
+
+<p>BEDFORD.--J'en atteste Dieu; le roi est bien hardi de
+se confier à ces traîtres.</p>
+
+<p>EXETER.--Ils ne tarderont pas à être arrêtés.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Quelle douceur et quel calme ils affectent!
+On dirait que la fidélité repose dans leurs
+coeurs, entre l'obéissance et la parfaite loyauté.</p>
+
+<p>BEDFORD.--Le roi est instruit de tous leurs complots
+par des avis interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.</p>
+
+<p>EXETER.--Quoi! l'homme qui était son camarade de
+lit<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, qu'il avait enrichi et comblé de faveurs dignes des
+princes, a-t-il pu ainsi, pour une bourse d'or étranger,
+vendre la vie de son souverain à la trahison et à la mort!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que
+celui-ci l'admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed.
+Ce titre familier de <i>bedfellow</i> se retrouve dans une lettre du sixième
+comte de Northumberland à son bien-aimé cousin Th. Arundel,
+qui commence ainsi: «Mon cher camarade de lit,» etc.</blockquote>
+
+<p class="mid">(On entend les trompettes.)</p>
+
+<p class="mid">(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Maintenant les vents sont favorables, et nous
+allons nous embarquer.--Milord de Cambridge, et vous,
+mon cher lord de Marsham, et vous, brave chevalier,
+faites-moi part de vos pensées. N'espérez-vous pas que
+l'armée qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un passage
+au travers de la France, et exécutera l'entreprise pour
+laquelle nous l'avons rassemblée?</p>
+
+<p>SCROOP.--Rien n'est plus sûr, mon souverain, si chacun
+fait son devoir.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je n'en doute point: nous sommes bien persuadés
+que nous n'emmenons pas de cette île un coeur
+qui ne soit de la plus parfaite intelligence avec le nôtre,
+et que nous n'en laissons pas un seul derrière nous qui ne
+fasse des voeux pour que le succès et la conquête suivent
+nos pas.</p>
+
+<p>CAMBRIDGE.--Jamais monarque ne fut plus aimé et plus
+redouté que ne l'est Votre Majesté, et je ne crois pas
+qu'il y ait un sujet dont le coeur soit chagrin et mécontent,
+sous l'ombre propice de votre gouvernement.</p>
+
+<p>GREY.--C'est vrai, ceux-là même qui furent les ennemis
+de votre père ont changé leur fiel en miel; ils vous servent
+avec des coeurs remplis de soumission et de zèle.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance,
+et nous oublierons l'usage de cette main
+avant d'oublier de récompenser le mérite et les services,
+suivant leur étendue et leur importance.</p>
+
+<p>SCROOP.--C'est le moyen de prêter au zèle des muscles
+d'acier, et le travail se réparera avec l'espérance de vous
+rendre des services continuels.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous n'attendons pas moins.--Mon oncle
+Exeter, faites élargir cet homme emprisonné d'hier, qui
+déclamait contre nous. Nous croyons que c'était l'excès
+du vin qui le poussait à cette licence; à présent que ses
+sens refroidis l'ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.</p>
+
+<p>SCROOP.--C'est un acte de clémence; mais c'est aussi
+un excès de sécurité. Qu'il soit puni, mon souverain; il
+est à craindre que votre indulgence et l'exemple de son
+impunité n'enfantent que des coupables.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ah! laissez-nous exercer la clémence.</p>
+
+<p>CAMBRIDGE.--Votre Majesté peut l'exercer, et cependant
+punir aussi.</p>
+
+<p>GREY.--Prince, ce sera montrer encore une assez
+grande clémence, si vous lui faites don de la vie, après
+lui avoir fait subir un sévère châtiment.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ah! c'est votre excès de zèle et d'attachement
+pour moi qui vous porte à presser le supplice de ce
+malheureux. Eh! si l'on ne ferme pas les yeux sur des
+fautes légères, produites par l'ivresse, de quel oeil faudra-t-il
+regarder des crimes capitaux, conçus, médités et
+arrêtés dans le coeur, lorsqu'ils paraîtront devant nous?--Nous
+voulons qu'on élargisse cet homme, quoique
+Cambridge, Scroop et Grey..., dans leur tendre zèle et
+leur inquiète sollicitude pour la conservation de notre
+personne, désirent sa punition.--Passons maintenant à
+notre expédition de France.--Qui sont ceux qui doivent
+recevoir de nous une commission?</p>
+
+<p>CAMBRIDGE.--Moi, milord. Votre Majesté m'a enjoint de
+la demander aujourd'hui.</p>
+
+<p>SCROOP.--Vous m'avez enjoint la même chose, mon
+souverain.</p>
+
+<p>GREY.--Et à moi aussi, mon digne souverain.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà
+votre commission.--Voici la vôtre, lord Scroop de Marsham.--Et
+vous, chevalier Grey de Northumberland, recevez
+aussi la vôtre. (<i>Il leur donne à chacun un écrit contenant
+l'exposé de leur crime.</i>) Lisez-la, et apprenez que
+je connais tout votre mérite.--Mon oncle Exeter, nous
+nous embarquerons cette nuit.--Quoi! qu'avez-vous
+donc, milords? Que voyez-vous dans ces écrits qui puisse
+vous faire ainsi changer de couleur?--Ciel! quel trouble
+se peint sur leurs visages! Leurs joues sont de la couleur
+du papier. Eh bien! que lisez-vous donc qui vous fait
+ainsi trembler et chasse la couleur de vos joues?</p>
+
+<p>CAMBRIDGE.--Je confesse mon crime, et je me livre à la
+merci de Votre Majesté.</p>
+
+<p>GREY ET SCROOP, <i>ensemble</i>.--C'est à votre clémence que
+nous avons recours.</p>
+
+<p>LE ROI.--La clémence vivait dans mon coeur, mais vos
+conseils l'ont étouffée, l'ont assassinée: c'est une honte
+à vous d'oser parler de clémence! Vos propres arguments
+se tournent contre vous comme un dogue furieux
+contre de son maître, pour le déchirer.--Voyez-vous,
+mes princes, et vous, mes nobles pairs, ces
+monstres anglais? Le lord Cambridge, que voilà... vous
+savez combien mon amitié était empressée à le combler
+de tous les dons qui pouvaient l'honorer; eh bien,
+cet homme, pour quelques viles couronnes, a lâchement
+comploté, a juré aux agents clandestins de la France, de
+nous assassiner ici même à Hampton: et ce chevalier...,
+qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a
+fait le même serment.--Mais que te dirai-je à toi, lord
+Scroop? Toi, cruelle, ingrate, sauvage et inhumaine
+créature! toi, qui tenais la clef de mes conseils les plus
+secrets; toi, qui connaissais le fond de mon coeur; toi,
+qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu
+avais entrepris de m'employer pour cet usage dans ton
+intérêt, est-il possible qu'un vil salaire de l'étranger ait
+tiré de ton sein une étincelle de trahison seulement
+assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est si
+étrange pour moi, que, malgré l'évidence de ton crime,
+aussi claire que l'est la différence du blanc et du noir,
+mon oeil a peine encore à se persuader qu'il le voit. La
+trahison et le meurtre se tiennent toujours ensemble,
+comme deux démons dévoués l'un à l'autre, attachés au
+même joug, et travaillant si bassement à un résultat
+naturel qu'on n'en éprouve point d'étonnement: mais
+toi, tu excites la surprise en offrant la trahison et le meurtre
+unis en toi contre nature! Quel que soit le démon artificieux
+qui ait fait naître en toi cette monstruosité, il
+doit avoir enlevé tous les suffrages de l'enfer. Les autres
+démons qui suggèrent des trahisons ne sont que des
+manoeuvres grossiers et subalternes, qui ne travaillent
+en damnation qu'à l'aide de prétextes, de faux-semblants
+de vertu; mais celui qui a si bien manié ton âme n'a
+fait que te commander la révolte, sans te donner d'autre
+motif pour t'engager à la trahison que l'honneur de te
+revêtir du nom de traître. Ce démon qui t'a suborné
+pourrait parcourir fièrement l'univers, et rentrant dans
+le fond du Tartare, dire aux légions infernales: «Non,
+jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement
+que j'ai gagné celle de cet Anglais.»--Oh! de quels
+soupçons tu as empoisonné la douceur de la confiance!
+Est-il des hommes qui paraissent attachés à leur devoir?
+tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le
+paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu
+le paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts
+des passions grossières, de la folle joie, de la colère,
+montrant une âme constante, que ne domine jamais la
+fougue du sang, toujours décents et modestes, accomplis
+en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoignage
+des yeux, sans qu'il fût confirmé par celui des
+oreilles, et ne se fiant à tous deux qu'après l'examen d'un
+jugement épuré? tu semblais aussi parfaitement doué.
+Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui s'étend
+sur l'homme le plus parfait, et le ternit de quelque
+soupçon. Je pleurerai sur toi; car il me semble que
+cette trahison est comme une seconde chute de l'homme.--(<i>À
+Exeter.</i>) Leurs crimes sont manifestes: arrêtez-les,
+pour qu'ils en répondent aux lois: et que Dieu veuille
+les absoudre de la peine due à leurs complots!</p>
+
+<p>EXETER.--Je t'arrête pour crime de haute trahison,
+sous le nom de Richard, comte de Cambridge.
+Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom
+de Henri, lord Scroop de Marsham.
+Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom
+de Thomas Grey, chevalier de Northumberland.</p>
+
+<p>SCROOP.--C'est avec justice que Dieu a dévoilé nos desseins.
+Je suis moins affligé de ma mort que de ma faute,
+et je conjure Votre Majesté de me la pardonner encore,
+quoique je la paye de ma vie.</p>
+
+<p>CAMBRIDGE.--Pour moi.... ce n'est pas l'or de la France
+qui m'a séduit, quoique je l'aie accepté comme un motif
+apparent, pour hâter l'exécution de mes desseins: mais
+je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et c'est pour
+moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au
+milieu même de mon supplice. Je prie Dieu et vous,
+mon roi, de me pardonner.</p>
+
+<p>GREY.--Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d'allégresse
+la découverte d'une trahison dangereuse, que je n'en
+ressens moi-même en cet instant, en me voyant préservé
+d'un attentat exécrable. Mon souverain, pardonnez-moi
+ma faute<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> sans épargner ma vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Un des conspirateurs contre la reine Élisabeth finit la lettre
+qu'il lui adressa par ces mots: <i>A culpâ, sed non a poenâ absolve
+me, my dear lady.</i></blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Que Dieu vous pardonne dans sa miséricorde!
+Écoutez votre arrêt. Vous avez conspiré contre notre
+royale personne, vous vous êtes ligués avec un ennemi
+déclaré, et vous avez reçu l'or de ses coffres pour salaire
+de notre mort; et par ce crime, vous consentiez à
+vendre votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à
+la servitude, ses sujets à l'oppression et au mépris, et
+tout son royaume à la dévastation. Quant à notre personne
+nous ne demandons point de vengeance, mais
+c'est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre
+royaume, dont vous avez tous trois cherché la ruine, et
+nous sommes forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de
+ces lieux, coupables et malheureuses victimes, et allez à
+la mort. Dieu veuille, dans sa clémence, vous accorder
+la force d'en subir l'amertume avec patience, et le
+repentir sincère de votre énorme forfait! Qu'on les emmène.
+(<i>On les entraîne</i>.) Maintenant, lords, en France!
+Cette entreprise vous promet, comme à nous, une gloire
+éclatante. Nous ne doutons plus de l'heureux succès de
+cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté,
+mettre en lumière cette fatale trahison, qui s'était cachée
+sur notre route, pour nous arrêter à l'entrée de
+notre carrière, nous devons croire à présent que tous
+les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant
+chers compatriotes: remettons nos forces entre les mains
+du Tout-Puissant, et ne différons plus l'expédition.
+Allons gaiement à bord: que les étendards de la guerre
+se déploient et s'avancent. Plus de roi d'Angleterre, s'il
+n'est pas aussi roi de France!</p>
+
+<p class="mid">(Tous sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--La maison de l'hôtesse Quickly, dans East-Cheap.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> PISTOL, NYM, BARDOLPH, LE PAGE
+DE FALSTAFF ET L'HÔTESSE QUICKLY.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE, <i>à Pistol</i>.--Je t'en prie, mon coeur, mon cher
+petit mari, souffre que je te ramène à Staines.</p>
+
+<p>PISTOL.--Non, mon grand coeur est tout navré. Allons,
+Bardolph, réveille ton humeur joviale; Nym, ranime
+tes bravades et ta verve; et toi, petit drôle, arme ton
+courage, car Falstaff est mort: il nous faut témoigner
+nos regrets.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Je voudrais être avec lui quelque part,
+soit au ciel ou en enfer.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! certainement il n'est pas en enfer:
+il est dans le sein d'Arthur, si jamais homme y fut. Il a
+fait la plus belle fin; il a passé comme un enfant dans sa
+robe baptismale! Il était entre midi et une heure, quand
+il a passé: oui, précisément à la descente de la marée<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>;
+quand une fois j'ai vu qu'il commençait à chiffonner ses
+draps, à jouer avec des fleurs<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, et à rire en regardant
+le bout de ses doigts, j'ai bien vu qu'il n'y avait plus pour
+lui qu'un chemin à prendre; car il avait le nez aussi
+pointu que le bec d'une plume, et il parlait des champs
+verdoyants.--«Comment donc, sir John, lui dis-je?
+Qu'est-ce donc, cher homme? allons, prenez courage.»
+Mais il se mit à crier: Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu?
+trois ou quatre fois; et pour le réconforter, je lui dis
+qu'il ne devait pas penser à Dieu, que je ne croyais pas
+qu'il fût encore nécessaire de s'embarrasser la tête de
+ces pensées-là; mais il me dit pour toute réponse de lui
+couvrir davantage les pieds. Je mis ma main dans le lit
+pour les tâter, et ils étaient froids comme marbre. Je
+lui tâtai les genoux, et puis un peu plus haut, et de là
+un peu plus haut encore, mais tout était déjà froid
+comme marbre!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Le docteur Mead cite une opinion de son temps, et semble croire
+lui-même qu'on ne mourait jamais qu'à la descente de la marée.
+Du temps de Johnson, c'était encore une opinion de bonne femme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> C'est madame de Staël qui dit quelque part que Shakspeare
+avait décrit en médecin les maladies morales. Voici un passage
+qui prouve son exactitude dans l'histoire des symptômes qui précèdent
+la mort dans certaines maladies: <i>Manus ante faciem attollere,
+muscas quasi venari manus operâ; flocos carpere de vestibus, vel
+pariete</i>. (Von Swieten.)</blockquote>
+
+<p>NYM.--On dit qu'il criait après le vin d'Espagne?</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Oh! cela est bien vrai.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Et après les femmes.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Ah! cela n'est pas vrai, par exemple.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Très-vrai; car il a dit que c'étaient des diables
+incarnés.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Il est vrai qu'il n'a jamais pu souffrir la
+carnation..... C'était une couleur qui ne lui revenait
+point.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Il disait un jour que le diable l'emporterait
+à cause des femmes.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Il est bien vrai qu'il déclamait de temps
+en temps contre les femmes; mais c'est qu'il était goutteux
+dans ce temps-là, et puis c'était de la prostituée de
+Babylone qu'il parlait.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Ne vous souvenez-vous pas d'un jour qu'il
+aperçut une mouche sur le nez de Bardolph, et qu'il dit
+que c'était une âme damnée qui brûlait dans l'enfer?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Eh bien, eh bien! l'aliment qui entretenait
+ce feu-là est au diable. Ce nez rubicond est toute la fortune
+que j'aie amassée à son service.</p>
+
+<p>NYM.--Décamperons-nous, enfin? Le roi sera parti de
+Southampton.</p>
+
+<p>PISTOL.--Allons, partons. Tends-moi tes lèvres, mon
+amour; aie bien soin de mes effets et de mes meubles;
+prends le bon sens pour guide. <i>Choisissez et payez comptant</i>,
+voilà tout ce que tu as à dire. Ne fais crédit à personne;
+car les serments ne sont que paille légère, et la
+foi des hommes ne vaut pas une feuille d'oublie; <i>tiens
+bien</i> est le meilleur chien de basse-cour, ma poulette;
+c'est pourquoi, prends <i>caveto</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a> pour ton conseiller. Va à
+présent essuyer tes yeux<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Allons, camarades, aux armes,
+partons pour la France; et comme des sangsues,
+mes amis, suçons, suçons jusqu'au sang.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Caveto</i>, prends garde, de la prudence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Quelques commentateurs disent: «Va essuyer les verres de
+ton hôtellerie.»</blockquote>
+
+<p>LE PAGE.--Ma foi, c'est une mauvaise nourriture, à ce
+qu'on dit.</p>
+
+<p>PISTOL, <i>au page</i>.--Prends un baiser sur ses douces lèvres,
+et marche: allons.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Adieu, notre hôtesse.</p>
+
+<p>NYM.--Je ne saurais t'embrasser, moi; voilà le plaisant
+de la chose; mais ça n'y fait rien.--Adieu toujours.</p>
+
+<p>PISTOL.--Fais voir que tu es une bonne ménagère;
+sois sédentaire, je te l'ordonne.</p>
+
+<p>L'HÔTESSE.--Bon voyage: adieu.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">France.--Appartement dans le palais du roi de France.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI, LE DAUPHIN, LE DUC DE
+BOURGOGNE, LE CONNÉTABLE, <i>et suite.</i> <i>Fanfares.</i></p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Ainsi l'Anglais s'avance contre
+nous avec une armée nombreuse. Il est important de lui
+répondre par une défense digne de notre trône. Les ducs
+de Berry, de Bretagne, de Brabant et d'Orléans vont
+partir; et vous aussi, dauphin, pour visiter, réparer et
+fortifier nos villes de guerre, les pourvoir de braves soldats,
+et de toutes les munitions nécessaires; car l'Angleterre
+s'approche avec une violence égale à celle d'eaux
+qui se précipitent vers un gouffre. Il est donc à propos
+de prendre toutes les mesures que la prévoyance et la
+crainte nous conseillent, à la vue des traces récentes
+qu'a laissées sur nos plaines l'Anglais fatal à la France,
+qui l'a trop méprisé.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Mon auguste père, il convient, sans
+doute, de nous armer contre l'ennemi. La paix elle-même,
+quand la guerre serait douteuse, et qu'il ne s'agirait
+d'aucune querelle, la paix ne doit jamais assez
+endormir un royaume, pour dispenser de lever, d'assembler
+des troupes, d'entretenir les places fortes, et de
+faire tous les préparatifs comme si l'on était menacé
+d'une guerre: c'est d'après ce principe que je dis qu'il
+est à propos que nous partions tous pour visiter les parties
+faibles et endommagées de la France; mais faisons-le
+sans montrer aucune alarme. Non, sans plus
+de crainte que si nous apprenions que l'Angleterre
+fût en mouvement pour une danse moresque de la
+Pentecôte; car, mon respectable souverain, l'Angleterre
+a sur son trône un si pauvre roi, son sceptre est le jouet
+d'un jeune homme si frivole, si extravagant, si superficiel,
+qu'elle n'est pas dans le cas d'inspirer la crainte.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Ah! doucement, prince dauphin:
+vous vous méprenez trop sur le caractère de
+ce roi. Que Votre Altesse interroge les derniers ambassadeurs;
+sachez d'eux avec quelle grandeur il a reçu leur
+ambassade; de quel nombre de sages conseillers il est
+environné; combien il est modeste dans ses objections;
+mais aussi combien il est redoutable par la constance de
+ses projets, et vous vous convaincrez que ses folies passées
+n'étaient que le masque du Brutus de Rome, qui
+cachait la prudence sous le manteau de la folie, comme
+des jardiniers couvrent de fumier les plantes qui poussent
+les premières et sont les plus délicates.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Non, connétable, il n'en est pas ainsi;
+mais quoique votre opinion ne soit pas la nôtre, il n'importe.
