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+The Project Gutenberg EBook of Création et rédemption, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Création et rédemption
+ Deuxième partie: La fille du marquis
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: August 29, 2008 [EBook #26476]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CRÉATION ET RÉDEMPTION ***
+
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+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+CRÉATION ET RÉDEMPTION
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA FILLE DU MARQUIS
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
+RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
+
+LIBRAIRIE NOUVELLE
+BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
+
+1875
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+TABLE
+
+TOME I
+
+
+I. Les Volontaires de 93
+
+II. La Famille Rivers
+
+III. Huit jours trop tard
+
+IV. La Salle Louvois
+
+V. Un Homme d'une autre époque
+
+VI. La Lettre de M. de Chazelay
+
+VII. L'Insufflation
+
+VIII. La Séparation
+
+IX. Le Manuscrit
+
+
+TOME II
+
+
+
+IX.--Suite du manuscrit
+
+X.--Le Retour d'Éva
+
+XI.--Le Retour de Jacques
+
+XII.--La Cabane de Joseph le braconnier
+
+XIII.--Le Château de Chazelay
+
+XIV.--M. Fontaine, architecte
+
+XV.--Ecce ancilla Domini
+
+XVI.--La Corbeille de mariage
+
+XVII.--Le Paradis retrouvé
+
+*--Conclusion
+
+
+
+
+CRÉATION ET RÉDEMPTION
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA FILLE DU MARQUIS
+
+TOME I
+
+
+
+
+I
+
+LES VOLONTAIRES DE 93
+
+
+Le 4 juin 1793, sortaient de Paris, par la barrière de la Villette, deux
+voitures conduites en poste, l'une à quatre chevaux, l'autre à deux
+chevaux.
+
+C'était un luxe assez extraordinaire, par le temps qui courait, que deux
+voitures de poste, pour qu'on ne les laissât point sortir de Paris sans
+explication.
+
+Aussi de la seconde voiture, qui était une espèce de calèche
+découverte, ce qui indiquait au reste que les trois personnes qui
+l'occupaient n'avaient rien à craindre des investigations de la police,
+descendit un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, tout vêtu de
+noir et portant, chose extraordinaire à cette époque, une culotte courte
+et une cravate blanche.
+
+Aussi, sa présence excita-t-elle la curiosité du poste tout entier, qui
+se pressa autour de lui, sans s'inquiéter des deux autres voyageurs
+restés dans la voiture et qui portaient l'un le costume de sergent des
+volontaires et l'autre celui d'un homme du peuple, c'est-à-dire le
+bonnet rouge et la carmagnole.
+
+Mais à peine l'homme vêtu de noir eut-il montré ses papiers, que le
+cercle qui s'était en quelque sorte noué autour de lui se desserra et
+qu'après un coup d'œil jeté pour la forme sur la première voiture, en
+soulevant la bâche rouge qui la couvrait, permission lui fut accordée de
+continuer sa route.
+
+Dans cet homme vêtu de noir, on a reconnu M. de Paris, lequel s'en
+allait à Châlons, avec le second de ses aides, nommé Legros, et le fils
+d'un de ses amis, nommé Léon Milcent, sergent des volontaires, conduire
+une belle guillotine toute neuve qu'avaient réclamée les maratistes du
+département de la Marne, et qu'allait inaugurer et peut-être mettre en
+mouvement le bourreau de Paris en personne.
+
+Son second aide, garçon très-expérimenté, resterait jusqu'à ce que le
+bourreau de Châlons fût bien au courant. Quant au fils de son ami, le
+sergent de volontaires, il était en destination de Sarrelouis, dont on
+renforçait la garnison, nos revers en Belgique faisant craindre une
+seconde invasion de la Champagne.
+
+Il devait rallier sur la route une vingtaine de volontaires allant dans
+le même but à Sarrelouis.
+
+Tous ces papiers et tous ces ordres étaient émanés de la commune,
+souverain pouvoir pour le moment, et étaient signés: Pache, maire, et
+Henriot, général.
+
+Un congé avait été demandé la veille par _M. de Paris_, qui, au reste,
+laissait à sa place son premier aide, un autre lui-même, et dont la
+demande d'ailleurs était trop patriotique pour qu'on lui fît la moindre
+objection.
+
+On lui avait en outre, sans discussion aucune, donné une feuille de
+route pour le citoyen Léon Milcent, qui avait déjà fait la première
+campagne de 1792, et, la campagne finie, était rentré dans ses foyers,
+mais qui, au nouvel appel de la patrie, s'empressait de courir à la
+frontière.
+
+Tout était vrai, excepté l'identité de Léon Milcent, qui, comme mes
+lecteurs l'ont déjà deviné, n'était autre que Jacques Mérey.
+
+M. de Paris s'était chargé non-seulement de faire sortir le fugitif de
+Paris, mais encore de le conduire à Châlons, d'où, avec une bonne
+feuille de route et la connaissance qu'il avait des localités, il
+gagnerait facilement la frontière.
+
+Le lendemain, vers midi, les deux voitures entraient à Châlons.
+
+Là toutes relations finissaient entre Jacques Mérey et M. de Paris. M.
+de Paris l'exigea, et donna le conseil à Jacques Mérey de se présenter
+immédiatement à la municipalité pour s'informer s'il y avait à Châlons
+et dans les environs des volontaires à destination de Sarrelouis.
+
+Il y en avait onze à Châlons, sept ou huit dans les environs, et l'on
+devait en rejoindre cinq ou six encore avant d'arriver à Sarrelouis.
+
+Jacques Mérey était trop au-dessus des préjugés, et en outre il devait
+trop à M. de Paris pour ne pas lui faire, en le quittant, les
+remerciements les plus sincères et les plus reconnaissants.
+
+Le départ des volontaires fut fixé au surlendemain, et ordre fut donné à
+ceux qui habitaient les environs de la ville de se trouver à neuf heures
+du matin sur la grande place. Après avoir fraternisé par un repas
+lacédémonien avec la garde nationale, nos dix-huit ou vingt volontaires
+se mettraient en route.
+
+Bien entendu que Jacques Mérey fut le premier sous les armes. Son grade
+de sergent d'ailleurs lui imposait l'obligation d'être exact.
+
+La garde nationale, de son côté, composée d'une soixantaine d'hommes,
+avait veillé aux préparatifs du repas. Une longue table, pouvant réunir
+cent convives, était dressée sur la place de la Liberté. Les couverts
+en plus étaient pour les membres de la municipalité qui feraient à la
+garde nationale et aux volontaires l'honneur de partager leur repas.
+
+À dix heures tout le monde était à table.
+
+Le repas fut gai et bruyant. À Châlons, c'est-à-dire dans la capitale de
+la Champagne, les repas, lorsqu'ils tirent à leur fin surtout,
+ressemblent à un feu de peloton à volonté; seulement les bouteilles de
+sillery, d'aï, de moët, remplacent les fusils. Ce qui fait que les morts
+et les blessés qui restent sur le champ de bataille en sont quittes pour
+y dormir une heure ou deux. Après quoi ils vont à leurs affaires comme
+s'il ne leur était arrivé aucun accident.
+
+Au milieu du feu de la mousqueterie champenoise, beaucoup de toasts
+furent portés, auxquels il fut fait honneur, même par Léon Milcent.
+D'abord les toasts à la nation, à la république, à la Convention,
+passèrent avec un formidable cortége de bravos; puis vinrent les toasts
+à Danton, à Robespierre, à Saint-Just.
+
+Ces trois toasts furent acclamés par tous, même par notre sergent de
+volontaires. Jacques Mérey était trop intelligent pour ne pas voir à
+travers les nuages que les haines politiques jettent sur les
+réputations, quels grands citoyens et quels profonds patriotes c'étaient
+que Robespierre et que Saint-Just.
+
+Quant à Danton, si l'on n'avait pas porté un toast à son honneur,
+Jacques Mérey l'eût porté lui-même.
+
+Un enthousiaste porta un toast à Marat; les applaudissements furent
+modérés, mais tout le monde se leva.
+
+Jacques Mérey se leva comme les autres, mais ne tendit pas son verre,
+mais ne but pas.
+
+Un fanatique remarqua cette froideur du sergent; il but à la mort des
+girondins.
+
+Un frisson courut parmi les convives. Ils se levèrent, mais sans
+applaudir.
+
+Jacques Mérey resta assis.
+
+--Eh! sergent, cria celui qui avait porté le toast, êtes-vous cloué à
+votre place, par hasard?
+
+Jacques Mérey se leva.
+
+--Citoyen, dit-il, combattant pour la liberté depuis cinq ans, je
+croyais avoir conquis au moins celle de rester sur ma chaise quand cela
+me plaisait.
+
+--Mais pourquoi restes-tu sur ta chaise? pourquoi ne bois-tu pas à la
+mort des traîtres?
+
+--Parce que je quitte Paris, las de voir des concitoyens s'égorger les
+uns les autres, et que je vais à la frontière pour y tuer le plus de
+Prussiens que je pourrai. À la place du toast proposé, je porterai donc
+celui-ci:
+
+«À la vie et à la fraternité de tous les hommes de grand cœur et de
+bonne volonté, et à la mort de tout ennemi français ou étranger portant
+les armes contre la France!»
+
+Le toast du sergent fut accueilli par des bravos unanimes, et Jacques
+Mérey profita de l'enthousiasme qu'il avait excité, il fit signe qu'il
+voulait parler encore.
+
+Tout le monde se tut.
+
+--Après le toast que j'ai porté, dit-il, après la façon dont il a été
+accueilli, je ne puis maintenant en proposer qu'un seul:
+
+«À notre départ immédiat et à notre rapide et victorieuse rencontre avec
+l'ennemi. Battez, tambour!»
+
+On a dû remarquer une chose, c'est qu'en temps de révolution, il n'y a
+si petit rassemblement d'hommes armés ou même désarmés, qui n'ait son
+tambour.
+
+Nos volontaires avaient le leur, il se mit à battre la marche,
+volontaires et gardes nationaux s'embrassèrent, et la petite troupe se
+mit en marche en chantant la _Marseillaise_ et au cri de Vive la nation!
+
+En quittant Châlons, le sergent Léon Milcent eut encore la joie de faire
+un dernier signe d'adieu et de remerciement à un homme qui se tenait seul
+à la fenêtre d'une petite maison isolée.
+
+C'était son hôte de la rue des Marais.
+
+Comme la journée était déjà avancée, on ne fit que cinq lieues ce
+jour-là, et l'on s'arrêta à Somme-Vesle, c'est-à-dire à la première
+station après Châlons.
+
+Là le sergent Milcent reçut les félicitations bien sincères de tous
+ses hommes sur le toast qu'il avait porté au déjeuner. En général les
+volontaires n'étaient ni des fanatiques ni des énergumènes: c'étaient de
+vrais patriotes, qui prouvaient leur patriotisme autrement que par de
+vaines déclamations.
+
+Léon Milcent leur avait été présenté, nous l'avons dit, comme ayant déjà
+fait la campagne de 92. Aussi les soldats qui allaient pour la première
+fois rejoindre leur drapeau le prièrent de s'arrêter à l'endroit d'où
+l'on pourrait le mieux découvrir le champ de bataille de Valmy.
+
+Le faux sergent le leur promit, et la chose lui était facile.
+
+La campagne commença en réalité à Pont-Somme-Vesle, car, le village se
+composant de deux ou trois maisons seulement, il fallut organiser un
+bivac.
+
+Heureusement les gardes nationaux avaient bourré les sacs des
+volontaires de toutes sortes de provisions. Les uns tirèrent un poulet,
+les autres un pâté; celui-ci une bouteille de vin, celui-là un
+saucisson, de sorte que le dîner se ressentit de la prodigalité du
+déjeuner.
+
+Quant à la nuit (on était au 5 juin) le temps était doux; on la passa à
+la belle étoile, sous les arbres magnifiques qui sont à la gauche de la
+route en allant à Sainte-Menehould.
+
+Les volontaires qui étaient du pays racontèrent aux autres comment
+c'était là, c'est-à-dire à Pont-Somme-Vesle, que le roi, lors de sa
+fuite, avait eu sa première déception, c'est-à-dire n'avait point trouvé
+les hussards qui devaient l'attendre et qui avaient été dispersés par
+les paysans.
+
+Au reste, toute la légende de Louis XVI à Varennes est encore vivante
+dans le pays.
+
+Dans la soirée, un postillon de Sainte-Menehould passa ramenant des
+chevaux de la poste de Drouet.
+
+Jacques Mérey l'arrêta, lui donna un assignat de cinq francs à la
+condition qu'il dirait en passant au maître de l'auberge de la Lune,
+d'envoyer sur la route au devant des volontaires, un âne chargé de pain,
+de vin et de tout ce qu'il aurait de viande rôtie.
+
+L'aubergiste était invité en même temps à préparer, pour quatre heures,
+un dîner de vingt personnes.
+
+Le postillon partit en promettant de s'acquitter de la commission.
+
+Le lendemain, à six heures, le tambour réveilla les dormeurs. On se
+secoua, on but le reste de l'eau-de-vie que contenaient les bidons, et
+l'on se mit en route avec une certaine inquiétude.
+
+Il y avait six lieues de Pont-Somme-Vesle à Sainte-Menehould, et nul
+n'avait connaissance des mesures prises.
+
+La première heure de marche s'écoula assez gaiement, mais la fin de la
+seconde voyait la moitié de nos volontaires lutter contre un
+découragement croissant, lorsque le sergent Léon Milcent aperçut à la
+hauteur de la source de l'Aisne un âne conduit par un petit paysan.
+
+--Mes amis, dit-il, si j'étais Moïse, que vous fussiez des Hébreux au
+lieu d'être des Français, et que je vous conduisisse à la terre promise
+au lieu de vous conduire à l'ennemi, je croirais avoir besoin d'un
+miracle pour soutenir votre courage, et je vous dirais que Jéhovah nous
+envoie cet âne et ce paysan. Mais j'aime mieux vous dire tout simplement
+que c'est le maître de l'hôtel de la Lune qui nous l'envoie et qu'il
+porte notre déjeuner. En conséquence, comme la place me paraît propice,
+je me permettrai de vous crier halte! et de vous inviter à mettre les
+fusils en faisceaux.
+
+Jamais harangue, si éloquente qu'elle fût, ne fut reçue par de
+semblables acclamations, et jamais conducteur de tribu, fût-il prophète,
+n'eut une ovation comparable à celle du faux sergent.
+
+D'abord les volontaires n'y voulaient pas croire; mais le petit paysan,
+s'arrêtant et arrêtant son âne:
+
+--C'est t'y pas vous, dit-il, qui avez commandé qu'on vous apporte sur
+la route un déjeuner et qu'on vous prépare là-bas à l'auberge un dîner
+de vingt personnes.
+
+--Ah! le malheureux, s'écria Léon Milcent, il me fait manquer mon effet!
+
+Puis, se tournant vers les volontaires:
+
+--Mes amis, leur dit-il, vous avez bien voulu me reconnaître pour votre
+chef; or c'est au chef de se préoccuper de la nourriture de ses
+soldats.
+
+--Ah ça! c'est bien ici, n'est-ce pas? répéta le paysan.
+
+--Eh! oui, idiot.
+
+--Mais, mon sergent, dit un homme de la troupe après s'être consulté
+avec deux ou trois de ses camarades, il en est quelques-uns de nous qui
+n'ont point d'argent et qui comptaient sur l'argent du gouvernement pour
+nous défrayer en route; nous aimons mieux vous dire cela tout de suite,
+sergent, que de vous voir nous traiter en grands seigneurs, quand nous
+ne sommes que de pauvres diables.
+
+--Que cela ne vous inquiète pas, mes chers camarades, dit Jacques Mérey
+qui reprenait sa gaieté au fur à mesure qu'il se rapprochait du moment
+où il allait revoir Éva;--de même que je suis chargé de la nourriture de
+ma troupe, je suis chargé de sa paye. Quand vous serez arrivé à
+destination, vous recevrez votre arriéré et nous réglerons tout cela. En
+attendant, à table!
+
+La table fut un beau tapis vert où chacun se coucha pour manger à la
+manière romaine.
+
+Pris à l'improviste, il n'y avait point de profusion dans ce qu'envoyait
+l'aubergiste de la Lune, mais il y avait assez.
+
+Le déjeuner fut d'autant plus gai qu'il était plus inattendu; chacun y
+puisa des forces pour continuer son chemin. Un boiteux qui s'était
+donné une entorse le matin, prit l'âne et tout alla à merveille.
+
+Le gamin seul se prétendait lésé, attendu, disait-il, que c'était à lui
+que l'âne devait appartenir; mais un verre de vin et un assignat de dix
+sous lui rendirent sa belle humeur.
+
+On arriva à quatre heures à l'auberge de la Lune, et l'on trouva la
+table prête. Selon la recommandation de Jacques Mérey, on l'avait
+dressée à l'extrémité du petit jardin de l'auberge qui dominait toute la
+plaine de Valmy.
+
+Jacques Mérey et ses volontaires étaient juste postés à la place où, le
+jour de la bataille, étaient placés le roi de Prusse, Brunswick et
+l'état-major.
+
+La plaine était couverte de moissons.
+
+Des ondulations indiquaient les endroits où les Prussiens morts étaient
+couchés dans de grandes fosses.
+
+Partout où ces ondulations se manifestaient, une végétation plus vive
+attestait la présence de cet engrais animal qu'on appelle l'homme, et
+qui a seul l'honneur de pouvoir faire concurrence au guano.
+
+Grâce à ces jalons, la démonstration devenait facile pour Jacques Mérey.
+
+À un kilomètre à peu près, au fond d'une petite vallée ayant quelque
+ressemblance avec celle de Waterloo, les ondulations s'arrêtaient.
+
+Les Prussiens n'avaient pas même atteint le pied de la colline de
+Valmy.
+
+Sur cette colline étaient Kellermann, ses seize mille hommes et sa
+batterie de canons.
+
+Derrière lui, sur le mont Ivron, les six mille hommes qu'y avait fait
+filer Dumouriez pour empêcher son collègue d'être tourné.
+
+À sa gauche, le moulin à vent, derrière lequel un obus mit le feu à
+quelques caissons, ce qui jeta un instant de trouble dans les rangs
+français.
+
+--Et vous, demandèrent les volontaires, où étiez-vous?
+
+Le faux sergent poussa un soupir et montra de la main l'espace compris
+entre Sainte-Menehould et Braux-Sainte-Cubière.
+
+--Alors, dit un des volontaires, tu étais avec Dumouriez?
+
+--Oui, dit Jacques Mérey, je suis de ce pays-ci, et je lui avais servi
+de guide dans la forêt d'Argonne.
+
+Jacques laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
+
+À peine neuf mois s'étaient écoulés depuis Valmy, cette merveilleuse
+aurore de la République et de la liberté, et la République se déchirait
+elle-même, et la liberté était plus que jamais menacée par l'ennemi.
+Enfin, lui-même Jacques Mérey, lui qui, au milieu des applaudissements
+de la Convention, de Paris, de toute la France, était venu annoncer les
+deux grandes victoires que l'on croyait le salut de la patrie, il avait
+été obligé de fuir inaperçu de la Convention, de sortir de Paris entre
+le bourreau et son aide, comme s'il eût marché à l'échafaud, et il
+traversait la France, fugitif, déguisé, proscrit, repassant obscur et
+caché sous l'habit d'un volontaire, par ces mêmes pays où, neuf mois
+auparavant, il avait passé triomphant.
+
+Et Dumouriez...
+
+C'était celui-là qui devait vraiment être malheureux.
+
+Victime d'un cataclysme révolutionnaire, Jacques Mérey reverrait
+peut-être un jour glorieusement la France. Il y reprendrait alors le
+rang que son mérite lui assignait. Mais Dumouriez, traître, matricide,
+n'y rentrerait jamais.
+
+Tout cela tira une larme des yeux du faux sergent.
+
+--Tu pleures, citoyen, lui dit un volontaire.
+
+Jacques haussa doucement les épaules, montra d'un geste circulaire tout
+le champ de bataille.
+
+--Hélas! oui, dit-il, je pleure! Je pleure ces jours que, comme ceux de
+la jeunesse, on ne revoit pas deux fois!
+
+
+
+
+II
+
+LA FAMILLE RIVERS
+
+
+Le dîner fini, comme on avait encore deux heures de jour, on ne voulut
+point gagner Sainte-Menehould par la grande route, mais faire un
+pèlerinage à Valmy.
+
+On arriverait un peu plus tard à Sainte-Menehould, mais peu importait;
+on avait bien dîné, la fatigue avait disparu, chaque volontaire était
+dans l'admiration de ce sergent qui pourvoyait à tous les besoins du
+corps, et qui suffisait à ceux du cœur et de l'esprit par ses propres
+souvenirs.
+
+Tous l'eussent suivi au bout du monde et se fussent fait tuer pour lui.
+
+Et lui, quelque hâte qu'il eût de rejoindre cette âme de sa vie, cette
+étoile de son cœur que l'on appelait Éva, il prenait cependant en
+patience cette obligation où il était de gagner la frontière à petites
+journées.
+
+Il marchait encore sur la terre de la patrie, que dans trois ou quatre
+jours il abandonnerait pour ne plus la revoir jamais peut-être.
+
+De temps en temps il lui prenait l'envie de se jeter la face contre
+terre et de baiser cette mère commune qu'il y a deux mille six cents ans
+baisait Brutus comme mère des mères.
+
+Tout lui en paraissait beau, tout lui en semblait précieux. Il
+s'arrêtait pour cueillir une fleur, pour entendre chanter un oiseau,
+pour voir couler un ruisselet.
+
+Il avait un soupir de regret pour chaque chose.
+
+Il régla son compte avec l'hôte, puis prit, entre un champ d'orge et de
+seigle, un petit sentier où l'on ne pouvait marcher qu'un à un, et qui
+conduisait à Valmy.
+
+Les habitants du village les virent venir de loin et crurent qu'ils leur
+étaient envoyés, comme cela arrivait souvent à cette époque, en
+logement.
+
+Ils vinrent au-devant d'eux.
+
+Mais quand ils surent que c'était la simple curiosité qui les amenait,
+chacun voulait se faire cicérone et s'emparer de son volontaire.
+
+Jacques Mérey alla s'asseoir sur le banc de pierre qui est à la porte du
+moulin, et quand un des garçons meuniers lui offrit de lui raconter
+obligeamment la bataille:
+
+--Inutile, mon ami, lui dit le faux sergent, j'en étais!
+
+--De ceux _d'ici_? demanda le meunier.
+
+--Non, répondit Jacques en souriant et en montrant le camp de Dumouriez,
+de ceux _de là_.
+
+On se remit en route, et par un autre sentier on alla, en longeant un
+petit cours d'eau, rejoindre la descente de Sainte-Menehould, là où le
+23 juin 1791 M. de Dampierre avait été tué.
+
+Chose bizarre et cependant commune dans les guerres civiles, l'oncle
+mourait à la descente de Sainte-Menehould en criant Vive le roi! le
+neveu mourait dans le bois de Vicoigne en criant vive la République!
+
+On entra à Sainte-Menehould à la nuit. Les volontaires reçurent à la
+municipalité des billets de logement. Jacques Mérey préféra coucher à
+l'auberge.
+
+_Avant_ de se séparer de ses compagnons, Jacques Mérey leur proposa de
+faire le lendemain grande étape, une étape de neuf lieues, afin d'aller
+coucher à Verdun.
+
+On déjeunerait à Clermont.
+
+Et comme quelques-uns des volontaires auraient peur à faire cette étape
+de neuf lieues, Jacques Mérey se procurerait une charrette à deux
+chevaux bien rembourrée de paille dans laquelle on mettrait le déjeuner
+d'abord, puis les fusils, puis les sacs, puis les boiteux.
+
+Moyennant toutes ces précautions, on arriverait à Verdun vers huit
+heures du soir.
+
+Le faux sergent craignait d'être reconnu à Verdun; il désirait y arriver
+de nuit et en repartir avant le jour.
+
+On déjeunerait et on ferait une halte de quatre ou cinq heures, aussi
+longue que l'on voudrait enfin, sous les grands arbres qui bordent
+l'Aire.
+
+On mangerait, en attendant, un morceau de pain, et l'on boirait la
+goutte _aux Islettes_, charmant village situé au cœur même de la forêt
+d'Argonne.
+
+On partit de Sainte-Menehould au jour naissant, et l'on arriva au sommet
+de la montagne derrière laquelle se cache la forêt, à cette heure
+charmante de la matinée où flotte au sommet des arbres une vapeur bleue
+et transparente. Tout à coup la terre semble manquer sous les pieds, et
+la vue s'étend sur un océan de verdure; la route s'enfonce rapide au
+milieu de cet océan qu'elle sépare, et dont parfois les vagues de
+feuillage se réunissent au-dessus de la tête du voyageur.
+
+Les épaulements de la batterie de Dillon étaient encore debout et
+intacts, comme si l'on venait d'en enlever les canons.
+
+Dillon, on se le rappelle, avait tenu jusqu'au dernier moment, et
+c'était sur lui que s'était replié Dumouriez.
+
+La halte fut gaie; les commencements de route, où chacun est alerte et
+reposé, sont toujours joyeux.
+
+La journée s'écoula selon le programme: on déjeuna au bord de l'Aire, on
+s'y reposa, on y joua aux cartes, on y dormit sur l'herbe pendant quatre
+ou cinq heures.
+
+À huit heures on entrait à Verdun.
+
+Verdun payait cher sa faiblesse. Tous ceux qui avaient pris part à la
+trahison de la ville avaient été arrêtés. On instruisait le procès des
+jeunes filles qui avaient été porter des fleurs et des bonbons au roi de
+Prusse.
+
+Le reste de la route offrait peu d'intérêt. La marche des Prussiens, à
+leur entrée en France, n'avait éprouvé d'obstacles qu'au delà de
+l'Argonne. On coucha à Briey, puis à Thionville.
+
+On n'avait plus qu'une étape pour arriver à destination. Jacques Mérey
+donna rendez-vous pour le surlendemain à ses compagnons de route à
+Sarrelouis, leur annonçant qu'il allait faire une visite à l'un de ses
+parents qu'il avait dans un petit village des environs.
+
+Avant de quitter les volontaires, le brave sergent Léon Milcent, qui
+avait si paternellement veillé sur leurs besoins pendant qu'il avait été
+avec eux, s'informa encore de ceux qui en son absence pourraient avoir
+besoin de lui.
+
+Une centaine de francs en assignats assurèrent la nourriture des plus
+nécessiteux, jusqu'au moment où à Sarrelouis ils toucheraient leur
+arriéré. La Convention accordait, somme énorme, quarante sous par jour à
+ses volontaires.
+
+Ceux du sergent Léon Milcent quittèrent donc leur chef en le remerciant
+de tous les soins qu'il avait eus pour eux et en se promettant une fête
+de son arrivée à Sarrelouis.
+
+Mais ils l'attendirent vainement le lendemain, vainement le jour
+suivant, et, comme il n'avait pas dit où il allait, ils ne purent
+s'informer de lui.
+
+Cependant ils espéraient et attendaient toujours; mais une semaine se
+passa; quinze jours, un mois se passèrent sans nouvelles, et le temps
+s'écoula sans que l'on entendît jamais reparler de lui.
+
+Qu'était-il devenu?
+
+Jacques Mérey, qui, avec raison, croyait n'avoir plus rien à craindre,
+prit à Thionville une petite voiture, dont le propriétaire, moyennant un
+assignat de six livres, s'engagea à le conduire à la ferme des
+Trois-Chênes, une des plus belles qui soient situées sur la rive
+droite de la Moselle, à une lieue et demie de la frontière.
+
+À dix heures du matin, toujours sous son costume de sergent de
+volontaires, Jacques Mérey descendit à la porte de la ferme, et, sous
+l'ombrage des trois chênes qui lui avaient fait donner son nom et en
+homme qui est sûr d'être bien reçu, il paya et renvoya sa voiture.
+
+Puis il regarda avec curiosité les bâtiments en homme qui cherche à
+rappeler ses souvenirs.
+
+Un chien accourut en aboyant contre lui, mais il étendit la main et le
+calma.
+
+Aux aboiements du chien un enfant accourut, un beau petit garçon blond
+comme un rayon de soleil.
+
+--Prenez garde, monsieur, dit-il, Thor est méchant.
+
+Thor était le nom du chien.
+
+--Pas avec moi, dit le volontaire. Tu vois?
+
+Il fit un signe à Thor et Thor vint le caresser.
+
+--Qui es-tu? demanda le petit garçon au volontaire.
+
+--Je n'ai pas besoin de te demander qui tu es, toi: tu es le petit-fils
+de Hans Rivers.
+
+--Oui.
+
+--Où est ton grand-père?
+
+--Dans la ferme.
+
+--Conduis-moi à lui.
+
+--Venez.
+
+Il prit la main de l'enfant et s'avança avec lui vers un perron au
+haut duquel parut un vieillard d'une soixantaine d'années.
+
+--Grand-papa, dit l'enfant qui courut à lui, voici un monsieur qui nous
+connaît.
+
+Le vieillard leva son bonnet de laine, saluant de la main, interrogeant
+des yeux.
+
+--Monsieur, lui dit Jacques, j'avais l'âge de cet enfant quand je vins,
+et c'est la seule et unique fois que j'y vins. J'étais avec mon père,
+Daniel Mérey; vous signâtes avec lui le bail de cette ferme, que je vous
+ai renouvelé, il y a, je crois, trois ans.
+
+--Dieu me bénisse! s'écria Hans, seriez-vous notre maître Jacques Mérey?
+
+Jacques se mit à rire.
+
+--Je ne suis le maître de personne, dit-il, car, à mon avis, l'homme n'a
+d'autre maître que lui-même. Je suis tout simplement votre propriétaire.
+
+--Jeanne, Marie, Thibaud, accourez tous, s'écria le vieillard, un jour
+heureux nous arrive! Venez, venez, venez!
+
+Et au fur et à mesure qu'il appelait, les appelés accouraient et se
+rangeaient autour de lui.
+
+--Regardez bien monsieur, dit-il, vous tous, tant que vous êtes, et vous
+aussi, dit-il, étendant l'invitation à deux garçons de charrue, à un
+berger et à une gardeuse de dindons, c'est à lui que nous devons tout,
+monsieur, c'est notre bienfaiteur, Jacques Mérey.
+
+Un cri s'échappa de toutes les bouches, les têtes se découvrirent.
+
+--Entrez chez vous! dit le vieillard. Du moment où vous avez mis le pied
+dans la maison, nous ne sommes plus que vos serviteurs.
+
+Tous se rangèrent.
+
+Jacques Mérey entra.
+
+--Allez chercher à la charrue Bernard et aux vaches Rosine... Bah! c'est
+aujourd'hui fête, on ne travaille pas.
+
+Bernard et Rosine étaient le fils aîné et la belle-fille du vieillard,
+le père et la mère de l'enfant blond.
+
+Une heure après, tout le monde était réuni autour de la table du dîner.
+Il était midi.
+
+Hans était le grand-père, Jeanne était la grand-mère, Bernard était le
+fils aîné, Rosine était sa femme, Thibaud était un second fils de
+vingt-deux ans, Marie était une fille de dix-huit, Richard était
+l'enfant blond de dix ans, le fils de Bernard et de Rosine. C'était
+toute la famille.
+
+L'aïeul avait cédé son fauteuil à Jacques qui présidait la table.
+
+On en était arrivé au dessert.
+
+--Hans Rivers, dit Jacques, combien y a-t-il de temps que vous êtes
+fermier dans notre famille?
+
+--Il y a, monsieur Jacques, attendez donc! c'était entre la naissance de
+Thibaud et celle de Marie... il y a vingt et un ans, monsieur Jacques.
+
+--Pendant combien d'années avez-vous payé vos redevances?
+
+--Tant que votre digne père, M. Daniel, a vécu, c'est-à-dire quinze ans.
+
+--Il y a donc sept ans que vous ne m'avez rien payé?
+
+--C'est vrai, monsieur Jacques; mais d'après votre ordre.
+
+--Je vous ai dit: Vous êtes d'honnêtes gens, gardez vos redevances,
+achetez du bien avec; plus vous serez riches, plus je le serai.
+
+--Vous nous avez dit cela, monsieur Jacques, mot pour mot, et, en nous
+disant cela, vous avez commencé notre fortune.
+
+--Et quand on a mis en vente les biens des émigrés, c'est-à-dire de ceux
+qui se battent contre la France, je vous ai dit: Vous devez avoir de
+l'argent de côté, à moi ou à vous, peu importe; achetez du bien
+d'émigré, c'est du bon bien qui ne se vendra pas plus de deux ou trois
+cents francs l'arpent, et qui vaudra celui qui se vend six et huit.
+
+--Nous avons fait comme vous avez dit, monsieur Jacques, de sorte
+qu'aujourd'hui nous avons trois cents arpents de terre à nous. Ça nous
+fait, Dieu nous pardonne! presque aussi riches que notre maître. Il est
+vrai que là-dessus nous vous devons, avec les intérêts composés, près de
+quarante mille francs. Mais nous sommes prêts à vous les rendre, non pas
+en mauvais papier, mais en bon argent, comme nous vous le devons.
+
+--Il n'est pas question de cela, mes amis. Je n'ai pas besoin de cet
+argent maintenant; mais peut-être en aurai-je besoin plus tard.
+
+--Vous savez, à ce moment-là vous le direz, monsieur Jacques, et huit
+jours après, foi de Hans Rivers! vous serez payé.
+
+Jacques se mit à rire.
+
+--Vous auriez un moyen de me payer plus rapide et plus simple, dit-il;
+ce serait d'aller me dénoncer. Je suis proscrit. On me couperait le cou,
+et vous ne me devriez plus rien.
+
+Le père et les enfants, à ces mots, jetèrent un cri et se levèrent
+debout.
+
+Puis le père leva les bras au ciel.
+
+--Ils vous ont proscrit, vous, dit-il, vous le droit, vous la justice,
+vous la représentation de Dieu sur la terre; mais que veulent-ils donc?
+
+--Ils veulent le bien; ils croient le vouloir du moins. Alors, comme je
+suis obligé de quitter la France à mon tour et que je pourrais être
+arrêté à la frontière, j'ai pensé à vous, Hans Rivers.
+
+--Ah! voilà qui est bien! monsieur Jacques.
+
+--J'ai dit, Hans Rivers tient une ferme de mon père sur la Moselle, à
+deux kilomètres de la frontière, il doit être chasseur.
+
+--Je ne le suis plus, mais mes deux fils Bernard et Thibaud le sont.
+
+--Cela revient au même; ils doivent avoir un bateau sur la rivière?
+
+--Ah! oui, dit Thibaud, et un joli bateau; c'est moi qui le soigne. Vous
+verrez, monsieur Jacques.
+
+--Eh bien, je mettrai les habits du père Hans ou d'un de ses enfants;
+nous monterons dans le bateau, comme des chasseurs de gibier d'eau. La
+chasse est toujours ouverte sur la rivière. Nous nous laisserons aller à
+la dérive jusqu'à Trèves, et, une fois là, une fois hors de France, je
+serai sauvé.
+
+--Ce sera à votre loisir, monsieur Jacques, dit le père Hans. Tout de
+suite si vous voulez.
+
+--Ma foi, non! mon brave ami, répliqua Jacques Mérey; il sera temps
+demain matin. Vous croiriez que j'ai eu peur de passer une nuit sous
+votre toit.
+
+Le lendemain, au point du jour, trois hommes vêtus de costumes de
+chasseur et accompagnés de deux chiens nageurs, détachaient une barque
+retenue par une chaîne au pied d'un saule, dans une petite anse de la
+Moselle, et descendaient dans la barque.
+
+Deux de ces trois hommes allaient se mettre aux rames, lorsque le
+troisième, qui était assis au gouvernail, leur fit signe de les laisser
+en repos.
+
+Puis, avec un triste sourire:
+
+--Elle ira toujours assez vite, dit-il.
+
+Ces trois hommes, c'étaient les deux fils de Hans Rivers et Jacques
+Mérey.
+
+Jacques Mérey avait recommandé avec grand soin aux deux jeunes gens de
+lui dire exactement où finissait la frontière de France.
+
+Au bout d'un quart d'heure de navigation, ils lui montrèrent un poteau:
+c'était la frontière. D'un côté, le Luxembourg; de l'autre, le
+Palatinat. En deçà du poteau, la patrie; au delà, la terre étrangère.
+
+La barque s'arrêta au pied du poteau. Jacques Mérey voulait une fois
+encore toucher du pied le sol sacré de la France.
+
+Il enveloppa le poteau de son bras, comme si ce morceau de bois inerte
+était un homme, un concitoyen, un frère.
+
+Il appuya sa tête contre lui, comme il eût fait sur l'épaule d'un ami.
+
+Sa douleur était double, quitter la France, et la laisser dans l'état où
+elle était.
+
+Toute une armée assiégée dans Mayence, presque prisonnière. L'ennemi à
+Valenciennes, notre dernière barrière. L'armée du Midi en retraite;
+l'Espagnol débordant sur la France; la Savoie, notre fille d'adoption,
+retournée contre nous à la voix des prêtres; notre armée des Alpes
+affamée; Lyon en pleine révolte tirant à mitraille sur les commissaires
+de la Convention, qui, hélas! le lui rendront bien; enfin les Vendéens
+victorieux à Fontenay et prêts à marcher sur Paris.
+
+Jamais nation sans se perdre ne fut si près de sa perte. Pas même
+Athènes se jetant à la mer pour fuir Xercès et gagnant à la nage son
+radeau de Salamine.
+
+Jacques Mérey, tout matérialiste que la science l'eût rendu, sentit
+cependant que les événements qui se succédaient sur la terre devaient
+obéir à une mystérieuse puissance cachée dans les profondeurs de
+l'éternité et devant avoir, au point de vue de notre monde, un but
+intelligent et humanitaire.
+
+Il leva les yeux au ciel, et murmura ces paroles:
+
+--Toi qui me sers à nommer le mot que je cherche: Zeus, Uranus,
+Jéhova,--Dieu,--créateur invisible et inconnu des mondes, essence
+céleste ou matière immortelle, je ne crois pas que l'homme
+individuellement ait droit à un de tes regards; mais je crois que tu
+couvres toute l'espèce de ta protection toute-puissante, et que de même
+que les flottes subissent les vents, les grands événements des peuples
+se courbent sous ta puissante impulsion. De quelque façon qu'il ait été
+créé, l'homme vient de toi; et si tu l'as créé seul, pauvre et nu,
+c'était pour lui laisser le mérite et lui donner l'expérience de créer à
+son tour la famille d'abord, la tribu ensuite, et enfin la société. La
+société constituée, restait à l'enrichir matériellement par le travail,
+à l'éclairer par l'intelligence. Depuis six mille ans chacun coopère à
+ce but selon sa force et selon son génie. Or, quel est le résultat que
+tu as dû espérer de tant d'efforts? la plus grande somme de bonheur
+possible répandue sur le plus grand nombre d'individus. Qui a le plus
+fait pour accomplir cette œuvre immense, ou des monarchies de toute
+espèce qui se succèdent depuis mille ans à partir de la monarchie
+féodale de Hugues Capet jusqu'à la monarchie constitutionnelle de Louis
+XVI, ou des cinq années de révolution qui viennent de s'écouler? qui a
+donné des droits égaux à l'homme? qui lui a donné le pain de l'esprit
+par l'éducation, le pain du corps par le partage des terres? C'est notre
+sainte révolution, c'est notre bien-aimée République. La France est ton
+élue, ô mon Dieu! puisque tu l'as choisie en quelque sorte comme victime
+et offerte comme exemple au genre humain. Eh bien! que son sang coule et
+le mien tout le premier; qu'elle soit le Christ des nations comme Jésus
+a été le Christ des hommes, et que ces trois mots: LIBERTÉ, ÉGALITÉ,
+FRATERNITÉ, prononcés par lui et adoptés par lui, deviennent le lumineux
+soleil de l'avenir!
+
+Adieu, patrie! adieu, patrie! adieu, patrie!
+
+--Et maintenant, dit Jacques Mérey en se laissant tomber dans la barque
+plutôt qu'il n'y descendit, jetez-moi où vous voudrez; tout lieu m'est
+indifférent, puisque ce n'est plus la France.
+
+
+
+
+III
+
+HUIT JOURS TROP TARD
+
+
+Les deux frères Rivers déposèrent Jacques Mérey sur la berge de la
+Moselle, à un kilomètre à peu près de la ville de Trèves.
+
+Jacques les embrassa tendrement; c'étaient les deux bras de la France
+qui le déposaient sur la terre étrangère.
+
+Jacques, debout, appuyé sur son fusil, les regarda s'éloigner
+tristement; puis, au premier détour de la Moselle, ils le saluèrent de
+leurs avirons, lui de son chapeau, la barque disparut et tout fut dit.
+
+Jacques remit son chapeau sur sa tête, salua la France d'un long et
+dernier adieu, jeta son fusil sur son épaule, et suivit tête basse le
+petit chemin tracé par les piétons qui longe les rives de la Moselle, ce
+petit chemin qui conduit à Trèves.
+
+Jacques Mérey parlait allemand comme un Allemand. Il avait à son
+carnier, suspendus par le col, quelques petits oiseaux de marais
+qu'avaient eu la précaution d'y suspendre ses deux compagnons de route.
+Il ne lui fut fait aucune question. Aux portes, il fut pris pour un
+bourgeois de la ville revenant de faire une promenade cynégétique.
+
+Mais, la porte franchie, il s'empressa de demander qu'on lui indiquât la
+demeure du bourgmestre.
+
+Arrivé chez le magistrat, Jacques Mérey se nomma; on savait la
+catastrophe du 31 mai. Sans avoir le temps de devenir célèbre, le nom de
+Jacques Mérey avait eu celui de ne pas demeurer inconnu. Le bourgmestre
+s'inclina, comme tout homme de cœur s'incline devant un proscrit. Dans
+tous les pays du monde civilisé, à l'honneur de l'humanité et du
+progrès, à la honte des gouvernements, la proscription est une majesté.
+
+Le bourgmestre demanda, en entourant sa question de toutes les
+délicatesses de l'homme du monde, s'il avait besoin de ces secours que
+les gouvernements étrangers avaient mis à la disposition des autorités
+pour aider à la fuite des émigrés. Mais Jacques Mérey déclara que, étant
+proscrit et non pas émigré, ses biens n'étaient pas saisis, et que,
+outre les dix ou douze mille francs qu'il avait sur lui, il laissait une
+fortune en France.
+
+Ce qu'il désirait, c'était donc tout simplement un passe-port pour
+Vienne.
+
+Seulement, à cause des circonstances, il fut obligé de tracer le chemin
+qu'il voulait suivre pour aller à Vienne.
+
+--C'était le plus direct: Carlsruhe, Stuttgart, Augsbourg, Munich et
+Vienne.
+
+Une fois hors de France, et lorsqu'il ne resta plus dans le cœur de
+Jacques Mérey que le spectre de la patrie, la vivante image d'Éva reprit
+peu à peu sa puissance; le souvenir momentanément effacé par les
+événements, ces événements du passé redeviennent une aurore, et, de même
+que l'aube se lève derrière les montagnes, ils se lèvent derrière la
+silhouette aride et décharnée du passé, pour éclairer un nouvel avenir.
+
+Maintenant qu'il était sur le sol étranger, maintenant qu'il ne marchait
+plus sur cette terre de France sur laquelle Danton voulut mourir, ne
+pouvant l'emporter à _la semelle de ses souliers_, il sentit sa pensée
+s'imprégner de nouveau de son amour, et cet amour, comme une séve
+réparatrice, ruisseler par tout son corps.
+
+Il n'avait point reçu de lettre d'Éva; mais ce silence ne l'inquiétait
+aucunement, il savait que les lettres d'Éva étaient confisquées au
+passage.
+
+Mais ce qui l'inquiétait, c'est qu'Éva, sans soupçon contre sa femme de
+chambre, devait s'étonner de son silence à lui. Sans doute dans les
+lettres qu'elle lui écrivait et qu'Éva croyait lui être parvenues, elle
+lui donnait l'adresse à laquelle il devait répondre.
+
+Comment ne lui répondait-il pas?
+
+Ne se croirait-elle pas oubliée et se croyant oubliée...?
+
+Mais le cœur d'Éva n'était pas un cœur vulgaire; elle connaissait
+l'amour immense que Jacques Mérey ressentait pour elle; elle l'avait vu
+renoncer pour elle à toute ambition politique, refuser cette députation
+qu'il avait accepté ensuite comme une vengeance, et dont les divisions
+intestines l'avaient empêché de se faire l'arme qu'il espérait pour
+défendre la République et frapper ses ennemis. Éva aurait meilleure
+pensée de son ami et d'elle-même; elle n'avait pas pu se croire oubliée.
+
+Jacques avait constamment porté la lettre d'Éva, qui, extraite du
+dossier du marquis de Chazelay, lui avait été donnée par le jeune aide
+de camp du général de Custine.
+
+Cette lettre, il la savait par cœur, mais ce n'était point assez de se
+la redire, la parole est impalpable, et les objets matériels ont, par la
+vue et par le toucher, une puissance qu'elle n'aura jamais.
+
+Cette lettre il la tirait de la poche la plus secrète de son
+portefeuille; il la regardait, il la touchait, il la baisait. À trente
+ans, Jacques, par la façon dont il avait vécu, avait retrouvé toutes les
+illusions d'un jeune homme; il n'avait jamais eu que deux amours: la
+science et Éva, et encore avait-il consacré le premier au second.
+
+Rien au reste n'est favorable à la rêverie comme le mouvement d'une
+voiture. Le bruit monotone des roues vous isole des autres bruits, et
+tandis que vous avancez toujours, vous enferme avec votre pensée.
+
+Et alors Jacques repassait dans son esprit cette suite d'événements à
+laquelle il allait devoir le bonheur de retrouver Éva et de la retrouver
+libre.
+
+Non, Dieu n'était point un Dieu personnel se mêlant à la vie de l'homme
+et influent sur l'homme. Mais Jacques croyait, nous l'avons dit, à
+l'influence et même à la volonté de Dieu sur la conduite des grands
+événements des nations, se dégageant des petits événements de la vie
+humaine; et c'était ainsi que, par un fil invisible qui le rapprochait
+des croyances communes, il ramenait en réalité tout à Dieu, mais sans
+imposer à cette suprême majesté qu'elle s'appelât Dieu, Nature,
+Providence, la responsabilité des petits accidents de mort et de vie,
+qu'elle jette en pâture à ces deux divinités qui se disputent l'homme:
+la fatalité et le hasard.
+
+Ainsi, quelque service qu'ait rendus Jacques à Éva et par contre-coup au
+marquis de Chazelay, en faisant retrouver la santé, l'intelligence et la
+raison à sa fille, il ne pouvait combler l'abîme qui, dans cette époque
+de préjugés sociaux, le séparait de celle qu'il aimait, même en jetant
+le service rendu dans l'abîme.
+
+Mais si Jacques eût été un de ces chrétiens égoïstes qui rapportent tout
+à eux, se font le centre de tout et croient que Dieu est prêt à faire
+choir une étoile du ciel pour qu'ils y allument leur lampe, il se fût
+dit:
+
+La France a fait une révolution pour que le marquis de Chazelay
+m'enlevât sa fille, que sans indélicatesse je ne pouvais prendre
+mystérieusement pour ma maîtresse ou pour ma femme; pour qu'il émigrât
+avec elle, en la laissant sous la direction de sa tante; pour qu'il se
+fît tuer en servant contre son pays, ce qui prive non-seulement Éva d'un
+père, mais lui fait perdre toute sa fortune, puisque la confiscation des
+biens suit immédiatement la mort de l'émigré pris les armes à la main,
+et pour que sans père et sans fortune, échappant à toute tutelle,
+redevenant maîtresse d'elle-même, elle retrouve en moi l'appui et la
+fortune qu'elle a perdus.
+
+Et, sans faire ces réflexions à ce point de vue, Jacques Mérey n'en
+suivait pas moins avec cet étonnement croissant de l'homme de génie
+qui, sans voir l'arbre, ramasse les fruits, toutes ces ramifications
+étranges qui servent de trame à la vie de l'homme.
+
+Et il ne sortait de son rêve, remontant éternellement du connu à
+l'inconnu et redescendant sans cesse du matériel à l'idéal, que pour
+crier au postillon:
+
+--Vite, plus vite!
+
+Une fois en voiture, Jacques avait juré de n'en plus descendre, et de
+faire sans s'arrêter les cent soixante lieues qui le séparaient de
+Vienne; mais il avait compté sans les difficultés que les événements
+politiques mettaient au voyage des Français en Allemagne. Pour tous les
+princes allemands, en opposition complète avec nos principes, tout
+Français était un incendiaire prêt à mettre le feu à ses États.
+
+Or, à chaque frontière de principauté, si invisible qu'elle fût sur la
+carte, il fallait descendre de voiture, subir un interrogatoire et
+justifier de son identité.
+
+C'est ce que faisait Jacques, et il perdait trois ou quatre heures par
+jour à ces formalités. Il est vrai que, une fois arrivé à Salzbourg,
+tout fut dit pour le reste de l'Autriche. La frontière franchie, la
+route était libre jusqu'à Vienne.
+
+Enfin, toujours pressant de la voix chevaux et postillon, on arriva aux
+portes de Vienne vers cinq heures de l'après-midi.
+
+Là le voyageur eut à subir un nouvel interrogatoire, une nouvelle visite
+des papiers.
+
+On lui donna ensuite un permis de séjour d'une semaine, après laquelle
+il devait faire renouveler sa carte et dire combien de temps il comptait
+rester dans la capitale de l'Autriche.
+
+Comme il remontait en voiture, le postillon lui demanda où il le devait
+conduire.
+
+Jacques était décidé à tout brusquer. Il répondit donc:
+
+--Josephplatz, nº 11.
+
+Le postillon s'engagea dans un réseau de petites rues et déboucha enfin
+en face de la statue de l'empereur qui a fait donner son nom à cette
+place.
+
+Jacques, la tête passée par la portière, cherchait des yeux laquelle de
+toutes ces maisons qui forment la place pouvait être celle qu'occupait
+Éva.
+
+Une seule parmi toutes avait ses portes, ses fenêtres, ses contrevents
+fermés comme un tombeau.
+
+Il vit avec une angoisse qui dégénéra bientôt en terreur, que le
+postillon dirigeait la voiture de ce côté.
+
+Enfin il s'arrêta à la porte de cette maison aveugle et muette.
+
+--Eh bien? lui cria Jacques.
+
+--Eh bien! monsieur, répondit le postillon, c'est ici.
+
+--Ici le nº 11?
+
+--Oui.
+
+Jacques sauta hors de la voiture, se recula pour bien voir si c'était en
+effet la maison désignée, fouilla dans sa poche, rouvrit pour la
+centième fois le billet de Danton.
+
+Le billet disait bien:
+
+Josephplatz, maison nº 11.
+
+Jacques se jeta comme un fou sur le marteau et la sonnette, et tout à la
+fois sonna et frappa.
+
+Personne ne répondit.
+
+Le son revenant mat et sourd indiquait que tout était fermé au dedans
+comme au dehors.
+
+--Ah! mon Dieu, mon Dieu! murmurait Jacques, qu'est-il donc arrivé?
+
+Et il tirait le cordon de la sonnette plus violemment et frappait plus
+fort. On commençait à s'arrêter.
+
+Enfin un craquement se fit entendre à la maison à côté, une fenêtre
+s'ouvrit, une tête passa.
+
+C'était celle d'un homme d'une soixantaine d'années.
+
+--Pardon, monsieur, dit-il en bon français avec la politesse viennoise;
+mais pourquoi vous acharnez-vous à frapper à cette maison où il n'y a
+personne?
+
+--Comment, personne? s'écria Jacques.
+
+--Non, monsieur, depuis huit jours, du moins.
+
+--Cette maison n'était-elle pas habitée par deux dames?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Deux dames françaises?
+
+--Oui.
+
+--Une vieille et une jeune.
+
+--Une vieille et une jeune! C'est bien cela à ce que je crois, du moins,
+ne sortant pas de ma bibliothèque et ne m'occupant pas de mes voisins.
+
+--Pardon, pardon, excusez-moi si j'abuse de votre bonté, dit Jacques
+d'une voix éperdue, mais... mais ces dames, que sont-elles devenues?
+
+--Je crois avoir entendu dire que l'une des deux était morte; oui,
+c'était même une catholique. Je me rappelle avoir entendu le chant des
+prêtres, qui m'a dérangé dans mes recherches.
+
+--Laquelle, monsieur? dit Jacques Mérey en joignant les mains; pour
+l'amour de Dieu, laquelle?
+
+--Comment, laquelle?
+
+--Oui, laquelle, laquelle des deux est morte? la jeune ou la vieille?
+
+--Oh! cela, dit le vieillard, je ne sais pas.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! sanglota Jacques Mérey.
+
+--Mais, reprit le vieillard, si cela vous intéresse, je vais le demander
+à ma femme; elle se mêle de tout ce qui ne la regarde pas... elle doit
+le savoir.
+
+--Allez, allez, monsieur, cria Jacques Mérey; allez; je vous en
+supplie.
+
+Un instant après, le vieillard reparut, Jacques n'avait point respiré
+pendant son absence.
+
+--Eh bien?
+
+--C'était la vieille.
+
+Jacques chercha un appui contre la voiture et respira lentement.
+
+--Et l'autre, et l'autre? demanda-t-il d'une voix à peine intelligible.
+
+--L'autre?
+
+--Oui, l'autre femme, celle qui n'est pas morte, la jeune, qu'est-elle
+devenue?
+
+--Je ne sais pas. Il faut que je demande à ma femme.
+
+Et le vieillard s'apprêta à faire un nouveau voyage à la source.
+
+--Monsieur! monsieur! lui cria Jacques. Ne pourrais-je parler
+directement à votre femme? Il me semble que ce serait plus court.
+
+--Ce serait plus court, en effet, dit le vieillard; mais allez à la
+troisième fenêtre à partir de celle-ci, c'est celle de la chambre de
+madame Haal. Je ne lui permets pas de venir dans mon cabinet.
+
+Il disparut, et Jacques alla à la troisième fenêtre.
+
+Pendant ce temps un grand cercle de curieux s'était amassé autour du
+voyageur, et, comme les deux interlocuteurs avaient constamment parlé
+français, ceux des auditeurs qui comprenaient le français expliquaient
+la situation à ceux qui ne le comprenaient pas.
+
+La fenêtre s'ouvrit et madame Haal paru:
+
+C'était une petite vieille, toute coquette et toute bichonnée, qui
+commença par renvoyer son mari à son cabinet, et de l'air le plus
+aimable se mit à la disposition de Jacques.
+
+Ceux qui connaissent l'admirable bonhomie des Viennois ne s'étonneront
+point de ces détails. Ils sont dans les mœurs de cette population, l'une
+des meilleures et des plus obligeantes qu'il y ait au monde.
+
+Jacques ne laissa point à la petite vieille le temps de parler, et en
+excellent allemand:
+
+--Madame, lui dit-il, j'ai le plus grand intérêt à savoir le plus tôt
+possible ce qu'est devenue la plus jeune des deux dames françaises qui
+habitaient dans la maison qui touche à la vôtre.
+
+--Monsieur, répondit madame Haal, je puis vous le dire pertinemment; la
+plus jeune des deux dames, qui s'appelait mademoiselle Éva de Chazelay,
+est partie après les derniers devoirs rendus à sa tante, pour tâcher de
+retrouver en France un homme qu'elle aimait.
+
+--Oh! murmura Jacques Mérey, pourquoi ne suis-je pas resté avec mes amis
+pour mourir comme eux et avec eux!
+
+Et, sans s'inquiéter de la foule qui l'entourait, sentant son cœur se
+briser, il éclata en sanglots.
+
+
+
+
+IV
+
+LA SALLE LOUVOIS
+
+
+Le 30 pluviôse an IV (19 février 1796), jour de fête, où l'on venait de
+briser publiquement la planche des assignats, après une émission de
+quarante-cinq milliards cinq cents millions, mesure qui n'empêchait
+point le louis d'or de valoir sept mille deux cents francs en
+papier,--ce soir, disons-nous, il y avait grande illumination au théâtre
+Louvois, illumination que faisait d'autant mieux ressortir la masse
+sombre du théâtre des Arts, acheté un an auparavant à la Montansier, qui
+l'avait fait bâtir, à la grande terreur des gens de lettres, des savants
+et des bibliophiles, à cinquante pas de la bibliothèque nationale, sur
+la place où l'on ne voit plus aujourd'hui que des arbres ombrageant une
+belle fontaine, imitation des trois Grâces de notre grand sculpteur
+manceau Germain Pilon.
+
+Ce théâtre, que l'on appelait d'abord le théâtre Montansier, avait pris
+ensuite le nom de théâtre des Arts, puis il devint le théâtre de
+l'Opéra, jusqu'au moment où, le 13 février 1820, le duc de Berri fut
+assassiné sur ses marches par le sellier Louvel; assassinat qui fit
+décréter sa démolition.
+
+Une longue file de voitures, qui s'étendait dans la rue de Richelieu
+jusqu'à la maison qui a fait place à la fontaine Molière, déposait la
+foule des élégantes à la porte du théâtre Louvois, splendidement éclairé
+comme nous l'avons dit, et disparaissaient par la rue Sainte-Anne, au
+milieu des cris des commissionnaires se disputant avec les laquais pour
+ouvrir les portières des carrosses.
+
+Car, avec les maîtres, les laquais et les carrosses avaient reparu.
+
+--_Faut-il une voiture, notre bourgeois?_ avait crié à la porte de la
+Comédie-Française, le soir même de l'exécution de Robespierre, un gamin
+qui, se faisant le héraut de l'aristocratie, saluait de ces quelques
+mots l'arrivée de la contre-révolution.
+
+Et depuis ce jour les voitures avaient reparu plus nombreuses
+qu'auparavant. Nous ne dirons cependant pas, comme beaucoup
+d'historiens, qu'après cette terrible journée la vieille France avait
+relevé la tête. Non, la vieille France avait disparu dans l'émigration,
+sur la place de la Concorde, comme on l'appelle maintenant, et la
+barrière du Trône, qui avait repris son ancien nom.
+
+Une seule guillotine étant insuffisante sur la place de la Révolution,
+on sait qu'une seconde avait été établie à la barrière du Trône.
+
+C'était, au contraire, une France toute nouvelle qui apparaissait, si
+nouvelle, que, connue des Parisiens, qui l'avaient vu naître, elle était
+demeurée à peu près inconnue au reste de la France.
+
+Costumes, mœurs, tournures, cette France nouvelle n'avait rien gardé de
+l'ancienne, pas même la langue. Racine et Voltaire, ces deux grands
+modèles du beau et du bon français, revenant en ce monde, se fussent
+demandé quel était le patois que parlaient les incroyables et les
+merveilleuses.
+
+Qui avait amené cette transformation dans les mœurs, dans les costumes,
+dans la tournure, dans le langage?
+
+D'abord le besoin qu'avait la France de jeter du sable et d'étendre des
+tapis sur les taches de sang qu'avait laissées partout le règne de la
+terreur.
+
+Puis, comme dans toutes les rénovations, un homme s'était fait
+l'incarnation des besoins du moment: avidité de vivre, de jouir,
+d'aimer.
+
+Cet homme, c'était Louis-Stanislas Fréron, filleul du roi Stanislas et
+fils d'Élie-Catherine Fréron, fondateur après Renaudot du journalisme en
+France.
+
+Stanislas Fréron, au milieu des excentricités sanglantes de cette
+époque, au milieu des Hébert, des Marat, des Collot-d'Herbois, fut une
+espèce de monstre à part.
+
+Nous ne croyons pas à ces caprices spontanés de la nature. Pour que
+l'homme devienne ce qu'ont été les Collot-d'Herbois, les Hébert, les
+Marat; pour que, pareils à des fous furieux, ils frappent au hasard dans
+la société, il faut que, justement ou injustement, la société ait
+d'abord frappé sur eux; il faut que, comme le comédien Collot-d'Herbois,
+ils aient été blessés dans leur orgueil par les huées et les sifflets de
+toute une salle; il faut que, comme le marchand de contre-marques
+Hébert, ils aient été laquais au service de gens injustes et violents,
+marchands de contre-marques et aboyeurs à la porte des théâtres, sans
+que ce double métier leur ait rapporté de quoi assouvir leur faim; il
+faut que, comme Marat, disgraciés de la nature, raillés par tout ce qui
+les entourait sur la laideur de leur visage, ils aient été vétérinaires
+quand ils voulaient être médecins, et aient saigné des chevaux quand ils
+avaient la vocation de saigner des hommes.
+
+Stanislas Fréron avait été courbé sous une de ces fatalités. Fils d'un
+des critiques les plus intelligents du dix-huitième siècle, qui avait
+jugé Diderot, Rousseau, d'Alembert, Montesquieu, Buffon, il avait vu son
+père commettre l'imprudence de s'attaquer à Voltaire.
+
+On ne s'attaquait pas impunément à ce gigantesque esprit. Voltaire avait
+saisi le journal que publiait Fréron, l'_Année littéraire_, dans ses
+mains osseuses; mais lui, qui avait déchiré sinon anéanti la Bible, ne
+put ni déchirer ni anéantir un journal.
+
+Il se rejeta sur l'homme.
+
+Tout le monde sait comment s'est exhalée cette immense colère de
+l'_Écossaise_. Tout ce qu'un homme put supporter et souffrir d'injures
+et d'insultes, Voltaire les fit supporter et souffrir à Fréron. Il fut
+frappé comme un laquais, humilié dans sa personne, dans ses enfants,
+dans sa femme, dans son honneur, dans sa probité littéraire, dans ses
+mœurs calmes, dans son foyer domestique irréprochable. Il fut traîné sur
+le théâtre, chose qui ne s'était pas faite depuis Aristophane,
+c'est-à-dire depuis deux mille quatre cents ans.
+
+Là chacun put le siffler, le huer, lui cracher au visage.
+
+Fréron avait vu tout cela de l'orchestre sans se plaindre, sans dire un
+mot; il avait vu le comédien qui le jouait, et qui, par le vol d'un
+valet, c'était procuré un de ses habits, il avait vu le comédien qui le
+jouait, imiter sa figure, et, s'avançant jusqu'à la rampe, dire de
+lui-même:
+
+--_Je suis un sot, un voleur, un misérable, un mendiant, un folliculaire
+vénal._
+
+Mais, au cinquième acte, une pauvre femme tomba évanouie aux premières
+loges, en jetant un cri.
+
+À ce cri, Fréron se retourna et s'écria:
+
+--Ma femme! ma femme!
+
+Un homme aida Fréron à sortir de l'orchestre, au milieu des rires, des
+huées, des sifflets; cet homme c'était ce même Malesherbes, cet athée
+honnête homme qui défendit Louis XVI, et qui, payant de sa vie sa
+généreuse intervention dans le procès, remontait comme d'habitude sa
+montre à midi, quoiqu'il dût être guillotiné à une heure.
+
+Malgré tout cela, malgré la lettre méprisante de Rousseau, qui cette
+fois-là donna dans sa haine la main à Voltaire, Fréron tint bon.--Il
+continua d'exalter Corneille, Racine, Molière, aux dépens de Crébillon,
+de Voltaire et de Marivaux. Mais, dans cette lutte qu'il soutenait à lui
+seul contre toute l'_Encyclopédie_, il tomba malade de fatigue; alité,
+sans force, mais dictant encore, il apprit que le garde des sceaux
+Miroménil, venait de supprimer le privilége de l'_Année littéraire_, et
+que, par conséquent, il était non-seulement ruiné, mais désarmé.
+
+Il laissa retomber sa tête sur l'oreiller, poussa un soupir, et mourut.
+
+Grâce à l'influence de quelques protecteurs qui lui étaient restés, la
+veuve de Fréron fit rendre à son fils le privilége de l'_Année
+littéraire_.
+
+L'enfant n'avait que dix ans, et ce furent son oncle Royou et l'abbé
+Geoffroy qui rédigèrent le journal, tout en lui attribuant une partie du
+produit. Bercé par le souvenir des souffrances de son père, il avait
+pris, tout jeune encore, la société en haine. Le hasard fit qu'il fut à
+Louis-le-Grand le condisciple de Robespierre, de sorte que, quand la
+révolution éclata, la place de l'homme corrompu par excellence se trouva
+près de l'incorruptible.
+
+Le journal, qui n'avait été jusque là qu'une puissance littéraire, était
+devenu dans les mains de Marat une puissance politique. À côté de l'_Ami
+du peuple_, Fréron publia l'_Orateur du peuple_. Il se livra dans cette
+feuille à tous les excès de l'homme timide qui ne sait pas s'arrêter
+dans la cruauté parce qu'il ne sait pas s'arrêter dans la faiblesse.
+Nommé membre de la Convention, il avait voté la mort du roi, puis avait
+été envoyé avec Barras à Marseille.
+
+On sait ce qu'il y fit. On connaît ses mitraillades; l'histoire a
+enregistré ces mots terribles, après une canonnade:
+
+--Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la patrie leur pardonne!
+
+Et quand, sur la foi de cette promesse, sains et saufs, les blessés se
+relevèrent, ce mot plus terrible encore, car il était un mensonge
+sanglant:
+
+--Feu!
+
+Et cette seconde fois, personne ne se relevait.
+
+Eh bien! nous le disons, pour qu'il y ait eu une semblable haine contre
+les hommes dans le cœur de l'impitoyable proconsul, il fallait que
+l'enfant, élevé dans le cabinet de son père, se souvînt que, pour prix
+d'un travail acharné, de son dévouement à tous les principes
+conservateurs, son père n'avait recueilli que les insultes et
+l'ingratitude de ceux-là même qu'il défendait.
+
+Ce fut cet éclectisme dans le crime qui lui fit abandonner le parti de
+Robespierre et prendre celui de Tallien, se faire thermidorien de
+terroriste qu'il était, dénoncer Fouquier-Tinville et tous ses complices
+les uns après les autres, et, à la tête de la réaction antijacobine,
+créer cette jeunesse dorée à laquelle il donna son nom et que nous
+appellions tout à l'heure une France nouvelle.
+
+Ce qui l'attirait, cette jeunesse, au théâtre Louvois, le 19 février
+1796, c'était sa réouverture, sous la direction de la célèbre
+mademoiselle Raucourt, qui avait réuni quelques-uns de ses camarades du
+Théâtre-Français, et qui tentait avec eux de ramener les esprits à la
+belle littérature dont elle s'était faite l'interprète.
+
+Tout avait son côté politique à cette époque; mademoiselle Raucourt
+avait le sien. Belle à faire damner la moitié des spectateurs, après
+avoir reçu des conseils de Brizard, elle avait paru pour la première
+fois en 1772 sur la scène du Théâtre-Français, dans le rôle de Didon.
+
+Mais tout à coup des bruits étranges s'étaient répandus sur l'emploi
+qu'elle faisait de sa beauté, et, malgré les petits vers de Voltaire qui
+lui promettaient la royauté de la scène, malgré l'écrin que lui avait
+fait remettre madame du Barry en lui recommandant d'être sage, elle
+avait bientôt vu, sous les coups de la calomnie ou de la
+médisance,--nous ne saurions, nous faire juge dans un pareil
+procès,--ses admirateurs les plus ardents l'abandonner et ses
+détracteurs les plus acharnés la siffler.
+
+Criblée de dettes, ne croyant plus à cet avenir prédit par Voltaire, la
+belle débutante s'était réfugiée dans l'enclos du Temple, asile ouvert
+aux débiteurs insolvables.
+
+Poussée comme elle l'était par le démon de la tragédie, Raucourt ne
+pouvait demeurer inconnue; elle s'évada une nuit, gagna la frontière,
+donna des représentations devant les souverains du nord, et revint en
+France, où Marie-Antoinette,--la chose ne contribua pas peu à accréditer
+les premières rumeurs,--où Marie-Antoinette paya ses dettes, et la fit
+rentrer à la Comédie-Française dans ce même rôle de Didon qui lui avait
+valu ses premiers succès.
+
+Ce fut alors que, se livrant à des études sérieuses, elle reconquit à
+force de talent la faveur du public.
+
+Lorsque, à la suite de la représentation de _Paméla_, la Convention
+ordonna l'incarcération en masse de la Comédie-Française, elle fut
+incarcérée aux Madelonnettes avec Saint-Phal, Saint-Prix, Larive,
+Naudet, mesdemoiselles Lange, Devienne, Joly et Contat.
+
+Le 11 thermidor, elle sortit de prison, joua quelque temps à l'Odéon;
+mais, se trouvant trop éloignée du centre de la ville, elle entraîna ses
+compagnons à la salle Louvois.
+
+La salle Louvois s'ouvrait donc, comme nous l'avons dit, sous ses
+auspices, par la pastorale de _Pygmalion et Galatée_, qui permettait à
+mademoiselle Raucourt de faire admirer ses formes magnifiques dans le
+rôle de la statue, et par _Britannicus_, qui lui permettait de faire
+admirer son génie dans le rôle d'Agrippine.
+
+L'emprisonnement de mademoiselle Raucourt, sous prétexte d'attachement à
+l'ancien régime, lui assurait la sympathie de toute cette jeunesse
+folle qui allait encombrer la salle, et qui ne faisait qu'apparaître
+en passant sous le péristyle.
+
+Mais si le lecteur veut suivre un des deux escaliers qui montent à
+l'orchestre, s'il veut entrer dans la salle, soit du côté cour, soit du
+côté jardin, il pourra alors jeter un coup d'œil sur l'ensemble de cette
+admirable ruche, qu'au premier abord on croirait peuplée, grâce au
+chatoiement des taffetas et des satins, grâce aux feux des diamants et
+des pierreries, d'oiseaux des tropiques et de papillons de l'équateur.
+
+Pour donner une idée de l'ensemble des toilettes de toute cette jeunesse
+dorée, hommes et femmes, il nous suffira de peindre, en hommes, les deux
+ou trois incroyables, et, en femmes, les deux ou trois merveilleuses qui
+donnaient le style à l'époque.
+
+Les trois femmes étaient, l'une dans une avant-scène, et les deux autres
+dans les loges d'entre-colonnes de la salle. Les loges d'entre-colonnes
+étaient, après les avant-scènes, les loges les plus recherchées.
+
+Ces trois femmes, au nom desquelles l'admiration publique avait ajouté
+l'épithète de belles, étaient la belle madame Tallien, la belle madame
+Visconti et la belle marquise de Beauharnais.
+
+Ce sont les trois déesses qui se partagent l'Olympe, ce sont les trois
+grâces qui règnent au Luxembourg.
+
+La belle madame Tallien,--Térésia Cabarrus,--occupait l'avant-scène à
+droite des spectateurs; elle représentait la Grèce personnifiée dans
+Aspasie; elle était vêtue d'une robe de linon blanc tombant à longs plis
+sur un transparent rose. Sur cette robe elle portait une espèce de
+péplum comme Andromaque. Deux bandeaux en feuilles de laurier d'or
+soutenaient son voile; malgré la robe de linon blanc, malgré le
+transparent rose, malgré le péplum jeté sur le tout, on pouvait voir à
+la base d'un cou de cygne le haut d'une poitrine admirablement modelée.
+Un collier de perles à quatre rangs faisait valoir son cou d'un blanc
+mat, comme son cou faisait valoir les perles d'un blanc rosé. Les mêmes
+bracelets de perles étaient noués au haut du bras, au-dessus de mitaines
+roses montant jusqu'au coude.
+
+Un journaliste avait dit quelques jours auparavant:
+
+--Il y a deux mille ans que l'on porte des chemises, cela commence à
+devenir ennuyeux.
+
+La belle madame Visconti, qui représentait la Romaine, comme son nom lui
+en imposait l'obligation, avait compris la vérité de cette critique et
+avait en effet supprimé la chemise.
+
+Elle portait, comme madame Tallien, une robe de mousseline très-claire à
+longues manches, ouvertes de manière à laisser voir ses bras moulés sur
+l'antique; son front était surmonté d'un diadème de camées; son cou
+entouré d'un collier pareil, ses jambes et ses pieds étaient nus, à part
+des sandales de pourpre qui lui permettaient de porter autant de
+bagues aux doigts de ses pieds qu'aux doigts des mains; une forêt de
+cheveux noirs et bouclés s'échappaient de son diadème et retombaient sur
+ses épaules. C'était ce qu'on appelait une coiffure à la Caracalla.
+
+Dans la loge en face de celle de madame Visconti, la marquise de
+Beauharnais, avec sa grâce créole, représentait la France. Elle portait
+une robe ondée rose et blanc garnie d'effilés noirs. Elle n'avait point
+de fichu; des manches courtes en gaze de la couleur de ses effilés, et
+de longs gants café au lait se nouant au-dessus du coude. Elle était
+chaussée de bas de soie blancs à coins verts, portait des souliers de
+maroquin rose, et était coiffée à l'étrusque. Elle n'avait pas un bijou
+sur elle, mais ses deux enfants à côté d'elle, et, comme Cornélie,
+semblait dire en les regardant:
+
+--Voilà mes pierreries, à moi.
+
+C'est à tort que nous lui avons laissé le nom de marquise de
+Beauharnais. Depuis quelques jours elle venait d'épouser un jeune chef
+de brigade d'artillerie appelé Napoléon Bonaparte. Mais, comme on
+regardait ce mariage au-dessous d'elle, ses bonnes amies, qui ne
+pouvaient s'habituer à l'appeler madame Bonaparte tout court, profitant
+du retour des titres, continuaient de l'appeler tout bas marquise.
+
+Les autres femmes qui fixent tous les yeux, qui attirent à elles toutes
+les lorgnettes, sont mesdames de Noailles, de Fleurieu, de Gervasio, de
+Staël, de Lansac, de Puységur, de Perregaux, de Choiseul, de Morlaix,
+de Récamier, d'Aiguillon.
+
+Les trois hommes qui donnaient le ton à Paris, et qui tous trois aussi
+avaient reçu l'épithète de beaux, étaient le beau Tallien, le beau
+Fréron, et le beau Barras.
+
+Il y en avait un quatrième à la Convention, qui était non-seulement
+aussi beau, mais encore plus beau qu'eux. Lui aussi on l'appelait le
+beau; mais sa tête était tombée en même temps que celle de Robespierre.
+
+C'était le beau Saint-Just.
+
+Tallien, qui allait de loge en loge, pour revenir sans cesse à celle de
+sa femme, dont il était amoureux comme un fou, portait ses cheveux
+relevés avec un peigne d'écaille entre deux oreilles de chien tombant
+jusqu'au bas des joues; il était vêtu d'un habit brun à collet de
+velours bleu de ciel, une cravate blanche avec un nœud énorme était
+roulée autour de son cou; il portait le gilet de basin blanc orné de
+broderies, pantalon de nankin collant avec la double chaîne de montre en
+acier, des souliers pointus et découverts, des bas de soie rayés en
+travers, blanc et rose; un claque sous son bras avait remplacé le bonnet
+phrygien du 31 mai, et un bâton noueux, tordu, à pomme et à extrémité
+dorées, remplaçait dans sa main le poignard de thermidor.
+
+Le beau Fréron, qui, comme Tallien, papillonnait de loge en loge,
+portait un chapeau à bateau avec une cocarde tricolore, un habit brun
+carré, boutonné, à petit collet de velours noir, les cheveux courts à la
+Titus, mais poudrés, un pantalon collant noisette, avec des bottes à
+retroussis par-dessus. Contre son habitude, au lieu du bâton noueux, il
+portait, ce soir-là, un léger jonc dont une perle informe faisait le
+pommeau.
+
+Barras avait loué l'avant-scène en face de madame Tallien. Il portait un
+habit bleu clair avec boutons de métal, culottes de nankin à rubans, bas
+chinés, bottes molles à revers jaune, cravate blanche énorme, gilet à
+transparent rose et des gants verts.
+
+Cette furibonde toilette était complétée par un chapeau à panache
+tricolore et par un sabre à fourreau doré.
+
+N'oublions pas que le beau vicomte de Barras était en même temps le
+général Barras, qui venait de faire le 13 vendémiaire, aidé du jeune
+Bonaparte, dont la figure sombre comme une médaille antique se dessinait
+dans la loge de madame de Beauharnais, où il venait d'entrer.
+
+Les autres beaux étaient les Lameth, les Benjamin Constant, les
+Coster-Saint-Victor, les Boissy-d'Anglas, les Lanjuinais, les
+Talleyrand, les Ouvrard, les Antonelle.
+
+Le spectacle que donnait la salle faisait prendre en patience celui que
+promettait l'affiche.
+
+
+
+
+V
+
+UN HOMME D'UNE AUTRE ÉPOQUE
+
+
+Ce spectacle semblait surtout éveiller la curiosité d'un spectateur
+placé à l'orchestre, et qui de son côté était l'objet de l'attention de
+toute la salle.
+
+Au milieu de cette foule de jeunes gens portant des habits de soie et de
+velours, aux couleurs brillantes, taillés à la mode de 96, était apparu
+tout à coup, méritant tout aussi bien que Tallien, que Fréron et que
+Barras, et peut-être à plus juste titre, l'épithète de beau, un homme de
+trente à trente-deux ans, vêtu du costume sévère que l'on portait en 93.
+Il avait les cheveux coupés à la Titus, mais assez longs cependant pour
+qu'ils flottassent en boucles soyeuses sur son front pâle et
+retombassent aux deux côtés de ses joues; il avait la cravate blanche,
+mais sans exagération dans le nœud et les ornements; il portait le gilet
+de piqué blanc à larges revers dit à la Robespierre, la redingote grenat
+foncé tombant jusqu'aux genoux avec un collet flottant, et la culotte
+chamois avec des bottes montant jusqu'aux jarretières. Son chapeau était
+de feutre prenant la forme qu'on voulait lui imprimer, et portant comme
+tout le reste de l'habillement cette date de 93 que chacun s'efforçait
+d'oublier.
+
+Il était entré à l'orchestre, non pas avec la désinvolture des jeunes
+gens à la mode, mais gravement, tristement, poliment; il avait prié ceux
+qu'il était obligé de déranger, de lui faire place, dans les meilleurs
+termes d'une langue oubliée.
+
+On s'était rangé devant lui, en le regardant avec un certain étonnement,
+car, nous l'avons dit, il était le seul de toute la salle qui portât ce
+costume d'un autre temps.
+
+Quelques éclats de rire des galeries et des balcons avaient accueilli
+son entrée; mais, lorsque, en levant son chapeau, il s'était adossé au
+rang de fauteuils placé devant lui pour embrasser la salle d'un coup
+d'œil, les rires avaient cessé et les femmes avaient remarqué la beauté
+calme et froide du nouvel arrivant, ses yeux fermes, limpides et
+profonds, ses mains éclatantes de blancheur; si bien, comme nous l'avons
+dit, qu'il avait attiré à lui une attention presque égale à celle qu'il
+portait lui-même à ce spectacle qu'il paraissait voir pour la première
+fois.
+
+Ses voisins furent les premiers à s'apercevoir de cette suprême
+distinction; ils essayèrent de nouer conversation avec lui; mais, sans
+refuser de répondre, le nouveau venu répondit de façon à faire
+comprendre qu'il n'était point causeur.
+
+--Le citoyen est étranger? lui avait demandé son voisin de droite.
+
+--J'arrive ce matin même d'Amérique, avait-il répondu.
+
+--Monsieur veut-il que je lui nomme les notabilités qui sont dans cette
+salle? avait demandé son voisin de gauche.
+
+--Merci, monsieur, avait-il répondu avec la même politesse, mais je dois
+les connaître à peu près tous.
+
+Et ses yeux s'étaient fixés tour à tour, avec une étrange expression,
+sur Tallien, sur Fréron et sur Barras.
+
+Barras paraissait inquiet dans sa loge, qu'il n'avait point quittée un
+seul instant comme l'avaient fait les autres élégants. Il semblait
+attendre quelqu'un, et d'où il était il avait salué les dames et les
+hommes de sa connaissance.
+
+Deux ou trois fois la porte de sa loge s'était ouverte, et chaque fois
+il avait fait un mouvement pour s'élancer vers la porte; mais chaque
+fois on avait pu voir que ce n'était pas la personne attendue au nuage
+rapide qui avait passé sur son visage.
+
+Les trois coups annoncèrent enfin que le rideau allait se lever.
+
+En effet la toile se leva, et le public sentit venir à lui cette
+fraîcheur qui s'élance du théâtre, et qui va porter un instant de
+bien-être dans l'atmosphère bouillante de la salle.
+
+Le théâtre représentait l'atelier de Pygmalion, avec des groupes de
+marbre, des statues ébauchées, et dans le fond une statue cachée sous
+un voile d'une étoffe légère et brillante; Pygmalion-Larive était en
+scène, Galatée-Raucourt était cachée sous le voile.
+
+Toute voilée qu'elle était, mademoiselle Raucourt fut saluée par un
+tonnerre d'applaudissements.
+
+On connaît le libretto; sorti de la plume de Jean-Jacques Rousseau, il
+est à la fois naïf et passionné comme son auteur. Pygmalion désespère de
+jamais égaler ses rivaux et jette avec dédain ses outils. La scène n'est
+qu'un long monologue, dans lequel le sculpteur se reproche sa vulgarité;
+puis enfin, rassuré sur sa renommée à venir par celui de tous ses
+chefs-d'œuvre que l'on ne voit pas, il s'approche de la statue voilée,
+porte la main au voile, hésite, finit par le soulever en tremblant, et
+tombe à genoux devant son ouvrage, en disant:
+
+«--Ô Galatée! recevez mon hommage; oui, je me suis trompé, j'ai voulu
+vous faire nymphe, et je vous ai faite déesse; Vénus même est moins
+belle que vous!»
+
+Puis le monologue continue, jusqu'à ce qu'au souffle de son amour la
+statue s'anime, descende de son piédestal et parle.
+
+Quoique mademoiselle Raucourt n'eût que quelques mots à dire, grâce à sa
+foudroyante beauté et à la grâce majestueuse de ses mouvements, du
+moment qu'elle commençait de s'animer elle était écrasée
+d'applaudissements et la toile tombait, on peut véritablement le dire,
+sur le triomphe de la beauté physique.
+
+Elle se releva pour que les deux grands artistes vinssent de nouveau
+jouir de leur popularité. Puis, après quelques secondes d'enthousiasme,
+la toile retomba, séparant Pygmalion et Galatée de cette salle encore
+frémissante sous l'impression toute sensuelle de la scène qu'elle venait
+d'applaudir.
+
+Ce fut en ce moment que la porte de la loge de Barras s'ouvrit et que,
+comme si elle eût craint de porter ombrage à l'incomparable Raucourt,
+une femme inconnue, d'une beauté sans comparaison, même avec les plus
+belles, apparut dans la pénombre de l'avant-scène et s'avança lentement,
+timidement et comme à regret, sur le devant de la loge.
+
+Tous les yeux se dirigèrent sur cette nouvelle venue, dont on ne fit, en
+quelque sorte, qu'entrevoir, perdu dans les plis de son voile de gaze,
+le visage céleste. Ses yeux se portèrent tout autour de la salle,
+s'abaissèrent sur l'orchestre, où son regard se croisa comme s'il y
+avait été attiré par une force invincible avec le regard de l'inconnu.
+
+Tous deux en même temps jetèrent un cri, tous deux s'élancèrent vers la
+porte, l'un de l'orchestre, l'autre de la loge, et se trouvèrent dans le
+corridor.
+
+Mais au moment où l'étranger arrivait au bas de l'escalier, une femme
+qui semblait en descendre les marches sans les toucher, vint tomber
+dans ses bras et se laissa glisser jusqu'à ses genoux, qu'elle baisa
+avec fureur en éclatant en sanglots.
+
+L'inconnu la regarda et la laissa faire, puis, d'une voix
+douloureusement tirée des cavités de sa poitrine:
+
+--Qui êtes-vous? dit-il, et que me voulez-vous?
+
+--Oh! mon bien-aimé Jacques, lui dit la jeune femme, ne reconnais-tu pas
+ton Éva?
+
+--Ce qui est dans la loge de Barras est à Barras! répondit froidement
+l'étranger, et n'est pas à moi, n'est plus à moi, n'a jamais été à moi!
+
+En ce moment Barras parut au haut de l'escalier; il s'était étonné de
+cette fuite d'Éva et l'avait suivie.
+
+--Citoyen Barras, dit Jacques Mérey, voilà une femme que je crois folle;
+invitez-la, je vous prie, à reprendre dans votre loge la place qu'elle
+doit y occuper.
+
+Mais à ces mots Éva, avec le même rugissement de douleur que si elle eût
+reçu un coup de poignard à travers la poitrine, saisit Jacques à
+bras-le-corps, puis, le regardant avec une expression à laquelle il n'y
+avait pas à se méprendre.
+
+--Tu sais, lui dit-elle, que si tu répètes les paroles que tu viens de
+dire, je me tue avec la première arme que je rencontre.
+
+--C'est bien, dit Jacques. Le sang purifie. Morte, peut-être
+redeviendras-tu mon Éva.
+
+Éva se redressa, et, se retournant vers Barras, mais sans lâcher le
+bras de Jacques qu'elle tenait avec la force d'un homme.
+
+--Citoyen Barras, dit-elle, cet homme est celui que j'aimais, que tu
+m'as dit mort au 31 mai, retrouvé poignardé dans les landes de Bordeaux,
+à moitié mangé par les bêtes sauvages; cet homme est vivant, le voilà,
+je l'aime! N'essaye pas de me reprendre à lui, ou je t'accuse, ou je dis
+tout haut de quelle ruse tu t'es servi pour me perdre, ou je crie à la
+violence. Et toi, Jacques, pour l'amour de Dieu, emmène-moi, et si je
+meurs, que ce soit sous tes yeux!
+
+--Vous êtes Jacques Mérey? dit Barras.
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Cette femme a dit vrai; elle a toujours affirmé son amour pour vous,
+elle vous a cru mort; j'atteste que je le croyais aussi lorsque je le
+lui ai dit.
+
+--Et qu'importait que je fusse mort ou vivant, répondit Jacques,
+puisqu'elle croit à un ciel où les âmes se réunissent!
+
+--Monsieur, dit Barras, je reconnais n'avoir aucun droit sur cette
+femme. Sa fortune est à elle, la maison qu'elle habite est achetée de
+son bien, et, comme je n'ai jamais eu son cœur, elle n'aura pas besoin
+de le reprendre.
+
+Puis, avec un côté chevaleresque dont il n'était point exempt, il salua,
+disparut dans le corridor et rentra dans son avant-scène.
+
+Éva se retourna vivement vers Jacques.
+
+--Tu l'as entendu, n'est-ce pas, Jacques? Cet homme m'avait dit que tu
+étais mort, j'ai voulu mourir, je n'ai pas pu, je te conterai tout cela;
+j'ai été sur la charrette jusqu'au pied de la guillotine, la guillotine
+n'a pas voulu de moi, j'ai été sauvée malgré moi; je ne voulais pas
+sortir de prison, c'est madame Tallien qui est venue me chercher et m'a
+emmenée de force. Ah! si tu savais combien de larmes versées! combien de
+nuits sans sommeil! combien de cris poussés pour te rappeler de chez les
+morts!...
+
+Et elle se laissa de nouveau glisser à ses genoux qu'elle baisa.
+
+--Tu me pardonnerais!
+
+Jacques fit un mouvement.
+
+--Non, dit Éva, tu ne me pardonnerais pas. Je ne te demande pas de me
+pardonner, je ne suis pas digne de pardon! Mais tu peux me faire mourir
+lentement sous tes reproches; si je me tue, je mourrai trop vite, je
+n'expierai pas; tu comprends. Dis-moi que tu ne m'aimes plus, que tu ne
+m'aimeras jamais. Tue-moi avec des paroles; j'ai vécu par toi; je
+demande à mourir par toi.
+
+--Le citoyen Barras a dit que vous aviez votre hôtel à vous, madame; où
+faut-il vous conduire?
+
+--Je n'ai pas d'hôtel à moi, je n'ai rien à moi. Tu m'as prise sur un
+peu de paille, dans une misérable cabane de paysan; rejette-moi sur la
+paille où tu m'as prise. Oh! mon pauvre Scipion, mon pauvre chien, si
+je t'avais là, tu m'aimerais encore, toi!
+
+Jacques abaissa ses yeux sur Éva, mais sans que ces yeux fixes et
+terribles changeassent d'expression. La jeune femme était abîmée à ses
+pieds comme la Madeleine aux pieds de Jésus.
+
+Mais Jésus, planant au-dessus des passions humaines, avait la mansuétude
+d'un Dieu, tandis que Jacques avait l'invincible orgueil d'un homme.
+
+Il avait dit vrai. Il eût préféré retrouver morte celle qu'il avait tant
+aimée que la retrouver vivante dans les conditions où elle était. La
+terre de sa tombe lui eût semblé douce à baiser, et il frissonnait rien
+qu'à l'idée de sentir les lèvres d'Éva sur son visage ou sur ses mains.
+
+--J'attends toujours, lui dit-il.
+
+Elle sembla sortir de l'agonie, renversa la tête, le regarda de ses yeux
+mourants.
+
+--- Quoi? dit-elle, qu'attendez-vous? Je ne comprends pas.
+
+--J'attends que vous me disiez où vous demeurez, afin que je vous fasse
+reconduire chez vous.
+
+Elle se redressa sur un genou, et, se reprenant à la fois à la douleur
+et à la vie:
+
+--Et moi, je t'ai dit que je ne demeurais nulle part, répliqua-t-elle;
+je t'ai dit que je ne demandais que le cercueil des suicidés dans la
+fosse commune, avec les derniers misérables, ou une botte de paille à
+tes pieds pour y vivre de pain et d'eau, et pour y mourir de faim en
+te regardant; ce chien, ce malheureux chien enragé qui avait mordu des
+hommes, tu n'as pas voulu qu'on le tuât, tu l'as emmené avec toi, tu lui
+as permis de t'aimer; je suis donc pour toi moins que ce chien!
+
+Jacques ne répondit point, mais essaya de se débarrasser des liens dont
+l'enveloppait Éva.
+
+Elle sentit l'effort qu'il faisait pour l'éloigner.
+
+--Soit, dit-elle en se détachant de lui. Puisque tu as une telle horreur
+de moi, te voilà libre; mais tu ne peux pas m'empêcher de te suivre,
+n'est-ce pas? Eh bien! je te jure, par la paille où tu m'as trouvée et
+que je te redemande inutilement, je te jure que, à défaut d'arme, je
+pose ma tête sous la roue de la première voiture qui passera.
+
+--Venez donc, dit Jacques Mérey, j'oubliais d'ailleurs que j'ai une
+lettre de votre père à vous remettre.
+
+Et il lui tendit le bras.
+
+Mais, à son accent, Éva sentit bien que ce n'était pas un pardon, mais
+une pitié, peut-être même un simple devoir. N'avait-il pas dit qu'il ne
+l'emmenait que parce qu'il avait une lettre de son père à lui donner?
+
+--Non, dit-elle en secouant la tête, je ne veux pas abuser de votre
+bonté; marchez devant, je vous suivrai.
+
+Jacques Mérey marcha devant, Éva le suivit, un mouchoir sur les yeux.
+
+Jacques fit approcher une voiture, et montra de la main à la jeune
+femme la portière ouverte.
+
+Éva y monta.
+
+--Une dernière fois, vous ne voulez pas me dire votre adresse? demanda
+Jacques.
+
+Éva fit un cri de profonde douleur, un mouvement pour se précipiter hors
+de la voiture.
+
+--Ah! dit-elle, je croyais que vous en aviez fini avec cette torture.
+
+Jacques l'arrêta.
+
+--Place du Carrousel, hôtel de Nantes! dit-il au cocher.
+
+Il monta dans le fiacre, qui s'ébranla et roula dans la direction
+indiquée, et s'assit sur la banquette de devant.
+
+Éva se laissa glisser des coussins où elle était assise, et, tombant sur
+ses genoux, embrassa en pleurant ceux de Jacques Mérey.
+
+Elle ne quitta point cette humble position dans le trajet, assez court
+du reste, de la place Louvois à la place du Carrousel, où le fiacre
+s'arrêta.
+
+
+
+
+VI
+
+LA LETTRE DE M. DE CHAZELAY
+
+
+Jacques Mérey était philosophe, mais en amour il n'y a pas de
+philosophie.
+
+Le cœur de l'homme est ainsi fait. Lorsqu'il souffre par la femme qu'il
+aime, plus il l'aime, plus il éprouve le besoin de la faire souffrir à
+son tour; et dans cette souffrance qu'il lui impose il trouve une amère
+et inépuisable douceur.
+
+Jacques Mérey eût été désespéré qu'Éva lui donnât cette adresse qu'il
+lui demandait.
+
+Qu'aurait-il fait, que serait-il devenu quand elle n'aurait plus été là
+pour qu'il enfonçât dans son cœur les griffes de fer de sa jalousie?
+
+Il aurait passé la nuit à errer comme un insensé dans les rues de Paris.
+
+À qui eût-il été dire la rage qui le dévorait?
+
+Tous ceux qu'il aimait d'amitié étaient morts; toutes les têtes aux
+joues desquels il avait appuyé ses lèvres étaient tombées.
+
+Danton était mort, Camille Desmoulins était mort, Vergniaud était mort.
+
+Il n'y avait point jusqu'au père Sanson, à qui il avait demandé un asile
+et qui l'avait sauvé, il n'y avait pas jusqu'à ce brave royaliste qui
+était mort du douleur d'avoir été forcé de tuer le roi.
+
+Jacques Mérey s'était réfugié en Amérique, de l'autre côté de l'Océan.
+Il avait suivi les événements qui se passaient en France; il avait vu
+Marat frappé dans sa baignoire; il avait vu Danton, Camille Desmoulins,
+Fabre d'Églantine, Hérault de Séchelles, marcher à l'échafaud; il avait
+vu la chute de Robespierre au 9 thermidor; il avait vu les progrès de la
+réaction; il avait vu les députés proscrits comme lui revenir prendre
+leur place sur les bancs de la Convention; enfin il avait vu le 13
+vendémiaire constituer un nouveau gouvernement; alors, sans avoir aucune
+certitude pour sa sûreté personnelle, il était parti, emporté par son
+désir de revoir Éva.
+
+Les vents contraires, la mer mauvaise l'avaient jeté sur les bancs de
+Terre-Neuve et lui avaient fait une traversée de quarante-neuf jours.
+Enfin il était arrivé le matin même du Havre, était descendu à l'hôtel
+de Nantes, tout naturellement, comme le lièvre revient à son lancer. Et
+le soir, ayant entendu parler de la solennité théâtrale qui
+s'accomplissait rue Louvois, il s'y était rendu dans l'espoir de trouver
+quelqu'un de connaissance qu'il pût interroger.
+
+Le hasard l'avait servi au delà de ses souhaits.
+
+Nous l'avons vu tout à la fois faible courage et méchant cœur, ne
+pouvant échapper à sa misérable condition d'homme, ramener chez lui Éva,
+heureuse d'y venir, sous le prétexte de lui donner la lettre de son
+père, mais en réalité pour la torturer plus longtemps.
+
+Plus grand il voyait son amour, plus grand était son besoin de la faire
+souffrir.
+
+Il rentra chez lui, et tandis que le garçon de l'hôtel, en allumant les
+bougies, regardait avec étonnement cette belle créature, mise avec une
+suprême élégance, qui restait anéantie sur le fauteuil où elle était
+tombée, il alla droit au secrétaire et y prit le portefeuille qui
+renfermait tous les souvenirs chers à son cœur.
+
+Il revint alors s'asseoir près d'un guéridon de marbre sur lequel était
+posé un candélabre, et tira du portefeuille plusieurs papiers.
+
+Le garçon était sorti et avait refermé la porte.
+
+Son plan de douleur était dressé.
+
+Il semblait que, non pas au point de l'amour, mais au point de vue
+humain, ce qu'il faisait était mal, mais une incroyable puissance le
+poussait à chercher dans ce cœur en lambeaux une preuve d'amour plus
+grande que les plaintes, les larmes et les sanglots.
+
+--Puis-je parler, demanda-t-il d'une voix ferme à force de volonté, et
+m'écoutez-vous?
+
+Éva joignit les mains, tourna ses beaux yeux baignés de larmes vers
+Jacques.
+
+--Oh oui! je t'écoute, dit-elle, comme j'écouterais l'ange du jugement
+dernier.
+
+--Je ne suis pas votre juge, dit Jacques, mais seulement le messager
+chargé de vous faire connaître quelques détails qu'il est important que
+vous connaissiez.
+
+--Sois pour moi ce que tu voudras être dit-elle, j'écoute.
+
+--Inutile de vous dire que j'ignorais où ceux qui vous avaient enlevée à
+moi vous avaient conduite. J'appris en même temps l'émigration et la
+mort de votre père, que, dans une nuit de combat, au feu de la
+mousqueterie, j'avais cru reconnaître dans la forêt d'Argonne.
+
+Espérant apprendre quelque chose de vous dans les papiers laissés par
+votre père, je me fis autoriser à visiter ces papiers, et je partis pour
+Mayence dans ce but. Le quartier général français était à Francfort. Je
+poussai jusqu'à Francfort. Là je trouvai un aide de camp du général
+Custine; j'ai eu l'ingratitude d'oublier son nom.
+
+--Le citoyen André Simon, murmura Éva.
+
+--Oui, c'est cela.
+
+--Je m'en souviens, moi, dit Éva en levant les yeux au ciel.
+
+--Il me laissa prendre connaissance des papiers.
+
+Jacques Mérey s'arrêta un instant, il sentait que sa voix s'altérait.
+
+--Au nombre de ces papiers, continua-t-il, il y avait une lettre de vous
+qui m'était adressée et qui avait été envoyée par votre tante à votre
+père. J'eusse donné beaucoup à cette époque pour pouvoir dire ou faire
+savoir que votre femme de chambre vous trahissait. Voici cette lettre,
+je vous la rends; cette lettre n'a plus de raison d'être.
+
+--Oh! dit Éva tombant à genoux, garde-là! garde-là!
+
+--À quoi bon? dit Jacques en l'ouvrant, vous avez donc oublié ce qu'elle
+disait?
+
+Et il lut à haute voix les premières lignes.
+
+«Mon ami, mon maître, mon roi, je dirais mon dieu si je ne devais pas
+garder Dieu pour le supplier de me réunir à toi.»
+
+--Dieu vous a exaucée, dit Jacques avec un accent d'une profonde
+amertume, puisque nous sommes réunis.
+
+Et il approcha la lettre de la flamme des bougies pour la brûler.
+
+Mais Éva se précipita sur elle et la lui arracha des mains, éteignant
+entre ses mains un commencement de flamme qui s'emparait d'elle.
+
+--Oh! non, dit-elle, puisque tu l'as gardée trois ans, c'est que tu
+m'aimais, c'est que tu l'as lue et relue, c'est que tu l'as baisée cent
+mille fois, c'est que tu l'as portée sur ton cœur. Je n'ai pas de lettre
+de toi, celle-là m'en tiendra lieu. Je mourrai avec cette lettre sur les
+lèvres, on la mettra dans ma tombe, et, si Dieu m'interroge, je lui
+montrerai cette lettre, en disant: Vois comme je l'aimais!
+
+Et, couvrant la lettre de baisers et de pleurs, elle l'enfonça dans sa
+poitrine.
+
+--Continue, dit-elle, tu me tues; cela me fait du bien.
+
+Et elle se laissa aller couchée sur le tapis.
+
+--Quant à celle-ci, dit Jacques d'une voix dont il essayait vainement de
+cacher l'altération, elle est du marquis de Chazelay; on l'apportait
+chez votre tante à Bourges en même temps qu'ayant appris que vous étiez
+à Bourges, j'étais venu vous y chercher. On me fit observer que, puisque
+j'étais à votre recherche, mieux valait que je me chargeasse de la
+lettre que de la laisser où le facteur l'avait jetée, sous la grande
+porte. Je ne vous rejoignis pas quand j'arrivai à Mayence; vous en étiez
+partie. J'eus de vos nouvelles par André. Il vous avait parlé de moi.
