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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:27:02 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande + traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits + +Author: Anonymous + +Editor: Guillaume Apollinaire + +Release Date: August 28, 2008 [EBook #26456] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DES CONTEURS ALLEMANDS *** + + + + +Produced by the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="c">LES MAÎTRES DE L'AMOUR</p> + +<p class="t1">L'Œuvre<br> +<small>des</small><br> +<big>Conteurs Allemands</big> +</p> +<h1>Mémoires d'une Chanteuse Allemande</h1> + +<p class="c">(XIX<sup>e</sup> SIÈCLE)</p> + +<p class="c"><i>Traduit pour la première fois en français<br> +avec des fragments inédits</i></p> + +<p class="c">INTRODUCTION<br> +<small>PAR</small><br> +<big><b>Guillaume APOLLINAIRE</b></big></p> + +<p class="c"><big>PARIS</big><br> +<b>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b><br> +<small>4, RUE DE FURSTENBERG, 4</small></p> + +<p class="c"><small class="g">MCMXIII</small></p> + + +<p><br><br></p> + +<div class="narrowleft"> +<p><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br> +10 exemplaires sur Japon Impérial<br> +(1 à 10)<br> +25 exemplaires sur papier d'Arches<br> +(11 à 35)</p> + +</div> +<p><br><br></p> + +<div class="narrowright"> +<p>Droits de reproduction réservés pour +tous pays, y compris la +Suède, la Norvège et le Danemark.</p> + +</div> + + +<h2>INTRODUCTION</h2> + + +<p>Il paraît singulier que le livre si célèbre en Allemagne +intitulé <i lang="de">Aus den Memoiren einer Saengerin</i> +n'ait jamais été traduit en français. C'est un ouvrage +extrêmement intéressant, non seulement au point de +vue de la bibliographie de l'héroïne, mais aussi au +point de vue des anecdotes curieuses qu'il contient +sur les mœurs des différents pays qu'elle habita. Il +contient en outre des observations psychologiques +du premier ordre.</p> + +<p>L'ouvrage parut en deux tomes, et l'on a déjà +beaucoup discuté sur la date de ces publications. +C'est ainsi que H. Nay donne, dans sa <i lang="la">Bibliotheca +Germanorum Erotica</i>, les renseignements bibliographiques +suivants:</p> + +<blockquote> +<p><i lang="de">Aus den Memoiren einer Saengerin, Verlagsbureau, +Altona, tome I, 1862; tome II, 1870.</i></p> +</blockquote> + +<p>Pisanus Fraxi, dans son <i lang="la">Index librorum prohibitorum</i>, +donne les dates suivantes: Berlin, tome I, +1868; tome II, 1875.</p> + +<p>Plus loin, le même auteur se range à l'avis de +H. Nay en ce qui concerne le lieu d'impression, +Altona. Le docteur Düehren donne d'autre part les +renseignements suivants:</p> + +<p>2 tomes petit in-octavo [Altona] Boston Reginald +Chesterfield, tome I, 1862; tome II, 1870.</p> + +<p>L'ouvrage a été souvent imprimé en Allemagne, où +la plus récente impression porte:</p> + +<p><i lang="de">Aus den Memoiren einer Saengerin. Boston Reginald +Chesterfield</i>, pour le premier tome, et <i lang="de"><span class="roman">II</span> Chicago, +Gedrückt auf Kosten Guter Freunde</i> pour le +second tome. Le premier volume comporte <small>IV</small>-235 +pages imprimés, plus le verso blanc de la dernière +page, deux feuillets non imprimés de la couverture. +Le second tome comporte 164 pages, plus la couverture. +La couverture comporte sur le premier plat extérieur +un encadrement typographique contenant: +<i lang="de">Memoiren einer Saengerin <span class="roman">I.</span> Chicago, Gedrückt auf +Kosten Guter Freunde</i>, pour le premier tome, tandis +que sur le second on voit: <i><span class="roman">II</span> Chicago</i>, le second plat +extérieur comporte un encadrement avec un fleuron +au centre.</p> + +<p>H. Nay n'avait point pensé à chercher l'auteur +de cet ouvrage singulier. Le premier qui ait pensé à +attribuer ces <i>Mémoires</i> à la célèbre cantatrice Schrœder-Devrient +est Pisanus Fraxi. C'est sur la foi de ce +qu'il en dit dans son «Index» que Düehren, d'une +part, et Eulenbourg, dans <i lang="de">Sadismus und masochismus</i>, +ont rendu la célèbre Wilhelmine Schrœder-Devrient +responsable de cette autobiographie, la +seule autobiographie féminine que l'on puisse comparer +aux <i>Confessions</i> de J.-J. Rousseau ou aux célèbres +<i>Mémoires</i> de Casanova.</p> + +<p>D'ailleurs Pisanus Fraxi n'étaye son opinion +d'aucune preuve: «On affirme, dit-il, que ces <i>Mémoires</i> +sont une autobiographie de la célèbre et +notoire M<sup>me</sup> Schrœder-Devrient», et il dit plus loin +que les papiers auraient été trouvés après sa mort par +son neveu, qui les aurait édités.</p> + +<p>Je dois dire que l'examen attentif du style des lettres +de Wilhelmine Schrœder-Devrient ne rappelle pas +complètement celui des <i>Mémoires</i> qui lui sont attribués, +mais que, malgré des différences biographiques +qui ont pu fort bien être introduites par des +éditeurs, certains détails cadrent assez bien avec +l'existence romanesque de la célèbre cantatrice, et +qu'il ne serait pas impossible, après tout, qu'il s'agisse +de <i>Mémoires</i> rédigés d'après certains fragments, certaines +indications, certaines lettres trouvés dans les +papiers de M<sup>me</sup> Schrœder-Devrient.</p> + +<p>Wilhelmine Schrœder-Devrient, qui était née à +Hambourg le 6 décembre 1804, mourut à Cobourg le +26 janvier 1860, c'est-à-dire deux ans avant la publication +des <i>Mémoires</i>. Nous n'avons pas à nous étendre +longuement ici sur la vie, ni sur la carrière artistique +de Schrœder-Devrient. L'attribution qui lui est faite +des <i>Mémoires</i> repose sur des bases trop fragiles pour +qu'on puisse la considérer définitivement comme en +étant l'auteur. Il faut ajouter cependant que ce que +l'on connaît de son caractère n'est point incompatible +avec celui que révèlent les écrits en litige. La +malheureuse affaire de son second mariage même +semblerait pouvoir être prise comme une preuve de +l'authenticité de ces <i>Mémoires</i>. Son second mari +s'appelait Von Doering et l'avait rendue fort malheureuse; +elle ne l'appelait jamais que le «diable» et +s'efforçait de l'oublier complètement. Quand elle +mourut, elle avait épousé un gentilhomme hollandais, +qui s'appelait von Bock, et l'on grava sur le granit +de sa tombe:</p> + +<p class="c"><span class="sc">Wilhelmine von Bock Schrœder-Devrient</span></p> + +<p>Toutefois il semble invraisemblable qu'une femme +qui avait connu Beethoven et sur l'album de laquelle +Gœthe avait écrit des vers n'en parle même pas dans +ses <i>Mémoires</i>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, on se trouve peut-être en présence +d'une rapsodie écrite par un faux mémorialiste, +qui aurait réuni à quelques détails, à quelques +cancans concernant l'existence de Schrœder-Devrient +des histoires de son invention. Peut-être se trouve-t-on +aussi en présence de <i>Mémoires</i> authentiquement +écrits par une femme, une cantatrice, qui ne +serait pas Wilhelmine Schrœder-Devrient. Cette dernière +hypothèse paraît d'ailleurs la plus probable, car +on ne peut guère douter que ce soit là l'ouvrage d'une +femme. Il y a dans les <i>Mémoires</i> trop de renseignements +qui paraissent sincères et caractéristiques de +la psychologie féminine.</p> + +<p>Pour finir, voici une liste des ouvrages dans +lesquels a chanté M<sup>me</sup> Schrœder-Devrient. Ceux qui +en auront le temps et le goût pourront, après avoir +lu les <i>Mémoires</i>, lui comparer la liste des rôles créés +par l'héroïne de l'autobiographie. Les deux listes +seraient entièrement différentes.</p> + +<p>Ouvrages de Glück: <i>Alceste</i> (rôle d'Alceste), <i>Iphigénie +en Aulide</i> (rôle de Clytemnestre), <i>Iphigénie en +Tauride</i> (rôle d'Iphigénie), <i>Armide</i> (rôle d'Armide), +<i>Orphée</i> (rôle d'Eurydice).</p> + +<p>Ouvrages de Mozart: <i>La Flûte enchantée</i> (rôle de +Pamino), <i>Don Juan</i> (rôle de Donna Anna), <i>Mariage +de Figaro</i> (rôle de la Comtesse), <i>L'Enlèvement au +Sérail</i> (rôle de Constance).</p> + +<p>Ouvrage de Beethoven: <i>Fidelio</i> (rôle de Léonore).</p> + +<p>Ouvrages de Chérubini: <i>Fanisca</i> (rôle de Fanisca), +<i>Le Porteur d'eau</i>, <i>Ali-Baba</i>; <i>Lodoïska</i> (rôle de Lodoïska).</p> + +<p>Ouvrages de Weber: <i>Le Freyschütz</i> (rôle d'Agathe), +<i>Preciosa</i> (rôle de Preciosa), <i>Euryanthe</i> (rôle d'Euryanthe), +<i>Obéron</i> (rôle de Rezzia).</p> + +<p>Ouvrages de Spohr: <i>Zémire et Azor</i> (rôle de +Zémire), <i>Jessonda</i> (rôle de Jessonda).</p> + +<p>Ouvrages de Spontini: <i>La Vestale</i> (rôle de Julie), +<i>Fernand Cortez</i> (rôle d'Amazelli), <i>Olympia</i> (rôle +d'Olympia).</p> + +<p>Ouvrages de Rossini: <i>Le Barbier de Séville</i> (rôle +de Rosine), <i>Othello</i> (rôle de Desdémone), <i>Sémiramis</i> +(rôle de Sémiramis).</p> + +<p>Ouvrages de Bellini: <i>La Straniera</i> (rôle d'Alaïde), +<i>Norma</i> (rôle de Norma), <i>Montaigu et Capulet</i> (rôle +de Roméo), <i>La Somnambule</i> (rôle d'Aline), <i>Les Puritains</i> +(rôle d'Elvire), <i>Le Pirate</i>.</p> + +<p>Ouvrages de Donizetti: <i>Anna Boleyn</i> (rôle d'Anna), +<i>Lucrèce Borgia</i> (rôle de Lucrèce).</p> + +<p>Ouvrage de Boieldieu: <i>La Dame Blanche</i> (rôle +d'Anna).</p> + +<p>Ouvrages d'Auber: <i>La Muette de Portici</i> (rôle +d'Elvire), <i>La Neige</i> (rôle de la princesse Lydia), <i>Le +Bal masqué</i>, <i>Le Cheval de bronze</i>.</p> + +<p>Ouvrages de Meyerbeer: <i>Robert le Diable</i> (rôle +d'Alice), <i>Les Huguenots</i> (rôle de Valentine), <i>Les +Croisés en Égypte</i>.</p> + +<p>Ouvrages de Marchner: <i>Le Templier et la Juive</i> +(rôle de Rebecca), <i>La Fiancée du Fauconnier</i> (rôle +de Johanna).</p> + +<p>Ouvrages de Kreutzer: <i>Libussa</i> (rôle du Libussa), +<i>Cordelia</i> (rôle de Cordelia).</p> + +<p>Ouvrage de Weigl: <i>La Famille suisse</i> (rôle d'Hémeline).</p> + +<p>Ouvrage de Lebrun: <i>Les Viennois à Berlin</i> (rôle +de M<sup>lle</sup> Von Schlingen).</p> + +<p>Ouvrages d'Hérold: <i>La Clochette enchantée</i>, <i>Marie</i> +(rôle de Marie); <i>Zampa</i> (rôle de Camille).</p> + +<p>Ouvrages de Reisiger: <i>Adèle de Foix</i> (rôle d'Adèle); +<i>Turandot</i> (rôle de Turandot); <i>Libella</i> (rôle de Libella).</p> + +<p>Ouvrages de R. Wagner: <i>Rienzi</i> (rôle d'Adrieno); +<i>Le Vaisseau Fantôme</i> (rôle de Senta); <i>Tannhauser</i> +(rôle de Vénus).</p> + +<p>Ouvrage de Schelerd: <i>Macbeth</i> (rôle de Lady Macbeth).</p> + +<p>Ouvrage de Halévy: <i>Rido et Ginevra</i> (rôle de +Ginevra).</p> + +<p>Ouvrages de Wolfram: <i>Le Moine</i> (rôle de Francisca); +<i>Le Château de Candra</i> (rôle de Maria); <i>La +Rose enchantée</i>.</p> + +<p>Ouvrage de Lwoff: <i>Bianca et Gattiera</i> (rôle de +Bianca).</p> + +<p>Ouvrage de Grétry: <i>Barbe-Bleue</i> (rôle de Marie).</p> + +<p>Ouvrage de Glaeser: <i>L'Aire de l'aigle</i> (rôle de +Rose).</p> + +<p>Ouvrage de Rastrelli: <i>Les Jeunes Mariés</i> (rôle +d'Alexis, apprenti cordonnier).</p> + +<p>Ouvrage d'Isouard: <i>Joconde</i> (rôle de Joconde).</p> + +<p>Ouvrage de Paër: <i>Sargino</i> (rôle d'Isella).</p> + +<p>Ouvrage de Mitiz: <i>Saül</i> (rôle de Michael).</p> + +<p>Ouvrage de Riez: <i>La Fiancée du Brigand</i>.</p> + +<p>Les renseignements fournis par l'héroïne des +<i>Mémoires</i> sur les rôles qu'elle a chantés ne sont pas +conformes à cette liste. Néanmoins, la critique allemande +s'est déjà tellement exercée sur la question +qui nous occupe ici que, parlant des <i>Mémoires de +la chanteuse allemande</i>, il n'était pas possible de +passer sous silence le nom de Wilhelmine Schrœder-Devrient.</p> + +<p>Le traducteur de cet ouvrage a eu la chance de +trouver un manuscrit allemand préparé pour l'édition +et qui contenait certains changements qui ont été +suivis dans la traduction française, car ils rendent +beaucoup plus agréable la lecture de cette curieuse +autobiographie.</p> + +<p class="s">G. A. +</p> + + + +<h2>PRÉFACE DE L'ÉDITEUR ALLEMAND</h2> + + +<p>L'éditeur de ces <i>Mémoires</i> n'a guère à dire, en +manière de préface, que cet ouvrage n'est pas un produit +de la fantaisie, n'est pas une invention, mais +qu'il est véritablement sorti de la plume d'une des +cantatrices naguère le plus souvent applaudies sur +la scène, d'une cantatrice de laquelle beaucoup de +nos contemporains ont souvent admiré avec étonnement +l'admirable voix, qu'ils ont couverte d'applaudissements +enthousiastes dans ses différents rôles, et +dont ils se souviendraient certainement si la discrétion +ne nous interdisait de citer son nom. Pour le +lecteur attentif, l'assurance que nous donnons de +l'authenticité des <i>Mémoires</i> n'est guère nécessaire. +L'ouvrage trahit suffisamment une plume féminine +pour qu'il ne soit pas possible de s'y tromper. Seule +une femme pouvait raconter la carrière d'une femme +avec autant de vérité psychologique. Seule une femme +peut, comme c'est le cas ici, nous décrire toutes les +phases, tous les changements d'un cœur féminin et +pas à pas, depuis le premier éveil de ses sens juvéniles, +nous introduire dans le secret des erreurs qui +auraient indubitablement détruit le bonheur de sa vie +si un événement extrêmement heureux ne lui avait +pas épargné les dernières conséquences de ces fautes.</p> + +<p>Si ces <i>Mémoires</i> n'étaient que le produit de la fantaisie, +on pourrait faire à l'éditeur le reproche d'avoir +écrit un livre immoral et de s'être délecté à ces objets +que les mœurs de tous les peuples de tous les temps +ont toujours recouverts d'un voile. Mais s'ils sont, au +contraire, authentiques, ils constituent un document +du plus haut intérêt psychologique et, pour cela même, +le reproche d'immoralité tombe. Rien d'humain ne +doit nous être étranger. Voulons-nous bien comprendre +le monde et nous-mêmes, nous devons aussi +suivre l'homme sur le sentier de ses erreurs, non pas +pour imiter ces errements, mais, au contraire, pour +nous en garer.</p> + +<p>Dans ce sens, ces confessions d'une femme intelligente +qui dépeint, au moyen de couleurs si vives et +si vraies, les terribles suites des excès ne sont pas +immorales, mais sont, au contraire, très morales.</p> + +<p>Quant au reproche que ce livre pourrait tomber +entre les mains d'une jeune lectrice qui devrait +plutôt ne rien savoir de ces choses, nous répondons +que la science n'est pas un mal, mais bien l'ignorance, +et qu'une femme avertie des suites de la sensualité +se laisse beaucoup plus difficilement séduire qu'une +novice, plus facile à tromper.</p> + +<p>L'Éditeur est convaincu que, par la publication de +ces lettres, il ne manque pas à la morale et ne corrompt +pas les mœurs, malgré l'opinion contraire de +quelques pédants trop mesquins.</p> + +<p class="s"><span class="sc">L'Éditeur.</span> +</p> + + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + +<p class="d">PRÉSENTATION +</p> + +<p>Pourquoi devrais-je vous cacher quelque chose? +Vous avez toujours été un ami véritable et désintéressé. +Dans les plus difficiles situations de ma vie, +vous m'avez rendu des services si importants que je +puis bien me confier complètement à vous.</p> + +<p>D'ailleurs, votre désir ne me surprend pas!</p> + +<p>Dans nos conversations d'autrefois, j'ai souvent +remarqué que vous aviez un grand penchant à scruter +et à reconnaître les ressorts secrets qui, chez nous, +femmes, sont les motifs de tant d'actions que les +hommes, même les plus spirituels, sont embarrassés +d'expliquer.</p> + +<p>Les circonstances nous ont maintenant séparés et +nous ne nous reverrons probablement jamais. Je +pense toujours avec beaucoup de gratitude que vous +m'avez secourue durant mon grand malheur. Dans +tout ce que vous avez fait pour moi, dans tout ce +que vous m'avez défendu ou procuré, vous ne pensiez +jamais à votre intérêt, vous n'étiez préoccupé que de +mon plus grand bien. Il ne dépendait que de vous +d'obtenir toutes les marques de faveur qu'un homme +peut désirer, vous connaissiez mon tempérament, et +j'avais un faible pour vous.</p> + +<p>Les occasions ne nous ont pas manqué et j'ai souvent +admiré votre maîtrise sur vous-même. Je sais +que vous êtes tout aussi sensible que moi sur ce +point; vous m'avez souvent répété que j'ai l'œil pénétrant +et que je possède beaucoup plus de raison que +la plupart des femmes. Ceci est votre conviction; +sinon vous ne m'exposeriez pas votre étrange désir +de vous communiquer sans ambages et sans fausse +honte féminine (que je crois moi-même affectés) mes +expériences et ma conception du <i>penser</i> et du <i>sentir</i> +de la femme par rapport au plus important moment +de sa vie, l'amour et son union à l'homme. Votre +désir m'a d'abord beaucoup gênée; car—laissez-moi +commencer cette confession par l'exposé d'un trait +bien féminin et très caractéristique—rien ne nous +est plus difficile que d'être entièrement sincères avec +un homme. Les mœurs et la contrainte sociale nous +obligent dès notre jeunesse à beaucoup de prudence +et nous ne pouvons être franches sans danger.</p> + +<p>Quand j'eus bien réfléchi à ce que vous me demandiez +et surtout quand je me fus rappelé toutes les +qualités de l'homme qui s'adressait à moi, votre idée +commença à m'amuser. J'essayai alors de rédiger +quelques-unes de mes expériences. Certaines choses +qui exigent une sincérité absolue et qu'il n'est justement +pas coutume d'exprimer me faisaient encore +hésiter. Mais je me fis effort, pensant vous faire +plaisir, et je me laissai envahir par le souvenir des +heures heureuses que j'ai goûtées. Au fond, je n'en +regrette qu'une seule, celle dont les suites malheureuses +me firent recourir à votre amitié à toute +épreuve pour ne pas succomber. Après cette première +hésitation, j'éprouvais une violente jouissance +en relatant tout ce que j'ai vécu personnellement et +ce que d'autres femmes ont ressenti. Mon sang s'agitait +de la plus agréable façon à mesure que je songeais +aux plus petits détails. C'était comme un arrière-goût +des voluptés que j'ai goûtées et dont je +n'ai pas honte, ainsi que vous le savez bien.</p> + +<p>Nos relations ont été si familières que je serais +ridicule de vouloir me montrer dans une fausse lumière; +mais, excepté vous et le malheureux qui m'a +si misérablement trompée, personne ne me connaît. +Grâce à mon bon sens pratique, j'ai toujours réussi à +cacher mon être intime. Cela tient à un enchaînement +de causes extraordinaires plutôt qu'à mon propre +mérite.</p> + +<p>Dans le cercle de mes connaissances, j'ai le renom +d'être une femme vertueuse et soi-disant froide. Et, +au contraire, peu de jeunes femmes ont tant joui de +leur corps jusqu'à leur trente-sixième année. À quoi +bon cette longue préface? Je vous envoie ce que j'ai +écrit ces derniers jours; vous jugerez par vous-même +jusqu'à quel point j'ai été sincère. J'ai essayé +de répondre à votre première question et j'ai pu me +convaincre de votre assertion: que le caractère sexuel +et éthique se forme d'après les circonstances particulières +dans lesquelles les mystères voilés de l'amour +lui sont révélés. Je crois que cela a aussi été mon +cas.</p> + +<p>Je vais continuer ces confessions avec acharnement +et zèle; pourtant, vous ne recevrez pas une seconde +lettre avant d'avoir répondu à la présente. En attendant, +cette écriture équivoque m'amuse beaucoup +plus que je ne l'aurais cru.</p> + +<p>Votre noble caractère m'est garant que vous n'allez +pas abuser de ma confiance illimitée.</p> + +<p>Que serais-je devenue sans vous, sans votre bonne +amitié et sans vos précieux conseils?</p> + +<p>Un pauvre être, misérable, solitaire et déshonoré +aux yeux du monde!</p> + +<p>Puis, je sais aussi que vous m'aimez un peu, malgré +votre froideur apparente et votre désintéressement.—Saluez, +etc., etc.</p> + +<p class="s"><i>De ..., le 7 février 1851</i>. +</p> + + + +<h3>II</h3> + +<p class="d">L'AMOUR CONJUGAL +</p> + +<p>Mes parents, des gens de bien, mais nullement +fortunés, m'ont donné une éducation exemplaire. +Grâce à la vivacité de mon caractère, à ma grande +facilité d'apprendre et à mon talent musical développé +de très bonne heure, j'étais l'enfant gâtée de +la maison, la favorite de toutes nos connaissances.</p> + +<p>Mon tempérament n'avait pas encore parlé jusqu'à +ma treizième année. Des jeunes filles m'avaient bien +entretenue de la différence entre les sexes masculin +et féminin, elles m'avaient raconté que l'histoire de la +cigogne qui apporte les enfants était une fable et +qu'il devait se passer des choses étranges et mystérieuses +lors du mariage; mais je n'avais pas d'autre +intérêt à ces dires que celui de la curiosité. Mes sens +n'y prenaient pas part. Ce ne fut qu'aux premiers +signes de la puberté, quand une légère toison de +cheveux frisés apparut là où ma mère ne tolérait +jamais le nu entier, pas même devant ma toilette, +qu'à cette curiosité se mêla un peu de complaisance. +Quand j'étais seule, j'examinais cette incompréhensible +poussée de cheveux mignons et les alentours +de cet endroit précieux que je soupçonnais être d'une +très grande importance, puisque tout le monde le +cachait et le voilait avec tant de soins. Au lever, +quand je me savais seule derrière les portes fermées, +je décrochais un miroir de la paroi, je le plaçais par +devant et l'inclinais assez pour y voir le tout distinctement. +J'ouvrais avec les doigts ce que la nature a +si soigneusement clos et je comprenais de moins en +moins ce que mes camarades m'avaient dit sur la +manière dont s'accomplit l'union la plus intime entre +l'homme et la femme. Je constatais <i>de visu</i> que tout +cela était impossible. J'avais vu aux statues de quelle +façon toute différente la nature a doté l'homme. Je +m'examinais aussi quand je me lavais à l'eau froide, +les jours de semaine, quand j'étais seule et nue; car +le dimanche, en présence de ma mère, je devais être +couverte des hanches aux genoux. Aussi mon attention +fut-elle bientôt attirée par la rondeur toujours +plus forte de mes seins, par la forme toujours plus +pleine de mes hanches et de mes cuisses. Cette constatation +me fit un plaisir incompréhensible. Je devins +rêveuse. Je tâchais de m'expliquer de la façon la plus +baroque ce que je ne pouvais arriver à comprendre. +Je me souviens très bien qu'à cette époque commença +ma vanité. C'est aussi dans ce temps-là que le soir, +au lit, je m'étonnais moi-même de surprendre ma +main se porter inconsciemment sur mon bas-ventre +et de la voir jouer avec les petits cheveux naissants. +La chaleur de ma main m'amusait et, aussi, d'enrouler +les boucles autour des doigts. Mais je ne +soupçonnais pas alors tout ce qui sommeillait encore +dans cet endroit. Habituellement je fermais les +cuisses sur la main et je m'endormais dans cette +pose.</p> + +<p>Mon père était un homme sévère et ma mère un +exemple de vertu féminine et de bonne tenue. Aussi +les honorais-je beaucoup et les aimais-je passionnément. +Mon père ne badinait jamais et, en ma présence, +il n'adressait aucune parole tendre à ma mère.</p> + +<p>Ils étaient tous les deux très bien faits. Mon père +avait environ quarante ans, ma mère trente-quatre.</p> + +<p>Je n'aurais jamais cru que sous un extérieur si +sérieux et des manières si dignes se cachaient tant +de sensualités secrètes et un tel appétit de jouissance.</p> + +<p>Un hasard me l'apprit.</p> + +<p>J'avais quatorze ans et je suivais l'enseignement +religieux pour ma confirmation.</p> + +<p>J'aimais notre pasteur d'un amour exalté, ainsi que +toutes mes compagnes.</p> + +<p>J'ai souvent remarqué, depuis, que l'instituteur, et, +tout particulièrement, l'instructeur religieux, est le +premier homme qui fait une impression durable dans +l'esprit des jeunes filles. Si son sermon est suivi et +s'il est un homme en vue dans la commune, toutes +ses jeunes élèves s'entichent de lui. Je reviendrai +encore sur ce point, qui se trouve sur la liste de vos +questions.</p> + +<p>J'avais donc quatorze ans, mon corps était complètement +développé, jusqu'au signe essentiel de la femme: +la fleur périodique. Le jour de l'anniversaire de mon +père approchait. Ma mère fit tous les préparatifs +avec amour. De bon matin j'étais déjà habillée de +fête, car mon père aimait les belles toilettes. J'avais +écrit une poésie, vous connaissez mon petit talent +poétique (entre nous soit dit, le pasteur devait la +corriger, j'avais ainsi un prétexte pour aller chez +lui); j'avais cueilli un gros bouquet.</p> + +<p>Mes parents ne faisaient pas chambre commune. +Mon père travaillait souvent tard dans la nuit et ne +voulait pas déranger ma mère; c'est du moins ce +qu'il disait.</p> + +<p>Plus tard, je reconnus, là encore, un signe évident +de leur sage manière de vivre. Les époux devraient +éviter, autant que possible, le sans-gêne du laisser-aller +journalier. Tous les soins que nécessitent le +lever ou le coucher, le négligé et la toilette de nuit +sont souvent fort ridicules, ils détruisent bien des +charmes et la vie commune perd de son attrait. Mon +père ne couchait donc point dans la chambre de ma +mère. Il se levait d'habitude à sept heures. Au jour +de l'anniversaire, ma mère se leva à six heures du +matin, afin de préparer les cadeaux et de couronner +le portrait de mon père. Vers les sept heures, elle se +plaignit d'être fatiguée et dit qu'elle allait se recoucher +pour un instant, jusqu'au réveil de mon père.</p> + +<p>Dieu sait d'où me vint cette idée, mais je pensai +qu'il serait très gentil de surprendre mon papa dans +la chambre de ma mère et de lui présenter là mes +bons vœux. Je l'avais entendu tousser dans sa +chambre. Il s'était donc déjà levé et allait bientôt +venir. Pendant que ma mère donnait les derniers +ordres à la servante, je me faufilai dans sa chambre à +coucher et je me cachai derrière la porte vitrée d'une +alcôve qui nous servait de garde-robe. Fière et heureuse +de mon plan, je me tenais sans souffle derrière +la porte vitrée, quand ma mère entra. Elle se déshabilla +rapidement jusqu'à la chemise et se lava soigneusement. +Je voyais pour la première fois le beau +corps de ma mère. Elle inclina un grand miroir qui +était au pied du lit près du lavabo et se coucha les +yeux fixés sur la porte. Je compris alors l'indélicatesse +que j'avais commise; j'aurais voulu me sauver de l'alcôve. +Un pressentiment me disait qu'il allait se passer +devant mes yeux des choses qu'une jeune fille n'ose pas +voir. Je retenais mon souffle et tremblais de tous mes +membres. Tout à coup, la porte s'ouvrit, mon père +entra, vêtu, ainsi que tous les matins, d'une élégante +robe de chambre. À peine la porte eut-elle bougé +que ma mère ferma immédiatement les yeux et fit +semblant de dormir. Mon père s'approcha du lit et +contempla ma mère endormie avec l'expression du +plus grand amour. Puis il alla pousser le verrou. Je +tremblais de plus en plus, j'aurais voulu disparaître +sous terre. Mon père enleva lentement ses caleçons. +Il était maintenant en chemise sous sa robe. Il s'approcha +du lit et releva avec précaution la légère couverture. +Je le sais bien maintenant, ce n'est pas par hasard, +ainsi que je le croyais naïvement alors, que ma mère +était là, les jambes ouvertes, une jambe repliée et +l'autre étendue. Je voyais pour la première fois un +autre corps de femme, mais plein, en belle floraison, +et je pensais avec honte au mien encore si verdelet. +La chemise était retroussée, un sein blanc et rond +débordait des dentelles.</p> + +<p>J'ai connu plus tard bien peu de femmes qui +auraient osé se présenter ainsi à leur mari ou à leur +amant.</p> + +<p>En général, le corps de la femme est vite déformé +après les vingt ans.</p> + +<p>Mon père buvait ce spectacle des yeux. Puis il se +pencha sur l'endormie, et entama une litanie de +caresses lentes de la plus grande délicatesse. Ma +mère soupirait, puis elle releva comme en dormant +l'autre jambe et elle se mit à faire d'étranges +mouvements des hanches. Le sang me monta au +visage; j'avais honte; je voulais détourner les yeux, +mais je ne le pouvais pas. Mon père ayant alors accéléré +et appuyé ses baisers, ma mère ouvrit les yeux, +comme si elle venait de se réveiller en sursaut, et +elle dit avec un profond soupir:</p> + +<p>—Est-ce toi, mon cher mari? Je rêvais justement +de toi. Comme tu me réveilles d'une façon agréable! +Mille et mille bons vœux pour ton anniversaire!</p> + +<p>—Le plus beau, tu me le portes en me permettant +de te surprendre. Comme tu es belle aujourd'hui! +Tu aurais dû te voir!</p> + +<p>—Mais aussi, me surprendre à l'improviste! As-tu +poussé le verrou?</p> + +<p>—Sois sans crainte. Mais si tu veux réellement me +souhaiter du bien, laisse-toi faire, ma jolie chérie. Tu +es aussi fraîche et parfumée qu'une rose pleine de +rosée.</p> + +<p>—Je te permets tout, mon ange. Mais ne veux-tu +pas attendre jusqu'au soir?</p> + +<p>—Tu n'aurais pas dû t'exposer d'une façon si +enivrante. Tiens, tu peux te convaincre aisément que +je ne puis plus attendre!</p> + +<p>Et ses baisers ne voulaient point finir. Cependant, +sa main devenait de plus en plus amoureuse et caressante, +et ma mère répondait de son mieux à ses +attaques. Les baisers devenaient plus ardents. Mon +père lui baisait le cou, les seins, il lui suçait les +petits boutons roses, la caressait avec ardeur, lui disant +de tendres mots d'amour qui interrompaient parfois la +douce caresse de ses lèvres, et ma mère lui répondait +sur le même ton. Comme il me tournait le dos, je ne +pouvais pas voir ce qu'il faisait, mais je concluais des +légères exclamations de ma mère qu'elle ressentait +un plaisir extraordinaire. Ses yeux se noyèrent, ses +seins tremblaient, tout son corps tressaillait. Elle soupirait +par saccades:</p> + +<p>«Quelles délices! Je t'adore! Ce que tu es aimable! +Ah! pourquoi nous aimons-nous tant!» Et puis ce +furent des onomatopées voluptueuses!</p> + +<p>Chacune de ces paroles s'est fixée dans ma mémoire. +Combien de fois les ai-je répétées en pensées! +Ce qu'elles m'ont fait réfléchir et rêver! Il me semble +que je les entends encore sonner dans mes oreilles.</p> + +<p>Il y eut un moments d'arrêt. Ma mère restait immobile, +les yeux clos, le corps détendu, dans l'attitude +d'un soldat blessé qui ne peut plus suivre l'armée victorieuse. +Je n'avais plus devant moi mon père sévère, +ni ma mère vertueuse et digne. Je voyais un couple +d'êtres ne connaissant plus aucune convention, se +jeter éblouis, ivres, dans une jouissance ardente que +je ne connaissais pas. Mon père resta un instant immobile, +puis il s'assit sur le bord du lit. Ses yeux brûlants +avaient une expression sauvage, ils ne pouvaient +se détourner du point de leur convoitise. Ma mère +gémissait voluptueusement. Durant ce spectacle, le +souffle me manquait, je faillis étouffer, mon cœur +battait trop fort. Mille pensées s'éveillèrent dans ma +tête, et j'étais inquiète, car je ne savais comment +quitter ma cachette. Mon incertitude ne dura cependant +point, car ce que je venais de voir n'était qu'un +prélude. Tout de suite je devais en voir assez en une +seule fois pour ne plus avoir besoin de leçon ultérieure.</p> + +<p>Mon père s'était assis à côté de ma mère étendue. +Il tournait maintenant le visage vers moi. Il devait +avoir chaud, car tout à coup il enleva chemise et robe +de chambre pour ne reprendre que sa robe.</p> + +<p>Je pleurais presque, tant la curiosité m'excitait.</p> + +<p>Comme cela était autrement fait que chez les petits garçons +et aux statues! Je me souviens très bien que +j'en avais peur et que, pourtant, un frisson délicieux +me coulait dans le dos. Mon père n'y prenait pas +garde, il fixait toujours ses yeux sur ma mère, +il semblait maîtriser sa propre ardeur comme +s'il cherchait à ne pas effaroucher la victime qu'il +allait sacrifier sur l'autel où, résignée, elle attendait le +sacrificateur.</p> + +<p>Je tremblais de plus en plus fort, et comme s'il +allait m'arriver quelque chose, je crispais violemment +tout mon être.</p> + +<p>Je savais déjà, par les racontars de mes amies, que +ces deux parties exposées pour la première fois à ma +vue s'appartenaient. Mais comment était-ce possible? +Je ne le pouvais pas comprendre, parce qu'il me +paraissait que leur grandeur était disproportionnée. +Après une pause de quelques instants, mon père saisit +la main brûlante de ma mère et la porta passionnément +à ses lèvres. Ma mère se laissa faire avec une +sorte de résignation béate, et s'agitant péniblement +elle ouvrit les yeux, sourit langoureusement, puis se +pendit avec une telle passion aux lèvres de mon père +que je compris aussitôt n'avoir assisté qu'aux préliminaires +innocents de ce qui allait se passer. Ils ne +parlaient pas. Mais après avoir échangé les plus brûlants +baisers, ils se défirent tout à coup de ces voiles +que la civilisation et le climat imposent à la frileuse +humanité.</p> + +<p>Puis ma mère se renversa sur un tas de coussins, +comme pour prendre un long repos, et je remarquai +qu'elle s'agitait de-ci de-là; enfin elle trouva la position +la plus favorable pour pouvoir se contempler +aisément dans le miroir qu'elle avait dressé au pied +du lit avant l'arrivée de mon père. Mon père ne le +remarqua point, car il regardait moins le beau visage +rayonnant de ma mère que le radieux spectacle offert +par tout son être. Elle avait trouvé maintenant la +position qu'elle cherchait et mon père s'agenouilla +devant elle et se dirigea, nouveau Moïse, vers la +terre promise, ou, nouveau Colomb, vers les Indes +désirées, ou, nouveau Montgolfier, vers le ciel qu'il +voulait atteindre, ou, Dante d'un nouveau Virgile, vers +l'enfer passionné, et elle-même poussait des roucoulements +enivrés. Puis elle dit:</p> + +<p>—Aime-moi avec une grande douceur, mon cher +homme, pour que notre félicité soit sans cesse la +même. Aujourd'hui, demain et toujours, même +jusque dans la plus extrême vieillesse et encore, si +c'est possible (ce dont je ne doute pas) après la +mort qui ne pourra point séparer deux cœurs aussi +tendrement unis que les nôtres.</p> + +<p>Moi, pauvre petite fille ignorante, que comprenais-je +alors à ce que ma mère disait? Je vis que, +quand elle eut dit cela, ils s'étreignirent avec une +tendresse et une ardeur juvéniles. Au lieu de crier de +douleur, ainsi que je m'y attendais, ma mère faisait +briller ses yeux de joie. Elle murmurait les mots les +plus doux et les mieux trouvés, qu'elle répétait au +hasard, comme aurait pu le faire un petit enfant. Ses +yeux ardents suivaient dans le miroir tous leurs +mouvements et tous leurs gestes. Les mille sentiments +qui m'agitaient alors ne me permirent pas de +juger que ces deux corps enlacés étaient très beaux. +Je sais maintenant qu'une telle beauté est extrêmement +rare. La beauté est toujours l'apanage des êtres +sains et forts, et fort peu de personnes restent ainsi +jusque dans l'âge mûr: les maladies, les soucis, les +passions, les vices trop communs dans la société +humaine ont pour premier effet de détruire en partie +la force et la beauté dès que la jeunesse, ce printemps +de la vie tire à sa fin. Ma mère s'agitait doucement et +souriait encore. À chaque parole on eût dit que leur +volupté grandissait. Malheureusement, je ne voyais +pas le visage de mon père; mais à ses mouvements, à +ses exclamations comme aux frissons qui parcouraient +ces deux êtres si bien faits pour vivre ensemble, je +sentais bien que l'ivresse les gagnait. Mon père +bientôt ne parlait plus. Ma mère, par contre, poussait +des paroles incohérentes, à peine intelligibles, mais +qui me permettaient néanmoins de saisir ce qui se +passait entre eux:</p> + +<p>—Ne nous quittons jamais, mon seul aimé! Que la +mort même nous accueille nous tenant par la main. +Non, jamais. Ah! comme tu es fort, comme tu es +bon! Je t'aime plus encore aujourd'hui qu'au temps +de nos fiançailles. Dis-moi, le souvenir de ce +temps-là doit te faire plaisir! Et toi, m'aimes-tu +toujours comme en ces temps bénis où tu m'avouais +ton amour? Oh! cher compagnon de ma vie, dis-moi +que je suis ta compagne chérie et que jamais, même +un seul instant, tu n'as cessé de m'aimer comme au +premier jour, celui où tu m'apportas ce jolie bouquet +de pensées et de myosotis!</p> + +<p>Mon père ne disait toujours rien. Il souriait avec +bienveillance et caressait le visage de son épouse +bien-aimée. Lui aussi, sans aucun doute, pensait au +temps écoulé de la jeunesse, au temps où prétendant +à la main de ma mère, il lui offrait timidement des +bouquets de pensées et de myosotis qu'elle acceptait +en tremblant. Et le visage extasié il se jeta sur le lit +où il demeura immobile, comme mort, la tête perdue +dans la houle des souvenirs. Puis il se tourna comme +épuisé sur le côté. Ma mère sortit la première de ces +pensées d'autrefois; j'eus le temps de remarquer le +changement qui se produisait chez tous les deux. Mon +père, qui, quelques instants auparavant, paraissait si +fort, si courageux, si vaillant, si menaçant, était +devenu un être faible et sans ressort, on eût dit ce +coureur de Marathon après qu'il eut annoncé la +victoire, ou encore l'Arabe abandonné par la caravane. +Ma mère paraissait plus vivante, bien que la +lassitude se peignît sur son beau visage aux traits +calmes, aux couleurs charmantes et aussi vives que +si elle avait été de la première jeunesse.</p> + +<p>Elle se leva et s'accouda pour contempler mon père +avec tendresse. Heureux époux, qu'une longue union +n'avait point lassés l'un de l'autre! J'étais là, vivant +témoignage de leur tendresse, mais leur tendresse +paraissait toujours forte, aussi vivante! Rares époux, +trop rares en vérité, je ne pense jamais à vous sans +me souvenir de cette scène inoubliable.</p> + +<p>Enfin, ma mère se recoucha auprès de mon père +immobile et rêveur. Il avait maintenant l'air complètement +satisfait; ma mère, non. Elle semblait être en +proie à la même excitation qui s'était emparée de lui, +tout à l'heure. Elle se leva. En faisant sa toilette, elle +releva, comme par hasard, le miroir, et mon père, qui +était maintenant à sa place, sur l'oreiller, ne pouvait +point voir l'image qui l'avait tant réjouie. J'avais +suivi cette scène avec tant d'attention que ce petit +geste ne m'échappa point, mais je ne me l'expliquai que +beaucoup plus tard. Je croyais que tout était maintenant +terminé. Mes sens étaient violemment agités et +me faisaient presque mal. Je pensais enfin à me +sauver sans trahir ma présence, mais je devais +encore voir quelque chose. Assise à ses pieds, ma +mère se pencha sur mon père, l'embrassa et lui +demanda tendrement:</p> + +<p>—Es-tu heureux?</p> + +<p>—Plus que jamais, adorable femme. Je regrette +seulement que tu paraisses l'être moins que moi. Je +t'aime non seulement avec tendresse, mais plutôt avec +une tendre fureur.</p> + +<p>—Mais cela ne fait rien. À ton anniversaire je ne +cherche que ton plaisir. D'ailleurs je ne t'aime pas +moins que tu ne m'aimes toi-même.</p> + +<p>En disant cela, elle se pencha sur lui et se mit à le +baiser doucement en levant sur lui ses grands yeux +tendres. Maintenant, je voyais bien mieux tout ce qui +se passait. D'abord, elle le baisa du bout des lèvres, le +caressant, le dorlotant, comme elle eut fait d'un petit +enfant, et des spasmes crispèrent le visage de mon +père. De sa main droite il la pressait contre lui et lui +rendait ses baisers sur sa belle chevelure dénouée +comme celle d'une prêtresse des forêts germaniques. +Je voyais ses longs cheveux bouclés, ses yeux profonds, +aux longs cils, son joli nez droit aux narines +frémissantes, tandis que sa bouche s'entr'ouvrait sur +ses belles dents blanches. Enfin, ô merveille, les yeux +de mon père ressuscitèrent, il redevint charmant, galant +tout d'abord et reprit la force avec laquelle il m'était apparu. +Ma mère était arrivé à ses fins, ses yeux rayonnaient +de convoitise, et comme mon père restait couché, +visiblement satisfait de contempler l'attrayante mise de +ma mère, elle se remit près de lui tout à coup et le +couvrit de baisers. Le corps de mon père était couché +tout de son long. Le hasard avait tout disposé en ma +faveur. Je voyais cette scène en double: une fois, dans +le lit dont le bas côté me faisait face; l'autre fois, par +derrière, dans le miroir. Ce que jusqu'à présent je +n'avais pu distinguer qu'en partie, suivant l'éloignement +ou le rapprochement du corps, je le voyais en +plein, aussi distinctement que si j'y avais participé. +Je n'oublierai jamais ce spectacle! C'était le plus +beau que je pouvais désirer. Il était beaucoup plus +beau que tous ceux auxquels j'ai goûté dans la +suite. Les deux époux étaient en pleine santé, forts +et surexcités. Ma mère était maintenant active, tandis +que mon père était beaucoup plus calme qu'auparavant. +Il étreignait son épouse charmante et blanche, +prenait ses cheveux entre les lèvres, les mordait +quand ma mère se penchait trop, et tout son corps, +sauf sa bouche, restait presque immobile. Ma mère, +au contraire, dépensait une vivacité extraordinaire. +De la main elle caressait le beau front intelligent +de son mari jusqu'à la racine de ses cheveux. Tout +ce que j'avais vu précédemment m'avait consternée +et fait peur. J'étais troublée, agitée d'une façon +incompréhensible et très douce. Si je n'avais +craint le froissis de mes robes, j'aurais remué +pour détendre mes nerfs crispés et pour déraidir +mes jambes depuis longtemps immobiles. Ma +mère avait tout oublié; cette femme sérieuse et grave +n'était plus qu'une épouse effrénée. Ce spectacle était +indescriptible et beau. Les membres robustes de mon +père, les formes rondes, blanches et éblouissantes de +ma mère, et, surtout, le feu de leurs beaux yeux qui +s'agitaient comme si toutes les forces vitales de ces +deux êtres heureux se fussent concentrées en eux! +Quand ma mère se dressait, je voyais leurs lèvres se +séparer avec regret l'une de l'autre et se reprendre +étroitement serrées, je voyais leurs mains jouer dans +leurs chevelures; parfois ils souriaient, et le sourire +apparaissait pour disparaître au plus vite. Maintenant, +ma mère se taisait. Tous les deux, ils semblaient +heureux au même degré. Leurs yeux se noyèrent +au même instant, et au moyen de la plus haute +extase mon père parut renaître pour de bon; cette +fois il poussait de profonds soupirs, s'écartait parfois +de ma mère comme pour mieux pouvoir contempler +le spectacle chéri que lui présentait le visage surprenant +et mutin de sa délicieuse et adorable épouse. +Mon père cria: «Je t'aime, ô ma femme bénie, je +t'aime!» Et au même instant, ma mère: «Oui, oui, +nous nous aimons comme Philémon et Baucis!» Leur +ravissement dura quelques minutes, puis ce fut le +silence.</p> + +<p>J'étais comme pétrifiée. Les deux êtres pour lesquels +j'avais ressenti jusqu'à présent le plus d'amour +et de respect venaient de me révéler des choses sur +lesquelles les jeunes filles se font des idées délicieusement +absurdes. Ils avaient rejeté toute dignité et +toutes les conventions dans lesquelles ils s'étaient +toujours montrés, dignes et sans passion. Ils venaient +de m'apprendre que le monde, sous le maintien extérieur +des mœurs et des convenances, ne recherche +que la jouissance et la volupté. Mais je ne veux pas +faire de la philosophie, je veux avant tout raconter.</p> + +<p>Durant dix minutes ils restèrent comme morts sous +les draps. Puis ils se levèrent, s'habillèrent et quittèrent +la chambre. Je savais que ma mère allait mener +mon père dans la chambre où les cadeaux étaient +exposés. Cette chambre donnait sur la véranda qui +menait au jardin. Au bout de quelques minutes je +quittai furtivement ma cachette et me sauvai dans le +jardin, d'où je saluai mes parents. Je ne sais pas +comment je pus réciter ma poésie et présenter mes +bons vœux à mon père. Mon père prit mon trouble +pour de l'attendrissement. Pourtant je n'osais regarder +mes parents, je ne pouvais oublier le spectacle +qu'ils venaient de m'offrir; l'image de leurs ébats +était devant mes yeux. Mon père m'embrassa, puis +aussi ma mère. Quelle autre espèce de baisers n'était-ce +pas? J'étais si troublée et si confuse que mes parents +le remarquèrent à la fin. Je mourais d'impatience de +regagner ma chambre pour être seule et approfondir +ce que je venais d'apprendre et me livrer enfin à des +expériences personnelles. Ma tête était en feu; mon +sang battait dans mes artères.</p> + +<p>Ma mère crut que je m'étais trop serrée. Elle m'envoya +dans ma chambre. J'avais une belle occasion +pour me déshabiller, et je le fis avec une telle hâte +que je déchirai presque mes habits. Que mon corps +angulaire était laid en comparaison de la beauté plantureuse +de ma mère! C'est à peine si s'arrondissait +ce qui chez elle était épanoui. J'étais comme une +chèvre, tandis qu'elle représentait une belle chatte; il +me semblait que j'étais un monstre de laideur auprès +d'elle. J'essayais de faire seule ce que j'avais vu faire +par d'autres que moi et ne pouvais comprendre comment +certains détails corporels si peu importants pouvaient +déchaîner des joies qui m'étaient encore refusées. +J'en conclus que j'étais trop jeune et que seuls +les êtres d'âge mûr peuvent éprouver tant d'allégresse; +cependant j'avais des sensations très agréables. +Mais je ne pouvais pas comprendre comment +elles pouvaient déchaîner un tel délire et vous faire +perdre les esprits. J'en conclus encore que l'on ne +pouvait atteindre cette suprême volupté qu'avec le +concours d'un homme. Je comparais le pasteur à +mon père. Est-ce qu'il posait aussi? Était-il aussi +bouillant, aussi voluptueux, aussi fou seul à seul +avec une femme? Serait-il ainsi avec moi si j'étais +prête à faire tout ce que ma mère avait fait? Et je ne +pouvais oublier cette image, entre toutes belle, quand +ma mère, pour le ranimer de ses caresses, avait si +longtemps regardé mon père dans les yeux et l'avait +caressé au front avec une langueur adorable.</p> + +<p>En moins d'une heure, j'avais vécu dix ans. Quand +je vis que tous mes essais étaient vains, je les abandonnai +fatiguée et je me mis à réfléchir à ce que j'allais +entreprendre. J'étais déjà très systématique, je +tenais un journal où je notais mes petites dépenses et +toutes mes observations. Aussi notai-je tout de suite +les paroles entendues, mais, par prudence, sur différents +papiers, pour que personne ne pût comprendre +les phrases détachée. Puis je me mis à réfléchir à ce +que j'avais vu et bâtis des châteaux en Espagne.</p> + +<p>Premièrement: ma mère avait fait semblant de dormir +et, par sa pose provocante, elle avait obligé mon +père à satisfaire son désir. Avec beaucoup de soin +elle avait caché son désir à mon père. Elle voulait +faire semblant de condescendre, d'accorder. Puis +elle avait aussi disposé le miroir pour jouir doublement +et en cachette. Ce que j'avais vu moi-même +dans le miroir m'avait aussi causé plus de plaisir que +la simple réalité, j'y voyais distinctement des choses +qui sans cela m'auraient été cachées. Tous ces préparatifs, +elle les avait faits à l'insu de mon père. Elle ne +voulait donc point lui avouer qu'elle jouissait plus +que lui. Enfin, elle lui avait aussi demandé s'il ne +voulait pas attendre jusqu'au soir, elle qui avait tout +préparé pour assouvir immédiatement son désir!</p> + +<p>Deuxièmement: tous les deux avaient crié: «Je +t'aime, je t'aime!» Ils avaient aussi parlé de quelque +chose qui se passait au moment de l'extase, ils +s'étaient écriés ensemble encore une fois: «Je t'aime!» +De quoi parlaient-ils? Je n'arrivais pas à comprendre. +Je ne puis pas vous dire toutes les explications stupides +que j'inventai alors. Il est étonnant que, malgré +leur ruse naturelle, les jeunes filles cherchent si longtemps +dans les ténèbres et qu'elles ne découvrent que +très rarement les explications les plus simples et les +plus naturelles.</p> + +<p>Il était évident que les baisers et les jeux n'étaient +pas le principal: ils n'étaient que des excitants, bien +que ma mère ressentît alors la plus forte volupté. Les +jeux de mon père lui avaient fait crier: «Je t'aime», +elle désirait probablement un baiser, et elle avait fait +la même chose à mon père.</p> + +<p>Bref, j'avais tant de pensées que je ne pus me calmer +de tout le jour. Je ne voulais questionner personne. +Puisque mes parents faisaient ces choses en +cachette, elles devaient être défendues. Beaucoup de +visites vinrent dans la journée, et dans l'après-midi +arriva mon oncle. Il était accompagné de sa femme, +de ma cousine, une fillette de seize ans, et d'une gouvernante +de la Suisse française. Ils passèrent la nuit +chez nous, car mon oncle avait affaire en ville le lendemain. +Ma cousine et sa gouvernante partagèrent +ma chambre. Ma cousine devait coucher avec moi. +J'aurais préféré partager la couche de la gouvernante, +pour laquelle on dressa un lit de camp. Elle avait +environ vingt-huit ans, était très vive et n'était jamais +à court d'une réponse. Sans doute elle aurait pu m'apprendre +bien des choses. Je ne savais comment +l'entreprendre, car elle était très sévère avec ma cousine, +mais j'aurais pu compter sur l'intimité de la +nuit et sur le hasard. Je forgeai mille plans. Quand +nous montâmes dans notre chambre, Marguerite +(c'est ainsi que s'appelait la gouvernante) s'y trouvait +déjà. Elle avait dressé un paravent entre nos lits. Elle +nous pressa de nous coucher, nous fit réciter notre +prière, nous souhaita bonne nuit, nous recommanda +de nous endormir bientôt et emporta la lampe de son +côté. Elle aurait pu se dispenser de faire ces recommandations +à ma cousine, qui, à peine sous les draps, +s'endormit aussitôt. Moi, je ne pouvais m'endormir. +Mille pensées se brouillaient dans ma tête. J'entendais +Marguerite remuer, elle se déshabillait et faisait +sa toilette de nuit. Un faible rayon de lumière filtrait +par un trou de la grosseur d'une tête d'épingle. Je me +penchai hors du lit et je l'agrandis avec une épingle +à cheveux. J'y collai mon œil, Marguerite changeait +justement de chemise.</p> + +<p>Son corps n'était pas aussi beau que celui de ma +mère; ses formes étaient pourtant rondes et pleines, +les seins petits et fermes, les jambes bien faites. Je la +regardais depuis quelques instants et à peine, quand +elle rêva un petit moment. Puis elle sortit un livre +de sa sacoche posée sur la table, s'assit sur le bord +du lit et se mit à lire.