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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète + + +Author: Paul Souriau + + + +Release Date: September 28, 2008 [eBook #26749] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RêVERIE ESTHéTIQUE; ESSAI SUR +LA PSYCHOLOGIE DU POèTE*** + + +E-text prepared by Ruth Hart + + + +Transcriber's note: + +In the original book, the Table de Matières was located at the end +of the text, but for this online version I have placed it at the +beginning of the text. + + + + + +LA RÈVERIE ESTHÉTIQUE +ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POÈTE + +par + +PAUL SOURIAU +Professeur à l'Université de Nancy. + + + + + + + +Paris +Félix Alcan, Editeur +Librairies Félix Alcan et Guillaumin Réunies +408, Boulevard Saint-Germain, 108 + +1906 +Tous droits réservés. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Introduction 1 +Chapitre I. Définition Psychologique de la Poésie + § 1. Éléments intellectuels. -- La rêverie 6 + § 2. Éléments esthétiques 14 +Chapitre II. La Poésie Intérieure 28 +Chapitre III. La Poésie de la Nature 42 +Chapitre IV. La Poésie dans l'Art 55 +Chapitre V. La Poésie Littéraire + § 1. Effet sur l'Intelligence 83 + § 2. Valeur Poétique de la Pensée 92 + § 3. Valeur Poétique du Sentiment 101 +Chapitre VI. La Composition Poétique + § 1. La Méthode d'Inspiration 115 + § 2. La Méthode de Réflexion 129 +Chapitre VII. La Question du Vers et l'Avenir de la Poésie 151 + + + + +INTRODUCTION + +Ce livre est une enquête de pure psychologie. Nous voulons nous +rendre compte, le plus exactement que nous le pourrons, des effets +que produit sur nous la poésie, et du travail intérieur par lequel elle +s'élabore dans notre esprit. + +Doit-on craindre que cette exploration indiscrète ne retire à la +poésie quelque chose de son charme? Nous ne le pensons pas. +Seules les choses vulgaires perdent à ce qu'on les explique. La +poésie, si réellement elle mérite d'être admirée, doit résister à cette +épreuve. + +Soit par exemple le sentiment poétique que nous donne la +contemplation de la nature. On se sait gré à soi-même de l'éprouver, +comme s'il avait un caractère de noblesse et de dignité. Pour savoir +si cet état d'âme particulier mérite qu'on lui attache tant de prix, il +faut chercher en quoi il consiste. Peut-être n'est-il qu'un état passif +où la conscience s'engourdit, quelque chose d'analogue à l'extase +béate de l'ivresse. Alors cette impression que l'on a de s'élever à un +état supérieur où le Moi se dilate et s'amplifie n'est plus qu'une +illusion. Mais si l'on discerne dans ce sentiment une réelle activité +mentale, un afflux d'idées motions, un chant intérieur dont nous +accompagnons notre contemplation, alors il reprend toute sa valeur. +-- Soit encore le travail de l'invention poétique. Nous n'entendons +nullement le déprécier en l'analysant par le détail; car la suite +d'opérations mentales qui aboutit à la composition d'un poème est +une chose aussi intéressante en soi, aussi curieuse, aussi admirable +que le poème lui-même. + +Qu'un poète médiocre défende le secret de son travail avec un soin +jaloux! Son oeuvre en effet nous paraîtra d'autant plus mesquine +que nous en démêlerons mieux l'artifice. Mais un grand poète +pourrait impunément nous faire assister à la genèse de ses poèmes. +Ses hésitations, ses reprises, ses scrupules d'écrivain témoignent de +sa conscience artistique; les ratures même de son manuscrit sont à +sa gloire. + +Il nous faut dire maintenant quelques mots de la méthode que nous +comptons employer. + +La poésie est une chose idéale et purement psychique que nous ne +pouvons percevoir au dehors, mais seulement en nous-mêmes, au +plus profond de notre conscience. Qui ne la trouverait pas en soi ne +pourrait même s'en faire une idée. C'est donc en soi-même que +chacun devra l'observer tout d'abord. + +Cette observation est difficile et délicate. Dans nos moments de +contemplation poétique ou d'inspiration, nous ne songeons guère à +nous analyser. Bon nombre de faits ne peuvent être étudiés +qu'après coup, dans le rappel plus ou moins fidèle de nos +impressions antérieures. Il faut en prendre notre parti. L'expérience +personnelle, quels que soient ses défauts, peut seule nous faire +percevoir ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans la poésie. + +Est-ce à dire que nous ne puissions user d'aucun autre procédé +d'information? Non sans doute. Nous échangerons nos confidences. +Chacun pourra s'informer de ce qu'auront observé les autres. + +Nous aurons, pour élargir notre enquête, l'oeuvre écrite des poètes +et des romanciers: source précieuse d'informations où nous +puiserons à loisir. Une page de roman, une pièce de vers est un +document psychologique de premier ordre. Les poètes sont de fins +analystes, aussi exercés que les psychologues de profession à +l'observation intérieure et à la description des états de conscience. +Nous les relirons, pour retrouver dans cette sorte de lecture +expérimentale les émotions qu'ils nous avaient autrefois données, +et que cette fois notre attention avertie saura mieux percevoir. + +Nous mettrons aussi à contribution, chaque fois que cela nous sera +possible, les plus récentes enquêtes de la psychologie. Peut-être ne +nous fourniront-elles, sur le sujet qui nous occupe, qu'un petit +nombre d'observations rigoureuses, scientifiquement établies. Si +brèves qu'elles soient, ces indications nous seront précieuses. Elles +nous permettront de reprendre pied sur un terrain plus ferme; elles +nous apprendront à ne rien affirmer à la légère. Plus les faits que +nous aurons à étudier seront indécis et difficilement observables, +plus nous devrons nous efforcer de mettre de précision et de +méthode dans notre investigation. Nous allons entrer dans le +domaine des vagues rêveries, des illusions et des mirages: nous +risquerions d'y perdre l'esprit de précision. La psychologie +expérimentale nous le rendra. Celui qui chemine hésitant dans le +brouillard, s'il aperçoit à travers ces vapeurs flottantes quelque +objet fixe et connu sur lequel il puisse s'orienter, se rassure et +marche d'un pas plus ferme: ainsi, dans les régions un peu troubles +de la psychologie que nous allons explorer, nous serons heureux de +rencontrer quelques faits solides, précis, qui nous servent de points +de repère et nous rendent le sentiment de la réalité. + +Telle est donc la méthode qui nous est imposée par la nature même +de notre sujet. D'abord l'observation intime. Puis, pour la contrôler +et la compléter, l'information extérieure. + + + +CHAPITRE PREMIER + +DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE DE LA POÉSIE + +Le sens même du mot de poésie étant quelque peu flottant, il est +bon d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre. Le mot de +poète a été pris à l'origine dans un sens assez restreint, pour +désigner l'auteur d'un ouvrage en vers. Si l'on s'en tenait à cette +signification, nous pourrions marquer d'un trait net le champ de la +poésie: elle serait tout entière contenue dans l'art des vers. + +Mais le sens du mot s'est peu à peu déplacé. + +L'usage est venu d'appeler poétiques tous les objets qui produisent +sur nous une impression analogue à celle que produisent les beaux +vers; en eux tous nous disons qu'il y a de la poésie. C'est en ce sens +large que nous prendrons le mot; autrement dit, c'est de cette +poésie-là que nous entendons parler. + +On voit comme s'amplifie le champ de notre enquête. Nous +n'aurons plus à étudier seulement la poésie des vers, mais aussi +celle de la prose. Prise même dans son ensemble, l'oeuvre écrite de +tous les prosateurs et versificateurs réunis ne représente qu'une +infime partie de là poésie totale qui sous les forces les plus diverses +émane incessamment de l'âme humaine. N'oublions pas celle que +nous mettons dans l'art, dans la contemplation de la nature, dans +nos souvenirs, dans nos regrets, nos espoirs et nos amours, dans +toutes les belles heures de noire existence: poésie non écrite, +poésie vivante, qui dépasse infiniment l'autre! C'est sur ces modes +étrangement variés de la conception poétique que devra porter +notre étude. Cette variété du reste ne doit pas nous inquiéter. Elle +ne peut que faciliter notre tâche. Plus il y aura de diversité entre les +objets que nous qualifions de poétiques, plus il y aura chance pour +que le caractère commun et peut être unique par lequel ils doivent +tous se ressembler nous apparaisse en pleine évidence. + + + +§ 1. -- ELÉMENT INTELLECTUEL. -- LA RÊVERIE. + +Songeons à diverses occasions où il nous ait été donné d'éprouver +une impression vraiment poétique; recueillons-nous dans ces +souvenirs, et essayons de nous définir ce qu'il y avait alors de +_particulier_ dans notre disposition mentale. Nous reconnaîtrons +qu'elle se caractérisait par l'allure particulière que prenait notre +pensée. Cette disposition intellectuelle est assez connue, assez +nettement différenciée pour que nous puissions la désigner d'un +mot: _c'est un état de rêverie_. Essayons d'en déterminer les +caractères psychologiques. + +De la pleine lucidité d'esprit à l'activité mentale qui peut subsister +dans le sommeil profond, il y a des degrés à l'infini. La rêverie est +dans les degrés intermédiaires. Pour la caractériser, il faut la +différencier des deux états extrêmes entre lesquels elle est comme +balancée, la réflexion et le songe. + +Réfléchir, c'est appliquer son esprit à un sujet précis. Le plus +souvent, c'est se poser une question déterminée, à laquelle il faut +trouver une réponse. Plus l'effort de réflexion est intense, plus +étroit est le champ dans lequel on laisse l'esprit se mouvoir, l'effort +consistant justement à s'interdire toute distraction et à resserrer +autant que possible sa pensée, en la rappelant, dès qu'elle tente de +s'en écarter, à la question. La réflexion marche vers un but; elle +s'impatiente des retards et des détours; elle veut arriver; elle a hâte +d'en finir. Le plus souvent même, elle se fixe un dernier délai pour +arrêter sa décision. + +Laissez la réflexion se détendre un peu, vous aurez la méditation. +On pense, mais à loisir. On enferme encore son esprit dans une +enceinte limitée, mais assez large pour qu'il puisse s'y mouvoir +avec une certaine aisance. L'allure mentale est différente. Les +pensées de réflexion convergent vers un centre. Les pensées de +méditation sont plutôt divergentes. Elles se forment par perpétuelle +digression, en s'écartant de l'idée centrale et fixe, qui est l'objet +propre de notre méditation. On les croirait incohérentes. Elles +peuvent en effet n'avoir entre elles d'autre rapport que leur +communauté d'origine, comme ces étoiles filantes qui par les belles +nuits d'août s'éparpillent dans le ciel, émanant toutes d'un même +radiant. + +La rêverie est toute spontanée. Aucun effort. Aucune contrainte. +Plus de limites tracées d'avance. Les images se suivent, l'une +appelant l'autre, au hasard des associations. La rêverie n'a pas de +but; elle ne cherche rien; insouciante, distraite, elle suit sa pente; +elle va où la mène son caprice. C'est le laisser aller mental. Quand +après quelques instants de contemplation rêveuse on revient à soi, +on est toujours surpris du chemin que l'esprit a parcouru sans y +penser. + +Une des particularités de l'état de rêverie, c'est le caractère concret +de ses représentations. Dans l'acte de réflexion, quand nous +pensons aux choses, nous ne prenons pas la peine d'en évoquer +l'image intégrale. Notre but étant pratique, nous cherchons à +abréger le plus possible l'opération mentale, à l'alléger de toute +représentation inutile. Loin d'appeler les images, nous les écartons +plutôt, nous les tenons à l'état virtuel, nous les représentons par de +simples figures schématiques, par des signes conventionnels, par +des mots, par de pures idées. Dans la rêverie au contraire les +représentations n'ont plus rien d'abstrait; elles ne nous donnent plus +l'idée, mais la vision des choses. La rêverie, étant un congé que se +donne l'esprit, écarte d'instinct tout ce qui pourrait ressembler au +travail de la réflexion. La pensée, cherchant le repos, doit le +trouver dans un mode d'activité aussi éloigné que possible de celui +dont elle est lasse; elle se détend en sens inverse, en se laissant +aller au cours des images. + +La pensée se portera aussi sur des objets différents[1]. Dans l'état +de réflexion, elle va aux faits récents ou prochains, à ce que l'on +vient de voir, d'entendre ou de lire, à ce que l'on doit faire, au +rendez-vous pris, à la lettre qu'il faut écrire, aux préoccupations de +la lâche quotidienne. + +La rêverie s'en détourne. Elle contemple le passé, de préférence le +plus lointain[2]. Si elle se porte vers l'avenir, elle ne cherche pas à +le préparer; elle suppose les difficultés de l'existence résolues, tous +les possibles réalisés, et elle s'en donne avec délices la +représentation. + +Un fait important à signaler, dans le passage de l'état lucide à la +rêverie et finalement au songe, c'est l'abolition progressive de la +mémoire. + +Etant en pleine activité d'esprit, faites un effort pour imaginer +quelque chose: vous retomberez sur quelque souvenir. Toutes les +images qui vous apparaîtront seront des réminiscences de choses +vues, des rappels de la réalité. Pour les modifier si peu que ce soit, +à plus forte raison pour en créer de toutes nouvelles, il vous +faudrait une grande application. Et plus nous sommes lucides, plus +nos souvenirs ont de tendance à se reconstituer intégralement. +Dans la rêverie, il n'en est pas de même. L'imagination ne s'en tient +plus aux souvenirs; elle s'émancipe; elle prend le pas sur la +mémoire. Si nous évoquons quelque épisode de notre vie passée, +nous ne prenons pas la peine de le reconstituer exactement; nous +avons plutôt une tendance à le dramatiser. Nous nous replaçons en +imagination devant les mêmes objets, dans la même situation; et +puis nous brodons sur ce thème; nous nous donnons de la scène +une représentation pathétique, où la fantaisie joue le plus grand +rôle. + +Je constate aussi que les souvenirs, bien qu'ils ne manquent pas +tout à fait de mouvement, ne me représentent que très rarement un +mouvement continu, une action suivie; ce seront plutôt des gestes, +des attitudes, des scènes morcelées, fragmentaires, espacées, +quelque chose comme les vignettes qui illustrent un roman ou +comme une série de clichés. Les visions de souvenir sont +d'ordinaire discontinues; on dirait que la mémoire ne sait bien +prendre que des instantanés. Quant à la suite des événements, nous +ne nous la représentons pas, nous la reconstituons plutôt par +induction. + +Plus cette reconstitution du passé sera vivante et formera un tout +suivi, plus il sera vraisemblable qu'elle est l'oeuvre de l'imagination +pure, comme ces drames soi-disant historiques où n'entrent que +quelques vagues réminiscences de la réalité. Songer au passé, ce +n'est pas s'en souvenir, cela demanderait trop d'effort; c'est le faire +entrer dans un rêve où-il se transfigure. Et plus la rêverie se +prolongera, moindre y deviendra la part du souvenir. De tant de +scènes auxquelles la vie nous a fait assister et qui pourtant nous +avaient émus, que gardons-nous dans notre mémoire? Un certain +nombre de souvenirs abstraits, qui d'ailleurs nous suffisent pour la +pratique; ajoutons-y le souvenir même de cette émotion. Mais +comme visions précises? Quelques tableaux. Bien peu de chose. +En quelques minutes à peine, nous aurions récapitulé tous les +souvenirs précis qui nous restent de la journée la plus pleine +d'incidents. Si donc nous y songeons pendant des heures, il faut +bien que l'imagination créatrice fasse presque tous les frais de nos +représentations. + +Enfonçons-nous d'un degré encore dans la rêverie. Approchons-nous +dé l'hypnose. Les souvenirs s'allèrent davantage; les images +perdent leur consistance; elles tendent à se dissocier. A la moindre +secousse cérébrale, leurs précaires architectures s'écroulent, +comme le morceau de sucre qui se désagrège en ruines bizarres au +fond d'un verre d'eau. Elles se décomposent, pour former, au gré +d'associations fortuites, des composés nouveaux. La pensée prend +ainsi une plasticité étonnante. Un peu plus, elle retournerait à l'état +fluide. De là cette facilité d'invention et cette allure fantasque qui +caractérise la rêverie. James Sully explique la facilité avec laquelle +les enfants admettent le merveilleux par l'inconsistance de leurs +images mentales; dans le conte le plus fantastique, à peine +s'aperçoivent-ils que la réalité soit altérée. Il en est de même pour +l'adulte, quand il s'abandonne au jeu spontané de l'imagination. +Nos rêveries sont plus jeunes que nous; elles gardent une fraîcheur +et une naïveté que n'a plus notre pensée réfléchie. On a depuis +longtemps signalé le caractère primitif des conceptions du poète. +Dans cette tendance à penser par mythes et par images, à prendre +les fables au sérieux, à faire entrer l'imaginaire dans le réel au point +de ne plus bien les distinguer l'un de l'autre, il ne faut pas voir un +retour à nos lointaines origines. Le poète n'a pas besoin de +remonter si loin pour retrouver cet état d'esprit. Il lui suffit de +revenir, comme nous y revenons dans toutes nos rêveries, aux +façons de penser de l'enfance. + +Dans le sommeil profond, la mémoire est abolie. C'est du moins ce +que j'ai constaté en moi-même. Il m'est impossible de me rappeler +un seul rêve où soit entré un souvenir précis et exact de la vie +réelle. S'il m'arrive, chose d'ailleurs assez rare, de revenir pendant +le sommeil à des scènes de la vie réelle qui m'avaient frappé, je ne +les retrouve dans mes songes que déformées, transposées. Les +personnages connus qui interviennent dans l'action gardent assez +bien leur caractère, leurs façons de parler et d'agir: mais leurs traits +sont toujours si étrangement modifiés, que j'en suis à me demander +à quoi je les reconnais dans mon rêve. Il m'arrive parfois en songe +de me trouver dans une situation telle que j'aie besoin de retrouver +un souvenir précis; je rêve par exemple que je fais une conférence; +alors je constate avec angoisse que mes souvenirs s'enfuient, et je +me sens réduit à un état d'abjecte ignorance. Si la mémoire est +abolie, en revanche l'imagination prend une aisance surprenante; +on invente constamment, par impuissance à se souvenir. Je me +souviens d'avoir une fois rêvé que je feuilletais un beau livre +illustré: à chaque feuille que je tournais, c'était une gravure +nouvelle qui m'apparaissait, et que je trouvais merveilleuse. Je +m'en exagérais sans doute la beauté. Toujours est-il qu'à l'état de +veille il me serait absolument impossible d'inventer ainsi, coup sur +coup, et presque instantanément, des images ayant ce caractère de +bizarre nouveauté. + +Nous déterminerons enfin, par le même procédé de comparaison, +le degré d'illusion que produisent les images de la rêverie. Quand +nous sommes à l'état de veille, notre pensée, lucide et volontaire, a +pleinement conscience de son activité. S'il nous plaît de nous +représenter un objet, nous sentons l'effort de vision mentale par +lequel nous évoquons l'image; pas un instant nous ne songeons à la +prendre pour un objet réel; elle nous apparaît comme un objet +purement idéal, que nous situons dans un monde à part, en dehors +de toute réalité. Les images du songe, au contraire, nous font +complètement illusion. Elles se présentent à nous toutes faites, +comme le feraient des objets matériels. Le monde extérieur est +d'ailleurs si loin de nous, depuis si longtemps nous avons perdu +tout contact avec les choses, que rien ne peut plus rectifier +l'illusion qui tend à se produire. Comment discernerions-nous le +caractère idéal et subjectif de ces représentations? Tout terme de +comparaison nous fait défaut; elles sont pour nous toute la réalité. +Si par hasard, dans les profondeurs du sommeil, quelques +perceptions ou impressions réelles arrivent jusqu'à la conscience, +nous les faisons entrer dans notre rêve; elles ne font que donner +plus de force à l'illusion. Pouvons-nous, en dormant, avoir +conscience de rêver? Sans mer la possibilité du fait, je crois qu'il +ne doit se produire que lorsqu'on se réveille à demi, ou encore dans +le rêve matinal, c'est-à-dire aux approches du réveil spontané. Dans +les songes du sommeil profond, l'illusion est complète. Nous +sommes vraiment hallucinés. + +La rêverie, étant un état intermédiaire, nous donnera l'illusion à +demi-consciente. N'ayant pas eu le temps de perdre tout à fait le +sentiment de la réalité, nous nous rendons encore vaguement +compte du caractère idéal de nos représentations. Parfois, il est vrai, +nous nous oublions dans notre rêverie; en se prolongeant, elle +prend peu à peu les caractères du véritable rêve. Alors d'ordinaire +elle finit tout à coup; sentant que l'on va perdre conscience de la +réalité, on revient à soi d'un brusque effort, d'une sorte de secousse, +comme celui qui lutte contre le sommeil et se réveille en sursaut +chaque fois qu'il a manqué de s'endormir. + +Tel est le mode d'activité intellectuelle qui caractérise selon nous +l'état poétique. Toujours, sans exception, nous constaterons que la +poésie a pour effet de déterminer en nous cette disposition spéciale: +détente intellectuelle, absence de tout effort de réflexion ou +d'abstraction, tendance à s'absorber dans la contemplation des +images qui défilent d'un mouvement spontané dans la conscience. + +Faisons la contre-épreuve. Considérons un état de conscience dans +lequel l'intelligence combine des idées, réfléchisse, fasse effort +pour se souvenir ou pour comprendre. Personne n'admettra que ce +soient là des dispositions poétiques. Nous constatons en somme +que dans tous les cas où nous éprouvons un sentiment de poésie, +nous sommes en dispositions rêveuses; et que dans tous les cas où +nous n'avons aucune tendance à la rêverie, la poésie fait défaut. En +bonne logique, cela nous autorise à affirmer que le mode d'activité +intellectuelle qui correspond à la poésie est essentiellement un état +de rêverie. + + + +§ 2. -- ÉLÉMENT ESTHÉTIQUE. + +Notre définition est évidemment incomplète. Dans l'analyse que +nous avons faite de l'état de conscience poétique, nous n'avons +signale que la modification produite dans le fonctionnement de +l'intelligence. Nous devons trouver autre chose, et nous savons +d'avance de quel côté nous devons chercher. Il serait trop étrange +que dans une théorie psychologique de la poésie, le sentiment ne +tint aucune place. C'est un nouvel élément psychique qu'il nous +faut rétablir dans notre définition. En l'omettant jusqu'ici, nous +avons mieux fait sentir son importance. + +La poésie nous donne d'abord et à tout le moins un sentiment +particulier, qui doit se retrouver dans toute rêverie et ne pas se +rencontrer ailleurs, le _sentiment de rêver_. Il est impossible en +effet qu'un mode d'activité mentale aussi déterminé ne donne pas à +notre conscience une teinte de sentiment particulière[3]. Mais ce +sentiment, si caractéristique qu'il soit, est évidemment chose +secondaire: il est l'effet consécutif de la modification survenue +dans notre activité psychique; il nous fait prendre conscience de +cette modification, il n'y ajoute presque rien. Dans nos moments de +poésie, nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose que +cette simple impression; nous avons conscience d'un changement +plus important dans notre manière d'être. + +Dans nos contemplations les plus poétiques, toujours nous +trouverons quelque sentiment pénétrant, qui peu à peu nous envahit +tout entiers, au point de remplir pour ainsi dire la conscience, d'en +déborder, et de nous donner le besoin d'exhaler en un soupir, en +une brève exclamation, en quelques paroles expressives, cet excès +d'émotion. Quand cet état contemplatif aura pris fin, les images +qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-être oubliées, +mais l'émotion subsistera: longtemps encore après que nous serons +rentrés dans la vie réelle, notre disposition morale se ressentira des +sentiments dont nous étions imprégnés pendant notre rêverie; et +nous garderons au coeur des regrets confus, de vagues espérances, +des tristesses, des pitiés, des angoisses inexplicables, une +impression d'avoir trouvé ou perdu quelque indicible bonheur. + +La rêverie procède d'ordinaire du sentiment; c'est parce que +quelque événement ou quelque vision nous a émus, que notre +imagination est ébranlée et se met en mouvement. Les images +qu'elle nous apporte se mettent en harmonie avec ce sentiment; +elles en accentuent le caractère; nous en recevons un surcroît +d'émotion; et le sentiment initial, ainsi exalté par son expression +même, se trouve porté rapidement à son maximum d'intensité. + +Chez tout homme l'état de rêverie est déjà par lui-même favorable +au développement des sentiments; il donne à nos représentations +un réalisme plus saisissant; nous ne nous faisons pas seulement une +idée des choses qui peuvent nous émouvoir, nous les voyons, nous +en avons la sensation. Par cela même que notre intelligence est +engourdie et l'activité de l'imagination dominante, tous nos +sentiments tendront plutôt à s'exagérer. En même temps ils seront +plus _saturés_, plus chargés de pathétique, mieux dégagés de +l'élément purement intellectuel que ceux que nous pouvons +éprouver dans notre état de pleine lucidité. + +Chez le poète, c'est-à-dire chez l'homme exceptionnellement +imaginatif et qui par un véritable entraînement professionnel a +exagéré encore cette particularité de son tempérament, les mêmes +phénomènes se reproduiront à une plus haute puissance. La +sensibilité sera en équilibre instable, prête à s'exalter ou à se +déprimer sous le moindre prétexte; ce seront de brusques +explosions d'enthousiasme, d'allégresse triomphante ou des +désespoirs, des prostrations absolues; toutes les passions prendront +le ton lyrique. + +La poésie nous apparaît donc comme présentant ce caractère +spécial, d'agir profondément sur la sensibilité: c'est une rêverie +sentimentale. Ces mots, je le reconnais, ont quelque mollesse; ils +tendraient plutôt à désigner un état faible de l'imagination et du +coeur qu'un état fort et actif: en les prononçant, on se figure un +esprit qui s'en va à la dérive, des visions inconsistantes, des +sentiments fades et affectés. Il est trop évident que ce n'est pas +ainsi qu'il faut concevoir la vraie poésie. Elle nous apporte aussi, +avec des images éclatantes, des sentiments intenses; ce ne sera plus +alors une rêverie sentimentale; ce serait plutôt un rêve passionné. +Ce qu'il nous faut retenir pour le mettre dans notre définition, c'est +ce caractère pathétique que présentent les images suggérées par la +poésie. Disons donc, pour éviter toute équivoque, qu'elle doit être +une rêverie _émue_. + +Sommes-nous arrivés au terme de notre analyse? Suffit-il de nous +laisser aller à une rêverie quelconque pour nous sentir en état +poétique? Quelque chose nous manque encore, quelque chose +d'essentiel, et que pourtant par un oubli singulier un certain nombre +de théoriciens ont négligé de faire entrer dans leur définition de la +poésie: l'élément esthétique. + +Si toute poésie est rêveuse, toute rêverie n'est pas poétique. Il y a +donc quelque chose qui différencie la rêverie spécialement +poétique de la rêverie banale et vulgaire, et c'est son caractère de +beauté. Une rêverie dans laquelle il nous serait impossible de +trouver quoi que ce soit d'esthétique, dans laquelle tout serait +trivial ou laid, serait assurément dépourvue de toute poésie. + +Toute poésie éveille en nous le sentiment du beau. Ceci n'est pas +une conjecture, une théorie plus ou moins péniblement déduite. +C'est un fait d'observation. Dans la contemplation poétique, nous +ne nous contentons pas de jouir de notre propre état de conscience. +Nous sentons qu'il y a dans cette jouissance même quelque chose +d'élevé; elle n'est pas seulement délicieuse, elle est de celles que +nous nous savons gré à nous-mêmes de ressentir. C'est presque une +jouissance d'art, que peuvent seules éprouver les âmes éprises de +beauté. + +Dans une oeuvre d'art, il est bien évident que la poésie est un mérite +de plus, qu'elle augmente la valeur artistique de l'oeuvre, qu'elle la +rend plus admirable, qu'elle est par conséquent un véritable apport +de beauté. + +De même et à plus forte raison dans les vers. Quelles que soient +leurs qualités de facture, jamais nous ne les trouverons +parfaitement beaux s'ils ne sont pas vraiment poétiques; et les plus +poétiques sont ceux qui nous semblent avoir la suprême beauté. + +Il est certain que dans l'usage courant on ne désigne pas tout à fait +la même chose par les deux mots de poésie et de beauté. + +L'habitude s'est établie de prendre plutôt le mot de beauté dans un +sens assez restreint, celui de beauté de la forme, ou de beauté +plastique. La beauté étant ainsi conçue, il est trop clair qu'elle +diffère de ce que nous trouvons dans la poésie; et l'on pourra +établir entre ces deux idées toutes les oppositions que l'on voudra. +-- La beauté, dira-t-on, est objective; elle consiste dans un certain +nombre de qualités qui se perçoivent immédiatement, ou dont nous +pouvons juger par l'intelligence; nous ne sommes pas libres de les +attribuer ou non à l'objet, elles se constatent, on peut démontrer +leur réalité, et tout appréciateur compétent et de bonne foi devra la +reconnaître. La poésie est tout autre chose. Elle est subjective. Seul +je puis savoir si un objet est poétique ou non, puisqu'il ne l'est que +pour moi et dans la mesure où il me donne une impression de +poésie. C'est donc un caractère tout différent. Et c'est aussi à des +objets tout différents que nous l'attribuerons. Une statue +irréprochable de forme sera dite belle; une statue gauchement +exécutée, dénuée de toute beauté plastique, mais dans laquelle +l'artiste aura mis une expression touchante et élevée, nous semblera +poétique. Un édifice neuf et intact est plus beau; délabré par le +temps, il est plus poétique. Un paysage peut être très beau sans être +poétique: ainsi une plantureuse vallée normande. Il peut être très +poétique sans être beau: ainsi un étang morne, une terre triste et +désolée, le désert, la mer sauvage. Sans doute le même objet peut +être à la fois poétique et beau; il n'y a pas incompatibilité entre les +deux caractères. Mais quand un objet présente à la fois ces deux +caractères, on les distingue encore l'un de l'autre; on les attribue à +des qualités différentes de l'objet. Ainsi, quand un vers +admirablement fait est en outre d'un sentiment exquis, c'est pour +les qualités de facture qu'on le déclarera beau, et pour les qualités +de sentiment qu'on le trouvera poétique. + +Mais si la poésie n'est pas la beauté, au sens exclusif et +abusivement restreint du mot, il est impossible de lui dénier un +caractère de beauté, puisqu'on fait elle nous donne le sentiment du +beau. Beauté objective de forme ou beauté subjective d'expression, +c'est toujours de la beauté au sens large du mot. Ce ne sont même +pas deux espèces de beauté différentes; ce sont plutôt deux choses +différentes auxquelles nous reconnaissons une même qualité +esthétique. Il m'en coûte un peu d'entrer dans ces distinctions +verbales; mais si faute de les faire on commet de graves erreurs +d'esthétique, si la confusion des termes trouble l'observation +elle-même, elles ne sont pas inutiles. + +Ne tenons pourtant pas notre analyse pour terminée avant de l'avoir +amenée à toute la précision désirable. J'ai dit qu'une rêverie, pour +nous paraître poétique, devait nous donner le sentiment du beau à +quelque degré. Est-ce tout à fait ce sentiment-là que nous donne en +réalité la poésie? Qu'elle éveille en nous un sentiment très +analogue à celui que nous donnent les belles choses, voilà ce que +nous pouvons tenir pour accordé. Mais enfin, n'y a-t-il pas une +différence? Si légère qu'elle soit, elle vaudrait d'être signalée, car +ce serait alors une différence spécifique, dont nous devrions tenir +compte dans notre définition. Or, il semble bien que cette +différence existe, et qu'il y a, dans la contemplation poétique, une +nuance de sentiment particulière, quelque chose de spécial, de +caractéristique, que nous n'éprouvons pas devant les choses qui +nous donnent une impression de beauté. Il y aurait donc un +sentiment du poétique, distinct du sentiment du beau, et qui +donnerait à la poésie sa nuance particulière. + +Pour savoir ce que nous en devons penser, quelques mots +d'explication sont nécessaires. Nous en sommes arrivés au moment +où il faudra arrêter notre définition, et c'est ici ou jamais qu'il +importe d'éviter toute équivoque. + +On parle trop souvent de ce _sentiment du beau_ comme d'un +sentiment simple et irréductible, aussi déterminé que l'est +par exemple la sensation du bleu ou du rouge, et tellement +caractéristique de la beauté qu'il nous la ferait reconnaître par sa +seule présence; quelques esthéticiens iront même jusqu'à dire qu'il +la constitue vraiment, la beauté n'étant que la propriété qu'ont +certains objets d'éveiller en nous ce sentiment. C'est là de +l'esthétique bien rudimentaire, et surtout de la psychologie bien +simpliste. En présence des belles choses, nous éprouvons, non pas +_un sentiment_, mais un ensemble de sentiments très complexe et +très variable où l'on peut distinguer de l'attrait sensible, du charme, +de l'admiration, de la satisfaction intellectuelle, un plaisir de jeu, de +la sympathie et de l'amour, sans compter toutes les émotions +accessoires que l'objet nous donne par son expression morale +particulière, et qui colorent d'une façon différente tous ces +sentiments. Il est clair par exemple que nous ne trouverons pas le +même charme à un chant triste qu'à un chant d'allégresse, et que si +nous admirons autant l'un que l'autre, ce ne sera pas de la même +manière. Il est impossible que deux objets différents, un tableau et +une statue par exemple, affectent notre sensibilité de la même +manière. Il y aura donc autant de variétés de sentiment du beau +qu'il peut y avoir de belles choses en un genre quelconque. +Certains objets exciteront plutôt la satisfaction intellectuelle, +d'autres auront plus de charme; enfin les sentiments élémentaires +que nous avons énumérés, et qui eux-mêmes paraîtraient assez +complexes à l'analyse, entreront à tous les degrés et en proportions +indéfiniment variables dans l'émotion résultante. Ce qui fait l'unité +de sentiments aussi divers et permet de les faire entrer dans une +même catégorie, ce n'est donc pas leur ressemblance; c'est leur +communauté d'origine. Nous les disons tous esthétiques, parce que +tous ils se rapportent à la beauté, autrement dit parce que nous les +éprouvons en présence des choses que nous trouvons belles. Par +beauté nous entendons donc autre chose que la propriété d'exciter +tel ou tel sentiment; et ce quelque chose, je crois l'avoir +surabondamment établi ailleurs[4], c'est un caractère de perfection +de l'objet. C'est autour de cette idée de perfection que se groupent +et se rallient tous les sentiments esthétiques. + +Revenons maintenant au sentiment du poétique. Nous en +comprendrons mieux la nature. La lecture de vers très poétiques +éveille-t-elle en nous quelque sent ment spécial, distinct de ceux +que nous donnerait une chose très belle, mais dépourvue de toute +poésie, par exemple un tableau admirablement dessiné et peint, +mais dont le sujet ne parlerait en rien à l'imagination? Sans aucun +doute. L'oeuvre poétique, étant de caractère tout différent, +valant par de tout autres qualités, ne peut nous donner les +mômes impressions que le tableau. Comme l'admiration est ici +accompagnée d'émotions diverses, elle-même sera plus émue; elle +prendra la teinte pathétique de ces sentiments. Il ne faut pas se +figurer en effet que le sentiment de beauté, qu'excite en nous une +oeuvre pathétique par son expression morale, c'est-à-dire par les +émotions diverses qu'elle nous donne, soit un phénomène tout à +fait distinct, qui viendrait se plaquer en quelque sorte sur ces +émotions, sans se confondre avec elles. Il entre dans notre état +d'âme pour le modifier; nous ne percevons, de ces sentiments +divers, que la résultante commune. L'admiration que nous +éprouvons pour une chose belle, étant due aux qualités intrinsèques +de l'objet, nous