+
+Un long sanglot fut la seule réponse d'Éva.
+
+--Proscrit au 31 mai, j'eus encore un rayon d'espoir, et je bénis ma
+proscription; elle me permettait de vous suivre en Autriche où je savais
+que vous vous étiez retirée. Je traversai la France et gagnai sans
+accident la frontière; là, je pris la poste pour Vienne, je marchai jour
+et nuit; ma voiture ne s'arrêta qu'à Josephplatz, nº 11. Vous étiez
+partie depuis une semaine... Ce fut ma dernière déception; non, je me
+trompe, reprit Jacques Mérey, ce ne fut pas la dernière.
+
+Et, laissant tomber son coude sur le guéridon et sa tête dans sa main.
+
+--Tenez, madame, dit-il, voici la lettre du marquis de Chazelay, lisez,
+ne fût-ce que par respect pour la mémoire de votre père; elle doit
+contenir ses dernières volontés. Elle est à l'adresse de votre tante,
+mais, votre tante étant morte, c'est à vous qu'il appartient de la
+décacheter.
+
+Éva décacheta machinalement la lettre, et, comme obéissant à un ordre
+d'une puissance supérieure qui lui eût momentanément rendu la force,
+elle lut, en se rapprochant du cercle de lumière que jetait le
+candélabre.
+
+«Mayence, le 1793.
+
+»Ma sœur,
+
+»Regardez ma dernière lettre comme non avenue, et, si vous n'êtes point
+partie, restez.
+
+»Je suis jugé, puis condamné par les républicains; dans douze heures
+tout sera fini pour moi dans ce monde.
+
+»Au moment solennel où je vais paraître devant Dieu, mes regards se
+reportent sur vous et sur ma fille.
+
+»À votre âge et avec vos principes religieux, vous me laissez peu
+d'inquiétude. Ou vous vivrez dans la retraite et vous échapperez à la
+proscription, ou vous monterez sur l'échafaud et vous y monterez la tête
+haute, comme une Chazelay doit y monter.
+
+»Mais il n'en est point ainsi de ma pauvre Hélène; elle a quinze ans,
+elle entre dans la vie à peine, elle ne saura ni vivre ni mourir.»
+
+--Oh! interrompit Éva en relevant la tête, vous vous trompez, mon père.
+
+«Placé depuis ce matin en face du néant des choses d'ici-bas, je ne
+crois pas devoir, au moment de quitter ce monde, prendre mort une
+responsabilité qui, moi vivant, ne m'eût point épouvanté.
+
+»Vivant, j'avais sur ma fille une puissance de direction que mort je
+n'aurai plus.
+
+»Nous deux morts, personne ne l'aime plus ici-bas que cet homme, et de
+son côté elle n'aime que lui.
+
+»Ce n'est pas un homme de notre caste, mais (vous l'avez entendu dire
+vingt fois) un homme honorable et honoré; ce n'est pas un noble, mais un
+savant, et il paraît qu'aujourd'hui mieux vaut être savant que noble.»
+
+Éva leva les yeux sur Jacques Mérey; il restait impassible.
+
+»D'ailleurs, continua Éva, reprenant sa lecture, si quelqu'un a sur elle
+des droits presque égaux aux miens, c'est lui qui l'a prise, masse
+inerte et abandonnée par moi à de vils paysans, et qui en a fait la
+créature belle et intelligente que vous avez sous les yeux.
+
+»Hélène trouvera en lui un bon mari et vous, puisqu'il partage les
+principes damnés qui triomphent en ce moment, un protecteur.»
+
+Éva s'arrêta; elle avait lu les lignes suivantes; elle étouffait.
+
+--Eh bien, demanda Jacques d'une voix calme.
+
+Éva fit un effort et continua:
+
+»Je donne donc mon consentement à leur mariage, et, les pieds dans la
+tombe, je leur envoie ma bénédiction paternelle.
+
+»Je veux que ma fille, qui n'a pas eu le temps de m'aimer pendant ma
+vie, m'aime au moins après ma mort.
+
+»Votre frère,
+
+»MARQUIS DE CHAZELAY.»
+
+Éva laissa échapper la lettre de ses mains et, les bras étendus sur ses
+genoux, inclina la tête sur sa poitrine comme la Madeleine de Canova.
+
+Ses longs cheveux, qui s'étaient dénoués, faisaient un voile autour
+d'elle.
+
+Jacques la regarda un instant de cet œil dur que les hommes ont pour la
+femme coupable; puis, comme si, à son compte, elle n'avait point encore
+assez souffert:
+
+--Ramassez cette lettre, dit-il, elle est importante.
+
+--En quoi? demanda Éva.
+
+--C'est son consentement à votre mariage.
+
+--Avec toi, mon bien-aimé, dit-elle de sa voix douce et résignée, mais
+non avec un autre.
+
+--Pourquoi cela? demanda Mérey.
+
+--Parce que ton nom y est.
+
+--Bon! dit amèrement Jacques, mon nom s'est bien effacé de votre cœur,
+il s'effacera bien de ce papier.
+
+Éva se leva chancelante. On entendait le roulement d'un fiacre; elle
+alla en se soutenant aux meubles à la fenêtre et l'ouvrit.
+
+--Oh! c'en est trop! murmura-t-elle.
+
+Et elle jeta un cri rauque qui fit retourner le cocher.
+
+Le cocher vit une fenêtre ouverte, une forme blanche à cette fenêtre; il
+comprit que c'était une femme qui l'appelait; il vint et rangea sa
+voiture à la porte.
+
+Éva rentra.
+
+--Adieu, dit-elle à Jacques, adieu pour toujours!
+
+--Où allez-vous? demanda Jacques.
+
+--Où tu m'as renvoyée, chez moi.
+
+Jacques se rangea pour la laisser passer.
+
+--Me donneras-tu une dernière fois la main? dit-elle avec un regard
+plein d'angoisse.
+
+Mais Jacques se contenta de saluer.
+
+--Adieu, madame, dit-il.
+
+Éva se précipita dans l'escalier en murmurant:
+
+--Dieu sera moins cruel que toi, je l'espère.
+
+Jacques entendit-il ces mots? lui donnèrent-ils à penser? entrevit-il le
+projet d'Éva? se crut-il assez vengé ou, ne l'étant point assez,
+voulut-il savoir où la retrouver pour prolonger le supplice de celle à
+qui la veille, pour épargner un soupir, il eût donné sa vie? Le fait est
+qu'il revint à la fenêtre, s'effaçant de façon à ce que de la fenêtre de
+l'entresol il pût tout voir sans être vu.
+
+Éva parut à la porte de l'hôtel et mit un louis dans la main du cocher.
+
+Un louis d'or, c'était près de 8,000 francs en assignats.
+
+Il secoua la tête.
+
+--Comment voulez-vous que je vous rende, ma petite dame? dit le cocher;
+je n'ai pas de monnaie d'argent, et en assignats je ne suis pas assez
+riche.
+
+--Gardez tout, mon ami, dit Éva.
+
+--Comment! que je garde tout, vous ne me prenez donc pas à la course?
+
+--Si fait.
+
+--Mais alors...
+
+--Je vous donne la différence.
+
+--Il ne faut pas refuser le bien qui nous tombe du ciel.
+
+Et il mit le louis dans sa poche.
+
+Éva était montée dans le fiacre, le cocher referma la portière sur elle.
+
+--Où faut-il vous conduire, ma petite dame demanda-t-il.
+
+--Au milieu du pont des Tuileries.
+
+--Ce n'est point une adresse, cela?
+
+--C'est la mienne, allez!
+
+Le cocher monta sur son siége et partit dans la direction indiquée.
+
+Jacques Mérey avait tout entendu. Il resta un instant immobile et comme
+hésitant.
+
+Puis tout à coup:
+
+--Oh! non! dit-il, moi aussi je me tuerais!
+
+Et, sans chapeau, il s'élança hors de l'appartement, laissant portes et
+fenêtres ouvertes.
+
+
+
+
+VII
+
+L'INSUFFLATION
+
+
+Lorsque Jacques Mérey se trouva sur la place du Carrousel, le fiacre
+était près de disparaître sous les arcades du bord de l'eau.
+
+Il s'élança à sa poursuite avec toute la légèreté dont il était capable;
+mais lorsqu'il arriva sur le quai, la voiture était déjà engagée sur le
+pont. Vers le milieu du pont elle s'arrêta. Éva en descendit et marcha
+droit au parapet.
+
+Jacques Mérey calcula qu'il arriverait trop tard pour l'empêcher de se
+précipiter. Il se laissa glisser le long du talus et se trouva au bord
+de la rivière.
+
+Une forme blanche apparaissait au-dessus du parapet.
+
+Jacques Mérey mit bas son habit et sa cravate, et s'avança le plus qu'il
+put vers le milieu de la rivière, sur les bateaux amarrés à la plage.
+
+Tout à coup il entendit un cri, une blanche vision raya l'ombre, un coup
+sourd retentit, la rivière se referma.
+
+Jacques s'élança de manière à couper l'eau et à se trouver en avant du
+corps; par malheur, la nuit était sombre; on eût dit que la rivière
+roulait de l'encre.
+
+Le nageur eut beau ouvrir les yeux, il ne vit rien; mais il sentit à
+l'agitation de l'eau qu'il ne devait pas être loin d'Éva.
+
+Il lui fallait respirer.
+
+Il remonta sur l'eau, vit quelque chose de blanc tourbillonner à trois
+pas de lui, à la surface de la rivière. Il respira profondément et
+plongea de nouveau.
+
+Cette fois, ses mains s'embarrassèrent dans les vêtements d'Éva; il la
+tenait, il pouvait la soulever à la surface de l'eau; mais c'était sa
+tête qu'il fallait amener à l'air respirable.
+
+Ses cheveux flottaient, il la prit par les cheveux et, par un vigoureux
+coup de pied, il remonta avec elle, et en ouvrant les yeux vit les
+étoiles.
+
+Éva évanouie, complètement inerte, ne l'aidait ni ne le gênait.
+
+Le courant était rapide. Il les avait entraînés tous deux à trente pas
+du pont.
+
+Jacques Mérey calculait qu'il pouvait s'aider du courant pour gagner la
+berge en coupant l'eau diagonalement, lorsqu'il entendit crier derrière
+lui:
+
+--Ohé, le nageur!
+
+Jacques tourna la tête et vit une barque qui venait à lui. Il se soutint
+et soutint Éva au-dessus de l'eau. La barque, conduite par le courant,
+arriva à la portée de sa main.
+
+Il s'y accrocha et tendit Éva à l'homme qui la montait.
+
+L'homme tira Éva à lui, la coucha dans la barque, la tête haute.
+
+Puis il aida Jacques à y monter à son tour.
+
+Jacques s'aperçut alors qu'il n'avait pas de rames, mais seulement
+l'écope à vider l'eau.
+
+Avec cette écope il avait godillé, et en godillant il était parvenu à
+l'endroit où étaient la noyée et le sauveteur.
+
+Le batelier n'était autre que le cocher, qui, voyant ce qui se passait,
+était descendu sur la berge, avait sauté dans un bateau, avait détaché
+la chaîne, mais, ne trouvant pas les rames, enlevées par précaution,
+s'était servi de l'écope comme d'une godille.
+
+En continuant la même manœuvre et au bout d'une minute ou deux, il
+accosta.
+
+On tira la barque à terre; les deux hommes transportèrent Éva évanouie
+le long de la berge.
+
+Arrivé au pont, le cocher alla chercher son fiacre où il l'avait laissé,
+l'amena sur le quai, à la naissance de l'arche, puis il souleva par les
+épaules Éva soutenue par Jacques Mérey et l'attira à lui.
+
+Jacques escalada le talus à son tour, et, prenant Éva entre ses bras, il
+la transporta dans le fiacre.
+
+Le cocher demanda l'adresse, comme la première fois; Jacques donna celle
+de l'hôtel, et le fiacre partit au grand trot.
+
+À la porte il s'arrêta, Jacques descendit avec Éva et mit sa main à sa
+poche pour récompenser le cocher; mais celui-ci vit le mouvement, et,
+écartant le bras de Jacques:
+
+--Oh! ce n'est pas la peine, dit-il, la petite dame a payé la course, et
+bien payée!
+
+Et il partit au petit trot dans la direction de la rue de Richelieu.
+
+Jacques emporta rapidement Éva et retrouva la porte de sa chambre comme
+il l'avait laissée.
+
+Il posa la jeune femme sur un lit et s'assura que la respiration et la
+circulation étaient suspendues; le sang, ne pouvant plus pénétrer dans
+les vaisseaux pulmonaires, avait reflué dans les cavités droites du
+cœur.
+
+Il commença par poser Éva sur un plan incliné, puis avec un couteau il
+ouvrit sa robe du haut jusqu'en bas, mit le torse à nu, en l'inclinant
+sur le côté droit, en lui penchant légèrement la tête et en lui écartant
+les mâchoires avec la lame du couteau.
+
+Puis, comme il craignait que cette eau glacée d'où il l'avait tirée
+n'empêchât la chaleur de revenir, il fit chauffer une couverture de
+laine du lit, et tandis qu'elle chauffait à la cheminée au dos d'un
+fauteuil, il déchira le reste des habits qui couvraient le corps
+toujours inerte de l'asphyxiée.
+
+Une fois enveloppée d'une couverture bien chaude, Jacques passa aux
+moyens plus actifs, c'est-à-dire à la respiration artificielle.
+
+Il commença par des pressions exercées avec la main sur la poitrine et
+l'abdomen, de manière à simuler l'acte respiratoire.
+
+Sans donner encore un signe direct d'existence, Éva commença de rejeter
+une partie de l'eau qu'elle avait prise.
+
+C'était déjà un grand point.
+
+Jacques avait préparé sa trousse. Il était décidé, si l'immobilité
+continuait et si la respiration ne se rétablissait pas, à inciser le
+tuyau laryngo-trachéal, opération qui n'était point encore connue à
+cette époque, mais qu'il s'était toujours promis d'appliquer en cas de
+nécessité.
+
+Il appliqua son oreille dans la région du cœur et s'assura que le cœur
+continuait de se contracter; alors il redoubla les pressions
+respiratoires, ce qui fit de nouveau rejeter à Éva une certaine quantité
+d'eau.
+
+Alors il eut recours aux moyens suprêmes, qu'il semblait avoir hésité
+jusque-là à employer. À cette époque où Chaussier n'avait point encore
+inventé le tube laryngien, on employait l'insufflation pulmonaire,
+c'est-à-dire que, de bouche à bouche, on introduisait de l'air dans les
+poumons des noyés.
+
+Jacques Mérey approcha ses lèvres des lèvres d'Éva, puis, comme il ne
+voulait pas lui insuffler un air déjà respiré, c'est-à-dire chargé
+d'acide carbonique, il remplit le plus qu'il put sa bouche d'air
+atmosphérique, et, les lèvres sur lèvres, lui serrant les narines pour
+qu'il n'y eût point déperdition, il souffla à trois reprises
+différentes, à petites quantités, d'une façon intermittente, pour rendre
+l'élasticité aux poumons.
+
+Un faible mouvement indiqua qu'Éva commençait à revenir à elle, et qu'en
+lui insufflant son haleine Mérey lui avait insufflé la vie.
+
+Le traitement que venait d'employer le docteur, joint à cette suprême
+preuve d'amour que venait de lui donner Éva en voulant mourir parce
+qu'il l'abandonnait, influa sur le docteur lui-même; cette tension
+nerveuse, sous l'empire de laquelle il avait agi et qui l'avait si
+longtemps rendu impitoyable, s'amollit peu à peu; son cœur contracté et
+qui ne battait plus qu'au centre se dilata doucement, se gonfla de
+soupirs et se mouilla pour ainsi dire de larmes.
+
+Il prit dans sa bouche une cuillerée d'eau de mélisse, et, appuyant de
+nouveau ses lèvres sur celles d'Éva, non plus pour l'insufflation, mais
+pour la distillation, il laissa tomber goutte à goutte la liqueur
+astringente, qui, rencontrant un obstacle dans l'œsophage, amena une
+légère toux. Cette toux indiquait le retour à la vie, et en même temps
+un reste d'eau qu'il fallait expulser.
+
+Jacques baissa la tête d'Éva; l'eau tomba sur le tapis.
+
+Alors il recommença ses insufflations, et nous ne voudrions pas dire que
+cette fois la science du médecin ne fût point un prétexte aux désirs
+sensuels de l'amant.
+
+Tout à coup Jacques sentit la bouche d'Éva s'animer sous la sienne; il
+fit un mouvement pour s'éloigner, mais les bras de la jeune femme
+l'enveloppèrent, et il saisit ces mots murmurés par cette bouche qui se
+croyait plongée dans la mort au moment même où elle revenait à la vie:
+
+--Mon Dieu! je te remercie de nous avoir réunis au ciel!
+
+Mérey se dégagea vivement. C'était plus qu'il n'avait voulu. Il était
+loin encore d'avoir pardonné, et, au fur et à mesure qu'Éva revenait à
+la vie, lui rentrait dans sa douleur et dans sa sévérité.
+
+Au reste, après les quelques mots qu'elle avait prononcés, Éva avait
+laissé retomber sa tête, et avait été prise de cette espèce
+d'assoupissement qui suit presque toujours les asphyxies et surtout les
+asphyxies par l'eau.
+
+Il tâta ses pieds. Ses pieds, encore froids, indiquaient que la
+circulation n'était pas complètement rétablie.
+
+Alors il sonna. Une fille de l'hôte monta. Jacques lui donna l'ordre de
+mettre des draps au lit et de les bassiner chaudement.
+
+La chambrière obéit. Jacques enleva Éva, toujours enveloppée dans sa
+couverture, s'assit devant le feu et la mit en travers sur ses genoux
+comme on met un enfant.
+
+En sentant la douce chaleur du feu qui pénétrait sa couverture, Éva
+rouvrit les yeux; mais craignant ou d'être sous l'empire d'un songe, ou
+que Jacques, en la voyant revenir à elle, ne s'éloignât, elle les
+referma aussitôt sans rien dire, et s'abandonna à cette douce sensation
+de se sentir bercée dans les bras de l'homme qu'elle aimait.
+
+Le lit refait et bien chauffé, Jacques y porta Éva, laissa tomber la
+couverture qui l'enveloppait, posa ce beau corps dans toute sa longueur,
+écarta aux deux côtés de ses bras les cheveux, qui encore mouillés
+auraient pu les refroidir, regarda un instant avec un frémissement
+presque convulsif cette splendide statue, et, n'y pouvant plus tenir,
+étouffant sous l'action du sang qui se précipitait vers son cœur, il la
+recouvrit rapidement, se jeta dans un fauteuil, et, les mains enfoncées
+dans les cheveux, moitié colère, moitié douleur, il éclata malgré lui en
+sanglots.
+
+Au bruit de ces sanglots, Éva, qui ne feignait le sommeil que pour
+prolonger la vague situation dans laquelle elle se trouvait, se souleva
+doucement, tendit ses deux beaux bras vers Jacques, resta un moment
+immobile, haletante, comme la statue de la prière, et, ne pouvant devant
+cette grande douleur demeurer plus longtemps dans une fausse
+insensibilité, elle murmura d'une voix à peine perceptible:
+
+--Oh! Jacques, Jacques!
+
+Ces deux mots, si bas qu'ils fussent prononcés, furent entendus par le
+cœur de Jacques plus que par son oreille. Il bondit du fauteuil, tout
+honteux d'avoir été surpris dans son attendrissement.
+
+Alors seulement Éva s'aperçut que Jacques était sans cravate et sans
+habits; il les avait jetés sur la berge de la Seine et n'avait point
+songé à les reprendre.
+
+Tout préoccupé de secourir et de sauver Éva, il n'avait point songé à
+lui et était resté avec les mêmes vêtements qu'il avait en plongeant à
+la rivière. Les cheveux étaient collés à ses tempes, et sa chemise
+fumait sur ses épaules et sur sa poitrine.
+
+Elle comprit tout.
+
+--Jacques, dit-elle, écoute-moi; je ne viens plus te prier pour moi, je
+viens te prier pour toi, pour toi dont la vie est mille fois plus
+précieuse que la mienne, pour toi qui es un apôtre de cette grande
+religion de l'humanité que j'ai tant entendu prêcher et vu si peu
+pratiquer. Jacques, ne reste pas ainsi mouillé, j'ai entendu dire que
+l'on pouvait mourir d'un refroidissement.
+
+--Croyez-vous que ce serait un bien grand malheur pour moi de mourir?
+demanda Jacques.
+
+Éva secoua la tête.
+
+--Du moment où tu m'as sauvé la vie, dit-elle, tu n'as plus le droit de
+mourir ou de me quitter; car alors pourquoi m'aurais-tu sauvé la vie? Si
+tu voulais mourir, il fallait mourir avec moi quand nous roulions tous
+les deux dans ces eaux noires et glacées. Un instant j'en ai eu l'idée,
+quand je t'ai senti pour la première fois, j'ai deviné qui c'était.
+Quel autre miséricordieux se serait dévoué pour une misérable créature
+comme moi? J'avais encore le sentiment. Oui, un instant j'ai voulu
+t'envelopper de mes bras et t'entraîner avec moi au plus profond de la
+rivière. Mais je me suis dit: Peut-être ce qu'il fait il le fait par
+pure humanité, peut-être ne veut-il pas mourir, lui. En ce moment, j'ai
+perdu connaissance, tout a disparu. Je me suis sentie morte, j'ai vu
+noir, ou plutôt je n'ai plus vu du tout. À part une douleur obstinée au
+cœur, c'était un état assez doux; la sensation générale c'était le
+froid. Je me sentais glacée, puis j'ai senti dans ma poitrine comme des
+coups de lame de feu, des bondissements dans mon cœur, quelque chose
+comme une cataracte intérieure qui ruisselait de mon cerveau, puis mon
+âme s'est concentrée sur mes lèvres. Je me suis dit: Oh! il m'aime
+toujours, il m'embrasse. Je me trompais, ce n'était pas un baiser à la
+femme, c'était un secours à la noyée. Eh bien, la voilà revenue à elle,
+la noyée, et c'est à elle de supplier Jacques de lui obéir. Eh, mon
+Dieu! il n'y a pas d'amour dans tout cela; tu serais un étranger que je
+te supplierais tout de même. Du moment où tu m'as sauvée par pitié, du
+moment où ce n'est pas un baiser que tu m'as donné, du moment où je ne
+reviens pas à la vie la main dans ta main; du moment où tu me dis que ce
+ne serait pas pour toi un grand malheur de mourir, c'est que tout est
+fini entre nous; mais, mon Dieu Seigneur! en échange de ton amour que je
+te rends, tu peux bien ne pas mourir.
+
+Jacques Mérey n'avait plus ni soupirs ni sanglots, seulement les larmes
+coulaient silencieuses le long de ses joues.
+
+Il sonna. Un garçon monta.
+
+--Faites du feu dans la chambre à côté, dit-il, et portez-y mes malles.
+Je la prends pour moi. Madame garde celle-ci.
+
+Cinq minutes après, on vint lui dire que la chambre était prête.
+
+Jacques Mérey sortit, et, comprenant le regard suppliant d'Éva qui
+l'accompagnait jusqu'à la porte.
+
+--Je reviendrai, dit-il.
+
+Et il sortit.
+
+Éva respira.
+
+Mais à peine la porte se fut-elle refermée sur Jacques et Éva se
+trouva-t-elle seule, que, sans sortir du lit, elle allongea le bras et
+reprit sa robe, que, pour la déshabiller plus vite, Jacques avait
+ouverte avec un couteau. C'était dans le corsage de cette robe qu'elle
+avait caché la lettre que Jacques voulait brûler et qu'elle lui avait
+arrachée des mains.
+
+Cette lettre, elle tremblait, au milieu des événements de la soirée, de
+l'avoir perdue.
+
+Elle chercha avec anxiété dans les plis de la robe, dans ceux du corset,
+dans ceux de la chemise.
+
+Enfin, elle jeta un cri de joie, elle venait de froisser un papier.
+
+Ce papier c'était cette lettre bien-aimée, qui tant de fois avait été
+lue et relue par Jacques, tant de fois avait été baisée par lui.
+
+Seulement, détrempée par l'eau de la Seine, une partie des caractères
+s'était effacée.
+
+C'était un souvenir de plus, souvenir terrible, à ajouter aux doux
+souvenirs qu'éveillait ce billet.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA SÉPARATION
+
+
+Lorsque, après un quart d'heure d'absence de la chambre d'Éva, Jacques
+Mérey y rentra, il avait changé de vêtements, et nous dirons presque de
+visage.
+
+Son front était encore triste, et l'on sentait que, pour longtemps,
+sinon pour toujours, il serait perdu dans de sombres nuages; mais sa
+physionomie, pendant quelques heures pleine de menace et de haine, avait
+secoué la tempête et avait pris l'aspect d'une morne sérénité.
+
+La jeune femme jeta sur Jacques un regard inquiet; ce fut lui qui le
+premier prit la parole.
+
+--Éva, dit-il, c'était la première fois qu'il l'appelait Éva, elle
+tressaillit; Éva, vous allez écrire à votre femme de chambre de vous
+envoyer pour demain matin du linge et des robes. Je me chargerai de
+faire parvenir votre lettre.
+
+Mais Éva secoua la tête.
+
+--Non, dit-elle, c'est la seconde fois que vous me sauvez la vie: la
+première fois la vie de l'intelligence, la seconde fois celle du corps;
+autrefois comme aujourd'hui, vous m'avez prise nue à la mort. Je ne veux
+pas avoir plus de passé aujourd'hui qu'il y a neuf ans; c'est à vous de
+m'habiller; ce ne sera pas cher; je n'ai besoin ni de linge fin ni de
+belles robes.
+
+--Mais que ferez-vous de votre maison et de tout ce qui est dedans?
+
+--Vous vendrez la maison et tout ce qu'il y a dedans, Jacques, et vous
+en emploierez le prix à de bonnes œuvres. Vous rappelez-vous, mon ami,
+que vous disiez toujours que quand vous seriez riche vous feriez bâtir
+un hôpital à Argenton; l'occasion est venue, ne la laissez pas échapper.
+
+Jacques regarda Éva, elle souriait du sourire des anges.
+
+--C'est bien, dit-il, j'approuve votre idée, et dès demain je la mettrai
+à exécution.
+
+--Je ne vous quitterai jamais, Jacques. (Jacques fit un mouvement. Éva
+sourit tristement.) Jamais un mot d'amour ne sortira de ma bouche,
+Jacques, aussi vrai que vous m'avez sauvé la vie, et, vous le voyez,
+j'ai déjà cessé de vous tutoyer... Oh! il m'en coûte beaucoup,
+continua-t-elle en essuyant avec ses draps les grosses larmes qui
+coulaient de ses yeux; mais je m'y ferai. Ce n'est point assez de me
+repentir, mon ami; il faut que j'expie.
+
+--Ne prenons pas d'engagements éternels, Éva. Ils sont, vous le savez,
+trop difficiles à tenir.
+
+Elle s'arrêta un instant; le reproche de Jacques lui avait coupé la
+parole.
+
+--Je ne vous quitterai que si vous me chassez, Jacques, reprit Éva;
+est-ce mieux ainsi?
+
+Jacques ne répondit point; il appuyait son front brûlant sur la vitre de
+la fenêtre.
+
+--Que vous restiez à Paris ou que vous retourniez à Argenton, vous avez
+besoin de quelqu'un près de vous. Si vous vous mariez et que votre femme
+veuille me garder près d'elle, ajouta-t-elle d'une voix altérée, je
+serai sa dame de compagnie, sa lectrice, sa femme de chambre.
+
+--Vous, Éva! n'êtes-vous pas riche, ne vous a-t-on pas rendu tous les
+biens de votre famille?
+
+--Vous vous trompez, Jacques, je n'ai rien. Si on me les a rendus, c'est
+pour les pauvres; moi, je veux vivre du pain que vous me donnerez,
+m'habiller de l'argent que vous me donnerez; je veux dépendre en tout de
+vous, mon doux maître, comme j'en dépendais dans la petite maison
+d'Argenton, sachant que si je dépends de vous, Jacques, vous en serez
+meilleur pour moi.
+
+--Nous ferons du château de votre père une maison de refuge pour les
+pauvres du département.
+
+--Vous en ferez ce que vous voudrez, Jacques. Pourvu que je trouve ma
+petite chambre dans la maison d'Argenton, c'est tout ce que je vous
+demande; vous m'apprendrez à soigner les malades, n'est-ce pas? les
+pauvres femmes et les petits enfants; puis, s'il y a quelque fièvre
+contagieuse et que je l'attrape, vous me soignerez à mon tour. Je
+voudrais mourir dans vos bras, Jacques, car je suis bien sûre d'une
+chose, c'est qu'avant que je ne meure, quand vous seriez bien sûr que je
+n'en puis revenir, vous m'embrasseriez et me pardonneriez.
+
+--Éva!
+
+--Je ne parle point d'amour, je parle de mort!
+
+En ce moment l'heure sonna à l'horloge des Tuileries.
+
+Jacques compta trois heures.
+
+--Vous rappellerez-vous tout ce que vous venez de dire, Éva? demanda
+Jacques avec une certaine solennité.
+
+--Je n'en oublierai pas une syllabe.
+
+--Vous rappellerez-vous que vous avez ajoute qu'il y avait des fautes
+pour lesquelles le repentir ne suffisait pas, pour lesquelles il fallait
+l'expiation?
+
+--Je me souviendrai de l'avoir dit.
+
+--Vous rappellerez-vous enfin que vous ferez de la charité même au
+risque de votre vie?
+
+--J'ai touché deux fois la mort de la main. Je n'aurai jamais peur de la
+mort.
+
+--Dormez sur cette triple promesse, Éva, et demain en vous éveillant
+vous trouverez sur votre lit tout ce dont vous avez besoin.
+
+--Bonne nuit, Jacques, dit doucement Éva.
+
+Jacques, sans répondre, passa dans sa chambre; mais une fois la porte
+fermée, il répondit par un soupir, en murmurant:
+
+--Il faut que cela soit ainsi.
+
+Le lendemain Éva trouva en effet six chemises de fine toile sur une
+chaise à côté de son lit, et sur son lit deux peignoirs de mousseline
+blanche.
+
+Jacques était sorti au point du jour, et avait fait les achats lui-même.
+
+Une bourse contenant cinq cents francs d'or était déposée sur la table
+de nuit.
+
+Pendant toute la matinée les marchandes se succédèrent: couturières,
+faiseuses de mode,--bonnetières,--toutes venaient de la part de la même
+personne, qui envoyait à choisir parmi les objets choisis par elle-même.
+
+À deux heures de l'après-midi le trousseau était complet; mais, chose
+étrange, ce qui avait fait le plus de plaisir à Éva, c'était l'argent,
+l'argent étant un signe de dépendance. Et Éva, à quelque titre que ce
+fût, voulait appartenir à Jacques.
+
+À deux heures, Jacques revint avec une procuration notariée au nom de
+mademoiselle Hélène de Chazelay, pour vendre et disposer de tous ses
+biens meubles et immeubles, à commencer par la maison et les meubles de
+la rue...
+
+Il y avait un blanc.
+
+Éva n'avait qu'à remplir ce blanc et à signer.
+
+Elle ne voulut pas même lire, rougit en mettant l'adresse, sourit en
+signant, et rendit la procuration à Jacques.
+
+--Comment comptez-vous agir avec votre femme de chambre? demanda
+Jacques.
+
+--Lui payer son mois, lui donner une gratification et la renvoyer.
+
+--De quel prix est son mois?
+
+--Son mois est de 500 francs en assignats, mais je lui donne d'habitude
+un louis d'or.
+
+--Elle s'appelle?
+
+--Artémise.
+
+--C'est bien.
+
+Jacques sortit.
+
+La maison dont l'adresse était portée à la procuration, était située rue
+de Provence, nº 17.
+
+Le notaire devant qui l'acte avait été passé se nommait le citoyen
+Loubou.
+
+Elle avait été payée 400,000 francs en assignats, à une époque où, étant
+moins dépréciés, les 400,000 francs d'assignats valaient 60,000 francs
+en or.
+
+Jacques se rendit immédiatement à la petite maison de la rue de
+Provence. Il se fit reconnaître de mademoiselle Artémise, fort inquiète
+de n'avoir pas vu rentrer sa maîtresse, lui donna trois louis, un louis
+pour ses gages, deux louis de gratification, et lui signifia son congé.
+
+Resté seul dans la maison il en fit l'inventaire. La première chose
+qu'il trouva dans un petit secrétaire de Boule, fut un long manuscrit
+avec cette suscription:
+
+«Récit de tout ce que j'ai pensé, de tout ce que j'ai fait, de tout ce
+qui m'est arrivé depuis que je suis séparé de mon bien-aimé Jacques
+Mérey, écrit pour être lu par lui si jamais nous nous revoyons.»
+
+Jacques poussa un soupir, essuya une larme en lisant ces mots et mit le
+manuscrit à part.
+
+C'était, de tous les objets que renfermait la maison et de la maison
+elle-même, la seule chose qui dût échapper à la vente.
+
+Jacques envoya chercher un commissaire-priseur.
+
+À cette époque, où le luxe faisait à Paris sa bruyante et fastueuse
+rentrée, tous les objets d'élégance, au lieu de perdre, augmentaient
+chaque jour de valeur. Le commissaire-priseur donna le conseil à Jacques
+de faire voir la maison telle qu'elle était à quelques-uns de ses
+fastueux clients, et de la vendre en bloc avec tout ce qu'elle
+renfermait.
+
+Il ferait du reste un calcul détaillé qu'il lui présenterait le
+lendemain.
+
+Il se mit à l'instant même à l'œuvre.
+
+Jacques, de son côté, son manuscrit sur sa poitrine entre sa redingote
+boutonnée et son gilet, écrivit à Éva la lettre suivante:
+
+«Éva,
+
+»Comme rien ne vous retient à Paris, et qu'il est, j'espère que ce sera
+votre avis, inutile que vous y attendiez la fin des affaires qui
+m'obligent à y rester, vous pouvez partir ce soir par la diligence de
+Bordeaux, et vous arrêter à Argenton, où elle passe.
+
+»Je ne sais si la vieille Marthe est morte ou vivante; vous sonnerez à
+la porte; si elle est vivante elle viendra vous ouvrir; si elle est
+morte et que personne ne vous réponde, vous irez chez M. Sergent,
+notaire, rue du Pavillon, vous lui montrerez le paragraphe de cette
+lettre qui a rapport à lui, vous lui demanderez la clef de la maison et
+une femme pour vous servir.
+
+»Si enfin M. Sergent était mort ou n'habitait plus Argenton, vous feriez
+venir Baptiste ou Antoine, et, avec l'aide d'un serrurier, vous
+ouvririez la porte.
+
+»Une fois dans la maison, je n'ai plus de recommandations à vous faire.
+
+»Comme j'ai pris à mon compte tous les objets que vous avez choisis,
+vous n'avez rien eu à dépenser, il vous reste donc les vingt louis que
+je vous ai laissés ce matin. C'est plus qu'il ne vous faut pour vous
+rendre à Argenton, où je ne tarderai pas à vous rejoindre.
+
+»J'ai trouvé le manuscrit, je vais le lire.
+
+»JACQUES MÉREY.»
+
+Jacques appela un commissionaire, il lui donna un assignat de 100
+francs, et l'envoya porter la lettre à l'hôtel de Nantes.
+
+Puis il reprit la plume, et écrivit à chacun de ses fermiers:
+
+«Mon cher Rivers,
+
+»En attendant que nous fassions nos comptes, qui, à mon avis et sauf
+vérification, vous feraient mon débiteur d'une soixantaine de mille
+francs, envoyez-m'en, si vous le pouvez, trente mille, c'est-à-dire
+moitié, à l'adresse de M. Sergent, notaire à Argenton.
+
+»Si cette somme vous paraît trop forte et qu'elle vous gêne, faites-moi
+vos observations. Vous savez que vous avez en moi plus qu'un ami, un
+homme à qui vous avez donné l'hospitalité quand il était proscrit, et
+que vos fils ont, au risque de leur vie, conduit hors de France.
+
+»Votre dévoué et reconnaissant,
+
+»JACQUES MÉREY.»
+
+Il écrivit à ses deux autres fermiers deux lettres à peu près dans les
+mêmes termes, sauf les remerciements qu'il devait à Rivers et qu'il ne
+devait pas aux autres.
+
+Il s'était arrangé pour toucher une somme de 80,000 francs, qui, avec le
+produit de la vente des meubles et de la maison de la rue de Provence,
+devait suffire à tous ses projets.
+
+Après un premier coup d'œil jeté sur le tout, le commissaire-priseur
+estima la maison 65,000 francs, et ce qu'elle contenait une somme à
+peu près égale, ce qui mettait à sa disposition une somme de 200,000
+francs.
+
+Le lendemain, au reste, comme il l'avait dit, il donnerait un résumé
+exact de son inspection.
+
+Le commissaire revint avec une réponse.
+
+Elle ne contenait que ces quatre mots:
+
+«Je pars.
+
+»Merci.
+
+»ÉVA»
+
+À cinq heures, en effet, la diligence de Bordeaux partait de la rue du
+Bouloy; elle avait une excellente place de coupé que prit Éva.
+
+Elle n'emportait absolument rien qui ne vînt de Jacques.
+
+Il ne lui restait que la mémoire incessante et douloureuse du passé
+qu'elle n'avait pu laisser au fond de la Seine.
+
+On arriva le lendemain soir à Argenton. La voiture relaya à l'hôtel de
+la Poste, et en relayant descendit Éva et son bagage à l'hôtel.
+
+Elle prit un commissionnaire pour porter sa malle et s'achemina à pied
+vers la petite maison du docteur.
+
+Il était huit heures du soir; il tombait une pluie fine; toutes les
+portes et tous les contrevents étaient fermés.
+
+En quittant Paris, si bruyant à cette époque et si resplendissant de
+lumière à cette heure, on eût cru en arrivant à Argenton descendre
+dans une nécropole.
+
+L'homme marchait devant, son falot à la main, sa malle sur l'épaule.
+
+Éva suivait par derrière en pleurant.
+
+Cette obscurité, ce silence, cette tristesse lui avaient navré le cœur.
+Il lui semblait rentrer à Argenton sous un funeste présage. Elle fit ce
+que font tous les cœurs tendres et croyants en pareille occasion: les
+cœurs tendres et croyants sont toujours superstitieux.
+
+Elle se posa une question sur son bonheur ou son malheur futur, question
+qu'elle chargea le hasard de résoudre.
+
+Elle se dit:
+
+--Si je trouve Marthe morte et la maison vide, je suis à tout jamais
+malheureuse; si Marthe vit, mes malheurs n'auront qu'un temps.
+
+Et elle pressa le pas.
+
+Quoique la nuit fût noire, elle vit comme une masse plus noire se
+dresser dans la nuit la maison du docteur terminée par son laboratoire.
+
+Le laboratoire était sombre, les volets des autres fenêtres étaient
+fermés, aucun filet de lumière ne passait par une fenêtre quelconque.
+
+Elle s'arrêta, une main sur son cœur, la tête renversée en arrière.
+
+Le commissionnaire, n'entendant plus son pas derrière le sien, s'arrêta
+aussi.
+
+--Vous êtes fatiguée, mademoiselle, dit-il, ce n'est pas un beau temps
+pour s'arrêter en route. Je vous en préviens, une pleurésie est bientôt
+prise.
+
+Ce n'était pas la fatigue qui retenait Éva en arrière, c'était la masse
+de souvenirs qui l'écrasait.
+
+Puis, plus elle approchait, plus la maison lui apparaissait morne,
+sombre et solitaire.
+
+Enfin on atteignit les quelques marches qui conduisaient à la porte.
+
+Le commissionnaire déposa sa malle sur la première marche.
+
+--Faut-il frapper ou sonner? demanda-t-il.
+
+Éva se rappela qu'elle avait l'habitude de frapper d'une certaine façon.
+
+--Non, dit-elle, restez là, je frapperai moi-même.
+
+En montant l'escalier, ses genoux tremblaient; en mettant la main sur le
+marteau, sa main était aussi froide que le marteau.
+
+Elle frappa deux coups rapprochés, puis un coup un peu plus espacé, et
+elle attendit.
+
+Un hibou qui avait son refuge dans le grenier au-dessus du laboratoire
+de Jacques, répondit seul par son ululement.
+
+--Ô mon Dieu! murmura-t-elle.
+
+Elle frappa une seconde fois; pour mieux voir, en même temps, le
+commissionnaire levait sa lanterne.
+
+En ce moment, le hibou, attiré par la lumière, passa entre la lanterne
+et Éva.
+
+Éva sentit le vent de son aile.
+
+Elle poussa un faible cri.
+
+Le commissionnaire eut peur, il laissa tomber la lanterne, qui
+s'éteignit.
+
+Il la ramassa; une lumière brillait à travers une petite fenêtre étroite
+et basse.
+
+--Je vais aller rallumer ma lanterne, dit-il.
+
+--Non, restez, fit Éva en lui mettant la main sur l'épaule; il me semble
+que j'entends du bruit dans la maison.
+
+En effet, on venait d'entendre le bruit d'une porte qui se refermait;
+puis un pas lourd qui descendait lentement l'escalier.
+
+Ce pas s'approcha de la porte. Éva était muette et tremblante comme s'il
+s'agissait de sa vie.
+
+--Qui est là? demanda une voix tremblante.
+
+--Moi, Marthe, moi! répondit Éva d'une voix joyeuse.
+
+--Ô mon Dieu, notre chère demoiselle! s'écria la vieille femme, qui
+avait reconnu la voix d'Éva après trois ans d'absence.
+
+Et elle ouvrit vivement la porte.
+
+--Et le docteur? demanda-t-elle.
+
+--Il vit, répondit Éva; il se porte bien. Dans quelques jours il sera
+ici.
+
+--Qu'il revienne! Que je le revoie et que je meure! dit la vieille
+Marthe. Voilà tout ce que je demande à Dieu.
+
+* * *
+
+En quittant la petite maison de la rue de Provence, Jacques Mérey était
+rentré à l'hôtel de Nantes qu'il avait trouvé vide.
+
+Il avait poussé un soupir.
+
+Peut-être était-il triste d'avoir été si vite et si bien obéi.
+
+Il fit venir une marchande à la toilette, lui donna tous les vêtements
+qu'Éva portait sur elle lorsqu'elle s'était jetée à la Seine, jusqu'aux
+bas et aux souliers, et lui ordonna en échange de donner 10 francs au
+premier pauvre qu'elle rencontrerait.
+
+Mais il remit et renferma dans son portefeuille la lettre du marquis de
+Chazelay.
+
+Puis il s'enferma dans la chambre d'Éva, où il s'était fait servir
+d'avance son souper, déroula le manuscrit et commença de lire.
+
+Le titre du premier chapitre était: EN FRANCE.
+
+
+
+
+IX
+
+LE MANUSCRIT
+
+
+I
+
+Ce fut le 14 août 1792, jour de cruelle mémoire, que je fus séparée de
+mon bien-aimé Jacques, près duquel j'étais depuis sept ans, et que
+j'adorais depuis le jour où j'eus la connaissance de moi-même.
+
+Je lui dois tout. Avant lui je ne voyais pas, je n'entendais pas, je ne
+pensais pas; j'étais comme ces âmes que Jésus a tirées des limbes,
+c'est-à-dire des _lieux bas_, pour les conduire au soleil.
+
+Aussi, malheur à moi si j'oubliais jamais, ne fût-ce qu'une seconde,
+celui à qui je dois tout!
+
+(Arrivé là de sa lecture, Jacques poussa un soupir, laissa tomber sa
+tête sur sa main, et une larme glissa de ses paupières sur le manuscrit.
+Il l'essuya avec son mouchoir, s'essuya les yeux et se remit à lire.)
+
+Le coup était d'autant plus violent qu'il était plus inattendu.
+
+Une heure avant l'arrivée du marquis de Chazelay,--je n'ai pas encore le
+courage d'appeler mon père cet homme que je ne connais que par la
+douleur,--il n'y avait pas d'être plus heureux que moi. Une heure après
+qu'il m'eût séparée de mon Jacques, il n'y eut pas de créature plus
+malheureuse.
+
+J'étais folle de douleur, plus que folle, idiote. On eût dit que Jacques
+avait gardé avec lui toutes les idées que, avec si grand'peine, pendant
+sept ans, il m'avait fait entrer dans le cerveau.
+
+On m'emmena au château de Chazelay.
+
+Du château de Chazelay, de ses appartements immenses, de ses meubles
+splendides, de ses portraits de famille, je ne me souviens que d'une
+simple peinture.
+
+C'était le portrait d'une femme en robe de bal.
+
+On me le montra en disant:
+
+--Voilà le portrait de ta mère!
+
+--Où est-elle, ma mère? demandai-je.
+
+--Elle est morte.
+
+--Comment?
+
+--Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une fête, le feu prit à sa
+robe; elle se sauva d'appartement en appartement, le vent activa la
+flamme, elle tomba étouffant quand on vint à elle pour la secourir.
+
+Il y avait une tradition dans les environs que, si quelque malheur
+devait arriver à l'un des habitants du château, on entendait des cris et
+l'on voyait la nuit, à travers les fenêtres, tournoyer des flammes.
+
+On ne parlait que de la chasteté de sa vie, que du bien qu'elle faisait,
+que de la reconnaissance des pauvres gens pour elle.
+
+C'était tout à la fois une sainte et une martyre.
+
+Dans la situation d'esprit où j'étais, ma mère m'apparaissait comme mon
+seul refuge; c'était mon intermédiaire naturel auprès du Seigneur.
+
+Je passais des heures à genoux devant son portrait, et, à force de la
+regarder, je croyais voir s'illuminer son auréole.
+
+Puis quand je me levais de devant elle, c'était pour aller coller mon
+visage aux carreaux d'une fenêtre du même salon donnant sur la route
+d'Argenton. J'espérais toujours, quoique je comprisse la folie de cette
+espérance, j'espérais toujours le voir arriver pour me délivrer.
+
+On avait d'abord ordonné de ne pas me laisser sortir; mais lorsque M. de
+Chazelay vit dans quel état de torpeur je m'enfonçais de plus en plus,
+il ordonna lui-même que l'on m'ouvrit toutes les portes. Il y avait tant
+de serviteurs au château, que l'un d'eux pouvait toujours avoir les yeux
+sur moi.
+
+Un jour, voyant les portes ouvertes, je sortis machinalement; puis, à
+cent pas du château, je m'assis sur une pierre et me mis à pleurer.
+
+Au bout d'un instant, je vis une ombre se projeter sur moi; je levai la
+tête: un homme était debout et me regardait avec une expression de
+pitié.
+
+Moi je le regardai avec une expression d'effroi, car c'était le même
+homme qui accompagnait le marquis et le commissaire de police quand le
+marquis était venu me réclamer; le même qui t'avait fait une visite
+quelques jours auparavant, mon bien-aimé Jacques, et qui m'avait trouvée
+si fort embellie: c'était enfin mon père nourricier, Joseph le bûcheron.
+
+Cet homme me fit horreur; je me levai et voulus m'éloigner.
+
+Mais lui:
+
+--Il ne faut pas me haïr pour ce que j'ai fait, ma chère demoiselle,
+car je ne pouvais pas faire autrement. M. le marquis avait une
+reconnaissance de ma main constatant que je vous avais reçue de lui et
+que je m'obligeais à vous rendre à lui à la première réquisition. Il est
+venu et il a exigé mon témoignage. Je l'ai donné.
+
+Il y avait dans la voix de cet homme un tel accent de vérité que je me
+contentai de lui dire en me rasseyant:
+
+--Je vous pardonne, Joseph, quoique vous ayez contribué à me rendre bien
+malheureuse.
+
+--Il n'y a pas de ma faute, ma chère demoiselle, et, si je puis racheter
+cela par des complaisances, ordonnez et je vous obéirai de grand cœur.
+
+--Vous iriez à Argenton si je vous en priais?
+
+--Sans doute.
+
+--Et vous lui remettriez une lettre?
+
+--Certainement.
+
+--Attendez. Mais je n'ai ni plume, ni encre, on ne voudra pas m'en
+donner au château.
+
+--Je vais vous procurer du papier et un crayon.
+
+--Où les irez-vous chercher?
+
+--Au prochain village.
+
+--Je vous attends ici.
+
+Joseph partit.
+
+Depuis que j'avais dépassé la grande porte du château j'entendais des
+abois désespérés.
+
+Je me retournai du côte d'où ils venaient, c'était Scipion qu'ils
+avaient mis à la chaîne et qui s'élançait de toute la longueur de sa
+chaîne pour venir me rejoindre.
+
+Mon pauvre Scipion, pendant huit jours, comprends-tu, mon bien-aimé
+Jacques, je l'avais oublié!
+
+Que veux-tu, j'eusse oublié jusqu'à ma vie, si je n'avais souffert!
+
+Ce fut pour moi une grande joie que de revoir Scipion. Quant à lui, il
+était fou de bonheur.
+
+Joseph revint avec du papier et un crayon; je t'écrivis une lettre
+insensée au fond de laquelle il n'y avait en réalité que ces deux mois:
+je t'aime.
+
+Mon messager partit; le lendemain à la même heure je devais le retrouver
+à la même place.
+
+J'avais peur que l'on m'empêchât d'emmener Scipion dans ma chambre, mais
+on n'y fit même pas attention.
+
+Je ne pouvais me lasser de lui parler et, folle que j'étais de lui
+parler de toi, je ne sais si c'était ton nom qu'il reconnaissait ou
+l'accent avec lequel je le prononçais; mais, à chaque fois qu'il
+l'entendait, il jetait un petit cri tendre, comme si lui aussi avait
+dit: _Je l'aime_.
+
+Dès le point du jour j'étais à ma fenêtre; je pensais que Joseph aurait
+passé la nuit chez toi à Argenton, et qu'il arriverait le matin.
+
+Je m'étais trompée, il était revenu la nuit même. Quand je sortis du
+château, je vis, à l'endroit où j'étais assise la veille, un homme qui
+était couché sur l'herbe et qui faisait semblant de dormir.
+
+Je m'approchai; c'était lui; mais je vis bien, au premier regard que je
+jetai sur lui, qu'il n'avait que de mauvaises nouvelles à m'apprendre.
+
+En effet, tu étais parti, mon bien-aimé Jacques, et cela sans dire où tu
+allais.
+
+Joseph me rapportait ma lettre.
+
+Je la déchirai en morceaux impalpables que je livrai au vent. Il me
+semblait déchirer mon cœur lui-même.
+
+Joseph était au désespoir.
+
+--Je ne puis donc rien pour vous? me dit-il.
+
+--Si fait, lui répondis-je, vous pouvez me parler de lui.
+
+Alors avec des choses relatives à la manière dont tu m'avais trouvée et
+que tu m'avais racontées toi-même, il me raconta des choses que je ne
+savais point. Ces espèces de miracles opérés par toi sur des animaux
+furieux; comment tu domptais les chevaux, les taureaux, comment tu avais
+dompté Scipion; il me montra la voûte du mur où le chien s'était
+réfugié, quand tu le forças de venir rempant à tes pieds; puis des
+animaux il passa aux hommes et me raconta les merveilleuses cures que tu
+avais faites: un enfant mordu par une vipère que tu avais sauvé en
+suçant la plaie, un chasseur qui s'était mutilé le bras avec son fusil,
+à qui on voulut couper le bras, et à qui tu te conservas; que te
+dirai-je, mon bien-aimé Jacques, les mêmes souvenirs que je croyais
+toujours nouveaux. Un jour cependant la conversation changea.
+
+--Mademoiselle, me dit Joseph avant que j'eusse eu le temps de lui
+adresser la parole, savez-vous une nouvelle?
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que M. le marquis part; il émigre.
+
+Je songeai aussitôt au changement que le départ du marquis allait faire
+dans mon existence, à la liberté qu'il allait me donner.
+
+--En êtes-vous sûr? lui demandai-je avec un mouvement de joie que je ne
+pus réprimer.
+
+--Cette nuit, ses amis se ressemblent au château; on y tient conseil sur
+la façon d'émigrer, et, quand chaque fugitif aura arrêté son moyen de
+fuite, on partira.
+
+--Mais qui vous a dit cela, à vous, Joseph? Vous n'êtes pas, il me
+semble, des conseils du marquis?
+
+--Non. Mais comme il sait que je tire proprement un coup de fusil, que
+je tue un lapin au déboulé et une bécassine à son troisième crochet, il
+serait bien aise de m'avoir près de lui.
+
+--Et il vous a fait des offres?
+
+--Oui. Mais je suis du peuple, moi, et par conséquent pour le peuple. De
+sorte que je lui ai dit: Monsieur le marquis, si nous nous retrouvons
+là-bas, ce sera l'un contre l'autre, et non pas l'un avec l'autre.
+
+--Mais, m'a-t-il dit, je sais que tu es honnête homme et que le secret
+de mon départ, que je te confie, tu le garderas. Or, comme ce secret
+n'en doit pas être un pour vous et que vous ne dénoncerez pas votre
+père, je vous le dis pour que, de votre côté, si vous avez des mesures à
+prendre, vous les preniez.
+
+--Quelle mesure voulez-vous que je prenne? Je ne dispose de rien et l'on
+dispose de moi; je laisserai faire à la Providence.
+
+Le lendemain de cet entretien, mon père me fit prier de passer chez lui.
+
+Je ne lui avais parlé que deux fois depuis qu'il m'avait repris à toi,
+mon bien-aimé! Il m'avait demandé si je voulais manger avec tout le
+monde ou dans ma chambre: je m'étais empressée de répondre: Dans ma
+chambre; quand on est séparé de celui qu'on aime, être seule c'est être
+à moitié avec lui.
+
+Je passai chez le marquis.
+
+Il aborda immédiatement la question.
+
+--Ma fille, me dit-il, les circonstances deviennent telles que je dois
+songer à quitter la France; d'ailleurs, mon opinion, mon rang dans la
+société, ma position parmi la noblesse de France, me forcent d'aller
+offrir mon épée aux princes. Dans huit jours j'aurai rejoint le duc de
+Bourbon.
+
+Je fis un mouvement.
+
+--Ne vous inquiétez pas de moi, dit-il; j'ai des moyens sûrs de quitter
+la France. Quant à vous, qui ne courez aucun risque et n'avez aucun
+devoir à remplir, vous resterez à Bourges avec votre tante: elle vient
+vous chercher demain. Avez-vous des observations à me faire?
+
+--Aucune, monsieur, je n'ai qu'à vous obéir.
+
+--Si notre séjour à l'étranger paraît devoir se prolonger, ou si vous
+couriez quelque danger en France, je vous écrirais de venir me
+rejoindre, et nous nous fixerions hors de France pour tout le temps que
+durera leur infâme révolution, qui du reste, je l'espère bien, n'en a
+pas pour longtemps. Comme nous n'avons plus que trois ou quatre jours à
+passer ensemble, si vous voulez pendant ce temps prendre votre dîner en
+même temps que nous et avec nous, vous me ferez plaisir.
+
+Je m'inclinai en signe d'assentiment.
+
+Sans doute les jeunes nobles qui s'étaient réunis au château la nuit
+précédente y étaient restés, car le marquis avait une douzaine de
+convives.
+
+Il me présenta à eux, et je vis bien vite quel était le but de cette
+présentation.
+
+Trois ou quatre étaient jeunes, élégants, beaux, bien faits. Mon père
+voulait savoir si l'un d'entre eux ne parviendrait pas à attirer mes
+regards.
+
+Mon père n'avait donc jamais aimé, qu'une pareille idée lui ait passé
+par l'esprit! Douze jours après que je t'avais quitté, toi ma vie, toi
+mon âme, toi mon Jacques bien-aimé, penser que mes yeux pouvaient
+s'arrêter sur un autre homme!
+
+Je ne me fâchai même pas d'une semblable supposition; j'en haussai les
+épaules.
+
+Le lendemain, ma tante arriva. Je ne l'avais jamais vue.
+
+C'est une grande fille sèche, dévote et prude; elle n'a jamais dû être
+jolie, et par conséquent n'a jamais été jeune.
+
+Son père, ne pouvant pas la marier, en fit une chanoinesse.
+
+En 1789 elle sortit de son couvent et rentra dans la société avec six ou
+huit mille livres de rentes que lui faisait mon père. Seulement elle ne
+voulut pas quitter Bourges, sa ville chérie, pour venir demeurer au
+château de Chazelay.
+
+Elle avait donc loué une maison à Bourges.
+
+Elle avait été, quelques années après ma naissance, mise au courant de
+ma laideur et de mon idiotisme; puis on n'avait plus jugé à propos de
+lui parler de moi.
+
+Quand le marquis lui écrivit de venir me chercher, elle s'attendait donc
+à trouver quelque horrible magote branlant la tête à droite et à gauche
+avec des yeux chinois, et exprimant ses désirs par des mots
+inintelligibles.
+
+J'étais depuis une demi-heure en face d'elle qu'elle cherchait encore où
+je pouvais être. Enfin elle demanda qu'on lui amenât sa nièce, et, quand
+on lui dit que c'était elle qu'elle avait sous les yeux, elle fit un
+soubresaut d'étonnement.
+
+Je crois que ma digne tante, forcée par les obligations qu'elle avait au
+marquis de me garder près d'elle, m'eût préféré plus laide et plus
+sotte. Mais je lui dis tout bas:
+
+--C'est comme cela qu'il m'aime, ma bonne tante, et, ne vous en
+déplaise, je resterai ainsi.
+
+Notre départ fut fixé au lendemain et celui du marquis à la nuit du
+surlendemain. Il avait pour état-major une partie de la noblesse du
+Berri et une cinquantaine de paysans, auxquels il promit une solde de
+cinquante sous par jour.
+
+Le jour de notre départ, je dis adieu à Joseph le braconnier, qui me dit
+en me quittant:
+
+--Je ne sais pas l'adresse de Jacques Mérey; mais, comme il est de
+l'Assemblée nationale, en lui adressant vos lettres à la Convention, il
+n'y a pas de doute qu'elles ne lui parviennent.
+
+Ce fut le dernier service que cet excellent homme me rendit!
+
+
+II
+
+Le lendemain de notre départ du château de Chazelay, nous arrivâmes à
+Bourges. Notre voyage s'était fait dans une petite voiture des remises
+du marquis et avec un cheval de ses écuries; un paysan nous conduisait.
+
+Mademoiselle de Chazelay devait renvoyer le paysan et garder la voiture
+et le cheval.
+
+Il résulta de cet arrangement que nous couchâmes à Châteauroux.
+
+Je mourais d'envie de t'écrire, mon bien-aimé Jacques! mais sans doute
+le marquis avait renseigné sa sœur à ton endroit, car mademoiselle de
+Chazelay ne détourna pas un instant ses yeux de dessus moi, et me fit
+coucher dans sa chambre.
+
+J'espérais être plus libre à Bourges, et, en effet, j'eus ma chambre à
+moi, une chambre donnant sur un jardin.
+
+À peine arrivée, mademoiselle de Chazelay se hâta d'organiser la maison;
+elle avait une vieille servante nommé Gertrude qui l'avait suivie au
+couvent, mais qui, en me voyant arriver, déclara qu'elle n'admettait
+point ce surcroît de travail.
+
+Ma tante fit donc demander par Gertrude une femme de chambre à son
+confesseur, qui lui envoya le même jour une de ses pénitentes nommée
+Julie.
+
+Je l'étudiai; mais je connais encore bien peu le cœur humain, même celui
+des femmes de chambre. Je crus le troisième jour pouvoir me fier à elle
+et lui donner une lettre pour toi; elle m'assura l'avoir mise à la
+poste, ainsi qu'une seconde et qu'une troisième; mais, comme je n'ai
+jamais reçu de réponse de toi, je commence à croire que j'ai été trop
+confiante et que mademoiselle Julie les a remises à ma tante au lieu de
+les porter à la poste.
+
+À part ton absence, mon bien-aimé Jacques, et le doute où j'étais, non
+pas de ton amour, Dieu merci, je sens à mon cœur que tu m'aimas
+toujours, mais de notre réunion, le mois que je passai à Bourges ne fut
+point malheureux; sans m'aimer, ma tante avait des égards pour moi; elle
+avait gardé le paysan, l'avait habillé d'une espèce de carmagnole et
+en avait fait son cocher. Tous les jours, sous prétexte du soin qu'elle
+prenait de ma santé et en même temps de la sienne, elle nous promenait
+deux heures, et le reste du temps, à part l'heure des repas, j'avais
+toute liberté dans ma chambre.
+
+J'en usais en restant seule.
+
+Depuis que l'idée m'était venue que Julie avait pu me trahir, je la
+détestais autant que je puis détester, ce qui n'est pas bien fort; et,
+pour ne pas voir une créature qui m'était désagréable et à laquelle je
+ne voulais pas faire la peine de la renvoyer, je lui interdisais
+l'entrée de ma chambre.
+
+Ma tante était abonnée au _Moniteur_. Je dévorais tous les jours le
+journal dans l'espérance d'y trouver ton nom. Deux ou trois fois mon
+espérance fut accomplie. D'abord je vis ton nom parmi les députés de
+l'Indre lors de l'appel nominal, puis je vis que tu avais été envoyé en
+mission près de Dumouriez, que tu lui avais servi de guide dans la forêt
+d'Argonne, enfin que tu avais rapporté à la Convention les drapeaux pris
+à Valmy.
+
+Mais, huit ou dix jours après la bataille de Valmy, nous reçûmes une
+lettre du marquis, qui nous disait que les choses politiques n'allaient
+point tout à fait selon son espoir, et qu'il nous invitait à nous tenir
+prêtes à le rejoindre au premier avis que nous recevrions de lui.
+
+Nous fîmes nos préparatifs de départ de manière à n'avoir qu'à nous
+mettre en route aussitôt que le marquis nous appellerait.
+
+Nous le trouverions occupé au siége de Mayence.
+
+Quoique l'on commençât à être sévère aux émigrations des hommes, qui
+emportaient un danger avec eux puisqu'ils n'émigraient que pour revenir
+combattre contre la France, on s'inquiétait assez peu des émigrations
+des femmes. Les autorités de Bourges d'ailleurs, demeurées royalistes,
+nous munirent de tous les papiers nécessaires pour assurer notre voyage,
+et nous partîmes en poste dans notre petite voiture.
+
+Nous gagnâmes la frontière et nous la traversâmes sans avoir couru un
+danger réel; mais, un peu au delà de Sarrelouis, nous trouvâmes des
+prisonniers émigrés que l'on ramenait à une forteresse ou à une
+citadelle pour les faire fusiller.
+
+Nous poussâmes jusqu'à Kaiserlautern.
+
+Là nous apprîmes la prise de Mayence par le général Custine. Comme deux
+femmes à la recherche d'un frère et d'un père ne courront jamais un
+risque quelconque de la part d'un général français, nous poussâmes
+jusqu'à Oppenheim. Là les nouvelles devinrent plus précises et en même
+temps plus inquiétantes.
+
+Dans un des derniers combats qui avaient eu lieu quelques jours
+auparavant, un certain nombre d'émigrés avaient été pris, et, lorsque ma
+tante prononça le nom du marquis de Chazelay, celui qu'elle interrogeait
+lui dit qu'en effet il croyait avoir entendu ce nom-là. Au reste, les
+prisonniers avaient été conduits à Mayence, et, vivants ou morts,
+c'était là seulement que l'on pouvait avoir de leurs nouvelles.
+
+Nous poussâmes jusqu'à Mayence. Aux portes, on nous arrêta.
+
+Il nous fallut écrire au général Custine. Nous ne lui cachâmes rien;
+nous lui dîmes qui nous étions, et le but sacré qui nous amenait à
+Mayence.
+
+Un quart d'heure après, un de ses officiers d'ordonnance venait nous
+chercher.
+
+--Ah! mon bien-aimé Jacques, la nouvelle était terrible. Mon père, pris
+les armes à la main, avait été condamné et fusillé dans les vingt-quatre
+heures.
+
+Je n'avais pas de puissantes raisons d'adorer un père qui m'avait
+abandonnée dans mon enfance et qui ne m'avait reprise que pour me briser
+le cœur. Cependant, au moment où j'appris l'horrible catastrophe, je le
+pleurai filialement.
+
+Mais alors un incident complètement imprévu vint faire trêve à ma
+douleur. Le jeune officier que le général nous avait donné pour nous
+accompagner, me demanda à m'entretenir d'une chose importante; d'un
+regard je sollicitai de ma tante la permission de l'écouter. Elle crut,
+comme il avait commandé le détachement exécutionnaire, qu'il avait à me
+transmettre de la part du marquis quelques recommandations suprêmes et
+je le suivis dans un cabinet, tandis que ma tante se faisait donner,
+pour constater le décès, le procès-verbal de l'exécution.
+
+--Mais là, chose incroyable, de qui penses-tu que me parla cet inconnu?
+De toi, mon bien-aimé Jacques. Tu étais venu deux jours avant à Mayence
+pour savoir si parmi les papiers trouvés sur mon père il n'y aurait pas
+quelqu'un qui pût t'apprendre notre adresse, et non-seulement tu avais
+appris que nous demeurions à Bourges, mais encore tu avais pu lire une
+lettre de moi, à toi adressée, soustraite par ma tante et envoyée par
+elle à son frère. Cette lettre, mon bien-aimé Jacques! il me dit avec
+quels transports de joie tu l'avais lue; que tu avais demandé à la
+copier; qu'il t'avait autorisé à la prendre en en laissant copie; que,
+la copie faite, tu avais pris la lettre, tu l'avais baisée, tu l'avais
+mise sur ton cœur.
+
+Mon Dieu! que cette voix du sang est peu de chose, mon bien-aimé
+Jacques, abandonnée à elle-même! que ces mots dits tout à coup, à propos
+d'un homme que l'on croyait étranger--_c'est ton père!_--ont peu de
+puissance, puisqu'en face de cette tombe de mon père à peine refermée,
+ton nom prononcé j'oubliai tout! C'est que tu es mon véritable père,
+toi! À part la vie matérielle, je te dois tout. Je suis ton enfant, je
+suis ton œuvre, je suis ta création; et avec cela, dans sa suprême
+bonté, Dieu a voulu que je pusse être autre chose.
+
+Quand je sortis du cabinet où cet excellent jeune homme venait de
+m'apprendre ton passage, j'étais honteuse de moi. J'avais des larmes
+dans les yeux; mais, larmes et sourires, tout était pour toi.
+
+Oh! que l'amour est bien ce que tu m'as dit, l'âme de la création tout
+entière, le fluide obstiné qui perpétue la vie, et qui des parcelles de
+temps de notre vie fait l'éternité des êtres. Nous rêvons Dieu, nous
+sentons l'amour; l'amour ne serait-il pas le seul, l'unique, le vrai
+Dieu?
+
+Je cachai ma joie dans mon voile. Qu'eût dit la rigide chanoinesse en
+voyant ces fausses larmes et ce vrai sourire.
+
+Ainsi je m'étais reprise à espérer. Depuis que nous avions été séparés,
+c'était la première fois que j'entendais parler de toi. Le fil de ma vie
+presque brisé se renouait, plus ardent que jamais, à l'amour et au
+bonheur.
+
+Mais toi, de ton côté, qu'allais-tu faire, pauvre bien-aimé? courir
+après une nouvelle déception. Je te voyais reprenant la poste dans
+l'espoir de me retrouver à Bourges, te penchant en avant, pressant le
+postillon et arrivant dans notre sombre rue, en face de notre triste
+maison, pour trouver la maison fermée et apprendre mon départ.
+
+Mais, n'importe! Je me disais, égoïste que j'étais, que toutes ces
+secousses-là feraient revivre ton amour comme celle que je venais de
+recevoir avait galvanisé le mien.
+
+Le reste de la journée fut consacré à une visite à la tombe du marquis.
+Là je retrouvai des larmes. Le général nous permit de mettre une pierre
+sur la fosse, avec le nom de celui qu'elle recouvrait.
+
+Mademoiselle de Chazelay s'obstinait à vouloir mettre dessus: _Mort pour
+son roi_. Mais le général lui fit observer qu'une pareille inscription
+ferait mettre avant vingt-quatre heures la pierre en morceaux par les
+soldats de la République.
+
+Nous quittâmes Mayence dans la même nuit, et nous prîmes la route de
+Vienne. C'était là que mademoiselle de Chazelay voulait fixer sa
+résidence. Elle avait une douzaine de mille francs en or avec elle. Il
+ne fallait plus compter sur autre chose. Toute notre fortune était là.
+
+Il était évident que la République héritait des biens du marquis de
+Chazelay, émigré pris les armes à la main et fusillé.
+
+Nous partîmes donc pour Vienne, mais nous cessâmes de voyager en poste.
+Nous prîmes nos places à une diligence, et je priai tant qu'on laissa
+mon pauvre Scipion monter avec nous.
+
+Scipion, c'était le dictionnaire de ma vie passée.
+
+Nous arrivâmes à Vienne, et nous descendîmes d'abord dans le plus beau
+quartier de la ville, à l'_Agneau d'or_.
+
+Ma tante confia au maître de la maison qu'elle désirait louer une petite
+maison dans un quartier calme et retiré. Trois jours après, une vieille
+dame venait nous prendre en voiture et nous conduisait à la place de
+l'Empereur-Joseph où elle avait une petite maison garnie.
+
+Cette petite maison nous convenait sous tous les rapports. La
+propriétaire en voulait cent louis par an. Ma tante, après longue
+discussion l'obtint à deux mille francs, avec faculté de renouveler le
+bail d'année en année tant qu'il lui plairait.
+
+À la fin de chaque année elle pouvait résilier, mais l'année commencée
+elle devait payer l'année entière.
+
+Nous nous installâmes à Josephplatz.
+
+Aussitôt installée, comme je n'avais plus de femme de chambre pour
+m'espionner,--ma tante avait jugé que nous pouvions nous servir seules,
+et que par conséquent cette dépense était inutile,--comme je n'avais
+plus de femme de chambre pour m'espionner, je t'écrivis une longue
+lettre et je la mis moi-même à la poste.
+
+Ni celle-là ni trois autres que j'écrivis n'obtinrent de réponse.
+
+Je me désespérai. M'avais-tu donc oubliée? Cela me semblait impossible.
+
+Hélas! depuis j'ai réfléchi.
+
+Il y avait une double raison pour que mes pauvres lettres ne
+t'arrivassent point.
+
+Ne sachant point ton adresse, je t'écrivais:
+
+«À monsieur Jacques Mérey, député du département de l'Indre à la
+Convention.»
+
+J'ignorais les défiances du gouvernement autrichien. Mes lettres étaient
+décachetées et lues.
+
+Puis celui qui était chargé de ce triste office de lire les lettres ne
+jugeait pas à propos de recacheter mes lettres et de leur faire suivre
+leur cours.
+
+C'est si peu important pour un indifférent des lettres d'amour!
+
+J'eusse donné la moitié de mon sang pour une lettre de toi!
+
+Et, en supposant même que mes lettres eussent été remises à la poste,
+est-ce que la police française eût fait parvenir à _monsieur_ Jacques
+Mérey, député à la Convention, des lettres de Vienne.
+
+Cette appellation de _monsieur_, complètement abolie à Paris, sentait
+son aristocratie d'une lieue.
+
+J'étais bien malheureuse lorsque ces observations que je fais ici me
+furent faites par un vieux savant, notre voisin, avec la femme duquel ma
+tante allait faire parfois sa partie de whist.
+
+Une chose qui te fera rire, mon cher Jacques, c'est que ce vieux savant
+aimait à causer avec moi, disait-il, parce que j'étais savante.
+
+Moi savante! Hélas la chose que j'eusse dû savoir avant tout c'est que,
+pour que mes lettres t'arrivassent, il ne fallait pas écrire à
+_monsieur_ Mérey, mais au _citoyen_ Mérey.
+
+Une fois que j'eus trouvé la cause de ton silence, mon Jacques, bien
+loin de t'en vouloir, je t'en aimai davantage. Mais ce n'était pas le
+tout de t'aimer de mon côté, je voulais que tu m'aimasses du tien.
+
+Or ce point de la cause de ton silence éclairci, tu m'aimais toujours;
+que m'importait le reste. Ton amour n'était-il pas tout pour moi.
+
+
+III
+
+La vie que nous menions, ma tante et moi, à Vienne, ressemblait beaucoup
+à celle que nous menions à Bourges.
+
+Nous avions pris une femme pour nous servir; c'était une vieille
+Française, dont le mari, domestique d'un attaché d'ambassade, était mort
+à Vienne.
+
+Tant qu'il y avait eu ambassade française à Vienne, l'ancien maître du
+mari de Thérèse avait aidé la veuve; mais depuis la guerre avec
+l'Autriche, l'ambassadeur français avait pris ses passeports, et Thérèse
+s'était mise à faire les ménages de ses compatriotes émigrés.
+
+Depuis la mort de mon père, ma tante, tombée dans une espèce de spleen,
+ne s'occupait plus ou paraissait ne plus s'occuper de nos amours.
+
+J'étais libre, j'avais ma chambre à moi; j'y demeurais seule tant que je
+voulais, et j'avais tout le temps de t'écrire.
+
+Pendant le premier mois de mon arrivée, je t'écrivis toutes les
+semaines; seulement ma tristesse était profonde de voir que quoique je
+t'adjurasse, au nom des plus douces heures de notre amour, de me
+répondre, tu ne me répondais pas; cette fois, je ne pouvais pas même
+concevoir l'idée que mes lettres étaient détournées, puisque deux ou
+trois fois j'avais mis mes lettres moi-même à la poste.
+
+Vers le troisième mois de notre séjour à Vienne, j'eus une grande
+douleur; mon pauvre Scipion s'en allait mourant de vieillesse.
+
+C'était avec toi le seul être qui m'eût véritablement aimée; et lui qui
+t'avait quitté volontairement pour me suivre quand le marquis m'avait
+enlevée, lui qui était venu avec moi en exil, ne m'aimait-il pas mieux
+que toi dont le silence incompréhensible accusait l'oubli?
+
+Si ton silence venait de ta fierté blessée, je le comprenais encore tant
+que le marquis vivait; mais, le marquis mort, tu n'avais plus aucun
+motif pour ne pas m'écrire; d'ailleurs, ne savais-je point par
+l'officier d'ordonnance du général Custine que tu m'aimais toujours?
+
+N'avais-je pas pleuré de joie quand il m'avait raconté tes transports de
+joie à la lecture de ma lettre?
+
+Je me dis que sans doute certaine partie de mon cerveau n'avait pas été
+suffisamment développée par toi, que le temps t'avait manqué pour
+achever mon entière création; que de cette partie incomplète venait le
+trouble dans lequel je me perdais.
+
+Scipion ne me quittait plus d'un pas; on eût dit que la puissance de son
+attachement pour moi lui avait inspiré la révélation de sa mort
+prochaine.
+
+Et moi, en le voyant s'affaiblir de jour en jour, je le regardais
+tristement. Scipion c'était le catalogue de toute ma vie. Avant que
+personne m'aimât, il m'aimait; quand je n'étais qu'une masse inerte, il
+me réchauffait; quand j'étais impuissante à percevoir moralement, je le
+percevais physiquement. Il fut, quand la vue me fut donnée, le premier
+être que je vis, et quand peu à peu je reçus le mouvement, il fut mon
+premier moyen de locomotion; à tous mes souvenirs de toi, il est mêlé,
+et ce fut à travers lui en quelque sorte que j'arrivai à toi. Depuis que
+nous sommes séparés, pour parler de toi je n'ai que lui; et aujourd'hui
+que la mort s'approche, que son regard trouble m'entrevoit avec peine,
+si je lui demande où est notre maître bien-aimé à tous deux, il comprend
+de qui il est question, et par de douces plaintes arrachées à ton nom il
+semble me dire: Pas plus que toi je ne sais où il est, mais comme toi,
+tu vois bien que je le pleure.
+
+Les journaux français sont défendus ici; mais comme, grâce à toi,
+l'allemand est devenu pour moi une seconde langue maternelle, je lis les
+journaux allemands. J'ai vu ton vote dans le procès de ce malheureux roi
+dont nous ne nous étions jamais occupés ensemble, dont nous avions parlé
+deux ou trois fois à peine, dont j'ignorais presque l'existence. Quand,
+au nom de la patrie, on est venu te chercher pour lutter contre son
+pouvoir expirant, tu n'as pas voulu voter la peine de mort, cœur
+miséricordieux, et tu t'es exposé aux murmures et peut-être à la
+vengeance de toute l'Assemblée pour rester fidèle, non pas dans ta
+foi,--car je sais ce que tu pensais,--mais dans ton humanité.
+
+Tu n'as aucune idée de la façon dont on s'illusionne ici. Tous les
+émigrés passent ici, et dans leur nombre immense nous en voyons
+quelques-uns parlant de leur retour en France comme d'une chose
+prochaine et sûre; selon eux, la mort du roi, loin de gâter les affaires
+de l'émigration, les rend meilleures; si la tête du roi tombe,
+disent-ils, toute l'Europe se soulèvera, et il me semble impossible que
+la France résiste à toute l'Europe, quoique je désire bien rentrer en
+France, puisque rentrer en France ce sera me rapprocher de toi. Je ne
+voudrais pas rentrer à ce prix, il me semble que c'est une impiété
+d'espérer une pareille chose.
+
+Inutile de te dire que ma tante est au nombre de ceux qui espèrent
+rentrer en France de cette façon.
+
+Si je n'étais pas si triste, mon bien-aimé Jacques, je rirais des
+étonnements que causent à ma tante les preuves successives et
+inattendues de l'éducation que tu m'as donnée.
+
+D'abord, en arrivant en Allemagne, sa grande inquiétude était de savoir
+comment elle se ferait comprendre, lorsque tout à coup elle me vit
+parler couramment allemand avec les postillons et les aubergistes.
+
+Premier étonnement.
+
+Il y a huit ou dix jours, nous avons visité les serres du palais, qui
+sont fort belles. Le jardinier justement est Français, et, reconnaissant
+en moi une compatriote, il voulut me faire lui-même les honneurs de
+son royaume.
+
+Aux premiers mots que nous échangeâmes, il vit que je n'étais point tout
+à fait étrangère à la botanique. Alors il me fit visiter ses orchidées
+les plus curieuses; il en avait de magnifiques, dont les fleurs
+imitaient des insectes, des papillons, des casques; puis, voyant que je
+m'intéressais surtout aux choses mystérieuses de la nature, il me fit
+voir sa collection d'hybrides.
+
+Mais l'excellent homme ne connaissait que les hybrides naturelles, fruit
+et résultat d'un accident quelconque de la nature; il ne savait point en
+faire artificiellement en enlevant les étamines d'une fleur avant sa
+fécondation, et en apportant sur le pistil le pollen d'une autre espèce.
+
+Il se plaignait aussi que ses hybrides, quoique fécondes, retournassent
+spontanément à la tige maternelle, c'est-à-dire à l'_atavisme_. Je lui
+indiquai alors le moyen de combattre ce retour, en redoublant dans les
+générations subséquentes une nouvelle aspersion du pollen paternel.
+
+Le jardinier était dans le ravissement; il m'écoutait comme il eût
+écouté Kœlrenter lui-même. Quant à ma tante, tu comprends, mon
+bien-aimé, elle qui est arrivée à l'âge de soixante-neuf ans sans savoir
+distinguer une anémone d'une tubéreuse, elle était stupéfaite.
+
+Mais ce fut bien pis lorsque hier, à propos de mon pauvre Scipion, qui
+sera mort demain, je me pris avec le confesseur de ma tante, vieux
+prêtre français non assermenté, d'une discussion sur l'âme des hommes et
+sur celle des animaux, et lorsque j'avançai que c'était l'orgueil humain
+qui avait converti en âme l'intelligence humaine plus perfectionnée
+grâce à la quantité de matière cérébrale plus considérable contenue dans
+le crâne humain que dans le crâne des animaux, et que j'attribuai à
+chaque animal une âme en harmonie avec son intelligence. J'essayai
+vainement de faire comprendre que la nature n'était rien autre chose
+dans son éternelle palpitation que cette chaîne générale des êtres, que
+la séve de l'arbre était le sang de l'homme, et que la moindre plante, à
+un degré inférieur, avait sa vie sensitive à des degrés de plus en plus
+supérieurs, comme le mollusque, comme l'insecte, comme le reptile, comme
+le poisson, comme le mammifère, comme l'homme enfin.
+
+Le prêtre m'accusa de panthéisme, et ma tante, qui ne savait pas ce que
+c'était que le panthéisme, déclara simplement que j'étais une athée.
+
+Comment se fait-il, ô mon cher maître, comment se fait-il, mon Jacques
+bien-aimé, que ce soit nous qui voyons Dieu en toutes choses dans les
+mondes qui roulent au-dessus de nos têtes, dans l'air que nous
+respirons, dans l'océan que ne peut embrasser notre regard, dans le
+peuplier qui plie au vent, dans la fleur qui s'ouvre au soleil, dans la
+goutte de rosée que secoue l'aurore, dans l'infiniment petit, dans le
+visible et dans l'invisible, dans le temps et dans l'éternité, comment
+se fait-il que ce soit nous qu'on accuse d'être des athées, c'est-à-dire
+de ne pas croire en Dieu?
+
+Notre pauvre Scipion est mort ce matin. Il en sait maintenant autant que
+nous en saurons un jour sur le grand secret, que le tombeau ne révélera
+jamais du moment où il n'a pas répondu à la sublime interrogation de
+Shakespeare.
+
+Ce matin, ne le voyant pas entrer lorsque l'on ouvrit la porte de ma
+chambre, je me doutai ou qu'il était mort, ou qu'il était trop malade
+pour venir jusqu'à moi.
+
+J'allai donc jusqu'à sa niche.
+
+Il était vivant encore, mais trop faible déjà pour marcher. Son œil
+était fixé sur la porte par laquelle il s'attendait à me voir paraître.
+
+En m'apercevant, son œil s'anima. Il fit entendre un petit cri de joie,
+sa queue s'agita, il sortit à moitié de sa niche.
+
+Je pris un tabouret et vins m'asseoir près de lui et, voyant qu'il
+faisait effort, je lui pris la tête et la posai sur mon pied.
+
+C'était cela qu'il voulait.
+
+Une fois là, l'œil fixé sur moi, de temps en temps détournant son regard
+pour le plonger dans le lointain, comme s'il te cherchait, mais le
+ramenant aussitôt vers moi, il ne s'occupa plus qu'à mourir.
+
+En vérité, celui qui donne une âme à l'assassin sans pitié qui égorge
+pour quarante sous des femmes et des enfants à la porte d'une prison, et
+la refuse à ce noble animal qui, pareil au pécheur privilégié de
+l'Écriture, après avoir fait le mal s'est repenti de l'avoir fait, et a
+consacré le reste de sa vie au bien et à l'amour, celui-là me semble
+non-seulement hors de raison, mais hors d'intelligence.
+
+Mon bien-aimé Jacques, le jour où tu liras ces lignes, si tu les lis
+jamais, et que tu te reporteras à leur date, 23 janvier 1793, tu me
+trouveras sans doute bien enfantine de m'absorber dans la contemplation
+d'un chien qui meurt au moment même où tu te trouves, toi, en face de
+l'échafaud d'un roi, au milieu des débris d'un trône qui croule. Mais
+tout est relatif: l'amour qu'on porte à son roi, c'est-à-dire à un homme
+que l'on n'a jamais vu, à qui l'on n'a jamais parlé, est une convention
+sociale, une affaire d'éducation, tandis que l'amitié que je porte à la
+pauvre bête qui agonise là sous mes yeux en pensant à moi dans la mesure
+de son intelligence, est un sentiment presque d'égal à égal, en
+supposant même que Scipion n'ait pas été longtemps mon supérieur.
+
+Quant à ce trône qui croule, il tombe sous la mine incessante de huit
+siècles de despotisme, sous la parole de tous les grands philosophes et
+de tous les esprits sublimes de notre temps, et ses débris, symboles de
+haine et de vengeance, essayent, en roulant vers l'abîme, d'entraîner
+avec eux tout ce qu'il y a de courageux, de loyal et de patriotique dans
+notre époque.
+
+Notre pauvre Scipion est mort.
+
+Un dernier frémissement d'agonie a parcouru tout son corps, ses yeux se
+sont fermés, il a poussé un faible gémissement, et tout a été fini pour
+lui.
+
+Ô mort! ô éternité! n'est-ce pas que tu es la même pour tous les êtres
+créés, ou du moins pour tous ceux dont les cœurs ont battu, pour tous
+ceux qui ont souffert, pour tous ceux qui ont aimé.
+
+Scipion est enterré dans le jardin, et sur la pierre qui le couvre j'ai
+gravé le seul mot: FIDELIS.
+
+* * *
+
+Là, malgré lui, Jacques Mérey s'arrêta. Cet homme qui avait vu tant de
+grands événements d'un œil sec, avait senti malgré lui les pleurs
+obscurcir son regard; une larme d'Éva avait laissé sa trace sur le
+manuscrit; une larme de Jacques tomba près d'elle.
+
+Puis il regarda tristement le lit où elle avait couché, la chaise où
+elle s'était assise, la table où elle avait mangé, fit plusieurs tours
+dans la chambre, vint s'asseoir sur son fauteuil, reprit son manuscrit
+et se remit à lire.
+
+Mais il y avait une grande lacune entre l'endroit où il était arrivé et
+celui où le récit continuait.
+
+Il reprenait à la date du 26 MAI 1793.
+
+* * *
+
+Je pars pour la France demain soir. C'est le premier usage que je fais
+de ma liberté. Je ne crois pas courir aucun danger, et, si j'en cours,
+je les braverai joyeusement en pensant que c'est pour toi que je les
+brave.
+
+Ma pauvre tante est morte hier d'une apoplexie foudroyante. Elle faisait
+son whist avec deux vieilles dames et son directeur; c'était à son tour
+à jouer, elle tenait les cartes et ne jouait pas.
+
+--Jouez donc, lui dit son partner.
+
+Mais au lieu de jouer, elle poussa un soupir et se renversa dans son
+fauteuil.
+
+Elle était morte.
+
+Quel bonheur, le 4 juin au plus tard, je serai dans tes bras, car je ne
+puis croire que tu m'aies oubliée!
+
+Tu trouveras peut-être étonnant que je n'aie pas une parole de regret
+pour la pauvre vieille fille que nous conduirons demain à sa dernière
+demeure, quand j'ai employé six pages à te parler de la mort et de
+l'agonie de mon chien; mais, que veux-tu, je suis l'enfant de la nature,
+je ne sais pleurer que ce que je regrette, et je ne puis, en conscience,
+regretter une parente que je n'ai connue que comme ma geôlière.
+
+Voici l'épitaphe que j'ai composée pour elle et dont son orgueil
+héraldique serait satisfait, je crois, si elle pouvait la lire.
+
+CY GIT
+TRÈS-HAUTE ET TRÈS-PUISSANTE DEMOISELLE
+CLAUDE-LORRAINE-ANASTASIE-LOUISE-ADÉLAIDE
+DE CHAZELAY,
+DE SON VIVANT CHANOINESSE ET SUPÉRIEURE
+DES DAMES AUGUSTINES
+DE BOURGES.
+LE VENT DES RÉVOLUTIONS L'A EMPORTÉE
+SUR LA TERRE ÉTRANGÈRE OU ELLE EST
+MORTE
+LE XXV MAI 1793.
+PRIEZ LE SEIGNEUR POUR SON ÂME.
+
+Au revoir, mon bien-aimé, la première fois que je te dirai _je t'aime_,
+ce sera de vive voix!
+
+* * *
+
+Oh! la malheureuse enfant! s'écria Jacques Mérey en laissant tomber le
+manuscrit; elle sera arrivée le surlendemain du jour où j'aurai quitté
+Paris!...
+
+Mais comme l'intérêt croissait pour lui, il le ramassa avec un soupir,
+et en reprit avidement la lecture.
+
+
+IV
+
+Oh! décidément, j'étais maudite avant ma naissance, et la malédiction
+écartée un instant par toi est retombée plus pesante sur ma tête.
+
+J'arrive à Paris. Je m'arrête à l'hôtel même de la diligence. Je dépose
+mes malles dans ma chambre. Je cours à la Convention, je me précipite
+dans une tribune, je te cherche des yeux parmi les députés, je ne te
+vois pas; je demande où sont les girondins.
+
+On me montre des bancs vides.
+
+--C'est là qu'ils étaient, me dit-on.
+
+--Qu'ils étaient?...
+
+--Arrêtés! prisonniers! en fuite!
+
+Je redescends avec l'intention d'interroger un député dont la
+physionomie m'inspirera quelque confiance.
+
+Je croise un représentant dans le corridor: au moment où je le croise,
+une voix appelle: Camille!
+
+Il se retourne.
+
+--Citoyen, lui dis-je, on vient de vous appeler Camille.
+
+--Oui, citoyenne, c'est mon nom de baptême.
+
+--Seriez-vous le citoyen Camille Desmoulins, par hasard?
+
+--Trop heureux si je pouvais vous être bon à quelque chose.
+
+--Vous avez connu le représentant Jacques Mérey? lui demandai-je
+vivement.
+
+--Quoiqu'il fût d'un parti opposé au mien, nous étions amis.
+
+--Pouvez-vous me dire où il est?
+
+--Savez-vous s'il est arrêté ou en fuite?
+
+--Je ne savais pas même, il y a dix minutes, qu'il fût proscrit.
+J'arrive de Vienne. Je suis sa fiancée. Je l'aime!
+
+--Ah! pauvre enfant! Vous avez été chez lui?
+
+--Il y a huit mois que nous sommes séparés sans nouvelles l'un de
+l'autre, je ne sais pas même où il demeurait.
+
+--Je le sais, moi. Voulez-vous prendre mon bras? nous irons à son hôtel;
+peut-être le propriétaire pourra-t-il nous donner des renseignements; il
+saura du moins s'il a été arrêté chez lui.
+
+--Ah! vous me sauvez la vie! Allons.
+
+Je pris le bras de Camille, nous traversâmes la place du Carrousel, nous
+entrâmes à l'hôtel de Nantes.
+
+Nous demandâmes le propriétaire, Camille Desmoulins se nomma; on nous
+introduisit dans un petit cabinet dont le propriétaire referma avec soin
+la porte.
+
+--Citoyen, lui dit Camille, tu logeais ici un député qui était mon ami à
+moi et le fiancé de la citoyenne.
+
+--Le citoyen Jacques Mérey, dis-je vivement.
+
+--Oui, à l'entresol; mais depuis le 2 juin il a disparu.
+
+--Écoute, dit Desmoulins, nous ne sommes ni de la police, ni de la
+Commune, ni partisans du citoyen Marat, par conséquent tu peux te fier à
+nous.
+
+--Je le ferais bien volontiers, dit le propriétaire, mais j'ignore
+complètement ce que le citoyen Mérey est devenu. Le soir du 2 juin, un
+gendarme est venu pour l'arrêter, et, voyant qu'il n'y était pas, il est
+resté dans sa chambre, en l'attendant toute la journée d'avant-hier et
+d'hier; mais, voyant qu'il faisait une faction inutile, il est parti.
+
+--Depuis quand n'avez-vous pas revu Jacques Mérey?
+
+--Depuis le 2 juin au matin. Il est sorti, comme d'habitude, pour aller
+à la Convention nationale.
+
+--Je l'ai vu à son banc jusqu'à quatre heures, dit Camille.
+
+--Et il n'a pas reparu chez vous? demanda Éva.
+
+--Je ne l'ai pas revu.
+
+--Si l'on vous en croyait, dit Éva, il serait parti sans vous payer, ce
+qui n'est pas probable.
+
+--Le citoyen Jacques Mérey payait tous les matins sa dépense et son
+loyer de la veille, prévoyant justement le cas où viendrait le moment de
+fuir sans perdre une minute.
+
+--Un homme qui prend ces précautions-là, dit Camille, ne les prend pas
+pour se laisser arrêter. Il se sera probablement dirigé vers Caen avec
+les autres proscrits.
+
+--Avec lequel de ses amis de la Gironde était-il particulièrement lié?
+
+--Avec Vergniaud, dit le maître de l'hôtel, c'est celui que j'ai vu
+venir le visiter le plus souvent.
+
+--Vergniaud doit être arrêté, fit Camille; Vergniaud est trop paresseux
+pour avoir essayé de fuir.
+
+--Comment s'assurer s'il est ou s'il n'est pas arrêté?
+
+--C'est bien facile, dit Camille.
+
+--Comment cela?
+
+--Julie Candeille doit le savoir.
+
+--Qu'est-ce que Julie Candeille?
+
+--C'est une charmante actrice du Théâtre-Français qui a fait avec
+Vergniaud la _Belle fermière_.
+
+--Mais mademoiselle Julie Candeille craindra probablement de se
+compromettre.
+
+--Oh! pauvre fille, elle passerait dans le feu pour lui.
+
+--Mais de compromettre Vergniaud.
+
+--Je lui ferai cette simple question: Est-il ou n'est-il pas arrêté?
+Elle me répondra _oui_ ou _non_, je ne vois rien là dedans qui puisse le
+compromettre.
+
+--Allons chez mademoiselle Candeille.
+
+Le propriétaire de l'hôtel appela un fiacre, nous montâmes dedans,
+Camille lui donna l'adresse de l'actrice. Cinq minutes après, il
+s'arrêtait devant le numéro 12 de la rue Bourbon-Villeneuve.
+
+--Montez-vous avec moi, demanda Camille, ou demeurez-vous à m'attendre?
+Si rapide que je sois, je vous préviens que vous trouverez le temps
+long.
+
+--Je monte avec vous. Mais ma présence ne l'inquiétera-t-elle point?
+
+--Vous m'attendrez dans l'antichambre, dit Camille. Si je suis trop
+longtemps à revenir, vous ferez l'inconvenance d'entrer.
+
+Nous montâmes rapidement un élégant escalier. Camille sonna. La femme de
+chambre vint ouvrir.
+
+--Oh! s'écria-t-elle avant que Camille eût même ouvert la bouche;
+mademoiselle a défendu sa porte; elle a fait prévenir au
+Théâtre-Français qu'elle ne jouerait pas. Mademoiselle ne peut pas
+recevoir.
+
+--Ma belle Marton, fit Camille sans s'inquiéter de la réponse, dites
+tout simplement à mademoiselle Candeille: _Le citoyen Camille_.
+
+La femme de chambre entra, et presque aussitôt on entendit retentir ces
+mots:
+
+--Oh! si c'est Camille, qu'il entre, qu'il entre!
+
+Camille me fit un signe et passa dans la chambre de mademoiselle
+Candeille. Cinq minutes après on m'appela.
+
+Elle était au lit, les yeux rougis de larmes; mais comme la coquetterie
+ne perd jamais ses droits chez la femme, elle y était dans un négligé
+charmant.
+
+Jamais on n'avait mieux pris ses aises et ses avantages pour pleurer.
+
+--Mademoiselle, me dit la belle artiste, j'apprends que nous souffrons
+des mêmes craintes, et que la souffrance nous rend sœurs; quoique bien
+malheureuse moi-même, puis-je quelque chose pour vous; alors ce sera un
+allégement à mes douleurs.
+
+Et elle me fit signe de venir m'asseoir sur son lit.
+
+J'y allai, elle me prit les deux mains.
+
+--Et maintenant, parlez, dit-elle.
+
+--Hélas! lui dis-je, je n'ai qu'une chose à vous demander. Il paraît que
+l'homme que j'aime était lié d'amitié avec l'homme que vous aimez;
+sont-ils arrêtés ensemble, ont-ils fui ensemble; en me donnant des
+nouvelles de l'un, pouvez-vous me donner des nouvelles de l'autre?
+L'homme que j'aime se nomme Jacques Mérey.
+
+--Je le connais, madame; il m'a été présenté par Vergniaud comme un des
+hommes les plus distingués du parti. Le 1er juin, c'est-à-dire il y a
+quatre jours, il assista à la dernière séance où les girondins
+décidèrent de se retirer en province et de soulever les départements.
+
+--Croyez-vous que Jacques ait adopté ce parti? Dans ce cas, je saurais
+presque où le retrouver.
+
+--Je ne crois pas, car dans la discussion il a été d'un avis contraire;
+il a déclaré qu'il ne se croyait pas le droit de se faire à l'extérieur
+l'allié de l'Autriche, à l'intérieur celui de la Vendée. Cet avis a été
+aussi celui de Vergniaud.
+
+--Et depuis lors vous n'avez eu aucune nouvelle?
+
+--Aucune. Je m'attends seulement à apprendre d'un moment à l'autre que
+Vergniaud est arrêté.
+
+Et mademoiselle Candeille porta à ses yeux, d'où coulaient de véritables
+larmes, un mouchoir de batiste brodé et parfumé.
+
+--D'après ce que j'entends et d'après ce que je vois, ce qu'il y a de
+mieux à faire, dit Camille Desmoulins, c'est que mademoiselle--et il
+m'indiquait du regard--prenne un logement bien retiré pour ne point
+fixer les yeux sur elle. Comme fille d'émigré, comme fiancée d'un
+girondin, sa présence ne me paraît pas sans danger à Paris, et le
+tribunal révolutionnaire en a bientôt fini avec ceux qu'il soupçonne, et
+surtout avec ceux qu'il ne soupçonne pas. Moi, pendant qu'elle se
+tiendra bien tranquille, j'irai aux informations, et Lucile ou moi lui
+porterons des nouvelles.
+
+Je regardai mademoiselle Candeille en l'interrogeant des yeux.
+
+--C'est en effet ce qu'il y a de plus raisonnable à faire, à mon avis du
+moins, dit-elle; si je vois Vergniaud, ce dont je doute, non point que
+j'ignore où il est, mais la police doit avoir les yeux sur moi, et la
+conviction que j'en ai m'impose la plus grande circonspection; si je
+vois Vergniaud, je l'interrogerai, et, si j'apprends quelque chose, vous
+le saurez aussitôt, mon cher Camille; comptez sur moi dans la mesure de
+mes forces, ma jeune et belle amie, continua-t-elle en se tournant de
+mon côté. Notre cause est la même. Pour être née dans les larmes, notre
+amitié, je l'espère, n'en sera pas moins durable.
+
+Et, m'embrassant une dernière fois, elle se laissa retomber dans une
+pose pleine de grâce sur son oreiller.
+
+--Que décidez-vous? demanda Camille quand nous fûmes remontés dans notre
+fiacre.
+
+--Je suivrai votre avis, lui répondis-je.
+
+--Eh bien! alors, ne perdons point de temps à le mettre à exécution. Je
+connais, rue des Grès, un petit appartement qui, je l'espère, vous
+conviendra à merveille; prenez vos malles à la diligence et allons le
+voir.
+
+--Mais s'il ne me convient pas?
+
+--Nous en chercherons un autre et nous ne descendrons pas du fiacre que
+nous ne l'ayons trouvé. Dieu merci, les logements ne manquent point à
+Paris à cette heure.
+
+Le logement de la rue des Grès me convenait à merveille: c'étaient deux
+petites chambres et un cabinet très propres, sur une cour; je m'y
+installai séance tenante.
+
+Deux heures après j'avais la visite de Lucile, elle venait se mettre à
+ma disposition.
+
+Le seul service que j'eusse à réclamer d'elle c'était de me trouver une
+femme de chambre sur laquelle je pusse compter. Le même soir elle
+m'envoya une paysanne d'Arcis-sur-Aube, dont la mère était sœur de lait
+de Danton; elle était venue à Paris se recommandant de lui; mais Danton
+était à Sèvres, tout entier à ses nouvelles amours. Le gladiateur
+prenait des forces pour les luttes futures.
