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+The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires
+d'une chanteuse allemande, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande
+ traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits
+
+Author: Anonymous
+
+Editor: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: August 28, 2008 [EBook #26456]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DES CONTEURS ALLEMANDS ***
+
+
+
+
+Produced by the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ LES MAÎTRES DE L'AMOUR
+
+ L'OEuvre
+ des
+ Conteurs Allemands
+
+ Mémoires d'une Chanteuse Allemande
+
+ (XIXe SIÈCLE)
+
+ _Traduit pour la première fois en français
+ avec des fragments inédits_
+
+ INTRODUCTION
+ PAR
+ Guillaume APOLLINAIRE
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+ 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+ MCMXIII
+
+
+
+
+ _Il a été tiré de cet ouvrage_
+ 10 exemplaires sur Japon Impérial
+ (1 à 10)
+ 25 exemplaires sur papier d'Arches
+ (11 à 35)
+
+
+
+
+Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la
+Norvège et le Danemark.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Il paraît singulier que le livre si célèbre en Allemagne intitulé _Aus
+den Memoiren einer Saengerin_ n'ait jamais été traduit en français.
+C'est un ouvrage extrêmement intéressant, non seulement au point de vue
+de la bibliographie de l'héroïne, mais aussi au point de vue des
+anecdotes curieuses qu'il contient sur les moeurs des différents pays
+qu'elle habita. Il contient en outre des observations psychologiques du
+premier ordre.
+
+L'ouvrage parut en deux tomes, et l'on a déjà beaucoup discuté sur la
+date de ces publications. C'est ainsi que H. Nay donne, dans sa
+_Bibliotheca Germanorum Erotica_, les renseignements bibliographiques
+suivants:
+
+ _Aus den Memoiren einer Saengerin, Verlagsbureau, Altona, tome I,
+ 1862; tome II, 1870._
+
+Pisanus Fraxi, dans son _Index librorum prohibitorum_, donne les dates
+suivantes: Berlin, tome I, 1868; tome II, 1875.
+
+Plus loin, le même auteur se range à l'avis de H. Nay en ce qui concerne
+le lieu d'impression, Altona. Le docteur Düehren donne d'autre part les
+renseignements suivants:
+
+2 tomes petit in-octavo [Altona] Boston Reginald Chesterfield, tome I,
+1862; tome II, 1870.
+
+L'ouvrage a été souvent imprimé en Allemagne, où la plus récente
+impression porte:
+
+_Aus den Memoiren einer Saengerin. Boston Reginald Chesterfield_, pour
+le premier tome, et _II Chicago, Gedrückt auf Kosten Guter Freunde_ pour
+le second tome. Le premier volume comporte IV-235 pages imprimés, plus
+le verso blanc de la dernière page, deux feuillets non imprimés de la
+couverture. Le second tome comporte 164 pages, plus la couverture. La
+couverture comporte sur le premier plat extérieur un encadrement
+typographique contenant: _Memoiren einer Saengerin I. Chicago, Gedrückt
+auf Kosten Guter Freunde_, pour le premier tome, tandis que sur le
+second on voit: _II Chicago_, le second plat extérieur comporte un
+encadrement avec un fleuron au centre.
+
+H. Nay n'avait point pensé à chercher l'auteur de cet ouvrage singulier.
+Le premier qui ait pensé à attribuer ces _Mémoires_ à la célèbre
+cantatrice Schroeder-Devrient est Pisanus Fraxi. C'est sur la foi de ce
+qu'il en dit dans son «Index» que Düehren, d'une part, et Eulenbourg,
+dans _Sadismus und masochismus_, ont rendu la célèbre Wilhelmine
+Schroeder-Devrient responsable de cette autobiographie, la seule
+autobiographie féminine que l'on puisse comparer aux _Confessions_ de
+J.-J. Rousseau ou aux célèbres _Mémoires_ de Casanova.
+
+D'ailleurs Pisanus Fraxi n'étaye son opinion d'aucune preuve: «On
+affirme, dit-il, que ces _Mémoires_ sont une autobiographie de la
+célèbre et notoire Mme Schroeder-Devrient», et il dit plus loin que les
+papiers auraient été trouvés après sa mort par son neveu, qui les aurait
+édités.
+
+Je dois dire que l'examen attentif du style des lettres de Wilhelmine
+Schroeder-Devrient ne rappelle pas complètement celui des _Mémoires_ qui
+lui sont attribués, mais que, malgré des différences biographiques qui
+ont pu fort bien être introduites par des éditeurs, certains détails
+cadrent assez bien avec l'existence romanesque de la célèbre cantatrice,
+et qu'il ne serait pas impossible, après tout, qu'il s'agisse de
+_Mémoires_ rédigés d'après certains fragments, certaines indications,
+certaines lettres trouvés dans les papiers de Mme Schroeder-Devrient.