détache de nous-mêmes, nous porte vers lui. +L'admiration que nous inspire un objet poétique est plus recueillie, +plus intime, et tournée plutôt vers le dedans. Se produisant dans un +moment de détente intellectuelle, elle ne sera pas vive, mais plutôt +méditative, songeuse, et comme teintée elle-même de rêverie. + +Non seulement la poésie nous donne des sentiments de nature +spéciale, mais chaque oeuvre poétique, on peut le dire, a sa teinte +de sentiment particulière qui la caractérise; et dans chaque +occasion où nous éprouverons une impression de poésie, cette +impression aura un caractère propre. Ainsi, quand ce seront nos +propres rêveries qui prendront une tournure poétique, nous en +serons plutôt charmés; nous sentirons bien qu'il y a en elles +quelque chose d'esthétique, d'harmonieux, mais nous n'aurons pas +la fatuité de nous en admirer nous-mêmes. Quand au contraire +nous lisons une page poétique, nous lui accordons sans réserve +notre admiration. + +Il y a donc bien un sentiment du poétique, très complexe lui-même +et de formule variable. Mais diffère-t-il du sentiment du beau? Il +n'est qu'une des innombrables variétés de ce sentiment. C'est un +sentiment esthétique, qui diffère des autres, comme diffèrent les +uns des autres tous les sentiments esthétiques, en ce qu'il +a sa nuance propre; mais qui leur ressemble, comme tous se +ressemblent entre eux, en ce qu'il implique une idée de perfection +et de beauté. + +Voici donc une première indication à retenir: c'est que la rêverie +poétique nous apparaît toujours avec un certain caractère de beauté. + +Mais d'où tient-elle ce caractère? Et qu'y a-t-il précisément de beau +dans cet état psychique? + +La beauté peut être dans les images qu'évoque notre rêverie[5]. + +Il est certainement des cas où nos représentations, par le don +d'invention qu'elles décèlent, par leur originalité, par leur caractère +idéal ou merveilleux, prennent une haute valeur esthétique. + +Cette seule remarque nous permet déjà d'expliquer un certain +nombre de faits qui, autrement, pourraient surprendre. Des vers +que nous lisons nous donneront une impression de poésie par +le seul éclat des images. Les mômes objets, que nous nous +contenterions de trouver jolis ou agréables à voir dans la nature, +nous sembleront poétiques dans une évocation littéraire, parce +qu'alors leur beauté sera celle d'une représentation. Une description +sera plus poétique du seul fait que l'objet décrit aura en lui-même +plus de beauté. Il est plus poétique de penser à quelque admirable +paysage ou à quelque chef-d'oeuvre de l'art qu'à des choses +insignifiantes ou vulgaires. Une statue de femme en attitude +pensive nous semblera plus poétique si ses formes sont élégantes et +sa pose gracieuse. + +Les belles choses en général sont plus favorables que les autres à la +contemplation poétique; les rêveries qu'elles peuvent provoquer, +débutant sur une impression de beauté, ont chance de garder +longtemps encore un caractère esthétique; de nous-mêmes nous +nous appliquons à leur conserver ce caractère, en écartant les +images triviales qui seraient en discordance avec l'objet de notre +contemplation. Un objet de beauté médiocre pourra se transfigurer +dans la contemplation poétique au point de prendre un caractère +idéal, une sorte de beauté de rêve; mais s'il était décidément trop +laid, il nous serait très difficile de le trouver poétique, notre +imagination se refusant en sa présence à évoquer des images d'un +caractère esthétique. Tous ces faits se peuvent ramener à la même +loi: un objet nous paraîtra d'autant plus poétique qu'il y aura, dans +les images qui accompagnent sa contemplation, plus de beauté. + +Il est pourtant des rêveries éminemment poétiques dans lesquelles +nous n'évoquons que le souvenir d'objets vulgaires, d'événements +familiers, auxquels il serait bien difficile d'attribuer un caractère +esthétique. En quoi donc consistera la beauté de telles rêveries? + +Elle sera dans quelque chose de plus profond encore que les +représentations intérieures, dans les émotions intimes qui +accompagnent l'apparition des images. Ce sera une beauté +d'expression morale. + +Il faut compter, parmi les causes qui contribuent le plus +efficacement à déterminer la valeur esthétique de nos rêveries, le +caractère plus ou moins élevé de ces sentiments. Si le niveau +moyen de nos sentiments est bas, nos rêveries seront dépourvues +de noblesse; elles-mêmes seront viles ou tout au moins mesquines. +Il est au contraire des âmes naturellement si délicates, si élevées, +qu'il n'en saurait rien sortir que de généreux; ce sont par excellence +les âmes de poètes. + +Il ne sera pas facile, je le sais, de s'entendre sur les conditions de +beauté des sentiments. C'est là un des plus hauts problèmes de +l'esthétique rationnelle. Chacun sera tenté de le résoudre selon ses +préférences personnelles. Pour les uns, l'idéal sera l'exquise +délicatesse des impressions; ils n'admettront qu'une poésie subtile, +raffinée, toute en nuances. Pour les autres, la poésie devra être +exaltée, passionnée, montée constamment au ton lyrique. Celui-ci +ne sentira de poésie que dans l'amour; celui-là, que dans les +sentiments héroïques. Mais dans tous les cas, chacun déclarera +poétiques par excellence les sentiments qu'il estimera les plus +beaux, c'est-à-dire les plus conformes à son idéal. + +Maintenant nous disposons d'informations suffisantes pour +compléter notre définition. A notre première formule, qui +définissait psychologiquement la poésie comme un état de rêverie, +nous avons compris qu'il fallait ajouter quelque chose, et nous +avons reconnu que ce devait être un sentiment de beauté. Cette +beauté, nous avons constaté qu'elle était en partie dans les images +que nous apporte notre rêverie, mais surtout dans les sentiments +qui accompagnent leur représentation. La poésie peut donc être +définie psychologiquement une rêverie accompagnée de sentiments +qui nous donnent une impression de beauté. Plus simplement, nous +dirons qu'elle est une rêverie _esthétique_. Ce mot, tel qu'il est +généralement employé, désigne suffisamment ce que nous voulons +dire: on l'emploie en effet de préférence pour désigner la beauté +d'expression morale; il implique à la fois l'émotion, et un certain +caractère de beauté dû à cette émotion même. Dans tous les cas, +c'est en ce sens que nous convenons de l'employer. + +Notre définition se trouve ainsi complète. Nous croyons avoir +déterminé l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour +que se produise l'impression poétique. Toute poésie est rêverie +esthétique, toute rêverie esthétique est poésie. + +J'ai affirmé jusqu'ici plutôt que je ne prouvais. J'ai posé cette +première et essentielle définition sans la justifier. Elle implique une +généralisation qui aurait besoin d'être appuyée à tout le moins sur +de nombreux exemples. C'est ce livre entier qui doit en apporter la +preuve, par l'analyse détaillée que nous ferons des divers modes de +la conception poétique. + + + +CHAPITRE II + +LA POÉSIE INTÉRIEURE + +Par poésie intérieure j'entends celle que nous créons pour +nous-mêmes, sans aucune intention de l'utiliser dans une oeuvre +artistique quelconque. Elle est le produit le plus spontané de la +rêverie. C'est elle qu'il nous faut étudier en premier lieu, car elle est +le point de départ, la source de toute inspiration; elle est la poésie +originelle dont tout le reste n'est que le développement. + +Nous ne pouvons songer à déterminer la part que tient la libre +rêverie dans notre existence. Il va de soi qu'elle variera avec le +tempérament de chacun, avec les circonstances, avec le genre de +vie que nous menons par choix ou par nécessité. La tendance à la +rêverie devra être réduite au minimum chez les hommes très +occupés, très affairés, chez ceux en qui domine la raison pratique, +chez les hommes d'action dont toute l'énergie est tournée vers le +dehors. Elle sera très forte chez les personnes douées d'une +imagination active, d'une vive sensibilité, qui vivent surtout de la +vie intérieure, et qui ont le loisir de s'y adonner. Il serait vain de +chercher à établir une moyenne. Mais en général, je crois que la +rêverie lient dans notre vie intellectuelle plus de place qu'on ne se +le figure communément. Nous réfléchissons beaucoup moins, nous +rêvons beaucoup plus que nous ne voudrions le reconnaître. +L'attention est forcément intermittente; la réflexion agit par efforts +discontinus. Au cours même du travail mental le plus attentif, que +de distractions, que de déviations de la pensée, que d'échappées +dans le monde imaginaire! Pendant que j'écris ces lignes, +auxquelles je m'applique pourtant, que d'images me passent par +l'esprit, que je ne remarque pas, portant toute mon attention sur les +idées utilisables que je puis rencontrer! Ces représentations +confuses, incohérentes forment le fond obscur de la pensée, sur +lequel se détachent de temps à autre quelques jugements nets. Si +l'on pouvait faire exactement le compte de nos réflexions et de nos +rêver ries, on trouverait, j'en suis certain, une disproportion +singulière. L'intelligence la plus active, la plus lucide, la plus +féconde ne réfléchit que par à-coups; son état normal n'est pas la +tension, elle se briserait à cet effort continu, mais bien plutôt +la détente. Au cours de la journée, à quelque moment que +je m'observe, j'ai conscience de déranger des images, qui +disparaissent aussitôt, dans l'effort que je fais pour les apercevoir. +A quoi rêvais-je donc? Je ne saurais le dire. Ce sont des rêveries +trop vagues pour que la pensée lucide puisse se les représenter, et +justement leur disparition coïncide avec la reprise de conscience. +-- Il n'est même pas certain que la réflexion interrompe la rêverie. +Pendant que je réfléchis à une chose, je puis très bien me donner à +son sujet tout un jeu de représentations. Dans l'expression de la +pensée la plus abstraite entrent des symboles, des comparaisons, +des métaphores qui prouvent que, pendant que l'intelligence +fonctionne, l'imagination ne reste pas pour cela inactive. On dirait +même que, dans l'effort que nous faisons pour concevoir les idées +abstraites, l'imagination s'inquiète, s'agite, cherche à comprendre +les choses à sa façon, travaille à se les représenter, et qu'ainsi se +produit spontanément un afflux d'images, plus ou moins applicables +à l'objet de notre réflexion. + +Plus mon attention se porte sur ce point, mieux il me semble qu'au +delà du cercle de clarté que projette ma conscience actuelle, dans +les régions obscures de l'esprit, j'entrevois cette multitude confuse +des images toujours présentes: images de souvenir que je sens +toujours prêtes à reparaître au premier appel, comme si je n'avais +cessé de quelque manière d'y penser toujours; images de rêve, +vagues projets d'avenir, espoirs et craintes, ébauches d'oeuvres à +venir, visions fantasques. + +Ainsi nous en arriverons à poser, sous toutes réserves, cette +hypothèse, que peut-être le cours de la rêverie est, de notre premier +à notre dernier jour, ininterrompu. On a dit que nous rêvons toute +la nuit. Cela est en effet soutenable, puisque dans le sommeille +plus profond doit subsister un minimum d'activité cérébrale. Mais +il est plus vraisemblable encore que nous rêvons tout le jour. Il n'y +a aucune raison pour que l'activité de l'imagination soit moindre +pendant la veille que pendant le sommeil; il est plus probable que +les opérations de la pensée lucide sont un surcroît d'activité, +quelque chose qui s'ajoute à ce travail latent de l'imagination mais +ne l'interrompt pas. Dans cette conception, le sommeil laisserait +paraître les images qui s'élaborent incessamment au plus profond +de nous-mêmes; les perceptions de la veille ne feraient que les +recouvrir. + +Au moment où nous ouvrons les yeux, les fantômes du rêve +pâlissent et semblent s'effacer. Est-il certain qu'ils ne subsistent pas, +invisibles mais réels encore, comme la veilleuse que l'on a oublié +d'éteindre à l'aube garde son invisible clarté dans la lumière du +grand jour? Encore une fois, on ne peut hasarder à ce sujet que des +hypothèses. Si ce mouvement d'imagination se continue à l'état de +veille, il s'abaisse sans aucun doute au-dessous de la conscience +distincte; son existence reste encore conjecturale. + +De ce que nous venons de dire, on pourrait être tenté de conclure +qu'à ce compte la poésie intérieure devrait jaillir à flot constant et +déborder de toute âme humaine. Puisque nous rêvons tous et +presque toujours, ne sommes-nous pas tous et presque constamment poètes? + +La conclusion serait précipitée. Définissant la poésie, nous avons +eu soin de remarquer que ce n'était pas une rêverie quelconque, +mais un mode de rêverie particulier, présentant un caractère spécial, +le caractère esthétique. + +Je sais que souvent l'on parle de la rêverie comme si elle était +esthétique par essence; on ne peut se la figurer comme dépourvue +de beauté. De la conception même que certains théoriciens se font +de l'activité esthétique, qu'ils définissent comme le jeu des facultés +représentatives, il s'ensuivrait que la rêverie est la chose esthétique +par excellence. + +Laissant de côté les théories, nous allons reconnaître que la libre +rêverie n'est pas esthétique en soi, mais qu'elle peut le devenir dans +certaines conditions, qu'il s'agit de déterminer. + +Demandons-nous d'abord jusqu'à quel point elle est agréable. Le +charme n'est pas la beauté; mais il en est au moins une condition, +et même le premier degré. + +Sur ce point, tous les rêveurs sont unanimes: ils parlent de la +rêverie comme ayant par elle-même un charme incomparable. + + Quel esprit ne bat la campagne? + Qui ne fait châteaux en Espagne, + Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous, + Autant les sages que les fous? + Chacun songe en veillant: il n'est rien de plus doux. + LA FONTAINE. + +Est-il bien nécessaire de décrire et d'expliquer le charme particulier +de cet état de rêverie? Si nous voulons savoir jusqu'où peut aller le +plaisir de rêver, il nous suffira de relire J.-J. Rousseau[6]. Nul +poète, nul écrivain ne l'a ressenti plus profondément, et ne l'a +exprimé en termes plus poétiques. + +«Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île et +j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans +quelque asile caché; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, +fixant mes sens et chassant démon âme toute autre agitation, la +plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait +souvent sans que je m'en lusse aperçu. Le flux et le reflux de cette +eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans +relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements +internes, que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me +faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de +penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion +sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux +m'offrait l'image; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient +dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, +sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de +m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je +ne pouvais m'arracher de là sans effort.» + +Quand on relit ces descriptions et ces confidences, quand on se +rappelle, car de telles pages ont la propriété d'éveiller les souvenirs +profonds, les impressions analogues que l'on a pu éprouver, on est +tenté de se dire que décidément la rêverie est une chose délicieuse +de par sa nature propre. + +Il ne faut pourtant pas exagérer. Gardons-nous ici d'un mirage. +Quand on parle ainsi de la rêverie, on pense à la rêverie des rêveurs, +c'est-à-dire des contemplatifs et des poètes, de ceux qui s'y +complaisent et y sont entraînés, de ceux qui en ont fait +comme le but de leur existence. Ou bien encore, on pense aux +heures exceptionnelles, où par un concours de circonstances +particulièrement favorable, bien-être physique, quiétude morale, +impressions de nature, stimulation artistique, on s'est trouvé porté +en pleine rêverie. Alors en effet c'était délicieux. Et cela prouve +que la rêverie peut avoir à l'occasion un charme exquis. Mais il +n'est pas vraisemblable qu'elle nous donne constamment telle +béatitude. + +Nous avons reconnu dans la rêverie un mode normal, habituel et +peut-être même constant de l'activité mentale. A ce titre, il est +possible qu'elle nous soit constamment agréable, mais comme l'est +tout exercice naturel d'une activité psychique ou d'une fonction +vitale, sans qu'il y ait rien de particulier dans ce plaisir, ni qu'il +s'élève beaucoup au-dessus de l'indifférence. + +Une suite d'images n'a rien de plus attrayant en soi qu'une suite de +perceptions. + +La rêverie se caractérise par l'absence d'effort intellectuel. Ce serait +une raison suffisante pour la déclarer souverainement agréable, si +le moindre effort était notre suprême idéal, et la loi même de notre +activité. Singulière loi pour une activité! En réalité on ne constate +pas que tout état psychique dont l'effort est absent soit par cela +même agréable. On ne constate pas non plus que l'effort soit dans +tous les cas pénible. Tout dépend des conditions physiques et +morales dans lesquelles nous nous trouvons et de ce que nous +avons d'énergie disponible: il est des cas où rien ne peut nous +plaire plus que l'activité allant même jusqu'au maximum d'effort; +d'autres où nous préférerons le repos, la léthargie et le rêve. + +Je n'accepterais pas non plus sans réserves la théorie qui fait de la +rêverie une activité essentiellement agréable sous le prétexte +qu'elle constitue un libre jeu de représentations. Suis-je vraiment +libre quand je rêve? J'en doute fort. C'est ma rêverie qui est libre, +ce n'est pas moi. Elle m'emporte je ne sais où. Elle-même n'est +libre qu'en ce sens qu'elle n'a pas de but fixé d'avance. Elle va, +comme le ballon libre, où le vent la pousse. Quand on parle d'un +libre jeu d'imagination, on suppose que j'appelle ou repousse, que +je combine, que je construis les images selon mon bon plaisir. C'est +dans la réflexion volontaire que je suis ainsi maître de mes idées. +Dans la pure rêverie au contraire, je me laisse aller; j'assiste à un +spectacle, dont les péripéties sont pour moi de l'imprévu. Je ne +rectifie rien, je ne conseille rien; je suis les événements; je me +demande ce qui va arriver. Il n'y a là rien de comparable au jeu, si +ce n'est l'illusion consciente et à demi-volontaire, le faire-semblant, +le parti pris de se laisser prendre à des événements fictifs comme +s'ils étaient réels, le sérieux affecté qui se retrouve dans toute +activité de jeu; et cette analogie même ne prouve nullement que la +rêverie est une sorte de jeu, mais seulement que dans nos jeux, +c'est-à-dire dans le développement libre et joyeux que nous +donnons à notre activité pour le seul plaisir d'agir, nous faisons +toujours entrer une part d'illusion volontaire et de rêverie. + +Nous serons, je crois, dans la juste mesure en disant qu'en somme +l'activité qui constitue la rêverie n'a rien de désagréable en soi, +qu'elle peut se prolonger indéfiniment sans nous apporter aucune +fatigue, et qu'en général, sauf les cas exceptionnels de délire +fiévreux ou d'images obsédantes, elle est plutôt accompagnée d'un +certain bien-être. Ce qui détermine vraiment sa qualité affective, +c'est la nature des images qu'elle nous apporte. La rêverie sera +agréable ou désagréable, selon que nous nous représenterons des +choses gaies ou des choses tristes. On ne peut dire qu'en général +nous ayons une tendance à pencher d'un côté plutôt que de l'autre. +Tout dépend évidemment de notre tempérament, de notre caractère, +de notre âge, de notre humeur du jour, des circonstances. Il est +assez vraisemblable que la rêverie est plutôt optimiste quand la +courbe générale de notre vie est en voie ascendante, pessimiste +quand la courbe s'abaisse. Les rêveries de l'enfance sont plutôt +faites d'espoirs, celles de la vieillesse d'appréhensions et de regrets; +mais cette loi même comporte bien des exceptions. Peut-être +pourrait-on mesurer le plaisir qu'un homme trouve dans la rêverie à +la part qu'il lui accorde dans sa vie; il est probable en effet que +ceux qui s'adonnent à la contemplation intérieure le font parce +qu'ils y trouvent un plaisir particulier, soit que leur imagination +exubérante éprouve le besoin de se dépenser en représentations, +soit que la rêverie ait chez eux une tendance optimiste qui la rend +plus agréable, soit qu'ils aient été amenés par les mécomptes de la +vie réelle à se réfugier dans le monde des souvenirs, des illusions +et des rêves. Et cela même n'est pas bien sûr. N'arrive-t-il pas que +l'on s'enfonce dans la rêverie sans même y trouver «le sombre +plaisir des coeurs mélancoliques,» par simple découragement? + +La rêverie n'est pas plus belle en soi qu'elle n'est agréable en soi. +Elle le deviendra dans certaines conditions. + +Puisque nous ne composons pas nos rêveries, puisqu'elles se +produisent spontanément, il n'y a aucune raison pour qu'elles +répondent à nos goûts personnels et à nos préférences esthétiques, +comme elles le feraient si nous les tenions tout à fait à notre +disposition. Les images se construisent au hasard, comme les +figures que forment les nuages dans le ciel, ou le lichen +sur les vieux murs: on remarque celles qui ont un semblant de +composition; en général elles sont assez insignifiantes. De la masse +confuse de toutes nos rêveries, il doit être exceptionnel que se +dégage quelques représentations d'une réelle valeur esthétique. La +rêverie moyenne, j'entends par là ces images fugitives et pâles qui +nous passent incessamment par l'esprit, est pure divagation. Aussi +en détournons-nous notre attention. + +Pouvons-nous, par cette invention spontanée, qui ne comporte +aucune retouche volontaire, aucune élaboration artistique, imaginer +rien de très beau, de plus beau que nature? Cela n'est pas +vraisemblable, et aucune observation authentique ne nous autorise +à affirmer que cela se produise en fait. + +Il nous arrive sans doute, dans nos rêves ou nos rêveries, de nous +représenter de beaux paysages, des architectures magnifiques, des +fleurs merveilleuses, des figures idéales. Mais ces visions, qui nous +laissent l'impression d'une surnaturelle beauté, sont-elles +réellement aussi belles que cela? Ce sont des images diaprées, +brillantes, de couleurs vives, analogues à celles que nous pouvons +concevoir en contemplant des points lumineux et scintillants ou les +braises incandescentes du foyer; il est assez vraisemblable que +nous y faisons entrer les bluettes lumineuses qui fourmillent dans +le champ rétinien[7]. Les formes sont plutôt fantastiques +qu'élégantes, plus bizarres que vraiment artistiques. + +Les édifices que fait surgir l'imagination pure, ce sont ces palais de +l'Orlando furioso, prodigieux, féeriques, étincelants de +pierreries, invraisemblables. Ces images, au moment où elles nous +apparaissent, excitent sans doute un sentiment d'admiration intense; +nous leur trouvons une beauté merveilleuse. Elles sont en effet ce +que nous pouvons, dans de telles conditions cérébrales, imaginer +de plus beau. Elles ont toutes les conditions de la beauté, sauf le +goût et l'art. Nous nous en apercevons quand nous avons repris +notre sang-froid; nous sommes surpris de voir quel étrange objet +nous avait ainsi mis en extase. + +J'en dirai autant de ces figures idéales, qui parfois hantent nos +rêveries. Telles que nous les imaginons, valent-elles l'admiration +qu'elles nous inspirent? Dans notre rêve nous les trouvons +infiniment belles. En elles-mêmes, elles sont si vagues, si indécises +de traits, qu'à peine pourrait-on les qualifier au point de vue +esthétique. Aussi pâle est l'image que nous concevons quand dans +un conte de fées apparaît une princesse «aussi belle que le jour». + +Un des exemples les plus curieux et les plus typiques que l'on +puisse citer de ces produits spontanés de l'imagination idéaliste, +c'est ce personnage étrange qui hanta l'esprit de George Sand[8]. +«Dès ma première enfance, j'avais besoin de me faire un monde +intérieur à ma guise, un monde fantastique et poétique... Me voilà +donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonnée à moi-même, +lancée à la recherche d'un idéal et ne pouvant pas rêver un monde, +une humanité idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l'idéal même... +Et voilà qu'en rêvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le +nom ne signifiait rien que je sache; c'était un assemblage fortuit de +syllabes comme il s'en forme dans le rêve. Mon fantôme s'appelait +_Corambé_ et ce nom lui resta... Je voulais l'aimer comme un ami, +comme une soeur, en même temps que le révérer comme un Dieu. +Je ne voulais pas le craindre et, à cet effet, je souhaitais qu'il eût +quelques-unes de nos erreurs et de nos faiblesses. Je cherchai celle +qui pouvait se concilier avec sa perfection et je trouvai l'excès de +l'indulgence et de la bonté[9]. Ceci me plut particulièrement et son +existence, en se déroulant dans mon imagination (je n'oserais dire +par l'effet de ma volonté, tant ces rêves me parurent bientôt se +formuler d'eux-mêmes), m'offrit une série d'épreuves, de +souffrances, de persécutions et de martyres... Le rêve arriva à une +sorte d'hallucination douce, mais si fréquente et si complète parfois +que j'en étais comme ravie hors du monde réel.» L'imagination de +l'enfant s'exalte; elle dresse un autel à l'objet secret de son +adoration. Puis la vision commence à se dissoudre; née de la libre +rêverie, trop inconsistante pour durer longtemps, elle s'efface peu à +peu, et _Corambé_ rentre dans l'inconscient dont il était sorti[10]. + +Il était important de signaler cette illusion, pour montrer que très +rarement la libre rêverie fournit au poète ou à l'artiste une matière +artistique tout élaborée. Mais cette tendance que nous avons à +trouver charmantes lus images de rêverie, bien que fondée sur une +illusion, est pourtant à retenir. Du moment, en effet, qu'il ne s'agit +pas d'utiliser ces images dans un but artistique, peu importe que +leur beauté soit subjective et qu'elles ne puissent avoir de charme +que pour celui qui les conçoit. C'est pour nous-mêmes qu'elles sont +faites. Mieux elles seront adaptées à notre goût personnel, +autrement dit plus leur valeur esthétique sera subjective, et plus +elles auront de prix dans la contemplation intérieure. + +S'il nous est impossible de donner volontairement à nos rêveries +un caractère esthétique, nous pouvons obtenir ce résultat +indirectement, en nous mettant dans les conditions reconnues +favorables. Ces belles heures de contemplation rêveuse, nous les +recherchons; nous prenons nos dispositions pour que rien ne +vienne les gâter. Nous nous recueillons. Nous nous prêtons à +certaines pensées, nous en écartons d'autres. Nous cherchons +d'instinct à établir dans notre conscience cette harmonie, durable +parce qu'elle est parfaite, qui constitue l'état esthétique. Dans la +rêverie la plus libre, nous arrivons ainsi à mettre un peu d'art. + +Souvent même le rêveur cherche une sorte de mise en scène, il +aime à s'entourer des objets dont il a éprouvé par expérience la +vertu poétique; il ira chercher la rêverie dans les lieux où il l'a +rencontrée déjà; il y retrouvera des images éparses et flottantes, fils +légers auxquels-il renouera ses nouveaux rêves. + +La nature plus ou moins esthétique des images primitives sur +lesquelles l'imagination opère, et qui sont comme la matière qu'elle +met en oeuvre, déterminera en grande partie la qualité de nos +rêveries. Si constamment nous avons sous les yeux des spectacles +de misère, de laideur, de vulgarité, noire imagination, hantée de ces +images, aura peine à en extraire de la beauté. S'il se trouve que par +faveur du sort nous avons vécu dans la sérénité et la joie, entourés +de gracieuses images, nos pensées prendront d'elles-mêmes une +allure esthétique. La culture artistique et littéraire contribuera à +mettre de l'idéal dans notre vie intérieure: elle nous fournira des +images déjà élaborées dans le sens de la beauté, qui entreront dans +nos représentations personnelles et en relèveront le caractère. + + + +CHAPITRE III + +LA POESIE DE LA NATURE + +Considérons d'abord les impressions que nous recevons de la +nature quand nous sommes devant elle en simple contemplation. + +Nous reposons notre vue sur les choses avec béatitude. Nous ne les +scrutons pas du regard, nous ne les étudions pas, nous ne nous +posons à leur sujet aucune question. La détente cérébrale est +parfaite; et c'est justement de cette détente que nous jouissons; c'est +elle que nous venons chercher aux champs, sur les grèves ou dans +les bois; c'est elle que nous demandons aux paisibles spectacles de +la nature. Notre esprit se donne congé; et il peut se faire que +vraiment, pendant un certain temps, nous ne pensions à rien. Mais +pour peu que cette contemplation oisive se prolonge, dans cet état +de distraction où s'endort l'intelligence, il est impossible que +n'apparaissent pas les images; elles se produisent, évoquées +spontanément par association d'idées, à peine conscientes, attirant +d'autant moins notre attention qu'elles sont plus en harmonie avec +les objets que nous avons devant les yeux; et peu à peu notre +contemplation devient rêverie. + +L'expression même de notre regard, dans la contemplation +poétique, suffirait à déceler ce changement dans notre état de +conscience; il est songeur, distrait, ou étrangement fixe: on voit +bien que notre pensée est ailleurs. Notre attitude est celle du +recueillement ou de la méditation intérieure. C'est alors que nous +nous laissons aller à ces illusions que tous les contemplateurs et +poètes se sont plu à nous décrire: diffusion du moi dans les choses, +perte du sentiment de la personnalité, tendance du spectateur à +s'identifier avec les objets de sa contemplation. Nos représentations, +devenues plus vives, ne se distinguent plus nettement de nos +perceptions, devenues plus distraites; la différence que dans notre +état lucide nous maintenons entre l'imaginaire et le réel tend à +s'effacer; et nous aimons cette indécision; nous nous y perdons à +plaisir. + +De là cet attrait particulier qu'ont pour le poète les spectacles de la +nature qui par leur caractère étrange, indécis, mystérieux, font +l'effet de choses imaginées plutôt que perçues: mirages, échos, +reflets, vagues apparitions d'objets dans la brume, clairs de lune +féeriques, bizarres édifices de nuées au soleil couchant, rumeurs +confuses du vent qui passe sur la forêt. Ce sont de ces choses qui +entrent d'elles-mêmes dans la contemplation poétique, parce que +dans la nature même et pendant que nous les percevons elles font +déjà l'effet d'un rêve. + +Les objets lointains, inaccessibles, qui nous apparaissent par delà +de vastes plaines, aux confins de l'horizon, ont au plus haut degré +ce caractère. Aussi la poésie d'un paysage est-elle presque toujours +dans ses lointains. Aux premiers plans, les objets sont solides, +tangibles, bien matériels; à mesure qu'ils s'éloignent, ils perdent de +leur relief et de leur réalité; ils ne font plus l'effet que de visions, +d'apparitions vagues, de choses à demi-imaginaires[11]. C'est la +zone indécise où les couleurs des objets s'effacent, où les +colorations deviennent étranges et fantastiques, où la terre se fond +en couches vaporeuses et rejoint le ciel; c'est la région enchantée +vers laquelle s'en vont nos rêves. + +Mais plus encore que l'éloignement, l'absence poétise les choses. +Les spectacles qui lorsque nous les avons réellement perçus nous +ont paru seulement agréables, deviennent charmants lorsque nous +nous en donnons la vision mentale. Un objet même vulgaire prend +une certaine poésie dans le souvenir: c'est qu'alors il n'est plus +qu'une image; ce qu'il pouvait avoir de trivial dans la réalité +s'oublie; notre représentation l'épure. + +De tout temps l'imagination poétique s'est complu à diviniser la +nature, à la personnifier, à l'animer. C'est encore une manière de +mettre de l'imaginaire dans le réel, et du merveilleux dans le +monde. Ce serait en effet méconnaître étrangement l'état d'esprit +des poètes primitifs, que de supposer qu'ils prenaient tout à fait au +sérieux et dans un sens réaliste les conceptions de l'antique +mythologie. Je ne sais s'il y a jamais eu un temps où l'on croyait +que Zeus brandissait réellement la foudre, que vraiment Poséidon +soulevait les flots de son trident, que les dieux tenaient leur +assemblée sur la cime du mont Olympe. A coup sûr les poètes ne +l'ont jamais cru: ils devaient trop bien sentir ce qu'il y avait +d'imaginatif dans ces mythes dont ils s'inspiraient, et ce qu'ils y +mettaient eux-mêmes d'imagination en les développant. S'ils +avaient pris cette légende dorée pour de l'histoire, ils s'en seraient +désintéressés, car elle eût alors perdu pour eux tout son charme +poétique. S'ils se donnaient l'illusion d'y croire, c'était pour trouver +plus d'intérêt à ce jeu d'imagination. De même, quand le poète +moderne personnifie les forces de la nature, quand il leur donne +une sorte de vie, des sentiments avec lesquels il sympathise, lui +aussi sait bien que ce n'est qu'un jeu, une illusion dans laquelle il +s'enfonce à plaisir, par attrait du merveilleux, pour se, donner la +représentation d'un état d'âme étrange et surprenant, celui que l'on +pourrait prêter aux choses. + +Il faut d'ailleurs le remarquer. Ce n'est pas en présence des objets +réels que cette illusion tend à se produire. L'objet perçu dans sa +réalité se prête mal à ces personnifications et ces métamorphoses. + +C'est dans les souvenirs du poète, c'est dans ses descriptions que la +nature se transforme à ce point. Alors elle n'est plus que +représentée par des images plastiques, transformables, que l'on +peut modifier dans le sens du merveilleux; et les êtres fictifs que la +fantaisie du poète peut concevoir trouveront facilement place dans +ce monde imaginaire. Quand sur le bord de l'océan je regarde les +vagues qui déferlent sur la grève, j'y vois des masses d'eau +croulantes; quand je les imagine, je puis leur prêter une voix +lamentable qui parle de naufrages et de morts: + + Où sont-ils, les marins sombres dans les nuits noires? + O flots, que vous savez de lugubres histoires, + Flots profonds, redoutés des mères à genoux! + Vous vous les racontez en montant les marées, + Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées + Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous! + V. HUGO. + +Dans les représentations de ce genre, on peut constater une +tendance presque fatale de l'imagination à l'anthropomorphisme. + +Animer la nature, ce sera toujours prêter aux choses ou aux êtres +inférieurs des sentiments plus ou moins analogues à ceux de +l'homme, les seuls que nous puissions nettement nous représenter; +et avec la représentation de tels sentiments apparaîtront presque +fatalement, évoquées par analogie, recherchées par le poète pour +rendre plus dramatique l'expression qu'il prête aux choses, des +images de la forme humaine. Toute personnification intense des +forces de la nature, par la pente naturelle de la rêverie, devient +donc anthropomorphique. + +Cette tendance, que l'on a reprochée à la mythologie grecque, ne +lui est pas spéciale: elle se retrouvera dans toute poésie. + +Nous avons renoncé aux formes du merveilleux antique, à Cybèle, +à Phoebus, à Borée, à Amphitrite, aux Naïades, etc. Et nous avons +bien fait d'y renoncer, parce que ce sont des formes surannées, dont +l'art a épuisé, à force de s'en servir, toute la vertu suggestive: c'est à +nous, si nous voulons faire vraiment oeuvre de poésie, d'imaginer +des mythes nouveaux. Mais nous aurons beau nous ingénier, par la +force des choses nous reviendrons toujours à des procédés +d'invention analogues. Dans nos personnifications se retrouvera +forcément un rappel de la forme humaine. La nature sera +représentée maternelle, berçant les hommes sur son sein; ou cruelle, +absorbée dans son oeuvre, indifférente à nos joies ou nos tristesses, +mais toujours avec quelque trait qui l'humanise. Le vent, ce sera le +berger indolent, indécis dont parle Shelley, qui pousse devant lui le +troupeau des nuages; ou quand il s'irritera, il évoquera vaguement +l'image d'une