+
+Camille l'avait remplacé près de sa compatriote, et il la plaçait près
+de moi.
+
+Comme elle s'appelait Marie de son nom de baptême, et Le Roy de son nom
+de famille, on avait cru par précaution en l'envoyant à Paris devoir
+changer ces deux noms, elle s'appelait Jacinthe Pommier.
+
+Ces deux noms d'une innocence incontestable avaient remplacé les deux
+noms que les circonstances incriminaient.
+
+C'était une bonne fille dont je n'eus jamais qu'à me louer.
+
+Quelques jours après Camille vint me voir, il avait des nouvelles de
+Caen. Il savait que Guadet, Gensonné, Péthion, Barbaroux, et deux ou
+trois autres proscrits avaient trouvé asile dans cette ville; mais
+Jacques Mérey n'était point avec eux.
+
+Quelques jours après, Jacinthe m'annonça Danton. Il était enfin revenu à
+Paris. Je savais qu'il avait été le meilleur ami de Jacques, et Camille
+Desmoulins m'avait même dit qu'il lui avait offert un asile qu'il avait
+refusé.
+
+Je courus ouvrir moi-même la porte de la chambre où je me tenais
+d'habitude, mais, si bien que je fusse prévenue de cette laideur léonine
+de Danton, je fis un pas en arrière.
+
+--Bon, dit-il en riant, c'est encore un tour de ma figure.
+
+Et comme je voulais m'excuser.
+
+--N'en faites rien, me dit-il, j'y suis habitué. Puis, en prenant la
+chaise que je lui offrais:
+
+--Savez-vous, me dit-il, ce qui m'a rendu athée? c'est ma laideur. Je me
+suis dit que si Dieu entrait pour quelque chose, ne fût-ce que comme
+conseil, dans la composition de la race humaine, il y aurait trop
+d'injustice à vous faire, vous, si belle, et moi si laid. Non, j'aime
+mieux mettre cela sur le compte du hasard, c'est-à-dire de la matière
+inintelligente qui produit sans s'occuper de la production. Et quand on
+pense qu'il y a un homme plus laid que moi encore, c'est Marat;
+connaissez-vous Marat?
+
+--Non, citoyen; je ne l'ai jamais vu.
+
+--Voyez-le, et je vous réponds qu'après vous me recevrez sans broncher.
+
+--Mais je vous jure, citoyen..., lui dis-je en rougissant.
+
+--Ne parlons plus de cela, parlons de Jacques Mérey.
+
+--Vous venez m'en donner des nouvelles, m'écriai-je en lui pressant les
+mains.
+
+--Ah! voilà que j'embellis, dit en riant Danton.
+
+--Je vous en supplie, citoyen, dites-m'en ce que vous savez.
+
+--Je n'en sais rien, sinon qu'il vous aime comme un fou, et il a, ma
+foi! bien raison, il n'y a rien de bon que l'amour. Tel que vous me
+voyez, et avec cette figure-là, je suis amoureux, amoureux de ma femme,
+que je viens d'épouser. Un ange comme vous, pas si belle que vous, mais
+digne cependant de porter avec vous la queue de la robe de la Vierge.
+Vous savez que pour me marier j'ai reconnu tout cela, la Vierge, le
+Saint-Esprit, Dieu le père, la sainte Trinité, tout le bataclan. Je me
+suis confessé des pieds à la tête. Si Marat savait cela, il y aurait
+de quoi me faire couper le cou; mais vous ne le lui direz point,
+n'est-ce pas, et en échange je vous dirai que, probablement à cette
+heure, s'il est parvenu à gagner la frontière, Jacques Mérey bouleverse
+Vienne pour vous trouver.
+
+--Mais qui lui a dit que j'étais à Vienne?
+
+--Moi. Josephplatz, maison nº 11. Était-ce bien cela?
+
+--Oh! oui, mon Dieu!
+
+--Eh bien, si vous aviez eu la patience de l'attendre, il est probable
+qu'à l'heure qu'il est il vous serrerait contre son cœur.
+
+--Pour l'amour du ciel! citoyen Danton, m'écriai-je, mettez un peu
+d'ordre dans ce que vous me dites ou vous me rendrez folle.
+
+--Eh bien! voyons, je ne demande pas mieux; vous connaissez la
+catastrophe du 31 mai.
+
+--Vous voulez parler de la proscription des girondins.
+
+--Qui n'a eu lieu en réalité que le 2 juin, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! depuis longtemps Jacques m'avait confié son amour pour vous
+et m'avait prié de chercher à savoir où vous demeuriez. Il est inutile
+que je vous dise par quel moyen j'ai eu votre adresse; le 30 mai elle
+m'est arrivée; de sorte que le 2 juin, en prenant congé de lui et en lui
+offrant un asile chez moi, qu'il m'a refusé sous prétexte qu'il en avait
+un plus sûr, mais en réalité, je crois, pour ne pas me compromettre,
+j'ai pu, pour dernier adieu, lui laisser dans la main, _Josephplatz_,
+11, _Vienne_.
+
+--Et alors il est parti?
+
+--Je le crois.
+
+--Sauvé, alors?
+
+--N'ayez pas trop grande confiance sous ce rapport; la Providence est
+bonne fille, mais elle a ses caprices; dans tous les cas nous n'avons
+aucune nouvelle de lui. Vous connaissez le proverbe, _Pas de nouvelles,
+bonnes nouvelles_.
+
+--Mais, ajoutai-je en hésitant.
+
+--Parler.
+
+--Par le même moyen que vous vous êtes procuré l'adresse, pourra-t-on
+avoir des nouvelles?
+
+--Je l'espère.
+
+--Que dois-je faire?
+
+--Ce que vous faisiez là-bas quand vous étiez là-bas et qu'il était ici,
+attendre.
+
+--Attendre; c'est bien long d'attendre.
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+--Pas encore dix-sept ans.
+
+--Vous pouvez attendre un an ou deux, même trois, sans qu'il vous trouve
+trop vieille à son retour.
+
+--Vous croyez donc que tout sera fini dans deux ou trois ans?
+
+--Dame! quand il n'y aura plus personne à guillotiner, il faudra bien
+que cela finisse, et du train dont nous y allons, la besogne marche.
+
+--Mais lui...
+
+--Oui, je comprends, il n'y a que lui qui vous inquiète.
+
+--Vous espérez qu'il aura gagné la frontière.
+
+--Nous sommes aujourd'hui le 20 juin, s'il était pris, on le saurait;
+s'il était tué, et l'on ne se tue pas quand on aime, on le saurait
+encore. Il y a donc bien des chances pour qu'il ait gagné l'étranger. Je
+vais mettre ma police en campagne, et aux premières nouvelles vous me
+reverrez, à moins que...
+
+Il se mit à rire.
+
+--Monsieur Danton, lui dis-je, voulez-vous me laisser vous embrasser en
+récompense des bonnes nouvelles que vous m'avez apportées?
+
+--Moi? fit-il tout étonné.
+
+--Oui, vous.
+
+Il approcha du mien son terrible visage, que j'embrassai sur les deux
+joues.
+
+--Ah! par ma foi! dit-il, il faut que vous l'aimiez bien!
+
+Et il sortit en riant.
+
+Oh! oui, je t'aime, mon bien-aimé, et je ferais bien autre chose que
+d'embrasser Danton pour te revoir.
+
+Quelques jours plus tard je vis entrer Danton.
+
+Sa figure avait une expression remarquable de tristesse.
+
+--Pauvre enfant! dit-il, aujourd'hui vous ne m'embrasseriez pas...
+
+Je restai debout, muette et pâlissante.
+
+Puis, après un effort:
+
+--Oh mon Dieu! m'écriai-je, est-il mort?
+
+--Non; mais il a quitté l'Europe. Il s'est embarqué à Stettin.
+
+--Pour où?
+
+--Pour l'Amérique.
+
+--Il ne court plus aucun risque alors.
+
+--Excepté celui d'être nommé président des États-Unis.
+
+Je poussai un grand soupir, et, tendant la main à Danton.
+
+--Puisque je n'ai plus rien à craindre pour sa vie, tout est bien, lui
+dis-je. Aujourd'hui je ne vous embrasserai pas, c'est vous qui
+m'embrasserez.
+
+Deux larmes lui vinrent aux yeux.
+
+Ah! mon bien-aimé Jacques, quel cœur il y a sous cette rude enveloppe!
+
+
+V
+
+Ô mon Jacques bien-aimé, je viens de voir une horrible chose qui me
+restera bien longtemps présente aux yeux et à la pensée!
+
+Je t'ai dit que j'avais pris un petit logement rue des Grès.
+
+La rue des Grès donne dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui
+donne elle-même dans la rue de l'École-de-Médecine.
+
+Ce soir, comme Jacinthe venait de dresser la table et de servir mon
+souper, j'entendis un grand tapage dans la rue, et au milieu des cris de
+haine et de colère qui montaient jusqu'à moi.
+
+--Les girondins! ce sont les girondins!
+
+Je savais que Vergniaud et Valazé avaient été arrêtés. Je crus que de
+nouvelles arrestations venaient d'être faites; et, malgré ce que m'avait
+dit Danton, je te vis aux mains des gendarmes, traîné, déchiré, mis en
+morceaux par le peuple. Je descendis comme une folle, je me précipitai
+dans la rue, et je courus où l'on courait.
+
+Un immense rassemblement était formé en face d'une grande et triste
+maison nº 20[*] de la rue de l'École-de-Médecine, attenant à celle de la
+tourelle qui fait le coin de la rue.
+
+[note *: Aujourd'hui 18.]
+
+Les cris furieux, les menaces sanglantes se croisaient; les cris de
+meurtre, d'assassinat faisaient retentir l'air. Tous les yeux étaient
+fixés sur les fenêtres du premier étage; mais les rideaux tirés avec
+soin empêchaient les regards curieux d'y pénétrer.
+
+Tout à coup une des fenêtres s'ouvrit et une femme pâle, échevelée,
+furieuse, tachée de sang, parut à la fenêtre en criant:
+
+--Plus d'espoir, il est mort! L'ami du peuple est mort! Marat est
+mort!... Vengeance, vengeance!
+
+--C'est Catherine Évrard, c'est madame Marat! cria la foule.
+
+Et elle voulut forcer la porte que gardaient deux sentinelles.
+
+Au milieu de tout ce tumulte, j'entendis sonner l'heure, le timbre vibra
+sept fois.
+
+Les sentinelles allaient être forcées quand le commissaire de police
+arriva, avec six hommes pris au prochain corps-de-garde.
+
+Un perruquier parut près de cette malheureuse créature qui continuait de
+crier en se tordant les bras.
+
+--Tenez, dit-il en brandissant le couteau ensanglanté; tenez, voilà le
+couteau avec lequel elle l'a tué!
+
+--Ce sont les girondins! cria la femme; elle vient de Caen! la
+malheureuse! ce sont eux qui l'ont envoyée pour l'égorger!
+
+Cependant, par la fenêtre ouverte, les regards avaient plongé, et des
+exclamations s'échappaient de la foule.
+
+--Oh! je le vois.
+
+--Où?
+
+--Dans sa baignoire.
+
+--Mort?
+
+--Oui, ses bras pendent; il est tout rouge de sang!
+
+Puis, comme des rafales de vent, passaient des bouffées de voix
+furieuses criant:
+
+--Mort aux girondins! mort aux traîtres! mort aux amis de Dumouriez!
+
+La foule devenait tellement compacte que je commençais à avoir peur
+d'être étouffée, et que, voyant qu'il n'était pas question de toi et que
+tu ne courais aucun danger, je cherchais une issue par où me retirer,
+lorsque je sentis une main qui se posait sur mon épaule.
+
+Je me retournai et reconnus Danton.
+
+--Que faites-vous dans une pareille foule, me dit-il, vous voulez donc
+être écrasée?
+
+--Non, lui dis-je tout bas, mais j'ai entendu crier: _À mort les
+girondins!_ j'ai eu peur, et je suis accourue.
+
+--Est-il vraiment mort? me demanda-t-il.
+
+--Il paraît que oui. Cette femme a ouvert la fenêtre et a annoncé sa
+mort au peuple.
+
+--C'est un grand événement que cette mort, dit Danton, et qui va nous
+replonger dans le sang.
+
+--Mais il me semble qu'au contraire Marat ne demandait que cela.
+
+--Non, il commençait à se lasser. D'autres vont venir qui prendront sa
+coupe vide et qu'il faudra abreuver à leur tour. Cette mort de Marat,
+voyez-vous, mon enfant, c'est notre mort à nous.
+
+--Votre mort! m'écriai-je.
+
+--La mienne surtout. Cet homme était entre moi et Robespierre.
+Robespierre frappait sur lui quand il n'osait frapper sur moi. J'en
+faisais autant de mon côté. Maintenant, plus de Marat, nous allons
+nous trouver en face, moi et l'incorruptible; plus personne pour
+recevoir les coups. Il faudra que l'un de nous deux tombe, et, quel que
+soit celui de nous deux qui tombera, la République est finie. Vous
+reverrez Jacques Mérey plus tôt que je ne croyais, mon enfant! En
+attendant, voulez-vous voir Marat?
+
+--Grand Dieu! que me proposez-vous là?
+
+--Vous avez tort, c'est un spectacle curieux que vous ne reverrez
+jamais. On dit qu'il a été assassiné par une jeune fille de votre âge,
+aussi belle que vous.
+
+--Une jeune fille! m'écriai-je, impossible!
+
+--Ne croyez-vous donc plus aux Judiths et aux Jahels.
+
+--Une jeune fille! et quel motif a pu la porter à un pareil acte?
+
+--L'amour de la patrie; elle a vu que la rance avait donné sa démission,
+elle a pris la place de la France. Venez, vous dis-je, je vous promets
+que vous ne vous en repentirez pas.
+
+--Mais comment entrerez-vous?
+
+--Comme entrent en ce moment Drouet, Chabot et Legendre; j'entrerai
+comme député.
+
+--Et moi, comment entrerai-je?
+
+--Vous entrerez comme étant au bras de Danton. Oh! avant que nous
+tombions l'un ou l'autre, Robespierre ou moi, nous avons encore à
+grandir tous les deux.
+
+Danton fit un mouvement pour m'entraîner. Je frissonnai de tout mon
+corps.
+
+--Oh! jamais! lui dis-je.
+
+--Et moi, reprit-il, je veux que vous racontiez ce spectacle à votre, ou
+plutôt à notre ami, quand Robespierre et moi ne serons plus pour le lui
+raconter.
+
+Je me laissai entraîner, j'étais prise d'une irrésistible curiosité.
+
+Et cependant à la porte je fis un mouvement pour échapper à mon
+conducteur.
+
+--Bon, dit Danton en riant, quand ce ne serait que pour vous assurer
+qu'il y a,--je me trompe,--qu'il y a eu au monde des hommes encore plus
+laids que moi!
+
+Je me laissai entraîner. Je savais que ce que j'allais voir serait
+hideux; mais l'horrible a son vertige, l'horrible m'attirait.
+
+Je montai dix-sept degrés, de ces escaliers moitié bois moitié brique,
+avec une grosse rampe carrée; puis nous nous trouvâmes sur le palier.
+
+Deux soldats gardaient la porte de l'appartement. Nous traversâmes une
+première chambre, où avaient pénétré quelques curieux, chambre donnant
+par un dégagement sur des pièces obscures donnant sur la cour, et où
+l'on composait et pliait le journal.
+
+--Tout droit, tout droit, me dit Danton, ça c'est le domaine du prote et
+des ouvriers.
+
+De la première chambre nous passâmes dans un petit salon, non-seulement
+fort propre, mais fort coquet, qu'on était tout étonné de trouver chez
+Marat; il est vrai que ce salon n'était pas _chez Marat_, Marat n'avait
+point de chez lui; ce salon était à la pauvre créature qui lui donnait
+un asile. Cet homme de sang et de ténèbres, ce sombre oiseau de l'émeute
+qui ne faisait que glapir la mort sur tous les tons, tant Dieu est bon,
+tant la nature est immense, cet homme avait trouvé une femme qui
+l'aimait.
+
+C'était elle qui avait ouvert la fenêtre pour crier malédiction sur son
+assassin.
+
+Ce n'était point encore dans le salon qu'était Marat.
+
+Dans le salon étaient les familiers de la maison, les protes, les
+compositeurs, les plieuses, les ouvriers qui vivaient de cet autre
+ouvrier plus pauvre qu'eux.
+
+Puis enfin on arrivait à une pièce petite, obscure, éclairée par deux
+chandelles seulement et par un reste de jour blafard venant de la
+fenêtre.
+
+Lorsque nous apparûmes sur le seuil, Danton, dominant tout de sa haute
+stature, moi appuyé à son bras, ta vieille femme s'élança vers nous les
+ongles en avant comme pour me déchirer le visage.
+
+--Une femme! encore une femme! s'écria-t-elle, et jeune et belle! Sortez
+d'ici, ce n'est point votre place, péronnelle!
+
+Je voulus fuir, Danton me retint en serrant mon bras sous le sien.
+
+Puis écartant de la main cette furie qui, sentant depuis quelque temps
+la mort à la porte de Marat, n'avait laissé entrer Charlotte Corday qu'à
+son corps défendant.
+
+--Je suis Danton, dit-il.
+
+--Ah! vous êtes Danton, dit Catherine, et vous avez voulu voir, n'est-ce
+pas? Je comprends, le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.
+
+Et elle alla s'asseoir, brisée, dans un coin.
+
+Alors je me trouvai en face de cet horrible spectacle qui m'avait
+attirée.
+
+Sur une petite table placée à la tête de la baignoire, un peu à gauche,
+un greffier écrivait sous la dictée du commissaire de police, qui
+achevait de dresser son procès-verbal.
+
+À la tête de la baignoire était une belle jeune fille de vingt-quatre à
+vingt-cinq ans, avec des cheveux superbes contenus par un ruban vert,
+coiffée du bonnet bien connu des femmes du Calvados: malgré une chaleur
+intense, malgré la lutte qu'elle venait de soutenir, sa poitrine était
+couverte d'un épais fichu de soie solidement renoué derrière la taille,
+sa robe était blanche, mais tachée d'un jet de sang. Deux soldats lui
+tenaient les mains, lui disant à demi-voix des injures et des menaces,
+qu'elle écoutait calme, les joues roses; plutôt avec le sourire de la
+femme contente d'elle qu'avec le calme mélancolique de la martyre.
+
+Cette femme c'était l'assassin, c'était Charlotte Corday.
+
+C'était à ses pieds, dans la baignoire, qu'était le spectacle hideux.
+
+Marat dans sa baignoire, dont l'eau était devenue couleur de sang,
+Marat, recouvert à moitié d'un drap sale, la tête renversée en arrière,
+la bouche encore plus tordue que de coutume, le bras pendant hors de la
+baignoire, les cheveux coiffés d'une serviette grasse, Marat, avec sa
+peau jaune, ses membres grêles, semblait un de ces monstres sans nom que
+les bateleurs exposent dans les foires!
+
+--Eh bien? me dit tout bas Danton.
+
+--Silence! répondis-je. Écoutez.
+
+Le greffier disait à l'accusée:
+
+--Vous vous reconnaissez donc coupable de la mort de Jean-Paul Marat?
+
+--Oui, monsieur, répondit la jeune fille d'une voix ferme, vibrante,
+presque enfantine.
+
+--Qui vous inspira la haine que vous avez manifestée contre lui d'une si
+terrible façon?
+
+--Personne. Je n'avais pas besoin de la haine des autres, j'avais assez
+de la mienne.
+
+--Cet acte a dû vous être suggéré?
+
+Charlotte secoua doucement la tête, et avec un sourire:
+
+--On exécute mal, dit-elle, ce qu'on n'a pas conçu soi-même.
+
+--Que haïssiez-vous dans le citoyen Marat?
+
+--Ses crimes.
+
+--Qu'entendez-vous par là?
+
+--Les plaies de la France.
+
+--Qu'espériez-vous en le tuant?
+
+--Rendre la paix à mon pays.
+
+--Croyez-vous donc avoir tué tous les Marats?
+
+--Celui-là mort, les autres auront peur, peut-être!
+
+--Depuis quand avez-vous formé ce dessein?
+
+--Depuis le 31 mai.
+
+--Racontez-nous les circonstances qui ont précédé l'assassinat?
+
+--Aujourd'hui, en traversant le Palais-Royal, j'ai cherché un coutelier
+et j'ai acheté un couteau tout frais émoulu à manche d'ébène.
+
+--Combien l'avez-vous payé?
+
+--Deux francs.
+
+--Qu'avez-vous fait ensuite?
+
+--Je l'ai caché dans ma poitrine; j'ai pris une voiture rue
+Notre-Dame-des-Victoires, et je me suis fait conduire ici.
+
+--Continuez.
+
+--Cette femme ne voulait pas me laisser entrer.
+
+--Oh! non, interrompit Catherine Évrard, j'avais comme un pressentiment.
+C'est lui, le pauvre homme, qui a crié: Laissez-la entrer, je veux
+qu'elle entre.
+
+--Ah! continua-t-elle en sanglotant, on n'échappe pas à sa destinée.
+
+Et elle se laissa retomber sur sa chaise.
+
+--Pauvre femme! murmura Charlotte en la regardant tristement; j'ignorais
+qu'un pareil monstre _pût être aimé_.
+
+--Que se passa-t-il, demanda le commissaire de police, entre vous et le
+citoyen Marat quand vous fûtes entrée?
+
+--Je fus effrayée de la laideur de cet homme et je m'arrêtai près de la
+porte.
+
+--C'est vous, me dit-il, qui m'avez écrit pour m'offrir des nouvelles de
+la Normandie?
+
+--Oui, répondis-je.
+
+--Approchez et donnez-m'en. Les girondins sont arrivés à Caen?
+
+--Oui.
+
+--Et ils y ont été bien reçus?
+
+--À bras ouverts.
+
+--Combien sont-ils?
+
+--Sept.
+
+--Nommez-les.
+
+--Il y a Barbaroux, il y a Péthion, il y a Louvet, il y a Roland, il y
+a...
+
+Il ne me laissa point achever.
+
+--C'est bien, dit-il, avant huit jours ils iront à la guillotine.
+
+Ce fut son arrêt de mort. Je le frappai. Il ne dit que ces mots:
+
+--À moi! ma chère amie.
+
+Et il expira.
+
+--Vous avez frappé de haut en bas? demanda le commissaire de police.
+
+--Ma position m'y forçait.
+
+--Puis, ajouta le commissaire de police, en frappant horizontalement,
+vous pouviez rencontrer une côte et ne pas le tuer.
+
+--Puis, dit avec son mauvais sourire le capucin Chabot qui était là,
+elle s'y était sans doute exercée à l'avance.
+
+--Oh! le misérable moine, dit Charlotte, je crois qu'il me prend pour un
+assassin!
+
+Les soldats crurent devoir venger Chabot et secouèrent cruellement
+Charlotte.
+
+Danton fit un mouvement pour marcher sur eux. Je le retins.
+
+--Venez, lui dis-je, vous avez vu tout ce que vous vouliez voir,
+n'est-ce pas?
+
+--Et vous aussi? me répondit-il.
+
+--Oh! moi, j'en ai vu plus que je ne voulais.
+
+--Eh bien! allons-nous-en.
+
+En regagnant la porte, sous vîmes Camille Desmoulins, qui était venu
+comme les autres curieux.
+
+--Eh bien, lui dit à demi-voix Danton, que penses-tu de cela?
+
+--Je pense, dit Camille en plaisantant selon son habitude, qu'il est
+bien malheureux de ne prendre qu'un bain dans sa vie et qu'il tourne si
+mal.
+
+--Incorrigible! murmura Danton. Il ne se fera pas couper le cou pour un
+principe; il se fera couper le cou pour une plaisanterie.
+
+
+VI
+
+On peut s'éloigner matériellement de pareils spectacles, mais la
+pensée s'y acharne; on n'arrive pas à les fuir.
+
+Ramenée chez moi par Danton, restée seule, je revis dans un angle de ma
+chambre, comme par une ouverture de théâtre on voit une décoration, je
+revis toute cette scène: la femme Évrard affaissée sur sa chaise; ce
+commissaire de police appuyé des deux poings sur la table et dictant; ce
+greffier impassible écrivant; cette belle jeune fille debout, maintenue
+et maltraitée par deux soldats, pareille à la statue de la justice
+arrachée à sa base; puis ce capucin immonde la regardant avec des yeux
+de haine et de luxure.
+
+Toutes les autres figures formaient un deuxième et troisième plan au
+tableau, mais indistinctes et à peine esquissées.
+
+Et malgré moi je tendais les bras à cette belle héroïne, et malgré moi
+je l'appelais ma sœur.
+
+À trois heures il se fit un grand bruit; les rues n'avaient pas un
+instant cessé d'être pleines de curieux. Au milieu de la foule, des
+hommes aux bras nus criaient, hurlaient, demandaient qu'on leur livrât
+l'assassin.
+
+C'était Charlotte Corday que l'on conduisait à la prison de l'Abbaye.
+
+Contre toute attente, elle y arriva sans être mise en morceaux.
+
+Le lendemain, à mon grand étonnement, je vis arriver chez moi Danton
+avec sa femme, belle enfant blonde, de mon âge à peine, qu'il poussa
+dans mes bras.
+
+Il l'amenait passer la matinée avec moi, à la condition qu'ils
+m'emmèneraient dîner à la campagne, où je resterais quelques jours avec
+elle.
+
+Ma solitude était si triste, mon cher bien-aimé, que j'acceptai; puis ce
+me serait une occasion de parler de toi avec une femme, avec un cœur
+jeune qui me comprendrait.
+
+D'ailleurs tu aimais Danton; ne pouvant aimer Danton, je voulais aimer
+sa femme.
+
+Danton sortit pour aller aux nouvelles; depuis le matin le jour s'était
+fait sur cette jeune fille. Ce n'était point la première venue, comme on
+eût pu le croire; ce n'était point une passion amoureuse pour un
+girondin fugitif qui l'avait fait sortir de sa retraite et de son
+obscurité; c'était l'amour profond de la patrie. La France lui était
+apparue comme une dormeuse haletante sur le sein de laquelle est
+accroupi ce monstre qu'on appelle le cauchemar. Elle avait pris un
+couteau et avait frappé le monstre.
+
+Elle se nommait Marie-Charlotte de Corday d'Armans.
+
+Chose bizarre, son père était républicain, elle était républicaine, ses
+deux frères étaient à l'armée de Condé.
+
+Il n'y a que les révolutions pour faire de pareils écartèlements dans
+les familles.
+
+C'était l'arrière-petite-nièce de Corneille, la sœur d'Émilie, de
+Chimène et de Camille.
+
+Élevée au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, fondée par la comtesse
+Mathilde, la femme de Guillaume le Conquérant, où l'on recevait les
+filles de la noblesse pauvre, elle s'était réfugiée, à la suppression
+des maisons religieuses, chez une vieille tante nommée mademoiselle de
+Bretevelle.
+
+Elle ne voulut point accomplir une pareille œuvre, qui la conduisait
+droit à l'échafaud, sans être munie de la bénédiction de son père; elle
+donna tous ses livres, sauf un volume de Plutarque qu'elle emporta avec
+elle, passa par Argenton, où était M. de Corday, s'agenouilla devant
+lui, et, bénie et embrassée par lui, reprit sa place dans la diligence,
+arriva à Paris le 11, et descendit rue des Vieux-Augustins, nº 17, à
+l'hôtel de la Providence.
+
+Le prétexte de son voyage avait été le besoin de retirer du ministère de
+l'intérieur des pièces utiles à une amie émigrée, mademoiselle de
+Forbin; elle s'était fait donner en conséquence une lettre de Barbaroux
+pour son collègue Duperret.
+
+Elle avait employé la journée du 12 à ses démarches. Son interrogatoire
+nous avait dit que le 13, jour du meurtre, une heure avant le meurtre,
+elle avait acheté au Palais-Royal le couteau qui devait l'accomplir.
+
+Ah! j'ai oublié de te dire, mon Jacques bien-aimé, que le seul moment de
+faiblesse qu'elle ait manifesté, pendant l'interrogatoire auquel nous
+assistâmes, fut quand on lui présenta le couteau sanglant, en lui
+demandant si c'était bien celui-là dont elle s'était servi.
+
+--Oui, avait-elle dit en détournant les yeux et en l'écartant de la
+main, je le reconnais.
+
+Voilà ce que l'on savait d'elle le 14, à une heure de l'après-midi.
+
+Elle avait été interrogée pendant la nuit par les membres du comité de
+sûreté générale et par plusieurs députés, et c'était le résultat de ses
+interrogatoires qui se répandait dans Paris.
+
+Quant à Marat, il était tout simplement question pour lui du Panthéon.
+
+Je restai toute la journée avec madame Danton. Je lui parlai de toi;
+elle me parla de son mari.
+
+Elle me dit la peur qu'il lui avait d'abord inspirée, et comment elle
+s'était aperçue bientôt que sous cette rude enveloppe battait un cœur
+toujours prêt à déborder, et que la moitié de son génie était fait de
+bonté.
+
+Non certes elle ne l'aimait pas comme je t'aime, elle l'aimait comme une
+épouse honnête doit aimer son mari. Tandis que toi je t'aime comme un
+ami, comme un frère, comme un époux, comme un amant, comme mon maître,
+comme mon Dieu!
+
+Oh! où es-tu, mon bien-aimé? penses-tu à moi avec cette pensée qui
+dévore, qui me fait me tordre les bras et t'appeler en criant sans le
+savoir au milieu de la nuit, réveillant la pauvre Jeannette qui accourt
+tout éperdue et me demande ce que je veux?
+
+--Rien, lui dis-je, je rêve.
+
+Danton revint nous chercher à six heures.
+
+Il était dans l'enthousiasme de Charlotte. Jamais il n'avait vu,
+disait-il, cœur à la fois plus naïf et plus fortement trempé.
+
+On avait en la fouillant trouvé sur elle son dé à coudre, des aiguilles
+et du fil.
+
+--Pourquoi avez-vous ces objets sur vous? lui avait-on demandé.
+
+--J'avais pensé qu'après la mort de Marat je serais probablement fort
+maltraitée, que quelques-uns de mes vêtements seraient déchirés, et, une
+fois en prison, je voulais avoir le moyen de les recoudre.
+
+--N'est-ce pas toi, lui avait demandé le boucher Legendre, qui t'es
+présentée chez moi, vêtue en religieuse, pour m'assassiner?
+
+--Le citoyen se trompe, répondit-elle avec un sourire; je n'estimais
+point que sa vie ou sa mort importât au salut de la République.
+
+Et comme avec son dé à coudre, son fil et ses aiguilles, on avait trouvé
+dans sa poche sa bourse et sa montre, et que Chabot ayant demandé à les
+voir, les gardait trop longtemps à son avis entre ses mains:
+
+--Je croyais, dit-elle, que les capucins avaient fait vœu de pauvreté?
+
+Chabot semblait s'être attaché à elle avec une idée obscène: il voulait
+la fouiller; il prétendait que son fichu n'était si bien fermé que parce
+qu'elle y cachait quelque chose, et, profitant de ce qu'elle avait les
+mains liées, il se jeta sur elle et glissa sa main dans sa gorge.
+
+Mais au contact de l'impur la chaste jeune fille éprouva un tel dégoût,
+qu'elle brisa les liens qui lui retenaient les mains; mais par l'effort
+même son fichu ouvert laissa voir son sein.
+
+Les larmes en vinrent aux yeux des geôliers; ils achevèrent de lui
+délier les mains pour qu'elle pût se rajuster.
+
+En outre, on lui avait permis de rabattre ses manches et de mettre des
+gants sous ses chaînes.
+
+C'étaient toutes les nouvelles de la journée.
+
+Ah! j'oubliais: un peintre nommé David, ami de Marat, a passé la journée
+près de sa baignoire, à faire son portrait, juste dans la même pose où
+nous l'avons vu.
+
+Demain on doit proposer à l'Assemblée de porter le corps de Marat au
+Panthéon.
+
+À six heures, nous partîmes pour la campagne de Danton. C'est là qu'il
+habite avec sa femme.
+
+Pendant les huit premiers jours de son mariage, il ne l'a pas quittée un
+seul instant. Même devant moi il n'y peut tenir et l'accable de
+caresses. Elle, de son côté, me paraît éprouver plus d'étonnement et de
+peur que d'amour. Le lion a beau limer ses dents, rogner ses griffes,
+elle ne me paraît pas le moins du monde rassurée devant le monstre
+sublime.
+
+Il y a séance de nuit à la Convention. La sépulture de Marat doit y être
+discutée.
+
+Louise elle-même a poussé son mari à aller à Paris.
+
+--J'espère bien, lui a-t-elle dit, que vous ne laisserez pas profaner le
+Panthéon en permettant que le cadavre de ce vampire y entre.
+
+Imagine-toi, cher Jacques, que ton ami Danton, c'est-à-dire la
+révolution faite homme, a épousé une jeune fille royaliste. J'ai vu cela
+dans la soirée que je viens de passer avec elle sur une colline qui
+domine la Seine, et d'où l'on voit toute la vallée de Saint-Cloud.
+
+Quel calme admirable! quelle majesté douce dans toute cette nature! Se
+douterait-on qu'on est à deux lieues à peine de ce volcan qui rugit et
+qui jette des flammes qu'on appelle Paris? Non. Le soir son
+bourdonnement immense, mélange de cris, de huées, d'imprécations, arrive
+comme un doux murmure de feuilles agitées, de ruisseaux pleurants,
+d'oiseaux amoureux.
+
+Nous nous demandions avec la pauvre petite Louise, comment, lorsque
+l'homme peut vivre si calme, si heureux sous la voûte diamantée du ciel,
+couché sur un gazon doux et frais, avec un ruisseau à ses pieds, et
+l'ombre des feuilles tremblant sur son front, nous nous demandions
+comment il leur préfère les luttes de la tribune, les haines des partis,
+la boue sanglante des rues.
+
+Puis l'ombre de Charlotte de Corday passait devant nous. Elle aussi
+était doucement blottie dans un nid de mousse; elle aussi avait des
+ruisseaux, du gazon, de l'ombre, dans sa belle Normandie, le pays des
+grands ormes. Eh bien, elle femme, elle a quitté tout cela, et elle a
+fait cinquante lieues, un couteau à la main, pour venir le plonger dans
+le cœur d'un homme qu'elle n'avait jamais vu, contre lequel elle n'avait
+pas de rancune personnelle et qu'elle ne haïssait que de toute la
+violence de son amour pour la patrie.
+
+Ô mon bien-aimé! si jamais les révolutions s'apaisent, si Dieu permet
+que les cœurs séparés se rejoignent, si, au lieu de ces jours terribles
+qu'on appelle le 20 juin, le 10 août, le 2 septembre, le 21 janvier, le
+31 mai, on a des jours sans date, calmes et mélangés d'ombre et de
+soleil, oh! nous aurons, nous aussi, une maison, une chaumière, une
+cabane sur une colline du haut de laquelle nous puissions voir couler
+l'eau, blondir les moissons, frissonner les arbres; nous nous y
+asseoirons au crépuscule, et nous verrons se coucher le soleil, tirant
+après lui le crêpe mystérieux de la nuit, et nous saluerons chaque
+beauté de la nature qui passera à son tour devant nous par un regard,
+par un sourire, par un baiser.
+
+Nous restâmes là bien avant dans la soirée; nous entendîmes
+successivement s'éteindre tous les bruits du jour, le roulement des
+voitures sur les routes, le retentissement de la hache du bûcheron dans
+la forêt, le chant du vigneron dans sa vigne, le gazouillement des
+oiseaux dans les arbres, les derniers cris du merle dans les cépées.
+Puis nous vîmes s'allumer çà et là des points d'or, étoiles de la terre,
+avec elles le silence se répandit et plana sur la campagne, et la seule
+rumeur qui traversa l'espace et éveilla l'écho fut l'aboi inattendu,
+prolongé parfois, mais plus souvent s'éteignant aussitôt, de quelque
+chien veillant dans sa niche à la porte d'une ferme, en faisant sa garde
+autour d'un parc de moutons.
+
+Oh! que nous étions loin en écoutant ce monde qui s'endormait de penser
+à l'assemblée tumultueuse, à Marat posant dans sa baignoire pour le
+peintre David, et à Charlotte Corday, attendant en écrivant à Barbaroux,
+l'échafaud dans sa prison.
+
+Danton revint à minuit; la séance avait été orageuse, les cordeliers
+avaient demandé le Panthéon pour Marat, les jacobins accueillirent
+froidement cette demande, Robespierre se déclara contre, la motion fut
+repoussée.
+
+Le lendemain Charlotte Corday devait être transportée à la Conciergerie,
+et Marat devait être enterré au cimetière de la vieille église des
+cordeliers, près du caveau où si longtemps il avait écrit.
+
+Il y avait à propos de cette mort un grand mouvement dans le peuple. Les
+pauvres gens savaient qu'il avait été leur défenseur, qu'il avait, toute
+sa vie, écrit pour eux, et, sans qu'ils eussent lu ses journaux, ils lui
+étaient reconnaissants. La pompe eut lieu de six heures à minuit. Danton
+y assista et nous emmena avec lui. Marat fut déposé, à la lueur des
+torches, sous un des saules qui poussaient çà et là dans le cimetière.
+
+Il était près d'une heure du matin quand le dernier discours fut achevé.
+
+Après chaque discours, les cris de Vive Marat! Mort aux jacobins!
+s'élançaient de dix mille bouches et venaient me frapper au cœur.
+
+Beaucoup demandaient que Charlotte Corday fût amenée et égorgée sur la
+tombe fraîche. Danton avait beau me rassurer, à chaque mouvement dans
+les groupes je me figurais que c'était _elle_ qu'on était allé chercher
+à l'Abbaye et que l'on amenait victime expiatoire.
+
+Nous rentrâmes à Sèvres au jour. J'étais brisée de terreur.
+
+
+VII
+
+Nous étions au 18 juillet; depuis quatre jours Marat était mort, depuis
+quatre jours Charlotte était arrêtée.
+
+On commençait à crier dans les rues de Paris que le procès était bien
+long; on se demandait ce que faisaient les juges.
+
+La nouvelle qu'elle avait été conduite à la Conciergerie avait donné
+bonne espérance aux maratistes. On savait que le séjour que faisaient
+les prisonniers à la Conciergerie n'était jamais bien long.
+
+Charlotte devait comparaître ce jour même devant le tribunal
+révolutionnaire.
+
+Danton s'était pris d'enthousiasme pour cette âme romaine; il voulut
+assister au jugement.
+
+On savait déjà qu'elle avait écrit à un jeune député, neveu de l'abbesse
+de Caen. La lettre ne le trouva point chez lui ou il n'osa point y
+répondre et céda l'honneur de la défense à un autre.
+
+On lui donna pour avocat d'office un jeune homme encore inconnu, le
+citoyen Chauveau-Lagarde.
+
+Danton revint émerveillé.
+
+--Eh bien? lui demandâmes-nous quand il revint.
+
+--C'est elle qui les a jugés tous, nous répondit-il, et elle les a
+condamnés au bagne de l'histoire.
+
+Nous lui demandâmes des détails, mais tout s'était résumé pour lui dans
+le majestueux ensemble de son apparition. Seulement il avait remarqué
+que pendant l'interrogatoire de l'accusée, un jeune peintre allemand
+qu'il connaissait, nommé Hauer, avait fait son portrait.
+
+Elle aussi l'avait remarqué, avait souri et s'était posée du mieux
+qu'elle avait pu, pour lui faciliter sa tâche.
+
+En rentrant dans sa prison, elle avait trouvé un prêtre qui l'attendait.
+Mais, républicaine jusqu'au bout, elle avait refusé le secours de celui
+qui était venu lui offrir le soutien de sa parole.
+
+--J'ai la voix d'en haut, et j'espère qu'elle me suffira, avait-elle
+répondu.
+
+Tout cela est bien beau, n'est-ce pas, mon ami? mais il me semble que
+cela dépasse la taille de la femme.
+
+L'exécution aura lieu ce soir à huit heures. Danton veut que nous y
+assistions, j'ai fait quelques difficultés, mais Danton a dit:
+
+--Cette femme donnera une leçon de mort, même aux hommes, et, dans les
+temps où nous sommes, il est bon de prendre de ces sortes de leçons.
+Puis d'ailleurs, a-t-il ajouté, c'est un dernier hommage à lui rendre
+que d'aller la voir mourir.
+
+J'irai, mon bien-aimé Jacques; dans le cas où je serais condamnée, moi
+aussi, je veux apprendre à bien mourir, afin de ne point te faire honte.
+
+* * *
+
+Oh! mon ami, comment te raconterai-je cela? Danton avait raison: c'est
+un grand et sublime spectacle que celui d'une créature qui meurt
+noblement pour sa conviction.
+
+La hache n'était point encore tombée que Charlotte Corday en était déjà
+à la légende. On répétait de bouche en bouche parmi les spectateurs ce
+qu'elle avait fait.
+
+Le peintre, qui était commandant au second bataillon des cordeliers,
+avait, grâce à son grade probablement, obtenu d'achever dans le cachot
+de la condamnée le portrait qu'il avait commencé d'elle à l'audience. Il
+était en conséquence revenu avec elle à la Conciergerie.
+
+Ne sachant pas qu'elle serait jugée, condamnée et probablement exécutée
+dans la journée, Charlotte avait promis aux concierges de déjeuner avec
+eux.
+
+Il paraît que ce sont d'excellentes gens que l'on appelle Richard.
+
+--Madame Richard, dit-elle en rentrant, vous m'excuserez si je ne
+déjeune pas demain avec vous, comme je vous l'ai promis, mais mieux que
+personne vous saurez qu'il n'y a pas de ma faute.
+
+Charlotte, rentrée dans son cachot, posa de nouveau et causa
+tranquillement avec le peintre, lui faisant promettre d'exécuter pour sa
+famille une copie de son portrait.
+
+Le peintre y donnait les dernières touches lorsque le bourreau ouvrit
+une petite porte placée derrière elle.
+
+Elle se retourna; il tenait à la main les ciseaux destinés à lui couper
+les cheveux, et sur son bras la chemise rouge qu'elle devait revêtir.
+
+La chemise des parricides à cette martyre! Quelle profanation!
+
+À cette vue Charlotte tressaillit.
+
+--Eh quoi, déjà? dit-elle.
+
+Puis, comme honteuse de ce mouvement de faiblesse:
+
+--Monsieur, demanda-t-elle au bourreau, de sa plus douce voix et avec
+son meilleur sourire, voulez-vous me prêtez vos ciseaux, s'il vous
+plaît?
+
+Le bourreau les lui tendit.
+
+Alors, coupant elle-même une boucle de ses longs cheveux, elle la donna
+au peintre.
+
+--Je n'ai que cette boucle de cheveux à vous offrir, dit-elle, gardez-la
+en mémoire de moi.
+
+On disait que le bourreau s'était détourné et que les gendarmes
+eux-mêmes pleuraient.
+
+En effet, mon bien-aimé, il s'était, en l'honneur de l'humanité, fait
+dans les masses un heureux changement.
+
+Pendant les quatre jours qui s'étaient écoulés, le bruit de la sérénité
+de la prisonnière s'était tellement répandu, l'énergie et la précision
+de ses réponses avaient fait un tel effet, que l'admiration commençait à
+succéder au premier mouvement d'horreur qu'inspire toujours un assassin.
+De sorte qu'au moment où à sept heures du soir, sous la sombre arcade de
+la Conciergerie, on vit sous un ciel orageux à la lueur des éclairs
+apparaître la belle victime drapée dans son manteau rouge, on crut que
+la tempête n'éclatait au ciel que pour reprocher à la terre le crime
+qu'elle allait commettre.
+
+Des cris s'élevèrent accusant deux fanatismes contraires, des cris de
+haine et des cris d'admiration.
+
+L'orage sembla fuir devant elle; lorsqu'elle arriva au pont Neuf, il
+avait disparu. Une grande clarté se faisait sur la place de la
+Révolution, où le firmament avait repris toute sa limpidité. À la rue
+Saint-Honoré, le dernier nuage qui couvrait le soleil se dissipa et il
+put caresser de ses plus onduleux rayons la vierge qui allait mourir.
+
+Danton déposa sa femme au palais qui donne sur la place de la
+Révolution, soit qu'il craignît pour elle un accident, soit qu'il lui
+crût le cœur trop faible pour assister au terrible spectacle de plus
+près.
+
+Et comme je voulais rester avec elle:
+
+--Non, dit-il, vous êtes une âme vaillante, vous, vous viendrez avec
+moi. Quand une femme comme celle-là va mourir, on ne la regarde pas de
+la loge d'un cirque ou du balcon du garde-meuble, on va se placer près
+d'elle, et on lui dit des yeux:
+
+--Meurs tranquille, tu ne mourras pas tout entière, sainte victime, ton
+souvenir restera dans nos cœurs!
+
+Et nous allâmes nous placer sur le flanc droit de la guillotine.
+
+J'avoue que je marchais machinalement, subissant l'impulsion que je
+recevais; mes jambes tremblaient, mes yeux ne voyaient plus qu'à travers
+un nuage; je n'entendais qu'un bruissement confus.
+
+J'étais dans le même état qu'une créature qui s'évanouit quand son
+esprit, n'ayant pas encore quitté le jour, n'est pas encore non plus
+complètement entré dans les ténèbres.
+
+De grands cris me tirèrent de ma torpeur. J'ouvris les yeux, mes pieds
+se cramponnèrent au sol, je me tournai du côté d'où venait le bruit; la
+charrette apparaissait à la porte Saint-Honoré et se dirigeait vers
+l'échafaud.
+
+Ô mon bien-aimé, non, rien de plus beau, rien de plus saint, rien de
+plus sublime n'est apparu à des yeux mortels depuis le commencement des
+siècles, que cette autre Judith offrant son sang pour racheter les
+péchés de Béthanie et ayant sur la première l'avantage d'être immaculée!
+
+De ce moment mes yeux se fixèrent sur elle et ne purent plus s'en
+détacher.
+
+Un rayon de soleil brilla sur le couteau et se refléta dans ses yeux.
+
+À cet éclair précurseur de la mort il me sembla qu'elle pâlissait; mais
+ce moment de faiblesse eut la rapidité de l'éclair même.
+
+Charlotte se dressa debout dans la charrette, s'appuya aux traverses et
+sourit doucement, sans ostentation comme sans dédain.
+
+Elle descendit seule du tombereau, monta seule les degrés de l'échafaud;
+le bourreau et ses aides la suivaient comme des serviteurs suivent une
+reine.
+
+Arrivée sur la plate-forme, elle regarda lentement tout autour d'elle.
+
+C'était un ange; à cette exécution qui devait surtout soulever des flots
+de peuple, c'était le peuple qui manquait.
+
+Ce n'étaient point des curieux qui entouraient l'échafaud, c'étaient des
+observateurs sérieux, des hommes graves; c'étaient des médecins,
+c'étaient des députés, c'étaient des philosophes.
+
+Puis une foule de femmes douces, sympathiques, bien mises, qui étaient
+venues là comme on vient aux funérailles d'une sœur, d'une parente ou
+d'une amie.
+
+Au lieu du tumulte habituel, il se faisait sur la place de la Révolution
+un sombre silence.
+
+Ce silence fut interrompu par un cri de la patiente. Le bourreau, en lui
+arrachant son fichu, lui avait mis le sein à découvert.
+
+Ce cri, ce n'était pas la crainte, c'était la pudeur qui l'avait poussé.
+
+--Dépêchons, dit-elle en voyant sa gorge à demi nue.
+
+Elle se jeta d'elle-même sur la bascule.
+
+Un grand cri retentit. On avait vu le couperet passer comme un éclair
+vertical.
+
+Au moment où la belle tête virginale tomba, un aide de l'exécuteur,
+nommé Legros, la prit par les cheveux et la montra au peuple.
+
+Puis il eut l'indignité de lui donner un soufflet.
+
+Les yeux se rouvrirent et les joues, déjà pâlies, reprirent leur
+rougeur.
+
+Un murmure d'horreur et d'indignation s'éleva de la foule.
+
+--Arrêtez cet homme pour insulte à l'humanité! s'écria Danton.
+
+--Oui, oui! crièrent mille voix, arrêtez-le!
+
+Les gendarmes qui avaient accompagné Charlotte Corday montèrent sur
+l'échafaud et l'arrêtèrent.
+
+Danton avait dit vrai, mon bien-aimé; s'il me fallait mourir maintenant,
+je crois, grâce à l'exemple que je viens d'avoir sous les yeux, que la
+chose me serait facile.
+
+Et en effet j'avais admirablement supporté ce spectacle, si terrible
+qu'il fût; il m'avait exaltée au lieu de m'abattre.
+
+Je me disais:
+
+--Si j'apprenais la mort de mon bien-aimé, moi aussi j'achèterais un
+couteau, j'irais chez Robespierre, je le tuerais, et je mourrais comme
+vient de mourir Charlotte.
+
+Le croirais-tu, un instant j'enviai le sort de cette belle vierge,
+décapitée, souffletée par un valet de bourreau, et j'eusse voulu être à
+sa place.
+
+Mais serais-je aussi belle qu'elle? Le soleil ferait-il pour moi ce que
+pour elle il a fait, m'enverrait-il, pour me faire comme à elle une
+auréole, son plus beau, son plus doux, son dernier rayon?
+
+Je n'ai qu'une peur, bien-aimé, c'est que votre vieux Brutus païen ne
+soit détrôné, et qu'il ne se fonde une religion dans le sang de
+Charlotte Corday:
+
+La religion du poignard!
+
+Nous allâmes chercher madame Danton au balcon du garde-meuble. La pauvre
+femme m'avoua qu'elle avait profité de ce que son mari n'était plus là
+pour se réfugier dans l'intérieur de l'appartement.
+
+Elle n'avait rien vu.
+
+Nous prîmes une voiture découverte pour nous reconduire à Sèvres.
+L'orage avait complètement épuré le ciel; on respirait cette vivifiante
+odeur qui flotte dans l'air après les tempêtes.
+
+Danton était devenu rêveur.
+
+Le courage simple et grandiose de cette jeune fille l'avait profondément
+impressionné.
+
+--Je croyais bien à sa fermeté, dit-il, mais je ne croyais pas à sa
+douceur. C'est beau à son âge de ne pas plus en vouloir à la mort. Je ne
+croyais pas à ces regards pénétrants, à ces vives et humides étincelles
+jaillissant de ses beaux yeux jusque sur l'échafaud. Tout ce qu'elle
+haïssait est mort dans la personne de Marat. Elle est partie sans même
+penser à pardonner à ses bourreaux. Son âme planait au-dessus des
+petites inspirations terrestres; je crois que, si j'étais jeune homme,
+j'éprouverais une sombre volupté à la suivre et à la chercher dans le
+monde inconnu où elle vient de descendre.
+
+Ordinairement les condamnés se soutiennent par l'animation, par des
+chants patriotiques, par des injures qu'ils échangent avec leurs
+ennemis, par des sourires que leur envoient leurs amis.
+
+Elle n'a eu besoin de rien de tout cela, elle avait la foi. La foi a été
+son pilier d'airain.
+
+Dieu sait comment je mourrai, mais je voudrais mourir comme elle!
+
+Madame Danton pleurait; moi je serrais la main de Danton.
+
+
+VIII
+
+L'anniversaire du 10 août arrivait. Te rappelles-tu, mon bien-aimé
+Jacques, que ce fut ce jour-là même où parvinrent à Argenton les détails
+de cette terrible journée, de laquelle date notre séparation.
+
+La date peut être glorieuse pour la révolution, mais, à coup sûr, elle
+est fatale pour moi...
+
+Les nouvelles du dehors étaient mauvaises; les Anglais continuaient
+d'assiéger Dunkerque; les armées coalisées marchaient sur Paris; la fête
+se donnait sous les yeux des Prussiens et des Autrichiens; en quatre
+jours de marches forcées ils eussent pu y assister.
+
+Les nouvelles de l'intérieur étaient pires. Marat mort, le journal le
+_Père Duchesne_ avait succédé à l'_Ami du peuple_, et comme Hébert
+disposait du ministère de la guerre et de la Commune, il puisait à deux
+mains dans la double caisse, et, selon qu'il le jugeait nécessaire à ses
+intérêts, à sa haine ou à son amitié, faisait tirer son journal à six
+cent mille exemplaires.
+
+À tout moment des incendies éclataient dans les ports; on les attribuait
+aux Anglais; Pitt vient d'être déclaré par la Convention l'ennemi du
+genre humain; les clubs ne parlent que de tuer. On va tuer la reine à la
+première occasion; on va tuer les girondins au premier caprice; on
+veut tuer la royauté jusque dans le passé; on vient d'ordonner la
+destruction des tombeaux de Saint-Denis.
+
+Danton s'est épuisé à leur crier: Créez un gouvernement! Et, en effet,
+personne ne gouverne et tout le monde tue.
+
+Danton est sombre et inquiet; il sent qu'il n'a plus les mêmes moyens
+d'action sur le peuple qu'il avait en 92, l'enthousiasme a disparu; il
+est vrai que le dévouement continue.
+
+--Mais des hommes ne suffisent plus, dit Danton; il faut des soldats.
+
+Nos fédérés de 93 n'ont rien à ce qu'il paraît des volontaires de 92;
+ils sont soucieux, mis humblement, ils donnent leurs bras, ils donnent
+leur vies, mais froidement, tristement, comme des hommes qui
+accomplissent un devoir.
+
+Puis ce n'est plus cette entraînante _Marseillaise_ qui les pousse en
+avant: c'est le _Chant du départ_ qui les guide. La musique de Méhul est
+véritablement splendide; il y a dans ce chant des coups de trompette qui
+doivent percer l'Europe à jour.
+
+On dit que la Convention a dépensé un million deux cent mille francs à
+la fête qu'elle vient de nous donner.
+
+On a ouvert deux musées. Danton nous y a conduites, sa femme et moi.
+
+L'un est celui du Louvre; le monde artiste tout entier a contribué à sa
+composition; l'école flamande et italienne surtout y sont richement
+représentées.
+
+M. Danton, qui de son côté est un excellent juge, a bien voulu s'étonner
+de mes connaissances en peinture.
+
+L'autre musée, celui des monuments français, est un admirable trésor
+archéologique. Les couvents, les églises, les palais, ont contribué à le
+peupler. David, l'ordonnateur de la fête, le même qui a fait le portrait
+de Marat mort dans sa baignoire, a classé toute cette grande chronologie
+de la France par siècle, presque par règne.
+
+Tous ces dormeurs de marbre, étendus sur leurs tombes avec la double
+rigidité de la mort et du granit, offrant, de la croix de Dagobert
+jusqu'aux bas-reliefs de François Ier, l'histoire de douze siècles,
+parlent à l'imagination avec la voix de la science. Là encore, par ma
+connaissance exacte des costumes, j'ai mérité l'éloge de M. Danton. Il
+paraît que tu as fait de moi, cher bien-aimé, une femme plus complète
+que je ne croyais; la pauvre petite madame Danton, qui ne sait rien de
+tout cela et qui n'a jamais entendu parler d'art ni de sciences dans sa
+famille, est encore plus étonnée que son mari; elle me regarde presque
+avec admiration, ce qui me fait rougir, mais en même temps me rappelle
+que c'est à toi que je dois tout cela.
+
+Je m'attendais à voir paraître dans la fête quelque effigie gigantesque
+de Marat. Je me trompais. Danton dit que c'est Robespierre qui s'y est
+opposé.
+
+Je vais te raconter la fête telle que Danton me l'a expliquée.
+
+Peut-être un jour liras-tu ce manuscrit. Alors tu sauras que je n'ai pas
+été un instant sans songer à toi.
+
+Voici ce qu'il m'a dit:
+
+David, pour cette occasion, s'est fait à la fois historien, architecte
+et auteur dramatique.
+
+Il a fait une pièce en cinq actes de la Révolution.
+
+D'abord, sur la place de la Bastille, il a dressé une statue colossale
+de la Nature, quelque chose comme une Isis aux cent mamelles, jetant par
+chacune d'elles, dans un bassin immense, l'eau de la régénération.
+
+La liberté, colosse de la même taille, qu'il a mise sur la place de la
+Révolution.
+
+Enfin un troisième Titan, le peuple, Hercule terrassant devant l'hôtel
+des Invalides le Fédéralisme sous les traits de la Discorde.
+
+Pour arriver à ce dernier groupe, il faut passer sous un arc de triomphe
+tenant toute la largeur du boulevard d'Italie; puis, du groupe des
+Invalides, on va à l'autel de la Patrie, situé au milieu du Champ de
+Mars.
+
+Sur chacun de ces points, désignés à l'avance comme des reposoirs le
+jour de la Fête-Dieu, s'arrêtait et accomplissait un acte patriotique le
+cortége parti de la place de la Bastille.
+
+Danton, qui était obligé de marcher avec la Convention, nous avait remis
+sa femme et moi, pour ce jour-là, à la garde de Camille Desmoulins et
+de Lucile.
+
+Camille Desmoulins, quoique membre de la Convention, ne tenait aucune
+place obligée dans toutes ces fêtes. Curieux comme un gamin de Paris, il
+voulait tout voir pour tout critiquer. Lucile riait comme une folle des
+saillies de son mari; moi, je l'avoue, ce spectacle avait un côté de
+grandeur qui m'impressionnait énormément.
+
+C'est Hérault de Séchelles qui, en sa qualité de président de la
+Convention, menait la tête du cortège; si on l'avait choisi pour sa
+beauté, on ne pouvait faire un meilleur choix. C'est bien l'homme des
+cérémonies nationales, et je me le figurais avec la robe grecque ou avec
+la toge romaine; il monta sur les débris de la Bastille, tendit une
+coupe étrusque, la remplit d'eau, la porta à ses lèvres, et la passa aux
+quatre-vingt-six vieillards représentant les quatre-vingt-six
+départements, dont chacun portait une bannière, et chacun d'eux, buvant
+à son tour, disait après avoir bu:
+
+--Nous nous sentons renaître avec le genre humain.
+
+Le cortége descendit le boulevard; la terrible société des jacobins
+marchait en tête avec sa bannière, symbole de sa police universelle,
+montrant un œil ouvert dans les nuages. Derrière la société des jacobins
+marchait la Convention.
+
+David, pour symboliser la fraternité du peuple avec ses mandataires,
+avait dépouillé les représentants de leur costume; habillés en
+bourgeois, il n'y avait aucune différence de vêtements entre eux et les
+gens qui les avaient nommés. Seulement ils étaient enfermés d'un ruban
+tricolore, que tenaient les envoyés des assemblées primaires.
+
+Camille ne put s'empêcher de rire.
+
+--Voyez donc, nous dit-il, la Convention menée en laisse par les
+jacobins!
+
+Les seuls juges révolutionnaires portaient un panache noir, indice de
+leur terrible mission de deuil.
+
+Tous les autres, la Commune, les ministres, les ouvriers, marchaient
+pêle-mêle. Seulement, comme parure et comme signe de la noblesse du
+travail, les ouvriers portaient leurs outils.
+
+Les rois de la fête étaient les humbles et les malheureux de la société.
+Les aveugles, les vieillards, les enfants trouvés allaient sur des
+chars. Les tout petits qui ne pouvaient se tenir debout étaient traînés
+dans leurs berceaux. Deux vieillards, un homme et une femme, étaient,
+comme Cléobis et Biton, traînés dans une petite charrette par leurs
+quatre enfants.
+
+Une urne sur un char était censée contenir les cendres des héros. Huit
+chevaux blancs avec des panaches rouges, relevant et secouant la tête à
+chaque coup de trompette, traînaient le char. Les parents de ceux qui
+avaient été tués dans cette grande journée marchaient derrière, le front
+joyeux et couronnés de fleurs, indiquant qu'ils ne sont point à
+regretter ceux-là qui sont morts pour la patrie.
+
+Une charrette ressemblant à celle du bourreau emportait les trônes, les
+couronnes et les sceptres.
+
+L'échafaud avait disparu de la place de la Révolution. Au pied de la
+statue de la Liberté, le président fit verser le tombereau contenant les
+insignes de la royauté. Le bourreau y mit le feu.
+
+Trois mille oiseaux délivrés en même temps, s'envolèrent dans toutes les
+directions comme un joyeux nuage.
+
+Deux colombes allèrent se reposer dans les plis de la robe de la
+Liberté.
+
+Le lendemain, l'échafaud, de retour à son poste, devait les faire
+envoler.
+
+De la place de la Révolution on se rendit au Champ de Mars; la statue
+d'Hercule écrasant le Fédéralisme était placée sur un rocher élevé
+devant lequel on avait ménagé une plate-forme. Au pied de la montagne
+était placé le niveau de l'égalité.
+
+Tout le monde passa dessous.
+
+Arrivés sur la plate-forme, les quatre-vingt-six vieillards remirent
+chacun à son tour, au président, la pique qu'ils tenaient à la main.
+
+Le président les relia toutes avec un ruban tricolore, proclamant ainsi
+l'alliance des départements avec la capitale. Ils étaient debout, et à
+la vue de tous, et en face de l'autel fumant d'encens.
+
+Hérault de Séchelles lut l'acceptation de la loi nouvelle, proclamant
+l'égalité.
+
+À ses dernières paroles le canon éclata.
+
+Mon ami, je ne suis qu'une femme, mais je vous jure qu'en ce moment
+j'éprouvai un si profond sentiment d'enthousiasme, que mes larmes
+coulèrent malgré moi. Ah! si vous eussiez été là! Oh! si j'eusse été
+appuyée à votre bras au lieu d'être appuyée à celui d'un étranger! Ah!
+comme je me serais jetée dans votre poitrine, et comme j'y eusse pleuré
+tout à mon aise!
+
+La République française, fondée sur la base de l'égalité! Le char
+portant la cendre des victimes du 10 août s'avança jusqu'au temple qui
+était élevé à l'extrémité du Champ de Mars; là, on prit l'urne, on la
+déposa sur l'autel, et tous s'agenouillant, le président baisa l'urne et
+on l'entendit dire à haute voix ces paroles:
+
+--Cendres chéries! urne sacrée, je vous embrasse au nom du peuple!
+
+Un homme s'approcha de Camille Desmoulins et lui demanda:
+
+--Citoyen, peux-tu me dire pourquoi je ne vois plus ici, comme en 92, ce
+glaive de justice couvert de crêpes que portaient des hommes couronnés
+de cyprès?
+
+--Parce que, répondit Desmoulins, quand on sent le glaive partout, il
+est inutile de le montrer.
+
+J'ai oublié de te dire, mon bien-aimé Jacques, que l'arc de triomphe des
+Italiens était consacré aux femmes des 5 et 6 octobre, qui ramenèrent de
+Versailles le roi, la reine et la royauté.
+
+Seulement j'ai entendu raconter que ces héroïnes étaient de vraies mères
+de famille, qui s'étaient arrachées mourantes de faim à leurs enfants;
+de belles jeunes filles, chastes, qui n'osèrent parler lorsqu'elles se
+trouvèrent en face du roi, et qui s'évanouirent en face de la reine,
+tandis qu'ici le peintre les a remplacées par des modèles hardis et
+effrontés.
+
+Les femmes de l'arc de triomphe des Italiens sont plus belles, mais les
+autres, j'en suis sûre, étaient plus touchantes.
+
+Aux premières ombres du soir, toute la foule s'éparpilla; les uns, parmi
+ceux qui la composaient, entrèrent calmes et paisibles dans Paris; les
+autres, non moins calmes et paisibles, s'assirent sur l'herbe déjà
+flétrie du mois d'août et dînèrent en famille de ce qu'ils avaient
+apporté.
+
+Nous étions à moitié chemin de Sèvres, où Danton devait nous rejoindre;
+Camille et Lucile y dînaient avec nous. Nous prîmes une voiture, et en
+une demi-heure, du Champ de Mars nous fûmes à la maison de campagne de
+Danton.
+
+Danton ramena avec lui un homme que je ne connaissais pas, mais que tu
+dois connaître, toi; il se nomme Carnot; c'est un petit homme en
+culottes courtes, coiffé à la Jean-Jacques Rousseau, avec un habit gris.
+Il a l'air d'un sous-chef de ministère. C'est sur lui que l'on compte
+pour faire face à la fois aux Anglais qui sont devant Dunkerque et aux
+Prussiens qui ont pris Valenciennes, ou plutôt à qui Valenciennes a été
+livrée.
+
+Par sa position au ministère de la guerre, il sait toutes les
+nouvelles, et les nouvelles sont déplorables à ce qu'il paraît. Danton a
+une grande confiance en lui; mais il paraît que Robespierre ne l'aime
+pas. C'est un travailleur obstiné, qui passe, quand il est à Paris, sa
+vie à aller de la rue Saint-Florentin aux Tuileries, où il fouille les
+anciens cartons. Quand il va à l'armée, il ôte son habit gris pour
+prendre un habit de général, puis la bataille gagnée, il reprend son
+habit gris et revient faire son plan à Paris.
+
+Ce qui l'inquiète surtout c'est Valenciennes, qui est devenu un foyer de
+réaction et de fanatisme. On y chante, sur la terre de France, le
+_Salvum fac imperatorem_; les femmes pleurent de joie, remercient Dieu;
+les émigrés tirent leurs épées et crient:--À Paris! à Paris!
+
+Je m'émerveille quand je pense que ce petit homme, qui a à peine cinq
+pieds deux pouces et qui ne boit que de l'eau, va aller avec sa culotte
+courte et son habit gris combattre le duc d'York, frère du roi
+d'Angleterre, qui a six pieds de haut et qui boit dix bouteilles de vin
+après son dîner. Il paraît qu'il aurait bien voulu rester tranquille à
+Valenciennes, n'aimant pas à se déranger; mais qu'il a été tellement
+tourmenté par les belles dames, qui raffolent de lui et par les émigrés
+qui le comparent à Marlborough, qu'il a fini par tirer son épée comme
+les autres et par crier:--_or now, or never!_ Maintenant ou jamais!
+
+Ses dernières nouvelles lui annonçaient que les avant-postes ennemis
+étaient à Saint-Quentin.
+
+Danton a rédigé un décret de levée en masse que l'homme à l'habit gris
+proposera et fera adopter demain à la Convention, et qui me paraît un
+chef-d'œuvre.
+
+Tous les Français sont en réquisition permanente... Les jeunes gens
+iront au combat, les hommes mariés forgeront des armes et transporteront
+des subsistances, les femmes feront des tentes, des habits et serviront
+les hôpitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards, sur les
+places, animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unité
+de la république.
+
+Dès demain nous nous mettons au travail, madame Danton et moi.
+
+
+IX
+
+Oh! mon bien-aimé, je suis brisée. Comment vivre? comment mourir? Mourir
+me paraît bien plus facile que de vivre, et ce n'est pas la première
+fois que l'envie me prend d'aller t'attendre ou d'aller te rejoindre à
+ce rendez-vous de la mort où nul n'a jamais manqué.
+
+Ton nom vient d'être répété dix fois, vingt fois, cent fois; tu leur
+manquais pour leur chiffre; il leur fallait vingt-deux têtes. Ils ont
+remplacé la tienne par celle d'un certain Mainvielle, connu et célèbre
+par les assassinats de la Glacière, à Avignon. Toi, disent-ils, tu es
+mort de fatigue dans je ne sais quelle grotte du Jura avec Louvet, ou
+dévoré par les loups avec Roland.
+
+Mais pour eux tu es mort, et ce n'est qu'à cette condition que tu n'as
+pas été jugé avec eux.
+
+Oh! si j'étais sûre que ce fût vrai, comme j'en finirais vite au profit
+de l'âme avec cette maladie du corps qu'on appelle la vie!
+
+Depuis quelque temps, je voyais Danton passer par des alternatives de
+douleur et de colère. Il avait toujours espéré que le procès des
+girondins n'aurait pas lieu. N'étaient-ce pas les girondins qui avaient
+pris l'initiative de la révolution? n'étaient-ce pas les girondins qui
+avaient fait le 10 août? n'étaient-ce point les girondins qui avaient
+déclaré la guerre à tous les rois!
+
+Mais voilà que tout à coup, tandis que les Anglais, au nord, assiégent
+Dunkerque, voilà qu'au midi les royalistes livrent Toulon aux Anglais.
+
+C'était trop de clémence envers la reine et envers les girondins.
+N'accusait-on pas les girondins de complicité avec la reine, et, par
+conséquent, avec les royalistes?
+
+Le jour où l'on sut à Paris la prise de Toulon, Robespierre, maître de
+la situation, ordonna de commencer deux procès qu'on n'avait point osé
+attaquer jusque-là: le procès des girondins, le procès de la reine.
+
+Aux Prussiens entrant en France par la Champagne on avait opposé le
+massacre des prisons.
+
+Aux royalistes faisant la Vendée à l'ouest; aux Anglais achetant Toulon
+au midi, on opposait la tête de la reine et celles des vingt-deux
+girondins.
+
+Comprends-tu, mon bien-aimé? quoique douze de tes amis seulement fussent
+aux mains du tribunal révolutionnaire, les autres étant ceux-ci morts,
+ceux-là en fuite, on avait promis au peuple les vingt-deux girondins, il
+fallait les lui donner.
+
+On ajouta des députés qui n'avaient jamais voté avec la Gironde. On
+avait voulu faire entrer Danton au comité de salut public; en y entrant
+il sauvegardait sa vie. Qui eût osé toucher à un membre de ce terrible
+comité?
+
+Oui, mais pour y entrer il fallait accepter deux conditions terribles:
+
+La mort des girondins!
+
+Les massacres de la Vendée!
+
+Nous vîmes rentrer Danton, un soir, plus abattu que jamais.
+
+--Je suis las de toutes ces boucheries d'hommes! nous dit-il.
+
+Puis à sa femme:
+
+--Prépare-toi à venir demain avec moi à Arcis-sur-Aube, lui dit-il.
+
+Arcis-sur-Aube c'était son lieu de naissance. Comme Antée qui reprenait
+des forces en touchant sa terre natale, Danton allait redemander aux
+sources de sa vie sa vigueur perdue.
+
+--Venez-vous avec nous? me demanda-t-il.
+
+--Oh! non, lui répondis-je. Vous devez comprendre que si j'ai une
+chance d'apprendre quelque nouvelle de _lui_, ce sera en suivant minute
+à minute le procès des girondins.
+
+--Nous avons tort tous les deux, me dit-il; je devrais rester; vous
+devriez partir.
+
+Le même soir, Garat vint le voir. C'est celui, tu te le rappelles, qui a
+été ministre de la justice après lui.
+
+Il le trouva malade; plus que malade, consterné.
+
+Il fit tout ce qu'il put pour obtenir qu'il restât à Paris; il lui
+montra Robespierre profitant de son absence pour déraciner tour à tour
+Hébert et Chaumette; quand il reviendrait, ses amis seraient ceux de
+Robespierre et se tourneraient contre lui, comme les amis des Girondins
+s'étaient tournés contre eux.
+
+--Ton départ, lui dit-il enfin, c'est tout simplement un suicide; tu
+n'oses pas te tuer, tu veux mourir.
+
+--Peut-être! fit Danton. Mais la ruine de mon parti, mais la perte de
+mon influence, mais ma popularité anéantie! Tout cela n'est rien! Ce qui
+m'anéantit, ce qui me perce le cœur, c'est de ne pouvoir les sauver.
+Vergniaud, l'éloquence même; Péthion, l'honneur; Valazé, la loyauté;
+Ducos et Fonfrède, le dévouement.
+
+Et de grosses larmes tombaient de ses yeux.
+
+--Et c'est moi, dit-il, c'est moi qui, le 31 mai, ai frappé le coup
+terrible! Je voulais les écarter de mon chemin, je ne voulais pas les
+tuer.
+
+Garat quitta son ami sans avoir rien obtenu de lui.
+
+Camille et Lucile me restaient; mais j'étais bien loin d'être liée avec
+eux comme avec Danton et sa femme. J'avais pour Danton l'amitié
+confiante et respectueuse que l'on a pour l'homme de génie. Même dans
+ses faiblesses je le trouve immense.
+
+Le 13 octobre il partit. Le volcan était éteint. Se rallumera-t-il
+jamais? J'en doute.
+
+Le 16, la reine mourut sur l'échafaud.
+
+Sa mort ne fit pas à Paris tout l'effet qu'on en pouvait attendre.
+
+On savait que le général Jourdan livrait à Wattignies une bataille de
+laquelle dépendait le salut de la France.
+
+Le petit homme à l'habit gris et à la culotte courte avait quitté Paris.
+Il était arrivé à l'armée; il avait mis son habit de général, s'était
+battu deux jours.
+
+La première journée avait été perdue; mais avec son armée, que l'ennemi
+croyait en retraite, il avait attaqué l'ennemi et l'avait battu.
+
+Puis il avait remis son habit gris, était revenu à Paris le 19, et avait
+annoncé que le général Jourdan venait de remporter une grande victoire.
+
+De lui-même il n'avait pas un dit un mot.
+
+Cette victoire donnait une force énorme à Robespierre, à qui, dans un
+moment de défaillance, Danton avait cédé la place, et qui, étant resté
+seul maître, s'était fait gouvernement.
+
+Le lendemain de cette victoire, Fouquier-Tinville demanda les pièces
+pour faire le procès de tes malheureux amis. Toutes les mesures avaient
+été prises non-seulement pour les tuer, mais pour les déshonorer.
+
+Leur procès vint immédiatement après celui d'un misérable nommé Perrin,
+voleur de deniers publics, condamné aux galères et à l'exposition, qu'il
+avait subies sur la guillotine. Entre lui et les nobles girondins on eut
+soin de ne trancher la tête à personne, il fallait que l'échafaud restât
+pilori.
+
+On les avait d'abord enfermés à la prison des Carmes, encore toute
+sanglante des massacres de septembre; on les plaça dans un quartier
+distinct du reste de la prison. Un seul de ces cachots contenait
+dix-huit lits.
+
+Vergniaud, déjà depuis plusieurs mois en prison, n'avait rien voulu
+demander à personne; ses vêtements tombaient en lambeaux et, depuis
+longtemps, son dernier assignat était passé dans la main d'un prisonnier
+plus pauvre que lui.
+
+Son beau-frère, M. Alluaud, revint de Limoges, lui apportant un peu
+d'argent et des habits. Il obtint de voir Vergniaud, et entra dans sa
+prison avec son fils, enfant de dix ans.
+
+L'enfant, en voyant son oncle traité comme un scélérat, le visage pâle
+et amaigri, les cheveux épars, la barbe inculte et les habits déchirés,
+se mit à pleurer et, au lieu d'aller embrasser son oncle qui lui
+tendait les bras, il se réfugia entre les genoux de son père.
+
+Mais Vergniaud l'attira à lui, lui disant:
+
+--Rassure-toi, et regarde-moi bien; quand tu seras grand, quand la
+France sera libre, quand on ne rencontrera plus dans les rues de Paris
+cette hideuse machine qu'on appelle la guillotine, tu diras:
+
+--Quand j'étais enfant, j'ai vu Vergniaud, le fondateur de la
+République, dans le plus beau temps et dans le plus glorieux costume de
+sa vie; celui où, persécuté par des misérables, il se préparait à mourir
+pour les hommes libres.
+
+Mais l'apôtre parmi eux, le martyr heureux du supplice, c'était Valazé,
+que son grade dans l'armée avait familiarisé avec la mort. Celui-là a la
+foi et prétend qu'à toutes les religions nouvelles il faut du sang. On
+sentait qu'il était heureux d'offrir le sien en sacrifice.
+
+--Valazé, lui dit un jour Ducos, comme on te punirait si on ne te
+condamnait pas!
+
+Le 22 octobre on leur communiqua leur acte d'accusation, le 26 leur
+procès commença.
+
+À midi, ils furent introduits devant le tribunal révolutionnaire. Chacun
+d'eux avait un gendarme près de lui.
+
+J'étais au bras de Camille, Lucile était au mien. Nous les vîmes tous
+s'asseoir l'un après l'autre au banc des accusés, ces nobles martyrs sur
+la figure desquels on eût cherché vainement un de ces signes qui font
+dire:
+
+--Voilà un coupable!
+
+Il n'y eut pas d'hypocrisie dans le procès au moins. Tout le monde vit
+bien que tout ce qui précéderait l'échafaud ne serait qu'une forme, et
+qu'il ne s'agissait que de tuer. Les accusateurs Hébert et Chaumette
+furent reçus comme témoins. Pas d'avocat pour les défendre.
+
+On leur reprochait des choses étranges: les assassinats de septembre,
+dont ils avaient toujours poursuivi la punition; on leur reprochait
+d'avoir été les amis de Lafayette, de d'Orléans et de Dumouriez. Et
+cependant les juges avaient honte de condamner sur de pareilles
+accusations et sur de pareils témoignages.
+
+Le procès dura sept jours, et le septième jour il était moins avancé que
+le premier.
+
+Il fallut que les jacobins s'en mêlassent; une députation vint sommer
+l'assemblée de décréter que le troisième jour, ne le fût-il pas, le jury
+pouvait se déclarer suffisamment éclairé.
+
+Camille m'a dit qu'on avait retrouvé la minute du décret tout entière
+écrite de la main de Robespierre, car Robespierre voulait leur mort à
+tout prix.
+
+Le second jour du procès, et quand on vit clairement tout l'odieux de
+l'accusation, Garat, que j'avais vu chez Danton le soir de son départ,
+fit une démarche près de Robespierre pour sauver les girondins. Il
+avait préparé une espèce de plaidoyer pour la clémence; il le lui lut.
+
+Il a raconté tout ce que Robespierre avait souffert pour l'écouter; son
+masque, si froid qu'on eût dit un parchemin tendu sur une tête de mort,
+était agité de frémissements musculaires; aux passages pressants, il se
+couvrait les yeux de sa main pour qu'on ne vît pas le poignard de la
+haine dans ses prunelles. Cependant il le laissa lire jusqu'au bout.
+Puis:
+
+--C'est à merveille, dit-il, mais que voulez-vous que j'y fasse? je n'y
+puis rien, ni moi, ni personne. Vous dites qu'ils n'ont point d'avocat;
+ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils le sont tous, avocats!
+
+Le décret de la Convention fut apporté au tribunal révolutionnaire à
+huit heures du soir.
+
+Grâce à ce décret, le jury se trouva éclairé tout à coup et déclara
+qu'il était inutile de continuer les débats. Les jurés ne firent
+qu'entrer et sortir dans la salle des délibérations. Le président, sur
+son âme et conscience, annonça que les vingt-deux girondins étaient
+condamnés à mort.
+
+Je sentis frissonner le bras de Camille.
+
+--Oh! malheureux que je suis, murmura-t-il tout bas, c'est mon livre qui
+les tue!
+
+Il paraît que Camille avait écrit un livre contre les girondins.
+
+Cette condamnation était si inattendue que les spectateurs n'y voulaient
+pas croire. Les condamnés poussèrent un cri de malédiction contre
+leurs juges. Les gendarmes étaient paralysés; chaque accusé eût pu
+tirer du fourreau le sabre du gendarme placé près de lui, et poignarder
+les juges sans que personne s'y opposât.
+
+En ce moment Valazé sembla s'évanouir et glissa sur le parquet.
+
+--Tu pâlis, Valazé? lui dit Brissot.
+
+--Non, je meurs, répondit celui-ci.
+
+Il venait de s'enfoncer la pointe d'un compas dans le cœur.
+
+Il était onze heures du soir.
+
+Après un moment donné à l'émotion du public, aux malédictions des
+condamnés, aux soins inutiles portés à Valazé, qui s'était tué roide,
+les condamnés se serrent l'un contre l'autre et crient:
+
+--Nous mourons innocents! Vive la République!
+
+Le mort et les vivants descendirent du tribunal et prirent l'escalier
+qui les conduisait à la Conciergerie. Ils avaient promis aux autres
+détenus de les informer de leur sort; ils trouvèrent un moyen bien
+simple: ils chantèrent le premier couplet de la _Marseillaise_, en
+changeant un seul mot au quatrième vers.
+
+ Allons enfants de la patrie!
+ Le jour de gloire est arrivé!
+ Contre nous de la tyrannie
+ Le _couteau_ sanglant est levé!
+
+Les autres prisonniers attendaient et écoutaient. Ce mot _couteau_
+substitué au mot _étendard_ leur dit tout.
+
+On entendit alors par tous les cachots des cris, des pleurs et des
+sanglots.
+
+Eux ne pleuraient pas.
+
+Un repas les attendait, envoyé par un ami.
+
+Valazé, tout mort qu'il était, y assista. Le tribunal avait ordonné que
+le corps du suicidé serait réintégré dans la prison, conduit sur la même
+charrette au lieu du supplice, et inhumé avec eux.
+
+Terrible tribunal, auquel on n'échappait point par la mort, et qui
+suppliciait la mort.
+
+On dit que c'est le représentant Bailleul, proscrit comme eux, mais
+échappé à la proscription et caché dans Paris, qui leur a envoyé ce
+dernier repas qui leur a permis de faire ce que les chrétiens dévoués au
+cirque appelaient le _repas libre_.
+
+Vergniaud avait été nommé président du repas; son visage resta calme et
+souriant.
+
+--Ne vous en étonnez pas, dit-il, craignant d'humilier ses amis par sa
+sérénité. Je ne laisse derrière moi ni père, ni mère, ni épouse, ni
+enfants. J'étais seul dans la vie, je vais vous avoir tous pour frères
+dans la mort.
+
+Comme personne n'a assisté à ce dernier repas, comme aucun des convives
+n'a survécu, on ne saurait dire sur quel sujet roula la conversation.
+
+Cependant un geôlier entendit Ducos qui disait:
+
+--Que ferons-nous demain à pareille heure?
+
+--Notre journée sera faite, répondit Vergniaud, et nous dormirons.
+
+Lorsque le jour descendant par une lucarne dans le cachot des girondins
+fit pâlir les bougies:
+
+--Allons nous coucher, dit Ducos, la vie est si peu de chose qu'elle ne
+vaut pas l'heure de sommeil que nous perdons à la regretter.
+
+--Veillons, dit Lassource, l'éternité est si redoutable que mille vies
+ne suffiraient pas à nous y préparer.
+
+À dix heures, ceux qui dormaient furent réveillés par le bruit des
+verrous; ceux qui ne dormaient pas virent entrer les exécuteurs, qui
+venaient pour préparer leurs têtes au couteau.
+
+Les uns après les autres ils vinrent alors, souriants et soumis,
+incliner leur tête sous les ciseaux et tendre leurs bras aux cordes.
+
+On avait permis à un autre prisonnier, l'abbé Lambert, d'entrer près
+d'eux à ce moment suprême, pour préparer à la mort ceux qui
+demanderaient les secours de la religion.
+
+Gensonné ramassa une boucle de ses cheveux noirs, et, la donnant à
+l'abbé:
+
+--Dites à ma femme que c'est tout ce que je puis lui envoyer de mes
+restes, mais que je meurs en lui adressant toutes mes pensées.
+
+Vergniaud tira sa montre, l'ouvrit et sur la boîte d'or grava un chiffre
+et la date du 30 avec la pointe d'une épingle; puis il chargea l'abbé
+Lambert de la remettre à une femme qu'il aimait, mademoiselle
+Candeille probablement.
+
+Lorsque la toilette fut terminée, on fit descendre les condamnés vers la
+cour du palais.
+
+Cinq charrettes les attendaient, entourées d'une foule immense. Le jour
+s'était levé, pâle et pluvieux, un de ces jours blafards qui ont toute
+la désespérance de l'hiver. On avait défendu de donner aucun cordial aux
+condamnés, espérant qu'ils resteraient au-dessous d'eux-mêmes.
+
+Ils étaient quatre dans chaque charrette; dans la dernière seulement
+cinq et le cadavre de Valazé. Sa tête, cahotée par les secousses du
+pavé, ballotait sur les genoux de Vergniaud, destiné à mourir le dernier
+comme le plus coupable de tous, c'est-à-dire comme le plus éloquent,
+comme le plus brave.
+
+Au moment où les cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la
+Conciergerie, ils entonnèrent tout d'une voix, et comme une marche
+funèbre, la première strophe de la _Marseillaise_:
+
+ Allons, enfants de la patrie!
+
+Ce chant choisi par eux n'avait-il pas à la fois la double signification
+du patriotisme et du dévouement? Ne signifiait-il pas que partout où
+vous pousse la voix de la patrie, même à la mort, il fallait y aller en
+chantant.
+
+Au pied de l'échafaud, la première charrette versa les quatre
+victimes. Ils s'embrassèrent en signe de communion dans la liberté, dans
+la vie, dans la mort.
+
+Puis ils montèrent un à un, celui qui montait continuant de chanter
+comme les autres.
+
+La pesante masse de fer étouffa seule sa voix.
+
+Tous moururent en héros. Seulement le chœur allait diminuant au fur et à
+mesure que tombait la hache; les rangs s'éclaircissaient, la
+_Marseillaise_ continuait toujours.
+
+Enfin une seule voix resta pour glorifier l'hymne patriotique.
+
+C'était celle de Vergniaud, qui, nous l'avons dit, devait mourir le
+dernier.
+
+Ses paroles suprêmes furent:
+
+ Amour sacré de la patrie!
+
+Puis tout fut dit. Le silence se fit sur la foule comme sur l'échafaud.
+Le peuple se retira consterné; il comprenait que quelque chose
+d'essentiel à la Révolution venait de mourir.
+
+Pourquoi n'étions-nous pas ensemble sur la dernière charrette?
+
+
+X
+
+Hélas! je n'ai plus que des exécutions à te raconter. Celle des
+girondins eut son retentissement jusqu'à Arcis-sur-Aube, mais ne suffit
+pas cependant pour arracher Danton à sa torpeur.
+
+Sa jeune femme, qui était enceinte, m'écrivait que son mari passait
+quelquefois deux ou trois heures de la nuit à la fenêtre de sa chambre à
+coucher qui donnait sur la campagne.
+
+Là, les yeux fixés au ciel, écoutant chaque bruit, aspirant chaque
+brise, Danton, dont toute la religion n'était qu'un vaste panthéisme,
+semblait se préparer à rendre à la nature tous les éléments qu'il avait
+reçus d'elle.
+
+Il reparut le 3 décembre, il reparut retrempé par la solitude et par le
+repos. Il parla avec une éloquence qu'il n'avait jamais eue; mais nul ne
+sut de quoi il avait parlé. À peine sut-on même qu'il avait reparu à la
+Convention. Le _Moniteur_ avait reçu l'ordre de ne pas imprimer son
+discours.
+
+Il trouva le vide tout autour de lui; ses amis les plus chauds s'étaient
+ralliés à Robespierre; un ou deux seulement lui étaient restés fidèles:
+Bourdon de l'Oise et Camille.
+
+On se rappelle ce cri poussé par Camille au jugement des girondins:
+
+--Malheureux! c'est moi qui les ai perdus!
+
+Ce cri, le club des jacobins en demanda compte. Camille, qui écrivait
+très-bien, parlait très-mal. Il était bègue, et Robespierre avait bien
+compté qu'il pataugerait dans son bégayement, et ne pourrait se faire
+entendre.
+
+Mais voilà que pour faire face à l'art que lui a refusé la nature, son
+cœur lui donna tout à coup la puissance des larmes.
+
+--Oui, s'écria-t-il, oui, je le répète ici: je me suis trompé. Sept des
+vingt-deux étaient nos amis. Hélas! soixante amis vinrent à mon mariage,
+tous sont morts! Il ne m'en reste que deux, Robespierre et Danton!
+
+Le discours de rentrée de Danton qui n'avait point été imprimé au
+_Moniteur_ était de sa part une espèce d'abdication de toute prétention
+politique.
+
+Il avait dit,--ce qui était parfaitement vrai,--que les deux années de
+lutte qu'il avait soutenues ne lui avaient laissé ni orgueil, ni vanité,
+ni velléité de concurrence. Cette fois, comme Camille, il s'était rallié
+à Robespierre, s'était fait son second; enfin son discours s'était
+terminé par un vœu:
+
+--Puisse la république, hors de péril, faire un jour, comme Henri IV,
+grâce à ses ennemis!
+
+Deux ou trois jours après, Robespierre avait demandé de sa voix
+larmoyante cinq cent mille francs pour les indigents.
+
+Cambon, le vrai ministre des finances de l'époque, le dantoniste Cambon,
+qui avait tant de mal à lâcher son argent, répondit de sa voix rude:
+
+--Cinq cent mille francs, ce n'est pas assez. J'offre dix millions.
+
+Les dix millions avaient été mis aux voix et adoptés.
+
+Enfin il était arrivé ceci que, le 26 décembre, le jour même où
+Robespierre réclamait l'accélération des jugements révolutionnaires,
+un dantoniste monta à la tribune, pâle et égaré, en criant:
+
+--On va guillotiner un innocent, et en voilà la preuve!
+
+Il y avait un tel besoin de retour vers la clémence, que la Convention
+vota un sursis à l'instant même, et plus de vingt membres se
+précipitèrent alors de la salle, les uns courant au palais de justice,
+les autres à la place de la Révolution, pour empêcher que cet _innocent_
+ne fût exécuté.
+
+Cela donna du cœur aux dantonistes. Ils allèrent plus loin que Danton
+lui-même n'aurait voulu.
+
+Bourdon de l'Oise, une espèce de sanglier à poils roux, rejeta toutes
+les précipitations sur l'agent public du comité de sûreté, Héron, qui
+était l'agent secret de Robespierre.
+
+L'immaculé Robespierre était censé n'avoir aucune relation avec la
+police; jamais il n'avait vu Héron.
+
+Mais du petit hôtel où se tenait le comité de salut public il y avait un
+corridor obscur communiquant avec les Tuileries.
+
+C'était là que les hommes de Héron venaient remettre à Robespierre des
+papiers cachetés qui le tenaient au courant de tout ce qui se passait.
+
+Souvent des petites jeunes filles portaient des paquets pareils aux
+demoiselles Duplay. Robespierre les trouvait en rentrant chez son
+menuisier.
+
+Robespierre, qui une fois sa confiance donnée la maintenait jusqu'à
+l'imprudence, avait assuré l'impunité à cet agent, ce qui le rendait
+insolent au point d'insulter les députés.
+
+Comme beaucoup avaient à se plaindre de lui, la proposition de Bourdon
+(de l'Oise) fut acceptée. L'assemblée vota. Héron fut arrêté.
+
+Alors tous les robespierristes accourent; ils avaient reçu le mot de
+Robespierre, la mesure avait été prise en son absence, et, si elle était
+maintenue, Robespierre était sinon perdu, du moins cruellement entamé.
+
+Ce fut d'abord Couthon qui vint demander que l'assemblée continuât sa
+confiance au comité de salut public. Puis Moïse Bayle, qui vint
+témoigner que, dans plusieurs affaires, Héron s'était montré adroit et
+hardi. Puis ce fut Robespierre lui-même qui joua l'attendrissement, qui
+parla des âmes sensibles et de son ambition d'obtenir la palme du
+martyre.
+
+L'arrestation de Héron fut révoquée.
+
+Si Héron eût été arrêté, c'était notre ami Danton qui régnait à la place
+de Robespierre; Brune, l'ami de la maison, homme déterminé s'il en fût,
+mettait la main sur les satellites de Héron, Westermann sabrait Henriot
+et soulevait avec son ami Santerre la grande rue du grand faubourg.
+
+Il venait alors imposer l'homme populaire par excellence, Danton, à
+l'assemblée qui ne demandait pas mieux.
+
+Robespierre sauvé, c'est Danton qui était mort.
+
+Robespierre avait vu de trop près l'abîme pour ne pas le combler avec
+les cadavres des dantonistes. En le voyant tout pâle et tout tremblant
+du choc, Billaud lui prit la main et lui dit tout bas:
+
+--Il faut tuer Danton, n'est-ce pas?
+
+Robespierre bondit d'étonnement qu'on eût osé prononcer une semblable
+parole.
+
+--Quoi! dit-il, en regardant Billaud les yeux dans les yeux, vous
+tueriez donc les premiers patriotes!
+
+--Pourquoi pas? répondit Billaud.
+
+--Mais vous? dit Robespierre.
+
+--Oui, moi, répondit celui-ci.
+
+Robespierre fit appeler Saint-Just et Couthon. Il leur dit qu'on se
+plaignait de l'immoralité, de la corruption de Danton.
+
+Couthon et Saint-Just applaudirent.
+
+On commença d'en parler au comité de salut public. Lindet, qui était
+dans les bureaux, fit avertir Danton.
+
+Danton haussa les épaules.
+
+--Eh bien, soit, dit-il; j'aime mieux être guillotiné que guillotineur.
+
+Et comme nous lui disions au moins de fuir:
+
+--Est-ce que vous croyez, répondit-il, que l'on emporte la patrie à la
+semelle de ses souliers?
+
+--Au moins cachez-vous, lui dis-je.
+
+--Est-ce que l'on cache Danton? dit-il.
+
+Et, en effet, Danton était difficile à cacher.
+
+Aussi, sans qu'il sût même encore qu'il allait être accusé, déjà
+créait-on pour lui un nouveau cimetière.
+
+Et cependant Danton semblait avoir un pressentiment de ce qui devait
+arriver.
+
+Danton nous racontait lui-même que, sortant du palais de justice avec
+Souberbielle, juré du tribunal révolutionnaire, et Camille, par une de
+ces soirées sombres et froides qui préparent aux impressions sinistres
+et qui laissent échapper les secrets de l'âme, il s'était arrêté sur le
+pont Neuf et regarda mélancoliquement couler l'eau. Souberbielle
+s'approcha de lui:
+
+--Que fais-tu là? lui demanda-t-il.
+
+--Regarde, dit Danton, est-ce que la rivière ne te fait pas l'effet de
+rouler du sang?
+
+--C'est vrai, dit Souberbielle, le ciel est rouge, il y a bien d'autres
+pluies de sang derrière ces nuages.
+
+Danton se retourna, et s'adossant au parapet:
+
+--Sais-tu, lui dit-il, que du train dont on y va, il n'y aura plus
+bientôt de sûreté pour personne; les meilleurs patriotes sont confondus
+sans choix avec les traîtres, le sang versé par les généraux sur le
+champ de bataille ne les dispense pas de verser le reste sur l'échafaud;
+je suis las de vivre!
+
+--Que veux-tu? dit Souberbielle, ces gens-là ont commencé par demander
+des juges inflexibles, et j'ai accepté la position de juré; mais ils ne
+veulent plus que des bourreaux complaisants. Que puis-je, moi? je ne
+suis qu'un patriote obscur. Ah! si j'étais Danton!
+
+Danton lui posa la main sur l'épaule:
+
+--Danton dort, tais-toi, lui dit-il; il se réveillera quand il sera
+temps. Tout cela commence à me faire horreur.
+
+Je suis un homme de révolution; je ne suis pas un homme de carnage...
+Mais toi, poursuivit Danton en s'adressant à Camille Desmoulins,
+pourquoi gardes-tu le silence?
+
+--J'en suis las du silence! répondit Camille. La main me pèse; j'ai
+quelquefois envie de faire de ma plume un stylet et d'en poignarder ces
+misérables. Mon encre est plus indélébile que leur sang: elle tache pour
+l'immortalité.
+
+--Bravo, Camille! reprit Danton. Commence dès demain. C'est toi qui as
+lancé la révolution, c'est à toi de l'enrayer, et, sois tranquille,
+cette main t'aidera. Tu sais si elle est forte.
+
+Trois jours après le _Vieux cordelier_ parut.
+
+Voici ce qu'il disait dans son numéro 6, le lendemain du jour où on
+avait arrêté le poëte Fabre d'Églantine, ami de Camille:
+
+«Considérant que l'auteur du _Philinte_ vient d'être mis au Luxembourg
+avant d'avoir vu le quatrième mois de son calendrier; voulant profiter
+du moment où j'ai encore encre et papier et les deux pieds sur les
+chenets pour mettre ordre à ma réputation, je vais publier ma foi
+politique, dans laquelle j'ai vécu et mourrai, soit d'un boulet, soit
+d'un stylet, soit de la mort des philosophes, comme dit le compère
+Mathieu.»
+
+Ce numéro, déjà très-violent, annonçait un numéro plus violent encore.
+
+Je vis que Camille se perdait, et, n'oubliant pas qu'il était un des
+deux amis à qui tu m'avais léguée et qui m'avaient accueillie à mon
+arrivée à Paris, je courus rue de l'Ancienne-Comédie, où j'avais
+autrefois été reçue par Lucile, au temps de la toute-puissance de Danton
+et de Camille, et où leurs amis terrifiés venaient prier Camille de
+s'arrêter pendant qu'il en était temps encore.
+
+Il y avait là un officier très-patriote nommé Brune, et qui ne
+paraissait nullement timide. Il déjeunait avec Camille et lui
+conseillait la prudence. Mais Camille était lancé; il regardait comme
+une lâcheté de faire un pas en arrière.
+
+On lui apporta ses épreuves; il les corrigea tranquillement, et, entre
+deux filets, il ajouta:
+
+--Miracle! Cette nuit un homme est mort dans son lit!
+
+Puis, comme Brune haussait les épaules:
+
+--_Edamus et bibamus_, dit-il en latin, pour n'être pas entendu de
+Lucile, et, croyant que je ne comprenais pas, il continua:
+
+--_Cras enim moriemur._
+
+J'allai à Lucile et je lui dis tout bas ce que je venais d'entendre.
+Elle faisait le chocolat.
+
+--Laissez-le, laissez-le, dit-elle; qu'il remplisse sa mission, c'est
+lui qui sauvera la France; ceux qui pensent autrement n'auront pas de
+mon chocolat.
+
+Le lieu où l'on devait enterrer Danton étant marqué d'avance, il n'y
+avait plus qu'à l'arrêter.
+
+Camille fit déborder le vase en demandant dans son journal un comité de
+la clémence.
+
+Le 28 mars, Danton nous annonça qui dînait avec Robespierre; des amis
+communs avaient tenté un dernier effort pour les réunir.
+
+Je résolus de rester à Sèvres cette nuit-là, afin d'avoir des nouvelles
+de cette réunion, où le dîner n'était qu'un prétexte.
+
+C'était chez Panis, à Charenton.
+
+Danton revint vers une heure du matin.
+
+Eh bien! nous écriâmes-nous en le voyant paraître.
+
+--Rien, dit-il, cet homme est impassible, ce n'est pas un homme, c'est
+un spectre. On ne sait par où le prendre, il n'a rien d'humain, je crois
+que nous sommes plus brouillés que nous ne l'avons jamais été.
+
+--Mais enfin, dit madame Danton, que s'est-il passé? Donne-nous des
+détails.
+
+--Pourquoi faire? Est-ce que je sais moi-même ce qui s'est dit; est-ce
+que l'on peut tirer quelque chose de clair de cette parole terne et
+visqueuse de Robespierre? Des récriminations des deux côtés; il m'a
+reproché septembre, comme s'il ne savait pas que c'est Marat qui a fait
+septembre. Moi je lui ai reproché Lyon et Nantes. Bref, nous nous
+sommes quittés au plus mal.
+
+Le lendemain, le bruit s'était déjà répandu de ce qui s'était passé.
+
+Robespierre avait dit à Panis:
+
+--Tu le vois, il n'y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement;
+dedans il corrompt, dehors il menace. Nous ne sommes pas assez forts
+pour mépriser Danton, nous sommes trop courageux pour le craindre; nous
+voulions la paix, il veut la guerre: il l'aura.
+
+Les amis de Danton accoururent à Sèvres, le suppliant de conjurer
+l'orage qui se préparait, tous le poussaient à la résistance:
+
+--La Montagne est à toi, lui disait le boucher Legendre.
+
+--Les troupes sont à toi, disait l'Alsacien Westermann.