+
+Wilhelmine Schroeder-Devrient, qui était née à Hambourg le 6 décembre
+1804, mourut à Cobourg le 26 janvier 1860, c'est-à-dire deux ans avant
+la publication des _Mémoires_. Nous n'avons pas à nous étendre
+longuement ici sur la vie, ni sur la carrière artistique de
+Schroeder-Devrient. L'attribution qui lui est faite des _Mémoires_
+repose sur des bases trop fragiles pour qu'on puisse la considérer
+définitivement comme en étant l'auteur. Il faut ajouter cependant que ce
+que l'on connaît de son caractère n'est point incompatible avec celui
+que révèlent les écrits en litige. La malheureuse affaire de son second
+mariage même semblerait pouvoir être prise comme une preuve de
+l'authenticité de ces _Mémoires_. Son second mari s'appelait Von Doering
+et l'avait rendue fort malheureuse; elle ne l'appelait jamais que le
+«diable» et s'efforçait de l'oublier complètement. Quand elle mourut,
+elle avait épousé un gentilhomme hollandais, qui s'appelait von Bock, et
+l'on grava sur le granit de sa tombe:
+
+ WILHELMINE VON BOCK SCHROEDER-DEVRIENT
+
+Toutefois il semble invraisemblable qu'une femme qui avait connu
+Beethoven et sur l'album de laquelle Goethe avait écrit des vers n'en
+parle même pas dans ses _Mémoires_.
+
+Quoi qu'il en soit, on se trouve peut-être en présence d'une rapsodie
+écrite par un faux mémorialiste, qui aurait réuni à quelques détails, à
+quelques cancans concernant l'existence de Schroeder-Devrient des
+histoires de son invention. Peut-être se trouve-t-on aussi en présence
+de _Mémoires_ authentiquement écrits par une femme, une cantatrice, qui
+ne serait pas Wilhelmine Schroeder-Devrient. Cette dernière hypothèse
+paraît d'ailleurs la plus probable, car on ne peut guère douter que ce
+soit là l'ouvrage d'une femme. Il y a dans les _Mémoires_ trop de
+renseignements qui paraissent sincères et caractéristiques de la
+psychologie féminine.
+
+Pour finir, voici une liste des ouvrages dans lesquels a chanté Mme
+Schroeder-Devrient. Ceux qui en auront le temps et le goût pourront,
+après avoir lu les _Mémoires_, lui comparer la liste des rôles créés par
+l'héroïne de l'autobiographie. Les deux listes seraient entièrement
+différentes.
+
+Ouvrages de Glück: _Alceste_ (rôle d'Alceste), _Iphigénie en Aulide_
+(rôle de Clytemnestre), _Iphigénie en Tauride_ (rôle d'Iphigénie),
+_Armide_ (rôle d'Armide), _Orphée_ (rôle d'Eurydice).
+
+Ouvrages de Mozart: _La Flûte enchantée_ (rôle de Pamino), _Don Juan_
+(rôle de Donna Anna), _Mariage de Figaro_ (rôle de la Comtesse),
+_L'Enlèvement au Sérail_ (rôle de Constance).
+
+Ouvrage de Beethoven: _Fidelio_ (rôle de Léonore).
+
+Ouvrages de Chérubini: _Fanisca_ (rôle de Fanisca), _Le Porteur d'eau_,
+_Ali-Baba_; _Lodoïska_ (rôle de Lodoïska).
+
+Ouvrages de Weber: _Le Freyschütz_ (rôle d'Agathe), _Preciosa_ (rôle de
+Preciosa), _Euryanthe_ (rôle d'Euryanthe), _Obéron_ (rôle de Rezzia).
+
+Ouvrages de Spohr: _Zémire et Azor_ (rôle de Zémire), _Jessonda_ (rôle
+de Jessonda).
+
+Ouvrages de Spontini: _La Vestale_ (rôle de Julie), _Fernand Cortez_
+(rôle d'Amazelli), _Olympia_ (rôle d'Olympia).
+
+Ouvrages de Rossini: _Le Barbier de Séville_ (rôle de Rosine), _Othello_
+(rôle de Desdémone), _Sémiramis_ (rôle de Sémiramis).
+
+Ouvrages de Bellini: _La Straniera_ (rôle d'Alaïde), _Norma_ (rôle de
+Norma), _Montaigu et Capulet_ (rôle de Roméo), _La Somnambule_ (rôle
+d'Aline), _Les Puritains_ (rôle d'Elvire), _Le Pirate_.