</p> + +<p>Bientôt elle se leva et passa avec la lampe de notre +côté pour voir si nous dormions. Je fermai mes yeux +de toutes mes forces et les rouvris quand la gouvernante +se fut assise sur une chaise. Je la regardais +à travers la déchirure. Marguerite lisait avec +beaucoup d'attention. Le livre devait raconter des +choses particulières, car ses yeux brillaient, ses +joues se rougissaient, sa poitrine s'agitait et, tout à +coup, elle porta le livre plus près de ses yeux, appuya +les pieds sur le bord du lit, et se mit à lire avec +encore plus d'attention et de plaisir. Je ne voyais pas +ce à quoi elle voulait en venir, mais je pensai immédiatement +à ce que j'avais vu le matin. Parfois, elle +semblait lire avec une attentive lenteur, puis, la +bouche entr'ouverte, elle s'agitait sur sa chaise. J'étais +si intéressée par ce jeu que je ne remarquai pas tout +de suite une lampe à alcool sur la table. Elle était +allumée et un liquide fumant s'y chauffait. Elle avait +dû l'allumer avant mon entrée dans la chambre. Elle +trempait un doigt dans le liquide pour voir s'il était +assez chaud. Quand elle le sortit, je vis que c'était du +lait. Puis elle sortit un paquet de linge de sa sacoche, +l'ouvrit, en déballa un instrument étrange dont je ne +pouvais comprendre l'emploi. Il était noir et avait +exactement la même forme que ce que j'avais vu le +matin durant la scène conjugale. Elle le trempa dans le +lait, puis le porta à sa joue pour s'assurer si l'instrument +était suffisamment chaud. Enfin elle en retrempa +la pointe dans le lait, pressa sur les deux boules à +l'autre bout et remplit l'instrument de lait chaud. +Elle se rassit, mit ses jambes sur le lit, juste en face +de moi, si bien que je la voyais en plein, et releva le +livre qui était tombé à terre. Marguerite reprit le livre +de la main gauche (j'avais tout juste eu le temps +d'entrevoir quelques images, sans distinguer pourtant +ce qu'elles représentaient), elle saisit l'instrument +de sa main droite et se remit à lire avec une +si grande attention que moi aussi je tentais de lire le +titre, que je ne pouvais voir qu'à l'envers. Elle promenait +le livre lentement de haut en bas et sans cesser +sa lecture se grattait parfois les cheveux. Ses +yeux luisaient, ils semblaient absorber les images du +livre. Enfin elle trouva le passage intéressant et son +attention redoubla, tandis que sa langue jouait de +temps en temps sur le bord de ses lèvres rouges et +bien dessinées, et Marguerite soupirait délicieusement. +Elle tenait toujours l'instrument que je ne +voyais presque plus, étant données nos positions réciproques. +Puis elle le remit dans le rayon de mon +regard et elle semblait maintenant tenir en main un +jouet dont elle se servait avec toujours plus d'entrain, +de fièvre, jusqu'à ce que le livre tombât par terre. +Elle fermait les yeux et les rouvrait pour les refermer +aussitôt. Ses mouvements des paupières et de la tête +se précipitaient. Son corps se pâmait. Elle se mordait +violemment les lèvres comme pour étouffer un cri +qui l'aurait trahie. L'instant suprême approchait. Je +vis qu'elle se raidissait comme quelqu'un qu'un grand +danger menace et qui, voulant vivre à tout prix, se +prépare à résister. Ainsi, elle resta immobile, profondément +émue. Enfin, ses yeux s'ouvrirent. Elle fit +un effort comme quelqu'un que la fatigue contraint +à bâiller, puis elle remit tout en ordre, très soigneusement, +empaqueta l'instrument dans sa sacoche et +vint encore une fois de notre côté voir si nous dormions. +Puis elle se coucha et s'endormit bientôt, le +visage heureux et satisfait. Je ne pouvais m'endormir. +J'étais heureuse d'avoir la solution de certaines +énigmes qui depuis le matin s'agitaient dans ma +petite tête.</p> + +<p>Au fond, j'étais exaspérée. Je résolus de questionner +Marguerite. Elle devait me soulager, m'éclaircir, +m'aider. Je forgeai mille plans. Ma prochaine lettre +vous dira de quelle façon je les exécutai.</p> + +<p>Ai-je été assez franche?</p> + + + + +<h3>III</h3> + +<p class="d">LEÇONS D'AMOUR +</p> + +<p>Marguerite était mon seul espoir. J'aurais voulu +passer tout de suite de son côté et me coucher dans +son lit. Je l'aurais suppliée, menacée; elle aurait dû +m'avouer et m'expliquer ces choses étranges, défendues +et excitantes que je connaissais d'aujourd'hui. +Elle m'aurait appris à les imiter, ce dont j'avais si +fortement envie. Je possédais déjà cette froide raison +et cet esprit pratique qui m'évitèrent plus tard bien +des choses désagréables. Un hasard pouvait me trahir +et je pouvais être surprise, ainsi que j'avais surpris +mes parents. Je sentais qu'il s'agissait de choses +défendues; je voulais prendre mes précautions. +J'étais en feu et mon corps, ça et là, me démangeait +et me picotait. Je serrais étroitement mes oreillers, et +quand j'eus pris la résolution d'accompagner mon +oncle à la campagne, pour trouver l'occasion de parler +avec Marguerite, je m'endormis.</p> + +<p>Je n'eus pas de peine à faire accepter mon plan. +Mes parents me permirent de passer huit jours à la +campagne. La propriété de mon oncle se trouvait à +quelques lieues de la ville, et nous partîmes après +dîner. Durant tout le jour je fus aussi complaisante +et aimable que possible. Marguerite semblait me voir +avec plaisir. Ma petite cousine n'était pas indifférente, +et mon cousin était fort timide. Comme il était +le seul jeune homme que je pouvais fréquenter sans +soupçons, j'avais d'abord pensé à m'adresser à lui. +Il aurait pu me soulager de toutes les énigmes qui +me tourmentaient depuis que je m'étais cachée dans +l'alcôve. J'étais très aimable avec lui, même provocante; +mais il m'évitait toujours. Il était pâle et maigre, +ses yeux inquiets et troubles. Cela lui était très +désagréable quand je le touchais pour le chicaner. +J'appris bientôt la raison de cette conduite, d'autant +plus étrange que tous les jeunes gens que je connaissais +dans la société courtisaient les demoiselles. Nous +arrivâmes à la propriété de mon oncle sur les +huit heures du soir. Il faisait très chaud. Fatigués de +la route, nous nous hâtâmes de monter dans nos +chambres pour faire un brin de toilette. Nous prîmes +le thé. Très naïvement, je m'arrangeai de façon à +coucher dans la chambre de la gouvernante. Je prétendis +avoir peur de coucher toute seule dans ma +chambre étrangère. On trouva cela tout naturel. +J'avais imposé ma volonté, j'étais contente, convaincue +d'arranger aussi tout le reste d'après mes plans. +Pourtant, je ne devais pas aller au lit sans avoir encore +une aventure ce jour-là. Aujourd'hui encore, je +ne puis la raconter sans dégoût. Après le thé, je voulus +soulager un besoin naturel. Il y avait deux +portes, côte à côte. Les deux lieux étaient séparés +par des planches, dont quelques-unes étaient très largement +fendues. Je voulais justement sortir, quand +j'entendis que quelqu'un s'approchait. On entra dans +le cabinet d'à côté. On verrouilla la porte. Je ne voulais +pas sortir avant que mon voisin s'éloignât. Par +curiosité et sans mauvaise pensée, je regardai par +une fente. Je vis mon cousin. Il s'occupait de toute +autre chose que je croyais. Il s'était assis les jambes +allongées et tâchait de réveiller sa léthargie avec +beaucoup de feu, et je vis que l'opération prenait +bientôt une excellente tournure. Ainsi que mon corps +ne pouvait pas être comparé à celui de ma mère, +celui de mon cousin ne pouvait l'être avec le corps de +mon père. Il s'occupait avec beaucoup de constance. +Ses yeux si froids s'animèrent peu à peu. Je le vis +frissonner, crisper ses lèvres et tout à coup le résultat +de tant d'efforts apparut, résultat encore énigmatique +pour moi. Je regardai par terre pour me rendre +bien compte du but qu'avait poursuivi la main, maintenant +immobile et fatiguée. Ce spectacle m'expliquait +bien des choses, particulièrement tout ce que +mes parents avaient dit, et je savais ce que Marguerite +avait remplacé artificiellement. Tout cela me +répugna outre mesure. Pourtant, durant ce spectacle, +une nervosité grandissante s'était mêlée à ma +curiosité. Mais maintenant, en voyant la prostration +et l'abattement de ce jeune homme, son péché secret +me dégoûtait. Ses yeux étaient fixes et troubles. Mes +père et mère étaient beaux, quand ils criaient «Je +t'aime» ou autre chose; mon cousin, par contre, était +laid, grotesque, semblait flétri. Je comprenais très +bien ce que Marguerite faisait, car une jeune fille est +toujours forcée de se livrer secrètement à ses sentiments +et à ses jouissances. D'ailleurs elle l'avait fait +avec enthousiasme, avec vivacité et passion; mon +cousin, par contre, s'y était livré machinalement, sans +poésie, las et animalement. Qu'est-ce qui pouvait +pousser un jeune homme sain et robuste à s'adonner +à une passion aussi misérable, alors qu'auprès de +tant de femmes et de filles il aurait pu se satisfaire +beaucoup plus facilement?</p> + +<p>Je me sentais comme personnellement offensée, +frustrée de quelque chose. Si avec un peu d'adresse +il s'était adressé à moi, je lui aurais probablement +fait tout ce que ma mère avait fait à mon père, ce +qui l'avait ravi.</p> + +<p>J'avais appris bien des choses. J'en tirai de justes +conclusions. Je n'avais plus besoin que de l'initiation +de Marguerite pour être complètement éclairée. Je +voulais absolument savoir pourquoi on cachait si +soigneusement ces choses; je voulais savoir ce qui +était dangereux, ce qui était défendu, et voulais goûter +moi-même ces voluptés dont j'avais vu les éclats.</p> + +<p>La nuit tombait. Un lourd orage se préparait. À +dix heures, au premier coup de tonnerre, nous allâmes +tous nous coucher. Ma petite cousine couchait dans +la chambre de ses parents; j'étais donc seule avec +Marguerite. J'observais très attentivement tout ce +qu'elle faisait. Elle verrouilla la porte, ouvrit sa sacoche +et mit ses effets dans une armoire. Elle cacha le +paquet mystérieux sous une pile de linge, ainsi que +le livre dans lequel je l'avais vue lire. Je résolus aussitôt +de profiter de mon séjour à la campagne pour +prendre connaissance de ces objets et les étudier soigneusement. +Marguerite devait tout me confesser, +sans que j'eusse besoin de la menacer de révéler ses +joies secrètes. J'étais très fière de sentir que ma ruse +allait la surprendre, la convaincre, la réduire; que +j'allais l'obliger à m'avouer tout, sans autre subterfuge. +Ma curiosité grandissait et je ne sais pas pourquoi +je goûtais un plaisir particulier.</p> + +<p>L'orage éclata. Les coups de tonnerre se succédaient +sans interruption. Je fis semblant d'avoir très +peur. Marguerite venait à peine de se coucher qu'au +premier éclair je sautai hors de mon lit et je me +réfugiai toute tremblante auprès d'elle. Je la suppliai +de bien vouloir me recevoir; je lui dis que ma mère +le faisait à chaque orage. Elle me prit dans son lit, +me caressa pour me tranquilliser. Je la tenais enlacée, +je la serrais de toutes mes forces. À chaque éclair, +je me blottissais contre elle. Marguerite m'embrassait +machinalement, par bonté et non comme je l'aurais +désiré. Je ne savais comment faire pour obtenir +davantage.</p> + +<p>La chaleur de son corps me pénétrait et me réjouissait +beaucoup. Je cachais mon visage entre ses seins. +Un frisson inconnu me courait le long des membres. +Pourtant je n'osais pas toucher ce que je désirais tant. +J'étais prête à tout et je n'avais plus aucun courage, +maintenant que tout allait s'accomplir. Tout à coup, +je m'avisai de me plaindre d'une douleur qui siégeait +assez bas. Je ne savais pas ce que cela pouvait être. +Je gémissais. Marguerite me tâta et je guidai sa +main de-ci de-là. Je lui assurai que la douleur diminuait +quand je sentais la chaleur de sa main et +qu'elle disparaissait complètement quand elle me frictionnait. +Je disais cela si candidement que Marguerite +ne pouvait pas deviner mon dessein. Ses attouchements +étaient d'ailleurs beaucoup trop dociles et non +pas passionnés. Je l'embrassais, je me serrais contre +elle, mes bras l'étreignaient, emprisonnaient son +buste et, peu à peu, je sentis que d'autres sentiments +l'envahissaient.</p> + +<p>Sa main me caressait avec précaution, avec timidité +même, mais avec cette timidité sûre d'elle-même +et qui finit par arrivera ses fins. Marguerite allait avec +beaucoup d'hésitation encore. Elle était aussi craintive +que moi. Ces caresses peureuses me causaient +pourtant un plaisir indicible. Je sentais que chez elle +aussi des désirs s'éveillaient. Mais je me gardai bien +de lui avouer que ses caresses me faisaient plus de +bien que le soulagement passager de mes prétendues +douleurs. Et, en vérité, c'était une sensation tout +autre que de savoir une main étrangère sur moi!</p> + +<p>Une chaleur ravissante pénétrait tout mon corps. +Et quand son doigt me frôlait, comme le papillon +frôle la fleur épanouie, je tressaillais longuement. +Je lui dis alors que ma douleur persistait, que +j'avais dû me refroidir, puisque j'avais si mal. +Cela lui faisait évidemment plaisir de pouvoir soulager +mon mal avec si peu de peine. Sa caresse se +faisait exquisement douce, maintenant elle descendait, +s'attardait de plus en plus aux endroits les plus +sensibles de tout mon être. Mais cela me faisait +réellement mal; quand je tressaillais, elle retournait +bien vite au point douloureux. Elle s'excitait manifestement; +sa tendresse augmentait, son étreinte était +plus étroite. J'avais atteint mon but. Bien que mon +expédient ne fût pas très ingénieux, elle se plaignit +tout à coup d'une douleur de même sorte que la +mienne. Elle aussi s'était probablement refroidie. +Je lui proposai de la soulager comme elle avait +fait pour moi. C'était très naturel, puisqu'elle-même +me faisait tant de bien. Elle agréa aussitôt mon +offre et me laissa libre chemin. J'étais très fière +de voir ma ruse réussir. Néanmoins je caressais +gauchement et timidement l'objet de tous mes désirs. +Je ne voulais pas me trahir. Je reconnus tout de suite +une très grande différence. Tout était beaucoup plus +plein et plus mûr que chez moi. Ma main ne bougeait +pas, elle se contentait de toucher.</p> + +<p>Marguerite ne pouvait supporter cette immobilité. +Elle se soulevait, se tordait; ses bras tremblaient et +s'agitaient étrangement, et tout à coup elle me déclara +que sa douleur exigeait plus d'activité. Complaisamment, +mais sans trop me presser, je tâchai d'apaiser +cette malencontreuse douleur. J'éprouvais un +grand plaisir à reconnaître tous les détails de +l'admirable structure de la créature humaine. Mais +j'étais toujours si maladroite et si inexpérimentée que +Marguerite devait s'agiter elle-même pour cueillir +le fruit de sa dissimulation. C'est ce qu'elle faisait +aussi et je tenais maintenant le rôle que mon père +avait eu quand ma mère était active et lui immobile. +Marguerite approchait, haletante et tremblante, elle se +jetait passionnément sur ma chevelure, elle baisait +mes cheveux jusqu'à la racine. Au début, ses baisers +étaient tièdes et humides, bientôt ils furent brûlants +et secs. Maintenant elle poussait des petits cris inarticulés +et mon front fut tout à coup pressé dans un baiser +très chaud. Je compris qu'elle était arrivée aux +dernières limites de son plaisir. Son excitation se +calma aussitôt, elle s'étendit immobile à mes côtés et +respirait avec peine.</p> + +<p>Tout m'avait réussi. Le hasard et ma ruse m'avaient +été propices. Je voulais mener cette intimité jusqu'au +bout, coûte que coûte. Quand Marguerite revint à elle, +elle était très gênée. Elle ne savait comment m'expliquer +sa conduite et me cacher sa volupté. Mon immobilité +la trompait. Elle pensait que j'ignorais encore +tout de ces choses. Elle réfléchissait à ce qu'elle devait +faire, à ce qu'elle devait me dire pour que l'aventure +n'eût pas de suites fâcheuses quant à sa position dans +la maison de mon oncle. Elle voulait me tromper sur +le caractère de la douleur qu'elle avait feinte. Moi +aussi j'étais indécise sur ce que j'allais faire. Devais-je +faire semblant d'être ignorante ou justifier ma conduite +en lui avouant ma curiosité? Si je faisais l'ingénue, +elle pouvait facilement me tromper et me +raconter des choses inexactes que j'aurais été forcée +de croire pour ne pas me trahir. Mais j'étais plus +avide qu'anxieuse. Je résolus donc d'être sincère, +tout en lui cachant pourtant que mon calcul avait +amené le nouvel état de choses. Marguerite semblait +regretter de s'être abandonnée à la fougue de son +tempérament.</p> + +<p>Je la calmai en lui racontant tout ce que j'avais +appris le jour précédent. Je la suppliai de bien vouloir +m'expliquer ces choses, puisque ses soupirs, ses +mouvements et l'étrange fatigue qui l'avait immobilisée +m'avaient révélé qu'elle était initiée. Je lui +cachai cependant que je l'avais surprise, elle aussi, et +que je savais à quels jeux elle se livrait en cachette; +car je voulais me convaincre qu'elle n'allait pas me +tromper. Mes questions naïves et curieuses la soulagèrent +beaucoup. Elle se sentait de nouveau très à +l'aise, comme une aînée donnant des leçons ou des +conseils à une ingénue. Et comme je lui racontais tout +avec de nombreux détails, et même la conduite passionnée +de ma mère, elle n'eut plus honte et m'avoua +qu'à côté de la religion elle ne connaissait rien de plus +beau au monde que les jouissances sexuelles. Elle +m'apprit donc tout, et si dans la suite vous trouvez +quelque philosophie dans mes notes, j'en dois les +premières notions à ma chère Marguerite, qui avait +une grande expérience.</p> + +<p>J'appris la conformation exacte des deux sexes; de +quelle façon s'accomplissait l'union; avec quelles +sèves précieuses étaient atteints les buts naturels et +humains, la perpétuation du genre humain et la plus +forte volupté terrestre; et pourquoi la société voile +ces choses et les entoure avec tant de mystères. J'appris +encore que, malgré tous les dangers qui les entourent, +les deux sexes peuvent quand même atteindre +un assouvissement presque complet. Elle me mit en +garde contre les suites malheureuses auxquelles une +jeune fille s'expose en s'abandonnant toute. Ce que +ma main inhabile lui avait procuré et ce que mon +cousin avait fait étaient de ces assouvissements +presque complets. Bien qu'elle eût connu toutes les +joies de l'amour dans les bras d'un jeune homme +vigoureux, elle était complètement satisfaite en se +bornant aux joies qu'elle pouvait se donner elle-même, +car elle avait eu un enfant et elle avait connu tous les +malheurs d'une fille-mère. Elle me montra par +l'exemple de sa vie qu'avec beaucoup de prudence et +de sang-froid on pouvait s'adonner à bien des jouissances. +L'histoire de sa vie était très intéressante et +très instructive; elle me fut un exemple jusqu'à ma +trentième année; elle fera le contenu de ma prochaine +lettre. Pourtant j'avais déjà deviné bien des choses +par moi-même. Ce qu'elle m'apprit de nouveau ne +cessait de me surprendre.</p> + +<p>Tout cela était très beau, mais ce n'était toujours +pas la chose même. Je brûlais de partager et de connaître +moi-même ces sensations qui, sous mes yeux, +avaient agité jusqu'à l'évanouissement six personnes +si différentes. Pendant que Marguerite parlait, j'avais +repris mon jeu sur son corps qu'elle avait si sensible. +J'enroulais les boucles de ses cheveux, et quand elle +parlait plus passionnément, je pressais son front brûlant +et écartais amoureusement les mèches qui tombaient +presque jusqu'à ses yeux. Je voulais lui faire +comprendre que mon éducation n'était pas complète +sans la pratique. Elle me racontait comment elle +s'était abandonnée pour la première fois à ce jeune +homme qui l'avait rendue mère. Elle voulait me faire +comprendre la sensation divine que cause l'amour +partagé. Elle me parlait de l'extase, de l'effusion +réciproque et plénière; toutes ces belles choses la rendaient +éloquente. Sa petite bouche se gonflait et s'entr'ouvrait, +découvrant ses dents blanches et bien rangées. +L'instant était venu de lui rappeler encore plus +vivement ces choses. Et comme elle disait: «Il faut +avoir goûté personnellement ces choses pour les comprendre», +je lui fermai la bouche avec ma main +grande ouverte, si bien qu'elle poussa un grand soupir +et se tut immédiatement. Je caressais fiévreusement +le front élégant qui résistait à ma main, quand je +m'arrêtai tout à coup et lui dis: «Si vous voulez que +je continue, vous devez me procurer un avant-goût +de ce qui m'attend et de ce que vous m'avez si délicieusement +décrit!». Aussitôt, elle me caressa gentiment +comme je faisais, et je vis à la chaleur de ses +baisers que ma proposition lui faisait le plus vif +plaisir. Elle ôta ma main de sa bouche et m'embrassa +avec toutes sortes de câlineries, de chatteries +qui tenaient à la fois de la sœur et de +l'amie, et que je ne savais pas bien lui rendre, car +c'était la première fois que j'étais dans une telle +situation.</p> + +<p>Elle me dit alors tristement: «Cela ne va pas, ma +chère Pauline! Ton âme est encore fermée à l'amour. +Mais je ne veux pas te laisser ainsi sans rien. Viens, +assieds-toi là, de la façon que je vais t'indiquer, de +façon que je puisse t'enseigner, ainsi qu'il sied à une +jeune fille aussi jolie que toi. Je vais voir si je peux te +procurer verbalement ce que ta virginité te défend encore.» +Mon père avait aussi dit des mots aussi tendres à +ma mère. Je ne me fis donc pas prier. Je m'agenouillai +auprès d'elle en lui tenant la tête. À peine m'eut-elle +touchée que mon âme commença à être renseignée +sur ce qui me faisait si mal quand elle essayait de s'y +prendre autrement. Mais quelle autre sensation en +comparaison de tout ce que j'avais essayé jusqu'alors! +Dès que son activité de femme expérimentée se +fut communiquée à moi, une volupté inconnue m'inonda +et je ne savais plus ce que l'on me faisait. +Nous parlions maintenant avec volubilité, nos corps +étaient l'un près l'autre. Je me renversai par devant +et, appuyée sur la main gauche, je jouais avec la droite +avec une de ses nattes épaisses; elle en avait deux +qui descendaient très bas. Ces premières sensations +de la volupté, que je devais connaître jusque dans mes +années les plus mûres, m'enivraient déjà d'un bonheur +ineffable. Sa langue m'éjouissait. Elle me chatouillait +le front, les joues, le nez, aspirait chaque +pli, baisait avec feu le tout, humectait mes paupières de +salive, puis elle retournait aussitôt à mon oreille, où +elle me causait un chatouillement vigoureux et indiciblement +doux. Quelque chose de merveilleux et d'inconnu +se pressait en moi. Toute ma sève allait se mettre +en mouvement et je sentais que, malgré ma jeunesse, +j'avais droit aux plus hauts ravissements. +Je voulais lui rendre centuplé tout ce qu'elle me procurait. +C'est avec rage que je la caressais, ainsi +qu'elle-même me faisait. Enfin, ma main fut prise de +fourmillements, à cause de la fausse position que j'avais +adoptée à côté d'elle. Nous étions hors de nous +et nous arrivâmes ensemble au but. Je sentis un dernier +baiser mordre presque ma bouche, tandis que +je la mordais également. Je perdis connaissance. Je +m'abattis sur la jeune femme frissonnante. Je ne savais +plus ce qui m'arrivait.</p> + +<p>Quand je revins à moi, j'étais couchée auprès de +Marguerite. Elle avait remonté la couverture et me +tenait tendrement embrassée. Je compris tout à coup +que j'avais fait quelque chose de défendu. Mon désir +et mon feu s'étaient éteints. Mes membres étaient +brisés. Je ressentais une violente démangeaison aux +endroits que Marguerite avait si fertilement caressés; +le baume de ses baisers ne pouvait pas calmer ma +tristesse. J'eus conscience d'avoir commis un crime et +j'éclatai en sanglots. Marguerite savait que dans des +cas semblables il n'y a rien à faire avec des petites +niaises comme moi, elle me tenait contre sa poitrine +et me laissa tranquillement pleurer. Enfin, je m'endormis.</p> + +<p>Cette nuit unique décida de toute ma vie. Mon +être avait changé et mes parents le remarquèrent à +mon retour. Étonnés, ils m'en demandèrent la cause. +Nos relations, entre Marguerite et moi, étaient aussi +des plus étranges. Le jour nous pouvions à peine +nous regarder; la nuit, notre intimité était des plus +folâtres, notre conversation des plus intimes, nos +plaisirs des plus agréables. Je lui jurai de ne jamais +me laisser séduire, et de ne jamais tolérer qu'un +homme me fît connaître son étreinte dangereuse. Je +voulais jouir de tout ce qui était sans danger. Quelques +jours avaient suffi pour faire de moi ce que je +suis encore et ce que vous avez si souvent admiré. +J'avais remarqué que tout le monde se déguisait autour +de moi, même les meilleures et les plus respectables. +Marguerite, qui m'avait tout avoué, ne m'avait +jamais parlé de cet instrument qui lui causait autant +de joie que n'importe quelle autre chose et auquel +elle n'aurait pas renoncé pour un empire. Je le désirais +aussi de toute mon âme. Elle ne me l'avait +jamais montré. L'idée me vint de dérober la clef de +l'armoire où il était enfermé. Ma curiosité ne me +laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours +aux autres, je voulais tout apprendre par moi-même! +Durant cinq jours je n'arrivai pas à me procurer +cette clef; enfin, je la possédai! Je profitai de ce que +Marguerite donnait une leçon à ma cousine pour contenter +ma curiosité. Et voici que j'avais la chose en +main, je la retournais, j'éprouvais son élasticité. +L'instrument était dur et froid. J'essayai de me +rendre compte de sa réelle utilité. En vain. Cela était +tout à fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir. +Je ne pouvais que constater cette vérité qui me navrait. +Je me contentai de chauffer l'instrument entre +mes mains. J'avais décidé d'ouvrir enfin la voie +des fortes joies que d'autres éprouvaient et dont je +n'avais eu que l'avant-goût. Marguerite m'avait dit +que même entre les bras d'un homme cela était douloureux, +et que bien des femmes prenaient goût à ces +choses seulement après plusieurs années d'abandon +le plus complet à l'homme aimé. J'essayai donc. Je +chauffai l'instrument entre mes mains et je m'apprêtai +non sans une certaine appréhension. Je voulais +recevoir l'hôte exigeant. Je remarquai que ces quatre +nuits passées avec Marguerite avaient contribué à +faire de grands changements en moi. J'étais maintenant +non plus une petite niaise, mais presque une +femme comme toutes celles que je voyais agir, souffrir +ou jouir autour de moi. Aussi je ne m'épargnai +pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis que je la +regardais avec attention lors de l'étrange nuit où +nous étions séparées par un paravent, et où elle +lisait le livre à images. J'étais si excitée que je supportai +toute la douleur avec une constance qui m'étonnait. +Enfin, je parvins au but que j'avais si longtemps +désiré et que je croyais devoir être le paradis. +Je me fis du mal et ma déception fut en somme très +vive, car je n'éprouvais pas la moindre volupté. Il +me fut aussi très douloureux de me croire faite autrement +que toutes les femmes. J'étais inconsolable de +cette expérience. Je ne comprenais rien de ce qui +m'était arrivé, mais je ressentis tout le jour la brûlure +et la douleur d'une blessure. Désenchantée, je +remis l'instrument dans sa cachette. J'étais mécontente +et j'en voulais à Marguerite de ne m'avoir pas +aidée et de m'avoir laissé faire quelque chose de +maladroit.</p> + +<p>Après tant d'expériences agréables, celle-ci était +pénible. Je craignais la nuit, les tendresses de Marguerite +et sa découverte. Comme je l'avais déjà trompée, +je ne fus pas embarrassée de le faire encore une +fois. Après souper, je lui confiai que j'étais tombée +d'une échelle, que je m'étais blessée à la jambe et que +j'avais même saigné. Au lit, elle m'examina et loin +de se douter de ce qui était arrivé, elle me confia que +cette chute m'avait coûté ma virginité. Elle ne me +plaignit point, mais bien mon futur mari qui se +trouvait ainsi frustré de mes prémices. Cela m'était +bien égal alors et me le fut aussi plus tard! Pour ne +point me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon +lit cette nuit-là. Je le désirais aussi. Elle m'enduisit +de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de bien. Le +lendemain matin, je n'avais plus aucun mal. Et les +deux dernières nuits que je passai encore à la campagne +de mon oncle me dédommagèrent de cette +courte privation. Je connus alors pour la première +fois toute la jouissance de la volupté, et je la connus +tout entière autant qu'aucune femme peut la connaître. +Les sources du plaisir s'écoulèrent si complètes +qu'il ne me resta plus un seul désir. L'assouvissement +m'écrasa d'une fatigue entière et délicieuse.</p> + +<p>J'éprouvais tout cela à quatorze ans, et mon corps +n'était pas encore mûr! Oui, et cela n'a jamais altéré +ma santé et n'a pas diminué les riches réjouissances +de ma vie. Mon cousin m'avait appris à redouter les +excès et les prostrations qui en suivent. Grâce à mon +caractère raisonnable, je ne dépassai jamais la +mesure. Je soupesais toujours les suites qui pouvaient +arriver, et une seule fois dans ma vie je m'oubliai +assez pour perdre ma maîtrise et ma supériorité. +J'avais appris de bonne heure que, d'après les lois de +la société, il fallait jouir avec mille précautions pour +le faire sans préjudices. Celui qui se heurte avec +entêtement à ces lois nécessaires s'y assomme, il n'a +que longs remords pour de courts instants de jouissances. +Il est vrai que j'ai eu la chance de tomber, +dès le commencement, entre les mains d'une jeune +femme expérimentée. Que serait-il advenu de moi si +un jeune homme s'était trouvé dans mon entourage +et m'avait entreprise avec adresse? Grâce à mon tempérament +et à ma curiosité, je serais un être perdu. +Si je ne le suis pas, je le dois aux circonstances dans +lesquelles ces choses me furent révélées. Elles sont +exquises autant qu'elles sont voilées. Et pourtant elles +forment le centre de toute activité humaine. Avant +de commencer ma troisième lettre, je remarque +encore que, peu de temps après mes relations avec +Marguerite, se montrèrent pour la première fois les +signes de complet développement de mon corps.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + +<p class="d">MARGUERITE +</p> + +<p>Il est bien rare que deux femmes aient autant de +points communs dans leurs penchants, dans leur vie +et même dans leur destin que Marguerite et moi. +Quand elle me mettait en garde contre un abandon +trop complet à l'homme et qu'elle me détaillait toutes +les suites malheureuses qu'une telle faute de conduite +apporte lors du mariage, je n'aurais jamais pensé que +moi aussi j'aurais un tel moment d'oubli. Avant de +continuer, je vais vous raconter succinctement ce que +j'ai appris de la vie de Marguerite, durant ces quelques +nuits, et dans nos relations ultérieures. Cela +expliquera bien mieux que je ne pourrais le faire +certains événements, certaines aberrations de ma +vie.</p> + +<p>Elle était née à Lausanne. Après avoir reçu une très bonne +éducation, elle devint orpheline à dix-sept ans. +Elle possédait une petite fortune et croyait son avenir +assuré. Mais elle eut le malheur de tomber entre les +mains d'un tuteur sans conscience. Il n'était pas trop +sévère, mais il lui détourna bientôt son petit pécule. +Peu de temps après la mort de ses parents, elle entra +au service d'une baronne viennoise, qui habitait une +belle villa à Morges, au bord du lac de Genève. Elle +prenait surtout soin de sa toilette. La baronne était +très élégante et raffinée. Elle consacrait des heures à +sa toilette. Les premiers jours, la baronne fut très +réservée; mais bientôt elle se fit plus aimable. Elle +lui posait des questions, et entre autres si elle avait +un amant. Au bout de quinze jours, voyant que Marguerite +était encore innocente, la baronne devint très +familière. Un beau matin, elle lui demanda si elle +savait faire «la toilette complète». Marguerite répondit +non en rougissant, car elle savait bien ce que l'on +entendait par toilette complète en Suisse française +aussi bien qu'ailleurs. La baronne lui dit qu'elle +devait absolument s'y mettre pour remplacer son +ancienne femme de chambre et pour obtenir toute sa +confiance. Et aussitôt, elle prit place sur un canapé, +allongea ses jambes sur le dossier de deux chaises, +s'installa commodément, lui remit un petit peigne +d'écaille souple et très doux, et lui indiqua la manière +de s'en servir.</p> + +<p>Marguerite voyait pour la première fois dévoilé ce +qu'elle n'avait encore jamais vu distinctement. Très +troublée, elle se mit aux soins de cette toilette, très +gauche, mais peu à peu plus habile en suivant les +indications de la baronne. La baronne était une très +jolie femme blonde, d'un très beau teint; elle se +lavait très soigneusement, si bien que cette toilette +n'avait rien de répugnant. Marguerite me décrivit +avec beaucoup de détails et d'amour la conformation +de sa baronne. Elle m'avoua aussi que, d'abord très +gênée, elle prit bientôt beaucoup de goût à cette singulière +occupation, et surtout quand elle vit que la +baronne ne restait pas indifférente. Celle-ci soupirait, +s'agitait doucement, ouvrait et fermait les yeux, récitait +de petites pièces de vers. Ses lèvres rouges s'entr'ouvraient, +montrant ses petites dents, et la langue +parfois apparaissait hors de la bouche comme un +oiseau qui montre la tête hors du nid. Naturellement, +aussitôt dans sa chambre, Marguerite essayait sur +elle-même la toilette complète. Quoique inexpérimentée, +elle découvrit facilement que la nature avait +caché dans le corps féminin une inépuisable source +de plaisirs, et elle paracheva bientôt ce que le peigne +avait commencé. Rusée, ainsi que toutes les jeunes +filles de son âge, elle comprit que la baronne voulait +plus que ce simple prélude, mais qu'elle ne voulait +pas l'avouer. Elle devait bientôt se convaincre combien +facile est l'accord complet quand le désir est +réciproque. Pourtant, cela dura encore plusieurs +semaines; chacune désirait que l'autre fît le premier +pas; chacune voulait être séduite, faire semblant +d'accorder ses faveurs. Un jour pourtant l'événement +prévu se produisit; la baronne rejeta toute retenue +et se montra telle une femme très sensuelle et très +voluptueuse qui voulait jouir à tout prix de sa +beauté, malgré les liens serrés qui la contraignaient. +Elle s'était mariée avec un homme bientôt impuissant +et qui n'avait pu la contenter que durant les premières +années de leur union. Il avait même éveillé ses désirs +plutôt qu'il ne les avait assouvis. Ainsi que chez +la plupart des femmes, son appétit sexuel ne s'était +éveillé que très tard. Faiblesse corporelle ou suite +funeste d'anciens excès, bref, il était toujours las; si +bien qu'une envie continuelle la tourmentait. Depuis +deux ans, il occupait un important poste diplomatique +à Paris, et quand il avait compris que son impuissance +était complète, il avait envoyé sa femme au +bord du lac de Genève. La baronne était très élégante +mais menait une vie de recluse. Marguerite avait +remarqué qu'une espèce de majordome, un vieil +homme de mauvais caractère, faisait l'office d'espion +et rendait compte à Paris de tout ce qu'il voyait et +entendait. La baronne évitait toute fréquentation +masculine; elle était fort prudente, les intérêts de +sa famille l'y obligeaient. Personne de la maison +ou de l'entourage de la baronne ne soupçonnait +les réjouissances secrètes que Marguerite surprit un +jour. La première honte passée, les scènes les plus +dissolues avaient lieu le soir et le matin entre la jeune +femme et la jeune fille, entre la maîtresse et la servante. +Durant le jour, la baronne ne se trahissait +jamais par la moindre familiarité. Les jeux furent +bientôt réciproques; Marguerite entrait nue dans le +lit de la baronne, et elle n'avait pas besoin de me +raconter ce qu'elles faisaient ensemble, puisque je +venais de l'éprouver. Mais alors c'était elle qui jouait +mon rôle. La baronne était insatiable, elle inventait +toujours de nouveaux jeux, elle savait tirer du contact +de deux corps féminins des délices toujours +renouvelées. Marguerite me déclara que cette époque +était la plus heureuse et la plus voluptueuse de sa +vie.</p> + +<p>La baronne allait toutes les semaines à Genève pour +faire des achats et rendre des visites. Le majordome +l'accompagnait chaque fois, et Marguerite fut aussi +de ces petits voyages quand elle devint plus intime +avec la baronne. Celle-ci retenait toujours le même +appartement dans un des plus grands hôtels, un +salon, une chambre à coucher, un petit cabinet pour +Marguerite et, à côté de celui-ci, un cabinet pour le +majordome. Les portes de chaque chambre donnaient +sur le corridor; les portes de communication entre +les chambres étaient fermées ou masquées par des +meubles. Dès que Marguerite eut fait plusieurs fois +ce voyage à Genève, elle remarqua qu'il s'y passait +quelque chose de particulier que la baronne lui +cachait. La toilette ne se faisait plus de la même façon +et, ni soir, ni matin, il n'y avait plus d'abandons +féminins. Dans la journée, la baronne paraissait +agitée, inquiète, nerveuse; son linge de nuit et son +lit révélaient distinctement qu'elle n'avait pu passer la +nuit toute seule. Le lit était toujours en grand désordre, +les chaises étaient renversées et le linge de la +toilette montrait des signes encore plus distincts. +Marguerite la surveillait avec une espèce de jalousie. +Elle inspectait chaque lettre, guettait chaque visite et +chaque commissionnaire. Elle ne pouvait rien découvrir. +À chaque voyage pourtant, elle était toujours +plus convaincue que la baronne ne passait pas la +nuit seule. En vain elle écoutait aux portes. La +baronne fermait non seulement la porte du corridor, +mais aussi celle qui menait du salon à sa chambre à +coucher. Il était impossible d'écouter longtemps à la +porte du corridor, car il y passait sans cesse des +voyageurs et des domestiques de l'hôtel. Marguerite +passa des nuits entières à sa porte entr'ouverte pour +voir si quelqu'un entrait ou sortait de chez la baronne. +Cette surveillance et cet espionnage durèrent plusieurs +mois, et un beau jour le hasard lui révéla tout. Une +nuit un incendie éclata dans le voisinage immédiat de +l'hôtel. L'hôte fit réveiller tous les voyageurs pour +les avertir du sinistre. Marguerite se précipita chez +la baronne qui vint, épouvantée, lui ouvrir. Les +reflets de l'incendie pénétraient par la fenêtre. La +baronne était si terrifiée qu'elle pouvait à peine +parler et semblait avoir perdu ses esprits. Marguerite +embrassa d'un seul coup d'œil toute la chambre +et eut enfin l'éclaircissement désiré. L'armoire, qui se +trouvait devant la porte de la chambre d'à côté, était +éloignée du mur. Quelqu'un pouvait facilement passer +derrière. Un habit d'homme était sur une chaise +devant le lit, et sur la table de nuit traînait une montre +d'homme avec des breloques. Il n'y avait plus de +doute possible. La baronne remarqua que Marguerite +voyait ces objets, mais elle était trop troublée +pour dire quelque chose. Marguerite empaqueta tous +les effets de la baronne pour pouvoir fuir au bon +moment, et elle remarqua ainsi une autre chose en +baudruche qui semblait avoir été employée. Quand +la baronne se fut un peu calmée, elle cacha immédiatement +cette chose dans son mouchoir. Le feu fut +maîtrisé et cet incident n'amena pas de changement +dans leurs relations. Au matin, avant de quitter +Genève, Marguerite apprit des domestiques de l'hôtel +qu'un jeune comte russe habitait la chambre contiguë +à celle de la baronne. Les chambres se trouvaient +justement à un coude du corridor, si bien que le +comte pouvait entrer et sortir sans passer devant +l'appartement de la baronne, en employant l'escalier +de l'autre aile de l'hôtel. Marguerite comprenait tout. +La baronne devait avoir des relations avec ce jeune +comte russe. Mais cela l'offensait qu'elle le lui eût +caché. Sur la route de Morges, la baronne jeta son +mouchoir dans un endroit désert. De retour à Morges, +la vie reprit son traintrain coutumier. La baronne +ne savait si elle devait tout avouer à Marguerite. Elle +remarquait bien que celle-ci savait tout. Lors du +prochain voyage à Genève, Marguerite passa tous ses +moments de liberté dans le corridor. Elle y rencontra +plusieurs fois le comte russe, jeune, beau et élégant. +À la deuxième rencontre il se détourna, à la troisième +il l'accosta. Quand il apprit qu'elle était la femme de +chambre d'une dame habitant l'hôtel—Marguerite ne +lui dit pas le nom de sa maîtresse—il ne fit pas tant +de difficultés et lui demanda de le suivre dans sa +chambre. Sans autre désir que celui de la curiosité,—c'est +du moins ce qu'elle m'affirma à différentes +reprises—elle le suivit. Personne n'était dans le corridor, +il l'entraîna dans sa chambre, l'embrassa, lui +tâta les seins et sut, malgré sa défense énergique, se +convaincre qu'elle était par ailleurs tout aussi jeune +et bien faite. Pendant que la main du jeune homme +se divertissait ainsi de la plus agréable façon, Marguerite +examinait la chambre. Elle remarqua la porte +qui menait à la chambre de la baronne et elle eut vite +conçu son plan. Le prince voulait immédiatement la +chose sérieuse, mais se heurta à une résistance irritée. +Il se contenta de la promesse que Marguerite lui fit +de venir la nuit, quand sa maîtresse serait endormie. +Elle ne voulait venir que tard après minuit, quand le +corridor serait sombre. Il réfléchit, et Marguerite +s'amusait beaucoup de savoir à quoi il pensait. Mais +cette nouvelle connaissance fut plus forte que ses +scrupules, il lui donna rendez-vous à une heure. Elle +se fit remettre la clé de la chambre afin de pouvoir +rentrer au bon moment. Elle triomphait. Elle fixa son +plan dans les moindres détails. La baronne congédia +Marguerite à dix heures et ferma soigneusement les +portes derrière elle. Mais au lieu de rentrer chez elle, +Marguerite écouta à la porte de la baronne. Au bout +d'un instant, celle-ci chantonna une mélodie, ce +qu'elle ne faisait jamais; puis elle heurta légèrement +à la paroi. Marguerite entendit que l'on remuait l'armoire +et que la porte s'ouvrait. Elle savait maintenant +que le comte était chez la baronne; elle se précipita +dans la chambre du Russe et entra sans bruit, +après s'être assurée que personne ne la remarquait. +Un rayon de lumière venait par la porte entr'ouverte +de la chambre contiguë. Elle pouvait aisément observer +tout ce qui se passait chez la baronne. Celle-ci, +renversée sur le lit, était dans les bras du comte, qui +lui couvrait le cou, la bouche et les seins de baisers +brûlants, tandis que sa main, qui lui caressait les seins, +remontait à tout moment vers le front et les beaux +cheveux blonds de la baronne. La baronne était une +très belle femme; ses charmes pourtant ne fixèrent +point les yeux de Marguerite qui se portèrent, pleins +de curiosité, sur ce qu'elle ne connaissait pas encore. +Le prince se déshabilla rapidement, il était aussi beau +que robustement bâti. Marguerite voyait pour la première +fois ce que nous, femmes, nous osons bien ressentir, +mais dont nous n'osons pas parler. Quel +fut son étonnement de voir la baronne l'enfermer +dans une chose semblable à celle qu'elle avait cachée +d'abord dans son mouchoir, puis jetée sur la route de +Morges et qu'elle sortit d'une boîte posée sur la table +de nuit! Cette chose, terminée à l'un de ses bouts par +un cordon rouge, était l'invention du célèbre médecin +français Condom. Après avoir terminé cette +étrange toilette, elle regarda de toutes parts, comme +pour voir si personne ne l'épiait. Puis elle écouta +avec volupté les paroles douces et tendres que le +comte lui murmurait. Elle lui en disait autant en +caressant sa jolie tête bien frisée. Ils paraissaient s'aimer +depuis longtemps et bien se connaître, car ils +n'avaient aucune gêne. Marguerite n'en vit pourtant +pas autant que moi de mon alcôve, car la baronne +remonta la couverture. Elle ne voyait que les deux +têtes, bouche à bouche, buvant des baisers. Puis le +comte poussa un profond soupir auquel répondit un +autre soupir de la baronne. Ils restèrent un bon +quart d'heure étroitement enlacés, sans que la baronne +détendît son étreinte, et Marguerite m'avoua +qu'elle avait des fourmis dans les jambes à cause +de tous les désirs extraordinaires qu'elle éprouvait. +Mais elle m'avoua aussi qu'après ce qu'elle +venait d'apercevoir elle désirait une autre satisfaction.</p> + +<p>Marguerite m'apprit aussi le but et l'emploi de +l'engin de sûreté qui évitait tant de malheurs et de +honte dans le monde. Elle en comprit immédiatement +l'usage quand elle vit la baronne tirer le cordon rouge +qui pendait et en plaisantant, en souriant, déposer le +tout sur la table de nuit. C'était donc le paratonnerre +d'une électricité pleine de dangers et qui permettait +aux filles, aux veuves et aux femmes vivant aux +côtés d'un homme fatigué de s'adonner sans crainte +à l'amour. Marguerite en avait assez vu. Elle pouvait +obliger la baronne à se confesser. Quoique pleine de +feu, elle renonça de faire encore cette nuit plus ample +connaissance avec le comte. Elle voulait être sûre qu'il +emploierait aussi ce préservatif; elle ne voulait pas +trop risquer. Elle me dit aussi qu'il lui aurait été +désagréable d'être la deuxième. Elle regagna prudemment +sa chambre, mais en claquant la porte derrière +elle. Elle jubilait, le prince allait l'attendre +vainement une partie de la nuit. Elle avait tous les +fils en main pour dominer la situation. Elle voulait +participer à ces jeux. Elle voulait se venger de la +baronne, qui n'avait pas voulu d'elle comme confidente. +Elle réfléchit toute la nuit à la façon de profiter +de ses avantages. Vous serez étonné d'apprendre +comment Marguerite conçut son plan et avec quels +subterfuges elle l'appliqua. La ruse est une qualité +essentielle au caractère féminin, j'en ai vu des +exemples admirables. Pour tout ce qui a trait à la +divine volupté, la ruse et la dissimulation naturelles +de la femme s'aiguisent jusqu'à un degré incroyable. +La plus niaise devient inventive, poussée par le +caprice, l'envie ou l'amour. Inépuisables sont les +moyens que les filles et femmes emploient pour arriver +à leurs fins!—Avant que la baronne ne fût réveillée, +Marguerite alla heurter à la porte du comte. Il +vint lui ouvrir en grand négligé, pensant que c'était +un domestique. Il fut très étonné de voir entrer Marguerite, +qu'il avait vainement attendue après minuit. +Il voulait lui faire des reproches, l'attirer dans son +lit et rattraper immédiatement le temps perdu, mais +il changea immédiatement de conduite quand ce +fut elle qui lui fit des reproches. Elle lui dit qu'elle +était venue un peu plus tôt qu'à l'heure convenue +et qu'elle avait vu ce qu'il faisait avec la baronne—sa +maîtresse!—Elle pouvait obtenir une forte +récompense en racontant cela au baron. Pourtant +elle ne voulait pas le faire, à la condition de pouvoir +participer à leurs jeux avec la même garantie +de sûreté. Elle voulait même aider la baronne dans ses +plaisirs et favoriser leur liaison.—Le comte ne disait +mot, il était trop étonné. Il était prêt à tout, pourvu +qu'elle se tût, car si sa liaison avec la baronne était +ébruitée, les deux familles étaient exposées à de +grands dangers. Elle lui communiqua son plan entier +et exigea qu'il l'accomplît avant le départ de la +baronne qui devait s'effectuer le matin même. Étonné +de la perspicacité de cette jeune fille et heureux de +voir ses plaisirs se compliquer d'une aussi agréable +façon, le comte acquiesça à tout. Et quand Marguerite +lui laissa pleine liberté, il fut encore plus +étonné de la trouver intacte. Il ne pouvait souhaiter +une plus aimable camarade à ses yeux. Il voulut +même lui prouver sur-le-champ son enthousiasme, +mais Marguerite se débattit énergiquement, si bien +que sa passion n'en devint que plus vive. Il ne pouvait +attendre le moment d'exécuter leur plan. Marguerite +avait goûté assez de choses en cette unique visite +pour ne pas accorder la possession entière d'un aussi +charmant jeune homme à la seule baronne. Ils +fixèrent encore tous les détails de tout ce qui devait se +passer une heure plus tard. Marguerite accorda au +beau comte nombre de choses charmantes, sauf ce qu'il +désirait le plus; elle quitta la chambre en le laissant +tout en feu. La baronne sonna à sept heures, ouvrit sa +porte et se recoucha. Marguerite mit tout en ordre, +prépara les bagages et servit enfin le déjeuner. Tout +était prêt. Le comte attendait dans sa chambre le +signal convenu. Marguerite passa enfin dans le salon, +en claquant la porte. C'était le signal. Le comte +ouvrit sa porte, repoussa l'armoire et se précipita +tout à coup sur la baronne terrifiée. Il la couvrit de +baisers. La baronne ne pouvait articuler une parole, +elle était trop troublée, elle désignait du doigt la porte +du salon dans lequel Marguerite fermait bruyamment +les bagages. Le comte fit semblant de pousser +le verrou. Puis il supplia la baronne de bien vouloir +lui accorder une dernière fois sa suprême faveur. +Elle avait été si séduisante la nuit qu'il craignait de +tomber malade si elle n'écoutait son désir. Il lui +assura qu'il s'était déjà revêtu de l'engin de sûreté +et qu'elle n'avait rien à craindre. La baronne, +sans doute pour se débarrasser au plus vite de +l'importun, céda à ce désir et reçut le téméraire. +Le comte soupirait; tout à coup il poussa un profond +soupir et Marguerite, qui écoutait derrière la +porte, entra subitement. Feignant d'être saisie par +le spectacle qui s'offrait à sa vue, elle laissa tomber +ce qu'elle tenait en main. Elle fixait des yeux démesurés +sur le lit. La baronne, les yeux fermés, attendait +visiblement l'instant suprême; cependant elle était +terrifiée, car elle risquait tout, honneur et fortune. +Le comte poussa un juron russe, incompréhensible, +et se jeta sur Marguerite. Il s'écriait plein de rage: +«Nous sommes perdus, si je n'assassine pas cette +traîtresse et si je ne la rends pas muette pour toujours. +Elle ne doit pas quitter cette chambre.»</p> + +<p>Marguerite voulait fuir, mais le comte lui barra la +porte. Il la regardait avec des yeux terribles, comme +s'il allait l'étrangler. La baronne assistait plus morte +que vive à cette scène. Soudain, comme s'il venait d'y +penser, le prince s'écria: «Il n'y a qu'un moyen de +gagner le silence de cette fille. Elle doit devenir notre +complice. Pardonnez-moi; chère baronne, je ne fais +ceci que pour vous!»