figure hurlante, d'un génie ailé qui passe emporté +dans un tourbillon. Dans les litanies de la mer, qu'a chantées +Richepin, reparaît jusqu'à l'obsession la forme féminine. Prenez +une phrase poétique quelconque impliquant une personnification +de la nature, et vous verrez s'y dessiner, plus ou moins effacée, +parfois presque évanouissante, une image humaine. + + Le printemps inquiet parait à l'horizon. + A. DE MUSSET. + + Et l'aube douce et pâle, en attendant son heure, + Semble toute la nuit errer au bas du ciel. + V. HUGO. + +Ce ne sont pas là de simples métaphores verbales, mais des +_figures de pensée_, dans lesquelles l'image réaliste des choses +tend à se métamorphoser en une image plus vivante, plus animée, +avancée de plusieurs étapes dans la progression des êtres, et par +conséquent plus rapprochée de l'homme. + +Cette métamorphose comporte bien des degrés. On peut pousser le +jeu plus ou moins avant, s'enfoncer dans le merveilleux ou s'en +retirer. Dans la lutte d'Achille contre le Xanthe (Iliade, ch. XXI), +d'abord le fleuve se personnifie pour parler d'une voix humaine, +puis il se liquéfie en quelque sorte et n'est plus qu'un torrent +débordé dont les eaux grondent et mugissent. Cette instabilité des +images qui se succèdent en tableaux fondants a toutes les allures +du rêve. De même dans les descriptions de nos modernes poètes, +nous passons par transitions insensibles des personnifications les +plus fantaisistes de la nature à sa représentation réaliste; et parfois +les deux modes de représentation se superposent, transparaissent +l'un à travers l'autre, comme il arrive pour les deux courants de +pensée qui se développent simultanément dans une phrase +métaphorique. + +Ainsi le monde réel, en passant par notre esprit, s'y charge de +poésie; et c'est cette poésie qu'ensuite nous retrouvons dans les +choses. + +Tout ce que nous avons mis de nous-mêmes dans la nature, toutes +les rêveries qu'elle nous a suggérées, toutes les émotions qu'elle +nous a données ou que nous lui avons prêtées, tout cela nous +revient au coeur quand nous la contemplons. De là son attrait +esthétique. Nos rêveries font les fleurs plus charmantes, le ciel plus +profond, les couchants plus diaprés, les voix de la nature plus +émouvantes. Elles embellissent le monde de toute la poésie dont +elles le pénètrent. + +Y a-t-il des objets poétiques en eux-mêmes? On le dit. On le croit. +Mais ce n'est qu'une illusion. Un objet perçu dans sa réalité, si +charmant, si admirable qu'il puisse être, ne donne jamais une +impression de poésie. Nulle réalité matérielle n'est poétique. Il n'y +a de poétique que l'imaginaire. + +«Je ne peux pas, écrivait A. Daudet[12], me rappeler sans sourire +le désenchantement que j'ai eu en mettant le pied pour la première +fois dans un caravansérail d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, +que traverse comme un éblouissement tout l'Orient féerique des +_Mille et une Nuits_, avait dressé dans mon imagination des +enfilades de galeries découpées en ogives, des cours mauresques +plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un mince filet d'eau +s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux de faïence +émaillée; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus sur des +nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de cette halte +montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde de +musc, de cuir brûlé, d'essence de rosé et de tabac doré... Les mots +sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du +caravansérail que j'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de +l'Ile de France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, relai +de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du +portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, +d'écuries.» Les mots sont-ils en effet plus poétiques que les choses? +Disons plutôt que l'idée que nous nous faisons des choses est +toujours plus poétique que la réalité; il ne peut même y avoir de +poétique dans les choses que l'idée que nous nous en faisons. + +Il est seulement des objets qui plus que les autres mettent +l'imagination en mouvement; qui nous rappellent des souvenirs +plus chers, auxquels nous revenons plus volontiers; qui se sont +trouvés sous nos yeux dans nos heures de joie ou de mélancolie; +qui grâce à leur beauté intrinsèque donnent aux rêveries qu'ils nous +suggèrent une allure plus esthétique. Ceux là nous semblent en +effet avoir une sorte de poésie propre, qui émanerait d'eux comme +d'une source vive. En réalité il en est d'eux comme des autres. +Toute leur poésie vient de nous. Elle est en nous. Eux-mêmes ne +nous donneront une impression poétique que dans la mesure où la +série des images qu'ils peuvent nous suggérer se développera +réellement en nous dans la contemplation rêveuse. + +La source véritable de toute poésie, c'est l'âme humaine. + +On a discuté, entre esthéticiens, pour savoir s'il peut y avoir autant +de poésie dans ce qui est artificiel que dans ce qui est naturel. +Quelques puristes estiment que l'homme, avec son industrie +encombrante, ne peut que faire tache au milieu des libres +productions de la nature: aies en croire, toute poésie fuirait devant +cet être brutal, brusque et accapareur; il n'interviendrait que pour +rompre l'harmonie des choses. -- Pourquoi l'homme gâterait-il +forcément la nature? Il en fait partie. Des travailleurs dans les +champs, le laboureur penché sur sa charrue, des marins sur la grève, +un pâtre dans les prés de la montagne ne rompent pas l'harmonie +d'un paysage. Ce qui fait fuir la rêverie, c'est ce qui est grossier, +c'est-à-dire ce qui appartenant à un milieu inférieur se trouve +transporté dans un milieu supérieur. L'homme dans son milieu +naturel n'est pas vulgaire. + +L'accoutumance ici doit jouer un rôle; il faut que l'adaptation se +soit faite. Ce que nous trouvons prosaïque, c'est moins ce qui est +artificiel que ce qui est trop neuf. L'automobile paraît moins +poétique que la diligence; le steamer ne parle pas encore à +l'imagination comme l'antique navire à voiles. Les premières +cheminées d'usine se dressant à l'horizon ont paru insolites et +discordantes: peu à peu, le regard s'y est fait, l'harmonie s'est +rétablie. Ces disgracieux objets ont pris quelque chose de la poésie +des grandes plaines au milieu desquels ils s'élèvent; maintenant ils +se mêlent à des impressions de nature. Pour quiconque s'est habitué +dès son enfance à les voir, ils ont un charme de souvenir. Ils nous +font déjà l'effet de ces choses qui semblent avoir de tout temps +existé. + +En somme dans tout objet, si vulgaire qu'il semble, il y a comme +une possibilité permanente de poésie. + +Il est des choses artificielles qui non seulement restent en parfaite +harmonie avec la nature et ne lui retirent rien de son charme, mais +qui lui ajoutent autant de poésie qu'elles en reçoivent. Dans sa +première lettre à John Murray, Byron a plaidé avec éloquence la +cause de l'artificiel et de l'humain. «Il y a autant de poésie, dit-il, +dans le Parthénon que dans le rocher qui le porte; une digue +puissante, repoussant l'assaut des vagues, est aussi poétique que les +masses d'eau dont elle est frappée. Un mât de vaisseau avec tous +ses cordages peut aussi bien inspirer le poète qu'un sapin d'Ecosse +ou qu'un cèdre du Liban». Dans ses _Problèmes de l'esthétique +contemporaine_, Guyau défend contre Sully-Prudhomme la poésie +des machines modernes, de la locomotive «courant sur les rails de +fer qu'elle fait trembler, puissante comme la volonté humaine», des +escadres qui échangent leur salut, du canon qui tonne. Le plus +fervent adorateur de la nature qui fut jamais, John Ruskin, a senti +aussi profondément que personne la poésie de l'architecture. + +Tout ce que nous venons de dire de la poésie de la nature nous +permet de nous prononcer avec certitude sur la question présente. + +Toute poésie étant subjective, et consistant dans une attitude +mentale que nous prenons en présence des choses plutôt que dans +une qualité qui leur serait inhérente, il n'y a aucune raison pour que +la nature ait le privilège de déterminer en nous cette attitude. Qu'un +objet soit naturel ou artificiel, peu importe, il sera poétique dans la +mesure où il pourra nous inciter à la rêverie. Pourquoi l'oeuvre des +hommes, qui nous touche de si près, qui peut évoquer tant de +souvenirs, qui devrait éveiller tant de sympathies, parlerait-elle +moins à notre imagination que la nature inanimée? + +Ce qu'il y a de plus poétique au monde, c'est l'homme même. Où +pouvons-nous trouver une plus riche matière à représentations que +dans l'être qui a lui même la vie psychique la plus intense, la plus +riche, la plus harmonieuse et la plus belle? + +On s'attendrit sur la fleur qui va s'épanouir; et c'est en effet une +chose qui prête à la rêverie: la vue d'un enfant au berceau, de ce +petit être qui s'ouvre peu à peu à la vie consciente, qui commence à +s'avancer, souriant et indécis, vers ses mystérieuses destinées, est +un objet de contemplation autrement poétique. Rien dans la nature +inanimée n'a plus de grâce qu'une adolescence, plus de majesté +qu'une âme dans son plein développement, plus de mélancolie que +le déclin d'une existence humaine. + +Sans doute, ici encore, nous avons une tendance, aisément +explicable, à trouver l'image des choses plus poétique que la réalité: +nous rêverons longuement sur des personnages de drame ou de +roman; leur vie fictive, leurs passions et leurs amours, les +péripéties de leur existence nous sembleront très poétiques, et +quand nous reviendrons au spectacle de l'existence réelle, nous n'y +trouverons que de la prose très vulgaire. + +C'est que nous ne sommes pas assez poètes. Si nous l'étions +davantage, nous saurions transfigurer même cette réalité. Il est des +heures exceptionnelles où cette métamorphose s'opère d'elle-même, +où la poésie déborde tellement en nous que la vie réelle nous +semble plus belle que le plus beau rêve; ainsi dans l'ivresse de +l'adolescence; ainsi dans l'éveil d'un grand amour. + +Il ne faut d'ailleurs pas être injuste. Même considéré tel qu'il est, +sans qu'il soit nécessaire de se faire illusion sur son compte, +l'homme a sa noblesse et sa dignité. Dans l'existence la plus +vulgaire il y a encore une place pour l'idéal. Il y a dans la vie, telle +qu'elle est, un élément de poésie pure; ce sont toutes les affections, +toutes les tendresses, toutes les passions généreuses, toutes les +nobles aspirations, dont seul un pessimisme injuste pourrait nier +l'existence; c'est toute la vie du coeur. + +On s'indigne parfois de ce qui se fait chez les hommes, on en +détourne les yeux, on se réfugie dans la sérénité de la nature. + + Oh, laissez-moi fouler les feuilles desséchées + Et m'égarer au fond des bois! + +Dans la nature entière on ne trouvera rien qui vaille plus et mieux +que ces êtres que l'on méprise. + +Que l'on cesse donc d'opposer, comme on le fait parfois, le +prosaïsme de la vie humaine à la poésie de la nature. Tout peut être +matière à poésie, et par excellence le spectacle de la vie humaine. + + + +CHAPITRE IV + +LA POÉSIE DANS L'ART + +Déplaçons notre enquête. Sortons de la nature. Nous trouverons +encore de la poésie dans l'art; et toujours cette poésie nous +apparaîtra comme déterminant des états de conscience analogues à +ceux que nous venons de décrire. En toute occasion où nous +éprouvons une impression vraiment poétique, nous pourrons +constater que notre état mental est caractérisé par une tendance à la +pure rêverie, d'autant mieux marquée que le sentiment de poésie +est plus intense. + +Certaines formes d'art, la peinture, le dessin, la sculpture, la +mimique, l'art dramatique, ont ce caractère distinctif qui +leur confère une valeur poétique particulière, d'être des +_représentations_. L'objet matériel qui nous est mis devant les +yeux ne doit pas être regardé pour son compte et perçu dans sa +réalité; ce n'est qu'un simulacre, une image faite à la ressemblance +d'un autre objet, naturel ou fictif, dans tous les cas absent, et que +nous sommes invités à nous représenter. Dans quelques linéaments +tracés au crayon sur le papier, nous reconnaissons un visage +humain; à l'instant où se produit cette interprétation, nous ne les +voyons plus du même oeil; nous ne les prenons plus au propre, +mais au figuré; ce trait indique un contour, celui-là est une ombre; +ici, c'est une boucle de cheveux, un pli du vêtement. De même +pour le tableau ou la statue; si loin que soit poussée l'imitation, elle +laisse toujours à l'imagination quelque chose à faire; elle est +toujours conventionnelle et symbolique par quelque endroit. +L'acteur lui-même, au moment où il joue son rôle, ne nous apparaît +plus tel qu'il est; nous ne voyons plus en lui que le personnage qu'il +veut figurer, le personnage imaginaire à l'imitation duquel il essaie +de modeler ses traits et compose ses attitudes, pour nous en +présenter l'effigie vivante. Tout ce qui se passe sur la scène, ces +paroles qui se prononcent, ces gestes, ces mouvements passionnés, +ces cris et ces larmes, et le drame entier dont nous voyons se +dérouler devant nous les péripéties, tout cela est pure fiction; rien +de cela ne doit être perçu au sens réel; ce n'est qu'une +_représentation_ au sens le plus précis du mot, c'est-à-dire la +simple image d'un drame idéal, que nous substituons mentalement +au spectacle réel. + +Dans ces diverses oeuvres d'art il serait difficile de préciser le degré +de l'illusion produite. Il peut varier beaucoup, selon les dispositions +du spectateur et le réalisme plus ou moins accusé de l'imitation. Le +plus souvent on s'en tiendra au degré intermédiaire, à l'illusion +consciente et volontaire, qui est d'ailleurs la mieux faite pour +donner une impression d'art. Nous nous complaisons surtout dans +les oeuvres qui poussent l'imitation assez loin pour évoquer +immédiatement l'image intégrale de l'objet, sans pourtant aller +jusqu'à nous faire oublier un seul instant que nous sommes en +présence d'une simple représentation. Dans les oeuvres ainsi +présentées nous ne songeons même pas à distinguer quelle est la +part de perception réelle, quelle est la part de l'imagination. +Croyons-nous voir ce que nous ne faisons qu'imaginer, croyons-nous +imaginer ce que nous percevons vraiment? Entre ces deux interprétations, +nous ne nous prononçons pas. Nous avons plutôt l'impression +de nous trouver en présence d'un objet étrange, de nature +indécise, ni tout à l'ait idéal, ni tout à l'ait réel, que nous +pouvons à volonté porter dans un sens ou dans l'autre par un +simple jeu d'imagination. Quand bien même l'objet représenté +serait de ceux que dans la réalité nous trouvons vulgaires et +prosaïques parce qu'ils ne disent rien à l'imagination, le seul fait +qu'il nous apparaisse ici dans un mirage, à travers une illusion, +l'allège de son plat réalisme. La transformation d'art l'idéalise. +Contempler de telles images, c'est déjà sortir de la réalité positive, +c'est faire un premier pas dans le monde imaginaire. + +Il faut l'avouer. L'imitation artistique ne peut atteindre à la +plénitude, à l'intensité des effets que produit la nature. La nature +dispose de moyens autrement puissants; elle nous enveloppe, elle +nous enchante, elle nous séduit par tous nos sens; elle agit sur notre +organisme entier, pour nous mettre dans les dispositions +physiologiques les plus favorables à la contemplation rêveuse; elle +nous donne des heures d'ivresse, dans lesquelles notre imagination, +exaltée jusqu'au lyrisme, donne à toutes nos sensations une +magnifique résonance poétique. Mais que l'art nous fasse entendre +seulement un écho affaibli de ces accords sublimes; qu'il puisse +nous rendre à un degré atténué cette harmonie intérieure et le +souvenir de ces heures exquises, c'est déjà beaucoup. Un cas peut +se présenter d'ailleurs, où l'art nous révélera la poésie des choses et +nous la fera mieux sentir: c'est le cas où l'artiste sera plus poète que +nous ne le sommes nous-mêmes. Alors il nous communiquera des +émotions que nous n'avions jamais éprouvées à ce degré; il nous +fera contempler la nature à travers ses rêves; il nous en présentera +une image transfigurée, toute pénétrée de poésie, qui parlera plus à +notre imagination que n'a jamais fait la réalité. Nous étions froids +devant la nature, parce que nous la regardions de nos yeux; ici +nous la voyons par les siens. Il nous en signale les beautés. Il nous +en fait comprendre le charme. Quand il n'aurait fait passer dans son +oeuvre et ne nous communiquerait qu'une infime partie du +sentiment dont il était pénétré en la composant, ce serait plus +encore que ce que nous éprouvions de nous-mêmes, devant le +spectacle le plus émouvant de la nature. Ainsi s'explique ce fait en +apparence étrange, que l'art, image nécessairement appauvrie de la +nature, nous puisse parfois sembler plus riche de poésie. + +Cette poésie, d'ordinaire, ne se dégage que lentement. +L'imagination se met progressivement en activité. Essayons de +montrer, en un cas particulier où elles se succèdent assez nettement +pour pouvoir être observées, les diverses phases de cette évolution +mentale. + +Je prendrai pour exemple la contemplation d'un tableau. + +Le premier moment est de perception positive et de jugement +lucide. Nous regardons. Nous cherchons à nous rendre compte. +Qu'est-ce que cette toile représente? Nous émettons une hypothèse, +d'après les indications qui nous sont fournies. C'est un travail +d'interprétation. + +Nous avons à résoudre empiriquement ce problème qui consiste, +étant donnée la projection perspective d'un objet, à déterminer en +géométral la forme solide de cet objet. Une première image nous +est suggérée, que nous projetons mentalement dans le tableau, la +retouchant au besoin pour l'adapter à toutes les données du tracé +perspectif. Après quelques tâtonnements, que l'art du peintre +cherche à nous épargner en nous donnant des indications assez +claires[13], l'emboîtement se fait. Dès lors, l'image se fixe d'une +manière définitive; l'interprétation ne se modifiera plus. L'aspect +du tableau s'est transformé. Nous ne voyons plus devant nous une +surface plane, nous voyons à leur vraie distance, en grandeur +naturelle et dans leur forme juste, les objets représentés. Le +moment précis où cette opération de restitution visuelle est +achevée se marque par ce fait, qu'aucune des parties de l'image ne +nous paraît plus déformée. + +L'habitude de regarder des dessins nous a d'ailleurs rendu ce travail +d'interprétation si facile qu'il s'effectue comme de lui-même. Nous +jetons un coup d'oeil sur le tableau, avec un léger effort pour le voir +dans l'espace: et l'image objective nous apparaît. + +Alors nous contemplons à loisir. Nous nous donnons le plaisir +d'entrer dans le tableau, de porter l'illusion à un plus haut degré, de +nous figurer ce que nous éprouverions, si nous assistions +réellement à la scène représentée. Nous évoquons le souvenir +d'impressions analogues, qui puissent nous aider à reconstituer +l'image intégrale de l'objet; car c'est à cette intégration que tend +d'elle-même notre pensée dans la contemplation artistique. + +Voyons-nous figuré sur la toile quelque objet qui nous soit connu? +Nous le reconnaissons, et nous en trouvons la représentation plus +ou moins exacte, c'est-à-dire que nous la comparons à l'image de +l'objet lui-même, auquel se reporte notre pensée. En même temps +reparaît en nous quelque chose des impressions diverses que nous +en avions reçues en réalité. + +L'objet est-il nouveau pour nous? Il ne l'est jamais absolument. +Dans toute représentation artistique il y a quelque chose de _déjà +vu_, qui nous rappellera quelque impression analogue. Que +pourrait nous dire une image qui ne ressemblerait à aucun objet +connu? On peut même remarquer que nous nous plaisons surtout à +la représentation des sites qui nous sont le plus familiers, des +scènes qui évoquent en nous le plus de souvenirs. + +Supposons un tableau composé sur ce thème: _un étang, le soir_. +Le peintre nous montre une surface grise sur laquelle se détache en +noir la silhouette de quelques roseaux; au-dessus un ciel sombre, +qui s'éclaire seulement à l'horizon d'une vague lueur. Mais cela, ce +n'est pas un étang le soir; ce n'en est que l'apparence visible fixée +en un instant de la durée. Pour que cette scène de la nature à +laquelle nous nous souvenons d'avoir assisté nous fût rendue dans +sa réalité, il nous faudrait encore le dernier appel des oiseaux de +rivage, le froissement des roseaux qu'écartait quelque bête invisible, +l'eau qui clapotait sous un bond brusque, la brise du soir qui +s'élevait et faisait passer des moires sur cette nappe grise; la +senteur de l'eau stagnante, la fraîcheur humide qui peu à peu nous +pénétrait, la descente lente de la nuit, et ce sentiment de solitude +qui commençait à nous serrer le coeur. Toutes ces sensations nous +manquent; et c'est pour cela que nous voulons les retrouver. Le +désir que nous avons de rectifier, de compléter, d'enrichir notre +représentation pour la porter à toute son intensité, évoque de +lui-même nos souvenirs; ils s'élèvent des profondeurs de notre +mémoire, nous rendant jusqu'à ces confuses réminiscences du +passé, ces lointaines impressions d'enfance qui entrent pour une si +grande part dans notre sentiment de la nature. + +Enfin l'imagination, continuant à fonctionner de la sorte et se +complaisant dans sa propre activité, fait surgir par jeu des images. +Dans le loisir intellectuel que nous laisse une contemplation +prolongée, nous nous abandonnons à la pente de la rêverie. Notre +pensée devient aberrante. Nous nous rappelons une excursion que +nous avons faite autrefois, un site qui ressemblait à celui-là et dont +le caractère sauvage nous avait frappés, les incidents de la route. +Ou bien, sous le coup de l'émotion que nous venons d'éprouver, +nos pensées prendront une teinte triste; nous nous enfoncerons à +plaisir dans cette tristesse, pour en mieux savourer le charme +mélancolique; d'instinct nous évoquerons des images lugubres, qui +nous entretiennent dans cette disposition mentale, et nous nous +perdrons dans leur contemplation. Le tableau est oublié. Nous ne le +regardons plus qu'avec des yeux vagues. Notre pensée s'en retire, +distraite par les images que lui-même nous a suggérées. Elle +s'abandonne au hasard des associations d'idées. Nous avons l'esprit +ailleurs. Nous rêvons. + +Ainsi nous avons passé de l'exercice actif de la pensée à une +contemplation rêveuse, dans laquelle nous avons fini par perdre +conscience de la réalité. + +Il va sans dire que ce passage ne s'effectuera pas toujours suivant +la progression que nous venons d'indiquer, par périodes aussi +tranchées: la première de réflexion, la seconde de contemplation, la +troisième de pure rêverie. Il arrive assez souvent que ces périodes +se confondent, ou se succèdent dans un ordre différent. Notre esprit +s'enfonce dans l'illusion et s'en retire, s'abandonne et se reprend; il +entremêle les réflexions et les rêveries. Nous avons indiqué la +marche typique, dans laquelle l'imagination atteint par degrés son +plein développement. Elle est aussi la plus naturelle. Une oeuvre +d'art que nous contemplons, c'est un spectacle auquel nous allons +assister pour notre plus grand agrément, et dont nous voulons +retirer toute la jouissance esthétique qu'il comporte. Nous +connaissons par expérience le charme de cette contemplation +rêveuse; il est donc tout naturel que nous la cherchions, et la +prolongions à plaisir. Ainsi nous ne nous détacherons de l'oeuvre +qui commence à mettre en jeu notre imagination qu'après en avoir +relire tout ce qu'elle peut nous donner d'illusion et de poésie. + +Dans toute oeuvre d'art qui peut être qualifiée de poétique nous +trouverons des suggestions de même ordre, un semblable appel à +l'imagination; et toujours le caractère poétique de l'oeuvre sera +d'autant mieux accusé que l'état de conscience, auquel elle nous +convie, se rapprochera davantage de la pure rêverie. + +L'oeuvre prosaïque est celle qui nous dit immédiatement et +complètement tout ce qu'elle peut nous dire. Elle nous présente, +avec une sèche précision, quelque objet peu intéressant en soi. +Nous la regardons avec un détachement parfait; nous constatons +qu'elle existe, et nous passons. Pourquoi nous attarderions-nous à +la contempler? Ce serait toujours la même chose. + +L'oeuvre poétique nous retient. On peut même la reconnaître à ce +signe, que seule elle comporte une contemplation prolongée. Non +seulement les rêveries qu'elle nous suggère, et qui sont en +harmonie avec elle, lui donnent plus de charme; mais elles +soutiennent son intérêt; elles nous préservent du désoeuvrement +mental où nous laisserait la simple vision. C'est un mouvement de +pensée lent et paisible, qui sans effort nous porte d'une image à +l'autre, occupe notre esprit sans lui donner de fatigue, et nous +distrait assez de notre contemplation pour que nous puissions la +prolonger indéfiniment sans ennui. + +Comment l'artiste produira-t-il cet effet? Ce sera quelquefois par la +facture même de son oeuvre. On sait combien un tableau, une +statue gagne en poésie à ne rappeler la nature que par des +indications sommaires, que nous soyons obligés de compléter en +imagination. Ce sont précisément les sous-entendus de l'exécution +qui donnent à l'oeuvre son surcroît de valeur expressive. Un rendu +plus minutieux serait moins suggestif. L'essentiel est que l'artiste +nous donne la première impulsion, en accentuant dans son oeuvre +les traits expressifs, qui entraîneront notre pensée dans un sens +déterminé. Une fois lancée, elle va de son propre élan. On sait +l'effet d'une statue qui n'est pas encore tout à fait dépouillée de sa +gangue de marbre ou que de parti pris on a laissée engagée dans le +bloc, comme les colosses égyptiens, les captifs de Michel-Ange, +les puissantes ébauches de Rodin. + +Certains peintres aiment à nous faire entrevoir les objets dans un +clair-obscur ou à travers une sorte de brume qui les rend +mystérieux (Léonard de Vinci, Rembrandt, Carrière). Au jour cru +qui accentue leur réalité ils préfèrent la lueur matinale ou +crépusculaire qui les idéalise (Corot, Pointelin). Ils les peindront en +nuances pâlies et atténuées à l'extrême (Puvis de Chavannes) ou +plus chatoyantes que nature, étrangement somptueuses, et même +exaspérées (Watteau, Gustave Moreau, Besnard) comme pour nous +avertir que les scènes représentées ne se passent pas dans le monde +réel, mais dans le monde des symboles, de la fantaisie et du rêve. + +L'art décoratif doit en grande partie sa vertu poétique au style +conventionnel que sa technique lui impose; ne pouvant représenter +les choses que par des symboles, il est plus qu'un autre obligé de +faire appel à l'imagination. + +L'effet poétique d'une oeuvre d'art pourra tenir encore au caractère +propre des objets représentés. En reproduisant les spectacles de la +nature qui sont le plus capables de nous charmer ou de nous +émouvoir; en s'inspirant de l'antique mythologie, de la légende, de +l'oeuvre écrite des romanciers et des poètes, en se faisant lui-même +créateur de mythes et de symboles, l'artiste agira sur notre +imagination; et son oeuvre sera poétique dans la mesure où elle +présentera ce caractère imaginatif. + +Une des attitudes que l'art représente le plus volontiers est celle de +la méditation; ce n'est pas seulement parce qu'elle est noble et +calme, et qu'elle peut être longtemps soutenue; c'est surtout pour +son effet poétique. Par sympathie elle détermine chez le spectateur +un état d'âme analogue. La Polymnie accoudée à son socle nous +invite à rêver avec elle. Ces figures pensives, ces yeux dont le +regard se perd au delà du monde réel, ces attitudes de mélancolie +apaisent notre pensée; libérée du souci de la réflexion, elle se laisse +aller à la contemplation rêveuse. -- Comme figures analogues à +celles du rêve et nous transportant par simple contemplation dans +ce monde de l'imagination pure, je citerai certaines compositions +de Boecklin. D'autres peintres feront travailler leur imagination sur +un thème littéraire, comme Burne Jones dans ses allégories; ou +bien, comme Gustave Moreau, ils reprendront les mythes qui ont +autrefois passé par l'imagination humaine où ils se sont chargés de +poésie, et s'ingénieront à les réaliser en visions intenses, à la fois +précises et fantastiques; ou bien encore, comme Klinger en +quelques-unes de ses admirables gravures, ils traduiront en +symboles expressifs leur conception de la vie humaine. Ce sont là +des oeuvres d'imagination, mais qui ont été composées, sinon à +froid, du moins en pleine lucidité, avec un souci d'art et des +intentions philosophiques. Boecklin procède autrement. Que +signifient cette femme aux yeux fixes, montée sur une hideuse +licorne, qui passe dans le silence de la forêt? Et ce centaure qui +tranquillement se fait ferrer en plein village moderne, dédaigneux +de l'anachronisme? Et cette nymphe qui fuit épouvantée dans les +vagues, ce centaure marin qui la poursuit, ce vieux triton jovial et +cynique qui lui offre sa protection? A chaque tableau ce seront de +ces visions, déconcertantes pour la pensée logique, mais qui dans +l'hypnose semblent toutes naturelles. Et c'est bien dans l'hypnose +commençante qu'elles doivent avoir été conçues. On ne les +inventerait pas de sang-froid. Ce sont de ces choses comme on en +voit en songe, images fantasques qui se forment spontanément +dans le cerveau un peu congestionné et lourd de rêverie. Ce sont +des rêves transportés sur la toile, avec l'étrangeté radicale qui +caractérise les purs produits de l'imagination, et qui est comme leur +marque de fabrique. + +Pour agir sur l'imagination, l'art dramatique dispose de moyens +exceptionnels: les artifices du décor, les costumes, la mimique, +l'action théâtrale, au besoin l'orchestre et le chant, et +par-dessus tout la parole humaine avec son incomparable puissance +d'évocation poétique. Les arts les plus divers s'unissent ainsi dans +le drame, chacun lui apportant ses moyens d'expression particuliers: +il en résulte des effets pathétiques d'une extraordinaire intensité. Si +la valeur d'un art se mesurait à la force des émotions qu'il peut +produire, l'art dramatique tiendrait sans concurrence possible le +premier rang. Il peut agir sur l'imagination et même sur les nerfs +avec plus d'énergie que ne le fera jamais le roman ou le poème le +plus passionné. Lui accorderons-nous la même primauté au point +de vue de l'effet poétique? Ici l'on peut hésiter. Considérons +d'abord ce que j'appellerai le contenu poétique de l'oeuvre, +c'est-à-dire ce que l'auteur y a pu mettre de poésie en la composant. En +fait, la représentation théâtrale, qui est l'achèvement de l'oeuvre +dramatique, est toujours précédée d'une longue période de pure +élaboration mentale. Avant de faire jouer une pièce, on commence +par l'écrire. Un drame est donc une oeuvre littéraire, que l'on met en +scène après coup, qui peut-être n'arrivera jamais à la rampe, et qui +le plus souvent, remarquons-le, ne nous est connue que par la +lecture. Nous n'avons donc pas besoin d'un grand effort +d'abstraction pour nous rendre compte de l'effet que peut produire +le drame en soi, indépendamment de sa réalisation scénique. + +Ainsi considéré en lui-même et dans son contenu, le drame est une +oeuvre littéraire comme une autre, où l'on peut mettre autant de +poésie que dans un roman ou dans un poème. Si le dramaturge a +l'âme d'un poète, il donnera cette âme à ses personnages; il en fera +des créatures idéales, tout imprégnées de grâce et de charme, ou +vibrantes d'émotions lyriques; il leur fera dire les mots magiques +qui enchantent l'imagination. Tout dans son oeuvre, situations, +caractères, langage, pourra être de pure poésie. Il est des drames où +vraiment déborde l'imagination lyrique: pour en évoquer des +exemples saisissants, il me suffira de prononcer les noms d'Eschyle, +de Shakespeare, de Goethe, de Byron, de Musset, de Victor Hugo, +de Wagner, d'Annunzio. Ainsi donc, que les fictions dramatiques +puissent contenir en elles-mêmes la plus haute poésie, cela ne peut +être mis en doute. + +Maintenant demandons-nous si le drame idéal qu'a conçu le poète +gagne à être réalisé en une action scénique; car, ne l'oublions pas, +il est fait pour cela; ce n'est qu'à cette condition qu'il sera vraiment +un drame, et non simplement une oeuvre littéraire rédigée par +caprice du poète en forme dramatique. Voilà que ces fictions, dont +la simple représentation mentale nous enchantait, sont transportées +sur la scène. Je me demande jusqu'à quel point les décors, les +costumes, le jeu des acteurs me rendront cet enchantement. Que +l'oeuvre gagne en vie, en émotion, en plénitude et intensité d'effet, +cela est indéniable. Mais en effet poétique? J'ai bien des doutes. Il +est rare que la mise en scène puisse réaliser pleinement la +conception du poète. Ou plutôt elle la réalisera trop. Elle l'alourdira. +Il n'est personne qui n'ait éprouvé cette impression, ayant lu une +pièce de théâtre et la voyant à la scène, d'être en un sens déçu. Ce +n'est plus ce que l'on rêvait. + +Le fait d'être incarnées en un acteur ôte à ces figures idéales +quelque chose de leur attrait; elles ne sont plus aussi poétiques, +n'étant plus aussi imaginaires. Le comédien, bien qu'il soit +transfiguré jusqu'à un certain point par son rôle et que sur la scène +il prenne quelque chose de l'idéalité de son personnage, nous en +présente néanmoins une image trop précise encore, trop limitée, +trop objective: quoi qu'il fasse, il ne saurait nous rendre à chacun +notre rêve. L'oeuvre pathétique gagnera à l'exécution intégrale. +L'oeuvre poétique y perdra, et d'autant plus qu'elle sera plus +poétique. Que devient par exemple, à la représentation, le +symbolisme des drames d'Ibsen? Quel effet poétique peut produire +le fondeur de boulons qui propose à Peer Gynt de le remettre dans +la cuiller, ou la chute de Solness le constructeur, ou Rubeck +entraînant Irène vers les sommets glacés de l'idéal tandis que Maïa +portée par son rude compagnon redescend vers la vie? Ce sont là +des métaphores qui représentées idéalement garderaient le sens +symbolique qu'elles avaient dans l'esprit du dramaturge, mais qui +figurées sur la scène et prises au sens réel déconcertent le +spectateur par leur bizarrerie. Que reste-t-il, dans la mise en scène +la plus ingénieuse, de la féerie des drames wagnériens? Des +tableaux rêvés par le dramaturge à ceux qui nous sont réellement +présentés, il y a un déchet effrayant[14]. La moitié du Faust de +Goethe, la plus poétique, est injouable. Il se trouve donc que si le +dramaturge s'est laissé trop librement aller à sa fantaisie, il sera très +difficile de réaliser au théâtre ses conceptions. Il devra s'en rendre +compte d'avance, s'il est vraiment un homme de théâtre, qui voit +toujours ses personnages en scène et compose au point de vue de +l'effet scénique. Et cette préoccupation tendra à limiter son +inspiration. L'imagination du dramaturge est donc moins libre que +celle du pur poète; elle se meut dans un champ moins vaste; les +exigences de la mise en scène la rappellent à la réalité. + +L'épreuve de la représentation réelle nous fera constater encore une +chose peut-être plus grave, c'est que trop de poésie peut nuire au +théâtre, et même qu'il y a dans une certaine mesure conflit entre +l'effet poétique et l'effet dramatique. Les scènes de pure poésie, qui +nous charment le plus à la lecture, risquent à la représentation de +paraître languissantes: elles suspendent l'action. Le drame +demande du mouvement, de la passion, des conflits d'âme, non de +la contemplation et du rêve. Il est rare qu'au théâtre les beaux vers +soient en situation et que les créatures poétiques nous semblent +assez vivantes. «L'art théâtral, disait Joubert, n'a pour objet que la +représentation. Un acteur doit donc avoir l'air demi-ombre et +demi-réalité. Ses larmes, ses cris, son langage, ses gestes, doivent +sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut enfin, pour qu'un +spectacle soit beau, qu'on croit imaginer ce qu'on y entend, ce +qu'on y voit, et que tout nous y semble un beau songe[15].» On ne +saurait indiquer avec plus de finesse la condition requise pour +qu'une pièce de théâtre produise un effet