+
+Ouvrages de Donizetti: _Anna Boleyn_ (rôle d'Anna), _Lucrèce Borgia_
+(rôle de Lucrèce).
+
+Ouvrage de Boieldieu: _La Dame Blanche_ (rôle d'Anna).
+
+Ouvrages d'Auber: _La Muette de Portici_ (rôle d'Elvire), _La Neige_
+(rôle de la princesse Lydia), _Le Bal masqué_, _Le Cheval de bronze_.
+
+Ouvrages de Meyerbeer: _Robert le Diable_ (rôle d'Alice), _Les
+Huguenots_ (rôle de Valentine), _Les Croisés en Égypte_.
+
+Ouvrages de Marchner: _Le Templier et la Juive_ (rôle de Rebecca), _La
+Fiancée du Fauconnier_ (rôle de Johanna).
+
+Ouvrages de Kreutzer: _Libussa_ (rôle du Libussa), _Cordelia_ (rôle de
+Cordelia).
+
+Ouvrage de Weigl: _La Famille suisse_ (rôle d'Hémeline).
+
+Ouvrage de Lebrun: _Les Viennois à Berlin_ (rôle de Mlle Von Schlingen).
+
+Ouvrages d'Hérold: _La Clochette enchantée_, _Marie_ (rôle de Marie);
+_Zampa_ (rôle de Camille).
+
+Ouvrages de Reisiger: _Adèle de Foix_ (rôle d'Adèle); _Turandot_ (rôle
+de Turandot); _Libella_ (rôle de Libella).
+
+Ouvrages de R. Wagner: _Rienzi_ (rôle d'Adrieno); _Le Vaisseau Fantôme_
+(rôle de Senta); _Tannhauser_ (rôle de Vénus).
+
+Ouvrage de Schelerd: _Macbeth_ (rôle de Lady Macbeth).
+
+Ouvrage de Halévy: _Rido et Ginevra_ (rôle de Ginevra).
+
+Ouvrages de Wolfram: _Le Moine_ (rôle de Francisca); _Le Château de
+Candra_ (rôle de Maria); _La Rose enchantée_.
+
+Ouvrage de Lwoff: _Bianca et Gattiera_ (rôle de Bianca).
+
+Ouvrage de Grétry: _Barbe-Bleue_ (rôle de Marie).
+
+Ouvrage de Glaeser: _L'Aire de l'aigle_ (rôle de Rose).
+
+Ouvrage de Rastrelli: _Les Jeunes Mariés_ (rôle d'Alexis, apprenti
+cordonnier).
+
+Ouvrage d'Isouard: _Joconde_ (rôle de Joconde).
+
+Ouvrage de Paër: _Sargino_ (rôle d'Isella).
+
+Ouvrage de Mitiz: _Saül_ (rôle de Michael).
+
+Ouvrage de Riez: _La Fiancée du Brigand_.
+
+Les renseignements fournis par l'héroïne des _Mémoires_ sur les rôles
+qu'elle a chantés ne sont pas conformes à cette liste. Néanmoins, la
+critique allemande s'est déjà tellement exercée sur la question qui nous
+occupe ici que, parlant des _Mémoires de la chanteuse allemande_, il
+n'était pas possible de passer sous silence le nom de Wilhelmine
+Schroeder-Devrient.
+
+Le traducteur de cet ouvrage a eu la chance de trouver un manuscrit
+allemand préparé pour l'édition et qui contenait certains changements
+qui ont été suivis dans la traduction française, car ils rendent
+beaucoup plus agréable la lecture de cette curieuse autobiographie.
+
+ G. A.
+
+
+
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITEUR ALLEMAND
+
+
+L'éditeur de ces _Mémoires_ n'a guère à dire, en manière de préface, que
+cet ouvrage n'est pas un produit de la fantaisie, n'est pas une
+invention, mais qu'il est véritablement sorti de la plume d'une des
+cantatrices naguère le plus souvent applaudies sur la scène, d'une
+cantatrice de laquelle beaucoup de nos contemporains ont souvent admiré
+avec étonnement l'admirable voix, qu'ils ont couverte d'applaudissements
+enthousiastes dans ses différents rôles, et dont ils se souviendraient
+certainement si la discrétion ne nous interdisait de citer son nom. Pour
+le lecteur attentif, l'assurance que nous donnons de l'authenticité des
+_Mémoires_ n'est guère nécessaire. L'ouvrage trahit suffisamment une
+plume féminine pour qu'il ne soit pas possible de s'y tromper. Seule une
+femme pouvait raconter la carrière d'une femme avec autant de vérité
+psychologique. Seule une femme peut, comme c'est le cas ici, nous
+décrire toutes les phases, tous les changements d'un coeur féminin et
+pas à pas, depuis le premier éveil de ses sens juvéniles, nous
+introduire dans le secret des erreurs qui auraient indubitablement
+détruit le bonheur de sa vie si un événement extrêmement heureux ne lui
+avait pas épargné les dernières conséquences de ces fautes.