</p> + +<p>En disant cela, il empoigna Marguerite, qui faisait +semblant d'être épouvantée, la renversa sur le lit, à +côté de la baronne encore nue et tremblante, la prépara +et se jeta avec la plus grande violence sur elle. Marguerite +se tordait, faisait semblant de vouloir éviter +cette emprise, et cependant elle s'offrait toujours plus. +Elle ne lui permit rien avant de s'être assurée qu'elle +n'avait rien à craindre. Il était encore revêtu de l'appareil +qui avait rassuré la baronne. Puis elle se laissa +aller, feignant de se rendre à sa violence. Elle gémissait +faiblement, suppliait la baronne de l'aider, de la +préserver contre la rage de ce forcené. Intérieurement, +elle était toute aux sensations qui remplissaient +son âme. Elle jouissait sournoisement +d'avoir trompé la baronne, de la vaincre, d'être là, à +côté d'elle, sur son propre lit, dans les bras du bel +homme qui ne lui avait pas été destiné. Malgré sa +violence apparente, le comte la maniait avec tendresse +et douceur; il provoquait lentement les sensations +les plus précieuses qui pouvaient la réjouir sans +danger. La baronne était non seulement présente, +mais elle dut encore apaiser Marguerite qui pleurait et +la prier de ne pas crier si fort. Comme la crise approchait, +le comte lui dit en outre: «Chère baronne, si +vous ne m'aidez pas à maîtriser cette fille, nous +sommes perdus. Nous ne pouvons compter sur elle +que si j'arrive à la violer!» Et la baronne l'aidait, +violemment, tandis que le comte accomplissait son +désir. Marguerite s'efforçait de lutter, elle se défendait +contre la baronne; cette lutte provoquait des +mouvements brusques et des secousses, une agitation +et des sursauts qui augmentaient la jouissance et qui +provoquèrent le dénouement instantané et réciproque +de l'acte qui avait lieu. Marguerite était comme évanouie. +Mais elle écoutait et observait tout. Le comte +s'était rapidement déshabillé. Il s'agenouilla devant la +baronne, la supplia de se calmer, de lui pardonner +d'avoir employé un tel moyen et lui assura que +c'était vraiment le seul pour éviter des dangers. Il +lui prouva qu'ils venaient de gagner une confidente +très sûre en Marguerite et que leur liaison était dorénavant +à l'abri de toute surprise. D'ailleurs, en lui +donnant de l'argent, ils se l'attacheraient davantage. +Il fit semblant d'avoir fait un énorme sacrifice à la +baronne en descendant jusqu'à une femme de chambre. +Enfin il pria la baronne d'employer tout ce qui était +en son pouvoir pour consoler et gagner Marguerite +quand elle sortirait de son évanouissement. Marguerite +fit un mouvement, comme si elle allait se réveiller, +et la baronne, apercevant le petit cordon rouge +qui pendait, le retira rapidement et le cacha dans la +literie. Marguerite triomphait; la baronne lui avait +rendu personnellement un tel service! Le comte quitta +la chambre après avoir fixé leur prochain rendez-vous +et rentra dans son appartement. Les deux +femmes étaient seules. La baronne, complètement +trompée et très inquiète, lui raconta sa liaison avec +le comte, afin de la distraire, mais Marguerite semblait +inconsolable. Elle lui raconta aussi la vie qu'elle +menait avec son mari. Elle lui promit de prendre soin +d'elle dans l'avenir, si elle voulait bien l'aider et +pardonner la violence du comte. Marguerite cessa +enfin de se plaindre des souffrances endurées. Elle +promit à la baronne que puisqu'elle avait eu, bien +malgré elle, connaissance de son secret, elle était +prête à favoriser les rendez-vous. Réflexions faites, il se +créa une liaison très étrange entre ces trois personnes. +Le comte ne soupçonnait rien de la familiarité secrète +des deux femmes. Il avait goûté beaucoup de plaisir +au beau et jeune corps de Marguerite, et il aimait +parcourir ce petit sentier encore si peu battu. Il la préférait +à la baronne. Quand ils étaient seuls, il lui donnait +des preuves marquantes de son amour et de sa +faveur. En présence de la baronne, Marguerite ne +faisait presque pas attention au comte. Elle déclarait +ne participer à leurs ébats que pour faire plaisir à la +baronne. De son côté, celle-ci ne soupçonnait pas du +tout ce qui se passait entre son amant et sa femme de +chambre. Elle comblait Marguerite de cadeaux, et la +prit désormais comme confidente. Au prochain séjour +à Genève, Marguerite était toujours présente quand le +comte venait le soir chez la baronne; mais elle avait +déjà passé chez lui pour recevoir les prémices de ses +forces, si bien que la baronne n'obtenait toujours que +les restes. Marguerite ne se lassait pas de me parler +des jouissances qu'un tel accord entre trois personnes +comporte et, surtout, quand un petit roman, une +légère intrigue s'y mêle. Elle me disait qu'elle était +ou passive ou compagne, afin de ne pas éveiller les +soupçons de la baronne. Le comte et elle savaient +bien à quoi s'en tenir. Le jeune Russe était aussi +tendre que passionné. Il l'aimait avec passion pour +être monté en premier sur son trône virginal. Il voulut +pousser Marguerite à essayer sans enveloppe et +goûter le plaisir complet. Il lui décrivait ce que c'était +que de ressentir au moment décisif une autre âme se +joindre à l'âme; il lui disait encore que ce mélange +des âmes humaines dégageait un parfum délectable; +que c'était comme un avant-goût de la béatitude +céleste; que cette effusion réciproque était la volonté +de la nature. Il lui promit aussi de prendre soin d'elle +si elle devait concevoir et donner la vie à un enfant. +Mais Marguerite s'y opposait énergiquement; il lui +suffisait de sentir le flot impétueux, le fleuve admirable; +elle ne voulait pas de lui ni de sa fécondation +balsamique. Après qu'ils avaient joui l'un de +l'autre, les jeux reprenaient le soir chez la baronne et +duraient fort tard dans la nuit. Dès les premières +expériences à trois, la baronne se montra enchantée, +car le comte était très inventif, et beaucoup plus qu'il +ne semblait possible. Marguerite se couchait près de +la baronne. Le centre de tout plaisir réside dans le +cerveau de l'homme, et le comte, tout en imaginant +les façons les plus bizarres de se récréer, jouait avec +les difficultés que peut présenter le but d'amuser +deux personnes, surtout quand elles sont de condition +différente. Le comte était inépuisable dans la +manière de provoquer la plus haute volupté par de +longs préambules et par les récits de ses aventures. +La baronne s'accoudait sur le lit de façon que le +comte, tourné vers elle, lui caressait le front, tandis +que Marguerite, assise sur un tabouret, avait +les yeux juste à la hauteur du lit si bien occupé. Elle +y portait les mains, jouait tantôt avec les festons des +draps fins et ajourés sur les bords, tantôt avec les +oreillers et les boucles blondes qui se répandaient sur +les épaules de la baronne. Elle ouvrait la bouche +d'étonnement selon la qualité des récits divers qu'elle +écoutait ainsi avec une attention soutenue et sans +jamais interrompre le charmant orateur. Puis dans +les moments les plus intéressants de ces histoires, +elle s'animait aussi et frottait parfois la soie des +courtines. La baronne, de son côté, ne restait pas +immobile, mais tandis que d'une main elle jouait +avec les cheveux de son amant, de l'autre elle se plaisait +à caresser la nuque de Marguerite, qui goûtait +ces douces caresses. Ceci était son plus vif divertissement! +La beauté des amants, la grâce de la baronne +qui était dans tout son développement harmonieux, +les blonds cheveux de ses tempes, la vive rougeur de +ses joues à certains moments intéressants, les belles +formes de l'homme, alors dans sa plus grande +vigueur, ses cheveux noirs qui contrastaient avec les +blonds,—et prendre part à ce spectacle, le goûter des +yeux, de tout près, partager en esprit les jouissances +des deux autres,—tant de ravissements ensemble! +Le souvenir de ces choses admirables l'échauffait, +et comme j'étais étendue dans la moelleuse chaleur +du lit, je sentais que ces images la mettaient tout en +feu!</p> + +<p>En effet, la situation de ces personnes n'était pas +ordinaire. Malgré leur grande intimité, une méfiance +réciproque, et malgré les jouissances communes, +tromperies et dissimulations! Ainsi que je vous l'ai +déjà dit, mon imagination se délecte à de tels tableaux; +ma raison me déconseille de les imiter. De +tels raffinements sont suivis de grandes fatigues, et il +y a toujours des ennuis quand un secret est détenu +par plus de deux personnes. Comme le jeune comte +pouvait assouvir tous ses caprices, il se fatigua bientôt +de cette liaison. Il se refroidit, probablement fatigué +par les exigences des deux femmes. En un mot, +il quitta précipitamment Genève après un froid adieu. +La baronne tâchait de se séparer de Marguerite et +elle en trouva bientôt l'occasion. Marguerite avait reçu +plus de trois mille francs du comte et de la baronne. +Malheureusement, elle avait remis cet argent entre +les mains de son tuteur. Elle alla vivre chez une amie +qui avait été gouvernante. Elle prenait des leçons, +car elle avait l'intention d'aller comme gouvernante +en Russie, ainsi que beaucoup de Suissesses. Le +changement de sa situation était pourtant trop brusque. +Elle ne se sentait pas heureuse dans la maison +de son amie. Ses études l'ennuyaient. Chez la baronne, +elle avait tout eu pour être heureuse. Elle +avait même eu l'occasion de goûter beaucoup plus +que les filles ne goûtent habituellement sans danger. +Cela l'avait gâtée. Son corps avait besoin de certaines +choses. Le beau corps du jeune comte lui manquait +et aussi les caresses intimes de la baronne. Durant +tous les premiers mois, ses nuits furent très agitées +et ses rêves fort troublés. L'effet de sa main était +mince et elle ne trouvait pas l'occasion de faire une +connaissance sûre. Elle voulait bien se donner, mais +à la condition de n'avoir rien à craindre. Et elle +n'osait pas proposer à un autre homme ce qu'elle +avait proposé au comte dans des circonstances particulières. +Une jeune fille n'avoue jamais la connaissance +de ces choses, cela la diminuerait aux yeux des +hommes. Elle passa donc une année bien solitaire au +milieu de ses livres et de ses atlas. Quelque chose +s'était éveillé en elle qu'elle ne pouvait assouvir et +qui éclatait tyranniquement la nuit, dans des rêves +voluptueux. Enfin, dans un établissement de bains, +elle rencontra une jeune fille avec qui elle eut bientôt +des relations aussi intimes qu'avec la baronne. Toutes +sortes de jeux, des conversations curieuses, l'enseignement +des choses défendues et des expériences +osées leur procurèrent des jouissances bien vives. Elles +mêlèrent bientôt d'autres compagnes à leurs ébats. +Chacune faisait semblant d'ignorer tout, chacune se +laissait apprendre ce qu'elles avaient déjà toutes pratiqué +en cachette. Marguerite était insatiable. Ces +rendez-vous secrets, ces amusements clandestins +aiguillonnaient son désir. Un jour, elle rencontra le +frère d'une de ses nouvelles amies, un jeune homme +aimable et bien élevé. Elle vit immédiatement qu'elle +lui plaisait. Il s'approchait d'elle avec l'émotion et la +gaucherie d'un adolescent se sentant attiré pour la +première fois par une femme; il ne pouvait résister +à l'obscur commandement de sa nature. Marguerite +avait beaucoup de peine à cacher son indiscrète passion. +Elle aurait volontiers satisfait ce dernier désir +qu'il ignorait encore, mais elle ne savait comment lui +expliquer qu'elle exigeait des garanties. Charles avait +été élevé à la campagne; il ignorait tout de ces +choses; ses paroles et ses actions étaient simples et +honnêtes. Marguerite connut enfin l'amour, et elle se +débattait vivement contre sa toute-puissance. Elle +croyait tout connaître et être maîtresse de son cœur! +Tous ses principes s'évaporèrent au feu du premier +baiser! Elle était sans défense devant les caresses +hésitantes de son bien-aimé! Il était si gauche qu'elle +devait le conduire sans en avoir l'air. Mais la nature +fouette même le plus naïf, le plus vertueux, et quand +on s'est engagé dans cette dangereuse voie, il faut +aller jusqu'au bout. Marguerite s'amusait beaucoup +de voir les louables efforts qu'il faisait pour arriver à +des fins qu'il ne soupçonnait même pas. Elle se sentait +si supérieure à lui! Elle se croyait assez maîtresse +d'elle-même pour garder tout son sang-froid au moment +fatal, car son jeune amoureux se pâmait déjà +au moindre frôlement extérieur. Elle pensait pouvoir +empêcher un baiser dangereux. Mais elle ne savait +pas que chez elle aussi chaque fibre, chaque nerf +attendait l'union intime. Elle ne connaissait pas la +faiblesse de la femme dans les bras de l'homme aimé, +quand toutes ses forces viriles vous réchauffent partout. +Une volupté inouïe lui fit oublier toute sauvegarde, +tout principe, et l'endormit dans une trompeuse +sécurité. Au réveil tardif, ce fut en vain qu'elle +espéra avoir reçu une étreinte improductive et que, +devenue prudente, elle se refusa à son amant. Elle +était fécondée: elle avait perdu son honneur, et son +avenir était brisé! Alors elle accorda au jeune homme +tous les droits du mari. Durant trois mois, ils +goûtèrent toutes les joies du bonheur terrestre. Puis +tous les coups du mauvais destin s'abattirent sur elle. +Son tuteur fit banqueroute et s'enfuit en Amérique en +emportant son pécule; son amant tomba malade et +mourut; couverte de honte, elle fut chassée de la +maison. Elle se réfugia, misérable, dans un pauvre +village, où elle perdit son enfant, après deux ans de +privations et de souffrances. Enfin elle vint en Allemagne +et trouva une place de gouvernante chez mon +oncle.</p> + +<p>Combien elle me mit en garde contre l'oubli d'un +tel abandon!</p> + +<p>Marguerite m'avait tout appris, simple et franche.</p> + +<p>Pourtant elle m'avait caché de quelle façon artificielle +elle ravivait ses souvenirs.</p> + + + + +<h3>V</h3> + +<p class="d">PHILOSOPHIE DE L'AMOUR PHYSIQUE +</p> + +<p>Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps +et surtout avec si peu de risques tout ce qui concerne +l'instant le plus important de la vie de la femme, +ainsi que je venais de l'apprendre par hasard et +grâce à l'histoire de Marguerite. Jusque-là je n'en +savais pas plus long—et probablement pas moins—que +la plupart des jeunes filles de mon âge, bien que +mon tempérament fût plus sensuel qu'il ne l'est, +habituellement, chez les jeunes filles et chez les +jeunes femmes. Les hommes se trompent. Ils pensent +que le sexe féminin est naturellement aussi sensuel +que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent +mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent +sans cesse. Moi non plus je ne voulais pas y croire. +Je pensais que tout est pruderie et dissimulation, +quand je trouvais froideur, indifférence et dégoût +même pour ces choses qui m'excitaient. Vous allez +me demander pourquoi tant de jeunes filles se laissent +séduire si rien chez elles ne les pousse au-devant +du désir de l'homme et si leur sexe et leurs voluptés +ne sont pas aussi violents. Cette remarque est exacte; +malheureusement, je ne puis pas y répondre. Et +pourtant mes observations et mes expériences personnelles +m'ont convaincue de plus en plus que la sensualité +consciente n'est pas aussi développée chez la +femme que chez l'homme; elle s'éveille, est peu à peu +provoquée, et c'est seulement entre trente et quarante +ans qu'elle est aussi exigeante chez la femme que +chez l'homme. Il m'est incompréhensible que tant de +femmes se laissent si facilement séduire pour leur +malheur quand elles ne sont en rien les complices de +l'homme. Je ne suis jamais arrivée à trouver une +explication à cette contradiction. Rien n'est favorable +à l'homme quand il veut pousser une de ces innocentes +à s'abandonner complètement. La douleur +physique de la première approche est si grande que +c'est un avertissement, cela incite à réfléchir et à +ne pas aller plus loin dans le sentier du mal. La +crainte des suites inévitables les retient aussi, car +bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas +savoir ce qu'elles risquent. Les statues, les tableaux, +le spectacle de l'accouplement des animaux, les lectures +inévitables, les conversations de pensionnat, etc., +tout instruit la plus naïve comme si elle avait les +mille yeux d'Argus. Oui, et pourtant je dois vous +l'avouer, et je ne trouve pas d'autre explication, ce +sont la curiosité et le besoin de se donner entièrement +à l'homme aimé qui les poussent. Mais combien +se donnent sans amour? Combien pleurent et sanglotent +sans se défendre? Ceci est un des plus admirables +mystères de la nature; c'est un des exemples +les plus caractéristiques de sa puissance et de la +force d'attraction qu'elle impose, même aux tempéraments +les plus taciturnes.</p> + +<p>Du lion aux animaux domestiques, la famille entière +des chats s'accouple dans la douleur et met bas dans +la volupté (c'est justement le contraire qui arrive chez +tous les autres êtres vivants) et la femelle s'offre quand +même à la douleur de l'accouplement. Qui éclairera +ce problème? Combien de jeunes filles m'ont avoué +en pleurant qu'elles ne savaient pas comment c'était +arrivé. «Sa prière était si douce!». «C'était si +chaud, si divin!» «Elle avait eu si honte!» Toutes +ces phrases n'expliquent rien. Il est donc bien +étrange que moi, qui ai un tempérament si ardent +(je puis bien vous l'avouer, car vous n'allez pas en +profiter), la nature m'ait donné une raison assez forte +pour échapper longtemps, longtemps à ces dangers. +Je ne puis raconter que ce que j'ai ressenti et pensé +personnellement quand l'heure fatale arriva aussi +pour moi; je le ferai avec pleine sincérité en vous +parlant de cette époque-là de ma vie. Aucune des +explications données ne suffit donc pour résoudre +cette énigme millénaire qui ne sera probablement pas +résolue. Ce n'est pas par hasard que l'histoire du +monde commence par la curiosité d'Ève et la jouissance +du fruit défendu. Les sages qui placèrent ce +mythe au début de l'histoire du genre humain savaient +que ceci est le centre, le point d'appui, le mystère +de l'histoire du monde; sauf que la jouissance +du fruit défendu ne ferme pas, mais ouvre les portes +du paradis.</p> + +<p>Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces +réflexions en rentrant, si lourdement changée, chez +mes parents. Elles sont le fruit de mes expériences +ultérieures. Encore enfant, je m'étais trouvée dans +l'alcôve de la chambre à coucher de mes parents; je +revenais de chez mon oncle jeune fille, quoique n'étant +plus dans mon intégrité première. J'étais autre +et le monde autour de moi avait changé. Un voile +était tombé de mes yeux. Tout était dans une autre +lumière, hommes et choses. Je comprenais des +choses que je n'avais jamais remarquées auparavant. +Le hasard m'avait aussi mise en garde contre le +gâchage de ces précieux biens. Mon cousin m'avait +fait craindre les excès. Son pâle visage, ses yeux +éteints, la mine entière du jeune pécheur m'avaient +montré le sort de ceux qui s'adonnent avec trop d'emportement +aux jouissances secrètes. Je n'ai jamais +craint de recourir à elles, mais je ne l'ai jamais fait +au prix de ma santé et de ma gaieté. Oui, si j'avais +été un homme, je ne m'y serais peut-être jamais +livrée; car les hommes n'ont pas les mêmes excuses +pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les +veuves. Ils ne sont pas aussi contraints, aussi liés que +les femmes, qui n'osent pas faire un geste, échanger +un regard, goûter ouvertement à ces choses, sans +risquer leur honneur et être immédiatement la proie +des mauvaises langues. Nous devons toujours feindre +l'indifférence; quand nous voulons agir ouvertement, +nous devons le faire en secret; cela nous +rend malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne +sommes pas indifférentes. L'homme n'est pas forcé +d'avoir mille et mille égards. Il n'a que plaisir et +joie, c'est nous qui supportons toutes les douleurs. +Pourquoi donc perd-il en secret, de sa main froide, +ce qu'il a tant d'occasions d'employer plus profitablement? +Je me disais donc que les excès, toujours dangereux, +le sont particulièrement dans les choses de +l'amour, et cette connaissance acquise par hasard m'a +conservée jusqu'à présent gaie, joyeuse et sensuelle. +Je rentrais dans la maison de mes parents plus riche +surtout de la science suivante: il y a deux espèces de +morales dans le monde: la morale officielle qui +cimente les lois de la société bourgeoise et que personne +ne peut enfreindre impunément, et la morale +naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus +puissant est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais +pas encore cette éthique, je la devinais à peine, +obscurément, d'instinct, et je n'aurais pas encore su +la formuler. J'y ai souvent réfléchi depuis, cette +double nature de l'éthique m'a toujours été confirmée. +Ce qui est moral dans les pays mahométans +est immoral dans les pays chrétiens. La morale +de l'antiquité est autre que celle du moyen âge, +et ce qui était permis au moyen âge offusquerait +nos sentiments. La loi de la nature est l'union la +plus intime entre l'homme et la femme; la forme +sous laquelle cette union s'accomplit dépend du climat, +des convictions religieuses et de l'ordre social. +Personne ne peut transgresser impunément les lois +qui lui sont imposées; et cette contrainte que les lois +morales d'un pays exercent également sur tous rehausse +les plaisirs de la volupté en la faisant secrète.</p> + +<p>Mes parents observaient exemplairement les formes +extérieures des lois nécessaires; par cela, ils étaient +doublement heureux aux heures du plaisir. Si je ne +l'avais pas vu moi-même, je ne l'aurais jamais cru. +J'ai donc raison de ne pas croire à l'extérieur et de +ne pas me fier à l'apparence. Mais un œil de feu, +la coquetterie et la conduite soi-disant légère de +certaines femmes sont tout aussi trompeurs. Je sais +par expérience que les femmes qui semblent beaucoup +promettre sont justement les plus froides et les +plus insensibles,—même quand elles tiennent promesse. +«Eaux tranquilles, eaux profondes.» La justesse +de ce proverbe se montre avec le plus d'évidence +au caractère de la femme. Oui, nous sommes capables +de feindre même au moment de l'évanouissement. +J'ai vu cela non seulement chez mon excellente mère, +mais aussi chez d'autres et chez moi-même. Il est +très pénible à la femme d'avouer qu'elle jouit. Nous +donnons du plaisir et laissons voir que cela nous +rend heureuses; mais quelque chose d'inexplicable +nous défend d'avouer ou de laisser voir jusqu'à quel +degré nous jouissons nous-mêmes. Je crois qu'il n'y +a pas d'autre raison à cela que le sentiment bien +vague de ne pas accorder à l'homme, même à l'homme +aimé, d'autres droits que ceux qu'il a déjà sur nous +et de ne pas trop augmenter sa puissance. De nature, +l'homme doit combattre, vaincre, surmonter les difficultés, +atteindre toujours plus haut et toujours +mieux. L'assouvissement complet rend l'homme indifférent, +paresseux, calme, et cela serait un assouvissement +complet pour lui si la femme exprimait +ses sentiments et témoignait extérieurement de sa +jouissance. Il faut que l'homme ait toujours quelque +chose à combattre, à gagner; il faut que la femme +ait encore, toujours, quelque chose à accorder, même +quand elle a déjà accordé ses suprêmes faveurs. Et +quand la victoire corporelle est déjà gagnée, il faut +qu'une victoire spirituelle reste à gagner. Ceci n'est +pas un simple calcul de notre part, c'est l'instinct. +Combien de fois ai-je observé les animaux, ces grands +maîtres de l'homme dans les choses naturelles! La +femelle se défend, se retire, fuit. Le mâle poursuit, +force, maîtrise. Quand le mâle a atteint son but, a +réduit toute défense, il s'éloigne. Alors la femelle le +poursuit, exige aide, protection et subsistance. Sauf +dans quelques rares espèces animales, la femelle ne +témoigne pas sa volupté; mais elle ne peut pas cacher +son désir, elle surprend le mâle, l'excite, le séduit. +Quand il est en feu, il trouve refus, résistance et doit +combattre. Je crois que par ces combats et ces luttes, +la nature a voulu atteindre le maximum d'excitation, +l'écoulement le plus complet des précieuses sèves animales, +dont la fusion, le mélange le plus intime assure +la perpétuation de l'espèce. Ils distillent, vaporisent, +détendent encore plus les sources nerveuses, +rendent l'union plus parfaite. C'est pourquoi les +enfants nés d'un combat d'amour sont plus robustes +que les enfants nés d'un mariage ennuyeux, «conçus +entre veille et sommeil», ainsi que dit Shakespeare. +La provocation et le refus sont donc des lois naturelles, +ainsi que le vouloir de l'homme d'obtenir une +soumission entière et l'instinct de la femme de refuser +cette soumission. Quand une femme se plaint de +la froideur de son mari, c'est qu'elle a été trop sincère +au moment du plaisir suprême et qu'elle n'a pas laissé +un seul désir à l'homme.</p> + +<p>Ma mère avait caché le plaisir qu'elle goûtait dans +le miroir, Marguerite ne m'avait pas montré son instrument, +et je savais que toutes les deux étaient sensuelles +jusqu'au suprême degré. Je n'ai pas oublié +cette leçon, ainsi que vous allez le voir.</p> + +<p>Toutes ces choses occupaient de la plus agréable +façon mon imagination. Je n'en connaissais que le +côté poétique, à l'expérience de mon cousin près. +J'avais vu deux êtres aimables, bien élevés et vertueux, +se vouer aux joies d'un jour de fête, goûter +aux plaisirs d'une possession réciproque et plénière. +Avec Marguerite, il m'était toujours resté un désir, je +sentais que quelque chose de plus complet m'attendait. +J'ignorais encore la matérialité, tout le mécanisme +de la jouissance animale. Et même dans la +sensualité secrète de mon cousin il restait un brin de +poésie. Savais-je ce qui le poussait? Connaissais-je +alors toutes les passions humaines? Ce qui m'offensait +n'était, au fond, que son indifférence à mon +égard, moi, fraîche jeune fille qui venais m'offrir à +lui. En conscience, Marguerite et moi, nous étions +aussi fautives que lui. Si Marguerite ne m'avait pas +mise en garde, je serais aussi tombée dans des excès, +vu ma curiosité et mon inexpérience. J'aurais peut-être +perdu ma santé, ainsi que des millions de jeunes filles +anémiées, aux yeux hagards, qui profitent de chaque +moment de solitude pour goûter jalousement ce que +la morale et les mœurs leur défendent.</p> + +<p>Vous pensez bien qu'après tant d'expériences j'observais +les hommes et les choses avec beaucoup plus +d'attention, avec de tout autres yeux. Je voyais partout +les secrets de la dissimulation, je soupçonnais +des intrigues entre toutes les personnes qui m'entouraient, +le plus souvent à tort, ainsi que je dus bien en +convenir plus tard. J'observais, j'étais tout oreilles, +afin de surprendre ce que l'on voulait me cacher et ce +que l'on m'avait caché jusqu'alors. J'aurais voulu +surprendre encore une fois mes parents, je faisais +mille plans pour y arriver; mais j'étais trop peureuse +pour les exécuter, j'avais honte de le faire, et +je suis contente aujourd'hui de ne l'avoir pas fait. +De les surprendre volontairement aurait été un sacrilège; +et pourquoi salir la joie tranquille de deux +bonnes personnes? Je n'avais pas à me reprocher de +les avoir surpris par hasard, ainsi que d'avoir vu la +lasciveté de Marguerite. Tout m'était encore poésie, +mais je devais bientôt connaître la prose. Je vous ai +déjà dit que peu de temps après mon retour à la +maison je devins pleinement une jeune fille. Je voyais +avec frayeur les premiers signes de ma maturité. Je +voulais le cacher à ma mère, car je croyais que ce +sang était la suite de mes écarts avec Marguerite. +Mon linge me trahit et ma mère me parla pour la +première fois de ces choses; elle m'en dit juste assez +pour m'en donner une notion générale. Elle ne soupçonnait +pas que son propre exemple m'avait bien +mieux enseignée. Peu de temps après, je fus confirmée +(j'avais seize ans) et mes parents m'emmenèrent +avec eux dans le monde. L'on faisait attention à moi, +d'autant plus que ma voix se développait et que mon +chant portait ses premières fleurs. Chaque fois que +j'avais chanté en société, l'on me disait de toutes +parts: «Vous devez vous vouer au théâtre et devenir +une Catalini, une Sontag!»</p> + +<p>Ce que l'on entend sans cesse s'imprime à la +longue dans le cerveau, et quoique mon père n'en +voulût rien savoir, je trouvais une alliée dans ma +mère. On décida enfin que je serais cantatrice. Toutes +mes études se dirigeaient vers ce but. À seize ans je +jouissais d'une plus grande liberté que la plupart des +jeunes filles. Une lointaine parente, vieille, laide et +craintive devait m'accompagner à Vienne, où j'allais +développer ma voix chez un célèbre professeur. Mon +père avait fait tout ce que sa fortune lui permettait, +et vous savez combien je lui en suis reconnaissante. +Avant de partir, je vis encore plusieurs fois Marguerite. +Elle était mon amie, ma confidente et ma maîtresse +dans les choses pour lesquelles il ne peut y +avoir de maîtresse pour les filles et qui vous coûtent +si chères si l'on se confie à un maître! Je fus très +étonnée de voir qu'elle avait une liaison avec mon +cousin! Je lui en fis la remarque, et elle fut fort gênée. +Je lui avais raconté ce que j'avais alors vu, et elle +avait été tentée par le désir de le défaire de cette mauvaise +habitude, nuisible à sa santé. Elle m'avoua que +mon histoire avait excité son imagination et qu'elle +avait trouvé l'occasion de vaincre son horreur des +femmes. Elle faisait semblant d'avoir honte de l'avoir +séduit. Mon cousin était de dix ans plus jeune qu'elle; +mais elle me certifia qu'elle ne lui accordait pas plus +qu'à moi-même. Un enfant qui s'est brûlé a peur du +feu, elle ne voulait plus de la faiblesse qu'elle avait eu +pour son Charles bien-aimé. Je n'ai jamais pu savoir +si elle m'avait dit la vérité. Je remarquais avec plaisir +que mon cousin avait bien meilleure mine, qu'il +n'évitait plus les filles et qu'il me regardait parfois +avec des yeux bien singuliers. Je n'avais nullement +envie d'être l'aide de Marguerite et je me contentais +de le chicaner. Si je ne l'avais pas surpris alors, je +crois bien que j'aurais eu des relations bien douces +avec mon cousin, car nous avions l'occasion de nous +voir sans gêne, ce qui est une des conditions essentielles +des jeux d'amour. J'avais aussi une crainte +terrible des suites funestes. Marguerite m'avait parlé +de tout, aussi je fis mes premiers pas dans le monde +bien armée et beaucoup plus intelligente que la plupart +des jeunes filles. Cela m'a toujours été très avantageux. +Je savais exactement de quoi il s'agissait et +ce que j'y risquais. On me croyais froide et vertueuse +alors que j'étais tout simplement initiée et prudente. +Si l'on voulait analyser la soi-disant vertu de la majorité +des femmes, on arriverait à des résultats édifiants! +Je me suis fait un devoir d'être sincère envers vous, +mais je crois que la majorité des femmes sont difficilement +sincères, car la ruse et la feinte font partie +de notre nature. Si l'on pouvait éviter magiquement +les suites fatales, il n'y aurait plus de filles vertueuses. +Toutes essayeraient par simple curiosité, et +jouiraient autant de leur propre penchant que de la +volupté de l'homme.</p> + +<p>Avant de quitter la maison paternelle et de m'engager +sur la voie pleine de ronces, mais aussi pleine +de joie, d'une actrice, j'eus l'occasion de connaître +l'envers de la médaille. Mes parents avaient aussi une +ferme, des vaches, une basse-cour et un grand verger. +Les poules et les pigeons étaient de mon domaine, +c'est à moi qu'incombait le soin de leur nourriture. +Le poulailler touchait à l'étable et n'était séparé que +par une cloison de planches de la grange où s'entassait +le fourrage. Je m'y trouvais un matin quand, +le cocher, depuis seulement quinze jours à notre service, +entra dans l'étable en poussant la servante dans +la grange. Elle ricanait, laide, sale, dégoûtante. Elle +se débattait tant soit peu et s'abandonna aussitôt +qu'il l'eut renversée dans le foin. J'étais debout, +derrière la cloison, et je les observais par un trou. Je +voudrais ne pas les avoir vus, car l'on ne peut pas +s'imaginer un plus laid contraste avec tout ce que +j'avais vu jusqu'alors. Sans aucune tendresse et sans +s'attarder aux jeux préliminaires, il troussa la fille, +palpa ses seins, puis il se jeta sur elle et s'accoupla grossièrement +avec elle. Autant celui-ci avait été aimable et +tendre, autant celui-là était brutal, violent. Il était +trop la brute. J'aurais voulu détourner mes yeux, je +ne comprends pas encore ce qui m'en empêchait. Les +paroles qu'ils échangeaient tous deux étaient encore +plus écœurantes. Ils avaient des mots pour tout ce +que je n'avais encore jamais entendu désigner. Enfin, +la crise mit fin à ce flot d'ordures. J'étais fatiguée +d'avoir suivi des yeux ce dégoûtant spectacle. J'avais +peur de bouger pour ne pas révéler ma présence, et +ainsi je fus forcée d'assister encore aux menées de +la fille qui excitait le cocher par les gestes et par les +mots les moins féminins. Lui semblait en avoir assez, +il n'était pas pressé de répondre à ses désirs. Enfin +elle l'y contraignit. Cela dura beaucoup plus longtemps +que la première fois. Elle accompagnait chaque +mouvement d'exclamations qui trahissaient son plaisir +mais qui n'en étaient pas moins infâmes.</p> + +<p>J'étais riche d'une nouvelle expérience; laide, elle +m'avait montré l'envers de ce que mon imagination +ornait des charmes de la plus haute poésie. Quelle +différence entre l'assouvissement de leur brutal désir +et l'union tendre et intime de deux êtres bien élevés! +Que restait-il à la chose si on lui enlevait la tendresse, +la crainte, la spiritualité! Il ne pouvait pas être question +d'amour, pas même d'inclination entre eux! Il +était depuis quinze jours chez nous et ce que je +venais de voir n'était probablement pas la première +fois. Elle avait cédé au nouvel arrivant les droits du +prédécesseur et n'y trouvait rien d'extraordinaire. +Mais comment faisait-elle pour éviter les suites de +toutes ces relations, car le cocher n'était pas le seul à +jouir d'un tel fumier. Ses exclamations disaient qu'elle +n'avait aucune idée des mesures de sûreté. Ceci me +fit beaucoup réfléchir. Il est vrai, une servante de +ferme n'avait pas beaucoup à perdre de sa réputation, +ou bien donnait-elle le jour à un de ces petits +misérables qui subissent dans le monde l'infamie de +leurs parents? Bref, je venais d'apprendre quels avantages +donnent l'éducation, les bonnes mœurs et +l'idéal. Car ce n'est pas seulement l'union des sexes, +l'excitation physique des nerfs qui procurent ce frisson +de ravissement supraterrestre. Non, c'est l'émotion +spirituelle, la tension de toutes les forces de l'âme, +l'abandon de la raison qui procurent cette béatitude +magique en soulevant chaque fibre au-dessus de son +activité terrestre. Si j'avais vu ce couple avant le +riche spectacle que mon père et ma mère m'avaient +donné, mes penchants et mes expériences auraient +été tout autres. Je compris clairement que nous +n'étions qu'un jouet de hasard, que nos vertus et nos +vices sont façonnés par les impressions que nous +recevons. Sans Marguerite, je me serais probablement +bientôt mariée, et sans le hasard de l'alcôve, je +serais restée vierge jusqu'au mariage. Cette conviction +que nous dépendons des impressions extérieures +et que nous ne les pouvons pas éviter volontairement +me permit d'être bonne et indulgente envers les +autres. Ce qui semble fautif au premier abord ne l'est +souvent plus quand on se donne la peine de chercher +les causes et les circonstances.</p> + +<p>Les premiers temps de mon séjour à Vienne furent +sensiblement sans joie. Nous n'avions presque pas +de connaissances et je suivais assidûment les leçons +de chant de mon excellent professeur. Ma seule distraction +était d'aller au théâtre quand on y donnait +l'opéra. J'aurais eu assez souvent l'occasion de faire +des connaissances. J'étais dans cet état de la jeune +fille que l'on nomme si justement «la beauté du +diable». Beaucoup de jeunes gens me faisaient la +cour, mais ma petite raison avait tout mis en ordre. +Je voulais avant tout devenir une cantatrice célèbre,—ensuite +seulement je voulais jouir!—Rien ne +devait déranger le cours de mes études. Je rabrouais +mes admirateurs avec tant de sévérité que l'on me +laissa bientôt suivre mon chemin toute seule. Ma +parente était enchantée de ma vertu et de ma +conduite. Il est vrai qu'elle ne soupçonnait même +pas mes divertissements secrets, que d'ailleurs je +goûtais également avec mesure.</p> + +<p>J'arrive à une partie de mes confessions qui m'est +beaucoup plus difficile à vous conter que tout le précédent. +Je vous ai promis d'être sincère, aussi je vais +tout avouer. J'ai oublié de vous dire que Marguerite +m'avait fait cadeau du fameux livre. C'était l'œuvre +excitante et voluptueuse <i>Félicia ou Mes Fredaines</i>, +illustrée d'aquatintes qui m'auraient appris à elles +seules ce qui fait le centre de toute activité humaine, +si je n'avais pas été initiée. Cette lecture me procurait +un plaisir incroyable. Je ne me la permettais qu'une +fois par semaine, le dimanche soir, quand je prenais +mon bain chaud. Alors, personne n'osait venir me +déranger. La salle de bain était tout au bout de +l'appartement et n'avait qu'une seule porte, que je +recouvrais en outre d'une couverture pour être à +l'abri de toute surprise. J'étais en pleine sécurité.</p> + +<p>Je lisais le livre en prenant mon bain. Il avait sur +moi les mêmes effets que sur Marguerite. Mais qui +donc pouvait lire ces ardentes descriptions sans +prendre feu et se pâmer! Une fois essuyée et couchée +dans mon peignoir commençait alors pour moi +mon paradis pourtant si restreint. Je me voyais en +entier dans le grand miroir. Mon plaisir taciturne +commençait par l'admiration de chaque partie de +mon corps. Je caressais et pressais mes jeunes seins +arrondis, je jouais avec leurs bourgeons, puis je promenais +mes doigts caressants sur ma chair satinée. +Ma sensualité avait fait de rapides progrès. J'éprouvais +le plus grand plaisir à cette volupté presque +chaste qui me faisait frissonner, j'avais surtout une +grande abondance du baume doux et enivrant. Les +hommes auxquels je me suis abandonnée dans la +suite ont tous été ravis de cette précieuse qualité, +ils ne pouvaient assez témoigner leurs délices quand +ils s'en apercevaient. Je croyais alors que ceci était +commun à toutes les femmes, mais en réalité c'est +un don des plus rares. À Paris, un de mes plus +ardents adorateurs éprouva la plus douce des surprises +quand il s'en aperçut. Dans la suite, lorsque je +lui accordais mes faveurs, il n'avait jamais assez +d'éloges, de flatteries, d'expressions admiratives à +m'adresser pour ce don que m'avait fait la nature et +dont je n'étais en rien responsable, mais dont il +m'était extrêmement reconnaissant. J'ai dû à cette +sensibilité des moments exquis: c'était comme si des +décharges électriques traversaient mon corps. Mais +peut-on dire ces divins divertissements?... Le sang +fouette les veines, chaque nerf s'émeut, le souffle +s'arrête, tandis que les idées se pressent, s'enserrent +au point de ne plus se sentir exister! Le souvenir +de ces heures ardentes passées devant un miroir +au fond de ma solitude à Vienne me ravit encore +à un tel point qu'en vous écrivant je crois revivre +tous ces souvenirs dont je ressens encore la plus +vivante impression. Vous verrez à mon écriture trébuchante +combien ces sentiments m'émeuvent. Mon +corps entier tremble de plaisir et de nostalgie. Je +jette ma plume! et...</p> + + + + +<h3>VI</h3> + +<p class="d">FRANZ +</p> + +<p>Grâce à la description par trop vive de la fin de ma +dernière lettre, je ne vous ai pas encore raconté ce +que je voulais vous dire. Le souvenir des plaisirs +secrets que je goûtais au temps de ma floraison virginale +m'a fait sauter la plume hors des mains. Celles-ci +ont rempli un rôle qui, aujourd'hui encore, en +pleine maturité, n'a pas perdu tous ses charmes pour +moi et auquel j'ai encore très souvent recours dans ma +défiance justifiée des hommes. Je vous ai déjà dit que +mon prochain aveu m'est très pénible. Je vous ai +déjà confessé le plus gros; je dois pourtant faire un +grand effort pour être sincère dans ce qui va suivre. +Je vous l'ai déjà dit, je ne regrette rien de ce que j'ai +fait pour assouvir ma sensualité,—excepté mon +abandon complet à cet homme sans conscience qui, +sans votre aide, m'aurait rendue malheureuse pour +toujours. Ainsi, je ne regrette pas ce que j'ai fait +alors, à Vienne, vers la fin de mes études musicales.</p> + +<p>Quand que je fus assez avancée pour étudier des +rôles, j'eus besoin d'un accompagnateur. Il devait +être au piano pendant que je marchais par la chambre, +que j'étudiais mon chant et mes gestes. Mon professeur +me recommanda un jeune musicien qui sortait +du séminaire. Il s'occupait spécialement de musique +religieuse et il gagnait sa vie en donnant des leçons. +C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, +excessivement timide, pas très beau, mais très bien +fait, très propre, très soigné dans sa mise, ainsi que +la plupart de ceux qui sortent d'un institut religieux. +Il était le seul jeune homme qui fréquentât régulièrement +chez nous à l'heure des leçons; il est donc +très naturel qu'une sorte de familiarité s'établit bientôt +entre nous. Il m'évitait, était toujours très timide +et gauche, et n'osait presque jamais me regarder. +Vous connaissez mon espièglerie et mon esprit entreprenant. +Je m'amusai donc à le rendre amoureux, ce +qui ne me fut pas très difficile. Il n'est pas de meilleure +complice que la musique, elle prépare mille +occasions, et comme mon talent se montrait puissamment +durant ces exercices, je remarquai très bien +qu'il s'enflammait peu à peu. Je ne l'aimais pas—je +ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus +tard,—cela m'amusait d'observer quelle influence +j'exerçais sur un homme encore pur, moralement et +physiquement pur. Ce jeu était très cruel de ma part: +comme je le reconnais maintenant, il m'est très difficile +de vous raconter ce qui arriva. Après tout ce que +je venais d'apprendre et d'expérimenter moi-même, +j'étais très curieuse d'en savoir plus long. Je me +demandais, avec toute ma petite raison de jeune fille +indépendante, comment pousser Franz (c'était le +nom du jeune musicien) à quelque chose de plus +décisif que des soupirs et des regards langoureux +durant mes vocalises. Quand une femme cherche des +moyens, ils sont bientôt trouvés. Ma vieille parente +allait deux fois par semaine au marché faire ses achats +nécessaires au ménage. Elle sortait à l'heure de mes +leçons. Quand Franz arrivait, la femme de ménage +lui ouvrait la porte sans venir l'annoncer, car elle +savait que je l'attendais. C'est là-dessus que je fondais +mon plan. Entre autres choses, je racontai à +Franz que souvent je ne pouvais pas dormir la +nuit et que si je me recouchais après déjeuner l'on +avait beaucoup de peine à me réveiller tant mon +sommeil était lourd. Quand il sut cela, je l'attendais +naturellement la prochaine fois, couchée sur le sofa +dans une pose choisie. Franz arriva comme d'habitude +à dix heures. J'avais relevé une jambe, le mollet +était visible jusqu'à la jarretière, mon pied s'était +tout naturellement dérangé, nuque et gorge étaient +nues. J'avais replié un bras sur les yeux, afin de voir +par-dessous tout ce que Franz allait faire. Je l'attendais +le cœur battant et sérieusement contente +d'avoir aussi bien arrangé ma mise. J'entendis la +porte de la cuisine se fermer et bientôt il entra. Il +s'arrêta comme pétrifié sur le seuil. Son visage rougit, +ses yeux s'avivèrent, ils semblaient vouloir me +dévorer, mais me dévorer sans aucune férocité. L'effet +de mon aspect était si indubitablement visible que +j'eus un instant peur d'être seule avec lui, exposée à +son bon gré. Il toussa légèrement, puis plus fort, afin +de me réveiller. Comme je ne bougeais pas, il s'approcha +du sofa et se baissa assez pour regarder, pour +examiner. J'avais tout arrangé pour qu'il y vît +quelque chose; mais Franz me raconta plus tard +qu'il n'avait pas vu grand'chose. J'observais tous ses +mouvements; je voulais dormir aussi longtemps que +possible. Il toussa de nouveau, se moucha très fort, +remua des chaises. Je dormais! Alors il se pencha +sur ma gorge, puis regarda de nouveau avec beaucoup +de curiosité. Je dormais! Tout à coup il sortit +de la chambre pour partir ou aller chercher la femme +de ménage. Le pauvret! j'étais fâchée d'avoir préparé +vainement cette scène. Il m'avoua plus tard qu'il avait +réellement cherché la femme de ménage, mais que +celle-ci était sortie. Il revint au bout de quelques +minutes et semblait encore plus irrésolu. Il fit de nouveau +du bruit pour me réveiller, naturellement sans +résultat, car je voulais obtenir gain de cause. Il était +très excité et se demandait que faire. Mais j'avais +bien appris les leçons de Marguerite et de «Félicia», +je savais qu'un homme ne résiste pas longtemps à une +telle occasion. S'il n'était pas expérimenté, François +avait tout de même des sens, et il aurait dû être de +pierre pour résister à une telle tentation. Et vraiment +il eut le courage, et c'était là véritablement du courage +étant donné mon caractère, de me toucher le mollet, +puis le genou. Si ce contact m'excitait déjà tant, +que devait être son état! Pauvre jeunet! Ses yeux +fixaient craintivement mon visage pour voir si je +n'allais pas me réveiller. Enfin, comme il continuait +à me frôler magiquement, un frisson voluptueux +m'inonda quand je sentis pour la première fois une +main d'homme, et en même temps les souvenirs de +mon enfance m'envahirent. C'était autre chose que +tout ce que je connaissais. Je ne jouais plus la comédie +quand je me mis à soupirer. Je fis un mouvement, +je changeai de position, mais non pas au désavantage +de mon pauvre cavalier tout tremblant. Il +pensait que j'allais me réveiller; il put se convaincre +que j'étais en pleine léthargie, et il recommença son +jeu. Grâce à ma nouvelle position, il avait beaucoup +plus d'emprise. Aussi ne se contentait-il plus de me +frôler si légèrement: il essayait tout doucement de +tout voir. Vous m'avez dit vous-même, quand vous +m'examiniez, que malgré la dévastation causée par +cette dégoûtante maladie, j'étais très bien conformée. +Aussi, pouvez-vous croire que François devint hors de +lui, complètement hors de lui, et que même son insurmontable +timidité fut tentée! Il me caressait aussi légèrement +que possible; ces caresses étaient l'objet—et +je dois l'avouer—de mes désirs. Je connus la différence +entre la caresse d'un homme et celle de Marguerite ou la +mienne. Tout en dormant je m'étendais, me mouvais, +mais je me gardais bien de changer véritablement de +position, ce qui aurait été bien naturel pour une +femme endormie. François ne pouvait plus se maîtriser. +Il commença fiévreusement à se préparer et je +dois dire qu'il m'aurait sûrement conquise sans les +avertissements de Marguerite que j'avais vivement +en esprit. Je voulais devenir une grande actrice, cela +était une résolution inébranlable, mais j'étais tout +aussi résolue à jouir de tout ce que mon sexe pouvait +goûter sans danger. Il ne s'agissait donc pas de +m'abandonner à un petit blanc-bec sans expérience! +Je m'éveillai donc au moment où il s'agenouillait +hors de lui; je regardais avec des yeux épouvantés le +téméraire, et d'un seul mouvement de côté il perdit +tous les avantages de la position.</p> + +<p>Vous avez toujours loué mon grand talent de comédienne. +Ici, il se passa une belle scène, vous auriez +eu l'occasion d'admirer la vérité de mon jeu. D'un +côté, reproches, déception, pleurs; de l'autre, peur, +trouble, honte. Il oubliait de cacher la véritable nouveauté +de la situation, ce qui m'était très agréable, car +sous mes larmes et mes sanglots je pouvais satisfaire +ma grande curiosité. Je pouvais me féliciter de ma +ruse, j'avais gagné un jeune homme très robuste. +L'explication fut très simple. Je lui prouvai qu'il +m'avait déshonorée, qu'il devait quitter la ville si je +voulais me plaindre de sa conduite éhontée. Je l'aurais +chassé, et il ne serait plus revenu, si je ne lui +avais avoué que j'avais un faible pour lui et que depuis +longtemps j'avais remarqué son amour. Je lui +pardonnais sa faute à cause de sa grande passion. Je +lui dis cela avec conviction et tout naturellement; +il me crut sur parole. Il s'apaisa peu à peu, se +montra très visiblement respectueux, timide et honteux +de ce qu'il appelait son crime, et tout se +termina dans un long baiser qui ne voulait pas +finir.