+Lorsqu'il est question de se défendre, le mieux est
+de supposer l'ennemi plus fort qu'il ne le paraît; c'est le
+moyen d'avoir prévu tous les moyens de défense; car, si
+ces moyens sont faibles et mesquins, c'est imiter l'avare
+qui pour épargner un peu d'étoffe gâte son vêtement.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Voyons dans Henri un ennemi
+puissant, et vous, princes, armez-vous énergiquement
+pour le combattre. Sa race s'est engraissée de nos dépouilles,
+et il est sorti de cette famille sanguinaire qui
+nous vint effrayer comme des fantômes jusque dans nos
+foyers: témoin ce jour trop mémorable de notre honte,
+où les champs de Crécy virent cette bataille si fatale à la
+France, lorsque tous nos princes furent enchaînés par le
+bras de ce prince au nom sinistre, de cet Édouard, dit le
+prince Noir, tandis que son père, sur le sommet d'une
+montagne, et placé à une grande élévation où les rayons
+dorés du soleil venaient le couronner, contemplait son
+héroïque fils, souriant de le voir mutiler l'ouvrage de la
+nature, et défigurer toute cette belle jeunesse que Dieu
+et les pères français avaient créée depuis vingt années.
+Il est un rejeton de cette tige victorieuse: craignons sa
+vigueur native et ses hautes destinées.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Des ambassadeurs d'Henri, roi d'Angleterre,
+demandent audience à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Nous la donnerons dans l'instant
+même. Allez, et introduisez-les. (<i>Le messager sort avec une
+partie des seigneurs.</i>) Vous voyez, mes amis, avec quelle
+ardeur cette chasse est suivie.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Tournez la tête, et vous arrêterez sa
+course. Les chiens les plus lâches poussent leurs plus
+bruyants abois, lorsque la proie qu'ils ont l'air de menacer
+court bien loin devant eux. Mon respectable souverain,
+prenez les Anglais de court, et montrez-leur de
+quelle monarchie vous êtes le chef. Trop de confiance,
+mon prince, n'est pas un vice aussi bas que le mépris de soi.</p>
+
+<p class="mid">(Les seigneurs rentrent avec Exeter et une suite.)</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Venez-vous de la part de notre frère
+d'Angleterre?</p>
+
+<p>EXETER.--De sa part; et voici le salut qu'il adresse à
+Votre Majesté. Il vous demande, au nom du Dieu tout-puissant,
+de vous dépouiller vous-même, et de déposer
+cet éclat et ces grandeurs empruntées qui, par le don du
+ciel, par la loi de la nature et des nations, lui appartiennent
+à lui et à ses héritiers: c'est-à-dire de lui rendre
+cette couronne et tous ces honneurs multipliés, que la
+force et la coutume attribuent à la couronne de France.
+Et afin que vous soyez convaincu que ce n'est pas de sa
+part une réclamation injuste et téméraire, tirée de parchemins
+vermoulus dans la nuit des siècles, et arrachés
+de la poussière antique de l'oubli, il vous envoie cette
+mémorable généalogie dont chaque branche est une
+preuve démonstrative. (<i>Il remet un papier au roi.</i>) Il vous
+somme de considérer ce lignage; et après que vous aurez
+vu qu'il descend directement du plus fameux de ses glorieux
+ancêtres, d'Édouard III, il vous enjoint de renoncer
+à votre couronne et à votre royaume, que vous ne tenez
+que par usurpation sur lui, qui est né le véritable et le
+seul propriétaire.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Et si on le refuse, qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>EXETER.--Une contrainte sanglante; car vous cacheriez
+sa couronne dans les derniers replis de vos coeurs,
+qu'il irait l'y déterrer: et c'est dans ce projet qu'il s'avance
+avec des tempêtes menaçantes, des foudres et des
+tremblements de terre comme Jupiter. Si sa requête
+n'est pas écoutée, il vient lui-même vous l'imposer.
+Il vous enjoint, au nom de l'Éternel, de lui remettre sa
+couronne, et de prendre en pitié toutes les malheureuses
+victimes que la guerre affamée s'apprête à dévorer; il
+rejette sur votre tête les larmes des veuves, les cris des
+orphelins, le sang du peuple égorgé, les gémissements
+des jeunes filles qui pleureront leurs pères et leurs fiancés
+engloutis dans cette querelle. Voilà sa réclamation,
+sa menace, et mon message: à moins que le dauphin ne
+soit présent. S'il est dans cette assemblée, je suis chargé
+aussi d'un message pour lui.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Quant à nous, nous voulons examiner
+plus à loisir cette réclamation. Demain vous porterez
+nos dernières intentions à notre frère d'Angleterre.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Quant au dauphin, je répondrai pour lui.
+Que lui apportez-vous d'Angleterre?</p>
+
+<p>EXETER.--Le dédain et le défi, le plus profond mépris,
+et tout ce qui peut vous l'exprimer, sans avilir sa propre
+grandeur: voilà l'opinion et le salut que vous adresse
+mon roi. Ainsi a-t-il dit, et si votre père ne répare pas,
+en satisfaisant sans réserve à toutes ses demandes, l'amère
+raillerie dont vous avez insulté sa majesté, il vous
+en punira si sévèrement, que les échos des cavernes et
+des souterrains de France résonneront de la réponse à
+vos outrages et des accents de ses canons.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Dites-lui que si mon père lui rend une
+réponse gracieuse, c'est contre ma volonté; car je ne désire
+rien tant que de lier une partie avec le roi d'Angleterre;
+et c'est dans cette vue que, pour assortir le présent
+à sa frivolité et à sa jeunesse, je lui ai fait l'envoi de ces
+balles de paume de Paris.</p>
+
+<p>EXETER.--Et en revanche il fera trembler jusqu'aux
+fondements votre Louvre de Paris, fût-il la cour souveraine
+de la puissante Europe. Et soyez bien sûr que vous
+serez grandement étonné, comme nous, ses sujets, nous
+l'avons été, de trouver une si grande différence entre ce
+qu'annonçaient les jours de sa jeunesse et ce qu'il est
+aujourd'hui. Aujourd'hui, il pèse le temps jusqu'au dernier
+grain de sable, et vos pertes vous l'apprendront s'il
+reste en France.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Demain vous serez amplement
+instruit de nos résolutions.</p>
+
+<p>EXETER.--Expédiez-nous promptement, de crainte que
+notre roi ne vienne ici lui-même nous demander raison
+de nos délais: il est déjà descendu sur vos rivages.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Vous serez bientôt congédié avec
+des propositions avantageuses. Ce n'est pas trop d'une
+courte nuit pour répondre sur des objets de cette importance.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+
+<br>
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>LE CHOEUR.</h3>
+
+<p>Ainsi, d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène
+vole sur une aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans
+l'appareil de la guerre, sur la jetée de Hampton<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, montant
+sur l'Océan, suivi de sa belle flotte, dont les pavillons
+de soie éventent le jeune Phébus: livrez-vous à votre
+imagination, qu'elle vous montre les mousses gravissant
+le long des cordages: écoutez le sifflet perçant qui met
+de l'ordre dans les sons confus: voyez les voiles, enflées
+par le souffle insinuant des vents invisibles, entraîner,
+au travers de la mer sillonnée, ces masses énormes qui
+offrent leurs flancs aux vagues superbes: imaginez que
+vous êtes debout sur le rivage; voyez une cité qui danse
+sur les vagues inconstantes: tel est le tableau que
+présente cette flotte royale, dirigeant sa course vers Harfleur.
+Suivez! suivez! Attachez votre pensée à la poupe
+des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse
+comme la nuit profonde, gardée par des vieillards, des
+enfants et des femmes, qui tous ont passé ou n'ont pas
+atteint encore l'âge de la force et de la vigueur. Car quel
+est celui dont un léger duvet ait orné le menton qui
+n'aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers
+aux rives de la France?--Que votre pensée travaille et
+vous y montre un siége: contemplez les canons sur leurs
+affûts, ouvrant leurs bouches fatales sur Harfleur bloqué.--Supposez
+que l'ambassadeur revient de la cour
+des Français, et annonce à Henri que le roi lui offre sa
+fille Catherine, et avec elle, en dot, quelques vains et
+stériles duchés.--L'offre ne plaît point à Henri, et déjà
+l'actif canonnier touche de sa mèche le bronze infernal
+(<i>bruits de combat; on entend une décharge d'artillerie</i>),
+et tout se renverse devant ses foudres. Continuez d'être
+favorables, et que vos pensées complètent notre représentation.</p>
+
+<p class="mid">(Le choeur sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> «La plaine où campa Henri V est aujourd'hui couverte en
+entier par la mer.» (Warton.)</blockquote>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Harfleur assiégé.--Bruit de combat.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD,
+GLOCESTER, <i>et des soldats avec des échelles de siége</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, encore une fois à la brèche, chers
+amis, encore une fois: emportez-la d'assaut, ou comblez-la
+de morts. Dans la paix, rien ne sied tant à un
+homme que la modeste douceur et l'humilité; mais
+lorsque la tempête de la guerre souffle à nos oreilles,
+alors imitez l'active fureur du tigre: roidissez vos muscles,
+réveillez tout votre sang, défigurez vos traits naturels
+sous ceux d'une rage farouche, prêtez à votre oeil
+un aspect terrible; qu'il sorte de son orbite, comme le
+canon d'airain; que votre sourcil l'ombrage et inspire
+autant d'effroi qu'un rocher ruiné, qui semble rejeter
+sa base minée par le sauvage et pernicieux Océan; montrez
+les dents, ouvrez de larges narines, contenez votre
+haleine, et tendez tous vos esprits jusqu'à leur dernier
+effort.--Courage! courage! nobles Anglais, dont le sang
+découle d'aïeux à l'épreuve de la guerre, d'ancêtres qui,
+comme autant d'Alexandres, ont, dans ces contrées,
+combattu depuis le soleil naissant jusqu'à son coucher,
+et n'ont reposé leurs épées que lorsque les ennemis
+leur ont manqué. Ne déshonorez pas vos mères: prouvez
+aujourd'hui que ceux à qui vous donnez le nom de
+pères vous ont réellement engendrés; servez de modèle
+aux hommes d'un sang moins noble, et enseignez-leur à
+combattre. Et vous, braves milices, dont les membres
+ont été formés dans l'Angleterre, montrez-nous ici la
+vigueur du sol qui vous a nourris: faites-nous jurer que
+vous êtes dignes de votre race. Et je n'en doute point;
+car il n'en est aucun de vous, quelle que soit la bassesse
+obscure de sa condition, dont je ne voie les yeux briller
+d'un noble feu.--Je vous vois tous ardents comme le
+chien à la laisse, qui n'attend que le signal pour s'élancer.
+Eh bien, la chasse est ouverte: suivez l'ardeur qui
+vous emporte, et, dans l'assaut, criez: Dieu pour Henri!
+Angleterre et Saint-George!</p>
+
+<p class="mid">(Le roi sort avec sa suite.)</p>
+
+<p class="mid">(Bruit de combat; on entend une décharge d'artillerie.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Les troupes défilent.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> NYM, BARDOLPH ET LE PAGE.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Allons, avance, avance; à la brèche, à la
+brèche.</p>
+
+<p>NYM.--Caporal, je t'en prie, ne nous presse pas si fort,
+il fait un peu chaud. Quant à moi, je n'ai pas un magasin
+de vies. La plaisanterie n'en vaut rien; voilà le fin
+mot de l'histoire.</p>
+
+<p>PISTOL.--Ce mot est des plus justes; car les mauvaises
+plaisanteries abondent ici, «les coups pleuvent de droite
+et de gauche, les pauvres vassaux du bon Dieu tombent
+et meurent par milliers, et l'épée et le bouclier s'acquièrent
+d'immortels honneurs dans des champs de sang.»</p>
+
+<p>LE PAGE.--Pour moi, je voudrais être dans une taverne
+à Londres; je donnerais bien toute ma gloire à venir
+pour un pot de bière et ma sûreté.</p>
+
+<p>PISTOL.--Et moi, «s'il ne tenait qu'à faire des souhaits,
+je ne resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix
+minutes à t'y rejoindre<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Les mots entre guillemets sont en vers dans le texte.</blockquote>
+
+<p>LE PAGE.--Voilà qui est aussi bien, mais non pas aussi
+vrai que le chant d'un oiseau sur la branche.</p>
+
+<p class="mid">(Arrive Fluellen.)</p>
+
+<p>FLUELLEN, <i>les poussant.</i>--A la brèche, vous chiens,
+avancez, canaille!</p>
+
+<p>PISTOL.--Doucement, doucement, grand duc; ne soyez
+pas si dur pour des hommes d'argile; calmez cette rage,
+ralentissez cette fougue; allons, de la douceur, mon
+poulet.</p>
+
+<p>NYM, <i>à Pistol.</i>--Voilà ce qu'on appelle de la belle humeur,
+(<i>à Fluellen</i>) et Votre Seigneurie n'en a que de la mauvaise.</p>
+
+<p class="mid">(Nym, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)</p>
+
+<p>LE PAGE.--Tout jeune que je suis, j'ai bien observé ces
+trois ferrailleurs. Je ne suis certainement qu'un enfant
+auprès d'eux trois; mais tels qu'ils sont, s'ils voulaient
+me servir, il n'y en a pas un d'eux qui fût mon fait; car,
+par ma foi, ces trois originaux ne font pas ensemble la
+valeur d'un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le
+sang blanc et la figure rouge; il a du front, mais il ne
+se bat pas.--Et ce Pistol: il a une langue à tout tuer et
+une épée pacifique; ce qui fait qu'il estropie des mots
+tant qu'on veut, mais il n'entame pas une lance.--Quant
+à Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le
+moins sont les plus braves; voilà pourquoi il dédaigne
+de dire même ses prières, de peur de passer pour un
+lâche: mais s'il ne parle guère, il agit encore moins;
+car il n'a jamais cassé d'autre tête que la sienne, et encore
+était-ce contre une borne, un jour qu'il était ivre.
+Ces gens sont capables de voler tout ce qu'ils trouvent
+sous leurs mains; et le <i>vol</i>, ils l'appellent une <i>acquisition</i>.
+Bardolph a volé l'autre jour un étui de luth, l'a porté
+pendant douze lieues, et puis l'a vendu pour trois demi-sous.
+Ah! pour Nym et Bardolph, ce sont, ma foi! les deux
+doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai
+vus voler une pelle à feu: ce qui m'a fait penser que ces
+gens-là avaient envie de devenir un jour porteurs de
+charbon<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Si je les avais crus, ils avaient bonne envie
+de me rendre aussi familier avec les poches des autres,
+que le sont les gants et le mouchoir, mais il n'est pas
+du tout dans mon caractère d'ôter de la bourse d'autrui
+pour mettre dans la mienne; car c'est le moyen d'empocher
+des affronts.... Ma foi, il faut que je les plante là
+et que je cherche quelque meilleure condition. Leur lâcheté
+me soulève le coeur; oui, il faut que je les plante là.</p>
+
+<p class="mid">(Il s'en va.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Il paraît que porter des charbons était, du temps de Shakspeare,
+une expression proverbiale pour dire supporter un affront.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Rentre Fluellen suivi de Gower.)</p>
+
+<p>GOWER.--Capitaine Fluellen, il faut vous rendre à l'instant
+aux mines: le duc de Glocester veut vous parler.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Aux mines? Allez-vous-en dire au duc qu'il
+n'est pas bon d'aller aux mines; car, voyez-vous, ces
+mines ne sont pas suivant la discipline de la guerre. Les
+concavités ne sont pas suffisantes; car, voyez-vous, l'adversaire
+(vous pouvez dire ça au duc, voyez-vous) a
+creusé lui-même douze pieds plus bas que les contre-mines<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.
+Par Jésus, j'ai peur qu'il ne nous fasse tous
+sauter, si l'on ne donne pas de meilleurs ordres.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Fluellen veut dire que l'ennemi a contre-miné douze pieds
+plus bas que la mine.</blockquote>
+
+<p>GOWER.--Le duc de Glocester, qui a la conduite du siége,
+est dirigé par un Irlandais qui est ma foi un brave homme.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>GOWER.--Oui, je crois.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Par Jésus, c'est un âne, s'il y en a un
+dans le monde; et je le prouverai à sa barbe. Il ne connaît
+pas plus les vraies disciplines des guerres, voyez-vous,
+les disciplines des Romains, qu'un petit chien.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)</p>
+
+<p>GOWER.--Le voilà qui vient, accompagné du capitaine
+écossais, le capitaine Jamy.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Le capitaine Jamy est un bien merveilleux
+et valeureux capitaine: ça n'est pas douteux, et un
+homme de grande expédition et connaissances dans les
+anciennes guerres, d'après la science particulière que
+j'ai moi-même de ses règles. Par Jésus! il soutiendra sa
+thèse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur
+les disciplines des anciennes guerres des Romains.</p>
+
+<p>JAMY.--Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Bonjour à Votre Seigneurie, bon capitaine
+Jamy.</p>
+
+<p>GOWER.--Oh çà! capitaine Macmorris, venez-vous
+des mines? Les pionniers ont-ils fini?</p>
+
+<p>MACMORRIS.--Par Jésus, ça ne vaut pas le diable.
+L'ouvrage est abandonné, la trompette sonnant la retraite;
+par ma main que voilà, et par l'âme de mon
+père, je jure que l'ouvrage ne vaut rien. On y a renoncé,
+sans quoi j'aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne!
+en moins d'une heure. Oh! c'est fort mal fait, c'est fort
+mal fait: par ce bras! c'est mal fait.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je vous en prie,
+voudriez-vous bien m'accorder, voyez-vous, quelques
+petits colloques avec vous, comme qui dirait, pour ainsi
+dire, touchant, ou comme à l'égard des disciplines de la
+guerre, les guerres des Romains, par manière de conversation,
+voyez-vous, et de pure communication d'amitié;
+et comme qui dirait, pour ainsi dire, pour la satisfaction
+de mon esprit. Pour à l'égard de ce qui concerne
+les règles de la discipline militaire, voilà le point....</p>
+
+<p>JAMY.--De bonne foi ce sera la meilleure chose du
+monde, mes bons capitaines, et je m'en vais profiter de
+cette occasion pour prendre congé de vous, avec votre
+permission.</p>
+
+<p>MACMORRIS.--Ce n'est pas ici le temps de discourir,
+Dieu me pardonne! Le jour est chaud, et le temps, et la
+guerre, et le roi, et les ducs: ce n'est pas là le temps de
+discourir: la ville est assiégée, et la trompette nous appelle
+à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le
+Christ, nous ne faisons rien; c'est honteux à nous tous
+tant que nous sommes: Dieu me pardonne! C'est une
+honte de rester tranquilles, c'est une honte, je le jure;
+et il y a tant de gorges à couper et d'ouvrages à faire; et
+il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne!</p>
+
+<p>JAMY.--Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que
+vous voyez soient assoupis, je ferai de la bonne ouvrage,
+ou je serai sur le carreau: oui, et je travaillerai aussi
+courageusement que je pourrai; c'est bien sûr cela, en
+deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi,
+je serai bien aise d'entendre quelques questions entre
+vous deux.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous,
+sauf votre correction, qu'il n'y en pas beaucoup
+de votre nation....</p>
+
+<p>MACMORRIS.--De ma nation? Qu'est-ce que c'est que
+ma nation? Est-ce une nation de lâches, de bâtards, de
+gredins? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Qui parle de
+ma nation?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement
+qu'on ne les dit, capitaine Macmorris, par
+aventure je pourrais bien penser que vous ne me traitiez
+pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous
+devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant
+que vous, tant dans la discipline de la guerre, que par
+mon lignage et en tout autre genre.</p>
+
+<p>MACMORRIS.--Je ne vous reconnais pas autant de bravoure
+qu'à moi, et le Christ me pardonne! Je vous couperai
+la tête.</p>
+
+<p>GOWER.--Amis, amis! allons, vous vous trompez tous
+les deux: c'est faute de vous entendre.</p>
+
+<p>JAMY.--Oh! voilà une vilaine sottise.</p>
+
+<p class="mid">(On sonne un pourparler.)</p>
+
+<p>GOWER.--La ville demande à parlementer.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, quand il se trouvera
+une meilleure occasion, voyez-vous, je prendrai la
+liberté de vous dire que je connais les disciplines de la
+guerre; et voilà tout.</p>
+
+<p class="mid">(Ils partent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">LE GOUVERNEUR <i>et quelques citoyens sont sur les remparts;
+au bas sont les troupes anglaises</i>. LE ROI HENRI
+<i>entre avec sa suite</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quelle est enfin la résolution du gouverneur?