+
+Si ces _Mémoires_ n'étaient que le produit de la fantaisie, on pourrait
+faire à l'éditeur le reproche d'avoir écrit un livre immoral et de
+s'être délecté à ces objets que les moeurs de tous les peuples de tous
+les temps ont toujours recouverts d'un voile. Mais s'ils sont, au
+contraire, authentiques, ils constituent un document du plus haut
+intérêt psychologique et, pour cela même, le reproche d'immoralité
+tombe. Rien d'humain ne doit nous être étranger. Voulons-nous bien
+comprendre le monde et nous-mêmes, nous devons aussi suivre l'homme sur
+le sentier de ses erreurs, non pas pour imiter ces errements, mais, au
+contraire, pour nous en garer.
+
+Dans ce sens, ces confessions d'une femme intelligente qui dépeint, au
+moyen de couleurs si vives et si vraies, les terribles suites des excès
+ne sont pas immorales, mais sont, au contraire, très morales.
+
+Quant au reproche que ce livre pourrait tomber entre les mains d'une
+jeune lectrice qui devrait plutôt ne rien savoir de ces choses, nous
+répondons que la science n'est pas un mal, mais bien l'ignorance, et
+qu'une femme avertie des suites de la sensualité se laisse beaucoup plus
+difficilement séduire qu'une novice, plus facile à tromper.
+
+L'Éditeur est convaincu que, par la publication de ces lettres, il ne
+manque pas à la morale et ne corrompt pas les moeurs, malgré l'opinion
+contraire de quelques pédants trop mesquins.
+
+ L'ÉDITEUR.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+PRÉSENTATION
+
+
+Pourquoi devrais-je vous cacher quelque chose? Vous avez toujours été un
+ami véritable et désintéressé. Dans les plus difficiles situations de ma
+vie, vous m'avez rendu des services si importants que je puis bien me
+confier complètement à vous.
+
+D'ailleurs, votre désir ne me surprend pas!
+
+Dans nos conversations d'autrefois, j'ai souvent remarqué que vous aviez
+un grand penchant à scruter et à reconnaître les ressorts secrets qui,
+chez nous, femmes, sont les motifs de tant d'actions que les hommes,
+même les plus spirituels, sont embarrassés d'expliquer.
+
+Les circonstances nous ont maintenant séparés et nous ne nous reverrons
+probablement jamais. Je pense toujours avec beaucoup de gratitude que
+vous m'avez secourue durant mon grand malheur. Dans tout ce que vous
+avez fait pour moi, dans tout ce que vous m'avez défendu ou procuré,
+vous ne pensiez jamais à votre intérêt, vous n'étiez préoccupé que de
+mon plus grand bien. Il ne dépendait que de vous d'obtenir toutes les
+marques de faveur qu'un homme peut désirer, vous connaissiez mon
+tempérament, et j'avais un faible pour vous.
+
+Les occasions ne nous ont pas manqué et j'ai souvent admiré votre
+maîtrise sur vous-même. Je sais que vous êtes tout aussi sensible que
+moi sur ce point; vous m'avez souvent répété que j'ai l'oeil pénétrant
+et que je possède beaucoup plus de raison que la plupart des femmes.
+Ceci est votre conviction; sinon vous ne m'exposeriez pas votre étrange
+désir de vous communiquer sans ambages et sans fausse honte féminine
+(que je crois moi-même affectés) mes expériences et ma conception du
+_penser_ et du _sentir_ de la femme par rapport au plus important moment
+de sa vie, l'amour et son union à l'homme. Votre désir m'a d'abord
+beaucoup gênée; car--laissez-moi commencer cette confession par l'exposé
+d'un trait bien féminin et très caractéristique--rien ne nous est plus
+difficile que d'être entièrement sincères avec un homme. Les moeurs et
+la contrainte sociale nous obligent dès notre jeunesse à beaucoup de
+prudence et nous ne pouvons être franches sans danger.
+
+Quand j'eus bien réfléchi à ce que vous me demandiez et surtout quand je
+me fus rappelé toutes les qualités de l'homme qui s'adressait à moi,
+votre idée commença à m'amuser. J'essayai alors de rédiger quelques-unes
+de mes expériences. Certaines choses qui exigent une sincérité absolue
+et qu'il n'est justement pas coutume d'exprimer me faisaient encore
+hésiter. Mais je me fis effort, pensant vous faire plaisir, et je me
+laissai envahir par le souvenir des heures heureuses que j'ai goûtées.