</p> + +<p>Tout cela n'alla pas plus loin ce jour-là. Il était aussi +timide qu'auparavant et ne se permettait rien. Après +tous ces reproches, ces aveux, ces pardons, tout se +passa comme si rien n'était arrivé. Notre leçon de +chant fut très ennuyeuse; et quand ma tante revint +du marché, Franz me quitta tout honteux et craintif. +Je compris que mon plan si rusé n'avait servi à +rien. Je compris qu'il n'allait plus revenir. Mais je ne +voulais pas m'être si grossièrement trompée! J'étais +inquiète et distraite; je me creusais la tête pour arriver +à mes fins sans risquer mon honneur. Avant tout, +je devais me retrouver seule avec lui. J'avais deviné +juste. Il me l'avoua plus tard, il avait décidé de ne +plus franchir notre porte. Il ne m'était pas difficile de +faire tout ce que je voulais; je ne l'aimais pas; je +m'entêtais à faire ma volonté. Mon professeur de chant +me servit d'intermédiaire. Je le priai de bien vouloir +m'examiner pour voir si j'avais fait des progrès avec +l'accompagnateur qu'il m'avait recommandé. Franz +dut donc assister à cet examen, et il fut bien surpris +de se rencontrer tout à coup avec moi. Je lui dis en +cachette que je devais absolument le voir, que ma +tante ou que la femme de ménage avait dû remarquer +quelque chose. Fort troublé, il était prêt à tout; +je lui donnai rendez-vous pour le soir, au théâtre. Or, +quand des jeunes gens ont des rendez-vous secrets, le +reste s'ensuit tout naturellement. Un grand pas était +donc fait. Le soir, je quittai ma loge comme d'habitude +et je rencontrai Franz à l'endroit convenu. Il +m'attendait déjà. Je lui dis que, d'après les étranges +allusions de ma tante, la femme de ménage avait dû +nous épier. J'étais désespérée, car je ne savais pas ce +qu'il avait fait pendant que je dormais et jusqu'à quel +point il avait poussé son audace. Je lui dis encore +que je me sentais indisposée depuis, fiévreuse, que je +soupçonnais le pire. Franz ne savait comment m'apaiser. +Entre temps, nous étions déjà tout proches +de ma demeure. Si cela continuait ainsi, tous nos +reproches et nos pardons n'y faisaient rien, nous nous +serions séparés simplement, nos relations n'auraient +pas été changées. Tout à coup, au plus haut degré de +mon excitation, je me trouvai mal, je ne pouvais plus +faire un pas. Franz fut forcé d'aller quérir un fiacre, +et si je ne l'avais pas tiré derrière moi, il m'aurait +laissée m'en retourner toute seule à la maison. +Dans le fiacre étroit et sombre, il ne pouvait plus +m'échapper. Les minutes passaient rapidement; je +lui dis que je ne pouvais pas me présenter ainsi, en +larmes et en désordre à ma tante, et de dire au cocher +de nous mener sur les glacis. Tout alla dès lors +pour le mieux. Les larmes devinrent des baisers et +les reproches des caresses. Je ressentais pour la première +fois le charme d'être étreinte par un homme. +Je me défendais faiblement, car sa timidité l'aurait +fait cesser immédiatement. Je voulais toujours savoir +ce qu'il avait fait durant mon long sommeil. Quand +il vit que ses explications et ses promesses ne pouvaient +pas me convaincre, il essaya enfin de me prouver +qu'il s'était contenté de peu. Il me prouva facilement +ce que je savais depuis longtemps. Il osa la première +caresse qui me procura une tout autre sensation +que durant mon sommeil simulé, car cette fois +il me baisait sur la bouche. Il me serrait contre lui +aussi fortement que possible et me laissait aller peu +à peu, comme cédant à ses caresses. Je soupirais, mes +reproches cessèrent avec mon souffle devenu plus +court, je jouissais avec volupté de ses tendresses. Il +est vrai qu'elles étaient bien franches et inexpérimentées. +Je savais bien mieux faire tout cela et provoquer +le bon moment. Franz ignorait, le pauvret, +que la sensibilité la plus grande se trouve dans le +parvis. Il tâchait toujours de faire le mieux possible, +mais sans savoir de quoi il s'agissait; cependant il +m'embrassait, et plus il y réussissait, plus il était hors +de lui. Je sentais bien que la nature lui dictait d'aller +jusqu'au bout, de s'unir à moi complètement. Mais +il ne s'agissait pas de cela et jamais il ne devait en +être question entre nous. Je l'avais décidé. Aussi +quand il me pressait trop et qu'il essayait autre chose, +je le repoussais violemment en arrière et le menaçais +de crier au secours. J'étais de nouveau tolérante et +bonne quand il s'écartait effrayé et se contentait de +ce que je lui laissais. J'étais très heureuse de la réussite +de mon plan, bien que cette jouissance fût encore +bien incomplète. J'avais pris ce fiacre pour me remettre +de mon malaise; notre entretien pourtant ne +me le permettait guère. Enfin, je dus me dépêcher +pour rentrer à l'heure à la maison.</p> + +<p>Je quittai Franz avec la certitude de le revoir +bientôt, et je ne me trompais pas. Il vint, et commencèrent +alors une suite d'heures heureuses et sensuelles. +Aujourd'hui encore, elles sont mon plus beau +souvenir, bien que j'aie depuis connu d'autres voluptés +plus intenses et plus riches. Avant de vous raconter +la suite, je dois intercaler ici une aventure que +j'eus encore ce soir-là et qui me permit de jeter un +regard profond dans les conditions de la société humaine; +une fois de plus, j'eus la preuve que toute +apparence est trompeuse. Ma vieille parente était +déjà dans la quarantaine, c'était une bonne ménagère, +un modèle d'ordre, de vertu et d'épargne. Les +seuls êtres auxquels elle s'intéressait étaient un canari +et un roquet gras et rond qu'elle ne laissait jamais +sortir de sa chambre et qu'elle menait elle-même +promener dans la journée. Je rentrai plus tard que je +ne pensais, la femme de ménage me dit que ma tante +était déjà couchée. Je me déshabillai aussitôt, afin +qu'elle ne remarquât point ma toilette, tant soit peu +en désordre, car je voulais encore aller lui souhaiter +bonne nuit et lui raconter quelque histoire pour lui +expliquer mon retard. Comme je ne voulais pas la +réveiller si elle dormait, je regardai par le trou de la +serrure pour voir s'il y avait encore de la lumière +dans sa chambre. J'aurais attendu tout, excepté le +spectacle qui s'offrit à ma vue! Ma tante était au lit. +Elle avait rejeté la couverture, elle tenait son chien, +qui était en train de caresser avec la plus grande ardeur +les restes de son ancienne splendeur. Ce spectacle +n'était pas très appétissant. Bien que ma tante fût +complètement habillée, elle avait peut-être été belle +autrefois, mais elle n'était plus aujourd'hui qu'une +vieille, maigre et décharnée, avec le visage dur, sur +lequel poussait une moustache rêche et grise si vilaine +qu'on ne saurait rien voir de si vilain, de si contraire +à tout ce qui constitue la grâce et le charme de la +femme.</p> + +<p>Donc, ma tante aussi!</p> + +<p>Pour elle, pourtant, j'aurais mis ma main au feu, et +voici que je la surprenais! Elle n'était pas du tout +indifférente à cette activité essentielle de la vie terrestre! +Il est vrai qu'elle se contentait de peu. Probablement, +elle craignait de se mettre entre les mains +d'un homme, car vraiment elle ne pouvait plus avoir +aucune prétention à l'amour et à la tendre jouissance. +Cet acte était nouveau pour moi; je voulais +savoir combien il durerait et comment il finirait; je +restai donc à mon poste d'observation. Ma tante avait +fermé les yeux, je ne pouvais pas voir l'expression +de son visage et reconnaître l'effet que lui causait +cette jouissance secrète. Par contre, ses mouvements +disaient d'autant plus vivement le plaisir qu'elle y +trouvait. Elle se mouvait et grimaçait de la façon la +plus plaisante, mais qui aurait été bien propre à +effrayer un enfant. Parfois, elle regardait à droite et +à gauche si personne n'était là. Ma petite tante semblait +très expérimentée, car quand le chien fut fatigué, +elle perpétua les mouvements secrets que son +bien-aimé roquet avait cessés. Le chien se grattait, +se mordait pour attraper des puces. Et tandis que ma +tante s'animait de plus en plus, son chien, qui ne +s'occupait plus d'elle, s'amusait tout autant à sa manière. +Mais cela ne lui réussit pas aussi bien qu'à sa +maîtresse. Tant qu'elle se dépêchait, elle n'eut pas le +temps de le chasser. Mais dès qu'elle eut atteint son +but, détendu ses membres et que son âme se fut ouverte +toute grande, elle lui appliqua un grand coup +de pied. La pauvre bête se réfugia sous le lit en gémissant. +Ma tante resta encore un instant immobile, +puis elle remonta les couvertures et baissa la lampe.</p> + +<p>Ce spectacle inattendu avait pris fin. Je me gardai +bien de révéler ma présence derrière la porte. C'était +encore une expérience, et cela au moment même où +j'avais honte de tromper ma tante par un mensonge. +Maintenant je savais à quoi m'en tenir et je ne voulais +plus être trompée. Avant tout, je voulais essayer +moi-même ce que j'avais vu faire! En tout cas, cela +devait être sans danger, puisqu'une vieille fille aussi +peureuse que ma tante s'y livrait. Je dois avouer que +j'avais pitié de cet affreux chien qui n'avait pas pu +satisfaire son désir. Délicieusement émue de tout ce +que j'avais appris dans la journée, j'eus beaucoup de +peine à m'endormir et je fis des rêves monstrueux où +Franz et le chien étaient étrangement confondus. Le +lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que +d'envoyer ma tante en visite dans un faubourg éloigné, +et quand je fus seule dans l'appartement je commençai +l'expérience. Je compris pourquoi ma tante +enfermait continuellement son chien. À peine fut-il +dans ma chambre qu'il se mit déjà à renifler près de +moi. Je l'avais déjà remarqué auparavant, mais sans +y prendre garde, car ma tante l'appelait aussitôt et le +prenait sur ses genoux. Je n'eus pas besoin de longs +préparatifs pour arriver à ce que je voulais apprendre. +À peine étais-je couchée sur le sofa, je lui laissai libre +accès et il me rendit aussitôt les mêmes services qu'à +ma tante. Décors et formes le déroutèrent au début. +Il devint comme il était la veille au soir avant de +chercher ses puces. Je ne pouvais que me réjouir de +cette découverte. J'ai connu toutes les variétés des +jouissances secrètes et je ne mens pas en disant que +cette caresse d'un chien, si elle ne se fait pas trop +violente, est la plus agréable de toutes, quoique incomplète. +La plus agréable, parce que l'on reste soi-même +complètement inactive et que l'on peut s'abandonner +à son imagination, plus que durant toute +autre pratique. Incomplète, parce qu'un assouvissement +complet ne peut jamais avoir lieu. La caresse +d'un animal ne s'accélère pas, ne s'anime pas, ne devient +pas plus expressive, elle reste également +agréable, chaude et humide. J'étais très curieuse de +savoir combien je supporterais une telle excitation: +cela dura un bon quart d'heure. Il y avait donc de +quoi me réjouir de la découverte.</p> + +<p>Puisque j'ai pu surmonter ma honte, je dois vous +faire un autre aveu, que je pensais bien ne jamais +faire à personne. Vous avez ma parole et je la veux +tenir. Le chien se dressa contre ma jambe et commença +selon sa nature. Espiègle comme je le suis, +ces efforts du chien m'amusaient et je le laissais faire +ce qu'il voulait. À la fin, il me fit pitié et je me mis à +l'aider. L'ardeur avec laquelle il poursuivait son +désir ne m'était pas désagréable. Ce que je voyais +ne m'intéressait pas outre mesure, car j'ai toujours +été fort curieuse de toutes les nouveautés, même les +plus singulières. Je compris aussi les scènes étonnantes +auxquelles j'avais assisté dans les rues. Je +vous avouerai donc que je soulageai ce pauvre animal +tourmenté. Je tâchais de le contenter, et c'est avec +plaisir que je vis enfin l'aboutissement de mes peines, +et j'avoue qu'à ce moment-là il me vint des pensées +moqueuses à l'égard de mon cousin.</p> + +<p>Loin de ressentir des remords pour une telle perversion +de la féminité, j'ajoute que j'ai toujours +extrêmement goûté le plaisir d'assister aux accouplements +des animaux et de les leur faciliter. Vous +avez peut-être raison de dire que ceci est une perversion +ou tout au moins un débordement de la sensualité; +mais je dois vous faire remarquer que jusqu'au +jour où je vous ai fait, à vous tout seul, l'aveu +de ma grossesse et de ma contamination, j'ai toujours +eu le renom d'être une fille très vertueuse. Donc +mes goûts n'ont offensé personne et je n'ai fait de +mal à personne. Tout ce qui a trait à l'union intime +de deux êtres a toujours exercé un charme étrange, +irrésistible sur moi,—sans jamais me pousser à des +actes déraisonnables. J'ai goûté à peu près tout, +mais je n'en ai jamais parlé; et ce n'est que dans les +relations les plus intimes que j'ai dévoilé ma véritable +nature. Une fois, en séjour dans la famille d'un +grand propriétaire terrien qui possédait un haras des +plus admirables chevaux anglais et arabes, j'assistais +presque tous les jours aux ébats des admirables étalons +qui couvraient les juments. J'y avais assisté une +première fois par hasard et ce spectacle m'était resté +inoubliable. Grâce à ma ruse naturelle, j'ai su jouir de +ce spectacle durant plus de trois semaines, pendant +l'absence de mes amis qui étaient aux eaux. Personne +ne soupçonnait que, cachée derrière un rideau, +je regardais les étalons, car ma chambre ne donnait +pas sur les enclos. Je ne sais pas si vous avez jamais +vu cela chez des chevaux de race; je puis vous affirmer +qu'il n'y a pas de plus admirable spectacle qu'un +étalon couvrant une jument. Ces belles formes, cette +puissance, le feu des yeux, cette tension apparente de +tous les nerfs, de tous les muscles, enfin cette frénésie +poussée jusqu'à la rage! tout cela a pour moi un +attrait magique. On peut rester froid ou en parler +avec dédain, même avec dégoût, mais on est bien +forcé d'avouer que la copulation est le moment suprême +de la vie animale et que la nature l'a ornée +dans la majorité des cas de beaucoup de grâces et de +beauté, même aux yeux de l'homme. Les oiseaux +chantent avec plus de ferveur, les cerfs combattent, +chaque être augmente en force et en beauté. Tout +cela s'observe le mieux chez des chevaux de noble +race. La jument, obéissant à une loi de la nature, se +refuse, et l'étalon doit s'en approcher avec beaucoup +de précautions pour ne pas s'exposer à ses ruades. +Peu à peu, il réussit à vaincre sa résistance. Il galope +autour d'elle, frotte ses flancs avec ses naseaux, hennit, +il ne sait comment dépenser le surplus de ses +forces. Sous son pelage de velours toutes les veines et +tous les muscles se gonflent et le signe de sa virilité +apparaît dans sa grandeur et dans sa nervosité. On +ne comprend pas où tout cela va finir. À la fin, la +jument accepte et se présente. En un clin d'œil il +occupe le trône et attaque furieusement le port de son +désir. Longtemps, longtemps il bat en vain. Ainsi +autrefois dans les tournois les preux s'exerçaient à +frapper l'adversaire. On voudrait aider la pauvre +bête, et c'est ce que font les valets d'écurie. Mais à +peine ont-ils donné de l'aide, à peine le fougueux +animal a-t-il enfin réussi qu'il s'ensuit une poussée +telle que l'on ne peut pas en décrire la puissance, ni +le résultat. Les yeux sortent des orbites; de la vapeur +monte des naseaux; le corps entier semble se convulsionner. +Celui qui contemple ce spectacle avec +l'œil du corps ou l'œil spirituel connaît une grande +jouissance. Je ne puis pas cacher que je ne pouvais +assez voir ce spectacle, qui m'excitait toujours au plus +haut point.</p> + +<p>Ainsi que les jeux secrets de ma tante m'avaient +été révélés par hasard, c'est par hasard que j'ai +fait ici ces aveux, je reprends donc au plus vite +mon sujet. Après les déclarations et les intimités +du fiacre, ma liaison avec Franz prit une tournure +particulière. Comme je ne l'aimais pas—je ne connus +ce puissant sentiment que beaucoup plus tard et +pour mon plus grand malheur—j'étais décidée à ne +jamais lui accorder les droits entiers d'un mari. Il +devait me servir d'amusement. Je voulais connaître et +expérimenter avec lui tout ce que je pouvais goûter +sans danger. Naturellement, il devint peu à peu plus +osé, mais comme je ne lui accordais pas tout, je le +dominais toujours et j'en faisais ce que je voulais.</p> + +<p>Aussi souvent que j'étais seule avec lui—et j'étais +assez raisonnable pour que cela n'arrivât pas trop souvent—je +passais les heures les plus exquises. Je lui +permettais la liberté la plus entière, et bientôt il ne +fut plus aussi inexpert et aussi sauvage que dans le +fiacre. Il osait me baiser partout, me caresser, m'admirer. +Il est vrai qu'il me donnait beaucoup +à faire à l'empêcher d'aller plus loin. Quand il +essayait ce que je lui défendais avec acharnement +je le repoussais en arrière et je ne redevenais +bonne enfant que quand il me promettait d'être +plus modeste. Le pauvret avait bien de la peine, je +remarquai plusieurs fois qu'il ne pouvait plus être +maître de son excitation et qu'il s'affaiblissait. Depuis +longtemps, j'étais terriblement curieuse de voir de +près cette chose admirable que la nature a si merveilleusement +organisée et avec laquelle l'homme peut +nous rendre ineffablement heureuses ou indiciblement +malheureuses. Naturellement, il ne devait pas remarquer +ce que je désirais tant, mais, au contraire, il +devait croire que c'était lui qui me conduisait pas à +pas sur ce sentier abrupt. Le meilleur moyen était +de lui permettre de me faire tout ce que je désirais +lui faire. Le petit roquet de ma tante m'avait appris +que si l'on ne peut avoir tout ce que l'on désire, il y +a toujours certaines compensations possibles. Je +n'eus donc pas de peine à pousser Franz à baiser +non seulement ma bouche et mes seins, mais à choisir +un but plus décisif. Mais comme l'âme ne peut +pas rester tranquille dans un baiser sur la bouche, elle +le peut encore moins quand il s'agit de nos autres +charmes; et quand mes soupirs, mes palpitations et +mes sursauts lui apprirent que j'avais un faible pour +cette caresse, il devint même spirituel et me procura +une jouissance indescriptible. Parfois, il semblait +vouloir en profiter quand, après le déversement de +mon âme, une prostration, un abandon complet me +gagnait. Il se soulevait alors et voulait profiter d'une +seconde d'inattention. Chaque fois il fut trompé, car +même au moment de l'extase je ne perdais jamais +de vue tout ce que je risquais en cédant dans le point +principal. Il descendait alors tout confus du trône +qu'il croyait avoir déjà conquis et devait s'adresser +là où je pouvais être heureuse sans danger. Ce que Marguerite +m'avait conté de ses jeux secrets avec sa maîtresse, +je le goûtais maintenant. Quand Franz était +couché avec sa tête bouclée devant moi, me caressant +le cou, le front et les cheveux, je trouvais que sa +caresse avait le jeu le plus fou, le plus amusant, me +chatouillait, me faisait rire, tâchait même d'être +variée autant que possible, et quand tranquillement +étendue je jouissais sans inquiétude, je me comparais +intérieurement à la baronne et me trouvais beaucoup +plus heureuse qu'elle. Moi j'avais un jeune +homme joli et robuste, elle n'avait eu que Marguerite. +Je pouvais voir l'influence de mon abandon. Il +était admirable, surtout au moment du plus fort +ravissement, quand mon âme rêvait, voluptueuse, et +qu'il ne se séparait point de moi, mais au contraire +m'aimait plus fortement, comme s'il eût voulu absorber +toute ma vie. Cette espèce de jouissance a toujours +eu un attrait extraordinaire pour moi. Cela tient à la +passivité complète de la femme qui reçoit les caresses +de l'homme et à l'hommage extraordinaire qui est +ainsi rendu à ses charmes; d'ailleurs elle est très +rare, et surtout quand l'homme a le droit d'exiger +davantage. Rien que dans le contact extérieur de la +bouche, dans un simple baiser, son effet est plus +qu'enivrant; mais si la bouche connaît en outre son +devoir ou l'a appris par le tressaillement des parties +caressées, je ne sais vraiment si je ne dois pas préférer +cette jouissance à toute autre. D'ailleurs elle +dure plus longtemps et ne vous rassasie pas. Ce qui +va suivre m'est encore plus difficile à avouer que tout +ce qui a précédé. Aussi je renonce au beau droit de la +femme de se faire toujours un peu violenter. La vérité +est entre nous, et ce que je n'aurais pas le courage de +vous dire oralement doit néanmoins être dit. Il est +tout naturel qu'après tant d'amabilité et de complaisance +de la part de Franz, la réciprocité eût lieu. +Il y avait longtemps que je désirais faire tout ce que +j'avais vu ma mère accomplir dans ce jour inoubliable +où elle provoqua mon père à des jouissances répétées. +La chose se fit toute seule. D'abord la main, en +détournant honteusement les yeux, puis la bouche +encore hésitante, mais goûtant peu à peu davantage, et +à la fin le plaisir tout entier sans honte et sans vergogne. +Je ne sais pas ce que les hommes ressentent +quand ils osent caresser tous les objets de leurs vœux. +Mais si j'ose en conclure par ce que je ressentis en +regardant, caressant, baisant, en faisant toutes les +folies imaginables avec tout ce qui m'était dévolu +alors, vraiment la volupté de l'homme est alors puissante. +Ce que je voyais et touchais maintenant, je +l'avais déjà vu chez mon père, chez mon cousin et +chez le cocher de mes parents. Mais je devais le connaître +dans toutes les proportions de sa force et de sa +beauté! Franz était plus jeune que mon père, +plus sain et plus robuste que mon cousin, plus +aimable et plus tendre que ce grossier valet d'écurie; +donc une expérimentation sans fin. Sans doute, il y +a beaucoup de femmes qui, par pudeur ou par afféterie, +ne goûtent jamais le plaisir tout entier. Cela +dépend de beaucoup de choses. Avant tout du caractère +de la femme, puis aussi de la violence de l'homme +qui ne s'attarde que très involontairement aux préambules +pourtant si agréables et qui pousse immédiatement +à l'ultime jouissance. Quant à Franz, il méritait +bien ce dédommagement puisque je lui fermais +avec tant de constance ce qu'il appelait son paradis. +D'ailleurs il était si excité quand il m'avait si longtemps +caressée que par simple pitié j'aurais dû faire +ce que je faisais avec plaisir. J'avais peu de jouissance +quand il était si hors de lui, je regrettais presque +de croire que ma beauté était cause de tant de +hâte virile. J'en goûtais par contre beaucoup quand, +après une courte pause et un moment de conversation, +il renaissait peu à peu, quand ce joli garçon, +chef-d'œuvre de la nature, recouvrait toutes ses forces. +Quel délicieux jeune homme! tout en lui sentait la +jeunesse, et les soins qu'il prenait de lui-même lui conservaient +cette jeunesse. Comme il était ravissant aux +moments où il me regardait! Dois-je cacher, après +avoir tout dit, que dans un moment d'enivrement je +couvrais de mes baisers sa jolie tête bouclée, que je +m'attardais longtemps à sa nuque et à son oreille +droite qui s'ourlait comme un coquillage et que je +préférais à son oreille gauche, je ne sais pas pourquoi +d'ailleurs, car ses deux oreilles, comme chez tout le +monde, se ressemblaient parfaitement. Aujourd'hui +encore, le sang bout dans mes veines quand j'y pense, +et vraiment je ne regrette rien de tout ce que j'ai fait +alors. Mais ce que j'ai fait plus tard m'a donné des +remords, d'amers remords, et je dois à votre amitié +désintéressée que ces remords n'aient pas empoisonné +le restant de ma vie. Je l'ai éprouvé moi-même, +l'on n'ose pas jouer impunément avec le feu, et les +principes les plus forts peuvent être trahis par un +tressaillement momentané des nerfs, une humeur +noire de notre intérieur. Ça serait bien triste si une +jeune fille, à la lecture de ces lettres, avait envie d'agir +comme je l'ai fait dans des circonstances particulières. +Si, par exemple, elle s'adonnait plus d'une seule fois +par semaine au plaisir solitaire, aussi voluptueux +soit-il, des faiblesses corporelles et des maladies s'ensuivraient. +Si elle se confiait à l'amitié intime d'une +amie sans être auparavant assurée de sa discrétion, +elle aurait toutes sortes d'ennuis. Si elle permettait à +un jeune homme qui ne veut pas l'épouser toutes +sortes de faveurs, et cela sans être sûre de ses sens, +elle se rendrait malheureuse pour toute la vie! La +lecture des livres voluptueux et infâmes est très dangereuse +pour les jeunes filles! J'ai eu plus tard toute +une collection de ces livres et connais par expérience +l'impression qu'ils font. <i>Les Mémoires de M. de H...</i>; +<i>les Galanteries des abbés</i>; <i>la Conjuration de Berlin</i>; +<i>les Petites histoires</i>, de Alihing; <i>les Romans priapiques</i> +en allemand; <i>le Portier des Chartreux</i>; <i>Faublas</i>; <i>Félicia +ou Mes Fredaines</i>, etc., en français, sont +de véritables poisons pour les femmes non mariées. +Tous ces livres racontent la chose d'une manière +attrayante, excitante, mais aucun ne parle des suites, +aucun ne met une jeune fille en garde contre l'abandon +trop complet à l'homme; aucun ne décrit les +remords, la honte, la perte de l'honneur et les douleurs +physiques qui peuvent arriver. C'est pourquoi +le mariage est une institution excellente que chaque +homme raisonnable doit défendre. Sans le mariage, +les désirs sensuels feraient des hommes des bêtes +sauvages. Ceci est ma conviction, bien que je ne me sois +pas mariée. Une actrice n'ose pas avoir des liens. Elle +ne peut être à la fois ménagère, mère de famille et +l'idole du public. Je sens que je serais une épouse +consciencieuse et une très tendre mère—naturellement +si mon mari me rendait heureuse ainsi que je le mérite. +C'est parce que je connais l'importance extraordinaire +de la vie sexuelle dans toutes les conditions +humaines,—c'est parce que je sais par expérience et +par observation que ce point tenu secret par les +hommes les plus honorables et les plus tendres est +le centre de la vie en société,—c'est parce que je +sais tout cela que je serais une compagne exemplaire. +J'agirais comme ma mère a agi, je m'efforcerais +d'être toujours nouvelle pour mon mari, je +me prêterais à toutes ses fantaisies et pourtant je +lui cacherais toujours quelque chose, je serais tout +en semblant n'être rien, ce qui est, je crois, la clef +de toute la vie humaine.</p> + + + + +<h3>VII</h3> + +<p class="d">ROUDOLPHINE +</p> + +<p>À la fin de ma dernière lettre, je suis devenue bien +sérieuse! Ceci est encore un trait de mon caractère. +Je prévois toujours la suite des choses; je dois toujours +me rendre compte des impressions, des sentiments +et des expériences. Même l'ivresse la plus violente +des sens n'a jamais pu fourvoyer ce trait de +mon esprit. Et, aujourd'hui, je commence justement +un chapitre de mes confessions qui vous le prouvera +assez.</p> + +<p>Ma liaison avec Franz continuait naturellement. +J'étais toujours très prudente; ma tante ne soupçonnait +donc rien et nos rendez-vous étaient un secret +pour tout notre entourage. En outre, je persistais à +ne pas me trouver plus d'une fois par semaine seule +avec Franz. Le jour de mon début approchait et +Franz devenait toujours plus téméraire. Il pensait +avoir acquis des droits et devenait autoritaire, ainsi +que tous les hommes qui se croient sûrs d'une possession +indiscutée. Mais ce n'est pas ainsi que je +l'avais entendu! Je conçus immédiatement un plan. +Au moment de commencer une brillante carrière, +devais-je être liée à un homme sans importance et +que je dominais à tous les points de vue? Le quitter +en mauvais termes était dangereux. J'étais exposée à +son indiscrétion. Il s'agissait d'être très habile, et je +réussis à dénouer notre liaison avec tant d'à-propos +que Franz croit encore aujourd'hui que si le hasard +ne nous avait pas séparés, je l'aurais sûrement épousé. +Ce hasard était mon œuvre. Je fis comprendre à mon +professeur que son accompagnateur me poursuivait +de ses déclarations et que j'étais prête à briser le +cours de ma carrière d'artiste pour me contenter +«d'une maisonnette et d'un cœur». Mon professeur, +qui était très fier de m'avoir formée et qui se promettait +beaucoup de mon début, se fâcha. Je le suppliai +de ne pas rendre Franz malheureux, que +cela me ferait beaucoup pleurer et que ma voix en +souffrirait. Ainsi j'atteignis mon but et Franz reçut +un engagement à l'orchestre du théâtre de Budapest. +Nous prîmes tendrement congé: j'avais brisé nos +relations sans avoir rien à craindre.</p> + +<p>Peu de temps après notre séparation, je débutai au +théâtre de la Porte Kaertner. Vous savez avec quel +succès. J'étais plus qu'heureuse. Tout le monde +m'entourait, m'assiégeait. Les applaudissements, +l'argent et la célébrité. Je ne manquais pas de courtisans, +d'admirateurs et d'enthousiastes. L'un pensait +atteindre son but avec des poésies, l'autre avec des +présents précieux. Mais j'avais déjà remarqué qu'une +artiste n'ose céder à sa vanité ou à ses sentiments +sans tout risquer au jeu. C'est pourquoi je feignis +d'être indifférente; je décourageai tous ceux qui +s'approchèrent de moi et j'acquis bientôt le renom +d'une vertu inabordable. Personne ne soupçonnait +qu'après le départ de Franz j'avais de nouveau +recours à mes joies solitaires des dimanches et +aux délices du bain chaud, pimentées de toute espèce +de jouissances. Pourtant, je ne cédais jamais plus +d'une fois par semaine à l'appel de mes sens, qui +exigeaient beaucoup plus, surtout après un rôle et +des applaudissements qui m'avaient excitée. Mille +yeux me surveillaient, aussi étais-je excessivement +prudente dans toutes mes relations; ma tante devait +m'accompagner partout et personne ne pouvait me +reprocher quelque chose.</p> + +<p>Cela dura tout l'hiver. J'avais un engagement fixe et +je m'étais installée sans trop de luxe, mais très confortablement. +J'étais aussi introduite dans la meilleure +société et je me sentais très heureuse. Je ne regrettais +que très rarement la perte de Franz, car tout ce +que je faisais toute seule ne pouvait pas m'assouvir +complètement. Des circonstances heureuses me dédommagèrent +l'été suivant. J'avais été introduite dans la +maison d'un des plus riches banquiers de Vienne et +je reçus de sa femme les témoignages de la plus véritable +amitié. Son mari m'avait fait la cour, espérant, +avec son immense fortune, conquérir facilement une +princesse de théâtre. Après avoir été éconduit comme +tous les autres, il m'introduisit dans sa maison en +croyant me gagner de cette façon. J'y avais ainsi mes +entrées libres. Je refusai continuellement les avances +de l'homme et, peut-être à cause de cela, la femme +devint bientôt mon amie la plus intime. Roudolphine, +c'était son nom, avait environ vingt-sept ans. C'était +une brunette très piquante, très vive, très animée, +très tendre et très femme. Elle n'avait pas d'enfants, +et son mari, dont elle n'ignorait pas les fredaines, +lui était assez indifférent. Ils avaient des relations +respectueuses entre eux et ne se refusaient pas, de +temps à autre, les joies du mariage. Malgré tout, +cette union n'était pas heureuse. Son mari ignorait +sans doute qu'elle était d'un tempérament excessivement +avide, ce qu'elle cachait avec beaucoup d'habileté. +J'eus bientôt la révélation de ses penchants. À +l'approche de la belle saison, Roudolphine alla habiter +sa charmante villa, à Baden. Son mari y venait régulièrement +tous les dimanches et amenait quelques +amis. Elle m'invita à venir y passer l'été, à la fin de +la saison théâtrale. Ce séjour à la campagne devait +me faire du bien. Jusque-là il n'avait été question +que de toilette, de musique et d'art entre nous, et +voici que nos conversations prirent un tout autre +caractère. La cour que son mari me faisait nous en +fournit l'occasion. Je remarquais qu'elle mesurait les +fredaines de son mari d'après les privations qu'il lui +imposait. Ses plaintes étaient si sincères et elle +cachait si peu l'objet de ses regrets que je décidai +immédiatement d'être sa confidente et de jouer le +rôle d'une amie simple et inexpérimentée. J'avais +joué juste et touché son côté faible, ainsi que celui de +toutes les jeunes femmes; elle se mit tout de suite à +m'instruire, et plus je faisais l'innocente, et plus ce +qu'elle me racontait me semblait invraisemblable, +plus elle s'entêtait à vouloir m'éclairer, plus ses lèvres +me contaient ce dont son cœur était plein. D'ailleurs +elle prenait grand plaisir à me révéler ces choses. +Mon étonnement la stupéfiait, elle ne pouvait croire +qu'une jeune artiste qui jouait avec tant de feu ignorât +tout. Déjà au quatrième jour après mon arrivée, +nous prîmes un bain ensemble; l'enseignement pratique +ne pouvait pas manquer, après tant de beaux +discours. Et plus j'étais gauche et empruntée, plus +elle s'amusait à exercer une novice. Plus je faisais de +difficultés, plus elle s'enflammait. Pourtant au bain et +en plein jour, elle n'osa pas dépasser certains chatouillements +et badineries; je compris qu'elle allait +employer toute sa ruse pour me décider à passer +la nuit avec elle. Le souvenir de la première +nuit passée dans le lit de Marguerite m'envoûta +d'une telle façon que je vins à mi-chemin au-devant +de son désir. Je le fis avec tant d'ingénuité qu'elle +se convainquit encore plus de mon innocence. Elle +croyait me séduire, et c'était moi qui la pliais à mon +caprice. Sa chambre à coucher était des plus charmantes; +elle était meublée avec tout le luxe que seul +un riche banquier peut s'accorder et avec tout le raffinement +qu'un fiancé prépare pour la nuit d'hyménée. +C'est là que Roudolphine avait été faite femme. +Elle me raconta dans tous les détails son expérience +et ce qu'elle avait ressenti quand la fleur de sa virginité +avait été brisée. Elle ne se cacha point d'être d'un +tempérament très voluptueux. Elle me dit aussi que +jusqu'après son deuxième accouchement elle ne prenait +aucun plaisir aux étreintes, alors très fréquentes, +de son mari. Son plaisir ne se développa que peu à +peu et devint soudain très vif. Longtemps je n'y pouvais +pas croire, ayant été moi-même d'un tempérament +ardent dès ma jeunesse; maintenant j'en suis +convaincue. Le mari est fautif dans la plupart des +cas: il presse trop pour finir aussitôt après avoir +commencé; il ne sait pas exciter la sensualité de la +femme ou l'abandonne à mi-chemin. Roudolphine +avait eu des compensations pour les privations endurées; +elle était aussi charmante qu'avide et ne supportait +qu'avec humeur les négligences de son mari. Je ne +vous raconterai point les badineries et les folies que +nous fîmes toutes les deux seules dans son grand lit +anglais. Nos ébats étaient très charmants, et Roudolphine +était insatiable dans le baiser et dans le contact +caressant. Elle jouissait des deux durant des heures +et soupçonnait à peine que ce temps était encore trop +court pour moi, tant je feignais de lui céder avec +peine et avec doute.</p> + +<p>Nos relations devinrent bientôt beaucoup plus +intéressantes. Roudolphine se consolait en secret du +papillonnage de son mari. Dans la villa voisine habitait +un prince italien. Il vivait d'habitude à Vienne, et +le mari de Roudolphine avait en main ses affaires +d'argent. Le banquier était l'humble serviteur de +l'immense fortune du prince. Celui-ci, dans la trentaine, +était, extérieurement, un homme très sévère, +très fier, d'une culture toute scientifique; intérieurement, +il était dominé par la sensibilité la plus vive. +La nature l'avait doué d'une force corporelle exceptionnelle. +Il était, en outre, l'égoïste le plus parfait +que j'aie jamais rencontré. Il n'avait qu'un but: jouir +à tout prix; qu'une loi: se préserver, à force de ruse, +de toutes les suites fâcheuses de ses jouissances. +Quand le banquier était là, le prince venait souvent +dîner ou prendre le thé. Je n'avais pourtant jamais +remarqué qu'il eût la moindre liaison avec Roudolphine. +J'appris tout par hasard, car Roudolphine +se gardait bien de m'en souffler un mot. Les jardins +des deux villas se touchaient. Un jour que je cueillais +des fleurs derrière une haie, je vis Roudolphine retirer +un billet de dessous une pierre du mur, le cacher +rapidement dans son corsage et s'enfuir dans sa +chambre. Soupçonnant une petite intrigue, je l'épiai +par la fenêtre et je la vis lire fébrilement un billet +qu'elle brûla aussitôt. Puis elle se mit à son secrétaire +pour écrire probablement la réponse. Pour la +tromper, je courus dans ma chambre et chantai à +haute voix, comme si je m'exerçais. Par la fenêtre, +je surveillais l'endroit où elle avait retiré le papier. +Bientôt apparut Roudolphine; elle se promena le +long du mur, joua avec les branches et cacha sa réponse +avec tant d'adresse que je ne la vis pas faire. +Pourtant j'avais bien remarqué où elle s'était arrêtée +le plus longtemps. Dès qu'elle fut rentrée et dès que +je me fus assurée qu'elle était occupée, je me précipitai +au jardin. Je découvris facilement le billet, +caché sous une pierre. Enfermée dans ma chambre, +je lus:</p> + +<p>«Pas aujourd'hui, Pauline dort avec moi. Je lui +dirai demain que je suis indisposée. Pour toi, je ne +le suis pas. Viens demain, comme d'habitude, à +onze heures.»</p> + +<p>Le billet était en italien et d'une écriture contrefaite. +Vous pensez bien que je compris tout. Mon +plan était déjà fait. Je ne remis point le billet à sa +place. Ainsi le prince devait venir cette nuit et nous +surprendre toutes les deux au lit. Moi, l'innocente, +j'étais en possession de son secret et je sentais bien +que je n'en sortirais pas les mains vides. Il est vrai +que j'ignorais encore comment le prince parviendrait +jusqu'à la chambre à coucher de Roudolphine. À déjeuner, +nous avions convenu de passer la nuit ensemble, +c'est pourquoi elle avait refusé la visite du +prince. Au thé, elle me fit comprendre que nous ne +coucherions pas ensemble de la huitaine, car elle +sentait approcher l'époque de son indisposition. Elle +pensait me tromper et je l'avais depuis longtemps +dans mes liens. Avant tout, il s'agissait de la faire +aller au lit avant onze heures, afin qu'elle ne trouvât +pas moyen d'éviter au dernier moment la surprise +que je lui réservais. Nous allâmes de très bonne +heure au lit et je fus si folâtre, si caressante et si +insatiable qu'elle s'endormit bientôt de fatigue. Poitrine +contre poitrine, nos respirations juvéniles mêlées, +les mains entrelacées, c'est ainsi que nous étions +étendues, elle endormie, moi de plus en plus éveillée +et impatiente. J'avais éteint la lampe et j'attendais +avec émotion si ma ruse allait réussir. Tout à coup, +j'entendis crier le plancher de l'alcôve, un bruit +comme de pas assourdis; puis la porte s'ouvrit, j'entendais +respirer, se déshabiller et enfin on s'approcha +du lit, du côté de Roudolphine. Maintenant j'étais +sûre de moi et je feignis dormir très fortement. Le +prince, car c'était lui, souleva la couverture et se +coucha auprès de Roudolphine, qui s'éveilla aussitôt, +épouvantée. Je la sentais trembler de tout le corps. +Maintenant, la catastrophe. Il voulut monter immédiatement +sur le trône qu'il avait tant de fois possédé. +Elle se défendait; elle lui demanda hâtivement +s'il n'avait point reçu sa réponse. En voulant continuer +ses caresses, il toucha ma main et mon +bras. Je criai; j'étais hors de moi. Je tremblais, je +me pressais contre Roudolphine. Je me divertis beaucoup +de la peur de Roudolphine et de l'étonnement +du prince. Le prince avait poussé un juron italien, et +Roudolphine dut bien vite se taire quand elle voulut +me faire croire que c'était son mari qui venait tout à +coup la surprendre. Je l'accablai de reproches d'avoir +exposé ma jeunesse et mon honneur à une scène +aussi terrible, car j'avais reconnu la voix du prince. +Le prince, en parfait galant homme, comprit bientôt +qu'il n'avait rien à perdre, mais, au contraire, qu'il +gagnait un intéressant partenaire. C'est justement ce +que j'attendais de lui. Avec des mots tendres et plaisants, +il rendit naturelle notre étrange aventure. Il +alla fermer la porte de la chambre à coucher, enleva +les clés et se mit au lit. Roudolphine était entre nous. +Puis vinrent les excuses, les explications et les reproches. +Mais il n'y avait rien à changer à la chose. Nous +devions nous taire tous les trois, pour ne pas nous +exposer aux suites désagréables de cette hasardeuse et +inexplicable rencontre. Roudolphine se calmait peu à +peu, les paroles du prince se faisaient plus douces. +Moi, je sanglotais. Par mes reproches, j'acculais Roudolphine +à me faire la confidente, donc la complice de +cette liaison défendue. Vous voyez que la leçon de Marguerite +me profitait, et le souvenir de son aventure à +Genève. C'était, au fond, la même histoire, sauf que +le prince et Roudolphine ignoraient qu'ils étaient des +marionnettes entre mes mains!</p> + +<p>Roudolphine ne me cacha plus rien de sa longue +liaison avec le prince; mais elle lui révéla aussi ce +qu'elle faisait avec moi, la petite innocente, et elle lui +raconta encore comment je brûlais du désir d'en +apprendre bien plus long sur ces choses. Ceci excitait +le prince, et quand je tâchais de faire taire Roudolphine, +elle ne parlait qu'avec plus d'ardeur de ma +sensualité retenue par ma honte, et de mes beautés +secrètes. Le prince ne restait pas impassible; je remarquai +qu'il pressait de ses mains les bras de Roudolphine, +manifestant ainsi son excitation sensuelle. De +temps en temps, ses jambes frôlaient les miennes. Je +pleurais, je brûlais de curiosité, et Roudolphine tâchait +encore de me consoler; mais à chaque mouvement du +prince, elle devenait plus distraite. Bientôt, elle aussi +s'agita nerveusement; elle tâchait de me faire partager +son plaisir, je ne me défendis nullement et je +la laissai faire. Tout à coup, je remarquai qu'une +autre caresse s'égarait et se mêlait à celle de Roudolphine. +Je ne devais pas supporter cela, si je voulais rester +fidèle au rôle que je m'étais tracé. Je me tournai +donc, très fâchée, contre le mur, et comme Roudolphine +avait aussitôt enlevé sa main en rencontrant +celle de son amant sur ce chemin défendu, je fus +abandonnée à ma bouderie et je dus terminer moi-même +et en cachette ce que mes compagnons de lit +avaient commencé. Mais à peine avais-je tourné le +dos qu'ils oublièrent toute retenue et toute honte. +Le prince prononça les plus doux mots d'amour +en s'adressant à Roudolphine, qui lui répondait +aussi gentiment que possible, selon l'habitude qu'ils +avaient prise dans leurs jours d'épanchement. Je +fondais de convoitise. Je ne voyais rien avec les +yeux, mais mon imagination m'enflammait. Au +moment où tous deux se pâmèrent en soupirant +et en tressaillant, je me pâmai moi-même et je +perdis connaissance.</p> + +<p>Après la pratique vint la théorie. Le prince était +maintenant entre Roudolphine et moi, je ne sais si +c'était par hasard ou à dessein. Il était immobile, ne +faisait pas un geste, et je n'avais rien à craindre. Je +savais très bien que je devais rester silencieuse pour +conserver ma supériorité envers eux. J'attendais donc +ce qu'ils allaient entreprendre pour n'avoir plus rien +à craindre de leur complice. Ils essayèrent tour +à tour et de différentes façons: Roudolphine me +prouva d'abord que, puisque son mari la négligeait et +poursuivait d'autres femmes, même qu'il m'avait courtisée, +elle avait le droit absolu de s'abandonner aux +bras d'un cavalier si aimable, si courtois et, avant +tout, si discret. À la plus belle époque de son âge, +elle ne voulait, elle ne pouvait manquer des plus douces +jouissances terrestres, et d'autant plus que ses médecins +lui avaient recommandé de ne pas faire rigueur +à son tempérament. Je savais d'ailleurs qu'elle était +d'un tempérament très vif; elle savait que je n'étais +pas du tout indifférente à l'amour, que je n'en craignais +que les suites. Elle voulait seulement me rappeler +ce que nous avions fait ensemble ce soir même, +avant l'entrée inattendue du prince. Je tentai de lui +mettre la main sur la bouche, mais cela n'allait pas +sans faire un geste vers mon voisin, qui se saisit +de ma main et la baisa, à petits coups, très tendrement. +Maintenant, c'était à son tour. Son rôle n'était +pas facile, il devait soupeser chaque mot pour ne pas +froisser Roudolphine. Mais je sentais, à l'intonation +de sa voix, qu'il tenait plutôt à me conquérir au plus +vite que d'avoir égard à l'humeur de Roudolphine +qui, maintenant, était forcée d'accepter tout pour ne +pas voir son secret s'ébruiter. Je ne me souviens plus +de tout ce qu'il me dit pour me calmer, s'excuser et +me prouver que je n'avais rien à craindre de lui. Je +me souviens seulement que la chaleur de son corps +m'affolait, que sa main caressait mon cou, mon +visage, mes seins, puis enfin tout mon corps. Mon +état était indescriptible. Le prince s'avançait avec lenteur, +mais avec sûreté. Je ne tolérais pas son baiser, +car il aurait alors remarqué combien je brûlais d'envie +de le lui rendre. Je luttais avec moi-même, j'avais +envie de terminer cette comédie, de mettre fin à mon +afféterie et de m'abandonner complètement à la force +des circonstances. Mais alors je perdais ma supériorité +vis-à-vis des deux pécheurs, les ficelles de mes +marionnettes m'échappaient, et j'aurais été en outre +exposée aux baisers fécondants de cet homme violent +et passionné, car le prince n'aurait pas su limiter son +triomphe, une fois vainqueur. J'avais remarqué avec +quelle violence il avait caressé Roudolphine. Toutes +mes prières auraient été vaines, et mes précautions +n'auraient eu sans doute aucun effet; d'ailleurs +savais-je si au dernier moment j'aurais pu me +retenir? Toute ma carrière d'artiste était en jeu. Je +fus donc ferme. Je me laissais tout faire sans y répondre, +et je me défendais très violemment quand +le prince essayait d'obtenir davantage. Roudolphine +ne savait plus quoi me dire, ni ce qu'elle devait faire; +elle sentait que ma résistance devait être brisée cette +nuit même, afin qu'elle-même osât encore me regarder +dans les yeux le lendemain matin. Pour m'exciter encore +plus—ce dont vraiment je n'avais plus besoin—elle +mit sa tête sur ma poitrine, m'embrassa, me caressa +doucement, puis plus violemment, avec des paroles +délicates et particulièrement flatteuses. Ensuite elle +commença un jeu si aimable que je lui laissai pleine +liberté. Le prince lui avait cédé sa place; il me baisait +à pleine bouche avec volupté; si bien que j'étais +couverte de baisers partout. Je ne faisais plus aucune +résistance, je ne courais plus aucun risque; je laissai +ma main au prince, lequel ne perdait pas une +seconde ni un geste, tout en jouant avec la belle +chevelure de notre commune amie. Il m'apprenait +à la caresser, à la flatter de la main. Notre +groupe était compliqué, mais excessivement aimable; +il faisait noir, et je regrettais beaucoup de ne pouvoir +le voir, car il faut aussi jouir de ces choses avec les +yeux! Roudolphine tremblait; les baisers qu'elle me +donnait et les caresses du prince l'excitaient au +suprême degré, elle se pâmait comme si elle allait +s'évanouir. L'excitation du prince augmentait et, à +défaut de mon abandon complet, celui de Roudolphine +et ma propre complaisance, poussée aussi loin qu'il +n'y avait pas de danger, lui procurèrent la volupté. +Roudolphine me baisait avec toujours plus de passion: +nous gravîmes tous les trois le plus haut +degré de la jouissance. C'était enivrant, si fort et si +épuisant que nous fûmes un grand quart d'heure +avant de nous remettre. Nous avions trop chaud par +cette nuit d'été, nous ne pouvions plus supporter les +couvertures et nous étions étendus, aussi éloignés que +possible. Après cette chaude action, le froid raisonnement +reprit à nouveau. Le prince parlait avec sang-froid +de cet étrange rendez-vous préparé par le +hasard, comme s'il avait organisé une partie à la +campagne. Se basant sur ce que Roudolphine lui +avait raconté, il ne se donnait même plus la peine de +me gagner; il se contentait de combattre ma crainte +des suites funestes. Il savait bien qu'il n'aurait pas de +peine à me convaincre pour la chose même. La virtuosité +de mes caresses, le plaisir que j'avais goûté, le +battement précipité de mon cœur dans ma poitrine et +que le tressaillement de mon corps traduisait, tout cela +lui avait révélé mon tempérament. Il ne devait que me +prouver qu'il n'y avait pas de danger, et c'est ce qu'il +essayait de faire avec toute l'adresse d'un homme du +monde. C'est ainsi qu'il s'en remit au temps et n'exigea +même pas la répétition d'une telle nuit. Il nous quitta +à une heure, car il faisait jour de très bonne heure. +Il sacrifiait volontiers la durée d'une jouissance à son +secret et à sa sûreté. Il devait traverser la garde-robe, +le corridor, gravir une échelle, sortir par une fenêtre +et gagner une lucarne avant de se retrouver dans sa +maison et de gagner en cachette son appartement. Le +congé fut un mélange merveilleux de tendresse, de +timidité, de badinage, de défense et d'intimidité. +Quand il fut sorti, nous n'avions, Roudolphine et +moi, aucune envie de nous expliquer; nous étions si +fatiguées que nous nous endormîmes aussitôt. Au +réveil, je fis semblant d'être inconsolable d'être tombée +entre les mains d'un homme; j'étais outrée qu'elle +lui eût raconté nos plaisirs. Elle ne remarqua même +pas combien je prenais plaisir à ses consolations.</p> + +<p>Naturellement, je refusai de coucher avec elle la +nuit prochaine; mais mes sens ne devaient plus +m'écarter de mes bonnes résolutions; je ne voulais +plus répéter une telle chose; je voulais coucher seule +et elle ne devait pas croire que je permettrais jamais +au prince ce qu'elle lui accordait si facilement. Elle +était mariée, elle pouvait être enceinte, mais moi, +artiste, observée par mille yeux, je ne l'osais pas, cela +me rendrait malheureuse!</p> + +<p>Comme je m'y attendais, elle me parla alors des +mesures de sûreté. Elle me raconta qu'elle avait fait +la connaissance du prince à une époque où elle ne +fréquentait pas son mari, par suite de dispute, et +quand, par conséquent, elle n'osait pas être enceinte. +Le prince avait alors apaisé toutes ses craintes en +employant des condoms, et je pouvais aussi les +essayer. Et elle me dit encore que, par la suite, elle +s'était convaincue que le prince avait beaucoup de +sang-froid et restait toujours maître de ses sentiments. +D'ailleurs, il savait épargner d'une autre façon encore +l'honneur des dames,—si j'étais bien aimable, je +l'apprendrais bientôt. Bref, elle tâcha de me persuader +de toutes façons de m'abandonner complètement +au prince, pour goûter les heures les plus gaies et les +plus heureuses. Je lui fis comprendre que ses explications +et ses promesses ne me laissaient pas entièrement +froide, mais que je conservais encore bien des +craintes.</p> + +<p>Vers midi, le prince rendit visite à Roudolphine, +une visite de convenance qui s'adressait aussi à moi; +mais je me dis indisposée et ne parus point. Ainsi ils +pouvaient convenir sans crainte des mesures à prendre +pour vaincre ma résistance et m'initier à leurs jeux +secrets. Comme je ne voulais plus coucher avec Roudolphine, +ils devaient s'entendre pour me surprendre +dans ma chambre à coucher, et cela aussi vite que possible, +pour ne pas me laisser le temps de me repentir +et de retourner peut-être en ville. J'avais pensé juste.</p> + +<p>Durant l'après-midi et le soir, Roudolphine ne me +parla plus de la nuit passée. Elle m'accompagna à ma +chambre à coucher, renvoya la femme de chambre. +Quand je me fus couchée, elle alla fermer elle-même +l'antichambre. Personne ne pouvait plus venir nous +déranger. Elle s'assit sur mon lit et reprit de plus +belle ses arguments pour tâcher de me convaincre; +elle me décrivit tout avec beauté et séduction et m'assura +qu'il n'y avait rien à craindre. Naturellement, +je faisais semblant d'ignorer que le prince était dans +sa chambre et qu'il nous écoutait peut-être derrière +la porte. Je devais donc être prudente et ne céder +que peu à peu.</p> + +<p>—Mais qui me garantit que le prince emploiera le +domino que tu me décris?</p> + +<p>—Moi. Crois-tu que je lui permettrais autre chose +que ce que je lui permettais moi-même les premiers +temps? Je garantis qu'il n'apparaîtra pas sans domino +à ce bal!</p> + +<p>—Mais cela doit faire terriblement mal! C'est un +homme d'une vigueur exceptionnelle et d'une violence +dangereuse.