+Voici le dernier pourparler que nous admettrons encore.
+Rendez-vous donc à notre clémence; ou, si vous êtes
+jaloux de votre destruction, défiez notre dernière fureur.
+Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui, dans
+mes pensées, est celui qui me sied davantage, si je recommence
+à battre vos murailles, je ne quitterai plus
+Harfleur, déjà à demi démoli, qu'il ne soit enseveli sous
+ses cendres. Les portes de la clémence seront fermées
+alors, et le soldat, au carnage animé, le coeur endurci et
+féroce, donnant carrière à sa main sanguinaire, parcourra
+vos foyers, avec une conscience large comme
+l'enfer, moissonnant comme l'herbe vos vierges dans
+l'éclat de leur fraîcheur et vos enfants dans la fleur de
+leur âge. Que m'importe à moi, si la guerre impie, couronnée
+de flammes comme le prince des démons, et le
+front tout noirci de feux, exerce toutes les horreurs
+barbares qui suivent l'assaut et le pillage? Que m'importe
+à moi, lorsque vous seuls en êtes la cause, si vos chastes
+vierges tombent sous la main brûlante du viol effréné?
+Quel mors peut arrêter la licence et ses fureurs, lorsqu'elle
+roule abandonnée sur la pente de son cours
+impétueux? Nous épuiserons en vain nos ordres, pour rappeler
+des soldats acharnés sur leur proie; autant commander
+à l'immense Léviathan de venir sur le rivage.
+Ainsi, habitants d'Harfleur, prenez pitié de votre ville et
+de votre peuple, tandis que mes soldats sont encore
+soumis à mes ordres, tandis que le souffle paisible de la
+clémence écarte encore les nuages impurs et contagieux
+du meurtre, du pillage et des excès: sinon, attendez-vous
+à voir dans un moment le soldat aveugle et sanglant,
+salir d'une main impure les cheveux de vos filles qui
+pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis
+par leurs barbes d'argent, et leurs têtes vénérables
+écrasées contre les murs, et vos enfants empalés nus sur
+les lances, à la vue de leurs mères égarées et perçant les
+nuages de leurs hurlements, comme jadis les veuves de
+Judée poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux
+d'Hérode. Que répondez-vous? Voulez-vous céder et prévenir
+ces maux; ou, coupables d'une défense trop
+obstinée, vous voir détruits?</p>
+
+<p>LE GOUVERNEUR.--Ce jour est le terme de notre attente.
+Le dauphin, dont nous avions pressé les secours, nous
+fait répondre que ses troupes ne sont pas encore prêtes,
+ni en état de faire lever un si grand siége. Ainsi, roi redouté,
+nous cédons notre ville et notre vie à votre généreuse
+clémence: entrez dans notre port, disposez de nous
+et de nos biens; nous ne pouvons nous défendre plus
+longtemps.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ouvrez vos portes.--Allons, cher oncle
+Exeter, entrez dans Harfleur, restez-y, et fortifiez la
+ville contre les Français. Faites grâce à tous.--Pour
+nous, cher oncle, l'hiver qui s'approche, et la maladie
+qui se répand sur nos soldats, nous déterminent à
+nous retirer vers Calais. Ce soir nous serons votre hôte
+dans Harfleur, et demain prêts à nous mettre en marche.</p>
+
+<p class="mid">(Fanfares: ils entrent dans la ville.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">Rouen.--Appartement du palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> CATHERINE ET ALIX.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles
+bien le langage?</p>
+
+<p>ALIX.--Un peu, madame.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Je te prie de m'enseigner; il faut que
+j'apprenne à parler. Comment appelez-vous la main, en
+anglais?</p>
+
+<p>ALIX.--La main? Elle est appelée <i>de hand</i>.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Et les doigts?</p>
+
+<p>ALIX.--Les doigts? Ma foi, j'ai oublié les doigts; mais
+je me souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont appelés
+<i>de fingres</i>; oui, <i>de fingres</i>.</p>
+
+<p>CATHERINE.--La main, <i>de hand</i>; les doigts, <i>de fingres</i>.
+Je pense que je suis un bon écolier. J'ai gagné deux
+mots d'anglais vitement. Comment appelez-vous les
+ongles?</p>
+
+<p>ALIX.--Les ongles? Nous les appelons <i>de nails</i>.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>De nails</i>. Écoutez; dites-moi si je parle
+bien: <i>de hand</i>, <i>de fingres</i>, <i>de nails</i>.</p>
+
+<p>ALIX.--C'est bien dit, madame; c'est du fort bon anglais.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Dites-moi l'anglais pour le bras?</p>
+
+<p>ALIX.--<i>De arm</i>, madame.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Et le coude?</p>
+
+<p>ALIX.--<i>De elbow.</i></p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>De elbow.</i> Je fais la répétition de tous les
+mots que vous m'avez appris jusqu'à présent.</p>
+
+<p>ALIX.--C'est trop difficile, madame, je pense.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Excusez-moi, Alix. Écoutez; <i>De hand</i>, <i>de
+fingres</i>, <i>de nails</i>, <i>de arm</i>, <i>de bilbow</i>.</p>
+
+<p>ALIX.--<i>De elbow</i>, madame.</p>
+
+<p>CATHERINE.--O seigneur Dieu! je m'oublie; <i>de elbow</i>.
+Comment appelez-vous le cou?</p>
+
+<p>ALIX.--<i>De nick</i>, madame.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>De nick?</i> Et le menton?</p>
+
+<p>ALIX.--<i>De chin.</i></p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>De jin?</i> Le cou, <i>de nick</i>, le menton, <i>de jin</i>.</p>
+
+<p>ALIX.--Oui: sauf votre honneur, en vérité, vous prononcez
+les mots aussi droit que les natifs d'Angleterre.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Je ne doute point d'apprendre par la
+grâce de Dieu, et en peu de temps.</p>
+
+<p>ALIX.--N'avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai
+enseigné?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Non, je vous le réciterai promptement,
+<i>de hand</i>, <i>de fingres</i>, <i>de mails</i>.</p>
+
+<p>ALIX.--<i>De nails</i>, madame.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>De nails</i>, <i>de arm</i>, <i>de ilbow</i>.</p>
+
+<p>ALIX.--Sauf votre honneur, <i>de elbow</i>.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Aussi dis-je <i>de elbow</i>, <i>de neck</i> et <i>de chin</i>.
+Comment appelez-vous les pieds et la robe?</p>
+
+<p>ALIX.--<i>De foot</i>, madame, et <i>de coun</i>.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>De foot</i>, <i>de coun</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>? O seigneur Dieu! ce sont
+des mots d'un son mauvais, corruptible, grossier et impudique,
+et dont les dames d'honneur ne peuvent user.
+Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant les seigneurs
+de France pour tout le monde: il faut <i>de foot</i> et
+<i>de coun</i> néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon
+ensemble; <i>de hand</i>, <i>de fingres</i>, <i>de nails</i>, <i>de arm</i>, <i>de elbow</i>,
+<i>de neck</i>, <i>de chin</i>, <i>de foot</i> et <i>de coun</i>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> <i>The gown</i>, la robe, <i>et cætera</i>.</blockquote>
+
+<p>ALIX.--Excellent, madame.</p>
+
+<p>CATHERINE.--C'est assez pour une fois. Allons-nous-en
+dîner.</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="mid">Autre salle du même palais.</p>
+
+<p class="mid">LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE
+BOURBON, LE CONNÉTABLE DE FRANCE, ET
+AUTRES SEIGNEURS.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Il est certain qu'il a passé la rivière
+de Somme.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Si nous n'allons pas le combattre,
+mon roi, renonçons donc à vivre en France; abandonnons
+tout, cédons nos riches vignobles à ce peuple barbare.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--<i>O Dieu vivant!</i> quelques boutures sorties
+de nous, le superflu du luxe de nos ancêtres, nos rejetons,
+entés sur un tronc sauvage et inculte, s'élèveront-ils
+si rapidement jusqu'aux nues, et surpasseront-ils en
+hauteur la tige dont ils sont sortis?</p>
+
+<p>BOURBON.--Des Normands; oui, des bâtards normands!
+Mort de ma vie! s'il faut qu'ils traversent ainsi le royaume
+sans combat, je veux vendre mon duché pour acheter
+une chaumière et quelque marais fangeux dans cette île
+irrégulière d'Albion.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--<i>Dieu des batailles!</i> où donc ont-ils
+puisé cette ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de
+brouillards et engourdi par le froid? Le soleil ne jette
+qu'à regret sur leur île de pâles rayons; il tue leurs
+fruits de ses sombres regards: leur bière, de l'eau et de
+l'orge fermentée, boisson faite pour des rosses surmenées,
+peut-elle donc échauffer à ce degré leur sang épais, et
+l'enflammer de cette bouillante valeur? Et le sang français,
+avivé encore par les esprits du vin, paraîtra-t-il
+glacé auprès du leur? Oh! pour l'honneur de notre patrie,
+ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaçons
+que l'hiver suspend au bord de nos toits, tandis
+qu'un peuple, né dans le berceau des frimas, répand
+des flots de braves jeunes gens dans nos riches campagnes;
+pauvres, il faut en convenir, par les maîtres
+qu'elles nourrissent.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Par l'honneur et la foi des chevaliers,
+nos dames se raillent de nous; elles disent hautement
+que notre vigueur est épuisée, et qu'elles prodigueront
+leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour repeupler la
+France de bâtards belliqueux.</p>
+
+<p>BOURBON.--Elles nous renvoient aux écoles de danse
+de l'Angleterre, et nous conseillent d'apprendre leurs
+cabrioles et leurs lavoltes<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, disant que toutes nos grâces
+sont dans nos talons, et que c'est dans la fuite que nos
+sublimes talents se déploient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Espèce de danse.</blockquote>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Où est le héraut Montjoie? Ordonnez-lui
+de partir sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'Anglais
+d'un insultant défi.--Allons, princes, volez sur le
+champ de bataille, et que l'honneur et le courage donnent
+à vos coeurs une trempe plus dure que l'acier de
+vos épées. Charles d'Albret, grand connétable de France;
+vous aussi, d'Orléans, Bourbon et Berri, Alençon, Brabant,
+Bar, Bourgogne; et vous, Jacques Châtillon, Rambure,
+Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fauconberg,
+Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais; grands
+ducs, princes, comtes, barons, lords et chevaliers, grands
+par vos titres, allez vous laver de ce grand opprobre:
+arrêtez dans sa course Henri d'Angleterre qui traverse
+en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses
+panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son
+armée comme un torrent de neiges fond sur les vallées
+dont l'humble profondeur reçoit les flots que vomissent
+les Alpes! tombez sur lui; vous avez assez de forces: ramenez-le
+dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur
+un char victorieux.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Voilà le rôle qui sied aux grands
+d'une nation! J'ai un regret, c'est que l'ennemi soit si
+peu nombreux et si faible, que ses soldats soient épuisés
+de faim et des fatigues de leur marche: car, j'en suis
+sûr, aussitôt qu'il verra paraître notre armée, son coeur
+s'abîmera dans la crainte, et son plus grand exploit sera
+de nous offrir sa rançon.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Allez donc, lord connétable: hâtez
+le départ de Montjoie; qu'il déclare à l'Anglais que nous
+envoyons savoir de lui quelle rançon il veut donner.
+Vous, prince dauphin, vous resterez avec nous dans
+Rouen.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Non, mon père, j'en conjure Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--N'insistez point: vous resterez
+avec nous.--Allons, partez, connétable; et vous aussi,
+princes, et rapportez-nous promptement la nouvelle du
+désastre de l'Anglais.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="mid">Le camp anglais en Picardie.</p>
+
+<p class="mid">GOWER ET FLUELLEN.</p>
+
+<p>GOWER.--Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du
+pont?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne
+à ce pont.</p>
+
+<p>GOWER.--Le duc d'Exeter est-il en sûreté?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Le duc d'Exeter est aussi magnanime
+qu'Agamemnon, et c'est un homme que j'aime et que
+j'honore de toute mon âme, de tout mon coeur, de tout
+mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et
+de tout mon pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et
+béni!) le plus petit accident du monde. Il a conservé le
+pont le plus facilement, avec une excellente discipline.
+Il y a là, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur
+ma conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la
+valeur; cependant c'est un homme qui n'a pas la moindre
+réputation dans le monde; mais je lui ai vu faire
+des choses vaillantes.</p>
+
+<p>GOWER.--Comment l'appelez-vous?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--On l'appelle l'<i>enseigne Pistol</i>.</p>
+
+<p>GOWER.--Je ne le connais pas.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Pistol.)</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Le voilà.</p>
+
+<p>PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir.
+Le duc d'Exeter a beaucoup d'amitié pour toi.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que
+j'ai mérité d'avoir quelque part dans son amitié.</p>
+
+<p>PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux,
+a, par un sort cruel et par un tour furieux de
+l'inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette
+aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule
+sans fin....</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la
+déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau
+tenant les yeux pour vous faire entendre que la fortune
+est aveugle: et on la peint aussi avec une roue, pour
+vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer,
+qu'elle tourne toujours et qu'elle est inconstante, et
+qu'elle n'est que mutabilités et vicissitudes: et son pied,
+voyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule,
+roule, roule.... A dire vrai, le poëte en fait une très-excellente
+description: la fortune, voyez-vous, est une
+excellente morale.</p>
+
+<p>PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le
+regarde d'un mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il
+doit être pendu: cela fait une vilaine mort. Le gibet est
+bon pour les chiens; mais l'homme devrait en être
+exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le
+sifflet. Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire
+de peu de valeur: ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera:
+empêche que le fil de la vie du pauvre Bardolph
+ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une manière
+ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et
+je serai reconnaissant de ce service.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce
+que vous voulez dire.</p>
+
+<p>PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas là de
+quoi dire tant mieux; car, voyez-vous, il serait mon
+frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et
+de le faire exécuter; car il faut observer la discipline.</p>
+
+<p>PISTOL.--Meurs, et va à tous les diables, et figue pour
+ton amitié.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Fort bien.</p>
+
+<p>PISTOL.--Je te souhaite une figue d'Espagne<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>!</p>
+
+<p class="mid">(Pistol sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance
+italienne et espagnole.</blockquote>
+
+<p>FLUELLEN.--Fort bon.</p>
+
+<p>GOWER.--Cet homme-là, c'est le plus fieffé misérable
+qui fut jamais. Je le remets bien à présent; c'est un infâme
+entremetteur, un coupe-jarret.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Je vous assure qu'il proférait sur le pont
+les plus braves paroles qu'on puisse jamais voir dans
+les plus beaux jours de l'été; mais cela est égal, ce qu'il
+vient de me dire.... C'est fort bien.... Je vous assure que
+quand l'occasion se trouvera....</p>
+
+<p>GOWER.--Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon,
+qui de temps en temps va à la guerre, pour avoir
+l'avantage, à son retour à Londres, de se parer du costume
+d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé,
+les noms de tous les chefs d'une armée; ils vous diront
+par coeur tout ce qui s'est passé dans le service, et où il
+s'est fait; ils vous nommeront les lieux où il y aura eu
+la moindre escarmouche: <i>c'était à tel endroit, à telle brèche,
+à tel ou tel convoi</i>; ils vous diront qui s'est distingué,
+qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les postes
+de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs
+termes de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements
+les plus nouveaux<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Et vous ne sauriez vous imaginer
+l'effet merveilleux que des moustaches taillées sur le
+patron de celles du général, et d'horribles cris, contrefaisant
+ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes
+et des esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh!
+il faut apprendre à connaître ces misérables, qui font
+la honte du siècle; ou bien vous feriez d'étranges méprises.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a><p>On se rappelle ici le passage du <i>Menteur</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Ah! le beau compliment à charmer une dame!</p>
+<p>.............................................................</p>
+<p>On s'introduit bien mieux à titre de vaillant.</p>
+<p>Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces,</p>
+<p>Qu'à mentir à propos, <i>qu'à jurer avec grâce.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>FLUELLEN.--Tenez, capitaine Gower, je vous dirai
+bien une chose, c'est que je m'aperçois bien qu'il n'est
+pas tout ce qu'il voudrait bien faire accroire au monde
+qu'il est. A la première occasion que je pourrai trouver
+le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir
+ma façon de penser.--Écoutez; voilà le roi qui vient: il
+faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont. (<i>Entrent
+le roi, Glocester, des soldats.</i>) Dieu bénisse Votre Majesté!</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté.
+Le duc d'Exeter a très-galamment conservé le
+pont. Les Français se sont retirés, voyez-vous, et il y a
+de beaux et libres passages à présent. Par sainte Marie,
+l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il a
+été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du
+pont. Ah! je peux bien assurer Votre Majesté que c'est
+un brave homme que ce duc.</p>
+
+<p>LE ROI.--Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--La <i>perdition</i> de l'adversaire a été très-grande,
+fort raisonnablement grande. Sainte Marie!
+pour moi, je pense que le duc n'a pas perdu un seul
+homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour
+avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre
+Majesté sait qui c'est; c'est un homme qui a le visage
+bourgeonné et tout couvert de boutons, et comme une
+flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le nez, et
+sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt
+rouges; mais son nez est expédié à présent, et son feu
+est éteint; ainsi n'en parlons plus.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous
+les pillards de son espèce.--Et nous enjoignons expressément
+que, dans notre marche au travers des campagnes,
+on n'enlève rien des villages par violence, qu'on
+ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le
+dernier des Français d'aucune parole de mépris ou de
+reproche. Quand la douceur et la cruauté jouent à qui
+aura un royaume, c'est le joueur le plus doux qui gagne.</p>
+
+<p class="mid">(On entend la trompette du héraut.)</p>
+
+<p class="mid">(Montjoie s'avance.)</p>
+
+<p>MONTJOIE.--Vous me reconnaissez à mon habillement<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Le costume du roi d'armes, appelé Montjoie, est décrit dans
+nos anciens chroniqueurs.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Oui, je te reconnais. Qu'as-tu à m'apprendre?</p>
+
+<p>MONTJOIE.--Les intentions de mon maître.</p>
+
+<p>LE ROI.--Déclare-les.</p>
+
+<p>MONTJOIE.--Voici ce que dit mon roi.--«Annonce à
+Henri d'Angleterre que, quoique nous ayons paru
+morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence est un
+meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions
+pu le repousser à Harfleur, mais que nous n'avons
+pas jugé à propos de venger l'injure qu'elle ne
+fût à son comble.--Maintenant c'est à notre tour à
+parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais
+se repentira de sa folie; il sentira sa faiblesse et
+admirera notre patience. Dis-lui de songer à sa rançon:
+elle doit être proportionnée aux pertes que nous
+avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons
+perdus, à l'insulte que nous avons dévorée; et si la
+réparation égalait la grandeur des offenses, sa faiblesse
+succomberait sous le poids. Pour payer nos
+pertes, son trésor est trop pauvre: pour payer l'effusion
+de notre sang, les troupes de son royaume entier
+sont un nombre insuffisant. Et quant à l'insulte qui
+nous a été faite, sa personne même, à nos pieds prosternée,
+ne serait qu'une faible et indigne satisfaction.