+
+--Le sentiment public est à nous, disait Camille Desmoulins, qui à
+travers les numéros du _Vieux cordelier_, sentait palpiter le cœur de la
+France.
+
+Mais Danton ne répondit que par un sourire d'indifférence et d'orgueil
+en disant:
+
+--Ils n'oseront s'attaquer à moi, je suis plus fort qu'eux!
+
+Le lendemain, 31 mars, à six heures du matin, lui et ses amis étaient
+arrêtés.
+
+Ce fut le pauvre Camille que cette arrestation frappa le plus
+cruellement.
+
+Les gendarmes entrèrent justement au moment où il décachetait une
+lettre qui commençait par ces mots:
+
+«Ta mère est morte!»
+
+Il apprit en même temps que Danton était arrêté.
+
+--C'est bien, dit-il, où il ira, j'irai.
+
+Il embrassa son fils, le petit Horace, qui dormait dans son berceau, et
+se livra aux gendarmes.
+
+On le conduisit à la prison du Luxembourg. Il y arrivait en même temps
+que Danton; ils y entrèrent tous deux ensemble, et la première chose
+qu'ils virent fut Hérault de Séchelles, qui en attendant la mort, jouait
+au bouchon avec les enfants du concierge.
+
+Il courut à Danton et à Camille et les embrassa.
+
+Quand le bruit de leur arrestation se répandit dans Paris, Paris fut
+consterné.
+
+Camille Desmoulins était comme un fou; il se frappait la tête contre la
+muraille, il pleurait, il appelait Lucile.
+
+--À quoi bon ces larmes? demanda Danton; on nous envoie à l'échafaud;
+marchons-y gaiement.
+
+Une voix faible arriva d'un cachot voisin.
+
+C'était celle de Fabre d'Églantine.
+
+--Qui es-tu, pauvre malheureux au désespoir? demanda la voix.
+
+--Je suis Camille Desmoulins, répondit le prisonnier.
+
+--La contre-révolution est donc faite? s'écria Fabre.
+
+En entrant au Luxembourg et en baissant sa tête sous la voûte qu'on ne
+repassait que pour mourir, Danton murmura:
+
+--C'est à pareil temps que j'ai fait instituer le tribunal
+révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes.
+
+Le 2 avril, à onze heures du matin, on amena les accusés.
+
+Madame Danton, malade de sa grossesse, n'avait pas eu le courage
+d'assister à la séance; on avait réuni deux ou trois hommes salis par
+leurs tripotages d'argent, et on les avait adjoints au procès pour que
+le public crût Danton, Camille Desmoulins et Hérault de Séchelles les
+complices de ces misérables.
+
+À la vue de Danton entre ces deux larrons, Delaunay et Despagnac, le
+greffier du tribunal n'y put tenir, il jeta sa plume et alla embrasser
+Danton.
+
+--Votre âge, votre nom et votre demeure? demanda-t-on à Danton.
+
+--Je suis Danton, répondit-il; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera
+demain le néant, mon nom restera au Panthéon de l'histoire.
+
+La même question fut faite à Camille Desmoulins.
+
+--Je suis Camille Desmoulins, dit-il, j'ai trente-trois ans, l'âge du
+sans-culotte Jésus-Christ.
+
+Depuis qu'il était en prison, Camille avait écrit à sa femme deux
+lettres qui lui étaient parvenues.
+
+Elle errait, éperdue de douleur, autour du Luxembourg. Camille, collé
+aux barreaux, essayait de la voir, ne pensant qu'à elle et à la mort.
+
+Elle s'adressa à Robespierre; elle lui écrivit, elle lui rappela que
+Camille avait été son ami, qu'il avait été témoin de son mariage.
+
+Robespierre ne répondit pas.
+
+Elle vint trouver madame Danton; elle voulait l'entraîner chez
+Robespierre, que toutes deux ensemble et à genoux lui demandassent la
+grâce de leurs maris.
+
+Madame Danton s'y refusa obstinément.
+
+--Quand même je serais sûre de sauver mon mari, dit-elle, je ne ferais
+pas une pareille démarche. Quand on s'appelle Danton, on peut mourir,
+mais on ne doit pas être avili.
+
+--Vous êtes plus grande que moi, dit Lucile à madame Danton.
+
+Et elle nous quitta désespérée.
+
+Inutile de mentionner leur condamnation.
+
+À quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des
+condamnés et couper leurs cheveux.
+
+Danton se laissa faire; puis, se regardant dans une glace.
+
+--Ils ont réussi, dit-il, à me faire encore plus laid que d'habitude;
+heureusement que ce n'est point ainsi que je paraîtrai devant la
+postérité.
+
+Camille Desmoulins n'avait jamais pu croire que Robespierre consentît à
+sa mort. Quand il vit paraître les exécuteurs, il entra dans un
+terrible accès de rage. Il n'attendit point qu'ils vinssent à lui, il
+se jeta sur eux, luttant en désespéré.
+
+Il fallut le terrasser pour lui lier les mains et lui couper les
+cheveux.
+
+Les mains liées, il pria Danton d'y glisser une boucle de cheveux de
+Lucile qu'il portait sur sa poitrine et qu'il voulait serrer en mourant.
+
+Ils étaient quatorze dans la même charrette.
+
+Tout le long de la route, Camille en appela au peuple.
+
+--Peuple, criait-il, tu ne me reconnais donc pas! Je suis Camille
+Desmoulins! C'est moi qui ai fait le 14 juillet, c'est moi qui t'ai
+donné la cocarde que tu portes!
+
+Et à tous ces cris la foule ne répondait que par des insultes, tandis
+que Danton, essayant de le calmer, lui disait:
+
+--Meurs donc tranquille, et laisse cette vile canaille.
+
+Quand on arriva rue Saint-Honoré, devant la maison du menuisier Duplay,
+habitée par Robespierre, on la trouva portes et volets fermés. La foule
+redoubla de cris.
+
+Mais Danton se leva dans la charrette, et l'on se tut.
+
+--Si bien caché que tu sois, cria-t-il, tu entendras ma voix. Je
+t'entraîne, Robespierre! Robespierre, tu me suis!
+
+Et Robespierre l'entendit en effet, et l'on assure que, baissant la
+tête, il dit:
+
+--Oui, tu as raison, Danton, innocents ou coupables, nous donnerons tous
+notre tête à la République. La Révolution reconnaîtra les siens de
+l'autre côté de l'échafaud.
+
+Hérault de Séchelles descendit le premier, mais, avant de descendre, il
+se tourna pour embrasser Danton.
+
+L'exécuteur ne lui permit pas.
+
+--Imbécile! dit Danton, tu n'empêcheras pas nos têtes tout à l'heure de
+se baiser dans le panier.
+
+Camille Desmoulins monta ensuite et, reprenant tout son calme sur
+l'échafaud, il regarda le couperet ruisselant du sang et dit:
+
+--Voilà donc la fin du premier apôtre de la liberté.
+
+Puis, au bourreau:
+
+--Fais remettre à ma belle-mère les cheveux que tu trouveras dans ma
+main.
+
+Danton monta le dernier. Jamais il n'avait été plus superbe et plus
+imposant à la tribune; il regarda en pitié le peuple à droite et à
+gauche, et, s'adressant au bourreau:
+
+--Tu leur montreras ma tête, dit-il, elle en vaut bien la peine.
+
+Lorsque le lendemain je voulus aller à Sèvres mêler mes larmes à celles
+de madame Danton, je trouvai portes et fenêtres fermées; toute la pauvre
+famille, décapitée dans la personne de son chef, avait quitté le pays
+sans dire où elle allait.
+
+Je revins chez Lucile, elle avait été arrêtée ce matin même.
+
+Huit jours après, elle montait à son tour sur l'échafaud.
+
+Avec elle je perdis ma seule et ma dernière amie. Paris n'était plus
+qu'un désert.
+
+Alors les idées les plus désespérées me passèrent par l'esprit.
+
+Un instant j'eus l'intention de quitter la France, de partir pour
+l'Amérique, de te chercher, de t'appeler dans ce monde nouveau.
+
+Hélas! une chose à laquelle je n'avais pas pensé me donna le dernier
+coup.
+
+Quelques centaines de francs me restaient seulement: je n'avais pas de
+quoi payer ma traversée.
+
+
+XI
+
+À partir de ce moment, me sentant seule, complètement abandonnée, sans
+nouvelles de toi, sans certitude de ta vie, je tombai dans une torpeur
+dont je ne sortis momentanément que pour y retomber plus profondément
+encore.
+
+Je t'ai dit que j'avais près de moi une fille de la campagne nommée
+Jacinthe. Le surlendemain de la mort de Danton, elle me demanda à aller
+passer le dimanche chez une tante à elle, qui demeure à Clamart.
+
+Je lui donnai la permission qu'elle désirait.
+
+Sachant que je n'avais qu'elle pour me servir, elle apprêta tout afin
+que je ne manquasse de rien pendant les vingt-quatre heures que devait
+durer son absence.
+
+Puis elle partit.
+
+Le lendemain, elle revint plus tôt que je ne l'attendais. Il s'était
+passé quelque chose d'extraordinaire à Clamart.
+
+Vers neuf heures du matin, un homme jeune encore, à la barbe longue, aux
+yeux égarés, aux habits mutilés par une marche nocturne dans les ronces,
+entra au cabaret du _Puits-sans-vin_. Il demanda à manger et mangea
+assez avidement pour éveiller la curiosité des paysans qui buvaient à
+côté de lui et qui faisaient partie du comité révolutionnaire de
+Clamart.
+
+Tout en mangeant il se mit à lire, tournant les pages du livre avec des
+mains si blanches et si soignées que les sans-culottes qui étaient là ne
+doutèrent pas un instant qu'il n'eussent affaire à un ennemi de la
+République.
+
+Les paysans l'avaient arrêté et l'avaient conduit au district.
+Seulement, comme ses pieds étaient déchirés et qu'il ne pouvait faire un
+pas, on l'avait hissé sur un vieux cheval et on l'avait conduit à la
+prison de Bourg-la-Reine.
+
+Je m'empressai de demander quel âge avait le prisonnier.
+
+Jacinthe me répondit qu'il était tellement défait par la fatigue et les
+privations qu'il était impossible de deviner son âge; seulement elle
+avait entendu dire que c'était un de ceux qui, proscrits le 31 mai et
+le 2 juin avec les girondins, étaient parvenus à se sauver.
+
+Alors il me vint à la fois une espérance et une douleur, c'est que ce
+proscrit c'était toi, mon bien-aimé Jacques. J'envoyai chercher une
+voiture, je fis monter Jacinthe avec moi, et nous partîmes à l'instant
+même pour Clamart, quoique je susse bien qu'il n'y était pas, mais je ne
+voulais perdre aucun des renseignements que je voulais recueillir.
+
+Dès Clamart, je commençai à douter que ce fût toi; le signalement qu'on
+me donna du prisonnier était loin de se rapporter au tien; mais la
+souffrance fait de tels ravages en nous que je n'en continuai pas moins
+ma recherche.
+
+Nous arrivâmes vers le soir à Bourg-la-Reine; le prisonnier était au
+cachot, et il devait être ramené le lendemain à Paris.
+
+Nous couchâmes dans un petit hôtel, où j'attendis avec impatience le
+jour sans me coucher et sans dormir.
+
+Là on m'avait confirmé la nouvelle que le prisonnier, caché depuis près
+d'un an, soit en France, soit à l'étranger, avait été pris lorsqu'il
+essayait de rentrer dans Paris.
+
+Ils se trompaient. C'est au moment où il essayait d'en sortir, au
+contraire.
+
+Au point du jour, j'ouvris la fenêtre. Il y avait un grand tumulte dans
+le village; tout le monde courait du côté de la prison.
+
+J'y envoyai Jacinthe. Je sentais que les forces m'auraient manqué.
+
+Jacinthe revint tout effarée.
+
+Le prisonnier s'était empoisonné pendant la nuit; on l'avait trouvé mort
+dans son lit.
+
+Tant que je le savais vivant, les forces, comme je l'ai dit, m'avaient
+manqué; mais lui mort, je n'eus plus un instant d'hésitation.
+
+En arrivant à la prison, nous apprîmes son nom. C'était un nom que
+j'avais entendu prononcer bien souvent, et avec respect, par Danton et
+par Camille Desmoulins. Il s'appelait Condorcet.
+
+Je voulus le voir.
+
+Nous entrâmes dans la prison; il était couché sur son lit. On eût dit
+qu'il dormait.
+
+C'était un homme de cinquante-cinq ans à peu près; presque chauve; une
+figure grave, douce et pleine de noblesse.
+
+Je me penchai sur son lit, et je le regardai longtemps.
+
+C'était donc cela, la mort!
+
+Pour la seconde fois, je fus prise d'un sentiment de profonde envie. Ce
+repos ne valait-il pas mille fois mieux que la vie agitée et sans espoir
+que je menais! Pourquoi continuer cette vie! Pour apprendre un jour ou
+l'autre ta mort, comme madame de Condorcet allait apprendre celle de son
+mari. Sans doute c'était un poison bien doux et bien facile que celui
+qui lui avait donné une mort si calme. Il en fallait bien peu aussi;
+car on montrait la bague dans laquelle il était enfermé.
+
+--Où trouverai-je de ce poison, et pourquoi ne t'avais-je point dit, mon
+ami, avant de te quitter, de me préparer une bague pareille, pour le cas
+où je serais séparée de toi?
+
+Je m'informai si quelqu'un s'était offert pour veiller près du mort.
+Personne n'avait eu cette piété. Je demandai à rester près de lui et à
+prier.
+
+Je savais que M. de Condorcet avait une femme jeune et belle. Je savais
+qu'elle avait un jeune enfant et qu'elle aimait d'une profonde tendresse
+cet homme qui eût pu être son père; je savais encore qu'elle avait, rue
+Saint-Honoré, nº 352, un petit magasin de lingerie. Au-dessus de la
+boutique, elle faisait des portraits, et de ce travail, ainsi que de la
+vente de son magasin, elle vivait, elle, sa sœur malade, sa vieille
+gouvernante et son jeune enfant.
+
+La permission demandée par moi m'étant accordée et le cadavre ne devant
+être enterré que le lendemain, je pris une plume et j'écrivis à madame
+de Condorcet.
+
+«Madame,
+
+»Je suis comme vous une femme qui pleure l'homme dont elle est séparée
+peut-être pour toujours. Le hasard m'a conduite près du lit de mort d'un
+des plus grands hommes de notre époque. Je ne vous le nomme pas, madame;
+vous devinerez de qui je veux parler. Je vous envoie ma femme de
+chambre et la voiture qui m'a conduite ici; elle vous y amènera; ce
+n'est point à moi qu'est réservé l'honneur de rendre les derniers
+devoirs à celui pour qui je prie.»
+
+Je donnai la lettre à Jacinthe, je lui dis de partir pour Paris et de la
+porter à son adresse.
+
+Elle partit.
+
+Vers le soir, les visiteurs, qui avaient entouré le lit toute la
+journée, devinrent plus rares.
+
+Telle est l'influence des choses pieuses que, parmi tous ces hommes
+grossiers, pas un ne songea non-seulement à m'insulter, mais à rire de
+moi.
+
+La nuit venue, le geôlier apporta deux chandelles, qu'il déposa sur la
+cheminée, et me demanda si je désirais quelque chose.
+
+Je demandai un bouillon, qui me fut apporté, et je restai seule.
+
+Qui donc peut dire, mon bien-aimé Jacques, que la mort est une chose
+effrayante? quand l'amour, qui est l'âme de la vie, se couche tristement
+à l'horizon, comme fait le soleil chaque soir; la vie alors n'est pas
+autre chose que la nuit, et la nuit pas autre chose que la sœur de la
+mort.
+
+Aussi, pendant les cinq ou six heures que je veillai près de ce cadavre,
+je pris cette résolution bien arrêtée.
+
+J'ai encore pour deux mois à peu près d'argent. Je ne veux pas mendier.
+Je ne sais pas travailler; je vivrai encore deux mois, espérant
+pendant ces deux mois que la Providence permettra que tu me donnes de
+tes nouvelles. Si dans deux mois je n'en ai pas, comme la faim est une
+mort trop douloureuse, j'irai, un jour d'exécution, sur la place Louis
+XV, je crierai: Vive le roi! et en trois jours tout sera fini, et je
+dormirai aussi calme et aussi impassible que ce corps près duquel je
+viens de passer la nuit.
+
+Hélas! mon ami, plus je regardais ce corps, plus je m'enfonçais à sa vue
+dans la fatale croyance du néant. Ce cadavre, c'était celui d'un homme
+de génie, d'un homme de bien, d'un homme selon le cœur de Dieu. Si
+jamais une âme émanant de l'essence céleste a habité un corps, ce fut
+celui-là.
+
+Combien de fois, lui demandai-je pendant une longue veille, seul à seul
+avec lui au milieu de la solitude, au milieu du silence, quand moi seule
+veillais dans la prison et peut-être dans le village; combien de fois
+lui demandai-je: Cadavre, qu'as-tu fait de ton âme?
+
+Il me semble que si l'âme existait, quand elle serait adjurée ainsi,
+dans la solennité de la nuit, elle donnerait un signe quelconque de sa
+présence. Il n'y a que ce qui n'existe pas qui ne répond pas.
+
+Si l'âme eût dû répondre, elle eût certes répondu à Shakespeare
+interrogeant la mort par la bouche d'Hamlet. Jamais plus sublime
+apostrophe, plus pressante prière ne lui avait été adressée.
+
+Aussi que fait Shakespeare? Voyant que la mort est muette, il envoie
+Hamlet lui-même chercher dans la mort le secret de la mort.
+
+Ce secret, si c'était tout simplement le néant, si l'homme avait vécu
+toute une vie d'angoisses et de douleurs, suspendu à cette espérance
+vague et fragile, pour voir cette espérance se rompre à son dernier
+soupir, pour retomber dans cette nuit sans écho, sans souvenir, sans
+lumière, d'où il est sorti le jour de sa naissance!
+
+Alors que deviendraient nos beaux projets, mon Jacques bien-aimé, d'une
+vie éternelle passée l'un près de l'autre; après les illusions du temps
+perdu viendrait la perte des illusions de l'éternité!
+
+Encore si l'on pouvait comprendre quel a été le dessein de Dieu en nous
+laissant dans le doute! Mais non, ses actes sont incompréhensibles comme
+lui!
+
+Lorsqu'un roi envoie un messager de l'autre côté des mers, de peur que
+ce messager ne s'égare en route il lui dit le but de son message.
+
+Louis XVI, lorsqu'il envoyait La Pérouse en Océanie, lui traçait la
+route qu'il avait à suivre dans ce monde inconnu.
+
+La Pérouse y est mort. Mais au moins savait-il dans quel but il avait
+été envoyé, ce qu'il allait chercher, ce qu'il devait rapporter s'il eût
+survécu.
+
+Nous, on nous envoie sur un océan bien autrement orageux que l'océan
+Indien, et l'on ne nous dit pas ce que nous allons y faire, et ce qu'il
+adviendra de nous lorsqu'une tempête nous aura engloutis.
+
+Et lorsqu'on pense que les plus grands esprits, créés par ce Dieu muet
+et invisible depuis six mille ans, peut-être le double, qu'ils
+s'appellent Homère ou Moïse, Solon ou Zoroastre, Eschyle ou Confutzée,
+Dante ou Shakespeare, ont posé en face du cadavre d'un frère, d'un ami
+ou d'un étranger, les questions que je pose à ce cadavre qui devrait
+être d'autant plus disposé à me répondre qu'il a été de lui-même
+au-devant de la mort, et que pas un n'a vu frissonner une fibre du
+cadavre pour lui répondre oui ou pour lui répondre non.
+
+Oh! mon ami, quand tu étais là, je croyais, parce qu'il est facile de
+croire quand on est pleine d'espérance, d'amour et de joies; mais loin
+de toi, dans mon isolement, dans ma solitude, dans ma douleur, je ne
+m'arrête pas même au doute; et je ne crois qu'à l'absence du bien et du
+mal, qu'au repos éternel, qu'à la dissolution de notre être dans le sein
+de cette nature ignorante qui produit, sans plus d'affection pour l'un
+que pour l'autre, l'arbre vénéneux et la plante bienfaisante, le chien
+qui caresse son maître, le serpent qui mord celui qui l'a réchauffé.
+
+* * *
+
+À trois heures du matin, j'entendis une voiture rouler sur le pavé du
+village et s'arrêter à la porte de la prison.
+
+On frappa, les portes s'ouvrirent, et, conduite par le geôlier et par
+Jacinthe, qui resta à la porte, entrait madame de Condorcet.
+
+Son premier mouvement fut de se jeter à corps perdu sur le lit où était
+étendu le corps de son mari.
+
+Je profitai de la douleur dans laquelle elle était plongée, pour sortir
+de la chambre, redescendre dans la rue et m'éloigner rapidement.
+
+À six heures du matin, j'étais rentrée chez moi et je m'endormais
+tranquillement.
+
+Ma résolution était prise.
+
+
+XII
+
+Mon premier soin en m'éveillant fut de compter le peu d'argent qui me
+restait.
+
+Il me restait deux cent dix francs en argent, à peu près trente ou
+quarante mille francs en assignats. Mais la chose revenait au même,
+puisqu'un pain qui coûtait douze sous en argent coûtait quatre-vingts
+francs en assignats.
+
+Je devais un mois à Jacinthe; je lui payai ce mois et deux autres
+d'avance, en tout soixante-quinze francs.
+
+Il me resta cent trente-cinq francs.
+
+Je ne dis rien à la pauvre fille de ma résolution et continuai de vivre
+comme d'habitude.
+
+Hélas! personne ne vivait plus comme d'habitude; nous étions sinon dans
+la nuit éternelle, du moins dans le crépuscule qui y conduit. 93 était
+un volcan, mais sa flamme était une lumière. À cette époque, on vivait
+et l'on mourait; aujourd'hui l'on agonise.
+
+Il y avait des cris dans les rues: on criait l'_Ami du peuple_,
+
+L'ami du peuple est mort;
+
+On criait le _Père Duchesne_,
+
+Le père Duchesne est mort;
+
+On criait le _Vieux cordelier_,
+
+Le vieux cordelier est mort.
+
+On disait: voilà Danton qui passe! Et l'on courait pour voir Danton.
+
+Aujourd'hui l'on dit: Voilà Robespierre qui passe! et l'on ferme sa
+porte pour ne pas voir Robespierre.
+
+Je l'ai vu pour la première fois et je l'ai reconnu tout de suite.
+
+J'étais allée au cimetière Monceaux, je ne dirai pas prier, sur les
+tombes de Danton, de Desmoulins et de Lucile,--tu ne m'as pas appris à
+prier--mais les consulter.
+
+J'espérais que les tombes des tribuns seraient plus éloquentes que le
+cadavre du philosophe.
+
+La mort c'est non-seulement la nuit, c'est surtout le silence.
+
+Les fosses de nos amis sont près du mur qui sépare le cimetière du parc
+réservé de Monceaux.
+
+J'entendis parler de l'autre côté du mur. J'eus la curiosité de savoir
+qui osait d'une parole si élevée venir troubler les morts.
+
+Le mur est bas, une pierre tombée du mur me permit de regarder
+par-dessus.
+
+Je regardai. C'était lui, Robespierre.
+
+Il paraît que tous les jours il a besoin d'une promenade de deux heures,
+et qu'il a choisi le parc réservé de Monceaux.
+
+Sait-il que la mort est à deux pas de lui?
+
+Sait-il qu'un mauvais petit mur le sépare seul de l'enclos aride du lit
+de chaux vive et dévorante où il a couché Danton, Camille Desmoulins,
+Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine? Est-ce un défi qu'il jette aux
+morts comme il l'a jeté aux vivants?
+
+Il marchait vite, ses compagnons avaient peine à le suivre. Les yeux
+clignotant, les muscles de la face agités, épuisé, maigri, où va-t-il
+donc ainsi et quand s'arrêtera-t-il?
+
+Il est temps cependant. À force de voir guillotiner des femmes et des
+enfants, la peur de la guillotine a passé.
+
+Le journal de Prudhomme, le seul qui reste, et qui après avoir cessé
+vient de reparaître, racontait, il y a quelques jours, qu'un curieux, en
+revenant de voir fonctionner l'échafaud, demandait à son voisin:
+
+--Que pourrais-je bien faire pour être guillotiné?
+
+L'autre jour, un des condamnés lisait quand on l'appela. Il se laissa
+faire sa toilette tout en lisant, continua de lire jusqu'à l'échafaud,
+au pied de la guillotine, mit le signet, posa le livre sur le banc de la
+charrette, puis donna ses bras à lier.
+
+Avant-hier, c'est Jacinthe qui m'a raconté cela, cinq prisonniers
+échappent aux gendarmes, non pas pour se sauver, mais pour aller une
+fois encore au Vaudeville.
+
+L'un des cinq revient au tribunal qui l'a condamné:
+
+--Pouvez-vous me dire où sont mes gendarmes? je les ai perdus.
+
+Un homme est trouvé endormi dans une des tribunes de la Convention.
+
+--Que faites-vous ici? lui demande-t-on.
+
+--J'étais venu pour tuer Robespierre; mais, comme il parlait, je me suis
+endormi.
+
+* * *
+
+J'ai eu la visite de madame de Condorcet, qui est venue me faire ses
+remerciements.
+
+C'est une virginale figure, que Raphaël aurait prise pour type de la
+métaphysique. Elle a trente-trois ans. Elle a d'abord été chanoinesse.
+Ce n'est pas pour revenir près d'elle que Condorcet s'est exposé à être
+pris, c'était pour s'en éloigner, au contraire; il était caché rue
+Servandoni, et, une fois par semaine, tremblante et le cœur brisé, elle
+allait le voir.
+
+Il s'effraya des dangers que courait sa femme. Il s'était fait donner
+par Cabanis un poison sûr. Comme moi, il avait fixé un terme à son
+supplice. Il devait terminer son livre du _Progrès de l'esprit humain_.
+Le 6 avril, il écrivit la dernière ligne dans la nuit, et, au point du
+jour, il partit.
+
+Il n'alla pas loin, comme on voit. À Clamart, il fut reconnu; à
+Bourg-la-Reine, il s'empoisonna.
+
+Il était réservé à cette pauvre femme _triste jusqu'à la mort_, comme
+dit l'Évangile, de me donner un moment de joie.
+
+Elle sait qu'il reste encore quatre girondins cachés, deux à Bordeaux,
+deux dans la grotte de Saint-Émilion.
+
+Elle ne sait pas leur nom; elle aura de leurs nouvelles et m'en donnera.
+
+Oh! mon bien-aimé Jacques, qu'y aurait-il d'étonnant que tu fusses un de
+ces quatre réservés!
+
+D'ici à un mois, d'ici à deux mois, tout peut changer. On hait bien
+Robespierre, je te jure.
+
+Depuis la mort de Danton, tout est retombé sur lui. On n'oublie pas que
+c'est leur appel à la clémence qui a poussé nos amis dans la tombe.
+
+Robespierre a tué les femmes, les femmes le tueront, non dans le sens
+matériel de Charlotte Corday, mais moralement.
+
+La mort de Charlotte Corday, calme, intrépide, sublime, a fondé une
+religion, la religion de l'admiration.
+
+Celle de la Dubarry, pauvre créature criant sur l'échafaud. «Un instant
+encore, monsieur le bourreau, un instant encore», a fondé la religion de
+la pitié.
+
+Mais l'exécution de notre pauvre Lucile a fait plus que tout cela. Il
+n'y a pas eu une créature humaine, de quelque opinion qu'elle soit, qui
+n'ait eu le cœur arraché de cette mort.
+
+Qu'avait-elle fait? Elle avait voulu sauver son amant; elle avait erré
+autour de la prison; elle avait prié, pleuré; elle avait écrit à
+Robespierre: Vous m'avez aimée, vous avez voulu m'épouser.
+
+Là peut-être était le crime, surtout si mademoiselle Cornélie Duplay
+avait lu la lettre.
+
+À Lucile, tout le monde a dit: Oh! ceci c'est trop!
+
+* * *
+
+Et voici la preuve de ce que je te disais, mon bien-aimé Jacques. Comme
+je l'ai dit plus haut, madame de Condorcet tient un petit magasin de
+lingerie et a son atelier de peinture à quelques maisons de celle
+qu'habite Robespierre; un grand rassemblement et beaucoup de bruit l'ont
+attirée à sa fenêtre.
+
+Ce bruit se faisait devant la maison du menuisier Duplay.
+
+Voilà ce qui est arrivé: une jeune fille royaliste, fille d'un
+papetier de la Cité, s'est présentée trois fois pour voir Robespierre.
+
+À la troisième fois son insistance a inspiré des soupçons à mademoiselle
+Cornélie, qui a appelé les ouvriers et a arrêté la jeune fille.
+
+Elle avait deux petits couteaux dans un panier.
+
+Interrogée sur la cause de son insistance, elle n'a répondu autre chose,
+sinon qu'elle avait voulu voir ce que c'était qu'un tyran.
+
+Elle a été conduite à la Force, et fera partie d'une grande fournée que
+l'on prépare, sous le titre des assassins de Robespierre.
+
+Le soir, aux jacobins, Legendre et Rousselin ont demandé, en pleurant de
+crainte, que l'on donnât une garde à Robespierre.
+
+Ainsi, quand un homme est condamné, et celui-là l'est, amis et ennemis
+se réunissent pour le perdre.
+
+La pauvre petite Renaud, son ennemie, l'appelle tyran en voulant le
+tuer.
+
+Rousselin et Legendre, ses amis, l'ont proclamé tyran en demandant une
+garde pour lui.
+
+J'ai passé toute la nuit à rêver, mon bien-aimé, et à me demander,
+puisque j'étais décidée à mourir, si mieux ne valait pas utiliser ma
+mort.
+
+Ainsi il doit faire, à ce que l'on raconte, une grande solennité, une
+fête à l'Être suprême, dans laquelle il se symbolisera lui-même comme le
+rédempteur du monde.
+
+Ce n'est pas assez pour cet homme d'être maître, il veut être Dieu.
+
+Je me demandais si ce ne serait pas un grand exemple à donner que de le
+frapper au milieu de son triomphe.
+
+Mais si c'est un grand exemple à donner, pourquoi Dieu ne le donne-t-il
+pas?
+
+Du moment où un pareil homme existe, c'est que Dieu permet son
+existence. Du moment où Dieu permet son existence, c'est qu'il le sert
+dans ses vues.
+
+Vit-il comme instrument de punition divine?
+
+Non, car il ne frapperait que les mauvais; non, car il épargnerait les
+femmes et les enfants.
+
+Vit-il par oubli ou par indulgence?
+
+Est-ce à l'homme en ce cas de corriger les défaillances de Dieu?
+
+Non, mon bien-aimé, je n'ai l'âme ni d'une Jahel, ni d'une Judith, ni
+d'une Charlotte Corday. J'aime mieux me présenter à l'être inconnu qui
+me recevra de l'autre côté de la vie les mains pures de sang.
+
+J'aurai assez à rendre compte du mien.
+
+* * *
+
+Sa fameuse fête a eu lieu. Jamais tant de fleurs n'ont jonché le chemin
+que, le jour de sa fête, Dieu lui-même parcourait autrefois. On dit que
+le règne du sang est fini, que celui de la clémence lui succède.
+Robespierre a officié comme pontife de l'Être suprême.
+
+La guillotine a disparu de la place de la Révolution?
+
+* * *
+
+Oui, mais comme disparaît le soleil pour reparaître le lendemain, comme
+le soleil elle s'est couchée à l'occident et s'est relevée à l'orient.
+
+Les exécutions se feront désormais au faubourg Saint-Antoine, voilà ce
+que Paris aura gagné à la fête de l'Être suprême.
+
+Les charrettes n'auront plus à traverser le Pont-Neuf, la rue du Roule
+et la rue Saint-Honoré.
+
+Robespierre veut bien condamner, mais il ne veut pas que les condamnés
+crient en passant, comme Danton, devant la maison du menuisier Duplay:
+
+--Je t'entraîne, Robespierre! Robespierre, tu me suis!
+
+C'est pourtant une belle fête que celle qu'on lui prépare.
+
+Cinquante-quatre personnes pour un jour, dont sept ou huit femmes jolies
+et deux ou trois toutes jeunes.
+
+Si le procès pouvait tarder un peu, j'aurais l'espoir d'en être.
+
+On raconte tous les jours des choses horribles et qui font monter la
+colère publique comme la lave d'un volcan.
+
+Voilà ce qui s'est passé hier au Plessis:
+
+Un condamné nommé Osselin, nom d'une triste célébrité, au moment où on
+l'appela pour le faire monter sur la charrette, à défaut d'autre arme,
+s'enfonça un clou dans le cœur.
+
+On le prit et on le traîna. Lui poussait toujours le clou, mais ne
+parvenait pas à se tuer. Les geôliers en avaient pitié et le tiraient en
+arrière, disant:
+
+--Il est mort.
+
+Les aides du bourreau le tiraient en avant, en disant:
+
+--Il vit!
+
+Ils furent les plus forts. On mit la charrette au trot, et l'on put le
+guillotiner vivant encore.
+
+Ne trouves-tu pas, mon bien-aimé, que de pareilles choses souillent la
+lumière de Dieu, et qu'on est honteux de vivre encore quand on les a
+vues!
+
+J'ai envie de jeter les deux ou trois louis qui me restent dans la Seine
+afin d'en finir plus vite.
+
+Habituons-nous à la mort en parlant un peu cimetière.
+
+Te rappelles-tu, mon bien-aimé, cette magnifique scène d'_Hamlet_ où,
+les fossoyeurs plaisantant entre eux, l'un demande à l'autre quel est le
+monument qui dure le plus longtemps, et qui, voyant son interlocuteur
+s'égarer de plus en plus, lui dit:
+
+--Imbécile! c'est une fosse, puisque le jugement dernier doit seul en
+voir la fin.
+
+Eh bien! mon ami, dans notre époque où rien n'est solide, la fosse a
+atteint la fragilité de toutes les choses humaines.
+
+Cette grande pitié inspirée par la mort des femmes, et qui après la mort
+de Lucile s'est écriée: _C'est trop!_
+
+Eh bien! elle s'est éteinte.
+
+Comment n'en serait-il pas ainsi? Les charrettes, jusqu'à Danton et
+Lucile, étaient de vingt ou vingt-cinq condamnés; aujourd'hui elles sont
+de soixante.
+
+C'est une maladie aiguë qui est devenue chronique.
+
+La guillotine a l'habitude de prendre son repas de deux à six heures du
+soir; on vient la voir manger comme les animaux féroces du Jardin des
+Plantes. À une heure, les charrettes se mettent en route pour lui
+apporter sa viande.
+
+Au lieu de quinze à vingt bouchées qu'elle faisait, elle en fait
+cinquante ou soixante, voilà tout: l'appétit lui est venu en mangeant.
+
+Aujourd'hui c'est une sorte de routine, une mécanique arrangée.
+
+Fouquier-Tinville tourne la roue et se grise en la tournant. Il y a deux
+jours, il a proposé de mettre la guillotine dans le théâtre même.
+
+Mais tout cela fait des morts, et aux morts il faut des cimetières.
+
+La pléthore cadavérique a commencé par la Madeleine. Il est vrai que le
+roi, la reine et les girondins sont là.
+
+Les voisins ont dit: Assez! et l'on a fermé le cimetière pour ouvrir
+celui de Monceaux.
+
+Danton, Desmoulins, Lucile, Fabre d'Églantine, Hérault de Séchelles,
+etc., etc., l'ont inauguré.
+
+Puis, comme il n'a que vingt-neuf toises de long sur dix-neuf de large,
+il a été bientôt plein. La guillotine changea de place.
+
+On lui donna le cimetière Sainte-Marguerite. Il était déjà comble à
+soixante cadavres par jour. Il ne tarda point à déborder.
+
+Il y eût eu un remède, c'eût été de jeter un pied de chaux sur chaque
+mort; mais les suppliciés étaient pêle-mêle avec les autres morts. Il
+fallait tout brûler, morts des faubourgs et morts de la ville.
+
+Par une piété qui se comprend, le faubourg ne voulut pas laisser brûler
+ses morts.
+
+On transporta les suppliciés à l'abbaye Saint-Antoine, mais voilà qu'à
+sept ou huit pieds de profondeur on trouve l'eau, et que tous les puits
+du quartier risquent d'être empoisonnés.
+
+Les hommes se taisent mais la terre parle, elle dit qu'on la surmène;
+elle se plaint qu'on lui donne plus de morts qu'elle n'en peut
+décomposer.
+
+Je t'avoue, mon bien-aimé, que plus j'approche du terme que je me suis
+fixé à moi-même, plus je pense à mon pauvre corps. Que va dire mon âme,
+qui en a toujours eu un si grand soin, quand elle va planer au-dessus de
+lui et le voir, repoussé par l'argile, se fondre et bouillonner au
+soleil. J'ai envie d'écrire à la Commune, qui me paraît
+très-embarrassée, et de proposer de brûler les corps comme à Rome.
+
+Seulement il ne faut pas que je perde de temps; nous sommes au 9 juin,
+et dans quelques jours.....
+
+
+XIII
+
+À la bonne heure, on a rétabli la guillotine sur la place de la
+Révolution. Cela m'a rendu toute ma tranquillité.
+
+J'étais horriblement contrariée de ne pas mourir sur la place des gens
+comme il faut.
+
+Que veux-tu, mon bien-aimé Jacques, le sang ne ment pas, et quoiqu'il ne
+me reste de mes terres, de mes châteaux, de mes maisons, de mes fermes,
+de mes cent mille francs de rentes enfin, que huit francs dans mon
+tiroir, je n'en suis pas moins mademoiselle de Chazelay!
+
+Il y a du moins un point sur lequel je suis tranquillisée, c'est
+l'immortalité de l'âme. Du moment où Robespierre l'a reconnue au nom du
+peuple français, c'est qu'elle existe. Un peuple tout entier et aussi
+intelligent que le nôtre n'aurait pas unanimement reconnu une chose qui
+ne lui serait pas matériellement prouvée.
+
+La fête des chemises rouges approche. On dit que ce sera pour le 17 de
+ce mois.
+
+C'est probablement le dernier spectacle de ce genre que je verrai.
+
+Les deux principaux personnages de ce terrible drame sont la mère et la
+fille.
+
+Madame et mademoiselle de Saint-Amarante.
+
+La mère est veuve, dit-elle, d'un garde du corps tué au 6 octobre.
+
+La fille est mariée au fils de M. de Sartines.
+
+Ces deux dames, royalistes d'opinion, recevaient beaucoup; elles
+habitaient la maison qui fait l'angle de la rue Vivienne.
+
+Elles avaient dans leur salon, où l'on jouait, beaucoup de portraits du
+roi et de la reine.
+
+Robespierre jeune était un des habitués de la maison.
+
+Je t'ai dit l'espèce de réaction qui commence à s'organiser contre
+Robespierre aîné.
+
+On arrêta les deux femmes et tous les habitués de leur maison.
+
+On espérait que Robespierre jeune sauvegarderait ses deux amies. Alors
+Robespierre aîné revenait à la clémence. Mais il y revenait par des
+femmes royalistes et par des créatures tarées.
+
+La calomnie avait un beau champ à exploiter.
+
+Mais Robespierre n'avait pas la fibre fraternelle tellement tendre qu'il
+ne tombât dans le piége. Il ordonna encore qu'on leur adjoignît la fille
+Renaud, qui s'était présentée chez lui pour voir ce que c'était qu'un
+tyran, et cet homme qui, venu pour l'assassiner, s'était endormi dans
+les tribunes.
+
+Puis, comme à plus juste raison il était le père de la patrie, il fut
+convenu que la fournée de ses assassins marcherait à l'échafaud en
+chemises rouges.
+
+Ce sera une grande fête, d'autant mieux que le 17 juin coïncidera
+justement avec la fin de mes ressources.
+
+* * *
+
+Mon bien-aimé, j'ai eu hier dix-sept ans; pendant dix ans, je n'ai été
+ni heureuse ni malheureuse, n'ayant ni le sentiment de la joie ni celui
+de la tristesse; pendant quatre ans, j'ai été aussi parfaitement
+heureuse qu'une femme peut l'être; j'ai aimé, j'ai été aimée.
+
+Depuis deux ans ma vie se passe en alternatives d'espérances et
+d'angoisses; comme je n'ai jamais fait de mal à personne, je ne suppose
+pas que Dieu veuille m'éprouver et à plus forte raison me punir.
+Peut-être vaudrait-il mieux pour moi à cette heure, au lieu de
+l'éducation philosophique que j'ai reçue de toi, avoir reçu d'un prêtre
+l'éducation catholique qui dispose le chrétien à recevoir le bien comme
+le mal en bénissant Dieu; mais ma raison se refuse à un autre
+raisonnement que celui-ci:
+
+Ou Dieu est bon ou Dieu est mauvais.
+
+Si Dieu est bon, il ne peut envoyer le mal à qui n'a point fait de mal.
+
+Si Dieu est mauvais, je le renie; ce n'est pas mon Dieu.
+
+Rien ne pourra me faire croire qu'une chose injuste sorte d'une essence
+céleste.
+
+J'aime mieux en revenir, mon bien-aimé, à cette grande et intelligente
+philosophie qui n'admet pas un Dieu personnel, s'occupant des individus
+quand il a à régler l'ordre universel de la nature.
+
+«Il faut l'ordre de Dieu pour qu'un passereau tombe,» dit Hamlet.
+
+Mais Dieu a dit une fois pour toutes: les passereaux tomberont;--et les
+passereaux tombent.
+
+Quand, où, comment, Dieu ne s'en inquiète.
+
+Il en est de nous, mon bien-aimé, comme des passereaux. Dieu a peuplé
+notre globe de toutes les races vivantes, depuis le monstrueux éléphant
+jusqu'à l'invisible infusoire; éléphant ou infusoire ne lui ayant pas
+plus coûté à créer l'un que l'autre, il n'aime pas plus l'un que
+l'autre. Il a pris ses mesures pour la conservation des races.
+
+Pourquoi la race humaine croit-elle particulièrement avoir un Dieu pour
+elle? Est-ce parce qu'elle est la plus insoumise, la plus vindicative,
+la plus féroce, la plus orgueilleuse des races? Aussi vois le Dieu
+qu'elle s'est fait, le Dieu des armées, le Dieu des vengeances, le Dieu
+des tentations; n'a-t-elle pas introduit ce blasphème dans sa plus
+sainte prière: _ne nos inducas in tentationem_? Vois-tu, mon bien-aimé,
+Dieu s'ennuyant dans sa grandeur éternelle, dans sa majesté inouïe, et
+s'amusant à quoi?
+
+À nous induire en tentation.
+
+Et l'on nous ordonne de prier Dieu le soir et le matin, de lui demander
+de nous pardonner nos offenses.
+
+Demandons-lui d'abord de nous pardonner nos prières quand elles sont une
+offense.
+
+Et puis cet orgueil à nous autres pygmées, de croire que nous pouvons
+offenser Dieu!
+
+En quoi? Comment?--En le méconnaissant?
+
+Nous ne le méconnaissons pas, nous le cherchons.
+
+S'il eût voulu être connu, il se fût révélé.
+
+Comprends-tu Dieu se faisant énigme et se donnant à deviner à l'homme
+pendant l'éternité.
+
+De sorte que chaque peuple s'est fait un Dieu à sa guise, qui n'est bon
+que pour lui seul et qui ne peut pas servir aux autres.
+
+Les Hindous se sont fait un Dieu à quatre têtes et à quatre mains,
+tenant dans ses quatre mains la chaîne qui soutient les mondes, le livre
+de la loi, le poinçon à écrire et le feu du sacrifice.
+
+Les Égyptiens se sont fait un Dieu mortel, et dont l'âme, à sa mort,
+passe dans le corps d'un bœuf.
+
+Les Grecs se sont fait un Dieu parricide; tantôt cygne, tantôt taureau,
+jetant d'un coup de pied du ciel sur la terre le seul fils légitime
+qu'il ait eu.
+
+Les Juifs se sont fait un Dieu jaloux et vindicatif, qui noie la terre
+pour rendre les hommes meilleurs, et qui s'aperçoit qu'ils sont plus
+mauvais après qu'auparavant.
+
+Seuls les Mexicains se sont fait un Dieu visible, le soleil.
+
+Nous, les privilégiés de la création, nous avons eu l'Homme-Dieu à la
+morale sainte; il nous a donné une religion faite d'amour et de
+dévouement.
+
+Mais allez la chercher, perdue qu'elle est dans les dogmes de l'Église,
+avec le prêtre--roi de Rome--qui, au lieu, comme le divin fondateur, de
+rendre à César ce qui appartient à César, fait commerce de trônes, lui
+dont le royaume n'est pas de ce monde!
+
+Seigneur! Seigneur! au moment où je vais paraître devant vous, je ferais
+peut-être mieux de prier, de m'humilier, de croire, de soumettre mon
+intelligence à la foi, c'est-à-dire de ne pas croire à ce que je vois et
+de croire à ce que je ne vois pas. Mais si vous m'avez donné cette
+intelligence, c'est pour que je m'en serve. Vous l'avez dit: La lumière
+n'est pas faite pour être mise sous le boisseau. Le soleil est fait pour
+éclairer la terre.
+
+Non, Seigneur, non, âme du monde, non, créateur de l'infini, non, maître
+de l'éternité, non je ne croirai jamais que ta suprême jouissance soit
+d'être adoré par ce troupeau vulgaire qui le reçoit tout fait des mains
+de ses prêtres et qui t'enferme dans le dogme étroit de la croyance
+irraisonnée, quand l'univers tout entier n'est pas assez large pour te
+contenir!
+
+* * *
+
+C'est aujourd'hui que se célèbre la messe rouge au grand autel de la
+révolution.
+
+Hier, madame de Condorcet est venue pour me voir; elle avait quelque
+chose à m'apprendre.
+
+J'étais allée dire adieu à mes tombes du cimetière Monceaux.
+
+J'irai aujourd'hui vers deux heures chez madame de Condorcet; elle
+demeure rue Saint-Honoré, 352. Je serai à merveille pour voir passer le
+cortége.
+
+Maintenant, mon ami, je ne sais pas moi-même ce qui va se passer, je ne
+sais pas si ce manuscrit te sera jamais remis, car j'ignore ce que tu es
+devenu, j'ignore si tu vis, j'ignore si tu es mort.
+
+Madame de Condorcet est la seule personne que je connaisse au monde; si
+tu n'est qu'exilé et que tu rentres en France, elle est plus à même que
+personne de savoir ton retour: c'est donc entre ses mains que je dépose
+mon manuscrit.
+
+Pourrai-je le continuer en prison? pourrai-je jusqu'au moment où je
+monterai sur la fatale charrette te dire: je t'aime? Non; t'écrire je
+t'aime; te le dire, je le pourrai toujours, et ce sera le dernier mot
+que je jeterai au vent sur l'échafaud, et la hache le coupera en deux
+dans ma gorge.
+
+Au reste, je l'emporte avec moi; peut-être ce qu'elle avait à me dire
+a-t-il quelque importance, et peut-être chez elle aurai-je encore le
+temps d'ajouter quelque chose.
+
+* * *
+
+J'avais bien fait de l'emporter, tu sauras du moins que je ne suis
+morte, mon bien-aimé, qu'après avoir perdu ma dernière espérance.
+
+On a lu hier à la Convention cette lettre de l'agent de Robespierre à
+Bordeaux.
+
+Bordeaux, 13 juin, au soir.
+
+«Vive la République une et indivisible.
+
+»Les deux girondins que l'on savait cachés à Bordeaux ont été dénoncés
+et arrêtés. Un d'eux s'est poignardé et est mort sur le coup.
+
+»Les deux autres sont dans les grottes de Saint-Émilion, où on les
+chasse avec des chiens.
+
+»Huit heures du soir.
+
+»J'apprends à l'instant qu'on vient de les prendre. Malheureusement l'un
+des deux a été étranglé dans la lutte.
+
+»Les deux survivants ont refusé de dire leurs noms; ils sont inconnus à
+Bordeaux.
+
+»Demain soir la guillotine en aura fait justice.
+
+»Vive la République!»
+
+Il y a quatre jours que la lettre est écrite, par conséquent ils sont
+morts!
+
+Si tu étais une de ces quatre victimes, comment ton âme n'est-elle pas
+venue me dire adieu!
+
+Une fois mort, tu as su où j'étais, les morts savent tout.
+
+Ou tu n'étais point parmi eux, ou il n'y a pas d'âme.
+
+Oh! moi, si tu vis, j'irai te dire adieu partout où tu seras, à moins
+que...
+
+* * *
+
+Voici le cortège des assassins de Robespierre.
+
+C'est vraiment très-beau cinquante-quatre chemises rouges, pense donc!
+Dix charrettes, elles ont mis deux heures pour venir de la Conciergerie
+ici.
+
+Et la maison du menuisier Duplay qui est fermée comme le jour de
+l'exécution de Danton et de Camille Desmoulins!
+
+Je comprends les fenêtres fermées ce jour-là, c'étaient des amis.
+
+Mais aujourd'hui, Robespierre, ce sont tes assassins, est-ce que tu n'en
+serais pas bien sûr, est-ce que tu n'y croirais pas?
+
+En ce cas, tends une chaîne en travers de la rue, et que le cortége
+d'innocents n'aille pas plus loin que ta porte.
+
+Ne peux-tu pas faire une fois grâce, toi qui tues tous les jours.
+
+Voilà une belle occasion de jouer le dieu.
+
+Allons, souverain pontife, étends la main, et prononce le fameux _quos
+ego_! de Neptune.
+
+Ah! cette fois l'offrande est digne de la divinité.
+
+On t'a glané cette gerbe humaine sur tous les degrés de l'échelle
+sociale. Voilà madame Sainte-Amarante et sa fille; voici quatre
+municipaux: Marino, Soulès, Froidiez et Daugé; voici mademoiselle de
+Grandmaison, une artiste des Italiens; voici Louise Giraud, qui a voulu
+voir ce que c'était qu'un tyran.
+
+Elle l'a vu.
+
+Et cette pauvre petite fille de seize ans, cette malheureuse Nicole, qui
+n'a rien fait que porter à manger à sa maîtresse.
+
+Oh! que cela va être beau à voir; l'exécution durera au moins une heure.
+
+Puis des canons, des soldats. On n'a rien vu de pareil depuis
+l'exécution de Louis XVI.
+
+Adieu, mon ami, adieu, mon bien-aimé, adieu, ma vie, adieu, mon âme,
+adieu, tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai
+jamais... Adieu!
+
+Je vais voir tout cela et jeter ma malédiction à cet homme.
+
+
+XIV
+
+(SUITE DU MANUSCRIT D'EVA SUR FEUILLES VOLANTES).
+
+La Force, 17 juin 1794, au soir.
+
+Je suis à la Force, dans la chambre longtemps occupée par Vergniaud.
+
+Voilà ce qui est arrivé.
+
+Voulant assister à l'exécution, je suis descendue de chez madame de
+Condorcet, et je me suis mise non pas à suivre, mais à précéder la
+charrette.
+
+Un homme en grand uniforme de général, couvert de plumes et de panaches,
+faisant le moulinet avec un grand sabre, frayait le chemin à la
+charrette.
+
+C'était le général de la commune, Henriot. On eut soin de me dire qu'il
+ne se faisait le maréchal des logis de la guillotine que dans les
+occasions solennelles.
+
+Celui qui me donna ces explications était une espèce de bourgeois de
+quarante-cinq ans, large d'épaules, et fort connu, à ce qu'il paraît, du
+peuple de Paris, car sans qu'il eût besoin de se servir de sa force, la
+foule s'ouvrait devant lui en saluant.
+
+--Monsieur, lui dis-je, j'ai le plus grand intérêt à voir ce qui va se
+passer; voulez-vous me permettre de marcher près de vous, afin que je
+profite de votre force et même de votre popularité.
+
+--Faites mieux que cela, ma petite citoyenne, me dit le gros homme,
+prenez mon bras, mais ne m'appelez pas _monsieur_; c'est une anse qui,
+ajoutée au nom, sent un peu trop l'aristocrate pour un faubourien comme
+moi; prenez mon bras, et, si vous voulez bien voir, vous serez servie à
+souhait.
+
+Je pris son bras. Ce que je voulais, c'était voir, mais surtout être
+vue.
+
+Il n'avait pas promis plus qu'il ne pouvait tenir. Quoique très-épaisse,
+la foule continuait à s'ouvrir devant lui avec force coups de chapeau,
+et, au bout de dix minutes, nous nous trouvâmes placés au même endroit
+où j'étais avec Danton le jour de l'exécution de Charlotte Corday,
+c'est-à-dire sur le côté droit de la guillotine.
+
+Derrière moi était la fameuse statue de la Liberté, sculptée par David
+pour la fête du 10 août.
+
+Seulement, qu'étaient devenues les deux colombes réfugiées dans les plis
+de sa robe?
+
+Les charrettes s'arrêtèrent dans l'ordre où elles étaient sorties de la
+cour de la Conciergerie, au milieu des cris des insulteurs.
+
+On n'avait point rangé les condamnés par plus ou moins coupables, afin
+de commencer par ceux-ci et de finir par ceux-là; non, l'on savait bien
+que cette fois tous les coupables étaient innocents.
+
+Tu ne pourras jamais te faire une idée, mon bien-aimé Jacques, de
+l'aspect que présentait cette effroyable boucherie.
+
+Une heure, une heure durant, pendant une longue heure, l'horrible
+machine fonctionna, retombant cinquante-quatre fois, et chaque fois
+tranchant une vie avec toutes ses illusions, toutes ses espérances.
+
+C'étaient les bourreaux qui étaient las; c'étaient les patients qui les
+pressaient.
+
+Je sentais l'homme au bras duquel j'étais appuyée qui, chaque fois que
+le couteau tombait, serrait d'un mouvement convulsif et en frissonnant
+mon bras sur sa poitrine, et qui murmurait tout bas:
+
+--Oh! c'est trop, c'est trop! Des hommes passe encore! Mais des femmes!
+oh! des femmes!
+
+Enfin il ne resta plus que la pauvre petite fille, la petite ouvrière,
+qui n'avait fait que porter à manger à mademoiselle de Grandmaison. Le
+mouchard qui l'avait arrêtée racontait que, lorsqu'il arrivait au
+septième étage où elle logeait, sous le toit, sans autre meuble qu'une
+paillasse, les larmes lui étaient venues aux yeux et qu'il avait dit au
+comité qu'il était impossible de faire mourir cette enfant. Mais ses
+observations n'avaient point été écoutées, elle avait été jugée,
+condamnée, mise sur la charrette avec les autres. Elle avait vu, la
+pauvre créature, guillotiner ses cinquante-trois compagnons, elle était
+morte cinquante-trois fois en eux avant de mourir.
+
+Enfin son tour était venu.
+
+--Oh! murmurait mon protecteur, et celle-là aussi, et celle-là aussi!
+Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est infâme? et devant tant d'hommes
+qui ne disent rien! Oh! voilà qu'ils la prennent, voilà qu'ils la font
+monter sur l'échafaud! n'ont-ils pas de honte! Tenez! tenez! elle
+s'arrange d'elle-même sur la planche...
+
+On entendit alors une voix douce qui dit:
+
+--Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela!
+
+Puis la planche bascula, on entendit un coup sourd.
+
+L'homme auquel je m'appuyais tomba comme foudroyé; moi, au milieu de ce
+lugubre silence, je criai:
+
+--Ah! maudit soit Robespierre et le jour où il a donné ce spectacle à la
+terre et au ciel!... Maudit! maudit! maudit!
+
+Il se fit un grand mouvement: je me sentis emportée, et, tandis qu'on
+m'emportait, j'entendis ces mots:
+
+--Le citoyen Santerre qui s'est trouvé mal! C'est pourtant un homme,
+celui-là.
+
+Quand j'eus assez repris mes sens pour me rendre compte de ce qui se
+passait, je me vis dans un fiacre avec deux agents de police qui me
+conduisaient en prison.
+
+Seulement, ne connaissant pas du tout le quartier de Paris où j'étais,
+n'y étant jamais venue, je demandai où l'on me conduisait.
+
+Un des agents me répondit:
+
+--À la Force.
+
+Au moment d'arriver, je lus à l'angle du carrefour, _rue Pavée_, puis
+une porte massive s'ouvrit. Je me trouvai dans une cour; on me fit
+descendre et entrer dans une geôle.
+
+Là on me demanda mon nom.
+
+--Éva, répondis-je.
+
+--Votre nom de famille?
+
+--Je n'ai pas de famille.
+
+--Qu'a-t-elle fait? demanda le geôlier.
+
+--Elle a poussé des cris séditieux.
+
+Mon écrou fut promptement fait.
+
+--C'est bien, dit le geôlier; maintenant vous pouvez vous retirer.
+
+Les deux hommes sortirent.
+
+Le concierge me fit monter au deuxième. Arrivé au corridor, il siffla un
+énorme chien.
+
+--N'ayez pas peur, me dit-il, il n'a jamais fait de mal à personne.
+
+Il me fit flairer par lui.
+
+--Là! dit-il; maintenant, voici votre véritable gardien. Si jamais vous
+essayez de fuir, ce dont je doute que vous ayez envie, c'est lui qui
+sera chargé de vous en empêcher. Mais il ne vous fera aucun mal,
+tranquillisez-vous. N'est-ce pas, Pluton? L'autre jour un prisonnier a
+tenté de s'évader; Pluton l'a pris par le poignet et me l'a amené sans
+que sa main eût la moindre égratignure.
+
+Arrivée à ma chambre,
+
+--Est-ce que vous croyez que j'en ai pour bien longtemps? lui
+demandai-je.
+
+--Pour trois ou quatre jours, peut-être.
+
+--C'est bien long, murmurai-je.
+
+Le geôlier me regarda avec étonnement.
+
+--Seriez-vous pressée, par hasard?
+
+--Énormément.
+
+--En effet, dit-il philosophiquement, lorsqu'il faut en finir...
+
+--Autant en finir tout de suite, répondis-je.
+
+--Si vous êtes bien résolue, nous recauserons de cela.
+
+--Comment ferez-vous?
+
+--Je vous donnerai un tour de faveur, comme on dit au théâtre. C'est ici
+la prison des comédiens: nous avons eu ce qu'il y avait de mieux à
+l'Opéra; nous avons dans ce moment-ci une partie de la
+Comédie-Française. En attendant, comment vivrez-vous?
+
+--Comme on vit ici; c'est la première fois que j'y viens, ajoutai-je en
+souriant, et je ne connais pas les habitudes de la maison.
+
+--Je veux dire, avez-vous de l'argent pour que l'on vous fasse la
+cuisine seule, ou mangerez-vous à la gamelle?
+
+--Je n'ai pas un denier, lui répondis-je, mais voici une bague; vous me
+nourrirez sur cette bague: elle répondra bien de deux ou trois jours
+de nourriture.
+
+Le geôlier examina la bague en homme qui se connaissait en bijoux. En
+effet, depuis dix ans qu'il était à la Force, il lui en était passé
+quelques-uns entre les mains.
+
+--Oh! dit-il, je vous nourrirais deux mois sur cette bague que je ne
+ferais pas encore une mauvaise affaire.
+
+Puis, appelant sa femme:
+
+--Madame Ferney, dit-il.
+
+Madame Ferney arriva.
+
+--Voici la citoyenne Éva que je vous recommande, dit-il. Écrouée sous
+inculpation de cris séditieux. Donnez-lui une bonne chambre et tout ce
+qu'elle vous demandera.
+
+--Même du papier, de l'encre, et des plumes? demandai-je.
+
+--Même du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que nous demandent
+toutes nos prisonnières en arrivant.
+
+--Allons, dis-je, je vois que je n'aurai pas le temps de m'ennuyer ici.
+
+--J'en ai peur, fit le geôlier; j'aimerais cependant bien à vous garder
+le plus longtemps possible.
+
+--Même plus longtemps que ne durerait la bague? lui demandai-je en
+riant.
+
+--Aussi longtemps que Dieu voudrait.
+
+Cette douceur du geôlier, cette politesse de sa femme, ce mot _Dieu_
+vibrant sous la voûte d'une prison, tout cela ne laissait pas que de
+m'étonner un peu.
+
+Il y était passé tant d'aristocrates dans ces prisons que la rudesse des
+geôliers avait fini par s'user à leur frottement.
+
+Au reste, chose que je ne savais pas et que j'ai apprise, c'est que les
+Ferney avaient une réputation de bonté déjà faite parmi les prisonniers.
+
+La bonne madame Ferney, tout en balayant ma chambre, tout en mettant des
+draps blancs à mon lit, tout en me promettant de l'encre, des plumes et
+du papier pour le même soir, me demanda ce que j'avais fait pour avoir
+été mise en prison.
+
+--Mais, lui dis-je, vous le savez par mon écrou. J'ai proféré des
+paroles séditieuses contre le roi Robespierre.
+
+--Chut! mon enfant, me dit-elle, taisez-vous. Nous avons ici une foule
+de gens qui font l'horrible métier d'espion. Ils viendront à vous, ils
+vous avoueront des crimes supposés pour tirer de vous des crimes
+véritables. Il y en a pour les femmes comme pour les hommes.
+Défiez-vous; nous sommes obliges de recevoir cette vermine-là, mais
+autant que nous pouvons nous prévenons les prisonniers comme d'honnêtes
+gens que nous sommes.
+
+--Oh! moi, je n'ai rien à craindre.
+
+--Ah! ma pauvre enfant, les innocents eux-mêmes doivent trembler.
+
+--Mais moi je suis coupable, moi j'ai crié À bas Robespierre! à bas le
+monstre! Je l'ai maudit.
+
+--Pourquoi avez-vous fait cela?
+
+--Pour mourir.
+
+--Pour mourir? répéta la bonne femme étonnée.
+
+Et, prenant la lumière, elle revint me regarder en face, ce qu'elle
+n'avait pas encore fait:
+
+--Mourir? vous! Quel âge avez-vous donc?
+
+--Je viens d'avoir dix-sept ans.
+
+--Vous êtes jolie.
+
+Je haussai les épaules.
+
+--Votre mise annonce que vous êtes riche.
+
+--Je l'ai été.
+
+--Et vous voulez mourir?
+
+--Oui.
+
+--Allons donc, patience! fit-elle en baissant la voix; ça ne peut pas
+durer longtemps, voyez-vous.
+
+--Peu m'importe que cela dure longtemps ou que cela cesse bientôt.
+
+--Je vois la chose, fit la mère Ferney en reposant sa lumière sur la
+table et en continuant son nettoyage. Pauvre jeunesse, ils lui ont
+guillotiné son amant, et elle veut mourir!
+
+Je ne répondis rien, la geôlière continua sa besogne.
+
+Puis, la besogne achevée, elle me demanda ce que je voulais pour souper.
+
+Je lui demandai une tasse de lait.
+
+Un instant après, elle remonta avec une tasse de lait, du papier, de
+l'encre et une plume.
+
+--Vous ne savez pas qui l'on vient d'amener? dit-elle.
+
+--Non.
+
+--Santerre, mon enfant, le fameux Santerre, le roi du faubourg
+Saint-Antoine. Ah! celui-là, par exemple, on ne le guillotinera pas sans
+que l'on crie. Voulez-vous le voir?
+
+--Je le connais.
+
+--Bah!
+
+--Non-seulement j'étais à son bras quand on m'a arrêtée, mais je suis
+probablement cause de son arrestation. Je voudrais qu'il me pardonnât,
+voilà tout. Puis-je lui parler?
+
+--Je vais le dire à Ferney, il ne demandera pas mieux. Ah! ici du moins,
+les prisonniers peuvent se voir et se consoler, ils ne sont pas au
+secret.
+
+Elle sortit. Je restai pensive en me faisant cette éternelle question
+éternellement sans réponse:
+
+Qu'est-ce donc que la destinée?
+
+Voilà un patriote bien connu plutôt par son exagération que par son
+indifférence. Il a pris part à tout ce qui s'est passé depuis la prise
+de la Bastille jusque aujourd'hui. Il a tenu son faubourg comme un lion
+à la chaîne; il a rendu d'énormes services à la révolution. Il a la
+curiosité comme moi de voir cette dernière exécution. Je le rencontre;
+la crainte d'être écrasée me fait m'appuyer à son bras. La vue du même
+spectacle nous produit un effet opposé. Il l'anéantit et m'exaspère. Du
+haut de son corps j'envoie une malédiction au bourreau, et nous voilà
+tous les deux dans la même prison, destinés probablement à la même
+charrette et au même échafaud. Si je ne l'avais pas rencontré, la même
+chose arrivait de moi, puisque c'était un parti pris. Mais la même chose
+arrivait-elle de lui?
+
+En ce moment ma porte s'ouvrit, et j'entendis la grosse voix du brasseur
+qui disait:
+
+--Où est-elle donc la jolie petite citoyenne qui veut que je lui
+pardonne? Je n'ai rien à lui pardonner.
+
+--Si fait, lui dis-je, c'est moi probablement qui suis cause de votre
+arrestation.
+
+--Qu'est-ce que vous dites là? c'est moi qui me suis évanoui comme une
+femme. C'est un crime que de s'évanouir. Mais qui va penser qu'un
+éléphant comme moi s'évanouira? Double, double brute que je suis!
+Cependant avouez que cette petite Nicole, qui de sa voix douce dit au
+bourreau: «Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela?» avouez que
+cela vous arrache l'âme. Vous n'avez pas pu avaler votre malédiction;
+vous la lui avez jetée à la face et vous avez bien fait; qu'elle déchire
+les entrailles de ceux qui n'ont point osé la lui cracher au visage. Oh!
+ces morts de femme, voyez-vous, ces morts de femme, c'est ce qui le
+tuera!
+
+--Alors vous me pardonnez?
+
+--Ah! je crois bien! Mais je vous loue! mais je vous admire! J'ai une
+fille de votre âge, pas si belle que vous; eh bien, je voudrais qu'elle
+eût fait ce que vous avez fait, dût-elle mourir comme vous mourrez, et
+dussé-je la conduire à l'échafaud et y monter avec elle!
+
+--Vous me faites du bien, monsieur Santerre. Sachant que vous aviez été
+arrêté à cause de moi, je ne serais pas morte tranquille.
+
+--Morte! vous ne l'êtes pas encore. Ah! quand on va savoir dans le
+faubourg que je suis arrêté, cela va faire une rude bacchanale. Je
+voudrais être là pour voir mes ouvriers.
+
+--Oui, mais arrêtons d'avance une chose, monsieur Santerre, c'est que,
+quelque chose qu'il arrive, vous ne ferez rien pour me sauver, attendu
+que je veux mourir.
+
+--Mourir, vous?
+
+--Oui, et, si je vous en prie, vous m'y aiderez même, n'est-ce pas?
+
+Santerre secoua la tête.
+
+--Dites encore une fois que vous me pardonnez et rentrez chez vous; la
+citoyenne Ferney me fait signe qu'il est temps de nous séparer.
+
+--Je vous pardonne de grand cœur, dit-il, quand notre connaissance
+devrait me conduire sur l'échafaud.--À demain!
+
+--Comme vous dites cela: À demain!
+
+Je me tournai vers madame Ferney:
+
+--Pourrons-nous nous voir demain?
+
+--Aux heures des promenades, oui.
+
+--Alors je dirai comme vous, citoyen Santerre, à demain.
+
+Il sortit. Je pris ma tasse de lait, et je me mis à t'écrire.
+
+J'entends deux heures qui sonnent à l'Hôtel-de-ville. Tu n'as pas idée
+de la tranquillité que me donne la certitude de mourir demain ou
+après-demain.
+
+À la Force, 18 juin 1794.
+
+Mon ami, je crois que je viens d'avoir de la mort l'idée la plus
+complète que l'on puisse avoir. J'ai dormi six heures d'un sommeil
+profond, sans rêve, avec toute absence du sentiment de la vie.
+
+Et cependant, quelque comparaison qu'on lui cherche, rien ne peut
+ressembler à la mort que la mort.
+
+Si la mort n'était qu'un sommeil comme celui dont je sors, personne ne
+craindrait la mort plus qu'on ne craint le sommeil.
+
+Lavoisier a dit que l'homme était un _gaz solidifie_, on ne peut pas
+réduire l'homme à une plus simple expression.
+
+Le couperet vous tombe sur le cou et le gaz est fondu.
+
+Mais le gaz qui a constitué l'homme, à quoi sert-il, que devient-il mêlé
+de nouveau au grand tout, c'est-à-dire retourné à sa source?
+
+Ce qu'il était avant de naître?
+
+Non, car avant de naître il n'avait pas été.
+
+La mort est nécessaire, aussi nécessaire que la vie. Sans la mort,
+c'est-à-dire sans la succession des êtres, il n'y aurait pas de progrès,
+il n'y aurait pas de civilisation. C'est en montant les unes sur les
+autres que les générations élargissent leurs lointains.
+
+Sans la mort le monde resterait stationnaire.
+
+Mais que fait la mort des morts?
+
+L'engrais des idées, le fumier des sciences.
+
+Il n'est vraiment pas gai de penser que ce soit la seule chose à
+laquelle nos corps soient bons une fois devenus cadavres.
+
+Fumier cette sublime Charlotte Corday! fumier cette bonne Lucile! fumier
+cette pauvre petite Nicole!
+
+Oh! que le poëte anglais est bien autrement consolateur quand il met
+dans la bouche du prêtre bénissant Ophélie sur sa couche funèbre, les
+quatre vers suivants!
+
+ Ô toi qui de tes jours n'as pu porter le faix,
+ Dans cet humble tombeau, vierge, repose en paix,
+ Pour que le Seigneur fasse, en ses métamorphoses,
+ Avec ton âme un ange, avec ton corps des roses.
+
+Hélas! la science moderne admet encore que le corps fasse des roses,
+mais elle n'admet plus que l'âme fasse un ange.
+
+Cet ange une fois fait, où le loger?
+
+Tant que l'ignorance astronomique a cru à l'existence d'un ciel, on le
+loge au ciel; mais la science moderne a fait tout ensemble disparaître
+l'empyrée des Grecs, le firmament des Hébreux, le ciel des chrétiens.
+
+Quand la terre était le centre du monde; quand, selon Thalès, elle était
+portée sur les eaux comme un grand navire; quand, selon Pindare, elle
+était soutenue par des colonnes de diamant; quand, selon Moïse, c'était
+le soleil qui tournait autour d'elle; quand, selon Aristote, nous avions
+huit cieux au-dessus de nous, le ciel de la Lune, celui de Mercure,
+celui de Vénus, celui du Soleil, celui de Mars, celui de Jupiter, celui
+de Saturne, et enfin le firmament, voûte solide où étaient enchâssées
+les étoiles, on pouvait, quoique ce fût le ciel païen, placer là Dieu,
+les anges, les séraphins, les dominations, les saints, les saintes,
+comme on place un conquérant dans le royaume qu'il a conquis. Maintenant
+que la terre est après la lune la plus petite planète, que c'est la
+terre qui marche et le soleil qui est fixe, que les huit ciels ou les
+huit cieux, comme on voudra, ont disparu pour faire place à l'infini,
+dans quelle portion de l'infini placerons-nous vos anges, Seigneur?
+
+Ô mon ami, pourquoi m'as-tu appris toutes ces choses, arbre de la vie,
+arbre de la science, arbre du doute?
+
+* * *
+
+Ferney et sa femme m'ont dit que, à moins que les agents n'aient été me
+dénoncer directement au tribunal révolutionnaire, il était possible
+que l'on m'oubliât ici sans me faire mon procès.
+
+Ce serait jouer de malheur, tu en conviendras.
+
+Je suis tellement lasse de la vie, plus déserte, plus silencieuse, plus
+muette pour moi que la mort, que tous les moyens me seront bons pour en
+sortir.
+
+Voilà ce que j'ai trouvé.
+
+Puisqu'il paraît que l'on ne veut pas me faire mon procès, je m'en
+passerai.
+
+Il y a ici deux récréations par jour;
+
+À toutes deux il est permis aux prisonniers de prendre part:
+
+La promenade dans le préau; voir partir les condamnés pour la place de
+la Révolution.
+
+À la première fournée, nous descendrons, Santerre et moi, pour voir
+partir les condamnés. J'aurai les mains liées derrière le dos, les
+cheveux noués sur le haut de la tête.
+
+Je me glisserai parmi les condamnés, et je monterai dans la charrette.
+Et alors, ma foi! j'aurai bien du malheur si la guillotine ne veut pas
+de moi.
+
+Seulement il faut décider Santerre; je crois que ce sera là la
+difficulté.
+
+* * *
+
+C'est vraiment un bien brave homme que ce digne brasseur. Lorsque je lui
+ai dit que c'était toi que j'aimais, quand je lui ai dit que l'on
+venait de chasser à courre les deux derniers girondins dans les grottes
+de Saint-Émilion; quand je lui ai dit que l'un de ces deux martyrs était
+probablement toi, et qu'il se fut rappelé qu'on le lui avait dit aussi;
+quand enfin je lui ai dit qu'à lui seul je pouvais me fier, qu'à lui
+seul je pouvais demander ce service, il y a consenti en pleurant; mais
+enfin il y a consenti.
+
+Demain il doit y avoir exécution. On a annoncé trois charrettes, ce qui
+indique au moins dix-huit personnes.
+
+Une de plus, une de moins, nul n'y fera attention, pas même la mort!
+
+Je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire, mon bien-aimé: je vais
+employer la nuit à tâcher de bien dormir.
+
+Comme le chevalier de Canolles:
+
+Je m'essaye.
+
+* * *
+
+Quelle bonne nuit j'ai passée, mon bien-aimé! Puisse la première être
+aussi douce! J'ai rêvé de notre maison d'Argenton, j'ai rêvé du jardin,
+de la tonnelle, de l'arbre de vie, de la source; j'ai revu enfin tout
+notre passé en rêve.
+
+Est-ce un avant-goût de votre éternité, Seigneur? Si vous me faites
+ainsi, grâces vous soient rendues!
+
+L'heure de l'arrivée des charrettes va sonner, je ne veux pas faire
+attendre.
+
+Adieu, mon bien-aimé, adieu. Cette fois, c'est bien la dernière. Je vais
+donc cette fois voir le spectacle du théâtre au lieu de le voir du
+parterre.
+
+Jamais, mon bien-aimé, je n'ai eu le cœur si calme et si joyeux. Encore
+une fois, je te redis:
+
+Si tu es mort, je vais te rejoindre; si tu es vivant, je vais
+t'attendre. Oh! mais... le néant! le néant!
+
+Les charrettes entrent dans la cour, adieu.
+
+Santerre vient me chercher.
+
+J'y vais.
+
+Je t'aime.
+
+TON ÉVA
+
+Dans la vie et dans la mort.
+
+
+XV
+
+L'échafaud ne veut pas de moi. En vérité, je suis maudite!
+
+J'espérais si bien, à l'heure où j'écris ces lignes, me reposer des
+lassitudes de ce monde dans les bras du Seigneur, ou tout au moins sur
+le sein de la terre!
+
+Serais-je donc obligée de me tuer pour mourir?
+
+Je t'écris à tout hasard. Ma conviction est que tu es mort, mon
+bien-aimé Jacques. J'ai encore cherché à savoir le nom des quatre
+girondins morts sur l'échafaud à Bordeaux ou déchirés par les chiens
+dans les grottes de Saint-Émilion.
+
+Impossible de savoir leurs noms; les journaux constatent leur mort,
+voilà tout.
+
+Enfin il se peut que tu vives, et ce n'est peut-être que pour cela que
+Dieu n'a pas voulu me laisser mourir.
+
+Tout s'est passé comme je l'espérais, excepté le dénoûment.
+
+Je m'étais vêtue de blanc; n'allais-je pas te rejoindre, mon cher
+fiancé!
+
+Arrivée dans la cour, je trouvai des charrettes chargeant les condamnés
+et Santerre m'attendant.
+
+Une fois encore il me supplia de renoncer à mon projet; j'insistai en
+souriant.
+
+Je ne puis te dire quelle profonde sérénité s'était infiltrée en moi; on
+eût dit que l'azur du ciel coulait dans mes veines.
+
+La journée était magnifique, c'était une de ces belles journées de juin
+à la fin desquelles, ma main dans ta main, nous écoutions sous la
+tonnelle de notre paradis perdu, chanter le rossignol dans ses massifs
+de syringas.
+
+Sur mon ordre exprès, il me lia les mains. Un rosier montait contre la
+muraille tout chargé de fleurs. Je te demande un peu, mon bien-aimé, où
+vont fleurir les rosiers?
+
+Il est vrai que les fleurs de celui-ci étaient rouges comme du sang.
+
+--Cassez ce bouton, dis-je à Santerre, et donnez-le-moi.
+
+Il cassa le bouton et me le passa entre les dents. Je penchai mon front
+vers lui, il y posa doucement les lèvres. Comprends-tu, mon bien-aimé,
+la dernière héritière des Chazelay recevant pour son dernier adieu sur
+la terre le baiser du brasseur du faubourg Saint-Antoine!
+
+Je montai dans la dernière charrette. On ne me fit aucune difficulté. Il
+est si rare de voir les hommes courtiser la mort que nul ne se douta que
+je n'étais point condamnée.
+
+Nous étions trente sur cinq charrettes; je faisais la trente et unième.
+Je cherchai inutilement, parmi mes malheureux compagnons, quelque figure
+sympathique, mais je n'en trouvai point. La guillotine devenait de plus
+en plus avide, et les aristocrates de plus en plus rares.
+
+L'avant-dernière journée, celle de madame Sainte-Amarante, avait fourni
+avec bien de la peine vingt-cinq nobles sur cinquante-quatre
+guillotinés. La dernière fournée, qui était de trente-quatre, n'avait
+pour toute illustration qu'un fils naturel de M. de Sillery, et le
+pauvre représentant Osselin, condamné pour avoir caché une femme qu'il
+aimait. Encore celui-ci était-il un patriote et non un aristocrate.
+
+Mes compagnons à moi étaient trente galériens, de ces voleurs serruriers
+devant lesquels aucune porte ne tient, qui avaient mérité le bagne
+seulement, et que, faute de mieux, on élevait à la hauteur de
+l'échafaud. Pauvre guillotine, elle avait mangé son pain blanc le
+premier.
+
+Je crus un instant que les gendarmes allaient me faire descendre, tant
+le contraste était grand entre moi et mes compagnons; mais les
+charrettes se mirent en route; j'envoyai un dernier regard de
+remerciement à Santerre et nous partîmes.
+
+La population qui nous suivait ou que nous refoulions, entassée sur
+notre route, paraissait aussi étonnée que les gendarmes de me voir au
+milieu de ces étranges compagnons; d'autant plus que, placée en septième
+dans la charrette qui n'avait que six places, tous les condamnés étaient
+assis, moi seule me tenais debout.
+
+En général ma présence excitait des murmures, mais des murmures de
+pitié. Le peuple lui-même commençait à se lasser de voir transporter sur
+les places publiques ces abattoirs humains. J'entendais des voix dans la
+foule qui disaient:
+
+--Voyez donc comme elle est belle!
+
+Et d'autres:
+
+--Je parie qu'elle n'a pas seize ans.
+
+Un homme cria en se détournant:
+
+--Je croyais que depuis la Sainte-Amarante, on en avait fini avec les
+femmes.
+
+Et les murmures recommençaient, se mêlant aux insultes dont on
+accompagnait les autres condamnés.
+
+Au coin de la rue de la Ferronnerie la foule devint plus épaisse et
+les marques de sympathie plus grandes.
+
+C'est étrange comme l'approche de la mort donne une suprême acuité aux
+sens. J'entendais tout ce qu'on disait, je voyais tout ce qu'on faisait.
+
+Une femme cria:
+
+--C'est une sainte qu'on égorge avec des brigands pour les racheter.
+
+--Vois donc, disait une jeune fille, elle tient une fleur à sa bouche.
+
+--C'est une rose que lui aura donnée son amant en se séparant d'elle,
+répondait sa compagne, et elle veut mourir avec cette rose.
+
+--Si ce n'est pas un meurtre de tuer des enfants de cet âge! qu'est-ce
+que ça peut avoir fait, je vous le demande?
+
+Ce concert de miséricorde qui s'élevait en ma faveur me faisait un
+singulier effet; il me soulevait pour ainsi dire matériellement
+au-dessus de mes compagnons, et, me précédant au ciel, semblait m'en
+ouvrir les portes.
+
+Un beau jeune homme de vingt ans fendit les flots du peuple, arriva au
+premier rang, et, posant la main sur l'arrière de la charrette:
+
+--Promettez-moi de m'aimer, dit-il, et je risquerai ma vie pour vous
+sauver.
+
+Je secouai doucement la tête et levai en souriant mes yeux au ciel.
+
+--Allez dans votre gloire! dit-il.
+
+Les gendarmes qui l'avaient vu me parler, voulurent l'arrêter, mais il
+se défendit, et, aidé par la foule, il disparut au milieu d'elle.
+
+J'étais dans un état de bien-être que je n'avais jamais éprouvé
+qu'appuyé contre ton cœur. Il me semblait qu'au fur et à mesure que je
+m'avançais vers la place de la Révolution, je me rapprochais de toi. À
+force de regarder le ciel, il s'était formé par éblouissement une espèce
+d'auréole à travers laquelle je voyais Dieu dans sa redoutable et
+sublime majesté.
+
+Il me semblait qu'outre les bruits et les mouvements de la terre je
+commençais de voir et d'entendre des choses que seule je voyais et
+entendais; j'entendais les sons d'une harmonie lointaine et céleste; je
+voyais des êtres lumineux et transparents tout à la fois glisser sur le
+firmament.
+
+Au coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Lombards, je fus tirée
+de mon extase par un encombrement de voitures. Un tombereau venant soit
+de la Roquette, soit de Saint-Lazare, soit de Bicêtre, conduisait de
+l'autre côté de la Seine une douzaine de prisonniers entassés entre ses
+planches.
+
+Cette fois le comité de salut public avait eu la main heureuse:
+c'étaient bien des aristocrates.
+
+Quatre gendarmes escortaient les prisonniers; notre charrette accrocha
+le tombereau; le choc attira mes yeux vers la terre.
+
+Parmi les prisonniers était une jeune femme, de mon âge à peu près,
+brune, avec des yeux noirs, splendide de beauté.
+
+Nos regards se fixèrent les uns sur les autres, nos âmes échangèrent je
+ne sais quelle effluve sympathique; elle me tendit les bras; les miens
+étaient liés derrière mon dos... Je roulai mon bouton de rose entre mes
+lèvres et je le lui lançai de toute la force de mon souffle. Il tomba
+sur ses genoux. Elle le prit et le porta à sa bouche.
+
+Puis le tombereau et la charrette se décrochèrent; le tombereau continua
+sa route vers le pont Notre-Dame et la charrette son chemin vers la
+place de la Révolution.
+
+Cet épisode du voyage avait forcé mon esprit à redescendre des hauteurs
+sublimes où la contemplation l'avait transporté sur les choses communes
+de la terre.
+
+Je jetai les yeux sur mes malheureux compagnons.
+
+J'avais autour de moi l'amour de la vie et la terreur de la mort sous
+tous ses aspects.
+
+Ces misérables, en effet, sans vertus, sans conscience, sans remords,
+n'ayant pas même la foi politique qui soutenait les condamnés de cette
+époque, ces misérables n'avaient d'appui ni sur la terre ni au ciel.
+
+Ils n'osaient relever la tête, ils n'osaient regarder autour d'eux;
+d'une voix sourde, de temps en temps, l'un ou l'autre demandait, pour
+savoir combien de minutes lui restaient à vivre:
+
+--Où sommes-nous?
+
+Je leur répondis d'abord, espérant les consoler:
+
+--Sur la route du ciel, mes frères!
+
+Mais l'un d'eux, brutalement:
+
+--Nous ne demandons pas cela, nous demandons s'il y a encore loin.
+
+--Nous entrons dans la rue Saint-Honoré, répondis-je.
+
+Puis plus tard, et deux fois encore à la même question:
+
+--Barrière des Sergents,--palais Égalité.
+
+Et eux répondaient par des grincements de dents et par des blasphèmes où
+le nom de Dieu se trouvait machinalement mêlé.
+
+La charrette arriva devant le magasin de lingerie de madame de
+Condorcet. J'essayai de la voir une dernière fois; mais tout était fermé
+chez elle, au rez-de-chaussée comme au premier.
+
+--Adieu, sœur de mon deuil, lui dis-je en passant; je vais porter de tes
+nouvelles à l'homme de génie qui t'a aimée à la fois comme un père et
+comme un époux.
+
+Un de mes compagnons m'entendit, celui qui était le plus rapproché de
+moi; il se laissa glisser sur ses genoux et tomba à mes pieds.
+
+--Tu crois donc à une autre vie? demanda-t-il.
+
+--Si je n'y crois pas, du moins, j'y espère.
+
+--Et moi je ne crois ni n'espère, dit-il.
+
+Et il se frappa convulsivement la tête contre le banc sur lequel un
+instant auparavant il était assis.
+
+--Que fais-tu, malheureux? lui demandai-je.
+
+Il rit convulsivement:
+
+--Je me prouve par la douleur que je vis encore, et toi?
+
+--La mort me prouvera tout à l'heure par le repos que j'ai cessé de
+vivre.
+
+Un autre releva la tête et me regarda d'un air égaré et d'un œil
+sanglant:
+
+--Tu sais donc ce que c'est que la mort? me demanda-t-il?
+
+--Non, mais dans un instant je vais le savoir.
+
+--Quel crime as-tu commis pour qu'on te fasse mourir avec nous?
+
+--Aucun.
+
+--Et tu meurs, cependant!
+
+Puis, comme si ce blasphème pouvait atteindre le créateur de toutes
+choses:
+
+--Il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu!
+cria-t-il.
+
+Pauvre misérable humanité qui croit un Dieu individuel, et qui, dans son
+orgueil, pense que ce Dieu n'a autre chose à faire que de la suivre de
+sa naissance à sa mort! et qui, à chaque instant, pour satisfaire un
+caprice ou pour lui épargner une souffrance, le prie... de déranger par
+un miracle l'ordre immuable de la nature.
+
+--Mais, dit un des condamnés, à défaut de la justice divine il devrait y
+avoir une justice humaine. J'ai volé, j'ai brisé des fenêtres, enfoncé
+des portes, forcé des caisses, escaladé des murailles; j'ai mérité le
+bagne, mais non l'échafaud. Qu'on m'envoie à Rochefort, à Brest, à
+Toulon, on en a le droit; mais on n'a pas celui de me tuer!
+
+--Tiens, lui dis-je, crie cela à Robespierre, nous passons devant la
+porte de son menuisier, il t'entendra peut-être.
+
+Le forçat poussa un gémissement sourd, et, se dressant sur ses pieds:
+
+--Tigre d'Arras! dit-il, que fais-tu donc de toutes les têtes que l'on
+coupe pour toi et de tout le sang qu'on verse en ton nom?
+
+Un concert de malédictions se leva de toutes les voitures et se mêla aux
+cris de la foule, où le nom de Robespierre commençait à se
+dépopulariser.
+
+--Je te remercie, roi de la terreur, tu me réunis à ce que j'aime.
+
+Puis, cette explosion passée, les condamnés retombèrent dans leur
+torpeur, et le silence plana de nouveau sur les charrettes. Au reste, un
+tiers à peine de ces misérables avait eu la force de se relever et de
+crier.
+
+Celui qui s'était frappé le front contre le banc et qui était resté à
+genoux, me dit:
+
+--Sais-tu des prières?
+
+--Non, lui répondis-je, mais je sais prier.
+
+--Alors, prie pour nous.
+
+--Que voulez-vous que je demande à Dieu?
+
+--Ce que tu voudras; tu sais mieux que nous ce qu'il nous faut.
+
+Je me rappelai ces vierges du cirque qui consolaient les mourants dont
+elles étaient entourées, avant que ces mourants eussent le bonheur
+d'être des martyrs.
+
+Je levai les yeux au ciel.
+
+--À genoux, vous autres, dit le forçat; elle va prier.
+
+Les six forçats s'inclinèrent; ceux des autres charrettes, qui ne
+pouvaient nous entendre, roulaient comme des animaux qu'on conduit au
+marché.
+
+--Mon Dieu! dis-je, si vous existez autrement que comme immensité
+impalpable, que comme toute-puissance invisible, que comme éternelle
+manifestation de l'œuvre sublime de la nature; si, comme les dogmes de
+notre Église le disent, vous vous êtes incarné dans une apparence
+humaine, si vous avez des yeux pour voir nos douleurs, si vous avez des
+oreilles pour entendre nos prières; si enfin vous vous êtes, dans un
+monde supérieur, réservé la récompense des vertus et le châtiment des
+crimes de ce monde-ci, daignez vous rappeler, en voyant ces hommes
+devant vous, que la justice humaine a empiété sur vos droits, que, déjà
+punis et au delà de leurs crimes sur la terre, ils ne peuvent encore
+être punis dans ce royaume inconnu que la science cherche vainement et
+que les livres saints appellent le ciel! Qu'ils reposent donc là pour
+l'éternité, dans le mérite de leur expiation et dans la gloire de votre
+miséricordieuse justice!
+
+--Amen! murmurèrent deux ou trois voix.
+
+--Mais si, au contraire, continuai-je, la porte sous laquelle nous
+allons passer tous est celle du néant, si nous tombons du même coup dans
+la nuit, dans l'insensibilité et dans la mort, si rien n'est après la
+vie comme rien n'était avant elle, alors, mes amis, remercions encore
+Dieu, car l'absence du sentiment amène l'absence de la douleur, et nous
+dormirons alors pendant l'éternité de ce sommeil sans rêve dont la
+fatigue d'une journée pénible nous a parfois donné un avant-goût en ce
+monde.
+
+--Oh! non, s'écrièrent les forçats, que Dieu nous punisse plutôt par
+d'éternelles souffrances que par le néant éternel!
+
+--Seigneur! Seigneur! m'écriai-je, ils ont clamé à vous du fond de
+l'abîme; écoutez-les, Seigneur!
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+
+
+CRÉATION ET RÉDEMPTION
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA FILLE DU MARQUIS
+
+TOME II
+
+
+
+
+IX
+
+SUITE DU MANUSCRIT
+
+
+XVI
+
+Nous fîmes quelques pas en silence. Puis tout à coup un grand frisson
+courut parmi cette foule et gagna les condamnés eux-mêmes, car, comme
+les charrettes tournaient la porte Saint-Honoré, quoiqu'ils fussent
+assis à reculons et qu'ils ne pussent par conséquent voir l'instrument
+de leur supplice, ils devinèrent qu'ils étaient arrivés en face de lui.
+
+Moi, au contraire, j'éprouvai un sentiment de joie; je me dressai sur la
+pointe des pieds et je vis la guillotine élevant au-dessus de toutes
+les têtes ses deux grands bras rouges vers le ciel, où tendent toutes
+choses. J'en étais arrivée à préférer même le néant, qui effrayait tant
+ces malheureux, au doute dans lequel je vivais depuis plus de deux ans.
+
+--Nous y sommes, n'est-ce pas? demanda un forçat d'une voix sombre.
+
+--Nous allons y être dans cinq minutes.
+
+--On nous guillotinera les derniers, puisque nous sommes dans la
+dernière charrette, dit un autre de ces malheureux se parlant à
+lui-même. Nous sommes trente, un par minute, c'est encore une demi-heure
+que nous avons à vivre.
+
+La foule continuait à hurler contre eux et à me plaindre; elle était
+devenue si épaisse que les gendarmes qui précédaient les charrettes ne
+purent leur ouvrir un chemin. Il fallut que de la place de la
+Révolution, où il veillait près de l'échafaud, le général Henriot en
+personne se détachât, le sabre à la main, et, suivi de cinq ou six
+gendarmes, ouvrît la voie avec des jurements terribles.
+
+Son cheval était lancé si brutalement que, de l'élan que lui avait donné
+son cavalier, renversant femmes et enfants, il pénétra jusqu'à la
+dernière charrette.
+
+Il me vit debout au milieu de tous ces hommes agenouillés.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas à genoux comme les autres? me demanda-t-il.
+
+Le forçat qui m'avait dit de prier pour eux entendit la question et se
+redressa:
+
+--Parce que nous sommes coupables et qu'elle est innocente, parce que
+nous sommes faibles et qu'elle est forte, parce que nous pleurons et
+qu'elle nous console.
+
+--Bon! cria Henriot, encore quelque héroïne comme Charlotte Corday ou
+madame Roland; je croyais pourtant bien que nous étions débarrassés de
+toutes ces viragos.
+
+Puis aux charretiers:
+
+--Allons, dit-il, le chemin est libre, marchez!
+
+Et les charrettes se remirent en marche.
+
+Cinq minutes après, la première charrette s'arrêtait au pied de
+l'échafaud.
+
+Les autres s'arrêtèrent d'un mouvement successif qui s'étendit de la
+première à la cinquième.
+
+Un homme en carmagnole et en bonnet rouge était au pied de l'échafaud,
+entre l'escalier de la guillotine et les charrettes qui, l'une après
+l'autre, apportaient leur chargement.
+
+Il appela à voix haute le numéro et le nom du condamné.
+
+Le condamné descendait seul, ou soutenu par les aides, montait sur la
+plate-forme, s'y agitait un instant, puis disparaissait. On entendait un
+coup mat, puis tout était fini.
+
+L'homme à la carmagnole appelait le numéro suivant.
+
+Le forçat qui avait calculé qu'il y en avait encore pour une
+demi-heure, comptait ces coups sourds, et à chacun de ces coups
+tressaillait et gémissait.
+
+Au bout de six coups il y eut une interruption.
+
+Il poussa un soupir et secoua la tête pour en faire tomber la sueur
+qu'il ne pouvait essuyer.
+
+--C'est fini avec la première charrette, murmura-t-il.
+
+En effet, la seconde charrette prit la place de la première, puis la
+troisième celle de la seconde; le mouvement parvint ainsi jusqu'à nous,
+et nous approchâmes de l'échafaud de toute la longueur de la première
+charrette vide.
+
+Puis les coups continuèrent à retentir, et le malheureux continua de
+compter en pâlissant et en frissonnant de plus en plus.
+
+Au sixième coup, même interruption, même mouvement.
+
+Les coups recommencèrent, plus perceptibles seulement à mesure que nous
+nous rapprochions.
+
+Le forçat continuait de compter; mais, au numéro 18, la parole
+s'éteignit sur ses lèvres, il s'affaissa sur lui-même, et l'on
+n'entendit plus qu'une espèce de râle.
+
+Les coups continuaient à retentir avec une effrayante régularité. La
+charrette que l'on vidait séparait seule la nôtre de l'échafaud.
+
+Le forçat qui m'avait dit de prier releva la tête.
+
+--Notre tour vient, dit-il, sainte enfant, bénis-moi!
+
+--Le puis-je, avec mes mains liées? lui demandai-je.
+
+--Tourne-moi le dos, dit-il.
+
+Je fis le mouvement qu'il désirait, et avec les dents je sentis qu'il
+dénouait la corde qui me liait les mains.
+
+Une fois déliées, je les élevai au-dessus de sa tête.
+
+--Que Dieu vous soit miséricordieux, lui dis-je, et autant qu'il est
+permis de bénir à une pauvre créature qui aurait besoin de bénédiction
+pour elle-même, je vous bénis!
+
+--Et moi! et moi! dirent deux ou trois voix.
+
+Et les autres forçats se soulevaient avec effort.
+
+--Et vous aussi, leur dis-je. Du courage, mourez en hommes et en
+chrétiens!
+
+Les hommes se redressèrent sous ma parole, et comme la dernière
+charrette était vide, la nôtre fit un tour sur elle-même et alla prendre
+sa place.
+
+Alors le funèbre appel commença.
+
+Mes compagnons, nommés tour à tour, descendirent les uns après les
+autres. Celui qui avait compté les coups était le vingt-neuvième: il
+fallut l'emporter, il était sans connaissance.
+
+Le trentième se leva de lui-même avant qu'on l'eût appelé.
+
+On l'appela.
+
+--Priez pour moi, dit-il; et il descendit, calme et ferme.
+
+Sous ma parole, il était revenu du désespoir à la sérénité.
+
+Avant de se coucher sur la fatale bascule, il me jeta un dernier regard.
+
+Je lui montrai le ciel.
+
+Sa tête tomba, je descendis à mon tour.
+
+L'homme à la carmagnole me barra le chemin.
+
+--Où vas-tu? me demanda-t-il étonné.
+
+--Je vais mourir, lui répondis-je.
+
+--Comment te nommes-tu?
+
+--Éva de Chazelay.
+
+--Tu n'es pas sur ma liste, dit-il.
+
+J'insistai pour passer.
+
+--Citoyen exécuteur, cria l'homme à la carmagnole, voilà une jeune fille
+qui n'est pas sur ma liste et qui n'a pas de numéro; que faut-il faire?
+
+Le bourreau se rapprocha de la balustrade, et, me regardant:
+
+--La reconduire en prison, dit-il, ce sera pour un autre jour.
+
+--Pourquoi remettre la chose à un autre jour puisqu'elle est là? cria
+Henriot. Allons, finissons-en tout de suite, je suis attendu à dîner.
+
+--Pardon, citoyen Henriot, dit l'exécuteur avec une certaine déférence,
+mais d'une voix ferme; l'autre jour, pour la pauvre petite Nicole, j'ai
+été injurié et menacé, et cependant elle avait son numéro et elle était
+sur la liste; avant-hier, pour Osselin, qui était à moitié mort et qu'on
+aurait bien pu laisser mourir tout à fait et tranquillement, on m'a
+jeté des pierres, et cependant il avait son numéro et était sur la
+liste. Aujourd'hui, pour cette jeune femme, qui n'a pas de numéro, qui
+n'est pas sur la liste, on me mettrait en morceaux! Merci! c'était bon
+dans les commencements, mais aujourd'hui on se lasse. Tenez,
+entendez-vous comme la foule commence à gronder!
+
+Et, en effet, il se faisait dans la peuple ce mouvement de houle qui se
+fait sur les flots au moment de la tempête.
+
+--Mais puisque je consens à mourir! criai-je à l'exécuteur, qu'importe
+que je sois sur la liste ou que je n'y sois pas!
+
+--Il m'importe, à moi, la belle enfant! dit le bourreau; je ne fais pas
+mon métier par enthousiasme.
+
+--Diable! et à moi aussi, dit l'homme à la carmagnole. Je dois mes
+comptes au tribunal révolutionnaire; ma demande est de trente têtes, et
+non de trente et une. Les bons comptes font les bons amis.
+
+--Misérable! cria Henriot en brandissant son sabre et en s'adressant à
+l'exécuteur, je t'ordonne d'en finir avec cette aristocrate! Et, si tu
+ne m'obéis pas, tu auras affaire à moi.
+
+--Citoyens, cria l'exécuteur s'adressant au peuple, j'en appelle à vous!
+On m'ordonne d'exécuter une enfant qui n'est pas sur ma liste. Dois-je
+le faire?
+
+--Non! non! non! crièrent des milliers de voix.
+
+--À bas Henriot! à bas les guillotineurs! crièrent quelques spectateurs.
+
+Henriot, à demi ivre comme toujours, poussa son cheval dans la foule, du
+côté d'où venaient les menaces.
+
+Alors les pierres commencèrent à pleuvoir et les bâtons à se lever.
+
+--Prends mon bras, citoyenne, dit l'homme à la carmagnole.
+
+Le tumulte augmentait. Le peuple se jetait sur l'échafaud pour le
+démolir; les gendarmes accouraient au secours de leur chef. Je voulais
+bien mourir, mais je ne voulais pas être mise en pièces ni écrasée sous
+les pieds des chevaux.
+
+Je me laissai entraîner.