poétique. Mais on sait +aussi combien cet idéal est opposé aux réelles tendances de l'art +dramatique. La poésie veut l'illusion consciente. Le drame tend à +se rapprocher toujours davantage de la réalité et de la vie. + +Dans la musique au contraire, nous allons voir la tendance +poétique devenir dominante. Il n'est pas de forme d'art qui lui soit +comparable à ce point de vue. Nous arriverons même, en analysant +les effets qu'elle produit, à constater que vraiment elle est plus +poétique que la poésie même, je veux dire que l'art des vers. Nous +nous trouvons donc en présence d'un cas éminent auquel il faut que +notre définition de la poésie, si elle est exacte, s'adapte d'emblée. +Supposons en effet qu'elle se justifie moins aisément dans le cas +spécial où précisément le sentiment poétique acquiert toute sa +pureté, l'épreuve serait suffisante: elle serait condamnée. + +Dans le chant, nous trouvons la musique unie à la poésie verbale. +Le seul fait de cette union, si intime qu'il en résulte une oeuvre +d'une homogénéité parfaite, prouve entre les deux arts une +singulière affinité de nature. Ce n'est pas seulement par la forme +qu'ils se ressemblent, par la commune recherche de l'harmonie +sonore, par l'aisance avec laquelle ils s'adaptent aux mêmes +rythmes; c'est bien par le fond et par leur essence intime. Il serait +absolument impossible de mettre en musique une ligne de vraie +prose, par exemple l'énoncé d'un théorème de géométrie; des vers +un peu prosaïques se laissent difficilement chanter; les beaux vers +semblent appeler d'eux-mêmes, pour développer toute leur poésie, +l'expression musicale. Il y a donc affinité entre la poésie verbale +dans ce qu'elle a de plus poétique, et la musique dans ce qu'elle a +de plus musical. Les deux arts se rejoignent dans leur plus haute +expression. En s'unissant à la poésie verbale, la musique donne, à +tous les sentiments qu'exprime la parole, sa résonance profonde et +prolongée; elle donne à la voix humaine une richesse de timbre, +une variété d'intonations, une vibration, une ampleur, une +puissance à laquelle ne saurait atteindre le simple parler: elle +augmente d'une façon étonnante la valeur expressive de chaque +mot prononcé. En même temps, par son charme propre, par +l'harmonie dans laquelle elle nous enveloppe, elle nous amène +rapidement à une sorte d'extase et d'ivresse lyrique dans laquelle +notre imagination est prête à réagir d'une manière intense à toute +suggestion verbale. Dans de telles dispositions physiques et +morales, les images surgissent d'elles-mêmes, et prennent +le charme de la mélodie qui accompagne leur évocation. On +s'explique ainsi que le vers chanté produise un effet poétique que la +simple lecture ne lui donnerait pas. + +Mais la musique n'a pas besoin de l'aide de la parole pour exprimer +ce qu'elle veut nous dire. Livrée à elle-même, par ses propres +moyens, elle peut évoquer des images. A ce titre elle a droit d'être +comptée parmi les arts _représentatifs_. + +Elle nous suggérera, par le moyen des sons, des images sonores. +L'imagination auditive en effet joue un certain rôle dans +la perception des sons eux-mêmes. Quand par exemple un instrumentiste +veut nous faire entendre une note déterminée, ce que nous +percevons, c'est moins le son réellement émis que la sonorité +idéale qu'il a la prétention de représenter; pourvu que l'exécution +ne soit pas décidément trop défectueuse, nous nous contentons d'un +à peu près dans la représentation; nous rectifions mentalement la +note, de même que lorsqu'on nous parle une langue qui nous est +très familière, nous suppléons par la pensée aux défauts de +l'émission vocale, et croyons entendre intégralement des mots dont +on ne prononce que la moitié. C'est cette sorte de restitution +mentale qui nous permet d'entendre avec plaisir un air joué sur un +instrument un peu faux[16]. Même phénomène se produit pour +toute imitation musicale. Il nous suffit de reconnaître le son que la +musique veut imiter pour nous imaginer que nous le percevons +vraiment: l'image sonore que l'on veut nous suggérer est tellement +présente à notre esprit, qu'à peine nous apercevons-nous de +l'insuffisance de l'imitation. Le musicien pourra donc dessiner des +images sonores d'un trait musical aussi bref, aussi sommaire, aussi +conventionnel que la ligne par laquelle le dessinateur représente +une image visuelle; notre imagination complète cette figure +schématique, la remplit de ses représentations, et nous fait +apparaître l'image intégrale de l'objet. C'est ainsi que la musique +représente sans les reproduire tout à fait les bruits de la nature, les +murmures de la forêt, le chant des oiseaux, le rythme des vagues, +le sifflement du vent, le tonnerre, le grondement du canon, le +tintement des cloches, les accents d'une voix joyeuse, irritée ou +plaintive. On a beaucoup discuté sur la légitimité de ces imitations. +Quelques esthéticiens sévères n'y veulent voir qu'un divertissement +puéril. Je crois qu'à la critiquer ainsi ils perdent leur temps. En fait +les plus grands musiciens, dans des oeuvres très sérieuses, l'ont +pratiquée. L'imitation musicale est possible, nous y prenons plaisir +et nous sommes libres. Il n'est donc pas probable que nous y +renoncions jamais. Quand elle ne serait qu'un jeu, l'art a droit au +caprice. Tout ce que l'on peut lui demander, c'est d'être discrète, et +plus symbolique que littérale. Mais il serait tout à fait injuste de +méconnaître ce qu'il y a de poétique dans ces réminiscences de la +nature qui passent de temps à autre dans la musique instrumentale. + +Avec ces images sonores apparaîtront en même temps, évoquées +par association d'idées, les images visuelles correspondantes. Ainsi +une imitation même très discrète du bruit rythmé des vagues qui +battent une falaise nous les fera voir, glauques, écumantes, +bondissant à l'assaut des rochers. Nous ne pouvons entendre une +marche funèbre sans nous représenter des images de deuil. Le +timbre de certains instruments agit sur l'imagination visuelle d'une +manière spéciale. «Les masses d'instruments de cuivre, dans les +grandes symphonies militaires, éveillent l'idée d'une troupe +guerrière couverte d'armures étincelantes, marchant à la gloire ou à +la mort[17].» La harpe éveille des idées de triomphe, de gloire et +de splendeur. «Les sons de la région aiguë ont un éclat cristallin et +rayonnant, qui évoque à l'esprit l'idée de fêtes brillantes, de +banquets magnifiques inondés de lumière, ou qui transporte notre +imagination dans le monde gracieux de la féerie[18].» Le cor est +un instrument essentiellement poétique. «Aucun instrument peut-être +n'agit aussi puissamment sur la fantaisie de l'auditeur. Les sons +du cor transportent l'esprit au loin, dans les libres espaces, au sein +des vastes forêts, sous l'ombrage des chênes séculaires, ou dans les +pays charmants du rêve et de la féerie, aux bords des claires +fontaines où l'on entend par les belles nuits d'été résonner les notes +mystérieuses du cor d'Obéron[19]». + +Telle peut être la puissance de la suggestion musicale, que les +images secondaires passent au premier plan de la conscience, et +nous fassent oublier la musique même; nous ne l'entendons plus +que d'une oreille distraite, comme un accompagnement à notre +rêverie; ou bien encore nous la faisons entrer dans notre songe, +dans lequel elle se fond et se transforme. Ainsi le dormeur qui rêve +de batailles pendant que la pluie fouette les vitres perçoit ce bruit +sans en avoir conscience; il l'utilise en quelque sorte pour donner +plus d'intensité à ses représentations; et ce qu'il croit entendre +réellement, c'est le crépitement de la fusillade. + +Jamais bien entendu ces suggestions de la musique n'auront la +netteté que peut avoir une description verbale. La musique +purement instrumentale ne doit même pas chercher à suggérer des +images trop précises. Elle n'y réussirait que très difficilement, et +pour l'avoir tenté risquerait d'être obscure. On peut dire que +toujours, dans la musique descriptive à programme précis, quelque +chose des intentions du musicien échappe à l'auditeur. Le mal ne +serait pas très grand si la composition, abstraction faite de toute +intention descriptive, restait assez musicale pour intéresser par +elle-même. Mais cela précisément n'est possible que si l'auteur s'est +abandonné à son inspiration sans chercher à rendre avec précision +telle ou telle image, c'est-à-dire s'il n'a pas suivi un programme +trop déterminé. S'il a voulu représenter formellement quelque +chose, voilà des intentions, étrangères à la musique pure, qui +interviennent dans son inspiration; intentions qui peuvent donner à +l'oeuvre plus de richesse et d'intérêt si elles sont comprises, mais +qui troublent et inquiètent l'auditeur si elles ne le sont pas. On ne +se laisse plus aller à ses impressions. On sent bien que cette +musique à des prétentions symboliques, qu'elle veut dire quelque +chose, mais quoi? Le sens échappe; et si l'on renonce à le chercher, +l'oeuvre, prise au sens propre, écoutée comme de la pure musique, +paraîtra bizarre et incohérente. La musique descriptive devra donc +se contenter d'entraîner l'esprit de l'auditeur dans une certaine +direction, en laissant toujours à la fantaisie individuelle un certain +jeu. Dans l'_Andante_ de la symphonie pastorale, il n'est pas +douteux d'abord que Beethoven n'ait voulu donner à sa scène +musicale un caractère représentatif; il l'a bien située mentalement +_au bord du ruisseau_, et je puis ajouter en toute certitude, d'après +le caractère de la phrase mélodique qui donne son accent à toute la +scène, _dans la profondeur des bois_. Maintenant s'est-il proposé +cette gageure puérile, de figurer aussi exactement que possible, par +le moyen des sons, un tableau déterminé? Ce serait lui faire injure, +car ce serait supposer qu'il n'était ni musicien, ni poète. Nous +devons concevoir tout autrement, et l'état d'âme dans lequel il a +composé son oeuvre, et la nature des suggestions qu'il veut nous +donner. Il s'est transporté en imagination, comme fait le poète, au +sein de la nature; il a prêté l'oreille au chant des oiseaux, à leur +appel mélancolique, aux rumeurs profondes de la forêt; il s'est +rappelé ses rêveries de promeneur solitaire; il a recueilli en +lui-même, pour s'en pénétrer davantage, toutes les émotions qu'il en +avait reçues. Et librement, pendant que passaient en lui ces images +d'allégresse ou de mélancolie, il a chanté. Et de lui-même, parce +que son âme était toute musicale, ce chant intérieur s'est mis en +harmonie avec ces images. Il n'a voulu rendre ni le murmure du +ruisseau, ni les rides légères qui passent à sa surface; mais la +mélodie qui s'est alors présentée spontanément à son esprit était +celle que l'on peut concevoir, en pensant à ces choses; elle était +inspirée de ces rêveries, et elle les inspirait aussi, tantôt +subordonnée, tantôt dominante, en sorte que parfois les +réminiscences de la nature affleurent en quelque sorte dans la +composition, que parfois elles s'effacent pour faire place à la +musique pure. Qui pourrait déterminer le rapport qui s'établit entre +ces images poétiques, fuyantes et mobiles, et le chant qui les +accompagne? Il doit être aussi variable que celui qui s'établit dans +la parole émue, par exemple lorsque nous décrivons un spectacle +émouvant auquel nous avons assisté, entre la pensée que nous +voulons exprimer et les intonations de notre voix; tantôt ces +intonations répondent à l'émotion que nous avons éprouvée, tantôt +par une sorte de mimique symbolique elles se font semblables aux +objets dont nous parlons, elles en figurent de quelque manière le +mouvement, la grandeur, le caractère et jusqu'à la forme même. Il +ne faut donc pas se demander si tel effet musical exprime le +miroitement de l'eau, ou son murmure, ou l'impression que nous en +recevons; il exprime un peu de tout cela, parce que tout cela était +présent à l'esprit du musicien au moment de l'inspiration. + +Il doit en être de même dans une description musicale quelconque. +Si elle est vraiment musicale, elle ne reproduira littéralement aucun +des bruits que nous pouvons percevoir dans la réalité, la +caractéristique de ces bruits étant de n'être pas musicaux; elle les +transposera; elle ne nous en présentera qu'un équivalent. Et de +même, ce sera par une transposition symbolique, par de véritables +métaphores qu'elle représentera l'apparence visible des choses. Ce +qu'elle nous fera percevoir en réalité, ce ne seront jamais que des +notes, des accords musicaux, des mélodies et de l'harmonie, en un +mot de la musique pure. Cette musique sera toujours de quelque +manière en correspondance avec les visions qui l'ont inspirée. Mais +le seul rapport constant que l'on puisse exiger entre ces deux +termes, le seul d'ailleurs qui naturellement s'établisse, c'est un +rapport d'_harmonie_. -- Maintenant, que se passera-t-il dans +l'esprit de l'auditeur, quand l'oeuvre ainsi composée lui sera +soumise? Ici le mouvement psychique s'opère en sens inverse. Le +compositeur allait de l'image au motif musical[20]; l'auditeur devra +aller du motif musical, qui seul lui est donné, à l'image. Il a peu de +chances pour la retrouver exactement telle que le compositeur +l'avait conçue. Que cela ne nous tourmente pas. N'essayons pas de +deviner. La musique a bien autre chose à faire que d'exercer notre +sagacité. Laissons-nous aller, sans nous imposer aucun effort de +pensée, à la simple contemplation. Écoutons cette phrase musicale +qui nous enchante comme nous écouterions le bruissement du +feuillage, sans plus nous préoccuper de lui trouver un sens. +D'elle-même la pente de la rêverie entraînera notre imagination dans le +sens voulu. Les images qui spontanément nous apparaîtront se +mettront en accord avec la mélodie; elles en prendront l'allure, le +caractère, la teinte sentimentale; et il se trouvera que sans l'avoir +cherché nous nous représenterons des scènes de la nature, sinon +identiques, du moins analogues à celles que le musicien +avait conçues. Nous sommes ainsi entrés dans son oeuvre plus +profondément que nous n'aurions fait, si nous nous étions +appliqués à l'interpréter: nous en avons retrouvé l'intime poésie. + +On s'expliquera de la même manière comment la musique arrive à +représenter des sentiments complexes tels que l'espérance, le regret, +le désespoir, la fureur, la haine ou l'amour. + +Par les mêmes procédés qui lui servent à décrire les scènes de la +nature, elle évoquera les drames de la vie intérieure. Le +compositeur, pénétré du sentiment qu'il veut exprimer, et se +donnant l'intense représentation de la scène morale qu'il veut +décrire, se laissera simplement aller à l'inspiration musicale; il ne +cherchera pas des accords qui signifient qu'il éprouve cette +émotion, mais des accords qui soient en harmonie avec elle et qui +la lui rendent amplifiée de leur expression. Tous les mouvements +de la passion qu'il éprouve pour son compte ou qu'il prêle à son +personnage imaginaire, élans ou prostrations, tensions et détentes, +auront leur contre-coup dans le tracé de sa phrase mélodique; ils +s'y inscriront comme dans un graphique; ils détermineront les +intonations de ce chant intérieur, thème initial, _toujours +improvisé_, qu'ensuite on développe à loisir. L'auditeur à son tour, +s'il a lui-même une âme passionnée en qui ces accents pathétiques +doivent trouver un écho, éprouvera par contre-coup des émotions +analogues; et ce sont celles-là que la musique lui semblera +exprimer. + +Nous avons à chercher enfin quel état d'âme correspond à +l'audition de la musique purement musicale, de celle qui n'a +l'intention de figurer quoi que ce soit, et nous fait simplement +percevoir des formes sonores en dehors desquelles nous n'avons +rien à nous représenter. + +Elle est poétique, elle aussi. Elle peut l'être à un degré éminent. Je +ne sais si aucun poème, aucune oeuvre d'art, aucun spectacle de la +nature donne une impression de poésie comparable à celle que +produisent certaines oeuvres musicales, dont pourtant il serait +impossible de dire ce qu'elles représentent ou ce qu'elles expriment. +Notre théorie psychologique semble ici se trouver en défaut. Nous +nous trouvons en présence d'une oeuvre d'art à la perception de +laquelle ne semble s'ajouter aucune rêverie, et pourtant elle est +poétique. À quel titre, et j'allais dire de quel droit l'est-elle? + +La musique non descriptive a déjà cela de la rêverie, qu'elle ne fait +aucun appel à la réflexion. Rien ici à interpréter, rien à expliquer. +On parle bien d'idées musicales; ce n'est qu'une façon de parler, +assez défectueuse d'ailleurs; ces prétendues idées ne sont que des +thèmes musicaux, des formes sonores, qui n'ont avec une +conception intellectuelle aucune analogie. Après quelques instants +d'audition, la pensée, comprenant qu'elle n'a rien à faire ici, se +désintéresse de ce qui se passe; elle s'accorde un répit, et s'endort. +On entre dans l'état purement contemplatif. On assiste au défilé des +images sonores. Et ce défilé, lent ou précipité, a toujours quelque +chose d'émouvant, de pathétique. Car la musique non descriptive +est néanmoins expressive. Elle l'est puissamment et constamment, +au point qu'il n'est pas un accent de la mélodie, pas un accent +rythmique, pas un accord qui ne corresponde à une nuance +d'émotion particulière. + +«La musique, dit Taine, a cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en +nous des _formes_, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel +événement ou situation distincte, mais les états de l'âme, telle +nuance d'allégresse ou de mélancolie, tel degré de tension ou +d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une mortelle +défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été +balayée, il ne reste que le fonds humain, la puissance infinie de +jouir et de souffrir, les soulèvements et les apaisements de la +créature nerveuse et sentante, les variations et les harmonies +innombrables de son agitation et de son calme[21].» Tels sont bien +les sentiments dont nous affecte immédiatement la musique. + +Mais agissant à ce point sur la sensibilité, comment n'exercerait-elle +pas indirectement une action sur l'imagination? Comment, +nous trouvant dans cet état de détente intellectuelle si favorable au +rêve, et par surcroît vibrants, émus, ne rêverions-nous pas? Ce ne +sera rien de précis. Mais il est impossible que ces accents +pathétiques n'éveillent pas en nous des espoirs, des désirs, des +regrets, des nostalgies, qui comme tous nos sentiments tendront à +s'épanouir en souvenirs et en images. Cela bien entendu n'est pas +obligatoire. Nous avons parfaitement le droit de prendre la +musique au sens propre, d'en goûter la facture, l'élégance, la beauté, +l'expression purement musicale, et de ne pas nous dépenser à son +sujet en émotions ou rêveries supplémentaires. Mais nous +appellerons au contraire ces émotions et ces rêveries de tout notre +coeur, si nous sommes poètes. Nous profiterons de cette occasion +qui nous est donnée de mettre en jeu notre imagination. Nous irons +au-devant des suggestions, loin de leur résister. Nous voyons donc +que la musique non descriptive est éminemment poétique en ce +sens que plus qu'aucune autre elle nous incite à la libre rêverie. + +Elle l'est encore en ce sens qu'elle nous donnera, plus que des +tableaux et des statues, plus qu'une action dramatique, plus qu'un +poème, _la sensation de l'imaginaire_. La musique est toute +d'invention humaine; elle ne ressemble à rien. Le trait mélodique +dessine son arabesque, reste un instant tout entier présent à la +conscience, et s'évanouit. Des voix s'élèvent, frémissantes et +passionnées, qui ne sont la voix d'aucun être. Parfois s'édifient de +merveilleuses architectures; l'instant d'après elles se trouvent +différentes, plus mobiles et décevantes que les palais de la fée +Morgane. La musique nous transporte dans un monde étrange et +merveilleux, où nous perdons conscience de toutes les réalités. +Après quelques minutes d'audition, quand elle nous a saisis tout +entiers, elle ne nous donne plus l'impression d'un bruit réel que +nous percevrions au dehors; elle devient intérieure et toute +psychique. Elle nous fait l'effet d'un rêve, plus riche, plus coloré, +plus pathétique, plus délirant que ceux que peuvent suggérer le +haschich ou la fièvre. + +Je me souviens de m'être un jour trouvé dans cet état d'esprit, d'une +manière bien caractérisée, au cours d'une audition musicale. Ce +jour-là s'était produit ce phénomène bien connu, cette émotion +intense qui parfois prend un auditoire et revient aux exécutants, +dont le jeu devient plus expressif encore: alors l'effet est +incomparable. On ne voit plus rien. La foule pressée sur les gradins, +les instruments, la salle, le scintillement des lustres, tout disparaît. +Seule, la grande voix de l'orchestre s'élève comme d'elle-même, et +plane dans le silence absolu. J'étais donc perdu dans cette extase. A +quoi pensais-je? A rien je crois. C'était un état de pure +contemplation musicale. Mais pendant que je me laissais ainsi aller +à cette contemplation, peu à peu, je m'en suis rendu compte après +coup, mon attention achevait de se détendre; je ne m'appliquais +même plus à percevoir les formes sonores; les sons, ne m'affectant +plus que comme sensation, devenaient eux aussi un simple état de +conscience. Et tout à coup je revins à la réalité. Qui m'y avait +ramené? Peut-être un incident extérieur, un bruit insolite, une +sensation de gène physique due à une immobilité prolongée; +peut-être un retour spontané de l'activité mentale, comme lorsqu'on se +réveille simplement parce qu'on a assez dormi. Je regardai autour +de moi. L'aspect de la salle, à ce moment; était curieux. Un millier +d'êtres humains étaient là immobiles, les yeux fixes, en état +d'hypnose, pendant que de son bâton le chef d'orchestre, avec de +grands gestes, semblait épandre sur eux le fluide musical. Quelle +chose étrange que la musique! Vraiment je ne sais si nous pouvons +jamais nous trouver, tout éveillés, dans un état mental aussi voisin +du rêve proprement dit que dans l'audition musicale. Enfin ce rêve +est esthétique de sa nature; il l'est par obligation, il ne peut pas ne +pas l'être. La musique en effet se meut dans l'harmonie; elle +n'emploie que des combinaisons sonores qui présentent par +elles-mêmes un caractère de beauté. La matière première qu'elle met en +oeuvre, le simple son musical est déjà quelque chose d'esthétique; +chacune des notes dont se compose une mélodie est en elle-même +un pur accord; dans son émission même il y a de l'art. Une ligne +peut être dépourvue de beauté; un motif musical ne le peut pas. +Ainsi la musique est esthétique par essence. Je ne parle pas +seulement de la grande expression pathétique qui sort de +l'ensemble d'une oeuvre donnée; mais dans le détail, dans chaque +mesure, dans chaque accord, il y a une beauté d'expression. Dans +les belles oeuvres musicales tout concourt à porter l'impression de +poésie à son plus haut degré. Certaines symphonies doivent +compter parmi les plus beaux rêves que l'homme ait jamais conçus. + + + +CHAPITRE V + +LA POÉSIE LITTÉRAIRE + +§ 1. -- EFFET SUR L'INTELLIGENCE. + +Nous considérerons enfin une oeuvre littéraire, et chercherons à +nous rendre compte de ce qui se passe en nous au cours de notre +lecture. + +Quand je lis une page de _prose prosaïque_, mon esprit travaille. +Je cherche à comprendre les phrases, à m'assimiler les idées. Alors +même que l'on me parlerait de choses concrètes qu'il faut que je me +représente (description d'une machine, récit d'un fait historique, +etc.), je me sers de mon imagination pour me figurer les choses +dans leur réalité. Jusqu'au terme de ma lecture, j'ai gardé ma pleine +lucidité d'esprit. + +Même effet si je lis des vers d'un caractère technique, didactique, +philosophique, de ceux en un mot où l'auteur s'est proposé +d'exprimer des idées. Je puis les lire avec intérêt, admirer leur +ingéniosité, leurs qualités de facture, la justesse, la profondeur de +la pensée. Ils peuvent exciter mon intelligence; mais en fait, et +pour cette raison même, ils ne me donnent à aucun degré +l'impression de poésie. + +Je dois faire encore à ce sujet une remarque dont on verra tout à +l'heure l'utilité: c'est que le sens d'une phrase abstraite et prosaïque +est conçu par un acte très rapide de l'esprit et comme dans un éclair. +On peut rester quelque temps avant de comprendre; mais dès que +l'intellection se produit, c'est une illumination brusque, instantanée. +C'est que de telles phrases nous donnent seulement une _idée_ des +choses, et l'idée a cette particularité, de ne pouvoir séjourner dans +l'esprit; elle ne peut que passer; elle est le moment de l'aperception. + +Soit au contraire une oeuvre poétique. L'allure qu'elle donnera à ma +pensée sera toute différente. + +Je prendrai à dessein mes exemples dans des oeuvres très connues, +que chacun ait présentes à l'esprit et sur lesquelles il soit facile de +refaire l'expérience. + +J'ouvre la Légende des siècles. Je relis le Petit roi de Galice: + + Ils sont là tous les dix, les enfants d'Àsturie. + La même affaire unit dans la même prairie + Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo. + C'est midi; les mulets, très las, ont besoin d'eau, + L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un oeil terne, + Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne. + +Quand je commence à lire ces vers, ma pensée est lucide, mon +attention excitée. Il me faut interpréter ce texte, comprendre ce que +le poète veut dire, me mettre au courant de la situation. Je suis +encore moi. J'ai conscience d'être dans ma chambre, un livre en +main. Je vois la page imprimée. J'articule en moi-même les mots +que je lis. Mais bientôt la suggestion poétique tend à se produire. +Des images m'apparaissent, encore vagues et indécises: + + Vers le Nord, le troupeau des nuages qui passe, + Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace, + S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison. + Le Corcova remplit le fond de l'horizon. + +Mais je m'enfonce davantage dans ma lecture. L'intérêt dramatique +du poème devient plus intense; la suggestion opère avec plus de +force: + + Alerte! Un cavalier passe dans le chemin. + C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes, + La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes. + Le cavalier qui passe est habillé de fer; + Il vient par le sentier du côté de la mer; + Il entre dans le val; il franchit la chaussée; + Calme, il approche . . . + +A partir de ce moment, le cours de ma pensée est décidément +orienté dans le sens de la rêverie; et ce moment précis, que l'on +pourrait marquer dans toute oeuvre d'imagination, est celui où le +lecteur éprouve, pour un des personnages mis en scène, une +émotion sympathique. Jusque-là, on pensait, on imaginait +volontairement. À partir de ce moment, on est pris, saisi, entraîné. +On entre dans l'état second, dans une sorte de transe, où l'on +devient docile à toutes les suggestions. Nous nous plaçons au point +de vue de ce personnage. Nous voyons de ses yeux, et avec la +netteté que l'émotion donne à nos représentations, les événements +qui vont se dérouler. Ces images visuelles, les premières apparues, +vont amener les autres à leur suite. Quand s'engagera la scène +épique, héroïque, où Roland, seul contre cent, tranchera de ses +grands coups d'épée géants et bandits, je n'aurai plus conscience de +me la figurer, je croirai la percevoir. Qu'elle soit merveilleuse, +invraisemblable, peu importe maintenant, puisque j'y assiste! +J'entends les chocs d'armure, les gémissements, les clameurs de la +bataille. + + Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant, + Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ + Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche; + Elle s'était rompue en ce labeur farouche; + Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer; + Les bandits, le croyant prêt à recommencer, + Tremblants comme des boeufs qu'on ramène à l'étable, + A chaque mouvement de son bras redoutable, + Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas; + Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las, + Les chassait devant lui parmi les fondrières; + Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres. + +Longtemps encore après que la lecture est terminée, on est hanté de +cette tragique vision, d'autant plus obsédante qu'elle reste +inachevée. Elle subsiste au plus profond de nous-mêmes alors +même que nous n'y pensons plus, comme une chose réelle quand +nous en détournons les yeux. + +La poésie, avons-nous remarqué, n'est pas inhérente à la forme du +vers. Nous aurions pu tout aussi bien en demander des exemples à +la prose. Il est des pages de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand, de +Guyau, de Loti, de Maeterlinck, qui ont un charme comparable à +celui des plus beaux poèmes. + +Veut-on des exemples de la suggestion portée à son degré le plus +intense? C'est dans l'épopée en prose, dans le roman que nous en +pourrions trouver. Pour des raisons diverses sur lesquelles nous +aurons à revenir, la prose peut ébranler l'imagination plus +fortement encore que le vers. La lecture d'un roman peut +déterminer en nous de véritables hallucinations. Nous ne vivons +plus de notre vie propre, mais de la vie des personnages dont nous +suivons l'existence aventureuse. Nous souffrons de leur souffrance, +nous nous épouvantons de leurs terreurs, nous aimons de leurs +amours. Nous les voyons agir devant nous, et pourtant nous +sentons que nous sommes en eux, comme dans notre double, +comme dans un Moi qui nous serait extérieur. Notre rêverie prend +absolument les caractères du songe; nous sommes aussi étrangers +aux réalités extérieures, aussi isolés dans nos représentations que +nous pouvons l'être dans le sommeil le plus profond. Et de fait, +sommes-nous vraiment éveillés? Il me semble plutôt que nous +entrons dans un état d'hypnose, accompagné de sensations assez +particulières qui montrent que quelque chose dans les fonctions +physiologiques du cerveau est modifié: c'est dans la tête une +sensation de tiédeur un peu fiévreuse et pourtant agréable; c'est une +allure particulière des images qui se présentent par tableaux tout +faits, comme des _images coloriées_ que l'on regarderait et non +comme de simples représentations. C'est à un degré à peine atténué +ce qui se produit dans la somnolence d'une lourde après-midi d'été, +quand sans fermer tout à fait les yeux on s'accorde quelques +minutes de rêvasserie; ou bien en wagon, dans cette sorte +d'excitation cérébrale un peu trouble que cause la trépidation du +train, dans cette demi-fièvre qui brouille et accélère les +associations d'idées, qui fait apparaître et disparaître brusquement +les images, «comme si l'on avait secoué la boîte à souvenirs de +l'esprit[22]»; ou bien encore au coin du feu, après une longue +marche par la pluie et le vent, quand on s'engourdit dans le +bien-être de la réaction physique, et que l'afflux du sang au cerveau fait +reparaître en demi-hallucination les souvenirs de la journée. Tel est +bien l'effet des romans, surtout lorsqu'il s'agit de ces récits +merveilleux qui ont déjà par eux-mêmes l'allure du rêve: les Mille +et une nuits, Cyrano de Bergerac aux pays du soleil, Gulliver à +Lilliput, les Contes fantastiques d'Hoffmann, Andersen, E. Poe, +Rudyard Kipling! Visions hallucinantes qui nous font entrer si +profondément dans le monde imaginaire, qu'il nous faudra un +effort presque douloureux pour revenir à la réalité. Pendant que +nous sommes ainsi hypnotisés, qu'un incident quelconque, une +sonnette qui tinte, une voix qui nous interpelle, nous tire +brusquement de notre rêve: nous avons ce regard effaré du +dormeur qui se réveille en sursaut. Nous considérons avec stupeur +les objets qui nous entourent, ne les reconnaissant plus. Nous +revenons de si loin! + +Nous avons étudié l'effet de la poésie dans des formes assez +variées pour pouvoir en déterminer la nature. + +Nous voyons d'abord que dans la lecture d'une oeuvre poétique, +notre esprit est plus actif qu'il ne le croit lui-même. Il nous semble +que toute notre activité se réduit à la contemplation des images qui +nous seraient présentées toutes formées dans l'oeuvre même. C'est +en effet de cet acte de vision intérieure que nous avons surtout +conscience; mais le meilleur de notre activité est consacré à la +formation même de ces images. Elles sont en effet notre oeuvre. +Nous les attribuons au poète lui-même, parce que c'est lui qui les a +le premier inventées; nous nous figurons même, par une illusion +presque irrésistible, les voir dans le texte que nous avons sous les +yeux, comme si elles en faisaient partie intégrante. Mais cette page +imprimée n'est qu'une surface blanche maculée de noir. Ce n'est +pas là qu'est le poème qui nous enchante: il est dans les pensées +que nous suggère notre lecture, et ces pensées, nous ne pouvons les +retrouver qu'en nous-mêmes, en les concevant à notre tour, c'est-à-dire +en concevant des pensées analogues à celles que l'auteur avait +dans l'esprit quand il écrivait ces lignes. Lire un poète, c'est faire +oeuvre de poésie; c'est imaginer des tableaux conformément aux +indications parfois très brèves qui nous sont fournies. Nous le +faisons sans effort, car l'art du poète consiste justement à nous +épargner tout effort; il procède par suggestions si délicates que +nous n'en prenons même pas conscience; d'un mot, d'une inflexion +de voix il sait réveiller la poésie latente dans l'âme la plus vulgaire. +Je ne dis donc pas que nous ayons grand mérite à ce travail de +restauration mentale. Je constate qu'il est bien notre oeuvre, et que +c'est bien dans notre propre esprit que se déroulent toutes les +phases du poème, par une incessante création d'images qui est +dirigée sans doute, déterminée en grande partie, mais qui demande +pourtant une certaine initiative intellectuelle. + +En second lieu, nous observons que d'ordinaire la phrase poétique +ne nous livre toute sa signification que peu à peu, souvent même +après coup. Il nous faut un certain temps pour entrer dans cet état +de rêverie qui caractérise la contemplation poétique. Au moment +où nous lisons un vers, nous n'en apercevons que le sens littéral: et +puis les images apparaissent, en suggèrent d'autres, qui ouvrent à +notre imagination des perspectives illimitées. Les beaux vers ne +peuvent se lire que lentement. Il faut que nous ayons le temps d'en +évoquer toute la poésie latente. Les plus poétiques nous font le plus +longtemps rêver. Après qu'on les a dits, on peut faire silence; le +poème ne sera pas pour cela interrompu; longtemps encore il +continuera de se développer en nous-mêmes par son mouvement +propre; et c'est peut-être dans cette période qu'il nous donnera +l'impression la plus poétique. Ainsi le tintement d'une coupe de +cristal se prolonge en vibrations d'une exquise pureté, dont nous +entendons encore la résonance idéale quand déjà notre oreille ne +les perçoit plus. + +Nous pouvons déterminer enfin avec quelle force une oeuvre +littéraire doit agir sur l'imagination pour produire l'effet le plus +poétique. + +Entre les oeuvres purement intellectuelles que nous avons citées +d'abord comme exemple de prosaïsme absolu, et les oeuvres +purement imaginatives qui déterminent de véritables hallucinations, +il est des degrés à l'infini. + +De ces degrés divers, quel est le plus favorable? Examen fait, on +reconnaîtra que c'est le degré moyen, où ne se produit que l'illusion +consciente et lucide, caractéristique de l'état de rêverie. + +Les poètes s'ingénient à donner à leurs oeuvres les titres les plus +divers; ce seront des Harmonies, des Voix intérieures, des Chants +du crépuscule, des Méditations, des Contemplations: en réalité, +toutes pourraient aussi bien être intitulées des Rêveries, car elles ne +sont pas autre chose. + +Les suggestions trop intenses nous émeuvent comme le ferait la +réalité, niais elles ne nous semblent pas plus poétiques. Relisez un +poème très dramatique, vous reconnaîtrez que l'impression +poétique se produit surtout dans les instants où l'action se ralentit, +et laisse la pensée prendre l'attitude contemplative: par exemple +dans les descriptions qui servent de pause au récit. Alors les +images se développent à