+Au fond, je n'en regrette qu'une seule, celle dont les suites
+malheureuses me firent recourir à votre amitié à toute épreuve pour ne
+pas succomber. Après cette première hésitation, j'éprouvais une violente
+jouissance en relatant tout ce que j'ai vécu personnellement et ce que
+d'autres femmes ont ressenti. Mon sang s'agitait de la plus agréable
+façon à mesure que je songeais aux plus petits détails. C'était comme un
+arrière-goût des voluptés que j'ai goûtées et dont je n'ai pas honte,
+ainsi que vous le savez bien.
+
+Nos relations ont été si familières que je serais ridicule de vouloir me
+montrer dans une fausse lumière; mais, excepté vous et le malheureux qui
+m'a si misérablement trompée, personne ne me connaît. Grâce à mon bon
+sens pratique, j'ai toujours réussi à cacher mon être intime. Cela tient
+à un enchaînement de causes extraordinaires plutôt qu'à mon propre
+mérite.
+
+Dans le cercle de mes connaissances, j'ai le renom d'être une femme
+vertueuse et soi-disant froide. Et, au contraire, peu de jeunes femmes
+ont tant joui de leur corps jusqu'à leur trente-sixième année. À quoi
+bon cette longue préface? Je vous envoie ce que j'ai écrit ces derniers
+jours; vous jugerez par vous-même jusqu'à quel point j'ai été sincère.
+J'ai essayé de répondre à votre première question et j'ai pu me
+convaincre de votre assertion: que le caractère sexuel et éthique se
+forme d'après les circonstances particulières dans lesquelles les
+mystères voilés de l'amour lui sont révélés. Je crois que cela a aussi
+été mon cas.
+
+Je vais continuer ces confessions avec acharnement et zèle; pourtant,
+vous ne recevrez pas une seconde lettre avant d'avoir répondu à la
+présente. En attendant, cette écriture équivoque m'amuse beaucoup plus
+que je ne l'aurais cru.
+
+Votre noble caractère m'est garant que vous n'allez pas abuser de ma
+confiance illimitée.
+
+Que serais-je devenue sans vous, sans votre bonne amitié et sans vos
+précieux conseils?
+
+Un pauvre être, misérable, solitaire et déshonoré aux yeux du monde!
+
+Puis, je sais aussi que vous m'aimez un peu, malgré votre froideur
+apparente et votre désintéressement.--Saluez, etc., etc.
+
+ _De ..., le 7 février 1851_.
+
+
+
+
+II
+
+L'AMOUR CONJUGAL
+
+
+Mes parents, des gens de bien, mais nullement fortunés, m'ont donné une
+éducation exemplaire. Grâce à la vivacité de mon caractère, à ma grande
+facilité d'apprendre et à mon talent musical développé de très bonne
+heure, j'étais l'enfant gâtée de la maison, la favorite de toutes nos
+connaissances.
+
+Mon tempérament n'avait pas encore parlé jusqu'à ma treizième année. Des
+jeunes filles m'avaient bien entretenue de la différence entre les sexes
+masculin et féminin, elles m'avaient raconté que l'histoire de la
+cigogne qui apporte les enfants était une fable et qu'il devait se
+passer des choses étranges et mystérieuses lors du mariage; mais je
+n'avais pas d'autre intérêt à ces dires que celui de la curiosité. Mes
+sens n'y prenaient pas part. Ce ne fut qu'aux premiers signes de la
+puberté, quand une légère toison de cheveux frisés apparut là où ma mère
+ne tolérait jamais le nu entier, pas même devant ma toilette, qu'à cette
+curiosité se mêla un peu de complaisance. Quand j'étais seule,
+j'examinais cette incompréhensible poussée de cheveux mignons et les
+alentours de cet endroit précieux que je soupçonnais être d'une très
+grande importance, puisque tout le monde le cachait et le voilait avec
+tant de soins. Au lever, quand je me savais seule derrière les portes
+fermées, je décrochais un miroir de la paroi, je le plaçais par devant
+et l'inclinais assez pour y voir le tout distinctement. J'ouvrais avec
+les doigts ce que la nature a si soigneusement clos et je comprenais de
+moins en moins ce que mes camarades m'avaient dit sur la manière dont
+s'accomplit l'union la plus intime entre l'homme et la femme. Je
+constatais _de visu_ que tout cela était impossible. J'avais vu aux
+statues de quelle façon toute différente la nature a doté l'homme. Je
+m'examinais aussi quand je me lavais à l'eau froide, les jours de
+semaine, quand j'étais seule et nue; car le dimanche, en présence de ma
+mère, je devais être couverte des hanches aux genoux. Aussi mon
+attention fut-elle bientôt attirée par la rondeur toujours plus forte de
+mes seins, par la forme toujours plus pleine de mes hanches et de mes
+cuisses. Cette constatation me fit un plaisir incompréhensible. Je
+devins rêveuse. Je tâchais de m'expliquer de la façon la plus baroque ce
+que je ne pouvais arriver à comprendre. Je me souviens très bien qu'à
+cette époque commença ma vanité. C'est aussi dans ce temps-là que le
+soir, au lit, je m'étonnais moi-même de surprendre ma main se porter
+inconsciemment sur mon bas-ventre et de la voir jouer avec les petits
+cheveux naissants. La chaleur de ma main m'amusait et, aussi, d'enrouler
+les boucles autour des doigts. Mais je ne soupçonnais pas alors tout ce
+qui sommeillait encore dans cet endroit. Habituellement je fermais les
+cuisses sur la main et je m'endormais dans cette pose.