</p> + +<p>—Au premier moment, tu souffriras sans doute +un peu; mais il est des calmants préventifs dont on +usera à ton égard, autant qu'il sera utile pour t'éviter +de grandes douleurs.</p> + +<p>—Et tu es bien sûre que je ne cours aucun danger +de complications ultérieures, qui gâteraient à jamais +ma vie?</p> + +<p>—Voyons, est-ce que je me serais abandonnée +sans cela? Alors, je risquais tout, car je n'avais plus +aucune relation avec mon mari. Lorsque je me fus +réconciliée avec lui, je permis tout au prince. Mais +maintenant je m'arrange pour que mon mari me +rende visite chaque fois que le prince a été chez moi, +et cela au moins une fois tous les huit jours; ainsi, +je n'ai plus rien à craindre.</p> + +<p>—Cette pensée m'épouvante. Puis, il y a encore la +honte de se donner à un homme. Je ne sais pas ce que +je dois faire. Tout ce que tu me dis me charme, mes +sens me commandent de céder à ton conseil. Je ne +voudrais pour rien au monde supporter encore une +nuit comme la dernière, car alors je ne pourrais plus +résister. Tu as raison, le prince est aussi galant que +beau. Tu ne connaîtras jamais tous les sentiments qui +s'éveillèrent en moi quand j'entendis que vous étiez +heureux, là, à mon côté!</p> + +<p>—Moi aussi j'avais un double plaisir en te faisant +partager, quoique bien imparfaitement, ce que je +ressentais moi-même au suprême degré. Je n'aurais +jamais cru qu'une jouissance à trois pût être aussi +violente que celle que j'ai goûtée moi-même hier au +soir! Je l'avais lu dans les livres, mais je pensais toujours +que c'était exagéré. Odieuse m'est la pensée d'une +femme se partageant entre deux hommes, mais je vois +bien que l'accord est charmant entre deux femmes et +un homme raisonnable et discret; bien entendu, il +faut que les deux femmes soient de véritables amies, +ainsi que nous deux. Mais l'une ne doit pas être plus +honteuse et plus craintive que l'autre. Et ceci est +encore ta faute, ma chère Pauline.</p> + +<p>—C'est bien heureux que ton prince ne soit pas là, +ma chère, pour écouter notre conversation. Je ne saurais +pas comment me défendre de lui. Ce que tu me +dis me ronge d'un feu intérieur. Vois toi-même combien +je suis échauffée et tremblante.</p> + +<p>En disant cela, je me tournai vers elle et je me plaçai +de façon à ce que, si quelqu'un regardait par le +trou de la serrure, rien ne lui pût échapper. Si le +prince était là, c'était le moment d'entrer, et il entra!</p> + +<p>Ainsi qu'un homme du monde parfait et plein +d'expérience, il comprit immédiatement que toute +parole était inutile, qu'il devait vaincre avant tout et +qu'il y aurait après assez de temps pour les explications. +À la conduite de Roudolphine, je vis que tout +était arrangé d'avance. Je voulais me cacher sous +les couvertures, Roudolphine me les arracha; je voulais +pleurer, elle m'étouffait, en riant, de baisers. Et +comme j'attendais enfin la réalisation immédiate de +mon plus long désir, je dus patienter encore. J'avais +compté sans la jalousie de Roudolphine. Malgré la +nécessité de me prendre pour complice, malgré la +crainte de voir son plan échouer au dernier instant, +elle ne m'accordait pas les prémices des baisers princiers. +Avec une ruse que je lui enviai, mais que je +n'osais pas démasquer sans sortir de mon rôle, elle +dit au prince que je consentais et que j'étais prête à +tout, mais que je voulais encore me convaincre de +l'efficacité du moyen employé, et qu'elle voulait se +soumettre à un essai devant moi. Je vis bien que le +prince ne s'attendait pas à une telle offre et qu'il +aurait préféré faire cet essai avec moi plutôt qu'avec +Roudolphine. Pourtant il n'y avait rien à faire contre +cette proposition. Roudolphine fit donc tous les préparatifs +nécessaires pour se garantir contre les conséquences +du baiser masculin, puis elle se livra au +prince impatient, en me recommandant de rester +attentive à l'opération.</p> + +<p>La recommandation était superflue: le spectacle +était vraiment superbe de ces deux êtres, beaux et +jeunes, s'aimant avec fougue, avec puissance, entraînés +par leur passion et par les forces aveugles de la +nature. Leurs soupirs annoncèrent l'extase.</p> + +<p>Roudolphine ne relâcha pas l'étreinte de ses bras +avant d'avoir retrouvé ses esprits; alors, avec un +visage rayonnant, elle retira le domino et me montra, +triomphante, qu'il avait rempli son but. Elle se donna +une peine inimaginable pour me faire comprendre ce +que Marguerite m'avait déjà si bien expliqué; mais +je n'avais jamais su me procurer ces engins, que +Franz aussi aurait pu employer. Roudolphine débordait +de joie, elle m'avait montré sa suprématie, elle +avait obtenu les prémices du prince qui, certainement, +attendait un autre plat, ce soir-là. Je décidai de +prendre ma revanche quelques instants plus tard. +Le prince était extrêmement aimable. Au lieu de +profiter de son avantage acquis, il nous traitait toutes +deux avec beaucoup de tendresse. Il ne prenait rien, +se contentait de ce que nous lui accordions, et parlait +avec feu du plaisir qu'un divin hasard lui procurait +avec deux femmes aimables. Il décrivait nos relations +avec les plus belles couleurs. C'est ainsi qu'il remplissait +le temps pour reprendre ses forces; il n'était +plus très jeune, mais restait vaillant dans le plus séduisant +plaisir.</p> + +<p>Enfin, l'instant était venu! Il me supplia de me confier +entièrement à lui et de supporter une douleur +peut-être excessive. Roudolphine fit avec beaucoup +de mignardises les préparatifs auxquels j'assistais, en +regardant à travers mes doigts. Pendant ce temps je +songeais, un peu inquiète. Il y avait longtemps que je +me demandais comment tromper le prince sur ma +virginité. Car une première fois, très artificiellement, +au temps de Marguerite, j'avais perdu ce qui a tant +de prix pour les hommes. Toutefois, j'étais décidée à +m'abandonner tout entière: je voulais être initiée.</p> + +<p>J'ai gardé de ces moments un souvenir très net; +tous les gestes de mon bouillant partenaire, comme +les miens, se sont calqués en quelque sorte dans mon +cerveau, et je pourrais reconstituer très exactement, +très minutieusement, la scène qui devait me faire +définitivement femme, consacrer l'emprise de l'homme +sur mon corps. Mais à quoi bon revivre ces minutes +vraiment poignantes? À quoi bon aussi tenter de leur +donner une importance qu'elles ne peuvent avoir que +pour nous, les initiées? J'étais la victime, mais une +victime bénévole, impatiente du sacrifice. Quant au +bourreau, quelle que pût être sa délicatesse, il était le +mâle, que le sang versé devait remplir de joie, de +volupté, d'orgueil. Certes, j'ai souffert, et beaucoup +plus même que je n'y étais préparée, que je ne +me l'étais imaginé; mais je l'avais voulu, il avait +fallu que je le veuille: j'étais destinée, comme toutes +celles de mon sexe, à expier je ne sais quelle faute +originelle. Vous voulez savoir si du moins la douleur +fut accompagnée de joie. Vraiment, je mentirais +si je parlais d'un plaisir. D'après ce que Marguerite +m'avait raconté et d'après mes propres essais, je +m'attendais à un plaisir beaucoup plus fort. Comme +je feignais d'être évanouie, j'entendis le prince parler +avec enthousiasme des signes évidents de ma virginité. +En effet, mon sang avait jailli sur le lit et sur +sa robe de chambre. C'était beaucoup plus que je +n'osais espérer, surtout après mon malheureux essai +au temps de Marguerite. Vraiment, il y avait une belle +différence entre l'artifice et la réalité. En tout cas, +cela n'était pas mon propre mérite, mais bien un pur +hasard, ainsi que la virginité est en général une chimère. +J'en ai souvent parlé avec des femmes, et j'ai +entendu les choses les plus contradictoires. Certaines +femmes affirment n'avoir jamais souffert; d'autres, +par contre, avouent que longtemps l'approche de +l'homme leur fut très douloureuse. Ce sont là mystères +de la nature et de la conformation corporelle. +Au reste, rien n'est plus facile que de tromper un +homme, surtout si ce dernier est quelque peu crédule +et confiant. Les subterfuges qui laissent croire à la +virginité sont nombreux et précis; toute femme un +peu expérimentée le sait, et l'étude des mœurs de +tous les pays, de l'Orient à l'Occident, nous donne à +cet égard des renseignements suggestifs. Assez philosophé!</p> + +<p>D'ailleurs il est temps que je me réveille de mon +évanouissement! J'avais fait à ma volonté; il s'agissait +maintenant de jouir sans sortir de mon rôle de fille +séduite. Le principal était fait! Le prince et Roudolphine +prenaient un plaisir particulier à me consoler, +car ils étaient convaincus d'initier une novice! +Les rideaux furent tirés et un jeu indescriptible et +charmant commença. Le prince fut assez honnête +pour ne pas parler d'amour, de langueur et de nostalgie. +Il n'était que sensuel, mais avec délicatesse; +car il savait que la délicatesse pimente les jeux +d'amour. Je faisais toujours semblant d'avoir été +violée, mais je n'apprenais que plus vite tout ce que +l'on m'enseignait. Et le professeur était savant, bien +doué, tumultueux dans ses désirs comme dans ses +gestes. La théorie et la pratique avaient chacune leur +tour: la première était un piment de tout premier +ordre pour préparer les satisfactions encore un peu +douloureuses de la seconde. Vous comprenez que je +ne puisse pas oublier cette nuit incomparable! Le +prince nous quitta bien avant le jour, et nous nous +endormîmes, étroitement enlacées, jusqu'à midi +passé.</p> + + + + +<h3>VIII</h3> + +<p class="d">SEULE! +</p> + +<p>Après ce long et profond sommeil, qui nous réconforta +des fatigues endurées durant la nuit, nous déjeunâmes +copieusement. Roudolphine dut se confesser, +c'est-à-dire me raconter dans tous ses détails sa +liaison avec le prince.</p> + +<p>Son histoire n'était, au fond, que celle de toute +femme sensuelle négligée par son mari. Le prince, +grâce à sa grande expérience, avait tout de suite +compris le malheur secret de l'union de Roudolphine, +et elle ne put pas lui cacher bien longtemps son tempérament +impressionnable.</p> + +<p>Dans ces circonstances, le prince s'était approché +d'elle avec beaucoup de prudence et d'adresse. Passionné, +mais d'un extérieur froid, il évitait de se +compromettre. Il avait su profiter de l'humeur volage +du mari pour excuser la propre infidélité de +Roudolphine.</p> + +<p>Roudolphine, tourmentée par son tempérament et +voulant, depuis longtemps, se venger de la froideur +de son mari, s'était laissé séduire. En général, la +vengeance est ce qui pousse le plus facilement à +l'adultère, quoique les femmes mariées ne l'avouent +qu'involontairement.</p> + +<p>Roudolphine m'avoua d'ailleurs qu'elle n'aimait +point le prince, et pourtant j'eus l'occasion de remarquer +qu'elle était jalouse de ses faveurs, sinon de ses +amitiés. Elle m'avoua encore que le prince était le +seul homme auquel elle se fût donnée, excepté son +mari.</p> + +<p>Je le crois volontiers. Roudolphine devait surveiller +jalousement le renom mondain de son mari et son +honneur encore intact. Elle devait, avec beaucoup de +prudence, faire le choix de ses relations. Son mari +n'aurait pas accepté impunément une conduite légère +de sa femme: s'il ne l'aimait plus, il était très fier et +craignait le ridicule. Dans ces circonstances particulières, +je crois volontiers que le prince était le seul +homme auquel elle accordait ses faveurs; d'un autre +côté, je ne crois pas me tromper en disant qu'avant +de rencontrer le prince, elle eût été très facilement la +proie de tout séducteur adroit si la plus grande entremetteuse +du monde, l'occasion, lui eût été favorable.</p> + +<p>L'histoire de Roudolphine n'avait donc rien d'extraordinaire; +j'écoutais pourtant avec plaisir cette +confession. De semblables histoires, concernant mon +sexe, m'ont toujours captivée. J'ai le don de les provoquer +par ruse ou par surprise, si mes amies ne +m'ouvrent pas volontairement leur cœur et si elles ne +veulent pas me révéler le secret de leurs manières de +penser et de sentir.</p> + +<p>De telles communications m'intéressent psychologiquement, +elles élargissent mon point de vue et la +connaissance du monde et des hommes. Elles confirment +ma conception, que j'ai déjà plusieurs fois +répétée: notre société vit sur l'apparence, et il y a +deux morales, une morale devant les hommes et une +morale entre quatre yeux.</p> + +<p>En effet, quelle expérience n'avais-je pas, malgré +ma jeunesse! D'abord, mon père, sévère et digne, et +ma mère vertueuse: je les avais surpris au moment +de l'ivresse des sens, au moment du triomphe de la +volupté. Ensuite, Marguerite: quoique vive et animée, +elle parlait toujours des convenances et des +bonnes mœurs, elle sermonnait perpétuellement ma +jeune cousine, et quels aveux n'avait-elle pas confiés +à ma jeune oreille, et n'avais-je pas vu de mes propres +yeux comment elle apaisait ce qui la consumait +en se procurant l'illusion de ses désirs! Enfin, ma +tante, l'exemple le plus complet d'une vieille fille +prude et sèche! Et Roudolphine, cette élégante jeune +femme, qui se donnait à un homme parce que la joie +du lit conjugal lui était trop parcimonieusement +distribuée, selon son goût! Et le prince, cet homme +extérieurement froid et diplomatique, une nature +complètement disciplinée, quelle vigueur sensuelle +ne vivait pas en lui! Et ces personnes ne jouissaient-elles +pas, dans leur cercle, du renom de la +plus haute moralité? Oui, j'avais raison: le monde +se base sur l'apparence.</p> + +<p>Maintenant que j'avais atteint mon but, que j'étais +la confidente de Roudolphine et du prince, je crus +ma pruderie hors de mise et j'avouai à Roudolphine, +non sans feindre de rougir, que les ébats de la nuit +passée et que les enlacements du prince m'avaient +fait grand plaisir. Roudolphine m'embrassa très tendrement +pour cet aveu. Elle était encore toute ravie +de m'avoir initiée dans les mystères de l'amour, +d'avoir été ma maîtresse et de m'avoir procuré une +jouissance que je ne devais, au fond, qu'à ma propre +ruse.</p> + +<p>Le soir, le prince ne nous fit pas inutilement languir. +Il partageait ses caresses également entre Roudolphine +et moi. Ma vanité me disait que, malgré +cette neutralité apparente, il me préférait de beaucoup +à Roudolphine. Roudolphine lui était coutumière; +j'avais pour lui l'attrait de la nouveauté et du +changement, ce qui est, ainsi que vous le savez bien, +le piment du plaisir, tant pour les hommes que pour +les femmes. D'ailleurs, je ne pris pas encore ma revanche. +Roudolphine obligea le prince à lui sacrifier +les prémices de sa force. Le prince, pour être juste, +s'efforça de me compenser de cette perte. Mais à quoi +bon vous raconter cette nuit dans tous ses détails: je +devrais vous répéter les mêmes choses, ce qui serait +fatigant pour tous les deux. Votre imagination, vu +mes précédentes confessions, est maintenant capable +de se composer ces scènes.</p> + +<p>Indubitablement, le premier amour d'un adolescent +inexpérimenté a un grand, un immense charme +pour une femme. Être sa maîtresse, le conduire pas à +pas, l'initier aux doux secrets du plaisir et lui en +faire connaître toute la profondeur! L'autorité que la +femme exerce alors sur l'homme flatte sa vanité. Et +les caresses naïves et gauches d'un jeune homme ont +un charme particulier. Mais la femme ne goûte +qu'entre les bras d'un homme expérimenté le contentement +sensuel le plus parfait. Il doit connaître tous +les secrets de la volupté et tous les moyens de la +renouveler et de l'augmenter. Le prince était ainsi. +Et si vous pensez qu'à ce raffinement sensuel, qu'à +la force de sa nature physique il joignait la plus parfaite +délicatesse, qu'il ne brutalisait jamais la femme +qui s'abandonnait à lui, qu'il semblait toujours +avoir en vue le seul plaisir de la femme et qu'ainsi il +jouissait doublement, vous aurez une idée de ce que +devaient être les jeux voluptueux de ces nuits taciturnes.</p> + +<p>Le dimanche suivant arriva, comme d'habitude, le +mari de Roudolphine. Le prince fut invité à dîner. +À Vienne, le prince fréquentait beaucoup la maison +du banquier; mais à Baden il se montrait rarement +dans la villa de Roudolphine pour ne pas éveiller de +soupçons. Depuis que j'étais mêlée à leur secret, je ne +l'avais vu que la nuit. Alors il ne connaissait aucune +contrainte, le lieu et le but de mon rendez-vous le +voulaient naturellement.</p> + +<p>Malgré ma force de caractère, j'avoue que je ne vis +pas le prince sans violents battements de cœur. Il +entra dans la salle à manger, et je crois bien qu'une +vive rougeur inonda mon front malgré mes efforts. +La conduite du prince me calma bientôt et m'aida à +me maîtriser moi-même.</p> + +<p>Le prince salua Roudolphine avec la familiarité +que ses relations avec le mari lui permettaient; +moi, il me salua avec cérémonie. À table, après les +premiers verres de vin, il s'anima un peu, mais +sans jamais sortir de sa froideur qui lui était comme +une seconde nature. Personne, en nous observant +ainsi à table, n'aurait pu soupçonner les relations +intimes qui existaient entre nous. La conduite du +prince était d'une politesse recherchée, mais rien de +plus, et d'une froideur aristocratique. Le prince était +vraiment supérieur en son genre. Il avait une vaste +culture scientifique et une expérience profonde du +monde et de la vie; il ne perdait jamais son sang-froid; +rien ne le rendait confus, et il était tout à fait +impossible de lire ses pensées sur son visage calme et +impassible. Chevaleresque des pieds jusqu'à la tête, +il était serviable et réservé; sa plus grande qualité +était cependant sa discrétion. Il avait eu beaucoup de +succès auprès des femmes; il connaissait subtilement +toutes les faiblesses du cœur humain. Il parlait rarement +de ses conquêtes et ne citait jamais les noms. +L'égoïsme froid qui était le trait fondamental de +son caractère lui permettait de rompre toute liaison +qui lui pesait; mais jamais aucune femme n'eut à se +plaindre d'avoir été trahie. Il pouvait rompre froidement +un cœur de femme, mais il épargnait toujours +son honneur. Sans amour et sans besoin de tendresse, +le prince ne recherchait que la jouissance. C'est pourquoi +l'amitié de cet homme m'était très précieuse, +moi qui recherchais aussi le plaisir sans vouloir +donner mon cœur.</p> + +<p>Nous prîmes le café au jardin. Le prince offrit son +bras à Roudolphine et le banquier m'offrit le sien. +Comme les deux hommes s'étaient éloignés un instant +pour parler affaires, Roudolphine m'exprima les +regrets que la venue de son mari lui causait en interrompant +nos plaisirs nocturnes.</p> + +<p>Si Roudolphine avait l'intention de me condamner +cette nuit-là à la continence, cela ne s'accordait pas +avec mes intentions. Dès l'arrivée du banquier j'avais +décidé d'avoir le prince pour moi seule cette nuit. Je +ne savais pas comment lui faire comprendre que si +Roudolphine renonçait à sa visite, j'y tenais d'autant +plus. Le prince me murmura lui-même à l'oreille que +je pouvais l'attendre, malgré la présence du mari de +Roudolphine. Je n'avais qu'à lui donner la clé de ma +chambre à coucher. Une demi-heure plus tard, la clé +était entre ses mains.</p> + +<p>Le prince pénétra peu après minuit dans ma +chambre et je passai des heures ravissantes entre ses +bras. Il m'assura qu'il me préférait, sous tous les +rapports, à Roudolphine. La chaleur de ses baisers et +la force énergique de ses caresses me prouvaient +qu'il ne tenait pas seulement à flatter ma vanité féminine. +Le prince était très excité; il était insatiable. +Malgré tout le plaisir qu'il me procura, j'étais si épuisée +que je m'endormis aussitôt qu'il m'eut quittée. Je +ne me réveillai que quand Roudolphine vint elle-même +me secouer. Du premier coup d'œil je vis que +le prince avait oublié sa montre sur le lavabo. Roudolphine +l'avait aussi vue; elle comprit immédiatement +avec qui j'avais passé la nuit et elle connut la +cause de mon profond sommeil. Elle me fit de violents +reproches sur ma légèreté, qui aurait pu la +compromettre aux yeux de son mari. Je lui déclarai +avec calme que je ne savais pas comment +j'aurais pu la compromettre, vu que son mari, qui +m'avait fait la cour, ne pouvait pas me reprocher de +permettre libre accès au prince. Tous mes raisonnements +n'arrivèrent pas à la calmer. Je compris que +son humeur ne découlait pas autant de la crainte +d'avoir été compromise que de sa jalousie. Elle enviait +les caresses de feu que je venais de goûter, elle +qui n'avait pu trouver compensation dans les embrassements +froids de son mari.</p> + +<p>Le soir suivant, lorsque nous fûmes de nouveau +ensemble tous les trois, je vis bien que mes suppositions +étaient justes. Roudolphine mit tout en train +pour me ravaler aux yeux du prince, elle tâchait de +le capter entièrement. Je pris et trouvai ma revanche +quand Roudolphine eut ses époques, qui, d'après la +loi juive, lui interdisaient toute relation avec +l'homme. Le prince ne s'occupait que de moi et en +présence de Roudolphine. Cette circonstance mit le +comble à sa jalousie. Elle n'aimait pas le prince; +pourtant cette préférence marquée la blessait. Aussi +je ne fus aucunement surprise de voir Roudolphine +changer de conduite et devenir plus froide. Un jour +elle me déclara que des affaires de famille l'obligeaient +de quitter Baden plus tôt que de coutume. Ainsi elle +mettait fin à ma liaison avec le prince, mais rompait +aussi toute relation avec lui, car elle n'osait pas le +recevoir dans sa maison à Vienne. Ainsi il est bien +vrai que la jalousie, le besoin de supprimer une +rivale vous fait accepter les plus durs sacrifices. +Entre dames du haut monde, aucune explication n'a +lieu quand il s'agit de ces choses; et ainsi il n'y en +eut pas entre Roudolphine et moi. Pourtant je lui fis +sentir que je connaissais la raison de son changement +de conduite, et que c'était la jalousie. Cette +remarque ne contribua point à ranimer nos anciens +sentiments, et nous qui avions été si longtemps inséparables, +nous nous séparâmes avec une froideur à +peine contenue. Mais n'est-ce pas le cas de toute +amitié féminine? Celle-ci, aussi généreuse qu'elle +puisse être, ne résiste jamais au premier givre de la +jalousie!</p> + +<p>Je retournai donc avec Roudolphine à Vienne. +Comme je ne lui rendais que très rarement visite, je +ne vis que très rarement le prince. Celui-ci avait +tâché de m'approcher et m'avait priée de lui permettre +de venir me voir; je dus le lui refuser. Je prenais trop +garde à mon honneur pour risquer ainsi de me compromettre. +D'ailleurs, même si je l'avais voulu, il +m'eût été impossible de lui accorder un rendez-vous, +comme il le désirait. Ma tante me surveillait très +étroitement, et même si j'étais arrivée à la duper, une +actrice, qui par son métier prend un caractère public, +est surveillée par mille yeux, et la plus petite imprudence +peut la ruiner. On accorde bien à une actrice +une certaine liberté d'allures; les mille yeux du +public sont une bien lourde cuirasse à sa vertu; il lui +est plus difficile qu'à toute autre femme de goûter certaines +joies en cachette.</p> + +<p>C'est ainsi que ma liaison se dénoua. Aujourd'hui, +je pense encore avec plaisir au beau et spirituel prince, +qui le premier m'enseigna, non pas l'amour, mais +bien la volupté qu'une femme peut goûter aux +étreintes d'un homme.</p> + +<p>Ai-je besoin de vous dire, puisque vous me connaissez, +que cette rupture amenée par la jalousie de +Roudolphine me causa les plus vifs regrets? Il m'était +bien difficile de trouver un remplaçant, et je dus +reprendre les joies si restreintes de la main. Vous +connaissez assez la vie théâtrale pour savoir qu'il ne +me manquait pas d'admirateurs. Aucune femme, si elle +désire faire des conquêtes, n'est plus excellemment +placée que les artistes. Elles peuvent, du haut de la +scène, exposer leur beauté et leur talent à mille yeux. +Les autres femmes ne peuvent agir que dans le +milieu très étroit de leur famille. Une actrice +célèbre satisfait en outre la vanité des hommes, heureux +d'être un peu illuminés par son auréole. Il n'est +donc pas étonnant qu'une artiste célèbre soit entourée +des représentants de la plus vieille aristocratie et +des matadors de la bourse; même le dernier des +poètes lui apporte humblement les premiers essais de +sa muse, les adorateurs de toutes les classes la poursuivent: +ils attendent tous un regard, ont tous soif de +ses faveurs. Mais, parmi tous ces hommes, comment +devais-je trouver celui dont j'avais besoin, celui qui +était prêt à contenter tous mes désirs, sans s'arroger +aucune autorité? Il devait être mon esclave, il devait +être prêt à voir ma liaison se dénouer à chaque instant, +et je devais pouvoir compter sur sa discrétion. +Seul le hasard pouvait m'aider à faire cette découverte, +et le hasard ne me fut point favorable.</p> + +<p>J'avais un engagement d'un an au théâtre de la +Porte Kaertner. Il touchait à sa fin; au moment de le +renouveler, on me fit des propositions avantageuses +à Budapest et à Francfort. J'aime Vienne, la belle +ville impériale. J'aurais préféré y rester, même avec +des gages moins brillants. La fortune de mon père +avait périclité. Depuis un an je n'avais plus besoin de +son aide, mais ma reconnaissance m'obligeait à +l'aider dans la mesure du possible. C'est pourquoi +je m'engageai à Francfort, où les offres pécuniaires +étaient les plus avantageuses. Je quittai Vienne pour +un an.</p> + +<p>Je pris congé de Roudolphine dans une très courte +visite. Le temps et sa jalousie avaient absolument éteint +notre amitié, jadis si charmante.</p> + + + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + +<p class="d">CHASTE! +</p> + +<p>Vous serez très étonné, cher ami, de voir combien +les lettres que je vais vous écrire diffèrent de celles +que je vous ai écrites jusqu'à présent. Le style, la +conception, la philosophie et le point de vue ont +changé. Le sujet en sera aussi beaucoup plus varié. +Ne pensez donc point que je sois fatiguée d'écrire ou +que j'aie trouvé un confident pour continuer mes +mémoires. Je devrais alors avoir rencontré un homme +auquel je puisse me confier, comme à vous, sans limite. +Ceci n'est pas le cas. Il faut connaître les hommes +intimement, ainsi que j'ai eu le bonheur de vous +connaître, pour oser leur communiquer tout ce que +l'on pense et tout ce que l'on sent. Jusqu'à présent je +n'en ai rencontré aucun, et surtout pas parmi ceux +auxquels je me suis donnée corporellement. Le changement +de ma manière d'écrire vient de ce que j'ai +changé de point de vue en rédigeant mes souvenirs. +Je revis tout au fur et à mesure, je me crois transportée +dans les mêmes situations et je n'ai peut-être pas +tort d'adapter mon style à chaque nouvelle aventure.</p> + +<p>Je me souviens d'avoir lu dans le prologue du +«Faust» de Gœthe la phrase suivante, que je crois +être un axiome: «Aussi rapide que le passage du +bien au mal». Vous comprendrez ainsi si j'ai changé +ma conception de la volupté. Vous le comprendrez +d'autant mieux en pensant que quinze mois se sont +écoulés depuis ma dernière lettre.</p> + +<p>Je ne veux pas vous ennuyer avec une longue préface. +Les préfaces ne sont pas récréatives et je ne les +lis jamais. Je vais aux faits, <i lang="en">stick to facts</i>, ainsi que les +Anglais disent.</p> + +<p>Je vous disais dans ma dernière lettre que j'acceptai +l'engagement de Francfort parce qu'il était le plus +avantageux. Heureusement que je ne m'engageai que +pour deux ans. Sous tous les rapports, ce sont deux +années perdues.</p> + +<p>Lorsque j'arrivai à Francfort, l'Allemagne n'était +pas encore en proie à la wagneromanie, car Wagner +était encore inconnu dans le monde musical; pourtant +notre répertoire était déjà du plus mauvais goût. +La lutte entre la musique allemande et la musique +italienne commençait. L'allemande commençait à +triompher à Francfort.</p> + +<p>Une cantatrice peut aimer sa patrie, elle peut chérir +sa langue, les mœurs et les souvenirs de son +enfance; elle n'a pourtant qu'une seule patrie: la +musique. Et j'ai toujours préféré l'italienne à toute +autre. Elle rend mieux nos sentiments et notre âme, +elle parle mieux le langage de notre cœur. Elle est +plus expressive, plus passionnée, plus touchante et +plus douce que la musique érudite de l'Allemagne ou +que la musique légère et brillante de la France. Celle-ci +semble toujours avoir été écrite pour danser le +quadrille. Les opéras italiens permettent aux chanteurs +de rendre tout ce dont ils sont capables, la +musique en a été écrite pour eux; tandis que la musique +allemande était surtout instrumentale, nous +devons toujours nous sacrifier à l'orchestre.</p> + +<p>En outre, Francfort est la ville la plus désagréable +que je connaisse. L'aristocratie de l'argent et les juifs +y donnent le ton. On n'y comprend rien à l'art. Les +gens louent une loge, comme à la parade. On ne +compte que par sa richesse. L'art n'y peut donc pas +fleurir. La passion la plus violente gèle dans cette +ville. L'amour et les plaisirs n'y sont pas un besoin +naturel, «un rafraîchissement de la rate», comme +dit Shakespeare.</p> + +<p>Il ne me manquait pas d'admirateurs. Ils étaient de +toutes nationalités, mais leurs ancêtres à tous avaient +passé la mer Rouge. Ils m'entouraient avec respect, +quand j'avais soif de volupté. Il n'y en avait pas un +que je crusse digne de recevoir mon amour et le trésor +que je portais sans cesse avec moi. Parmi mes +collègues, il y avait quelques hommes jolis et galants; +mais c'est un de mes principes de ne jamais +choisir un comédien, un chanteur ou un musicien. +Ils sont trop indiscrets; on y risque son honneur et +parfois son engagement. Je tiens à conserver le +nimbe de la vertu.</p> + +<p>Si, au moins, j'avais pu rencontrer une femme ou +une jeune fille! Je me serais donnée toute, ainsi qu'à +Marguerite! Je n'aurais rien épargné pour révéler les +doux mystères de l'amour! Mais ces personnes étaient +ou prudes inabordables ou très laides. D'autres +avaient, par contre, une telle pratique qu'elles étaient +usées. Elles me faisaient toutes horreur. J'étais donc +bornée à moi-même.</p> + +<p>«Et si je profitais de mon séjour forcé dans cette +ennuyeuse ville pour me fortifier et me préparer à +l'amour à venir? me disais-je souvent. Suis-je capable +de faire cela? Et la volupté future me récompensera-t-elle +de ma chasteté? Je veux essayer.» On dit que +la volonté humaine est ce qu'il y a de plus fort au +monde. Je me soumis à cette épreuve.</p> + +<p>Durant les premières semaines, j'eus une peine +inouïe à me dominer. Cela me coûtait des efforts surhumains +de m'empêcher de frôler machinalement tel +ou tel endroit de mon corps. À la longue, ce me fut +plus facile. Et quand des rêves voluptueux m'agitaient, +quand la chaleur de mon sang m'aiguillonnait, +je sautais hors du lit et je prenais un bain froid ou +j'ouvrais un journal et je lisais un article de politique. +Rien ne refroidit autant qu'une lecture politique; +unie douche froide est, en comparaison, encore +un excitant!</p> + +<p>Après deux mois de mortifications volontaires, les +tentations étaient plus rares. Quand elles me surprenaient, +elles n'étaient plus aussi têtues ni aussi +longues. Je crois que j'aurais pu renoncer complètement +à l'amour, si je l'avais voulu. Ceci est une folie, +et je ne sais pas pourquoi je l'aurais fait. L'on peut +être chaste pour goûter ensuite une volupté d'autant +plus forte. La chasteté est alors un excitant. Quand +on veut aller au bal, on ne va pas se fatiguer en faisant +de longues promenades auparavant, et quand +on est invité à un dîner succulent, on ne se charge +pas l'estomac avant d'y aller. Il en est de même des +plaisirs de l'amour.</p> + +<p>Pourtant je ne sais pas si j'aurais pu supporter +cette vie durant deux ans. Je dois à un divin hasard +d'avoir traversé cette épreuve. Je vous vois sourire, +vous ne le croyez pas.</p> + +<p>Écoutez plutôt. Je vous assure que je vous écris la +pure vérité.</p> + +<p>Une de mes collègues, M<sup>me</sup> Denise A..., Française +de naissance, mais qui parlait parfaitement l'allemand, +était la seule, parmi toutes les chanteuses, +avec qui je pouvais parler librement de tout. Je +n'avais pas à craindre son indiscrétion, tant son +indulgence était grande.</p> + +<p>Elle avait tout traversé, son expérience était immense, +elle était trop blasée pour subir le chatouillement +sexuel. Elle n'était pas assez âgée ni assez laide +pour ne plus trouver de cavalier d'amour. Et si elle +se laissait courtiser par celui-ci et par celui-là, c'était +pour les dépouiller, ainsi qu'il est d'usage à Paris.</p> + +<p>Certains, que leur goût bizarre poussait vers Denise, +s'étaient adressés à moi pour leur servir d'intermédiaire, +et j'étais assez bon enfant pour présenter +leur plaidoyer. C'est ainsi que commença notre amitié.</p> + +<p>«J'ai perdu toute envie de jouir; non parce que je +suis déjà épuisée, mais par dégoût, disait-elle. Quand +on pense ou quand on lit jusqu'où peut vous pousser +cette espèce de jouissance, l'on n'en a plus envie. +L'eau est froide, puis tiède, puis bouillante. L'on +s'enfonce dans des bourbiers pour disparaître enfin +dans des cloaques remplis de vers immondes. Vous +l'apprendriez bientôt, si vous vous aventuriez dans +cette voie. J'ai été mariée au plus grand libertin que +l'on puisse imaginer. Ces débauches l'ont tué. C'était +une terrible maladie! Plusieurs maux le rongeaient +de son vivant. Il est mort de la tuberculose de la +moelle épinière. Il avait, en outre, la syphilis. Son corps +n'était qu'une immense plaie, et il perdit la vue. Il +n'avait pas encore trente-trois ans. Je l'adorais, j'étais +désespérée de l'avoir perdu. Toutes ses maladies +l'emportèrent au galop. Il allait tous les jours au +bois de Boulogne; en moins de six mois, il ne pouvait +déjà plus bouger. Je le soignais avec une de mes +amies; on devait le servir comme un nourrisson. +Savez-vous à qui il devait une fin si épouvantable? +À un être infâme, qui se disait son ami et qui lui mit +en main le livre le plus terrible qui ait jamais été +écrit: <i>Justine et Juliette ou les Malheurs de la vertu +et les Prospérités du vice</i>, du marquis de Sade. On +dit que l'auteur est devenu fou par suite de ses débauches +et qu'il est mort dans un hospice d'aliénés. +M. Duvalin, l'ami de mon mari, prétendait que le +marquis de Sade n'était pas devenu fou, mais qu'il +s'était enfermé dans un cloître, à Noisy-le-Sec, dans +les environs de Paris, pour célébrer des orgies avec +des jésuites. Quand j'accablai Duvalin de reproches, +quand je l'accusai d'être l'assassin de mon mari, il +haussa les épaules et me dit que ce n'avait pas été +son intention de perdre mon mari, mais, au contraire, +qu'il avait voulu le mettre en garde contre ses +mauvais penchants. Il n'en pouvait rien si son remède +n'avait pas réussi.—Que voulez-vous, madame, +me disait-il, moi aussi j'ai été torturé par le démon +de la chair; la lecture de ce livre, qui a perdu votre +mari, m'a guéri de toute envie naturelle. Je ne dis +pas que je suis devenu un ascète, mais je n'appartiens +plus au troupeau des cochons d'Épicure, qui ont fait +un cloaque de l'amour sexuel.</p> + +<p>«Le dégoût m'a dégrisé; la boue l'a attiré. Qui est +fautif? Au désespoir, je voulais me suicider. Je voulais +le faire avec raffinement, car j'étais très fantasque. +Mon mari, durant notre union, avait épuisé +chaque espèce de jouissance animale que l'on peut +goûter avec une femme seule. Quand j'ouvris pour la +première fois le livre du marquis de Sade, qui était +illustré de cent eaux-fortes, je vis bien qu'il en avait +réalisé plusieurs avec moi. Mes pensées déliraient, je +voulais tout essayer, m'abandonner à tous les excès +contenus dans ce livre et mourir de débauches, +comme mon mari. Ainsi, les femmes hindoues +montent sur le bûcher après la mort de leur époux et +se laissent consumer vivantes.</p> + +<p>«Mon amour était illimité. La mort que je choisissais +était la sienne. Je vous assure qu'elle était beaucoup +plus torturante que la mort par le feu. Je voulais +étudier la théorie de la volupté animale, puis l'appliquer +à la pratique. Mon mari m'avait fait cadeau de +quelques-uns de ces ouvrages qui en traitent, ainsi +les <i>Mémoires d'une Anglaise</i>, de <i>Fanny Hill</i>, les +<i>Petites fredaines</i>, l'histoire de <i>Dom Bougre</i>, le <i>Cabinet +d'Amour et de Vénus</i>, les <i>Bijoux indiscrets</i>, la +<i>Pucelle</i> de Voltaire et les <i>Aventures d'une Cauchoise</i>.</p> + +<p>«Il m'en avait lu une partie pour nous disposer +tous les deux au plaisir. Il ne manquait jamais son but +et me trouvait prête à faire toutes les cochonneries +qu'il désirait. Mais il ne m'avait jamais montré le livre +de Sade, qu'il croyait trop dangereux. Après sa +mort, je le découvris au fond d'une armoire à double +fond. Je me mis à le lire. Mon impatience me poussait +à connaître le sens des illustrations. Je lus avant +tout les scènes les plus épouvantables. Par exemple, +la torture des femmes, la scène de la ménagerie, +l'aventure du mont Etna, les flagellations, les viols de +garçons, les scènes à Rome, celle où le marquis de +Sade se jette, revêtu d'une peau de panthère, entre des +femmes et des enfants nus et mord un garçonnet +jusqu'à le tuer, enfin la description des orgies où deux +femmes sont guillotinées, les bestialités, etc., etc.</p> + +<p>«Maintenant, je commençais à comprendre Duvalin. +Ce livre pouvait avoir une double influence, suivant +le tempérament du lecteur ou de la lectrice, suivant +leur sensibilité et leur esprit. Duvalin en était +blasé; moi, j'étais saisie de dégoût. Il me coûta tant +d'efforts pour terminer cette lecture que j'étais déjà +insensible avant d'aller à la pratique. Je ne pouvais +plus penser à l'amour, et quand je pensais aux sensations +qu'il procure, elles me paraissaient fades, vides. +J'étais radicalement guérie de toute démangeaison +voluptueuse qui peut être dans le corps humain. Je +commençais à comprendre l'état d'esprit des castrats +masculins.»</p> + +<p>Denise me raconta encore beaucoup de choses sur +ce sujet. Elle me croyait complètement inexpérimentée +dans la pratique. Elle soupçonnait que je connaissais +le soulagement manuel ou le plaisir que l'artifice +peut procurer, ou même l'étreinte de personnes de +mon sexe; mais elle pensait que j'ignorais complètement +l'homme. La feinte est innée chez la femme, +ainsi que la vantardise chez l'homme. Elle me demanda +si j'avais jamais lu un de ces livres dont elle +m'avait parlé. À ma réponse négative, elle me conseilla +de commencer immédiatement par la <i>Justine</i> et +la <i>Juliette</i> de Sade.</p> + +<p>«Quelques médecins prétendent, disait-elle, que le +camphre a la vertu d'éteindre le chatouillement sexuel +de la femme.</p> + +<p>«Je ne sais pas si cela est vrai. Mais le livre de +Sade étouffa durant des mois toute pensée, tout désir +de volupté et de débauche.</p> + +<p>«Quelle imagination! Est-il possible que de telles +choses se passent? Les hommes sont là-dedans des +tigres et des hyènes; les femmes, des boas et des alligators. +Ce qu'on y trouve le moins, c'est la sexualité +naturelle. Les femmes caressent des femmes, les +hommes des garçons et des animaux. C'est horrible! +Je me demandais s'il était possible que l'homme se +rassasiât jamais de la volupté; qu'il eût recours à de +telles excitations; qu'il désirât des corps torturés, calcinés, +déchirés, à la place de beaux corps blancs. J'eus +peur de l'homme qui avait écrit cela. Avait-il vraiment +mené une telle vie, ou était-ce la débauche de +son imagination qui lui faisait écrire de telles choses? +Il dit, quelque part, que c'étaient là les mœurs des +chevaliers de son temps et que des scènes semblables +se passaient au Parc-aux-Cerfs.</p> + +<p>«Il parle de la volupté de voir mourir des hommes. +La fameuse marquise de Brinvilliers déshabillait ses +victimes et se délectait aux sursauts et aux contorsions +des corps nus de ces malheureux.»</p> + +<p>Durant tout le temps que dura cette lecture, durant +plusieurs mois, je ne songeai pas une seule fois à +faire ce que j'avais fait avec Marguerite et avec Roudolphine. +Il me fallait beaucoup de temps pour lire dix +volumes de trois cents pages, d'autant plus que je ne +pouvais pas consacrer tous mes loisirs à la lecture; je +devais étudier de nouvelles partitions; tous les jours, +il y avait des répétitions ou des représentations; je +recevais et rendais beaucoup de visites; j'étais invitée +à des bals, à des soirées, à des parties de plaisir à la +campagne, etc., etc. En outre, je ne savais pas assez +bien le français pour comprendre exactement ce que +de Sade écrivait, beaucoup de mots m'échappaient, +qui n'étaient dans aucun vocabulaire.</p> + +<p>Ainsi, je passai deux ans, vivant aussi chastement +que sainte Madeleine, qui a eu également une jeunesse +assez agitée et orageuse.</p> + +<p>Vers la fin de la deuxième année, je reçus beaucoup +d'offres d'engagement de différents théâtres de l'Allemagne, +de l'Autriche et de la Hongrie. J'avais de la +peine à me décider, quand arriva M. R..., alors intendant +des théâtres de Budapest. Il venait expressément +à Francfort pour me faire ses propositions oralement.</p> + +<p>Deux messieurs l'accompagnaient: un riche propriétaire +foncier, le baron Félix de O..., grand dilettante +de musique, un homme très aimable, très beau +et très riche. Il me fit la cour immédiatement et me +promit un revenu beaucoup plus considérable que celui +de l'intendant théâtral. En acceptant, je me serais déshonorée +à mes propres yeux. Il me répugnait de vendre +mes faveurs à Mammon; aussi je refusai ses offres.</p> + +<p>L'autre monsieur était le neveu de l'intendant, un +jeune homme d'à peine dix-neuf ans, joli, timide, honteux +comme un petit paysan. C'est à peine s'il osait me +regarder, et quand je lui parlais, il rougissait comme +une pivoine. Le baron de O... en disait beaucoup de +bien, que c'était un génie et qu'il jouerait un grand +rôle dans sa patrie. Vraiment, cela valait la peine de +recevoir les prémices d'un tel jeune homme. Si un +puceau ignora jamais la théorie et la pratique des +doux secrets de Cythère, c'était bien le jeune Arpard +de H..., fils de la sœur de l'intendant hongrois.</p> + +<p>Ces messieurs ne restèrent que deux jours à Francfort; +ils allaient à Londres et à Paris pour acquérir +quelques opéras à la mode.</p> + +<p>M. de R... me pressait d'accepter; le baron de O... +joignait ses prières à celles de l'intendant, et je lisais +dans les yeux d'Arpard de ne point refuser. Ce regard +me décida et j'acceptai. L'intendant sortit aussitôt un +contrat, fait en double, de sa poche; il me lut le tout +et je donnai ma signature.</p> + +<p>Je prenais l'engagement de jouer à Budapest aussitôt +que mon contrat francfortois serait périmé. On m'autorisait +cependant à donner six représentations de gala +à Vienne. Je débutais justement à la morte saison.</p> + +<p>Le provisorium régnait alors en Hongrie; il n'y +avait pas encore de Diète de l'Empire, bien qu'on parlât +d'en convoquer une pour l'année suivante.</p> + +<p>Le gouvernement autrichien commençait à céder. +Il se rendait compte qu'un système d'esclavage n'était +pas favorable à la Hongrie.</p> + +<p>Ô mon Dieu, je me suis laissé entraîner à parler +de politique, moi qui n'y ai jamais rien compris!</p> + +<p>Je quittai Francfort au mois de juillet. Avant de +venir ici, je m'étais fait photographier chez Augerer. +Je ne ressemblais plus du tout à ce portrait. Mes +traits étaient plus accentués; mais je semblais beaucoup +plus jeune que je n'étais en réalité. Des médecins +et des hommes et des femmes de mes amis m'ont +souvent répété que j'étais peu développée pour mon +âge. Je me souviens très bien de l'aspect qu'avait ma +mère quand je la surpris au lit, le jour de l'anniversaire +de mon père. Quelle différence entre elle et moi! +Mes cuisses n'étaient alors pas aussi fortes et charnues +que ses bras. Chez elle, on ne soupçonnait même +pas l'os, tandis que, chez moi, il saillait partout: +épaules, clavicules, hanches; on pouvait même compter +mes côtes. Depuis deux ans que je menais une vie +de vestale, j'avais pris de l'embonpoint. Les cuisses +et les deux sphères de Vénus, qui font surtout l'orgueil +des femmes, s'étaient arrondies; elles étaient +dures et pourtant élastiques; je ne pouvais assez me +contempler dans la psyché. J'aurais voulu être aussi +flexible qu'un homme-serpent pour pouvoir m'enrouler +et baiser ces belles boules!</p> + +<p>Les scènes de flagellation dans le livre de Sade +m'avaient rendue curieuse de connaître la volupté que +l'on pouvait ressentir en se battant le derrière. Une +fois, je pris une fine baguette de saule, je me déshabillai +et me mis devant le miroir pour essayer. Le premier +coup me fit si mal que je cessai immédiatement. +Je ne connaissais pas encore l'art de cette volupté; je +ne savais pas qu'il fallait commencer par des claques +aussi légères que celles administrées par les masseuses +dans les bains turcs, et que c'est seulement au moment +de la crise que l'on peut frapper avec toute la +vigueur du bras. Il se passa plusieurs années avant +que je connusse cette volupté et que je trouvasse +qu'elle augmente réellement la jouissance. Si la +douleur ne m'avait pas découragée, j'aurais sûrement +repris le jeu solitaire, malgré mes fermes principes +de chasteté.</p> + +<p>D'ailleurs, chaque fois que je prenais un bain, ce +qui arrivait trois ou quatre fois par jour en été, j'étais +prête à céder aux tentations de la chair. Vous ne le +croirez peut-être pas, mais c'est bien le livre de Denise +qui me refroidissait.</p> + +<p>À mon passage à Vienne, toutes mes connaissances +s'étonnèrent beaucoup de ce changement qui s'était +produit dans mon physique. J'avais donné rendez-vous +à ma mère, elle devait assister à mon triomphe. +En me voyant, elle me serra dans ses bras en disant:</p> + +<p>—Ma chère enfant, comme tu es belle et comme +tu as bonne mine!</p> + +<p>Je rencontrai une fois Roudolphine chez Dommaier, +à Hilzig. Elle me dévisagea durant quelques +secondes, puis me dit qu'elle ne m'avait tout d'abord +pas reconnue. Elle aussi avait changé, mais non à +son avantage. Elle remplaçait les roses de ses joues +par du fard, mais elle n'arrivait pas à cacher les +cernes bleuâtres de ses yeux.</p> + +<p>—As-tu renoncé aux plaisirs de l'amour depuis +que tu as quitté Vienne? me demanda-t-elle. C'est +impossible, car qui a bu de cette ambroisie ne peut +plus s'en passer. Mais il y a des natures qui s'épanouissent +aux plaisirs de l'amour, au lieu de se faner, +et tu leur appartiens!</p> + +<p>Je lui affirmais vainement que je menais depuis +deux ans une vie de recluse et que je ne m'en portais +que mieux.</p> + +<p>Elle ne voulait pas le croire; elle disait que c'était +absurde.</p> + +<p>—Qui aurais-je pu trouver à Francfort? lui disais-je. +Les boursiers? Ils sont les antidotes de +l'amour, ils n'ont aucune galanterie. Il est indigne +d'une femme de se donner à un homme qui ne remplisse +pas un peu le cœur. Rien ne me fait autant horreur +que Messaline, qui ne recherche que la volupté +animale.</p> + +<p>Roudolphine rougit sous son fard; j'avais probablement +touché juste, quoique bien involontairement.</p> + +<p>Nous ne causâmes pas longtemps.</p> + +<p>Je remarquai deux cavaliers qui nous examinaient +à travers leur lorgnette; l'un salua Roudolphine, +tandis que je m'en allais par une autre allée.</p> + +<p>Durant ces quinze jours que je passai à Vienne, +j'appris que Roudolphine passait pour une des +femmes les plus coquettes de la société. Ses amants +se comptaient par douzaines. Les deux messieurs que +j'avais remarqués chez Hitzig étaient du nombre, ils +étaient attachés à l'ambassade brésilienne et étaient +les plus grands roués de Vienne. Roudolphine me +présenta même l'un d'eux, le comte de A....a. Elle +n'était plus jalouse; au contraire, elle cédait volontiers +ses amants à ses amies. Elle m'avoua que ça lui +faisait presque tout autant de plaisir d'assister aux +jouissances sensuelles des autres. Je songeai aux +scènes de «Justine» où il arrive quelque chose de +semblable.</p> + +<p>Par politesse, je rendis visite à Roudolphine. Elle +était toute seule; il était près de trois heures et demie. +Elle me montra des photographies qu'elle venait de +recevoir de Paris.</p> + +<p>C'étaient des scènes érotiques, des hommes et des +femmes nus. Les plus intéressantes étaient celles de +M<sup>me</sup> Dudevant, qu'Alfred de Musset faisait circuler +parmi ses amis.</p> + +<p>Il y en avait surtout six qui étaient tout particulièrement +obscènes. La célèbre femme de lettres initiait +des femmes et des jeunes filles aux mystères du service +saphique. Dans une de ces images, elle fait +l'amour avec un gigantesque gorille; dans une autre, +avec un chien de Terre-Neuve; dans une autre encore, +avec un étalon que deux filles nues tiennent en laisse. +Elle-même est agenouillée, on voit sa beauté dans +toute sa splendeur, non seulement sa beauté, mais +toutes ses beautés, car chacune de ses beautés était +bien en évidence. J'ai peine à croire qu'une femme +puisse supporter une telle emprise, la douleur doit +passer de beaucoup la volupté.</p> + +<p>Roudolphine m'a raconté l'histoire de ces images.</p> + +<p>Vous ne la connaissez peut-être pas et je la crois +assez intéressante pour vous la conter:</p> + +<p>George Sand vécut durant plusieurs années très +intimement avec Alfred de Musset. Ils voyagèrent +ensemble en Italie. À Rome, après une terrible scène +de jalousie, ils rompirent complètement. Musset était +très discret et respectait plutôt son amante que la +femme. George Sand, par contre, racontait partout +qu'elle avait lâché le poète à cause de sa faiblesse +dans les tournois d'amour; qu'il était tout à fait impuissant.</p> + +<p>Alfred de Musset apprit ces calomnies. Sa vanité +en fut blessée, car il perdait ainsi son avantage auprès +de toutes les femmes. Il voulut se venger et il fit +faire ces photographies, auxquelles il avait ajouté un +texte scandaleux en vers. Ces images se répandaient +par la photographie, car il n'avait pu trouver un imprimeur +qui voulût s'en charger.</p> + +<p>J'étais très heureuse de m'être réconciliée avec +Roudolphine; ses visites me gênaient pourtant, car +elle avait une mauvaise réputation.</p> + +<p>J'étais impatiente d'aller à Budapest, et je ne perdis +pas un jour, après la fin de mes représentations.