+
+Le peuple, qui me reconnaissait et qui croyait qu'on voulait me sauver,
+s'ouvrit de lui-même devant moi en criant:
+
+--Passez! passez!
+
+Au coin du quai des Tuileries, nous trouvâmes une voiture.
+
+L'homme à la carmagnole en ouvrit la porte, m'y poussa et monta après
+moi.
+
+--Aux Carmes! cria-t-il au cocher.
+
+La voiture partit au grand trot, longea le quai des Tuileries, gagna le
+pont aussi vite qu'elle put et s'enfonça dans la rue du Bac. Au bout
+d'une course d'un quart d'heure, elle s'arrêta devant le couvent des
+Carmes, changé en prison depuis deux ans.
+
+Mon compagnon descendit de fiacre et frappa à une petite porte devant
+laquelle se promenait une sentinelle.
+
+La sentinelle s'arrêta, regarda curieusement dans l'intérieur du fiacre,
+vit une femme seule, ne jugea point qu'il y eût rien là d'inquiétant, et
+continua sa promenade.
+
+La porte s'ouvrit, le concierge parut accompagné de deux chiens.
+
+Ces chiens me rappelèrent ceux de la Force, auxquels le brave Ferney
+m'avait fait reconnaître le jour de mon arrivée dans la prison.
+
+--Ah! c'est toi, citoyen commissaire! dit le concierge; qu'y a-t-il de
+nouveau?
+
+--Une pensionnaire que je t'amène, dit l'homme à la carmagnole.
+
+--Tu sais que nous regorgeons, citoyen commissaire, répondit le
+concierge.
+
+--Bon! c'est une ci-devant, tu peux la mettre dans le même cachot que
+les deux aristocrates que je t'ai envoyées aujourd'hui.
+
+--Qu'elle vienne, dit le concierge en haussant les épaules; une de plus,
+une de moins...
+
+--Viens! me cria l'homme à la carmagnole.
+
+Je descendis du fiacre et j'entrai. La porte se referma derrière moi.
+
+--Passe à la geôle, me dit le concierge.
+
+--Prenez un faux nom, me dit tout bas l'homme à la carmagnole.
+
+J'étais tout étourdie de tout ce qui venait de se passer autour de moi.
+J'obéis sans me rendre compte de ce que je faisais... Ce fut ton nom,
+mon bien-aimé, qui se présenta à ma bouche.
+
+--Comment te nommes-tu? me demanda le concierge.
+
+--Hélène Mérey, répondis-je.
+
+--Sous quelle accusation es-tu conduite ici?
+
+--Elle ne le sait pas elle-même, se hâta de dire le commissaire; mais
+tout s'éclaircira sous deux ou trois jours. Je vais m'occuper d'elle, et
+je reviendrai.
+
+Puis tout bas:
+
+--Vous, dit-il, ne songez qu'à une chose, c'est à vous faire oublier.
+
+Et il sortit en me faisant un signe d'espoir. Il croyait sans doute que
+je tenais à la vie.
+
+Je restai seule avec le concierge.
+
+--As-tu de l'argent, citoyenne? demanda-t-il.
+
+--Non, lui répondis-je.
+
+--Alors, tu vivras au régime de la prison.
+
+--Au régime que vous voudrez.
+
+--Viens.
+
+--Je vous suis.
+
+Nous traversâmes la cour, puis par un corridor humide il me conduisit à
+un cachot étroit et sombre dans lequel on descendait par deux marches et
+qui ouvrait par une lucarne grillée sur le jardin de l'ancien monastère.
+Il y avait déjà dans ce cachot, comme j'en avais été prévenue à
+l'avance, deux femmes: l'une des deux femmes était cette belle personne
+que j'avais rencontrée dans le tombereau des prisonniers au coin de la
+rue Saint-Martin; elle tenait encore à la bouche le bouton de rose que
+je lui avais envoyé.
+
+Elle me reconnut, poussa un cri de joie et vint à moi les bras ouverts.
+
+Je répondis par un cri pareil et la pressai contre mon cœur.
+
+--C'est elle! comprends-tu, chère Joséphine? c'est elle! Quelle bonheur
+de la revoir quand je la croyais guillotinée.
+
+Cette belle créature à qui j'avais jeté mon bouton de rose était Terezia
+Cabarrus.
+
+L'autre était Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du général
+Beauharnais.
+
+
+XVII
+
+Quelqu'un m'aimait encore dans ce monde; j'étais rattachée à la vie.
+
+Cette amitié naissante s'étendit par des fils imperceptibles à mon amour
+pour toi. Je ne sais comment il me revint au cœur un peu de cet espoir
+complètement perdu.
+
+De temps en temps, au fond de ma poitrine, une voix sourde murmure:
+
+--S'il n'était pas mort cependant!
+
+Mes deux nouvelles compagnes me demandèrent d'abord le récit de mes
+aventures. Mon retour avait été non-seulement quelque chose d'étonnant
+mais de fabuleux. Comme Eurydice, je revenais du pays de la mort.
+
+Après m'avoir vu sur la charrette des condamnés, après avoir reçu mon
+dernier héritage, ce bouton de rose cueilli au mur d'une prison, Terezia
+me revoyait vivante.
+
+J'avais passé sous la guillotine au lieu de passer dessus.
+
+Je leur racontai tout.
+
+Elles étaient jeunes toutes deux, toutes deux aimaient, toutes deux se
+consumaient de souvenirs, d'impatience, de soif de vivre. Chaque fois
+qu'on frappait à la porte, elles se regardaient tremblantes, sentant
+passer jusqu'à leur cœur les affres de la mort.
+
+Elles m'écoutèrent avec un étonnement qui touchait à l'incrédulité.
+J'avais seize ans, j'étais belle, et cependant, fatiguée de la vie,
+j'avais aspiré à la mort.
+
+À cette seule idée de voir les condamnés diminuer un à un, d'entendre
+trente fois de suite le bruit du couperet mordant dans la chair, elles
+étaient prêtes à tomber en convulsions.
+
+À leur tour elles me dirent leur vie.
+
+Je ne sais pourquoi il me semble que ces deux femmes sont trop belles et
+trop distinguées pour ne pas être appelées un jour à jouer un grand rôle
+dans le monde. Voilà pourquoi je vais m'occuper d'elles un peu
+longuement.
+
+Puis, si c'était moi qui mourusse et toi qui revinsses, il est bon que
+tu saches les deux femmes à qui tu peux demander les derniers secrets de
+mon cœur. Puis que ferais-je si je ne t'écrivais pas? T'écrire c'est
+essayer de me persuader encore que tu es vivant. Je me dis qu'il n'est
+pas probable, mais qu'il est possible qu'un jour tu lises ce manuscrit;
+à chaque page tu verras que je pense à toi, et que pas un instant seul
+je n'ai cessé de t'aimer.
+
+Terezia Cabarrus est la fille d'un banquier espagnol; elle a été mariée
+à quatorze ans à M. le marquis de Fontenay.
+
+C'était un véritable ci-devant, comme on appelle maintenant un marquis,
+entiché de son blason et de ses girouettes, croyant à
+l'imprescriptibilité de ses droits féodaux, vieux, joueur et libertin.
+
+Dès les premiers jours de son mariage, Terezia se sentit mal mariée.
+
+Les sentiments du marquis de Fontenay se rattachaient corps et âme à
+l'ancien régime, et, lorsque la loi des suspects parut, il se rendit
+justice à lui-même et se trouva tellement suspect qu'il résolut
+d'émigrer en Espagne.
+
+Il partit emmenant avec lui Terezia.
+
+À Bordeaux, les fugitifs s'arrêtèrent chez un oncle de Terezia, portant
+comme son père le nom de Cabarrus.
+
+Pourquoi s'arrêtèrent-ils à Bordeaux au lieu de continuer leur route?
+
+Pourquoi? Que de fois j'ai vu se dresser cette interrogation sur le
+chemin de la vie humaine.
+
+Parce que c'était leur destinée d'être arrêtés à Bordeaux, et que toute
+leur existence peut-être devait découler de cette arrestation.
+
+Pendant qu'elle est chez son oncle, Terezia apprend qu'un capitaine de
+vaisseau anglais, qui devait mettre à la voile emportant trois cents
+émigrés, refuse de lever l'ancre parce que la somme qui devait lui être
+comptée n'est point complète. Il manque trois mille francs à cette
+somme, et, ni par eux, ni par leurs amis, les fugitifs ne peuvent la
+faire.
+
+Depuis trois jours ils attendent dans l'espoir et dans l'angoisse.
+
+Terezia, qui ne dispose pas de sa fortune, demande trois mille francs à
+son mari, qui lui dit que, fugitif lui-même, il ne peut se dessaisir
+d'une si forte somme.
+
+Trois mille francs en or, à cette époque, c'était une fortune.
+
+Elle s'adresse à son oncle, qui fait une partie de la somme; elle vend
+des bijoux pour le reste et va porter les trois mille francs au
+capitaine anglais, qui attendait dans une auberge de la ville.
+
+Le capitaine demande à l'aubergiste quelle est cette jolie femme qui
+sort de chez lui et qui n'a pas voulu dire son nom.
+
+L'aubergiste la regarde s'éloigner; il ne la connaît pas; elle n'est pas
+de Bordeaux.
+
+Le capitaine raconte à son hôte qu'elle vient de lui apporter les trois
+mille francs qu'il attendait et qu'il va partir.
+
+Et, en effet, il règle son compte et part.
+
+L'aubergiste était robespierriste; il court au comité et dénonce la
+citoyenne ***. Il voudrait bien dire son nom, mais il ne le sait pas. Il
+sait seulement qu'elle est très-jeune et très-jolie.
+
+En revenant du comité, il traverse la place du Théâtre et voit la
+marquise de Fontenay se promener au bras de son oncle Cabarrus. Il
+reconnaît la femme mystérieuse, il confie le secret à trois ou quatre
+amis terroristes comme lui, et tous se mettent à suivre Terezia en
+criant:
+
+--La voilà! la voilà celle qui donne de l'argent aux Anglais pour sauver
+les aristocrates!
+
+Les terroristes se jettent sur elle et l'arrachent au bras de son oncle.
+
+Peut-être allait-on la mettre en morceaux sur place, sans forme de
+procès, lorsqu'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, beau,
+portant admirablement le costume des députés en mission, voit du balcon
+de son appartement ce qui se passe sur la place, se précipite dehors,
+fend la foule, arrive à Terezia, lui prend le bras et dit:
+
+--Je suis le représentant Tallien. Je connais cette femme. Si elle est
+coupable, elle appartient à la justice; si elle ne l'est pas, frapper
+une femme, et une femme innocente, serait un double crime; sans compter,
+ajoute-t-il, ce qu'il y a de lâche à maltraiter une femme!
+
+Et Tallien, remettant la marquise de Fontenay au bras de son oncle
+Cabarrus, qu'il reconnaît, lui dit tout bas:
+
+--Fuyez! vous n'avez pas de temps à perdre.
+
+Mais Tallien avait compté sans le président du tribunal révolutionnaire,
+Lacombe. Lacombe, qui avait appris ce qui venait de se passer, avait
+ordonné d'arrêter la marquise de Fontenay.
+
+On l'arrêta comme elle faisait mettre les chevaux à la voiture pour
+partir.
+
+Le lendemain de son arrestation, Tallien se présenta au greffe.
+
+Tallien n'avait-il pas réellement reconnu madame de Fontenay ou avait-il
+fait semblant de ne pas la reconnaître?
+
+L'amour-propre de la belle Terezia voulait qu'il eût fait semblant.
+
+Je n'avais jamais vu Tallien à cette époque; je reçus donc sur lui les
+impressions que voulut me faire partager la belle prisonnière.
+
+Ses relations jusque-là avec Tallien avaient été tout un roman;
+seulement ce roman était-il fait par un caprice du hasard ou par un
+calcul de la Providence?
+
+Le dénouement donnera raison à l'un ou à l'autre.
+
+Voilà ce que m'a raconté Terezia, voilà ce que j'écris sous sa dictée:
+
+Madame Lebrun était alors le peintre à la mode pour les femmes; elle
+voyait la nature sous son côté le plus beau et le plus gracieux. Il en
+résultait que la plus jolie femme était encore embellie et gracieusée
+par elle.
+
+Le marquis de Fontenay voulut avoir, plus pour montrer à ses amis que
+pour le voir lui-même, un portrait de sa femme. Il la conduisit chez
+madame Lebrun, qui, en extase devant la beauté du modèle, s'engagea à
+faire le portrait, mais à la condition qu'on lui donnerait autant de
+séances qu'elle en demanderait.
+
+Quand madame Lebrun, en effet, avait une femme d'une beauté médiocre à
+peindre, une fois qu'elle l'avait embellie, tout était dit; le modèle
+n'en pouvait demander davantage.
+
+Mais quand le modèle était lui-même une beauté parfaite, c'était madame
+Lebrun qui recevait sa leçon de la nature au lieu de la lui donner, et
+alors elle ne négligeait rien pour atteindre à la reproduction parfaite
+de l'original qu'elle avait sous les yeux.
+
+Madame Lebrun dans ce cas, et lors des dernières séances, prenait avis
+de tout le monde, si bien que M. de Fontenay, désireux de tenir enfin le
+portrait qu'on lui faisait tant attendre, avait un jour invité
+quelques-uns de ses amis à assister à la dernière ou tout au moins à
+l'avant-dernière séance du portrait que madame Lebrun était en train de
+faire de sa femme.
+
+Rivarol était un de ses amis.
+
+Comme presque tous les hommes dont l'esprit touche au génie, mais n'y
+atteint pas, Rivarol, étincelant dans la conversation, perdait
+énormément la plume à la main, et surchargeait de ratures une écriture
+déjà indéchiffrable par elle-même.
+
+Il avait fait pour le libraire Panckoucke le prospectus d'un nouveau
+journal que celui-ci venait de publier.
+
+Les compositeurs et le prote s'étaient exténués sur le prospectus de
+Rivarol, et n'étaient point arrivés à le lire.
+
+Tallien, qui était correcteur chez l'illustre libraire, proposa de
+porter le prospectus à M. Rivarol, de le lire avec lui, et, après cette
+espèce de traduction, de revenir le faire composer.
+
+En conséquence, il s'était présenté chez Rivarol, avait insisté pour le
+voir, et avait obtenu de sa servante cette confidence qu'il était chez
+madame Lebrun, c'est-à-dire dans la maison à côté.
+
+Tallien se présenta, trouva la porte de l'appartement ouverte, chercha
+vainement quelqu'un pour l'annoncer, entendit parler dans l'atelier, et
+usant du privilége qui commençait à mettre toutes les classes sur le
+même pied, il ouvrit la porte et entra.
+
+Tallien, en homme d'esprit qu'il était, eut trois mouvements
+parfaitement distincts et parfaitement appréciables: le premier, pour
+madame Lebrun, mouvement de respect; le second pour madame de Fontenay,
+mouvement d'admiration; le troisième, pour Rivarol, mouvement de
+condescendance envers l'homme d'esprit et de réputation.
+
+Puis se tournant vers madame Lebrun avec beaucoup d'aisance et de
+grâce:
+
+--Madame, lui dit-il, j'ai un avis fort pressé à demander sur un de ses
+ouvrages à M. de Rivarol... M. de Rivarol est fort difficile à trouver
+chez lui. On m'a renvoyé chez vous, et je me suis hasardé, autant par le
+désir de connaître un peintre célèbre que par le besoin de trouver M.
+Rivarol, je me suis hasardé à commettre cette indiscrétion.
+
+Tallien avait vingt ans à peine à cette époque; lui aussi, comme
+Terezia, était dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté; de
+longs cheveux noirs, bouclés naturellement et se séparant sur le front,
+encadraient un visage éclairé par des yeux magnifiques, où brillait le
+germe de toutes les ambitions.
+
+Madame Lebrun, admiratrice du beau, comme nous l'avons dit, salua
+Tallien, et, étendant la main vers Rivarol:
+
+--Faites comme chez vous, dit-elle, voici celui que vous cherchez.
+
+Rivarol, un peu blessé du procès fait à son écriture, voulut traiter
+Tallien en petit prote d'imprimerie. Mais Tallien, très-fort sur le
+latin et sur le grec, releva avec beaucoup d'esprit deux fautes faites
+par M. de Rivarol, l'une dans la langue de Cicéron, l'autre dans celle
+de Démosthènes. Rivarol, qui avait cru faire rire aux dépens de Tallien,
+comprit que Tallien venait de faire rire aux siens et se tut.
+
+Tallien allait se retirer lorsque madame Lebrun l'arrêta.
+
+--Monsieur, lui dit-elle, vous venez de signaler si heureusement deux
+erreurs de langue à M. de Rivarol, que je ne doute pas que vous n'ayez
+étudié Apelle et Phidias comme vous avez étudié Cicéron et Démosthènes.
+Vous n'êtes pas flatteur, monsieur, et c'est ce qu'il me faut, car tous
+ceux qui m'entourent ne sont occupés, quelque chose que je puisse leur
+dire, qu'à me cacher les défauts de mes œuvres.
+
+Tallien se rapprocha sans embarras, et comme acceptant cette fonction de
+juge qui lui était dévolue.
+
+Puis il regarda le portrait longuement et longuement l'original.
+
+--Madame, dit-il enfin, il vous arrive à vous ce qui arrive aux peintres
+du plus grand talent, aux van Dyck, aux Velasquez, aux Raphaël même.
+Toutes les fois que l'art peut atteindre la nature, l'art triomphe; mais
+quand la nature dépasse la portée de l'art, c'est l'art qui est vaincu.
+Je ne crois pas qu'il reste rien à faire à la figure, vous n'atteindrez
+jamais à la perfection de l'original; mais vous pourriez placer la tête
+sur une teinte plus foncée, ce qui lui donnerait toute sa valeur. Cette
+légère correction faite, je crois, madame, que vous pourrez rendre le
+portrait à la personne qu'il représente. Toutes les fois qu'il sera loin
+d'elle, il sera parfait; seulement, quelque chose que vous fassiez,
+quelque artifice artistique que vous employiez, le rapprochement lui
+nuira toujours.
+
+Deux ans s'étaient passés. Tallien avait grandi, il était devenu le
+secrétaire particulier d'Alexandre de Lameth.
+
+Un soir que la marquise de Fontenay avait dîné chez son amie, madame de
+Lameth, Tallien, sans doute dans le but de revoir une seconde fois celle
+dont l'image était restée profondément empreinte dans sa poitrine, prit
+des lettres et vint demander si M. Alexandre de Lameth n'était point là.
+
+Les deux dames prenaient le frais sur une terrasse toute garnie de
+massifs de fleurs.
+
+--Alexandre n'est point là, dit la comtesse, mais j'allais sonner pour
+que l'on coupât pour madame de Fontenay cette branche de rosier toute
+chargée de rose blanches; vous n'êtes pas un serviteur, M. Tallien,
+aussi c'est à titre de service que je vous prie de couper cette branche.
+
+Tallien la brisa entre ses doigts et la présenta à la comtesse.
+
+--Ce n'était pas pour moi que je vous demandais ces fleurs, dit madame
+de Lameth, mais puisque vous avez eu la peine de briser la branche, ayez
+au moins le plaisir de l'offrir à celle à qui elle est destinée.
+
+Tallien s'approcha de madame de Fontenay, et, tout en lui offrant la
+branche, brisa du bout du doigt une des rose, qui tomba sur les genoux
+de la marquise.
+
+La marquise comprit tout ce qu'il y avait de désirs dans les yeux du
+jeune homme; elle prit la rose et la lui donna.
+
+Tallien s'inclina, rouge de bonheur, et sortit.
+
+Madame de Fontenay avait donc tout droit de croire, lorsqu'on lui
+annonça dans sa prison de Bordeaux que le proconsul Tallien désirait lui
+parler, que le proconsul l'avait reconnue, tout en faisant semblant de
+ne pas la reconnaître.
+
+
+XVIII
+
+Je me suis interrompue pour t'écrire ce charmant roman de Tallien et de
+Terezia Cabarrus. Le lendemain Tallien se présenta au greffe.
+
+Ne trouves-tu pas, mon bien-aimé, que, de tous les systèmes
+philosophiques et sociaux, le système des atomes crochus de Descartes
+soit encore le plus spécieux?
+
+Tallien fit appeler madame de Fontenay.
+
+Madame de Fontenay fit répondre qu'il lui était impossible de marcher et
+qu'elle priait le citoyen Tallien de descendre dans son cachot.
+
+Le proconsul se fit conduire.
+
+Le geôlier marchait devant lui, honteux de n'avoir pas donné une
+meilleure chambre à une prisonnière que le citoyen Tallien _estimait_ au
+point de la venir voir dans sa prison.
+
+Ce n'était pas une chambre que le geôlier avait donnée à Terezia; il
+l'avait jetée dans une véritable fosse.
+
+Il y a des gens qui naissent tellement ennemis de l'élégance et de la
+beauté, qu'il suffit d'être riche et belle pour avoir droit à toute leur
+haine.
+
+Le geôlier était un de ces hommes-là.
+
+Tallien trouva Terezia accroupie sur une table au milieu de son cachot,
+et, comme il lui demandait ce qu'elle faisait sur cette table:
+
+--Je fuis les rats, dit-elle, qui m'ont mordu les pieds toute la nuit.
+
+Le proconsul se retourna vers le geôlier; son œil lança un rayon qui
+brilla dans la nuit comme un éclair.
+
+Le geôlier eut peur.
+
+--On peut mettre la citoyenne dans une meilleure chambre, dit-il.
+
+--Non, fit Tallien, ce n'est point la peine; laissez ici votre lanterne
+et envoyez chercher mon aide de camp.
+
+Le geôlier tenta de s'excuser de nouveau; mais Tallien le congédia d'un
+geste qui paralysait l'idée de toute résistance.
+
+Le misérable sortit.
+
+--Voilà donc, citoyen Tallien, comment nous devions nous voir pour la
+troisième fois, dit amèrement Terezia. Sur ma parole, nos deux premières
+entrevues me donnaient une meilleure idée de la troisième.
+
+--Je n'ai su votre arrestation que ce matin, dit Tallien, et, l'eussé-je
+sue hier soir, je n'eusse osé venir. Je ne puis, au milieu des espions
+qui m'entourent, faire quelque chose pour vous qu'à la condition que
+l'on ignorera que nous nous connaissons.
+
+--Eh bien! soit, nous ne nous connaissons pas; mais vous allez me faire
+sortir d'ici.
+
+--De ce cachot, oui, à l'instant même.
+
+--Non pas de ce cachot, de cette prison.
+
+--De cette prison, cela m'est impossible. Vous êtes dénoncée, vous êtes
+arrêtée, il faut que vous passiez devant le tribunal révolutionnaire.
+
+--Comparaître devant votre tribunal, non; je serais condamnée d'avance.
+Une pauvre créature comme moi, fille d'un comte, femme d'un marquis, qui
+manque mourir de peur pour avoir couché une nuit avec une douzaine de
+rats! mais je suis par le temps qui court un vrai gibier de guillotine.
+
+Tallien se frappa le front.
+
+--Mais aussi de quoi vous mêlez-vous, je vous le demande, de venir à
+Bordeaux pour payer à un capitaine anglais le passage des ennemis de la
+nation!
+
+--Je ne suis pas venue pour cela. Trois cents malheureux se sont trouvés
+sur mon chemin que j'ai pu racheter de l'échafaud pour trois poignées
+d'or. Supposez qu'au lieu d'avoir ce chapeau à panache et cette ceinture
+tricolore, vous fussiez simple citoyen, vous en feriez autant que moi.
+
+--Mais ce n'est pas le tout que de favoriser l'émigration des autres,
+vous émigrez vous-même.
+
+--Moi, oh! par exemple! je vais voir en Espagne mon père, que je n'ai
+pas vu depuis quatre ans. Vous appelez ça émigrer! Voyons, faites-nous
+rendre bien vite la liberté, à mon mari et à moi, et que nous partions.
+
+--À votre mari? Je croyais que vous étiez divorcée.
+
+--Peut-être le suis-je en effet, mais ce n'est pas au moment où il est
+en prison, où sa tête est menacée, que je m'en souviendrai.
+
+--Écoutez, dit Tallien, je ne suis pas maître absolu, je ne puis lâcher
+que l'un de vous deux, l'autre restera en otage. Voulez-vous partir? je
+garde votre mari; voulez-vous que votre mari parte? je vous garde.
+
+--Et la vie est-elle garantie à celui qui reste? dit madame de Fontenay.
+
+--Oui, autant que ma propre tête tiendra sur mes épaules.
+
+--En ce cas, faites partir mon mari, je reste, dit madame de Fontenay
+avec un charmant abandon.
+
+--Votre main en signe de pacte.
+
+--Oh! non, vous n'êtes pas digne de baiser ma main, après l'abandon où
+vous m'avez laissée; mon pied tout au plus, ou plutôt ce que les rats en
+ont laissé.
+
+Et elle déchaussa son pied charmant, son pied d'Espagnole, grand comme
+la main, sur lequel était visible la trace des dents des rongeurs
+nocturnes, et le lui donna à baiser.
+
+Tallien le prit tout entier dans ses deux mains, l'appuya contre ses
+lèvres.
+
+--Je joue ma tête, dit-il; mais que m'importe! je suis payé d'avance.
+
+En ce moment la porte se rouvrit et l'aide de camp reparut suivi du
+geôlier.
+
+--Amaury, dit Tallien, attends ici l'ordre de sortie de la citoyenne
+Fontenay. Je vais chercher cet ordre au tribunal, et, lorsque tu l'auras
+reçu, elle-même te dira où il faut la conduire.
+
+Un quart d'heure après l'ordre arrivait; madame de Fontenay se faisait
+conduire chez Tallien, et le geôlier écrivait à Robespierre:
+
+«La république est trahie de tous les côtés; le citoyen Tallien vient de
+faire grâce, de son autorité privée, à la ci-devant marquise de Fontenay
+arrêtée par ordre du comité de salut public, avant même qu'elle ait été
+interrogée.»
+
+Terezia avait tenu sa parole: son mari parti, elle était restée en
+otage, non-seulement à Tallien, mais chez Tallien.
+
+À partir de ce moment, Bordeaux respire. Il est bien rare qu'une femme
+jeune et dans la fleur de sa beauté soit cruelle; Terezia, à la fois la
+grâce, la douceur et la persuasion, avait captivé Tallien, elle captiva
+Isabeau, elle captiva Lacombe.
+
+C'était une de ces natures comme les Cléopâtre et les Théodora, sous la
+main desquelles la nature se plaît à courber la tête des tyrans.
+
+Bordeaux bientôt comprit tout ce qu'elle devait à la belle Terezia. Aux
+théâtres, aux revues, aux sociétés populaires, le peuple
+l'applaudissait; il croyait voir en elle l'Égérie de la Montagne, le
+génie de la république.
+
+Terezia avait compris qu'elle n'avait qu'une excuse à son amour, c'était
+d'adoucir le représentant farouche, l'homme implacable; c'était
+d'arracher les dents et de couper les griffes du lion. Le repos de la
+guillotine était sa gloire; si elle fréquentait les clubs, si elle y
+prenait la parole, c'était pour faire tourner sa popularité au profit de
+la miséricorde.
+
+Elle se souvenait, pour une nuit passée dans un cachot de la prison de
+Bordeaux, d'y avoir vu ses jolis pieds mordus par les rats: elle se
+faisait donner par Tallien les listes des prisonniers. «Qu'a fait
+celui-ci? Qu'a fait celle-là? demandait-elle. Suspects, et moi aussi
+j'étais suspecte. Voyons, la république en serait-elle plus forte quand
+vous m'auriez guillotinée?»
+
+Une larme tombait sur un nom et l'effaçait.
+
+Cette larme levait l'écrou.
+
+Mais la dénonciation du geôlier porta ses fruits. Un matin arriva à
+Bordeaux l'homme de Robespierre. Tallien était remplacé par le nouveau
+venu. Il partit pour Paris avec Terezia.
+
+Robespierre fut trompé dans son attente; le vent, un vent inconnu,
+soufflait la clémence. Tallien, que Robespierre croit dépopularisé par
+son indulgence, est nommé président de la Convention.
+
+À partir de ce moment ce sera entre ces deux hommes une haine
+inextinguible.
+
+L'homme de Robespierre lui avait écrit de Bordeaux:
+
+--Prends garde à toi, Tallien aspire à jouer un grand rôle.
+
+Robespierre, n'osant attaquer Tallien en face, donna ordre au comité de
+salut public de faire arrêter Terezia.
+
+L'arrestation eut lieu à Fontenay-aux-Roses.
+
+Terezia fut conduite à la Force.
+
+C'était quinze jours à peu près avant que j'y fusse conduite moi-même.
+
+Elle fut jetée dans un cachot noir et humide qui lui rappela les rats de
+Bordeaux. Elle y dormit accroupie sur une table, le dos appuyé au mur.
+
+Deux ou trois jours après on leva le secret et on la mit dans une grande
+chambre, avec huit femmes.
+
+Devine, mon bien-aimé, à quoi s'amusaient ces femmes pour abréger les
+longues nuits sans sommeil?
+
+Elles jouaient au tribunal révolutionnaire.
+
+L'accusée était toujours condamnée, on lui liait les mains, on lui
+faisait passer la tête entre les barreaux d'une chaise, on lui donnait
+une chiquenaude sur le cou, et tout était dit.
+
+Cinq des huit femmes qui avaient habité cette chambre partirent
+successivement pour jouer en réalité sur la place de la Révolution le
+rôle qu'elles avaient répété dans la chambre de la Force.
+
+Pendant ce temps Tallien, enveloppé d'un manteau, errant autour de la
+prison où était enfermée Terezia, cherchait à voir sa silhouette chérie
+à travers les barreaux d'une fenêtre.
+
+Il finit par louer une mansarde de laquelle il plongeait dans la cour où
+les prisonniers avaient permission de se promener.
+
+Un soir, au moment où elle allait rentrer, et où, par grâce spéciale, le
+brave Ferney l'avait laissée un instant seule après les autres, une
+pierre tomba à ses pieds.
+
+Tout est événement pour les prisonniers; il lui sembla que cette pierre
+avait une signification quelconque; elle la ramassa et trouva un petit
+billet lié à la pierre.
+
+Elle cacha soigneusement la pierre ou plutôt le billet qui y était
+attaché. Elle ne pouvait le lire puisqu'il faisait nuit et que la
+lumière n'était pas permise; elle dormit tenant le billet dans sa main,
+et le lendemain au point du jour elle s'approcha de la fenêtre et lut
+aux premiers rayons du matin:
+
+«Je veille sur vous; tous les soirs, allez dans la cour; vous ne me
+verrez pas, mais je serai près de vous.»
+
+L'écriture était déguisée, il n'y avait pas de signature; mais quel
+autre que Tallien eût pu écrire ce billet?
+
+Elle attendit avec impatience le moment où montait le père Ferney; elle
+fit tout ce qu'elle put pour le faire parler, mais sa seule réponse fut
+de mettre le doigt sur ses lèvres.
+
+Huit jours de suite, Terezia, par le même moyen, eut des nouvelles de
+son protecteur.
+
+Mais sans doute Robespierre fut averti par sa police que Tallien avait
+loué une chambre près de la Force. Ordre fut donné de conduire Terezia
+aux Carmes avec huit ou dix autres prisonniers.
+
+Elle partait de la grande Force en même temps que je partais de la
+petite Force.
+
+Seulement la charrette des condamnés était sortie par la porte de la rue
+du Roi-de-Sicile, tandis que le tombereau des prisonniers était sorti
+par la porte de la rue des Rosiers.
+
+Ils s'étaient rejoints à la rue des Lombards, forcé qu'était le
+tombereau de traverser la rue Saint-Honoré pour gagner le pont
+Notre-Dame.
+
+C'est là où j'avais vu Terezia; c'est là où je lui avais envoyé mon
+bouton de rose.
+
+En arrivant aux Carmes, on l'avait mise dans la chambre de madame de
+Beauharnais, dont on venait d'enlever madame d'Aiguillon.
+
+Madame de Beauharnais était une femme de vingt-neuf à trente ans, née à
+la Martinique, où son père était gouverneur de port. Elle était venue en
+France à l'âge de quinze ans, et avait épousé le vicomte Alexandre de
+Beauharnais.
+
+Le général de Beauharnais (car son mari a servi d'abord la révolution,
+qui l'a dépassé comme tant d'autres) venait de mourir sur l'échafaud.
+
+Quoique assez malheureuse avec son mari comme madame de Fontenay, comme
+madame de Fontenay elle avait fait ce qu'elle avait pu pour le sauver,
+mais ses démarches n'avaient abouti qu'à la compromettre elle-même. Elle
+avait été arrêtée, conduite aux Carmes, et s'attendait d'un jour à
+l'autre à être traduite au tribunal révolutionnaire.
+
+Elle avait eu deux enfants du général Beauharnais, l'un nommé Eugène,
+l'autre Hortense; mais sa misère était si grande qu'Eugène était entré
+comme apprenti chez un menuisier et Hortense pour sa nourriture chez une
+lingère.
+
+La veille de l'arrivée de Terezia, on était venu enlever le lit de
+sangle de madame d'Aiguillon.
+
+--Mais que faites-vous donc là? avait dit Joséphine au geôlier.
+
+--Vous le voyez bien, j'enlève le lit de votre amie.
+
+--Mais où couchera-t-elle demain?
+
+Le geôlier s'était mis à rire.
+
+--Demain, dit-il, elle n'aura plus besoin de lit.
+
+En effet, on était venu chercher madame d'Aiguillon, qui n'avait point
+reparu.
+
+Il était resté un matelas jeté à terre.
+
+Il devait nous servir à toutes trois, à moins que deux ne préférassent
+coucher sur des chaises.
+
+Il faut dire que l'aspect de notre chambre n'est pas gai, mon bien-aimé;
+elle a été, au 2 septembre, le théâtre de l'assassinat de plusieurs
+prêtres, et le sang, en plusieurs endroits, avait taché les murailles.
+
+En outre, plusieurs inscriptions lugubres couvraient les murs,--dernier
+cri d'espérance ou de désespoir.
+
+Le soir vint, et avec la nuit les idées plus sombres. Nous nous assîmes
+toutes trois sur le matelas, et comme j'étais la seule qui ne
+frissonnait pas:
+
+--Tu n'as donc pas peur? me dit Terezia.
+
+--Ne t'ai-je pas raconté, lui répondis-je, que j'avais voulu mourir?
+
+--Voulu mourir à ton âge, à seize ans?
+
+--Hélas! j'ai plus vécu que telle femme morte à quatre-vingts ans.
+
+--Oh! moi, dit Terezia, j'avoue que je tremble à chaque bruit. Mon Dieu!
+tu as vu guillotiner trente personnes avant toi; tu as senti le vent du
+couteau qui passait comme un éclair devant tes yeux, et tes cheveux
+n'ont pas blanchi!
+
+--Comme Juliette voyait Roméo couché sous son balcon, il me semblait
+voir mon bien-aimé couché dans la tombe. Je ne mourais pas, j'allais à
+lui, voilà tout. Vous avez tout dans la vie vous autres, fiancés,
+enfants, voilà pourquoi vous voulez vivre. J'ai tout dans la mort, moi,
+voilà pourquoi je veux mourir.
+
+--Mais maintenant, me dit-elle d'un ton caressant, maintenant que tu as
+trouvé deux amies, veux-tu mourir toujours?
+
+--Oui, si vous mourez.
+
+--Mais si nous ne mourons pas?
+
+Je haussai les épaules.
+
+--Je ne demande pas mieux que de vivre, répondis-je.
+
+--Et par exemple, dit Terezia en me serrant contre son cœur et en
+m'embrassant sur les yeux, si tu pouvais nous sauver la vie!
+
+--Oh! m'écriai-je, je le ferais avec bonheur, mais comment?
+
+--Comment?
+
+--Oui. Je suis prisonnière comme vous.
+
+--Seulement, d'après ce que tu m'as raconté, tu pourrais sortir si tu
+voulais.
+
+--Moi! de quelle façon?
+
+--N'es-tu pas protégée par un commissaire?
+
+--Suis-je protégée?
+
+--Certainement. Ne t'a-t-il pas fait écrouer sous un faux nom?
+
+--Oui.
+
+--Ne t'a-t-il pas dit que tu le reverrais?
+
+--Quand? voilà la question.
+
+--Je ne sais; mais il faut que ce soit le plus tôt possible.
+
+--Les jours vont vite.
+
+--Si seulement tu savais son nom!
+
+--Je ne le sais pas.
+
+--On pourrait le savoir par le concierge.
+
+--Ne vaudrait-il pas mieux le laisser revenir? puisqu'il a dit qu'il
+reviendrait.
+
+--Oui, mais si d'ici là...?
+
+--Je puis sauver l'une de vous, dis-je, en répondant pour elle et en
+montant sur la charrette à sa place.
+
+--Mais laquelle? demanda vivement Terezia.
+
+--Il serait juste que ce fût celle qui a des enfants, madame de
+Beauharnais.
+
+--Vous êtes un ange, me dit celle-ci en m'embrassant; mais je
+n'accepterai jamais un pareil sacrifice.
+
+--Écoutez, mes bonnes amies, leur dis-je, combien y a-t-il de temps que
+vous êtes arrêtées?
+
+--Moi, dit Terezia, voilà vingt-deux jours.
+
+--Et, moi, dit madame de Beauharnais, en voilà dix-sept.
+
+--Eh bien! il est probable que ce n'est ni demain ni après-demain que
+l'on pensera à vous. Nous avons donc trois ou quatre jours pour faire
+revenir notre commissaire, s'il ne revient pas de lui-même; dormons en
+attendant, la nuit porte conseil.
+
+Et nous nous couchâmes sur notre seul matelas, dans les bras l'une de
+l'autre.
+
+Mais je crois bien que moi seule dormis.
+
+
+XIX
+
+Les jours se passaient et n'apportaient aucun changement à notre
+situation. Nous n'apprenions aucune nouvelle du dehors. Nous ne savions
+pas à quel degré d'irritation ou de lutte en étaient arrivés les
+partis.
+
+Mes deux malheureuses compagnes tremblaient et pâlissaient au moindre
+bruit qui se faisait dans les corridors.
+
+Un matin, la porte s'ouvrit et le concierge me dit que l'on me demandait
+à la geôle.
+
+Mes deux compagnes me regardèrent avec terreur.
+
+--Ne craignez rien pour moi, leur dis-je; je ne suis pas jugée, pas
+condamnée, et ne puis par conséquent être exécutée.
+
+Elles ne m'embrassèrent pas moins comme si elles ne devaient pas me
+revoir.
+
+Mais je leur jurai que je ne quitterais pas les Carmes sans leur dire
+adieu.
+
+Je descendis. Comme je m'en doutais, j'étais attendue par mon
+commissaire.
+
+--J'ai à interroger cette jeune fille, dit-il; laissez-moi seul au
+parloir avec elle.
+
+Il avait le même costume que la première fois, l a carmagnole et le
+bonnet rouge lui donnaient, au premier abord, un aspect féroce; mais
+sous ce masque on retrouvait des yeux bons et francs, et des lignes
+douces aboutissant à une bouche bienveillante.
+
+--Tu vois, citoyenne, me dit-il, que je ne t'ai pas oubliée?
+
+Je m'inclinai en signe de remerciement.
+
+--Maintenant traite-moi en homme qui te veut du bien, et dis-moi ton
+secret.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--Comment te trouvais-tu sur la charrette des condamnés quand il n'y
+avait contre toi ni arrêt ni condamnation?
+
+--Je voulais mourir.
+
+--Ce que l'on m'a dit à la Force était donc vrai, que tu t'étais fait
+lier les mains, et que tu étais montée sur la charrette par surprise?
+
+--Qui t'a dit cela?
+
+--Le citoyen Santerre lui-même.
+
+--Il ne lui arrivera pas malheur pour le service qu'il m'a rendu?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! il t'a dit la vérité. À mon tour à parler.
+
+--J'écoute.
+
+--Quel intérêt prends-tu à moi?
+
+--Je te l'ai dit, je suis commissaire de section. C'est moi qui ai été
+chargé de l'arrestation de la pauvre petite Nicole; les larmes me sont
+venues aux yeux en l'arrêtant. Son exécution m'a donné les premiers
+remords que j'aie eus de ma vie. Alors je me suis juré que si l'occasion
+se présentait de pouvoir sauver une pauvre innocente comme elle, je ne
+la laisserais pas échapper. La Providence vous a conduite sur mon chemin
+et je viens vous dire: Voulez-vous la vie?
+
+Je tressaillis; la vie m'était indifférente pour moi-même, mais je
+réfléchis combien comptaient sur elle les deux pauvres créatures que
+j'allais laisser derrière moi en prison.
+
+--Comment vous y prendrez-vous, lui demandai-je, pour me tirer d'ici?
+
+--C'est bien simple. Il n'y a aucune charge contre vous; je me suis
+renseigné à la Force; vous êtes écrouée ici sous un faux nom. Je viens
+vous chercher pour vous transporter dans une autre prison. Je vous
+laisse en passant sur le pont Neuf ou le pont des Tuileries, et vous
+allez où vous voudrez.
+
+--J'ai promis de dire adieu à mes deux compagnes de chambre.
+
+--Comment les appelez-vous?
+
+--Je puis vous dire leurs noms sans danger pour elles?
+
+--Ne voyez-vous point que vous m'offensez?
+
+--Madame Beauharnais, madame Terezia Cabarrus.
+
+--La maîtresse de Tallien?
+
+--Elle-même.
+
+--Toute la question est aujourd'hui entre son amant et Robespierre. Si
+Tallien triomphe, vous me recommanderez à elle?
+
+--Soyez tranquille.
+
+--Remontez à votre chambre et descendez vite. Nous sommes dans un temps
+où l'on peut faire attendre la mort, mais pas la vie.
+
+Je remontai toute joyeuse.
+
+--Oh! dirent mes deux amies en m'apercevant, bonne nouvelle, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, dis-je, j'ai revu mon commissaire, il offre de me faire sortir.
+
+--Accepte, s'écria Terezia en me sautant au cou, et sauve-nous!
+
+--Comment?
+
+Elle tira de sa poitrine un poignard espagnol fin comme une aiguille,
+mortel comme une vipère; puis, avec de petits ciseaux que madame
+d'Aiguillon avait laissés à madame de Beauharnais, elle coupa une boucle
+de ses cheveux et en enveloppa le poignard.
+
+--Tiens, dit-elle, tu iras trouver Tallien; tu lui diras que tu me
+quittes, que tu m'as demandé mes commissions pour lui, que je t'ai remis
+ces cheveux et ce poignard, en te disant: «Donne ce poignard à Tallien,
+et dis-lui de ma part que je suis appelée après-demain devant le
+tribunal révolutionnaire, que si dans vingt-quatre heures Robespierre
+n'est pas mort, c'est un lâche!»
+
+Je comprenais cette furia espagnole.
+
+--C'est bien, répliquai-je, je le lui dirai. Et vous, madame,
+continuai-je en me retournant vers madame de Beauharnais, n'avez-vous
+pas de votre côté quelque recommandation à me faire?
+
+--Moi! dit-elle de sa douce voix créole, je n'ai que Dieu pour me
+défendre et pour veiller sur moi. Mais si vous passez dans la rue
+Saint-Honoré, entrez au magasin de lingerie du nº 362, et embrassez sur
+le front ma chère Hortense, qui rendra ce baiser à son frère. Dites-lui
+que je me porte aussi bien qu'on peut le faire en prison et avec un
+cœur rongé d'inquiétudes. Ajoutez que je mourrai en disant son nom et en
+la recommandant à Dieu.
+
+Nous nous embrassâmes. Terezia me tira à elle.
+
+--Tu n'as pas d'argent, me dit-elle, et peut-être pour notre salut t'en
+faudra-t-il. Partageons.
+
+Elle mit dans ma main vingt louis.
+
+Je voulus faire quelques observations.
+
+--Pardon, pardon, dit-elle, mais je ne me soucie pas que dans une
+affaire de cette importance, où il est question de nos trois têtes, tu
+sois arrêtée par un louis ou deux.
+
+Elle avait raison; je pris les vingt louis de Terezia, je les mis dans
+ma poche. Je cachai son poignard dans ma poitrine et j'allai rejoindre
+mon protecteur au parloir.
+
+Pendant mon absence, il avait tout arrangé avec le concierge.
+
+Il me donna le bras; nous sortîmes. Un fiacre nous attendait.
+
+Pendant la course, mon commissaire de police, qui ne me paraissait pas
+bien sûr de l'inamovibilité de Robespierre, me mit au courant des
+événements.
+
+Robespierre, qui, depuis l'exécution des chemises rouges, s'était retiré
+sous sa tente, laissant en apparence la France aller au hasard, mais
+maintenant toujours la main sur le comité de salut public auquel il
+faisait signer des listes par Herman, Robespierre était revenu le 5
+thermidor.
+
+Il attendait Saint-Just pour éclater. Saint-Just revenait les mains
+pleines de dénonciations. Quand le triumvirat Saint-Just, Couthon et
+Robespierre serait réuni, on demanderait les dernières têtes qu'il était
+indispensable de sacrifier à la Terreur.
+
+C'étaient celles de Fouché, de Collot-d'Herbois, de Cambon, de
+Billaud-Varennes, de Tallien, de Barrère, de Léonard Bourdon, de
+Lecointre, de Merlin de Thionville, de Fréron, de Panis, de
+Dubois-Crancé, de Bentabole, de Barras...
+
+Quinze ou vingt têtes, voilà tout.
+
+Après quoi on en viendrait à la clémence.
+
+Restait à savoir si ceux dont on allait demander les têtes les
+laisseraient prendre. En effet, de leur côté ils avaient préparé une
+accusation contre celui qu'ils appelaient le _dictateur_.
+
+Seulement le dictateur leur donnerait-il le temps d'accuser?
+
+Pendant le mois où il était resté absent, Robespierre avait rédigé son
+apologie.
+
+Homme de la légalité, il croyait n'avoir à répondre qu'à la légalité.
+
+On était au 8 thermidor, tout se dénouerait certainement avant trois ou
+quatre jours.
+
+Je demandai à mon commissaire où je pourrais trouver Tallien.
+
+Il m'indiqua son domicile, rue de la Perle, nº 460, au Marais.
+
+Je me fis descendre à la porte Saint-Honoré.
+
+Là, mon protecteur prit congé de moi. Je lui demandai son nom.
+
+--Inutile, me dit-il; si vous réussissez, vous me reverrez, et je
+viendrai demander moi-même ma récompense. Si vous échouez, vous ne
+pourrez rien pour moi, je ne pourrai rien pour vous. Nous ne nous
+connaissons pas.
+
+Il partit avec son fiacre du côté des boulevards.
+
+J'entrai dans la rue Saint-Honoré, et gagnai le nº 352.
+
+J'entrai dans le magasin de lingerie. On se rappelle que c'était celui
+de madame de Condorcet.
+
+Je demandai mademoiselle Hortense.
+
+On me montra une charmante petite fille d'une dizaine d'années, avec des
+cheveux et des yeux magnifiques.
+
+_Elle travaillait pour sa nourriture!_
+
+Je demandai la permission de lui parler en particulier: la permission me
+fut accordée. Je l'entraînai dans une arrière-boutique, et je lui dis
+que je venais de la part de sa mère.
+
+La pauvre enfant éclata en sanglots, tout en se jetant à mon cou et en
+m'embrassant.
+
+Je lui donnai deux louis pour sa petite toilette. Elle en avait grand
+besoin.
+
+Je demandai à voir madame Condorcet.
+
+Elle était à son atelier de l'entresol.
+
+J'y montai.
+
+Elle jeta un cri en m'apercevant et se précipita dans mes bras.
+
+--Oh! me dit-elle, je vous croyais bien morte; on m'avait dit vous avoir
+vue passer sur la charrette.
+
+En deux mots je lui racontai tout.
+
+--Qu'allez-vous faire? me demanda-t-elle.
+
+--Je n'en sais rien, répondis-je en sourient. Peut-être suis-je la
+montagne renfermant la souris dans son sein; peut-être suis-je le grain
+de sable où versera brisé le char de la Terreur.
+
+--En tout cas, vous restez ici, dit-elle.
+
+--Après ce que je vous ai dit, n'avez-vous pas peur de moi? lui
+demandai-je.
+
+Elle sourit et me tendit la main.
+
+Je la prévins que j'aurais une course à faire la nuit même, et lui
+demandai si je pouvais avoir une clef de son appartement pour y rentrer
+et en sortir quand je voudrais.
+
+--Cela est d'autant plus facile, me dit-elle, que je couche à ma maison
+d'Auteuil et que vous serez maîtresse ici.
+
+Et elle me remit la clef à l'instant même.
+
+La séance de la Convention avait été orageuse. L'apologie de Robespierre
+n'avait pas eu le succès qu'il en attendait. Son début avait été de la
+plus grande maladresse. La séance s'était ouverte par Barrère annonçant
+la reprise d'Anvers, c'est-à-dire la reprise de la Belgique tout
+entière.
+
+Or, c'était contre Carnot, qui venait de reprendre Anvers, que
+Robespierre, qui ne se doutait pas de cette reprise, avait dirigé son
+attaque.
+
+Par malheur, Robespierre n'était point assez habile improvisateur pour
+se tirer d'un pareil embarras, et, ne changeant rien à son discours, il
+avait débuté par ces mots:
+
+«L'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos
+armes.»
+
+Le discours dura deux heures.
+
+Lecointre, l'ennemi de Robespierre, voyant le peu d'effet que le
+discours de Robespierre avait fait, demanda à grands cris l'impression.
+
+Un robespierriste n'eût pas osé la demander.
+
+Cependant l'assemblée vota par habitude l'impression.
+
+Alors un homme s'était élancé à la tribune. C'était Cambon, l'homme
+intègre par excellence. Robespierre l'avait appelé fripon, comme il
+avait appelé Carnot traître.
+
+--Un instant, dit-il, ne nous hâtons pas. Avant d'être déshonoré, je
+parlerai.
+
+Et il exposa clairement et en peu de mots son système de finances.
+Terminant par ces mots:
+
+--C'est l'heure de dire la vérité. Un homme paralyse à lui seul toute la
+Convention. Cet homme, c'est Robespierre. Jugez-nous.
+
+Alors Billaud s'était écrié:
+
+--Oui, tu as raison, Cambon, il faut arracher les masques. S'il est vrai
+que nous n'ayons plus la liberté d'opinion, j'aime mieux que mon cadavre
+serve de trône à un ambitieux que de devenir par mon silence le complice
+de son crime.
+
+--Moi, dit Panis, je lui demande seulement si mon nom est sur la liste
+de proscription. Qu'ai-je gagné à la révolution? pas de quoi acheter un
+sabre à mon fils et une jupe à ma fille.
+
+Les cris: _Rétracte-toi! rétracte-toi!_ éclatèrent alors dans la salle.
+
+Mais Robespierre avec calme:
+
+--Je ne rétracte rien, dit-il. J'ai jeté mon bouclier; je me suis
+présenté à découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je n'ai
+calomnié personne, je ne crains personne! Je persiste et ne prends
+aucune part à ce que décidera la Convention pour l'impression ou la
+non-impression de mon discours.
+
+De toutes les parties de la salle des voix crièrent:
+
+--Révoquons l'impression!
+
+L'impression fut révoquée.
+
+L'échec était terrible.
+
+Du moment où la Convention n'acceptait pas les accusations de
+friponnerie, de trahison, de conspiration, portées par Robespierre
+contre les comités et les représentants du peuple en mission, la Chambre
+accusait Robespierre de calomnies contre les représentants du peuple et
+les comités.
+
+C'était aux jacobins que Robespierre comptait prendre sa revanche. Cette
+société, qui lui devait sa fondation, sa force et son éclat, était son
+pilier d'airain.
+
+Je résolus d'assister à la séance. J'étais prévenue que je ne trouverais
+Tallien chez lui qu'à minuit.
+
+Je m'enveloppai d'une mante de femme du peuple que me prêta madame
+Condorcet.
+
+On étouffait dans l'espèce de cave où les jacobins tenaient leurs
+séances.
+
+La Commune était déjà prévenue de l'échec qu'avait éprouvé son héros; on
+voyait passer Henriot ivre, chancelant sur son cheval, comme cela lui
+arrivait dans les grandes occasions. Il donnait des ordres pour que la
+garde nationale prit les armes le lendemain.
+
+Vers neuf heures, Robespierre entre au milieu des acclamations
+générales. Sa tête pâle se roidit sur ses épaules, ses yeux verts
+s'illuminèrent. Il monta à la tribune tenant, pour la lire aux jacobins,
+son apologie qu'il avait déjà lue à la Convention.
+
+Mais Robespierre n'était jamais las de lire ses discours.
+
+Il fut écouté avec la religion d'apôtres pour leur dieu, applaudi avec
+enthousiasme.
+
+Puis, lorsqu'il eut fini, lorsque la triple salve d'applaudissements se
+fut éteinte.
+
+--Citoyens, dit-il, c'est mon testament de mort que je vous apporte. Je
+vous laisse ma mémoire, vous la défendrez. S'il me faut boire la ciguë,
+vous me verrez calme.
+
+--Je la boirai avec toi! cria David.
+
+--Tous,--nous la boirons tous!--crièrent les assistants, en se jetant
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+Et ce ne furent plus que larmes et sanglots.
+
+L'enthousiasme atteignait la frénésie.
+
+Couthon monta à la tribune et demanda qu'on rayât de la Convention les
+membres qui avaient voté contre l'impression du discours de Robespierre.
+
+Les jacobins votèrent d'une seule voix.
+
+Ils ne s'apercevaient pas que ce refus d'impression ayant été voté à la
+majorité, ils venaient de voter la destitution de la majorité de la
+chambre.
+
+Les Robespierristes ardents entourèrent alors leur apôtre.
+
+Ils demandaient un mot de lui pour faire un second 31 mai.
+
+Robespierre, pressé, entouré, laissa tomber ces paroles:
+
+--Eh bien! essayez encore, délivrez la Convention, séparez les bons des
+méchants.
+
+En ce moment une grande rumeur se fit entendre dans la partie la plus
+sombre de la salle. Les jacobins venaient de reconnaître parmi eux
+Collot-d'Herbois et Billaud, ces deux grands ennemis de Robespierre qui
+venaient d'entendre tout ce qui avait été dit contre la Convention,
+ainsi que l'autorisation donnée par Robespierre à ses séides de séparer
+les méchants des bons.
+
+Des cris de mort se firent entendre contre eux, les couteaux se
+levèrent.
+
+Quelques jacobins, qui ne voulaient pas que leur salle fût tachée de
+sang, les entourèrent, les protégèrent, les aidèrent à fuir.
+
+Le président annonça que la séance était levée.
+
+Les deux partis n'avaient pas trop de la nuit pour se préparer au combat
+du lendemain.
+
+Je sortis avec la foule. Il était plus de onze heures du soir. C'était
+donc le moment de trouver Tallien chez lui.
+
+Je me trouvais derrière Robespierre.
+
+Il sortait appuyé sur Coffinhal. Le menuisier Duplay passait près de
+lui.
+
+On parlait de la séance du lendemain. Le triomphe des jacobins ne
+rassurait pas complètement les amis de Robespierre.
+
+--Je n'attends plus rien de la Montagne, disait-il; mais la majorité est
+jeune, la masse de la Convention m'entendra.
+
+La femme Duplay et ses deux filles attendaient Robespierre à la porte de
+la rue.
+
+Elles coururent à lui en l'apercevant. Il les rassura. Tous rentrèrent
+dans l'allée qui conduisait à la maison du menuisier. La porte se
+referma sur eux.
+
+Je revins sur mes pas; la curiosité m'avait entraînée à la suite de cet
+homme, et je repris la rue Saint-Honoré, marchant cette fois du côté du
+palais Égalité.
+
+Quoiqu'il fût tard, les rues n'étaient point désertes. Une fièvre
+ardente courait dans les veines de la capitale. Des gens sortaient
+mystérieusement de chez eux; d'autres y rentraient non moins
+mystérieusement; on échangeait des paroles d'un côté à l'autre de la
+rue, des signaux d'une fenêtre à l'autre; arrivée au bout de la rue de
+la Ferronnerie, je pris la rue du Temple et j'atteignis la rue de la
+Perle.
+
+La rue était mal éclairée; j'avais peine à lire les numéros. Je croyais
+cependant me trouver devant le numéro 460.
+
+Mais j'hésitais à frapper à la porte d'une allée étroite qui me
+paraissait la seule entrée de cette maison sombre, sur la façade de
+laquelle aucune lumière ne transparaissait.
+
+Tout à coup la porte de l'allée s'ouvrit, et un homme vêtu d'une
+carmagnole et armé d'un gros bâton, parut.
+
+J'eus peur, et je fis un pas en arrière.
+
+--Que veux-tu, citoyenne? demanda cet homme en frappant le pavé de son
+bâton.
+
+--Je veux parler au citoyen Tallien.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--De la prison des Carmes.
+
+--De la part de qui viens-tu?
+
+--De la part de la citoyenne Terezia Cabarrus.
+
+L'homme tressaillit.
+
+--Dis-tu vrai? demanda-t-il.
+
+--Conduis-moi près de lui et tu verras.
+
+--Viens.
+
+L'homme entr'ouvrit la porte. Je me glissai dans l'allée. Il prit les
+devants, monta un escalier faiblement éclairé.
+
+Dès les premières marches j'avais entendu le bruit d'un grand nombre de
+voix qui paraissaient discuter.
+
+La discussion était violente, et à mesure que je montais les marches le
+bruit me parvenait plus distinct.
+
+J'entendais les noms de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just,
+d'Henriot.
+
+Ces voix venaient du second étage.
+
+L'homme au bâton s'arrêta devant une porte et l'ouvrit.
+
+Un flot de lumière envahit l'escalier, mais à sa vue la discussion
+cessa; toutes les voix se turent.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Tallien.
+
+--Une femme qui vient des Carmes, dit mon guide, et qui apporte,
+dit-elle, des nouvelles de la citoyenne Terezia Cabarrus.
+
+--Qu'elle entre! dit vivement Tallien.
+
+L'homme au bâton s'effaça. Je laissai tomber ma mante sur la rampe de
+l'escalier, et je m'avançai dans cette chambre où chacun avait gardé la
+pose dans laquelle je l'avais surpris.
+
+--Lequel de vous tous est le citoyen Tallien? demandai-je.
+
+--Moi, répondit le plus jeune de tous ces hommes.
+
+Je m'avançai vers lui.
+
+--Je quitte la citoyenne Terezia Cabarrus. «Porte cette boucle de
+cheveux et ce poignard à Tallien, et dis-lui que je suis appelée au
+tribunal révolutionnaire après-demain, et que si dans vingt-quatre
+heures Robespierre n'est pas mort, c'est un lâche!»
+
+Tallien sauta sur la boucle de cheveux et sur le poignard.
+
+Il baisa la boucle de cheveux, et, levant ce poignard:
+
+--Vous avez entendu, citoyens, dit-il; libre à vous de ne pas décréter
+demain Robespierre d'accusation; mais si vous ne le décrétez pas
+d'accusation, je le poignarde, et à moi seul sera la gloire d'avoir
+délivré la France de son tyran.
+
+D'un seul geste, tous ceux qui étaient présents étendirent la main
+au-dessus du poignard de Terezia Cabarrus.
+
+--Nous jurons, dirent-ils, que demain nous serons morts ou que la France
+sera libre!
+
+Alors Tallien se tournant de mon côté:
+
+--Si tu veux voir quelque chose de grand comme la chute d'Appius ou la
+mort de César, viens à la séance de demain, jeune fille, et tu pourras
+aller dire à Terezia ce que tu auras vu!...
+
+--Oui; mais si vous voulez réussir, dit une voix, ne vous lancez pas
+dans les discussions, ne lui donnez pas la parole. _La mort sans
+phrases!_
+
+--Bravo, Sieyès! crièrent toutes les voix; tu es homme de bon conseil et
+ton conseil sera suivi.
+
+
+XX
+
+Tallien voulut absolument me faire reconduire par l'homme au bâton, qui
+n'était autre que son garde du corps.
+
+Je revins chez Madame Condorcet par le même chemin que j'avais pris pour
+aller chez le citoyen Tallien. J'éprouvais une singulière sensation. Je
+venais peut-être d'être l'intermédiaire entre le bras qui doit frapper
+et la poitrine qui doit être frappée.
+
+J'avais pris, en me laissant entraîner, une part active à ce qui se
+passerait le lendemain; que le poignard servît à frapper Robespierre,
+que le poignard servît à frapper Tallien lui-même, dans l'un et l'autre
+cas c'était moi qui avais remis le poignard.
+
+Tant qu'il avait été entre mes mains, tant que j'avais été poussée par
+le désir de sauver mes deux amies, je n'y avais pas songé; mais du
+moment où il était dans la main de Tallien, je devenais sa complice. La
+fièvre qui m'avait soutenue tant que ma mission n'était pas accomplie,
+m'avait abandonnée du moment où j'étais redescendue dans la rue. Le
+bruit s'était calmé: mais cependant, dans cette grande artère
+Saint-Honoré, si passagère, on rencontrait encore un grand nombre de
+personnes, seulement pas de groupes. Ces personnes passaient seule à
+seule. J'eus la curiosité d'aller jusqu'à la porte du menuisier Duplay.
+Tout était fermé, pas un rayon ne filtrait au dehors. Dormait-on dans
+le calme des consciences pures? Veillait-on silencieusement dans le
+trouble des imaginations agitées?
+
+Je remerciai l'homme au bâton; je lui donnai une monnaie d'argent. Il la
+prit en disant:
+
+--C'est par curiosité que je la prends, ma petite citoyenne; il y a si
+longtemps que je n'en ai vu.
+
+Je remontai dans mon entresol; je fermai mes jalousies, mais je regardai
+au travers, laissant mes fenêtres ouvertes; je ne pouvais pas dormir.
+J'étais dans une grande inquiétude pour mes deux amies.
+
+Le lendemain soir, tout serait décidé. Moi qui n'avais pas craint pour
+moi, qui avais vu sans pâlir le couteau de la guillotine, moi qui avais
+regardé sans cligner des yeux le rayon de soleil qui se réfléchissait
+sur ce couteau, rouge du sang de trente personnes, je tremblais pour ces
+deux femmes que je connaissais depuis quelques jours à peine, qui
+m'étaient étrangères, mais qui m'avaient ouvert les bras quand tous les
+bras étaient fermés.
+
+D'après ce que j'avais vu le soir à la séance des cordeliers, j'avais pu
+juger de l'ascendant que Robespierre avait sur la multitude.
+
+--Je boirai la ciguë, avait-il dit, calme comme Socrate.
+
+Et tout un chœur de fanatiques avait répondu:
+
+--Nous la boirons avec toi!
+
+Nos amis, ou plutôt nos alliés, auraient, je n'en doutais pas, le
+courage d'entamer le combat, mais auraient-ils celui de le poursuivre?
+Auraient-ils, surtout, la force de se bien imprégner de ce conseil de
+Sieyès:
+
+--La mort sans phrases.
+
+Combien peu de mots il faut au génie pour exprimer sa pensée! pour la
+faire comprendre au présent et à l'avenir; pour la mouler en bronze,
+enfin.
+
+Évidemment, Sieyès était l'homme de génie de cette réunion; mais il ne
+pouvait être l'homme d'exécution, étant prêtre.
+
+Vers trois heures, je refermai ma fenêtre et je me couchai.
+
+Mais je ne pus dormir que de ce sommeil fiévreux qu'habitent les rêves
+insensés.
+
+La seule chose qui continuât à battre dans mon cerveau comme le
+balancier d'une pendule c'était la phrase de Sieyès. C'était dans cette
+phrase qu'était la véritable condamnation de Robespierre.
+
+Le jour vint comme je commençais de m'endormir. Vers huit ou neuf heures
+je m'éveillai. J'entendis du bruit dans la rue; je me levai promptement,
+j'entre-baillai ma fenêtre.
+
+Il y avait déjà un groupe de jacobins (et par jacobins j'entends des
+habitués du club) à la porte du menuisier Duplay. Beaucoup de gens
+entraient et sortaient; ils allaient évidemment prendre le mot d'ordre
+de Robespierre.
+
+Au milieu de toute cette foule un homme s'arrêta, deux yeux se fixèrent
+sur moi, un regard passa par l'entrebâillement de ma jalousie. Je la
+refermai rapidement; mais il était trop tard, j'avais été reconnue.
+
+Deux minutes après on frappait à ma porte, et j'allais ouvrir sans trop
+d'inquiétude.
+
+De mon côté, j'avais reconnu mon commissaire de police; je l'invitai à
+entrer et à se reposer.
+
+--Ce n'est pas de refus, dit-il. Je suis brisé, j'ai été toute la nuit
+sur pied. Les partis sont décidément en présence et le combat aura lieu
+aujourd'hui.
+
+--Oh! dis-je, je vous avoue que je voudrais assister à cette bataille.
+Où croyez-vous qu'elle aura lieu? aux jacobins ou à la Convention?
+
+--À la Convention, évidemment. C'est là qu'est la légalité, et
+Robespierre est l'homme de la légalité.
+
+--Comment faire pour assister à la séance? On se battra aux portes de la
+Convention, et je suis seule.
+
+--Prenez cette carte, me dit-il. La séance s'ouvrira à onze heures;
+mangez vite quelque chose qui vous permette de rester jusqu'à la fin de
+la discussion. En sortant, vous me trouverez, si vous avez besoin de
+moi; vous savez bien que je suis à vos ordres.
+
+--Si vous aviez une heure devant vous, vous devriez bien me rendre un
+service très-grand. Ce serait d'aller jusqu'aux Carmes, et par un moyen
+quelconque, de faire dire à Terezia Cabarrus que sa commission est
+faite.
+
+--Je vais faire mieux que cela, me dit-il; je vais, pour dérouter nos
+limiers, la faire changer de prison; si Tallien échoue, le premier ordre
+donné par Robespierre sera, pour se venger, de faire mettre la main sur
+sa maîtresse. Eh bien, pendant qu'on la cherchera aux Carmes, pendant
+qu'on sera en quête de l'endroit où elle aura été transportée, il
+s'écoulera deux ou trois jours. Et, dans les circonstances où nous
+sommes, c'est quelque chose d'avoir plusieurs jours devant soi.
+
+--Oh! si nous réussissons, lui dis-je, que pourrais-je donc faire pour
+vous?
+
+--Quand nous en serons là, répliqua-t-il, comme tout passera entre les
+mains de Tallien, de Barras et de ses amis, la chose ne sera pas
+difficile.
+
+--Eh bien, c'est convenu, lui dis-je, partez, ne perdez pas un instant,
+songez qu'elles doivent être dans les angoisses de l'agonie.
+
+--Vous n'avez personne pour vous servir? me demanda-t-il.
+
+--Personne.
+
+--Eh bien, en descendant, je vais vous envoyer quelque chose du café:
+deux œufs frais et un bouillon.
+
+--Vous me rendrez service... Faites.
+
+--N'oubliez pas, aussitôt votre déjeuner fini, d'aller à la Convention,
+si vous voulez ne rien perdre de ce qui s'y passera aujourd'hui.
+
+Une demi-heure après j'étais installée dans la tribune la plus proche du
+président. À onze heures, la salle s'ouvrit; les tribunes s'encombrèrent
+comme je l'avais prévu; mais, chose qui indiquait l'inquiétude profonde
+des membres de l'assemblée, c'est qu'ils n'arrivaient pas, ou pour mieux
+dire qu'ils n'arrivaient qu'en petit nombre.
+
+Et d'abord, sur les sept cents députés qui avaient proclamé la
+République le 21 septembre 1792, plus de deux cents manquaient, tombés
+sur l'échafaud.
+
+Sur tous les bancs, chose terrible à voir, il y avait des vides qui
+n'étaient autre chose que des tombes.
+
+Au centre, d'abord, vaste comme une fosse commune, la place des
+girondins.
+
+Sur la Montagne, le banc de Danton, le banc de Hérault de Séchelles et
+de Fabre d'Églantine.
+
+Puis, ça et là, des caprices de la mort, où, depuis qu'elles étaient
+libres, personne n'osait plus s'asseoir.
+
+Tous ces vides accusateurs qui les avait faits?
+
+Un seul homme.
+
+Qui avait frappé les vingt-deux girondins, par la voix de Danton?
+
+Qui avait frappé les vingt-cinq cordeliers par la voix de Saint-Just?
+
+Qui avait frappé Chaumette?
+
+Qui avait frappé Hébert?
+
+Le même homme toujours.
+
+Que l'on interroge tous ces vides, toutes ces fosses, soit
+simultanément, soit l'une après l'autre, toutes ne rejetteront qu'un
+seul nom:
+
+Robespierre!
+
+C'étaient de terribles complices pour les conjurés que ces tombes
+béantes. J'ai toujours vu, au jour sanglant des représailles, que la
+main invisible des morts faisait plus que la main des vivants.
+
+Et la veille, aux Jacobins, il avait eu la faiblesse de promettre, ou la
+force d'ordonner une épuration.
+
+Combien en proscrivait-il par cette épuration?
+
+Il l'ignorait lui-même. Comme Sylla, il pouvait répondre: _Je ne sais
+pas_.
+
+Et cependant, peu à peu, les députés se rendaient à leur poste. Ils
+étaient fatigués, plus inquiets encore que fatigués.
+
+On voyait que peu de ces hommes avaient passé la nuit dans leur lit. Les
+uns, parce qu'ils faisaient partie de quelque projet de conspiration,
+les autres, parce qu'ils avaient eu peur d'être arrêtés.
+
+Leurs yeux cherchaient... Quoi?... Ce que cherchent les yeux, quand un
+grand événement s'approche, quand une tempête s'amasse au ciel, quand un
+tremblement de terre s'apprête à secouer le sol:
+
+L'inconnu!
+
+J'avais vu en revenant le peuple ondoyer dans la rue avec le
+désœuvrement menaçant de l'attente.
+
+Midi venait de sonner et Robespierre n'était pas encore arrivé. Blessé
+de son échec de la veille, disait-on, il ne rentrerait dans la
+Convention qu'à la tête de la Commune armée et ce qui venait à l'appui
+de ce dire, c'est qu'Henriot, ivre comme toujours, venait de mettre ses
+canons en batterie sur la place du Carrousel.
+
+Tallien non plus n'avait point paru dans la chambre des séances. Mais on
+savait qu'il était dans la salle de la Liberté avec tous ses amis, et
+que, comme il fallait passer par cette salle pour entrer dans celle de
+la Convention, il arrêtait tous les députés au passage, en gardait
+quelques-uns avec lui, et envoyait les autres à leurs places avec leur
+leçon faite.
+
+Attendait-il Robespierre comme Brutus, Cassius et Casca attendaient
+César? Allait-il le poignarder là, _sans phrases_, comme avait dit
+Sieyès?
+
+Enfin un murmure annonça l'entrée de celui qu'on attendait avec tant
+d'impatience, et quelques-uns peut-être avec plus de crainte que
+d'impatience encore.
+
+Le chimiste qui eût pu décomposer ce murmure y eût trouvé un peu de
+tout, depuis un commencement de menace jusqu'à un reste de lutterie.
+
+Jamais, même le fameux jour de la fête de l'Être Suprême, Robespierre
+n'avait mis un pareil soin à sa toilette. Il portait l'habit bleu
+barbeau; la culotte claire, le gilet de piqué blanc avec des effilés; il
+avait la démarche lente et assurée. Lebas, Robespierre jeune, Couthon,
+ses fidèles, marchaient du même pas que lui. Ils s'assirent autour de
+lui, ne regardant personne, ne saluant personne. Et cependant ils
+voyaient de leur place, avec un certain dédain qu'ils n'étaient pas
+maîtres de cacher, les chef de la Plaine et de la Montagne,
+irréconciliables jusqu'à ce jour, et qui ce jour-là, entraient, chose
+menaçante, au bras l'un de l'autre, se soutenant l'un à l'autre.
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+Saint-Just entra à son tour, tenant à la main le discours qu'il allait
+lire, discours qui devait amener la chute des comités et leur
+renouvellement par des hommes dévoués à Robespierre.
+
+La veille, le parti jacobin, craignant l'emportement de ce jeune homme,
+avait exigé qu'il lût ce discours à une commission avant de le
+prononcer. Mais il n'avait pas eu le temps. Il venait d'en écrire la
+dernière ligne à peine. Sa pâleur de cendre, ses yeux cerclés de noir,
+disaient le mal qu'il y avait eu.
+
+Il alla droit à la tribune; un flot de représentants, à la tête desquels
+était Tallien, entra derrière lui. Collot-d'Herbois, l'ennemi personnel
+de Robespierre, tenait le fauteuil du président. Il avait été choisi
+tout exprès, et à ses côtés se tenait pour prendre sa place, si le
+courage lui manquait, un homme auquel on était sûr que le courage ne
+manquerait pas, un dogue du parti de Danton, Thuriot, qui avait voté,
+tu te le rappelles, la mort du roi avec tant d'acharnement que depuis ce
+temps on ne l'appelle plus Thuriot, mais Tue-roi.
+
+Soit négligence, soit mépris, Saint-Just, oubliant de demander la
+parole, monta droit à la tribune et commença son discours.
+
+Mais à peine avait-il prononcé les premières phrases, que Tallien,
+tenant sa main dans sa poitrine, et probablement dans sa main le
+poignard de Terezia, fit un pas en avant et dit:
+
+--Président, je demande la parole, qu'a oublié de demander Saint-Just.
+
+Un frisson courut parmi les assistants. Ces paroles, on le sentait,
+étaient une déclaration de guerre.
+
+Qu'allait dire Collot-d'Herbois? Allait-il laisser la tribune à
+Saint-Just? Allait-il la donner à Tallien?
+
+--La parole est à Tallien, dit Collot-d'Herbois.
+
+Il se fit un silence profond. Tallien monta à la tribune, sortit sa main
+encore crispée de sa poitrine.
+
+--Citoyens, dit Tallien, dans le peu que vient de nous dire Saint-Just,
+j'ai entendu qu'il se vantait de n'être d'aucun parti. J'ai la même
+prétention, et c'est pour cela que je vais faire entendre la vérité. On
+s'en étonnera, sans doute. La vérité tonnera, je n'en doute point, car
+partout autour de nous depuis quelques jours on ne sème que troubles et
+mensonges. Hier, un membre du gouvernement s'est isolé et a prononcé un
+discours en son nom particulier. Aujourd'hui, un autre fait de même.
+Tous ces individualismes viennent encore aggraver les maux de la patrie,
+la déchirer et la précipiter dans l'abîme; je demande que le rideau soit
+entièrement déchiré.
+
+--Oui, cria de sa place Billaud-Varennes, plus pâle et plus sombre
+encore que d'habitude; oui, hier la société des jacobins a voté
+l'épuration de la Convention. On a voté quoi? c'est à ne pas croire, on
+a voté d'égorger la majorité qui a refusé de voter l'impression du
+discours du citoyen Robespierre. Or, cette épuration, cette majorité,
+c'est tout simplement 250 d'entre nous.
+
+--Impossible! impossible! cria-t-on de toutes parts.
+
+--Collot-d'Herbois et moi étions là, citoyens et nous n'avons que par
+miracle échappé aux couteaux des assassins. Et là! là! dit-il en
+allongeant le poing avec un geste menaçant, là, sur la Montagne, je vois
+un des hommes qui ont levé le couteau sur moi.
+
+À ces mots toute la Convention se lève, et les cris:
+
+--Arrêtez-le! arrêtez l'assassin! retentissent.
+
+Billaud le nomme; c'est un nom inconnu des auditeurs, mais connu des
+huissiers, qui se jettent sur lui et l'arrêtent.
+
+Mais, après son arrestation, il reste dans l'air un de ces frémissements
+qui planent sur les assemblées tumultueuses et dans lesquelles il va se
+passer de grands événements.
+
+--L'assemblée, continue Billaud, ne doit pas se dissimuler qu'elle est
+entre deux égorgements. Une heure de faiblesse, et elle est perdue!
+
+--Non! non! s'écrièrent tous les membres en montant sur leur banc et en
+agitant leur chapeau; non! c'est elle, au contraire, qui écrasera ses
+ennemis! Parle, Billaud, parle! Vive la Convention! vive le Comité de
+salut public!
+
+--Eh bien! puisque nous en sommes à l'heure des éclaircissements,
+continua Billaud, je demande que tous les membres de cette assemblée que
+l'assemblée interrogera s'expliquent. Vous frémirez d'horreur quand vous
+saurez la situation où vous êtes, quand vous saurez que la force armée
+est confiée à des mains parricides, qu'Henriot est le complice des
+conspirateurs; vous frémirez quand vous saurez qu'il y a ici un
+homme,--et il lança un regard sanglant à Robespierre,--qui, lorsqu'il
+fut question d'envoyer des représentants du peuple dans les
+départements, compulsa comme un dictateur la liste des conventionnels,
+et, sur plus de sept cents membres que nous étions, n'en trouva pas
+vingt qui fussent dignes de cette mission.
+
+Un murmure d'orgueil blessé, le plus menaçant de tous les murmures,
+s'éleva de tous les bancs.
+
+--Et c'est Robespierre, continue Billaud, qui vient nous dire hier à
+nous, qui ose nous dire qu'il s'est éloigné du comité parce qu'il y
+était opprimé. N'en croyez rien, il s'est éloigné, parce qu'après avoir
+dominé seul pendant six mois le comité, le comité s'est révolté de cette
+domination et a organisé la résistance contre lui. Heureusement pour
+nous, car c'est au moment où il voulait faire adopter le décret du 22
+prairial, ce décret de mort qui a fait que le plus pur de nous a
+instinctivement porté sa main à sa tête.
+
+Des éclats de voix interrompent Billaud de tous côtés; non pas pour
+l'arrêter dans ses accusations, mais pour l'y affermir.
+
+Un instant le silence se fait; mais un de ces silences qui contiennent
+autant de menaces que le silence qui précède la tempête qui va éclater.
+
+
+XXI
+
+Et ce silence est tellement celui qui précède la tempête, que les
+regards fulgurants de tous ces hommes se croisent comme des éclairs.
+
+--Oui, citoyens, poursuit Billaud-Varennes, sachez que le président du
+tribunal révolutionnaire, lui à qui toute initiative devrait être
+défendue, a proposé hier aux Jacobins, à cette assemblée non-seulement
+ennemie, mais illégale, de chasser de la Convention et de proscrire les
+membres qui ont osé résister à Robespierre.
+
+Mais le peuple est là, continue Billaud en se tournant vers les
+tribunes. N'est-ce pas, peuple, que tu veilles sur tes représentants?
+
+--Oui, oui, le peuple est là, crient les tribunes d'une seule voix.
+
+--Nous avons vu depuis quelque temps un étrange spectacle, en vérité;
+c'est que ce sont ces mêmes hommes qui sans cesse parlent de vertu et de
+justice, qui sans cesse foulent aux pieds la justice et la vertu. Quoi!
+des hommes qui sont isolés, qui ne connaissent personne, qui ne se
+mêlent d'aucune intrigue, qui sauvent la France en organisant la
+victoire, ces hommes sont des conspirateurs; et c'est le jour même où,
+sur des conseils et grâce à un plan donné par eux, qu'Anvers est repris
+par la France aux Anglais, que des conspirateurs viennent les accuser de
+trahir la France!
+
+Mais l'abîme est sous nos pas, mais les véritables traîtres sont devant
+nous: il faut que l'abîme soit comblé par leurs cadavres ou par les
+nôtres.
+
+Le coup a été frapper Robespierre en pleine poitrine; il n'y a plus à
+reculer; pâle et convulsif, il s'élance à la tribune:
+
+--À bas le traître! À bas le tyran! À bas le dictateur! crie-t-on de
+tous côtés.
+
+Mais Robespierre a compris que l'heure suprême était venue; qu'il
+fallait, comme le sanglier, faire face à toute cette meute hurlant
+contre lui. Il saisit la rampe de la tribune, il s'y cramponne; il monte
+malgré tout le monde; il touche à la plate-forme. L'eau coule sur son
+front; il est pâle jusqu'à la lividité; un dernier pas et il a remplacé
+Billaud. Il ouvre la bouche pour parler au milieu d'un effroyable
+tumulte, mais peut-être qu'aussitôt que sa voix aigre se fera entendre
+le tumulte cessera.
+
+Tallien voit que la tribune va être conquise; il comprend le danger, il
+s'élance, écarte brutalement Robespierre du coude.
+
+C'est un nouvel ennemi, c'est un nouvel accusateur. Le silence se fait à
+l'instant même.
+
+Robespierre regarde avec étonnement autour de lui; il ne reconnaît plus
+cette assemblée qu'il est habitué depuis trois ans à pétrir sous sa
+main.
+
+Il commence seulement à comprendre le danger qu'il court et dans quelle
+lutte mortelle il s'est engagé.
+
+Tallien profite du silence et s'écrie:
+
+--Je demandais tout à l'heure que l'on déchirât le rideau, c'est chose
+faite; les conspirateurs sont démasqués, la liberté triomphera?
+
+--Oui, crie toute la salle en se levant. Elle triomphe déjà. Achève,
+Tallien, achève!
+
+--Tout présage, continue Tallien, que l'ennemi de la représentation
+nationale va tomber sous nos coups: jusqu'ici je m'étais imposé le
+silence; je le laissais tranquillement dresser dans l'ombre sa liste de
+proscriptions, je ne pouvais pas dire: _J'ai vu, j'ai entendu!_ Mais moi
+aussi j'étais hier aux Jacobins, et _j'ai vu et entendu_ et frémi pour
+la patrie.
+
+Un nouveau Cromwell recrutait son armée, et ce matin j'ai pris ce
+poignard, qui dormait derrière le buste de Brutus, pour lui percer le
+cœur, si la Convention n'a pas le courage de le décréter d'accusation.
+
+Et Tallien mit le poignard de Terezia sur la poitrine de Robespierre. Un
+rayon de soleil en fit briller la lame.
+
+Robespierre ne fit pas un mouvement pour éviter le coup; mais à l'éclat
+de l'acier ses yeux clignotèrent comme ceux des oiseaux de nuit a
+l'éclat du jour.
+
+--Mais non, dit Tallien en écartant son poignard de la poitrine qu'il
+menaçait; nous sommes des représentants du peuple et non des assassins;
+et ce tyran pâle et chétif n'a ni la puissance ni le génie de César. La
+France a remis entre nos mains le glaive de sa justice et non le
+poignard de ses vengeances. Accusons le traître, jugeons-le, ne
+l'assassinons pas! Plus de 31 mai, plus de proscriptions, même contre
+celui qui a fait le 31 mai et les proscriptions!
+
+À la justice nationale Robespierre!
+
+Jamais pareil tonnerre d'applaudissements n'avait ébranlé les voûtes de
+la Convention nationale.
+
+--Et maintenant, ajouta Tallien, je demande l'arrestation du misérable
+Henriot, qui à cette heure et pour la troisième fois traîne ses canons
+contre nous. Désarmons le dictateur avant tout, enlevons-lui sa garde
+prétorienne d'abord, et nous le jugerons après.
+
+Une espèce de rugissement se fit entendre dans toute l'assemblée;
+c'étaient deux ans de haine et de terreur qui se faisaient jour et qui
+grondaient par cette soupape que venait d'ouvrir Tallien.
+
+--Je demande, continua-t-il, que nous décrétions la permanence de notre
+séance jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré l'existence de la
+République en frappant ceux qui conspirent contre elle.
+
+Toutes les propositions de Tallien sont mises aux voix et votées
+d'enthousiasme.
+
+Robespierre veut parler, il n'a pas abandonné la tribune, il y est resté
+cramponné, les lèvres palpitantes, les muscles des joues contractés.
+
+Le rictus de sa bouche est à peine visible tant ses dents sont serrées.
+
+Mais de tous côtés les cris s'élevèrent: À bas le tyran!!!
+
+Le mot d'ordre donné par Sieyès a été tenu. Robespierre ne parlera pas.
+Donc il ne fera _pas de phrases_.
+
+Tallien reprend:
+
+--Il n'est pas un de nous qui ne puisse citer de cet homme un acte
+d'inquisition ou de tyrannie; mais c'est sur sa conduite d'hier aux
+Jacobins que j'appelle toute votre horreur. C'est là que le tyran s'est
+découvert! c'est par là que je veux le terrasser. Ah! si je voulais
+rappeler tous les actes d'oppression qui ont eu lieu, je prouverais que
+c'est depuis que Robespierre a été chargé de la police générale qu'ils
+ont été commis tous.
+
+Robespierre fait un effort, arrive presque face à face avec Tallien, et
+s'écrie en étendant la main:
+
+--C'est faux! je...
+
+Mais le tumulte recommence plus terrible qu'auparavant.
+
+Robespierre alors voit que jamais il ne pourra s'emparer de la tribune,
+qu'une conspiration la lui enlève; il cherche un endroit d'où sa voix
+puisse dominer l'assemblée. Il voit la Montagne, descend rapidement les
+escaliers de la tribune, s'élance parmi ses anciens amis, et d'une place
+vide veut parler.
+
+--Tais-toi! lui crie une voix; tu es à la place de Danton?
+
+Robespierre redescend au centre:
+
+--Ah! vous ne voulez pas me laisser parler, montagnards, dit-il, eh
+bien, c'est à vous, hommes purs, que je viens demander asile et non à
+ces brigands.
+
+--Arrière! crie une voix du centre, tu es à la place de Vergniaud.
+
+Robespierre bondit hors des rangs de la Gironde, comme s'il était en
+effet poursuivi par les ombres de ceux qu'il a fait décapiter.
+
+À moitié foudroyé, il s'élance de nouveau à la tribune, et, montrant le
+poing au président:
+
+--Président d'une assemblée d'assassins, lui crie-t-il, pour la dernière
+fois veux-tu me donner la parole?
+
+--À ton tour tu l'auras, répond Thuriot qui a remplacé au fauteuil
+Collot-d'Herbois brisé.
+
+--Non! non! crient les conjurés; il se défendra, comme les autres,
+devant le tribunal révolutionnaire.
+
+Mais lui s'obstine; on entend au-dessus de tous ces bruits, de tout ce
+tumulte, de tous ces cris, les glapissements de la voix de Robespierre
+qui tout à coup s'éteignent dans un enrouement subit.
+
+--C'est le sang de Danton qui l'étouffe! crie une voix à ses côtés.
+
+Sous ce dernier coup de poignard, Robespierre tressaille et se tort
+comme sous la pile voltaïque.
+
+--L'accusation! crie une voix de la Montagne.
+
+--L'arrestation! crie une voix du Centre.
+
+L'assemblée tout entière appuie.
+
+Robespierre anéanti, à bout de force, à bout d'espérance, tombe sur un
+banc.
+
+--Puisqu'on accuse et qu'on juge Robespierre, s'écrient ensemble deux
+voix, je demande à être accusé et jugé avec lui!
+
+L'une de ces deux voix est celle de Lebas; l'autre est celle de
+Robespierre jeune.
+
+--Mon frère! s'écrie Robespierre en se relevant, qui se dévoue pour moi.
+
+Si on l'eût laissé parler, peut-être sortait-il de l'accusation par
+cette porte ouverte sur la pitié; mais non, ces deux mots;
+l'_accusation_! l'_arrestation_! retombent sur lui comme le rocher de
+Sisyphe.
+
+--Ah! qu'un tyran est dur à abattre! hurle Fréron, qui demande vengeance
+pour le sang de Camille Desmoulins et celui de Lucile.
+
+L'arrestation est mise aux voix par le président Thuriot, et décrétée à
+l'unanimité.
+
+--Maintenant ce n'est pas le tout de la voter, dit une voix: qu'on
+l'exécute.
+
+Thuriot, pour la seconde fois, donne l'ordre d'exécuter le décret, qui
+comprend Robespierre, Lebas et Robespierre jeune. Couthon et Saint-Just
+vont se ranger près de lui. Ils sont au premier banc de la Plaine, et un
+grand vide s'établit autour d'eux.
+
+Les huissiers hésitent à faire leur devoir; comment oseront-ils porter
+la main sur ces rois de l'assemblée dont ils ont si longtemps reçu les
+ordres?
+
+Enfin ils se décident à s'approcher d'eux et leur signifient le décret
+de la Convention.
+
+Les cinq accusés se lèvent et sortent lentement, pour être conduits
+devant les comités.
+
+Toute l'assemblée respire. Cette lutte de quatre cents députés contre un
+seul homme, indique à quel point cet homme était puissant. Tant qu'il
+était là, chacun se demandait: Est-ce fini? Moi aussi je respire, moi
+aussi je m'élance.
+
+Déjà le bruit de l'arrestation de Robespierre s'est répandu dans la cour
+du Carrousel, et de la cour du Carrousel a plané sur tout Paris.
+
+Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble que tous les cœurs
+sont joyeux, que toutes les bouches sourient; des gens qui ne se
+connaissent pas courent les uns aux autres en criant:
+
+--Eh bien! vous savez?
+
+--Non... quoi?
+
+--Robespierre est arrêté!
+
+--Impossible!
+
+--Je l'ai vu conduire aux comités.
+
+Et celui qui vient de recevoir la nouvelle court la répandre.
+
+Mais à travers les portes de chêne, à travers les barreaux de fer des
+prisons, les nouvelles sont lentes à passer. Je cherche des yeux mon
+commissaire, qui m'a promis de se tenir dans la cour du Carrousel.
+
+Mes yeux se fixent sur un homme qui semble attendre que je le regarde.
+Je jette un cri: c'est lui.
+
+Seulement il a devancé l'opinion publique; il ne porte plus son bonnet
+rouge, il a mis bas sa carmagnole, il est habillé comme tout le monde.
+C'est qu'il a assisté de la tribune à la chute de Robespierre.
+
+Il s'approche de moi sans affectation:
+
+--Avez-vous besoin de mes services? me dit-il.
+
+--Je voudrais bien annoncer le triomphe de Tallien à mes pauvres amies,
+répondis-je.
+
+--Faites-y attention, me dit-il, et ne vous lancez pas trop avant dans
+le domaine de l'espérance; les comités devant lesquels il est amené
+peuvent déclarer qu'il n'y a pas motif à l'accusation et rendre une
+ordonnance de non-lieu. Le tribunal révolutionnaire devant lequel il va
+être conduit et qui lui appartient entièrement, peut déclarer qu'il
+n'est pas coupable et lui faire un triomphe comme celui de Marat. En
+somme, ce n'est qu'une première manche.
+
+--N'importe! répondis-je, elle est gagnée, n'est-ce pas? Maintenant, à
+la seconde.
+
+--Marchez doucement, me dit-il, traversez le pont, entrez dans la rue du
+Bac, à la hauteur de la rue de Lille, je vous rejoindrai avec une
+voiture.
+
+Je m'acheminai sans répondre vers la rue du Bac. Au moment où
+j'atteignais la rue de Lille, j'entendis un fiacre qui s'arrêtait
+derrière moi. J'y montai. Le commissaire m'y attendait.
+
+Il ordonna au cocher de suivre la rue de Lille, de prendre les quais
+jusqu'à la Grève et de nous conduire à la Force.
+
+Il avait ramené les prisonnières d'où elles étaient parties.
+
+Je retrouvai mon brave concierge Ferney; je retrouvai Santerre qui jeta
+les hauts cris, il me croyait guillotinée. Je leur appris l'arrestation
+de Robespierre.
+
+Chose bizarre! celui qui me parut le plus content fut le geôlier.
+
+Aussi ne fit-il aucune difficulté lorsque mon conducteur, se faisant
+reconnaître, lui ordonna de me conduire à la chambre des deux nouvelles
+prisonnières.
+
+En m'apercevant elles jetèrent un cri. Mon sourire leur disait que
+j'apportais de bonnes nouvelles.
+
+--Triomphe! leur criai-je, triomphe! Robespierre est accusé et arrêté.
+
+--Et Tallien, demanda Terezia, comment a-t-il été?
+
+--Magnifique de courage et surtout d'amour.
+
+--Le fait est que s'il ne s'était agi que de lui il se serait laissé
+couper le cou: il est si paresseux!
+
+--Allons, allons, tu vas porter un beau nom, citoyenne Tallien, dit
+madame de Beauharnais.
+
+--J'en ambitionne un plus beau encore, dit Terezia avec sa fierté tout
+espagnole.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de Notre-Dame-de-Thermidor!
+
+Mais, comme l'avait dit très-judicieusement mon commissaire, nous n'en
+étions qu'à la première manche, et Robespierre pouvait sortir de là plus
+puissant que jamais.
+
+Nous convînmes avec mes deux amies que le lendemain je suivrais dans
+tous leurs détails les événements, non moins importants à coup sûr que
+ceux qui venaient de s'accomplir.
+
+Terezia pensa alors combien il serait difficile de suivre les
+événements, qui peut-être allaient se passer au milieu de foules
+immenses, avec un costume de femme.
+
+Elle m'offrit d'aller prendre dans sa maison des Champs-Élysées un de
+ses costumes d'homme, qu'elle avait l'habitude de prendre pour suivre
+son premier mari dans ses courses à cheval et à la chasse; elle me donna
+une lettre pour sa vieille nourrice qui la gardait. Je devais en même
+temps donner à la bonne femme de ses nouvelles et la rassurer sur son
+compte. Je lui racontai tout ce que je devais au brave homme qui m'avait
+pris sous sa protection, tout en prévenant d'avance que si nous étions
+victorieux c'était un protégé à ne point oublier. Elle promit tout ce
+que je voulus.
+
+L'heure s'avançait, il fallait quitter la prison. Je ne promis pas de
+revenir le lendemain, attendu que si nous étions vainqueurs je comptais
+aller droit à Tallien, et, pour lui épargner toute recherche inutile,
+lui dire où il trouverait son amie. Mais je promis de lui écrire, mot
+par mot, heure par heure, tout ce que j'aurais vu. Grâce à
+l'intermédiaire de mon brave commissaire, j'étais sûre que ma lettre lui
+serait remise.
+
+Nous nous embrassâmes étroitement, madame Beauharnais, Terezia et moi,
+et je descendis, légère et pleine d'espérance, cet escalier que la
+dernière fois j'avais descendu croyant aller à l'échafaud.
+
+
+XXII
+
+Nous rencontrâmes la voiture et nous allâmes droit à la maison de
+Terezia, située allée des Veuves. Là je trouvai la vieille Espagnole qui
+l'avait élevée. Je commençai par lui donner de bonnes nouvelles de sa
+maîtresse, puis la lettre par laquelle elle lui ordonnait de me laisser
+choisir parmi ses habits d'homme celui qui irait le mieux à mon goût et
+à ma taille. Je choisis une redingote marron à collet rabattu; un
+chapeau à larges bords qui abritait complètement mon visage, avec une
+boucle d'acier et un large ruban noir, sans plume; deux chemises à
+jabot, deux gilets, un blanc, l'autre chamois; une culotte de couleur
+claire et des bottes venant au-dessus du genou.
+
+Nous remontâmes en voiture, et mon commissaire me reconduisit chez moi.
+Nous eûmes grand'peine à traverser la rue. Il y avait un rassemblement
+énorme devant la maison des Duplay. On venait d'y apprendre
+l'arrestation de Robespierre, et les cris de M. Duplay et de la vieille
+mère avaient attiré les voisins d'abord, puis ceux qui passaient, puis
+enfin ceux que la curiosité clouait à cette place, comptant que ce
+serait là qu'on aurait les plus fraîches et les meilleures nouvelles.
+
+J'étais aussi curieuse qu'aucune des personnes réunies aux lamentations
+de ces braves gens; car, il faut le dire, dans tout le quartier, la
+famille passait pour la plus honnête qu'il y eût au monde. Comme mon
+entresol n'était qu'à quelques pas de leur magasin, je remontai
+rapidement et je jugeai que c'était le moment d'utiliser le costume de
+Terezia. J'étais peu accoutumée aux costumes masculins, mais cependant
+au bout de dix minutes j'étais assurée, grâce au manteau qui
+m'enveloppait tout entière, de pouvoir traverser les groupes sans être
+reconnue pour une femme. Je descendis et j'allai me mêler aux curieux.
+Madame Duplay, fanatique de son locataire, en appelait à l'inattaquable
+réputation de Robespierre comme honnête homme, comme citoyen
+incorruptible; à ceux qui doutaient ou qui avaient l'air de douter, elle
+disait:
+
+--Ah! vous pouvez entrer, citoyens, vous pouvez visiter l'appartement
+qu'il habite, et, si vous y trouvez une pièce d'argent, un bijou ou un
+assignat de cinquante francs, je reconnais mes torts et j'avouerai que
+Robespierre était un homme vénal.
+
+Et en effet on entrait comme à un pèlerinage, et dès l'entrée on sentait
+que c'était bien la maison de l'incorruptible. Dès le seuil, la cour
+avec son hangar, ses établis chargés de scies, de varlopes, de rabots,
+tout disait: Vous êtes ici chez l'ouvrier honnête et travailleur. Puis,
+si l'on montait à la mansarde habitée par Robespierre, c'était là où se
+déroulait véritablement la preuve de cette vie de labeur, pauvre et
+occupée. Les papiers, rangés sur les planches de sapin, entassés les uns
+sur les autres, disaient ces travaux infatigables. Et cependant on
+sentait qu'on avait mis là, comme dans le tabernacle d'un Dieu, les
+meilleurs meubles de la maison, un beau lit bleu et blanc comme un lit
+de jeune fille, avec quelques bonnes chaises; un bureau, en sapin, c'est
+vrai, mais fait par le maître de la maison, sur un plan donné
+certainement et avec toutes les exigences de son locataire, était
+tourné de façon à ce que celui-ci pût, en travaillant, plonger son
+regard dans la cour et se distraire à la vue des quatre jeunes filles,
+du fils et du neveu, qui formaient la famille du brave menuisier.
+
+Dans une petite bibliothèque de sapin, bibliothèque non fermée, il y
+avait un Rousseau et un Racine, et, sur tous les murs, la main fanatique
+de madame Duplay et la main passionnée de sa fille Cornélie avaient
+suspendu tous les portraits que l'on avait pu se procurer de l'idole; de
+sorte que, de quelque côté que Robespierre se tournât, il avait toujours
+devant lui un portrait de Robespierre. Un de ces portraits le
+représentait avec une rose à la main; et, tour à tour, la vieille mère
+Duplay, la femme du menuisier et ses filles, faisant passer les curieux,
+disaient:
+
+--Est-ce là la demeure du méchant homme qu'on veut faire croire un tyran
+et qui visait, disent ses misérables ennemis, à la dictature ou à la
+royauté?
+
+Une des quatre filles de madame Duplay ne disait rien, ne se mêlait à
+rien, sanglotant dans un coin, assise sur une chaise; c'était la femme
+de Lebas, dont le mari venait de se sacrifier pour Robespierre et avait
+été arrêté avec lui. Au moment où je sortais, deux soldats gardaient la
+porte et deux autres entraient: ils venaient arrêter toute la famille du
+menuisier.
+
+J'avoue que la vue de cet intérieur presque pauvre, l'inspection de
+cette chambre modeste, me produisit une profonde impression.
+
+Est-ce que je m'étais trompée? Est-ce que ces gens qui avaient accusé
+Robespierre ne m'avaient pas dit la vérité? Je me rappelais, ce que tant
+de fois, mon bien-aimé Jacques, tu m'avais répété de cet homme, de la
+voie dans laquelle il marchait. Inflexible, mais incorruptible, me
+disais-tu; son inflexibilité l'a conduit trop loin, elle en a fait
+l'homme sanglant, haï de tous, et, à l'heure qu'il est, il faut qu'il
+meure ou que des milliers de têtes tremblent.
+
+On emmena madame Lebas comme les autres. Elle ne se défendit point, elle
+ne se lamenta point de son arrestation; elle continua de pleurer celle
+de son mari, voilà tout.