+
+Mon père était un homme sévère et ma mère un exemple de vertu féminine
+et de bonne tenue. Aussi les honorais-je beaucoup et les aimais-je
+passionnément. Mon père ne badinait jamais et, en ma présence, il
+n'adressait aucune parole tendre à ma mère.
+
+Ils étaient tous les deux très bien faits. Mon père avait environ
+quarante ans, ma mère trente-quatre.
+
+Je n'aurais jamais cru que sous un extérieur si sérieux et des manières
+si dignes se cachaient tant de sensualités secrètes et un tel appétit de
+jouissance.
+
+Un hasard me l'apprit.
+
+J'avais quatorze ans et je suivais l'enseignement religieux pour ma
+confirmation.
+
+J'aimais notre pasteur d'un amour exalté, ainsi que toutes mes
+compagnes.
+
+J'ai souvent remarqué, depuis, que l'instituteur, et, tout
+particulièrement, l'instructeur religieux, est le premier homme qui fait
+une impression durable dans l'esprit des jeunes filles. Si son sermon
+est suivi et s'il est un homme en vue dans la commune, toutes ses jeunes
+élèves s'entichent de lui. Je reviendrai encore sur ce point, qui se
+trouve sur la liste de vos questions.
+
+J'avais donc quatorze ans, mon corps était complètement développé,
+jusqu'au signe essentiel de la femme: la fleur périodique. Le jour de
+l'anniversaire de mon père approchait. Ma mère fit tous les préparatifs
+avec amour. De bon matin j'étais déjà habillée de fête, car mon père
+aimait les belles toilettes. J'avais écrit une poésie, vous connaissez
+mon petit talent poétique (entre nous soit dit, le pasteur devait la
+corriger, j'avais ainsi un prétexte pour aller chez lui); j'avais
+cueilli un gros bouquet.
+
+Mes parents ne faisaient pas chambre commune. Mon père travaillait
+souvent tard dans la nuit et ne voulait pas déranger ma mère; c'est du
+moins ce qu'il disait.
+
+Plus tard, je reconnus, là encore, un signe évident de leur sage manière
+de vivre. Les époux devraient éviter, autant que possible, le sans-gêne
+du laisser-aller journalier. Tous les soins que nécessitent le lever ou
+le coucher, le négligé et la toilette de nuit sont souvent fort
+ridicules, ils détruisent bien des charmes et la vie commune perd de son
+attrait. Mon père ne couchait donc point dans la chambre de ma mère. Il
+se levait d'habitude à sept heures. Au jour de l'anniversaire, ma mère
+se leva à six heures du matin, afin de préparer les cadeaux et de
+couronner le portrait de mon père. Vers les sept heures, elle se
+plaignit d'être fatiguée et dit qu'elle allait se recoucher pour un
+instant, jusqu'au réveil de mon père.
+
+Dieu sait d'où me vint cette idée, mais je pensai qu'il serait très
+gentil de surprendre mon papa dans la chambre de ma mère et de lui
+présenter là mes bons voeux. Je l'avais entendu tousser dans sa chambre.