</p> + +<p>J'y arrivai durant la grande foire annuelle, la +semaine la plus animée de la morte saison. La foire +dure une quinzaine de jours; on l'appelle le marché +de la Saint-Jean ou le marché aux melons, car le +marché est alors encombré de ces fruits succulents.</p> + +<p>Je m'étais procuré un vocabulaire hongrois-allemand +et un manuel de la langue magyare.</p> + +<p>En arrivant à Budapest, j'envoyai immédiatement +ma carte à M. de R... Il fut assez aimable pour me +rendre tout de suite visite. Son neveu Arpard l'accompagnait. +Les yeux de l'adolescent rayonnèrent en me +voyant.</p> + +<p>Je fus très étonnée de voir ces deux messieurs entrer +dans le costume de fête des Hongrois. J'appris +plus tard que le costume national était à la mode.</p> + +<p>M. de R... me conseilla de me procurer également +le costume national. Le fanatisme était si vif que des +hommes et des femmes qui s'opposaient à cette +mode avaient été insultés par des jeune gens. Membre +du théâtre national, on l'exigeait tout particulièrement +de moi. Je trouvais cela abusif. On n'en disait +pas un mot dans mon contrat. Mais comme ce costume +m'allait à ravir, je me mis à la mode. J'étais +beaucoup plus jolie que dans mes toilettes de ville. +Je me fis faire plusieurs costumes que je portais de +préférence.</p> + +<p>M. R... me demanda si je voulais chanter en italien +ou en allemand. Je remarquai qu'il désirait me poser +encore une autre question. Je lui répondis que je +ferais tout mon possible pour apprendre assez le +hongrois pour pouvoir chanter dans cette langue. +Comme on ne parle que très rarement dans les opéras +et comme les assistants ne comprennent jamais le +texte que l'on chante, je pensais que cela ne me serait +pas trop difficile. J'ajoutai que je prendrais des +leçons.</p> + +<p>Il est de coutume en Hongrie de régaler les visites +à n'importe quelle heure du jour. En général, manger +est une des principales occupations des Hongrois.</p> + +<p>Les Hongrois sont de grands sybarites.</p> + +<p>Je priai donc ces deux messieurs de prendre une +petite collation. M. de R... s'excusa, il avait beaucoup +à faire et se leva pour sortir. «Si tu as envie de rester, +dit-il à son neveu, je te permets d'accepter l'invitation +de mademoiselle. Ensuite tu pourras lui montrer +la ville et lui servir de cicerone. Vous viendrez +au théâtre», dit-il, en s'adressant à moi, «on y donne +la tragédie et vous allez vous y ennuyer, puisque vous +ne comprenez pas encore notre langue. Faites donc +comme vous l'entendrez. Nous parlerons encore demain.»</p> + +<p>J'étais très heureuse d'être seule avec Arpard. J'avais +décidé de lui enseigner l'amour et de le plier tout +d'abord à mes caprices.</p> + + + + +<h3>II</h3> + +<p class="d">AMOUR ET SADISME +</p> + +<p>J'avais décidé de séduire Arpard, mais je n'avais +pas encore pensé comment m'y prendre.</p> + +<p>Je n'aurais pas eu de peine à le séduire, mais je +devais prendre garde à bien des choses, et je ne vis le +danger que lorsque M. de R... nous eut laissés seuls. +Arpard était si jeune! Je compris que quand je lui +aurais permis la jouissance du plus haut bien qu'un +homme peut désirer et qu'une femme peut accorder, il +ne serait plus possible de le retenir. Sa passion n'aurait +plus été maîtresse et je n'aurais plus pu me dominer. +Ce jeune homme, je le sentais bien, ne ressemblait pas +à mon accompagnateur, à Franz, auquel je pouvais +dire d'aller jusqu'ici et pas plus loin, et qui était un +homme fait pour la servitude et l'obéissance, aussi +bien dressé que le roquet de ma tante. Un malheur +pouvait vite arriver. Je risquais tout en faisant ce +pas au début de mon nouvel engagement. D'ailleurs +je ne connaissais pas assez Arpard, je n'étais pas sûre +de sa discrétion.</p> + +<p>Les jeunes gens se vantent facilement de leurs +conquêtes. Et s'ils ne se vantent pas, ils se trahissent +facilement par un regard ou par une parole inconsidérée. +D'ailleurs, on pouvait nous surprendre!</p> + +<p>Si j'avais connu les Hongrois et les Hongroises, +comme je devais les connaître plus tard, je n'aurais +pas tant hésité. J'arrivais de Francfort, où l'on juge +très sévèrement la conduite d'une femme.</p> + +<p>Mon cœur battait si fort quand M. de R... m'eut +laissée toute seule avec son neveu que je pouvais à +peine parler. Je m'étais amourachée, je le sentais +maintenant. Ah! si seulement j'avais pu lui communiquer +les sentiments qui m'agitaient! Ce n'était pas +que de la convoitise: c'était bien ce sentiment que +les livres seuls m'avaient encore fait connaître; +l'amour éthéré! J'aurais pu passer des heures à son +côté, le contempler, écouter le son de sa voix, et +j'aurais été ineffablement heureuse.</p> + +<p>Mais je ne veux pas vous décrire mes sentiments, +je n'en ai pas la force. Ma plume n'est pas assez +habile; je n'ai jamais eu la prétention d'avoir du +style. C'est tout juste si je connais l'orthographe et la +grammaire. La syntaxe et la rhétorique brillent devant +mes yeux comme une fata-morgana, que je n'ai jamais +pu atteindre. Quand M. de R... se fut éloigné, le majordome +de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre», où j'étais +descendue, nous apporta la collation commandée: +du café, de la crème, des glaces, de la tourte aux +noisettes, des fruits, surtout des melons et un punch +glacé. Il ne nous apportait que des rafraîchissements. +Arpard prit place à mon côté. Comme il faisait très +chaud, j'enlevai le fichu de soie qui me couvrait la +nuque et la gorge. Arpard avait le spectacle de mes +deux collines de lait. Au commencement, il ne les +regardait que du coin des yeux; quand il vit que je +lui permettais ce plaisir, il se pencha un peu vers moi +et ses yeux y restaient fixés. Il soupirait, sa voix +tremblait. En lui tendant un verre de café glacé, je lui +frôlai la main et nos doigts s'unirent une seconde. +Je sentais venir l'instant de ma défaite et je me défendais +faiblement. Un petit frisson parcourait mon +corps, je devins rêveuse, notre conversation tomba +brusquement. Je me renversai sur le canapé, mes +yeux étaient clos, mon esprit se troublait et je pensais +m'évanouir. J'avais dû changer de couleur, car +Arpard me demanda, inquiet, si je me trouvais mal. +Je me ressaisis et le remerciai d'une poignée de main +que nous prolongeâmes. Je lui abandonnai ma main +gauche, il la couvrit de baisers. Son visage était +rouge. Je croyais que tous les boutons de son habit +allaient sauter, tant sa poitrine se gonflait.</p> + +<p>Est-ce que ces préliminaires devaient durer encore +longtemps? Il était beaucoup trop timide pour profiter +de ses avantages, il ne les remarquait même +pas. Un roué n'aurait pas manqué d'en profiter; mais +un roué m'aurait-il amenée à cet état? J'aurais tout +employé pour lui cacher mes sentiments.</p> + +<p>La situation devenait pénible. Je rappelai à Arpard +que son oncle lui avait recommandé de me montrer +la ville. Je sonnai et je commandai d'aller chercher +un fiacre.</p> + +<p>«L'équipage du baron O... est en bas, me répondit +le serviteur. Il le tient à votre disposition.»</p> + +<p>Ceci était galant. Je n'avais pas encore vu le baron, +j'avais oublié de lui envoyer ma carte. Je décidai de +la lui remettre aussitôt. Nous y allâmes: le baron +n'était pas à la maison. Nous poussâmes notre promenade +jusqu'à Ofen. Puis nous revînmes sur nos +pas, dans la petite forêt de la ville, une espèce de +parc de fort mauvais goût, où il y avait un petit lac +et des barques. Je demandai à Arpard si nous étions +bien éloignés de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre». +Il me répondit qu'il y avait une petite heure de +chemin.</p> + +<p>—Je vais renvoyer la voiture et nous nous promènerons +ici; ne serez-vous pas trop fatiguée? me +demanda-t-il.</p> + +<p>—Même si cela doit durer jusqu'à demain matin, +je ne serai point fatiguée.</p> + +<p>Il sourit, en pensant à une autre fatigue.</p> + +<p>Les Pesthois ne visitent ce parc que durant le jour; +dès que le soleil disparaît, ils rentrent tous en ville. +Je n'y voulais pas retourner, car Budapest est la ville +la plus poussiéreuse qui soit. Toute la campagne +environnante n'est qu'un immense désert de sable; +chaque coup de vent y soulève des nuages de +poussière, comme en Afrique. J'étais heureuse +d'être à l'abri, de me promener dans l'herbe. Nous +allions dans des îles en passant des ponts suspendus. +Je me pendais au bras d'Arpard. Il me mena dans un +restaurant encore ouvert. Je demandai jusqu'à quelle +heure il était ouvert, et l'on me répondit qu'il fermait +à neuf heures du soir pour se rouvrir à quatre heures +du matin. Arpard me pressait de rentrer bientôt, car +ce petit bois n'était pas sûr le soir, on y avait dernièrement +assassiné quelqu'un.</p> + +<p>—Mais vous n'avez pas peur, cher Arpard? lui +dis-je.</p> + +<p>Nous nous appelions déjà par nos petits noms. +Notre familiarité avait déjà fait d'immenses progrès. +Il s'était confessé, je l'avais obligé à faire ses aveux. +Il me jurait, par les étoiles et par la profondeur du +ciel, de m'aimer jusqu'à sa mort. Il était tombé amoureux +à Francfort. Son imagination était ardente et +poétique, comme celle des tout jeunes gens. Il pressait +et baisait mes mains. Arrivés dans une île, il +tomba à mes pieds,—il disait qu'il adorait la terre +qui me portait, et il me supplia de lui permettre +d'embrasser mes pieds. Je m'inclinais vers lui, je lui +baisais les cheveux, le front, les yeux. Il me prit par +la taille et enfouit sa tête—vous ne devinez pas où?—dans +les environs de ce point que tous les hommes +envient. Bien qu'il fût jalousement voilé de mousseline, +caché par mes robes et ma chemise, Arpard +semblait ivre. Il prit ma main droite et la pressa sur +son cœur, sous son gilet. Ce cœur galopait et battait +aussi fort que le mien. Mon genou droit se heurta à +ses jambes, qui flageolèrent comme celles d'un homme +ivre, et à cet attouchement il devint encore plus affolé +et plus amoureux. Je crus que ses yeux allaient sauter +hors de leurs orbites. Il était onze heures, nous +étions encore dans l'île, étroitement enlacés. Mes +jambes étaient sur ses genoux. Il osa enfin une première +caresse. Il joua d'abord avec le cordon de mes +bottines, puis il me caressa le visage, les oreilles, les +cheveux, la nuque et aussi le menton, que j'avais +fort joli. À cette première caresse, j'étais déjà hors +de moi. Nos bouches s'étaient unies, je suçais ses +lèvres et ma langue pénétrait entre ses dents jusqu'à +sa langue. Je voulais l'avaler, tant je l'aspirais.</p> + +<p>Je ne sais pas comment cela arriva, tout à coup je +ne fus plus sur ses genoux. Je le serrais comme pour +le briser. Sa main droite jouait avec ma nuque et me +semblait moite de fièvre. Il me chatouillait à me +rendre folle.</p> + +<p>Ce n'était pas l'expérience qui le guidait, mais +l'instinct. Il m'avoua plus tard avoir ignoré jusqu'à +ce moment la différence du carquois et des flèches. +Et cependant il agissait avec une inexpérience aussi +adroite que pourrait l'être l'expérience même, et l'on +doit remarquer que les gens d'expérience sont souvent +malhabiles.</p> + +<p>Je m'évanouissais, ce chatouillement était trop fort. +Je baissai les yeux et j'aperçus mon superbe compagnon +vêtu à la hongroise, ce qui lui seyait à ravir. +Je ne lui avais pas encore rendu ses caresses et je +brûlais de les lui rendre. Je le sentais tressaillir; une +décharge électrique parcourait nos nuques et nous +faisait tressaillir, comme ces malheureux animaux +que la foudre frappe tressaillent avant de mourir, au +plus fort d'un orage, dans la campagne. Au même +instant, je sentis que j'étais hors de moi. L'extase +nous ravissait l'un et l'autre dans des régions éthérées +où il me paraissait que nul n'avait voyagé avant +nous et où cependant tout était préparé pour nous +recevoir. Arpard léchait mes mains et baisait les +ongles de mes doigts. Ainsi que, je vous l'ai dit, personne +ne lui avait appris ces choses: la nature seule +le conduisait, il suivait ses inspirations.</p> + +<p>Un incendie intérieur nous poussait à d'autres +plaisirs. Nous réfléchissions tous les deux comment +nous y prendre. Ma raison avait abdiqué. Je ne craignais +plus rien. Et si quelqu'un était venu me dire +que le déshonneur m'attendait, que j'allais être engrossée, +que j'allais accoucher et mourir; et si +d'autres étaient venus nous entourer pour se moquer +de nous, j'aurais continué ce jeu d'amour, je leur +aurais crié mon bonheur, je n'aurais ressenti aucune +honte. J'étais l'esclave de mes désirs, j'étais entièrement +soumise.</p> + +<p>L'extase dura quelques minutes. Après nos caresses +réciproques, mes feux devenaient chaque seconde +plus ardents. Et lui était dans le même état.</p> + +<p>Mes yeux allaient de son visage à ses mains puissantes, +de celles-ci au paysage inanimé; ils erraient +sur la surface des eaux, à peine déchirée par quelques +rares broussailles. La lune se reflétait dans l'eau, qui +se ridait par endroits quand un petit poisson sautait. +J'aurais voulu m'y tremper avec Arpard, prendre un +bain de fraîcheur et de volupté! J'étais une bonne +nageuse. J'avais pris des leçons de natation à Francfort +et j'aurais pu traverser le Mein ou le Danube à la +nage.</p> + +<p>Arpard devina ma pensée, il me souffla dans l'oreille:—Veux-tu +te baigner avec moi dans cet +étang? Il n'y a aucun danger. On dort depuis longtemps +au restaurant. Il n'y a personne.</p> + +<p>—Mais tu m'as dit que ce bois est peu sûr, que +l'on vient d'y assassiner quelqu'un. Sinon, je veux +bien.</p> + +<p>—N'aie pas peur, chère ange. Cet endroit est +encore le plus sûr. Plus près de la ville, dans l'allée +des platanes qui mène à la rue du Roi, entre les villas, +c'est là que c'est dangereux.</p> + +<p>—Mais que dira-t-on à l'hôtel, si nous rentrons si +tard?</p> + +<p>—L'hôtel est ouvert toute la nuit. Le portier dort +dans sa loge. Tu connais bien le numéro de ta +chambre. La femme de chambre a sûrement mis la +clef sur ta porte. D'ailleurs, une excuse est vite trouvée. +Moi-même, je prends souvent une chambre dans +cet hôtel quand je ne veux pas réveiller le concierge +de mon oncle. Je prends la première clef, j'y suis +comme à la maison. Ton voisin est parti aujourd'hui, +la chambre à côté est vide, je m'y logerai.</p> + +<p>—Puisque tu me tranquillises, essayons-le. Aide-moi +à me déshabiller.</p> + +<p>Il jeta aussitôt son bonnet, son brandebourg et sa +chemise et m'aida à dénouer mon corset. En moins +de trois minutes, nous étions tous les deux nus au +clair de lune.</p> + +<p>Arpard n'avait encore jamais vu une femme. Il +tremblait de tout le corps. Il s'agenouilla devant moi +et se mit à baiser chaque endroit de mon corps avec +des paroles doucement murmurées et ferventes comme +une prière, comme ces lentes prières des moines de +l'Inde qui, réunis en collèges, prient des heures +durant en une sorte de bruissement fait de paroles +indistinctes, assez semblable aux rumeurs de certains +insectes. Enfin je lui échappai et je sautai dans l'eau. +Je me mis à nager avec vigueur. Arpard ne nageait +qu'avec une main. Il m'étreignait de l'autre. Parfois, +il plongeait. Sa tête bouclée entrait dans l'eau, puis +reparaissait comme celle d'un charmant dieu aquatique, +d'un nain mignon, gardien des trésors mythiques. +Nous reprîmes bientôt pied. L'eau était moins +profonde. Nos désirs nous jetèrent dans les bras l'un +de l'autre et je reçus résignée les douces caresses qui, +je le sentais, auraient pu facilement me détruire. +Cependant, je ne pensai pas un seul instant aux suites +possibles de mon abandon. Si j'avais vu un poignard +entre ses mains, j'aurais offert ma poitrine à ses +coups. Comme il était inexpérimenté, la crise était là +avant qu'il eût commencé à me dire son amour, et il +resta un moment muet dans la belle nuit, sans savoir +que dire ni que faire. Mais il ne perdit pas courage. Il +m'étreignit plus fort. Il haletait, ses doigts se crispaient +dans ma chair. Il me disait en mots entrecoupés +la douceur et la violence de cet amour qu'il voulait +me donner une fois pour toutes, c'est-à-dire qu'il +serait l'unique de sa vie, et, sans le croire, je me +flattais qu'il en serait peut-être ainsi. Cela eût été +douloureux, si ça n'avait pas été exquis.</p> + +<p>J'étais maintenant sûre du résultat. Le frisson le +plus voluptueux parcourait tous mes membres. Je le +ressentais surtout dans la tête, puis aux pieds, dans +les orteils. Mes yeux étaient tout grands ouverts et les +larmes jaillissaient si impétueuses qu'il crut—ainsi +qu'il me l'avoua plus tard—que c'était l'eau du bassin +et non mes larmes. Ce frisson excita chez lui le +même frisson et je sentis le tremblement me gagner, +qui ne voulait pas finir. Nous tremblions tous deux, +non pas de froid, mais à cause de ce frisson singulier +et profond qui nous parcourait de la nuque au bout des +orteils. Enfin son courant électrique me traversa de +part en part. Nous étions serrés l'un contre l'autre, incapables +de dire un mot, sans pensée, abîmés dans un +lourd rêve d'amour. J'aurais voulu rester ainsi toute +une éternité, jusqu'à la mort. Mourir ainsi serait +l'extrême béatitude.</p> + +<p>Le vent nous apportait le carillon de l'église de +Sainte-Thérèse. Il sonnait minuit. Je dis à Arpard +qu'il était l'heure de rentrer en ville, que nous pourrions +reprendre nos jeux à l'hôtel. Il m'obéit immédiatement. +Il me pria de bien vouloir lui permettre +de me porter dans ses bras, comme un enfant, jusqu'au +bord. Il me prit dans ses bras, je lui nouai les +miens autour du cou et il me porta jusqu'au banc où +étaient mes habits. J'enfilai tout de suite mes bas, il +noua mes bottines en embrassant continuellement +mes genoux et mes mollets. Enfin nous fûmes prêts +et allâmes au rond-point. Devant le tir, à la sortie +du petit bois, était un fiacre. Le cocher était sur son +siège. Arpard lui demanda de nous mener immédiatement +en ville, contre un bon pourboire. Il lui +indiqua la place de Saint-Joseph. Il voulait cacher au +cocher qui j'étais et où je demeurais. Moi aussi j'étais +devenue prudente et j'avais descendu ma voilette. Le +cocher accepta pour un florin d'argent. Nous montâmes +dans le fiacre, qui partit au galop. Le +cocher devait être de retour peu après minuit: il avait +amené des jeunes gens au tir et il n'était pas libre.</p> + +<p>Nous descendîmes à la place de Saint-Joseph. Ce +n'était plus bien loin jusqu'à l'hôtel. J'entrai la première; +il alla chercher les clefs et je l'attendis devant +ma porte. Il m'apporta la clé au bout de quelques +minutes. Le portier dormait. Personne ne nous avait +vus rentrer.</p> + +<p>J'étais lasse. J'avais les jambes rompues d'avoir +supporté tant de délicieuses fatigues. Je tenais à aller +dormir. Je me couchai immédiatement. Arpard aussi +semblait las: il avait supporté les mêmes fatigues. Je +lui conseillai de se refaire des forces et d'aller se coucher. +Il aurait bien voulu rester, mais il fut assez délicat +pour me quitter, après m'avoir encore une fois +embrassée avec passion.</p> + +<p>Je ne veux pas vous raconter toutes nos luttes +d'amour à cette conquête du royaume de Cythère; je +devrais me plagier moi-même et me répéter sans +cesse. Cela vous ennuierait. Arpard m'avoua qu'il avait +acheté à Francfort, chez un bouquiniste, les <i>Mémoires +de M. de M...</i>, et que c'est là qu'il avait appris les +théories des plaisirs de l'amour. Il me dit encore que, +plusieurs fois, il avait été sur le point d'apporter ses +prémices à une hétaïre, que seule la crainte de l'infection +l'avait retenu; aussi c'était un grand bonheur +que je fusse venue en Hongrie.</p> + +<p>Le premier soir, j'avais négligé toutes les mesures +de précaution que j'employais ordinairement. Dans +la suite, j'eus de nouveau recours à ces mesures de +prudence. Je voulais être à l'abri de toute surprise. +Parfois, je les négligeais quand même; mais nos relations +n'eurent néanmoins aucune suite funeste. Comme +vous êtes médecin, vous saurez expliquer ce phénomène.</p> + +<p>Mon bonheur ne fut pas de longue durée. Au mois +d'octobre, Arpard reçut un emploi loin de Budapest +et dut partir. Ses parents habitaient dans cette contrée, +et son père était un homme si sévère qu'Arpard n'osa +pas s'opposer à sa volonté.</p> + +<p>Au mois de septembre, j'avais loué un appartement +dans la rue de Hatvaner, dans la maison des Horvat. +Je ne faisais pas ma cuisine, je me faisais apporter +mes repas du casino. C'était beaucoup plus avantageux +pour moi. Je n'avais pas besoin d'inviter mes +collègues à dîner, comme j'aurais dû le faire si j'avais +eu un ménage, car les Hongrois sont très hospitaliers. +Les acteurs, les chanteurs, les comédiennes et +les cantatrices s'invitaient réciproquement et vivaient +aux crochets des uns et des autres.</p> + +<p>Je pris une maîtresse de hongrois, une actrice, que +le baron de O... me recommanda. Il ne me conseilla +pas de prendre celle que M. de R... m'avait recommandée, +car elle avait une mauvaise réputation en +ville.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de B..., ma maîtresse de hongrois, avait été +très belle dans sa jeunesse. Elle avait eu une vie assez +agitée. Son mari était un ivrogne et elle était divorcée. +Elle parlait très bien l'allemand et n'avait appris +le hongrois que pour entrer au théâtre. Son père avait +été fonctionnaire et elle avait reçu une très bonne +éducation. Elle me fit le compliment qu'elle n'avait +encore jamais rencontré une personne qui apprît +avec autant de facilité le hongrois que moi.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt amies, comme si nous avions +été du même âge. Elle ne cachait pas ses aventures +et m'en parlait souvent. Le nombre de ses amants +était assez restreint; pourtant elle connaissait toutes +les nuances de la jouissance sexuelle aussi bien que +Messaline. Je ne pouvais pas cacher mon étonnement.</p> + +<p>«C'est que, me disait-elle, j'ai eu des amies qui ne +se gênaient pas pour se livrer devant moi au libertinage +le plus effréné; aussi j'appris tout cela en +y assistant sans jamais y prendre part. M<sup>me</sup> L..., que +M. de R... vous recommandait comme maîtresse de +hongrois, a été la plus dissolue de toutes dans sa jeunesse. +Elle le serait encore si elle n'était si vieille; pourtant +elle a encore deux ou trois hommes qui lui +rendent le service d'amour. J'ai entendu parler de +Messaline, d'Agrippine, de Cléopâtre et d'autres +femmes dissolues. Je ne pourrais pas croire à ces histoires +si je n'avais connu la L... Vous devriez faire +sa connaissance; elle est très intéressante, un phénomène +en son genre. Elle connaît toutes les entremetteuses +de Budapest et a des relations avec toutes les +prostituées. Grâce à elle vous pourriez apprendre des +choses que la plupart des femmes ignorent habituellement.»</p> + +<p>Je dois vous faire remarquer que j'avais parlé à +M<sup>me</sup> de R... du livre du marquis de Sade et que je lui +avais montré les images. Elle n'avait jamais vu ces +images, mais elle me dit que M<sup>me</sup> de L... devait +les connaître. Elle avait vu M<sup>me</sup> de L... les exécuter en +pratique.</p> + +<p>«Que risquez-vous à voir ces choses? poursuivit-elle. +Personne ne le saura. Je dois vous dire qu'Anna +(c'est le nom de M<sup>me</sup> de L...) est la discrétion en personne. +On jouit légèrement en assistant à ces spectacles. +Ils vous permettent de connaître les hommes +dans leur déshabillé moral. Combien des plus grandes +dames de Budapest se livrent à des excès pires que +des prostituées, et personne ne les soupçonne. Anna +les connaît toutes; elles les a toutes vues quand elles +se croyaient à l'abri de la curiosité, et non pas avec +un homme, mais avec une demi-douzaine.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> de R... aiguillonnait ma curiosité. Les scènes +de <i>Justine</i> et de <i>Juliette</i> me faisaient horreur. +Je n'aurais jamais voulu assister à certaines des +scènes monstrueuses décrites dans ces volumes. Mais +il y avait pourtant certaines choses que j'aurais pu +supporter.</p> + +<p>Vous connaissez sans doute le livre du marquis et +vous savez ce que ces images représentent. Si vous ne +vous en souvenez pas, permettez-moi de vous les +décrire. La première représente une arène. En haut, +on aperçoit à une fenêtre un homme âgé, avec une +barbe, le propriétaire de la ménagerie, puis un +jeune homme et une fille à peine nubile et un garçonnet.</p> + +<p>Une fille nue est justement jetée par la fenêtre. +Une panthère, une hyène et un loup sautent contre le +mur pour la déchirer. Un lion est en train de dévorer +une autre fille, ses intestins lui sortent du corps. Un +énorme ours flaire une troisième fille. Même vous, un +médecin, qui êtes habitué à assister aux plus terribles +opérations, vous devez être épouvanté de cette image. +Pensez donc, moi!</p> + +<p>La deuxième image représente le marquis de Sade. +Il s'est affublé d'une peau de panthère et attaque trois +femmes nues. Il en étreint déjà une et lui mord la +poitrine. Le sang coule. Sa main droite lui déchire +l'autre sein. Par terre est un enfant nu, déchiré, mordu, +mort.</p> + +<p>Je ne sais pas quelle est la plus terrible de ces +deux images. Je ne voulais pas assister à de tels +spectacles. Mais il y en a d'autres, des orgies, des +flagellations, des scènes de tortures et des débauches +entre des personnes du même sexe, auxquelles l'on peut +assister.</p> + +<p>Vous direz peut-être que les plus innocentes peuvent +mener aux plus cruelles. Je ne veux pas prétendre +que certaines natures ne connaissent pas de +bornes; mais je puis affirmer que cela ne sera jamais +mon cas. On pourrait tout aussi facilement affirmer que +toutes les personnes qui assistent à des exécutions ou +à des punitions corporelles—on sait qu'il y a toujours +beaucoup plus de femmes que d'hommes—sont +capables d'assassiner leurs semblables, s'ils osaient le +faire impunément, pour satisfaire leurs morbides désirs. +Mais ceci est faux, j'en suis sûre. Une de mes amies, +une Hongroise, dont le père était officier et habitait +avec toute sa famille à la caserne de Alser, à Vienne, +assistait presque tous les jours à des exécutions corporelles. +Elle voyait par la fenêtre comment les soldats +étaient battus de verges et de martinet dans la +cour. Jamais elle n'eut envie d'en faire autant personnellement; +elle n'était pas même capable de couper +le cou à un poulet. Il y a un abîme entre la participation +active et l'assistance passive.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de L... fréquente dans les meilleures familles +de Budapest. Les dames de la haute société sont intimes +avec elle. Elle leur donne probablement des leçons +dans l'art, qu'elle entend si bien, d'attirer les hommes. +Ce n'était pas du tout compromettant de faire sa connaissance. +En Allemagne, ça l'eût été. Je voulais bien +la recevoir et M<sup>me</sup> de B... me l'amena. Seul le baron +de O... avait l'air mécontent et disait que ce n'était +pas une société pour moi. Je ne sais pas pourquoi il +la détestait tant. Elle me plut beaucoup. Elle n'était +pas du tout provocante, ainsi que je le croyais. +Quand nous nous connûmes mieux et que je l'eus +priée de tout me raconter, elle laissa toute contrainte. +Alors je vis que cette femme était tout autre qu'elle +ne semblait en société. Elle avait une étrange philosophie, +qui ne s'occupait que d'amener aux sens une +nourriture toujours nouvelle. Elle me parut un Sade +femelle. Elle eût été capable de faire tout ce qui était +dans le livre. J'en eus bientôt des preuves, ainsi que +je vais vous le raconter.</p> + +<p>Nous parlions de quelles façons on peut pimenter +la jouissance sexuelle de la femme. La sensibilité des +parties sexuelles s'émousse à la longue et il faut avoir +recours à des moyens artificiels pour la ranimer.</p> + +<p>—Je ne conseillerais jamais à un homme de faire +tout ce que j'ai fait, me disait-elle. Il n'y a rien de +plus dangereux que la surexcitation pour un homme; +cela l'énerve et le rend impuissant. L'imagination lui +remplace mal et rarement ce qu'il a prodigué. Chez +la femme, par contre, l'imagination augmente l'excitation +et le plaisir. N'avez-vous jamais essayé de vous +faire légèrement battre avec des verges durant le +plaisir?</p> + +<p>Je dois vous dire qu'avec M<sup>me</sup> de L... il était inutile +de mentir. Elle reconnut, dès sa première visite, +jusqu'à quel degré j'avais été initiée aux mystères +de l'amour. Mais je n'avais rien à craindre, car elle +partageait mes opinions concernant le secret de ces +choses et la dissimulation des femmes. Je lui dis que +j'avais essayé une fois, mais que la douleur avait été +si forte que j'y avais renoncé. Elle éclata de +rire.</p> + +<p>—Il y a très peu de femmes qui connaissent la +volupté de la douleur, et surtout les verges ou le fouet, +dit-elle. Parmi les nombreuses prisonnières qui sont +condamnées à recevoir le martinet, il n'y en a pas +une qui n'en aurait pas peur. Jusqu'à présent, je n'ai +rencontré que deux filles qui ressentissent cette +volupté. L'une était une prostituée de Raab, elle avait +commis plusieurs vols rien que pour être fouettée. +Sa volupté s'augmentait encore d'être punie publiquement. +Elle était très fière d'être appelée putain. +Quand elle recevait des coups, elle criait et se lamentait; +mais, de retour dans sa cellule, elle se déshabillait, +regardait dans le miroir ses chairs horriblement +meurtries, tandis qu'elle paraissait pleine de +volupté. Durant l'exécution, au milieu de la vive douleur, +elle avait les déversements les plus voluptueux. +L'autre, je viens de la découvrir, ici, en ville. Elle se +trouve à la Conciergerie et reçoit trente coups de +martinet par trimestre. Celle-ci ne crie jamais; son +visage exprime plus de volupté que de douleur. +Auriez-vous envie d'assister à l'exécution de cette +fille?</p> + +<p>J'hésitais. J'avais peur que M. de F..., gouverneur +de la ville, ne l'apprît. Je le connaissais bien, il +était un de mes adorateurs. Anna—je l'appelle +ainsi puisque M<sup>me</sup> de B... la nommait ainsi—m'assura +que M. de F... n'en saurait rien; que M<sup>me</sup> de B... +et d'autres dames y assisteraient, quelques-unes de la +plus haute aristocratie, comme les comtesses C..., +K..., O... et V...; que je pouvais très bien passer +inaperçue et que si j'étais bien voilée, personne ne me +reconnaîtrait. Enfin, je consentis; le jour était proche +où la prisonnière recevait sa punition, ainsi je n'eus +pas longtemps à attendre.</p> + +<p>Au jour de l'exécution, il y avait encore un autre +spectacle, qui empêcha toutes les aristocrates de +venir. C'était le jour de réception de la grande-duchesse +qui venait d'arriver de Vienne. Nous entrâmes +en cachette, Anna, M<sup>me</sup> de B... et moi, dans +une chambre préparée pour nous. Nous nous mîmes +à la fenêtre. Bientôt apparurent trois hommes, le chef +de la milice, un geôlier et le bourreau de la ville. La +délinquante était une fille de seize à dix-huit ans, +aussi belle qu'une jeune déesse, délicatement bâtie et +avait un visage plein d'innocence. Elle n'avait pas +peur, mais elle détourna les yeux quand elle nous vit. +Anna me dit que j'allais bientôt me convaincre qu'elle +n'avait pas honte. Le geôlier la ligota sur un banc et +le bourreau la fouetta à coups de verge. Elle n'avait +qu'un jupon très mince et sa chemise sur le corps. +Ces voiles étaient tendus, des formes arrondies se +dessinaient. La chair tremblait à chaque coup. Elle se +mordait les lèvres, mais son visage était quand même +rempli de volupté. Au vingtième coup, sa bouche +s'ouvrit; elle soupirait voluptueusement et semblait +jouir de la plus haute extase.</p> + +<p>—Cela aurait dû venir beaucoup plus tôt ou beaucoup +plus tard, me souffla Anna; je ne crois pas +qu'elle atteindra une deuxième fois l'extase. Nous +devrons la lui procurer quand elle entrera ici, après +l'exécution. J'ai donné cinq florins au geôlier pour +qu'il lui permette d'entrer. Je l'ai fait pour vous.</p> + +<p>Je compris ce qu'elle entendait et je lui donnai +dix florins pour couvrir les autres dépenses. Je voulais +aussi donner quelque chose à la fille. L'exécution +dura plus d'une demi-heure.</p> + +<p>Chaque coup durait une minute. M. F... s'éloigna, +le bourreau porta le banc dans un réduit et la fille +entra dans notre chambre. Nous passâmes toutes +dans une autre chambre, dont les vitres étaient dépolies. +On ne pouvait pas nous observer. Anna lui dit +de se déshabiller. Elle ne le fit qu'avec peine. Ses +chairs étaient enflées, on pouvait compter les traces +des lanières. La peau était crevée, il en sortait du +sang en longs filets. C'était très beau.</p> + +<p>—Tu n'as goûté qu'une seule fois la volupté? lui +demanda Anna.</p> + +<p>—Une seule fois, répondit la pauvrette à voix +basse. Ses jambes tremblaient, il me semblait qu'elle +avait envie d'une autre jouissance. Anna lui dit de +mettre ses jambes sur une chaise. Puis elle s'agenouilla +devant elle et se mit à jouer avec les boucles +de ses cheveux, qui lui retombaient sur les yeux. +Anna les écartait soigneusement, découvrant un beau +front uni et blanc comme le marbre. La fille haletait +et soupirait de temps en temps. Elle avait empoigné +des deux mains les cheveux d'Anna et elle les arrachait, +dans sa fureur amoureuse.</p> + +<p>—Te crois-tu jolie? lui demandait Anna.—Oh! +oui, beaucoup, et vous aussi, mais plutôt belle, votre +caresse est douce. C'est si bon... Ah!... ah!... ne terminez +pas, caressez mon front, lentement. Maintenant, +rafraîchissez aussi de vos mains froides ma +nuque et mes joues.</p> + +<p>J'avais envie de remplacer Anna auprès de la fille. +Anna remarqua le changement de ma physionomie. +Elle cessa son jeu et me demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous essayer? Et toi, Nina (elle s'adressait +à M<sup>me</sup> de B...), ne reste pas ainsi comme une +bûche. Amuse-toi avec mademoiselle.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de B... éclata de rire. Elle se mit à l'aise et je +fis de même. Anna ne suivit point notre exemple, et +pour cause: un corps aussi abîmé que le sien nous +aurait enlevé toute envie de plaisanter.</p> + +<p>Nina (M<sup>me</sup> de B...) était encore très belle, elle avait +un plus beau corps que ma mère. Elle n'avait jamais +eu d'enfants; son ventre n'avait pas de rides et n'était +pas détendu comme on l'aurait attendu à son âge. Elle +avait au moins cinquante ans, à en juger sur son +visage. Pourtant elle avait moins de chance auprès des +hommes qu'Anna, qui était beaucoup moins belle. +Elle n'était pas lubrique; on aurait dit une statue de +marbre, inanimée. Maintenant aussi, elle restait complètement +froide.</p> + +<p>Je pris la place d'Anna aux genoux de la fille.</p> + +<p>Comme Anna avait interrompu le jeu, la bonne +volonté qu'il faut de part et d'autre dans tout amusement +humain avait fini par disparaître. Je dus tout +recommencer. Cela dura longtemps. Nina s'était agenouillée +auprès de moi, elle m'enlaçait de sa main +gauche, tandis que la droite jouait à repousser les +mèches rebelles qui faisaient paraître petit mon +front, que j'ai naturellement haut et large. Ma tête +me brûlait comme si elle avait été pleine d'explosifs. +L'odeur qui emplissait la pièce était extrêmement +voluptueuse; ce parfum m'était plus agréable que +celui des fleurs les plus rares. Il m'enivrait.</p> + +<p>Anna s'était agenouillée de son côté et s'amusait +maintenant à tresser des nattes avec les beaux cheveux +de la fille. Elle avait assez de cheveux pour +qu'on pût ainsi tresser quatre nattes grosses comme +un bras de femme et qui tombaient jusqu'au mollet. +Ce chatouillement excitait la petite, elle s'agitait de +plus en plus et la crise approchait. Anna lui tirait +parfois les cheveux, et comme elle avait les chairs +déjà meurtries, cela augmentait ses sensations douloureuses.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! criait la fille voluptueuse, c'est +trop fort! je ne puis plus rien supporter, je vais me +trouver mal...</p> + +<p>Anna éclata de rire et je fis comme elle, qui riait à +se tordre. La fille aussi riait, mais avec un peu de +honte, et Anna maintenant lui tirait les cheveux assez +rudement, mais la fille n'en paraissait pas mécontente +et j'aurais tout donné au monde pour savoir si son +contentement était feint ou non. Mais il me fut impossible +de lire ce qui se passait exactement dans le cerveau +de cette fille et il est bien possible, après tout, +qu'elle-même n'aurait rien su y démêler.</p> + +<p>C'est ainsi que se termina ce jeu charmant et inoubliable. +Nous nous habillâmes. Je donnai vingt florins +à la fille, je l'embrassai tendrement et je lui dis +qu'elle n'avait plus besoin de voler, que je la prenais +à mon service.</p> + + + + +<h3>III</h3> + +<p class="d">ROSE +</p> + +<p>Vous m'avez demandé vous-même de ne rien vous +cacher de mes expériences et de mes sentiments, +aussi je n'ai pas hésité une minute à vous raconter +l'anormalité de mes désirs pervers. Je suis convaincue +que vous saurez me comprendre, car vous êtes un +psychologue aussi profond qu'un fin physiologue. Il +est probable qu'aucune femme ne vous fit jamais +semblables aveux; mais vous avez certainement étudié +de tels cas, et peut-être êtes-vous arrivé à les résoudre. +Je suis profane, j'ignore tout de ces deux +sciences; j'ai obéi au moment, sans penser si ce que +je faisais pouvait révolter nos meilleurs sentiments et +nous inspirer de l'horreur. De sang-froid, à l'abri de +mes sens, j'aurais tremblé à l'idée d'accomplir de +telles saletés. Maintenant, après les avoir faites, je +suis d'un autre avis, car je ne vois pas ce qui les rend +obscènes.</p> + +<p>Peut-être que vous me reprendriez ici si je vous +communiquais tout ceci oralement, et peut-être que +vous ne me reprendriez pas. Vous connaissez, bien +mieux que moi, la conformation organique de +l'homme et vous connaissez la clé de ce phénomène +dans le cerveau. Je raisonne d'après mon expérience +personnelle, sans pouvoir garantir la justesse de ce +que je dis.</p> + +<p>Avant tout, je dois répondre à cette question: +qu'est-ce qu'on entend au juste par une saleté?—Nous +nous nourrissons tous les jours de matières qui, +analysées, se trouvent être en état de pourriture; +nous avons beau nous convaincre que nous purifions +nos aliments par l'eau et par le feu, nous mangeons, +au fond, des saletés. Certains aliments doivent être +absolument pourris pour nous plaire. Est-ce que le +vin, la bière ne doivent pas fermenter avant que +nous les goûtions? Et la fermentation est un certain +degré de pourriture! Et c'est ce qu'il y a de plus bled +aux grives et aux bécassines qui est de haut goût et +très recherché. Et si on pense de quoi se nourrissent +les porcs et les canards! Le fromage fourmille de +vers. Souvenons-nous de quelle façon on ensale les +harengs. J'ai assisté une fois à Venise à cette opération. +Je ne puis pas la raconter. Si on savait quel +complément reçoit le sel de mer, plus personne n'en +mangerait! En un mot, la saleté est quelque chose de +très relatif, et qui songera, en jouissant de quelque +chose, aux matières premières? C'est comme si quelqu'un, +s'étant amouraché d'une jeune fille, perdait ses +sentiments poétiques en pensant aux besoins naturels +de sa bien-aimée. Moi je crois justement le contraire. +Quand un homme aime quelqu'un ou quelque chose, +il ne voit plus rien d'obscène, de sale ou de dégoûtant +dans l'objet de son plaisir.</p> + +<p>Ces quelques réflexions peuvent servir d'excuse à +ce que j'ai fait, poussée par les désirs aveugles +de mes sens. Je vous en ai parlé à la fin de ma dernière +lettre. Cela doit vous suffire.</p> + +<p>Ce que mon cœur éprouva plus tard est bien différent +et beaucoup plus étrange. Vous aurez, comme psychologue, +un sujet d'analyses, car, si ce n'est pas +absolument extraordinaire, c'est quand même une +anormalité.</p> + +<p>J'ai lu, ces derniers temps, plusieurs livres sur +l'amour grec, le soi-disant amour platonique; particulièrement +les œuvres de Ulrich, professeur, actuellement +à Durzbourg. Il ne parle cependant que de +l'amour entre hommes, et ne dit pas un mot de +l'amour entre femmes. Que direz-vous quand je +vous avouerai que jamais je n'ai aimé un homme +aussi violemment que j'ai aimé ma chère Rose, la +fille dont je vous ai parlé à la fin de ma dernière +lettre? L'amour physique m'attirait, il est vrai; mais +il y avait encore autre chose au cœur, une nostalgie +que je n'ai jamais éprouvée pour aucun homme. +C'était un amour si pur que toutes les autres femmes +me dégoûtaient, et les hommes encore plus. Je ne +pensais qu'à Rose, je rêvais d'elle. J'embrassais mes +oreillers, je les caressais en pensant que c'était elle +que je tenais. Et je pleurais, j'étais désolée de ne pouvoir +la voir.</p> + +<p>Je ne savais à qui me confier, à Nina ou à +Anna? Ou devais-je prier M. de F... de la libérer de +sa peine? Il m'aurait demandé comment je la connaissais, +et je n'aurais su que lui répondre. Enfin, +je décidai d'en parler à Anna. Elle m'épargna la +peine d'entamer cette conversation et, se mettant +tout de suite à parler du plaisir partagé:</p> + +<p>«C'est tout ce qui peut encore m'exciter, me +dit-elle, et, aujourd'hui, je n'ai pas eu le meilleur. Je +vous ai cédé la suprême jouissance. N'êtes-vous pas +amoureuse de cette petite Rose? Ne niez pas, j'ai vu +avec quelle volupté vous caressiez ses cheveux et son +front, je vous ai vue; ne niez pas, je connais bien ces +choses-là, n'est-ce pas? Oh! quel délicat parfum et +quel excellent goût!</p> + +<p>J'étais encore pleine de préjugés et je rougis.</p> + +<p>—Hahahaha! Vous rougissez? C'est signe que +vous êtes amoureuse de la petite. Même si je n'avais +pas vu votre visage, je l'aurais deviné, quand vous +lui avez donné l'argent et quand vous lui avez dit +que vous vouliez la prendre chez vous. Trois mois +sont vite passés, et je pense bien que la petite préférera +venir chez vous que de retourner en prison. +Son envie de se faire fouetter, vous pouvez tout aussi +bien l'assouvir. Peut-être qu'elle préférera les verges +au fouet, tous les goûts sont dans la nature, tous, +vous pouvez m'en croire, et celui-là n'est déjà pas +si sot.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas possible de l'avoir plus tôt? +demandai-je.</p> + +<p>—C'est difficile. Elle doit terminer sa peine. Cela +ne dépend pas de M. de F... de la libérer ou non, +bien qu'il soit très influent. Pourtant, je veux essayer +de lui en parler.</p> + +<p>—Ne lui dites pas mon nom. Il pourrait soupçonner +quelque chose.</p> + +<p>—Soyez sans crainte, mon offre ne l'étonnera pas +du tout. Il y a assez de dames en ville qui font +comme les hommes et qui ont des amants des deux +sexes. Je lui dirai que c'est pour moi. Non, il ne voudrait +pas. Je dirai que c'est une étrangère qui cherche +une fille se laissant volontairement tourmenter et que +je n'en connais pas d'autre que Rose. Pourtant vous +ne devrez pas l'avoir chez vous les premiers jours. +Ensuite je dirai que la dame a quitté Budapest et que, +par humanité, je vous ai recommandé Rose comme +femme de chambre.</p> + +<p>—Mais le croira-t-il?</p> + +<p>—Et pourquoi pas? J'ai une bonne langue. Avant +tout, il faut beaucoup d'argent pour le corrompre.</p> + +<p>—Combien? demandai-je effrayée, car Nina m'avait +mise en garde contre son avidité.—Combien +pensez-vous?</p> + +<p>—Hou, peut-être cent florins, peut-être plus, je ne +sais pas.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas y consacrer plus de cent florins, +déclarai-je. Si elle m'avait demandé le double +ou le triple, je les lui aurais donnés.</p> + +<p>—Bon. Donnez-moi tout de suite cent florins. S'il +consent à ce prix, la fille sera demain chez vous; +sinon, je vous rends votre argent. Je vais tout de +suite chez lui, avant qu'il aille au casino. Mais je +n'ai pas d'argent pour prendre un fiacre. Donnez-moi +encore un florin. Je ne demande rien pour ma peine. +Votre amitié me suffit.</p> + +<p>Nina avait raison. Cette femme m'aurait dépouillée, +si je n'avais été prudente. Je savais bien qu'elle +s'en irait à pied.</p> + +<p>En moins d'une heure, elle était de retour. F... faisait +des difficultés; elle avait ajouté cinquante florins +et il avait cédé. Il ne le faisait que par amitié. Il n'avait +pas demandé pourquoi c'était; il croyait que c'était +un cavalier qui désirait garder l'incognito. Je fus donc +forcée de lui trouver encore cinquante florins. Mais elle +se mit à se plaindre du mauvais temps et des mauvais +payeurs. Elle me montra un paquet de récépissés +du mont-de-piété; elle me dit qu'elle perdait tout si elle +ne payait les intérêts le lendemain. Je lui donnai cinquante +florins de plus. Elle m'assura qu'elle considérait +cette somme comme un emprunt; mais je lui répondis +qu'elle n'avait pas besoin de me la rendre. Je +voulais m'assurer sa discrétion et ses services ultérieurs.</p> + +<p>Le lendemain, je racontai tout à Nina. Elle me dit +que F... recevait à peine trente florins et que c'était +Anna qui empochait le reste. Nous décidâmes de +fêter ce jour par un bon souper.</p> + +<p>—Il est possible que vous sauviez une fille perdue, +me dit Nana, et Dieu vous récompensera de cette +action. Mais cela va vous coûter de l'argent, car cette +fille aura besoin d'habits. Vous devriez aussi lui préparer +un bain. Ces malheureuses reçoivent si facilement +de la vermine en prison. J'ai eu chez moi une +fille de la grandeur et de la taille de Rose. Elle m'a +quittée en laissant ses habits. Elle pouvait le faire, +puisqu'elle a volé les miens. Ils seront assez bons. +Taxez-les vous-même et donnez-moi ce que vous pensez +être leur valeur.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de B... était tout le contraire d'Anna. J'estimai +ces habits à quarante-cinq florins. Elle n'en voulut +que trente-six, et j'eus de la peine à lui faire accepter +une broche en souvenir. Elle était très désintéressée.</p> + +<p>Il était près de huit heures quand Rose arriva chez +moi. Je la menai immédiatement à Orfen et nous +prîmes un bain turc. Nous étions en octobre, ces +bains deviennent toujours plus chauds tant que la +température baisse à l'extérieur. La pauvre enfant +se ressentait de l'exécution de la veille. C'est à peine +si j'osais toucher les chairs endolories. Je la soulageai +un peu en la pansant avec des compresses +chaudes et lénitives. La chaleur du bain l'anima entièrement. +Elle n'était plus aussi honteuse et timide +que la veille. Elle se jetait à mon cou et plaisantait +d'une façon gentille et juvénile. Elle disait des paroles +charmantes avec une voix ravissante et avait toujours +des réponses pleines d'à-propos. Elle me jura +de ne jamais aimer un homme, si je voulais l'aimer +comme je le lui avais témoigné la veille. Elle était +folle de joie. Elle me dit que ça serait sa plus forte +volupté d'être étranglée ou poignardée par moi. La +fille était encore vierge, ce que je n'avais osé espérer. +Je n'arrivais pas à la faire tenir en place tant elle +était pétulante. Cette vivacité me plaisait surtout, je +suis vive moi-même, mais loin d'atteindre à ce mouvement +perpétuel. On eût dit du vif-argent.</p> + +<p>—Je vous aime! me disait Rosé. Je n'y tiens pas. +Je préfère vous aimer, vous, qu'un homme.</p> + +<p>Roudolphine m'avait fait un cadeau à Vienne, et +je n'en avais pas encore essayé. Il était de construction +nouvelle et disposé pour servir à deux êtres. +C'était le moment ou jamais d'utiliser ce cadeau de +mon ancienne amie, qui sans doute ne se souvenait +plus du don qu'elle m'avait fait et qui, si par hasard +elle s'en souvenait, ne voudrait jamais croire que +j'avais oublié de m'en servir ou plutôt que je n'en +avais jamais eu l'occasion.</p> + +<p>Après avoir pris le bain et ne nous être permis que +des badineries sans importance, nous retournâmes à +la maison. Anna et Nina nous attendaient déjà. La +première avait commandé un succulent souper au +Champagne. Elle avait apporté ce qu'il lui fallait et +me dit que peut-être j'allais aussi connaître l'agrément +de la douleur.</p> + +<p>La chambre était bien chauffée, nous ne risquions +rien à nous mettre à l'aise. Anna le fit aussi. Mais je +ne remarquai point ses charmes flétris, car elle se mit +tout de suite sous la table en disant qu'elle allait faire +le chien. Cela nous fit rire, et j'en ris encore quand +j'y pense. Elle faisait «houao, houao» comme un +roquet, et de temps en temps frappant vite sur le sol +avec sa main, elle faisait semblant de courir vite +comme un mâtin qui veut s'élancer sur un passant +mal vêtu.</p> + +<p>Ma pose n'était pas très confortable, j'étais éloignée +de la table et atteignais à peine les plats; pourtant le +rire nerveux provoqué par Anna jouant à faire le +chien me procurait le plus vif plaisir. Elle jouait +aussi avec les deux mains, les frappant l'une contre +l'autre pour imiter les claquements de fouet du +veneur qui veut exciter son chien sur la piste de la +bête noire; tout cela était imité à ravir, et j'avoue +que je m'amusais extrêmement. Nina me passait les +plats et remplissait mon verre. Nous mangions et +buvions tant que la si froide Nina elle-même était pompette. +Je jetais quelques bouchées à Anna. Elle ne mangeait +les biscuits et autres sucreries qu'après les avoir +reniflés comme un chien. Elle faisait même semblant +de ronger un os. Elle disait qu'à être mangés comme +par un chien les mets gagnaient un goût spécial.</p> + +<p>Après le souper, je me préparai, toute joyeuse, à emmener +Rose dans ma chambre pour partager mon lit. +La jeune fille voulait justement aller au lit et s'étirait +comme quelqu'un qui s'endormira aussitôt couché.</p> + +<p>«Non, non, ce n'est pas ainsi que je l'entends, lui +criai-je, méchante enfant! Attends, attends donc, tu +sembles bien t'ennuyer avec nous.»</p> + +<p>Nina s'amusait à faire des bouquets avec des fleurs +de cire qu'elle imaginait elle-même. Elle avait pour +cette imagination un goût exquis. Elle coloriait +ensuite ses bouquets avec des couleurs vives qui +paraissaient avoir été prises dans la nature, tant leur +éclat était naturel. Je me souviens d'avoir vu une +gerbe de roses du Bengale, non véritables, mais issues +de ce procédé, qui étaient la plus belle chose qu'on +pût voir, et aussi la chose la plus fragile, car les +pétales de cire se brisent facilement, et il faut bien des +précautions pour les conserver.