+
+Je rentrai chez moi; j'avais le cœur profondément serré; j'avais sans
+cesse devant les yeux cette chambre si modeste où les Duplay désiraient
+qu'on trouvât une pièce d'argent, un bijou ou un assignat de cinquante
+francs. Cet homme qui avait si peu de besoins, de quoi pouvait-il donc
+être ambitieux? D'or? On voyait partout, écrit en toutes lettres, son
+mépris de l'argent. De puissance peut-être. D'orgueil à coup sûr. Tous
+ces portraits dans sa chambre, ce cortége de Robespierres entourant
+Robespierre criait tout haut que c'était au besoin de bruit, à l'avidité
+de renommée, que cette apparence si modeste avait tout sacrifié. C'était
+cet orgueil si longtemps froissé, c'était cette bile extravasée au fond
+du cœur qui lui avait fait abattre toute tête dépassant la sienne.
+
+Il répétait sans cesse, disait la mère Duplay, que l'homme, quel qu'il
+fût, n'avait pas besoin de plus de trois mille francs par an pour vivre.
+Que de souffrances avait dû éprouver ce cœur envieux chaque fois qu'il
+avait regardé au-dessus de lui!
+
+Toute la nuit il se fit grand bruit dans la rue; il n'était resté dans
+la maison que la plus jeune des filles de Duplay et une vieille
+servante; elles ne fermèrent pas la porte; c'était inutile; il leur
+aurait fallu l'ouvrir trop souvent. L'enfant et la vieille femme
+s'endormirent brisées de fatigue, laissant la maison vide à la merci de
+ceux qui voulaient y entrer.
+
+Il s'était passé une chose terrible que je ne sus que le lendemain. Au
+moment où le bruit de l'arrestation de Robespierre se répandit par la
+ville, le cri qui sortit de toutes les bouches, cri unanime, en joyeux,
+fut:
+
+--Robespierre est mort, plus d'échafaud!
+
+Tant, dans ce terrible mois de messidor qui venait de s'écouler, il
+avait identifié son nom avec celui de la guillotine!
+
+Et cependant, comme si Robespierre n'eût pas été arrêté, le tribunal
+révolutionnaire continuait de juger. Une accusée, en s'asseyant sur son
+banc, fut prise d'un accès d'épilepsie; la violence de l'accès fut telle
+que les juges eux-mêmes lui demandèrent si elle était affectée
+habituellement de ce mal.
+
+--Non, répondit-elle, mais vous m'avez fait asseoir juste à la même
+place où vous avez fait asseoir hier mon fils, et le malheureux enfant
+vous l'avez condamné!
+
+Comme la séance de la Convention avait été terminée à trois heures,
+comme à trois heures et demie tout le monde savait dans Paris la chute
+de Robespierre, le peuple espérait (car, nous l'avons dit, c'était le
+peuple surtout qui était las de ces boucheries), le peuple espérait
+qu'il n'y aurait plus d'exécution. Le bourreau lui-même répondait à ceux
+qui l'interrogeaient en secouant la tête, et lorsque, selon son
+habitude, le tribunal révolutionnaire eut préparé sa fournée
+quotidienne, lorsque les lourdes et pesantes charrettes vinrent à
+l'heure accoutumée rouler dans la cour du palais de justice, l'exécuteur
+demanda à Fouquier-Tinville:
+
+--Citoyen accusateur public, n'avez-vous pas d'ordre à me donner?
+
+Fouquier ne se donna même pas la peine de réfléchir, et répondit
+sèchement:
+
+--Exécute la loi.
+
+C'est-à-dire: Continue de tuer!
+
+Ce jour-là, il y avait quarante-cinq condamnés, et ce qui rendait la
+mort plus cruelle encore, c'est qu'ils avaient tout entendu dire, tout
+raconter, qu'ils savaient Robespierre arrêté et qu'ils avaient eu
+l'espérance que cette arrestation était leur salut.
+
+Mais non, on vit sortir de la noire arcade cinq charrettes chargées de
+condamnés qu'on conduisait à la barrière du Trône pour y être exécutés.
+
+Ces malheureux criaient grâce, levaient au ciel leurs mains liées,
+demandant comment, puisqu'on allait faire le procès de leur ennemi,
+leurs procès à eux pouvaient être bons, condamnés qu'ils étaient par
+celui qu'on était en train de condamner.
+
+La foule commença de gronder; elle trouva que ces pauvres gens avaient
+bien raison, et, comme eux, elle criait grâce. Quelques-uns sautèrent à
+la bride des chevaux, arrêtèrent les charrettes, voulurent les faire
+rétrograder; mais Henriot, sur lequel on n'avait pu exécuter l'ordre
+d'arrestation donné par l'assemblée, arriva au galop avec ses gendarmes,
+sabra tout, condamnés et libérateurs, et la foule se dispersa en jetant
+au ciel une dernière malédiction et en disant:
+
+--Ce n'était donc pas vrai, cette bonne nouvelle qu'on nous avait
+annoncée, que Robespierre était arrêté et que nous étions délivrés de
+l'échafaud?
+
+Vers sept heures du soir j'entendis battre le rappel de tous côtés; mon
+déguisement m'encourageant, j'allais sortir au risque de ce qui pouvait
+m'arriver, lorsque, dans l'escalier, je rencontrai mon brave
+commissaire. Il était très-pâle.
+
+--Vous n'allez pas sortir, me dit-il; ce que j'avais prévu est arrivé.
+La Commune se met en insurrection contre l'assemblée. Henriot, arrêté au
+Palais-Royal, à son retour de l'exécution de la barrière du Trône, a
+été presque immédiatement délivré; le geôlier de la prison du
+Luxembourg, où l'on conduisait Robespierre et ses amis, a refusé
+d'ouvrir la porte de la prison, disant qu'il agissait d'après un ordre
+de la commune. Robespierre, au contraire, insistait pour être écroué: le
+tribunal révolutionnaire c'était pour lui le connu, tous les membres en
+avaient été nommés par lui et étaient à sa dévotion; au contraire,
+l'insurrection de la Commune, la lutte qui en serait la suite, le combat
+qu'il faudrait soutenir contre la Convention, c'était l'inconnu.
+
+C'était plus que l'inconnu pour lui, c'était l'illégalité. Avocat comme
+Vergniaud, il était prêt à sacrifier sa vie, et, comme Vergniaud, il
+voulait mourir dans la légalité.
+
+Voyant que le Luxembourg ne voulait pas ouvrir ses portes pour lui,
+Robespierre ordonna à ses gardiens de le conduire à l'administration de
+la police municipale; ils obéirent. Il leur eût ordonné de le laisser
+libre qu'ils eussent obéi de même. Tout prisonnier qu'il était, son
+immense pouvoir contre-balançait le pouvoir exécutif de la Convention.
+
+Voilà où l'on en était; il y aurait certainement un conflit pendant la
+nuit. Mon commissaire me supplia de me tenir renfermée au moins jusqu'au
+lendemain matin, où il viendrait me délivrer et m'annoncer ce qui serait
+arrivé pendant la nuit. J'étais une chose si précieuse pour lui, qu'il
+m'eût volontiers mise sous clef. Et, en effet, Robespierre triomphant,
+on ignorait tout ce qu'il avait fait pour moi, il se retrouvait sur ses
+pieds. Robespierre abattu, les services qu'il nous avait rendus étaient
+pour lui une source de fortune.
+
+J'étais très-fatiguée; sa position lui permettait d'être mieux renseigné
+que moi: je lui promis de ne pas sortir, mais à la condition que le
+lendemain dès le matin je connaîtrais par lui tous les renseignements de
+la nuit.
+
+Il m'offrit de me faire monter à souper; j'acceptai: je n'avais rien
+pris depuis le matin, et il était près de minuit.
+
+Je dormis mal, au milieu de soubresauts continuels: moi qui avais voulu
+mourir, moi qui avais été poser ma tête sous la hache, moi qui croyais
+n'avoir plus un seul motif d'intérêt dans ce monde, moi dont la
+guillotine enfin n'avait pas voulu, je tressaillais au moindre bruit,
+mon cœur battait au galop des chevaux qui passaient.
+
+Étrange chose que cet amour de la vie! la mienne, à défaut de l'homme
+que j'aimais, s'était rattachée à deux femmes inconnues; j'eusse donné
+ma vie pour les sauver certainement encore, mais je ne l'eusse pas
+donnée sans regrets.
+
+Quelques minutes après le départ du commissaire, on m'apporta mon
+souper. Depuis quelque temps déjà le tocsin de la Commune sonnait, et
+comme mes fenêtres étaient ouvertes et mes jalousies seules fermées,
+j'entendais ses vibrations qui m'annonçaient que quelque chose de grave
+venait de se passer.
+
+Je demandai au garçon de café ce que signifiait ce tocsin. Il me dit que
+le bruit courait que Robespierre était délivré.
+
+--Mais, lui dis-je, délivré!... Je croyais que Robespierre ne voulait
+pas l'être.
+
+--Bon, dit le garçon, on ne lui a pas demandé son avis. La Commune a
+tout simplement envoyé un Auvergnat nommé Coffinhal, qui lèverait les
+tours de Notre-Dame, avec ordre de lui apporter Robespierre.
+
+Coffinhal n'a fait ni une, ni deux, il a été à la mairie, et, quand il a
+vu que Robespierre ne voulait pas venir avec lui, il a pris Robespierre
+et l'a emporté.
+
+Ses amis le suivirent tout joyeux. Ils n'avaient pas le regard perçant
+de Robespierre; mais lui savait bien qu'on l'arrachait à la prison pour
+le porter à la mort, et il criait à cette foule:
+
+--Vous me perdez, mes amis, vous perdez la République!
+
+Si bien qu'à l'heure qu'il est, continua le garçon de café, le citoyen
+Robespierre est maître de Paris s'il n'en est pas le roi!
+
+Je me couchai sur cette nouvelle, qui ne laissa pas de m'inquiéter
+pendant le reste de la nuit.
+
+Le matin, mon commissaire fut fidèle au rendez-vous. Dès huit heures, il
+frappait à ma porte. Depuis deux heures j'étais levée et habillée,
+regardant à travers mes jalousies.
+
+La nuit s'était passée dans une singulière situation. La Convention
+était restée calme et digne, s'arrangeant pour mourir avec dignité, et
+Collot-d'Herbois, au fauteuil de président, disait:
+
+--Citoyens, sachons mourir à notre poste!
+
+La Commune attendait comme la Convention; son secours principal lui
+devait venir de la société des jacobins, et aucune députation sérieuse
+n'arrivait de la société: Robespierre et Saint-Just se regardaient comme
+abandonnés. Couthon, cul-de-jatte, qui, dans les grands événements, se
+considérait plutôt comme un embarras que comme un aide, s'était retiré
+chez lui avec sa femme et ses enfants. Comme c'était l'homme éminent des
+jacobins, Robespierre et Saint-Just lui écrivirent de l'Hôtel-de-Ville:
+
+* * *
+
+«Couthon,
+
+»Les patriotes sont proscrits; le peuple entier s'est levé: ce serait le
+trahir que de ne pas te rendre à la Commune, où nous sommes.»
+
+* * *
+
+Couthon vint, et, Robespierre lui tendant la main, tandis que
+Collot-d'Herbois disait à la Convention: «Sachons mourir à notre poste»,
+Robespierre disait à Couthon: «Sachons supporter notre sort.»
+
+Trois mois auparavant, un pareil événement eût bouleversé Paris. Les
+partis se fussent armés, se fussent rués les uns sur les autres et
+eussent combattu. Mais les partis étaient épuisés. Tous avaient perdu le
+meilleur de leur sang, la vie publique était anéantie.
+
+Ce que tout le monde ressentait, c'était une lassitude immense, un ennui
+universel. Paris avait semblé revivre un instant dans ces repas publics
+qui paraissaient le repas libre de la pauvre ville agonisante. La
+Commune les avait défendus.
+
+La nuit tout entière s'était donc passée à des mesures sans efficacité.
+Un député inconnu, nommé Beaupré, avait fait voter la création d'une
+commission de défense, laquelle se contentait de chauffer les comités.
+Les comités se rappelèrent un certain Barras, qui avait été collègue de
+Fréron lors de la reprise de Toulon sur les Anglais; ils le nommèrent
+général. Mais, général sans armée, Barras ne put que faire quelques
+reconnaissances autour des Tuileries.
+
+Comme mon narrateur en était là de son récit, nous entendîmes un grand
+bruit de cavalerie, de caissons et de canons roulants. Nous nous mîmes à
+la fenêtre: c'était la section de l'_Homme-Armé_ qui, convoquée pendant
+la nuit à son de caisse, avait décidé que ses canons seraient envoyés à
+l'assemblée.
+
+Tallien était cause de ce mouvement. Comme il demeurait rue de la Perle,
+au Marais, il avait couru à cette section et avait annoncé que la
+Convention était en danger, que la municipalité se mettait au-dessus de
+la Convention nationale en donnant asile aux députés décrétés par elle
+d'arrestation. La section de l'_Homme-Armé_ envoyait ses canons aux
+Tuileries et se chargeait de courir de quartier en quartier afin
+d'entraîner les quarante-sept autres sections de Paris.
+
+Les choses commençaient à se dessiner en faveur de la Convention.
+J'obtins de mon guide qu'il me conduirait jusqu'à la Commune afin que je
+pusse juger par mes yeux de quel côté pencherait la fortune de la
+journée.
+
+
+XXIII
+
+La Convention était parvenue à grand'peine à réunir à peu près dix-huit
+cents hommes dans la cour du Carrousel. Elle les avait mis sous les
+ordres de Barras, son général. Nous les vîmes en passant aux Tuileries.
+Barras était occupé à les aligner sur les quais.
+
+C'était un jeune gendarme de dix-neuf ans qui, la veille, avait arrêté
+Henriot. Il avait manqué être assassiné quand Henriot avait été délivré,
+et il avait couru au comité de salut public pour annoncer la délivrance
+d'Henriot.
+
+Il y trouva Barrère et lui apprit que le général de la Commune était en
+liberté.
+
+--Comment, lui dit Barrère, tu le tenais et tu ne lui as pas brûlé la
+cervelle! Je devrais te faire fusiller.
+
+Le jeune homme se le tint pour dit. Son ambition était de faire dans la
+journée quelque grand coup qui le distinguât de ses camarades et lui
+ouvrit la carrière militaire. Armé de son sabre et de deux pistolets
+chargés de plusieurs balles, il prit le chemin de l'Hôtel-de-Ville, où
+étaient Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas et Robespierre jeune.
+
+En arrivant quai Le Peletier, nous vîmes un immense rassemblement qui
+arrêtait toute circulation. Nous demandons ce que c'est, et l'on nous
+répond d'une voix effarée:
+
+--Ce sont eux!
+
+--Qui eux?
+
+--Les députés hors la loi, Robespierre, Couthon.
+
+À ces mots nous redoublons d'efforts pour pénétrer jusqu'au centre
+occupé par la compagnie de la section des Gravilliers. Là, à terre, sur
+le pavé, étaient deux hommes couchés, perdant leur sang par d'horribles
+blessures. L'un de ces hommes était tellement défiguré par un coup de
+pistolet qui lui avait brisé la mâchoire, que nous ne le reconnûmes
+point. Il fallut que l'on nous dît que c'était Robespierre.
+
+Nous n'en voulions rien croire, jusqu'à ce que mon compagnon, lui ayant
+levé la tête, se tourna de mon côté et me dit épouvanté:
+
+--C'est bien lui!
+
+Comment une telle catastrophe avait-elle pu s'opérer? comment
+trouvions-nous dans un ruisseau, entourés d'hommes féroces qui
+criaient: «Jetons ces charognes à la Seine!» deux hommes dont le regard,
+trois jours auparavant, faisait trembler tout Paris.
+
+--Écoutez, me dit mon compagnon, il ne s'agit point ici de faire les
+aristocrates. Vous êtes en homme, nous allons entrer dans le cabaret le
+plus proche, vous vous assoirez à une table. Je commanderai le déjeuner,
+et, tandis que vous m'attendrez, vous, je me glisserai parmi tous ces
+hommes et je reviendrai avec la clef de cette énigme qui nous paraît
+impossible. Comme ils sont là tous les deux, Couthon et Robespierre,
+c'est-à-dire les deux gros bonnets du parti, on ne fera rien sans eux.
+Si on les emmène, suivez-les; je saurai toujours bien où on les aura
+conduits, et je vous rejoindrai.
+
+Comme ce qu'il me proposait était ce qu'il y avait de mieux à faire,
+j'acceptai. Nous trouvâmes un petit cabaret. Je montai à l'entresol; une
+table était dans l'embrasure de la fenêtre, et, assise près de cette
+table, je pourrais voir tout ce qui se passerait dans la rue.
+
+--Allez et revenez vite, dis-je à mon compagnon.
+
+Il partit. J'appelai le tavernier sous prétexte de lui donner la carte
+de notre déjeuner, mais en réalité pour lui demander l'explication de
+toute cette terrible tragédie. Il n'en savait pas beaucoup plus que
+nous. Robespierre, au moment d'être arrêté, disait-il, s'était tiré un
+coup de pistolet dans l'intention de se brûler la cervelle, mais il
+s'était manqué ou plutôt il avait atteint le bas de sa figure au lieu
+d'en atteindre la haut.
+
+D'autres disaient que c'était un gendarme qui avait voulu l'arrêter, et
+que, comme Robespierre se défendait, il avait tiré sur lui le coup de
+pistolet qui l'avait mis hors de combat.
+
+Au bout d'un quart d'heure, mon compagnon revint. Il avait été à la
+source, c'est-à-dire à l'Hôtel-de-Ville, et il apportait des
+renseignements exacts.
+
+Le jeune gendarme qui, la veille, avait arrêté Henriot et que Barrère
+avait menacé de faire fusiller pour l'avoir laissé échapper, avait
+résolu, comme nous l'avons dit, de faire un coup d'État, et nous l'avons
+vu partir avec son sabre et ses pistolets chargés pour se rendre à
+l'Hôtel-de-Ville.
+
+Son intention était d'arrêter Robespierre.
+
+En arrivant sous l'Hôtel-de-Ville, il trouva la place de Grève à peu
+près vide. La moitié des canons d'Henriot était tournée contre la
+Commune; les autres ouvraient leurs gueules dans toutes les directions;
+mais rien n'indiquait l'intelligence de la défense ou de l'attaque dans
+ceux qui les avaient abandonnés ainsi.
+
+Il y avait deux sentinelles à la porte de la Commune, et, sur les
+escaliers, les jacobins les plus fanatiques et les plus obstinés.
+
+On veut empêcher de passer le jeune gendarme.
+
+--Ordonnance secrète, répond-il.
+
+Devant ce mot, tout s'écarte. Il franchit le perron, monte l'escalier,
+passe la salle du conseil, entre dans un corridor, où tant de gens se
+pressent qu'il ne sait plus comment faire pour passer.
+
+Mais là il avise un homme qu'il reconnaît pour appartenir à Tallien.
+C'est Dulac, l'homme à la canne, le même qui m'a reconduite la
+surveille. Le gendarme et lui échangent deux mots.
+
+Ils arrivent ensemble à la porte du secrétariat. Dulac frappe plusieurs
+fois; la porte s'entr'ouvre; il pousse le gendarme par
+l'entrebâillement, tire la porte à lui et regarde par les carreaux ce
+qui va se passer.
+
+C'était dans cette salle qu'étaient Robespierre et ses amis.
+
+Le jeune gendarme cherche un instant des yeux, voit Couthon assis à
+terre à la manière turque, Saint-Just debout tambourinant contre un
+carreau, Lebas et Robespierre jeune causant ensemble de la façon la plus
+animée, Robespierre aîné au fond, assis dans un fauteuil, les coudes sur
+les genoux et la tête appuyée sur sa main.
+
+À peine l'a-t-il reconnu qu'il tire son sabre, court à lui, lui en met
+la pointe sur le cœur et lui crie:
+
+--Rends-toi, traître!
+
+Robespierre, qui ne s'attendait pas à cette agression, fait un
+soubresaut, regarde le gendarme en face, et lui dit tranquillement:
+
+--C'est toi qui es un traître, et je vais te faire fusiller!
+
+À peine ces mots sont-ils prononcés qu'on entend un coup de pistolet,
+que le groupe sur lequel tous les yeux étaient tournés se perd dans la
+fumée, et que Robespierre roule sur le parquet.
+
+La balle l'avait pris au menton et lui avait brisé la mâchoire gauche
+inférieure. Un grand tumulte se fait alors, que dominent les cris de
+Vive la république! Les gendarmes et les grenadiers qui accompagnaient
+l'assassin entrent violemment dans la salle. La terreur se répand parmi
+les conjurés qui se dispersent; tous fuient, excepté Saint-Just, qui se
+précipite sur Robespierre gisant à terre, le relève et le rassied dans
+le fauteuil duquel le coup de pistolet l'a fait tomber.
+
+À ce moment on vient dire au jeune homme qui a causé tout ce tumulte que
+Henriot se sauve par un escalier dérobé.
+
+Il lui restait encore un pistolet armé et chargé; il court à cet
+escalier, atteint un fuyard, croit que c'est Henriot, tire sur le groupe
+d'hommes qui emportait Couthon; ces hommes s'enfuient, abandonnant celui
+qu'ils essayaient de sauver. Les grenadiers et les gendarmes traînent
+Couthon par les pieds jusque dans la salle du conseil général; on
+fouille Robespierre, on lui prend son portefeuille et sa montre; et
+comme on croit Couthon et Robespierre morts, que Robespierre est trop
+blessé et Couthon trop fier pour se plaindre, on les traîne hors de
+l'Hôtel-de-Ville, jusqu'au quai Le Peletier. Là on va les jeter à l'eau,
+lorsque Couthon, de sa voix calme que n'avaient pu altérer toutes les
+douleurs qu'il venait de souffrir:
+
+--Un instant, citoyens, dit-il, je ne suis pas encore mort.
+
+Alors la colère des assassins s'était tournée en curiosité; ils avaient
+appelé les passants, criant:
+
+--Venez voir Couthon; venez voir Robespierre.
+
+Des grenadiers de la section des Gravilliers avaient alors entouré les
+deux agonisants, le quai s'était encombré de curieux. C'est dans ce
+moment que nous étions arrivés.
+
+Il était inutile de chercher d'autres détails que ceux que m'apportait
+mon compagnon; ils devaient être vrais, et nous fûmes confirmés en cette
+certitude lorsque nous vîmes apporter un cadavre et des blessés.
+
+Le cadavre était celui de Lebas. Au moment où les gendarmes firent
+invasion dans la salle, au moment où il vit tomber Robespierre frappé
+d'une balle, il tira un pistolet de sa poche, l'appuya contre sa tempe
+et se fit sauter la cervelle.
+
+Robespierre jeune essaya de fuir; il croyait son frère mort et ne
+pouvait plus donner l'exemple d'amour fraternel qui lui avait fait
+demander de mourir avec lui. Il avait ôté ses souliers, il avait passé
+par la fenêtre et marché pendant quelques secondes, tenant ses souliers
+à la main, sur le fronton de pierre qui règne autour du monument. Puis
+alors, voyant la place de l'Hôtel-de-Ville complètement abandonnée, et
+que, gagnât-il la fenêtre voisine, et que cette fenêtre le
+conduisit-elle à un escalier, il n'avait aucune chance de fuite et de
+salut, il se laissa tomber du deuxième étage et se brisa sur le pavé,
+mais sans se tuer du coup.
+
+C'étaient ces pauvres débris, cadavres ou agonisants, que l'on avait
+ramassés et que, par le quai Le Peletier, on conduisait à la Convention,
+qui rallièrent en passant Robespierre blessé et Couthon mourant.
+
+Saint-Just seul, la tête haute et sans blessure, suivait ses amis,
+attaché à l'extrémité d'une corde. Robespierre était porté sur une
+planche; le mort et les autres blessés étaient traînés dans une voiture
+de commissionnaire à bras.
+
+Nous suivîmes ce triste cortège.
+
+Robespierre fut déposé sur une table dans la salle du comité de salut
+public. On lui mit par pitié, sous la tête, une boîte de sapin qui avait
+renfermé des pains de munition.
+
+Tout le monde disait qu'il était mort.
+
+Si horrible que fût ce spectacle, comme je voulais porter des nouvelles
+sûres à nos prisonnières, je parvins à pénétrer avec mon compagnon dans
+la salle d'audience, juste au moment où il commençait à ouvrir les yeux.
+Il était sans chapeau; sans doute avait-il ôté lui-même sa cravate, qui
+devait l'étouffer. Sa mâchoire gauche pendait jusque sur sa poitrine,
+dégouttante de sang et montrant ses dents brisées. Un chirurgien, que
+l'on appela, le pansa, remit la mâchoire à peu près à sa place, banda
+sa blessure, et fit placer à côté de lui une cuvette remplie d'eau.
+
+J'assistai à ce pansement, qui dut lui causer des douleurs atroces; il
+ne jeta pas un cri, ne poussa pas une plainte; seulement son teint avait
+déjà pris la lividité de la mort.
+
+Tout était fini de ce côté, il n'y avait plus rien à craindre.
+
+Je pensai que le plus pressé était de rassurer mes deux belles amies.
+Mon protecteur n'avait plus de raison, dans l'état où était Robespierre,
+de cacher la protection qu'il m'accordait. Il ne fit donc aucune
+difficulté pour monter en fiacre avec moi et venir à la Force, où
+j'étais attendue, comme on le comprend, avec toute l'impatience de deux
+cœurs qui ne demandent qu'à vivre et à aimer et qui ont peur de mourir.
+
+Nous arrivâmes à la prison vers onze heures du matin. Les prisonniers,
+sans savoir précisément ce qui était arrivé, en avaient quelque idée et
+étaient en pleine révolte. Il eût été difficile de les conduire à
+l'échafaud comme on avait encore fait la veille. Chacun s'était fait une
+arme de ce qu'il avait pu trouver; presque tous avaient brisé leurs
+lits, et des pieds s'étaient fait des espèces de massue. On n'entendait
+que cris et hurlements, et l'on se serait cru non pas dans une prison
+politique, mais dans une maison de fous.
+
+Je trouvai mes deux compagnes enfermées dans leur chambre, tremblantes
+de tout ce vacarme dont elles ignoraient la véritable cause, se tenant
+embrassées et serrées l'une contre l'autre.
+
+À ma vue, à la joie qui éclatait sur mon visage, elles jugèrent qu'elles
+n'avaient plus rien à craindre, jetèrent un cri d'espoir et se
+précipitèrent dans mes bras.
+
+Mais à peine eus-je prononcé le mot sauvées! que madame de Beauharnais
+tomba à genoux, criant:
+
+--Mes enfants!
+
+Et que Terezia s'évanouit.
+
+J'appelai du secours, la porte s'ouvrit, mon commissaire accourut; il
+avait un flacon de vinaigre qu'il fit respirer à Terezia qui revint
+bientôt à elle. Je profitai de ce moment pour leur présenter mon
+compagnon et leur dire tous les services qu'il nous avait rendus.
+
+--Ah! monsieur, vous pouvez être tranquille, dit Terezia, qui avait
+renoncé bien vite à l'appellation de _citoyen_; si nous sommes quelque
+chose, et si nous pouvons quelque chose dans le gouvernement qui va
+s'établir, nous n'oublierons pas vos services. Éva va me dire votre nom
+et me donner votre adresse, et c'est Tallien que je chargerai
+d'acquitter ma dette envers vous.
+
+Je ne pus m'empêcher de rire.
+
+--Le nom et l'adresse de monsieur? lui dis-je. Il était trop prudent
+pour me les donner avant de savoir comment les choses tourneraient;
+mais maintenant je crois qu'il n'a plus aucun motif pour nous les
+cacher.
+
+Notre homme sourit à son tour, alla à une table sur laquelle il y avait
+de l'encre, du papier et des plumes et écrivit:
+
+«Jean Munier, commissaire de police de la section du Palais-Égalité.»
+
+--Maintenant, mes bonnes amies, leur dis-je, il est probable que le
+citoyen Tallien va courir aux Carmes pour vous délivrer. Aux Carmes on
+ne saura pas lui dire où vous êtes, mais seulement qu'on est venu vous
+enlever hier dans la matinée; je crois que l'important serait de le
+rejoindre et de vous l'amener le plus vite possible. Il doit avoir une
+foule de choses à dire à Terezia, qui, de son côté, ne sera pas fâchée,
+je le présume, qu'il lui rapporte son poignard.
+
+Terezia se jeta à mon cou.
+
+--Je vais donc me mettre à sa recherche, continuai-je, et vous ne me
+reverrez qu'avec lui, ou, si au milieu de cet effroyable bouleversement
+il lui était impossible de venir, qu'avec votre ordre de mise en
+liberté.
+
+J'allais sortir; madame de Beauharnais s'était accrochée à mon bras et
+me regardait suppliante.
+
+--Que puis-je faire pour vous, chère Joséphine? demandai-je.
+
+--Oh! dit-elle, bonne Éva, j'ai deux enfants; est-ce que je ne pourrais
+pas voir mes enfants avant de sortir d'ici? Ou tout au moins est-ce que
+vous ne pourriez pas leur donner de mes nouvelles?
+
+--Oh! grand Dieu! m'écriai-je avec bonheur. Dites-moi où ils sont, et je
+courrai à eux.
+
+--Mon fils Eugène est chez un menuisier de la rue de l'Arbre-Sec, la
+troisième ou quatrième maison à gauche en entrant par la rue
+Saint-Honoré. Ma fille est presque en face, chez une grande lingère à la
+barrière des Sergents. Et comme on pourrait refuser de vous les confier
+parce qu'on ne vous connaît pas, je vais vous donner un mot qui tout au
+moins les rassure, si vous ne pouvez me les amener.
+
+Et Joséphine, en effet, me donna quelques lignes qui devaient me faire
+reconnaître comme une amie du menuisier et de la lingère où ses deux
+enfants étaient en apprentissage.
+
+Comme il était probable que le citoyen Jean Munier trouverait le citoyen
+Tallien plus tôt que moi, il fut convenu qu'il allait se mettre en quête
+de lui et que je les attendrais tous les deux rue Saint-Honoré, à
+l'entresol de madame Condorcet.
+
+Je pris congé avec de nouveaux embrassements de mes deux amies, et nous
+traversâmes les corridors et descendîmes les escaliers en criant:
+
+--Plus de Robespierre! plus d'échafaud!
+
+Santerre, que je rencontrai sur les degrés du perron, me retint quelques
+secondes; mais en dix paroles je le mis au fait.
+
+Nous sautâmes dans notre voiture.
+
+La rue Saint-Honoré était pleine de monde, tout ce monde avait un air
+de fête et de joie que la population parisienne n'avait pas présenté
+depuis longtemps. À peine si l'on pouvait se faire jour, tant chacun se
+pressait de demander des nouvelles et de savoir où en étaient les
+événements.
+
+Mon commissaire, que je pouvais désormais appeler par son nom, ce qui me
+donnait une grande facilité pour dialoguer avec lui, me remit à ma porte
+et me promit de m'amener Tallien.
+
+Quant à faire entrer à la Force les deux enfants de madame de
+Beauharnais, il s'en chargeait comme d'une chose facile à lui.
+
+Je remontai à mon entresol, n'ayant plus aucune raison de me cacher;
+j'ouvris en conséquence mes persiennes toutes grandes et je me mis à la
+fenêtre.
+
+La porte de la maison des Duplay avait été fermée, soit qu'on eût enlevé
+les deux personnes qui y restaient encore, soit que, lasses d'insultes
+et de grossières injures, elles s'y fussent enfermées.
+
+Je ne m'attendais à l'exécution que pour le lendemain; je fus donc bien
+étonnée lorsque, vers quatre heures, j'entendis de grands cris du côté
+du palais Égalité, je vis la foule se heurter, se ruer, se culbuter. La
+tête et le buste des gendarmes apparaissaient au-dessus de la foule, et
+dans les mains de ces archers de la mort leurs sabres flamboyaient comme
+l'épée de l'ange exterminateur.
+
+C'était la hideuse exhibition dont Fouquier-Tinville et ses juges
+gratifiaient une fois encore le public.
+
+Les cris: «Les voilà! les voilà!» se firent entendre.
+
+Et, en effet, c'étaient les guillotineurs qui allaient à leur tour, hués
+et maudits, subir la terrible loi du talion.
+
+
+XXIV
+
+Ne remarques-tu pas, mon bien-aimé Jacques, combien il semble que le
+caprice de mon génie, bon ou mauvais, me fait voir tout ce qui se passe,
+soit que moi-même j'aille au-devant des événements, soit que les
+événements viennent au-devant de moi.
+
+Aussi je ne saurais moi-même me rendre compte de l'ébranlement étrange
+qui secoue mon cerveau. Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me
+semble que je ne suis plus complètement maîtresse de moi-même, et qu'il
+y a en moi une fatalité plus forte que ma volonté qui, à un moment
+donné, me poussera malgré moi sur la pente de quelque grand malheur.
+
+J'ai parfois des espèces d'hallucinations pendant lesquelles il me
+semble que, le jour où j'ai pris place dans la charrette, j'ai été
+véritablement guillotinée. Je crois parfois en rêve que je sens la
+douleur de la hache passant entre les vertèbres de mon cou; je me dis
+que depuis ce jour je suis morte et que c'est mon ombre qui croit vivre
+et s'agite encore sur la terre.
+
+Dans ces moments de visions sépulcrales, je te cherche partout. Il me
+semble que nous ne sommes séparés que par des brouillards épais, dans
+lesquels nous errons tous les deux, et dans lesquels, en punition de
+quelque faute que je cherche à me rappeler en vain, nous sommes
+condamnés à errer continuellement sans nous retrouver jamais.
+
+Dans ces moments-là, je crois que mon pouls ne bat plus que quinze ou
+vingt fois à la minute, que mon sang se refroidit, que mon cœur
+s'endort; dans ces moments-là, je serais aussi incapable de me défendre
+d'un homme qui en voudrait à ma vie, que d'un homme qui en voudrait à
+mon honneur. Je suis comme ces malheureux tombés en catalepsie, que l'on
+croit morts, devant lesquels on discute la question de leurs
+funérailles, dans quel cercueil on les mettra, de plomb ou de chêne, qui
+entendent tout, dont le cœur bondit de terreur, mais qui cependant ne
+peuvent s'opposer à rien.
+
+Eh bien! j'étais en voyant apparaître les fatales charrettes, dans un de
+ces moments-là: je croyais faire un rêve; tout ce que j'avais accompli
+depuis huit jours n'était point des actions de la vie, mais des actes de
+la mort.
+
+Allons donc! si j'étais pour quelque chose dans les blessures, dans
+l'agonie, dans le supplice de tous ces gens-là, est-ce que je me le
+pardonnerais jamais?
+
+Voilà une chose hideuse. Voilà des morts, des mourants; voilà des êtres
+humains, des frères, oui, des frères,--car nul ne peut renier la
+fraternité humaine,--que l'on conduit à la guillotine. Ils sont cassés,
+brisés, disloqués; l'un deux est déjà entré dans la mort, les autres y
+ont un pied. Et je suis pour quelque chose dans cette horreur?...
+Impossible!
+
+Moi, ton Éva, Jacques, comprends-tu? moi que tu appelais ta fleur, ton
+fruit, ton oiseau chanteur, ton ruisseau, ta goutte de rosée, ton
+souffle d'air!
+
+Si fait! Je me rappelle. Mon destin m'a jetée dans une prison. Dans
+cette prison j'ai connu deux femmes, belles comme des anges de lumière.
+Elles aimaient. L'une était mère et avait des enfants; l'autre, d'un
+amour moins pur, aimait un homme qui n'était pas son mari. Toutes deux
+avaient peur de mourir; moi, qui n'avais pas peur pour moi, j'eus peur
+pour elles. Je me jetai, dans ce terrible labyrinthe politique où je
+n'avais jamais mis le pied.--Et moi aussi, alors, la soif du sang m'a
+prise; j'ai dit: Je voudrais que ces hommes-là mourussent pour que ces
+femmes-là ne mourussent point; et je vais aider à faire mourir les uns
+pour faire vivre les autres.
+
+Et dès lors j'ai oublié que j'étais une jeune fille, une femme timide;
+j'ai couru les rues de Paris la nuit; j'ai porté un poignard qui
+parlait; il disait: je demande à tuer! et un rhéteur lui répondait: Tue
+sans phrases!
+
+Ce poignard, le lendemain je l'ai vu briller dans la main d'un homme sur
+la poitrine d'un autre homme. Il n'a pas tué, c'est vrai, mais il a dit:
+Prenez garde, si vous ne tuez pas avec la voix, je tuerai avec le fer.
+
+Et l'on a tué avec la voix. Voilà pourquoi le poignard que j'avais porté
+n'a pas tué avec le fer.
+
+Mais au reste celui que je poussais à tuer était un homme maudit, un
+homme exécré, un homme dont la mort sera comme un source de vie pour des
+milliers de personnes qui, s'il vivait, peut-être allaient mourir.
+
+Mais c'est lui qui va mourir, et le voilà qui vient à moi.
+
+Horrible! horrible! horrible! comme dit Shakespeare. Il a la tête
+enveloppée d'un linge sale taché d'un sang noir. Le voilà qui vient,
+écrasé, pliant le front sous sa douleur et sous les malédictions qui
+courbent sa tête. Ah! tu sens donc le remords!
+
+Mais non; sa roide attitude est la même; son œil sec est fixé sur moi.
+Grand Dieu! l'approche de la mort le rend-elle voyant? Devine-t-il, sous
+ce déguisement où je me cache, que c'est moi qui ai crié: «Sus au
+tyran!» que c'est moi qui ai porté le poignard? Mais détourne donc les
+yeux de moi, démon! ne me regarde donc plus, fantôme!!!
+
+Ah! par bonheur, voilà quelque chose qui détourne ses yeux de moi. Il
+regarde la maison de Duplay; cette maison qu'il a habitée et où sa vue,
+qui partout ailleurs répandait la crainte, répandait la joie;--là on
+attendait son retour avec des palpitations d'orgueil, on l'écoutait avec
+délices, on l'applaudissait avec enthousiasme. Cette maison a vu les
+seules heures heureuses de sa vie. La regardera-t-il en passant et ne se
+rappellera-t-il pas que Dante, ce peintre des grandes douleurs, a dit:
+
+«Le plus grand supplice qu'il y ait au monde est de se rappeler les
+jours heureux pendant les jours d'infortune!»
+
+Non-seulement il la regarde, mais les charrettes font halte. Ah! l'on va
+faire pour Robespierre ce que l'on a fait pour Philippe-Egalité, on va
+lui montrer une dernière fois son palais.
+
+Ce fut alors seulement que je m'aperçus de l'effroyable affluence de
+monde qui s'était agglomérée sur ce point. Sans doute on avait lancé
+d'avance le programme de la funèbre comédie qui devait être jouée à
+cette place, et les spectateurs y étaient accourus en foule. Pas une
+fenêtre qui ne fût occupée, beaucoup avaient été louées des prix
+insensés. Des parents des victimes attendaient là Robespierre pour jouer
+autour de sa charrette et jusqu'au pied de l'échafaud le rôle du chœur
+de la vengeance antique.
+
+Il me passa comme un éblouissement: non-seulement j'étais pour quelque
+chose dans le supplice de ces malheureux, j'étais le grain de sable,
+c'est vrai, qui avait fait pencher la balance, mais encore j'étais pour
+quelque chose dans l'évocation de tout ce monde qui sortait on ne sait
+d'où, de ces hommes à cheveux poudrés, à habits et à culottes de soie,
+qui jusque-là s'étaient contentés d'errer la nuit, comme des phalènes,
+dans les rues de Paris, et qui, pour la première fois, osaient s'y
+montrer le jour; de ces femmes barbouillées de rouge, coiffées de
+fleurs, à quatre heures de l'après-midi, demi-nues, accoudées aux
+fenêtres comme au jour de la Fête-Dieu, sur des tapis de velours et sur
+des châles de pourpre; si mon mauvais génie ne m'eût point conduite à la
+prison des Carmes, si je n'eusse point porté ce poignard rue de la Perle
+à Tallien, tout ce monde ne serait point là, ce seraient ceux qui vont à
+l'échafaud en ce moment qui y en enverraient d'autres.
+
+Mais enfin ne pourrait-on pas les y conduire, à cet échafaud dont ils
+ont frayé le chemin, sans cette augmentation de supplice? La peine de
+mort est la privation de la vie, voilà tout, mais non une vengeance.
+
+On s'était arrêté pour faire exhibition des patients; ces mêmes
+gendarmes, ces sbires d'Henriot qui sabraient la veille ceux qui
+voulaient sauver les condamnés, piquaient aujourd'hui les condamnateurs
+d'hier de la pointe de leurs sabres et disaient à Couthon, affaissé sur
+ses jambes paralysées: «Lève-toi donc, Couthon!» et à Robespierre, brisé
+par une horrible blessure: «Tiens-toi donc droit, Robespierre!» Et, en
+effet, la fatigue avait fait retomber celui-ci sur son banc. Mais, au
+premier appel à son orgueil, il s'était redressé, avait promené sur la
+foule ce regard terrible, dont j'eus ma part: il m'avait revue.
+
+Mais aussi pourquoi n'avais-je pas quitté ma fenêtre? Qui me tenait
+clouée à cette fenêtre?
+
+Un pouvoir plus fort que ma volonté.
+
+Je devais voir ce qui allait se passer: c'était ma punition à moi.
+
+Cette sanglante féerie devait avoir son ballet: c'était pour cela que
+l'on s'était arrêté devant la maison Duplay. Une ronde se forma. Des
+femmes, si cela peut s'appeler des femmes, se mirent à danser en rond en
+criant:
+
+«À la guillotine, Robespierre! À la guillotine, Couthon! À la
+guillotine, Saint-Just!»
+
+Je n'oublierai jamais de quel calme et fier regard le beau jeune homme,
+le seul qui n'eût point essayé d'échapper à la mort ou qui n'eût point
+attenté à sa vie, regarda cette ronde de furies et écouta ces cris de
+malédictions. C'était à tout remettre en doute; on voyait la conscience
+transparaître dans ces grands yeux méprisants et pleins de dédain de la
+vie.
+
+Mais ce n'était pas le tout, et la fête devait avoir son dénoûment
+immonde comme le reste. Un de ces horribles gamins qui sortent des
+égouts, un de ces bâtards du ruisseau, que l'on ne voit, comme certains
+reptiles, que les jours de pluie, était là avec un seau plein de sang
+pris à l'abattoir. Il trempa un balai dans le sang, et se mit à peindre
+en rouge l'innocente maison de Duplay.
+
+Oh! cette dernière injure, il ne put la supporter; il plia la tête, et,
+qui sait! de cet œil fixe et sec peut-être une larme tomba-t-elle!
+
+Mais lorsque les charrettes se remirent en mouvement au cri de: À la
+guillotine! à la guillotine! cette tête livide dont on ne voyait plus
+que les yeux se redressa, et ses yeux se fixèrent sur moi.
+
+Alors, tu te rappelles, mon Jacques bien-aimé, cette ballade allemande
+que nous lûmes ensemble, où un fiancé mort enleva sa fiancée vivante,
+dont le crime a été de blasphémer en apprenant sa mort, partout où ils
+passent, à un cri que jette le sombre cavalier, tous les morts soulèvent
+la pierre de leur tombeau et le suivent, contraints par une force
+magique. Eh bien! ce fut ainsi que son regard me déracina pour ainsi
+dire de l'endroit où j'étais, et m'entraîna par une force contre
+laquelle ma volonté ne pouvait rien, à la suite de ce spectre vivant.
+
+Je quittai ma fenêtre, je descendis dans la rue, je suivis le cortège.
+J'avais les yeux sur la charrette, je ne pouvais pas les en détourner;
+il y avait une foule à faire trembler, elle m'emportait avec elle sans
+que je sentisse son étouffante pression. Je marchais et cependant il me
+semblait que mes pieds ne touchaient pas la terre.
+
+Arrivée à la place de la Révolution, je me trouvai, je ne sais comment
+cela se fit, une des _mieux placées_.
+
+Je vis porter Couthon, je vis monter Saint-Just. Celui-ci mourut le
+sourire aux lèvres. Lorsque le bourreau montra sa tête au peuple, le
+sourire n'était pas encore effacé.
+
+Le tour de Robespierre vint. Certes cet homme ne pouvait plus aspirer
+qu'à une chose: à mourir! La tombe, c'était le port où devait jeter
+l'ancre ce vaisseau brisé. Il monta calme et ferme. Il me sembla que son
+œil me cherchait et jetait une étincelle de haine en me rencontrant. Mon
+Dieu! mon Dieu! mon Dieu! permettrez-vous que ce regard d'un mourant me
+porte malheur?
+
+Mais alors, au moment où je m'en doutais le moins, il se passa sur
+l'échafaud une chose odieuse, infâme, inouïe.
+
+Un des aides du bourreau, une bête féroce,--il y a des hommes indignes
+du nom d'homme,--voyant cette rage, entendant ces malédictions, voulut
+jouer son rôle dans la symphonie infernale: il saisit par un de ses
+angles cette serviette qui soutenait sa mâchoire et l'arracha.
+
+C'était plus de douleur que la machine humaine n'en pouvait supporter.
+La mâchoire brisée retomba comme celle d'un squelette.
+
+Robespierre poussa un rugissement.
+
+Je ne vis plus rien.
+
+J'entendis un coup sourd qui frappait dans l'ombre.
+
+J'étais évanouie.
+
+
+XXV
+
+Lorsque je revins à moi, j'étais seule dans ma chambre et couchée sur
+mon lit.
+
+Je me levai sur mon séant, je laissa glisser mes jambes hors de mon lit
+et me trouvai assise.
+
+--Oh! murmurai-je, quel abominable rêve!
+
+En effet, tout ce que j'avais vu en réalité se représentait à moi sous
+la forme d'un rêve.
+
+J'étais au milieu de l'obscurité la plus complète, mais je voyais se
+dessiner sur la muraille tout l'effrayant spectacle auquel j'avais
+assisté.
+
+Les charrettes fatales défilaient devant moi avec ces misérables,
+mutilés, disloqués, brisés. Au milieu d'eux, seul, Saint-Just sain et
+sauf, la tête haute et le sourire dédaigneux, puis cette halte à la
+porte du menuisier, ce misérable gamin barbouillant la porte de sang,
+enfin, sur la place de la Révolution, ce valet de bourreau arrachant à
+Robespierre cet appareil qui conservait seul à son visage une forme
+humaine. J'entendais ce cri, ce rugissement sous lequel j'étais tombée
+écrasée, me demandant par quelle fatalité, à la même place, mon cœur
+avait défailli devant la victime et devant le bourreau.
+
+Je fus tirée de cette hallucination par le bruit de ma porte qui
+s'ouvrait. J'ignorais complètement où j'étais; je me crus dans un cachot
+et qu'on venait me chercher pour me conduire à mon tour à la mort.
+
+Je jetai un cri et demandai:
+
+--Qui va là?
+
+--Moi, me répondit la voix bien connue de Jean Munier.
+
+--De la lumière! de la lumière! demandai-je.
+
+Il alluma une bougie. Je m'assis sur mon lit, la main sur mes yeux
+d'abord, puis je regardai où j'étais, et je reconnus mon entresol.
+
+Alors tout me revint en mémoire.
+
+--Ah! dis-je, eh bien! le citoyen Tallien?
+
+--Je l'ai vu, je l'ai rassuré sur sa belle Terezia, mais je lui ai dit
+que par vous seule il pouvait savoir où elle était, ne voulant pas vous
+priver du bonheur de le réunir à votre amie. Par malheur il est
+président de la Convention. La Convention s'est déclarée en permanence;
+jusqu'à minuit il est au fauteuil; si à minuit il est parvenu à faire
+remplacer ou à modifier dans son sens le comité de salut public, il aura
+l'ordre de liberté.
+
+--Mais là bas! m'écriai-je, nos deux malheureuses amies?
+
+--Elles savent qu'elles ne seront pas guillotinées, c'est le principal.
+Je retourne à la Convention, Tallien m'a fait promettre d'y revenir; je
+l'attends, et, à quelque heure que ce soit, je viens vous prendre ici
+avec lui. Pendant ce temps, rhabillez-vous en femme et allez chercher
+votre garçon menuisier et votre apprentie lingère; avec votre habit
+d'homme, peut-être ne vous les confierait-on point.
+
+Il me sembla que mon brave commissaire pouvait bien avoir raison;
+aussitôt son départ, je me hâtai de me transformer, et je descendis pour
+prendre un fiacre et aller chercher les deux enfants.
+
+Mais il n'était plus question de fiacre; la rue Saint-Honoré était en
+fête et les voitures n'y circulaient pas. Il y avait des feux de joie de
+vingt en vingt pas, et devant ces feux, autour de ces feux de joie, des
+danseurs de toutes les classes de la société.
+
+D'où sortaient tous ces jeunes gens en habit de velours, en culotte de
+nankin, en bas de soie chinés? D'où sortaient toutes ces femmes
+barbouillées de rouge comme des roues de carrosse, décolletées jusqu'à
+la ceinture! Qui avait dicté les paroles, qui avait fait la musique de
+ces carmagnoles royalistes plus déhanchées que la carmagnole
+républicaine? Jamais je n'eusse imaginé pareille folie.
+
+Je traversai toute cette saturnale repoussant vingt bras qui voulaient
+m'entraîner dans ces rondes insensées. Sur la place du Palais-Égalité on
+ne savait où mettre le pied; les fusées vous inondaient, les pétards
+vous éclataient dans les jambes, la population était, aux flambeaux et
+aux torches, visible comme s'il eût été grand jour.
+
+Sans cette circonstance j'eusse bien certainement trouvé les portes de
+mes deux magasins fermées; mais elles étaient toutes grandes ouvertes,
+et maîtres, maîtresses et commensaux de la maison prenaient part à la
+fête. De vieilles servantes qui ne pouvaient trouver de cavaliers
+dansaient avec leurs balais.
+
+J'entrai au magasin des Deux-Sergents; on me prit pour une pratique qui,
+malgré l'heure avancée, venait acheter quelque objet de lingerie, et
+l'on me remit au lendemain. On avait bien le temps de vendre, la terreur
+était finie, le commerce allait refleurir.
+
+Je me fis reconnaître; je dis le motif de ma visite. J'appris, chose
+qu'on ne savait pas, que madame de Beauharnais n'avait point été
+exécutée pendant les derniers jours, qu'elle vivait encore et qu'elle
+attendait ses enfants.
+
+La joie de ces braves gens fut grande. Ils adoraient la petite Hortense.
+On l'appela à grands cris; elle s'était retirée dans sa chambre et
+pleurait pendant que les autres se réjouissaient; mais à peine eut-elle
+su que sa petite mère vivait toujours et qu'il ne lui était rien arrivé,
+qu'elle se mit à sauter et à rire. C'était une charmante enfant de dix à
+onze ans, avec une peau satinée, de beaux cheveux blonds, de grands yeux
+bleus transparents comme l'éther.
+
+On ne fit sur le billet aucune objection, et l'on s'apprêta à me
+remettre l'enfant; mais pour une pareille solennité la maîtresse de la
+maison voulut absolument qu'on la fit belle. On vêtit Hortense de sa
+plus jolie robe et on lui mit un bouquet à la main, et pendant ce temps
+j'allai chercher son frère.
+
+Le menuisier, sa femme et tous les apprentis dansaient et chantaient
+autour d'un grand feu qui brûlait dans la rue de l'Arbre-Sec; je
+m'informai du jeune Beauharnais et on me le montra accoudé à une borne
+et regardant tristement toute cette joie à laquelle il ne prenait aucune
+part.
+
+Mais lorsque j'eus été à lui, quand je me fus fait reconnaître, que je
+lui eus dit de quelle part je venais, lui, au lieu d'éclater en rires
+joyeux, il se mit à pleurer, ne prononçant que ces deux mots: Ma mère!
+ma mère!
+
+Lequel des deux enfants aimait le mieux sa mère; autant l'un que
+l'autre, mais tous deux l'aimaient avec un caractère différent.
+
+En un instant Eugène eut fait sa toilette. C'était un grand jeune homme
+de seize ans, avec de beaux yeux noirs, de beaux cheveux noirs tombant
+sur ses épaules. Il m'offrit son bras, je le pris, et nous nous hâtâmes
+de traverser la rue pour aller prendre sa sœur.
+
+Elle nous attendait tout habillée, son bouquet à la main; elle avait une
+robe de mousseline blanche, une ceinture blanche et un chapeau de paille
+rond avec un ruban bleu; de son chapeau de paille s'échappaient des
+flots de cheveux blonds. Elle était charmante.
+
+Nous reprîmes en courant la rue Saint-Honoré.
+
+Onze heures sonnaient à l'horloge du Palais-Égalité; les feux
+commençaient de s'éteindre et l'on circulait un peu plus librement. Tout
+le long de la route, je n'étais occupée, à droite et à gauche, qu'à
+répondre aux questions des deux enfants sur leur mère.
+
+Nous arrivâmes à mon entresol, à la porte duquel j'avais laissé la clef,
+mais mon commissaire n'était pas encore de retour. J'expliquai aux deux
+enfants que j'étais obligée d'attendre le citoyen Tallien, qui pouvait
+seul ouvrir les portes de la prison de leur mère. Ils le connaissaient
+de nom, mais ni l'un ni l'autre n'était fort au courant de l'histoire de
+la révolution, qui ne leur était venue que tamisée par le milieu
+commercial dans lequel ils vivaient.
+
+Il y avait deux fenêtres à ma chambre, les enfants se mirent à l'une,
+moi à l'autre; nous attendîmes.
+
+Il faisait un temps magnifique, un de ces temps qui font croire,
+lorsqu'il arrive de grands événements, que pour leur accomplissement le
+ciel donne la main à la terre. J'entendais le jeune homme, qui avait
+quelques notions d'astronomie, dire à sa sœur le nom des étoiles.
+
+Puis tout à coup, un peu après minuit sonné, le roulement d'un fiacre se
+fit entendre, venant par la petite rue qui longe la grille de
+l'Ascension, et il s'arrêta à notre porte.
+
+La portière s'ouvrit, deux hommes sautèrent sur le pavé.
+
+C'étaient Tallien et le commissaire.
+
+Celui-ci leva le nez, m'aperçut à la fenêtre, arrêta Tallien qui allait
+se lancer dans l'allée, et m'appela.
+
+Puis, se retournant vers Tallien:
+
+--Inutile de perdre son temps à monter, dit-il, elle descend.
+
+En effet, je descendais avec les deux enfants.
+
+--Ah! mademoiselle, me dit Tallien, je sais tout ce que je vous dois.
+Croyez que Terezia et moi ne l'oublierons jamais.
+
+--Vous vous aimez, vous allez vous revoir, vous allez être heureux, lui
+dis-je, ce sera pour moi une bien douce récompense.
+
+Il serra mes mains dans les siennes et me montra la portière du fiacre
+ouverte; j'y montai, pris Hortense sur mes genoux, mais notre
+complaisant commissaire déclara que, pour ne pas nous gêner, il montait
+sur le siège avec le cocher.
+
+Peut-être n'était-il pas fâché de me laisser le temps de causer avec
+Tallien au moment où le feu de la reconnaissance n'avait pas encore eu
+le temps de s'attiédir.
+
+Si c'était là son intention; il devina juste. À peine la portière
+refermée, le cocher eût-il pris au galop le chemin de la Force, que
+j'entamai le chapitre des faits et gestes de messire Jean Munier.--Un
+mot que je dirais tout bas à Terezia, lui ferait ajouter ses
+recommandations aux miennes.
+
+Les chevaux ne cessaient d'aller au galop, et cependant Tallien, passant
+sa tête à la portière, criait à chaque instant:
+
+--Plus vite! plus vite!
+
+Nous arrivâmes à la Force. Il y avait à la porte les restes d'un
+rassemblement qui s'y était tenu toute la journée; c'étaient des parents
+et des amis dont les amis et les parents étaient enfermés dans la
+prison. On avait craint que, comme la veille, les charrettes ne
+continuassent de fonctionner, et chacun était venu avec une arme
+quelconque pour s'opposer en ce cas au départ des prisonniers. L'heure
+passée, le rassemblement avait continué d'avoir lieu la nuit sans que
+l'on sût pourquoi et par la seule raison qu'il avait eu lieu le jour.
+
+On regarda curieusement les personnes qui descendaient du fiacre, et
+j'entendis tout bas murmurer le nom de Tallien par une personne qui
+avait reconnu l'ex-proconsul de Bordeaux.
+
+Mais comme Tallien avait frappé en maître à la porte de la Force, la
+porte s'était ouverte rapidement, et rapidement s'était refermée.
+
+Le commissaire nous servait de guide. J'eusse pu en faire autant, car je
+commençais à être familière avec la prison, et le père Ferney m'appelait
+en riant sa _petite pensionnaire_.
+
+Tallien laissa au guichet le commissaire avec les papiers nécessaires à
+l'élargissement des prisonniers, et s'élança par les escaliers, ne
+voulant pas être retardé par ces formalités.
+
+Le père Ferney nous donna un guichetier; mais, comme je connaissais le
+chemin aussi bien que lui et que j'étais plus légère, j'étais avant lui
+à la porte.
+
+--C'est nous! criai-je en frappant trois coups.
+
+Deux cris me répondirent, et des pas légers s'élancèrent vers la porte
+accourant au devant de moi.
+
+--Et Tallien? dit la voix de Terezia.
+
+--Il est là, répondis-je.
+
+--Et mes enfants? demanda la voix de Joséphine.
+
+--Eux aussi, ils y sont!
+
+Une double exclamation monta au ciel.
+
+Je démasquai la porte.
+
+La clef grinça dans la serrure, la porte roula sur ses gonds, le flot se
+précipita dans la chambre, l'amant vers l'amante, les enfants vers la
+mère.
+
+Je n'étais ni amante ni mère. J'allai m'asseoir sur le lit, je m'aperçus
+que seule j'étais seule! et je pleurai.
+
+--Où étais-tu? mon Jacques bien-aimé!
+
+Pendant quelques secondes on n'entendit que des baisers, des cris de
+joie, des mots entrecoupés: Ma mère! Mes enfants! Ma Terezia! Mon
+Tallien!
+
+Puis, égoïstes à force d'amour, ne voyant plus qu'eux au monde, les
+prisonniers sortirent en deux groupes, sans s'inquiéter de celle qui
+restait derrière eux.
+
+La chambre demeura vide. Oh! elle avait vu sans doute de grandes
+tristesses cette chambre, elle avait entendu sans doute de bien
+douloureux sanglots; elle avait vu des enfants s'arracher aux bras de
+leur mère, des femmes à ceux de leur époux, des pères à ceux de leurs
+filles. Eh bien! elle n'avait rien entendu de pareil, j'en suis sûre, au
+soupir que je poussai en me renversant sur ce lit.
+
+Je fermai les yeux; j'aurais voulu me croire morte. Sous cette terre
+insensible j'avais plus de parents et plus d'amis que dans ce monde
+d'oublieux et d'ingrats.
+
+C'était la seconde fois que je regrettais que la guillotine n'eût pas
+voulu de moi.
+
+Je tombai dans un état de torpeur impossible à décrire.
+
+Une voix connue me tira de mon abattement.
+
+Elle disait:
+
+--Eh bien! vous ne venez donc pas, vous?
+
+Je rouvris les yeux; c'était mon commissaire qui venait me chercher.
+
+Il ne m'avait pas oubliée, lui!
+
+Il avait encore besoin de moi.
+
+
+XXVI
+
+Je le suivis la mort dans l'âme!
+
+À la porte nous cherchâmes vainement une voiture, celle qui nous avait
+amenés avait disparu. Tallien, qui, je l'ai dit, avait été reconnu en
+entrant, avait trouvé en sortant une foule immense. On savait la part
+qu'il avait eue à la chute de Robespierre; on lui avait préparé une
+ovation. La voiture qui contenait les cinq prisonniers et leur
+libérateur fut escortée aux flambeaux; elle traversa Paris au cri de:
+Mort au dictateur! vive Tallien! vive la république! Ce fut le
+commencement de ses triomphes!
+
+Rien ne laisse après soi plus d'obscurité que la lumière; rien ne laisse
+plus de silence que le bruit.
+
+Nous avions l'air, Jean Munier et moi, de deux ombres errant dans une
+ville morte.
+
+De temps en temps nous entendions au loin devant nous les hourras
+poussés par la foule.
+
+Comme elle devait être heureuse cette amante qui revenait à la vie au
+milieu des cris du triomphe de son amant! Qu'elle devait être heureuse
+cette mère qui ressuscitait dans les bras de ses enfants, qu'elle avait
+cru ne revoir jamais.
+
+Nous traversâmes Paris dans la moitié de sa longueur, de la Force à
+l'Ascension. Là je pris congé de mon compagnon, et je remontai chez moi,
+seule et désespérée.
+
+Je me jetai tout habillée sur mon lit. Je ne m'y couchais point pour
+dormir, mais pour pleurer.
+
+Le sommeil ou plutôt l'évanouissement de mes facultés vint au milieu des
+larmes et sans que je m'en aperçusse. Je continuais de pleurer en
+dormant.
+
+Le lendemain, il me sembla entendre quelque bruit dans ma chambre, et,
+au milieu d'un rayon de soleil, je vis, me regardant, une créature si
+belle, que je la pris pour un ange du ciel.
+
+C'était Terezia.
+
+Elle s'était souvenue de moi; elle accourait me chercher, m'enlever de
+bonne volonté ou de force, me dire que je ne la quitterais plus.
+
+Je crois que d'abord je me détournai de ses baisers; je secouai la tête.
+
+--Seule je suis, lui dis-je, seule je dois rester.
+
+Mais alors cette créature toute de flamme se jeta sur moi, me pressa
+contre son cœur, rit, pleura, pria, ordonna, mit au service de son cœur
+toutes les ressources de son esprit, et finit enfin par me soulever de
+mon lit et me porter devant ma glace.
+
+--Regarde-toi, mais regarde-toi donc, me dit-elle; est-ce que l'on est
+seule, est-ce que l'on a le droit de rester seule quand on est belle
+comme toi? Oh! comme les larmes te vont bien, comme tes yeux sont beaux
+dans ce cercle de bistre! Moi aussi j'ai eu des yeux comme cela, moi
+aussi j'ai été seule et bien seule! Regarde-moi, est-ce qu'il y a trace
+de douleur sur mon visage? Non, une nuit de bonheur a tout effacé, et
+toi aussi tu auras une nuit de bonheur qui effacera tout.
+
+--Ah! moi, m'écriai-je, tu le sais bien, Terezia, celui-là seul qui
+pouvait me donner le bonheur est mort. À quoi bon attendre un voyageur
+qui ne peut revenir? Mieux vaut l'aller rejoindre où il est, dans la
+tombe.
+
+--Oh! les vilains mots! dit Terezia, est-ce que de pareils mots peuvent
+sortir d'une bouche jeune et fraîche comme la tienne. La tombe, dans
+soixante ans nous y penserons. Ah! vivons, ma belle Éva, tu vas voir
+dans quel paradis nous allons vivre. D'abord, tu vas quitter cette
+chambre, où tu ne peux respirer.
+
+--Cette chambre n'est pas à moi, dis-je.
+
+--À qui est-elle donc?
+
+--À madame de Condorcet.
+
+--Mais toi, où vivais-tu avant d'être ici?
+
+--Je te l'ai dit: à bout de toutes ressources, j'avais pour mourir
+moi-même crié: Mort à Robespierre!
+
+--Eh bien! raison de plus, tu vas venir avec moi. Ta chambre ou plutôt
+ton appartement est préparé à la chaumière. Tu m'as dit que tu étais
+riche avant la révolution?
+
+--Très-riche, je le crois du moins, ne m'étant jamais occupée d'argent.
+
+--Eh bien! nous te ferons rendre tes rentes, tes terres, tes maisons; tu
+redeviendras riche, nous allons rentrer dans une période de la société
+où les femmes seront reines; toi, belle comme tu es, tu seras
+impératrice; d'abord tu vas me laisser t'habiller, te parer, t'embellir
+ce matin; nous déjeunons chez moi avec Barras, Fréron et Chénier, quel
+malheur que son frère André ait été guillotiné il y a quatre jours,
+quels beaux vers il t'aurait faits. Il t'aurait appelée Néère, il
+t'aurait comparée à Galatée, il t'aurait dit:
+
+ Néère, ne va te confier aux flots,
+ De peur d'être déesse et que les matelots
+ N'invoquent au milieu de la tourmente amère
+ La blanche Galatée et la blanche Néère.
+
+Et au milieu de ce flot de paroles, de promesses, de louanges, elle
+m'embrassait, me caressait, me serrait sur son cœur; elle voulait me
+faire croire que je n'étais pas seule et que la reconnaissance ferait
+pour moi d'elle une sœur.
+
+Hélas! puisque je vivais encore, je ne demandais pas mieux que de me
+laisser persuader et de prendre la vie en patience.
+
+Je souris.
+
+Terezia surprit ce sourire; elle avait vaincu.
+
+--Voyons, dit-elle, qu'allons-nous mettre qui puisse t'embellir encore?
+Je veut que tu éblouisses mes convives.
+
+--Mais que voulez-vous que je mette. Je n'ai rien à moi. Tout ce qui est
+ici est à madame de Condorcet, et, en vérité, je ne puis sortir avec la
+robe que j'ai sur moi, souillée et fripée comme elle est.
+
+--Et les robes d'une femme philosophe de quarante ans ne peuvent point
+t'aller. Non, il te faut les robes d'une folle comme moi. M. Munier?
+dit-elle.
+
+Je me retournai.
+
+Mon brave commissaire était debout sur le seuil de ma porte.
+
+--M. Munier, dit-elle, descendez, prenez ma voiture; allez à ma petite
+maison qui fait le coin de l'allée des Veuves et du Cours-la-Reine, et
+dites à ma vieille Marceline de vous donner une de mes robes du matin,
+qu'elle choisira parmi les plus élégantes.
+
+--Vous êtes folle, Terezia, lui dis-je; pourquoi me donner les
+apparences d'une fortune que je n'ai pas. Faites de moi votre humble
+dame de compagnie, mais n'en faites pas une rivale en richesse et en
+beauté.
+
+--Faites ce que je vous dis, Munier.
+
+Le commissaire avait déjà disparu pour obéir à la belle dictatrice.
+
+--Oh! mais, dit Terezia, allons-nous les faire enrager, toutes ces
+femmes, car nous sommes plus jeunes et plus belles qu'elles!
+
+--Joséphine est bien jolie, et vous êtes injuste pour elle, Terezia!
+
+--Oui, mais elle a vingt-neuf ans, et elle est créole. Tu en as seize,
+toi; et moi, moi... J'en ai à peine dix-huit. Tu verras madame Récamier,
+elle est très-belle certainement, mais, pauvre femme, dit-elle avec un
+rire singulier, à quoi cela lui servira-t-il d'être belle; tu verras
+madame Krüdner, elle est belle aussi, peut-être à la rigueur même plus
+belle que madame Récamier, mais une beauté allemande. Oh! et puis, c'est
+une prophétesse qui prêche une religion nouvelle, le néo-christianisme
+ou quelque chose comme cela. Je ne suis pas forte sur les questions
+religieuses. Toi qui sais tout, tu verras bientôt à travers tout cela.
+Tu verras madame de Staël; elle n'est point belle, mais c'est l'arbre de
+la science.
+
+Je mis mes mains sur mes yeux et cessai d'écouter ce qu'elle disait. Oh!
+mon bel arbre de la science! le roi de mon paradis d'Argenton, des
+racines duquel coulait le ruisseau qui avivait tous les jardins, où
+buvaient la tige de mes iris et les racines de mes roses.
+
+Oh! depuis longtemps je n'écoutais plus ce qu'elle disait, lorsque le
+bruit de la voiture traversa ma rêverie et que le citoyen Munier rentra
+avec les robes de Terezia.
+
+--Attendez-nous en bas, Munier, dit Terezia; vous viendrez avec nous, et
+je vous présenterai au citoyen Barras, qui sera probablement quelque
+chose dans le gouvernement qui succédera à celui-ci, et qui, aidé de
+Tallien, pourra faire pour vous ce que vous désirez.
+
+Elle salua de la tête, et Munier, déjà dressé à obéir, s'inclina jusqu'à
+terre et disparut.
+
+Terezia fut quelque temps à choisir dans ses deux robes celle qui me
+conviendrait le mieux; les femmes vraiment belles ne craignent pas les
+belles femmes et sont d'avis au contraire que la beauté fait valoir la
+beauté.
+
+Je suis forcée de dire que, lorsque je sortis des mains de Terezia,
+j'étais aussi belle que je pouvais être.
+
+Nous montâmes en voiture, nous traversâmes la place de la Révolution.
+Robespierre n'y était plus, mais la guillotine y était toujours.
+
+Je cachai ma tête dans la poitrine de Terezia.
+
+--Qu'as-tu? me demanda-t-elle.
+
+--Ah! si vous aviez vu, lui dis-je, ce que j'ai vu hier.
+
+--Ah! c'est vrai, tu les as vu guillotiner!
+
+--Et je les verrai toujours. Pourquoi cette affreuse machine est-elle
+encore là?
+
+--C'est nous autres femmes que cela regarde; ce matin à déjeuner, nous
+allons commencer à la démolir, ce sont nos mains à nous qui renversent
+les choses auxquelles les hommes n'osent toucher.
+
+Nous arrivâmes à une petite maison cachée dans un massif de lilas
+au-dessus duquel se balançaient quelques peupliers.
+
+On l'appelait la Chaumière; elle était en effet couverte de chaume, mais
+peinte à l'huile, ornée de bois grume, et tout enguirlandée de roses,
+comme une chaumière à l'Opéra-Comique.
+
+C'était la demeure de Terezia.
+
+Il était un peu plus de dix heures du matin quand nous arrivâmes; le
+déjeuner était pour onze heures.
+
+Pour une maison abandonnée par sa maîtresse depuis six semaines, elle
+était parfaitement tenue par la vieille Marceline. Seulement le
+cuisinier et le cocher avaient été congédiés. Les voitures étaient sous
+la remise, prêtes à être attelées; les chevaux à l'écurie, prêts à être
+mis aux voitures; la cuisine éteinte, prête à être rallumée.
+
+Le déjeuner devait être apporté tout servi de chez un des traiteurs en
+renom.
+
+Terezia me conduisit d'abord à _mon appartement_: il se composait d'un
+petit boudoir, d'une chambre et d'un cabinet de toilette.
+
+Tout cela ravissant de goût et d'élégance.
+
+Je voulus refuser, je demandai à quel titre j'irais, en m'installant
+chez elle, me mêler à son existence et prendre une partie de sa maison.
+
+Elle me répondit tout simplement:
+
+--Ma chère Éva, tu m'as sauvé la vie; si je ne t'avais pas rencontrée
+sur ma route, c'était moi que l'on guillotinait hier, selon toute
+probabilité, à la place de Robespierre. Je suis ton obligée, j'ai donc
+droit absolu sur toi. Puis, j'ose te répondre que ce ne sera pas long,
+que dans quinze jours toute ta fortune te sera rendue, et que ce sera
+toi qui pourras m'offrir un appartement chez toi.
+
+Alors elle me conduisit dans sa chambre; tandis qu'elle mettait la
+dernière main à sa toilette, Tallien entra doucement sur la pointe du
+pied. Tournée vers la porte, je le vis entrer.
+
+Elle le vit, elle, dans la glace de la psyché où elle se regardait.
+
+Elle se retourna vivement et lui ouvrit les bras.
+
+--Lui aussi m'a sauvé la vie, dit-elle, mais après toi, Éva.
+
+--Je veux bien accepter la place secondaire que tu me donnes, chère
+Terezia, enchanté que je serai toujours de céder le pas à une jolie
+femme, répliqua Tallien, mais elle vous dira que, lorsqu'elle est entrée
+chez moi venant de votre part, la mort de Robespierre était jurée.
+
+--Oui, mais avouez que mon poignard et l'avis que je vous ai donné ont
+été pour quelque chose dans la résolution que vous avez prise?
+
+--Pour tout, Terezia, pour tout! L'idée que si je tardais d'un jour,
+d'une heure, d'un moment, vous pouviez être la victime de ce monstre,
+m'a décidé non pas à renverser Robespierre, mais à hâter sa chute. C'est
+à toi que la France doit de respirer trois ou quatre jours plus tôt.
+
+--Nous l'aimerons bien, n'est-ce pas? dit en me montrant Terezia à
+Tallien. Puis, le plus tôt possible, il faut lui faire rendre ses biens.
+C'est une Chazelay. La maison était noble et riche. Noble, ils n'ont pas
+pu lui ôter cela. Mais ils pouvaient la ruiner, et ils l'ont fait.
+
+--Eh bien! rien de plus facile; elle n'est pas émigrée, elle a été
+victime de la terreur, puisqu'elle a failli mourir sur l'échafaud. J'en
+parlerai à Barras et nous arrangerons cela ensemble. Seulement,
+ajouta-t-il en riant, comme c'est une chose juste, ce sera un peu plus
+long et plus difficile que si c'était une chose arbitraire.
+
+La vieille Marceline annonça que le citoyen Barras venait d'arriver.
+
+--Va le recevoir, dit Terezia, nous descendons.
+
+Tallien descendit après avoir échangé avec elle un coup d'œil
+d'intelligence dans lequel il était incontestablement question de moi.
+
+Quelques minutes après lui, nous descendîmes à notre tour.
+
+Le salon était plein de fleurs, et l'on y arrivait par des corridors
+fleuris comme le reste de la maison. Tallien avait en quelques heures
+changé le voile de tristesse jeté sur la maison pendant l'absence de
+Terezia en une robe de fête.
+
+On sentait que la joie et l'amour venaient d'en ouvrir les fenêtres au
+splendide soleil de juillet.
+
+Comme je l'ai dit, Barras était au salon et nous attendait.
+
+Il était vraiment beau, plutôt élégant que beau, avec son costume de
+général de la révolution, à grands revers bleus brodés d'or, avec son
+gilet de piqué blanc, sa ceinture tricolore, son pantalon collant et ses
+bottes à retroussis. En apercevant Terezia, il lui tendit les bras.
+
+Terezia lui sauta au cou comme à un ami intime, et s'effaça pour me
+faire place.
+
+Barras demanda la permission de baiser la belle main qui savait si bien
+tirer les verrous des prisons. Tallien lui avait en deux mots raconté
+tout ce que j'avais fait.
+
+Il me parla de la reconnaissance de son ami, qu'il avait pris à tâche
+d'acquitter envers moi, et le remercia d'avoir bien voulu le charger de
+ce rôle. Puis il me dit de lui faire une note de ce qu'était ma fortune
+avant la révolution.
+
+--Hélas! citoyen, lui dis-je, vous me demandez là tout simplement une
+chose impossible. Je n'ai point été élevée chez mes parents; je sais
+seulement que mon père était riche. Mais il me serait impossible de
+donner sur cette fortune aucun détail.
+
+--Il n'est pas nécessaire que l'on tienne ces détails de vous,
+citoyenne; mieux vaut même qu'ils nous arrivent envoyés par une main
+tierce; vous avez bien un homme de confiance que vous puissiez envoyer à
+Argenton et qui puisse s'entendre avec le notaire de votre famille.
+
+J'allais répondre non, lorsque je pensai à mon brave commissaire, Jean
+Munier. C'était de tout point l'homme intelligent qu'il me fallait, et
+ce serait en même temps le moyen de lui offrir le payement des services
+rendus.
+
+--Je chercherai, citoyen, répondis-je avec une révérence de remerciement,
+et j'aurai l'honneur de vous envoyer l'homme, afin qu'il puisse, grâce à
+un sauf-conduit de vous, accomplir tranquillement sa mission, dans
+laquelle il pourrait être troublé s'il n'y était soutenu par vous.
+
+Barras, en homme du monde, comprit que ma révérence signifiait que la
+conversation avait duré assez longtemps. Il me salua et alla au devant
+de Joséphine et de ses enfants, qui venaient d'arriver.
+
+Hélas! ils étaient vêtus tous trois de noir.
+
+Madame de Beauharnais avait appris en sortant de sa prison seulement, et
+le lendemain même de sa sortie que, huit jours auparavant, son mari
+avait été exécuté; elle venait faire à Terezia sa visite de veuvage,
+mais se dégager de l'invitation qui lui avait été faite la veille.
+
+Barras et Tallien savaient la nouvelle, mais n'avaient pas jugé à propos
+de la lui apprendre.
+
+Elle reçut les compliments de condoléances de Barras et de Terezia, puis
+elle vint à moi.
+
+--Oh! ma chère Éva, dit-elle, que de pardons pour l'abandon où nous vous
+avons laissée hier. Je croyais vous voir toujours avec nous, tant vous
+m'aviez jeté du bonheur plein les yeux. Le bonheur aveugle. Quand je me
+suis aperçue que vous n'étiez plus avec nous, nous étions trop loin. Et
+puis, chère Éva, que pouvais-je vous offrir, moi, l'hospitalité de
+l'auberge? Nous avons été coucher, mes enfants et moi, rue de la Loi, à
+l'hôtel de l'Égalité.
+
+--Ainsi, lui dis-je, vous voilà dans la même situation que moi. J'ai
+perdu mon père, fusillé comme émigré, vous avez perdu votre mari,
+décapité comme aristocrate.
+
+--Complétement. Les biens de M. le vicomte de Beauharnais sont sous le
+séquestre; toute ma fortune personnelle est aux Antilles; je vais vivre
+d'emprunts jusqu'à ce que le citoyen Barras arrive à me faire rendre les
+propriétés de mon mari. Croyez-vous que s'il n'y eût pas eu nécessité
+absolue, j'aurais mis mes chers enfants, l'un chez un menuisier,
+l'autre chez une lingère. Oh non! mais les voilà, ils ne me quitteront
+plus.
+
+Joséphine fit signe à Hortense et à Eugène, qui accoururent à elle et se
+groupèrent de manière à faire d'elle la Cornélie antique.
+
+Ils restèrent ainsi un instant embrassant et embrassés au milieu des
+larmes; puis, s'excusant encore une fois sur la tristesse que mettait
+parmi nous leur présence, ils se retirèrent, croisant Fréron, qui, lui
+aussi, connaissait la mort du général et s'inclina devant cette triple
+douleur.
+
+
+XXVII
+
+On devine ce que dut être comme élégance un déjeuner servi par
+Beauvillers à trois sybarites comme Barras, Tallien et Fréron.
+
+Dans ces sortes de réunions, où les femmes ne comptent pas, tout est
+fait pour elles cependant, jusqu'à l'esprit qui pétille de tous côtés.
+L'esprit est au moral ce que le parfum des fleurs est au physique.
+Quoique je n'aie aucune idée de ce que c'est que la gourmandise, je
+compris dès les premiers mots la différence de saveur qu'il y a entre un
+déjeuner vulgaire et un déjeuner entre trois femmes jeunes et belles et
+trois hommes qui passaient alors comme les plus spirituels de Paris.
+
+On disait le beau Barras, le beau Tallien, l'élégant Fréron.
+
+Fréron, on se le rappelle, allait donner son nom à toute une jeunesse
+qui allait s'appeler la jeunesse dorée de Fréron.
+
+J'entrais dans un côté de la vie que j'ignorais complètement, dans la
+vie sensuelle.
+
+Le déjeuner était servi avec toute la finesse qui devait succéder à la
+brutale époque dont nous sortions. Les vins étaient versés dans des
+verres de mousseline qui laissaient presque les lèvres se toucher en
+buvant. Le café était versé dans des tasses du Japon frêles comme des
+coquilles d'œufs, et ornées de figures et de plantes des couleurs les
+plus capricieuses et les plus brillantes.
+
+Il y a dans les excès du luxe une espèce d'ivresse. Je n'eusse bu que de
+l'eau dans ces verres et dans ces tasses, au milieu de cet air parfumé,
+que je n'en eusse pas moins eu l'esprit un peu troublé.
+
+J'étais placée entre Barras et Tallien.
+
+Tallien fut tout à Terezia; mais Barras n'eut à s'occuper que de moi.
+
+Comme il y avait entre les deux femmes un complot pour me rendre Barras
+favorable, c'était à qui me ferait valoir aux yeux du futur dictateur.
+
+Les parfums ont une immense influence sur moi. Lorsqu'on se leva après
+le déjeuner, j'étais pâle, et malgré ma pâleur mes yeux étincelaient.
+
+Je passai devant une glace; je me regardai et m'arrêtai étonnée de
+l'étrange expression de mon visage. Ma narine se dilatait pour sentir,
+mes yeux s'ouvraient pour voir, comme si ces parfums étaient une chose
+saisissable. J'étendis les bras et les rapprochai de moi comme pour
+presser sur mon cœur l'arôme de toutes ces plantes, de tous ces vins, de
+toutes ces liqueurs, de tous ces mets auxquels j'avais à peine touché.
+
+J'allai sans y songer m'asseoir devant un piano. Terezia en souleva le
+couvercle et je me trouvai le doigt sur les touches; alors je ne sais
+pas comment il se fit que je me reportai à ce jour où, excitée par
+l'orage, je répétai de moi-même les premières mélodies que tu m'avais
+fait entendre; mes doigts coururent sur l'ivoire, je ne dirai pas avec
+une science, mais je dirais tout à la fois avec une vigueur, une
+légèreté et une morbidezza qui m'étonnèrent moi-même. Je me sentais
+frissonner et frémir à ces mélodies inconnues qui s'éveillaient sous mes
+doigts; ce n'étaient plus des notes, c'étaient des pleurs, des soupirs,
+des sanglots, des retours à la joie, à la vie, au bonheur, un hymne de
+reconnaissance à Dieu; je ne vivais plus de ma vie ordinaire, mais d'une
+vie convulsive et fiévreuse où se résumait comme sensation tout ce que
+j'avais éprouvé, ressenti, souffert depuis un mois. J'improvisai en
+quelque sorte avec les doigts le récit terrible des événements qui
+venaient de s'écouler.
+
+J'étais à moi seule le chœur et les personnages d'une tragédie antique.
+
+Enfin je fermai les yeux, je jetai un cri et m'évanouis entre les bras
+de Terezia.
+
+Je revins à moi par un éclat de rire nerveux; on avait fait sortir les
+hommes pour me donner les soins que nécessitait mon évanouissement.
+J'étais à moitié déshabillée; je tenais Terezia pressée contre mon cœur
+et ne voulais pas la lâcher. Il me semblait qu'en la lâchant je
+tomberais dans un précipice.
+
+Je haletai longtemps avant de reprendre complètement et ma connaissance
+d'abord et mon pouvoir sur moi-même ensuite; puis enfin, au lieu d'une
+indisposition, me sentant noyée dans un bien-être étrange, je demandai
+moi-même où étaient nos convives.
+
+En un instant je fus rajustée et on les fit rentrer.
+
+Ils avaient parfaitement vu qu'il n'y avait rien de joué dans mon
+évanouissement; que j'avais succombé sous le poids d'une excitation
+nerveuse plus forte que moi.
+
+Barras vint à moi et me tendit les deux mains en me demandant si
+j'allais mieux; elles étaient froides et tremblantes. On voyait que
+lui-même avait été fortement ému; la même émotion, mais à des degrés
+différents, se peignait sur les visages de Tallien et de Fréron.
+
+--Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc eu, mademoiselle? me demanda Barras.
+
+--Je ne sais moi-même. Ces dames viennent de me dire que je m'étais
+trouvée mal après avoir joué je ne sais quelle fantaisie sur le piano.
+
+--Vous appelez ça une fantaisie, mademoiselle? Mais c'est une symphonie
+comme jamais dans ses plus beaux jours Beethoven n'en a composé une.
+Ah! s'il y avait eu là un sténographe musical, de quel chef-d'œuvre vous
+eussiez enrichi ce répertoire si restreint, qui, au lieu de parler à
+l'âme avec la voix seule, lui parle par le cœur à tous les sens!
+
+--Je ne sais, lui dis-je en haussant légèrement les épaules. Je ne me
+souviens de rien.
+
+--De sorte que si l'on vous priait de recommencer?... demanda Barras.
+
+--Ce serait impossible, répondis-je. J'ai improvisé, je le présume du
+moins, et pas une des notes que vous avez entendues n'est restée dans
+mon souvenir.
+
+--Oh! mademoiselle, dit Tallien, nos salons, avec la tranquillité qui
+est revenue, je l'espère, vont se reformer. Nous ne sommes point une
+société de tigres comme ont pu vous le faire croire les six ou huit
+derniers mois qui viennent de s'écouler. Nous sommes un peuple lettré;
+spirituel; accessible à toutes les sensations; il faut que vous ayez été
+élevée dans le meilleur monde. Quel est votre maître? qui vous a appris
+à composer de pareils chefs-d'œuvre?
+
+Je souris tristement, car je pensais à vous, mon Jacques bien-aimé.
+
+J'éclatai en sanglots.
+
+--Ah! m'écriai-je, mon maître, mon bon maître chéri est mort.
+
+Et je me jetai dans les bras de Terezia.
+
+--Laissez-la tranquille, messieurs, dit-elle; ne voyez-vous pas que
+c'est encore une enfant, qu'elle n'a eu de maître encore en rien,
+qu'une nature exubérante et prodigue qui lui a donné avec la beauté le
+sentiment du beau. Donnez-lui un pinceau, elle peindra; hélas! c'est une
+de ces créatures réservées à toutes les délices de la vie ou à toutes
+ses douleurs.
+
+--À toutes ses douleurs, oh! oui! m'écriai-je.
+
+--Imaginez-vous, dit Terezia, qu'elle s'est trouvée, jeune et belle,
+tellement abandonnée de tout, qu'elle a voulu mourir, et que, ne voulant
+pas se tuer sans doute par respect pour ce chef-d'œuvre que la création
+avait fait en elle, elle a crié, à l'exécution de la Sainte-Amarante: À
+bas le tyran! Mort à Robespierre! Imaginez-vous que, ne trouvant pas la
+mort assez lente dans la prison où elle était enfermée, elle est montée
+sur la charrette de l'échafaud. C'est là qu'elle m'a rencontrée sur la
+charrette où on me conduisait moi-même aux Carmes; c'est là qu'elle m'a
+soufflé le bouton de rose qu'elle tenait à la bouche, et que j'ai reçu
+comme le dernier présent d'un ange qui va mourir. Descendue la dernière
+de la charrette fatale, il s'est trouvé qu'elle faussait le compte de
+têtes données au bourreau. Il l'a chassée de l'échafaud. Un brave homme
+que nous allons vous présenter tout à l'heure l'a conduite aux Carmes,
+où nous étions déjà réunies Joséphine et moi. Là, elle nous a raconté sa
+vie, un roman sublime comme celui de Paul et Virginie. Vous savez les
+services qu'elle nous a rendus; c'est elle qui a été mon messager près
+de vous, Tallien, et hier soir, pour la remercier, ingrates que nous
+étions, Joséphine et moi, nous l'oublions dans la prison de la Force.
+C'est moi qui, ce matin, ai été la chercher dans le petit entresol de
+madame Condorcet. Cette enfant, qui est née avec quarante ou cinquante
+mille livres de rentes, n'avait point une robe à elle, et vous la voyez
+avec une robe à moi.
+
+--Oh! madame! murmurai-je.
+
+--Laissez-moi dire tout cela, enfant. Il faut bien qu'ils le sachent,
+puisque c'est à eux de réparer les torts de la fortune. Son père a été
+fusillé comme émigré à Mayence, un Chazelay, une noblesse des croisades.
+De quoi était-elle accusée? D'avoir crié: À bas le tyran! à bas
+Robespierre! Tout cela, qui était un crime digne de mort il y a huit
+jours, est aujourd'hui un acte de vertu digne de récompense. Eh bien!
+Barras; eh bien! Tallien; eh bien! Fréron, il faut que vous fassiez
+rendre ses biens à celle qui m'a rendue à vous. Ses terres et son
+château sont situés dans le Berri, près de la petite ville d'Argenton.
+Vous ferez faire un rapport sur tout cela, n'est-ce pas, Barras? afin
+qu'elle sorte promptement de cette position de mon hôtesse que j'ai eu
+toutes les peines du monde à lui faire accepter et dont elle rougit.
+
+--Oh! non, madame, je ne rougis pas, m'écriai-je, et je ne demande pas
+qu'on me rende toute cette grande fortune, mais seulement de quoi vivre
+dans cette petite ville d'Argenton où j'ai été élevée et dans ma petite
+maison, que j'achèterai, si elle est à vendre.
+
+--Il faut, mademoiselle, dit Barras, il faut nous occuper de cela le
+plus tôt possible; il va y avoir une foule de réclamations du genre de
+la vôtre, pas si sacrées, je le sais, mais il ne faut pas nous laisser
+prévenir. Vous avez quelque homme d'affaires, n'est-ce pas, à qui nous
+pourrions nous adresser pour aller faire là-bas le relevé de vos
+propriétés, pour savoir si elles sont toujours sous le séquestre ou si
+elles ont été vendues?
+
+--J'ai, monsieur, répondis-je, le brave homme qui m'a recueillie sur la
+place de la Révolution au moment où le bourreau m'a repoussée. Il
+m'avait vu jeter à Terezia la fleur que je tenais dans ma bouche; il
+avait cru que je la connaissais, tandis que ce n'était point à une
+femme, mais à la statue de la beauté, que je jetais cette fleur. Il
+était commissaire de police; il m'a conduite aux Carmes sans m'y faire
+écrouer, pensant qu'une prison était l'asile le plus sûr pour mol. C'est
+lui qui, depuis ce temps, ne m'a pas quittée, qui m'a ramenée hier soir
+de la Force à l'entresol de madame Condorcet; c'est lui qui m'a aidée à
+aller trouver M. Tallien avec la mission que j'avais de Terezia pour
+vous; c'est lui qui était enfin ce matin chez moi quand Terezia est
+venue me chercher; et c'est à lui que j'ai pensé quand cette bonne amie
+m'a dit qu'il me faudrait un homme intelligent pour aller à Argenton
+relever la liste de mes biens.
+
+--Et où est cet homme? demanda Barras.
+
+--Il est ici, mon cher citoyen, répondit Terezia.
+
+--Eh bien, dit Barras, si vous le permettez, nous allons le faire monter
+et causer avec lui de cette affaire.
+
+On appela Jean Munier, qui monta aussitôt.
+
+Barras, Tallien et Fréron l'examinèrent tour à tour et trouvèrent en lui
+un homme plein d'intelligence.
+
+C'était tout à fait l'homme qu'il fallait pour une semblable commission.
+
+--Maintenant, dit Barras, que pouvons-nous faire? nous n'avons aucune
+position constituée, nous ne pouvons donner des ordres.
+
+--Oui, mais vous pouvez donner un certificat de civisme à un homme
+chargé par vous d'aller faire une enquête dans le département de la
+Creuse. Vos trois noms sont aujourd'hui le meilleur passe-port que l'on
+puisse emporter avec soi.
+
+Barras regarda ses deux amis, qui lui firent chacun un signe d'adhésion.
+
+Il prit alors sur le petit secrétaire de Terezia une feuille de papier
+parfumée sur laquelle il écrivit:
+
+«Nous, soussignés, recommandons aux bons patriotes, amis de l'ordre et
+ennemis du sang, le nommé Jean Munier, qui nous a prêté aide et
+assistance dans la dernière révolution qui vient de s'opérer, et qui a
+conduit à la fin Robespierre à l'échafaud.
+
+»Il s'agit tout simplement de faire des recherches sur la fortune
+réelle de l'ex-marquis de Chazelay, et de savoir si cette fortune a été
+séquestrée simplement ou si les biens mobiliers et immobiliers ont été
+vendus.
+
+»Nous prions les magistrats, en les assurant de notre reconnaissance, de
+vouloir bien aider le citoyen Jean Munier dans ses recherches.
+
+»Paris, ce 11 thermidor an II.»
+
+Et ils signèrent tous trois.
+
+N'était-il pas étonnant que ce fût Fréron, l'homme de Lyon; Tallien,
+l'homme de Bordeaux; et Barras, l'homme de Toulon, qui fissent un appel
+aux bons patriotes ennemis du sang versé.
+
+Jean Munier partit dès le lendemain.
+
+À trois heures, un cocher en livrée bourgeoise amena deux magnifiques
+chevaux que l'on attela à une calèche. Fréron avait affaire, il nous
+quitta; Terezia, Tallien, Barras et moi y montâmes seuls.
+
+Il faisait un temps magnifique, les Champs-Élysées étaient pleins de
+monde, les femmes tenaient à la main des bouquets de fleurs, les hommes
+des branches de laurier, en souvenir de la victoire remportée quatre
+jours auparavant.
+
+Il eût été difficile de dire d'où sortait la quantité innombrable de
+voitures que l'on rencontrait, quand huit jours auparavant on eût pu
+croire qu'il n'y avait plus dans Paris que la charrette du bourreau.
+
+Paris avait un aspect si différent de celui que je lui avais vu quelques
+jours auparavant, que l'on ne pouvait s'empêcher de partager
+l'enivrement général.
+
+Au milieu de tous les équipages, le nôtre était assez élégant pour être
+remarqué.
+
+Bientôt il fut non-seulement remarqué, mais ceux qui l'occupaient furent
+reconnus.
+
+Alors les noms de Barras, de Tallien, de Terezia Cabarrus se répandirent
+dans la foule qui gronda aussitôt.
+
+Il y a quelque chose du tigre dans la foule; elle gronde d'amour comme
+de colère.
+
+Cinq minutes après, la voiture était enveloppée et ne pouvait plus
+marcher qu'au pas.
+
+Alors les cris de Vive Barras! Vive Tallien! Vive madame Cabarrus!
+éclatèrent, et au milieu de tous ces cris une voix retentit, c'était une
+voix de femme, qui cria:
+
+«Vive Notre-Dame de thermidor!»
+
+Le nom resta à la belle Terezia.
+
+Nous fûmes reconduits jusqu'à la chaumière de l'allée des Veuves par ces
+cris frénétiques, car il nous fut impossible de continuer notre
+promenade.
+
+Mais ce ne fut point tout; la foule stationna devant la porte et
+continua ses cris jusqu'à ce que Barras, Tallien et madame Cabarrus se
+fussent montrés à elle.
+
+Cela dura jusqu'à ce qu'on eût demandé un peu de repos pour Terezia, qui
+se trouvait, disait-on, un peu indisposée.
+
+Quant à moi, j'étais ivre d'un sentiment singulier, qui tenait encore
+plus de l'étonnement que de l'enthousiasme.
+
+Barras ne me quitta pas un instant de toute la soirée, sans qu'il me fût
+possible, lui parti, de me rappeler un seul mot de ce qu'il m'avait dit
+ou de ce que je lui avais répondu.
+
+
+XXVIII
+
+Lorsque Barras fut parti, Terezia s'empara de moi.
+
+La conversation tomba sur Barras. Comment l'avais-je trouvé? N'était-il
+pas gai, spirituel, charmant?
+
+C'est vrai, il était tout cela.
+
+Terezia me conduisit à ma chambre; elle ne voulut pas me quitter qu'elle
+n'eût fait ma toilette de nuit, comme elle avait fait ma toilette de
+jour.
+
+Aux lumières, ma chambre était encore plus coquette que dans la journée.
+Tout servait de réflecteur aux bougies: les cristaux des chandeliers,
+les potiches du Japon et de la Chine, les glaces de Venise et de Saxe
+semées le long de la muraille.
+
+Mon lit, tout en étoffe de soie gris-perle avec des boutons de rose,
+faisait un si grand contraste avec la paille des Carmes et de la Force,
+le lit de madame Condorcet, celui de ma petite chambre que j'avais
+quitté faute de pouvoir la payer plus longtemps, que je le caressais de
+la main et des yeux comme les enfants font d'un joujou.
+
+Puis, au milieu de toutes ces richesses, cette créature si belle, si
+élégante, si courageuse, que tout un peuple avait acclamée lorsqu'elle
+s'était montrée à lui, et qui avait voulu dételer sa voiture; qui disait
+vouloir faire de moi son amie, ne plus me quitter, vivre continuellement
+avec moi, me faire rendre ma fortune, joindre son luxe au mien pour
+mener une grande existence, tout cela, je l'avoue, était si opposé aux
+mauvais jours que je venais de traverser, à mon dégoût de la vie, aux
+tentatives que j'avais faites pour mourir, que lorsque je pensais à mon
+passé, je croyais sortir d'un rêve fiévreux et insensé, ou plutôt être
+entrée dans une nouvelle vie qui n'avait aucune raison d'être et qui
+allait s'évanouir comme les décorations de jardins enchantés et de
+palais splendides dans les contes de fées.
+
+Je m'endormis sous les caresses de Terezia.
+
+Des songes charmants les continuèrent.
+
+En me réveillant, je vis des fleurs, des arbres, j'entendis chanter les
+oiseaux: étais-je encore à Argenton?
+
+Hélas! non; j'étais à Paris, allée des Veuves, aux Champs-Élysées.
+
+Une jeune femme de chambre, vraie soubrette d'opéra-comique, entra chez
+moi, riante, coquette, marchant sur la pointe du pied, pour me demander
+mes ordres.
+
+On déjeunerait à onze heures, mais d'ici là que prendrais-je, café ou
+chocolat?
+
+Je demandai du chocolat.
+
+Combien cette vie de prison, si douloureuse pour moi, avait dû peser sur
+ces femmes habituées à ce luxe quotidien! et je compris que Terezia me
+fût reconnaissante de l'avoir aidée à reconquérir tout cela.
+
+Nous étions encore à table après le déjeuner, lorsque Barras, sous
+prétexte de parler des affaires publiques avec Tallien, se fit annoncer.
+
+Il nous fit ses compliments ordinaires, et prétendit que j'étais plus
+belle en négligé du matin qu'en toilette du soir.
+
+--Ah! mon ami, je n'étais point habituée à ce langage, jamais vous ne
+m'aviez parlé ainsi, vous; jamais vous n'aviez loué ni ma beauté ni mon
+esprit; il vous suffisait de me dire:
+
+--Je suis content de toi, Éva.
+
+Puis de temps en temps vous me preniez la main, vous me regardiez et
+vous me disiez:
+
+--Je vous aime.
+
+Oh! si je vous voyais, même en rêve, me regarder ainsi; si je vous
+sentais me serrer la main ainsi; si je vous entendais me dire ainsi: «Je
+vous aime;» tout ce mirage qui m'enveloppe s'évanouirait, et je serais
+sauvée.
+
+En sortant de chez Tallien, Barras entra.
+
+--Je me suis déjà occupé de vous, me dit-il, et je crois vous avoir
+trouvé, dans un des quartiers élégants de Paris, une petite maison telle
+qu'elle vous conviendra sous tous les rapports.
+
+--Mais, citoyen Barras, lui dis-je, il me semble que vous allez bien
+vite.
+
+--Quelque chose qu'il arrive, reprit Barras, vous restez toujours à
+Paris, et il faudra bien que vous y logiez.
+
+--D'abord, répondis-je, je ne sais si je resterai à Paris, et, dans tous
+les cas, pour que j'y achète une maison et pour que j'y demeure, il me
+faut une fortune indépendante; je n'en ai pas encore.
+
+--Oui, mais vous aurez bientôt la vôtre, dit Barras. Je viens de voir
+Sieyès et de le consulter; c'est, comme vous le savez, un jurisconsulte
+habile; il m'a dit que rien ne s'opposerait à la restitution de vos
+biens, et je vais tout tenir prêt pour que, une fois vos biens rendus,
+vous n'ayez pas de temps à attendre. Non pas que Terezia ne tienne pas à
+vous garder chez elle le plus longtemps possible, mais je comprends
+votre gêne dans une maison qui n'est pas la vôtre.
+
+Barras avait cinquante raisons pour une de venir trois ou quatre fois
+par jour chez Tallien; et quand il n'en avait pas, il en inventait.