+A ce discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer
+qu'il a dévoué et perdu ceux qui le suivent, et que
+leur condamnation est prononcée.»--Ainsi parle le
+roi mon maître: là finit mon ministère.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je connais ton rang. Quel est ton nom?</p>
+
+<p>MONTJOIE.--Montjoie.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes
+pas, et dis à ton roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche
+pas, et que je serais bien aise de marcher sans empêchement
+jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité,
+quoique la prudence défende un pareil aveu devant un
+ennemi rusé, qui sait prendre avantage de tout, mes soldats
+sont considérablement affaiblis par la maladie<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>;
+leur nombre est diminué, et le peu qui m'en reste ne
+vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français.--Tant
+que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je
+te dis, héraut, que je croyais voir sur deux jambes anglaises
+marcher trois Français.--Que Dieu me pardonne
+si je me vante à ce point. C'est votre air de France qui
+souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars,
+et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici:
+ma rançon est ce corps frêle et chétif, mon armée n'est
+plus qu'une garde faible et consumée par la maladie.
+Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons
+en avant, quand le roi de France lui-même, ou tout
+autre voisin, s'opposerait à notre passage. (<i>Il lui remet
+une bourse.</i>) Voilà pour te payer ton message, Montjoie.
+Va: dis à ton maître de bien se consulter. Si nous pouvons
+passer, nous passerons; si l'on veut nous en empêcher,
+nous rougirons de votre sang vos noirs sillons.
+Adieu, Montjoie. En deux mots, voici notre réponse:
+Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas chercher
+le combat: et dans l'état où nous sommes, nous déclarons
+que nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à
+ton roi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> L'armée anglaise était attaquée de la dysenterie.</blockquote>
+
+<p>MONTJOIE.--Elle sera fidèlement rendue. Je remercie
+Votre Majesté.</p>
+
+<p class="mid">(Montjoie s'en va.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--J'espère qu'ils ne viendront pas nous
+attaquer à présent.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et
+non pas dans les leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous
+camperons au delà de la rivière; et demain
+matin, ordonnez qu'on marche en avant.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="mid">Le camp français, à Azincourt.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC
+D'ORLÉANS, LE DAUPHIN, RAMBURES, ET
+AUTRES SEIGNEURS.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure
+du monde. Que n'est-il jour!</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--J'avouerai que vous avez une excellente
+armure; mais aussi vous rendrez justice à mon
+cheval.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Oh! cela est vrai; c'est le meilleur
+cheval de l'Europe.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Duc d'Orléans, et vous seigneur connétable,
+vous parlez de cheval et d'armure?....</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! en fait de ces deux meubles,
+vous êtes aussi bien pourvu qu'aucun prince du monde.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Que cette nuit est longue!--Je ne changerais
+pas mon cheval pour aucun qui ne marche que
+sur quatre pieds; il bondit au-dessus de terre comme
+une balle garnie de crin: c'est le <i>cheval volant</i>, le Pégase
+<i>aux narines de feu</i>. Une fois en selle, je vole, je suis un
+faucon; il trotte dans l'air, et la terre résonne quand il
+la touche: oui, la corne de son sabot est plus musicale
+et plus harmonieuse que la flûte d'Hermès.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Il est couleur de muscade.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Et chaud comme le gingembre. C'est un
+coursier digne de Persée: il n'est formé que d'air et de
+feu. Si l'on découvre en lui quelque mélange des grossiers
+éléments de la terre et de l'eau, ce n'est que dans
+sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte.
+C'est là ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres,
+auprès de lui, ne méritent que le nom de bêtes de
+somme.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Oui, prince, on peut dire que c'est
+le cheval le plus accompli et le plus excellent qu'il y ait.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--C'est le prince des coursiers: son hennissement
+ressemble à la voix impérieuse d'un monarque,
+et son port majestueux vous force à lui rendre hommage....</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Allons, en voilà assez sur ce sujet,
+mon cousin.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Je dis plus encore, il faut n'avoir pas
+l'ombre d'esprit pour n'être pas en état, depuis le lever
+de l'alouette jusqu'au coucher de l'agneau, de chanter
+les louanges de mon cheval sans se répéter: c'est un
+sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues
+éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut
+les occuper toutes. Il est digne d'être loué par un souverain
+et monté par le souverain d'un souverain. Enfin,
+il mérite que tout l'univers, connu et inconnu, ne fasse
+autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un sonnet
+à sa louange, qui commençait ainsi: <i>Merveille de la
+nature</i>.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--J'ai vu un sonnet pour une maîtresse
+qui commençait de même.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Eh bien, ils auront donc imité celui que
+j'ai composé pour mon coursier, car mon cheval est ma
+maîtresse.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Votre maîtresse porte bien.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Oui, moi seul; c'est là le mérite, la perfection
+exigée d'une bonne maîtresse.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Ma foi, l'autre jour il m'a semblé
+que votre maîtresse vous a durement mené.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Peut-être la vôtre en a fait de même.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--La mienne n'était pas bridée.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Elle était donc vieille et tranquille, et
+vous galopâtes comme un kerne d'Irlande<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, sans votre
+haut-de-chausse français et avec des caleçons étroits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Kerne, chevalier irlandais.</blockquote>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Vous vous connaissez en équitation.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui
+chevauchent ainsi et sans précaution tombent dans de
+sales fondrières: je préfère mon cheval à ma maîtresse.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--J'aimerais autant que ma maîtresse
+fût une rosse.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Je te dis, connétable, que ma maîtresse
+porte ses propres cheveux.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Je pourrais en dire autant si j'avais
+une truie pour maîtresse.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--<i>Le chien est retourné à son vomissement, et
+la truie lavée au bourbier<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</i> Tu te sers de tout.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce
+que nous mettons en italiques.</blockquote>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Cependant je ne me sers pas de mon
+cheval pour maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à
+propos.</p>
+
+<p>RAMBURE.--Seigneur connétable, sont-ce des étoiles
+ou des soleils qui brillent sur l'armure que j'ai vue ce
+soir dans votre tente?</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Ce sont des étoiles.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Il en tombera quelques-unes demain,
+j'espère.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Et cependant mon ciel n'en manquera
+pas encore pour cela.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Cela peut bien être, car vous en avez
+tant de superflues! et cela vous ferait plus d'honneur
+qu'il y en eût quelques-unes de moins.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--C'est comme votre cheval qui porte
+tant de louanges, et qui n'en trotterait pas moins bien
+quand quelques-unes de vos forfanteries seraient démontrées.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux
+trotter demain l'espace d'un mille, et que mon chemin
+soit pavé de faces anglaises.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Moi je n'en dirai pas autant de peur
+qu'on ne me fît en face l'affront de me démentir; mais
+je voudrais en effet de tout mon coeur qu'il fît jour, pour
+bien frotter les oreilles aux Anglais.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Qui veut courir avec moi le risque de
+leur faire une vingtaine de prisonniers?</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Il faut que vous commenciez par
+vous exposer au risque de l'être vous-même.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Allons, il est minuit: je vais m'armer.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Le dauphin soupire après le jour.</p>
+
+<p>RAMBURE.--Il meurt d'envie de manger les Anglais.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Je crois qu'il peut bien manger tous
+ceux qu'il tuera.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Par la blanche main de ma dame,
+c'est un aimable prince.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle
+puisse d'un pas effacer le serment.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Tout ce qu'on peut dire de lui,
+c'est que c'est peut-être l'homme de France le plus actif.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Agir c'est être actif, et il sera toujours
+agissant.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait
+de mal à personne.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Et je vous jure qu'il ne commencera
+pas encore demain; il conservera cette bonne réputation.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Je sais qu'il a du courage.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Je me suis laissé dire la même chose
+par quelqu'un qui le connaît mieux que vous.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Qui cela?</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Pardieu! c'est lui-même qui me l'a
+dit, et il a ajouté qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Il n'a pas besoin de cette précaution;
+son mérite n'est point caché.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Sur ma foi, très-caché. Il n'y a jamais
+eu que son laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est
+comme le faucon encore coiffé de son chaperon: quand
+on le lâchera, on verra son essor.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Jamais la haine n'a dit du bien de
+son ennemi.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Je payerai ce proverbe d'un autre:
+Jamais l'amitié n'est exempte de flatterie.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Et moi je répondrai par cet autre:
+Rendez même au diable ce qui lui est dû.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--C'est bien dit. Vous avez votre âme
+pour jouer le rôle du diable. Je riposte à ce proverbe par
+ces mots: La peste du diable!</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Vous êtes le plus fort de nous deux
+aux proverbes. Le trait d'un fou est bientôt lancé.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Vous avez lancé le vôtre de travers.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Ce n'est pas la première fois que
+vous avez été manqué.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Seigneur connétable, les Anglais ne
+sont plus qu'à quinze cents pas de votre tente.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Qui en a mesuré l'espace?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Le seigneur Grandpré.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--C'est un brave homme, et qui a une
+grande expérience.--Je voudrais qu'il fît jour. Hélas!
+le pauvre Henri d'Angleterre ne soupire pas comme
+nous, je crois, après la naissance du jour.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Qui est donc ce maussade et pauvre
+roi d'Angleterre, pour venir rêver avec ses stupides
+Anglais si loin des lieux de sa connaissance?</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Si les Anglais avaient un grain de
+bon sens, ils se sauveraient.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent;
+car si leurs cervelles avaient la moindre défense
+intellectuelle, jamais ils ne pourraient porter des casques
+si pesants.</p>
+
+<p>RAMBURE.--Il faut avouer que cette île d'Angleterre
+produit de valeureuses créatures: leurs dogues, par
+exemple, sont d'un courage sans pareil.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! pardieu! oui; voilà d'excellents
+chiens qui vont se jeter les yeux fermés dans la gueule
+d'un ours, qui leur écrase la tête d'un coup de dent
+comme des pommes cuites. C'est comme si vous disiez
+que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose
+aller prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Précisément: vous avez raison, et les
+hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs
+dogues dans leur manière lourde et pesante d'attaquer,
+et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car donnez-leur
+bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis
+fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme
+des loups, et se battront comme des diables.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont
+diablement à court de boeuf.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez
+que demain ils n'auront d'appétit que pour manger, et
+point du tout pour se battre: allons, il est temps de nous
+armer. Irons-nous nous équiper?</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Il est deux heures.--Eh bien,
+avant qu'il en soit dix, nous aurons chacun une centaine
+d'Anglais.</p>
+
+<p class="mid">(Ils partent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>LE CHOEUR.</h3>
+
+<p>Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on
+n'entend plus qu'un faible murmure, où les aveugles
+ténèbres remplissent l'immense vaisseau de l'univers.
+De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit,
+le bourdonnement des deux armées diminue par degrés.
+Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s'entendent
+presque parler. Les feux des deux camps se répondent,
+et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques
+et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier
+menace le coursier, et perce l'oreille engourdie de
+la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes
+s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups
+précipités, achèvent ou polissent l'armure des chevaliers,
+signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux
+voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la
+troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et
+pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent
+aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur impatience,
+ils querellent la marche rampante de la nuit,
+qui, comme une fée difforme et boiteuse, se traîne à pas
+si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr
+comme des victimes, sont assis et mornes auprès de
+leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers
+du lendemain. A leur triste maintien, à leurs visages
+hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre,
+on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de
+fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef
+royal de ces troupes délabrées, marchant de garde en
+garde, et d'une tente à l'autre, crie en le voyant:
+Louange et gloire sur sa tête! Il visite sans cesse
+toute son armée; et adresse à tous le salut du malin,
+avec un modeste sourire, les appelant: mes frères, mes
+amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne
+voit rien qui fasse songer à l'armée formidable dont il est
+environné; nulle impression de pâleur ne trahit ses
+veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une
+douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux,
+où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise l'espérance
+et la force. Ainsi que le soleil, son oeil généreux verse
+dans tous les coeurs une douce influence qui dissout les
+glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands,
+contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le
+voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent
+l'ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de
+bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons déshonorer
+le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques
+fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule
+pantomime de combat! Cependant, asseyez-vous, et
+regardez, en vous figurant la vérité au moyen d'une
+imitation imparfaite.</p>
+
+<p class="mid">(Le choeur sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Le camp anglais, près d'Azincourt.</p>
+
+<p class="mid">LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.</p>
+
+<p>LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes
+dans un grand péril: notre courage doit donc devenir
+plus grand encore. (<i>Au duc de Bedford.</i>) Bonjour, mon
+frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque dose de bien
+repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes
+se donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin
+qui est si près de nous nous rend diligents et matinaux;
+et c'est à la fois très-salutaire à la santé et d'une
+bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une
+sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre
+devoir: elle nous avertit de nous bien préparer pour
+notre but. C'est ainsi que l'homme peut cueillir du miel
+sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de
+l'enfer lui-même. (<i>Entre Erpingham.</i>) Bonjour, vieux
+sir Thomas Erpingham; un bon coussin pour cette tête
+à cheveux blancs te siérait mieux que l'aride gazon de
+France.</p>
+
+<p>ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me
+plaît davantage, puisque je puis dire: je suis couché
+comme un roi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple
+d'autrui à chérir ses peines: cela soulage l'âme; et
+quand le coeur est excité, les organes, quoique morts
+auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, débarrassés
+de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec
+une vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas.
+(<i>A Bedford et Glocester.</i>) Mes deux frères, recommandez-moi
+aux princes qui sont dans notre camp: saluez-les
+de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans
+ma tente.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.</p>
+
+<p>ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes
+frères, trouver les lords d'Angleterre: nous avons, mon
+âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je
+serai bien aise d'être seul.</p>
+
+<p>ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses
+bénédictions, noble Henri!</p>
+
+<p>LE ROI.--Grand merci, coeur fidèle; tes paroles rendent
+l'assurance.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="mid">(Entre Pistol.)</p>
+
+<p>PISTOL.--Qui va là?</p>
+
+<p>LE ROI.--Ami.</p>
+
+<p>PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou
+es-tu d'extraction basse et populaire?</p>
+
+<p>LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.</p>
+
+<p>PISTOL.--Portes-tu la pique guerrière?</p>
+
+<p>LE ROI.--Précisément. Et vous, qui êtes-vous?</p>
+
+<p>PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous êtes donc plus que le roi?</p>
+
+<p>PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or:
+c'est un brave homme, un vrai fils de la gloire, de bonne
+famille, et d'un bras robuste et vaillant. Je baise son
+soulier crotté, et du plus profond de mon âme. J'aime
+cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?</p>
+
+<p>LE ROI.--Henri <i>le Roi</i>.</p>
+
+<p>PISTOL.--<i>Le Roi?</i> Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu
+de ce pays-là?</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, je suis Gallois.</p>
+
+<p>PISTOL.--Connais-tu Fluellen?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui.</p>
+
+<p>PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son
+poireau, le jour de Saint-David.</p>
+
+<p>LE ROI.--Prenez garde, vous-même, de ne pas porter
+votre poignard trop près de votre chapeau, de peur qu'il
+ne vous en frotte la vôtre.</p>
+
+<p>PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?</p>
+
+<p>LE ROI.--Et son parent aussi.</p>
+
+<p>PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!</p>
+
+<p>PISTOL.--Je m'appelle Pistol.</p>
+
+<p class="mid">(Il s'en va.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air
+bouillant.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Fluellen et Gower.)</p>
+
+<p>GOWER.--Capitaine Fluellen....</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez
+plus bas: il n'y a rien dans le monde de plus étonnant
+que de voir qu'on n'observe pas les anciennes prérogatives
+et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement
+prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le
+Grand, vous verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de
+bavardage, ni d'enfantillage dans le camp de Pompée;
+je vous assure que vous verriez les cérémonies de la
+guerre, et les soins de la guerre, et les formes de la
+guerre être tout autrement.</p>
+
+<p>GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez
+entendu toute la nuit?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un âne, un sot, un bavard
+fanfaron, faut-il, croyez-vous, que nous soyons
+aussi, voyez-vous, âne, sot, et bavard et fanfaron? En
+bonne conscience, que pensez-vous?</p>
+
+<p>GOWER.--Je parlerai plus bas.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.</p>
+
+<p class="mid">(Ils s'en vont.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille méthode,
+il y a beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce
+Gallois.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent John Bates, Court et Williams.)</p>
+
+<p>COURT.--Frère John Bates, n'est-ce pas là le jour qui
+pointe là-bas?</p>
+
+<p>BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons
+pas sujet de souhaiter l'arrivée du jour.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour
+que nous voyons là-bas; mais en verrons-nous la fin?
+Qui va là?</p>
+
+<p>LE ROI.--Ami.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--De quelle compagnie?</p>
+
+<p>LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le
+plus excellent des hommes. Et que pense-t-il, je vous
+prie, de notre présente situation?</p>
+
+<p>LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jetés sur un
+banc de sable par un coup de vent, et qui n'attendent
+plus que la prochaine marée pour être tout à fait engloutis.</p>
+
+<p>BATES.--Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>LE ROI.--Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit
+cette confidence; car, je vous le dis, même à vous, que
+je regarde le roi, après tout, comme n'étant qu'un
+homme comme moi. La violette n'a pas d'autre odeur
+pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi;
+enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens
+des autres hommes. Mettez à part cette pompe qui l'environne;
+une fois dépouillé et nu, vous ne verrez plus
+en lui qu'un homme; et quoique ses affections soient
+montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles
+s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles
+étaient montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a
+sujet d'appréhender, comme nous le voyons, il n'est pas
+douteux que la crainte doit produire chez lui la même
+sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne conviendrait
+pas que personne lui inspirât la moindre alarme,
+de peur que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décourageât
+son armée.</p>
+
+<p>BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra,
+je gage que, malgré tout le froid qu'il fait cette nuit, il
+ne serait pas fâché de se voir plongé dans la Tamise jusqu'au
+cou; pour moi, je vous assure que je voudrais l'y
+voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu
+que nous fussions hors d'ici.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'après
+ma conscience, ce que je pense du roi. Je crois, sur mon
+honneur, qu'il ne souhaite pas de se voir ailleurs que là
+où il est.</p>
+
+<p>BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul:
+cela ferait qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela
+sauverait la vie à bien des pauvres malheureux.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas
+assez de mal pour souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout
+ce que vous dites là, j'en suis sûr, n'est que pour sonder
+les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant à moi, il me
+semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun
+autre endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa
+cause étant aussi juste, et sa querelle aussi honorable.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.</p>
+
+<p>BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer;
+car tout ce que nous avons besoin de savoir, c'est
+que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste,
+l'obéissance que nous lui devons efface pour nous le
+crime, et nous en absout.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi
+lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes
+ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés
+dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement,
+et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns
+en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres
+laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d'autres
+sans payer leurs dettes, d'autres laissant leurs enfants
+orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y en ait
+bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués
+dans une bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer
+charitablement de quelque chose, quand ils n'ont
+que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne meurent pas
+bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les
+aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous
+les devoirs d'un sujet.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire
+négoce se corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa
+mission, son crime, suivant votre règle, doit retomber
+sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore, si
+un domestique, qui par ordre de son maître, portant
+une somme d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt
+chargé d'un amas d'iniquités, vous accuserez le maître
+d'être l'auteur de la damnation de son domestique?
+Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé
+de répondre des fautes personnelles et particulières de
+ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni
+le maître de celles de son domestique: car il ne projette
+nullement leur mort quand il exige leur service. De
+plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être
+sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à
+la décider par les armes, de la disputer avec une armée
+de soldats sans tache et sans reproche. Il y en aura
+peut-être parmi eux qui seront coupables d'avoir comploté
+quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques
+vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se
+seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à
+l'abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la
+paix publique par leurs brigandages et leurs vols. Or, si
+ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois,
+et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils
+puissent se sauver des mains des hommes, ils
+n'ont point d'ailes pour échapper à celles de Dieu. La
+guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance; en
+sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes
+offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle
+de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où
+ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où ils
+croyaient la sauver. Alors, s'ils meurent sans y être préparés,
+le roi n'est pas plus coupable de leur damnation
+qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités
+pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service
+de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque
+soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire
+comme un malade sur son lit de mort, purger sa conscience
+de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt
+dans cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il
+survit, c'est toujours avoir bien heureusement perdu
+son temps, que de l'avoir passé à cette préparation; et
+celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point,
+en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à
+Dieu de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce
+jour-là, afin de rendre témoignage à sa grandeur et
+d'enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque
+homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur
+lui, et que le roi ne saurait en répondre.</p>
+
+<p>BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique
+je sois bien déterminé à me battre vigoureusement
+pour lui.</p>
+
+<p>LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre
+bouche, qu'il ne voudrait pas être rançonné.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre
+de meilleur coeur; mais quand notre tête sera tombée
+de nos épaules, on peut bien le rançonner alors; nous
+n'en serons pas plus avancés.</p>
+
+<p>LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai
+jamais plus à sa parole.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander
+compte; c'est s'exposer au danger de faire éclater un
+vieux fusil, que de se livrer à un ressentiment particulier
+contre un monarque. Autant vaudrait essayer de
+faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une
+plume de paon en guise d'éventail. «Vous ne vous
+fierez plus à sa parole.» Allons, sottise que vous avez
+dite là.</p>
+
+<p>LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop
+franc, et je m'en fâcherais, si le temps était propice.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle,
+que nous viderons, si tu survis.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je l'accepte.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Mais comment te reconnaîtrai-je?</p>
+
+<p>LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai à
+mon chapeau: alors, si tu oses le reconnaître, j'en ferai
+le sujet de ma querelle.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Tiens, voilà mon gant: donne-moi le tien.</p>
+
+<p>LE ROI.--Le voilà.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Je le porterai aussi à mon chapeau; et si
+jamais, demain une fois passé, tu oses me venir dire:
+C'est là mon gant, par la main que voilà, je t'appliquerai
+un soufflet.</p>
+
+<p>LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en
+ferai raison.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Tu aimerais autant être pendu.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du
+roi.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.</p>
+
+<p>BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous
+êtes; soyez amis: nous avons assez à démêler avec les
+Français, si nous savions bien compter.</p>
+
+<p>LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt
+têtes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> contre nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est
+pas trahir l'Angleterre, que de couper des têtes françaises;
+et demain le roi lui-même se mettra à en rogner.
+(<i>Les soldats sortent.</i>) Sur le compte du roi! notre vie, nos
+âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos
+péchés, mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc
+que nous soyons chargés de tout.--O la dure condition,
+soeur jumelle de la grandeur, que d'être soumis aux
+propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui
+de ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de
+l'âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs sujets!
+Eh! que possèdent donc les rois, que leurs sujets
+ne partagent pas aussi, si ce n'est ces grandeurs, et ces
+pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle grandeur?
+Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le
+privilége est de souffrir mille chagrins mortels, dont
+sont exempts tes adorateurs? Quel est ton produit annuel?
+quelles sont tes prérogatives? O grandeur! montre-moi
+donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains hommages?
+Es-tu rien de plus que la place, le degré, une
+illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect
+et la crainte aux autres hommes? Et le monarque est
+plus malheureux d'être craint que ses sujets de le craindre.
+Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au
+lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe
+majesté, la maladie te saisit! commande donc alors à tes
+grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre
+sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par
+l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses?
+peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le
+genou, en exiger et obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil,
+toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je
+suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni le baume
+qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée,
+ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale,
+ni la robe de pourpre, tissue d'or et de perles, ni
+l'amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi,
+ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces flots de pompe
+qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout
+cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir
+d'un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves,
+qui, l'esprit vide et le corps rempli du pain amer de l'indigence,
+va chercher le repos: jamais il ne voit l'horrible
+spectre de la nuit, fille des enfers: le jour, depuis
+son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur
+sous l'oeil de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix
+dans un tranquille Elysée; et le lendemain, à la naissance
+du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses
+coursiers à son char, et il suit la même carrière, pendant
+le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un
+travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs
+près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les
+travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'avantage sur
+le monarque. Le dernier des sujets, membre qui contribue
+à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son cerveau
+grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles
+il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il
+goûte mieux les douces heures!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Jeu de mots sur <i>Crown</i>, tête, couronne, écu, etc., etc.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Entre Erpingham.)</p>
+
+<p>ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de
+votre absence, parcourent le camp pour vous rencontrer.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler
+dans ma tente; j'y serai avant toi.</p>
+
+<p>ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes
+soldats! Écarte d'eux la peur! Ote-leur la faculté de
+compter le nombre de leurs ennemis. Ne leur enlève pas
+aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh! pas aujourd'hui!
+ne te souviens point de la faute que mon père a
+commise pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux
+honneurs aux cendres de Richard, et j'ai versé
+sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel
+n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens
+d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui,
+deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries,
+et le prient de pardonner le sang répandu: j'ai bâti
+deux chapelles, où des prêtres austères entonnent leurs
+chants solennels pour le repos de l'âme de Richard; je
+ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux
+faire ne soit d'aucune valeur, et le repentir vient encore
+implorer de toi le pardon.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Glocester.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mon souverain!</p>
+
+<p>LE ROI.--Est-ce la voix de mon frère Glocester que
+j'entends?--Oui, je connais le sujet qui vous amène.--Je
+vais m'y rendre avec vous.--Le jour, mes amis, tout
+m'attend.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Le camp des Français.</p>
+
+<p class="mid">LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE,
+<i>et autres</i>.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Le soleil dore notre armure; allons,
+mes pairs.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--<i>Montez à cheval.</i>--Mon cheval! Holà,
+<i>valets</i>, <i>laquais</i>.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--O noble courage!</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--<i>Via!</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>--<i>Les eaux et la terre</i>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Allusion à la chasse du faucon.</blockquote>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--<i>Rien puis? L'air et le feu</i>?...</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--<i>Ciel</i>! Cousin Orléans!... (<i>Entre le connétable</i>.)
+Allons, seigneur connétable.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent
+et appellent leurs cavaliers.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de
+profondes plaies; que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux
+yeux des Anglais, et les épouvante de l'excès de
+leur courage. Allons!</p>
+
+<p>RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang
+à nos chevaux? Comment distinguerons-nous alors leurs
+larmes naturelles?</p>
+
+<p class="mid">(Arrive un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangés
+en bataille.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--A cheval, vaillants princes! à cheval
+sans délai. Jetez seulement un regard sur cette troupe
+chétive et affamée, et la seule présence de votre belle
+armée va sucer le reste de leur courage, et ne laisser
+d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il
+n'y a pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il
+dans leurs veines épuisées assez de sang pour teindre
+d'une marque d'honneur chacune de nos haches;
+il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de victimes.
+Le souffle de votre valeur les renversera. Non,
+n'en doutez pas, mes nobles seigneurs, le superflu de
+nos valets et nos paysans, peuple inutile qui s'attroupe en
+tumulte autour de nos escadrons de bataille, suffirait
+pour purger la plaine de cet ennemi méprisable; et nous
+pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs
+oisifs. Mais l'honneur nous le défend. Que dirai-je de
+plus? Nous n'avons que peu à faire, et tout sera fini.
+Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et le signal
+du combat; car notre approche doit répandre une si
+grande terreur sur le champ de bataille, que les Anglais
+vont se coucher à terre et se rendre.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Grandpré.)</p>
+
+<p>GRANDPRÉ.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles
+seigneurs de France? Là-bas ces cadavres insulaires,
+presque réduits à leurs os, figurent bien mal, aux clartés
+du matin, sur un champ de bataille. Leurs enseignes
+délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre
+souffle les agite en passant avec mépris. Le farouche
+Mars semble sans ressource dans leur armée ruinée, et
+ne jette sur cette plaine qu'un regard indifférent au travers
+de la visière de son casque rouillé. Leurs cavaliers
+semblent autant de candélabres immobiles<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> qui portent
+leurs torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs
+et la peau sont pendants, laissent tomber la tête; elles
+ouvrent à demi des yeux pâles et éteints, et la bride,
+souillée d'herbes remâchées, reste sans mouvement dans
+leur bouche inanimée: déjà leurs derniers exécuteurs,
+les funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes,
+impatients d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point
+de mots qui puissent rendre la vie d'une telle bataille
+dans une créature aussi inanimée que cette armée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent
+des hommes ou des anges.</blockquote>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Ils ont récité leurs dernières prières,
+et n'attendent plus que la mort.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la
+nourriture et des habits neufs aux soldats, et des fourrages
+à leurs chevaux affamés, et que nous les combattions
+ensuite?</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons,
+au champ de bataille! Je vais prendre pour étendard la
+banderole d'une trompette, afin de prévenir tout retard.
+Allons, partons: le soleil est déjà haut, et nous
+dépensons le jour dans l'inaction.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Le camp anglais.</p>
+
+<p class="mid"><i>L'armée anglaise</i>, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER,
+ERPINGHAM, SALISBURY ET WESTMORELAND.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Où est le roi?</p>
+
+<p>BEDFORD.--Il est monté à cheval pour aller reconnaître
+leur armée.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.</p>
+
+<p>EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes
+fraîches.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous!
+c'est une périlleuse partie! Dieu soit avec vous tous,
+princes! Je vais à mon poste. Si nous ne devons plus
+nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons
+alors dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher
+lord Glocester;--et vous, mon digne lord Exeter, et toi,
+mon tendre parent:--braves guerriers, adieu tous.</p>
+
+<p>BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur
+t'accompagne!</p>
+
+<p>EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui;
+mais je te fais injure en t'y exhortant: tu es
+pétri de valeur.</p>
+
+<p>BEDFORD.--Sa valeur égale sa bonté: ce sont la valeur
+et la bonté d'un prince.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici
+dix mille de ces hommes qui se reposent aujourd'hui en
+Angleterre!</p>
+
+<p class="mid">(Entre le roi.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin
+Westmoreland? Non, mon beau cousin: si nous sommes
+destinés à mourir, nous sommes assez nombreux, et
+notre patrie perd assez en nous perdant: si nous sommes
+destinés à vivre, moins nous serons de combattants,
+plus notre part de gloire sera riche. Que la volonté de
+Dieu soit faite! je te prie de ne pas souhaiter un seul
+homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite point l'or,
+ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens: peu
+m'importe si d'autres usent mes vêtements: tous ces
+biens extérieurs ne touchent point mes désirs; mais si
+c'est un crime de convoiter l'honneur, je suis le plus
+coupable de tous les hommes qui respirent. Non, non,
+mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la
+paix de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont
+mon coeur est plein, perdre de cette gloire, ce qu'il en
+faudrait seulement partager avec un homme de plus.
+Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutôt, Westmoreland,
+publier, au milieu de mon camp, que celui
+qui ne se sent pas d'humeur d'être de ce combat, ait à
+partir: son passe-port sera signé, et sa bourse remplie
+d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne voudrais pas
+mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de
+mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête
+de Saint-Crépin<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Celui qui survivra à cette journée, et
+retournera dans son pays, sautera de joie, quand on
+nommera cette fête, et s'enorgueillira au nom de Crépin.
+S'il voit un long âge, il fêtera tous les ans ses amis, la
+veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain la Saint-Crépin:
+et alors il ôtera sa manche, et montrera ses
+cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient
+tout le reste, ils se souviendront toujours avec
+orgueil, et se vanteront avec emphase, des exploits
+qu'ils auront faits en cette journée; et alors nos noms
+seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de
+leur propre famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick
+et Talbot, Salisbury et Glocester seront toujours
+rappelés de nouveau, et salués à pleines coupes. Le bon
+vieillard racontera cette histoire à son fils; et d'aujourd'hui
+à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera
+jamais, qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous,
+petit nombre d'heureux, troupe de frères: car celui qui
+verse aujourd'hui son sang avec moi sera mon frère.
+Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va l'anoblir:
+et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en
+ce moment dans leur lit se croiront maudits de ne s'être
+pas trouvés ici. Comme ils se verront petits dans leur
+estime, quand ils entendront parler l'un de ceux qui
+auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de Saint-Crépin
+et de Saint-Crépinien.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Entre Salisbury.)</p>
+
+<p>SALISBURY.--Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer:
+les Français sont rangés dans un bel ordre de
+bataille, et vont nous charger avec impétuosité.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tout est prêt, si nos coeurs le sont.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Périsse l'homme dont le coeur recule
+en ce moment!</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à
+présent de nouveaux secours d'Angleterre?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je
+voudrais que vous et moi tout seuls, sans autre secours,
+pussions expédier ce combat!</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, tu viens de rétracter ton voeu et de
+retrancher cinq mille hommes, et cela me plaît bien
+plus que de nous en souhaiter un seul de plus. (<i>A tous les
+chefs.</i>) Vous connaissez tous vos postes: Dieu soit avec
+vous!</p>
+
+<p class="mid">(Fanfares. Entre Montjoie.)</p>
+
+<p>MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi,
+roi Henri, si tu veux à présent composer pour ta rançon,
+avant ta ruine certaine: car, tu n'en peux douter,
+tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y être
+englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'avertir
+ceux qui te suivent de songer à se repentir de
+leurs fautes, afin que leurs âmes puissent, dans une
+douce et paisible retraite, sortir de ces plaines, où les
+corps de ces infortunés doivent rester gisants et pourrir.</p>
+
+<p>LE ROI.--Qui t'a envoyé cette fois?</p>
+
+<p>MONTJOIE.--Le connétable de France.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma première réponse:
+dis-leur qu'ils achèvent ma ruine, et qu'alors ils vendent
+mes ossements. Grand Dieu! pourquoi prennent-ils
+à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés? Celui
+qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait
+encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps,
+je n'en doute point, trouveront leur tombeau dans le
+sein de leur patrie; et je me flatte qu'au-dessus d'eux,
+le bronze attestera aux siècles futurs l'ouvrage de cette
+journée; et ceux qui laisseront leurs honorables ossements
+dans la France, mourant en hommes courageux,
+quoique ensevelis dans votre fange, y trouveront la
+gloire: le soleil viendra les y saluer de ses rayons, et
+exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous restera
+que les parties terrestres pour infecter votre climat
+et enfanter une peste sur la France<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. Songe bien à la
+bouillante valeur de nos Anglais: quoique mourante,
+comme un boulet amorti qui ne fait plus que glisser sur
+le sable, elle se relève et détruit encore dans son nouveau
+cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi
+fatale. Laisse-moi te parler fièrement.--Dis au connétable
+que nous sommes des guerriers mal vêtus comme
+en un jour de travail; que notre éclat et notre dorure
+sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie,
+dans vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et
+c'est, je pense, une assez bonne preuve que nous ne fuirons
+pas, une seule plume aux panaches, et le temps et
+l'action ont usé notre parure guerrière. Mais, par la
+messe, nos coeurs sont parés, et mes pauvres soldats me
+promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus
+de robes fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces
+panaches neufs et brillants qui ornent la tête des Français,
+et qu'ils les mettront hors d'état de servir. S'ils
+tiennent leur parole, comme ils la tiendront, s'il plaît à
+Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut,
+épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me
+parler de rançon: ils n'en auront point d'autre, je le
+jure, que ces membres; et s'ils les ont dans l'état où je
+compte les laisser, ils n'en retireront pas grande valeur:
+annonce-le au connétable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> <p>Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se rencontre
+ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros?</p>
+<p>Has trahe, Cæsar, aquas; hoc, si potes, utere coelo.</p>
+<p>Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura</p>
+<p>Eripiunt, camposque tenent victore fugato.</p>
+</div></div>
+
+<p>Corneille a imité ce passage dans <i>Pompée</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>.............................................de chars</p>
+<p>Sur ses champs empestés confusément épars;</p>
+<p>Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,</p>
+<p>Que la nature force à se venger eux-mêmes;</p>
+<p>Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents</p>
+<p>De quoi faire la guerre au reste des vivants.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les vers
+qui précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment
+arrêté à ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)
+]</p></blockquote>
+
+<p>MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends congé de
+toi: tu n'entendras plus la voix du héraut.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes
+encore parler de rançon.</p>
+
+<p class="mid">(Entre le duc d'York.)</p>
+
+<p>YORK.--Mon souverain, je vous demande à genoux la
+grâce de conduire l'avant-garde.</p>
+
+<p>LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons
+en avant.--Et toi, grand Dieu, dispose à ta volonté
+de cette journée!</p>
+
+<p class="mid">(Ils <i>sortent</i>.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.</p>
+
+<p class="mid"><i>Arrivent</i> PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, ET <i>l'ancien</i>
+PAGE <i>de Falstaff</i>.</p>
+
+<p>PISTOL.--Rends-toi, canaille!</p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Je pense que vous êtes le gentilhomme
+de bonne qualité.</i></p>
+
+<p>PISTOL.--<i>Qualité</i>, dis-tu?--Es-tu gentilhomme? Comment
+t'appelles-tu? Réponds-moi?</p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>O Seigneur Dieu!</i></p>
+
+<p>PISTOL.--<i>O Seigneur Diou</i> doit être un gentilhomme!
+Fais bien attention à ce que je te vais dire, ô Seigneur
+Diou, et observe-le. Tu meurs par l'épée, à moins, ô
+Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.</p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Oh! prenez miséricorde.</i>--<i>Ayez
+pitié de moi.</i></p>
+
+<p>PISTOL.--<i>Moy</i> ne fera pas mon affaire; il m'en faut
+quarante <i>moys</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, ou bien je t'arracherai les entrailles
+sanglantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>Moy</i>, pièce de monnaie. Équivoque qui va être répétée sur le
+mot <i>bras</i>, que l'interlocuteur prend pour <i>brass</i>, cuivre.</blockquote>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Est-il impossible d'échapper à la
+force de ton bras?</i></p>
+
+<p>PISTOL.--<i>Brass!</i> Roquet! Quoi, du cuivre? Tu m'offres
+du cuivre à présent, maudit bouc des montagnes?</p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! <i>pardonnez-moi!</i></p>
+
+<p>PISTOL.--Ah! est-ce là ce que tu veux dire? Est-ce là
+une tonne de <i>moys</i>? Écoute un peu ici, page, demande
+pour moi à ce vil Français comment il s'appelle.</p>
+
+<p>LE PAGE, <i>au Français</i>.--<i>Écoutez: comment êtes-vous
+appelé?</i></p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--Monsieur le Fer.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.</p>
+
+<p>PISTOL.--Monsieur Fer! Ah! par Dieu, je le ferrerai, je
+le ferlherai, je le ferrèterai. Rends-lui cela en français.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, ferreter
+et ferlher en français.</p>
+
+<p>PISTOL.--Dis-lui qu'il se prépare; car je vais lui couper
+le cou.</p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS, <i>au page</i>.--<i>Que dit-il, Monsieur?</i></p>
+
+<p>LE PAGE.--<i>Il me commande de vous dire que vous faites-vous
+prêt: car ce soldat-ci est disposé, tout à cette heure, à
+couper votre gorge.</i></p>
+
+<p>PISTOL.--i, <i>couper gorge</i>, <i>par ma foi</i>, <i>paysan</i>, à moins
+que tu ne me donnes des écus, et de bons écus, ou je
+te mets en pièces avec cette épée que voilà.</p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! je vous supplie, pour l'amour
+de Dieu, de me pardonner. Je suis un gentilhomme de
+bonne maison: gardez ma vie, et je vous donnerai deux
+cents écus.</p>
+
+<p>PISTOL.--Qu'est-ce qu'il dit?</p>
+
+<p>LE PAGE.--<i>Il vous prie d'épargner sa vie, parce qu'il est
+un homme de bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa
+rançon, deux cents écus.</i></p>
+
+<p>PISTOL.--Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je
+prendrai ses écus.</p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Petit monsieur, que dit-il?</i></p>
+
+<p>LE PAGE.--<i>Encore qu'il est contre son jurement de pardonner
+aucun prisonnier: néanmoins, pour les écus que
+vous promettez, il est content de vous donner la liberté et le
+franchissement.</i></p>
+
+<p>LE SOLDAT FRANÇAIS.--<i>Sur mes genoux, je vous donne
+mille remercîments, et je m'estime heureux d'être tombé
+entre les mains d'un chevalier, je pense, le plus brave, et le
+plus distingué seigneur de l'Angleterre.</i></p>
+
+<p>PISTOL.--Interprète-moi cela, page.</p>
+
+<p>LE PAGE.--Il dit qu'il vous fait à genoux mille remercîments,
+et qu'il s'estime très-heureux d'être tombé
+entre les mains d'un seigneur, à ce qu'il croit, le plus
+brave, le plus généreux et le plus distingué de toute
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>PISTOL.--Comme il est vrai que je respire, je
+veux montrer quelque clémence. Allons, suis-moi!</p>
+
+<p>LE PAGE.--<i>Suivez</i>, <i>vous</i>, <i>le grand capitaine</i>. (<i>Le soldat et
+Pistol s'en vont.</i>) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une
+voix aussi bruyante sortir d'un coeur aussi vide: aussi
+cela vérifie bien le proverbe qui dit: Que les tonneaux
+vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym avaient cent
+fois plus de courage que ce diable de hurleur qui,
+comme celui de nos antiques farces, se rogne les ongles
+avec un poignard de bois. Tout le monde en peut faire
+autant. Ils sont pourtant tous deux pendus: et il y a
+longtemps que celui-ci aurait été leur tenir compagnie,
+s'il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui.