</p> + +<p>Cette occupation était aussi agréable que l'action +de faire le chien. Pour moi, je tremblais d'impatience. +Anna m'aidait. Nina cessa aussi cette imitation +dans laquelle elle excellait. Rose s'étendit sur le lit. +Je la regardai longuement: Je prenais ainsi un nouveau +rôle. Je l'embrassais, je caressais ses épaules +aveuglément et avais pris une de ses mains dans les +miennes pour lui donner confiance en son époux d'un +instant.</p> + +<p>Nina se mit enfin en place devant sa table pour +reprendre son agréable occupation de fleuriste. Rose +poussa un faible cri de fatigue. Anna lui caressait la +tête. Elle la berçait comme on fait aux petits enfants. +Elle chantait une berceuse lente et d'une mélodie +très belle. Tout à coup, j'entendis un sifflement: +c'était Nina qui se mettait à siffler comme un +homme. D'ailleurs elle sifflait très bien et avec beaucoup +de force, imitant toutes sortes d'oiseaux, le +merle, le rossignol, la mésange. Nous étions ravies.</p> + +<p>«C'est dommage que vous ne sachiez pas siffler +comme moi, dit Nina, cela ferait un beau concert, +comme on en entend parfois dans les bosquets +durant la belle saison. Enfin, je vais siffler seule. On +ne peut pas rester tranquille avec vous.»</p> + +<p>Je dis à Nina que nous pourrions imiter le chant +des oiseaux avec la voix de tête, cela serait aussi +agréable.</p> + +<p>C'est alors qu'eut lieu la scène principale: nous formions +un groupe, comme les Romains en ont représenté +sur les camées et dans les bas-reliefs. Nina +s'étendit près de moi. Elle sifflait d'une façon merveilleuse. +Je caressais en chantant les cheveux de +Rose. Je chantais toutes sortes d'airs célèbres en continuant +mes caresses. Nous recommençâmes en +chœur. Cette fois, la partie dura plus longtemps. +Nina donnait plus de force à ses sifflets. Anna imitait +le corbeau et les oiseaux de nuit. Nous commencions +à nous fatiguer. Je regardais Rose. Elle était sur le +point de s'endormir. Je l'implorais pour qu'elle ne +dormît point. Je lui criais: «Ne dors pas jusqu'à +l'aube!» et elle ouvrit les yeux. Enfin, nous gravîmes +le suprême degré. Je perdis connaissance. De la joie +partout, mes membres me picotaient. Nina et moi +nous n'avions vraiment pas la moindre velléité de +sommeil.</p> + +<p>Je ne sais pas combien dura cette extase, que +j'appellerai un évanouissement. Quand je revins à +moi, Anna et Nina étaient sorties. Les assiettes étaient +sur une chaise, près du lit. Les femmes avaient +descendu la lampe, une faible lumière régnait dans la +chambre. Rose dormait profondément; sa jambe +gauche hors du lit, le pied ou plutôt ses doigts de +pied touchaient le sol. Parfois, elle soupirait voluptueusement. +Elle m'étreignait de son bras gauche; le +droit pendait hors du lit. Les couvertures étaient +remontées; je ne voulais pas la réveiller, et je remis +ma tête sur les oreillers. Je m'endormis pour ne +me réveiller qu'après dix heures du matin.</p> + +<p>Je ne vais pas vous raconter toutes les scènes où +j'étais tantôt active, tantôt passive. Je ne pourrais que +me répéter. Vous en avez assez appris sur ce sujet; +cela ne ferait que vous exciter, ainsi que je m'excite +quand je lis ces pages. Car, soit dit entre parenthèses, +je me suis fait une copie de ces feuilles, elles me +servent d'excitant quand mes sens sont détendus.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, Anna revint chez moi. Nina +était venue tous les jours pour continuer nos leçons +de hongrois. Avec Rose, chaque fois que nous étions +seules, je jouissais de toutes les joies et nous allions +tous les jours au bain. Elle m'était fidèle comme si +j'avais été un homme. Aujourd'hui encore, après tant +d'années, elle m'est restée ce qu'elle était déjà alors, +et bien qu'elle ait connu depuis l'amour masculin, elle +me jure encore qu'elle aime mieux goûter l'amour entre +mes bras que subir l'étreinte puissante du sexe fort. Moi +aussi je le crois parfois, et je suis convaincue que si +nous ne devions pas perpétuer le genre humain, nous +pourrions très bien nous passer des hommes, tant +la volupté est violente entre deux femmes.</p> + +<p>Anna me proposa d'assister à une orgie grandiose +qui avait lieu tous les ans, au carnaval, dans un b..... +Elle me dit que les dames de la plus haute aristocratie +y participaient, qu'elles étaient toutes masquées et +que personne ne pouvait les reconnaître. Par le masque +elles se distinguaient aussi des autres prêtresses de +Vénus. Tout se passait très luxueusement. Les hommes +y avaient entrée libre, mais chaque billet de dame +coûtait soixante florins.</p> + +<p>—Vous ne verrez pas quelque chose de semblable +à Paris, disait-elle. Il n'y a pas plus de trente invitées. +Les plus jolies putains (M<sup>me</sup> de L... se servait toujours +des mots les plus grossiers; je ne puis faire autrement +que de les répéter; est-ce que cela vous choque?) +les plus jolies putains y sont invitées et environ +quatre-vingts messieurs. Vous voyez que le prix n'est +pas exorbitant, puisqu'il y a environ cent cinquante +personnes de rassemblées et que le billet revient +ainsi à douze florins par tête. L'entremetteuse veut +recouvrer ses frais et les messieurs le temps perdu, +éclairage, musique et souper. L'année passée, les +comtesses Julie A... et Bella K... ont payé douze cents +florins pour couvrir les frais. Il est probable que l'entrée +sera plus chère cette année. Moi, j'aurai une +entrée gratuite, ainsi que d'habitude. Mais si vous +voulez y participer, vous devez me le faire savoir dans +le courant de la semaine pour que je vous fasse réserver +un billet.</p> + +<p>D'abord, je ne voulus pas. J'avais déjà dépensé beaucoup +trop d'argent. Rose m'avait coûté plus de deux +cents florins. Mes gages étaient assez élevés, mais +j'aurais été embarrassée de dépenser encore quatre-vingts +ou cent florins. Mais Anna me poussait tant +que j'acceptai. Deux jours après, je recevais une carte +d'entrée lithographiée avec une vignette que j'avais +déjà vue dans un livre français. Une magnifique +féminité posée sur un autel; des deux côtés, une +haie masculine et, au fond, ainsi qu'un bonnet de +grenadier, des cheveux de femme. Les cartes étaient +signées par la comtesse Julie A... et L... R... (Luft +Resithérèse), le nom d'une des plus célèbres propriétaires +de b..... de Budapest, qui, ainsi que je l'appris, +était protégée par M. de T...</p> + +<p>Anna me dit qu'il y aurait un bal masqué. Les +dames en domino n'auraient pas d'autres habits. On +s'appliquait à découvrir certaines parties. Un costume +pittoresque en augmentait les charmes. Bref, +elle me fit un si beau tableau de la fête que je ne +regrettai plus rien. Je me mis tout de suite à la confection +d'un masque de caractère. Personne ne devait +savoir que ce masque était le mien. M<sup>me</sup> de B... avait +à peu près la même taille que moi. Je lui dis donc de +faire faire mon costume sur ses mesures.</p> + +<p>Un soir, Anna vint me dire d'aller visiter le b..... +où le carnaval devait avoir lieu. Elle voulait me procurer +des habits d'homme; personne ne pourrait me +reconnaître. Je passerais pour un jeune étudiant. Elle +savait si bien parler que je cédai encore une fois. Je +fus bientôt métamorphosée en jeune homme; mes +cheveux étaient si adroitement cachés que l'on ne +pouvait pas reconnaître leur longueur. Comme j'avais +tenu plusieurs rôles de page dans les opéras, particulièrement +dans les <i>Huguenots</i> et dans la <i>Nuit de bal</i>, +d'Auber, mes mouvements et mes gestes n'étaient pas +empruntés.</p> + +<p>Le temps était beau; le pavé était sec; nous allâmes +donc à pied. Ce n'était pas loin. Nous traversâmes la +place des Cordeliers et nous entrâmes dans la première +rue, la rue des Brodeurs. La maison de cette +prêtresse de Vénus était assez vaste. Il était encore +tôt; il n'y avait pas de visiteurs; ceux-ci n'arrivent, +pour la plupart, qu'après le théâtre. La directrice de +ce pensionnat était une grosse femme, de peau très +brune; elle ressemblait à une bohémienne. L'expression +de son visage était vulgaire et dure. Anna me +présenta; elle me fixa et sourit. Je vis tout de suite +qu'elle avait deviné mon déguisement, et je regrettais +déjà d'être venue.</p> + +<p>—Vous désirez voir mes pensionnaires, jeune +homme. Si vous étiez venu hier, vous n'auriez rien +vu d'extraordinaire. Mais je viens de recevoir deux +échantillons nouveaux, frais et curieux, de M<sup>me</sup> Radt, +de Hambourg. Maintenant j'en ai une douzaine. +Quand j'ai trop de visiteurs, j'envoie chercher +la Julie de M. de F..., et la vieille Radjan est +tout heureuse de pouvoir vendre sa marchandise +démodée chez moi. Est-ce que ce jeune homme a déjà +fait l'amour? (C'est son expression.) Il désire une +vierge, et c'est pour cela que vous l'avez mené +chez moi? dit-elle en s'adressant à Anna. Alors +je vous recommande Léonie. Elle n'a débuté dans le +métier que depuis deux mois et n'a que quatorze ans; +mais elle s'y connaît mieux qu'une vieille.</p> + +<p>Elle nous précéda dans une grande salle assez élégamment +meublée. Il y avait un piano; les parois +étaient recouvertes de miroirs. Les odalisques de ce +harem public étaient sur un divan. Elles étaient toutes +plus belles les unes que les autres, et il était difficile de +faire son choix. Elles semblaient plutôt timides que +hardies. Léonie, une très jolie rousse, avait quelque +chose de provocant et de coquet dans les traits. Elle +portait une frisure rococo. Elle était élancée, aussi +souple qu'une sylphide. Son décolleté laissait voir ses +seins qui tendaient son corsage à le rompre. Elle +montrait toujours sa jambe, qui était fine, et son pied +mignon. Je m'assis à côté d'elle. Anna prit place en +face de nous. Léonie me pinçait parfois avec férocité; +elle voulait être encore plus agressive, mais Anna lui +tapa sur les doigts.</p> + +<p>Je tendis dix florins à la propriétaire pour nous +apporter du vin et des sucreries. Elle regarda dédaigneusement +le billet de banque et dit: «C'est tout?» +Ces mots me fâchèrent; je lui dis que je payerais tout +ce qu'elle voudrait, mais que je n'avais qu'un billet +de cent florins sur moi. Ceci la rendit immédiatement +aimable. Elle me dit qu'elle allait me faire voir +quelque chose que je n'avais certainement jamais vu +et elle quitta le salon. Anna la suivit et je restai seule +avec les femmes.</p> + +<p>Je trouvai parmi elles ce que je n'y aurais jamais +cherché: de l'éducation, un bon ton, oui, même +certaines connaissances que plus d'une aristocrate +aurait enviées. Une de ces femmes jouait très +bien du piano, elle avait un très bon doigté, +une bonne oreille; elle chantait juste des ariettes +d'Offenbach. Une autre me montra un album avec de +très belles aquarelles qu'elle faisait à ses moments de +loisirs. Une partie de ces femmes se plaignaient de +leur sort; elles déploraient leur malchance qui les avait +menées ici. D'autres se sentaient parfaitement heureuses. +Les cavaliers étaient aimables, galants; les +étudiants étaient grossiers, mais entre leurs bras +elles prenaient le plus de plaisir, car ces jeunes gens +dépensaient leurs forces sans compter.</p> + +<p>—Que voulez-vous, dit une belle Polonaise que l'on +nommait Wladislawe; il vient ici un admirable jeune +homme, il est fier comme un paon et toutes les +femmes sont amoureuses de lui. Il coucha une nuit +avec moi et, jusqu'au matin, il fit la chose neuf fois. +C'est beaucoup avec une fille. Il est plus aisé de le +faire avec une douzaine de femmes que cinq fois avec +la même. Je n'en connais qu'un qui puisse en faire +autant. Mais celui-là ne me l'a jamais fait. Il doit +avoir une bien-aimée, une femme qui l'entretient.</p> + +<p>—Tu parles du neveu de l'intendant du théâtre, dit +Olga, une joyeuse Hongroise, Arpard H...?</p> + +<p>Lorsque Olga prononça ce nom, je tressaillis.</p> + +<p>—Aucune femme ne l'entretient, continua Olga, il +est assez riche pour avoir une maîtresse.</p> + +<p>—Je sais que la comtesse Bella R... lui a fait les +propositions les plus brillantes et qu'il a refusées, dit +une autre.</p> + +<p>L'entrée de la patronne et d'Anna interrompit notre +conversation.</p> + +<p>—Si vous voulez bien venir, jeune homme, je vais +vous montrer quelque chose qui va dessiller vos beaux +yeux. Ce qu'il est beau! ajouta-t-elle en me pinçant le +derrière.</p> + +<p>Je suivis la grosse femme. Elle me mena dans un +long corridor et nous traversâmes plusieurs chambres. +Puis elle ouvrit une porte aussi doucement que possible +et mit un doigt sur la bouche. La chambre était +sombre; une faible lumière de crépuscule pénétra +par la fenêtre voilée de rideaux blancs. Elle prit ma +main et me mena vers un sopha posé devant une porte +vitrée. J'entendis un faible bruit qui venait de la +chambre d'à côté. Je montai sur le divan pour mieux +voir ce qui s'y passait. La chambre était éclairée, je +voyais tout ce qui s'y passait; mais les deux filles qui +s'y trouvaient ne pouvaient pas me voir. Un vieillard +entra; il était chauve, avait un vilain visage de fauve, +il était assez grand et très maigre. J'entendais chaque +mot. Une des odalisques avait une verge en main. Elles +se déshabillèrent rapidement ainsi que le vieux Céladon, +la vraie caricature du Chevalier à la Triste +Figure. Ils étaient tous les trois ainsi devant mes yeux. +L'homme était laid, un cuir jaune et poilu recouvrait +son maigre squelette. Il était juste vis-à-vis de moi. +Son nez était petit et son visage tout ratatiné. Je ne le +vis pas tout d'abord. Je ne pouvais pas distinguer +s'il avait deux bouches au lieu d'une bouche ou un +nez, car son nez n'était pas plus grand qu'une fève. +Les deux filles prenaient des poses voluptueuses pour +l'exciter; mais cela n'aidait à rien. Alors il se coucha +sur trois chaises; on lui attacha les pieds et les poignets, +et l'une se mit à le battre, tandis que l'autre lui +offrait tantôt sa main à baiser, tantôt son pied. Les +coups tombaient toutes les minutes; au troisième, je +vis des gouttes de sang perler sur la peau. Au dixième, +ses potences (car je ne puis appeler autrement ses +épaules maigres séparées par un torse encore plus +maigre) étaient meurtries et ne formaient qu'une blessure +informe et saignante comme un morceau de viande +d'un animal. Il suppliait pourtant la fille qui le maltraitait +si rudement de battre encore plus fort, et il +sentait et baisait les mains de l'autre. Parfois j'entendais +un coup de trompette ou le soupir d'un hautbois +qui provenait du rire de la fille que ce vieux +satyre flairait. Il semblait aspirer le parfum de ses +mains.</p> + +<p>—Ça n'ira pas ainsi, soupira-t-il enfin. Mais tu me +gifleras et je serai content tout de suite. Louise, +aurai-je une ou deux gifles aujourd'hui? N'est-ce +pas, deux, deux gifles, ma chère Louise!</p> + +<p>Il se coucha sur le dos et la fille dont il avait flairé +les mains s'assit près de lui et le gifla à tour de bras. +L'autre riait à se tordre en voyant les mines que faisait +l'horrible vieillard. J'entendis les bruits de hautbois +du rire des filles et je vis, ce qu'il désirait, les +gifles tomber dru sur son visage; il grinçait des dents +et se mordait les lèvres avec ardeur. Cette sotte opération +lui faisait le plus grand plaisir, que l'on prolongeait +aisément en le giflant selon son désir.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + +<p class="d">ORGIE +</p> + +<p>Je regrettais beaucoup d'avoir été au b..... D'un +côté, cela m'avait coûté très cher; d'un autre côté, je +ne pouvais pas vaincre le dégoût que cette scène entre +le vieillard et les deux filles avait provoqué en moi. +Cet épouvantable tableau me rappelait ce que j'avais +fait avec Rose. Je me disais que, moi aussi, j'aurais +une fois recours à de tels excitants pour contenter +mes sens blasés. Un amoureux ne trouve rien de dégoûtant +dans l'objet de son amour; les épouses et les +mères le prouvent journellement. Mais il ne pouvait +pas être question d'amour chez ce vieil énervé. Ce +n'était que ce même sentiment qui me poussait aussi +vers Rose et qui pousse des hommes vers de beaux +garçons: le sentiment le plus naturel, celui qui +émeut les sens à la vue d'une belle femme, d'un joli +garçon, d'une jolie fille ou d'un bel homme. Mais de +quelle façon se manifestait-il chez ce vieillard? Ce +qui lui procurait de la volupté, les coups particulièrement, +était, au point de vue esthétique, dégoûtant.</p> + +<p>Et moi-même je m'étais laissé séduire par de telles +anormalités. L'ivresse avait dû me dominer, ou une +vague d'inconscience, quand je m'étais laissé aller +à ce que, dans mon bon sens, je n'aurais jamais fait. +Les hommes sont ainsi faits. Souvent ceux qui, dans +leur sens ordinaire, ne voudraient pas se départir de +leur respectabilité, s'émancipent vite dans l'état +d'ivresse. Je pensais ainsi; aujourd'hui je pense autrement. +Vous savez ce que j'ai dit pour justifier certaines +pratiques et certains désirs pervers ou anormaux. +Après avoir vu ce vieillard, tout me dégoûta, +aussi bien les plus violents désirs et les envies maladives +que les relations naturelles avec Rose ou avec +un homme. J'aurais chassé Arpard s'il était venu et +s'il m'avait priée; et je chassai Rose quand elle voulut +passer la nuit avec moi.</p> + +<p>Je ne pouvais oublier l'épouvantable spectacle auquel +je venais d'assister, je passai une nuit agitée, +rêvant à de pires infamies, et, le lendemain, je fus de +méchante humeur.</p> + +<p>À dix heures du matin, je devais assister à une +répétition générale. J'étais presque tout le temps sur +la scène. Cette répétition, quoique pénible, changea +mon humeur en chassant ces vilaines images.</p> + +<p>Parmi les personnes qui assistaient à cette répétition, +je remarquai immédiatement un étranger qui +me fit une grande impression. C'était un très bel +homme, très élégant, avec un visage intelligent. Un +de mes collègues l'avait amené. C'était un amateur +d'art et un grand dilettante. Quand le ténor chanta +un passage à fausse voix, il le remplaça et chanta ce +passage avec tant de passion, d'expression et de goût +qu'il nous enthousiasma tous. Je n'avais jamais entendu +une telle voix, elle me courait le long des nerfs. +Tout le monde applaudit et le ténor s'écria: «Après +vous, monsieur, ce serait une profanation si je continuais», +et il gâcha le reste de sa partie, ainsi que +moi et les autres chanteurs.</p> + +<p>Je me renseignai auprès de M. de R... et lui demandai +s'il était Hongrois.</p> + +<p>—Vous m'en demandez plus que je ne puis vous +dire, me répondit-il. Sa carte de visite porte Ferry, +F, e, r, r, y. Il peut être aussi bien Hongrois, Anglais, +Italien ou Espagnol que Français, Allemand ou +Russe. Il parle toutes les langues. Je n'ai pas vu ses +papiers. Je sais seulement qu'il arrive de Vienne, +qu'il est reçu à la cour, que l'ambassadeur anglais l'a +recommandé auprès de son chargé d'affaires, qu'il a +dîné avec le régisseur du théâtre Royal et que, dans +la haute société, on est heureux de l'avoir à dîner. Je +crois qu'il est chargé d'une mission diplomatique. Il +habite l'Hôtel de la Reine d'Angleterre.</p> + +<p>Ferry assista à la fin de la répétition et se fit présenter. +Il était un parfait galant homme, et je dus me +surveiller en parlant avec lui.</p> + +<p>J'étais libre le soir quand j'avais eu une répétition +générale dans la journée. On m'avait recommandé +d'assister souvent à la comédie, pour entendre la +bonne prononciation du hongrois. J'allai le soir au +théâtre. M<sup>me</sup> de R... me tenait compagnie dans ma +loge. Au premier entr'acte, j'eus la visite inattendue +de Ferry. Il s'excusa de me rendre visite et je le priai +de rester. Il me fit un brin de cour, c'est-à-dire qu'il +loua ma voix et mon chant, dit que j'avais une belle +figure pour le théâtre, que mes toilettes étaient de +très bon goût, etc., etc., mais ne parla pas d'amour. +Il était simple, poli, sans être importun ou commun. +Je résolus de faire sa conquête avant que les belles +dames de la société ne se l'arrachassent. Aussi je mis +en œuvre toute ma coquetterie, pensant le gagner +rapidement. Comme il me demandait la permission +de me visiter chez moi, je pensais l'avoir déjà conquis, +mais je fus bientôt détrompée.</p> + +<p>Nous parlâmes aussi d'amour, mais très généralement. +Quoique ses yeux fussent éloquents, sa langue +restait muette. Et si ses paroles me laissaient entendre +que je ne lui déplaisais point, il ne me pria +jamais de lui témoigner la moindre faveur. Quand il +me pressait les mains en arrivant ou en me quittant, +il le faisait nonchalamment, sans y attacher la moindre +signification.</p> + +<p>Enfin, je l'amenai quand même à me parler de ses +amours passées. Je lui demandai s'il avait fait beaucoup +de conquêtes et s'il avait déjà été sérieusement +amoureux.</p> + +<p>—J'aime le beau où je le trouve, me dit-il. Je +trouve que c'est une injustice de me lier à une seule +personne. Je trouve, en théorie, que le mariage est +l'institution la plus tyrannique de la société. Comment +est-ce qu'un homme d'honneur ose promettre ce qui +ne dépend pas de sa seule volonté? En général, on ne +devrait jamais rien promettre. Vous ne trouverez personne +qui puisse vous dire que j'aie jamais promis +quelque chose à quelqu'un. Je ne promets même pas +de venir à un dîner lorsque je suis invité; je me contente +de confirmer la réception de l'invitation. Je ne +paye jamais et je ne joue jamais. Le hasard est une +trop grande puissance pour que je songe à lui donner +des chances de me vaincre. Et c'est pourquoi je ne +promettrais jamais à une femme de lui rester fidèle. +Elle doit me prendre comme je suis. Si elle condescend +à vouloir partager mon cœur avec d'autres, +elle y trouvera assez de place. Ceci est la raison pourquoi +je n'ai encore jamais fait une déclaration d'amour +à aucune femme; j'attends toujours qu'elle me dise +simplement et franchement si je lui ai assez plu pour +qu'elle n'ait plus rien à me refuser.</p> + +<p>—Je crois que vous avez rencontré de telles personnes, +lui dis-je. Mais je ne comprends pas comment +vous avez pu les aimer. Pardonnez-moi, mais une +femme doit être bien imprudente qui ose faire les premiers +pas, sans attendre que l'homme prenne l'initiative +et lui fasse les ouvertures.</p> + +<p>—Et pourquoi? Est-ce qu'un homme ne préfère +pas une femme qui l'aime assez pour oser mépriser +toutes les lois conventionnelles, à une femme qui joue +la comédie? Les femmes qui se font prier ne le font +qu'avec l'intention de céder à la fin. L'homme aimera +bien mieux et plus longtemps la femme qui sait +sacrifier sa vanité que celle qui ne sait être que +coquette. L'amertume pousse les hommes à se venger +d'une femme qui les a fait longtemps languir; quand +elle a enfin cédé, ils lui sont infidèles et la quittent.</p> + +<p>—Et ces malheureuses jeunes filles qui abandonnent +leur cœur à la première attaque de l'homme, +méritent-elles aussi que l'homme se venge?</p> + +<p>—Je ne me suis vengé que des coquettes. Je ne +voudrais jamais séduire une jeune fille innocente. Je +ne l'ai jamais fait, et pourtant j'en ai eu. Chacune +d'elles s'est offerte d'elle-même, sans que je la priasse +jamais de me sacrifier sa virginité. Chacune d'elles +était lasse d'attendre et connaissait son sort. Elles +étaient libres de choisir. Elles se disaient: dois-je préférer +celui qui me poursuit et qui ne me plaît pas à +celui qui me laisse entendre que je lui plais sans +rien m'en dire? Et leur choix tombait sur moi. Elles +se libéraient des scrupules ridicules que des mères et +des tantes et d'autres personnes fatiguées et prudes +leur avaient appris dès l'enfance. Elles jouaient à jeu +ouvert. Et aucune ne l'a regretté. Chacune savait les +risques qu'elle courait; je disais à chacune qu'elle +pouvait devenir mère, que je ne l'épouserais point, +que j'aimais d'autres femmes et qu'elle ne me reverrait +peut-être jamais plus. Dites-moi, n'ai-je pas agi +en honnête homme?</p> + +<p>Je ne pouvais pas le nier, mais je lui dis que je +ne pourrais jamais faire une déclaration d'amour à un +homme.</p> + +<p>—Alors vous n'aimerez jamais un homme, me +dit-il. Car l'amour de la femme est tout de sacrifice. +Et je ne donnerai jamais la plus éphémère faveur à +une femme qui ne m'aurait donné des témoignages +d'un tel amour.</p> + +<p>Il avait réponse à tout. Je savais qu'il ne me ferait +jamais une déclaration et que les Messalines de la +société allaient me le prendre si je ne faisais ce qu'il +insinuait. Il était évident que je lui plaisais. Pourquoi +m'aurait-il si souvent visitée? Il préférait passer +le temps avec moi que d'aller en soirée. J'hésitais, +j'attendais une occasion qui m'aurait épargné de +rougir. J'espérais en trouver une durant le carnaval. +Je ne sais pas, il me croyait peut-être inexpérimentée. +D'après ses assertions, la virginité n'avait aucun +charme pour lui. Il aurait aimé une vierge aussi corrompue +qu'une Messaline. Mais il n'y a pas de telles +vierges. L'amour s'apprend.</p> + +<p>Je ne savais pas si je devais tout raconter à une +amie et la prier d'être l'entremetteuse. Je me confiai +à Anna. Elle me dit que Ferry était déjà tombé dans +les rets d'une dame de la haute société et qu'elle allait +faire son possible pour me l'enlever. Avant tout, elle +voulait savoir si Ferry allait participer à l'orgie qui +devait avoir lieu dans le b.....</p> + +<p>Quelques jours plus tard, elle m'apporta des nouvelles +plus rassurantes. La comtesse O... était la maîtresse +de Ferry. La femme de chambre de la comtesse +avait surpris la conversation du mystérieux et bel +étranger. Il avait dit la même chose à la comtesse, +celle-ci n'avait pas autant hésité que moi. En plus des +deux conditions qu'il m'avait posées, que je devais +faire les ouvertures et que je ne pouvais pas compter +sur sa fidélité, il y en avait une troisième dont il ne +m'avait pas parlé: chaque femme qui se livrait à +lui devait être complètement nue. Quand une femme +accorde tout à un homme, il n'y a pas de raison pour +qu'elle ne le fasse complètement et en parade, c'est-à-dire +nue. Et la comtesse avait accepté.</p> + +<p>Je ne sais pas si je me serais jamais abandonnée de +cette façon, même si j'avais été passionnément éprise. +Je suis très libre sur ce point; pourtant je ne puis +me passer d'une certaine pudeur qui, innée ou +apprise, me domine. Je ne sais pas si cette retenue +est naturelle à la femme ou si ce n'est qu'un résultat +de notre éducation. Anna me dit en outre que Ferry +participait sûrement à l'orgie qui devait avoir lieu +chez Rési Luft: il y avait été invité par trois dames. +Il ne l'avait pourtant pas promis, car c'était contraire +à ses principes.</p> + +<p>Le soir où l'orgie devait avoir lieu approchait. +Anna, Rose et Nina m'aidaient à terminer mon costume. +Il était d'une soie bleue ciel, très lourde, avec +des entre-deux de gaze blanche et surchargé de fleurs +d'or brodées. Cette toilette était charmante et pleine +de goût. Elle m'allait parfaitement et était en outre +excitante au possible. J'avais de mignonnes sandales +de velours cramoisi, également brodées de fleurs d'or. +Ma collerette était en dentelle ruchée, ainsi que la +portaient les dames du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, et ainsi qu'est représentée +Marie Stuart dans ses portraits. Les manches +m'arrivaient au coude, elles étaient taillées en pointe +et chamarrées de broderies d'or. Un châle indien tissé +d'or m'entourait la taille. Ma coiffure se composait de +plumes multicolores de marabout.</p> + +<p>Je ne voulais pas porter mes bijoux pour ne pas +être reconnue. Je les déposai chez une juive, qui m'en +donna d'autres et qui devait me rendre les miens. +J'avais à la main une houlette dorée, surmontée d'un +oiseau des îles en ivoire. Mon costume était donc +plein de goût et très original. En outre, j'avais un +masque en taffetas qui ne me découvrait que les yeux +et la bouche. La couleur de mes cheveux n'était pas +assez voyante pour me trahir, bien qu'il y ait bien +peu de femmes qui aient une aussi riche toison que +moi.</p> + +<p>Le 23 janvier, à sept heures du soir, nous allâmes, +Anna et moi, à la rue des Brodeurs. J'avais jeté sur +mon costume une lourde pelisse. Anna me quitta dans +le vestibule. Rési Luft me reçut. Il y avait déjà beaucoup +de monde dans la salle et l'orchestre jouait. Les +messieurs que je vis étaient M. de D... et le baron ... +Ils ne portaient pas de masques. Bizarrement accoutrés, +ils n'avaient qu'une sorte de caleçon de bain en +soie. Mon entrée dans la salle fit sensation; j'entendis +les dames murmurer: «Celle-ci va nous battre», +«Comme elle est belle!» «Elle est en sucre, on a +envie d'y mordre», etc., etc. Les messieurs étaient +encore plus ravis. Les plus belles parties de mon +corps étaient faiblement voilées, mes reins, mes bras, +mes mollets. Je cherchais Ferry dans la foule. Il +était avec une dame, costumée de tulle blanc, avec +des roseaux et des lis comme attributs, car elle était +en nymphe. Son corps était assez bien fait, mais pas +aussi beau que le mien. Une autre dame entourait +d'un bras les hanches de Ferry. Elle ne portait qu'une +ceinture d'or, des diamants et un diadème dans ses +cheveux noir de corbeau; elle représentait Vénus. +Elle tenait la main de Ferry dans la sienne, et la main +de Ferry était ornée de belles bagues où brillaient des +diamants d'une grosseur inhabituelle et de la plus +belle eau. Je n'en avais jamais vu d'aussi gros ni surtout +lançant de si beaux feux. Ferry, d'autre part, ne +portait que des sandales rouge sang. Ni l'Apollon +du Belvédère, ni Antinoüs n'étaient aussi proportionnés +et aussi beaux que lui. Son corps était d'un blanc +éblouissant, avec des ombres rosâtres aux contours.</p> + +<p>À sa vue, je me mis à trembler, je le mangeai des +yeux, et je m'arrêtai involontairement devant eux. +Vénus avait un très beau corps, très blanc, mais ses +seins n'étaient pas parfaits. En somme, c'était une +femme un peu fanée; on voyait qu'elle servait assidûment +la déesse qu'elle représentait.</p> + +<p>Les yeux de Ferry s'arrêtèrent sur moi; il sourit +légèrement et dit: «Tiens, c'est la meilleure méthode +pour prendre l'initiative.» Il s'inclina devant ses +dames et vint vers moi. Il me souffla mon nom à +l'oreille. Je rougis sous mon masque.</p> + +<p>L'orchestre attaqua une valse. Il était caché, un +grand paravent le séparait de la bacchanale. Ferry +me prit par la taille et nous nous mêlâmes au tourbillon +des couples. L'attouchement multiplié de tous +ces corps brûlants et brillants d'hommes et de +femmes m'affolait. Tous les yeux masculins étaient +brillants; durant la danse, ils se tournaient tous vers +un but précis; les baisers pétillaient. Un parfum +voluptueux s'élevait de ces hommes et de ces femmes. +J'avais le vertige. Les bagues de Ferry me touchaient; +elles m'écorchaient; je me pressais contre lui, j'étais +prête à lui dire qu'il me plaisait; mais il ne le remarqua +pas et me demanda: «N'es-tu pas jalouse?»</p> + +<p>—Non! fis-je. J'aurais voulu te voir comme Mars +avec Vénus.</p> + +<p>Il me quitta et prit Vénus, qui causait avec un autre +homme.</p> + +<p>Quelques filles de la maison apportèrent un tabouret +recouvert de velours rouge. Elles le placèrent au +milieu de la salle. Vénus s'y assit et Ferry s'accroupit +devant elle. Vladislawe et Léonie s'accroupirent à +leurs pieds. L'une rafraîchissait avec un éventail le +visage de la déesse et en essuyait la sueur avec un +mouchoir; l'autre chantonnait doucement des chansons +gaies de circonstance.</p> + +<p>C'était trop! Vénus et une autre dame dansaient +devant moi; une troisième m'éventait avec de grands +éventails de plumes comme on en voit sur les peintures +murales des Égyptiens, ou encore comme ceux +dont on se sert pour les fêtes papales à Rome. Mes +sens s'évanouissaient, mon souffle haletait, mon +corps tremblait, tremblait si fort dans cette folie +qu'il me brûlait. Tout tournait autour de moi, il me +semblait être dans le désert pendant le simoun, quand +le voyageur égaré croit voir toutes sortes de mirages +plus affolants les uns que les autres et qui trompent +son anxiété. Je râlais. Tous mes nerfs, qui s'étaient +détendus, se crispèrent, mes tempes étaient en feu. +Les danseurs et les danseuses diaboliques tournaient. +Oh! ce qu'ils s'entendaient bien aux folies. Parfois, la +danse s'arrêtait complètement. Je ne me souviens +d'avoir assisté à une telle folie qu'à Paris, dans une +fête mondaine où tout à coup les invités furent pris +d'une frénésie égale et se mirent à danser comme font +les Peaux-Rouges dans la terrible danse du scalp, +qu'ils exécutent devant l'ennemi qu'ils vont immoler +après l'avoir vaincu et pris. Mais à Paris, cependant, ces +danses—les plus folles des danses—me paraissaient +réglées par une sorte de bienséance que les Français, +même les plus mal élevés, n'abandonnent jamais. +Tandis qu'ici toute bienséance, toute morale enfin +étaient mises de côté, et il ne restait que le plaisir +de s'amuser, le plaisir d'être libre pendant quelques +heures, avant de reprendre le hideux masque de la +respectabilité mondaine, qui est la vraie règle des +civilisations, règle nécessaire aussi, puisque sans +elle nos sens, nos instincts déchaînés nous ramèneraient +vraisemblablement très vite à l'état des +animaux.</p> + +<p>La danse s'arrêta un moment aux applaudissements +des spectateurs, qui avaient fait cercle autour +de nous. Les danses seules se suivaient à intervalles +réguliers, on les applaudissait chaque fois. Je sentis +une commotion électrique qui me paralysa le cœur. +Sans sa présence d'esprit, je serais tombée; Ferry +eut assez de sang-froid pour me soutenir, si bien que +personne ne s'aperçut de mon étourdissement.</p> + +<p>Et cette fois il ne cessa pas encore de me donner +des preuves de son amour et de sa gaîté. Les assistants +applaudissaient; ils délirèrent quand ils le virent +pour la troisième fois se remettre à danser un cavalier +seul en tenant ma houlette. Ils criaient: «Toutes +les bonnes choses sont trois.» La danse dura un bon +quart d'heure et ils nous entouraient toujours. Des +paris se faisaient. Ferry était infatigable, mais la +crise arriva enfin et il tomba épuisé à mes pieds, où +il resta haletant, les yeux fermés, comme mourant. +Je n'étais plus debout, sur mes pieds, plusieurs pensionnaires +de la maison me soutenaient. De tous +côtés, sous mes pieds, à gauche, à droite, je ne sentais +que des soutiens. Les dames me couvraient de +baisers, elles m'éventaient et essuyaient mon visage, +et Ferry, qui s'était remis, debout derrière moi, me +serrait dans ses bras.</p> + +<p>Enfin, on nous laissa tranquilles. Ferry m'étreignit +une dernière fois; puis il m'offrit le bras pour +m'emmener dans une autre chambre. «Sur le trône! +sur le trône!» crièrent plusieurs voix. On avait +dressé, au bout de la salle, une espèce de tribune, +avec une ottomane recouverte de velours rouge, +d'épais rideaux et un baldaquin de pourpre. C'est là +que l'on voulait nous mener en triomphe, pour nous +témoigner que nous avions gagné la première place +dans cette fête. Ferry déclina, en mon nom, tant +d'honneur. Il dit qu'il préférait, si on voulait bien +le lui permettre, prendre un rafraîchissement; sur +quoi, la dame qui était costumée en Vénus nous +mena au buffet, dans la salle du banquet, où la table +n'était pas encore dressée.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas un cabinet sombre où ma +Titania (c'est ainsi qu'il me nommait, princesse des +elfes, à cause de mon costume) pourrait se reposer un +instant?</p> + +<p>—Rési Luft doit en avoir plusieurs, répondit +Vénus. Je vais lui dire d'en ouvrir un.</p> + +<p>Elle s'éloigna et revint bientôt, accompagnée de +l'hôtesse. À sa vue, nous éclatâmes de rire. Rési Luft +avait suivi notre exemple: elle était vêtue en Tyrolienne. +Elle était vieille, grosse, grasse, le portrait +de cette reine des îles du Sud, de la célèbre Nomahanna, +si cette horrible reine sauvage avait porté le +costume du Tyrol. Mais c'était encore appétissant, et, +je compris qu'il se trouvât des hommes pour goûter +à ces charmes et s'engloutir dans cette mer de chairs.</p> + +<p>Elle nous ouvrit un cabinet, près de la salle de +danse. Par la porte ouverte, je pouvais suivre la +voluptueuse bacchanale. Quelques couples dansaient +encore; les autres préféraient une occupation plus +sérieuse. Nous entendions le murmure des voix, +le bruit des baisers, le halètement des hommes et +les soupirs voluptueux des femmes. Ce spectacle +m'excitait. J'étais assise sur les genoux de mon +amant, un bras autour de son cou. Je sentais cependant +que Ferry avait envie de se mêler encore à la +danse.</p> + +<p>—Tu ne vas pas recommencer? lui dis-je, l'étouffant +de baisers.</p> + +<p>—Et pourquoi pas? dit-il en souriant, puis voyant +que je ne voulais pas: «Mais je voudrais fermer la +porte. Enlève ton masque pour que je lise la gaîté +dans tes traits. Pourrais-tu me le refuser?»</p> + +<p>Il n'était pas le despote, le tyran que j'avais cru. Il +était aussi doux, aussi caressant qu'un berger. Je +fermai la porte, je poussai les verrous et je me jetai +sur le lit. Je me reposai avec un plaisir indicible, car +le bruit, la musique, les tourbillons des danseurs et +danseuses m'avaient beaucoup fatiguée. Cette fois +personne ne nous dérangeait; je ne voyais que lui, +et lui que moi.</p> + +<p>Suis-je capable de vous dire ce que je ressentis? +Non. Qu'il vous suffise d'apprendre que nous nous +dîmes de vrais mots d'amour. Je ne puis vous dire +ma joie de l'avoir pour moi toute seule. Quand il +m'embrassait, ses yeux devenaient fixes et prenaient +une expression sauvage de volupté; mes yeux se +troublaient aussi et nous retombions, ivres d'amour, +poitrine à poitrine, en murmurant les paroles les plus +folles, les plus dénuées de sens. À la fin, il s'était mis +sur le côté; j'étais presque endormie, il disait toujours +des paroles d'amour, nos yeux étaient fermés +et nous restâmes une bonne demi-heure ensommeillés +dans cette extase. Les cris qui venaient de la salle +nous réveillèrent. Je réparai mon désordre à la hâte +et il m'attacha lui-même mon masque, que j'avais +oublié dans ma fièvre. Ferry prit son domino et nous +entrâmes dans la salle. L'orgie atteignait son apogée. +On ne voyait que des groupes voluptueux, dans toutes +les poses imaginables, de deux, trois, quatre, cinq +personnes.</p> + +<p>Trois groupes étaient particulièrement compliqués. +L'un était composé d'un monsieur et de six dames, +qui chantaient des chansons montagnardes en se +tenant par la main. Ils paraissaient extrêmement gais +et se tenaient accroupis sur le sol, où l'on avait posé +des flûtes de Champagne qui pétillaient, et, entre +chaque chant, les chanteurs sablaient un verre ou +deux, ce qui ne devait pas tarder à les jeter dans +l'ivresse la plus complète.</p> + +<p>L'autre groupe se composait de Vénus, étendue +près d'un monsieur qui jouait des castagnettes, tandis +qu'un autre jouait du tambourin de façon continue. +Dans les deux mains, elle tenait des clochettes +et les secouait, tandis qu'une sorte de géant de +Rhodes, appuyé sur deux chaises, roulait du tambour +delà façon la plus bruyante, comme s'il avait dirigé +la marche d'une armée.</p> + +<p>En même temps, ils poussaient des hurlements de +Zoulous. C'était le plus beau groupe.</p> + +<p>Le troisième groupe se composait de deux dames +et d'un monsieur. Une dame était couchée sur le dos, +l'autre tenait au-dessus d'elle une grosse caisse sur +laquelle la première cognait de toutes ses forces en +criant et en faisant des grimaces. Le monsieur, taillé +en hercule, dominait en jouant de l'harmonica, dont +le son harmonieux et cristallin parvenait à n'être pas +étouffé par les chants des montagnards du premier +groupe ni par les hurlements, les castagnettes, les +tambourins, la grosse caisse. C'était vraiment de la +folie, et de la folie musicale, qui plus est, et je me +crus un instant dans un asile d'aliénés.</p> + +<p>Tous les messieurs et toutes les dames avaient participé +à ce concert, avec une activité plus ou moins +vive, selon les tempéraments. Personne ne s'était +dérobé à l'obligation de s'amuser. Ferry, parmi les +hommes, et moi, parmi les femmes, nous étions +encore les plus raisonnables.</p> + +<p>Vénus, moi et la comtesse Bella étions les seules +femmes qui ne se fussent point démasquées.</p> + +<p>J'appris plus tard qui était Vénus. C'était une +femme célèbre par ses aventures galantes. Elle se serait +gardée pourtant d'enlever son masque, tandis que la +comtesse Bella était une véritable furie, un démon +féminin. Elle criait à haute voix: «Viens ici! Allons, +ne sais-tu pas que je suis une putain, une vraie putain?» +Elle fit le tour de toutes les pensionnaires de +la maison; elle leur distribuait des bonbons, des +fruits ou du Champagne. À table, elle but un plein +verre d'eau-de-vie qu'un monsieur lui avait rempli. +Elle était ivre-morte, se roulait sous la table. Rési +Luft dut l'emporter dans un cabinet et la mettre au +lit. Elle l'enferma à clé. Bella essaya d'enfoncer la +porte, enfin elle tomba par terre et s'endormit. Un +peu plus tard, deux pensionnaires montèrent voir si +elle dormait. Elles la trouvèrent se vidant par toutes +les ouvertures, comme un tonneau défoncé, et la mirent +au lit. Elle dormit jusqu'à quatre heures de l'après-midi.</p> + +<p>Le souper fut en tous points digne de l'orgie. Plusieurs +personnes s'endormirent sur la table. Il n'y +avait plus que Ferry et encore deux ou trois autres +messieurs capables de se tenir décemment. Les autres +laissaient tristement pendre la tête. Puis on distribua +les prix. Ferry fut proclamé roi; puis vint le monsieur +qui avait joué si bien de l'harmonica; puis un +autre, qui avait distribué beaucoup de bonbons. Ma +rivale, la princesse O..., que j'avais trouvée en compagnie +de Ferry, l'avait bel et bien perdu. Je voulus +le convaincre de boire jusqu'à être ivre, mais il refusa. +Pourtant je réussis à le faire boire de l'eau-de-vie. +L'orgie se termina à quatre heures du matin.</p> + +<p>Ferry et moi, Vénus et quelques autres dames rentrâmes +à la maison; les autres étaient ivres et passèrent +la nuit chez Rési Luft.</p> + +<p>En général, j'avais remarqué que les pensionnaires +de notre hôtesse s'étaient le mieux conduites. Elles se +faisaient prier par les messieurs avant de prendre part +à ce qui se faisait. Léonie seule y faisait exception; +mais on racontait d'elle qu'elle appartenait à la noblesse, +qu'elle était d'une vieille famille viennoise, qu'elle +avait quitté ses parents pour se vouer à cet infâme +métier et qu'elle était venue directement chez Rési Luft.</p> + +<p>Ferry m'accompagna chez moi. Rose était encore +debout, elle n'alla se coucher que quand je le lui eus +dit. Ai-je besoin de vous dire que pour Ferry et moi +la guerre d'amour n'était pas encore terminée?</p> + + + + +<h3>V</h3> + +<p class="d">FERRY +</p> + +<p>Vous êtes peut-être fâché que je vous raconte tout +au long mes aventures à Budapest; vous allez m'accuser +de trop aimer les Hongrois. Certaines choses +sont trop générales pour qu'on puisse les attribuer +spécialement à telle ou telle nation—ainsi les arts—et +je compte l'amour, comme je l'ai pratiqué, parmi +les beaux-arts. Je puis donc vous assurer qu'il n'y a +pas un pays au monde où l'on entende mieux l'art +d'aimer qu'en Hongrie. Ce pays et ses habitants sont +en retard à bien des points de vue; mais dans l'art de +jouir de la vie—la volupté sexuelle est la plus haute +jouissance,—ils sont aussi avancés que les Français +et les Italiens, ces grands maîtres; oui, ils les ont +peut-être dépassés.</p> + +<p>Je vais vous le prouver.</p> + +<p>Peu de temps avant de reprendre cette correspondance +avec vous, je fis la connaissance d'un Anglais +qui avait fait plusieurs fois le tour de monde. Il voyageait +depuis quarante-quatre ans. Il avait donc vu tous +les pays. Si nous admettons qu'il passa deux ou trois +années dans chaque pays, il aura visité dix-huit pays; +par exemple: l'Autriche, la Hongrie, la Turquie d'Europe, +l'Italie, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, +la Russie, la péninsule scandinave, l'Allemagne, +l'Orient, les États-Unis, la Suisse, l'Amérique +du Sud, la Belgique et les Pays-Bas. Est-ce assez? +Oui, n'est-ce pas.</p> + +<p>Mon ami, c'est ainsi que je l'appellerai, a visité +tous ces pays au moins deux fois. Il venait d'Italie et +me fit la description d'un pensionnat de prêtresses de +Vénus à Florence. Il y avait trois Hongroises parmi +ces dames. Elles étaient les plus recherchées, leur prix +montait de cent à cinq cents francs. La patronne disait +qu'elle allait réformer son établissement et que les deux +tiers de ses élèves devaient être des Hongroises. Il y +avait quelques Espagnoles, quelques Hollandaises, +une Serbe, une Anglaise, qui étaient toutes beaucoup +plus belles; mais aucune ne savait aussi bien séduire +les hommes que les Hongroises. Et c'était ainsi +partout: à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg, +à Constantinople, dans plusieurs résidences de +l'Allemagne, les Hongroises étaient partout préférées.</p> + +<p>Non seulement les femmes de ce pays ont conquis +les palmes de l'amour, mais aussi les jeunes gens. Ils +sont d'un extérieur très attrayant, leurs manières +sont captivantes; ils sont autres que les jeunes gens +de toutes autres nations, et l'originalité nous attire, +nous autres femmes. Enfin, ils sont infatigables aux +jeux d'amour et ils en connaissent tous les raffinements, +et une femme n'a jamais besoin, avec eux, +d'employer d'extraordinaires excitants.</p> + +<p>Ne pensez pas, d'après ce que je vous dis, que j'aie +une passion exclusive pour les Hongrois et les Hongroises; +je vais vous raconter les aventures que j'ai +eues ailleurs.</p> + +<p>Je reviens donc à mon histoire.</p> + +<p>Je partageais mes plaisirs avec deux personnes: +avec Ferry, qui était mon amant déclaré, et avec +Rose, qui variait mes ébats. Un spécialiste dirait +que je partageais des plaisirs homosexuels et hétérosexuels.</p> + +<p>Ferry m'avoua qu'il n'avait connu le véritable +amour qu'avec moi, que ses principes n'étaient plus +aussi solides. Il croyait maintenant à la possibilité de +la fidélité. Si je l'avais voulu, il m'aurait épousée; il +me le proposa plusieurs fois. Je refusai. J'avais peur +de perdre son amour, si d'autres liens que ceux de +l'amour nous unissaient. Le mariage est le tombeau +de l'amour. L'exemple de mes parents ne me rassurait +pas; je craignais de voir notre amour profané par +la loi et par l'Église. La cérémonie publique du +mariage est une profanation. J'aimais; le secret de +mes plaisirs augmentait mon amour. Tout ce qui n'a +pas un rapport immédiat avec l'amour et le plaisir +gêne, et Ferry partageait mes vues.</p> + +<p>J'avais pourtant une inquiétude, j'avais peur de +devenir mère et de perdre ma place. Je lui fis part de +mes craintes. Je lui dis aussi mon étonnement de +n'être pas encore enceinte, car, avec lui, j'avais négligé +les mesures de précaution que Marguerite m'avait si +chaleureusement recommandées et que j'avais toujours +employées avec le prince.</p> + +<p>—Il y a bien d'autres moyens, me dit Ferry; peu +d'hommes et peu de femmes les connaissent. Je me +suis servi d'un sans que tu le saches. Si tu veux connaître +ces différents préservatifs, lis le livre <i>De l'art +de faire l'amour sans crainte</i>. Je te le donnerai. On +traite aussi de ton moyen, du condom, mais il n'est +pas toujours sûr; il peut s'échauffer et éclater sans +que l'on s'en aperçoive.</p> + +<p>Il m'apporta ce livre et je le lus avec beaucoup +d'attention. Il a été rédigé par un médecin; il est +beaucoup plus rare que tous les romans priapiques; +il est même plus rare que la <i>Justine</i> de Sade, qui a +été officiellement brûlée sous Robespierre et qui vient +d'être rééditée en Hollande et en Allemagne. Je pense +que ce livre ne vous est jamais tombé entre les mains +et je vais vous parler de quelques-uns des sujets +qu'il traite.</p> + +<p>L'auteur ne recommande pas l'emploi du condom; +il prétend que la volupté de l'homme et de la femme +est beaucoup moindre. Le condom n'est pas fait sur +mesure. Quand il est trop étroit, il cause des douleurs +à l'homme. Quand il est trop large, il se forme des +faux plis aussi coupants qu'un cheveu. Dans les deux +pas, il peut facilement céder et le but n'est pas +atteint.</p> + +<p>L'auteur dit que la femme peut ne concevoir +qu'une fois sur mille si elle sait bien s'y prendre, +mais je ne dirai pas comment, car ce sont choses qu'il +faut connaître par expérience et non par la lecture. +Je ne fais pas profession d'enseigner ces choses et si +j'indique le titre de ce livre rare et quelques-unes de +ses particularités, c'est pour montrer l'intérêt que je +pris à le lire.</p> + +<p>(À cet endroit, je me souvins que Ferry employait +toujours le moyen dont il avait parlé; il l'employait +expressément. Et si parfois il en usait autrement, ce +n'était jamais qu'à la fin d'une séance.</p> + +<p>Que cela neutralisât les effets masculins, je l'avais +déjà deviné. Ferry, qui ne semblait pas avoir toujours +confiance dans le premier secret, employait souvent +un autre moyen qui augmentait encore ma joie.)</p> + +<p>L'auteur ajoute encore que la formation de la +semence a besoin d'un certain temps pour qu'elle soit +fécondante. Et la chose est certaine, car l'on voit que +les débauchés n'ont que rarement des enfants, et pour +ma part je suis persuadée que Don Juan n'a jamais été +père.</p> + +<p>Il fait une distinction entre ce qui est de l'homme +et ce qui est de la femme. Il dit qu'il n'y a pas de différence +entre le masculin et le féminin; que ce n'est +pas ce qu'on croit qui cause la volupté, mais bien ce +qu'on évite souvent; car si cela n'était pas ainsi, la +femme ne ressentirait point de volupté, ce qui est +inexact, car la volupté de la femme est beaucoup +plus forte que celle de l'homme, justement à cause +de cela. La suite de cette explication était trop savante +et je ne l'ai pas comprise. Nous avons parlé une fois +de ce sujet; vous aussi vous prétendiez qu'après plusieurs +plaisirs l'homme est stérile; c'est pourquoi les +peuples froids se multiplient beaucoup plus que les +peuples chauds et passionnés. Les Hongrois, les Français, +les Italiens, les Orientaux, les Slaves du sud +ont beaucoup moins d'enfants que les peuples du +nord et particulièrement que les Allemands. Le mariage +est plus fertile que le concubinat; la classe +pauvre que l'aristocratie. (J'ai lu plus tard Kinskosch +et Venette, tous ces auteurs sont du même avis.)