+Il s'était donc déjà levé et allait bientôt venir. Pendant que ma mère
+donnait les derniers ordres à la servante, je me faufilai dans sa
+chambre à coucher et je me cachai derrière la porte vitrée d'une alcôve
+qui nous servait de garde-robe. Fière et heureuse de mon plan, je me
+tenais sans souffle derrière la porte vitrée, quand ma mère entra. Elle
+se déshabilla rapidement jusqu'à la chemise et se lava soigneusement. Je
+voyais pour la première fois le beau corps de ma mère. Elle inclina un
+grand miroir qui était au pied du lit près du lavabo et se coucha les
+yeux fixés sur la porte. Je compris alors l'indélicatesse que j'avais
+commise; j'aurais voulu me sauver de l'alcôve. Un pressentiment me
+disait qu'il allait se passer devant mes yeux des choses qu'une jeune
+fille n'ose pas voir. Je retenais mon souffle et tremblais de tous mes
+membres. Tout à coup, la porte s'ouvrit, mon père entra, vêtu, ainsi que
+tous les matins, d'une élégante robe de chambre. À peine la porte
+eut-elle bougé que ma mère ferma immédiatement les yeux et fit semblant
+de dormir. Mon père s'approcha du lit et contempla ma mère endormie avec
+l'expression du plus grand amour. Puis il alla pousser le verrou. Je
+tremblais de plus en plus, j'aurais voulu disparaître sous terre. Mon
+père enleva lentement ses caleçons. Il était maintenant en chemise sous
+sa robe. Il s'approcha du lit et releva avec précaution la légère
+couverture. Je le sais bien maintenant, ce n'est pas par hasard, ainsi
+que je le croyais naïvement alors, que ma mère était là, les jambes
+ouvertes, une jambe repliée et l'autre étendue. Je voyais pour la
+première fois un autre corps de femme, mais plein, en belle floraison,
+et je pensais avec honte au mien encore si verdelet. La chemise était
+retroussée, un sein blanc et rond débordait des dentelles.
+
+J'ai connu plus tard bien peu de femmes qui auraient osé se présenter
+ainsi à leur mari ou à leur amant.
+
+En général, le corps de la femme est vite déformé après les vingt ans.
+
+Mon père buvait ce spectacle des yeux. Puis il se pencha sur l'endormie,
+et entama une litanie de caresses lentes de la plus grande délicatesse.
+Ma mère soupirait, puis elle releva comme en dormant l'autre jambe et
+elle se mit à faire d'étranges mouvements des hanches. Le sang me monta
+au visage; j'avais honte; je voulais détourner les yeux, mais je ne le
+pouvais pas. Mon père ayant alors accéléré et appuyé ses baisers, ma
+mère ouvrit les yeux, comme si elle venait de se réveiller en sursaut,
+et elle dit avec un profond soupir:
+
+--Est-ce toi, mon cher mari? Je rêvais justement de toi. Comme tu me
+réveilles d'une façon agréable! Mille et mille bons voeux pour ton
+anniversaire!
+
+--Le plus beau, tu me le portes en me permettant de te surprendre. Comme
+tu es belle aujourd'hui! Tu aurais dû te voir!
+
+--Mais aussi, me surprendre à l'improviste! As-tu poussé le verrou?
+
+--Sois sans crainte. Mais si tu veux réellement me souhaiter du bien,
+laisse-toi faire, ma jolie chérie. Tu es aussi fraîche et parfumée
+qu'une rose pleine de rosée.
+
+--Je te permets tout, mon ange. Mais ne veux-tu pas attendre jusqu'au
+soir?
+
+--Tu n'aurais pas dû t'exposer d'une façon si enivrante. Tiens, tu peux
+te convaincre aisément que je ne puis plus attendre!
+
+Et ses baisers ne voulaient point finir. Cependant, sa main devenait de
+plus en plus amoureuse et caressante, et ma mère répondait de son mieux
+à ses attaques. Les baisers devenaient plus ardents. Mon père lui
+baisait le cou, les seins, il lui suçait les petits boutons roses, la
+caressait avec ardeur, lui disant de tendres mots d'amour qui
+interrompaient parfois la douce caresse de ses lèvres, et ma mère lui
+répondait sur le même ton. Comme il me tournait le dos, je ne pouvais
+pas voir ce qu'il faisait, mais je concluais des légères exclamations de
+ma mère qu'elle ressentait un plaisir extraordinaire. Ses yeux se
+noyèrent, ses seins tremblaient, tout son corps tressaillait. Elle
+soupirait par saccades:
+
+«Quelles délices! Je t'adore! Ce que tu es aimable! Ah! pourquoi nous
+aimons-nous tant!» Et puis ce furent des onomatopées voluptueuses!
+
+Chacune de ces paroles s'est fixée dans ma mémoire. Combien de fois les
+ai-je répétées en pensées! Ce qu'elles m'ont fait réfléchir et rêver! Il
+me semble que je les entends encore sonner dans mes oreilles.