+Il faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont
+la garde du bagage de notre camp. Les Français feraient
+un beau butin sur nous, s'ils le savaient; car il n'y a
+personne pour le garder que des enfants.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="mid">Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.</p>
+
+<p class="mid">LE CONNÉTABLE, LE DUC D'ORLÉANS, BOURBON
+LE DAUPHIN ET RAMBURE.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--O diable!</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--<i>Ah! seigneur! le jour est perdu,
+tout est perdu!</i></p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--<i>Mort de ma vie!</i> tout est détruit: tout!
+La honte se pose avec un rire moqueur sur nos panaches,
+et nous couvre d'un opprobre éternel. <i>O méchante
+fortune!</i>--Ne nous abandonne pas.</p>
+
+<p class="mid">(Bruit de guerre d'un moment.)</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Allons, tous nos rangs sont rompus.</p>
+
+<p>LE DAUPHIN.--O honte qui ne passera point! Poignardons-nous
+nous-mêmes. Sont-ce là ces misérables soldats
+dont nous avons joué le sort aux dés?</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Est-ce là le roi à qui nous avons
+envoyé demander sa rançon?</p>
+
+<p>BOURBON.--Opprobre! éternel opprobre! Partout la
+honte!--Mourons à l'instant.--Retournons encore à la
+charge; et que celui qui ne voudra pas suivre Bourbon
+se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main comme
+un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu'un
+esclave aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements
+la plus belle de ses filles.</p>
+
+<p>LE CONNÉTABLE.--Que le désordre, qui nous a perdus,
+nous sauve maintenant! Allons par pelotons offrir notre
+vie à ces Anglais.</p>
+
+<p>LE DUC D'ORLÉANS.--Nous sommes encore assez
+d'hommes vivants dans cette plaine pour étouffer les
+Anglais dans la presse, au milieu de nous, s'il est possible
+encore de rétablir un peu d'ordre.</p>
+
+<p>BOURBON.--Au diable l'ordre, à présent!--Je vais me
+jeter dans le fort de la mêlée. Abrégeons la vie: autrement
+notre honte durera trop longtemps.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="mid">Autre partie du champ de bataille.</p>
+
+<p class="mid"><i>Bruits de guerre</i>. LE ROI HENRI <i>entre avec ses soldats,
+puis</i> EXETER <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous nous sommes conduits à merveille,
+braves compatriotes: mais tout n'est pas fait; les Français
+tiennent encore la plaine.</p>
+
+<p>EXETER.--Le duc d'York se recommande à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI.--Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace
+d'une heure, je l'ai vu terrassé, et trois fois se relever
+et combattre. De son casque à son éperon, il n'était que
+sang.</p>
+
+<p>EXETER.--C'est en cet état, le brave guerrier, qu'il est
+couché, engraissant la plaine; et à ses côtés sanglants
+est aussi gisant le noble Suffolk, compagnon fidèle de
+ses honorables blessures! Suffolk a expiré le premier
+et York, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se
+plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soulevant
+sa tête par sa chevelure, il baise les blessures ouvertes
+et sanglantes de son visage, et lui crie: «Arrête
+encore, cher Suffolk, mon âme veut accompagner la
+tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends
+la mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans
+cette plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous
+sommes restés unis en chevaliers.» Au moment où il
+disait ces mots, je me suis approché et je l'ai consolé. Il
+m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la
+mienne, il m'a dit:--Cher lord, recommande mes services
+à mon souverain. Ensuite il s'est retourné, et il a
+jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk, et a baisé
+ses lèvres; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son
+sang le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieusement
+fini. Cette noble et tendre scène m'a arraché ces
+pleurs que j'aurais voulu étouffer; mais j'ai perdu le
+mâle courage d'un homme; toute la faiblesse d'une
+femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux
+un torrent de larmes.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je ne blâme point vos armes; car, à votre
+seul récit, il me faut un effort pour contenir ces yeux
+couverts d'un nuage, et prêts à en verser aussi. (<i>Un bruit
+de guerre.</i>) Mais écoutons! Quelle est cette nouvelle
+alarme? Les Français ont rallié leurs soldats épars!
+Allons, que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en
+l'ordre dans les rangs.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="mid">Autre partie du champ de bataille.</p>
+
+<p class="mid"><i>On voit entrer</i> FLUELLEN ET GOWER.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Comment! on a tué les enfants et le bagage!
+C'est contre les lois expresses de la guerre; c'est
+un trait de bassesse aussi grand, voyez-vous, qu'on en
+puisse offrir dans le monde. En votre conscience, là,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>GOWER.--Il est certain qu'il n'est pas resté un seul de
+ces jeunes enfants en vie; et ce sont ces infâmes poltrons
+qui se sauvent de la bataille qui ont fait ce carnage: ils
+ont encore, outre cela, brûlé ou emporté tout ce qui
+était dans la tente du roi; aussi le roi a-t-il, très à propos,
+ordonné à chaque soldat d'égorger chacun leurs
+prisonniers. Oh! c'est un brave roi!</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Il est né à Monmouth, capitaine Gower.
+Comment appelez-vous la ville où Alexandre <i>le gros</i> est né?</p>
+
+<p>GOWER.--Alexandre le Grand, vous voulez dire?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Quoi, je vous prie, est-ce que <i>le gros</i> et <i>le
+grand</i> ne sont pas la même chose? Le gros, ou le grand,
+ou le puissant, ou le magnanime, reviennent toujours
+au même, sinon que la phrase varie un peu.</p>
+
+<p>GOWER.--Je crois qu'Alexandre le Grand est né en
+Macédoine. Son père s'appelait.... Philippe de Macédoine,
+à ce que je crois.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Je crois aussi que c'est en Macédoine
+qu'Alexandre est né. Je vous dirai, capitaine, si vous
+cherchez dans les cartes du monde, je vous assure que
+vous trouverez, en comparant Macédoine avec Monmouth,
+que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux
+les mêmes. Il y a une rivière en Macédoine, il y en a
+une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth s'appelle
+Wye; mais pour le nom de l'autre rivière, cela m'a passé
+de la cervelle; mais ça n'y fait rien; c'est aussi semblable
+l'un à l'autre, comme mes doigts sont avec mes
+doigts, et elles ont toutes deux du saumon. Si vous
+faites bien attention à la vie d'Alexandre, la vie de Henri
+de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi,
+dans ses rages et dans ses furies, et dans ses emportements
+et dans ses colères, et dans ses humeurs et dans
+ses chagrins, et dans ses indignations; et aussi étant un
+peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa fureur,
+tué son meilleur ami Clitus.</p>
+
+<p>GOWER.--Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-là;
+car il n'a jamais tué aucun de ses amis.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Cela n'est pas bien de votre part, voyez-vous,
+de m'arracher la parole de la bouche avant que
+mon conte soit fait et fini. Je ne parle qu'en figures et
+en comparaisons de l'histoire: de même qu'Alexandre
+tua son ami Clitus étant dans son vin et à boire, de
+même aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sens
+et sain de jugement, a chassé le gros et gras baron, qui
+avait ce gros ventre, celui qui était si plein de bons
+mots, de plaisanteries, de bons tours et de bouffonneries....
+j'ai oublié son nom....</p>
+
+<p>GOWER.--Quoi! le chevalier Falstaff?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Précisément, c'est lui-même. Je vous dis
+qu'il y a de braves gens nés à Monmouth.</p>
+
+<p>GOWER.--Voilà Sa Majesté.</p>
+
+<p class="mid">(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester,
+Exeter, Fluellen, etc. Fanfare.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Depuis que j'ai posé le pied en France, je ne
+me suis senti en colère que dans cet instant. Prends ta
+trompette, héraut: vole à ces cavaliers que tu vois là-bas
+sur la colline. S'ils veulent combattre, dis leur de
+descendre, sinon qu'ils évacuent la plaine: leur vue
+nous offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre
+parti, nous irons les trouver, et nous les précipiterons
+de cette colline, aussi rapidement que la pierre lancée
+par les frondes de l'antique Assyrie. En outre, nous
+couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas
+un de ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde.--Va
+le leur dire.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Montjoie.)</p>
+
+<p>EXETER.--Voici le héraut de France, mon prince, qui
+vient vers nous.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Son regard est plus humble que de coutume.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi donc! Que veut dire ceci, héraut? Ne
+sais-tu pas que j'ai dévoué ces ossements au payement
+de ma rançon? Viens-tu encore me parler de rançon?</p>
+
+<p>MONTJOIE.--Non, grand roi. Je viens te demander, au
+nom de l'humanité, la permission de parcourir cette
+plaine sanglante, d'y compter nos morts pour les ensevelir,
+et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les
+vils paysans baignent leurs membres dans le sang des
+princes; et nombre de princes, ô malédiction sur cette
+journée! sont noyés dans un sang vil et mercenaire,
+tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu'au
+poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur,
+foulent sous leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà
+morts, et les tuent deux fois. O permets-nous, grand
+roi, d'errer en sûreté dans la plaine, et de disposer de
+leurs cadavres!</p>
+
+<p>LE ROI.--Je te dirai franchement, héraut, que je ne
+sais pas si la victoire est à nous, ou non; car je vois encore
+de nombreux escadrons de vos cavaliers galoper
+sur la plaine.</p>
+
+<p>MONTJOIE.--La victoire est à vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--Louanges en soient rendues à Dieu, et non
+pas à notre force!--Comment appelle-t-on ce château,
+qui est tout près d'ici?</p>
+
+<p>MONTJOIE.--On l'appelle Azincourt.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous nommerons donc ce combat la bataille
+d'Azincourt, donnée le jour des saints Crépin et Crépinien.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Plaise à Votre Majesté, votre grand-père,
+de fameuse mémoire, et votre grand-oncle, Edouard le
+Noir, prince de Galles, à ce que j'ai lu dans les chroniques,
+ont soutenu une bien brave bataille ici en France.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il est vrai, Fluellen.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Majesté
+s'en souvient, les Gallois ont été bien utiles dans
+un jardin où il y avait des poireaux, en portant des poireaux
+à leurs bonnets à la Monmouth; ce que Votre Majesté
+sait bien être encore aujourd'hui une marque
+honorable de ce service-là; et je crois bien aussi que
+Votre Majesté ne dédaigne pas, sans doute, de porter
+aussi le poireau à la Saint-David.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je le porte, sans doute, en signe d'un honneur
+mémorable; car je suis Gallois aussi moi-même,
+vous le savez, mon cher compatriote.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Toute l'eau de la rivière Wye ne laverait
+pas le sang gallois qui coule dans les veines de Votre
+Majesté; je peux vous dire cela. Dieu vous bénisse, et
+vous conserve autant qu'il plaira à Sa Grâce et à Sa Majesté
+aussi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je te rends grâces, mon cher compatriote.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Par mon Jésus! je suis le compatriote de
+Votre Majesté, le sache qui voudra; je l'avouerai à toute
+la terre, je n'ai pas lieu de rougir de Votre Majesté.
+Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un honnête
+homme.</p>
+
+<p>LE ROI.--Dieu veuille me conserver tel. (<i>Montrant le
+héraut de France.</i>) Que nos hérauts l'accompagnent. Rapportez-moi
+au juste le nombre des morts de l'une et
+l'autre armée. (<i>Le roi montrant Williams.</i>) Qu'on m'appelle
+ce soldat que voilà.</p>
+
+<p>EXETER.--Soldat, venez parler au roi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau?</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est
+le gage d'un homme avec lequel je dois me battre, s'il
+est encore en vie.</p>
+
+<p>LE ROI.--Est-ce un Anglais?</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est
+un drôle avec qui j'ai eu dispute la nuit dernière, et à
+qui, s'il est en vie et si jamais il ose réclamer ce gant-là,
+j'ai juré d'appliquer un soufflet; ou bien, si je puis
+apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi
+de soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai
+sauter de la tête d'une belle manière.</p>
+
+<p>LE ROI.--Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?--Est-il
+à propos que ce soldat tienne son serment?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--C'est un fanfaron et un lâche s'il ne le
+fait pas; plaise à Votre Majesté, en conscience.</p>
+
+<p>LE ROI.--Peut-être que son ennemi est un homme
+d'un rang supérieur, qui n'est pas dans le cas de lui
+faire raison.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Quand il serait aussi bon gentilhomme
+que le diable, que Lucifer et Belzébuth lui-même, il est
+nécessaire, voyez-vous, sire, qu'il tienne son voeu et son
+serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa réputation serait
+celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son
+soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et
+conscience.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand
+tu rencontreras ce drôle-là.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que
+je vis.</p>
+
+<p>LE ROI.--Sous qui sers-tu?</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Sous le capitaine Gower, sire.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Gower est un bon capitaine, et qui a son
+bon savoir et une bonne littérature dans la guerre.</p>
+
+<p>LE ROI.--Va le chercher, soldat, et me l'amène.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--J'y vais, sire.</p>
+
+<p class="mid">(Williams sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi,
+et mets-la à ton chapeau. Tandis qu'Alençon et moi
+nous étions par terre, j'ai arraché ce gant de son casque.
+Si quelqu'un le réclame, il faut que ce soit un ami
+d'Alençon, et notre ennemi par conséquent: ainsi, si tu
+le rencontres, arrête-le si tu m'aimes.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Votre Grâce me fait un aussi grand honneur
+que puisse en désirer le coeur de ses sujets. Je
+voudrais, de toute mon âme, trouver l'homme planté
+sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce
+gant: voilà tout; mais je voudrais bien le voir une fois.
+Dieu veuille, de sa grâce, que je le voie!</p>
+
+<p>LE ROI.--Connais-tu Gower?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--C'est mon cher ami, sous le bon plaisir
+de Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je t'en prie, va donc le chercher, et amène-le
+à ma tente.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Je pars.</p>
+
+<p>LE ROI.--Lord Warwick, et vous, mon frère Glocester,
+suivez de près Fluellen: le gant que je lui ai donné
+comme une faveur pourrait bien lui attirer un affront.
+C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'après la convention,
+porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick.
+Si le soldat le frappait, comme je présume à son maintien
+brutal qu'il tiendra sa parole, il pourrait en arriver
+quelque malheur soudain; car je connais Fluellen
+pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif
+comme le salpêtre: il sera prompt à lui rendre injure
+pour injure. Suivez-le, et veillez à ce qu'il n'arrive
+aucun malheur entre eux deux. Venez avec moi, vous,
+mon oncle Exeter.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="mid">Devant la tente du roi.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> GOWER ET WILLIAMS.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Je gage que c'est pour vous faire chevalier,
+capitaine.</p>
+
+<p class="mid">(Arrive Fluellen.)</p>
+
+<p>FLUELLEN.--La volonté de Dieu soit faite et son bon
+plaisir. Capitaine, je vous supplie, venez-vous-en bien
+vite chez le roi; il se prépare peut-être plus de bien
+pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous imaginer.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Ce gant-là? Je sais que ce gant est un
+gant.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme
+je le réclame.</p>
+
+<p>(Il le frappe.)</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Sang-Dieu! voilà un traître s'il y en a un
+dans le monde universel, en France ou en Angleterre.</p>
+
+<p>GOWER.--O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (<i>A Williams.</i>)
+Vous, misérable....</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Croyez-vous que je veuille être parjure?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en
+vais le traiter, le traître, comme il le mérite, et je l'arrangerai
+d'importance, je vous assure.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Je ne suis point un traître.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--C'est un mensonge: qu'il t'étrangle. Je
+vous ordonne à vous présent, et au nom de Sa Majesté,
+de l'arrêter. C'est un ami du duc d'Alençon.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Warwick et Glocester.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là?
+De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une
+des plus contagieuses trahisons qui vient de se découvrir,
+voyez-vous, que vous puissiez voir dans le plus
+beau jour d'été.--Voici Sa Majesté.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent le roi Henri et Exeter.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Comment? De quoi s'agit-il donc ici?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Sire, voici un scélérat, un traître, qui a,
+voyez-vous, sire, frappé le gant que Votre Majesté a arraché
+du casque d'Alençon.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Sire, c'était là mon gant, car voilà le pareil,
+et celui à qui je l'ai donné en échange m'a promis
+de le porter à son bonnet: je lui ai promis de le frapper
+s'il osait le faire; j'ai rencontré cet homme avec mon
+gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Or, écoutez à présent, sire, sous le bon
+plaisir de votre vaillance, quel misérable maraud c'est
+là. J'espère que Votre Majesté assurera, attestera, témoignera,
+et protestera bien, que c'est là le gant d'Alençon
+que Votre Majesté m'a donné, en votre conscience,
+là.</p>
+
+<p>LE ROI.--Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le
+pareil. C'est moi, je te l'assure, que tu as promis de
+frapper, et tu peux te ressouvenir que tu t'es servi de
+termes très-durs à mon égard.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la
+tête en réponde s'il y a des lois martiales dans le monde.</p>
+
+<p>LE ROI.--Comment peux-tu me faire satisfaction pour
+cette offense?</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Toutes les offenses, mon prince, viennent
+du coeur, et je proteste qu'il n'est jamais rien sorti du
+mien qui puisse offenser Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI.--C'est nous-même cependant que tu as insulté.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Vous ne vous êtes pas présenté alors sous
+les traits de Votre Majesté; vous ne m'avez paru que
+comme un soldat ordinaire, témoin la nuit qu'il faisait,
+votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre Altesse
+a souffert sous cette forme, je vous supplie de le
+regarder comme votre faute et non comme la mienne;
+car si vous eussiez été ce que je vous croyais, il n'y
+avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie Votre
+Altesse de me pardonner.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant
+d'écus, et donnez-le à ce soldat.--Garde-le, soldat, et
+porte-le à ton bonnet comme une marque d'honneur,
+jusqu'à ce que je le réclame: donnez-lui les écus. (<i>A
+Fluellen.</i>) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses
+amis.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là
+a du courage et du feu dans le ventre. Tiens, voilà un
+écu pour toi, et je te recommande de servir bien Dieu,
+et de te préserver des brouilleries, des vacarmes et des
+querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en
+trouveras mieux.</p>
+
+<p>WILLIAMS.--Je ne veux point de votre argent.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--C'est de bon coeur: moi je te dis que cela
+te servira pour raccommoder ton havre-sac: allons,
+pourquoi faire le honteux comme cela? Ton havre-sac
+n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou
+bien attends, je le changerai.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un héraut.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?</p>
+
+<p>LE HÉRAUT.--Voici la liste de ceux de l'armée française.</p>
+
+<p>LE ROI.--Digne oncle, quels sont les prisonniers de
+marque que nous avons faits?</p>
+
+<p>EXETER.--Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean,
+duc de Bourbon, et le seigneur Boucicaut, et des autres
+seigneurs, barons, chevaliers, gentilshommes, quinze
+cents, sans compter les soldats.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cette liste porte dix mille Français morts
+restés sur le champ de bataille. Dans ce nombre, il y en
+a cent vingt-six, tant princes que nobles, portant bannière;
+ajoutez huit mille quatre cents, tant chevaliers,
+écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a
+cinq cents qui n'ont été faits chevaliers que d'hier; en
+sorte que, dans les dix mille hommes qu'ils ont perdus,
+il n'y a que six cents mercenaires: le reste sont tous
+princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et gentilshommes
+de naissance et de qualité. Les noms de
+leurs nobles qui ont été tués: Charles d'Albret, grand connétable
+de France; Jacques Châtillon, amiral de France;
+le grand maître des arbalétriers; le seigneur Rambure; le
+brave Guichard Dauphin, grand maître de France; Jean,
+duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc
+de Bourgogne; Edouard, duc de Bar; parmi les hauts
+comtes: Grandpré, Roussi, Fauconberg et de Foix, Beaumont,
+Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà une société
+de morts illustres.--Où est la liste des morts anglais?