</p> + +<p>L'auteur recommande plusieurs moyens comme les +plus sûrs. Un entre autres: l'homme, quand il sent la +crise approcher, doit se retirer. Je ne crois pas qu'un +homme puisse avoir assez de volonté pour le faire +chaque fois. En outre, les deux perdent la plus haute +volupté. Le but des amoureux, n'est-ce pas justement +de ressentir ce choc électrique qui est bien la chose la +plus humaine et la plus naturelle du monde? Je détesterais +un homme qui me ferait cela.</p> + +<p>Je me souviens encore de deux aphrodisiaques, qui +sont très simples et que j'employai toujours dans la +suite à la place du condom, que je trouvais vraiment +trop grossier. L'un est la boule d'argent, l'autre +l'éponge.</p> + +<p>Une boule d'argent massive, avec un petit anneau +muni d'un élastique, voilà tout. Comme elle est lourde, +elle tombe au fond, et comme elle est de la grosseur +d'une noisette, elle bouche suffisamment. Ce qu'il faut +éviter ne peut plus passer. Cette boule est très pratique. +Je crois que l'on s'en servait beaucoup autrefois et +particulièrement au dix-huitième siècle. On m'a dit +qu'il y avait une belle collection de ces boules chez un +collectionneur de Berne. Et il est certain que ce +moyen était fort employé en Suisse, où on le connaît +encore fort bien. On parle même de boules en or, mais +je dois dire que je n'en ai jamais vu.</p> + +<p>L'emploi d'une éponge est du même genre. Ce +moyen paraît être connu dès la plus haute antiquité, +où l'on attribuait à l'éponge des vertus thérapeutiques +que l'on a peut-être exagérées.</p> + +<p>Ces moyens ne sont pas particulièrement sûrs, et il +vaut bien mieux qu'ils ne le soient pas, car l'humanité +cesserait bientôt d'exister s'il existait des moyens +complètement sûrs pour éviter les suites que tout le +monde, de plus en plus, semble avoir tendance à +éviter, car l'homme est peut-être l'être qui se soucie +le moins de la perpétuation de l'espèce.</p> + +<p>Ceci me rappelle un savant auquel j'avais fait part +de mes réflexions sur ces sujets; il me répondit que, +si l'homme ne se souciait plus de perpétuer son espèce, +c'est que la nature avait décidé l'anéantissement +progressif de la race humaine, que d'ailleurs le temps +viendrait où l'homme, roi de la création, devrait +céder la place à un nouvel être qui existait peut-être +déjà sans que nous le connussions et peut-être même +sans que nos sens imparfaits pussent le concevoir.</p> + +<p>En plus de cette collection d'aphrodisiaques, le livre +indiquait toute une série de moyens pour éviter les +conséquences. Je pense que vous les connaissez tous. +En Hongrie, ce qu'on emploie le plus est une décoction +de végétal que je ne veux pas dire. Chaque +paysanne l'emploie. Mais cela est très nocif et dangereux, +je connais beaucoup de cas d'empoisonnement.</p> + +<p>Je reviens à mes aventures. Sûre de mes deux +moyens, je m'adonnai complètement aux plaisirs. Je +n'aimais que Ferry. Il était très prudent, personne +ne soupçonnait nos relations et mon renom n'en +souffrit point.</p> + +<p>Rose était le plus à plaindre. Ferry ne lui laissait +pas grand'chose. Je n'avais que très rarement une +nuit de libre, où elle pouvait venir dans mon lit. +J'avais pitié d'elle. Je ne connaissais pas la jalousie. +Et je me demandai si je n'allais pas prendre un grand +plaisir à la pousser entre les bras de Ferry. La dévirgination +artificielle n'avait pas été complète. La +membrane avait repoussé, sa virginité était à neuf! +Comme médecin, vous allez vous récrier et dire que +cela est impossible. Mais je puis vous certifier que +c'est la pure vérité et que cette membrane avait repoussé, +que je l'avais vue moi-même en l'examinant. +Et je vis qu'elle était intacte. Au demeurant, j'avais +vu la représentation d'une vierge dans un panopticum, +sur la place de Saint-Joseph, lors de la foire de +Budapest. Je suis profane, je puis vous dire ce que +j'ai vu et non l'expliquer ou le prouver.</p> + +<p>Je demandai à Rose si elle serait heureuse d'avoir +un amant tel que Ferry. Elle me répondit qu'elle ne +désirait pas un homme tant qu'elle m'avait. Enfin elle +me dit que si elle consentait à sacrifier sa virginité à +un homme, elle ne le ferait que pour me faire plaisir. +Ferry ne lui était pas plus désirable que tel autre que +je lui octroierais.</p> + +<p>Il y a très peu de femmes qui connaissent le plaisir +d'assister aux ébats amoureux d'un couple. Il y a +aussi très peu d'hommes qui ne méprisent pas une +femme qui se donne devant eux à un autre. Ferry et +moi sommes de ces rares exceptions.</p> + +<p>Il m'avait souvent demandé de me donner à un +homme devant ses yeux. Je n'avais pu y consentir. Je +dois avouer que je le soupçonnais de vouloir me +quitter et qu'il cherchait une raison pour le faire. Je +ne pouvais croire qu'il goûterait du plaisir à ce spectacle. +Il me cita plusieurs exemples historiques, celui +surtout de ce héros vénitien, Gatta Melatta, qui ne +s'alliait avec sa femme que si celle-ci s'était auparavant +abandonnée aux caresses d'un autre homme. Il +décida donc d'enseigner l'amour à Rose, et je devais +ensuite en faire autant avec un jeune homme.</p> + +<p>J'eus beaucoup de peine à convaincre Rose de le +faire. Elle se jeta dans mes bras, pleurait, disait +que je ne l'aimais plus. Je dus lui prouver le contraire, +je l'embrassai, la caressai, je lui dis tout ce que je +trouvais de convaincant pour lui prouver qu'elle me +ferait plaisir en accomplissant ce sacrifice. Au fond, +je n'étais pas très convaincue moi-même, mais Ferry +étant là, je n'osais pas reculer et je jouai mon rôle du +mieux que je pus. À la fin, elle me parut convaincue +et Ferry en profita aussitôt. Rose avait fermé les +yeux et tremblait de tous ses membres. La petite +rosse, elle ne voulait pas avouer combien je l'avais +convaincue. Je vis tout cela le cœur gros, car bien +que la jalousie ne fût pas mon défaut, je trouvais +que c'était dommage et que Rose aurait été plus à +moi si elle ne connaissait aucun homme et qu'en +somme c'était la vraie raison de mon amour pour +elle.</p> + +<p>Cependant tout se passa le plus agréablement du +monde, et depuis cette nuit je ne comprends plus du +tout la jalousie des femmes. Il me semble que c'est +beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus naturel +que ces choses ne se passent pas comme elles se +passent dans les pays civilisés. La jouissance est +augmentée par la présence d'une troisième personne. +La volupté n'a pas seulement pour but la perpétuation +de l'espèce; le but de la nature est aussi la +volupté, ceci est ma conviction.</p> + +<p>Dès le lendemain, Ferry me rappela de tenir ma +promesse. Il me garantit que personne ne le saurait. +Je devais l'accompagner en voyage.</p> + +<p>C'était au printemps, le temps était magnifique. Il +me dit que nous quitterions le lendemain Budapest. +Il passa toute cette journée avec moi, il avait déjà +fait ses visites d'adieu, on pensait qu'il avait quitté +Budapest depuis trois jours.</p> + +<p>J'avais un congé d'un mois. Je voulais aller à +Presbourg, à Prague, revenir par Vienne où je devais +donner quelques représentations, je pensais être de +retour en juillet.</p> + +<p>Nous quittâmes Budapest un dimanche, à deux +heures de la nuit. Nous évitions de prendre le chemin +de fer ou le bateau à vapeur; nous employions la voiture +de Ferry ou la poste. Nous arrivâmes vers huit +heures à Nessmely. Nous quittâmes alors la grande +route, nous traversâmes Igmann et continuâmes notre +voyage au sud-ouest. Nous arrivâmes vers midi dans +la fameuse forêt de Bakony. Nous entrâmes dans une +auberge au milieu de la forêt. La table était déjà +dressée pour moi. Quelques hommes à sinistre figure +étaient dans la cour et dans la chambre de l'auberge. +Ils étaient armés de fusils, de pistolets et de casse-têtes. +Je pensais que c'étaient des voleurs et j'étais un +peu inquiète. Ferry s'entretenait avec eux en hongrois. +Je lui demandai qui ils étaient; il me répondit +qu'ils étaient de pauvres diables. Il ajouta que je +n'avais rien à craindre. L'après-midi, nous remontâmes +dans notre voiture; cinq hommes à cheval précédaient +notre voiture, les autres étaient partis en avant.</p> + +<p>Nous n'avancions plus aussi rapidement. Le chemin +était défoncé, nous étions forcés d'aller un moment +à pied. Enfin, nous arrivâmes au plus épais de +la forêt. Ferry me proposa de faire une petite promenade, +et la voiture se dirigea vers une maison que l'on +voyait entre les arbres et qui avait l'apparence d'une +auberge. Les brigands nous précédaient en écartant +les branches. Au bout d'une heure, deux hommes +vinrent à notre rencontre: l'un, de trente-quatre à +trente-cinq ans, taillé en hercule, le visage sauvage +et pourtant régulier; l'autre, un adolescent de +vingt ans, aussi beau qu'Adonis. Ils faisaient aussi +partie de la bande. Ferry me les présenta; puis il me +dit que j'allais goûter l'amour avec ces deux hommes, +que je n'avais rien à craindre d'eux, qu'ils ne savaient +pas qui j'étais et qu'ils n'avaient aucune relation avec +le monde extérieur.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes dans une clairière. Une source +assez profonde et large la traversait. L'hercule se mit +à l'aise aussitôt; le jeune homme rougissait, hésitait; +quand Ferry le lui eut commandé péremptoirement, +il suivit l'exemple de son camarade. Ferry, me dit que +je devais donner libre cours à mes sensations; que +plus je serais passionnée, plus je lui ferais plaisir. Je +connaissais ses pensées comme si je les avais lues. +Je voulais lui faire plaisir et je résolus d'être très dissolue. +J'appelai les deux hommes. Je les tirais +vers moi... Lorsque tout fut fini et tous furent calmés, +ils me portèrent dans la hutte, où Ferry me coucha +dans un lit.</p> + +<p>Puis-je vous raconter comment s'écoulèrent les trois +jours que je passai dans cette forêt? Ferry avait +congé. Je changeais tous les jours d'amants. Il y avait +neuf brigands. Le troisième jour, nous célébrâmes +une grande orgie, avec des paysannes, des femmes et +des filles qui étaient venues. Agrippine aurait envié +nos saturnales. Ces paysannes étaient aussi raffinées, +adroites et voluptueuses que les dames de l'aristocratie +de Budapest.</p> + +<p>J'eus le temps de me reposer durant ma tournée. +Rose m'accompagnait seule. Ferry me quitta après +de tendres adieux. Il était temps de reprendre des +forces, ces débauches m'auraient tuée.</p> + +<p>Je n'ai rien à vous dire des deux années que je +passai encore à Budapest, ni de mon engagement d'un +an à Prague. J'appris à estimer ce proverbe français: +«Ni jamais, ni toujours, c'est la devise des +amours».</p> + + + + +<h3>VI</h3> + +<p class="d">À FLORENCE +</p> + +<p>J'avais atteint ma vingt-septième année. Mes parents +étaient morts dans l'intervalle d'une semaine, emportés +par une épidémie. J'étais pour ainsi dire seule au +monde. J'avais perdu de vue ma parenté. Ma vieille +tante, chez qui j'avais logé à Vienne en débutant au +théâtre, dura le plus longtemps; elle mourut un an +après que j'eus quitté Budapest. Ce cousin dont je vous +ai parlé avait suivi la carrière militaire. Il avait perdu +la mauvaise habitude de son enfance et était devenu +un tel roué que les débauches le tuaient. J'avais beaucoup +de chance d'un côté, pourtant j'avais dû supporter +quelques durs chagrins. Je perdis mes deux +premiers amants: Arpard A..., qui dut partir à Constantinople, +où il avait un emploi à l'ambassade, et +Ferry, qui émigra en Amérique. Avant ce départ, +qui était forcé, il m'écrivit une longue et tendre +lettre où il me jurait un éternel amour. Il m'écrivait +qu'il voulait m'épouser si je le suivais en Amérique. +Il n'osait plus rester en Europe, car il y risquait sa +vie. Les bandits, dont quelques-uns avaient eu mes +faveurs, furent arrêtés. Hercule et le bel adolescent +finirent à la potence. Il ne me restait plus que Rose +pour me rappeler les joyeuses journées passées à +Budapest.</p> + +<p>Je ne veux pas vous parler de ma carrière artistique. +Ceci ne vous intéresse pas; si vous voulez la +connaître, vous n'avez qu'à ouvrir les journaux, ce +que vous avez sûrement fait.</p> + +<p>Dans une grande ville d'Allemagne, je fis la connaissance +d'un imprésario italien, qui m'avait entendue +chanter dans un concert et dans un opéra. Il me +rendit visite chez moi et me fit la proposition de le +suivre en Italie. Je parlais parfaitement l'italien. Il +me dit que pour pouvoir concourir avec les plus +célèbres cantatrices d'Italie, il ne me manquait que +l'habitude des immenses scènes de San Felice, de la +Scala ou de San Carlo. Si j'avais du succès en Italie, +mon avenir était assuré; j'avais la gloire. Je devais +débuter au théâtre Pergola, à Florence. Je n'hésitai +pas longtemps; je signai un engagement de deux +ans; j'avais un gage de trente mille francs et deux +soirées à mon bénéfice.</p> + +<p>En Italie, j'avais moins à risquer que partout ailleurs +où j'avais déjà chanté. Personne ne s'occupe de +la conduite d'une femme non mariée. Cette apparente +vertu féminine, qui est tant en honneur dans le reste +de l'Europe, n'a aucune valeur en Italie. On l'exige +plutôt d'une femme mariée que d'une fille. Je trouve +ceci très raisonnable, et quand une dame qui a déjà +connu toutes les nuances de l'amour veut se marier, +les Italiens ne s'occupent pas de sa vie passée, ils ne +sont pas tant scrupuleux. Aucun homme ne compte +sur une vierge si la fiancée a plus de quinze ans.</p> + +<p>À vingt-sept ans, j'atteignais l'apogée de ma beauté. +Ceux qui m'avaient connue à Vienne ou à Francfort +me certifiaient que j'étais beaucoup plus belle qu'à +vingt ou vingt-deux ans.</p> + +<p>J'avais une nature robuste et puissante. Mon tempérament +était de fer, mais j'avais la force de maîtriser +mes désirs quand je voyais que les plaisirs de +l'amour attaquaient ma santé. À Francfort, j'avais +passé deux années de chasteté; après avoir quitté +Budapest, je restreignis même mes relations avec +Rose. Celle-ci ne me provoquait jamais. Elle semblait +partager tous mes sentiments. Notre accord était aussi +parfait que celui des deux jumeaux siamois. Je tenais +un journal. Comment pourrais-je, si je ne l'avais pas +fait, vous raconter ainsi ma vie dans tous ses détails! +En feuilletant, j'y trouve qu'après ma liaison avec +Ferry, qui dura dix mois, je partageai, dans l'espace de +cinq ans, soixante-deux fois les plaisirs avec Rose, en +moyenne une fois par mois. N'est-ce pas le «nec plus +ultra» de la tempérance? Et durant cette époque, je +n'accordai pas la moindre faveur à un homme. J'étais +en bonne santé, je vivais bien, je soignais mon corps +et ne commettais aucun excès.</p> + +<p>À Florence, je fis la connaissance d'un homme très +intéressant, de cet Anglais dont je vous ai déjà parlé. +Ce n'était plus un jeune homme, il comptait déjà cinquante-neuf +ans. Je pouvais parler de tout avec lui, il +était un parfait épicurien et étudiait la nature humaine; +ses opinions s'harmonisaient avec les miennes. J'appris +à mieux me connaître, grâce à lui. Il m'expliqua +bien des choses dont je n'avais pas la clé. Je savais +depuis longtemps que la nature de la femme est tout +autre que la nature de l'homme, mais je n'avais pu +deviner pourquoi. Il m'en donna les raisons physiologiques +et psychologiques. Sa philosophie était simple +et claire; il était impossible d'affaiblir ses principes, +basés sur la raison. Il n'était pas du tout cynique; +dans la société, on le prenait pour un homme très +moral, bien qu'il ne feignît aucune vertu. Il me faisait +doucement la cour, non pas pour atteindre ce que +tout homme convoite, mais parce que j'étais capable +d'écouter et de comprendre ses paroles. Pourtant, je +remarquais qu'il aurait été très heureux de me posséder +corporellement. Ceci est naturel. Je ne suis pas +un Narcisse féminin, mais j'ai conscience de mes qualités +physiques et spirituelles; je n'ai qu'à me regarder +dans un miroir et à comparer ma beauté à celle +des autres femmes. Vous m'avez avoué vous-même +que vous n'avez jamais vu un corps féminin aussi bien +proportionné que le mien, et ceci bien des années +après ma connaissance avec sir Ethelred Merwyn.</p> + +<p>J'étais piquée d'entendre l'Anglais faire continuellement +ma louange, sans jamais essayer d'attaquer +mon cœur ou quelque chose d'autre,—on dit cœur +par euphémisme. Ma coquetterie était vaine. Il m'avait +tout expliqué; mais je voulais encore savoir pourquoi +il se faisait stoïque avec moi.</p> + +<p>Un proverbe dit: «Si la montagne ne vient pas +vers Mohamed, Mohamed doit aller vers la montagne.» +Sir Ethelred était la montagne et si je voulais +obtenir mon explication, je devais être le prophète.</p> + +<p>—Je vous permets pourtant tout, sir Ethelred, +lui dis-je une fois; pourquoi ne dépassez-vous jamais, +quand vous me faites la cour, les limites de la plus +stricte amitié? Vous avez été un grand Lovelace, +ainsi que vous me l'avez dit; je sais même que vous +faites encore plus d'une conquête.</p> + +<p>—Vous vous trompez, madame, je ne fais plus de +conquête, me répondit sir Ethelred. Vous n'allez pas +croire que ce qu'un vieillard change contre de l'or +soit des conquêtes.</p> + +<p>—Je ne parle pas des lorettes et d'autres femmes +légères. Vous ne répondez qu'à une partie de ma +question. Me prenez-vous pour une coquette sans +cœur, qui s'enorgueillit de vous enchaîner à son char +de triomphe? Pensez-vous que vous ne pouvez pas +inspirer de l'amour à une femme de mon âge?</p> + +<p>—Je crois que c'est possible. Si vous m'accordiez +vos faveurs, vous le feriez par pitié et non par +amour. Ça serait tout au plus un désir maladif. Vous +n'avez connu que des hommes jeunes. Vous voudriez +me voir ridicule.</p> + +<p>—Vous êtes injuste envers vous-mêmes et envers +moi. Je vous ai déjà raconté que j'ai connu un +homme qui dédaignait toute conquête qui ne venait +pas s'offrir volontairement. Êtes-vous aussi vaniteux +et exigez-vous quelque chose de semblable de la +femme? Mais vous ne risquez rien si vous recevez +une réponse défavorable, puisque vous pouvez la +mettre sur le compte de votre âge. Tandis qu'une +femme se sent fort humiliée si vous jouez auprès +d'elle le rôle du chaste Joseph. Trop de timidité et de +modestie ne vont pas à un homme.</p> + +<p>—Mais il lui sied encore moins de faire dire de +soi qu'il est un vieux faune.</p> + +<p>—Vous êtes encore bel homme et vous possédez +des qualités, qui font oublier vos ans. Voyons, si, +méprisant les préjugés de mon sexe, je vous disais +que vous pouvez tout oser, tout espérer de moi, tout +exiger, ne vous décideriez-vous pas à accepter ces +faveurs inespérées?</p> + +<p>—Ceci est impossible. Vous ne le ferez jamais.</p> + +<p>—En tout cas, vous pouvez me dire si vous me +refuseriez oui ou non?</p> + +<p>—Je serais fou de refuser; j'accepterais, dit sir +Ethelred.</p> + +<p>—Mais vous me mépriseriez au fond du cœur, +comme une hétaïre ou une Messaline?</p> + +<p>—Pas du tout. Le goût et les caprices d'une +femme sont innombrables. Je vous aimerais et cet +amour me rendrait le plus heureux des mortels.</p> + +<p>Il était en pleine contradiction avec ce qu'il venait +d'affirmer. Je m'étais approchée de lui, je mis ma main +sur son bras et le regardai avec tant de douceur +qu'il aurait dû être de pierre pour résister. Je déteste +la coquetterie tant qu'elle n'est pas une arme de conquête +ou de vengeance. Sir Ethelred avait toujours +été mon ami, je n'avais aucune raison de me venger. +Je ne veux pas dire non plus que je l'aimais; mais +il était possible que des relations plus intimes réveillassent +ce sentiment. Je le poussai tant qu'il oublia +tous ses principes, tomba à mes pieds, embrassa mes +genoux et mes pieds, et devint plus entreprenant. Je +n'opposais aucune résistance, je le laissais faire.</p> + +<p>Il me serra ensuite dans ses bras.</p> + +<p>—Doutez-vous encore? lui dis-je tendrement.</p> + +<p>—Je crois rêver. Je n'osais espérer un tel bonheur. +Je ne le comprends pas encore. Je suis votre esclave, +je ne vous refuserai rien.</p> + +<p>Puis tout se passa d'abord le mieux du monde, +ensuite sa façon de se comporter m'épouvanta. J'ai +entendu dire que certaines personnes étaient frappées +d'une attaque dans une telle situation; cela +arrive plus souvent aux hommes qu'aux femmes. Cela +doit être terrible de serrer un cadavre dans ses bras.</p> + +<p>Sir Ethelred semblait avoir deviné mes pensées. +Descendus au jardin, nous causâmes sur ce sujet.</p> + +<p>—Mon Dieu, ne savez-vous donc, pas à quelles +aberrations une passion excessive mène? Il y a eu +beaucoup de cas où des hommes ont violé des +cadavres. La loi ne sévirait pas, si cela n'existait pas. +Je ne sais pas si cela arrivait jadis plus souvent qu'aujourd'hui; +aujourd'hui, cela se passe encore. Durant +les guerres de Napoléon, cette passion eut même de +sérieuses suites pour la victime. Peu de jours avant +la bataille d'Iéna, un officier fut logé chez un pasteur +protestant. La fille du pasteur venait de mourir, +c'est-à-dire que le médecin qui la soignait venait de +remplir son bulletin de mort. Ce n'était qu'un cas +aigu de catalepsie. La fille devait être enterrée après +le départ des soldats. L'officier, séduit par la beauté +du cadavre, le viola. L'électricité réveilla la jeune +fille. Qui connaît donc le galvanisme de cet acte? Elle +conçut même. Ses parents furent très agréablement +surpris de la trouver éveillée le lendemain matin. Elle +devint mère et ne connaissait même pas le père de +son enfant, un garçonnet robuste et fort bien fait. La +chose s'expliqua plusieurs années plus tard, quand +l'officier repassa par hasard dans ce village. La chose +fit beaucoup de bruit. MM. les soldats avaient plusieurs +cas semblables sur la conscience. Quand on en +surprenait un en flagrant délit, il s'excusait en disant +qu'il l'avait fait par pure humanité, afin de ressusciter +la fille. Naturellement, aucun ne réussissait, car ces +cas de catalepsie sont excessivement rares et le moyen +n'est pas toujours efficace. Le viol des cadavres est +encore très fréquent, il est plutôt pratiqué par des +personnes de l'aristocratie que par des personnes du +peuple. Parmi toutes les histoires que je connais, je +vais vous raconter celle du ministre autrichien, le +prince de S... Il se faisait amener tous les morts de +l'hôpital dans son appartement, soi-disant pour faire +des études anatomiques, car il était dilettante de +médecine. Les médecins découvrirent qu'il violait ces +cadavres, car une fois le cadavre d'une vierge ne rentra +pas intact à l'hôpital.</p> + +<p>Cette passion est très dangereuse pour celui qui +s'y adonne, elle peut même être mortelle. Les poisons +qu'un cadavre sécrète sont très violents. Ce danger +est encore plus grand dans les pays chauds, car les +cadavres s'y décomposent plus rapidement. Ce vice +est très répandu en Italie; le climat est très énervant +et l'Italien fait usage de tout pour assouvir ses passions. +L'onanisme, la sodomie et le viol des cadavres sont +très développés ici. Oui, on assassine sur commande +et on apporte les victimes palpitantes à des débauchés. +Le procès d'un fabricant de salami a fait beaucoup +de bruit ces derniers temps. Non seulement il assassinait +ses victimes, mais il les violait avant ou après. +Quand une femme est exécutée en Italie, ce qui n'est +pas très rare dans les États de l'Église, on peut être +sûr que vingt-quatre heures après son cadavre a été +violé; si bien que des maris qui n'avaient pas été +cocus du vivant de leur femme le sont après sa mort. +Cela se passe également en France et en Angleterre, +tout particulièrement à Londres, où la police est mal +organisée et très faible. Le plus grand crime que +l'homme puisse commettre, c'est de se mutiler +soi-même; avez-vous jamais entendu dire que la loi +l'en punisse?</p> + +<p>Ce que sir Ethelred me racontait me remplissait +d'effroi. Tous ces crimes le laissaient indifférent. +D'après lui, l'automutilation et le viol des cadavres +étaient des habitudes dangereuses; seulement, si elles +nuisaient à celui qui s'y adonnait, la loi ne devait pas +punir l'automutilation, ni le viol des cadavres, ni le +suicide ou plutôt la tentative de suicide; les lois ne +punissent que les actes qui attaquent la volonté, la +santé ou le bien des autres.</p> + +<p>Tout ce qu'il me racontait me faisait trembler, ces +crimes étaient trop lugubres, je ne pouvais y +croire.</p> + +<p>—Il me serait facile de vous convaincre de la véracité +de ces choses si je ne craignais de vous voir changer +de sentiments à mon égard. Il me suffirait de vous +mener dans les endroits où ces choses s'accomplissent.</p> + +<p>—Quoi, ici, à Florence?</p> + +<p>—Non, pas ici, mais à Rome, me répondit +sir Ethelred. Vous y irez comme en tournée.</p> + +<p>—Bon. Je vous promets que mon amour ne s'en +ressentira pas et que j'aurai assez de force pour assister +avec calme à ces choses. Mais vous devez me promettre +que je ne devrai pas y prendre activement part, ni +qu'un assassinat aura lieu devant moi. Je ne voudrais +pas non plus voir de ces tortures qui mutilent pour +toujours les victimes. Ces dernières doivent s'offrir +volontairement; car je ne voudrais pas assister à ces +horreurs décrites dans le livre de Sade.</p> + +<p>Une passion maladive et fiévreuse s'empara de moi; +j'étais inquiète, et Dieu sait où elle m'aurait poussée, +si les actes que je devais bientôt voir n'avaient éloigné +de moi ces envies. Je vais tout vous raconter, +j'espère que vous ne me condamnerez pas. Si jamais +nous nous rencontrons, vous m'expliquerez, au contraire, +ces choses.</p> + +<p>Le temps passait très vite en compagnie d'un aussi +galant homme. Nous étions très tempérants quant à +l'amour. Il était toujours prêt à de nouveaux jeux, +mais je craignais pour sa santé. Je l'aimais trop pour +ne pas vouloir lui épargner une humiliation.</p> + +<p>Nous allâmes à Rome et sir Ethelred tint parole le +troisième jour. Il dut payer une immense somme pour +pouvoir contenter ma curiosité.</p> + +<p>La veille au soir, il y avait eu deux exécutions au +garrot. Un brigand des Abruzzes et sa femme, une +ravissante personne, furent étranglés place Nacona. +Sir Ethelred avait loué une fenêtre proche de la +potence. À travers ma lorgnette, je pouvais suivre +tous les mouvements musculaires du visage de ces +deux malheureux; je souffrais cruellement. Je ne pouvais +oublier ces deux visages d'épouvante. Sir Ethelred +lisait dans mes pensées, il me dit:</p> + +<p>—Vous les reverrez encore.</p> + +<p>Je restai quinze jours à Rome. La fin de mon séjour +fut troublée par la mort subite de mon ami. Il mourut +de la malaria, cette terrible épidémie qui a déjà fait +tant de victimes. Je ne l'abandonnai point jusqu'à +son dernier souffle; je lui fermai les yeux. Dans son +testament, il me léguait toute sa fortune, ses pierreries +et ses antiques qu'il avait collectionnés dans ses +voyages.</p> + +<p>Cette mort inattendue me dégoûta de l'Italie et je +fus heureuse de signer un engagement avec un imprésario +qui m'emmenait à Paris, à l'Opéra-Italien.</p> + + + + +<h3>VII</h3> + +<p class="d">À PARIS +</p> + +<p>À mon arrivée à Paris, les deux cas qui révolutionnaient +l'opinion vous sont sans doute connus, quoique +les journaux les aient incomplètement racontés à +cause du scandale des débats. Les assises étaient pourtant +publiques, j'y ai vu des dames de la plus haute +aristocratie et des demi-mondaines.</p> + +<p>Mes aventures à Paris ne sont pas fort différentes +de ce qu'elles ont été dans toutes les autres villes. Je +vais donc vous raconter ce que j'ai pu apprendre sur +ces deux affaires. Les procès se firent en même temps, +bien que les crimes n'eussent pas eu lieu à la même +date. Un aristocrate était incriminé dans l'une d'elles, +sa famille avait tout fait pour étouffer l'affaire; elle y +aurait réussi si de nouveaux témoins n'étaient venus +et si les journaux n'avaient fait beaucoup de bruit +autour de la deuxième affaire. L'inculpé était un +homme du peuple, il fut tout de suite emprisonné et +jugé. Dans la première affaire, on releva non seulement +viol, mais aussi assassinat et non seulement sur +une, mais sur plusieurs personnes. L'assassin et le +violateur étaient deux individus différents, mais ils +étaient en étroits rapports.</p> + +<p>Au faubourg Poissonnière vivait un charcutier +célèbre par la qualité de ses pâtés. Sa boutique ne +désemplissait pas. Le peuple racontait beaucoup de +bêtises sur la fabrication de ces pâtés, et le bruit se +répandit qu'il employait de la chair humaine. Une +perquisition eut lieu, on découvrit qu'il n'employait +pas de la viande ordinaire, mais que c'était de la +viande animale: il employait des chiens, des chats, +des écureuils, des moineaux, etc. Chaque fois que la +célébrité de ces pâtés reprenait, des bruits infâmes +recommençaient à circuler. À la longue, la police n'y +prit plus garde et même le public s'en lassa.</p> + +<p>Environ dix-huit mois avant mon arrivée à Paris, +on avait arrêté un coiffeur pour avoir coupé la gorge +à un de ses clients. Les recherches permirent d'établir +qu'il avait déjà commis plusieurs assassinats et +qu'il vendait les cadavres à son beau-frère, qui était +charcutier. La chair des cadavres était hachée, la +complicité du beau-frère n'était pas sûre. À l'interrogatoire, +l'accusé dit que l'un de ses confrères en faisait +tout autant et qu'en plus il poursuivait un +double but: car, premièrement, il fournissait les +cadavres des jeunes filles impubères à un grand +débauché, qui en abusait; ensuite, il les revendait une +seconde fois au pâtissier. Le procureur général incrimina +le débauché, mais celui-ci, qui avait été présent +à l'interrogatoire du coiffeur, eut le temps de faire +disparaître toutes traces de complicité. On découvrit +des traces de sang et des os dans la cave du deuxième +coiffeur, mais on ne put établir nettement son crime. +On le laissa en liberté et il n'en fut plus question.</p> + +<p>Six semaines avant mon arrivée, un agent des +mœurs surprit un employé de la morgue en train +de violer le cadavre d'une jeune fille repêchée dans la +Seine. L'homme fut condamné à dix ans de galères. +Cette condamnation fut trouvée trop forte par le +public et les journaux, et la Cour de cassation la +commua en deux ans de travaux forcés.</p> + +<p>Cette deuxième affaire réveilla la première, car les +journaux firent beaucoup de bruit autour du coiffeur-charcutier. +Celui-ci, qui se croyait à l'abri de toute +nouvelle poursuite, protégé comme il était par son +client, avait oublié toute prudence. Un beau jour, la +police perquisitionna chez lui et découvrit le cadavre +d'une petite fille de dix ans. L'examen médical établit +que la fillette avait été violée, mais il ne put +fixer si elle l'avait été avant ou après l'assassinat.</p> + +<p>L'assassin fut condamné à la guillotine; le condamné +nia d'avoir des complices devant la Cour de +cassation; quand il vit que rien ne pouvait le sauver, +il avoua qu'il fournissait le cadavre des fillettes égorgées +au duc de P..., qui les lui payait vingt napoléons +d'or pièce. Il dit encore que c'était le duc qui l'avait +poussé à attirer des fillettes dans sa boutique pour +les assassiner. Le duc fut incriminé dans l'affaire, il +nia énergiquement toute complicité. Le viol des +cadavres était évident et il savait que les filles étaient +assassinées. Son avocat fut assez adroit pour ne le faire +accuser que de viol, sa condamnation fut petite en +comparaison de l'immensité de son crime. Le coiffeur +était un ancien valet de chambre du duc, tout le +monde était convaincu de sa complicité.</p> + +<p>J'appris par hasard à connaître une demi-mondaine. +C'était la maîtresse du prince russe D..., une femme +d'une rare beauté et très bien conservée pour son âge. +Elle avait au moins trente-trois ans; je lui en aurais à +peine donné vingt-cinq. Son amant dépensait des +sommes folles pour elle. Il me fit un brin de cour, je +n'aurais eu qu'un mot à dire pour le capter. Je lui dis +rondement qu'il devait laisser toute espérance. Grâce +à la largesse de mon ami défunt, je possédais une +respectable fortune. Le Russe me déplaisait, il était très +laid, avait passé la cinquantaine, il portait une perruque +et se teignait la moustache. J'ai toujours méprisé +les hommes qui tâchent de cacher leur âge. Sir +Ethelred avait les cheveux gris, mais il aurait eu honte +de porter une perruque.</p> + +<p>À Paris, j'eus encore meilleure opinion des Hongroises. +J'en rencontrai quatre, Mathilde de M..., +une fille naturelle du prince O..., vendue par sa mère +à un riche cavalier. Elle s'émancipa et se maria avec +un riche banquier parisien. Sarolta de B..., ma collègue +du Théâtre Lyrique, qui devint mon amie intime. +Nous nous décidâmes à aller ensemble à Londres +et à nous engager au théâtre du Covent-Garden. +Sarolta n'était pas ma rivale, elle ne jouait que dans +les opéras lyriques. Elle était charmante et encore très +naïve. Elle jouait avec les hommes sans rien leur +accorder. Elle craignait aussi de devenir mère. La +troisième était une certaine Mme de B..., la femme +d'un colonel hongrois. Il vivait avec elle en bigamie, +car il n'était pas divorcé de sa première femme. +Quand il apprit l'arrivée de cette dernière, il s'enfuit +à Constantinople et embrassa l'islamisme. La quatrième +s'appelait Jenny K..., et elle était la fille d'un +avocat de Budapest. Elle et ses trois sœurs vivaient +du marchandage de leurs charmes. Elles avaient commencé +le métier à bas prix. Un comte s'amouracha +de Jenny et la mit ainsi à la mode. Jenny eut beaucoup +de chance et vint avec ses sœurs à Paris. Elles +comptaient parmi les dames les plus élégantes de la +bohème dorée. Un cavalier italien, le marquis M..., +épousa plus tard Jenny, sans la garder longtemps, +car il mourut après deux ans. Jenny lança alors son +filet sur un prince souverain, qui la mena à l'autel.</p> + + + + +<h3>VIII</h3> + +<p class="d">À LONDRES +</p> + +<p>Sarolta et moi, ainsi que je vous l'ai dit dans le +précédent chapitre, avions décidé d'aller à Londres. +J'avais vécu assez simplement à Paris. J'étais très +prudente en amour et je ne négligeais jamais d'employer +les préservatifs dont je vous ai parlé.</p> + +<p>Avant de vous parler de mon séjour à Londres, je +dois vous parler de l'homme qui m'aurait rendue +malheureuse sans votre aide, mon très cher ami. Je +vous ai déjà tout raconté oralement, il est donc inutile +de vous le raconter par écrit. Je n'ai jamais rencontré +un homme aussi têtu. Je fis sa connaissance +trois mois après mon arrivée à Paris. Il avait le renom +d'être le plus grand roué de la capitale de la France. +Malgré ma froideur, il me poursuivait partout, il +vint même à Londres, où il se logea vis-à-vis de chez +moi. Je crus d'abord qu'il était fou, puis qu'il m'aimait +démesurément, jusqu'à ce que je reconnusse, +pour mon malheur, que toute sa conduite n'était que +vanité et vengeance. Mais il était trop tard. Je ne +veux plus parler de lui, son souvenir m'est haïssable. +Je l'aimais, jusqu'à ce qu'il me trahît doublement: +d'abord en me faisant négliger ma prudence habituelle, +puis en me contaminant. À Londres, il n'osait +pas me poursuivre ouvertement, car j'aurais pu appeler +l'aide de la police, et il n'osa pas m'attaquer, +comme il le fit plus tard dans un autre pays et dans +d'autres circonstances.</p> + +<p>Nous louâmes, Sarolta et moi, un coquet appartement +à Saint-James Wood, dans les environs immédiats +du Regentspark. C'était au commencement de +la saison. Le temps est magnifique au mois d'avril. +Notre cottage était entouré d'un petit jardin avec +quelques arbres fruitiers, une charmille et des chemins +soigneusement ratelés. Nous nous y promenions +tous les matins après le lunch. Parfois nous restions +dans notre chambre, qui avait une très belle vue sur +le Regentspark.</p> + +<p>Un matin, Sarolta était dans ma chambre et nous +mangions du gâteau la fenêtre ouverte. Nous en +jetions les miettes aux rouges-gorges, qui venaient les +picoter jusque dans notre main. Une faible brise agitait +les arbres, le parfum des lilas nous enivrait. +J'étais en chemise et je m'appuyais sur l'épaule de +Sarolta.</p> + +<p>—Regarde donc, me dit celle-ci, n'est-ce pas +étrange de voir un monsieur aussi élégamment mis +en compagnie de cinq ou six vauriens? Et elle me +montrait du doigt un massif de verdure du Regentspark.</p> + +<p>Je regardai et je vis un monsieur qui tenait par la +main deux petites filles misérablement vêtues et pieds +nus. Il les mena dans un endroit que je connaissais +bien et qui était un des plus retirés du parc. Je compris +immédiatement que c'était un débauché qui voulait +séduire ces pauvres enfants, ce qui n'est pas rare +à Londres.</p> + +<p>Je fis signe à un agent de ville qui passait justement +et je lui dis ce que je venais de voir. L'agent se +précipita vers l'endroit indiqué et disparut dans la +verdure. Bientôt il réapparut en compagnie du monsieur, +dont la toilette était légèrement en désordre. Je +pris ma lorgnette et je suivis des yeux ce qui se passait +dans le parc. L'agent se disputait avec l'homme, +les petites filles étaient tout autour, des enfants +de cinq à neuf ans; elles aussi parlaient fiévreusement. +L'une d'elles alla vers la plus petite et désigna +le monsieur. Elle aurait poussé plus loin sa démonstration +si le sergent de ville ne l'en avait empêchée. +Un groupe se forma, j'entendis des promeneurs +crier: «Take him in charge. (Arrêtez-le.)» Un +second agent arriva et le groupe s'éloigna dans la +direction du poste de police de Marylebone.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, nous lûmes le nom de ce +gentleman dans le journal. L'agent qui l'avait arrêté +et les petites filles étaient les témoins à charge. Le +cas était assez intéressant. Nous assistâmes aux débats. +Ce que les petites racontaient était assez piquant. +L'accusé ne fut pourtant pas condamné. C'était un +riche commerçant. Il se retira, après avoir été vertement +semoncé par le juge.</p> + +<p>Les lois anglaises, la justice et le public en général +sont assez coulants à cet égard. Je me souviens de +bien des cas où j'aurais décidé tout autrement que +les juges anglais. C'était un de mes passe-temps favoris +que de lire les rapports policiers et particulièrement +les délits de mœurs. Un jeune Français qui était +légèrement gris prit un baiser à la fille de sa patronne. +Il fut condamné à six semaines d'arrêt. Une forte +peine pour un baiser.</p> + +<p>Les tribunaux sont surtout coulants avec les ecclésiastiques. +Un pasteur avait deux jeunes filles en +pension. Il leur apprit toutes sortes de choses immorales. +Il les prenait dans son lit, etc., etc., et fut condamné +par les jurés aux travaux forcés. L'évêque de +Canterbury le prit sous sa protection et le procès fut +révisé. Les deux fillettes durent comparaître; l'une +avait douze ans, l'autre sept. Les questions posées troublèrent +ces pauvres enfants. Elles furent facilement +convaincues de culpabilité. Comme si deux enfants +pouvaient séduire un homme mûr! Elles furent +envoyées dans la maison de correction de Hollowey, +tandis que le véritable coupable, le révérend Hatchet, +fut libéré. Oui, et parce qu'il avait été deux ou trois +semaines en prison, il fut considéré comme un martyr. +On fit une quête en sa faveur et il reçut un bon +presbytère.</p> + +<p>Vous connaissez mes opinions sur ce point, sur ce +qu'on nomme débauche; vous savez que je ne suis +pas d'accord avec l'opinion du plus grand nombre. Je +crois que chacun, homme et femme, est libre de faire +ce qu'il veut avec son corps tant qu'il ne porte pas +atteinte à la liberté d'autrui. Il est punissable d'employer +la violence, de séduire par des promesses, par +l'excitation des sens ou grâce à des narcotiques qui +aliènent la volonté. Tant que j'ai goûté l'amour et +pratiqué toutes les espèces de volupté, je n'ai jamais +obligé personne à se soumettre à ma guise. Je vous +ai raconté comment Rose est devenue mon amie; elle +l'est encore.</p> + +<p>Je restai trois années à Londres. Mon engagement +n'était que pour deux ans, mais je le renouvelai, car +je m'y plaisais beaucoup. Pendant mon séjour, je lus +assidûment les journaux. Je vis que les hommes +étaient partout les mêmes, que les désirs et les passions +poussaient à des vices et excusaient aussi bien +l'acte sexuel normal que les relations maladives et +perverses entre personnes du même sexe.</p> + +<p>En France, en Italie, et probablement aussi en Allemagne, +des crimes se commettent, tout comme à +Londres, par volupté.</p> + +<p>Le cas le plus terrible est celui d'un jeune Italien +nommé Lanni avec une fille de joie. Il avait étranglé +la fille au moment de l'extase. Des juristes anglais +m'ont dit que si Lanni n'avait pas dépouillé sa victime, +car il lui avait volé ses bijoux, sa montre et son +argent, et que s'il n'avait pas acheté un billet pour +filer à Rotterdam, ce qui faisait présumer que le +crime était prémédité, il n'aurait pas été poursuivi +pour assassinat et condamné à mort. La strangulation +d'une fille de joie au moment de l'extase est assimilée +aux meurtres par imprudence et n'est pas punie de +mort.</p> + +<p>Comme la peine de mort n'est pas graduée, il est +terrible qu'elle soit si souvent appliquée. Elle n'est +pas juste. Ce Lanni était beaucoup plus coupable +qu'un de ses compatriotes, qui tua, dans un moment +de jalousie et de rage, son rival au moment où il sortait +du lit de son adorée. Il essaya de se tirer un coup +de revolver dans la tête, mais ne se fracassa que la +mâchoire. On le soigna avec les plus grands soins pour +lui conserver la vie; ensuite, on le pendit. Ceci est +cruel et barbare.</p> + +<p>Je clos cette liste déjà trop longue des criminalités +londoniennes pour vous raconter mes aventures personnelles.</p> + +<p>Je rencontrai à Londres une ancienne collègue, +Laure R..., qui eut plus tard beaucoup de chance: un +des plus riches cavaliers d'Allemagne, le comte +prussien H..., s'en éprit, en fit sa maîtresse et +l'épousa ensuite. H... n'était plus très jeune; il lui +laissa après sa mort une fortune estimée à plusieurs +millions d'écus. Elle acheta une des plus grandes +propriétés de Hongrie dans les environs de Pressbourg.</p> + +<p>Sarolta n'eut pas le succès qu'elle escomptait. Elle +quitta Londres au mois d'août. Je restai donc seule +avec Rose. On m'invitait dans le monde le plus fashionable, +mais je m'y ennuyais; j'aurais voulu connaître +la vie de la bohème dorée de Londres. Par bonheur, +je retrouvai une lettre d'introduction de mon ami +défunt chez une de ses cousines qui habitait le faubourg +de Drompton. Je lui envoyai la lettre de sir +Ethelred et ma carte de visite et reçus une invitation +pour le soir même.</p> + +<p>Mrs. Meredith—c'était son nom—était âgée de quarante-cinq +à quarante-huit ans. Elle avait dû être très +belle et avait dû jouir de la vie, car elle était assez fanée, +ses cheveux étaient gris et son visage était sillonné de +rides. Elle se poudrait beaucoup. Elle était philosophe, +de la secte des épicuriens. Elle était très bien reçue +partout, car elle avait beaucoup d'esprit et une bonne +humeur inépuisable. Elle était en outre très aimable et +assez riche pour faire des soirées chez elle. Ces soirées +se composaient de personnes du même esprit, et bien +des dames avaient un renom équivoque, quoiqu'elles +fussent toutes de l'aristocratie. Malgré la liberté d'esprit +et de conduite qui régnait dans ce cercle, ces soirées +ne se déchaînaient jamais en orgies.</p> + +<p>Malgré notre différence d'âge, nous devînmes bientôt +de bonnes amies. Je lui avouai quelles relations +j'avais eues avec son cousin. Elle me loua beaucoup +de l'avoir favorisé de mon amour. Elle me fit entendre +que sir Ethelred lui avait parlé de notre liaison, mais +sans lui dire mon nom, car il était très discret. +Meredith parlait très librement de toutes les choses. +Elle me dit qu'elle n'avait pas encore renoncé à +l'amour, mais que ça lui coûtait beaucoup d'argent. +«Mon Dieu! disait-elle, je fais comme les vieillards +qui achètent l'amour des jeunes femmes. Ceci ne +déshonore jamais l'acheteur; mais tout au plus +celui qui échange le plus grand bien contre le +moindre.»</p> + +<p>Comme elle allait partout, j'eus une belle occasion +d'apprendre ce qu'il y avait de remarquable à +Londres. Les Anglais sont très tolérants vis-à-vis des +gens du théâtre et de la bohème. Ils ne les reçoivent +pas dans leur société, ou alors, s'ils les invitent, ils +les traitent comme des automates; ils sont très polis +envers eux, mais quand le concert est terminé, ils ne +les connaissent plus. Mais si un cavalier épouse une +femme de la rue, on oublie aussitôt son passé, on +la traite en grande dame, et si elle est l'épouse d'un +lord, elle peut même assister au lever de la Reine. Je +connais trois de ces dames, lady T..., la marquise de +W... et lady O...</p> + +<p>Certains locaux ne sont pas fréquentés par ces dames +de la rue, ainsi les bals de Canterbury hall, Argyll +Rooms, Piccadilly Salon, Halborn Casino, Black Eagle, +Callwell et beaucoup d'autres. Ces nymphes, quoiqu'elles +soient inscrites comme prostituées à la police, +ne sont pas les parias de la société, comme sur le +continent. Elles sont protégées par les lois si quelqu'un +les insulte en leur donnant un titre déshonorant. +Elles ne sont pas aussi déclassées qu'ailleurs. +Elles ne s'appellent pas filles de joie, mais dames +indépendantes. Il y a des locaux où elles tiennent +des réunions et où tout le monde n'est pas admis, par +exemple chez Mrs. Hamilton, Oxendo Street. Il faut +être présenté par une de ces dames.</p> + +<p>Mrs. Meredith me raconta ses aventures dans ces +locaux et me demanda si j'avais envie d'en visiter +quelques-uns en sa compagnie. J'acceptai immédiatement. +Nous les visitâmes tous. J'eus l'occasion de +faire des observations sur le caractère de ces filles; +les Anglaises de cette caste sont beaucoup plus dignes +que les filles des autres pays. Il y a aussi des femmes +tout aussi débauchées qu'ailleurs, qui sont prêtes à +faire tout pour de l'argent; il y a aussi des femmes de +marbre qui dépouillent les hommes, des femmes qui +n'ont plus aucun sentiment, plus de sensibilité; mais +en général, les prostituées anglaises sont moins insolentes +que les françaises; et même à Londres, elles +sont bien différentes des françaises et des allemandes. +Je dois avouer à ma honte que les prostituées allemandes +sont les plus communes, les plus vulgaires +de toutes. Elles doivent l'être, car elles sont moins +belles que les anglaises et leur insolence force les +hommes que leurs charmes ne peuvent attirer. On +les reconnaît de loin à leur toilette tapageuse et à leur +lourde démarche.</p> + +<p>Mrs. Meredith possédait aussi une très belle campagne +à Surrey, guère plus éloigné de Londres que +Richmond. Elle y invita quelques jeunes prêtresses +de Vénus. J'y vins moi-même en compagnie de Rose, +qui malgré ses vingt-six ans était aussi belle que lors +de notre rencontre. Notre société féminine comptait +quarante à cinquante personnes; la fête devait durer +trois jours.</p> + +<p>—Nous allons voir, disait Mrs. Meredith, si nous +ne pouvons pas nous passer des hommes.</p> + +<p>Une large rivière traversait le jardin de Mrs. Meredith; +elle n'était pas navigable; par endroit, nous +pouvions la traverser à pied. Le jardin était entouré +d'une haute muraille et les bords de la rivière étaient +plantés de saules pleureurs. Ils faisaient comme un +rideau; nous étions à l'abri de tout œil indiscret. +Nous pouvions faire tout ce que nous voulions.</p> + +<p>Le lit de la rivière était du sable le plus fin. Nous +étions presque toujours dans l'eau, comme des +canards; nous nous amusions, nous barbotions; j'étais +la plus adroite nageuse. Dois-je vous dire tout ce que +nous fîmes ensemble? Il y aurait trop à raconter et +ma lettre serait deux fois plus longue, et je ne pourrais +pas tout vous décrire. J'y renonce. Cependant je +dois dire que quelques dames prétendaient même +n'avoir jamais goûté telle volupté dans les bras +d'un homme. Je comprends d'ailleurs pourquoi les +Turques ne s'ennuient jamais dans leur harem et +qu'elles ne peuvent pas être malheureuses en attendant +leur tour de partager la couche de leur sultan. +Déjà, la conscience de savoir que cette étreinte +n'expose à aucune suite dangereuse rehausse beaucoup +le plaisir.</p> + +<p>Aucune de nous ne s'amusa autant que notre +hôtesse. Le cinquième jour nous rentrâmes toutes à +Londres, où mes devoirs m'appelaient.</p> + +<p>J'aurais pu gagner d'immenses sommes à Londres +si j'avais voulu faire la conquête des hommes. +Lord W..., un fanatique de musique, qui dépensait +des sommes folles avec toutes les actrices, me fit faire +les offres les plus séduisantes, par l'entremise de ses +connaissances masculines et féminines. Je les refusai, +comme toutes celles qui me furent faites en +Angleterre, et malgré ma liaison avec Mrs. Meredith, +j'avais le renom d'être inabordable. Une dame qui +m'invita au mariage de sa fille complimenta ma +vertu autant que mon chant. Elle me parla aussi de +Mrs. Meredith.</p> + +<p>«Cette bonne dame, disait-elle, a un renom assez +équivoque. Vous l'ignorez sans doute. Je crois que +vous avez connu son cousin, si Ethelred Merwyn. +On m'a même raconté qu'il a été votre amant. Il vous +a recommandé sa cousine? Il ne savait pas qu'elle +était débauchée. D'ailleurs, cela ne doit pas vous toucher, +vous n'avez pas besoin d'en prendre note.»</p> + +<p>Que l'opinion du monde est fausse! Sir Ethelred +un stoïcien! Moi seule j'aurais pu le dire, car aucune +femme ne le connaissait comme moi!</p> + +<p>J'avais pris un garçon hindou à mon service; il était +d'une grande beauté; il avait à peine quatorze ans. +Je le pris parce qu'il me plaisait beaucoup. Il était +mon esclave; son dévouement était sincère. Je le +voyais souvent les yeux clos, perdu dans ses pensées +et dans ses rêves.</p> + +<p>Je n'ai plus rien à vous dire. Vous connaissez déjà +tout ce qui m'arriva plus tard. Je vous l'ai raconté +oralement, quand nous avons fait connaissance. Cette +lettre est donc la dernière.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre des conteurs allemands: +mémoires d'une chanteuse allemande, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DES CONTEURS ALLEMANDS *** + +***** This file should be named 26456-h.htm or 26456-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/4/5/26456/ + +Produced by the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> |