loisir. Rappelons-nous quelques vers qui +nous aient paru d'un charme poétique particulier: nous trouverons +que ce sont des vers contemplatifs plutôt que dramatiques, qui ont +dû être conçus dans un état de vague rêverie auquel ils nous +ramènent. + + Elle voulut aller sur les flots de la mer, + Et comme un vent bénin soufflait une embellie + Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie + Et nous voilà marchant par le chemin amer. + + Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse + Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or + Si bien que nous suivions son pas plus calme encor + Que le déroulement des vagues, ô délice! + + Des oiseaux blancs volaient alentour mollement + Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches. + Parfois de grands varechs filaient en longues branches, + Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement. + + Elle se retourna, doucement inquiète + De ne nous croire pas pleinement rassurés, + Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés, + Elle reprit sa route et portait haut sa tête. + + VERLAINE, _Romances sans paroles_. + +Ce sont bien là de ces visions comme on en peut avoir, au cours +d'une paisible traversée, en contemplant la mer bleue. + +De toutes les pages vraiment poétiques que nous avons pu lire, en +prose ou en vers, prenons les plus délicates, les plus exquises, +celles qui nous donnent la plus pure impression de poésie. + +Nous constaterons, le fait est significatif, que ce sont précisément +celles où l'auteur _décrit un état de rêverie_. Parfois il parle en son +nom personnel, se met lui-même en scène; parfois il nous présente +quelque personnage imaginaire, dont il nous décrit les pensées. +Dans tous les cas les représentations auxquelles on nous convie +sont de même ordre. L'état d'âme qui est exprimé dans ces pages, +c'est bien la rêverie. On n'y voit pas la pensée au travail, faisant +effort pour découvrir la vérité ou la démontrer, mais l'esprit +détendu, se laissant aller a la contemplation de la nature, au songe +intérieur, au jeu des pures représentations. Nous-mêmes, nous nous +donnons cet état d'âme en nous le représentant, avec une vague +conscience de ne nous en donner que le spectacle. Nous faisons les +mêmes songes, mais sans les prendre tout à fait pour notre compte, +puisque nous les rapportons à un personnage imaginaire. Alors +même que l'auteur parle en son nom personnel, il n'est par rapport +à nous qu'une âme étrangère à laquelle nous ne pouvons nous +identifier qu'à demi. De là le caractère idéal de ces pages de pure +rêverie, et l'exquise délicatesse des impressions qu'elles nous +donnent; en nous qui les lisons, elles sont la représentation +imaginaire d'un état purement imaginatif: le rêve d'un rêve. + + + +§ 2. -- VALEUR POÉTIQUE DE LA PENSÉE. + +Mais avant d'aller plus loin il importe de nous assurer que notre +thèse jusqu'ici ne donne pas prise à la critique. + +Que l'imagination joue en poésie un rôle prépondérant, le fait ne +saurait être mis en doute. On trouvera sans peine des poèmes de +grande valeur littéraire qui ne sont que des rêves; au lieu qu'il +serait impossible de citer un seul poème fait uniquement d'idées +pures et de conceptions abstraites: s'il en était de tels, ils n'auraient +de la poésie que la forme verbale; ils ne seraient que de la prose +rythmée. On conçoit fort bien une poésie qui ne mette en jeu que +l'imagination, on n'en conçoit pas qui exerce l'intelligence seule: et +cela suffit à prouver que l'image est en poésie la chose essentielle, +l'idée étant tout au plus de luxe. Avec une intelligence moyenne et +une imagination vive, on peut être poète; avec l'intelligence la plus +lucide et la plus forte, si l'on est dépourvu d'imagination, on devra +renoncer à écrire un vers. Nous pouvons aussi poser en fait, sans +crainte d'être contredits, que la poésie attirera plutôt à elle les +Imaginatifs que les intellectuels, et qu'en nous mettant à son école +nous tendrons plutôt à devenir des rêveurs que des penseurs. Mais +nous sommes allés plus loin, nous avons dit qu'en poésie l'idée +n'est rien, que l'image est tout. Non seulement la poésie s'adresse à +l'imagination de préférence, mais elle est toute dans l'effet qu'elle +produit sur l'imagination. Elle est pure rêverie. + +Cette thèse semblera peut-être trop exclusive. + +De quel droit, nous dira-t-on, restreignez-vous à ce point la +fonction du poète? Quoi donc? N'admettez-vous pas qu'il ait des +idées, et les mette dans son oeuvre? Quand il vous en apporte, les +accueillerez-vous avec défiance, comme un élément étranger à la +véritable poésie? Et réserverez-vous votre admiration pour le poète +incomplet, déséquilibré, en qui l'imagination s'est démesurément +développée aux dépens de l'intelligence? En fait il est des poètes, +de très grands poètes qui n'ont pas dédaigné de penser, et qui nous +donnent à réfléchir[23]. Il y a de fortes pensées dans Lucrèce; il y +en a de profondes dans Goethe; d'ingénieuses et subtiles dans +Sully-Prudhomme. L'historien de la philosophie ne saurait négliger +la philosophie des poètes. Ainsi votre définition, que vous avez +voulu faire aussi large que possible, est en réalité bien étroite, au +point de choquer les véritables amis de la poésie. + +Je suis allé au devant des objections. Maintenant il faut tirer ces +idées au clair. + +Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je veux affirmer. Jamais je +n'ai songé à dire que la pensée pure ne jouait et n'avait à jouer +aucun rôle dans l'art des vers. Sur la part qu'il convient de lui +attribuer, je n'ai pas à me prononcer ici. Nous ne nous faisons pas +tous de la fonction du poète le même idéal, et par conséquent des +divergences se produiront toujours quand il faudra décider si telle +oeuvre donnée est ou n'est pas de bonne et vraie poésie. Les uns +demanderont au poète de la pensée, les autres des images, les +autres du sentiment, les autres de la musique. + +Entre ceux qui admirent Victor Hugo, ceux qui s'enchantent de +Lamartine ou qui se délectent dans Mallarmé, il ne sera pas facile +de s'entendre. Il est clair que chacun, jugeant des effets que doit +produire la poésie d'après les impressions qu'il reçoit de son poète +favori, les décrira différemment. Il est des vers, tels ceux de la +poésie philosophique au XVIIIe siècle, qui n'évoquent que l'idée +des choses et ne s'adressent qu'à l'entendement. À la fin du XIXe +siècle, en France, la poésie se charge d'images, de représentations +concrètes; certaine école affectera même d'en éliminer la pensée, et +se complaira dans des séries d'images juxtaposées sans aucun lien +logique. Nous nous trouvons donc en présence d'un certain nombre +d'oeuvres de caractère très différent, où l'élément pensée et +l'élément image sont dosés en toutes proportions. Chacune a ses +admirateurs, qui la tiennent pour le type exemplaire de la poésie. +Choisirons-nous entre elles, en décidant que celle-ci représente la +poésie plutôt que celle-là? Un tel choix serait arbitraire. De ce +qu'un idéal est le nôtre, il ne s'ensuit pas qu'il soit le vrai. + +Quand on voit les goûts se partager à ce point, quand on constate +de telles divergences entre esprits également sincères, également +épris du beau, on comprend que l'on aurait mauvaise grâce à +prétendre imposer son opinion personnelle: la conciliation s'impose. +Faute de pouvoir choisir entre les diverses conceptions de la poésie, +le psychologue les tiendra pour équivalentes. + +Il les étudiera toutes avec un égal intérêt: aucune ne devra être +exclue de ses analyses. Nous n'avons donc à entrer dans aucune +querelle d'école. Nous faisons ici de l'esthétique expérimentale, +non de l'esthétique rationnelle. Nous cherchons d'où vient en fait, +dans une couvre poétique quelconque, l'impression de poésie. Nos +préférences esthétiques n'ont que faire dans cette enquête, et ne +doivent influer en rien sur le résultat. + +Ce que j'ai voulu dire, c'est que la pensée pure n'a rien de poétique, +et par conséquent qu'elle ne doit pas entrer dans notre définition de +la poésie. + +Quand nous disons que la poésie ne s'adresse pas à l'intelligence +mais seulement à l'imagination, on comprendra que ce qu'il y a de +vraiment poétique dans un poème, ce ne sont pas les idées, mais les +images: et je crois que personne ne fera difficulté de l'admettre. On +ne nous objectera plus que certains poèmes valent aussi par la +pensée, et ne nous font pas seulement rêver, mais encore réfléchir. +Je suis le premier à le reconnaître. Je sais de très beaux vers qui ne +disent rien à l'imagination; ils valent par la beauté même de l'idée: +mais personne ne songerait à dire qu'ils sont vraiment poétiques; +aussi devra-t-on être d'accord avec moi, quand je dirai que _cela +n'est pas de la poésie_. Que le poète soit en même temps un +penseur, rien de mieux: nous ne tenons nullement, en matière d'art, +à la division du travail et à la séparation des genres. Nous +n'exigeons pas que le poète soit uniquement poète, et le soit +toujours, sans répit ni défaillance, à jet continu. Etant plus varié, il +fatiguera moins. Etant plus complet, il produira une impression +esthétique plus puissante. Tout ce qu'il mettra d'idées dans son +oeuvre nous la fera davantage admirer; ses vers en seront d'autant +plus beaux: mais ils n'en seront pas plus poétiques. + +Toutes les observations que nous venons de faire sur la poésie des +poètes, nous les aurions pu faire aussi bien sur la poésie des +prosateurs. Car elle est essentiellement de même nature. Peut-être +même nous serait-il plus facile, sur des exemples empruntés aux +prosateurs, de faire accepter notre définition de la poésie. On est +accoutumé en effet, quand il s'agit des vers, à ne pas considérer à +part l'élément spécialement poétique; idées abstraites, images, tout +cela pêle-mêle contribue à nous donner une impression d'ensemble; +on est donc porté à croire que tout le contenu des vers est de la +poésie. De là les confusions que nous signalions tout à l'heure, et la +résistance qu'on nous opposait. Considérant en bloc la manière de +penser des poètes, on n'a plus pour la caractériser d'autre ressource +que de l'opposer à la manière de penser des prosateurs; mais les +différences ne sont pas très nettes; on voit bien d'une façon +générale que la poésie agit davantage sur l'imagination; mais +qu'elle consiste exclusivement dans l'effet produit sur l'imagination, +cela paraît paradoxal et inadmissible. + +Quand au contraire on parle de la poésie des prosateurs, il n'y a pas +de méprise possible. Chacun comprend qu'il la doit chercher +spécialement dans les passages qui produisent à son plus haut +degré l'impression poétique, par opposition à ceux qui ne la +produisent à aucun degré. On conçoit plus facilement que cette +poésie doit consister dans une façon de penser particulière, dans un +élément psychique spécial qu'il est possible de dégager, au moins +par abstraction. + +Nous maintiendrons donc en toute rigueur notre théorie, affirmant +que la poésie est faite d'imagination, et non de pensée. Les idées +peuvent être très belles, elles ne sont jamais poétiques. Tout au +plus peuvent-elles servir comme d'introduction à la poésie, quand +elles sont de nature à frapper l'imagination et à déterminer un +courant de représentations concrètes; souvent une réflexion +s'achève en rêverie, et finit ainsi par prendre le caractère poétique. + +L'idée générale est si l'on veut de la poésie latente; elle enferme à +l'état virtuel, condensées en une brève formule, une multitude +d'images que nous pourrions développer si nous en avions le loisir. +Mais c'est précisément parce qu'elle les tient à l'état virtuel qu'elle +est une pure idée générale: développez son contenu, ce n'est plus +elle que vous concevez. La pensée réfléchie est une concentration; +la poésie est une expansion. Les deux mouvements sont inverses. +Ils peuvent alterner, ils peuvent même s'appeler l'un l'autre; mais +ils s'excluent nécessairement. Toujours la poésie commence au +moment où l'on cesse de penser et de réfléchir pour ne plus faire +que rêver. + +Je sais que pratiquement il est assez difficile, dans une oeuvre +donnée, de distinguer l'idée de l'image, la conception abstraite de la +représentation concrète. Dans presque toute oeuvre littéraire, +l'intelligence et l'imagination travaillent en synergie[24]. Il est très +rare que l'idée se présente à l'état pur; dans l'expression de la +pensée la plus abstraite, on trouverait encore les métaphores +inhérentes au langage, qui prouvent une intervention de +l'imagination; et d'autre part, dans l'interprétation de la phrase la +plus imagée, l'intelligence joue toujours un rôle. Il y a d'ailleurs des +degrés à l'infini dans l'abstraction; on ne saurait dire exactement où +elle commence et où elle finit. Il est pourtant un moyen empirique +d'opérer cette distinction. En fait l'idée est plus engagée dans les +mots que l'image; elle est à peu près inséparable dans notre esprit +de son expression verbale. Essayez de concevoir isolément le sens +d'un mol abstrait, votre intelligence s'y refuse. Lisez une page de +philosophie abstraite et demandez-vous, sans articuler en vous-même +aucune phrase, ce que cela veut dire, c'est le vide mental, +vous êtes impuissants à rien concevoir. Pour une raison ou pour +une autre, peut-être parce qu'elle n'est elle-même qu'une +abstraction, peut-être parce qu'elle est pure virtualité, l'idée des +choses abstraites ne peut être réalisée dans la conscience en un acte +distinct; elle n'est conçue qu'en fonction des mots qui l'expriment. +Il n'en est pas de même des images. Nous n'avons que faire du +langage pour nous les représenter. Ce sont des états de conscience +réels, concrets, isolables, indépendants de toute expression verbale, +au point que le difficile n'est pas de les dégager de la parole +intérieure, mais plutôt de trouver des mots pour les rendre. Nous ne +parlons pas nos rêveries. Les images passent; et silencieux, +charmés, nous les suivons du regard. Nous avons donc ici un signe +qui nous permet d'isoler par analyse dans une oeuvre littéraire +l'élément purement poétique. Seules sont poétiques les pensées qui +pourraient être aussi bien conçues sans le secours d'aucune +expression verbale. Laissez tomber tout ce qui doit être dit pour +être pensé; conservez ce qu'il est plus facile de se représenter que +d'exprimer: ce qui restera sera précisément l'élément poétique. + +Nous disions tout à l'heure que la poésie n'est pas dans les livres; +nous comprenons maintenant à quel point elle est indépendante des +mots eux-mêmes, et des artifices du style, et de toute forme verbale. + +Peut-être Schiller avait-il raison de dire _qu'au point de vue de +l'art_ le fond n'est rien, que la forme est tout. Au point de vue +poétique c'est tout le contraire: le fond est tout, la forme verbale +n'est rien. La pensée poétique n'est pas contenue dans le vers +comme dans un vase dont elle prendrait la forme plus ou moins +élégante; elle est simplement suggérée par le vers; les mots que le +poète assemble avec tant de soin ne sont que des signes +conventionnels qu'il fera passer devant nos yeux pour déterminer +en nous, par réflexe psychique, certaines représentations. + +Certes on peut exiger que le poète soit passé maître dans l'art de +manier les mots; on comprend même qu'il ait, plus encore que le +prosateur, le souci de l'expression verbale, les pensées qu'il veut +nous suggérer étant de celles qui trouvent le plus difficilement une +expression adéquate. Mais nous ne devons pas oublier que la façon +dont l'image poétique nous est suggérée est chose après tout +secondaire; les effets de style sont un moyen d'expression, ils ne +doivent pas être un but. + +Aussi nous garderons-nous de leur attribuer trop d'importance; +nous nous rappellerons qu'en poésie surtout les mots ne doivent +pas attirer l'attention; ils sont laits pour être oubliés; seule importe +la qualité poétique des représentations qu'ils nous auront suggérées, +après leur passage dans l'esprit. + + + +§ 3. -- VALEUR POÉTIQUE DU SENTIMENT. + +Il nous reste à déterminer quel est dans la poésie littéraire le rôle +du sentiment. + +Sur ce point les avis sont très partagés. Toute une école littéraire se +refuserait à attribuer une réelle valeur poétique au sentiment. Elle +concevrait plutôt la poésie comme un art de pure représentation, +tout objectif, dont les sentiments personnels du poète devraient être +autant que possible exclus. C'est une vieille idée d'Aristote. Le +poète est par définition un imitateur. En composant sa fable, il doit +se mettre les choses sous les yeux le plus exactement qu'il peut, et +les décrire en termes tels, que nous nous imaginions assister à la +réalité même. Personnellement il ne doit prendre la parole que le +plus rarement qu'il peut; car ce n'est point quand il parle en son +nom qu'il est imitateur. + +Nous retrouvons ces mêmes idées dans Goethe. La mission du +poète est la représentation. Cette représentation est parfaite quand +elle rivalise avec la réalité, c'est-à-dire quand ses peintures sont +animées par le génie de manière à faire croire à la présence des +objets. La poésie, à son plus haut degré d'élévation, est tout +extérieure. Lorsqu'elle se retire au dedans de l'âme, elle est en voie +de déclin. Le poète se mettrait donc au dessus et en dehors de son +oeuvre; il animerait ses personnages d'une vie intense et passionnée +sans se départir lui-même de son olympienne sérénité. Pour +conserver toute sa liberté de création, pour que les produits de son +génie puissent se développer avec un calme artistique, dans la paix +et l'harmonie, il s'affranchira de toute préoccupation pratique, il +contemplera le monde d'un oeil calme et libre. + +Je cherche ce qu'il peut y avoir de juste dans cette théorie. En +l'examinant, j'y vois l'exagération de quelques idées justes, et +finalement une méprise. + +Je lui donnerais raison si elle se contentait d'affirmer qu'il ne faut +pas abuser de la poésie subjective et du sentiment personnel. Il est +certain que trop de poètes restent enfermés dans leur Moi, +s'analysant avec complaisance, épiant leurs moindres sensations +pour nous les décrire, ramenant avec une regrettable insistance la +conversation sur leurs peines de coeur et leurs déceptions en amour. +Ces confidences intimes sont de la poésie; elles ne peuvent être +toute la poésie. La description d'un Moi est décidément un sujet +trop mince. Le poète, reclus en lui-même, n'a plus aucune occasion +de se renouveler, de se développer; il tourne dans un cercle d'idées +et de sentiments de plus en plus étroit. En même temps qu'il se +retire de nous, il nous éloigne de lui. Quelle sympathie réelle peut +nous porter vers cet homme qui n'a pas une pensée pour nous? Il +restera donc enfermé dans son splendide isolement, et perdra +presque toute action sur les âmes. -- Que le poète commence donc +par vivre sa vie personnelle; que jeune il chante son amour, ses +désirs et ses mélancolies. Mais cette poésie de la vingtième année +ne saurait lui suffire. Qu'ensuite il sorte de lui-même. Qu'il +s'aperçoive que les hommes existent, qu'il y a d'autres intérêts que +les siens, d'autres souffrances que les siennes. Qu'il nous parle de +nous-mêmes; qu'il s'intéresse à tous les problèmes pour lesquels se +passionne l'humanité; ou qu'il se fasse créateur, qu'il compose une +oeuvre épique ou romanesque; qu'il donne à ces êtres de fiction +qu'il met en scène une telle intensité de vie, qu'à jamais ils +resteront dans la mémoire des hommes, plus vivants qu'aucun être +réel. L'heure de la poésie objective est venue. On a raison d'y voir +un élargissement et une forme supérieure de la poésie: jusqu'ici +nous sommes pleinement d'accord. Mais de ce que le poète +s'affranchit des égoïsmes du sentiment personnel, on conclut à son +impassibilité. C'est ici que commence la méprise, et que nous +devrons nous séparer. Ce qu'on ne voit pas, c'est que si le poète se +détache ainsi de lui-même, ce n'est pas par indifférence, c'est par +désintéressement et générosité de coeur. Ce passage à la poésie +objective ne marque pas une restriction, mais au contraire une +extension, un suprême épanouissement de la sensibilité. Comme le +disait Guyau, dans son émouvant adieu à la poésie personnelle: + + Quand on s'oublie assez soi-même + On tait sa joie et ses douleurs; + Les yeux tournes vers ceux qu'on aime + On n'a d'autres maux que les leurs. + + L'art est trop vain, et solitaire; + Rêver est doux, agir meilleur; + En ce monde j'ai mieux à faire + Que d'écouter battre mon coeur. + + Que l'amour aux autres me lie!... + Dans le coeur d'autrui je me perds; + --Rires ou larmes de ma vie, + Valiez-vous seulement un vers[25]! + +Ce n'est pas d'un oeil calme et libre que le poète contemple le +monde; c'est avec un intérêt passionné, avec une large sympathie. +Sa fonction n'est pas de nous représenter les choses telles qu'elles +sont, ou telles qu'elles nous apparaissent vues du dehors: un miroir +y suffirait. Il faut qu'il nous présente une oeuvre vivante et +passionnée, qui frappe l'imagination en touchant le coeur; il n'y +réussira pas, s'il est lui-même rebelle à l'émotion et incapable +d'aimer. L'impassibilité sied au savant, peut-être au philosophe. +Elle conviendrait mal au poète. + +J'admets encore que la poésie ne requiert pas des émotions d'une +intensité extrême. Trop poignantes, elles nous saisiraient avec tant +de force que nous ne pourrions plus en faire un objet de +contemplation, et que toute impression de beauté disparaîtrait. +Nous sortirions de la poésie, pour rentier dans la vie réelle. Le seul +fait de composer un poème suppose un certain calme, une +possession de soi, un souci d'art, incompatible avec les crises de la +passion. La sensibilité indispensable au poète est une sensibilité +d'artiste, qui dans ses émotions les plus sincères garde le besoin de +l'harmonie et le sens de la beauté. Certains sentiments sont trop +intenses pour se traduire en vers. L'extrême douleur s'exprimera +par un cri, par une plainte, par des paroles amères, par un +mouvement de révolte, non par de la poésie. C'est quatre ans après +la mort de sa fille, que Victor Hugo pouvait écrire les vers +sublimes où s'est exhalée sa douleur de père. + + Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure + Je sors pâle et vainqueur, + Et que je sens la paix de l'immense nature + Qui m'entre dans le coeur... + _Contemplations: à Villequier_. + +Il fallait que sa douleur se fut apaisée, qu'elle fût devenue résignée, +contemplative et comme stagnante pour comporter une expression +poétique. + +Tout cela est vrai; mais tout ce que l'on en peut conclure, c'est que +le sentiment poétique ne doit pas avoir une violence telle, qu'il +exclue la libre rêverie ou qu'il enlève au poète tout son sang-froid. +De là jusqu'à l'impassibilité, il y a loin. + +Il est bien rare en somme que nos sentiments atteignent ce degré +d'intensité, où ils cesseraient d'être poétiques. Le poète pourra +même sans inconvénient dépasser un peu la mesure, aller au-delà +de la poésie, oublier qu'il fait oeuvre d'art, et mettre tout son coeur +dans ses vers. Ces sentiments, qui ne sont plus poétiques pour lui, +le seront encore pour nous, qui ne les éprouvons en effet que par +sympathie, et par conséquent à un degré assez atténué pour pouvoir +en faire, si intenses, si violents, si déchirants qu'ils soient, un objet +de contemplation. + +Nous n'avons donc aucune raison pour regarder le sentiment avec +défiance, comme un élément perturbateur, que le poète doit autant +que possible éliminer de son oeuvre. L'excès de sensibilité est un +défaut rare, et qui d'ailleurs, au point de vue poétique, n'aurait pas +de grands inconvénients. Nous craindrions beaucoup plus la +froideur, le défaut d'émotion. + +Quand le sentiment décroît, l'effet poétique est moindre. Un poète +qui réussirait à s'interdire toute émotion n'aurait fait que renoncer à +son moyen d'action le plus efficace. A la rigueur il pourrait +suppléer à ce défaut par d'autres qualités poétiques. S'il joignait à +une certaine sécheresse de coeur une intelligence souveraine, une +extraordinaire puissance d'imagination, il pourrait encore écrire de +très beaux vers, magnifiques d'images, superbes de pensée; mais il +y manquerait toujours quelque chose, cette puissance d'émotion +sans laquelle il n'y a pas de complète poésie. Nous aussi nous +contemplerons son oeuvre d'un oeil calme; elle nous restera +étrangère, ne nous touchant pas le coeur. Ou bien il faudra que le +poète réussisse à nous émouvoir sans être ému lui-même, et cela +est possible à force d'art. On peut composer à froid des vers +passionnés. On peut jouer magistralement du coeur humain sans se +laisser prendre soi-même à ce jeu. Mais cette sorte de ruse est-elle +bien digne du poète? Peut-elle réussir tout à fait? Il sera bien +difficile de donner aux émotions feintes l'intonation de l'émotion +vraie. On les mettra trop en dehors, à la façon romantique, et elles +se trahiront par leur emphase; ou bien on affectera de les refouler +en soi-même, de les comprimer par un puissant effort de volonté, +et ici encore on mettra de l'exagération. Il est malaisé de jouer +parfaitement la comédie; le plus habile simulateur finit toujours par +laisser percer l'artifice. Le plus sûr moyen d'avoir l'air ému, c'est +encore d'éprouver une émotion réelle. -- Mais s'il n'est pas dans +mon tempérament d'en éprouver? -- Alors n'écrivez pas de vers; ou +faites de la poésie pittoresque, descriptive, didactique, +philosophique. Le champ de la poésie est large; il n'y manque pas +de débouchés, même pour les esprits secs et les impassibles. Seules +les régions supérieures leur sont interdites. + +Je doute que l'on puisse citer un seul poète, vraiment poète, qui ait +été dépourvu de sensibilité, un seul vers vraiment poétique d'où +l'émotion soit absente. Je n'en trouve pas pour mon compte. Je ne +crois même pas que la chose soit possible[26]. Il y aurait vraiment +contradiction. Je vois seulement quelques poètes, quelques +écrivains qui ont affecté l'impassibilité, d'ordinaire avec une +exagération voulue, comme s'ils craignaient qu'on ne s'y trompât. +Quant à ce ton d'ironie que prennent parfois les poètes les plus +impressionnables pour parler de leurs émotions, il ne faut même +pas y voir une affectation de froideur; ce n'est qu'un effort pour +refouler un sentiment excessif auquel ils craindraient de +s'abandonner: ainsi l'on sourit quand on sent venir les larmes, pour +réagir contre son émotion; et c'est précisément quand on lutte +contre elle qu'on en sent mieux la force. + +Il nous paraît impossible en définitive d'exclure le sentiment de la +définition delà poésie. + +Nous nous garderons aussi de l'excès contraire, de celui qui +consisterait à ne voir dans la poésie que l'exaltation du sentiment. +L'attention des théoriciens et des critiques s'est en général portée +trop exclusivement sur les effets pathétiques de la poésie. Ils +verront dans l'aptitude à être vivement ému la qualité essentielle du +poète, et dans la transmission de ces émotions la fin suprême de +son art. La valeur d'une oeuvre se mesurera à l'effet qu'elle produit +sur le sentiment. Ce sont là des idées courantes. Ce préjugé est +tellement enraciné, que les réserves que je vais être obligé de faire +sembleront à plusieurs choquantes; elles feront l'effet d'une hérésie. + +Il le faut reconnaître pourtant. Le sentiment n'est pas et ne peut pas +être en poésie la chose essentielle. + +Avant d'exprimer des émotions, il faut que la poésie existe. La +musique en exprime également; et la peinture; et la sculpture. Bien +plus, ces différents arts pourront exprimer des sentiments de même +nature. Ils diffèrent pourtant les uns des autres. Les définir +principalement par la propriété qu'ils ont d'agir sur le sentiment, +leur assigner cette fonction comme leur fin suprême, ce serait +négliger justement ce qui les différencie les uns des autres, ce qui +caractérise chacun d'eux et constitue leur essence propre. La vertu +pathétique est une propriété commune à toute oeuvre d'art; une +qualité que la poésie, elle aussi, doit posséder, sous peine d'être +inférieure aux autres arts: ce n'est pas sa qualité essentielle et +distinctive. + +L'émotion qui nous reste de la lecture d'un poème est chose aussi +précieuse que l'on voudra. La regarder comme la fin même pour +laquelle a travaillé le poète; ne voir, dans les vers qu'il nous +présente, qu'un moyen d'exprimer cette émotion, ce serait un +contresens esthétique. Appliquez cette conception à l'art. Quand +vous regardez une oeuvre sculpturale d'une expression pénétrante, +par exemple le Monument aux morts de Bartholdi, estimerez-vous +que la tristesse qui s'en dégage est le véritable objet de cette +représentation, et la seule chose que nous en devions retenir? +Evidemment non. Tant de marbre, d'études successives, d'efforts +de composition, pour nous suggérer seulement cette pensée, qu'il +est triste de mourir, ce serait un labeur presque dérisoire. Quelques +mots pathétiques, quelques accords musicaux suffiraient pour nous +communiquer à moins de frais une émotion aussi intense. Dégager +de l'ensemble des suggestions produites, par une sorte d'abstraction, +la tristesse que l'oeuvre exprime, et n'y plus voir que cela, comme si +c'était la chose principale et essentielle, c'est intervertir absolument +les valeurs. Ce que l'artiste nous apporte, ce n'est pas de la douleur, +c'est une magnifique et douloureuse vision. Il en est de même pour +la poésie. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'elle exprime des +sentiments purs; elle nous suggère des images toutes pénétrées de +sentiment et qui doivent à cette expression un surcroît de valeur +esthétique, mais qui ont une valeur en elles-mêmes, abstraction +faite de ce sentiment. + +L'émotion, directement exprimée, n'a en soi aucune valeur +poétique. «J'aime! Je souffre!» Ces émotions, exprimées avec force, +ou bien analysées dans leurs nuances, peuvent être très +intéressantes en elles-mêmes, exciter une vive sympathie: je ne +vois là rien qui ressemble à de la poésie. Le sentiment, même le +plus profond, le plus tendre, le plus délicat, n'est poétique que par +son retentissement dans l'imagination; et c'est précisément la +fonction du poète, de développer ces images consécutives ou +déterminantes de l'émotion. C'est en cela qu'il fait oeuvre de poésie. + +On ne peut dire qu'une oeuvre d'art sera poétique par le seul fait +qu'elle sera très pathétique. Il est des romans et des drames où +l'émotion est portée à son maximum d'intensité, et qui pourtant ne +nous donnent aucune impression de poésie. Cela pourtant devrait +être impossible si la fin suprême de la poésie était d'exalter le +sentiment. + +On ne peut même admettre que toute émotion augmente la valeur +poétique de l'objet qui nous la donne. Le sentiment n'a donc pas en +lui-même et par essence une vertu de poésie. Il sera poétique dans +certaines conditions qu'il s'agit de déterminer. Mais dès maintenant +nous pouvons regarder la discussion de principe comme close. + +Le sentiment, disaient les uns, n'est rien en poésie. Il est tout, +disaient les autres. Nous avons reconnu que les deux thèses étaient +exagérées. La vérité est entre ces deux extrêmes. Nous regardons +comme établi ce moyen terme, que la poésie, pour atteindre son +optimum d'effet, doit de quelque manière toucher le coeur; et c'est à +cette formule que nous nous en tiendrons. Cela posé, nous pouvons +avancer dans notre enquête, en cherchant de quelle nature sont ces +émotions qui concourent de façon indéniable à l'effet poétique. + +Nous avons déjà montré quel devait être leur degré d'intensité. Ce +que nous cherchons ici, c'est quelle doit être leur nature. La +poésie trouvera de préférence son aliment dans les sentiments +contemplatifs, qui ne nous portent pas à l'action, et qui supposent +plutôt un certain détachement de tout intérêt pratique; car ce sont +ceux-là qui sont le plus favorables à la rêverie. L'inquiétude, +l'angoisse, la peur n'ont rien de poétique; ce sont des sentiments +qui donnent trop à réfléchir: ils tiennent l'esprit cruellement éveillé, +ils donnent envie de se débattre contre l'avenir. + +Dans sa _Jeune captive_, André Chénier, avec un tact exquis de +poète, s'en est tenu au ton de la mélancolie; ces belles stances +n'expriment que le regret anticipé de la vie: la moindre allusion au +supplice, un simple frisson en gâterait le charme. + +Bien des poètes, en strophes désespérées, ont chanté la mort; ils +pouvaient la chanter parce qu'elle est fatale, et qu'il n'y a rien à +faire contre elle; la tombe est d'avance ouverte; tous y viendront; +un à un les vivants sont engloutis; c'est une chose à laquelle on +assiste, un lugubre objet de contemplation, qui n'inspire pas la +terreur, mais plutôt la pitié, une large pitié qui s'étend sur +l'humanité entière. La crainte d'un danger terrible, mais évitable, et +surtout d'un danger personnel, produirait un effet beaucoup plus +dramatique, mais beaucoup moins poétique. + +Il est toute une catégorie de sentiments qui sont provoqués par de +simples représentations. Ce sont ceux qui se rapportent à quelque +chose de passé, ou de futur, ou de lointain, ou de fictif. Ils sont +moins vifs mais plus poétiques que ceux qui impliquent la présence +effective de l'objet. Cela se conçoit sans peine, la nette conscience +de la réalité étant incompatible avec la condition essentielle de la +poésie, qui est l'état de rêverie. Les regrets, les espoirs, les +nostalgies sont au contraire très poétiques comme étant des +sentiments rêveurs qui se rapportent à un objet tout idéal. + +La plus exquise poésie sentimentale est celle des _sentiments +imaginaires_; j'entends par là ceux qui non seulement se rapportent +à un objet idéal, mais qui sont eux-mêmes imaginés. + +Quand par exemple on me montre un personnage de roman engagé +dans quelque situation pathétique, en même temps que je me +représente les objets dont il est ému, je me figure ses émotions; +elles deviennent pour moi un objet de contemplation; et cette +représentation du sentiment est plus poétique que le sentiment +même. Elle lui donne l'idéalité des pures images, le charme de +l'irréel. On dira peut-être, pour expliquer ce singulier état d'âme, +que ces prétendus sentiments imaginaires sont tout simplement des +émotions très réelles, que j'éprouve par sympathie en me +représentant la situation du personnage, et que j'objective en les lui +attribuant; à ce compte, l'effet de la lecture serait d'exciter en moi +des sentiments vrais, joie, tristesse, crainte, amour, que j'utiliserais +en les faisant entrer dans les phrases où l'écrivain décrit l'étal d'âme +de son héros. Mais cette analyse me semble très défectueuse. Je ne +me pas la possibilité de ce contre-coup sympathique des sentiments +exprimés; il est très vrai que parfois, me mettant en imagination à +la place du personnage romanesque, je finis par me laisser +entraîner; je me fais, des sentiments décrits, une émotion +personnelle, qui m'étreint réellement le coeur; comme le spectateur +trop impressionnable quand vient une scène attendrissante, +j'accorde de vraies larmes à de simples représentations. Mais ce +n'est pas par là que je débute. Avant de sympathiser avec une +émotion, il faut bien que nous ayons commencé par nous la +représenter. Le plus souvent même, nous en restons là. Nous +n'allons pas jusqu'à prendre à notre compte tout ce pathétique; il +reste pour nous un spectacle; ou si ce spectacle nous émeut, notre +émotion personnelle différera de celle que l'on nous représente, en +sorte qu'il sera impossible de les confondre; ainsi un poème +douloureux m'inspirera de la pitié, une scène pathétique de +l'admiration. On ne le peut nier: il y a des sentiments imaginaires, +ou des images de sentiments, qui psychiquement diffèrent d'un +sentiment réel autant que la simple représentation d'un objet diffère +de sa réelle vision. + +La différence n'est pas seulement dans le degré d'intensité. Se +représenter la souffrance par exemple, ce n'est pas réellement +souffrir, même à un degré atténué et d'une manière superficielle: +c'est tout autre chose. Se rappeler une joie qu'on a eue, ce n'est pas +se réjouir; quelquefois même c'est s'attrister. -- Cette faculté de +représentation concrète du sentiment comporte bien entendu des +degrés divers; elle doit être, comme les facultés de vision ou +d'audition mentale, très inégalement répartie. On doit la supposer +particulièrement développée chez les romanciers, chez les poètes, +et chez toute personne qui se complait dans la lecture des poèmes +et des romans, car c'est dans de telles oeuvres que l'imagination +sentimentale trouve le plus d'occasion de s'exercer. + +J'indiquerais encore, parmi les caractères qui contribuent à rendre +un sentiment plus poétique, le fait qu'il sait comme on dit +_sympathique_, c'est-à-dire qu'il soit de ceux que nous comprenons, +que nous admettons, et dans lesquels nous entrons volontiers. + +Quand par exemple, lisant une oeuvre d'imagination, nous y +trouvons exprimés des sentiments qui sont en concordance avec les +nôtres, l'expression la plus discrète de ces sentiments est +immédiatement saisie; nous la comprenons à demi-mot; elle trouve +dans notre propre coeur un écho qui la prolonge et achève de la +développer. Si par excellence l'émotion exprimée est de celles qui +sont universellement sympathiques, c'est-à-dire que tout homme +est disposé à partager, l'expression pathétique de l'oeuvre s'amplifie +encore du sentiment de cet unisson moral. + +Toute parole exprimant des sentiments égoïstes ou antipathiques a +des intonations sèches: elle semble tomber, isolée, dans un silence +froid. Toute parole exprimant un sentiment généreux nous semble +plus vibrante. Les grands poètes sont ceux qui nous donnent ces +grandes émotions collectives. Leurs sentiments les plus personnels +sont toujours largement humains; ils enveloppent et engendrent +d'autres sentiments à l'infini. De là cette magnifique sonorité que +prend leur voix, comme si toujours un choeur invisible chantait +avec eux. + +Nous voici amenés ainsi à poser le caractère vraiment distinctif des +sentiments poétiques, le caractère de beauté. Il faut que nous +puissions trouver en eux quelque chose de charmant, de délicat, de +touchant, de noble, d'élevé, en un mot que nous puissions leur +appliquer quelque qualificatif d'ordre esthétique. + +Dès que dans les sentiments qu'exprime une oeuvre littéraire, nous +pouvons soupçonner quelque chose de mesquin ou de bas, toute +impression de poésie s'évanouit. + +Ce caractère de beauté prime tous les autres; il les résume et les +implique. Le degré d'intensité des sentiments, leur caractère +égoïste ou désintéressé, le rôle plus ou moins actif qu'y joue +l'imagination, cela est secondaire; cela n'a d'importance qu'autant +que nous y pouvons voir une condition de beauté. Au point de vue +de la poésie, seule la qualité esthétique des sentiments importe. + + + +CHAPITRE VI + +LA COMPOSITION POÉTIQUE + +§ 1. -- MÉTHODE D'INSPIRATION. + +Nous avons considéré l'oeuvre poétique du dehors, cherchant à +nous rendre compte de l'effet qu'elle produit au cours de la lecture +sur notre imagination. Essayons de l'étudier du dedans, au cours de +son élaboration, dans l'esprit du poète qui la compose. + +On dit bien quelquefois que la véritable oeuvre d'art doit être +conçue d'ensemble, par synthèse immédiate, non par élaboration +progressive, et que cette composition instantanée, si étonnante, si +mystérieuse, si miraculeuse qu'elle soit, est justement la +caractéristique de l'invention esthétique. + +Je ne discuterai pas la possibilité de ce miracle; je demanderais +seulement qu'on voulût bien citer un seul exemple authentique +d'une oeuvre de quelque importance obtenue ainsi. L'inspiration +apportera bien au poète un vers tout fait, une strophe peut-être, +conçue tout d'un coup dans son ensemble, mais non un poème +épique. Nous admettons ces intuitions d'ensemble; nous croyons +qu'elles sont en effet nécessaires à la composition de l'oeuvre d'art; +nous aurons occasion de les signaler; mais nous montrerons +justement qu'elles exigent un effort de réflexion intense, et que ce +qu'elles nous font apercevoir, ce n'est pas l'oeuvre toute faite, toute +élaborée, dans sa forme d'art définitive, mais l'oeuvre encore +abstraite et en voie de formation. + +Cela n'a donc aucun rapport avec ces prétendues illuminations de +l'esprit, qui brusquement, comme un éclair dans la nuit, lui feraient +apparaître des images merveilleuses. + +Pour composer une oeuvre poétique, deux méthodes sont possibles: +on peut faire plutôt appel à l'inspiration ou se servir plutôt de la +réflexion. Chaque poète, selon son tempérament, et aussi selon la +nature de l'oeuvre à composer, emploiera de préférence l'une ou +l'autre méthode. + +Parlons d'abord de la méthode d'inspiration. + +Nous considérerons l'oeuvre poétique aux diverses phases de sa +genèse depuis l'apparition de l'idée première jusqu'au dernier +travail de la mise en forme. La première période est de création +toute spontanée. D'où le poète tirera-t-il son idée initiale, qui est le +sujet même de son oeuvre? Il ne peut la chercher, n'en ayant encore +aucune notion. + +Quelques écrivains affirment pourtant avoir obtenu l'idée initiale +d'une oeuvre littéraire par voie de déduction, en commençant par +déterminer les conditions générales auxquelles l'oeuvre devait +répondre. Leur première attitude mentale serait donc celle du +géomètre qui s'applique à résoudre un problème, c'est-à-dire +l'effort de réflexion[27]. C'est bien possible. Il y a des types +intellectuels très divers. La réflexion peut intervenir dans +l'élaboration d'une oeuvre d'art en toutes proportions, et à un +moment quelconque. + +Mais en général l'idée première n'est pas obtenue par réflexion. +Elle apparaît spontanément dans la libre rêverie. Tout ce que peut +faire l'écrivain, pour en faciliter l'apparition, c'est de se mettre dans +les conditions les plus favorables à la formation spontanée des +images. L'imagination ne peut rien tirer du néant. Dans ses +productions les plus originales on trouverait des réminiscences +d'oeuvres étrangères, un apport de l'expérience, des rappels de la +réalité. L'invention poétique a besoin d'aliments. Pour être créateur, +il faut que l'esprit soit nourri d'observations, de faits intéressants et +suggestifs, de visions, de réminiscences de la nature et de la vie, +tout cela bien assimilé, matière plastique qui s'organisera en +formes nouvelles. Ces images latentes que le poète porte en lui se +décomposent, se recomposent, se soudent l'une à l'autre dans un +travail mystérieux dont la psychologie ignore encore les lois, mais +où le hasard joue certainement un rôle. En nous s'élaborent +incessamment des images confuses, incohérentes, que nous ne +daignons pas remarquer et qui, a peine formées, se désagrègent, +n'étant pas viables. Mais qu'au milieu de ces conceptions +fantasques apparaisse une idée utilisable, nous la tirons à part, +l'examinons un instant, et avant de la laisser aller, la marquons d'un +effort d'attention pour la retrouver au besoin. Ainsi l'esprit du poète +est hanté d'idées conçues par hasard, de projets d'oeuvres auxquels +il n'a pas donné suite, d'images qu'il a laissées à l'état d'ébauches. +Exercé comme il l'est, par entraînement professionnel, à +surveiller en lui-même l'apparition des idées et à retenir par un +effort de mémoire spécial celles qui lui semblent comporter un +développement artistique, il en a toujours en lui-même une réserve +dans laquelle il n'a qu'à puiser. Le plus souvent, il a plutôt +l'embarras de choisir entre les idées diverses qui le sollicitent. + + Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer? + D'où vont venir les pleurs que nous allons verser, + Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?... + +Ainsi la Muse de la _Nuit de mai_ fait passer dans l'esprit du poète +une série d'images qu'elle développe un instant pour le tenter, +symbole poétique de ces suggestions spontanées de l'inspiration. +Très souvent les meilleures idées sont trouvées par distraction, +pendant que l'on travaille à en développer d'autres, comme si par +une sorte d'irradiation nerveuse l'excès d'activité d'un des lobes du +cerveau se propageait aux lobes voisins et les mettait en activité à +leur tour. Ou bien c'est au cours d'une promenade, pendant que l'on +croit ne penser à rien; les idées viennent, justement parce que +l'esprit se laisse aller à la libre rêverie. Le fait est même si fréquent +que l'on pourrait voir dans la marche un des procédés les plus +usités pour stimuler la faculté d'invention[28]. + +Le sujet est enfin choisi. Une idée s'est imposée à l'esprit et veut +être réalisée, développée. Alors on se met sérieusement à l'oeuvre +et la période de composition commence. Voici quel sera, dans la +méthode d'inspiration, le procédé de développement: on attendra +les idées, et quand elles seront venues on fera un tri entre celles qui +se présenteront, pour conserver celles qui sont le plus utilisables. +Tant que l'on sentira que l'imagination s'oriente dans le sens voulu, +on se gardera d'intervenir. Si elle tend à s'écarter du sujet, ou si les +conceptions qu'elle apporte manquent à quelque exigence artistique, +on l'arrêtera net, on la remettra sur la voie pour de nouveau la +laisser aller. Quand on aura tiré du sujet tous les développements +qu'il comporte, autrement dit quand l'idée initiale n'en suggérera +plus d'autres, on s'arrêtera. Comme on le voit, je n'admets pas que +même dans ce genre de composition on reste tout à fait passif. Je +suppose que l'on ne rêve pas seulement, mais que vraiment on +compose. La volonté, l'intelligence, le goût critique interviennent +donc de quelque manière, autant qu'il le faut pour stimuler et +utiliser au mieux le travail spontané de l'imagination. Il reste +cependant que ce travail est tout spontané, aussi spontané que peut +l'être la germination d'une graine ou l'éclosion d'une fleur. La +formation même des images reste absolument inconsciente. Tout le +positif de la composition, tout ce qui est réellement trouvé a été +obtenu par ce procédé. On invente par une libre improvisation dont +après coup seulement on contrôle les résultats. L'imagination +propose, l'intelligence et le goût disposent. + +C'est bien ainsi, je crois, que l'on se représente communément la +composition poétique, ce qui tend à prouver que cette méthode est +en fait très usitée. Elle a bien des avantages. + +Nous avons vu combien le laisser aller de la rêverie est +favorable à la dissolution et recomposition spontanée des +images. En s'abandonnant à son inspiration, le poète trouvera des +combinaisons d'idées originales, que la réflexion ne lui fournirait +pas[29]. La méthode d'inspiration est particulièrement féconde. Les +poètes qui l'ont employée de préférence ont eu une production plus +abondante et plus riche. Leurs oeuvres ont un développement plus +large. Leur phrase même, considérée à part, se fait remarquer par +son ampleur., l'idée principale se présentant toujours accompagnée +de tout un cortège d'idées accessoires. Autant la phrase de +l'écrivain réfléchi est nette, courte et ramassée, autant celle de +l'écrivain inspiré est complexe. + + Pour moi quand je verrais dans les célestes plaines + Les astres s'écartant de leurs roules certaines, + Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés, + Parcourir au hasard les cieux épouvantés; + Quand j'entendrais gémir et se briser la terre; + Quand je verrais son globe errant et solitaire, + Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit, + Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit; + Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres, + Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres, + Seul je serais debout, seul malgré mon effroi, + Être infaillible et bon, j'espérerais en toi, + Et, certain du retour de l'éternelle aurore, + Sur les mondes détruits je t'attendrais encore! + Lamartine (_L'immortalité_). + +Quand on trouve, chez un poète, de ces suites de vers qui se +déroulent en une magnifique période, on peut être certain qu'elles +n'ont pas été écrites lentement, laborieusement, mais sans effort, à +la volée, dans un superbe élan d'inspiration. On constatera aussi +que presque toujours ce sont des périodes émues, très pathétiques, +qui procèdent par conséquent d'un sentiment intense qui de lui-même +a suscité les images. + +L'inspiration, ne demandant aucun effort intellectuel, n'apporte +aucune fatigue. Accueillir les images qui se présentent d'elles-mêmes, +ce n'est pas un travail, c'est une joie. Sentir en soi les idées +affluer, c'est un ravissement. Le labeur de la composition réfléchie +est plus pénible que tout effort musculaire ou tout travail manuel; il +semble que l'on s'arrache de force les idées de la tête; chez certains +écrivains, c'est une véritable agonie[30]. L'écrivain qui ne +prémédite pas d'effets, qui ne s'astreint pas à un travail de +combinaison intellectuelle, mais se livre à son imagination, +compose dans l'allégresse. Écrit-il des vers? Dans une sorte +d'extase, il écoute ses voix; comme Lamartine, il se recueille pour +percevoir ce chant intérieur, cette harmonie profonde qui +d'elle-même se développe en lui. Compose-t-il un roman? Comme +Alexandre Dumas il sourira en voyant ses héros se lancer si +témérairement dans de folles aventures, et contre toute +vraisemblance en sortir à leur gloire. Comme George Sand, il se +contera à lui-même de belles aventures, et pendant que sa plume +court sur le papier, il se perdra dans ces visions romanesques. +Dramaturge, il assistera avec curiosité aux évolutions de ses +personnages, comme s'il était lui-même au spectacle. + +L'aisance avec laquelle un poème est composé n'est pas chose +indifférente au point de vue artistique. Elle ajoute à l'attrait de +l'oeuvre. Elle lui donne de la grâce. Le lecteur en jouit par +sympathie. Parlant de Virgile et de Racine, Lamennais remarque +que «les lignes de leur style ondulent avec la même pureté, la +même finesse, la même grâce exquise, que celles des plus belles +statues grecques[31]». Telle est bien l'impression que donne cette +allure souple et naturelle de la pensée qui se laisse aller à +l'inspiration. L'effet à produire sur l'esprit du lecteur étant de +l'amener à l'état de contemplation rêveuse, on conçoit qu'il sera +plus facile d'obtenir ce résultat quand le poème lui-même aura ce +caractère de libre rêverie: alors il nous suffira d'en suivre le +mouvement, d'en prendre l'unisson. En le lisant, nous n'y sentirons +aucune contrainte, aucun effort. Etant oeuvre de pure poésie, il +nous donnera une impression plus purement poétique. + +Constatons encore que l'oeuvre d'inspiration aura cette qualité +éminente, la sincérité. Nous serons plus disposés à entrer dans +l'état d'âme du poète, si nous sentons qu'il parle sans préparation, +sans artifice, sous l'influence directe des sentiments qu'il exprime, +dans la vision réelle des images qu'il nous décrit. -- La poésie +lyrique en particulier n'est possible que comme expression d'une +effervescence intérieure, d'un sentiment exalté qui déborde en +images. Elle ne saurait être préméditée, composée à froid. Soient +par exemple ces belles stances lyriques. + + L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches, + Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches + Ou des rires moqueurs; + Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève, + Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve, + Ces flèches de nos coeurs. + + Nous montons à l'assaut du temps comme une armée. + Sur nos groupes confus que voile la fumée + Des jours évanouis, + L'énorme éternité luit, splendide et stagnante; + Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante, + Nous terrasse éblouis! + V. HUGO. _Contemplations_. + _Pleurs dans la nuit_. + +La pièce a plus de 600 vers. D'un bout à l'autre c'est ainsi; une suite +ininterrompue de visions, évoquées avec une fécondité d'invention +inouïe, chaque vers faisant surgir brusquement une image; entre +ces images, aucun lien; elles se succèdent d'un mouvement +indépendant, parfois glissant l'une sur l'autre, se fondant l'une dans +l'autre de telle façon que l'une commence à se projeter sur le fond +mental quand l'autre ne s'en est pas encore effacée, à peine reliées +entre elles par ces rapports mystérieux d'association qui semblent +tout naturels au rêveur et qui échappent à la pensée lucide; dans la +suite des strophes, aucune trace de plan. Evidemment le poète n'a +rien prémédité. Ce qui achève de le prouver c'est que la pièce +n'aboutit à aucune conclusion; après quelques strophes de mise en +train, elle atteint rapidement son maximum d'effet, et finit par +épuisement. Comment le poète a-t-il procédé? On peut se le +représenter assez aisément. Il a senti s'abattre sur lui des idées +sombres, et il a commencé à écrire; les premières images qui se +sont présentées à lui en ont appelé d'autres à leur suite, plus +lamentables encore. Le rythme même de ses vers, le balancement +monotone de la strophe ont fait sur lui l'impression d'un glas +funèbre. Il s'est ainsi enfoncé dans une méditation de plus en plus +lugubre. La réflexion n'avait pas à intervenir. C'est l'imagination, +stimulée par une émotion intense, qui a tout fait. De là +l'incohérence, l'illogisme, le caractère presque délirant des images; +de là leur puissance d'expression et leur incomparable lyrisme. + +Il est encore une occasion où la méthode d'inspiration s'impose: +c'est dans le développement de l'action dramatique. Soit un +personnage de tragédie ou de roman qui se trouve engagé dans une +situation déterminée. Il s'agit de trouver ce qu'il doit penser, ce +qu'il doit sentir, comment il doit s'exprimer. Cela n'est pas +arbitraire. Les personnages dramatiques, si l'auteur disposait +arbitrairement de leur vie intime, ne seraient plus des êtres vivants, +mais de simples marionnettes dont il tirerait les fils. Mais d'autre +part, il est impossible de déduire, du caractère que l'on a prêté au +personnage, le détail des pensées qu'il concevrait, des sentiments +qu'il éprouverait et qu'il exprimerait dans cette circonstance. Nous +ne pouvons le savoir de science certaine, quelle que puisse être +notre expérience de la vie et notre connaissance du coeur +humain[32]. + +Telle est donc la situation paradoxale faite au poète; dans le +développement de l'action dramatique, il faut qu'il se conforme à +des lois qu'il ignore. Ce problème, qui pour l'intelligence lucide +serait insoluble, ne sera pour l'imagination qu'un jeu. Le romancier, +le dramaturge s'efforcera d'entrer dans ses personnages, de +s'identifiera eux; il se pénétrera de leurs sentiments; et puis il +s'abandonnera au mouvement spontané des idées et des émotions +que la situation lui suggérera[33]. L'oeuvre qu'il aura ainsi +composée sera forcément vivante, puisqu'elle aura été réellement +vécue. La suite des sentiments qu'il prêtera à ses personnages ne +pourra manquer d'être conforme aux lois de la psychologie, +puisqu'il aura fait jouer ces lois en lui-même. + +Le seul inconvénient possible de cette méthode, c'est que le +dramaturge, en se mettant dans ses personnages, risque de les faire +trop semblables à lui-même. Beaumarchais leur prêtera son esprit, +Dumas sa verve caustique, Hugo sa grandiloquence, Musset son +humour fantasque[34]. Il est bien rare que le romancier femme ne +donne pas à ses héroïnes quelque chose de sa mentalité propre et +même de ses traits physiques. Mais même dans ce cas on peut dire +que si le poète est en défaut, ce n'est pas pour avoir appliqué la +méthode imaginative, c'est pour n'avoir pas fait un suffisant effort +d'imagination. Il ne s'est pas assez identifié à ses personnages pour +se détacher de lui-même. Ce détachement de soi n'est vraiment +accompli que lorsque, dans l'esprit du dramaturge, les êtres qu'il a +créés commencent à s'objectiver, à vivre d'une vie indépendante, +au point que désormais on ne leur fera plus faire ce qu'on veut: ils +se refuseraient à accomplir des actions qui ne seraient pas dans leur +caractère. + +Alors le poète n'a plus à penser pour eux, à chercher ce qu'ils +peuvent dire et faire. Il les laisse aller. Il n'a besoin d'intervenir que +d'une manière intermittente, pour les remettre dans leur rôle s'ils +s'en écartent. «Pendant que j'écris, dit F. de Curel, je ne suis pas +absorbé du tout, mes personnages parlent pour leur compte, je ne +suis là que pour juger les choses de style, de scénario, de +convenances, etc. Presque un rôle de pion. Il m'arrive très bien, +tout en écrivant, de me surprendre pensant à des choses, peu +compliquées évidemment, mais absolument étrangères à mon +travail. Je suis là comme une Providence qui gouverne ses +créatures sans annihiler leur liberté. Mes personnages vont, +viennent, discutent comme ils l'entendent». Une fois le plan +général d'une scène établi, non seulement le développement n'exige +plus grande réflexion, mais il sera plus naturel, plus vivant, plus +pathétique, s'il est fait en dehors de toute réflexion, par inspiration +pure. Les scènes dialoguées, dans un roman, sont de beaucoup les +plus faciles à écrire, et ne peuvent même être bien écrites que de +verve. + +Enfin l'inspiration est indispensable, dans toute composition +littéraire, quand on en arrive au détail de l'exécution. Si préméditée +que soit une oeuvre, elle ne peut l'être que dans son ensemble; les +détails se trouvent sur le moment; il faut bien qu'ils soient +improvisés: si l'on s'imposait ce programme, de ne pas écrire une +ligne sans savoir d'avance très exactement ce qu'on va dire, on ne +commencerait jamais. Il arrivera donc toujours un moment, dans +l'élaboration de l'oeuvre poétique, où l'on devra laisser +l'imagination fonctionner d'elle-même, conformément à ses propres +lois. + +Nous avons admis qu'à la rigueur le sujet d'une oeuvre pouvait être +déduit de considérations abstraites; mais il ne peut en être ainsi de +toute la suite du développement; autrement l'oeuvre entière +garderait ce caractère sec et abstrait; à aucun moment elle ne serait +artistique et vivante. Qu'une oeuvre à composer se présente d'abord +comme un problème à résoudre, soit. La réflexion peut poser le +problème, ce n'est pas elle qui le résoudra. Cela est vrai d'un +problème géométrique: si précises qu'en soient les données, la +solution n'en ressort jamais par pure déduction: elle ne peut se +trouver que par tâtonnement intellectuel, en choisissant parmi les +idées qui se présenteront au hasard, dans cette méditation +inconsciente qui est la rêverie du penseur. A plus forte raison cela +sera-t-il vrai des problèmes d'art, qui sont autrement complexes, et +ne comportent pas une solution déterminée, mais une infinité de +solutions à peu près équivalentes. Pourquoi Edgar Poe, se +proposant d'écrire un poème de l'effet poétique le plus intense, +c'est-à-dire court, original, d'un caractère mélancolique, avec +refrains, est-il justement tombé sur son poème du Corbeau? C'est +évidemment par une suite de hasards, c'est-à-dire parce que ces +images se sont présentées spontanément à lui au cours de sa +méditation, et lui ont paru répondre assez bien aux données du +problème. Peut-être même cette idée le hantait-elle déjà, depuis +quelque temps, et lui a-t-elle suggéré elle-même les raisons qu'il +s'est données de la choisir. Si, partant de son intention initiale +d'écrire un poème aussi esthétique que possible, il était vraiment +arrivé par déduction rigoureuse à l'idée qu'il a mise en oeuvre, il +s'ensuivrait que le Corbeau est le poème par excellence, et que se +proposant d'écrire un beau poème on n'en saurait écrire d'autre. En +réalité, par la même méthode qu'a employée E. Boutroux pour +démontrer la contingence des lois de la nature, on pourrait prouver +que la genèse d'une oeuvre d'art n'est jamais déterminée par une +nécessité logique; à chaque progrès qu'elle fait apparaissent en elle +des éléments nouveaux, inattendus, produits de la pensée libre, qui +pour son auteur même sont une surprise. + + + +§ 2. -- MÉTHODE DE RÉFLEXION. + +Nous avons fait à l'inspiration sa part. Il nous reste à chercher quel +rôle peut et doit jouer, dans la genèse de l'oeuvre poétique, la +pensée lucide et consciente. + +Certains théoriciens seraient disposés à ne lui en accorder aucun. +«Le génie doit créer comme l'imagination travaille, obéissant à une +loi, poursuivant un but sans avoir conscience de l'un ni de l'autre. +Une oeuvre d'art, où nous constaterons l'action d'une réflexion +consciente sur la disposition de l'ensemble, nous paraîtra +pauvre[35].» Ce serait donc précisément par la portion qui échappe +aux aperçus conscients de l'intelligence que l'oeuvre d'art produirait +son effet esthétique. + +Nous reconnaîtrons volontiers que dans une oeuvre d'art il ne doit +pas subsister trace de l'effort intellectuel qu'elle a coûté; et cela est +vrai surtout de l'oeuvre destinée à donner une impression de poésie. +S'ensuit-il que l'effort soit inutile? En dissuader le poète, ce serait +le priver d'un de ses plus puissants instruments de travail. +S'imaginer qu'une oeuvre poétique de quelque importance, un +drame, un poème épique, a jamais été obtenu par élaboration +spontanée et inconsciente, sans calcul, ni réflexion, par une pure +intuition du génie, c'est se placer en dehors de toute réalité. C'est +supposer qu'un édifice peut se construire sans plan ni calcul, sans +fondations ni échafaudages, à la façon dont s'édifiaient les palais +d'Aladin. La production toute spontanée d'une grande oeuvre +poétique ne serait pas plus merveilleuse. Je me demande même +comment cette étrange hypothèse a jamais pu être soutenue; car +enfin on devrait se douter de la façon dont les écrivains composent; +on les voit au travail; on sait quel a été le labeur des grands +romanciers et des grands poètes. Laissons donc de côté cette +théorie du génie qui n'a avec la psychologie d'observation aucun +rapport. + +L'inspiration a un inconvénient, c'est de n'être pas à nos ordres; il +faut l'attendre, elle peut ne pas venir. Le compositeur qui ne +compterait que sur elle risquerait fort de perdre bien des journées +en flânerie intellectuelle; son esprit se disperserait, s'éparpillerait, +irait d'un sujet à l'autre sans en approfondir aucun. + +La méthode d'inspiration a encore ce grave défaut, c'est +d'abandonner au hasard la composition de l'oeuvre. L'auteur ne sait +d'avance où il va; il s'engage dans des impasses; d'ordinaire il +commence bien, parce que l'inspiration est encore fraîche et vive; +puis tout se gâte. (Les romans de George Sand, par exemple, +se ressentent trop du défaut de composition; de même bien +des poèmes de Lamartine). Au cours de la composition, le +développement risque fort de dévier; l'idée principale se perd sous +les idées parasites. L'imagination a vite fait d'entraîner l'auteur loin +de son sujet, car elle est de sa nature distraite et aberrante. +L'excitation même du travail mental développe cette tendance des +images à la prolifération spontanée. Sans doute l'écrivain peut +renoncer à ces idées rencontrées chemin faisant, les éliminer après +coup; il est rare pourtant qu'il le fasse: ces idées de distraction sont +d'ordinaire si intéressantes qu'il en coûterait trop de les sacrifier. +De là ces développements à côté, ces hors-d'oeuvre, ces digressions +dont s'encombre l'oeuvre des conteurs ou des poètes à l'imagination +trop féconde[36]. + +On ne peut donc abandonner tout à fait l'imagination à elle-même. +Une oeuvre poétique, qui prétend à produire une impression d'art, +doit être _composée_. + +Si nous nous observons d'un peu près, au cours d'un travail qui +semblerait au premier abord ne mettre en exercice que notre +imagination, nous n'aurons pas de peine à saisir en nous-mêmes +tout un jeu subtil de pensées, qui enveloppent comme d'un réseau +délié les images en voie de formation, qui les relient les unes aux +autres, qui les attirent ou les écartent. Dans l'improvisation la plus +rapide, quand nous pourrions croire que les images apparaissent +spontanément et au hasard, nous pourrons nous rendre compte que +leur formation est dirigée, surveillée, motivée; elle répond à un +programme, elle réalise des intentions, elle est intelligente et +préméditée en grande partie. Nous pouvons tenir pour certain que +dans toute élaboration littéraire il en est de même. Dans +l'oeuvre qui semble emportée du mouvement le plus puissant, on +discernerait de même des calculs secrets, de petites ruses, des +artifices de composition destinés à ménager un effet, à produire un +contraste, à tenir la curiosité en suspens. Le véritable artiste, +l'homme de génie sait ce qu'il fait; quand on parle de son +inconscience, il laisse dire, puisque c'est un compliment que l'on +entend lui faire; mais que l'on fasse mine de critiquer un détail +quelconque de son oeuvre, il sera prêt à en donner les raisons. +Signalez-lui une faute, il répondra qu'il l'a faite exprès. Le dernier +reproche qu'il accepte, c'est celui d'inadvertance. + +Dans ce travail mental, il y a des moments pénibles, où l'effort +intellectuel est porté à une telle intensité, qu'il en devient presque +douloureux. C'est dans ces moments qu'il est le plus intéressant de +l'étudier. Voyons donc, des diverses opérations intellectuelles que +requiert l'invention consciente et réfléchie, quelles sont celles qui +coûtent le plus d'effort. + +Il faut d'abord s'obliger à penser sur le sujet choisi. C'est en partie +un effort d'inhibition. Il s'agit, chaque fois que l'imagination part +sur de fausses pistes, de couper court à ces digressions, de la +remettre sur la voie. C'est déjà une tâche pénible; il nous en coûte +toujours de résister aux idées qui nous sollicitent. Mais cela même +ne suffit pas. Il faut accomplir encore un effort positif, concentrer +les pensées qui tendent à s'éparpiller, enfermer l'intelligence dans +un cycle de plus en plus étroit; pour cela, se bien définir ce que l'on +cherche, se poser des questions précises. Le danger est que, plus +les conditions de l'idée que l'on cherche sont déterminées, moins il +y a de chance pour que le mouvement spontané de la pensée amène +justement celle-là; en même temps, on s'est interdit de penser à +autre chose. Alors l'intelligence se rebute, on a la sensation +douloureuse de l'effort à vide; on se creuse en vain la tête. Parfois +cet état se prolonge longtemps, c'est une véritable angoisse, jusqu'à +ce qu'enfin l'idée féconde se présente d'elle-même. (Ainsi Zola +travaillant à grand-peine à composer son Assommoir, jusqu'au +moment où l'idée lui est venue de faire rentrer Lantier dans le +ménage de Gervaise). L'important, dans cette recherche des idées, +c'est de les saisir au seuil même de la conscience, quand elles y +apparaissent encore indécises, et de les tirer à soi de force. Souvent +on a cette impression, que l'idée cherchée est prête à venir, qu'elle +commence à se former, qu'elle affleure presque dans la conscience. +On sent qu'il suffirait d'un léger surcroît d'effort pour la faire +décidément apparaître, comme lorsqu'on cherche à se rappeler un +mot que l'on a comme on dit sur les lèvres; mais cet effort, on n'a +pas l'énergie de le faire, et l'idée s'évanouit[37]. + +Les idées principales une fois trouvées, on peut songer à établir le +plan de l'oeuvre future. C'est une opération indispensable dans toute +composition de quelque importance[38]. Pendant qu'on y travaille, +les idées s'éclaircissent, se complètent; une fois effectuée, elle +donne une plus grande facilité de développement; elle permet de +préparer des effets, d'amener une conclusion. Il faut même que +cette opération soit bien nécessaire pour qu'un écrivain et surtout +un poète s'y résigne; car de tout le labeur littéraire, c'est la partie la +plus ingrate, la plus pénible de beaucoup et la moins poétique. Il +faut mettre en ordre, disposer en série linéaire des idées qui se sont +présentées à peu près au hasard, enchevêtrées l'une dans l'autre, en +dépendance mutuelle; il faut essayer toutes les combinaisons +possibles, répondre à des exigences complexes et souvent +inconciliables; il faut faire un effort pour tenir simultanément +présentes à l'esprit les images à disposer, ce que l'on ne peut faire +que dans l'abstrait, en les réduisant à l'état de simples schèmes, +sous peine d'encombrer l'esprit qui ne saurait embrasser à la fois +plusieurs représentations concrètes. Souvent il est indispensable, +pour préparer une situation ou un effet, de composer par +régression: comme le disait Pascal, la dernière chose que l'on +trouve en composant, c'est celle qui doit être mise la première. +Toutes ces opérations doivent s'exécuter à froid, en pleine lucidité +d'esprit, autant que possible avec l'intellect seul: car ce n'est qu'une +sorte de géométrie, une _ars combinatoria_, où tout se fait dans +l'abstrait[39]. L'imagination représentative n'a pas à intervenir, si +ce n'est tout au plus pour _visualiser_ ces combinaisons: on se fera +souvent du plan de l'oeuvre projetée une sorte de figure +schématique, dans laquelle on cherchera à mettre, comme dans un +plan architectural, une certaine symétrie. Mais ce n'est pas là le +mode d'imagination que l'on mettra en oeuvre au cours de la +composition. + +On voit combien ces opérations mentales, qui mettent surtout en +jeu les facultés logiques, doivent coûter à un imaginatif; et ce qu'il +y a de plus irritant, c'est que ce labeur est au moins en apparence +stérile; de tant d'efforts, de tant d'heures passées en tâtonnements et +en essais de combinaisons, il ne reste rien que quelques sèches +formules, et une grande fatigue. + +Le plan de l'oeuvre une fois arrêté dans ses grandes lignes, l'oeuvre +de développement commence: ici encore la réflexion peut et doit +intervenir pour forcer en quelque sorte l'inspiration. Il faut obliger +l'imagination à remplir ce programme; il faut la faire travailler sur +commande. + +Le difficile, c'est de l'astreindre à développer les idées dans l'ordre +qu'on s'est fixé d'avance. Toutes les parties du plan, que l'on a +simultanément présentes à l'esprit, sollicitent également la pensée; +elles tendent d'elles-mêmes à se développer; spontanément elles +nous suggèrent des images. On serait toujours tenté, quand on écrit, +de vouloir tout dire à la fois; et ce qu'il y a de plus gênant pour +l'esprit, c'est qu'il est surtout sollicité par les idées finales, +auxquelles il serait tenté d'arriver tout de suite, puisqu'elles sont le +but. + +Il y aurait bien un moyen d'éluder cette difficulté; ce serait d'écrire +son oeuvre à rebours, en développant d'abord ces idées finales. +Dans la composition d'un drame ou d'un roman, par exemple, on +traiterait d'abord les scènes essentielles, qui doivent être le point +culminant de l'oeuvre. Dans un poème lyrique on écrirait en +premier lieu la dernière strophe; dans un distique, le second vers. +Ce procédé est tentant; mais expérience faite, on y renoncera +toujours; il ne saurait donner que des résultats défectueux. Il ne +serait praticable que si l'on avait d'avance dans la tête un plan de +l'oeuvre assez détaillé, assez déterminé, pour être sûr de n'avoir à +lui faire subir, au cours du développement, aucune modification +essentielle; alors en effet, l'oeuvre serait vraiment composée +d'avance, il n'y aurait plus qu'à l'écrire, et peu importerait par quel +bout on commencerait. Mais il s'agit précisément ici de trouver ces +détails; nous devons supposer que l'on n'a arrêté encore que le +scénario du drame, que le plan général du poème. Forcément, au +cours de l'exécution, les idées se transformeront un peu; les détails +que l'on imaginera ne peuvent répondre absolument aux simples +intentions que l'on avait, puisqu'elles les dépassent. Les situations, +en se précisant, se compliqueront; le caractère des personnages, qui +se réduisait dans le scénario projeté à une définition verbale, à une +brève formule, achèvera de se déterminer; il prendra la complexité +de la vie. L'oeuvre s'enrichira donc, au cours de la composition, de +détails imprévus qui devront entrer dans la composition des scènes +finales, et contribuer à la déterminer. Ces dernières scènes, point +culminant de l'oeuvre, en sont en même temps la synthèse; elles ne +peuvent donc être écrites tout d'abord. Si l'on avait eu l'imprudence +de les rédiger les premières, quand le moment serait venu de les +mettre à leur place, on s'apercevrait qu'elles ne sont plus dans le +ton, et il faudrait les recommencer. On peut préparer d'avance et +tenir en réserve, pour l'intercaler au bon moment, un mot à effet, +un vers, une phrase peut-être, mais