+(<i>Le héraut lui présente un autre papier.</i>) Edouard, duc
+d'York; le comte de Suffolk; sir Richard Kelty; David
+Gam, écuyer, point d'autre de marque; et des soldats,
+vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est signalé
+ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons
+rendre tout l'honneur de cette journée! Quand jamais
+a-t-on vu, dans la mêlée d'une bataille rangée, et
+sans ruse ni stratagème, une si grande perte d'un côté,
+une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur, grand
+Dieu, car il t'appartient tout entier.</p>
+
+<p>EXETER.--Cela est miraculeux!</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, marchons en procession au village
+prochain, et proclamons dans notre armée la défense,
+sous peine de mort, de se vanter de cette victoire, et
+d'en enlever à Dieu l'hommage; il n'appartient qu'à lui
+seul.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Ne peut-on pas sans crime, s'il plaît à
+Votre Majesté, dire le nombre des morts?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a
+combattu pour nous.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Oui, sur ma conscience, il nous a fait
+grand bien.</p>
+
+<p>LE ROI.--Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on
+chante le <i>Non nobis</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> et le <i>Te Deum</i>. Après avoir pieusement
+enseveli les morts, nous marcherons vers Calais,
+et de là en Angleterre, où jamais n'abordèrent de France
+des mortels plus fortunés que nous.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Dans le psaume <i>In exitu</i>, que le roi fit chanter après la victoire,
+se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par <i>Non
+nobis</i>, <i>Domine</i>.</blockquote>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+<h3>LE CHOEUR.</h3>
+
+<p>Permettez, vous qui n'avez pas lu l'histoire, que je
+vous en retrace les événements; et vous qui la connaissez,
+pardonnez mes écarts sur les temps, le nombre
+et l'ordre exact des faits, qui ne peuvent être présentés
+ici dans leurs vastes détails, et leur vivante réalité.--Maintenant
+c'est vers Calais que nous transportons
+Henri. Admettez-le dans le port, et ensuite portez-le sur
+l'aile de vos pensées au travers des mers: voyez autour
+du rivage anglais cette large ceinture d'hommes, de
+femmes et d'enfants, dont les acclamations et les applaudissements
+surmontent la vaste voix de l'Océan; et
+l'Océan, qui, comme un puissant héraut, semble lui
+préparer sa route: voyez le roi descendre au milieu de
+son peuple, et s'avancer en pompe solennelle vers Londres.
+La pensée court d'un pas si rapide, que vous pouvez
+déjà le suivre sur Blackheath. Là ses lords lui demandent
+de porter devant lui, jusqu'à la cité, son casque
+brisé, et son épée ployée dans le combat. Exempt de
+vanité et d'orgueil, il défend cet honneur, et se refuse
+tout trophée, tout appareil, toute ostentation de gloire,
+pour les réserver à Dieu seul. Mais animez encore la
+forge active et l'atelier de la pensée, et voyez avec quelle
+impétuosité Londres verse les flots de ses habitants;
+voyez sortir de ses portes le lord maire et tous ses collègues,
+dans leur plus riche parure; semblables aux
+sénateurs de l'antique Rome; suivent les plébéiens en
+foule pressée, pour aller recevoir en triomphe leur
+conquérant César; ou bien, par une image moins
+grande, mais gracieuse pour nous, figurez-vous le
+général de notre souveraine<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> revenant aujourd'hui,
+comme il pourra revenir dans un temps heureux, des
+terres de l'Irlande, portant sur son glaive les trophées
+de la rébellion domptée. O quelle multitude immense
+quitterait le sein paisible de Londres pour courir saluer
+son retour glorieux! Plus grande était la foule qui volait
+au-devant de Henri, et plus grande aussi fut sa victoire.
+A présent, placez-le dans le palais de Londres, où l'humble
+plainte des Français gémissants invite le roi d'Angleterre
+à établir son séjour; où l'empereur, s'intéressant
+pour la France, vient régler les articles de la paix;
+franchissez tous les événements qui se succédèrent jusqu'au
+retour de Henri en France: c'est là qu'il faut le
+ramener. Moi-même j'ai employé l'intervalle à vous
+rappeler.... qu'il est passé. Souffrez donc cette abréviation;
+et que vos yeux, suivant le vol de vos idées, reportent
+leurs regards sur la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a>
+ Le comte d'Essex, alors favori d'Elisabeth.</blockquote>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">France.--Corps de garde anglais.</p>
+
+<p class="mid">FLUELLEN ET GOWER.</p>
+
+<p>GOWER.--Oh! pour cela vous avez raison: mais pourquoi
+portez-vous encore votre poireau à votre chapeau?
+La Saint-David est passée.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Il y a des occasions et des causes, des
+pourquoi dans toutes choses. Tenez, je vous le dirai en
+ami, capitaine Gower, ce coquin, ce misérable mendiant,
+ce fanfaron, ce pendard de Pistol, que vous, vous-même,
+comme tout le monde, savez ne valoir pas mieux
+qu'un drôle, voyez-vous, qui n'a aucun mérite: eh
+bien, il est venu à moi hier m'apporter du pain et du
+sel, voyez-vous, et m'a dit de manger mon poireau. Or,
+c'était dans un endroit où je ne pouvais pas élever de
+dispute avec lui; mais je prendrai la liberté de le porter
+en emblème à mon chapeau, jusqu'à ce que je le
+retrouve, et puis je lui dirai un petit morceau de mon
+sentiment.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Pistol.)</p>
+
+<p>GOWER.--Ma foi, le voilà qui vient en se rengorgeant
+comme un paon.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Tous ses rengorgements et ses paons n'y
+font rien.--Dieu vous assiste, vieux Pistol, infâme et
+misérable vaurien, Dieu vous assiste!</p>
+
+<p>PISTOL.--Ah! sors-tu de Bedlam<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, toi? Est-ce que tu
+veux, vil Troyen, que je déchire la toile fatale dont la
+Parque ourdit ta trame. Retire-toi de moi; l'odeur du
+poireau me donne des vapeurs.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Je vous prie en grâce, monsieur le drôle,
+l'impertinent, à mon désir, à ma requête et à ma supplique,
+de manger, voyez-vous, ce poireau: précisément,
+voyez-vous, parce que vous ne l'aimez pas, et vos affections,
+vos appétits et vos digestions ne s'accordent point
+avec cela: je vous prie de vouloir bien le manger.</p>
+
+<p>PISTOL.--Non, pardieu, pour <i>Cadwallader</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, et toutes
+ses chèvres, je ne le mangerai pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>Bedlam</i>, les Petites-Maisons de l'Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Allusion à quelque roman.</blockquote>
+
+<p>FLUELLEN.--Tiens, voilà une chèvre pour toi. (<i>Il le
+frappe.</i>)--Voudriez-vous avoir la bonté de le manger
+tout à l'heure?</p>
+
+<p>PISTOL.--Infâme Troyen, tu mourras.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Vous avez raison, maraud; quand il plaira
+à Dieu: en même temps je vous prierai de vouloir vivre,
+afin de manger votre dîner. Tiens, voilà un peu d'assaisonnement
+avec. (<i>Il le frappe.</i>) Vous m'avez appelé hier
+gentilhomme de montagne; mais je vous ferai aujourd'hui
+gentilhomme de bas étage. Je vous en prie, commencez
+donc: pardieu, si vous pouvez bien goguenarder
+un poireau, vous pouvez bien le manger aussi.</p>
+
+<p>GOWER.--Allons, en voilà assez, capitaine: vous l'avez
+étourdi du coup.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Je dis que je lui ferai manger ce poireau,
+ou je lui frotterai la tête quatre jours de suite.--Allons,
+mordez, je vous en prie, cela fera du bien à votre maladie
+et à votre crête rouge de fat.</p>
+
+<p>PISTOL.--Quoi! faut-il que je morde?</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Oui, sans doute, sans question, et sans
+ambiguïtés.</p>
+
+<p>PISTOL.--Par ce poireau, je m'en vengerai horriblement.
+Je mange, mais aussi je jure....</p>
+
+<p>FLUELLEN, <i>tenant la canne levée</i>.--Mangez, je vous prie.
+Est-ce que vous voudriez encore un peu d'épices pour
+votre poireau? Il n'y a pas encore là assez de poireau,
+pour jurer par lui.</p>
+
+<p>PISTOL.--Tiens ta canne en repos; tu vois bien que je
+mange.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Grand bien te fasse, lâche poltron; c'est
+de bon coeur.--Oh! mais je vous en prie, n'en jetez pas
+la moindre miette par terre; la pelure est bonne pour
+raccommoder votre crête déchirée. Quand vous trouverez
+l'occasion de voir des poireaux, vous m'obligerez
+beaucoup de les goguenarder, entendez-vous? Voilà
+tout.</p>
+
+<p>PISTOL.--Fort bien.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Ah! c'est une bien bonne chose que les
+poireaux! Tenez, voilà quatre sous pour guérir votre
+tête.</p>
+
+<p>PISTOL.--A moi, quatre sous!</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Oui, certainement; et en vérité vous les
+prendrez; ou bien j'ai encore un poireau dans ma poche
+que vous mangerez.</p>
+
+<p>PISTOL.--Je prends tes quatre sous comme des arrhes
+de vengeance.</p>
+
+<p>FLUELLEN.--Si je vous dois quelque chose, je vous
+payerai en coups de canne: vous serez marchand de
+bois, et vous n'achèterez de moi que des bâtons. Dieu
+vous accompagne, vous conserve et vous guérisse la tête!</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>PISTOL.--Mort de ma vie! je remuerai tout l'enfer pour
+venger cet affront.</p>
+
+<p>GOWER.--Allez, vous n'êtes qu'un lâche rodomont.
+Comment osez-vous vous moquer d'une ancienne tradition,
+qui a pris sa source dans une circonstance honorable,
+et dont l'emblème se porte aujourd'hui comme un
+trophée, en mémoire de la mort des braves gens; surtout
+lorsque vous n'osez pas soutenir vos paroles par
+vos actions! Je vous ai déjà vu deux ou trois fois badiner,
+invectiver ce galant homme. Vous avez cru sans
+doute que, parce qu'il ne pouvait pas parler aussi bon
+anglais que ceux du pays, il ne saurait pas non plus
+manier un bâton anglais. Vous voyez aujourd'hui qu'il
+en est tout autrement. A commencer donc de ce jour,
+prenez cette correction galloise comme une bonne leçon
+anglaise. Adieu, portez-vous bien. (Il sort.)</p>
+
+<p>PISTOL, <i>seul</i>.--Est-ce que la Fortune se joue de moi à
+présent! Je viens d'apprendre que ma chère Hélène est
+morte à l'hôpital, de la maladie de France, et voilà mon
+rendez-vous manqué. Je me fais vieux, et l'honneur
+vient d'être expulsé de mes membres affaiblis, à grands
+coups de bâton. Eh bien! je m'en vais me faire agent
+de plaisir, et suivre un peu mon penchant pour couper
+les bourses avec dextérité. Je m'en irai secrètement en
+Angleterre, et là je filouterai, et je mettrai des emplâtres
+sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai attrapées
+dans les guerres de France.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Troyes en Champagne.--Appartement dans le palais du roi de
+France.</p>
+
+<p class="mid"><i>Par une porte entrent</i> LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD,
+WARWICK, <i>et autres lords anglais; et par l'autre</i>
+LE ROI DE FRANCE, LA REINE ISABELLE, LA
+PRINCESSE CATHERINE, LE DUC DE BOURGOGNE
+<i>et autres seigneurs français</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Que la paix, qui est l'objet de notre entrevue,
+y préside!--Santé et bonheur à notre frère de France,
+et à notre illustre soeur!--Beaux jours et prospérité à
+notre belle princesse et cousine Catherine! Et vous,
+membre et rejeton de cette cour, vous dont les soins ont
+formé cette auguste assemblée, brave duc de Bourgogne,
+recevez notre salut, et vous aussi, princes et pairs de
+France.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Nous sommes dans la joie de vous
+voir, digne frère d'Angleterre. Vous êtes le bienvenu! et
+vous tous aussi, princes anglais.</p>
+
+<p>LA REINE ISABELLE.--Puisse la fin de ce beau jour, ô
+grand roi! et l'issue de cette gracieuse assemblée, être
+aussi heureuses, qu'est grande notre joie de vous voir,
+et d'envisager ces yeux terribles qui ont eu pour les
+Français qu'ils ont fixés l'effet mortel de ceux du basilic.
+Nous avons le doux espoir que ces regards ont perdu
+leur venin, et que ce jour va changer en amour toutes
+les haines et tous les griefs.</p>
+
+<p>LE ROI.--C'est pour dire <i>amen</i> à ce voeu que nous nous
+montrons ici.</p>
+
+<p>LA REINE ISABELLE.--Princes de l'Angleterre, je vous
+salue tous.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Vous qui m'êtes également
+chers, puissants rois de France et d'Angleterre, recevez
+mes respectueux hommages.--Que j'ai déployé toutes
+les ressources de mon esprit, prodigué tous mes efforts
+et tous mes soins, pour amener Vos Majestés à ce rendez-vous
+royal; c'est ce que vous pouvez attester tous les
+deux, chacun de votre côté. Puisque ma médiation a
+réussi à vous rapprocher l'un de l'autre, au point de
+vous voir face à face, les yeux fixés l'un sur l'autre,
+qu'on ne me fasse pas un crime de demander, en présence
+de cette assemblée de rois, quel est donc l'obstacle
+qui retarde la paix; qui empêche que cette tendre nourrice
+des arts, de l'abondance et de toutes les productions
+heureuses, maintenant indigente et nue, et le sein,
+déchiré de plaies, ne puisse enfin de nouveau montrer
+ses aimables traits dans ce beau jardin de l'univers, dans
+notre fertile France? Hélas! depuis trop longtemps elle
+est bannie de ce royaume, dont toutes les richesses naturelles
+languissent en groupes informes et stériles, et
+se corrompent dans leur propre fécondité. Ses vignes,
+dont les esprits réjouissent le coeur, meurent non émondées.
+Ses vergers, comme des prisonniers dont la chevelure
+s'est allongée en désordre, poussent des rameaux
+entremêlés. Ses terres en friche se couvrent d'ivraie, de
+ciguë et de triste fumeterre; et le soc, qui devait extirper
+ces plantes ennemies, se rouille dans le repos. Ses
+vastes prairies, jadis couronnées d'une agréable moisson
+de primevères veinées, de pimprenelle, et de trèfle verdoyant,
+privées aujourd'hui de la faux, sont dégénérées,
+et n'enfantent que des herbes paresseuses. Rien ne prospère,
+que l'odieuse bougrande, le chardon épineux, et
+le vil glouteron: elles ont perdu leur belle et utile parure.
+Tels que nos vignobles, nos champs, nos prés et
+nos vergers, qui, dépravés dans leurs qualités natives,
+ne produisent plus que de sauvages avortons; nous
+aussi, nos familles et nos enfants, nous avons oublié ou
+cessé d'apprendre, faute de temps, les sciences, ornement
+de notre patrie. Nous devenons comme des sauvages,
+comme des soldats, qui ne méditent plus rien
+que le sang; livrés aux imprécations grossières, aux regards
+féroces, au costume barbare de la guerre, et à
+toutes sortes d'habitudes étranges et indignes de l'homme.
+C'est pour rétablir les choses dans leur ancien état de
+splendeur, que vous êtes ici présents; et ce discours est
+une prière que je vous adresse, pour savoir pourquoi la
+paix ne repousserait pas tous ces maux et ne nous rendrait
+pas le bonheur de ses anciennes faveurs.</p>
+
+<p>LE ROI.--Duc de Bourgogne, si vous voulez la paix,
+dont l'absence laisse le champ libre à tous les vices que
+vous avez dénombrés, il faut que vous l'achetiez par un
+consentement sans réserve à toutes nos justes demandes.
+Vous en avez dans vos mains les articles et les clauses
+détaillés en peu de mots.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Le roi de France en a entendu
+la lecture, et il n'y a point encore donné sa réponse.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien, c'est de sa réponse que dépend la
+paix que vous sollicitez avec tant d'ardeur.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Je n'ai parcouru tous ces articles
+que d'un oeil rapide. S'il plaît à Votre Grâce de nommer
+quelques lords parmi ceux qui sont présents à ce conseil,
+pour les relire avec nous, et les examiner avec plus
+d'attention, nous allons, sans délai, accepter ce que
+nous approuvons, et donner sur le reste notre réponse
+décisive.</p>
+
+<p>LE ROI.--Volontiers, mon frère.--Allez, mon oncle
+Exeter, et vous aussi, mon frère Glocester; et vous,
+Warwick, Huntington, suivez le roi; et je vous donne
+le plein pouvoir de ratifier, d'augmenter, ou de changer,
+selon que votre prudence le jugera avantageux à notre
+dignité, tous les articles compris ou non compris dans
+nos demandes; et nous y apposerons notre sceau royal.
+(<i>A la reine.</i>) Voulez-vous, aimable soeur, suivre les
+princes, ou rester avec nous?</p>
+
+<p>LA REINE.--Mon gracieux frère, je vais les suivre.
+Quelquefois la voix d'une femme peut être utile au bien,
+lorsque les hommes se débattent trop longtemps sur des
+articles trop obstinément exigés.</p>
+
+<p>LE ROI.--Du moins laissez-nous notre belle cousine.
+Catherine est l'objet de notre principale demande, et cet
+article est le premier de tous.</p>
+
+<p>LA REINE ISABELLE.--Elle est libre de rester.</p>
+
+<p class="mid">(Tous sortent excepté Henri, Catherine et sa suivante.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Belle Catherine, la plus belle des princesses,
+voudriez-vous me faire la grâce d'enseigner à un soldat
+des termes propres à flatter l'oreille d'une dame,
+et à plaider près de son tendre coeur la cause de l'amour?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Votre Majesté se moquerait de moi; je
+ne saurais parler votre <i>Angleterre</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--O belle Catherine! si vous voulez bien m'aimer
+de tout votre coeur français, j'aurai bien du plaisir à
+vous entendre avouer votre amour en mauvais anglais.--M'aimez-vous,
+Catherine?</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Pardonnez-moi; je ne saurais dire ce qui
+me ressemble<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Equivoque sur le mot <i>like</i>, semblable, et <i>to like</i>, aimer.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Un ange, Catherine: et vous ressemblez à
+un ange.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Que dit-il, que je suis semblable à ces anges?</i></p>
+
+<p>ALIX.--<i>Oui vraiment (sauf votre grâce), ainsi dit-il.</i></p>
+
+<p>LE ROI.--Je l'ai dit, Catherine, et ne rougis point de
+l'affirmer.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Oh! bon Dieu! les langues des hommes sont
+pleines de tromperies.</i></p>
+
+<p>LE ROI, <i>à la dame d'honneur</i>.--Que dit-elle, belle dame?