+
+Les journées passaient rapidement, et je me liais de plus en plus avec
+Terezia, abandonnée par madame de Beauharnais que les premiers jours de
+son veuvage laissaient toute à sa douleur.
+
+Son mariage avec le vicomte n'avait point été heureux, mais elle le
+perdait si douloureusement, au moment où il allait être sauvé comme les
+autres par la mort de Robespierre, que, ne connaissant pas les décrets
+de la Providence sur elle, et qu'il fallait pour qu'ils s'accomplissent
+que son mari la laissât veuve, elle éprouvait dans son amour pour ses
+enfants plutôt que dans son amour pour lui un grand regret du présent,
+un grand doute de l'avenir.
+
+Quinze jours se passèrent ainsi sans qu'un seul jour Barras manquât de
+se faire voir deux ou trois fois.
+
+Comme on l'avait présumé, les thermidoriens étaient prêts d'hériter de
+la puissance qu'ils avaient abattue. Il était évident que, au premier
+changement qui se ferait dans la forme du gouvernement, ils arriveraient
+au pouvoir.
+
+Tallien et Barras restaient en ce cas chefs de parti.
+
+Au bout de huit jours, j'avais des nouvelles de Jean Munier. Il écrivait
+que les biens avaient été mis sous séquestre, mais non vendus. Il
+relevait maintenant leur valeur et promettait d'arriver aussitôt que ce
+relevé serait fait par l'arpenteur et le notaire.
+
+En effet, le quinzième jour, il arriva.
+
+Les biens, qui étaient en maisons, en châteaux, en plaines et en forêts,
+pourraient monter à la valeur d'un million et demi, dans ce temps de
+dépréciation. Dans tout autre, ils eussent valu deux millions,
+c'est-à-dire une soixantaine de mille livres de rente.
+
+C'était là d'excellentes nouvelles, et j'avoue que j'en bondis de joie.
+Du degré d'espérance où j'étais arrivée, s'il m'avait fallu redescendre
+au niveau de cette douleur, de cet oubli de tout, de cet abandon de
+soi-même qui m'avaient fait chercher la mort, je ne sais si j'aurais eu
+le même courage.
+
+Avec vous, mon bien-aimé Jacques, je me sentais la force de tout
+supporter, mais sans vous, mais en votre absence, mon pauvre cœur
+perdait toute sa force. Oh! Jacques, Jacques, vous avez plus soigné chez
+moi le corps que l'âme; vous avez eu le temps de faire ce corps d'une
+beauté qui, dit-on, éblouit les yeux; mais l'âme! l'âme! vous l'avez
+laissée faible, et n'avez pas eu le temps d'y insuffler votre puissante
+haleine.
+
+Barras, mes pièces de propriété à la main, le procès-verbal de la mort
+de mon père reçu de Mayence, commença les démarches nécessaires. Loin
+d'être antipathique au mouvement qui venait de s'opérer, j'avais tout
+perdu et j'avais failli perdre la vie sous le gouvernement des jacobins.
+
+La faveur, comme c'est l'habitude, commençait à revenir aux victimes de
+la révolution, et ceux-là même qui avaient été les plus furieux entre
+les démagogues commençaient, comme Fréron, à se laisser entraîner aux
+excès les plus opposés.
+
+Quant à moi, je sortais tous les jours avec Terezia et Tallien. En vertu
+de la loi du divorce, elle avait pu se remarier, son premier mari vivant
+encore, et, chose étrange qui caractérise parfaitement l'Espagnole,
+elle avait voulu se remarier devant un prêtre, et un prêtre non
+assermenté.
+
+Barras n'avait fait qu'augmenter d'attentions pour moi. Il était facile
+de voir qu'il obéissait à une irrésistible passion. De mon côté, soit
+dans l'espérance des services que j'attendais de lui, soit que je
+cédasse peu à peu et malgré moi, à ce charme qui l'entourait, soit
+enfin, mon ami, que l'absence opérât son effet habituel sur une âme
+vulgaire, moi j'avais pris une telle coutume de le voir que, s'il venait
+une fois de moins que d'habitude, j'étais inquiète le soir et
+l'attendais avec impatience.
+
+Deux mois s'écoulèrent. Un jour Barras vint me chercher dans un joli
+coupé attelé de deux chevaux. Il avait quelque chose à me faire voir,
+disait-il.
+
+Au point d'amitié où j'en étais vis-à-vis de lui, je ne voyais aucune
+difficulté à sortir en tête à tête.
+
+Il me conduisit dans une petite maison de la rue de la Victoire, située
+entre cour et jardin. Un valet de chambre attendait sur le perron.
+
+Il me fit visiter la maison, du rez-de-chaussée au second étage. Il
+était impossible de voir un plus charmant bijou, tout était d'une
+élégance parfaite auquel le luxe avait part sans qu'il fût possible de
+le reconnaître, tant il était déguisé sous le bon goût qui marche si
+rarement avec lui. Il y avait dans le salon deux charmants tableaux de
+Greuze. Dans une chambre à coucher, un Christ apparaissant à la
+Madeleine, de Prud'hon. La chambre à coucher avait l'air d'un boudoir
+taillé pour un colibri dans un bouton de rose.
+
+Il ouvrit un secrétaire placé entre les deux fenêtres et me montra
+l'acte qui levait le séquestre de mes biens placé sur les titres de
+propriété, puis enfin, comme je voulais remonter en voiture pour partir
+avec lui.
+
+--Restez, madame, dit-il, cette maison est à vous: elle est à moitié
+payée par les quatre années de revenus que votre père ni vous n'avez
+point touchés. Vous êtes riche d'un million et demi, et toutes vos
+dettes montent à quarante mille francs qui vous restent à payer sur
+cette maison; seulement je fais une réserve: Tallien, sa femme et moi
+venons aujourd'hui pendre la crémaillère avec vous. La voiture et les
+domestiques sont à vous, il va sans dire que, si nous sommes mécontents
+du cuisinier, après le dîner nous le changerons.
+
+Et, avec la légèreté et l'élégance que savaient mettre en toutes choses
+ces hommes-là, Barras prit ma main, la baisa et sortit.
+
+Sa voiture l'attendait à la porte.
+
+La mienne restait attelée dans la cour.
+
+Une jeune et jolie femme de chambre vint demander mes ordres, et
+m'ouvrit deux ou trois armoires pleines de robes les plus élégantes, qui
+avaient été commandées par Terezia et dont la mesure avait été prise sur
+elle.
+
+Je restai confondue.
+
+Mon premier mouvement fut de rouvrir l'armoire où étaient mes papiers
+d'affaires. Je trouvai le contrat de la maison passé en mon nom par Jean
+Munier, mon procurateur général. Elle avait été payée, dans ces jours de
+dépréciation mobilière, soixante-dix mille francs. Ce n'était pas la
+moitié de ce qu'elle valait.
+
+Elle avait été payée sur les fonds arriérés restés entre les mains des
+fermiers, qui n'avaient su à qui rendre leurs comptes depuis quatre ans.
+
+À la suite du contrat d'acquisition étaient les mémoires acquittés du
+tapissier qui avait fourni l'ameublement complet, lesquels montaient à
+quarante mille francs; puis venaient les notes isolées des peintres, des
+marchands d'objets de fantaisie, de ces mille riens ravissants qui
+parent les cheminées et les consoles; tout cela était parfaitement payé
+par moi, comme me l'avait dit Barras, avec l'argent de mes revenus, et
+la seule chose qu'il se fût permis de m'offrir était une montre enfermée
+dans un bracelet, marquant l'heure à laquelle j'étais entrée dans la
+maison.
+
+Ce retour à ma fierté native satisfait, je n'eus plus d'hésitation à
+accepter une chose que j'avais payée de l'argent de ma famille et de
+l'héritage de mon père; je trouvai de plus une réserve de mille louis
+enfermés dans un petit coffret sur lequel étaient écrits ces mots:
+
+«Reste des revenus de mademoiselle Éva de Chazelay pendant les années
+1791, 1792, 1793 et 1794.»
+
+Quant aux robes, les factures acquittées se trouvaient à part. Elles me
+furent remises par la femme de chambre, qui me renouvela la question:
+
+--Madame a-t-elle des ordres à donner?
+
+--Oui, lui dis-je, habillez-moi et dites au cocher de ne pas dételer.
+
+Elle m'habilla, car j'avais pensé que, ayant quitté Terezia sans rien
+lui dire, la politesse la moins exigeante voulait que j'allasse lui
+renouveler l'invitation que lui avait sans doute faite Barras, de venir
+avec son mari pendre, comme il disait, la crémaillère chez moi.
+
+Lorsque je fus habillée, je remontai en voiture et donnai l'ordre au
+cocher de retourner allée des Veuves à la Chaumière, à la porte même où
+il m'avait prise.
+
+Un concierge, qui n'avait pas la prétention d'être un suisse, mais qui
+n'avait qu'à changer d'habit pour le devenir les jours de cérémonie,
+ouvrit les deux battants de la porte et les chevaux s'élancèrent.
+
+Dix minutes après j'étais dans les bras de Terezia.
+
+--Eh bien! ma chère, me dit-elle, es-tu contente?
+
+--Émerveillée, lui dis-je, mais surtout de la manière délicate dont tout
+cela a été fait.
+
+--Oh! cela, dit Terezia, je puis t'en répondre. Dans toutes choses j'ai
+été consultée, et dans toutes choses j'ai donné mon avis.
+
+--Mais tu connais la maison? lui demandai-je.
+
+--Ingrate! dit-elle, n'as-tu pas reconnu dans les moindres détails la
+main d'une femme et d'une amie, d'une amie un peu égoïste, car tu as vu
+que ton coupé ne contient que deux places. Je ne veux pas, quand nous
+irons au bois ensemble, qu'une troisième personne soit entre nous et
+nous empêche de nous faire nos plus intimes confidences.
+
+--Eh bien, veux-tu que nous commencions? ma voiture est en bas, tu es
+habillée et moi aussi, allons faire un tour au bois.
+
+Nous montâmes en voiture toutes deux et nous partîmes.
+
+Je dois avouer que cette première promenade, dans une charmante voiture
+à moi, avec la plus jolie femme de Paris, se fit sous l'empire d'un
+charme inexprimable. N'étais-je pas cette même enfant idiote jusqu'à
+l'âge de sept ans, à la création de laquelle vous travaillâtes heure par
+heure, jour par jour, pendant sept autres années; qui vous fut arrachée
+un jour pour aller demeurer avec une tante quinteuse, dans une rue
+sombre de la vieille ville de Bourges; qui, mandée par son père à
+l'étranger, n'arriva à Mayence que pour y lire son procès-verbal
+d'exécution; qui ne sachant pas qu'au moment de la mort il avait
+autorisé son mariage avec vous, alla s'enfermer avec sa tante, et
+jusqu'à la mort de sa tante, dans une triste maison de Vienne; qui
+partit aussitôt, l'espoir dans le cœur, pour venir vous retrouver et se
+mettre sous votre protection en France? Vous étiez parti, vous étiez à
+l'étranger, vous étiez mort peut-être.
+
+Tuée à moitié par ces nouvelles, j'ai continué de vivre en me
+rapprochant chaque jour de la misère et de la tombe. Nulle âme vivante
+n'a mis le pied plus avant dans le sépulcre que moi. J'en fus tirée par
+un miracle, et voilà que ce même miracle m'a rendu la liberté, la
+fortune, la vie et tout ce qui en fait l'éclat.
+
+N'y avait-il pas de quoi tourner la tête d'une pauvre enfant idiote,
+comme je l'ai dit déjà pendant sept années?
+
+Dieu avait été bien bon pour moi.
+
+Pardonne-moi, Jacques, je me trompe, bien cruel.
+
+
+XXIX
+
+Je ne sais pas, ô mon bien-aimé Jacques, lorsque tu liras ces lignes, si
+tu comprendras ce qui se passait dans mon âme au moment où je les
+écrivais. Un trouble étrange était dans mon esprit, pareil à celui
+qu'éprouverait un homme, qui, étant resté dans une chambre où l'on
+aurait manipulé des liqueurs fortes, se serait grisé à leurs vapeurs
+sans en avoir approché une goutte de ses lèvres.
+
+J'avais quelque chose de vague dans l'esprit et dans les yeux qui me
+faisait faire des compliments auxquels je ne comprenais rien.
+
+Le jour où nous avions fêté mon entrée à ma petite maison de la rue de
+la Victoire, on m'avait fait improviser sur le piano des choses qui
+m'avaient paru folles à moi-même, mais qui avaient ravi à l'admiration
+ceux qui m'écoutaient.
+
+Il n'y a pas de poison plus subtil et qui s'infiltre plus profondément
+dans les veines que la louange. Nul ne savait distiller ce poison goutte
+à goutte comme Barras. La musique avait sur moi cette influence fatale
+qu'elle m'enlevait le reste de ma raison.
+
+Quand je tombais dans cet état cataleptique qui était presque toujours
+la suite de mes improvisations, j'étais littéralement à la merci de ceux
+avec qui je me trouvais. Les occupations de la journée au reste ne me
+prédisposaient que trop à cet état dangereux.
+
+Tous les jours se passaient en fêtes. Paris tout entier semblait avoir
+échappé à l'échafaud et vouloir faire de la vie à venir une jouissance
+éternelle. Le matin, les amis se visitaient, se félicitant de se
+retrouver vivants. À deux heures, on allait promener au bois; on y
+apercevait des gens dont on n'avait pas osé demander de nouvelles, on
+faisait arrêter les voitures l'une près de l'autre, on passait de l'une
+dans l'autre, on se serrait les mains, on s'embrassait, on se promettait
+de se revoir beaucoup, on s'invitait à des bals, à des soirées, pour
+oublier ce qu'on avait souffert.
+
+Tous les soirs il y avait grande réunion ou chez madame Récamier, ou
+chez madame de Staël, ou chez madame Krüdner, puis des bals où jamais
+femme du monde n'avait mis les pieds et qui étaient encombrés de femmes
+du monde.
+
+On éprouvait non-seulement la joie de vivre, mais le besoin absolu
+d'être heureux en vivant. Des femmes, sur la vie desquelles les plus
+mauvais esprits n'avaient jamais eu à s'égayer, sortaient en tête-à-tête
+avec des hommes qu'on leur donnait pour amants sans que personne s'en
+formalisât. Bien des liaisons se formèrent à cette époque, desquelles
+personne ne s'inquiéta, et qui, un an plus tôt ou un an plus tard,
+eussent scandalisé tout le monde. Puis l'on s'occupait de littérature,
+chose inconnue pendant cinq ans.
+
+D'un amour humain puisé dans le sein de Dieu il y avait des héros
+nouveaux qui ne ressemblaient à aucun autre, qui s'appelaient _René_,
+_Chactas_, _Atala_; il y avait des poëmes nouveaux qui, au lieu de
+s'appeler les _Abencérages_, les _Numa Pompilius_, s'appelaient le
+_Génie du christianisme_ et les _Martyrs_.
+
+L'or, ce métal peureux qui fuit ou qui se cache à l'approche des
+révolutions, semblait rentrer dans Paris par des chemins nouveaux et
+inconnus. À la vue de cet or, les marchands semblaient éblouis et pris
+de la fièvre de vendre; tout en vous cédant les choses aux prix
+ordinaires, ils semblaient les donner pour rien. Alors les femmes se
+couvraient de bijoux, de dentelles, défroques inventées pour les
+époques de luxe. Il se passait quelque chose de pareil à ce que Juvénal
+raconte du temps de Messaline et de Néron.
+
+On demandait tout haut à de jeunes filles et à des femmes mariées des
+nouvelles de leurs amants. C'était un mélange singulier de naïveté et
+d'impudeur.
+
+Où prirent leur appui les créatures assez heureuses pour avoir échappé à
+l'influence de ces jours d'immoralité. Celles-là avaient sans doute des
+croyances ou des superstitions qui leur donnèrent la force de résister.
+
+Toute ma force à moi était en vous. Vous n'étiez plus là. J'ignorais si
+je vous reverrais jamais. Je vous aimais toujours, mais d'un amour
+solitaire et sans espérance, qui m'irritait plutôt qu'il ne me
+défendait. Je me rappelle m'être éveillée bien souvent au milieu de la
+nuit, au bruit de ma voix qui vous appelait à mon secours. Vous n'étiez
+pas là, et je me rendormais brisée d'une lutte dont je ne me rendais pas
+compte.
+
+Souvent je racontais cet état étrange de mon corps et de mon âme à
+Terezia; elle souriait, m'embrassait, mais jamais elle ne leva le voile
+qui m'empêchait de lire en moi-même, jamais elle ne me donna un conseil
+que je puisse lui reprocher.
+
+Tous les hommes élégants de l'époque semblaient s'être donné rendez-vous
+partout où j'allais; partout où je me trouvais, c'était le même
+bourdonnement d'admiration à mon arrivée. Les femmes dont la réputation
+n'avait jamais subi la moindre tache se donnaient à cette époque des
+plaisirs d'actrices ou de danseuses. Terezia jouait admirablement la
+comédie. Madame Récamier dansait cette fameuse danse du châle qui a été
+transportée sur le théâtre et qui y a fait fureur. Moi, l'on me faisait
+chanter ou improviser sur le piano, mais mes inspirations musicales
+seulement pouvaient donner une idée de ce qui se passait en moi. Aucun
+chant, aucune parole, aucune poésie ne pouvaient rendre l'état
+tumultueux de mon cœur. À tout moment j'entendais dire autour de moi:
+Quel malheur qu'une personne si bien organisée pour le théâtre soit une
+femme du monde riche d'un million. Ah! pourquoi vous a-t-on rendu votre
+fortune, vous eussiez été obligée d'avoir recours à votre talent, et
+alors, au lieu de n'avoir appartenu qu'à vous-même, vous nous eussiez
+appartenu à tous.
+
+Moi-même je commençais à regretter de ne pas m'être jetée dans cette vie
+ardente et fougueuse de l'art. Au moins mon âme aurait eu quelque chose
+à dévorer, j'aurais combattu, j'aurais lutté, j'aurais souffert.
+Comprenez-vous cela, mon ami? Moi qui avais tant souffert, j'avais des
+besoins de souffrir encore.
+
+Par malheur Terezia vint en aide, sans le savoir, à cette aspiration
+d'amour et de souffrance. C'était la mode à cette époque de jouer la
+comédie et même la tragédie. Barras et Tallien étaient liés avec Talma,
+elle les pria de lui présenter le grand artiste, à qui, disait-elle,
+elle voulait demander des conseils pour jouer la tragédie.
+
+L'invitation fut faite; Talma ne se fit pas prier.
+
+Il vint chez Terezia d'abord. Il était alors dans la toute-puissance de
+son talent, de sa jeunesse et de sa beauté. C'était un homme distingué
+sous tous les rapports; je n'avais jamais vu de près un comédien, ce fut
+pour moi un objet d'une attention toute particulière.
+
+Mon étonnement fut grand de trouver en lui toute la courtoisie, toute la
+politesse, toutes les aptitudes de l'homme du monde.
+
+En voyant deux jeunes femmes comme Terezia et moi, il crut avoir affaire
+à deux petites filles capricieuses qui voulaient, en jouant la comédie,
+se donner un ridicule de plus.
+
+Madame Tallien était à sa toilette lorsque Barras l'introduisit au
+salon, où je me trouvais seule. Il laissa Talma avec moi et monta pour
+hâter la toilette de Terezia, ce qui n'était pas une petite affaire.
+
+J'étais très émue, non pas de l'idée de me trouver en tête-à-tête avec
+un comédien, mais à celle d'avoir à répondre à un homme de génie. Il
+s'avança vers moi, me salua gracieusement, et me demanda si c'était moi
+qui voulais prendre de lui des leçons.
+
+À un homme comme vous, monsieur Talma, lui répondis-je, on ne demande
+pas des leçons, mais des conseils.
+
+Il s'inclina.
+
+--M'avez-vous vu jouer? me demanda-t-il.
+
+--Non, monsieur, lui répondis-je; je vais même vous faire un aveu
+étrange pour une personne de mon âge, avide d'instruction et de
+plaisirs; je n'ai jamais été au spectacle.
+
+--Comment! mademoiselle, dit Talma, vous n'avez jamais été au spectacle?
+mais si nous ne sortions pas d'une révolution, je vous demanderais si
+vous sortez d'un couvent.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Monsieur, lui dis-je, je n'ai jamais osé, ignorante comme je suis en
+question d'art, désirer vous voir. C'est Terezia qui est la coupable.
+Mon éducation diffère complètement de celle des autres femmes. Je n'ai
+jamais été au couvent, et je n'ai jamais été au spectacle. Vous dire que
+les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres me soient étrangers, oh! non, je
+les sais par cœur, quoiqu'ils ne me satisfassent point.
+
+--Pardon, me-dit Talma, mais vous me paraissez bien jeune encore,
+mademoiselle.
+
+--J'ai dix-sept ans.
+
+--Et vous avez déjà des idées _faites_?
+
+--Je ne sais pas, monsieur, ce que vous appelez des idées faites; je
+juge avec mes sensations. Je crois que les grandes émotions viennent, au
+théâtre, des grandes passions. L'amour, à ce qu'il m'a semblé, était une
+des passions les plus tragiques. Eh bien, je trouve que la façon dont
+nos poëtes dramatiques expriment l'amour contient plus de rhétorique
+amoureuse que de vérité du cœur.
+
+--Excusez-moi, mademoiselle, reprit Talma, mais vous parlez d'art comme
+si vous professiez l'art vrai.
+
+--Il y a donc un art vrai et un art faux? lui demandai-je.
+
+--J'ose à peine l'avouer, moi qui suis tour à tour appelé à représenter
+Corneille, Racine et Voltaire; mais parlez-vous une autre langue que la
+nôtre, mademoiselle?
+
+--Je parle l'anglais et l'allemand.
+
+--Mais comment parlez-vous anglais et allemand? comme une pensionnaire.
+
+Je rougis du doute du grand artiste sur ma philologie.
+
+--Je parle anglais et allemand comme une Anglaise et comme une
+Allemande, répondis-je.
+
+--Et vous connaissez les auteurs qui ont écrit dans ces deux langues?
+
+--Je connais Shakespeare, Schiller et Gœthe.
+
+--Et vous trouvez que Shakespeare ne parle pas bien la langue de
+l'amour?
+
+--Oh! au contraire, monsieur, je trouve tant de vérité dans cette langue
+chez lui, que cela me rend probablement injuste envers les auteurs qui
+l'ont parlée après lui.
+
+Talma me regarda avec étonnement.
+
+--Eh bien? lui demandai-je.
+
+--Eh bien, dit-il, je suis tout étonné de trouver cette justesse de
+raisonnement dans une jeune fille de votre âge; si ce n'était point trop
+indiscret, je vous demanderais si vous avez beaucoup aimé?
+
+--Je vous répondrai, moi, j'ai beaucoup souffert.
+
+--Savez-vous par cœur quelque chose de Shakespeare?
+
+--Je sais tous les morceaux remarquables d'_Hamlet_, d'_Othello_, de
+_Roméo et Juliette_.
+
+--Pouvez-vous me dire en anglais quelque chose de _Roméo_?
+
+--Et vous, entendez-vous l'anglais?
+
+--J'ai joué la tragédie dans cette langue avant de la jouer en français.
+
+--Eh bien, je vais vous dire alors le monologue de Juliette au moment où
+le moine lui remet le narcotique qui doit la faire passer pour morte.
+
+--J'écoute, dit Talma.
+
+Je commençai un peu émue d'abord, mais bientôt la puissance de la poésie
+reprit le dessus, et ce fut avec une certaine poésie que je dis ces
+vers:
+
+ Adieu! le Seigneur sait quand nous nous reverrons.
+ La terreur sur mon front agite son vertige
+ Et mon sang suspendu dans mes veines se fige.
+
+Elle se retourne du côté où sont sorties la nourrice et la
+signora Capulet.
+
+ Si je les rappelais pour calmer mon effroi?
+ Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!
+
+ Qu'ont à faire en ces lieux ta mère ou ta nourrice?
+ Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse;
+ À moi breuvage sombre!
+
+ Hésitant.
+
+ Et si tu faiblissais
+ Demain je serais donc au comte, non! je sais
+ Un moyen d'échapper au terrible anathème.
+ Poignard, dernier recours, espérance suprême,
+ Repose à mes côtés.
+
+ Hésitant de nouveau.
+
+ Si c'était un poison
+ Que le moine en mes mains eût mis par trahison,
+ Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage!
+ Mais non, chacun le tient pour un saint personnage;
+ Et d'ailleurs c'est l'ami de mon cher Roméo.
+ Qu'ai-je à craindre?
+
+ Un instant épouvantée.
+
+ Mais si, déposée au tombeau,
+ J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,
+ Seule au milieu des morts m'éveiller avant l'heure
+ Où doit mon Roméo venir me délivrer!
+ Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,
+ Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine,
+ De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,
+ Me suffoquant avant que vainqueur du trépas
+ Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras
+ Ou même si je vis, pour mon œil quel spectacle!
+ Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle
+ Où dorment tes débris des aïeux trépassés
+ Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés?
+ Où Thybald, le dernier étendu sur sa couche,
+ M'attend livide et froid la menace à la bouche.
+ Puis quand sonne minuit, mon Dieu! ne dit-on pas
+ Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas,
+ Pour s'enlacer hideux dans leurs rondes funèbres,
+ Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres
+ Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants
+ Qui font fuir la raison du cerveau des vivants.
+ Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres,
+ Justement à cette heure où revivent les ombres;
+ Si se traînant vers moi dans le sépulcre obscur,
+ Ces spectres me souillaient de leur contact impur,
+ Et m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre,
+ Me laissaient insensée au lever de l'aurore!
+ Je sens en y songeant ma raison s'échapper.
+ Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper,
+ Thybald qui lentement dans l'ombre se soulève.
+ À sa main décharnée étincelle son glaive.
+ Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté,
+ Sur sa tombe te faire asseoir à son côté.
+ Arrête, meurtrier! au nom du ciel, arrête!
+
+ Portant le flacon à ses lèvres.
+
+ Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!
+
+Talma ne m'avait point interrompue tant que j'avais parlé. Il ne
+m'applaudit pas lorsque je me tus; mais, me tendant la main, il me dit:
+
+--C'est tout simplement merveilleux, mademoiselle.
+
+Terezia et Barras entrèrent comme Talma achevait de me faire ses
+compliments.
+
+--Ah! citoyen Barras, dit-il, citoyenne Tallien, je regrette vivement
+que vous ne soyez pas entrés plus tôt.
+
+--Est-ce que la leçon est déjà donnée? demanda en riant Terezia.
+
+--Oui, est donnée, répondit Talma, mais à moi. Vous auriez entendu
+mademoiselle dire des vers comme j'ai eu rarement l'occasion d'en
+applaudir.
+
+--Comment! ma pauvre Éva, dit Terezia en riant, est-ce que par hasard tu
+serais tragédienne sans t'en douter?
+
+--Mademoiselle est tragédienne, comédienne, poëte, tout ce que l'on peut
+être avec un cœur élevé et une âme aimante. Mais je doute qu'elle trouve
+jamais en français les intonations prodigieusement naturelles qu'elle a
+trouvées en anglais.
+
+--Tu parles donc anglais? demanda Terezia.
+
+--Admirablement, dit Talma. Citoyen Barras, vous m'avez prié de vous
+venir voir pour donner des conseils à ces dames; je n'ai rien à
+apprendre à mademoiselle, pas de conseils à lui donner; je lui dirai:
+Dites comme vous sentez, et vous direz toujours juste. Quant à madame
+Tallien, je la prierai d'entendre d'abord son amie, puis ensuite, si
+elle veut toujours étudier, je me mettrai à sa disposition.
+
+--Et où et quand entendrons-nous mademoiselle? demanda Terezia.
+
+--Chez moi, quand monsieur Talma voudra.
+
+--Demain soir, dit Talma, je ne joue pas. Vous savez la grande scène de
+Roméo et Juliette au balcon, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, je la repasserai; je ne me sens pas assez fort pour la jouer
+avec vous sans une étude nouvelle; n'ayez que quelques amis, vous savez
+bien qu'on dit que je ne suis pas bon dans les amoureux.
+
+--Alors, dit Barras, nous dînons tous ensemble demain chez mademoiselle?
+
+--Oh! non, dit Talma, quand je joue le soir, je mange à trois heures de
+l'après-midi et je soupe.
+
+--Eh bien, alors, dit Barras, nous souperons chez mademoiselle.
+
+Et il donna mon adresse à Talma.
+
+J'ai retardé autant que j'ai pu, mon bien-aimé Jacques, l'aveu terrible
+que j'ai à vous faire, mais il faut enfin que je l'aborde; à demain!
+
+Quand il y avait par hasard de ces sortes de fêtes chez moi, c'était
+Barras qui en faisait tous les préparatifs. Nul ne s'entendait comme
+Barras à préparer ces fêtes immenses où l'on recevait cinq cents
+personnes dans ses palais et dans ses jardins, ou de ces petites fêtes
+bien plus difficiles, à mon avis, où l'on recevait seulement quinze ou
+vingt amis et où il fallait s'arranger de manière à renvoyer tout le
+monde content.
+
+En enlevant une cloison, mon salon et ma chambre à coucher donnaient
+l'un dans l'autre; la fenêtre, placée dans un angle de la chambre,
+figurait à merveille la fenêtre au balcon; on avait fait entrer, par
+cette fenêtre qui simulait l'entrée de ma chambre, des lierres, des
+chèvrefeuilles et des jasmins.
+
+Des réflecteurs invisibles, placés qu'ils étaient sur le ciel de mon
+lit, invisible lui-même derrière un massif d'orangers, éclairaient cette
+fenêtre aussi vivement qu'auraient pu le faire les rayons de la lune.
+
+Un échafaudage dressé dans le jardin me permettait de me tenir debout à
+cette fenêtre et de m'appuyer à la barre toute garnie de plantes
+grimpantes comme j'aurais pu le faire à un balcon.
+
+À sept heures, on m'apporta un ravissant costume de Juliette dont Isabey
+avait fait le dessin. C'était une attention de Terezia; elle savait
+mieux que moi quelles étaient la coupe et les couleurs qui
+m'avantageaient.
+
+Le rendez-vous était donné pour huit heures.
+
+Je ne connaissais personne à Paris, c'était donc Tallien et Barras qui
+avaient fait les invitations. Je me rappelle seulement qu'il y avait là
+Ducis, qui, vingt-trois ans auparavant, avait fait une traduction de
+Roméo et Juliette, si toutefois cette faible esquisse de magnifiques
+tableaux pouvait s'appeler une imitation.
+
+À huit heures précises, on annonça le citoyen Talma.
+
+En entrant au salon il jeta le manteau dont il était enveloppé et
+apparut dans son costume de Roméo, emprunté au petit livre vénitien
+dessiné par le cousin de Titien.
+
+Quoique un peu petit et déjà un peu gros pour le personnage, ce costume
+lui allait très-bien.
+
+Barras et Tallien avaient eu soin qu'il trouvât là sa société
+habituelle: Chénier, le citoyen Arnault, Legouvé, Lemercier, madame de
+Staël, Benjamin Constant, Trénis, le beau danseur, toutes personnes
+enfin que je ne connaissais pas et qui se connaissaient entre elles.
+
+J'avais chargé madame Tallien de faire les honneurs du salon. J'avais
+pour m'habiller l'habilleuse de mademoiselle Mars et de mademoiselle
+Raucourt. Toutes deux m'attendaient dans un boudoir donnant sur ma
+chambre à coucher.
+
+La porte de communication entre le salon et la chambre à coucher,
+c'est-à-dire entre la salle de spectacle et le théâtre, était fermée par
+une simple draperie de velours rouge qui se tirait de chaque côté comme
+des rideaux de lit ou de fenêtre.
+
+Lorsque je fus habillée, je descendis par le jardin et montai sur mon
+échafaudage.
+
+Il faisait beau comme en été, je fus éblouie, en jetant les yeux dans
+l'intérieur de ma chambre, de la voir complètement changée en un
+parterre de fleurs.
+
+Pardon de m'appuyer sur tous ces détails; mais, sur le point d'avouer
+une grande faute, il faut bien que je cherche dans la nature tout
+entière des excuses à ma faiblesse.
+
+Une espèce de tente accolée à la maison figurait ma chambre, peinte à la
+manière du commencement du seizième siècle.
+
+On avait substitué à la fenêtre, une fenêtre en ogive qui s'adaptait à
+merveille sur l'autre.
+
+À mon arrivée au balcon, elle était fermée, mais destinée à s'ouvrir de
+mon côté, c'est-à-dire du côté opposé où elle s'ouvrait.
+
+À travers les carreaux peints, je vis entrer Talma. Il s'arrêta un
+instant, ne sachant où poser le pied, tant le parquet était couvert de
+fleurs, puis il vint prendre sa place au pied de mon balcon.
+
+Une main invisible frappa trois coups.
+
+Les rideaux de la porte s'ouvrirent.
+
+Tous les spectateurs du salon poussèrent un cri d'étonnement, personne
+ne s'attendait au charmant tableau de Miéris que faisait ma fenêtre,
+éclairée en dedans et toute sillonnée de branches de clématite, de
+jasmin et de chèvrefeuille.
+
+Ce cri devint un applaudissement général qui ne cessa que lorsqu'on vit
+ma fenêtre s'éclairer et moi apparaître derrière le vitrail colorié.
+
+D'ailleurs Talma allait parler, et tout le monde se taisait pour écouter
+Talma.
+
+De même que le grand artiste avait mis une suprême coquetterie dans son
+costume, il avait appelé à son aide toute la magie de sa voix veloutée.
+
+Il commença donc en anglais:
+
+ Quelle clarté soudaine à travers la fenêtre
+ S'allume? Est-ce l'Amour ou toi qui va paraître,
+ Belle Juliette, ange blond et vermeil
+ Qui fait pâlir Phébé? Lève-toi, doux soleil,
+ Bien autrement brillant que cette reine pâle
+ Qui porte sur son front la couronne d'opale.
+ Fuis sur ton char nacré, Phébé, c'est l'astre d'or.
+ Ma vierge, mon amour, mon ange, mon trésor,
+ Ta lèvre qui s'agite est-elle donc muette,
+ Que mon oreille écoute en vain, ô Juliette?
+ Que tes yeux sans ta voix me parlent à leur tour,
+ Et je leur répondrai par un seul mot: Amour
+ Tes yeux, qu'ai-je dit là, non, ce sont deux étoiles
+ Que la nuit veut en vain éteindre dans ses voiles,
+ Et qui, lançant leurs feux à l'horizon lointain,
+ Font chanter les oiseaux qui rêvent le matin.
+ Voyez comme sa joue avec grâce tombée,
+ Cherche un flexible appui sur sa main recourbée.
+ Que ne suis-je le gant qui couvre cette main,
+ Et de sa joue en fleur caresse le carmin.
+
+J'ouvris la fenêtre au milieu des applaudissements donnés à Talma et qui
+redoublèrent à ma vue.
+
+J'avais à répondre un seul mot:
+
+Hélas!
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Elle a parlé! Tais-toi, brise inquiète,
+ Laisse venir à moi la voix de Juliette,
+ Messager lumineux, aux paroles de miel,
+ Qui de la part de Dieu descend vers moi du ciel
+ Et passe plus brillant à travers le nuage
+ Que ne le fait l'éclair, ce glaive de l'orage!
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Oh! Roméo, pourquoi te nommer Roméo?
+ Oh! renonce à ce nom, si terrible et si beau!
+ Renonce à ta famille ou bien dis-moi je t'aime!...
+ Et c'est moi qui, dès lors, encourant l'anathème,
+ Reniant aussitôt le nom qui te déplaît,
+ C'est moi qui cesserai d'être une Capulet.
+
+
+ ROMÉO, à lui-même.
+
+
+ Dois-je à présent parler? ou dois-je encore me taire?
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ C'est ton nom qui te fait un crime involontaire,
+ Et cependant, grand Dieu! que m'importe ton nom;
+ T'appelant Montaigu, m'aimerais-tu moins?--Non!
+ Aucun des éléments qui composent notre être
+ N'est dans le nom qu'un père à son fils doit transmettre.
+ Ton nom n'est ni ta main, ni tes yeux, ni ton cœur,
+ Ni cette douce voix qui te fait mon vainqueur,
+ Car enfin, Roméo, si nous nommions la rose,
+ Aux baisers du matin sous le buisson éclose,
+ D'un autre nom offrant un autre sens pour nous,
+ Le parfum de la rose en serait-il moins doux?
+ L'escarboucle qui luit dans la nuit la plus sombre
+ Par son nom ou ses feux éclaire-t-elle l'ombre?
+ Si Roméo voulait n'être plus Roméo
+ En serait-il moins brave, en serait-il moins beau?
+ Le fourreau changerait seulement, non la lame,
+ Et dans le même corps survivrait la même âme.
+
+
+ ROMÉO., se faisant voir de Juliette.
+
+
+ Au lieu de m'appeler de ce nom détesté,
+ Appelle-moi l'Amour ou la Fidélité.
+ Et me venant de toi, je tiendrai le baptême
+ Pour être aussi sacré que venant de Dieu même.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Qui donc es-tu qui viens épiant mes ennuis
+ Si promptement répondre à mes plaintes?...
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Je suis
+ Un homme dont le nom est maudit, chère sainte,
+ Puisque ce nom chez toi n'éveille que la crainte,
+ Et qui renoncerait à ce nom criminel,
+ Fût-il prêt d'en signer son bonheur éternel.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ À peine ai-je une fois parmi des bruits frivoles,
+ Entendu cette voix prononcer vingt paroles
+ Que déjà de mon cœur son accent est connu,
+ N'es-tu pas Roméo, le fils de Montaigu?
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Non, non, je ne suis pas Roméo, je te jure.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Ta présence en ces lieux, jeune homme, est une injure.
+ Que veux-tu? qui t'amène en ce jardin? pourquoi
+ Y venir à cette heure et dans la nuit, dis-moi?
+ Comment as-tu franchi la muraille, elle est haute.
+ S'il t'arrive un malheur, ce sera par ta faute,
+ Car si quelqu'un des miens te rencontrait ici,
+ De lui tu n'obtiendrais ni pitié, ni merci.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ L'amour de son flambeau m'a prêté la lumière;
+ Tu sais que pour son aile il n'est point de barrière;
+ Son aile m'a porté de ce côté des murs
+ Et son flambeau guidé par les chemins obscurs.
+ Quant à craindre des tiens la présence importune,
+ Je risque en ce moment une pire infortune.
+ Et bien plus que leur glaive à l'éclair furieux,
+ Je crains le doux éclair qui jaillit de tes yeux.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Oh! pour le monde entier, si près de ma demeure,
+ Non, je ne voudrais pas qu'on te vît à cette heure.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Oh! ne crains rien, te dis-je, à l'œil qui me poursuit
+ J'échappe enveloppé du manteau de la nuit!
+ Et d'ailleurs une mort regrettée et prochaine
+ Vaut mieux que de longs jours exposés à ta haine.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Mais quelle intention sitôt avant le jour
+ T'a conduit en ces lieux?
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Juliette, l'amour!
+ Qui règne sur nos cœurs comme le vent sur l'onde
+ Et qui pour te revoir à l'autre bout du monde
+ M'entraînerait bravant les flots et les éclairs
+ Au sein de la tempête et par delà les mers.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Si le masque des nuits ne couvrait mon visage
+ Tu verrais, crois-le bien, de la pudeur sauvage
+ La rougeur virginale à cet aveu trop prompt
+ S'élancer de mon cœur et monter à mon front.
+ Mais pourtant, Roméo, si tu m'aimes, écoute.
+ Dis la main sur ton cœur: _oui, je t'aime!_ Le doute
+ Est permis à qui veut aimer sincèrement
+ Et tout donner, cœur, âme et corps à son amant.
+ On dit que Jupiter, patron de l'imposture,
+ Sourit aux faux amants dont la foi se parjure:
+ Mais que nous fait à nous Jupiter, dieu païen.
+ Le Dieu qui nous écoute et se fait le gardien
+ Des serments échangés entre deux nobles âmes,
+ N'est point un Dieu jaloux du déshonneur des femmes.
+ C'est un Dieu bon, aimant, miséricordieux,
+ Que s'il a mis l'amour en mon âme et tes yeux,
+ L'a mis pour qu'en tes yeux mon âme le respire
+ Et qu'en mon âme alors tes yeux le puissent lire.
+ Et si je dis cela si vite, souviens-toi
+ Que c'est qu'en ce jardin, t'ignorant près de moi,
+ J'ai laissé de mon cœur comme une onde de l'urne,
+ Échapper le secret de ma fièvre nocturne.
+ Ce qui vient à l'instant par toi d'être entendu
+ Était dit à la nuit seule, beau Montaigu.
+ Ne va donc pas à tort me croire trop pressée
+ Par l'éblouissement d'une amour insensée.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Oh! je te jure ici par la reine des cieux
+ Qui fuit à l'horizon, croissant silencieux...
+
+
+ JULIETTE, l'interrompant.
+
+
+ Oh! non, ne jure pas par la lune infidèle
+ Qui chaque nuit présente une face nouvelle.
+ Car ton amour serait peut-être aussi changeant
+ Qu'est changeante la reine à la face d'argent.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Quelle divinité veux-tu donc que je prenne
+ À témoin de l'amour qui brûle dans ma veine?
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Aucune! il vaut bien mieux ne pas jurer, crois-moi.
+ Dis seulement: Je t'aime! et confiante en toi,
+ Pour t'entendre redire une autre fois: Je t'aime!
+ Ami, je te dirai: Jure-moi par toi-même,
+ Et je n'ai plus besoin et de prêtre et d'anneau,
+ Car d'aujourd'hui mon cœur s'appelle Roméo.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Ange d'amour, merci!
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Maintenant, ma chère âme,
+ Que mon cœur a jeté sa trop subite flamme,
+ Ne va pas comparer cette flamme à l'éclair
+ S'éteignant aussitôt qu'il a brillé dans l'air.
+ Non, le bourgeon d'amour que ce soir favorise,
+ S'il est tout un printemps caressé par la brise,
+ Peut par nous doucement, jusqu'à l'été conduit,
+ Après sa belle fleur nous donner son beau fruit!
+ Et maintenant, ami, que ta nuit soit plus douce
+ Que celle que l'oiseau dort dans son lit de mousse!
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Eh quoi! partir déjà?
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Qu'en dis-tu, mon amour?
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Je dis pour te quitter qu'il est bien loin du jour;
+ J'aurais voulu de toi quelque faveur plus grande.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Voyons, explique-toi, qu'exiges-tu, demande?
+ Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher;
+ Mon amour est profond et grand comme la mer.
+
+
+ LA NOURRICE, appelant de l'intérieur.
+
+
+ Juliette!
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ On m'appelle!
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Ô chère âme!
+
+
+ JULIETTE, à sa nourrice.
+
+ Demeure.
+ Nourrice, me voici.
+
+
+ À Roméo.
+
+
+ Je reviens tout à l'heure;
+ Je reviens pour te dire encore un mot.
+
+
+ Elle sort.
+
+ ROMÉO, seul.
+
+
+ Ô nuit!
+ Par quelque illusion ne m'as-tu pas séduit,
+ Et mon bonheur venant à l'heure du mensonge,
+ Ne va-t-il pas demain s'envoler comme un songe?
+
+
+ JULIETTE, revenant.
+
+
+ Ce mot, cher Roméo, c'est je t'aime, aime-moi;
+ Et maintenant que j'ai ton amour et ta foi,
+ Que cet amour ne veut qu'une issue honorable,
+ Demain je t'enverrai, mon cher inséparable,
+ Quelqu'un; tu fixeras le jour, l'heure, le lieu
+ Où le prêtre unira nos deux mains devant Dieu.
+ Et dès lors, te donnant ma fortune et ma vie,
+ Je te suivrai partout confiante et ravie.
+ Enverrai-je demain?
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Sera le bienvenu
+ Qui viendra de ta part; fût-ce un mendiant nu,
+ À mes yeux il aura plus opulente mine
+ Qu'un sénateur couvert de brocart et d'hermine.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Merci, mon Roméo. Vers quelle heure, dis-moi,
+ Du matin ou du soir puis-je envoyer chez toi?
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Neuf heures du matin; l'heure est-elle propice?
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Oui.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Que ta volonté, ma reine, s'accomplisse!
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Adieu donc!
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Te quitter c'est mourir.
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Je voudrais
+ Que tu fusses pareil à l'oiseau des forêts
+ Qui, ne sachant briser le fil qui le dirige,
+ Autour de sa maîtresse incessamment voltige,
+ Et ne pouvant jamais sortir du cercle étroit,
+ Retombe à chaque instant sur sa tête ou son doigt.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Le sort d'un tel oiseau serait digne d'envie,
+ Oh! près de toi chanter le bonheur et la vie,
+ Et par ta douce main se sentir caresser!
+
+
+ JULIETTE.
+
+
+ Non, je t'étoufferais en voulant t'embrasser.
+ Bonne nuit, bonne nuit, et si je te rappelle,
+ Sois plus vaillant que moi contre l'heure cruelle.
+ Ne te retourne pas pour me parler d'amour,
+ Ou je te redirais bonne nuit jusqu'au jour.
+
+ Elle rentre en lui envoyant des baisers.
+
+
+ ROMÉO.
+
+
+ Que sur toi le sommeil plus doucement se pose
+ Que ne le fait le soir l'abeille sur la rose!
+
+Les rideaux se refermèrent sur ces deux derniers vers, mais à peine
+furent-ils fermés, que les cris Juliette et Roméo! retentirent au milieu
+des applaudissements. Nous étions rappelés comme dans les grands succès
+d'acteurs où l'on éprouve le besoin de revoir ceux qui viennent de
+profondément vous impressionner.
+
+Je me laissai aller à l'enivrement; je n'étais plus Éva, je n'étais plus
+mademoiselle de Chazelay, j'étais Juliette; les vers de Shakespeare
+avaient versé en moi tout le vertige de l'amour et du triomphe.
+
+Pas un homme qui ne voulût me baiser la main, pas une femme qui ne
+voulût m'embrasser.
+
+Au milieu de ces démonstrations, la porte s'ouvrit à deux battants, et
+le maître-d'hôtel cria:
+
+--Madame est servie!
+
+Je pris le bras de Talma, c'était le moins que je dusse au grand artiste
+à qui je devais le seul moment de bonheur parfait que j'eusse éprouvé
+depuis que je t'avais perdu, et nous passâmes dans la salle à manger.
+
+Je fis asseoir Barras à ma droite et Talma à ma gauche. Barras, qui
+connaissait toutes les sympathies et toutes les antipathies, avait
+désigné les autres places de façon à ce que chacun fût content.
+
+Aussi, ne vis-je jamais réunion plus spirituelle, fusion plus complète
+de sentiments, feu d'artifice plus brillant d'esprit français. Puis, il
+faut le dire, à cette heure de la nuit où chacun a oublié les soucis du
+jour, le cœur est plus dilaté, l'imagination plus vive, le propos plus
+joyeux qu'à toute heure de la journée.
+
+Je dois assurer que je n'étais guère à toute cette macédoine de mots, de
+doux sentiments et de gracieux propos. J'étais retombée en moi-même, où,
+comme un oiseau chanteur, le souvenir me disait la séduisante symphonie
+de la vanité satisfaite; ce fut alors seulement que je m'aperçus que
+l'assiduité de Barras près de moi avait été remarquée.
+
+Barras le vit aussi, et il craignit que je fusse blessée de ce
+commencement d'indiscrétion émanant d'elle-même, et sur un compliment
+plus positif du luxe avec lequel la table était servie:
+
+--Messieurs, dit-il, il faut au moins que vous connaissiez votre hôtesse
+et que je vous raconte la vie extraordinaire de la personne qui vous a
+donné ce soir de si vives jouissances d'art, et qui veut bien, pour
+compléter notre soirée, nous donner un si bon souper.
+
+J'ignorais moi-même qu'il sût tous ces détails de ma vie, qu'il tenait
+de madame Cabarrus, à qui j'avais tout raconté en prison.
+
+Barras, éloquent à la tribune, était un charmant causeur de salon. Nul
+ne racontait avec plus de grâce et de délicatesse que lui. Légèrement
+blessée de l'intimité qu'on m'avait laissée entrevoir sur nos relations,
+je fus agréablement rafraîchie par cette douce pluie de justification
+louangeuse qui tombait de la bouche de Barras.
+
+Vingt fois je cachai ma tête dans mes mains, sentant la rougeur ou les
+larmes qui l'envahissaient. On ignorait la part que j'avais prise au 9
+thermidor. Barras fut terrible en racontant le désespoir qui m'avait
+poussée à monter sur la charrette sans que mon tour fût venu.
+
+Il fut ravissant lorsqu'il raconta notre première entrevue aux Carmes
+entre Teresia, Joséphine et moi. Il fut dramatique quand il me suivit
+dans l'accomplissement de la mission que Teresia m'avait donnée de venir
+remettre son poignard aux mains de Tallien.
+
+Et madame Tallien, de son côté, comme si elle eût juré de ne laisser
+dans mon esprit aucune lueur de raison, appuyait Barras, ajoutait aux
+détails donnés par lui de ces riens pleins de séduction qui portent les
+sympathies à leur comble.
+
+Que l'on songe à cette réunion de poëtes, d'artistes, de romanciers,
+d'historiens, devant lesquels ma vie dans ses accidents les plus intimes
+était ainsi mise au jour, et l'on se fera une idée de ce que j'éprouvais
+pendant ce récit, que Barras termina par l'énumération des biens de
+famille qu'il m'avait fait rendre et qui, explication de mon luxe,
+furent plutôt exagérés que diminués par lui.
+
+Puis vint l'éloge des talents qu'on ne connaissait pas, de cette étrange
+aptitude à l'improvisation d'une musique qui semblait se former sous
+mes doigts, de notes ignorées et qu'on entendait pour la première fois.
+
+J'étais toute tremblante; il prit ma main, la baisa en me disant:
+
+--Oh! si vous vous évanouissez à chaque fois que vous entendrez faire
+votre éloge, ma jeune et belle amie, vous vous évanouirez souvent, car
+nul ne pourra vous voir et vous connaître sans vous adorer.
+
+Toutes les forces que j'avais réunies pour me lever, sortir de table,
+échapper à ces louanges amollissantes, se fondirent dans un soupir et
+dans une larme; je retombai sur la chaise et laissai ma main dans la
+sienne.
+
+Oh! ne laissez jamais votre main dans la main d'un homme qui vous aime,
+ne l'aimassiez-vous pas. Il y a dans cette puissance masculine une
+vigueur magnétique qui énerve votre résistance.
+
+Au bout de dix minutes que ma main était dans celle de Barras, je n'y
+voyais plus.
+
+Le souper était fini; il me conduisit au salon, et, sans que je m'en
+doutasse, il me fit asseoir devant le piano, qu'il découvrit.
+
+On sait, du moment que j'étais mise en contact avec cet instrument, dans
+quel état d'exaltation magnétique j'entrais. La première vibration des
+touches, si vague qu'elle fût, fit courir dans toutes mes veines un
+frisson fiévreux. La scène où Roméo descend du balcon après avoir passé
+sa première nuit d'amour avec Juliette se présenta à mon esprit, et
+c'est sur ce texte, qui s'enchaînait à la première scène du balcon, que
+j'entrepris de broder une symphonie d'émotions inconnues, puisque je
+n'avais jamais eu de nuit pareille à cette nuit des deux amants.
+
+Je ne sais pas moi-même ce que je jouais; il me serait impossible de
+remettre à sa place une des notes de cette improvisation. Or, comme dans
+la foudre antique, où Vulcain avait tordu en un seul faisceau le
+tonnerre, les éclairs et la pluie, j'avais tordu moi, le plaisir, le
+bonheur et les larmes.
+
+On m'a reparlé tant de fois de cette improvisation qu'il fallait bien
+qu'elle eût quelque chose d'extraordinaire.
+
+Comme toujours, elle me laissa mourante.
+
+Mais madame Tallien et Barras, qui avaient déjà vu deux ou trois fois le
+même effet se reproduire sur moi, loin d'être inquiets, affirmèrent
+qu'il fallait me laisser à moi-même, que les soins de ma femme de
+chambre me suffiraient, et que le lendemain je m'éveillerais plus
+fraîche et plus belle.
+
+Alors j'entendis le bruit que firent les dames en prenant leurs châles
+et leurs chapeaux. Quelques lèvres féminines se posèrent sur mon front.
+Les adieux s'échangèrent; Barras à son tour me dit adieu en me serrant
+la main; je crois que je la lui serrai à mon tour.
+
+J'entendis les voitures qui quittaient l'hôtel, puis la voix de ma femme
+de chambre qui me demandait si je voulais me mettre au lit.
+
+Je m'appuyai à son bras, haletante, la tête renversée, et je gagnai ma
+chambre.
+
+Les fleurs en avaient disparu, mais le parfum en était resté. C'était un
+mélange d'odeurs énervantes; la rose, le jasmin, le chèvrefeuille y
+avaient mêlé leurs arômes. Ma femme de chambre me dévêtit de mon costume
+de Juliette et me mit au lit.
+
+Mon lit lui-même était imprégné d'odeurs enivrantes. Je continuai mes
+rêves quoiqu'à moitié éveillée, mes yeux se fixèrent sur la fenêtre par
+où Juliette attendait Roméo.
+
+Tout à coup la fenêtre s'ouvrit, je reconnus Barras.
+
+J'étendis la main vers la sonnette, je voulus pousser un cri, mais ma
+main fut arrêtée par une autre main, mon cri fut étouffé sous la
+pression de deux lèvres brûlantes.
+
+Je retombai inerte et éperdue sur mon lit.
+
+Et moi qui disais chaque matin: «Ô mon Dieu! faites que je le revoie un
+jour!» je m'écriais le lendemain, au milieu des larmes et des sanglots:
+
+«Ô mon Dieu! faites que je ne le revoie jamais!»
+
+FIN DU MANUSCRIT D'EVA
+
+
+
+
+X
+
+LE RETOUR D'EVA
+
+
+Nous avons vu dans quelle condition cette rentrée avait eu lieu, le
+soir, par un temps humide et froid. La vieille Marthe avait reconnu
+d'abord Éva à la voix, puis enfin, la porte ouverte, les deux femmes
+s'étaient jetées dans les bras l'une de l'autre.
+
+Si c'eût été le jour, s'il eût fait beau temps, ce premier baiser donné
+à d'anciennes sympathies, Éva se fût élancée dans le jardin et eût voulu
+revoir en réalité tous les objets qu'elle ne voyait plus depuis trois
+ans qu'en souvenir.
+
+L'arbre de la science du bien et du mal, le ruisseau qui filtrait à
+travers ses racines, la grotte des fées, la tonnelle, etc.
+
+Mais, par cette nuit noire, par cette pluie fine et glacée, une pareille
+visite était impossible.
+
+Elle monta droit à sa petite chambre, blanche et pure comme si elle
+l'eût quittée la veille et comme si elle y eût été attendue d'heure en
+heure. Là, il lui fallut répondre aux questions qui se pressaient sur
+les lèvres de Marthe. La vieille femme avait sa passion aussi; elle
+aimait Jacques Mérey d'un autre amour qu'Éva, mais aussi profond et
+presque aussi passionné.
+
+Cependant elle s'aperçut qu'Éva, mourante de fatigue et d'insomnie,
+avait besoin d'être seule.
+
+Elle voulut la déshabiller et la mettre au lit comme autrefois.
+
+Éva, qui ne demandait pas mieux que de reprendre ses anciennes
+habitudes, se laissa faire, mais exigea seulement qu'en sortant de sa
+chambre Marthe laissât une bougie allumée; les yeux d'Éva avaient besoin
+de passer en revue tous les objets familiers à son enfance dont la
+chambre était semée et devant lesquels, en présence de Marthe, son cœur
+n'eût point osé se répandre comme dans la solitude et le silence.
+
+Aussi à peine Marthe fut-elle sortie que ses yeux se rouvrirent et
+qu'elle revit avec ravissement son buis bénit apporté par Baptiste et
+son christ d'ivoire autour duquel son buis faisait une espèce de crèche.
+
+Éva pensait dans quelle pureté d'âme elle avait été arrachée à cette
+chambre bénie, et à tout ce qu'elle avait vu, à tout ce qu'elle avait
+éprouvé, à tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle en était
+sortie.
+
+Pas un souvenir qu'elle eût à combattre ou à repousser dans toute cette
+chambre; c'était le côté blanc et radieux de sa vie. Le seuil de cette
+chambre dépassé, la porte de la rue fermée sur elle, là avait commencé
+la vie de douleur, de tristesse et de remords.
+
+Marthe sortie, elle se leva, prit sa bougie, visita tous ces objets qui
+à peine avaient un nom et qui étaient son univers à elle, les baisa, les
+salua comme à un retour, se mit à genoux devant son christ, quoiqu'elle
+ne sût pas prier les prières ordinaires, mais seulement verser devant
+l'homme du dévouement, devant le Dieu de la douleur, le trop-plein de
+son âme.
+
+Elle voulut ouvrir la fenêtre et essayer de regarder dans le jardin,
+mais le vent s'y engouffra, éteignit la bougie, et la pluie qui tombait
+toujours épaisse et l'absence complète de lune l'empêchèrent de rien
+distinguer, comme si ce passé dans lequel elle essayait de rentrer était
+désormais fermé pour elle.
+
+Elle repoussa et referma la fenêtre, gagna son lit à tâtons, y rentra
+toute mouillée et toute grelottante et jeta par-dessus sa tête son drap
+pareil à un linceul.
+
+Là, dans cette tombe anticipée, les objets commencèrent à se fondre les
+uns dans les autres et à s'éteindre lentement dans son esprit. Elle
+ressentit cette sensation glaciale qu'elle avait éprouvée, quand roulée
+par les flots de la Seine elle avait cru qu'elle allait mourir, et, dans
+une condition pareille d'insensibilité croissante, il lui sembla glisser
+sur cette pente rapide de la vie à la mort.
+
+Puis il vint un moment où elle n'éprouva plus rien que cette sensation
+douloureuse au cœur qui disparut peu à peu, et qui en disparaissant ne
+lui laissa même pas le sentiment de son existence.
+
+Elle crut être morte: elle dormait.
+
+Le lendemain, n'ayant pas eu le temps de fermer les volets de sa
+fenêtre, elle fut réveillée par un doux rayon de soleil qui venait se
+jouer sur son visage. Ce soleil, soleil de mars encore pâle et maladif,
+lui arrivait à travers les branches sans feuillage des arbres encore mal
+éveillés et à peine revenus à la vie. Il y avait entre ces arbres et
+elle une ressemblance: c'était, malgré les souvenirs du passé, une
+espèce d'hésitation à renaître.
+
+Mais enfin ce soleil, tout pâle qu'il fût, était déjà un rayon
+d'espérance, une certitude d'exister encore. Éva ouvrit sa fenêtre: la
+pluie avait cessé, il faisait un de ces temps troubles du printemps où
+l'air est si chargé de vapeurs qu'il a peine à entrer dans les poumons,
+et que la poitrine, tout en respirant, reste oppressée par une
+atmosphère trop lourde.
+
+Tout était la même chose dans le jardin, seulement tout semblait devenu
+inculte et avoir poussé au hasard comme la tristesse dans le cœur;
+l'herbe était haute et détrempée, le ruisseau grossi par la pluie était
+sorti de son lit, l'arbre de la science n'avait plus ni fruits ni
+feuilles, et courbait au vent sa tête échevelée; la tonnelle, réduite
+aux rameaux tortueux de la vigne, semblait un berceau dévasté, aux
+treillages duquel se suspendaient des sarments languissants et morts, ou
+près de mourir.
+
+Aucun oiseau ne chantait, son beau rossignol et ses douze fauvettes
+n'étaient point encore revenus, et peut-être ne reviendraient pas ou,
+reviendraient comme elle tristes et silencieux.
+
+De ses beaux jours écoulés dans cette petite maison bien-aimée, Éva ne
+se souvenait que des jours joyeux du printemps, des jours brûlants de
+l'été et des jours poétiques de l'automne; elle avait oublié ces jours
+mélancoliques d'hiver, où son jardin ne lui donnait ni soleil ni ombre,
+et où elle ne l'animait plus elle-même par ses cris joyeux et sa
+jeunesse vagabonde.
+
+Elle fut obligée de refermer sa fenêtre et de rentrer dans son lit;
+bientôt elle entendit des pas: c'étaient ceux de la vieille Marthe, qui,
+dans son empressement de la revoir, venait s'informer si elle était
+éveillée. Elle lui cria d'entrer.
+
+La vieille femme entra, alla l'embrasser dans son lit, et se prépara
+comme autrefois à lui faire son feu.
+
+Hélas! entre cet autrefois et aujourd'hui, rien n'avait passé pour elle,
+si ce n'est des jours tellement semblables les uns aux autres, qu'elle
+confondait les jours d'été, les jours d'hiver, ou plutôt qu'il n'y avait
+pour elle qu'une espèce de crépuscule étendu depuis l'époque où Jacques
+et Éva l'avaient quittée, jusqu'à ce jour où elle revoyait Éva avec la
+promesse de revoir Jacques.
+
+Le feu allumé, elle se retourna, regarda dans son lit; Éva répondit à ce
+regard par un triste sourire.
+
+--Ma chère demoiselle, dit-elle en secouant la tête, vous n'êtes plus la
+même que lorsque vous étiez ici; vous êtes malheureuse; mais qui peut
+donc vous rendre malheureuse, puisque notre bon cher maître vit
+toujours, que vous l'aimez toujours et que probablement lui vous aime
+toujours aussi?
+
+--Ma pauvre Marthe, dit Éva, les jours sont bien changés.
+
+--Oui, dit la vieille Marthe, nous avons su ici que vous aviez perdu
+votre père et que votre tante était morte; que, à la suite de ces deux
+malheurs, toute votre fortune avait été confisquée, car vous étiez, qui
+est-ce qui aurait dit ça? pauvre enfant si longtemps sans parole et sans
+pensée, une des plus riches héritières de notre pays. Mais on a dit
+aussi que par la protection d'un des nouveaux grands seigneurs qui ont
+poussé à la place des anciens, tous vos biens et toute votre fortune
+vous avaient été rendus.
+
+--Oh! ne me parle pas de cela, ne m'en parle jamais, chère Marthe. Je
+reviens ici plus pauvre, plus malheureuse, plus dénuée de tout que je ne
+l'ai jamais été.
+
+--Et Scipion? demanda Marthe. Je n'ose pas vous demander de ses
+nouvelles. La pauvre bête, elle a tout quitté pour vous suivre. Ah! si
+notre pauvre maître avait pu, quoique ce fût un homme, il aurait bien
+fait comme elle, allez; car c'était lui et elle, cette pauvre bête, qui
+vous aimaient le mieux, moi après.
+
+--Scipion est mort, Marthe, et, j'ai honte de le dire, au milieu de tout
+le deuil qui a pesé sur moi, celui de mon pauvre Scipion a été un des
+plus lourds à porter.
+
+--Mais enfin, dit Marthe aux yeux de laquelle la situation ne se
+débrouillait pas, notre maître, notre cher maître vous aime toujours,
+lui?
+
+Éva éclata en sanglots.
+
+--Oh! ne me parle jamais de son amour, s'écria-t-elle. Me verrais-tu
+pleurer s'il m'aimait encore? Y a-t-il autre chose dans le monde que son
+amour qui vaille la tristesse ou la joie, le sourire ou les larmes? Oh!
+s'il m'aimait toujours, si je croyais qu'un jour son cœur pût revenir à
+moi, est-ce que je ne serais pas sur la porte de la rue à l'attendre,
+puisqu'il doit revenir?
+
+Marthe baissa la tête; on voyait que tout ce qu'il y avait
+d'intelligence dans la pauvre vieille se courbait sous cette
+incompréhensible parole:
+
+--Il vit encore, et il ne l'aime plus!
+
+Elle qui avait vu à travers le cœur de son maître comme à travers un
+cristal, elle ne comprenait pas comment ce cœur que l'amour seul faisait
+battre pouvait continuer de vivre sans amour; mais depuis longtemps elle
+était pauvre et, comme toutes les créatures soumises aux volontés des
+autres, résignée. C'était un nouveau malheur sans raison, comme tant
+d'autres qu'elle avait vus frapper la pauvre humanité. Elle courba la
+tête et dit en elle-même:
+
+--Puisque cela est, c'est qu'il fallait que cela fût.
+
+Et comme dans toutes les circonstances de la vie où le malheur l'avait
+frappée elle-même, elle courba encore une fois la tête et encore une
+fois se résigna.
+
+Elle regarda Éva qui avait son mouchoir sur ses yeux et qui soulevait le
+drap des palpitations de son sein, puis pour ne pas peser de sa propre
+douleur sur cette douleur bien autrement grande, elle sortit sur la
+pointe du pied pour ne pas être entendue.
+
+Mais aucun de ces sentiments, si délicats qu'ils fussent, n'avait
+échappé à Éva. Dans la douleur, tous les sens arrivent à la perfection
+de l'acuité, et la bonne Marthe eût dit ses pensées tout haut qu'elles
+n'eussent pas été plus claires pour Éva que cachées comme elle les avait
+gardées dans le fond de son cœur.
+
+Éva resta immobile, et peu à peu le côté poignant de sa douleur se
+calma; ce côté avait été éveillé par les questions de Marthe, mais les
+larmes sont comme le sang: une fois taries, il faut qu'on leur fasse une
+nouvelle ouverture pour qu'elles sortent. Éva entendit sonner neuf
+heures à l'horloge de l'église. À cette heure, autrefois, Marthe ne
+manquait jamais, le dernier coup sonnant, d'entrer dans sa chambre quand
+elle n'était pas encore descendue, et de lui dire:
+
+--Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.
+
+Le dernier coup sonnait encore qu'Éva entendit le pas de Marthe, que la
+porte de sa chambre s'ouvrit, et que la voix de la bonne femme lui dit,
+d'un ton plus triste peut-être, mais sans changer la formule ordinaire:
+
+--Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.
+
+--C'est bien, Marthe. J'y vais, répondit Éva.
+
+Marthe referma la porte, Éva s'habilla rapidement et descendit.
+
+Rien n'était changé à la salle à manger: la table et les chaises étaient
+à la même place, la petite table ronde à laquelle, pendant sept ans,
+s'était assise Éva en face de Jacques!
+
+Cette fois il n'y avait qu'un couvert, mais cette fois encore c'était le
+déjeuner ordinaire: du beurre, du miel en rayon, des œufs et du lait.
+
+Marthe ne s'était point informée si pendant sa longue absence Éva avait
+changé d'habitudes, elle avait servi son déjeuner d'autrefois; pour
+elle, Éva, toujours jeune, toujours belle, était restée la même Éva.
+
+Chacune des choses qu'elle voyait produisait une sensation nouvelle sur
+la jeune fille: la vieille femme entrant à la même heure, lui annonçant
+avec les mêmes paroles que le déjeuner était servi; Éva descendant par
+le même escalier, entrant dans la même salle à manger, mais se trouvant
+seule à cette table sur laquelle le même déjeuner était servi! c'était
+un mélange de sentiments doux et cruels à la fois. Quoique ces
+sentiments lui ôtassent cet appétit juvénile avec lequel elle faisait
+fête à ce repas frugal, elle ne voulut pas attrister Marthe, se mit à
+table comme elle avait coutume de le faire et s'efforça de manger.
+
+Marthe la regardait avec bonheur. Chez les esprits vulgaires, l'appétit
+ou même l'apparence de l'appétit est dans les douleurs physiques comme
+dans les douleurs morales un symptôme de convalescence.
+
+Lorsqu'Éva eut mangé un œuf, écorné son rayon de miel, goûté son beurre
+battu du matin même et bu la moitié de sa tasse de lait, Marthe, qui ne
+s'apercevait pas que c'était pour elle qu'elle avait fait cet effort, se
+disait joyeusement tout bas:
+
+--Allons, allons, tout n'est pas perdu encore.
+
+Quelque envie qu'eût Éva de visiter le jardin, il était encore
+inabordable; mais le soleil, qui allait s'éclaircissant et s'échauffait
+de plus en plus, promettait de le sécher avant la fin de la journée.
+
+Éva, d'ailleurs, avait dans la maison bien d'autres points à revoir et
+qui lui étaient aussi chers que ceux du jardin; elle avait à revoir,
+mais elle n'y songeait pas sans une plus vive émotion encore, le
+laboratoire de Jacques Mérey...
+
+Ce laboratoire, qui était sa demeure ordinaire, et dont elle avait
+cherché la lueur de la lampe à travers la haute et étroite fenêtre!
+c'était à cette lampe que regardaient ceux qui venaient le soir ou la
+nuit pour réclamer les soins du docteur.
+
+Tant que cette lampe brûlait, nul n'hésitait à frapper; il est vrai
+qu'éteinte on frappait encore, mais avec hésitation, quoique le docteur
+mît la même rapidité à répondre.
+
+C'est dans ce laboratoire qu'était le piano où Éva avait pris ses
+premières leçons de musique et où la première fois, à la suite d'un
+effroyable orage et de la révolution produite chez elle par le tonnerre
+tombé à trente pas d'elle, elle avait joué d'une façon continue et même
+remarquable un air que Jacques essayait depuis trois mois inutilement de
+lui faire répéter.
+
+C'est à ce laboratoire que montait régulièrement Baptiste, dont elle
+reconnaissait la présence au son particulier que rendait sa jambe de
+bois en frappant sur les marches de l'escalier! et, comme si rien de ses
+anciens souvenirs ne devait lui faire défaut, au moment où montée
+elle-même à ce laboratoire, dont elle n'avait ouvert la porte qu'avec
+une anxiété superstitieuse, tant il lui semblait qu'elle allait y
+retrouver Jacques poursuivant quelqu'une de ses expériences
+mystérieuses, Éva regardait tristement les touches muettes et poudreuses
+du piano qui n'avait pas été touché depuis trois ans, elle entendit
+frapper à la porte et, un instant après, le bruit sur l'escalier de la
+jambe de bois de Baptiste qui allait se rapprochant.
+
+Enfin la porte s'ouvrit, et Baptiste parut sur le seuil, toujours le
+même, toujours joyeux, toujours reconnaissant.
+
+--Ah! chère demoiselle, dit-il en joignant les mains et en la regardant
+avec son admiration habituelle, il y a cinq minutes que j'ai appris que
+vous étiez revenue cette nuit, et j'accours vous demander de vos
+nouvelles et de celles de notre cher maître, le citoyen Jacques. Car
+s'il était revenu après ce qui s'est passé, ce n'eût point été une
+preuve que vous dussiez revenir. Mais du moment où c'est vous qui
+revenez, rien ne peut empêcher, s'il est vivant encore, qu'il revienne à
+son tour. Seulement vous avez les yeux bien rouges et vous avez bien
+pleuré. Est-ce qu'il serait mort?
+
+--Non, mon ami, Dieu merci! répondit Éva.
+
+--Ah! c'est qu'on nous avait dit tant de choses dans cette maudite
+ville! dit Baptiste. On nous avait dit qu'il avait été tué dans une
+émeute; puis égorgé dans les grottes, je ne sais plus lesquelles; puis
+enfin qu'il s'était réfugié en Amérique. Depuis plus de dix-huit mois
+nous n'avions entendu parler de lui. Mais vous voilà revenues et avec
+vous l'espoir de le revoir. Reviendra-t-il? Dites-nous ça, voyons, que
+je fasse la joie de tout le pauvre monde qui l'aime toujours. Ah! ce que
+les seigneurs appellent la canaille, ça a du cœur, ça se souvient; c'est
+pas comme les aristocrates, qui ne se souviennent que pour faire de la
+peine. Je ne dis pas ça pour votre père, mademoiselle, quoique ça puisse
+s'appliquer à lui.
+
+--Mon pauvre Baptiste! dit Éva en lui tendant la main et tout en
+laissant dans la sienne un louis qui valait, à cette époque, en
+assignats sept à huit mille francs.
+
+Baptiste regarda le louis, regarda Éva, baisa le louis et, d'une voix
+triste, il dit:
+
+--Vous êtes donc toujours bonne, mademoiselle Éva?
+
+Éva porta son mouchoir à ses yeux.
+
+--Et malheureuse, ajouta-t-il, c'est trop juste!
+
+--Mon bon Baptiste, dit Éva, le docteur va revenir dans trois ou quatre
+jours; j'espère que vous reprendrez l'habitude de revenir le voir tous
+les matins?
+
+--Oh oui! mademoiselle, et Antoine aussi; comment n'est-il pas encore
+ici? je l'ai rencontré dans la rue, il m'a dit qu'il venait.
+
+En effet la porte du laboratoire s'ouvrit et Antoine parut.
+
+Il frappa du pied selon son habitude et s'écria:
+
+--Justice de Dieu! centre de vérité! Vous êtes toujours belle et jeune,
+mademoiselle Éva, tant mieux.
+
+--Bonjour, mon cher Antoine, et vous comment vous portez-vous?
+
+--Moi je suis toujours le prophète, dit Antoine, envoyé pour porter la
+parole du Seigneur.
+
+--Et cette parole du Seigneur que vous m'apportez, quelle est-elle? dit
+en soupirant Éva.
+
+--Les honnêtes gens aurons leur tour, répondit Antoine, les malheureux
+redeviendront heureux et les affligés seront consolés.
+
+--Dieu vous entende! dit Éva.
+
+Elle lui mit dans la main un louis, comme elle avait fait à Baptiste.
+
+Les deux vieillards étendirent la main vers elle comme pour l'envelopper
+de leur double bénédiction.
+
+Puis, appuyés à l'épaule l'un de l'autre, ils descendirent et Éva put
+entendre la jambe de bois de Baptiste s'éloigner graduellement, comme
+elle l'avait entendue graduellement se rapprocher.
+
+Alors elle tomba assise devant le piano, ses doigts coururent sur les
+touches, une douce symphonie courut sous ses doigts; on eût dit que
+cette prédiction de l'insensé avait réveillé dans son cœur cette
+espérance si prête à s'éteindre, et que c'était cette espérance fugitive
+comme la raison de celui qui l'avait donnée qui jetait des touches de
+lumière sur la sombre mélodie qui venait faire tressaillir l'écho muet
+depuis trois ans de ce laboratoire abandonné.
+
+À la suite de ces excitations musicales, Éva tombait invariablement ou
+dans une extase douloureuse ou dans un accès de nerveuse gaieté. Cette
+fois, les sons s'éteignirent peu à peu sous ses doigts, sa tête
+s'inclina mélancoliquement sur sa poitrine et aucun des accidents
+ordinaires ne se manifesta.
+
+Lorsqu'elle sortit de cette espèce de sommeil, le soleil semblait avoir
+repris toute la force des beaux jours, et les gouttes d'eau de la nuit
+qui n'étaient pas encore séchées étincelaient à l'extrémité des herbes
+et des feuilles, pareilles à des diamants.
+
+
+
+
+XI
+
+LE RETOUR DE JACQUES
+
+
+Il n'y a pas de moments plus doux dans la vie morale comme dans la vie
+physique que celui où, après un désespoir complet, on recommence à
+espérer un peu, et que celui où, après l'orage et la foudre, le ciel
+commence à s'éclaircir et à reprendre une teinte d'azur.
+
+Eh bien, Éva en était là, la prédiction du fou avait produit l'effet
+moral; le retour du soleil produisit l'effet physique. Elle descendit
+l'escalier, ouvrit la porte du jardin et hasarda son pied sur les
+terrains raffermis.
+
+Comme nous avons dit, quelques gouttes de pluie restaient encore à la
+cime des herbes, mais on sentait cette douce odeur qui émane de tous les
+objets mouillés lorsque la nature et le soleil commencent à triompher du
+tonnerre et de la pluie.
+
+Elle s'arrêta un instant sur le seuil; de là son regard embrassait toute
+la petite enceinte. Dans l'atmosphère éclaircie on voyait ce virginal je
+ne sais quoi qui annonce le retour du printemps. Mars, le mois
+précurseur, malgré ses bourrasques de pluie et de grêle, est parfois un
+des mois charmants de l'année.
+
+La pluie et la grêle d'octobre annoncent l'hiver; la pluie et la grêle
+en mars annoncent le retour des douces brises et des jours dorés.
+
+Éva se hasarda sur ces gazons qui deux heures auparavant étaient
+détrempés, et que deux heures de soleil avaient suffi pour raffermir.
+
+Parmi ces gazons on apercevait, la tête penchée, quelques peureuses
+pâquerettes, quelques craintifs boutons d'or. Les bords du ruisseau,
+ravivés, se tapissaient d'une mousse printanière dans laquelle
+frémissaient les premiers atomes de la vie végétale.
+
+Le bassin que formait l'eau était encore trouble, mais peu à peu l'eau
+se filtrait et commençait à transparaître; enfin l'arbre de la science
+du bien et du mal, le beau pommier qui faisait le point culminant du
+jardin, avant même ses premiers bourgeons, laissait distinguer ses
+premières fleurs.
+
+Si l'on eût appuyé son oreille contre la terre, à coup sûr, dans le sein
+de cette mère commune, on eût entendu sourdre la vie et se préparer les
+fleurs du printemps et les fruits de l'été.
+
+Éva prit son beau pommier entre ses bras et baisa ses branches
+rougissantes. Le pommier dont elle avait vu rougir les fruits, le
+ruisseau où elle s'était regardée pour la première fois en allant y
+boire comme _Scipio_, étaient ses deux plus vieux amis. Puis elle
+regarda dans la grotte des Fées ce bassin d'eau limpide où elle allait
+chercher la fraîcheur du bain pendant les jours brûlants de l'été, et où
+elle avait donné ces premiers signes de pudeur qui annonçaient non
+seulement qu'elle devenait intelligente, mais encore qu'elle devenait
+femme.
+
+Elle descendit de là jusqu'à la tonnelle de vigne; là, aucune apparence
+de vie ne s'éveillait encore: la vigne, qui contient ce sang végétal qui
+a tant de ressemblance avec notre sang, est la dernière qui s'éveille
+parmi les arbrisseaux; des buissons de syringa où venait chanter le
+rossignol étaient encore dénudés de toutes leurs feuilles.
+
+Mais à défaut du rossignol, virtuose du printemps, ils avaient déjà
+donné asile au rouge-gorge, rustique chanteur chargé de consoler la
+chaumière, par sa présence et son babil, de l'absence du soleil et du
+silence des autres oiseaux chanteurs.
+
+Souvent Éva s'était amusée, pendant les jours anniversaires de ceux qui
+passaient sur sa tête, à regarder cet hôte familier et amical pour qui
+tout semble sujet de curiosité et qui, de son œil vif et spirituel comme
+celui de la fauvette et du rossignol, vient examiner l'homme, dans
+lequel il ne peut s'habituer à voir un ennemi.
+
+Était-ce un nouvel habitant du jardin, ou le gentil oiseau l'avait-il
+déjà connue aux jours de son bonheur? il s'approcha si près d'elle
+qu'elle eut grande envie de croire qu'il la reconnaissait et qu'il
+voulait aussi fêter son retour.
+
+Éva avait retrouvé son paradis, mais son paradis que sa faute avait
+fait triste et désert, et celui qu'elle y attendait en frissonnant
+encore plus de crainte que d'amour, ce n'était point Adam, le complice
+de sa faute, c'était l'ange à l'épée flamboyante qui venait de la part
+de Dieu pour lui pardonner ou la punir.
+
+Ces rayons si doux du soleil, était-ce le sourire d'un Dieu intelligent
+ou la douce et tranquille chaleur d'un astre insensible accomplissant
+son œuvre?
+
+Elle interrogeait tout sur ce grand mystère du pardon: le globe lumineux
+qui s'avançait en pâlissants vers l'occident; le nuage qui s'empourprait
+en passant de ses derniers feux; la fleur qui poussait avant la feuille;
+tout, jusqu'au petit oiseau qui s'approchait d'elle dans ce moment de
+repos et de silence et qui s'éloignait d'elle à son moindre mouvement et
+à son plus léger soupir.
+
+Nulle part n'était l'affirmation du bien et du mal, partout le doute.
+
+Le _que sais-je_ de Montaigne était jeté comme un voile sur toute la
+nature et s'étendait plus épais à chaque instant entre elle et l'avenir.
+
+Une voix l'appela.
+
+C'était celle de Marthe; la nuit était venue, quatre heures sonnaient,
+et Marthe, ponctuelle comme l'horloge elle-même, venait l'avertir que le
+dîner était servi.
+
+C'était là que l'attendait une solitude plus grande. Souvent il
+arrivait que, plongé dans ses travaux, poursuivant un problème qu'il se
+croyait près de résoudre et qui lui échappait sans cesse, comme tout ce
+que l'homme croit tenir, Jacques faisait prier Éva de déjeuner seule et
+ne descendait point; mais, en ce cas, Jacques était toujours là, et Éva
+savait qu'un simple plancher la séparait de lui.
+
+Mais à dîner Jacques était toujours présent, c'était sa véritable heure
+de jouissance, l'heure à laquelle il retrouvait Éva, séparée
+matériellement de lui par l'absence et intellectuellement par sa pensée
+qui s'arrêtait sur un travail nouveau et exigeant qui appelait toute son
+attention.
+
+Alors il la revoyait des yeux, il la retrouvait du cœur, et son visage,
+comme celui d'un enfant, un instant troublé par l'étude, reprenait toute
+la sérénité du bonheur.
+
+Il n'était plus là; ce n'était plus un travail absolu, mais sa volonté,
+qui le retenait loin d'elle. Reviendrait-il? Quand reviendrait-il? Avec
+quel sentiment reviendrait-il?
+
+C'était l'éternelle question qu'Éva cherchait à rouler hors de son cœur
+comme le rocher de Sisyphe, et qui comme le rocher de Sisyphe retombait
+éternellement sur son cœur.
+
+Comme elle avait reconnu le déjeuner, Éva reconnaissait le dîner. Il
+était exactement le même que si Jacques eût dû le partager, le couvert
+manquant à sa place indiquait seul qu'il était absent.
+
+Marthe ne s'en aperçut qu'en desservant.
+
+--Oh! mon Dieu! dit-elle, comme vous avez peu mangé, ma chère
+demoiselle!
+
+--Ce n'est pas que j'ai peu mangé, répondit Éva, c'est que j'ai mangé
+seule.
+
+--Que ferai-je de tout ce qui reste? demanda Marthe.
+
+--Vous appellerez demain une pauvre femme et vous le lui donnerez pour
+elle et pour ses enfants.
+
+--Faudra-t-il continuer à vous servir le même dîner?
+
+--Oui! dit Éva, les pauvres mangeront sa part, et, soyez tranquille,
+chère Marthe, il ne se plaindra pas de ce surcroît de dépense, qui,
+comme vous le voyez, ne sera point perdu.
+
+--Vous avez raison, mademoiselle, il était si bon autrefois!
+
+--Il est meilleur encore aujourd'hui, Marthe.
+
+--Oh! cela n'est pas possible! s'écria la bonne femme.
+
+--J'espère cependant que cela est, dit Éva en levant les yeux au ciel.
+
+Après le dîner, elle monta au laboratoire et plaça une bougie de manière
+à ce qu'elle fût vue du dehors.
+
+--Mais on va croire, dit Marthe, que M. le docteur est arrivé!
+
+--Vous direz à ceux qui viendront, Marthe, qu'il n'est pas encore
+arrivé, mais qu'il va venir, et les pauvres sauront qu'ils vont avoir un
+protecteur contre tous les maux dont ils sont menacés et même contre le
+bien qu'ils n'apprécient pas, contre la mort.
+
+--Pourquoi dites-vous des choses pareilles depuis que vous êtes revenue,
+mademoiselle? demanda Marthe, je ne vous les avais jamais entendue dire
+avant votre départ.
+
+--Marthe, je ne suis point partie, on m'a arrachée à lui. Marthe, j'ai
+été trois ans sans voir celui qui était tout pour moi, mon dieu, mon
+maître, mon roi, mon idole, le seul homme que j'ai aimé, que j'aimerai
+jamais!
+
+Elle allait s'écrier: «et qui ne m'aime plus»; mais la pudeur étouffa ce
+cri.
+
+Elle plaça sa bougie où Jacques plaçait sa lampe, puis elle continua de
+rêver dans ce laboratoire à peine éclairé.
+
+Et cependant l'étoile des pauvres avait déjà été vue par eux; avant
+qu'Éva descendît, elle entendit sonner ou frapper deux ou trois fois à
+la porte de la rue.
+
+C'étaient les pauvres qui accouraient à ce phare sauveur et qui s'en
+allaient déjà à moitié consolés en apprenant qu'il n'était point encore
+arrivé, mais qu'il allait bientôt venir.
+
+Éva descendit, laissant brûler sa bougie et guidée seulement par les
+rayons de la lune, splendide ce soir-là, tout au contraire de ce qu'elle
+était la veille. Mais elle trouva Marthe, qui l'attendait dans sa
+chambre.
+
+Marthe ne reconnaissait plus la joyeuse et régulière enfant dans la
+jeune fille triste et fantasque qui lui était revenue.
+
+Deux ou trois fois elle avait failli laisser échapper son secret devant
+Marthe. Ce secret était à coup sûr celui de sa tristesse, et Marthe eût
+voulu le savoir, car elle était certaine qu'elle la consolerait.
+
+Ce n'était point Éva qui n'aimait plus Jacques, son amour pour lui était
+passé au contraire à l'état de religion, mais ce n'était pas Jacques non
+plus qui pouvait ne plus aimer Éva. Comment ne pas aimer cette adorable
+enfant devenue plus ravissante que jamais?
+
+Marthe s'en remit au temps de lui apprendre ce secret. Ce temps ne
+pouvait être long puisque Jacques devait arriver d'un moment à l'autre.
+Seulement Éva lui parut plus calme que la veille, et la bonne vieille
+attribua au retour de Jacques qui approchait ce changement dans le
+caractère de sa jeune amie.
+
+Éva l'interrogea sur ses anciennes connaissances, et surtout sur les
+jeunes filles sans fortune et les vieilles femmes pauvres.
+
+C'était donc toujours la charité comme autrefois qui était le mobile de
+ses actions. Elle s'informa du nombre d'enfants que l'on pourrait réunir
+dans une double école gratuite de jeunes filles et de jeunes garçons.
+Elle s'enquit du nombre de vieillards des deux sexes qui avaient recours
+à la charité publique.
+
+Personne mieux que Marthe ne pouvait lui dire cela.
+
+Éva la pria de rappeler tous ses souvenirs pendant la nuit, et de
+l'aider le lendemain à faire une liste des malheureux qui avaient besoin
+d'être secourus.
+
+On le voit, Éva n'avait pas besoin du retour de Jacques pour commencer à
+entreprendre sa pieuse mission.
+
+Marthe la quitta à une heure du matin; son sommeil fut calme, et le
+lendemain, sur la même table où était servi son déjeuner, elle trouva du
+papier, une plume et de l'encre pour dresser ses listes.
+
+La journée fut employée à ce travail, ce qui la fit rapidement passer.
+
+Le soir, il fut reconnu qu'il y avait soixante vieillards, hommes et
+femmes, à mettre dans un hospice, à peu près cinquante à cinquante-cinq
+enfants à faire élever dans deux pensions, et trente à quarante braves
+gens à secourir chez eux.
+
+Ce fut seulement après ce travail fait qu'Éva visita de nouveau son beau
+jardin. Il lui sembla que depuis la veille les herbes avaient séché, que
+les fleurs de son pommier s'étaient ouvertes, que les rives de son
+ruisseau avaient reverdi et que son rouge-gorge était devenu plus joyeux
+et plus familier.
+
+Elle avait, comme la veille, reçu à l'heure habituelle la visite de
+Baptiste et d'Antoine, qui lui avaient annoncé qu'il y aurait fête dans
+la ville parmi les pauvres gens pour le retour de Jacques Mérey.
+
+Éva se demanda à elle-même, mais sans pouvoir résoudre la question,
+pourquoi c'était toujours les pauvres gens qui aimaient les bonnes gens
+et comment il se faisait que les gens qu'on appelait _comme il faut_
+n'avaient aucun enthousiasme pour les véritables philanthropes.
+
+Le soir, plus de cinquante personnes attendaient l'arrivée de Jacques.
+Cette fois encore l'attente fut trompée et la fête remise au lendemain.
+
+Éva ne jugea point qu'il fût utile d'attendre l'arrivée de Jacques pour
+commencer son office de dame de charité. Jacques ne lui avait-il pas
+laissé une bourse de vingt-cinq louis, et avec la moitié de cette somme
+ne pouvait-elle pas déjà calmer bien des besoins?
+
+Elle s'enveloppa d'une grande pelisse, et, suivie de Marthe, elle alla
+dans une douzaine de maisons où sa présence devenait bien nécessaire.
+
+L'hiver de 96 à 97 avait été très froid, par conséquent la misère avait
+été plus grande.
+
+Cette première visite d'Éva laissa sa trace de bien-être dans la pauvre
+population. Le boulanger reçut ordre de porter soixante pains à domicile
+et le marchand de vin soixante bouteilles. Elle prit note des enfants
+qui n'étaient pas suffisamment vêtus pour la faiblesse de leur âge et
+commanda quinze ou vingt habillements des draps les plus chauds qu'elle
+put trouver.
+
+La journée passa ainsi avec une rapidité dont Éva n'avait aucune idée;
+elle commença de s'apercevoir que l'état de bienfaitrice était pour le
+cœur une des plus grandes distractions qu'il pût se procurer. Elle se
+vit avec la direction de deux ou trois maisons d'asile et de charité, et
+trouva que ce qu'elle s'était imposé comme une expiation serait un
+suprême bonheur. Au milieu de tout cela, elle interrogeait, elle
+questionnait, elle apprenait ces rudes secrets de la misère qui font
+bondir de joie les cœurs qui peuvent et veulent les soulager.
+
+Comme il ne s'agissait point de lui inspirer une pitié rebelle, on
+n'essayait pas de la tromper. On lui racontait les choses comme elles
+étaient, et les choses telles qu'elles étaient lui paraissaient presque
+toujours dignes de son intérêt, presque de ses larmes.
+
+Elle était arrivée depuis la surveille au soir, et il n'y avait déjà
+plus dans tout Argenton une maison qui ignorât que la pupille du docteur
+était revenue et que le docteur à son tour allait revenir.
+
+Ceux qui l'avaient vue disaient qu'elle était plus jolie que jamais,
+mais en même temps plus triste. En effet, aux yeux de ceux qui
+ignoraient dans quelles conditions elle était revenue, elle avait perdu
+son père et vu sa fortune séquestrée; c'était ce séquestre surtout qui
+jetait dans une foule de conjectures ceux qui lui voyaient faire de
+nombreuses aumônes, et tout payer, même ses aumônes, avec de l'or.
+
+Comme on avait toujours ignoré à Argenton la véritable fortune du
+docteur, et qu'on l'avait toujours vu vivre avec l'économie d'un homme
+qui aurait une centaine de louis de rentes, on commençait à faire sur
+lui les contes les plus bizarres.
+
+On disait, ce qui était vrai, qu'il avait été en Amérique et qu'il y
+avait fait fortune. Il n'y avait pas fait fortune, il y avait seulement
+augmenté la sienne.
+
+On disait qu'il avait trouvé un trésor dans les grottes de
+Saint-Émilion, où il avait été obligé de se réfugier lors de la
+proscription des girondins.
+
+On disait qu'il était devenu l'ami d'un riche Yankee qui lui avait
+laissé sa fortune. Mais enfin l'avis de tous était qu'il revenait riche
+et qu'il revenait à Argenton pour partager cette fortune avec les
+pauvres.
+
+Quant à mademoiselle de Chazelay, comme on avait vu Jean Munier à une
+certaine époque venir prendre des renseignements sur ses biens meubles
+et immeubles, et qu'on n'avait pas présumé que ce fût pour les rendre à
+leur légitime propriétaire, on la regardait comme complètement ruinée et
+ne vivant que des bienfaits de Jacques Mérey.
+
+Mais du reste ce pouvait être de Jacques Mérey qu'elle prenait tous les
+renseignements nécessaires, et comme on la connaissait bonne on ne
+doutait point de ses intentions.
+
+Baptiste et Antoine, qui avaient été consultés par elle et qui l'avaient
+aidée à compléter ses listes, concouraient encore à répandre par leurs
+indiscrétions le bruit des futurs projets philanthropiques du docteur et
+de sa pupille.
+
+Enfin l'heure de l'arrivée de la diligence arriva.
+
+Comme la veille, la surveille et le jour précédent, une partie de la
+population pauvre d'Argenton attendait au relais.
+
+Cette fois l'attente ne fut pas trompée.
+
+Lorsqu'on vit descendre le docteur de la voiture, les cris de Vive
+Jacques Mérey! retentirent de tous côtés. Antoine d'une part, Baptiste
+de l'autre, portant chacun une torche à la main et suivis de toute une
+population portant des flambeaux, entourèrent le docteur et, toujours
+aux mêmes cris, le ramenèrent à travers les rues d'Argenton jusqu'à sa
+petite maison.
+
+Depuis longtemps Éva et Marthe entendaient ces cris, mais Éva seule
+devinait ce qu'ils voulaient dire. Cependant lorsqu'ils approchèrent de
+la maison, Marthe appela la jeune fille pour qu'elle vint voir de la
+porte ce qui se passait.
+
+Mais Éva avait tout deviné; tremblante comme le jour où elle l'avait
+revu, n'osant se présenter à lui, n'osant s'éloigner de peur des
+conjectures, elle attendait derrière la porte que cette porte s'ouvrit
+et que son juge se présentât à elle.
+
+La vieille Marthe avait enfin compris que c'était son maître qu'on
+acclamait; elle avait ouvert la porte, et, toute joyeuse au seuil de
+cette porte, levant les bras au ciel, elle s'écriait:
+
+--Oh! c'est notre maître! notre cher maître le docteur! Mais où
+êtes-vous donc, mademoiselle? mais venez donc, mademoiselle! Que va-t-il
+dire en ne vous voyant pas là?
+
+Mais, pour Éva, cette voix si pleine de tendresse et de joyeuse
+sympathie était la voix de l'archange jetant le cri terrible:
+
+«Terre, rends tes morts!»
+
+Oh! oui, à ce moment elle eût voulu être confondue parmi ces milliers de
+morts qui apparaîtront à la face du Seigneur plus blancs que les suaires
+dont ils seront enveloppés.
+
+Elle entendit Jacques faire d'une voie émue ses remerciements à tout ce
+brave peuple. Chaque son de cette voix adorée remuait une fibre de son
+âme. Puis la porte se referma. Jacques entra. Au fur et à mesure qu'il
+avançait, elle montait une à une et à reculons les marches de
+l'escalier.
+
+--N'avez-vous donc pas vu Éva? demanda-t-il enfin d'une voix qu'il
+voulait rendre calme et comme s'il eût fait la question la plus
+indifférente du monde.
+
+--Si fait, mon cher maître, dit Marthe, elle était là tout à l'heure,
+c'est elle qui la première a deviné que toutes ces voix annonçaient
+votre retour, elle a failli s'évanouir et je l'ai vue s'appuyer au mur
+pour ne pas tomber. Sans doute, elle se sera trouvée mal quelque part,
+dans votre laboratoire, qu'elle n'a presque pas quitté depuis son
+retour.
+
+Jacques arracha la bougie des mains de Marthe et monta rapidement à son
+laboratoire.
+
+Mais, appuyée extérieurement à la porte, il trouva Éva à genoux dans la
+posture de la Madeleine de Canova; il s'arrêta, mit malgré lui la main
+sur son cœur pour la regarder.
+
+--Seigneur! seigneur! dit-elle, je voudrais avoir tous les baumes de
+l'Arabie pour en parfumer vos pieds; mais je n'ai que mes larmes.
+Acceptez mes larmes.
+
+Et elle saisit à bras le corps les genoux de Mérey, qu'elle baisa dans
+un transport où il était impossible de dire s'il y avait plus d'humilité
+que d'amour ou d'amour plus que d'humilité.
+
+Jacques Mérey inclina la tête et la regarda avec une profonde pitié;
+mais courbé qu'elle tenait son front vers la terre, elle ne put pas voir
+cette expression de son visage; puis, au bout d'un instant de silence,
+lui tendant la main:
+
+--Relevez-vous, dit-il, et allez en paix.
+
+Puis, l'embrassant au front, mais plutôt avec les lèvres d'un père
+qu'avec celles même de l'ami, il rentra dans son laboratoire et referma
+la porte, la laissant sur l'escalier.
+
+Quoiqu'il y eût une grande douceur dans l'accent de sa voix, quoique ses
+mouvements fussent plutôt tendres qu'irrités, le cœur d'Éva se gonfla,
+et ce fut avec des ruisseaux de larmes qu'à son tour elle rentra chez
+elle.
+
+Elle ne dormit point les deux ou trois premières heures de la nuit, et,
+tout le temps de cette insomnie, elle entendit marcher Jacques Mérey sur
+sa tête du pas mesuré d'un homme rêveur.
+
+
+
+
+XII
+
+LE CABAN DE JOSEPH LE BRACONNIER
+
+
+Le lendemain la vieille Marthe invita Éva au nom de Jacques à monter à
+son laboratoire.
+
+Au moment de le revoir, son serrement de cœur la reprit, et elle sentit
+de nouveau les larmes lui sauter aux yeux; mais elle dompta ce premier
+mouvement, essuya ses yeux, les frotta avec son mouchoir et monta
+souriante auprès de Jacques.
+
+En la voyant paraître, Jacques alla au-devant d'elle, l'embrassa au
+front de ce même baiser calme et froid qui l'avait glacée la veille, et
+lui montra un fauteuil.
+
+Éva jeta les yeux sur le lit de Jacques; elle vit qu'il n'était pas
+défait.
+
+Jacques ne s'était pas couché.
+
+Elle s'agenouilla devant son lit, murmura une courte prière, et revint
+s'asseoir près de lui à la place qu'il lui avait indiquée.
+
+--Éva, dit Jacques, nous voici de retour à Argenton; vous voici de
+nouveau dans cette petite maison qui, dites-vous, vous est plus chère
+que tous les pays du monde. J'y suis revenu sur votre promesse. La
+tiendrez-vous?
+
+--Je la tiendrai.
+
+--Tout entière?
+
+--Tout entière.
+
+--Vous m'avez autorisé à vendre la maison de la rue de Provence, 21.
+
+--Oui.
+
+--Je l'ai vendue.
+
+--Vous avez bien fait, mon ami.
+
+--Vous m'avez autorisé à vendre tout ce qu'il y avait dedans.
+
+--Oui.
+
+--J'ai tout vendu.
+
+Jacques garda un moment de silence.
+
+--Vous ne me demandez pas combien j'ai vendu le tout.
+
+--Peu m'importe! dit Éva. Cet argent n'avait-il pas sa destination?
+
+--Oui, il était destiné à fonder un hôpital. Mais vous redeviez quarante
+mille francs sur cette maison.
+
+--C'est vrai.
+
+--Ces quarante mille francs payés, il reste quatre-vingt-dix mille
+francs net. Ce n'est point assez pour bâtir et fonder un hôpital de
+quarante lits.
+
+--Prenez sur une autre portion de mes propriétés.
+
+--J'ai pensé à une chose; le château de Chazelay est debout, il ne vous
+rappelle que de sombres souvenirs; un soir de bal, votre mère y a été
+brûlée vive.
+
+Éva étendit la main comme pour prier Jacques de ne pas réveiller ce
+souvenir.
+
+--Vous ne l'avez habité, m'avez-vous dit, du moins, que pour pleurer
+notre séparation.
+
+--Oh! je vous le jure!
+
+--Tous nos projets accomplis, il vous restera à peine de quoi vivre. Ce
+château n'est point celui d'une recluse, c'est celui non-seulement d'une
+femme, mais d'une famille du monde. Qu'y feriez-vous seule?