non tout un développement. +Une oeuvre d'imagination ne peut croître que par développement +progressif. Il faudra donc en revenir à la méthode commune, et +commencer par le commencement. On tiendra ses idées en suspens +jusqu'à ce que le moment soit venu de les développer. On +s'appliquera à ne pas engager trop tôt ses réserves. L'écrivain qui +ne peut penser qu'à ce qu'il écrit actuellement est incapable de +composer une oeuvre. Le véritable compositeur est celui qui peut +disposer d'avance dans sa tête, en une perspective illimitée, toute +une série d'idées, qu'il développera l'une après l'autre; ainsi il +s'avance avec certitude; toute son activité mentale, orientée dans +une même direction, est régie par une loi de finalité; il tend vers un +but qu'il a constamment présent à l'esprit, dans un perpétuel effort +de préméditation. + +Dans toutes les opérations intellectuelles que nous venons de +signaler, et qui constituent la composition réfléchie, l'allure +mentale est toujours la même. L'esprit va de l'abstrait au concret, et +c'est justement en cela que consiste son labeur. Dans des analyses +d'une étonnante pénétration, H. Bergson a montré comment s'opère +cette évolution psychique[40]. + +De l'oeuvre préméditée, que peut-on concevoir avant de l'avoir +réalisée? Une idée abstraite, qui contient à l'état de pure virtualité +les développements futurs; une brève formule; tout au plus une +image brouillée, confuse, informe, qui demande à être précisée, +complétée: quelque chose comme ces griffonnages qu'un dessinateur +trace sur le papier quand il cherche à établir sa composition, +simples figures schématiques dont on pourrait dire avec + H. Bergson qu'elles contiennent moins l'image elle-même que +l'indication des opérations à faire pour la reconstituer. Tout le +travail de la composition réfléchie consistera dans l'effort de l'idée +pour se développer en images de plus en plus concrètes et +déterminées. + +Telle est la fonction des métaphores, dont le poète fait +constamment usage et dont il tire ses plus magnifiques effets de +poésie. + +On a grand tort de les regarder parfois comme de simples formes +verbales, ne correspondant pas à une pensée réelle. Si elles ne +servaient qu'à rendre l'idée principale, ou ce que l'on peut appeler +le gros sens de la phrase, sans lui rien ajouter, leur usage serait peu +recommandable; mieux vaudrait cent fois l'expression directe. +Mais quand j'exprime métaphoriquement une idée, je mets plus +dans ma phrase que cette idée; j'y mets aussi une image; et cette +image, au moment où je l'exprime, est présente à mon esprit; elle +fait partie de ma pensée. La phrase métaphorique n'exprime donc +pas en termes plus compliqués la même chose que la phrase directe; +elle exprime une pensée plus riche, plus pleine, harmonieux +composé d'idées et d'images. Il est même des écrivains chez qui +l'imagination est à ce point dominante que leur pensée s'enveloppe +toujours de symboles. Ils pensent par images. Un écrivain ainsi +constitué ne pourra s'exprimer exactement qu'en métaphores. Son +style, qui nous semblera figuré à outrance, ne fera que rendre +strictement l'allure normale de sa pensée. + +Quand on dit que _le temps vole_, on n'exprime pas par un terme +figuré cette idée, qu'il passe; on exprime par un terme très précis +cette idée, qu'il a des ailes. On veut réellement susciter cette image, +et on emploie le mot technique qui la désigne. C'est cette image +même qui est symbolique; le mot ne l'est pas[41]. Si subtile que +puisse paraître cette distinction, il faut la faire, pour pouvoir +maintenir en toute rigueur ce principe, qu'il n'y a pas et ne doit pas +y avoir de poésie verbale. Les mots ne doivent être qu'un +instrument de transmission, la poésie étant exclusivement dans les +sentiments et les images suggérés. + +La métaphore se trouve donc en définitive justifiée comme la seule +forme de style qui puisse rendre intégralement la pensée imagée, +dont elle est l'expression adéquate. Si le poète fait des métaphores, +s'il les accumule, ce n'est pas pour le plaisir de jongler avec les +mots ou de les poser à côté du sens; c'est pour faire passer ses idées +de l'abstrait au concret; c'est pour profiter de chaque occasion qu'il +trouve pour faire surgir de nouvelles images. + +Il en est de même des comparaisons poétiques. Avant d'être un +procédé de style, une figure de luxe, un ornement du discours, la +comparaison est une façon pratique de s'exprimer. Elle surgit +d'elle-même, dans l'effort que l'on fait pour rendre une image +nouvelle qu'aucun mot usuel ne peut suggérer directement; on +s'ingénie à trouver des images plus familières, plus facilement +exprimables, qui puissent donner une idée de celle-là. Cette sorte +d'excitation et d'impatience qui fait affluer les comparaisons est +portée à son maximum quand il s'agit d'exprimer une souffrance +physique intense ou une forte émotion morale, telle que +l'admiration, le désespoir ou l'exaltation de l'amour. Alors on +cherche ce que l'on peut imaginer de plus saisissant pour rendre ce +que l'on éprouve, et ce sont des litanies d'images presque délirantes +et toujours hyperboliques. Car les comparaisons sont de leur nature +exagérées; elles demandent le plus pour obtenir le moins; il faut +que de gré ou de force elles mettent l'imagination en mouvement. +Le poète usera plus fréquemment que personne de ce procédé. Il +s'en servira par besoin d'exhaler en les exprimant sous des formes +multiples les sentiments qui l'oppressent. Il s'en servira aussi par +jeu, pour le plaisir d'élargir ses représentations, défaire surgir par +couples des images de la nature entière. La comparaison poétique +se distingue de la comparaison utilitaire en ce qu'elle est de luxe, +poussée plus avant qu'il ne serait nécessaire, prolongée au delà de +ce qui serait suffisant pour exprimer complètement l'idée. Parfois +même, comme dans les comparaisons homériques, le poète perd +pied, il ne s'inquiète plus de conserver entre les deux termes de sa +comparaison une symétrie quelconque, il se laisse entraîner par la +nouvelle image et la développe pour son compte. La comparaison +est devenue digression. Mais on le voit, l'allure mentale est +toujours la même, le but poursuivi est toujours le même: +développer les images, les intensifier, les transporter «à travers des +plans de conscience différents», de l'abstrait au concret. + +Où le poète prend-il les images qui développent son idée? Le plus +souvent c'est dans son idée même. + +Nulle idée n'est absolument abstraite. L'abstrait ne peut être tiré +que du concret, et il faut bien qu'il en garde quelque chose, au +moins un schème, un symbole quelconque, quelque chose qui +puisse de quelque manière se représenter[42]. Le langage courant +est plein de métaphores dégradées, atténuées, dernier résidu de ces +images dont on s'était servi comme de symbole, dans la transition +du concret à l'abstrait. Ces métaphores, la prose les laisse dormir. +La poésie en reprend conscience. Cherchant constamment les +images, elle les trouve là où elles existent à l'état latent. Elle les +ramène au jour. Elle leur rend la force et la vie. + +Ainsi ce magnifique développement d'images que nous admirons +chez les poètes est d'ordinaire issu d'une de ces petites métaphores +banales que le parler courant nous apporte constamment sans que +nous y pensions. Songeons-y d'ailleurs. Si l'idée, telle que nous la +concevons avant de l'exprimer, n'était pas imagée déjà, aucune +métaphore, aucune comparaison empruntée aux choses concrètes +ne pourrait jamais l'exprimer. Métaphore et comparaison supposent +une analogie. Entre une idée pure et une image visuelle, il n'y en +aurait aucune l'expression métaphorique de cette idée ne serait +donc pas possible. On ne pourrait que la désigner d'un mot spécial. +Si l'un des termes de la comparaison est concret, il faut que l'autre +le soit aussi de quelque manière. + +L'opération mentale qui suggère au poète ses comparaisons et ses +métaphores revient donc d'ordinaire à remplacer les images vagues +et pâles qui accompagnent la pensée courante par des images plus +intenses, plus pittoresques, ayant pourtant avec les premières une +suffisante analogie. + +La conception des idées abstraites, ne mettant en oeuvre qu'une +partie trop restreinte de notre activité intellectuelle, nous fatigue +vite. Quand nous nous sommes adonnés quelque temps à un tel +travail, nous avons la sensation de penser à vide; ce perpétuel +déroulement de formules que nous ne pouvons réaliser en une +intuition actuelle, nous devient presque intolérable. Il faut que +l'imagination fonctionne, elle aussi. Elle fait ce qu'elle peut pour +intervenir. Elle s'ingénie à _illustrer_ notre pensée, à traduire ce +texte abstrait en images symboliques. De là un courant de +représentations, parallèle à celui des idées pures, et qui vient +l'enrichir. Ce courant de pensée imagée, qui chez la plupart d'entre +nous reste inconscient, les poètes le portent à la surface; ils le +mettent en évidence. Tandis que l'homme positif met ses rêves au +service de sa réflexion, le poète met sa réflexion au service de ses +rêves. Il s'exerce et s'entraîne constamment à réaliser ses idées en +images. Il arrive ainsi à se créer une mentalité nouvelle, +correspondant à sa fonction spéciale et à son idéal d'art: il se fait +une âme de pur imaginatif. + +Dans mainte période poétique, nous pouvons saisir sur le fait ce +passage de la conception abstraite à la conception imaginative, qui +caractérise la composition réfléchie. La pensée poétique est +surprise en voie d'évolution. La période débute par un terme +abstrait, se continue par une métaphore et s'achève sur une image. +Il peut arriver que le poète renverse cet ordre et nous présente +l'image la première; mais ce ne sera que par exception, par artifice +de style et pour obtenir un effet de surprise. Ce ne peut être son +procédé usuel, car ce n'est pas la marche normale de sa pensée. +Chez lui l'idée s'épanouit en images plus facilement que les images +ne se contractent en idée. + +Remarquons en outre que la marche de l'abstrait au concret étant +progressive, est esthétiquement supérieure. Si l'image nous est +présentée la première, nous avons le regret de la voir se décolorer, +perdre la netteté de ses contours, se fondre en simples métaphores, +et finalement faire place à la pensée abstraite: c'est la poésie qui +finit en prose, la source qui tarit et se perd dans les sables. Si l'on +nous présente au contraire en dernier lieu le terme qui doit le plus +frapper l'imagination, il y a progression; nous prenons plaisir à voir +la pensée s'enrichir, l'imagination entrer en jeu, s'exalter, devenir +dominante: la période poétique, d'abord calme et posée, s'élève par +élans, et finit en pleine poésie. + +Nous arrivons à la dernière période de la composition poétique: +celle où l'on donne à la pensée sa forme verbale définitive. + +Cet enveloppement de la pensée dans les mots est toujours une +opération délicate. Il s'agit d'exprimer son idée; cela supposa +qu'elle est vraiment donnée, et l'on croit en effet l'avoir présente à +l'esprit, puisqu'on cherche à l'exprimer; mais dès qu'on s'y applique, +on s'aperçoit, à une résistance inattendue, que le travail n'est pas +aussi avancé qu'on se le figurait. L'idée n'est pas encore exprimable. +Elle est encore très incomplète, ou bien elle est confuse, +enveloppée, enchevêtrée. Elle ne prendra une forme arrêtée que +lorsqu'elle se sera moulée dans une phrase. Mais il faudrait en +avoir arrêté la forme pour lui trouver une phrase à sa mesure. On +ne pourra donc la bien exprimer que lorsqu'on l'aura nettement +conçue, et la nettement concevoir que lorsqu'on l'aura bien +exprimée. C'est un cercle vicieux si jamais il en fut. + +Aussi l'auteur est-il souvent bien embarrassé. Il ne sait par où +commencer. Il tâtonne. Il va de l'idée à la phrase, s'efforçant tant +bien que mal d'ajuster l'une à l'autre. Il retouche. Il rature. C'est +parfois très laborieux. Les manuscrits des poètes, ceux surtout +qu'ils n'aiment pas à montrer, la feuille de travail, le brouillon, en +feraient foi. + +Nous nous étonnerons moins maintenant de l'effort que requiert +cette dernière période de la composition. On serait tenté de sourire +de l'écrivain qui se donne tant de mal pour mettre sur pied +quelques phrases. S'il sait son métier, pourquoi cherche-t-il si +longtemps ses mots? Il faut mieux comprendre sa situation. En +somme, dans cette mise en oeuvre définitive, il doit mener de front, +au moins par alternances rapides, deux besognes distinctes: travail +de l'expression verbale proprement dite; travail d'invention +supplémentaire. + +Entre le moment où nous prenons la plume pour exprimer notre +idée, et celui où nous achevons d'écrire notre phrase, si court que +soit l'intervalle, si simple que soit la phrase, nous avons accompli +un travail intellectuel considérable; notre pensée s'est complétée, +achevée; l'idée s'est épanouie en image; à vrai dire, c'est dans cette +opération ultime que s'effectue la majeure partie du travail total +requis parla composition littéraire. + +A supposer même que l'on sache bien d'avance ce que l'on veut +dire, il faut trouver des mots pour rendre son idée. Or le +vocabulaire le plus riche est bien pauvre encore pour noter les +nuances indéfiniment variables de la pensée. Quoi que l'on fasse, +quelque chose en sera toujours perdu. Les formes de phrase usitées +ne peuvent non plus nous suffire: il est impossible que les +tournures de phrase toutes faites dont nous disposons rendent +exactement le mouvement actuel de notre pensée. Il faudra donc +nous ingénier, essayer de combinaisons inédites et, par un effort +d'invention verbale, briser les clichés du langage courant pour +trouver à nos idées une forme satisfaisante; et cet effort doit être +d'autant plus grand que la pensée à exprimer est plus originale. + +Mais cette tâche devient particulièrement ardue lorsqu'il s'agit de +donner une expression verbale à des images concrètes, à des +impressions, à des sentiments, ce qui est la matière propre du +développement poétique. Nous avons remarqué que presque +toujours les idées abstraites se présentent à nous avec leur +enveloppe verbale. Le plus souvent, sinon toujours, elles +apparaissent dans notre esprit avec quelque phrase qui les exprime, +au moins sommairement. Il ne nous reste plus qu'à retoucher un +peu cette formule pour la rendre parfaite. Quand nous concevons +nettement une idée abstraite, non seulement on peut dire que les +mots pour l'exprimer arrivent aisément, mais il est impossible +qu'ils ne soient pas déjà venus. Il n'en est pas de même des images, +des sentiments. Je puis me représenter très nettement un objet +coloré sans trouver aucun terme qui explique sa forme ou sa +couleur; je puis éprouver un sentiment passionné et être incapable +de le formuler en phrases. Quand donc l'écrivain s'est donné la +représentation intense des choses qu'il veut nous décrire ou des +sentiments qu'il veut exprimer, tout reste à faire pour leur donner +une forme verbale; on peut même dire que jamais il n'y réussira +entièrement. Quels mots exprimeront jamais avec une exactitude +parfaite une vision mentale donnée, un état d'âme donné? La tâche +est donc autrement ardue que lorsqu'il s'agissait seulement d'écrire +sous la dictée rapide de la parole intérieure. + +Voici encore une difficulté particulière à l'expression poétique. S'il +ne s'agissait que de donner une idée des choses, en y mettant le +temps, on y arriverait toujours. On fournirait aux lecteurs toutes les +indications nécessaires pour leur permettre de prendre de l'objet +décrit une connaissance exacte. Mais cela exigerait d'eux un labeur +intellectuel, incompatible avec l'effet poétique. Il faudra donc faire +surgir autant que possible l'image d'un mot. Chaque phrase devra +apporter une représentation, à laquelle il sera presque impossible +de faire des retouches. C'est comme dans le travail de la fresque, il +faut peindre au premier coup. Seuls quelques écrivains, doués du +génie de l'expression verbale, trouvent du premier coup le mot +juste qui fait voir immédiatement les choses. En général, on +pourrait poser cette loi, que l'aisance du style est plutôt en raison +inverse de sa puissance d'évocation. C'est dire que le poète ne sera +presque jamais dispensé de l'effort d'expression verbale. + +Ces difficultés, remarquons-le, n'existent pas pour l'écrivain +d'inspiration, qui accepte les phrases en même temps que les idées, +comme elles lui viennent. De là d'ordinaire la grâce et l'aisance de +son style. La phrase de réflexion sera plus écrite, plus artificielle, +plus laborieuse. Mais voici la contre-partie. Si la réflexion donne +d'abord des résultats inférieurs à l'inspiration, par un effort de plus +elle reprend la supériorité. + +La phrase improvisée, irréfléchie, a parfois de véritables trouvailles +d'expression, mais aussi bien souvent des faiblesses, des +négligences. La parole suit le cours de la pensée, énonçant les +idées à mesure qu'elles se produisent, une à une, en série linéaire, +n'usant jamais que des constructions les plus directes et retombant +presque toujours sur les mêmes types de phrase. + +Quand on compose sa phrase à loisir, on n'accepte pas si aisément +les premiers mots venus. Le vocabulaire gagne en richesse, en +puissance de suggestion. La phrase devient plus variée de +tournures, et par conséquent plus expressive. Elle se resserre en +formules brèves, ou s'organise en périodes composées avec art. On +peut préméditer des effets, tenir en réserve les mots de valeur +jusqu'au moment où ils produiront l'impression la plus forte, briser +les expressions toutes faites, contrarier les habitudes de la langue +pour réveiller ses énergies. + +Les poètes-stylistes ont été les plus ingénieux inventeurs de +langage. C'est d'eux que procèdent tous les raffinements du style, +les effets de rythme, d'harmonie imitative, les inversions +expressives, le développement de la métaphore, etc. + +C'est grâce à eux que la prose même, inspirée de leurs exemples, +profitant de leurs découvertes, est devenue un art. C'est même chez +eux que l'on retrouverait la suprême aisance de style. Quand à +force d'exercice on se sera rompu à ces allures artificielles que +l'écriture d'art donne à la pensée, l'esprit reprendra sa liberté +d'allures, et le style acquerra une valeur esthétique que le langage +improvisé ne saurait atteindre. + +Ainsi, par un incessant labeur, se constituera peu à peu cette oeuvre +dont le lecteur, qui reçoit les images toutes faites et passe sans +effort de l'une à l'autre, recevra une impression de pure poésie. + +Sans doute cette méthode est très pénible. L'inspiration est +certainement plus commode: si elle suffisait toujours, il est bien +évident qu'on ne se fatiguerait jamais la tête à réfléchir. Mais +encore une fois, il est des cas où la réflexion est nécessaire. Au +cours de la composition poétique, il est des opérations +indispensables que seule elle peut effectuer. + +La pratique même indiquera à l'écrivain dans quels cas il doit y +recourir. Au cours d'un long travail de composition, il ira d'une +méthode à l'autre, selon les besoins du moment. Ce changement se +fait d'instinct. On accueille l'idée qui se présente, si elle est de tout +point satisfaisante; si elle ne suffît pas, on cherche, on s'ingénie, on +raisonne, on réfléchit jusqu'à ce qu'on ait trouvé. Mais surtout il +faut résister à ce préjugé, en vertu duquel on attribue aux +productions spontanées de l'imagination une supériorité littéraire. +Un chef-d'oeuvre ne se crée pas sans travail. + + Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur. + Quel patient effort pour que s'ouvre une fleur! + M. BOUCHOR, _Les Mystères d'Eleusis_. + +Le génie, c'est un grand effort. + +Il se produit d'ailleurs, à la suite d'efforts cérébraux intenses, un +phénomène psychique remarquable: c'est cette sorte d'excitation +des facultés inventives, que finit par provoquer la réflexion même. +L'inspiration, dit E. Pailleron, peut être comparée à la mise en train +des hauts fourneaux: «quand c'est rouge, tout va bien[43]». Selon +A. Daudet et quelques autres écrivains, ce phénomène se produirait +soudainement, comme une crise. «Tout à coup, brusquement, sans +qu'on sache pourquoi ni comment, la crise du travail commence. +C'est comme un surcroît de chaleur vitale qui monte au cerveau; on +est pris, envahi par son sujet et on se met à écrire avec lièvre. Alors +rien ne vous arrête; l'encrier est vide, le crayon est cassé; peu +importe, on va toujours. On s'irrite contre la nuit qui tombe, et l'on +se crève les yeux dans le crépuscule en attendant la lampe qui ne +vient pas. On dispute le temps au sommeil et aux repas. S'il faut +partir, aller à la campagne, faire un voyage, on ne peut pas se +décider à quitter le travail, on écrit encore debout, sur un coin de sa +malle[44].» Ainsi, à force de réflexion, on arrive à déterminer une +sorte d'inspiration supérieure, parfois pénible encore, quelques +écrivains en parlent comme d'un état d'obsession et de fièvre, mais +productive, féconde, dans laquelle toutes les facultés s'exaltent à la +fois. + + + +CHAPITRE VII + +LA QUESTION DU VERS ET L'AVENIR DE LA POÉSIE + +Une dernière question nous reste à résoudre, celle de savoir s'il est +bon que la pensée poétique se donne une expression verbale +particulière. + +Il est naturel qu'ayant à exprimer des pensées et des sentiments +d'une nature spéciale, les poètes se soient fait leurs procédés +d'expression spéciaux. Jamais ils n'ont parlé tout à fait la même +langue que le vulgaire. + +Sans doute la différence entre la langue usuelle et la langue +poétique tend à s'atténuer. + +Les temps sont passés où le vocabulaire de la poésie se +différenciait de celui de la prose au point de devenir un véritable +idiome. Les poètes ont également renoncé à ce purisme, à ce souci +d'élégance et de noblesse, qui leur faisait écarter comme indigne +d'eux le mot précis, technique. Ils dédaignent la périphrase. Ils ne +craignent pas d'appeler les choses par leur nom. Entre la prose et la +poésie il n'y a plus de cloisons étanches; les deux vocabulaires +tendent à s'unifier. + +Cependant il y aura toujours, par la force des choses, des mots +poétiques, c'est-à-dire particulièrement suggestifs, évocateurs de +sentiments et d'images, et des mots prosaïques, qui ne peuvent +éveiller que des idées positives ou vulgaires. Naturellement les +premiers se rencontreront en plus forte proportion chez les poètes, +tandis que les seconds y seront plus rares. + +Le poète a aussi une prédilection d'artiste pour les mots bien faits, +conformes au génie de la langue; pour les mots esthétiques, dont la +structure ou la sonorité est en secrète harmonie avec l'objet qu'ils +désignent[45]. + +Entre la prose et la poésie, voici une nouvelle différence qui n'est +pas dans les mots eux-mêmes, mais dans la façon de les poser. La +prose vise plutôt à l'exactitude. Etant donné qu'elle a pour but la +transmission fidèle et économique de la pensée, elle a raison de le +faire. Si nous avons pour exprimer notre idée un mot précis, +technique, spécial, qui dit exactement ce que nous voulons dire, +pourquoi en employer un autre? Des écrivains qu'on ne s'attendrait +pas à trouver si rigoristes, Fénelon par exemple, ou Renan, ont été +pris de scrupule quand ils ont pensé aux pures élégances de style, +et ont estimé qu'il vaudrait mieux y renoncer décidément. Rivarol a +donné de forts arguments en faveur du style direct, utilitaire. Les +principes mêmes de l'esthétique rationnelle, qui nous montrent la +réelle beauté dans l'exacte adaptation de chaque chose à sa fin, ne +nous obligeront-ils pas à adopter cet idéal, en apparence un peu +austère, de l'expression stricte et adéquate? Exprimer sa pensée, +toute sa pensée, rien que sa pensée, c'est bien la règle à laquelle le +prosateur se sent astreint. + +Ce n'est pas du tout l'idéal du poète. Il tient moins à transmettre +intégralement la pensée qu'il a dans l'esprit qu'à frapper +l'imagination. Que la conception qu'il nous suggère soit un peu +différente de la sienne propre, peu lui importe, pourvu qu'elle soit +poétiquement équivalente. Il aimera suggérer plus d'images qu'il +n'en exprime formellement, abandonnant en partie le lecteur à sa +libre fantaisie, et par conséquent laissant indécise et inexprimée +une partie de sa pensée. On a bien des fois remarqué que +l'expression adéquate de l'idée était par essence prosaïque. Une +phrase nette, claire comme eau de roche, qui dit avec une netteté +parfaite ce qu'elle veut dire, et rien d'autre, aura toujours peine à +nous donner une impression de poésie. + +Je me rends compte que la parfaite précision du style, pour être +maintenue, exige un effort, une maîtrise de soi, qui n'est pas +compatible avec la rêverie; on ne doit donc pas la demander au +poète; il ne doit même pas en donner l'impression. De tout temps +on l'a autorisé à ne pas trop resserrer ses expressions, à leur donner +un certain jeu. Il ne faudrait pourtant pas abuser de ce +droit. L'usage trop constant de cette licence poétique aurait +l'inconvénient de faire perdre à l'écrivain tout souci de précision +dans l'expression de sa pensée. Il en viendrait à se complaire dans +les transpositions de termes, dans les à-peu-près. La tentation est si +forte! Le mot juste est parfois si difficile à amener dans un vers! + +L'usage même de la métaphore incite les poètes à faire porter à +faux leurs expressions; et ce qui est le plus dangereux, c'est qu'il +couvre toutes les négligences; quand le poète a pris un mot pour +l'autre, il en est quitte pour dire que c'est une métaphore. Les +poètes d'inspiration sont particulièrement exposés à ces divagations +de la parole. Quelques contemporains les ont recherchées +systématiquement. Us leur ont trouvé un charme particulier. Us +s'en sont fait un programme. + + Il faut aussi que tu n'ailles point + Choisir tes mots sans quelque méprise: + Rien de plus cher que la chanson grise + Où l'Indécis au Précis se joint. + VERLAINE. + +Ce procédé de style n'est pas tout à fait absurde. On en peut obtenir +certains effets. Pour exprimer des idées très vagues, des sentiments +très nébuleux, les mots les moins précis ont un sens trop déterminé +encore. En posant franchement et de parti pris tous les mots à faux, +on abaisse leur vertu suggestive à l'extrême limite, passée laquelle +ils ne signifieraient plus rien du tout. Le lecteur perd l'habitude +d'en interpréter aucun à la lettre; la pensée se trouve ainsi délivrée +de l'obligation de prendre une forme définie; l'idée reste flottante, +indécise et libre entre ces mots dont aucun n'a de prise sur elle. Il +est en tout cas un état d'âme que cette façon d'écrire exprimera +parfaitement: c'est celui du poète fatigué, qui n'a même plus la +force de chercher ses mots. + +Les oeuvres composées suivant ce système resteront comme un +curieux exemple des effets littéraires que l'on peut tirer du _laisser +aller_ verbal. + +Peut-être est-il bon que l'expérience ait été faite. Mais c'est assez +pour une fois, il est à souhaiter qu'on n'y revienne plus. + +Mais voici la différence essentielle, fondamentale qui sépare la +poésie de la prose. La poésie s'est donné une forme qui est bien à +elle, qu'elle se réserve pour son usage particulier, et dans laquelle +elle s'enferme plus volontiers que dans toute autre. C'est la forme +du vers. + +D'où vient le plaisir particulier que nous éprouvons à lire ou +entendre des vers? A cette question, nous serions tentés de +répondre immédiatement: de leur contenu poétique. S'ils +produisent un tel effet esthétique, n'est-ce pas par la vertu qu'ils ont +d'agir sur l'imagination, par la splendeur des visions qu'ils nous +suggèrent, par ce luxe de comparaisons et de métaphores, par la +profondeur ou la noblesse des sentiments qu'ils expriment, par leur +poésie en un mot? Rien de plus juste. Mais on n'a pas répondu à la +question. La poésie en effet n'est pas chose essentielle au vers, et +qui explique son attrait particulier. Comme nous l'avons constaté, +on trouve aussi de la poésie dans la prose. D'autre part, le vers n'est +pas nécessairement poétique; il en est d'excellents qui valent par de +tout autres qualités que celle-là. + +Dans ce vers de Racine qu'admirait tant Flaubert, + + La fille de Minos et de Pasiphaë! + +où est la poésie? + +Peut-être la poésie produit-elle plus d'effet dans les vers que dans +la prose, et s'y rencontre-t-elle plus fréquemment, pour des raisons +qui restent à expliquer. Mais ce n'est pas dans cette prédominance +que peut consister l'attrait très spécial des vers. Il le faut chercher +dans quelque chose d'inhérent à la versification; et cette chose est +évidente; elle saute aux yeux par la seule disposition typographique +des vers; c'est le rythme. + +La parole humaine a naturellement un certain rythme. Les phrases +que nous prononçons, bien qu'elles ne soient assujetties à aucune +cadence prédéterminée, ont cependant une tendance à prendre une +longueur moyenne, et à se construire suivant un même type, +ramenant à intervalles à peu près égaux des intonations à peu près +semblables. Toute émotion tend à accentuer encore cette +périodicité. Dans l'émotion extrême, la parole devient absolument +rythmique, comme l'est une plainte, un rire d'allégresse ou une +adjuration passionnée. Dès que l'on a songé à mettre de l'art dans la +parole, l'idée devait donc tout naturellement venir de régulariser ce +chant spontané de la voix, et d'en fixer le rythme. On a essayé de +bien des systèmes de versification; actuellement encore on +trouverait chez les différents peuples une grande variété de formes +poétiques, combinées de manière plus ou moins ingénieuse; mais +le but poursuivi est toujours le même: donner à la parole humaine +un rythme défini. + +Le plaisir essentiel que peut donner le vers est donc celui que peut +donner le rythme. L'oreille s'adapte à cette cadence qui lui devient +un besoin; elle attend avec une sorte d'anxiété le retour de +l'impression sonore qu'elle se tient d'avance toute prête à recevoir, +et c'est chaque fois qu'elle la retrouve un plaisir d'attente satisfaite. +L'intelligence jouit de l'aisance avec laquelle la phrase ainsi +scandée se perçoit et se retient; objectivement et d'une manière +toute désintéressée, elle admire la régularité de ces formes sonores, +leurs qualités de facture, l'ingéniosité de leurs combinaisons. Que +la phrase poétique, sans rien perdre de sa logique et de son +expression, puisse se prêter ainsi aux exigences du vers, qu'elle +change de pied quand il le faut, retombe avec tant de grâce sur le +rythme voulu, c'est un jeu difficile, un véritable tour de force dont +les initiés savent apprécier le mérite. Enfin et surtout, dans le +rythme poétique, nous jouissons de la régularité, de la mise en +ordre, de la cadence des pensées elles-mêmes. Ne parlons pas +toujours des mots et des phrases. Qu'est-ce que cela quand nous +lisons des vers? Le mot n'est qu'un signe; l'essentiel est la pensée, +l'image, le sentiment exprimé. + +Ce qu'il y a de merveilleux dans le vers, c'est qu'en rythmant les +phrases il rythme le sentiment et la pensée. Le récitant, et par +sympathie l'auditeur, est entraîné, porté par ce mouvement sonore; +son être entier en prend la cadence; de chaque vers il reçoit un élan; +et périodiquement, suivant un plus large rythme, chaque stance lui +apporte un nouvel afflux d'émotions et de pensées. C'est une houle +puissante comme celle de l'Océan, qui le soulève et le berce. Dans +l'audition d'un poème, ce ne sont donc pas seulement nos +perceptions auditives, c'est notre activité cérébrale toute entière qui +prend la forme périodique et s'ordonne suivant un rythme +régulier[46]; on a réussi, chose qui eût pu sembler tout d'abord +impossible, à donner une sorte de beauté plastique à de simples +états de conscience. + +Le vers est donc esthétiquement plus riche que la prose; il met en +harmonie des éléments plus nombreux. Il contient en somme plus +de beauté. + +Nous nous expliquons son attrait et sa valeur esthétique. Montrons +maintenant quelle est sa valeur poétique. Si les poètes l'ont choisi +de préférence pour exprimer la pensée rêveuse, c'est sans doute +qu'il se prête, mieux que toute autre forme verbale, à l'expression +de cette pensée. + +Le bercement rythmique du vers est fait, comme tout rythme, pour +engourdir la réflexion. «Valse mélancolique et langoureux vertige», +il empêche l'esprit de trop suivre ses idées. + +Le vers a encore cette particularité, qu'il doit être lu plus lentement +que la prose, puisqu'il oblige le lecteur à articuler chaque syllabe; il +lui fait prendre des temps. Dans la stance lyrique, le poète nous +accorde à intervalles égaux une pause, un instant de silence et de +recueillement, qui nous permette de développer à loisir les images +suggérées, de nous pénétrer de notre émotion. + +Le poète lui-même, pendant qu'il compose, subit cet effet du vers. +On a accusé le vers et notamment la rime d'amener entre les idées +des associations bizarres et d'introduire le hasard comme facteur +essentiel dans la composition poétique. Le poète écrit dans le +bruissement des rimes, qui l'étourdit. De là des digressions +inattendues, des impropriétés d'expression, des déviations de +pensée, et pour dire le mot, une certaine incohérence dans le +développement. C'est là en effet un danger. Mais en revanche, que +de trouvailles faites au cours de la composition! La forme du vers +est en elle-même suggestive de poésie. Par cela même qu'elle +déconcerte la pensée logique, elle oblige l'esprit à se donner une +tout autre allure mentale, plus spontanée, plus capricieuse, et +vraiment plus poétique. + +Une question doit pourtant se poser ici, qui remet tout en question. +Si le vers est très poétique, à certains points de vue la prose +n'est-elle pas plus poétique encore? De nos jours, elle a fait de tels +progrès, elle s'est assouplie, elle s'est enrichie, elle a augmenté sa +puissance d'expression à un tel point, que l'on peut se demander si +dès maintenant elle ne pourrait pas remplacer avantageusement le +vers. Peut-être donne-t-elle une sensation d'art moins caractérisée. +Sa beauté propre, perceptible aux seuls initiés, ne se remarque +qu'après coup. En revanche, comme son rythme fluide et souple se +prêté à toutes les évolutions de la pensée! La prose est plus limpide +encore, plus transparente que le vers, plus naturelle et plus +spontanée; notre attention, qui dans les vers est toujours quelque +peu distraite par les artifices de la forme, se porte ici tout entière +sur les pensées exprimées. Aussi la prose peut obtenir des effets +d'émotion que la lecture d'aucun poème ne nous procurera. Sa +puissance d'expression pathétique est incomparable. C'est elle, et +non le vers, qui pourrait nous transmettre, dans leur poignante +sincérité, les émotions intimes du poète. «Il nous semble, dit +Guyau, qu'un vrai poète devrait trembler à la pensée qu'un seul +jour, dans un seul de ses vers, il ait pu changer ou dénaturer sa +pensée en vue de la sonorité; quelle misérable chose que de se dire: +Cette larme-là ou ce sanglot vient pour la rime riche! La position +du poète rimant ses douleurs ou ses joies est déjà assez +choquante par moment, sans qu'on en exagère encore l'embarras en +demandant à la rime une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis[47].» +Le mieux serait encore, semble-t-il, de ne pas rimer du tout, de +renoncer à toute forme artificielle, et de donner à sa pensée +l'expression qu'elle prend le plus naturellement. + +Oui, s'il s'agissait d'arriver à la parfaite justesse de l'idée, à la +parfaite clarté de l'expression; oui, s'il fallait obtenir le plus +puissant effet pathétique, la prose devrait être préférée. Mais la +poésie n'est ni la vérité, ni le pathétique extrême: elle est la rêverie +esthétique. Or c'est le vers qui nous amène le mieux à l'état de +rêverie. C'est lui, par la beauté propre de sa forme, et même par ce +qu'elle a d'artificiel, qui maintient le mieux notre rêverie, et les +sentiments mêmes qui l'accompagnent, à l'état esthétique. Elle en +fait une pure représentation. Elle les transporte en dehors du +monde réel; et c'est dans ces conditions que nous en pouvons +recevoir une pure impression de beauté. J'adhérerais pleinement à +cette pensée d'E. Poe: «Je désigne la beauté comme le domaine de +la poésie... Or, l'objet-vérité, ou satisfaction de l'intellect, et +l'objet-passion, ou excitation du coeur, sont beaucoup plus faciles à +atteindre par le moyen de la prose. En somme, la vérité réclame +une précision, et la passion une _familiarité_ (les hommes +vraiment passionnés me comprendront), absolument contraires à +cette beauté qui n'est autre chose, je le répète, que l'excitation ou le +délicieux enlèvement de l'âme»[48]. + +Reste le reproche qu'on a fait au vers, de nuire à la sincérité du +sentiment. Nulle critique ne saurait être plus grave, si celle-là était +fondée. Ce serait-là, pour l'art des vers, une tare morale que nulle +qualité esthétique ne saurait compenser. Mais l'on se fait une idée +fausse de l'état mental du poète, si l'on s'imagine que parce qu'il +s'applique à rythmer ses vers, il est incapable d'éprouver en même +temps une émotion sincère. Pour le vrai poète, la poésie n'est pas +un jeu, mais une chose sérieuse; il ne craint pas de lui confier ses +sentiments les plus chers. L'habitude même de composer des vers +fait disparaître cette sorte de gêne que l'on a pu éprouver au début, +et le sentiment de ce qu'il y a d'artificiel dans cette forme verbale. +Il y a des vers absolument sincères; nous ne nous y trompons pas, +et ce sont ceux-là qui nous vont au coeur. -- Mais le fait démettre +ses sentiments en vers n'en fait-il pas une sorte d'objet idéal? Ne +prendront-ils pas, dans cette transcription d'art, une apparence +d'irréalité? -- Sans doute. Mais c'est peut-être pour cette raison +même que le poète ose confier au vers des pensées si intimes, des +sentiments si personnels, qu'il hésiterait à exprimer dans la langue +commune. Certaines choses peuvent se chanter qu'on ne dirait pas, +même à voix basse. + +Le vers reste donc la forme d'art la plus admirable dont le poète +puisse revêtir sa pensée. + +Il serait très intéressant d'étudier, au point de vue de l'effet +poétique, les divers systèmes de versification qui ont été +successivement usités, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. En +France même, actuellement, le poète dispose d'un grand nombre de +combinaisons rythmiques, qui chacune ont leur expression +particulière. Je dirai seulement quelques mots de notre alexandrin +classique, qui reste jusqu'à nouvel ordre le vers typique et normal +de la poésie française. Je voudrais répondre à une critique qu'on lui +a adressée. + +Parce que sa mesure est très régulière, on l'a accusé de monotonie. +Mais c'est cette régularité même qui permet d'obtenir des effets de +rythme si variés et si puissants, par les diverses façons dont cette +cadence uniforme du vers se combine avec le rythme propre et +indéfiniment variable de la phrase. Tantôt en effet la phrase tombe +parfaitement en mesure avec le vers; tantôt elle est avec lui en +différence de phase, et ce sont des effets de contre-temps d'une +singulière intensité d'expression. Soient ces lignes de prose: «Le +duel reprend; la mort plane; le sang ruisselle. Durandal heurte et +suit Closamont. L'étincelle jaillit.» C'est une phrase qui a son +rythme propre, bref, saccadé, assez expressif, mais en somme de +médiocre valeur esthétique. Soient maintenant ces vers: + + Le duel reprend, la mort plane, le sang ruisselle. + Durandal heurte et suit Closamont. L'étincelle + Jaillit... + +C'est tout autre chose, et c'est bien mieux. Ici en effet vous avez +deux rythmes, celui de la phrase et celui du vers, tantôt s'accordant, +tantôt se contrariant comme deux forces indépendantes, et toujours +s'accentuant l'un l'autre, par leurs oppositions aussi bien que par +leurs rencontres. Quelle valeur incomparable prennent les mots par +la façon dont ils tombent en mesure ou à contre-temps, en fin de +vers ou en rejet! Tous ces effets de rythme disparaissent si l'on n'a +pas constamment présente à l'esprit la cadence du vers, surtout aux +moments où elle ne coïncide pas avec la coupe de la phrase[49]. Le +rythme régulier est la mesure normale. + +Il va de soi qu'on ne pourrait s'en contenter. Pour satisfaire à notre +besoin de variété et pour les nécessités de l'expression, on pourra +en déranger la cadence, la ralentir, la précipiter, et par +instants même, pour porter l'émotion à son maximum, la briser +brusquement. Mais pas un instant on ne nous la fera oublier. Les +accidents rythmiques, les variations du mouvement sonore, sa plus +ou moins grande rapidité n'ont évidemment d'expression que par +rapport au mouvement normal, comme exception à une loi dont +nous devons garder la notion. Et notre vers français, tel que l'ont +forgé nos grands poètes, est précisément construit de manière à +nous la conserver toujours. + +On a beaucoup travaillé de nos jours à le perfectionner encore. On +a constaté que dans le vers classique, et même dans le vers +romantique, il y avait beaucoup trop de règles arbitraires, de +prohibitions irrationnelles, d'entraves toutes gratuites à la liberté de +l'écrivain. + +Pourquoi admettre certains effets de contre-temps et n'en pas +admettre d'autres? Pourquoi l'interdiction absolue de l'hiatus? +Pourquoi l'alternance obligatoire des rimes masculines et des rimes +féminines? Tout cela est arbitraire. Nos poètes contemporains se +sont affranchis de ces vaines prohibitions. La rime même s'est +détendue; dans certains cas on se contente de l'assonance. On a eu +cent fois raison de briser cet étroit formalisme, et de laisser au +poète plus d'initiative. + +Serait-il possible d'imaginer des formes de vers, toutes différentes +de l'alexandrin régulier, et capables de produire des effets +équivalents? Rien ne coûte d'essayer, et l'on ne s'en est pas fait +faute[50]. Dans la fièvre de rénovation qui a pris depuis vingt ou +trente ans nos versificateurs, que de formes nouvelles nous avons +vues apparaître! Vers en assonances; vers de neuf pieds, de onze +ou de treize; vers non scandés; vers de longueur arbitrairement +variable; vers amorphes, etc. Je ne vois pas jusqu'ici que de toutes +ces tentatives soit sortie une forme de vers supérieure dans son +principe à l'alexandrin, offrant une somme de qualités plus grande +et capable de le supplanter comme type normal du vers français: +de-ci de-là quelques trouvailles exquises, des formes d'un charme +subtil et délicat, applicables à l'expression de certains états d'âme +très particuliers et surtout à l'expression du vague dans l'âme; mais +rien de solide, de fort, de définitif. Il faut chercher encore. + +Peut-être n'a-t-on pas cherché du bon côté. Il me semble que la +plupart des novateurs se sont surtout proposé comme programme +de réagir en poésie contre la beauté géométrique, et de trouver des +formes de vers plus souples que le vers classique, de rythme moins +régulier, moins artificiel, mieux capable de s'adapter au rythme +spontané de la phrase. Par une coïncidence singulière, en même +temps que la poésie tendait à rapprocher son rythme de celui de la +prose, la prose, sous prétexte d'_écriture artiste_, se faisait de plus +en plus artificielle, en sorte que ces deux formes d'expression de la +pensée humaine semblaient vouloir se rapprocher de plus en plus. +Je crois que c'était là une méprise. L'idéal ne me semble pas que la +poésie et la prose aillent se rapprochant, mais au contraire qu'elles +se différencient le plus possible. Il est facile d'imaginer entre les +deux autant de formes intermédiaires que l'on voudra; toutes seront +admissibles à la rigueur, mais avec quelque chose d'équivoque et +de bâtard; aucune ne vaudra la prose simple ou la franche +versification. Le vers amorphe notamment, le vers qui ne serait +astreint à aucun rythme régulier, est un non-sens. Bouleversez +comme vous l'entendrez toutes les règles de la prosodie, mais ne +louchez pas au rythme. Nul n'a jamais réussi et ne réussira à faire +des vers sans rythme défini, par cette raison toute simple que ce ne +seraient plus des vers. Loin de donner la préférence aux formes +poétiques où le rythme est le moins accusé, j'accorderais la plus +haute valeur à celles qui l'accentuent le plus franchement, aux +formes très artificielles, qui pas un instant ne prennent l'allure de la +prose. Ainsi notre grande strophe lyrique. Dans cette forme +superbe qui lui est préparée d'avance, comment le poète pourrait-il +exprimer autre chose que ses plus nobles pensées? Sur un tel +rythme, sur ces larges accords qui accompagnent sa voix, basse +obligée de son chant, comment mettrait-ils de mesquins et grêles +motifs? Ce sont donc les formes de vers les plus fortement +rythmées qui produiront la plus puissante émotion esthétique. Ce +sont elles qui mettent le mieux en évidence la beauté propre du +vers, l'effet qu'elles produisent étant tout à fait spécial, et tel que +l'on ne saurait lui trouver dans la prose aucun équivalent. Ce sont +donc les formes typiques auxquelles doit plutôt tendre la poésie. + +Le vers ne saurait donc être trop bien rythmé. Le véritable progrès, +ce serait de trouver d'autres rythmes, et si possible _des rythmes +plus beaux_. Quand on compare la musique et la poésie au point de +vue du rythme, on est frappé de l'immense supériorité de la +musique. Le musicien tire du rythme des effets surprenants. Quelle +variété de cadences, si ingénieusement combinées, si caractérisées, +si expressives! Comme la rythmique des vers est pauvre et presque +rudimentaire en comparaison! Cette pénurie relative me semble +pouvoir être attribuée à deux causes. + +Notre vers français actuel est fondé en principe sur la simple +numération des syllabes. Des sons en nombre fixe occupant une +durée variable, tel est notre rythme poétique. -- On pourrait +concevoir un système tout différent: des sons en nombre variable +occupant une durée fixe. C'est précisément le principe du rythme +musical. Et c'était aussi le principe du vers gréco-latin, où deux +syllabes brèves pouvaient tenir la place d'une longue, de telle sorte +que le vers conservât sa cadence régulière quel que fût le nombre +total de syllabes émises. -- Je n'ai pas à établir pour quelles raisons +le premier système a prévalu dans la prosodie moderne, et s'est +définitivement imposé en France, au point de faire disparaître de +notre vers toute combinaison rythmique fondée sur la quantité des +syllabes. Nous savons quel parti ont tiré de ce rythme les poètes +contemporains. Mais je crois bien qu'ils lui ont fait rendre tout ce +que le principe comportait, et que, pour réaliser un progrès +nouveau, il faudra chercher ailleurs. En fait, en optant pour le +principe de la simple numération des syllabes, on s'est engagé dans +une impasse. L'avenir du vers est à mon sens, non pas dans des +perfectionnements de détail désormais presque impossibles, tout +ayant été essayé, mais dans une révolution du vers, dans le retour +au principe du rythme musical: nombre variable de sons réparti sur +une durée fixe. Ce principe serait autrement fécond. Le poète +tiendrait compte de la durée relative des syllabes, élément très +important qu'il ferait entrer dans ses combinaisons rythmiques. Il +pourrait imposer au récitant un débit plus ou moins rapide, obliger +la voix à appuyer sur certains mots et à passer vite sur d'autres; il +aurait en un mot à sa disposition tous les effets de rythme dont +actuellement le musicien dispose. Il ne suffit pas, bien entendu, de +poser le principe; il faudrait trouver les voies et moyens; mais si +l'ingéniosité de nos versificateurs s'exerçait en ce sens, je suis +persuadé que pour commencer, ils auraient bien vite trouvé des +formes de vers au moins équivalentes aux formes actuelles. +Comme notre oreille s'est faite à la mesure arithmétique de nos +vers, elle se ferait à cette cadence vraiment rythmique. + +Mais pour que ces progrès dans le rythme poétique soient possibles, +il sera indispensable que la mesure des vers soit notée de quelque +manière. Actuellement les poètes dédaignent de le faire. +Nous indiquer comment nous devons scander leurs vers, quel +enfantillage! L'oreille, semble-t-il, doit suffire. Oui, elle suffit, +pour les rythmes très simples, très connus, très uniformes, qui ont +été jusqu'ici usités. Mais déjà elle a des perplexités devant les +rythmes inattendus que nous soumettent parfois les poètes +contemporains. On vient de lire une pièce de vers écrite en +octosyllabes; quand on est encore accordé au rythme de ce vers, +brusquement on tombe sur une pièce écrite en vers de neuf, de +onze, ou de treize pieds. L'oreille est choquée; ces rythmes impairs +la déconcertent: nous avons peine à en prendre la cadence. Un +signe quelconque, qui nous indiquerait comment ces vers doivent +être scandés, nous éviterait cette impression fâcheuse. A plus forte +raison sera-t-il nécessaire de multiplier les indications quand on en +arrivera à des rythmes absolument nouveaux. L'absence de toute +notation, telle me semble être la seconde cause qui a réduit la +poésie à une telle pénurie de rythmes. Figurons-nous en quel état +d'enfance serait encore la musique, si les musiciens eux aussi +s'étaient abstenus d'indiquer en quelle mesure un morceau doit être +joué, quelle durée précise il faut donner à chaque note, quand il +faut précipiter le mouvement, quand il faut le ralentir! C'est +justement grâce à l'emploi d'une notation très détaillée qu'ils ont pu +varier indéfiniment leur rythmique, et la porter à son degré de +perfection actuel. S'ils s'étaient contentés, à la manière des poètes, +de nous donner la série des notes qui composent un air, s'en +remettant à l'oreille du soin d'en trouver la cadence, il est probable +que les rythmes musicaux en seraient encore au point où en sont +les rythmes poétiques. Autant que l'on peut entrevoir l'avenir, je +me représente la poésie future comme établie sur des rythmes aussi +variés, aussi expressifs par eux-mêmes, aussi soigneusement notés +que ceux de la musique. C'est avec la musique que l'art des vers +avait autrefois les rapports les plus étroits: qu'il s'en rapproche +de nouveau; que la poésie redevienne lyrique! Les poètes +contemporains obéissent à un sûr instinct artistique, quand ils +réclament une versification plus musicale que la nôtre. Que ne se +font-ils musiciens vraiment? La poésie musicale qu'ils rêvent n'est +plus à inventer; ils l'ont souvent entendue sans la reconnaître; cette +poésie suprême, qui aurait la force de suggestion de la parole et +l'expression pathétique de la musique pure, c'est le chant! + +Je parle d'une poésie de l'avenir. Ici se pose une question +inquiétante. On s'est demandé si l'avenir était à la poésie. Quelques +prophètes pessimistes nous menacent d'un retour à la prose, à la +prose utilitaire. Ne devenons-nous pas de jour en jour plus +pratiques, moins disposés à accorder dans notre vie affairée une +place à l'art, à l'idéal, à la poésie? -- On n'a pas le droit de parler +ainsi. Aujourd'hui comme autrefois, ce que nous voulons, c'est le +progrès. Notre attention est peut-être spécialement attirée en ce +moment sur d'autres réformes, plus urgentes encore que celle de la +versification: sur des transformations sociales à accomplir, sur des +injustices à réparer, sur des souffrances, des misères, des +ignorances et autres très laides choses, que nous aurions envie de +voir disparaître. En ce sens nous devenons pratiques, songeant au +principal avant de songer au superflu. Ce n'est pas le signe d'une +moindre élévation de goûts. Je suis persuadé que l'art, loin d'aller +baissant de valeur, ira toujours prenant dans la vie humaine une +importance plus grande. Le seul fait que la poésie soit d'art pur +n'est pas ce qui peut nous inquiéter sur son avenir. D'autre part +nous avons vu qu'ayant son domaine propre, elle ne risquait pas +d'être évincée par quelque forme d'art plus pure, remplissant mieux +qu'elle les mêmes fonctions. Elle subsistera donc. Elle subsistera +pour son charme, pour sa noblesse, pour sa difficulté même qui la +réserve à l'expression de nos sentiments les plus élevés, pour le +rythme et l'harmonie qu'elle met dans toute notre âme. Mais pour +acquérir ainsi son plein droit à la survivance, il faut que loin de se +rapprocher de la prose, elle aille plutôt s'en différenciant plus +encore, de peur de jamais faire double emploi avec elle. + + +[NOTES AU BAS DE LA PAGE] + +1 Il est certaines opérations intellectuelles que l'on n'effectuera +jamais en rêve, parce qu'elles impliqueraient un effort d'abstraction +incompatible avec l'activité cérébrale dont nous disposons alors. +Dans une enquête faite sur cette question: _Avez-vous quelquefois +rêvé mathématiques_? on a reçu 27 réponses, toutes, sauf une, +négatives. _L'Intermédiaire des mathématiciens_, t. IX, 1902, p. +339-340. + +2 «Plus le sommeil est profond, plus les rêves concernent une +partie antérieure de notre existence et sont loin de la réalité; au +contraire, plus le sommeil est superficiel, plus les sensations +journalières apparaissent et plus les rêves reflètent les +préoccupations et les émotions de la veille.» Vaschide. +_Recherches expérimentales sur les rêves_. Comptes rendus de +l'Académie des sciences, 17 juillet 1899. + +3 C'est ce sentiment particulier que M. Braunschvig doit avoir en +vue dans la définition qu'il donne du sentiment poétique: «Le +sentiment poétique consiste dans l'impression que nous laissent des +séries d'associations qui, s'éveillant dans notre esprit délivré de +toute inquiétude pratique, y demeurent pour ainsi dire ouvertes.» +_Le sentiment du beau et le sentiment poétique_. F. Alcan, 1904, p. +207. + +4 _La Beauté rationnelle_. F. Alcan, 1904, deuxième partie, ch. II. +III, IV. + +5 C'est la qualité des images suggérées qui importe, non leur +quantité. Si la poésie ne consistait que dans le pouvoir d'évoquer +une série indéfinie de représentations quelconques, rien ne serait +plus poétique que le mot _et cetera_. + +6 Voir notamment les Rêveries du promeneur solitaire (au +promenade) et la _Lettre à M. de Malesherbes_, 26 janvier 1762. +Pour établir la balance du bonheur que peut nous apporter la +rêverie, il faudrait montrer, chez J.-J. Rousseau même, la +prostration qui suit ces élans de l'imagination. La rêverie, à ce +degré, est une sorte d'ivresse qui se paie. Elle décolore la vie réelle +et en éloigne. Elle n'augmente pas tant notre bonheur qu'elle ne le +déplace, en le reportant tout entier dans notre vie d'imagination. + +7 C'est à cette intervention des phosphènes dans la composition +mentale que j'attribuerais en partie les visions lumineuses de +l'Apocalypse, ou encore la description éblouissante que donne +Dante de la Rosé mystique, à la fin de son poème. Goethe avait la +faculté de faire apparaître dans le champ rétinien, par un effort de +vision mentale, des images colorées (sur les faits de ce genre, v. +Helmholtz, _Optique physiologique_, 2e partie, § 17) Cette faculté +a dû avoir une influence sur la genèse des images dans ses contes +merveilleux: ainsi, dans le Nouveau Paris, ces trois pommes rouge, +jaune et verte, transparentes comme des pierres précieuses, qui se +changent en petites dames qui voltigent sur le bout de ses doigts; +ainsi encore, dans les Entretiens d'émigrés allemands, le beau +serpent vert qui avale de l'or et devient lumineux et transparent, ou +qui se change en un pont d'émeraude, de chrysoprase et de +chrysolithe. Voici une métamorphose caractéristique: «Son beau +corps, à la forme élancée, s'était séparé en mille et mille brillantes +pierreries; la vieille, en voulant prendre sa corbeille, l'avait heurté +par mégarde, et l'on ne voyait plus rien de la forme du serpent, +mais seulement un beau cercle de pierres étincelantes, semées sur +le gazon.» + +De telles images, quel que puisse être leur sens symbolique, ont été +évidemment inspirées de ces phosphènes que la circulation du sang +sur la rétine fait spontanément apparaître. + +8 _Histoire de ma vie_, 3e partie, VIII. + +9 N'est-ce pas ainsi que Renan a composé sa vie de Jésus? + +10 A comparer, pour l'inconsistance et l'évanouissement progressif +de l'idéal rêvé, ces vers de la Ctesse Mathieu de Noailles. + + Le visage de ceux qu'on n'aime pas encor + Apparaît quelquefois aux fenêtres des rêves + Et va s'illuminant sur de pâles décors + Dans un argentement de lune qui se lève. + + Ils ont des gestes lents, doux et silencieux, + Notre vie uniment vers leur attente afflue: + Il semble que les corps s'unissent par les jeux + Et que les âmes sont des pages qu'on a lues. + + Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir, + Où l'on se sent le coeur trop las pour se défendre, + Où l'âme est triste ainsi qu'an moment de mourir; + Ce sont des unions lamentables et tendres... + + Et ceux-là resteront quand le rêve aura fui + Mystérieusement les élus du mensonge, + Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits, + Offert nos lèvres d'ombre, ouvert nos bras de songe. + _Le coeur innombrable_. + +On trouverait, dans ce même recueil poétique, de beaux exemples +de la poésie des objets familiers, qui, pour les âmes prosaïques, +restent vulgaires. + +11 A signaler dans Chateaubriand cette épithète significative +d'_imaginaires_, appliquée aux lointains. «L'arbre décrépit se +rompt; il tombe. Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt +les, bruits s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque +imaginaires: le silence envahit de nouveau le désert.» _Journal de +voyage_. + +12 _Contes du lundi_, Le caravansérail. + +13 V. Helmholtz, conférence sur l'optique et la peinture, annexée +aux _Principes scientifiques des Beaux-Arts_, Bibliothèque +scientifique internationale, F. Alcan, 5e éd., 1902. + +14 Voir à ce sujet les amusantes boutades de Tolstoï (_Qu'est-ce +que l'art_, trad. Halpérine-Kaminsky, Ollendorf 1898, p. 210 et +suivantes). + +15 _Pensées_, titre XX, p. 260. Cette remarque pourrait être +étendue à toute représentation artistique. Non seulement la +convention est permise dans l'art, mais elle y est obligatoire si l'on +tient à produire un effet poétique. Il faut que l'on garde cette +impression, que le tableau n'est qu'un tableau, que la statue n'est +qu'une statue, et que tout cela est imaginaire. + +16 V. Paul Roy, _Enseignement rationnel de la musique_, A.-H. +Simon. Paris 1875, pp. 121 et 122. + +17 Berlioz, _Grand traité d'instrumentation et d'orchestration +modernes_, p. 138. + +18 F.-A. Gevaert, _Nouveau traité d'instrumentation_, Lemerre +1885, p. 93. + +19 _Ibid_., p. 210. + +20 Wagner a observé sur lui-même ce procédé de composition. Au +sujet du prélude instrumental qui accompagne l'apparition d'Elsa +sur le balcon, au deuxième acte de _Lohengrin_, il écrit à son ami +Uhlig: «Je me suis rendu compte en revoyant ce passage de la +façon dont les thèmes se forment en moi: ils se rattachent toujours +à une apparition plastique et se conforment au caractère de +celle-ci.» Cité par Maurice Kufferath. _Le Théâtre de R. Wagner. +Lohengrin_, Paris, Fischbacher, 1891, p. 134. + +21 _Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge_, ch. +XXIV. + +22 André Chevrillon, _Dans l'Inde_. Hachette, 1891, p. 250. + +23 On trouvera dans l'_Esthétique_ d'Eugène Véron un intéressant +plaidoyer en ce sens. Il loue la poésie d'avoir, seule de tous les arts, +le privilège d'exprimer directement des pensées et de s'adresser +sans intermédiaire à l'intelligence. «L'effort pour exprimer +directement une pensée par la sculpture ou la peinture est presque +fatalement condamné à l'insuccès. La fusion entre les deux +éléments ne se fait pas ou se fait mal, et laisse l'impression d'une +sorte de placage. La poésie se prête bien plus facilement au +mélange de l'idée et du sentiment. Elle passe de l'un à l'autre sans +effort et souvent tire de cette union d'admirables effets. Quand le +poète joint aux facultés spéciales de l'artiste la hauteur et la +générosité de la pensée, il nous paraît deux fois grand et l'oeuvre +gagne à cette impression un redoublement de puissance... Les idées, +en somme, ont leur poésie comme les sentiments, et il n'y a pas de +raison pour que l'art néglige cette source d'émotions.» +L'_Esthétique_, Reinwald, 1878, p. 606. + +24 Il est à remarquer que chez les philosophes la profondeur de la +pensée n'exclut nullement l'imagination. Il y aurait une étude +spéciale à faire de la poésie des philosophes. Quelques-uns ont eu +une merveilleuse imagination; il y a peu de choses plus poétiques +dans la littérature grecque que les mythes de Platon. Guyau, dans +tous ses ouvrages, a fait une large place à la poésie (Voir par +exemple, dans l'_Irréligion de l'avenir_, l'allégorie de la fiancée +toujours déçue qui tous les matins revêt sa robe blanche, ou du +voyageur épuisé de fièvre qui suit des yeux l'onduleuse caravane +de ses frères en marche vers les pays inconnus; dans la _Morale, +sans obligation ni sanction_, la page vraiment sublime qui dans les +flots en mouvement nous montre le symbole du roulis éternel qui +berce les êtres). Le style de H. Bergson est aussi très richement +imagé. + +25 _Vers d'un philosophe_. V. Alcan, 1896, derniers vers. + +26 Th. Ribot a bien montré que l'imagination inventive doit +toujours être stimulée par quelque émotion. «Toutes les formes de +l'imagination créatrice impliquent des éléments affectifs. Toutes +les dispositions affectives quelles qu'elles soient peuvent influer +sur l'imagination créatrice.» _Essai sur l'imagination créatrice_. F. +Alcan, 1900, p. 27 et 28. + +27 Voir par exemple l'analyse que donne E. Poe de la genèse de +son poème du Corbeau, ou les procédés de composition de Paul +Hervieu (A. Binet, La création littéraire, _Année psychologique_, +1903). + +28 Voici à ce sujet un certain nombre de témoignages: «La marche +a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque +penser quand je suis en place; il faut que mon corps soit en branle +pour y mettre mon esprit.» J.-J. Rousseau, _Confessions_, 1re +partie, livre IX. + +G. Tarde trouve, _au cours d'une promenade_, sa théorie de +l'imitation (Cité par F. Paulhan, _Psychologie de l'invention_, p. 19. +F. Alcan, 1901). + +«La promenade facilite singulièrement le travail d'assimilation des +matériaux intellectuels et leur mise en oeuvre . . . J'avoue, pour +mon compte, que toutes les idées neuves que j'ai eu le bonheur de +découvrir me sont venues dans mes promenades.» J. Payot, +_L'éducation de la volonté_. Alcan, 1894, p. 154 et 176. + +«J'ai gardé de mon enfance le besoin de marcher rapidement +lorsque je cherche à inventer quelque chose: c'est une façon de +séquestrer mon esprit très facile à distraire.» F. de Curel (cité par A. +Binet et J. Passy, Études de psychologie sur les auteurs +dramatiques. _Année psychologique_, 1894, p. 187). + +On pourrait multiplier à l'infini ces citations. + +29 «Ce n'est pas tant par son jeu régulier, par un développement +normal que l'intelligence invente, que par le profit qu'elle sait tirer +de l'activité relativement libre et parfois capricieuse de ses +éléments... L'idée directrice générale intervient pour choisir, pour +accepter ou rejeter les éléments qui lui sont offerts, mais ces +éléments ce n'est généralement pas elle qui les évoque. Ils sont en +bien des cas le produit du jeu spontané, quoique surveillé, des +idées et des images, de tous les petits systèmes qui vivent dans +l'esprit... Si les éléments ne s'affranchissaient pas parfois quelque +peu, s ils ne se livraient pas à leurs affinités propres en rompant les +associations logiques habituelles, si la coordination de l'esprit était +trop serrée et trop raide, trop uniformément persistante, l'invention +serait beaucoup plus rare et resterait trop simple». F. Paulhan, +_Psychologie de l'invention_, F. Alcan 1901, pp. 4, 43, 56. + +Voir aussi dans le reste de l'ouvrage un grand nombre +d'observations très intéressantes sur les procédés intimes de +l'invention littéraire. + +30 On trouvera cités des exemples intéressants de cette difficulté +de la composition dans _Le labeur de la prose_, de G. Abel. Paris, +Stock, 1902. Voir notamment le fac-similé d'une épreuve corrigée +de Balzac. + +31 _De l'art et du beau_. Garnier, 1872, p. 170. + +32 Voir le développement de l'opinion contraire par Paul Janet, La +psychologie dans les tragédies de Racine. _Revue des Deux +Mondes_, 15 septembre 1875, p. 267. + +33 Sur l'objectivation des personnages dramatiques, voir F. de +Curel (Lettre citée par A. Binet, _Année psychologique_, 1894, p. +133.) Ces observations, faites sur lui-même par F. de Curel, +témoignent d'une remarquable faculté d'introspection et sont de +précieux documents psychologiques. A remarquer tout ce qui a +trait à l'utilisation de la rêverie, comme procédé d'invention. + +34 «Ce n'est pas à dire que les romanciers se mettent en scène +dans leurs livres, mais, dans les personnages qu'ils nous présentent +et dans la façon dont ils nous les présentent, si minutieusement +observés qu'ils soient d'ailleurs, il y a toujours quelque chose de +leur âme. Ils sont pour ainsi dire marqués du sceau de la +personnalité de leur père spirituel». L. Prat, _Le caractère +empirique et la personne_, F. Alcan, 1906, p. 152. + +35 H. Helmholtz, _Théorie physiologique de la musique_, trad. +Guéroult, Masson, 1868, p. 479. + +36 V. par exemple les contes emboîtés l'un dans l'autre du +Pantcha-Tantra et des Mille et une Nuits, les récits parasites qui se +greffent sur le récit principal dans le Don Quichotte, les +monumentales digressions de Notre-Dame de Paris et des Misérables. + +37 La réflexion jouera un rôle important, qui n'a pas toujours été +suffisamment étudié, dans la genèse des types romanesques ou +dramatiques. Nous avons vu comment ils se développent dans +l'esprit du poète, par la méthode d'inspiration. Mais d'où +proviennent-ils? Il est assez rare qu'ils soient fournis directement +par l'observation. Cela n'arrive guère que pour les personnages +secondaires, épisodiques, que le poète fait intervenir dans son +oeuvre comme de simples figurants, pour faire nombre. Les +personnages principaux sont presque toujours le produit d'une +élaboration artistique, où la réflexion intervient. Ils sont inventés +pour tenir un emploi, pour amener certaines situations, pour +remplir un cadre déterminé d'avance. Celui-ci devra être +l'Hypocrite (le _Tartuffe_ de Molière, le _Begears_ de Beaumarchais, +le _Sampson Brass_ de Dickens). Celui-là sera le Distrait, +ou le Rêveur. Parfois l'auteur se proposera de représenter +un type ethnique (l'Américain dans le _Roi de la mer_ de Vogué, le +Basque dans _Ramuntcho_, le Slave dans l'_Aventure de Ladislas +Bolscki_) ou un type social (Balzac, Zola) ou encore un type +professionnel (le clergé, dans _Mon oncle Célestin_ ou dans +_Lucifer_; la magistrature, dans _La robe rouge_, etc.). Dans +toutes les oeuvres à thèse (ainsi dans l'_Etape_ de Bourget) les +caractères sont composés précisément de manière à justifier les +théories de l'auteur. Étant donné un type comique, le dramaturge +aura soin dégrouper autour de lui les types accessoires qui en sont +comme les variétés (v. des exemples significatifs de cette théorie +dans l'_Essai sur le rire_ de H. Bergson). Un procédé très usité est +la création des types par contraste. Don Quichotte exige Sancho +pour lui faire pendant. Etant donné le caractère d'Augustin de +Chanteprie, dans le beau roman de la _Maison du Péché_ de +Marcelle Tinayre, il fallait que Fanny Manolé eût son âme tendre, +aimante et païenne. La petite Dorrit de Dickens étant toute +abnégation, il fallait que son père fût tout égoïsme. On peut +remarquer que dans les comédies et les romans, le mari et la +femme ont toujours des caractères opposés. Tous ces exemples +achèvent de prouver que le personnage romanesque ou dramatique +apparaît tout d'abord au poète comme une formule abstraite, +comme une sorte d'être schématique, produit de la réflexion, qu'il +complétera ensuite, et auquel il infusera la vie. + +38 Le but que l'on se propose, en composant un plan, n'est pas le +même, selon qu'il s'agit d'une oeuvre didactique, ou d'une oeuvre +d'imagination. Si l'on compose un livre de science, un livre +d'histoire, c'est à fin de le rendre plus compréhensible et plus +assimilable. Une oeuvre d'imagination est surtout composée pour +l'effet. Il résulte de cette différence dans la fin poursuivie des +différences essentielles dans la forme du plan. + +39 V. Sardou, en composant son scénario, évite avec soin de céder +à sa verve. «Jusque-là, dit-il, j'ai écrit par raisonnement, j'ai fait des +mathématiques et je me suis défendu contre l'entraînement de +l'écriture. Je craindrais de mettre dans l'ébauche une certaine +chaleur qui ne se trouverait plus dans l'exécution.» _Année +psychologique_, 1894, p. 68. + +40 Donnons, en quelques citations morcelées, un aperçu de sa +théorie: + +«Nous nous bornerons pour le moment à donner à la représentation +simple, développable en images multiples, un nom qui la fasse +reconnaître: nous dirons que c'est un schéma dynamique. Nous +entendons par là que cette représentation contient moins les images +elles-mêmes que l'indication des directions à suivre et des +opérations à faire pour les reconstituer... L'effort de rappel consiste +à convertir une représentation schématique, dont les cléments +s'entre pénètrent, en une représentation imagée dont les parties se +juxtaposent... L'effort intellectuel pour interpréter, comprendre, +faire attention, est donc un mouvement du «schéma dynamique» +dans la direction de l'image qui le développe... Le sentiment de +l'effort d'intellection se produit toujours sur le trajet du schéma à +l'image... + +Travailler intellectuellement consiste à conduire une même +représentation à travers des plans de conscience différents, dans +une direction qui va de l'abstrait au concret, du schéma à l'image.» + +H. Bergson, l'effort intellectuel. _Revue philosophique_, 1902, t. I, +pp. 6, 11, 15, 16, 17. + +41 On pourrait même avancer, contre l'opinion courante, que les +poètes emploient assez rarement le style figuré; plus en effet les +pensées à exprimer sont concrètes, moins il est nécessaire de les +exprimer par symboles. On peut en faire l'expérience. On +reconnaîtra que c'est dans les pages de la philosophie abstraite que +pullulent les expressions métaphoriques: il est même parfois +amusant de les réaliser en images. D'où vient cependant qu'étant en +réalité plus métaphorique que les vers, la prose semble l'être moins? +C'est que chez le prosateur l'image ne sert qu'à présenter l'idée et +s'efface devant elle. La poésie se sert moins souvent de figures, +mais donne aux images évoquées une intensité plus grande. La +prose est donc faite d'images en voie de disparition, la poésie +d'images en voie de développement. + +42 «Il est probable que chacun de nous a sa manière de se +représenter les idées abstraites, qui lui appartient en propre et +n'appartient qu'à lui.» F. Paulhan, _Revue philosophique_, XXVII, +p. 176. + +43 Cité par A. Binet, _Année psychologique_, 1894, p. 100. + +44 _Ibid_., p. 92. + +45 V. à ce sujet des remarques originales, exposées en une +terminologie un peu étrange, dans la _Phonologie esthétique de la +langue française_, par J.-B. Blondel, Guillaumin, 1897. + +46 Voir le remarquable chapitre qu'a consacré M. Guyau, dans ses +_Problèmes de l'esthétique contemporaine_, à cette question des +effets psychologiques du vers (livre III, derniers chapitres) Paris, +Alcan, 1884. + +47 _Les problèmes de l'esthétique contemporaine_, p. 240. + +48 _La genèse d'un poème_, trad. Baudelaire. + +49 Voir à ce sujet d'excellentes analyses de Raoul de la Grasserie, +_Des principes esthétiques de la versification française_, +Maisonneuve, 1900. C'est un des traités les plus complets qui aient +été publiés sur ce sujet. + +50 En réalité, le besoin d'une révolution ne se fait pas encore +sentir. Il est probable que nous garderons notre système prosodique, +sous la réserve de quelques remaniements de détail, tant que ne +surviendra pas dans la langue, et surtout dans l'état social, une +modification considérable, qui exigera des moyens d'expression +nouveaux. + + + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RêVERIE ESTHéTIQUE; ESSAI SUR LA +PSYCHOLOGIE DU POèTE*** + + +******* This file should be named 26749-8.txt or 26749-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +http://www.gutenberg.org/dirs/2/6/7/4/26749 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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