+<i>que les langues des hommes sont pleines de tromperies</i>?</p>
+
+<p>LA DAME.--Oui, que les langues de les hommes <i>sont
+pleines de perfidies</i>! Voilà le dire de la princesse.</p>
+
+<p>LE ROI.--La princesse n'en est que meilleure Anglaise.
+Sur ma foi, ma chère Catherine, ma manière de vous
+faire la cour va, on ne peut pas mieux, avec votre peu
+de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise que
+vous ne sachiez pas mieux parler anglais; car, si vous
+le saviez, vous me trouveriez si uni et si fort sans façon
+pour un roi, que vous croiriez que je viens de vendre
+ma ferme pour en acheter ma couronne. Je ne sais ce
+que c'est que de filer en propos galants une déclaration
+d'amour; je dis tout rondement, <i>je vous aime</i>; et si vous
+me pressez, si vous m'en demandez plus que cette question,
+<i>est-il bien vrai que vous m'aimez</i>? je suis au bout de
+mon rôle. Donnez-moi votre réponse; là, du coeur; en
+même temps frappons-nous dans la main, et tout est dit:
+c'est un marché conclu.--Que répondez-vous, madame?</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Sauf votre honneur</i>, moi entendre bien vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--Sainte Marie! si vous exigiez de moi des vers
+ou une danse, pour vous plaire, chère Catherine, ma
+foi, ce serait fait de moi; car pour les vers, je n'ai ni
+mots ni mesure; et pour la danse je n'ai ni <i>mesure</i> ni
+cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force.
+S'il ne fallait pour gagner le coeur d'une dame, que sauter
+en selle, ma cuirasse sur le dos, sans me vanter, je
+suis sûr que je ne serais pas long à sauter sur elle: ou
+bien, s'il était question de combattre pour ma maîtresse,
+ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs,
+je me sens en état de m'en tirer aussi bien que le plus
+hardi, et de me tenir en selle comme un singe. Mais sur
+mon Dieu, Catherine, je n'entends rien à faire les yeux
+doux, ni à débiter avec grâce mon éloquence, et je ne
+sais mettre aucun art dans mes protestations: je ne sais
+faire que des serments tout ronds, que je ne profère jamais
+que je n'y sois forcé, mais aussi qu'on ne peut jamais
+me forcer de violer. Si tu te sens capable, Catherine,
+d'aimer un cavalier de cette trempe, dont la figure
+ne craint plus le hâle, qui ne se regarde jamais dans un
+miroir, pour le plaisir de s'y voir, allons, qu'un coup
+d'oeil déclare ton choix. Je te parle en soldat: si cette
+franchise peut t'engager à m'aimer, accepte-moi; sinon,
+quand je te dirai que je mourrai, cela sera bien vrai un
+jour; mais que je mourrai d'amour pour toi, pardieu,
+je mentirais; et cependant je t'aime bien: et tant que tu
+vivras, chère Catherine, souviens-toi de prendre un
+époux d'une trempe d'amour toute brute et sans artifice;
+car alors il faut, de toute nécessité, qu'il te rende
+ce qui t'appartient, attendu qu'il n'a pas le don d'aller
+faire sa cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la
+langue ne tarit jamais, et qui ont le talent d'attraper
+avec des rimes les faveurs des dames; mais leurs beaux
+discours les en privent bientôt. Après tout, qu'est-ce
+qu'un beau parleur? un bavard. Les vers? une ballade.
+Une bonne jambe peut se casser, un dos bien droit se
+courbera, une barbe bien noire blanchira un jour, une
+tête bien frisée deviendra chauve, une belle figure se
+fanera, un oeil bien saillant se creusera; mais un bon
+coeur, Catherine, vaut le soleil et la lune, on plutôt le
+soleil et non la lune: car ce coeur brille toujours et ne
+change jamais dans son cours invariable. Si tu veux un
+coeur de cette trempe, prends le mien, prends un soldat,
+prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à présent à mon
+amour? Parlez, ma belle; et avec franchise, je vous en
+conjure.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Est-il possible à moi de aimer le ennemi de
+France?</i></p>
+
+<p>LE ROI.--Non; il n'est pas possible, sans doute, que
+vous aimiez l'ennemi de la France, belle Catherine;
+mais en m'aimant vous aimeriez l'ami de la France.
+Car j'aime si bien la France, que je ne me déferai pas
+d'un seul de ses villages: je veux l'avoir à moi tout
+entière. Alors, Catherine, quand toute la France m'appartiendra,
+et que je vous appartiendrai, toute la France
+sera à vous, et vous serez à moi.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Je ne sais ce que c'est que cela.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non? Eh bien! Catherine, je vais essayer de
+vous le dire en mots français, lesquels, j'en suis sûr,
+vont rester suspendus au bout de ma langue, comme
+une nouvelle mariée au cou de son époux, c'est-à-dire
+de façon à ne pouvoir s'en détacher: essayons. <i>Quand
+j'ai la possession de France, et quand vous avez la possession
+de moi</i> (attendez.... Quoi?.... Morbleu! saint Denis, aide-moi),
+<i>donc vôtre est France, et vous estes mienne</i>. Il me serait
+aussi facile, chère Catherine, de conquérir tout le
+royaume, que de dire encore autant de français. Je suis
+sûr que je ne vous engagerai jamais à rien en parlant
+français, sinon à vous moquer de moi.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Sauf votre honneur, le français que vous
+parlez est meilleur que l'anglais que je parle</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non pardieu, Catherine, cela n'est pas vrai;
+mais il faut avouer que nous parlons tous deux, vous
+ma langue, et moi la vôtre, on ne peut pas plus <i>faux,</i>
+et que nous sommes bien de niveau là-dessus. Mais enfin,
+chère Catherine, entendez-vous au moins assez d'anglais
+pour comprendre ceci: <i>Peux-tu m'aimer?</i></p>
+
+<p>CATHERINE.--C'est ce que je ne puis dire.</p>
+
+<p>LE ROI.--Y a-t-il quelqu'un de vos voisins, Catherine,
+qui puisse m'en instruire? Je les prierai de me le dire.--Allons,
+je sais que vous m'aimez; et ce soir, quand
+vous serez retirée dans votre cabinet, vous questionnerez
+cette dame à mon sujet: et je sais bien encore, Catherine,
+que les qualités que vous aimerez le mieux en
+moi sont celles que vous priserez le moins devant elle.
+Mais, chère Catherine, daigne épargner mes ridicules,
+d'autant plus, aimable princesse, que je t'aime à la fureur.
+Si jamais tu es à moi, Catherine (et j'ai en moi
+une ferme foi, qui me dit que cela sera), comme je t'aurai
+conquise par la victoire, il faut que tu deviennes une
+mère féconde de bons soldats. Est-ce que nous ne pourrons
+pas, toi et moi, entre saint Denis et saint George,
+former un garçon, moitié français et moitié anglais, qui
+aille un jour jusqu'à Constantinople et y tire la barbe du
+Grand-Turc<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Hem! que dis-tu à cela, ma belle fleur de
+lis?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Je ne sais pas cela.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, pas à présent; c'est dans la suite que
+tu le sauras: mais aujourd'hui tenons-nous-en à la promesse.
+Promettez-moi donc seulement, belle Catherine,
+que de votre côté vous ferez bien votre rôle de Française,
+pour former un tel héritier; et pour ma moitié
+anglaise du rôle, recevez ma parole, foi de roi et de
+garçon, que je saurai m'en acquitter. <i>Que répondez-vous
+à cela, la plus belle Catherine du monde, ma très-chère et
+divine déesse?</i></p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Your</i> majesté <i>have</i> fausse <i>french enough to
+deceive de most</i> sage demoiselle <i>dat is</i> en France<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Les Turcs ne se sont emparés de Constantinople qu'en l'année
+1453, et il y avait déjà trente-un ans que Henri était mort.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Dialogue moitié français, moitié anglais.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Oh! fi de mon mauvais français! Sur mon
+honneur, en bon anglais je t'aime, chère Catherine. Je
+n'oserais pas faire le même serment, que tu m'aimes et
+en jurer aussi par mon honneur: cependant le frémissement
+de mon coeur commence à me flatter qu'il en est
+quelque chose, malgré le peu de pouvoir de ma figure.
+Je maudis en ce moment l'ambition de mon père; c'était
+un homme qui avait la tête pleine de guerres civiles,
+quand il m'a engendré: voilà pourquoi j'ai apporté en
+naissant cet air déterminé, cet aspect d'acier qui fait
+que, quand je veux courtiser les dames, je leur fais
+peur; mais au fond, Catherine, plus je vieillirai, et plus
+je changerai en bien. Ma consolation est que l'âge (ce
+destructeur de la beauté) ne saurait enlaidir ma figure.
+Tu m'auras, si tu m'as, dans le pire état où je puisse
+être; et si tu me supportes, tu me supporteras de mieux
+en mieux. Ainsi, dis-moi donc, belle Catherine, veux-tu
+de moi?--Mettez de côté cette rougeur virginale; déclarez
+les pensées de votre coeur avec le regard décidé
+d'une impératrice; prenez-moi par la main, et dites:
+<i>Henri d'Angleterre, je suis à toi</i>; et tu n'auras pas plus tôt
+enchanté mon oreille de cette douce parole, que je te
+répondrai à haute voix: <i>Chère Catherine, l'Angleterre est
+à toi, l'Irlande est à toi, et Henri Plantagenet est à toi</i>; et
+ce Henri, j'ose le dire en sa présence, s'il n'est pas le
+meilleur des rois, tu le trouveras le roi des bons garçons.
+Allons, répondez en musique discordante; car le son de
+votre voix est une musique, et c'est votre anglais qui
+détonne. Allons, reine des reines, belle Catherine, ouvre-moi
+ton coeur quoique en mauvais anglais; dis, veux-tu
+de moi?</p>
+
+<p>CATHERINE.--C'est comme il plaira au roi mon père.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oh! cela lui plaira, Catherine, celui lui plaira.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Eh bien, j'en serai contente aussi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oh! cela étant, je vous baise la main, et je
+vous nomme ma reine.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Laissez, mon seigneur, laissez, laissez; sur
+mon honneur, je ne souffrirai pas que vous abaissiez votre
+grandeur en baisant la main de votre indigne serviteure</i>:
+excusez-moi, je vous supplie, mon très-puissant seigneur.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien, je vous baiserai donc les lèvres, Catherine.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Les dames et demoiselles de France pour être
+baisées devant leurs nopces, il n'est pas la coutume de France.</i></p>
+
+<p>LE ROI.--Madame mon interprète, que dit-elle?</p>
+
+<p>ALIX.--Que ne pas être de mode par les ladies de
+France, je ne sais pas dire <i>baisers</i> en english.</p>
+
+<p>LE ROI.--Baiser!</p>
+
+<p>ALIX.--Votre Majesté entendre mieux que moi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ce n'est pas la mode des filles en France de
+baiser avant d'être mariées. N'est-ce pas ce qu'elle a
+voulu dire?</p>
+
+<p>ALIX.--Oui vraiment.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oh! Catherine, les vaines modes cèdent à la
+puissance des rois. Ma chère Catherine, nous ne saurions,
+vous et moi, être compris dans la liste vulgaire
+de ceux qui doivent se soumettre aux usages d'un pays.
+C'est nous, Catherine, qui faisons les usages; et la liberté,
+qui marche à notre suite, ferme la bouche à la censure,
+comme je veux, pour vous punir de votre attachement
+aux petites modes de votre pays, fermer la vôtre par un
+baiser: ainsi, de la complaisance.... et de bonne grâce,
+je vous prie. (<i>Il l'embrasse.</i>) Vous avez un charme sur
+les lèvres! La seule impression de leur douce ambroisie
+a plus d'éloquence que toutes les voix du conseil de
+France, et elles persuaderaient bien plus vite Henri
+d'Angleterre qu'une pétition générale des monarques.
+Votre père vient à nous.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent le roi et la reine de France, le duc de Bourgogne,
+Bedfort, Glocester, Exeter, Westmoreland et
+autres seigneurs anglais et français.)</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Dieu garde Votre Majesté!
+Étiez-vous là, mon cousin, occupé à enseigner l'anglais
+à notre princesse?</p>
+
+<p>LE ROI.--Je voulais lui enseigner, mon beau cousin,
+combien je l'aime; et c'est là, je vous l'assure, du bon
+anglais.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--A-t-elle des dispositions?</p>
+
+<p>LE ROI.--Notre langue est un peu dure, cousin, et mon
+caractère n'est pas doucereux; de sorte que n'ayant pour
+moi ni la voix, ni le coeur de l'adulation, je n'ai pas
+l'art magique de conjurer en elle l'esprit d'amour, de
+manière à l'engager à se montrer sans voile et sous ses
+traits naturels.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez à la franchise de
+ma gaieté si je vous réponds à cela. Si vous voulez conjurer
+en elle, il vous faut faire un cercle; si vous voulez
+conjurer l'amour en elle tel qu'il est, il faut qu'il paraisse
+nu et aveugle. Or, en ce cas, pouvez-vous blâmer
+une jeune fille qui n'a encore été colorée que du seul
+vermillon de la pudeur virginale, si elle refuse qu'on lui
+présente un enfant nu et aveugle? C'était là sûrement,
+seigneur, faire une dure proposition à une jeune princesse.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cependant, tout en fermant les yeux, elles y
+consentent toutes.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Elles sont donc excusables,
+seigneur, puisqu'elles ne voient pas ce qu'elles font.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien, mon cher duc, enseignez donc à votre
+belle cousine à consentir de fermer les yeux pour moi.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Je le veux bien, seigneur, si
+vous voulez lui enseigner à comprendre ce que je vais
+dire. Les filles sont comme les mouches qui, pendant
+les chaleurs de l'été, sont fières et rétives; mais une fois
+la Saint-Barthélemy passée, elles semblent aveugles,
+quoiqu'elles aient leurs yeux: alors elles souffrent qu'on
+les touche, tandis qu'auparavant elles fuyaient jusqu'aux
+regards.</p>
+
+<p>LE ROI.--Le sens de cela, c'est que me voilà forcé d'attendre
+le temps et un été bien chaud. Enfin, du moins,
+je puis prendre la mouche, votre cousine, et la faire
+consentir à être aveugle.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Comme l'est l'amour, seigneur,
+avant d'aimer.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il est vrai: et vous avez bien des grâces à
+rendre à l'amour sur mon aveuglement, qui m'empêche
+de voir un si grand nombre de belles villes françaises, à
+cause d'une belle fille de France qui se trouve entre
+elles et moi.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Seigneur, ce n'est qu'en perspective
+que vous voyez ces villes: elles sont devenues autant
+de pucelles; car elles ont toutes une ceinture de
+murailles vierges, que la guerre n'a encore jamais forcées.</p>
+
+<p>LE ROI.--Catherine sera-t-elle ma femme?</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Oui, comme vous le désirez.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je suis satisfait. Ainsi ces villes pucelles dont
+vous parlez peuvent lui rendre grâce. Si la beauté vierge
+qui s'est trouvée sur ma route s'oppose à l'accomplissement
+de mes désirs de conquête, elle me promet de
+combler mes voeux d'amour.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Nous avons consenti à toutes les
+conditions raisonnables.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cela est-il vrai, mes lords d'Angleterre?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Le roi a accordé tous les articles:
+d'abord sa fille, et ensuite tout le reste, dans toute la
+rigueur des termes.</p>
+
+<p>EXETER.--Il n'y a qu'une chose à laquelle il n'a pas
+consenti: c'est l'article où Votre Majesté demande que
+le roi de France, ayant l'occasion d'écrire au sujet de
+quelques provisions d'offices, traite Votre Altesse dans
+la formule suivante, en ajoutant ces termes français:
+<i>Notre très-cher fils Henri d'Angleterre, héritier de France</i>;
+ et en latin, ainsi: <i>Præclarissimus filius noster Henricis,
+Rex Angliæ et hæres Franciæ</i>.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Cependant, mon frère, je ne l'ai
+pas si fort refusé, que si vous le désirez absolument, je
+n'y souscrive encore.</p>
+
+<p>LE ROI.--En ce cas, je vous prie, d'amitié et en bonne
+alliance, de laisser cet article passer avec les autres: et
+pour conclusion, donnez-moi votre fille.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.--Prenez-la, mon fils; et, de son
+sang, donnez-moi des enfants qui puissent enfin éteindre
+la haine qui a si longtemps subsisté entre ces deux
+royaumes, rivaux jaloux, toujours en querelle, et dont
+les rivages mêmes pâlissent à la vue du bonheur l'un de
+l'autre. Puisse cette union établir dans leur sein l'harmonie
+et une paix digne de deux monarques chrétiens!
+Puisse la guerre ne plus présenter jamais son épée tirée
+entre la France et l'Angleterre!</p>
+
+<p>TOUS LES SEIGNEURS.--<i>Amen!</i></p>
+
+<p>LE ROI.--A présent, chère Catherine, soyez la bienvenue.
+(<i>A l'assemblée.</i>) Et soyez-moi tous témoins qu'ici
+j'embrasse mon épouse et ma reine.</p>
+
+<p class="mid">(Fanfares.)</p>
+
+<p>ISABELLE.--Que Dieu, le premier auteur de tous les
+mariages, confonde en un seul vos deux royaumes et
+vos deux coeurs! Comme l'époux et l'épouse, quoique
+deux êtres séparés, n'en font plus qu'un par l'amour,
+qu'il règne de même entre la France et l'Angleterre une
+si parfaite union, que jamais aucun acte malfaisant ne
+l'altère. Que la cruelle jalousie, qui trouble trop souvent
+la couche des mariages fortunés, ne vienne jamais se
+glisser dans le pacte de ces royaumes, pour les désunir
+par un divorce fatal! que l'Anglais accueille le Français
+en Anglais, et le Français l'Anglais en Français!--Dieu
+exauce ce voeu!</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.--Qu'il l'exauce!</p>
+
+<p>LE ROI.--Préparons-nous pour notre hymen.--Ce jour,
+duc de Bourgogne, sera celui où nous recevrons votre
+serment et celui de tous les pairs pour garants de notre
+union: ensuite je jurerai ma foi à Catherine (<i>s'adressant
+à elle</i>), et vous me jurerez la vôtre. Et puissent tous nos
+serments être fidèlement gardés et suivis du bonheur!</p>
+
+<p>LE CHOEUR.--Jusqu'ici au moyen d'une plume grossière
+et inhabile notre noble auteur a poursuivi son histoire.
+Courbé sous le poids de sa tâche, obligé de resserrer dans
+un champ étroit les plus grands personnages, et de ne
+montrer que par intervalles quelques points du cours de
+leur gloire, il demande votre indulgence. Henri, cet
+astre de l'Angleterre, n'a vécu que peu de jours; mais
+ce court espace, il l'a rempli d'une gloire immense. La
+Fortune avait forgé l'épée avec laquelle il conquit le
+plus beau jardin de l'univers, dont il laissa son fils le
+maître souverain. Henri VI, couronné dans les langes de
+l'enfance roi de France et de l'Angleterre, monta après
+lui sur le trône; mais tant de mains embarrassèrent les
+rênes de son gouvernement, qu'elles laissèrent échapper
+la France, et firent couler le sang de l'Angleterre. Nous
+vous avons souvent offert ces tableaux sur notre théâtre:
+daignez donc faire à celui-ci un accueil favorable<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Il y eut une pièce composée sur le même sujet (Henri V) vers
+le temps de Shakspeare, mais on ne sait pas positivement si elle
+parut avant ou après son <i>Henri V</i>. Il paraît cependant assez probable
+qu'elle est antérieure. Cette pièce anonyme est fort courte
+et très-médiocre.</blockquote>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V ***
+
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+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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