+
+Éva frissonna.
+
+--Je ne veux habiter rien seule, dit-elle; je veux rester avec vous,
+près de vous.
+
+--Éva!
+
+--Je vous ai dit que je ne vous parlerais pas d'amour, je vous le
+répète. Faites du château de Chazelay ce que vous voudrez.
+
+--Nous y reprendrons le portrait de votre mère, et, quelle que soit la
+chambre que vous habitiez, ce portrait sera dans votre chambre.
+
+Éva saisit la main de Jacques et la baisa avant que celui-ci eût eu le
+temps de l'en empêcher.
+
+--C'est de la reconnaissance, dit-elle, ce n'est pas de l'amour.
+N'est-il pas convenu que ce n'est point assez que je me repente, qu'il
+faut que je me rachète.
+
+--Il faudra cependant nous quitter un jour, Éva?
+
+Éva le regarda avec terreur, mais son regard ne contenait aucun
+reproche.
+
+--Je ne vous quitterai, Jacques, que si vous me chassez. Quand vous
+serez las de moi; vous me direz: Va-t'en; et je m'en irai. Seulement,
+cherchez-moi ou faites-moi chercher, cela ne vous donnera pas
+grand'peine, mon cadavre ne sera pas loin. Mais pourquoi me
+chasseriez-vous?
+
+--Si jamais je me marie, dit Jacques.
+
+--N'ai-je pas tout prévu, même ce cas-là? dit Éva d'une voix étouffée.
+N'est-il pas convenu que si votre femme veut me garder, je serai sa dame
+de compagnie, sa lectrice, sa femme de chambre. Laissez cela à sa
+décision, je la prierai tant qu'elle me prendra.
+
+--Revenons au château de votre père. Vous ne voyez donc pas
+d'inconvénient à ce que nous en fassions une maison de refuge? Il est
+tout bâti, et, en vendant les meubles, nous aurons certainement assez
+pour fonder une rente. On m'a dit qu'il y avait des tableaux d'un grand
+prix, un Raphaël, un Léonard de Vinci, trois ou quatre Claude Lorrain;
+le goût du luxe reprend, le goût des beaux-arts revient, nous ferons
+facilement trois ou quatre cent mille francs rien qu'avec la collection
+des tableaux.
+
+--J'ai entendu dire à mon père qu'il y avait un Hobbema dont on lui
+avait offert quarante mille francs, deux ou trois Miéris charmants, et
+un Ruysdaël qui n'a pas son pareil dans les musées de Hollande.
+
+--C'est bien, voilà qui est réglé pour le château. Si nous n'avons pas
+assez de la vente des tableaux, nous prendrons sur la vente des terres.
+Vous rappelez-vous que vous m'avez dit que vous ne reculeriez devait
+aucun danger; que vous soigneriez les femmes, les petits enfants, et
+que, dans un cas de fièvre contagieuse, vous feriez de la charité même
+au risque de votre vie.
+
+--Je l'ai dit et j'ai même ajouté que j'espérais en remplissant ce pieux
+devoir contracter quelque fièvre contagieuse; qu'alors vous me
+soigneriez à mon tour, que je mourrais dans vos bras, et qu'une fois
+bien sûr que je ne pourrais en revenir, vous m'embrasserez et me
+pardonnerez.
+
+--Encore? dit Jacques.
+
+--Vous me demandez si je me souviens, il faut bien que je vous prouve
+que oui.
+
+--C'est bien! dit Jacques. Il faut que je monte à cheval; ne m'attendez
+que pour dîner. Si je ne revenais pas aujourd'hui, ne soyez pas
+inquiète, c'est que je serais retenu.
+
+--Merci, Jacques! dit doucement Éva.
+
+Elle se leva, se retira en regardant Jacques, et rentra dans sa chambre.
+
+Un instant après, elle entendit le galop d'un cheval. Elle se précipita
+vers la fenêtre et vit Jacques Mérey qui tournait le coin de la petite
+ruelle par laquelle on allait au château de Chazelay.
+
+Éva se trompait, ce n'était que secondairement que Jacques allait au
+château.
+
+Il allait d'abord à la cabane de Joseph le bûcheron. Il eut quelque
+peine à pénétrer à cheval jusqu'à cette cabane, tant le bois avait
+grandi, tant les taillis avaient poussé.
+
+Il l'aperçut enfin. Joseph était assis à la porte et rajustait les
+batteries de son vieux fusil.
+
+Jacques le reconnut, mais il était si loin de penser au docteur qu'il
+fallut qu'il se nommât pour que sa mémoire revint au cerveau du
+braconnier.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur le docteur? s'écria le brave homme. Vous me
+retrouvez seul, ma pauvre vieille est morte.
+
+--Mais vous vous portez bien, vous, Joseph, et vous me paraissez ne pas
+avoir renoncé à votre ancien état?
+
+--Que voulez-vous? Tant que M. le marquis de Chazelay a vécu, j'ai
+espéré être le garde général de toutes ses propriétés, mais le pauvre
+diable, il a été fusillé, et il n'a pas tenu à lui que je ne fusse
+fusillé avec lui, il voulait m'emmener faire la guerre; mais faire la
+guerre contre mon pays, jamais! Je ne suis qu'un pauvre paysan, mais
+j'ai de la France plein le cœur.
+
+--Ainsi vous dites donc, mon ami, demanda Jacques, que l'objet de votre
+ambition était d'être garde général des biens de M. de Chazelay?
+
+--Oui, monsieur le docteur. Maintenant qu'on ne pend plus les
+braconniers, si les propriétaires sont intelligents, ils feront les
+braconniers gardes. Il n'y a pas à nous en conter à nous autres sur la
+passée des lièvres et des lapins, nous savons où les trappes se
+pratiquent et où les collets se tendent, et celui qui aurait confiance
+en moi aurait un gaillard qui ne se laisserait pas mettre dedans.
+
+--À qui appartient ce petit bois dans lequel vous habitez?
+
+--Je croyais vous avoir dit autrefois qu'il appartenait à M. le marquis.
+
+--Alors, demanda Jacques, il fait partie de sa succession?
+
+--Certainement.
+
+--Mais peut-être ne voudriez-vous pas quitter ce bois et votre cabane,
+même pour une plus belle?
+
+--Oh! dit le braconnier en secouant la tête d'un air mélancolique,
+depuis que la petite Hélène l'a quittée, depuis que Scipion n'y est
+plus, depuis que la mère y est morte, je la donnerais pour une épingle.
+
+--Alors tout peut s'arranger, dit Jacques. C'est moi qui suis chargé par
+mademoiselle de Chazelay de vendre les biens de son père, et je ferai
+une condition à celui qui les achètera de vous nommer son garde. Comme
+appointements, quelle serait votre ambition?
+
+--Ah! M. le docteur sait bien, n'est-ce pas, qu'on ne peut pas faire un
+état sans être payé?
+
+--Oui, je le sais, mon ami, c'est pourquoi je vous demande combien vous
+désirez?
+
+--M. le docteur, un bon garde ça n'a pas de prix. Mais nous allons coter
+au plus bas. Un bon garde, voyez-vous, ça vaut quatre-vingts francs par
+mois; il doit tuer deux lapins tous les jours et un lièvre le dimanche.
+
+--Je me charge de vous obtenir ça et de vous faire bâtir à l'endroit que
+vous préférerez une jolie petite maison en pierres à la place de cette
+cabane.
+
+--Je vous l'ai dit, monsieur le docteur, peu m'importe l'endroit. Tous
+les endroits me sont indifférents, celui-ci seulement est plus triste
+pour moi que tous les autres, et si j'avais su où aller, je l'aurais
+déjà quitté. J'étais bien décidé à décamper d'ici et même du canton à la
+première chicane qu'on m'aurait faite, mais on me craint dans le pays,
+je ne sais pas pourquoi, je ne suis pourtant pas méchant. Il est vrai
+que j'ai dit dans un temps que je tuerais comme un chien celui qui
+essayerait de me faire sortir de cette cabane, mais dans un autre temps,
+quand la petite se roulait là avec mon pauvre Scipion et que la vieille
+mère nous faisait la soupe pour tous les trois.
+
+--Combien ce petit bois peut-il avoir environ? demanda Jacques.
+
+--Trois ou quatre arpents, avec des sources magnifiques dont on pourrait
+faire une jolie petite rivière, allez!
+
+--Mais il n'y aurait pas de route pour venir ici?
+
+--Il y a la route du château, monsieur le docteur, qui passe à un
+demi-quart de lieue d'ici. Il y aurait un chemin à caillouter, voilà
+tout: ce serait l'affaire de quelques centaines de francs.
+
+--Mais, dit Jacques, je croyais vous retrouver riche?
+
+--Moi riche, et comment cela?
+
+--Il me semble bien que le marquis de Chazelay aurait pu vous donner une
+dizaine de mille francs pour lui avoir fait retrouver sa fille.
+
+--Oh! il n'aurait pas fallu beaucoup le presser; mais vous me croirez si
+vous voulez, monsieur Jacques Mérey, quand j'ai vu revenir la pauvre
+enfant au château, si malheureuse et si désolée, au lieu de chercher à
+rencontrer M. le marquis, quand je le voyais d'un côté je m'en ensauvais
+de l'autre. Puis, je vous dis, j'ai refusé de partir avec lui, j'ai dit
+que j'étais pour le nouvel ordre de choses, ça a tout rompu entre nous
+et je crois bien avec ça qu'il a su que je m'étais chargé d'une lettre
+de sa fille pour vous: de ce moment-là tout a été fini.
+
+--Oui, dit Jacques, je sais que vous lui avez rendu service à la pauvre
+petite, et, tenez, voilà une année de vos appointements, comme garde
+général, payée d'avance.
+
+Et il lui donna un petit sac de peau dans lequel il avait, avant de
+partir d'Argenton, compté mille francs.
+
+--S'il vient ici des gens avec des grands papiers, des cartons et des
+pinceaux; que ces gens-là vous disent qu'ils sont architectes, vous les
+laisserez faire.
+
+--Tout ce qu'ils voudront, monsieur le docteur.
+
+--Puis, pas un mot, ajouta Jacques, sur ce qui vient de se passer entre
+nous, car il n'y aurait rien de fait.
+
+--Mais, si je ne dis pas un mot, c'est arrêté comme cela, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon ami.
+
+--Monsieur Jacques, quand on passe un marché et qu'on ne signe pas, on
+se touche dans la main; entre honnêtes gens ça vaut mieux qu'une
+signature. Donnez-moi la main, monsieur le docteur.
+
+--La voilà et de grand cœur, dit Jacques en la lui serrant cordialement.
+Maintenant la route la plus courte pour aller au château?
+
+Joseph marcha devant, et, par un sentier que n'avait jamais vu Jacques,
+il le conduisit jusqu'à la lisière du bois.
+
+--Tenez, dit-il, vous voyez bien ces girouettes?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! ce sont celles du château de Chazelay. Pauvre marquis, y
+tenait-il à ses girouettes! Quelle bêtise! maintenant qu'il est à six
+pieds sous terre! il ne les entend même plus crier, ses girouettes.
+
+Et Joseph haussa les épaules avec un geste de profonde philosophie.
+
+
+
+
+XIII
+
+LE CHÂTEAU DE CHAZELAY.
+
+
+Le docteur suivit au petit pas de son cheval le sentier que lui avait
+indiqué Joseph. Il était en effet à peine à un quart de lieue du
+château, et à moitié chemin il rencontra la route ferrée qui y
+conduisait, et qui ne passait pas en effet à plus de trois ou quatre
+cents pas du petit bois.
+
+Celui qui était gardien du château était ce même Jean Munier autrefois
+commissaire de police, et devenu intendant du domaine de Chazelay.
+
+Au moment où ses biens avaient été rendus à Éva, elle avait demandé au
+brave homme s'il préférait une place tranquille avec six ou sept mille
+francs d'appointements à un poste à Paris qu'il pouvait perdre d'un
+moment à l'autre. Aussi n'était-il pas sans inquiétude sur cette place
+d'intendant, ayant entendu dire que le château et toutes ses dépendances
+allaient être vendus.
+
+Il vit donc approcher avec une certaine crainte Jacques Mérey, qu'il
+prenait pour un acquéreur.
+
+En effet, les premières questions de Jacques, qui demanda à voir le
+château dans tous ses détails, n'étaient point faites pour le rassurer,
+et de ce moment tâcha-t-il de se faire du nouvel arrivant un protecteur.
+
+Il questionna à son tour:
+
+--Je ne crois pas, lui dit Jacques, que ce château soit vendu, mais il
+aura sans doute une autre destination; si mademoiselle de Chazelay vous
+a promis de se charger comme vous dites de votre avenir, je lui
+rappellerai sa promesse. Dites-moi votre nom et vous n'aurez pas à vous
+repentir de m'avoir rencontré sur votre chemin.
+
+--Monsieur, je me nomme Jean Munier. C'était le nom du commissaire de
+police qui avait recueilli Éva au pied de l'échafaud.
+
+Il le regarda fixement.
+
+--Jean Munier, dit-il; en effet, mademoiselle de Chazelay vous a de
+grandes obligations; si vous ne lui avez pas sauvé précisément la vie,
+vous la lui avez conservée dans des circonstances terribles.
+
+--Vous savez cela, monsieur?
+
+--Oui... et peut-être lui avez-vous entendu prononcer mon nom.
+
+Jean Munier regarda l'inconnu avec une nouvelle curiosité.
+
+--Je m'appelle Jacques Mérey, répondit le docteur en fixant son regard
+profond sur l'intendant.
+
+Jean Munier bondit, joignit les mains; puis, avec une expression de joie
+à la sincérité de laquelle il n'y avait point à se tromper:
+
+--Ah! monsieur, s'écria-t-il, elle vous a donc retrouvé?
+
+--Oui, répondit froidement Jacques.
+
+--Ah! qu'elle doit être heureuse, la chère demoiselle! s'écria l'ancien
+commissaire de police. Si elle vous a nommé? Ah! je le crois bien! à
+tout moment elle vous appelait avec des cris de douleur, avec des
+larmes. Savez-vous où je l'ai trouvée, monsieur, continua le brave homme
+en saisissant le bras du docteur, je l'ai trouvée au pied de l'échafaud,
+où elle voulait mourir parce qu'elle vous croyait mort. Et c'est un
+miracle qu'elle n'y ait pas passé comme les autres. Vingt têtes ont
+tombé sous ses yeux! heureusement que le père Sanson savait son compte
+et n'a voulu entendre à rien, elle s'obstinait à mourir. Elle n'est pas
+morte, Dieu merci, elle vit, elle est riche, vous allez l'épouser,
+n'est-ce pas?
+
+Jacques devint pâle comme un mort.
+
+--Montrez-moi le château, dit-il.
+
+Jean Munier prit les clefs, et, le chapeau à la main, conduisit Jacques
+Mérey à l'escalier d'honneur.
+
+Jacques n'avait jamais vu le château de Chazelay qu'à l'extérieur. Du
+vivant du marquis, il avait toujours refusé d'y entrer, quoique trois ou
+quatre fois on l'eût envoyé chercher, soit pour une indisposition des
+maîtres de la maison, soit pour des maladies des gens de M. le marquis.
+
+C'était un château, nous croyons l'avoir déjà dit, du seizième siècle,
+avec des restes de tours, de remparts et de ponts-levis. Il avait la
+formidable assise des châteaux de ce temps de guerre, et l'on eût pu à
+la rigueur y soutenir un dernier siége.
+
+Comme dans tous les châteaux de cette époque, on débutait par une salle
+des gardes, grande à elle seule à tenir toute une maison moderne; puis
+de la salle des gardes on passait dans des salons, dans des chambres,
+dans des cabinets, dans des boudoirs s'étendant sur trois façades et
+éclairés par quatre-vingts fenêtres. De là une vue magnifique dominait
+tous les environs. Une seule de ces chambres, qui paraissait avoir été
+autrefois une chambre à coucher, était complètement démeublée et ne
+conservait pour tout ornement qu'un grand portrait de femme ressemblant
+à Éva.
+
+C'était la chambre où sa mère avait été brûlée le soir du bal. Ce
+portrait, c'était celui dont elle parlait dans le manuscrit et devant
+lequel, aux jours de sa tristesse, elle s'agenouillait et faisait ses
+prières. Puis, après cette chambre, continuait la suite des appartements
+meublés et, comme nous l'avons dit, somptueusement meublés.
+
+C'est là, c'est dans ces chambres, dans ces cabinets, dans ces boudoirs,
+que Jacques retrouva les tableaux dont on lui avait parlé, le Raphaël
+qui représentait une sainte Geneviève filant au fuseau, entre un mouton
+et le chien du troupeau; c'est là qu'il retrouva les Claude Lorrain, les
+Hobbema, les Ruysdaël, les Miéris, un Léonard de Vinci merveilleux;
+enfin tout un trésor de peintures italiennes et flamandes.
+
+Il nota tous ces tableaux sur un carnet, donna la liste à Jean Munier et
+lui ordonna de les faire mettre dans des caisses. Puis, à toutes les
+cheminées, des miniatures de Petitot, Latour, d'Isabey et de madame
+Lebrun, trois ou quatre Greuze, ravissantes toiles de boudoir, de ces
+bijoux de vieux Saxe dont sont chargées les cheminées des vieux châteaux
+des bords du Rhin. Il y avait une fortune rien que dans ces inutilités
+qui sont la première nécessité du luxe. Tout cela fut noté par Jacques
+avec ordre de les déposer dans des commodes et des secrétaires de Boule
+et de bois de rose dont regorgeaient les grands appartements du château.
+
+Des girandoles, des glaces de Venise, des lustres avec des milliers de
+cristaux taillés à facettes, des chandeliers capricieux comme des rêves
+de la Pompadour ou de la Dubarry; des dessus de porte de Boucher, des
+Watteau, des Vanloo, des Joseph Vernet, des collections d'émaux de
+Limoges, des trésors enfin auxquels Éva n'avait pu faire attention, soit
+qu'elle en ignorât la valeur, soit qu'elle fût trop triste pour
+s'occuper de pareilles bagatelles.
+
+Au second étage, tout un assortiment de meubles Louis XVI, qui à cette
+époque ne valaient que leur prix d'achat, mais qui aujourd'hui eussent
+ruiné un collectionneur.
+
+Il eût fallu non pas un jour, mais un mois pour visiter toutes les
+chambres et tous les salons et pour en estimer les richesses; il y avait
+des tapisseries de Beauvais et d'Arras merveilleuses, des chambres
+entières tendues en étoffe de Chine, dont tous les meubles, dont tous
+les ornements, dont toutes les porcelaines étaient de Chine; il avait
+fallu trois générations de maîtres riches et de maîtresses coquettes
+pour réunir ce que contenait ce gigantesque écrin de granit.
+
+Comme tous les émigrés, le marquis de Chazelay croyait faire une absence
+de quatre ou cinq mois; il avait donc laissé dans leurs étuis, dans
+leurs boîtes, les objets les plus précieux; le séquestre avait tout
+conservé intact. Il y avait de quoi meubler quatre maisons et deux
+châteaux comme on commençait à les faire à cette époque-là avec ce que
+Jacques Mérey allait recueillir dans le seul château de Chazelay.
+
+Les terrains environnant le domaine étaient consacrés à des jardins
+fruitiers, à des jardins de promenade comme on commençait à les faire en
+France, d'après la mode anglaise; et enfin à un de ces grands parcs dont
+les allées sans fin semblaient conduire au bout de l'univers.
+
+Rien qu'à abattre les bois inutiles il y en avait pour plus de cent
+mille francs.
+
+Au bas du plateau sur lequel le château était situé s'étendait une
+petite rivière, qui, après avoir formé deux ou trois étangs pleins de
+poissons, allait se jeter dans la Creuse.
+
+Rien de plus pittoresque que ces moulins qui ressemblaient à ces
+fabriques que l'architecte de la reine Marie-Antoinette avait élevées au
+petit Trianon et qui avaient donné naissance à la plupart des propos
+calomnieux peut-être qui avaient poursuivi la pauvre reine pendant sa
+vie et qui la poursuivaient encore après sa mort.
+
+Chacune de ces bâtisses contenait un petit retrait pour un poëte, pour
+un peintre, pour un compositeur. Par chacune des fenêtres ménagées avec
+beaucoup d'art, on apercevait un point de vue différent, toujours bien
+choisi, tantôt terrible, tantôt gracieux.
+
+L'intendant que Jacques avait trouvé au château, où du reste il montait
+tous les jours pour s'assurer que tout était en bon ordre, habitait un
+de ces petits retraits avec sa femme encore jeune et deux petits
+enfants.
+
+Jacques lui dit ce qu'il avait fait pour Joseph le bûcheron. Jean Munier
+connaissait l'homme, mais ne connaissait pas la part qu'il avait eue
+dans la vie d'Éva et de Jacques.
+
+Sans lui en dire plus qu'il n'en savait sur ce point, sans lui laisser
+pressentir ce qu'il voulait faire du bois où était située la cabane du
+bûcheron, Jacques lui recommanda d'être bon pour lui et de le laisser
+chasser tant qu'il le voudrait.
+
+À chaque pas de son retour, Jacques rencontrait un souvenir. Là il avait
+guéri un enfant qui était tombé d'un arbre en dénichant un nid; plus
+loin, c'était une mère qui avait attrapé le croup en soignant sa petite
+fille; ici, c'était un vieillard paralytique sur lequel il avait essayé
+pour la première fois la cure par les poisons, c'est-à-dire par la
+strychnine et la brucine. Un paysan dont le fusil avait crevé à l'affût
+s'était mutilé la main, et grâce aux soins méticuleux que le docteur
+avait pris de lui, il le vit travaillant de cette main qu'un autre eût
+coupée, et qu'il lui avait conservée, lui, pour l'aider à nourrir sa
+famille.
+
+Tous ces gens le reconnaissaient, l'arrêtaient, lui parlaient de lui,
+sans qu'aucun le quittât sans lui parler aussi d'Éva, et sans renouveler
+pour lui cette douleur toujours croissante de prononcer son nom.
+
+Du reste, ce nom n'était-il pas plus présent que jamais à sa pensée? Ne
+suivait-il pas cette même route par laquelle il était revenu le jour où
+il rapportait Éva dans un coin de son manteau? Il y avait bientôt dix
+ans de cela, et chaque détail de la route lui était encore aussi présent
+aujourd'hui que s'il eût fait cette route hier, accompagné de Scipion,
+courant devant lui, revenant à sa rencontre et sautant après le manteau
+replié dans lequel était roulée sa jeune maîtresse.
+
+Tout entier à ses pensées, il laissait aller son cheval au pas ordinaire
+en reconnaissant que le refus de Dieu à l'homme de soupçonner l'avenir
+était un suprême bienfait lorsque, dans le but non-seulement de faire
+une bonne action, mais de pousser d'un pas la science en avant, il
+emportait ce corps inerte et mal formé, n'espérant pas même le voir
+arriver à un développement aussi parfait que celui qu'il avait obtenu à
+force de soins. Il était loin de deviner l'influence que cet enfant sans
+parole, sans regard, sans intelligence, presque sans souffle, prendrait
+sur sa destinée.
+
+L'homme avait-il sa page écrite d'avance dans le livre de l'univers, ou
+l'homme allait-il se heurtant au hasard à tous les accidents de son
+chemin dont chacun en le poussant à droite ou à gauche changeait
+quelque chose à son avenir inconnu à Dieu comme à lui?
+
+Qu'eût-il fait de cet être informe qui ralentissait sa marche en
+l'embarrassant? S'il eût su que de lui naîtrait cette source de douleurs
+à laquelle il s'abreuvait et à laquelle pendant six ans il avait cru
+boire toutes les délices de la vie, sans doute il l'eût abandonné à
+quelque tournant de route ou tout au moins reporté sur la paille fétide
+où il l'avait pris. Eh bien, non, tant le cœur a de sombres mystères! la
+curiosité lui eût rendu peut-être cette petite créature plus chère et
+plus intéressante lorsqu'il l'eût sue l'instrument dont le malheur se
+servirait pour sonder son inépuisable bonté. Non! il l'eût gardée
+vivante et, pour les instants de bonheur que lui avait donnés cette
+rencontre inattendue, il aurait risqué ces longues tortures, qu'il était
+obligé de s'avouer à lui-même n'être pas sans une amère douceur.
+
+C'est plongé dans ces pensées qu'il rentra à Argenton. Il vit de loin la
+petite maison avec son belvédère où l'attendait Éva, et ce fut avec un
+sentiment douloureux, mais qu'il n'eût pas voulu ne point éprouver,
+qu'il se dit qu'il allait retrouver là cette belle fleur issue de la
+plante rachitique qu'il y avait apportée.
+
+À vingt-cinq pas de la maison il rencontra Baptiste, qui vint à lui la
+figure joyeuse. Il était allé pour voir le docteur, ne l'avait point
+trouvé, mais avait trouvé Éva.
+
+Il appuya familièrement la main sur le cou du cheval de Jacques, et
+l'accompagna tout en le remerciant pour la centième fois de lui avoir
+sauvé la vie.
+
+--Tu es donc heureux, mon pauvre Baptiste? demanda Jacques.
+
+--Ma foi! oui, monsieur le docteur, répondit celui-ci, et je crois
+vraiment qu'il y a une Providence pour les pauvres.
+
+--Pourquoi pour les pauvres, Baptiste?
+
+--Ah! parce que les riches, il faut trop de choses pour contenter leurs
+désirs, monsieur Jacques; tandis que les pauvres, il ne leur faut que
+trois ou quatre jours de pain d'avance pour qu'ils soient contents. La
+moindre chose qui leur tombe du ciel les satisfait. Il y a trois jours,
+je n'avais pas un sou, pas un chiffon de pain à la maison; j'apprends
+que mademoiselle Éva est arrivée, je suis heureuse de la nouvelle et
+cela me donne à déjeuner; je viens la voir, elle me donne un louis, en
+voilà pour dix ou douze jours et dans dix ou douze Jours j'atteindrai un
+des quartiers de la pension que vous m'avez fait avoir.
+
+Mérey poussa un soupir. Éva commençait donc à exercer d'elle-même et
+sans y être poussée cette charité dont il comptait lui faire un devoir.
+
+Il donna son cheval à reconduire à Baptiste, tira la clef de sa poche,
+ouvrit la porte et rentra.
+
+C'était l'heure du dîner. Jacques Mérey se rendit directement à la salle
+à manger.
+
+En passant devant la chambre d'Éva, il la vit ouverte et l'ombre de la
+jeune fille dans sa chambre.
+
+La table était mise, mais il y avait un seul couvert sur la table.
+
+Il appela Marthe et d'un ton plus brusque que de coutume:
+
+--Où est donc Éva? lui demanda-t-il.
+
+--Dans sa chambre, répondit Marthe, où sans doute elle attend que vous
+la fassiez demander.
+
+--Qui a dit de ne mettre qu'un couvert sur cette table?
+
+--Elle.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'elle a dit qu'elle ne savait si vous lui permettriez de dîner
+avec vous.
+
+Des larmes vinrent aux yeux du docteur.
+
+--Éva! cria-t-il d'un mouvement irréfléchi.
+
+--Me voilà, mon doux maître, dît Éva en poussant la porte.
+
+--Mettez le couvert de mademoiselle, dit le docteur à Marthe en se
+détournant pour cacher l'altération de son visage.
+
+
+
+
+XIV
+
+M. FONTAINE, ARCHITECTE
+
+
+Orgueil! fouet de vipère et bouquet de fleurs avec lequel le sort à son
+caprice plutôt qu'à l'ordre d'un maître souverain flagelle ou caresse
+l'homme. Mobile de toutes les grandes actions, source de tous les grands
+crimes, qui perdit Satan, qui glorifia Alexandre. Tour à tour obstacle,
+moyen, que l'on trouvera sur toutes les routes, à tous les instants,
+sous toutes les formes pour aider l'homme dans ses espérances et le
+contrarier dans ses projets.
+
+Mais de tous les orgueils, à coup sûr le plus puissant est celui qui se
+cache au fond du cœur comme dans un tabernacle sous le nom sacré
+d'amour.
+
+Être aimé d'une jolie femme est une supériorité sur les autres hommes;
+être oublié ou dédaigné par elle est une chute qui vous renverse
+au-dessous d'eux, et la haine qu'inspire la trahison de celle ou celui
+qu'on aimait est d'autant plus grande, d'autant plus durable, d'autant
+plus persévérante, que tout rapprochement entre les deux cœurs blessés
+est un souvenir forcé de la faute, disons mieux, de l'ingratitude que
+l'un des deux a commise.
+
+Plus les deux corps se rapprochent, plus les deux âmes tendent à se
+confondre, plus les deux lèvres se cherchent, plus une voix intérieure
+vous crie:
+
+--L'autre! l'autre! l'autre!
+
+Et alors cet amour qui était prêt à rentrer dans votre être, à s'emparer
+de nouveau de votre personne, se change en un sentiment de haine, et, au
+lieu du dictame que vous teniez déjà pour appuyer sur votre plaie, vous
+met le poignard flamboyant et empoisonné des Malais à la main.
+
+Ô Othello! sombre miroir que le plus grand poëte qui ait jamais existé a
+présenté aux regards de l'homme, sois notre éternelle admiration!
+
+Rien ne désarme la jalousie. Une caresse? Un autre a reçu la pareille.
+Une larme? Elle a pleuré pour un autre. Je t'aime! Elle l'a dit à un
+autre comme elle le dit à toi.
+
+Elle est triste? elle se souvient. Elle est gaie? elle oublie. Deux
+fautes aussi grandes l'une que l'autre aux yeux du cœur ulcéré qui sous
+ses regards brûlants fait éclore l'un après l'autre tous les sentiments
+du cœur qui l'a trompé.
+
+À cette touchante humilité d'Éva, «Voudra-t-il que je mange à la même
+table que lui?» Jacques avait été près d'éclater, de lui ouvrir les bras
+et de l'emporter dans une nuit assez sombre pour ne pas même la voir.
+Mais tout en ne la voyant pas, il l'eût sentie contre lui appuyée à sa
+poitrine, et c'eût été encore trop, car elle avait été, ne fût-ce qu'une
+fois, appuyée ainsi à la poitrine d'un autre.
+
+Non, il faut le temps, il faut que la blessure se referme, il faut que
+là où elle a été les chairs s'endurcissent par le travail de la
+guérison, et que cet endroit qui a été le plus douloureux de tout notre
+corps tant que les chairs saignantes ont été au contact de l'air,
+devienne le plus insensible sous le calus de la cicatrice.
+
+Il faut le temps.
+
+Le temps qu'ils passèrent à table l'un près de l'autre ne fut qu'une
+longue douleur, plus aiguë peut-être, mais plus supportable s'ils
+eussent été loin l'un de l'autre.
+
+Jacques Mérey se leva le premier; sans doute c'était celui qui souffrait
+le plus. Il sourit en disant bonsoir à Éva et sortit.
+
+Il y avait tant de tristesse dans ce sourire, tant de larmes dans cet
+adieu, qu'à peine la porte fut-elle refermée qu'Éva éclata en sanglots.
+
+--Qu'a donc notre maître? s'écria Marthe en entrant toute effarée; il
+monte chez lui en pleurant et je vous trouve pleurant ici?
+
+Éva saisit les mains de la bonne vieille femme.
+
+--Pleurait-il? demanda-t-elle. Es-tu sûre qu'il pleurait?
+
+--Je l'ai vu comme je vous vois, dit Marthe étonnée.
+
+--Oh! moi, je ne pleure pas, dit Éva.
+
+Et elle essuya ses yeux qui en effet brillaient comme deux étoiles
+allumées par un éclair dans la nuit sombre.
+
+Éva monta chez elle, heureuse du premier moment de bonheur qu'elle eût
+eu depuis qu'elle avait retrouvé Jacques. L'homme qu'elle adorait, pour
+lequel elle eût donné sa vie, souffrait autant qu'elle, puisqu'il
+pleurait comme elle.
+
+Le lendemain, un homme inconnu, qui avait l'air d'un artiste et qui
+était arrivé la veille par la diligence, se fit annoncer par Marthe à
+Jacques, sous le nom de M. Fontaine, architecte.
+
+Jacques s'enferma avec lui, se fit servir à déjeuner avec lui dans son
+laboratoire et passa toute la journée à travailler avec lui.
+
+Éva déjeuna et dîna seule, ou plutôt ne mangea ni à déjeuner ni à dîner.
+Le moment de joie de la veille était effacé. Ses projets de séparation
+tenaient donc plus que jamais, puisque l'homme qui devait y contribuer
+était arrivé.
+
+Le lendemain, tous deux sortirent, mais cette fois en voiture.
+
+Ils allaient visiter le bois du braconnier Joseph et le château de
+Chazelay. Ils allèrent en voiture jusqu'à l'angle qui se rapprochait le
+plus du bois; de là la voiture les attendit, et tous deux se rendirent à
+pied à la cabane de Joseph.
+
+Ils y entrèrent et trouvèrent le braconnier tout joyeux encore de sa
+conversation avec l'intendant de mademoiselle de Chazelay, qui lui avait
+affirmé que, quelque chose qui arrivât, sa place ne pouvait que devenir
+meilleure.
+
+Jacques indiqua à M. Fontaine le point précis où il avait trouvé Éva et
+qui devait devenir le point central d'une jolie maison, moitié cottage,
+moitié château, avec tous ses accidents de rentrants et de sortants que
+les Anglais et les Américains donnent à leurs habitations.
+
+--M. Fontaine, homme classique de l'école grecque, ne comprenait que la
+maison à terrasse avec un fronton comme celui de Jupiter Stator. Il
+élevait donc difficultés sur difficultés, lorsque Jacques prit un crayon
+et dans un quart d'heure bâtit sa pensée sur le papier; puis, à côté de
+ce charmant dessin qui révélait un habile paysagiste, il fit le plan
+géométral intérieur de cette maison.
+
+--Mais, monsieur Mérey, lui dit l'homme pratique, il fallait donc me
+dire que, vous aussi, vous étiez architecte.
+
+--Oui, monsieur, architecte amateur, répondit en riant Jacques, mais
+simple faiseur de croquis, assez habile dans cet art que j'ai beaucoup
+exercé, ayant beaucoup couru le monde. Il y a longtemps que j'ai rêvé
+cette petite bâtisse comme étant la mieux appropriée aux besoins d'un
+ménage ayant quatre chevaux, deux voitures et six domestiques.
+
+--Et que comptez-vous mettre à cette fantaisie, demanda l'architecte?
+
+--Ce que vous voudrez, monsieur, répondit Jacques.
+
+L'architecte prit un crayon, aligna des chiffres.
+
+--Cela vous coûtera, dit-il au bout de dix minutes, de cent vingt à cent
+trente mille francs.
+
+--Soit! répondit Jacques, maintenant il faut dessiner le parc.
+
+--Eh bien! monsieur, continuez de faire ce que vous avez commencé, dit
+l'architecte.
+
+--Volontiers, dit Jacques.
+
+Il tira de sa poche un plan du petit bois, au milieu duquel il plaça sa
+bâtisse, en la proportionnant à la grandeur du plan; puis tout autour de
+la maison, les massifs d'arbres qu'il fallait ménager, ceux qu'il
+fallait abattre; il se servit des accidents de terrain pour l'envelopper
+aux trois quarts de l'eau des sources qui traversaient le bois. Il
+ménagea les jours qui donnaient sur chaque point de vue pittoresque,
+tira parti du château, de la jolie petite ville d'Argenton, et de la
+vallée de la Creuse qui allait se perdre dans un horizon azuré.
+
+--Il y a beaucoup de travaux de terrassements, monsieur, dit
+l'architecte.
+
+--Mettons soixante-dix mille francs pour ces travaux, dit Jacques.
+
+--Oh! ce sera plus que suffisant, répondit M. Fontaine.
+
+--Eh bien! signons un devis de 200,000 francs, dit Jacques, que je n'aie
+plus à m'occuper de rien et qu'au mois de juin tout cela soit fait.
+
+--C'est possible, dit M. Fontaine, mais alors comme il faudra payer la
+rapidité, nous dépasserons peut-être de quelque dix mille francs le
+devis.
+
+--Mettons dix mille francs pour les imprévus, dit Jacques.
+
+--Ma foi! monsieur, dit l'architecte, vous réglez largement les choses,
+et il y a plaisir à traiter avec vous.
+
+Jacques prit une feuille de papier, et écrivit dessus:
+
+«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, architecte, soit en
+un seul payement, soit en plusieurs, et à sa volonté, la somme de
+deux cent dix mille francs à mon compte sur l'argent qu'il a à moi.
+
+»JACQUES MÉREY.»
+
+--Maintenant, dit Jacques; vous entendez bien, monsieur, je vais vous
+donner le détail des ornements intérieurs. Je ne veux m'occuper de tout
+cela que pour visiter les travaux une fois ou deux par mois. Vous aurez
+un homme à vous dont nous réglerons le traitement à part et qui
+surveillera les travailleurs.
+
+Puis il écrivit sur une autre feuille de papier:
+
+«Je m'engage à livrer à M. Jacques Mérey la petite maison du bois de
+Joseph, ainsi que le parc dessiné à l'anglaise selon le devis qui en a
+été fait par moi, dans le délai de quatre mois, moyennant la somme de
+deux cent dix mille francs, que je reconnais avoir reçue comptant.»
+
+Il passa le papier à M. Fontaine; celui-ci le signa. Jacques Mérey le
+plia et le remit dans son portefeuille.
+
+--À présent, dit-il; nous n'avons plus rien à faire ici, n'est-ce pas?
+
+--Non, répondit l'architecte.
+
+--Eh bien; alors, allons au château.
+
+Tous deux rejoignirent la voiture qui les attendait à l'angle du chemin,
+et, cinq minutes après, ils étaient au château de Chazelay.
+
+Ce fut à la vue de ce château surtout que la haine classique de M.
+Fontaine pour les bâtisses du moyen âge éclata dans toute sa force.
+
+Il s'éleva contre les tours, contre les herses, contre les ponts-levis,
+contre les portes à plein cintre, contre les fenêtres ogivales, contre
+les murs de dix pieds d'épaisseur. Il démontra qu'avec ce qui était
+entré de matériaux inutiles dans ce château, il y avait de quoi en bâtir
+trois autres, et il déplora de la façon la plus éloquente du monde, en
+sortant des années, 1793, 94, 95 et 96, ces années de barbarie où il
+fallait que les seigneurs élevassent de semblables forteresses, contre
+leurs sujets et leurs voisins.
+
+M. Fontaine, de même qu'il ne comprenait que la bâtisse grecque, ne
+comprenait que l'ameublement antique; il ne comprenait pas qu'on s'assît
+sur une chaise si elle n'avait pas la forme curule, sur un fauteuil s'il
+n'était pas taillé sur le modèle de celui de César ou de Pompée. Aussi
+tous ces charmants meubles Louis XV et Louis XVI le faisaient-ils entrer
+dans des transports de fureur contre le mauvais goût de l'époque.
+
+--De ces meubles, ne vous en occupez pas, lui dit Jacques, j'en ai
+l'emploi, ils meubleront ma maison du bois Joseph et ma maison de Paris,
+car vous aurez, monsieur l'architecte, une maison aussi à me bâtir à
+Paris.
+
+Cette promesse raccommoda un peu M. Fontaine avec le pitoyable spectacle
+qu'il avait sous les yeux.
+
+--Et de ceci, demanda-t-il, que comptez-vous faire?
+
+--Qu'appelez-vous ceci d'abord?
+
+--Mais de ce vieux bahut de château.
+
+--De ce vieux bahut de château, monsieur Fontaine, nous ferons un
+hôpital.
+
+--Ah! fit l'architecte; au fait, ce n'est guère bon qu'à cela.
+
+--Croyez-vous que les malades seront bien ici?
+
+--Ce n'est pas l'air qui leur manquera, fit l'architecte.
+
+--L'air, dit Jacques, est un de mes moyens curatifs.
+
+--Vous êtes donc, médecin, monsieur?
+
+--Médecin amateur, oui.
+
+--Vous me donnerez, j'espère, vos dispositions intérieures pour la
+construction de cet hôpital, dit l'architecte; j'ai bâti plus de
+châteaux que d'hospices.
+
+--C'est-à-dire, reprit en souriant Jacques, que vous avez bâti plus de
+choses inutiles que de choses nécessaires.
+
+--Citoyen et philanthrope? demanda M. Fontaine.
+
+--En amateur, oui, monsieur. Quant aux jardins, je ne crois pas qu'il y
+ait quelque chose à y changer, continua Jacques, ils ont de grandes
+allées de tilleuls où il fait de l'ombre par le soleil le plus ardent,
+et des endroits découverts où l'on peut se réchauffer au moindre rayon
+de soleil de décembre ou de janvier.
+
+--Mais cette grande salle d'armes, dans laquelle on ferait entrer le
+Louvre avec tous ses portraits de famille et toutes ses cuirasses, qu'en
+comptez-vous faire?
+
+--Un promenoir d'hiver, bien chauffé, pour mes malades. Trouvez-vous
+qu'ils seront mal ici?
+
+--Mais il faudra mettre un poêle à chaque coin, fit observer
+l'architecte.
+
+--Les poêles sont malsains, mais cette immense cheminée, demanda
+Jacques, croyez-vous qu'elle soit là comme simple ornement?
+
+--Faudrait brûler des chênes tout entiers dans votre cheminée.
+
+--On en brûlera, dit Jacques, le château de Chazelay a dix mille arpents
+de forêts, et par conséquent quelque chose comme dix milliers de chênes
+à brûler. Mais j'aime les choses, vous le savez, qui vont rondement, il
+me faut soixante-dix à quatre-vingts cellules pour mes malades.
+Trouvez-moi ça au rez-de-chaussée et trouvez-m'en autant pour mes
+pauvres au premier.
+
+L'architecte se mit à l'œuvre, toisa, arpenta, mesura, et au bout de
+deux heures pendant lesquelles Jacques Mérey resta pensif et rêveur, les
+yeux tournés vers Argenton, il fit son devis.
+
+--En nous servant de tous nos moyens, dit-il, et en faisant nos cloisons
+en simple bois blanc ou en plâtre, nous arriverons avec soixante ou
+soixante-dix mille francs.
+
+--Je vous passe soixante-dix mille francs, cher monsieur Fontaine, dit
+Jacques.
+
+Il écrivit:
+
+«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, soit en un payement,
+soit en plusieurs, à sa volonté, la somme de soixante-dix mille
+francs, à la condition que le château de Chazelay sera transformé
+en hospice à la fin de juin de la présente année.»
+
+Et il signa.
+
+De son côté, M. Fontaine remit à Jacques son engagement d'être prêt à
+l'époque fixe.
+
+M. Fontaine tenait à partir le soir même pour Paris. Jacques Mérey le
+reconduisit droit à la diligence.
+
+--Et votre maison de Paris, demanda M. Fontaine, nous n'en disons rien?
+
+--Je vous en écrirai, dit Jacques. Je n'en ai besoin que pour cet hiver.
+
+Et sur ces mots, M. Fontaine prit congé de Jacques, monta en voiture et
+partit.
+
+
+
+
+XV
+
+ECCE ANCILLA DOMINI
+
+
+Le mois de mars et la moitié du mois d'avril s'écoulèrent sans rien
+changer à la position des deux jeunes gens vis-à-vis l'un de l'autre.
+
+De la part de Jacques Mérey surtout, il y avait une fixité remarquable
+dans ses rapports avec Éva. Il était bienveillant en tout, dans ses
+paroles, dans le son de sa voix, dans ses regards; mais jamais ni tendre
+ni amoureux. Il avait adopté un diapason duquel il ne se départait
+jamais.
+
+De la part d'Éva, c'était la gamme de l'humilité, de la soumission et de
+la tendresse qui servait de base à toutes ses paroles. Elle ne
+s'occupait plus ni de musique ni de dessin; aussitôt que Jacques
+sortait, et il sortait souvent sous le prétexte de ses visites aux
+pauvres, elle se mettait à son rouet et filait.
+
+Marthe lui avait appris à filer.
+
+Dévouée comme elle avait promis de l'être aux misères humaines, elle
+avait substitué les travaux utiles de la ménagère aux talents de la
+femme du monde, d'un monde où sa place était effacée.
+
+Un jour Jacques Mérey rentra plus tôt que de coutume, et la vit comme
+Marguerite assise à son rouet. Il s'approcha d'elle, la regarda un
+instant avec une attention pleine de bienveillance, puis, avec un léger
+mouvement de tête:
+
+--Bien, Éva! dit-il.
+
+Et il se retira dans son laboratoire sans ajouter un mot.
+
+Les deux mains d'Éva tombèrent à ses côtés, sa tête se renversa sur le
+dossier de son fauteuil, ses yeux se fermèrent et les larmes coulèrent
+de ses paupières.
+
+Les premiers beaux jours du printemps, sans revenir encore,
+apparaissaient déjà à l'horizon. À certaines parties du jour, des
+teintes roses et azurées tamisaient les brouillards fugitifs de l'hiver.
+On sentait dans les derniers souffles d'avril passer les douces brises
+de mai et déjà, sur les arbres plus hâtifs que les autres, les bourgeons
+cotonneux éclataient et laissaient passer les pointes vertes de leurs
+premières feuilles.
+
+Sous cette haleine tiède et amicale, le jardin de la petite maison
+reprenait tout son charme et toute sa juvénile virilité. Les fleurs
+poussaient, non plus éparses à travers les flaques d'eau ou les îles de
+neige, mais par massifs. L'arbre du bien et du mal, non-seulement était
+couvert de toutes ses fleurs étoilées, mais encore son feuillage venait
+au secours de ses fleurs contre les gelées du printemps.
+
+Le ruisseau avait repris son murmure et sa transparence, et quelques
+jours encore la tonnelle allait étendre ses feuilles sur le treillage
+encore transparent.
+
+Les premiers chanteurs du printemps, les rouges-gorges, les mésanges,
+les pinsons, cherchaient les endroits où bâtir leurs nids; de temps en
+temps on entendait deux ou trois notes mélodieuses échappées au gosier
+de la fauvette. Le rossignol essayait d'égrener ses notes comme des
+perles, mais tout à coup il s'arrêtait, un reste de froid étreignait son
+chant mélodieux et le forçait de s'arrêter.
+
+Les hirondelles avaient reparu.
+
+Pas un des symptômes de ce retour à la vie et à l'amour n'échappait à
+Éva; c'était bien plus un oiseau qu'une femme, un être sensitif qu'un
+être raisonneur. Le vent, le soleil, la pluie avaient leur reflet en
+elle; elle éprouvait une partie des modifications de la nature. Parfois
+elle surprenait de son côté Jacques Mérey l'œil fixé sur toutes ces
+transformations végétales et animales qui accompagnent le réveil de la
+nature. Sans doute y trouvait-il le même charme qu'elle, mais, comme
+s'il eût condamné sa bouche à ne plus sourire aux douces émotions, dès
+qu'il s'apercevait qu'il était épié, il poussait un soupir et rentrait
+chez lui.
+
+Cependant de temps en temps il reprenait avec Éva les conversations
+longues et suivies. C'était alors qu'il lui racontait comment il avait
+fait du château de Chazelay un hospice modèle où les vieillards, les
+femmes et les enfants pauvres auraient bon air, bonne nourriture et beau
+soleil. Alors Éva demandait à voir et à suivre ces travaux
+philanthropiques; mais Jacques lui répondait toujours:
+
+--Je vous y conduirai lorsqu'il sera temps, et vous aurez tout le loisir
+de vous livrer à cette sainte occupation.
+
+Vers la fin du mois de mai, Éva vit revenir le même homme au carton qui
+était déjà venu une fois. C'était M. Fontaine, qui venait s'assurer par
+ses propres yeux que ses travaux s'exécutaient avec ponctualité et
+intelligence.
+
+On mit les chevaux à la voiture et Jacques Mérey et lui repartirent
+comme ils avaient déjà fait.
+
+La petite maison du bois Joseph était complètement achevée, et Jacques
+venait pour recevoir les bouquets qu'offrent les maçons aux
+propriétaires lorsqu'ils n'ont plus rien à faire à l'œuvre entreprise
+par eux.
+
+Jacques n'avait cessé d'y donner ses soins, quoi qu'il eût dit à M.
+Fontaine, aussi n'y avait-il pas un détail dans la sculpture et
+l'architecture qui fît défaut.
+
+Malgré son horreur pour les toits aigus, l'architecte avait compris que
+dans notre belle France, où il neige un tiers de l'année, où il pleut
+l'autre, les toits en terrasse ne sont bons qu'à faire des réservoirs au
+sommet des maisons.
+
+Comme toutes les boiseries avaient été taillées et sculptées en même
+temps que la maison était bâtie, il n'y eut qu'à mettre des gonds aux
+ouvertures et à y appliquer les portes et fenêtres. Jacques Mérey
+choisit les couleurs des papiers. M. Fontaine se chargea de les envoyer
+de Paris avec des ouvriers habitués à coller les tentures, non point par
+rouleaux, mais par larges bandes et par larges placards.
+
+Puis il s'en alla enchanté de la façon dont la besogne avait marché,
+promettant de revenir sous quinze jours pour voir la maison dans son
+ensemble d'achèvement.
+
+Jacques Mérey lui avait fait en même temps le plan de la maison de Paris
+et l'avait chargé d'acheter un terrain du côté du faubourg Saint-Honoré
+ou de la rue de l'Arcade.
+
+Quatre ou cinq jours après, ouvriers et tentures arrivaient, si bien
+qu'en dix jours, papier, rideaux et portières furent posés.
+
+Jacques avait choisi des papiers foncés pour faire valoir les tableaux,
+et, lorsque M. Fontaine revint, il fut forcé d'avouer qu'il n'y avait au
+monde qu'un seul peintre, nommé Raphaël, mais que l'école flamande, que
+l'école vénitienne, l'école napolitaine, l'école florentine, l'école
+espagnole, l'école hollandaise et même l'école française ont bien aussi
+leur mérite.
+
+Jacques Mérey n'avait pas utilisé pour sa maison du bois Joseph les deux
+tiers des tableaux que lui fournissait le château de Chazelay. Il lui en
+restait le double de ce qu'il avait employé et de ce qu'il emploierait
+dans sa maison de Paris, tous les tableaux de sainteté étant réservés
+pour la petite église de l'hôpital. Il y avait surtout une chambre dans
+la petite maison du bois Joseph qu'il avait traitée avec un soin tout
+particulier: c'était celle où il avait placé en face du lit le portrait
+de madame la marquise de Chazelay, la mère d'Éva, celle-là qui avait si
+malheureusement péri par le feu.
+
+Tout ce qu'il y avait de plus jolis meubles en bois de rose et en ébène
+incrusté d'ivoire, tout ce qu'il y avait de plus finement travaillé en
+meubles de Boule étaient réunis dans cette chambre. Les vases de la
+cheminée et la pendule étaient du saxe le plus ingénieusement travaillé,
+les cadres des glaces étaient en saxe et la cheminée elle-même en
+porcelaine de Dresde.
+
+Tout cela ressortait admirablement, le portrait de la marquise de
+Chazelay compris, sur une tenture de velours grenat.
+
+Il va sans dire que les tapis des chambres étaient assortis à leurs
+tentures.
+
+Cette chambre, qui se trouvait au centre même du bâtiment, juste
+au-dessus de l'endroit où Jacques, conduit par Scipion, avait trouvé la
+petite Hélène, avait sa vue sur le charmant paysage que nous avons
+décrit et qui lui donnait le château de Chazelay pour son horizon de
+gauche et la vallée de la Creuse pour son horizon de droite.
+
+En face de ses deux fenêtres du milieu était une large ouverture à
+travers le bois qui permettait d'apercevoir Argenton et, avec une
+lunette d'approche, de distinguer la maison du docteur avec son
+laboratoire.
+
+La chambre du docteur, au contraire, attenant à celle que nous venons de
+décrire, d'un côté par un cabinet de toilette et de l'autre par un
+corridor, était d'une sévérité tout antique. C'était celle de Cicéron,
+exécutée à Cumes sur le modèle des plus belles fabriques retrouvées à
+Pompéi. Elle donnait d'un côté dans une bibliothèque et de l'autre dans
+un salon moderne meublé tout entier dans le goût Louis XV, avec tous les
+objets de cette époque que lui avait fournis le château de Chazelay. Les
+peintures du cabinet, imitées de celles de Pompéi, étaient exécutées par
+des élèves de David.
+
+Il y avait une salle à manger d'hiver, dans une serre toute plantée de
+fleurs exotiques, et une salle à manger d'été donnant sur un charmant
+parterre de nos fleurs d'Occident les plus vives et les plus parfumées.
+
+Jacques avait fait enfermer le bois tout entier, de sorte que l'on
+passait sans s'en apercevoir du jardin dans la forêt.
+
+L'hôpital était non moins avancé que la maison de campagne. Toutes les
+séparations étaient faites, tout était peint à la détrempe en gris perle
+avec des encadrements cerise. Dans chaque cellule, il y avait pour tout
+ornement un crucifix, que les fenêtres en s'ouvrant inondaient de
+lumière. Des jalousies qui se serraient et se desserraient à volonté,
+donnaient le degré de jour que le médecin jugeait nécessaire au malade.
+
+Il y avait place déjà pour quarante ou cinquante lits, une vingtaine de
+cellules vides s'offraient dans le cas où ces quarante ou cinquante lits
+seraient insuffisants.
+
+Le brave Jean Munier surveillait tout cela avec un soin à la fois
+égoïste et reconnaissante.
+
+Les cellules vides renfermaient pour le moment la partie de
+l'ameublement et des tableaux qui n'avait pas encore été employée.
+
+Nous avons dit que les tableaux de sainteté avaient été réservés pour
+l'église. C'est que, quoique toutes les églises eussent été fermées à
+Paris, il n'en était point ainsi en province. Certaines localités plus
+religieuses que les autres, et l'on connaît la sincérité des Berrichons
+à leur culte, avaient non-seulement conservé leurs églises, mais leurs
+prêtres.
+
+Ainsi le prêtre du château de Chazelay, brave homme, fils d'un paysan à
+qui M. de Chazelay avait fait donner une éducation religieuse dans un
+séminaire de Bourges, ne s'était point inquiété de la proscription des
+prêtres ni du serment qu'on, avait exigé d'eux. Personne n'était venu
+lui demander le serment constitutionnel et il n'avait été l'offrir à
+personne; il était resté avec les serviteurs du, château, conservant son
+habit moitié ecclésiastique, moitié paysan, et personne n'avait fait
+attention à lui. Il n'était pas assez important en bien ou en mal pour
+qu'on songeât à le dénoncer, son peu d'importance le sauva.
+
+Lorsqu'on lui dit que les biens du château de Chazelay étaient rendus
+après la mort du marquis à sa fille, il vint la féliciter et lui faire
+une visite, en demandant de rester attaché à la maison au même titre et
+aux mêmes conditions où il était auparavant.
+
+Éva s'était parfaitement rappelé le digne homme, elle l'avait vu dans le
+court séjour qu'elle avait fait au château, il s'était approché d'elle
+et lui avait offert les secours de la religion, mais elle l'avait
+remercié, elle ignorait en quoi les secours de la religion pouvaient
+l'aider à supporter un malheur qu'elle regardait comme irréparable,
+puisqu'elle se croyait à tout jamais séparée de l'homme qu'elle aimait.
+
+--D'abord, lui avait-elle dit lors de la visite qu'il lui avait faite à
+Argenton, le château était destiné à devenir un hospice, et dans un
+hospice plus encore que dans un château on avait besoin d'un bon prêtre,
+parlant à la fois la langue simple et naïve de la religion, puisqu'il
+s'adressait à des paysans, c'est-à-dire à des hommes simples et naïfs.
+
+Plusieurs fois Jacques Mérey, dans ses voyages au château, avait causé
+avec lui et l'avait toujours trouvé indulgent et paternel; c'étaient les
+deux grandes qualités qu'à son avis devait avoir un prêtre. Il lui avait
+donc, comme à Joseph le braconnier, comme à Jean Munier, l'intendant,
+promis que rien ne serait changé sinon en mieux à sa position. Il était
+chargé de visiter tous les villages environnants et de faire une liste
+des gens vraiment pauvres qui devaient recevoir des secours à domicile
+et de ceux qui, n'ayant pas de domicile, ne pouvaient en recevoir qu'à
+l'hospice.
+
+Ce jour-là Jacques Mérey s'enferma avec lui et causa longuement.
+
+C'était sans doute d'Éva et de ses projets futurs dont s'entretinrent
+ces deux hommes, car, aussitôt la conversation terminée, le prêtre sella
+un petit cheval qui lui servait dans ses courses pieuses, et prit le
+chemin d'Argenton.
+
+Deux heures après, Jacques Mérey partit à son tour, et à une lieue
+d'Argenton il rencontra M. Didier, c'était le nom du brave homme, qui
+revenait au château.
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'a-t-elle répondu?
+
+--Elle a répondu: «Que sa volonté et celle de Dieu soient faites,» puis
+elle a joint les mains et prié. C'est une sainte personne que
+mademoiselle Éva.
+
+--Merci, mon père, dit Jacques, et il continua son chemin.
+
+Mais il était facile de voir que s'il avait imposé quelque nouvelle
+pénitence à Éva, il supportait lui-même et douloureusement une portion
+de cette pénitence, car, au fur et à mesure qu'il se rapprochait
+d'Argenton, son front se rembrunissait; et, quand il mit la main sur le
+marteau de la porte de la petite maison, comme s'il eût voulu annoncer
+sa présence et ne point paraître tout à coup à l'aide de sa clef, on eût
+pu voir que sa main tremblait.
+
+Il frappa cependant et Marthe vint ouvrir.
+
+--Il ne s'est rien passé d'extraordinaire en mon absence? demanda
+Jacques.
+
+--Non, monsieur, répondit la vieille Marthe; le curé du château, M.
+Didier, est venu; il a causé pendant dix minutes avec mademoiselle Éva;
+celle-ci a pleuré, je crois, et s'est retirée dans sa chambre.
+
+Jacques Mérey fit un signe de la tête, hésita un instant s'il entrerait
+dans la chambre d'Éva ou s'il monterait dans son laboratoire sans y
+entrer; mais arrivé au premier, il s'avança doucement jusqu'à la porte,
+écouta et frappa:
+
+--Entrez, dit la voix d'Éva, qui, sachant que Jacques Mérey ne frappait
+pas d'habitude à la porte de la rue, ne l'avait pas reconnu et croyait
+avoir affaire à un étranger.
+
+Mais à peine eût-il ouvert la porte qu'elle jeta un cri, tomba à genoux
+et dit en ouvrant les mains et les bras:
+
+--_Ecce ancilla Domini._
+
+
+
+
+XVI
+
+LA CORBEILLE DE MARIAGE
+
+
+Jacques la releva.
+
+--J'hésitais à vous voir, dit-il.
+
+--Pourquoi cela? demanda Éva en levant ses grands yeux clairs sur le
+docteur.
+
+--Je craignais, répondit celui-ci, que votre entretien avec M. Didier
+n'eût fait sur vous une plus vive impression.
+
+--Oh! dit Éva, vous m'aviez déshabituée des choses cruelles, Jacques!
+L'impression, croyez-vous qu'elle soit moins violente parce que je
+n'éclate pas en sanglots, parce que je ne me roule pas à vos pieds; vous
+vous trompez, mon ami. Si vous m'avez trouvée à genoux, c'est que je ne
+voulais pas vous attendre assise et que je n'étais point assez forte
+pour vous attendre debout. D'ailleurs, n'étais-je pas prévenue, n'est-ce
+pas moi-même qui vous ai dit: Si jamais vous vous mariez, ne m'éloignez
+point pour cela de vous; le prêtre est venu m'annoncer votre mariage;
+mais il m'a annoncé en même temps que vous me gardiez comme une sœur et
+comme une amie. Je n'en espérais pas tant. Vous m'avez parlé
+d'expiation, jusqu'à présent, Jacques, je n'ai rien expié, je n'ai fait
+que suivre au penchant de votre volonté la route que j'eusse suivie
+seule. Vous avez employé une partie de ma fortune à des œuvres de
+charité, c'est ce que j'eusse fait moi-même. Aucune grande douleur qui
+puisse compenser celle que je vous ai faite n'a véritablement atteint
+mon cœur. Je commence d'aujourd'hui à marcher au milieu des ronces et
+des épines, sur des cailloux aigus. Mais que vous ai-je dit? que vous ne
+vous apercevriez pas de ma souffrance, car j'aurais trop peur de vous
+lasser si je me laissais aller à ma douleur par mes plaintes et par mes
+sanglots. Je vous sais gré d'avoir choisi un homme de paix et de pardon
+pour m'annoncer cette nouvelle; mais, au premier mot qu'il m'a dit, j'ai
+tout deviné, tout compris, et vous ai remercié du fond du cœur d'avoir
+eu pour moi ce dernier ménagement inutile. J'eusse mieux aimé tout
+apprendre de votre bouche. Vous avez craint mes larmes, vous avez
+redouté mes gémissements, j'allais dire mes reproches. J'oubliais que je
+n'avais pas de reproches à vous faire. Non! j'eusse eu sur moi-même
+cette puissance de vous écouter avec le même sourire que j'ai sur les
+lèvres en vous écoutant à cette heure. J'ai promis, mon ami, je tiendrai
+jusqu'au bout.
+
+--Merci, Éva, dit Jacques.
+
+Et lui prenant la main il la baisa.
+
+Mais à peine ses lèvres eurent-elles touché la main de la jeune fille,
+que celle-ci jeta un cri, devint pâle comme une morte et tomba sans
+connaissance sur une chaise.
+
+Elle avait assez de force pour une douleur, pas assez pour une caresse.
+
+Jacques profita de ce qu'elle avait les yeux fermés pour la regarder
+avec une incommensurable expression d'amour; peu s'en fallut, car ses
+bras s'ouvrirent, qu'il ne la prit entre ses bras et ne la serrât contre
+son cœur.
+
+Mais lui aussi avait une puissante volonté et avait juré d'aller
+jusqu'au bout.
+
+Il tira un flacon de sa poche, et le lui fit respirer.
+
+Si douloureuse qu'eût été la blessure, elle portait son baume avec elle.
+Éva rouvrit les yeux, ne prononça pas une parole, mais un double
+ruisseau de larmes coula sur ses joues et elle murmura:
+
+--Oh! que je suis heureuse. Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Je vous laisse seule, Éva, dit Jacques, rappelez-vous!
+
+Et il sortit.
+
+Éva et Jacques ne se revirent qu'au dîner, et il ne fut plus question
+entre eux de la cause qui avait amené M. Didier à Argenton. Seulement de
+jour en jour le cercle de bistre qui s'était formé autour des yeux d'Éva
+allait s'élargissant. Sa pâleur devenait plus mate, et deux ou trois
+fois Jacques Mérey, se levant sur la pointe du pied, allait écouter à sa
+porte et l'entendait pleurer.
+
+Lui-même alors, voulant ramener la conversation sur cet objet, parut
+embarrassé devant Éva, balbutia quelques paroles qu'il n'acheva point,
+comme s'il eût craint de lui faire une trop grande peine et de lui
+demander quelque chose au delà de ses forces; aussi ce fut elle-même qui
+vint au secours de ses désirs.
+
+Un soir qu'il paraissait plus troublé encore que d'habitude, elle
+s'agenouilla devant lui et, lui prenant les mains:
+
+--Mon ami, dit-elle, vous avez quelque chose à me dire et vous n'osez
+point. Voyons, parlez, dites-moi tout, fût-ce mon arrêt de mort. Vous le
+savez, tout ce qui viendra de votre bouche me sera cher.
+
+--Éva, dit Jacques, il va falloir nous séparer pour quelques jours.
+
+Elle tressaillit et sourit tristement.
+
+--Jacques, dit-elle, notre vraie séparation date du jour où vous ne
+m'avez plus aimée.
+
+--Et cependant, continua Jacques, si vous le vouliez, nous ne nous
+séparerions pas, même pour ces quelques jours.
+
+--Comment cela? dit-elle vivement.
+
+--Je vais à Paris pour faire des achats, _la personne_ est orpheline,
+n'a point de parente qui puisse me guider dans l'achat des choses
+agréables à une femme.
+
+--Eh bien, Jacques, demanda Éva, le cœur gonflé de sanglots, mais
+commandant encore à son émotion, ne suis-je pas là, moi?
+
+--Le fait est, Éva, reprit Jacques, que, si vous vouliez m'accompagner
+dans ce voyage, vous me rendriez un grand service.
+
+--Me voilà, partons, plus vous me ferez souffrir, Jacques, plutôt je
+serai pardonnée de Dieu et de vous.
+
+--Si cependant, reprit vivement Jacques, ce sacrifice est au-dessus de
+vos forces!
+
+--Il n'y a qu'une chose qui soit au-dessus de mes forces, c'est de ne
+plus vous aimer.
+
+--Éva!
+
+--Pardon, c'est de toutes les promesses que je vous ai faites celle qui
+est la plus difficile à tenir; il faut être indulgent pour moi à cet
+égard, mon ami. Quand partons-nous?
+
+--Demain soir, si vous voulez.
+
+--Ma volonté est la vôtre; demain soir je serai prête.
+
+Jacques envoya retenir les trois places du coupé de la diligence, et le
+lendemain soir, après avoir été jeter dans la journée un regard sur le
+château de Chazelay et sur la maison du bois Joseph, qui était prête à
+recevoir ses maîtres, il partit avec Éva pour Paris.
+
+À cette époque on mettait encore deux jours pour venir d'Argenton à
+Paris. Jacques arriva à sept heures du soir.
+
+C'était du 15 au 20 juin, c'est-à-dire dans les plus beaux jours de
+l'année; il faisait clair comme en plein midi. Jacques appela un fiacre,
+y fit monter Éva, monta derrière elle et dit au cocher:
+
+--Hôtel de Nantes.
+
+Éva tressaillit, elle regarda Jacques d'un œil qui voulait dire:
+
+«Mais vous ne m'épargnerez donc aucune douleur.»
+
+Jacques ne parut pas faire attention à ce regard, mais lui prenant la
+main, il la serra cordialement en lui disant:
+
+--Éva, vous êtes une bonne créature; on peut se fier à votre parole
+comme à celle d'un homme.
+
+Quelque effort que fît Éva sur elle-même, au fur et à mesure qu'elle
+approchait de l'hôtel, cette espèce de tressaillement qu'elle avait eu
+en entendant donner cette adresse se changea en un tremblement dont elle
+n'était plus maîtresse.
+
+Jacques demanda les deux chambres qu'il avait déjà occupées; elles
+étaient libres.
+
+Au pied de l'escalier, les jambes d'Éva lui refusèrent leur secours.
+Comme avait déjà fait une fois, Jacques la prit dans ses bras et la
+porta jusqu'à l'entresol.
+
+--Oh! ici, dit-elle en entrant dans la chambre, ici j'ai été bien
+heureuse: j'ai cru mourir.
+
+Et elle alla s'asseoir sur le lit, les mains étendues sur ses genoux, la
+tête basse, les yeux pleins de larmes.
+
+--Pardonnez-moi, dit-elle à Jacques; mais pourquoi m'avez-vous conduite
+ici?
+
+--Parce que c'est l'hôtel où je descends toujours, répondit Jacques, et
+que j'y ai mes habitudes.
+
+--Pas pour autre chose, demanda Éva, pas pour me faire souffrir?
+
+--Pourquoi me dites vous cela, Éva? ces chambres sont des chambres;
+quelles traces ont-elles gardées de ce qui s'est passé?
+
+--Vous avez raison, Jacques, mais vous ne pouvez pas empêcher que je me
+souvienne. Il y avait un grand feu dans cette cheminée, le tapis était
+inondé d'eau, il y avait çà et là des habits déchirés, vous ne m'aimiez
+plus, mais du moins vous ne me haïssiez pas encore.
+
+--Je ne vous ai jamais haïe, Éva; je vous ai plainte. Les reproches que
+je vous ai faits, je me les adressais à moi-même. J'ai trop soigné
+l'admirable perfection de votre corps; je n'ai point assez développé les
+forces de votre âme. C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma
+très-grande faute. Mais ne pensons plus à tout cela. Que voulez-vous
+faire ce soir, Éva? voulez-vous sortir, voulez-vous rester dans cette
+chambre à regarder les passants?
+
+--Je veux rester dans cette chambre, dit Éva, à regarder dans mon âme.
+Ne craignez pas que je m'y ennuie; elle est peuplée de souvenirs pour
+des siècles. Mais assez là-dessus, Jacques, je vous fatigue et je me
+brise le cœur. Vous avez les mesures prises pour les objets que vous
+voulez commander?
+
+--Non, mais je tâcherai de trouver une personne qui soit à peu près de
+la même taille qu'elle.
+
+--Si j'avais le bonheur de ressembler en quelque chose à cette
+bienheureuse personne, je vous dirais, Jacques: Prenez-moi, vous être
+utile serait ma plus grande joie.
+
+Jacques regarda Éva, comme si seulement alors il pensait à cette
+possibilité.
+
+--Ah! par ma foi! dit-il, c'est étrange, vous êtes juste de la même
+taille, et je suis certain qu'une mesure prise sur vous lui irait
+admirablement à elle.
+
+--Disposez de moi, Jacques; ne suis-je pas une chose à vous appartenante
+et dont vous pouvez user à votre loisir?
+
+--Eh bien, demain je donnerai ici rendez-vous aux tailleuses, aux
+couturières et aux marchands de châles et d'étoffes.
+
+Le lendemain Jacques sortit dès le matin, en recommandant à Éva de se
+tenir prête pour neuf heures. À huit heures et demie il rentra, fit
+servir à déjeuner, fut aussi gai et aimable que possible avec Éva, chez
+laquelle les marchands de modes, les tailleuses, les couturières
+commencèrent à faire irruption vers dix heures du matin.
+
+Alors, le cœur serré, mais le sourire sur les lèvres, Éva choisit les
+étoffes pour les robes, les formes pour les chapeaux, les cachemires
+pour les couleurs, puis vinrent les détails de peignoirs, de jupons, de
+tout ce monde de femmes enfin, comme l'appelle Juvénal.
+
+Puis vint le tour des bijoux, des bagues, des colliers, des montres, des
+peignes; puis on passa aux gants, qu'on acheta par douzaines; au linge
+que Jacques recommanda à Éva de choisir le plus beau possible, et Éva,
+avec une petite robe de toile de printemps, sans un seul bijou aux
+doigts ni au cou, un de ces bonnets chiffonnés comme en portent les
+femmes le matin, choisit pour dix mille francs de bijoux, pour vingt
+mille francs de châles, pour douze ou quinze mille francs de linge, sans
+indiquer un seul instant de tristesse ou de jalousie en voyant passer à
+une autre tous ces trésors de toilette.
+
+L'après-dînée fut employée aux mêmes détails d'une toilette féminine
+extrêmement élégante: des bas de soie, des jupons, des dentelles, etc.
+Il lui fallut assortir tout cela à la blancheur du teint, à la couleur
+des yeux, à la nuance des cheveux. Sous ce rapport, Jacques donna tous
+les renseignements avec une exactitude qui serra de plus en plus le cœur
+d'Éva, car elle prouvait quel souvenir fidèle il avait de la personne
+pour qui tous ces achats étaient faits, et Éva, la chose était visible,
+avait hâte de quitter Paris; mais il était impossible que toutes ces
+toilettes fussent livrées avant trois ou quatre jours.
+
+Éva se tint constamment enfermée dans sa chambre de l'hôtel de Nantes.
+
+Le troisième jour, tout était prêt. Jacques commanda des caisses.
+
+--Où donc emportez-vous tout cela? demanda Éva.
+
+--Mais en province, répondit Jacques.
+
+--Ne vous..... mariez-vous point ici? demanda avec hésitation la jeune
+fille.
+
+--Non, je me marie à Argenton.
+
+--Habiterez-vous..... Argenton? articula Éva.
+
+--De temps en temps, répondit Jacques..... Mais nous avons une maison de
+campagne pour l'été et une maison de ville à Paris pour l'hiver.
+
+--Il me sera permis de rester à Argenton, n'est-ce pas? demanda Éva,
+dans la petite chambre de notre petite maison.
+
+Et en disant «notre petite maison», les larmes jaillirent malgré elle de
+ses yeux.
+
+--Vous resterez où vous voudrez, bonne Éva, lui dit Jacques.
+
+--Oh! bien obscure, bien cachée, bien inconnue, mais près de vous.
+
+--Soyez tranquille, dit Jacques.
+
+Ils repartirent le lendemain pour Argenton, avec toute une corbeille de
+mariage dont se fût contentée une princesse.
+
+
+
+
+XVII
+
+LE PARADIS RETROUVÉ
+
+
+À leur retour à Argenton, autant Jacques était heureux d'avoir été si
+bien secondé dans ses achats par Éva, autant celle-ci paraissait triste
+d'être si fort ressemblante à la femme qu'allait prendre Jacques que
+l'on pût mesurer les habits de l'une à la taille de l'autre.
+
+Tant que le jour de ce mariage avait été éloigné, Éva l'avait regardé
+d'un œil assez philosophique; mais au fur et à mesure que ce jour
+approchait, à l'idée qu'une autre femme allait s'installer dans la
+maison et matériellement s'emparer de l'homme qu'elle aimait plus que sa
+vie et pour lequel deux fois elle avait voulu mourir, une souffrance
+impossible à surmonter s'emparait d'elle. Cette douce quiétude qui
+était le fond de son caractère avait peu à peu fait place à une
+sensibilité nerveuse qui ne lui permettait pas de se tenir un seul
+instant tranquille.
+
+Au moment où on s'y attendait le moins, et où elle s'y attendait le
+moins elle-même, elle bondissait de sa place, allait d'un bout à l'autre
+du salon, appuyait sa tête contre un marbre ou contre un carreau de
+vitre, se tordait les bras, jetait un cri, s'élançait dans le jardin et,
+au pied du pommier ou sous la tonnelle, restait des heures entières
+comme abîmée dans sa douleur.
+
+Avec l'été le rossignol avait retrouvé sa plus douce voix. Le soir, elle
+se levait de la chambre où Jacques étudiait un plan de maison, sortait
+comme une insensée, allait s'asseoir sous la tonnelle, et, tout à coup,
+au milieu de ses plus douces mélodies, comme fatiguée de cet hymne au
+bonheur, elle se levait, le forçait de s'envoler et rentrait en
+pleurant.
+
+Mis en demeure de lui dire quel jour arrivait sa fiancée, Jacques lui
+avait indiqué le 1er juillet, ce qui lui donnait encore huit ou dix
+jours de répit.
+
+Tous les jours en se levant elle prenait une plume et tirait une barre
+noire sur le jour où elle venait d'entrer. Trois ou quatre jours
+restaient encore à s'écouler avant le moment fatal, lorsque l'abbé
+Didier se présenta à la petite maison du docteur avec une jeune fille
+qui demandait à entrer à l'hospice comme sœur de charité.
+
+Elle était belle, elle avait seize ans, elle était orpheline; jamais
+elle n'avait senti son cœur battre sous aucune passion, et, heureuse de
+la vie qu'elle avait menée jusque-là, elle désirait continuer de vivre
+dans le même calme et la même sérénité.
+
+Pendant que l'abbé Didier et cette jeune fille étaient dans le
+laboratoire de Jacques, Éva ouvrit la porte et fit signe à l'abbé Didier
+qu'elle avait quelque chose à lui dire.
+
+L'abbé Didier consulta Jacques des yeux; celui-ci lui donna congé par un
+signe et l'abbé suivit Éva dans sa chambre.
+
+Un instant après il rentrait et amenait avec lui la jeune sœur qui avait
+été agréée par Jacques Mérey.
+
+Dans quelques villes, ces douces et inoffensives congrégations avaient
+été abolies comme les autres ordres religieux; mais, dans cette pieuse
+partie de la France qu'on appelle le Berri, elles avaient continué de
+subsister, et les malheureux n'avaient point été privés de ces soins
+physiques que donnent de blanches et douces mains et de ces consolations
+spirituelles que donnent de jeunes et douces voix.
+
+Sur quatre sœurs qui devaient se partager le soin des pauvres et des
+malades de l'hospice de Chazelay, trois avaient déjà été arrêtées, et
+c'était la troisième qui sortait de chez le docteur avec la promesse
+formelle d'être reçue.
+
+Tout le reste de la journée, Éva parut plus calme. Au lieu de fuir la
+présence de Jacques, elle semblait la chercher; à son tour, on voyait
+qu'elle avait quelque chose à lui dire, quelque grâce à lui demander,
+mais qu'elle n'osait point.
+
+De son côté, Jacques semblait résolu à ne point l'interroger; il ne
+fuirait pas une explication mais il n'irait pas au devant.
+
+La journée et la soirée se passèrent ainsi. À dix heures, Éva, pâle, la
+poitrine haletante, se leva et marcha droit à Jacques dans l'intention
+de lui parler; mais elle n'en eut point la force, et se détournant elle
+se contenta de lui tendre la main, de lui dire bonsoir, et de sortir
+vivement; mais le sanglot qu'elle emportait avec elle refusa d'aller
+plus loin sans éclater.
+
+Jacques entendit ce sanglot.
+
+Depuis deux jours il voyait ce qu'elle souffrait, et souffrait autant
+qu'elle; mais il voulait que ce fût sa confiance en lui qui lui
+desserrât les lèvres, et non pas une prière ou un ordre de sa bouche.
+
+Il resta donc l'œil fixe et l'oreille tendue vers la porte. Il comprit
+qu'elle s'était arrêtée en entendant le bruit de ses pleurs, qui, au
+lieu de s'éloigner par l'escalier qui conduisait à sa chambre,
+continuait de venir du palier.
+
+--Éva, demanda-t-il, pourquoi pleurez-vous ce soir plus amèrement
+qu'hier ou avant-hier?
+
+Éva rouvrit la porta, rentra toute chancelante et vint s'abattre à ses
+pieds.
+
+--Je pleure plus amèrement ce soir que les autres jours, dit-elle, parce
+que je sens qu'il me sera impossible de tenir jusqu'au bout la promesse
+que je vous ai faite. Je voulais, quelque chose qui arrivât, rester près
+de vous, mon bon Jacques, mais je serais pour vous une source d'ennuis.
+Quelle femme, fût-ce une sainte, pourrait me souffrir près de vous,
+voyant mes yeux chercher vos yeux, mes mains chercher vos mains? Je vous
+connais toujours bon pour votre pauvre amie, vous ne la repousserez pas,
+et quelle femme vous aimant ne sera pas jalouse de moi et ne vous rendra
+pas malheureux par sa jalousie?
+
+--Vous n'avez rien à craindre sous ce rapport, répliqua Jacques, je lui
+ai tout dit; seulement je n'ai accusé que moi. Jamais, vous pouvez êtes
+certaine, une observation ne vous sera faite de sa part.
+
+--Vous répondez d'elle, Jacques, et je crois à votre promesse, mais
+c'est moi alors qui ne pourrais supporter le spectacle que j'aurais sans
+cesse sous les yeux. Je me trompais, je mentais à vous et à moi-même
+quand je vous disais que je pourrais vivre près d'elle, sous le même
+toit qu'elle, être sa dame de compagnie, son amie, au besoin son
+esclave. S'il y avait une femme capable d'un pareil abandon d'elle-même,
+croyez-le, Jacques, ce serait moi; mais ce que je ne puis pas nul ne le
+pourra, non! Il faut sans m'éloigner de vous, Jacques, il faut que je
+vous quitte. Ô ma pauvre petite maison! Ô mon pauvre nid si doux à mon
+corps meurtri! Ô chers objets que mes yeux ont été habitués à voir et
+ne verront plus, c'est demain qu'il faudra vous dire adieu, puisqu'elle
+arrive après-demain.
+
+Et elle baisait le parquet, et en étendant les bras, elle prenait les
+pieds du bureau qu'elle serrait contre son front et en faisant deux pas
+elle allait jusqu'au piano sur les touches duquel elle appuyait ses
+lèvres.
+
+Jacques étendit le bras, saisit sa main et l'attira vers lui; elle
+retomba à genoux, appuyée au bras de son fauteuil.
+
+--Mais du moment où vous me dites ça, reprit-il, c'est que vous avez
+arrêté dans votre esprit un projet quelconque. Quel est ce projet?
+
+--Écoutez, dit Éva; cette jeune fille qui est venue aujourd'hui avec
+l'abbé Didier m'a ouvert les yeux sur ce que j'avais à faire. Je
+voudrais, comme elle, revêtir le saint costume des servantes; je
+voudrais, comme elle, me vouer au service de l'hôpital fondé sur
+l'emplacement du château où je suis née. Exigez de moi ce que je peux
+donner, ou demandez-moi ma vie, souffrez que je me rachète, puisque je
+n'ai pas le courage d'expier.
+
+--C'est là-dessus que vous avez aujourd'hui consulté l'abbé Didier,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et que vous a dit ce saint homme?
+
+--Il m'a dit que c'était une inspiration du ciel, qu'il me soutiendrait,
+qu'il m'encouragerait dans la voie du salut. Puis ce qu'il m'a dit
+surtout, et ce qui m'a décidée à vous demander grâce pour le reste
+d'une pénitence que je n'ai pas la force de faire, c'est qu'une fois par
+semaine au moins vous viendriez visiter les pauvres et qu'alors je vous
+verrais.
+
+--Mais vous savez, Éva, que les dignes sœurs ne peuvent posséder, et
+vous êtes riche encore de plus d'un million.
+
+--Comment faire, Jacques, pour me débarrasser de toute cette fortune?
+N'avez-vous pas ma procuration générale? donnez ou vendez tout, faites
+ce que vous voudrez. Ce que vous ferez sera bien fait, pourvu que dans
+la solitude je puisse me vouer aux pauvres, à Dieu et à vous.
+
+--Réfléchissez bien, Éva; si vous alliez vous repentir après avoir
+endossé le saint costume des filles de Dieu, il serait trop tard.
+
+--Je ne me repentirai pas, soyez tranquille. Cette fois, je suis sûre de
+moi, je veux.
+
+--Écoutez, réfléchissez jusqu'à demain cinq heures. Demain à cinq heures
+nous monterons en voiture, je vous conduirai au château de Chazelay; là
+vous prendrez une dernière fois conseil de l'abbé Didier et je ferai
+ensuite à votre égard ce que vous désirerez que je fasse.
+
+--Merci, Jacques, merci, dit-elle en saisissant la main de Mérey et en y
+appliquant de fiévreux baisers.
+
+Puis elle se retira dans sa chambre, passa une partie de la nuit en
+prières et ne s'endormit qu'au jour.
+
+Lorsqu'en se réveillant Éva demanda Jacques Mérey, on lui dit qu'il
+était parti dès le matin, mais en la faisant prévenir qu'il reviendrait
+la chercher à cinq heures du soir.
+
+À cinq heures en effet la voiture s'arrêtait à la porte de la petite
+maison.
+
+La journée s'était passée pour Éva à prendre congé de tous ses chers
+souvenirs. Elle emportait des feuilles de tous les arbres, des fleurs de
+toutes les plantes; elle avait baisé l'un après l'autre tous les meubles
+de sa chambre et du laboratoire de Mérey. Son intention avait été
+d'abord de demander d'emporter sa chambre tout entière avec elle. Mais
+l'abbé Didier avait répondu que c'était impossible, attendu que cela
+établirait une distinction entre elle et les autres sœurs. Elle n'avait
+donc pas insisté et n'avait de toute sa chambre pris que le Christ
+d'ivoire que lui avait donné Jacques.
+
+Le moment du départ fut cruel; elle ne pouvait s'arracher des bras de la
+bonne Marthe, qui, de son côté, pleurait toutes les larmes de son corps.
+Enfin, son mouchoir sur les yeux, elle s'élança dans la voiture, dont
+les deux chevaux prirent aussitôt le galop.
+
+Elle n'était point revenue au château depuis l'heure où elle l'avait
+quitté avec sa tante pour aller habiter Bourges; il ne lui rappelait
+donc que de tristes souvenirs, et elle ne regretta aucun des ornements
+seigneuriaux que l'hospice avait enlevés à la châtellenie.
+
+À la porte, deux personnes paraissaient l'attendre; l'une était Jean
+Munier, à qui elle tendit doucement la main; l'autre était Joseph le
+braconnier, à qui elle tendit les deux mains, et à qui elle dit
+humblement:
+
+--Embrassez-moi, mon père, car vous avez été un père pour moi.
+
+--Et lui? demanda Joseph en montrant Jacques Mérey.
+
+--Lui! dit-elle en lui baisant la main, il a été plus qu'un père, il a
+été un dieu!
+
+Jacques était déjà à terre. Il tendit la main à Éva qui sauta près de
+lui.
+
+--Voulez-vous visiter l'établissement dont vous êtes la fondatrice, ma
+chère Éva? demanda Mérey.
+
+--Volontiers, répondit-elle en s'appuyant à son bras, car tant de
+sentiments divers s'agitaient en elle que sa tête tournait et que ses
+jambes ne pouvaient plus la porter.
+
+Il y avait déjà dans l'hôpital quinze ou vingt malades, et dans
+l'hospice qui faisait le premier étage une dizaine de mères, de veuves
+avec leurs enfants. Tous ces malades et tous ces malheureux avaient été
+prévenus que celle qui allait les visiter était l'ancienne propriétaire
+du château, dont elle avait fait un refuge par miséricorde et par
+renonciation aux biens de ce monde.
+
+Tous alors l'entourèrent, ceux des malades qui n'étaient pas alités
+comme les autres; tous la suivirent en l'accablant de bénédictions. Ils
+traversèrent successivement toutes les salles occupées des deux étages.
+Éva interrogeait les veuves sur leurs malheurs et les malades sur leurs
+souffrances.
+
+Elle rencontra la jeune sœur qui était venue la veille avec l'abbé
+Didier, elle la reconnut et l'embrassa. Puis elle s'éloigna d'elle en
+jetant un long regard sur son costume si pittoresque et en même temps si
+triste.
+
+Éva demanda quel était le bâtiment qui était illuminé intérieurement.
+
+On lui répondit que c'était l'église.
+
+--Allons-y, dit-elle.
+
+À l'instant même les enfants se répandirent dans le jardin, cueillirent
+des fleurs; les mères brisèrent des branches pour représenter les
+rameaux; les enfants semèrent leurs fleurs depuis la porte de l'église
+jusqu'au pied de l'autel; les hommes et les femmes formèrent un berceau
+de feuillage sous lequel passèrent Éva et Jacques.
+
+L'abbé Didier, en costume d'officiant, se tenait devant l'autel; il
+avait à ses pieds un coussin.
+
+Éva ne douta point qu'il ne l'attendît pour lui faire un discours sur
+les devoirs de l'état qu'elle allait embrasser par humilité; elle écarta
+le coussin et se mit à genoux sur la pierre nue.
+
+Alors, au grand étonnement d'Éva, Jacques s'agenouilla à ses côtés.
+
+--Mon père, dit-il, je vous amène non-seulement une sainte, mais une
+martyre. Je l'aime et je désire qu'en face de toute cette population qui
+lui doit le repos et la tranquillité, vous nous unissiez tous deux par
+le saint sacrement du mariage.
+
+Éva poussa un cri qui ressemblait plus à un cri de douleur qu'à un cri
+de joie; puis, se redressant tout à coup et prenant sa tête entre ses
+deux mains:
+
+--Est-ce que je deviens folle? dit-elle. Vous tous ici présents, est-ce
+que cet homme ne vient pas de dire qu'il m'aimait?
+
+--Oui, Éva, je vous aime, répéta Jacques, non pas comme vous méritez
+d'être aimée, mais autant qu'un homme puisse aimer une femme.
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! s'écria Éva.
+
+Et elle pâlit et s'affaissa sans connaissance sur le pavé de l'église.
+
+Lorsqu'elle revint à elle, elle se trouva dans la sacristie. Jacques
+Mérey était à ses genoux et la serrait contre son cœur.
+
+Et l'air retentissait des cris de:
+
+--Vive le docteur Mérey! vive mademoiselle de Chazelay!
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Les évanouissements causés par la joie ne sont, quoi qu'on en dise, ni
+longs ni dangereux.
+
+Au bout de dix minutes, Éva était rentrée dans l'entière possession
+d'elle-même, à part le doute qu'elle ne fût pas sous l'empire d'un rêve.
+
+À la porte de l'église, la voiture l'attendait. Mais Éva était si faible
+que Jacques fut obligé de l'y porter dans ses bras. Le cocher savait où
+il devait aller; il ne demanda aucun ordre, et, au milieu des cris Vive
+Jacques Mérey! vive mademoiselle de Chazelay, la voiture s'éloigna et
+tout rentra dans l'obscurité et le silence.
+
+Éva regarda autour d'elle et près d'elle, ne vit rien que Jacques; elle
+poussa un cri de joie, se jeta dans ses bras et fondit en larmes.
+
+Depuis cette insufflation à la suite de l'asphyxie, insufflation qui
+avait fini par un baiser, aucune caresse d'amant n'avait été échangée
+entre Jacques et Éva.
+
+Ils restèrent donc enlacés dans les bras l'un de l'autre, Éva demandant
+au ciel, si c'était un rêve, que ce rêve ne finît pas.
+
+Tout à coup la portière s'ouvrit, une vive lumière força Éva d'ouvrir
+les yeux et elle se trouva au milieu de domestiques tenant des
+flambeaux.
+
+Jacques l'aida à descendre de voiture; elle ignorait complètement où
+elle était.
+
+À peine avait-elle calculé que le roulement durait depuis cinq minutes
+que la voiture s'était arrêtée devant cette maison inconnue qu'elle
+n'avait jamais vue aux environs du château de Chazelay.
+
+Elle monta sur un perron orné de fleurs, entra dans un vestibule orné de
+candélabres et de vases de Chine dont la forme lui était connue sans
+qu'elle pût dire cependant où elle les avait vus, autrement que dans la
+profondeur d'un rêve.
+
+Puis elle passa dans le salon, tout orné de l'ameublement Louis XV
+qu'elle se rappelait aussi avoir vue; du salon par deux portes on
+entrait dans deux chambres à coucher.
+
+L'une était la chambre grenat dont, nous l'avons dit, le seul ornement
+était un grand portrait de femme avec un prie-Dieu au-dessous.
+
+En voyant ce portrait, Éva s'écria:
+
+--Ma mère!
+
+Et elle se jeta à genoux sur le prie-Dieu.
+
+Jacques l'y laissa prier un instant, puis, l'enveloppant de son bras, il
+la souleva à la hauteur de ses lèvres:
+
+--Mère, dit-il, je te prends ta fille, mais je m'engage à la rendre
+heureuse.
+
+--Mais où sommes-nous donc? demanda Éva en regardant tout autour d'elle
+et en voyant à travers les vitres des fenêtres étinceler les lumières
+d'Argenton.
+
+--Tu es dans la maison du bois Joseph ou dans ta villa Scipion, comme tu
+aimeras mieux. Ta chambre à coucher, et tu devines au portrait de ta
+mère que c'est ta chambre à coucher à toi, est juste à l'endroit ou
+s'élevait la cabane du braconnier Joseph, qui est garde général de tes
+bois.
+
+--Ah! dit Éva en se jetant au cou de Jacques, tu n'oublies rien, et de
+tous les souvenirs tu fais une chose sacrée.
+
+On sait que par un corridor les deux chambres à coucher donnaient l'une
+dans l'autre. Mérey conduisit Éva de sa chambre à coucher dans la
+sienne.
+
+Éva n'avait encore rien vu qui ressemblât à cela, c'était du Pompéi tout
+pur. Les peintures dont les murailles étaient couvertes l'occupèrent un
+instant, puis elle passa dans deux boudoirs qui semblaient des frères
+jumeaux tant ils étaient pareils l'un à l'autre, excepté par les
+tableaux dont l'un appartenait à l'école lombarde et l'autre à l'école
+florentine.
+
+Puis venait une galerie garnie de tableaux appartenant à toutes les
+écoles.
+
+La visite se termina par les deux salles à manger. Une table à deux
+couverts était servie dans la salle à manger d'été, et, comme on était
+aux plus beaux jours, les fenêtres en étaient ouvertes, et de l'endroit
+où l'on devait s'asseoir on voyait tout à la fois les fleurs, les
+feuilles des arbres et les étoiles du ciel.
+
+Jacques fit signe à Éva de prendre sa place, lui baisa la main et
+s'assit devant elle.
+
+Elle soupa sans faire attention qu'elle mangeait. Les émotions de la
+journée l'avaient affaiblie. Rien ne donne appétit comme les larmes.
+Tant qu'ils sont malheureux, les malheureux ne veulent pas en convenir;
+mais, une fois qu'ils ne le sont plus, c'est une vérité reconnue même
+par eux.
+
+Ce fut là où Jacques Mérey mit Éva au courant de leurs affaires.
+L'hôpital était bâti et fondé; la villa Scipion ou la maison du bois
+Joseph était complètement achevée; au mois d'octobre, un hôtel les
+attendrait à Paris, et de la fortune d'Éva et de celle de Mérey, aussi
+considérable l'une que l'autre, il restait encore cent mille livres de
+rentes.
+
+Éva avait voulu fermer l'oreille à tous ces calculs, mais Jacques avait
+jugé nécessaire de l'informer de toutes choses.
+
+Lorsque le souper fut fini, Jacques reconduisit Éva à sa chambre.
+
+--Ici, dit-il, vous êtes complètement chez vous; les portes ne ferment
+que de votre côté. Quand vous les laisserez ouvertes, c'est que
+permission me sera accordée d'y entrer.
+
+Éva le regarda tendrement.
+
+--Jacques, dit-elle, une dernière prière. Retournons ce soir à Argenton.
+
+--Pourquoi cela, chère amie? demanda Jacques.
+
+--Parce qu'il me semble que ce serait une ingratitude de passer la plus
+heureuse nuit de ma vie hors de la maison où tu m'as créée et où je me
+suis rachetée.
+
+Jacques prit Éva dans ses bras.
+
+--C'est toi qui n'oublies rien, lui dit-il. Partons pour Argenton,
+partons à l'instant même.
+
+Et une heure après la porte de la petite maison se refermait sur les
+deux êtres les plus heureux de la création.
+
+FIN
+
+
+ ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
+
+ PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+ Acté. 1
+ Amaury. 1
+ Ange Pitou. 2
+ Ascanio. 2
+ Une Aventure d'amour. 1
+ Aventures de John Davys. 2
+ Les Baleiniers. 2
+ Le Bâtard de Mauléon. 3
+ Black. 1
+ Les Blancs et les Bleus. 3
+ La Bouillie de la comtesse Berthe. 1
+ La Boule de neige. 1
+ Bric-à-Brac. 1
+ Un Cadet de famille. 3
+ Le Capitaine Pamphile. 1
+ Le Capitaine Paul. 1
+ Le Capitaine Rhino. 1
+ Le Capitaine Richard. 1
+ Catherine Blum. 1
+ Causeries. 2
+ Cécile. 1
+ Charles le Téméraire. 2
+ Le Chasseur de Sauvagine. 1
+ Le Château d'Eppstein. 2
+ Le Chevalier d'Harmental. 2
+ Le Chevalier de Maison-Rouge. 2
+ Le Collier de la reine. 3
+ La Colombe.--Maître Adam le Calabrais. 1
+ Les Compagnons de Jéhu. 3
+ Le Comte de Monte-Cristo. 6
+ La Comtesse de Charny. 6
+ La Comtesse de Salisbury. 2
+ Les Confessions de la marquise. 2
+ Conscience l'Innocent. 2
+ Création et Rédemption.--Le Docteur mystérieux. 2
+ Création et Rédemption.--La Fille du Marquis. 2
+ La Dame de Monsoreau. 3
+ La Dame de Volupté. 2
+ Les Deux Diane. 3
+ Les Deux Reines. 2
+ Dieu dispose. 2
+ Le Drame de 93. 3
+ Les Drames de la mer. 1
+ Les Drames galants.--La Marquise d'Escoman. 2
+ Emma Lyonna. 5
+ La Femme au collier de velours. 1
+ Fernande. 1
+ Une fille du régent. 1
+ Filles, Lorettes et Courtisanes. 1
+ Le Fils du forçat. 1
+ Les Frères corses. 1
+ Gabriel Lambert. 1
+ Les Garibaldiens. 1
+ Gaule et France. 1
+ Georges. 1
+ Un Gil Blas en Californie. 1
+ Les Grands Hommes en robe de chambre: César. 2
+ --Henri IV, Louis XIII, Richelieu 2
+ La Guerre des femmes. 2
+ Hist. de mes bêtes. 1
+ Histoire d'un casse-noisette. 1
+ L'Homme aux contes. 1
+ Les Hommes de fer. 1
+ L'Horoscope. 1
+ L'Ile de Feu. 2
+ Impressions de voyage:
+ En Suisse. 3
+ --Une Année à Florence. 1
+ --L'Arabie Heureuse. 3
+ --Les Bords du Rhin. 2
+ --Le Capit. Arena. 1
+ --Le Caucase. 3
+ --Le Corricolo. 2
+ --Le Midi de la France. 2
+ --De Paris à Cadix. 2
+ --Quinze jours au Sinaï. 1
+ --En Russie. 4
+ --Le Speronare. 2
+ --Le Véloce. 2
+ --La Villa Palmieri. 1
+ Ingénue. 2
+ Isaac Laquedem. 2
+ Isabel de Bavière. 2
+ Italiens et Flamands. 2
+ Ivanhoe de Walter Scott (traduction). 2
+ Jacques Ortis. 1
+ Jacquot sans Oreilles. 1
+ Jane. 1
+ Jehanne la Pucelle. 1
+ Louis XIV et son Siècle. 4
+ Louis XV et sa Cour. 2
+ Louis XVI et la Révolution. 2
+ Les Louves de Machecoul. 3
+ Madame de Chamblay. 2
+ La Maison de glace. 2
+ Le Maître d'armes. 1
+ Les Mariages du père Olifus. 1
+ Les Médicis. 1
+ Mes Mémoires. 10
+ Mémoires de Garibaldi. 2
+ Mém. d'une aveugle. 2
+ Mémoires d'un médecin: Balsamo. 3
+ Le Meneur de loups. 1
+ Les Mille et un Fantômes. 1
+ Les Mohicans de Paris. 4
+ Les Morts vont vite. 2
+ Napoléon. 1
+ Une Nuit à Florence. 1
+ Olympe de Clèves. 3
+ Le Page du duc de Savoie 2
+ Parisiens et Provinciaux. 2
+ Le Pasteur d'Ashbourn. 2
+ Pauline et Pascal Bruno. 1
+ Un Pays inconnu. 2
+ Le Père Gigogne. 1
+ Le Père la Ruine. 1
+ Le Prince des Voleurs. 2
+ Princesse de Monaco. 2
+ La Princesse Flora. 1
+ Propos d'Art et de Cuisine. 1
+ Les Quarante-Cinq. 3
+ La Régence. 1
+ La Reine Margot. 2
+ Robin Hood le Proscrit. 2
+ La Route de Varennes. 1
+ Le Saltéador. 1
+ Salvator (suite des Mohicans de Paris). 5
+ La San-Felice. 4
+ Souvenirs d'Antony. 1
+ Souvenirs dramatiques. 2
+ Souvenirs d'une Favorite. 4
+ Les Stuarts. 1
+ Sultanetta. 1
+ Sylvandire. 1
+ Terreur prussienne. 2
+ Le Testament de M. Chauvelin. 1
+ Théâtre complet. 25
+ Trois Maîtres. 1
+ Les Trois Mousquetaires. 2
+ Le Trou de l'enfer. 1
+ La Tulipe noire. 1
+ Le Vicomte de Bragelonne. 6
+ La Vie au Désert. 2
+ Une Vie d'artiste. 1
+ Vingt Ans après. 3
+
+Émile Colin.--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Création et rédemption, by Alexandre Dumas
+
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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