+
+Il y eut un moment d'arrêt. Ma mère restait immobile, les yeux clos, le
+corps détendu, dans l'attitude d'un soldat blessé qui ne peut plus
+suivre l'armée victorieuse. Je n'avais plus devant moi mon père sévère,
+ni ma mère vertueuse et digne. Je voyais un couple d'êtres ne
+connaissant plus aucune convention, se jeter éblouis, ivres, dans une
+jouissance ardente que je ne connaissais pas. Mon père resta un instant
+immobile, puis il s'assit sur le bord du lit. Ses yeux brûlants avaient
+une expression sauvage, ils ne pouvaient se détourner du point de leur
+convoitise. Ma mère gémissait voluptueusement. Durant ce spectacle, le
+souffle me manquait, je faillis étouffer, mon coeur battait trop fort.
+Mille pensées s'éveillèrent dans ma tête, et j'étais inquiète, car je ne
+savais comment quitter ma cachette. Mon incertitude ne dura cependant
+point, car ce que je venais de voir n'était qu'un prélude. Tout de suite
+je devais en voir assez en une seule fois pour ne plus avoir besoin de
+leçon ultérieure.
+
+Mon père s'était assis à côté de ma mère étendue. Il tournait maintenant
+le visage vers moi. Il devait avoir chaud, car tout à coup il enleva
+chemise et robe de chambre pour ne reprendre que sa robe.
+
+Je pleurais presque, tant la curiosité m'excitait.
+
+Comme cela était autrement fait que chez les petits garçons et aux
+statues! Je me souviens très bien que j'en avais peur et que, pourtant,
+un frisson délicieux me coulait dans le dos. Mon père n'y prenait pas
+garde, il fixait toujours ses yeux sur ma mère, il semblait maîtriser sa
+propre ardeur comme s'il cherchait à ne pas effaroucher la victime qu'il
+allait sacrifier sur l'autel où, résignée, elle attendait le
+sacrificateur.
+
+Je tremblais de plus en plus fort, et comme s'il allait m'arriver
+quelque chose, je crispais violemment tout mon être.
+
+Je savais déjà, par les racontars de mes amies, que ces deux parties
+exposées pour la première fois à ma vue s'appartenaient. Mais comment
+était-ce possible? Je ne le pouvais pas comprendre, parce qu'il me
+paraissait que leur grandeur était disproportionnée. Après une pause de
+quelques instants, mon père saisit la main brûlante de ma mère et la
+porta passionnément à ses lèvres. Ma mère se laissa faire avec une sorte
+de résignation béate, et s'agitant péniblement elle ouvrit les yeux,
+sourit langoureusement, puis se pendit avec une telle passion aux lèvres
+de mon père que je compris aussitôt n'avoir assisté qu'aux préliminaires
+innocents de ce qui allait se passer. Ils ne parlaient pas. Mais après
+avoir échangé les plus brûlants baisers, ils se défirent tout à coup de
+ces voiles que la civilisation et le climat imposent à la frileuse
+humanité.
+
+Puis ma mère se renversa sur un tas de coussins, comme pour prendre un
+long repos, et je remarquai qu'elle s'agitait de-ci de-là; enfin elle
+trouva la position la plus favorable pour pouvoir se contempler aisément
+dans le miroir qu'elle avait dressé au pied du lit avant l'arrivée de
+mon père. Mon père ne le remarqua point, car il regardait moins le beau
+visage rayonnant de ma mère que le radieux spectacle offert par tout son
+être. Elle avait trouvé maintenant la position qu'elle cherchait et mon
+père s'agenouilla devant elle et se dirigea, nouveau Moïse, vers la
+terre promise, ou, nouveau Colomb, vers les Indes désirées, ou, nouveau
+Montgolfier, vers le ciel qu'il voulait atteindre, ou, Dante d'un
+nouveau Virgile, vers l'enfer passionné, et elle-même poussait des
+roucoulements enivrés. Puis elle dit:
+
+--Aime-moi avec une grande douceur, mon cher homme, pour que notre
+félicité soit sans cesse la même. Aujourd'hui, demain et toujours, même
+jusque dans la plus extrême vieillesse et encore, si c'est possible (ce
+dont je ne doute pas) après la mort qui ne pourra point séparer deux
+coeurs aussi tendrement unis que les nôtres.
+
+Moi, pauvre petite fille ignorante, que comprenais-je alors à ce que ma
+mère disait? Je vis que, quand elle eut dit cela, ils s'étreignirent
+avec une tendresse et une ardeur juvéniles. Au lieu de crier de douleur,
+ainsi que je m'y attendais, ma mère faisait briller ses yeux de joie.
+Elle murmurait les mots les plus doux et les mieux trouvés, qu'elle
+répétait au hasard, comme aurait pu le faire un petit enfant. Ses yeux
+ardents suivaient dans le miroir tous leurs mouvements et tous leurs
+gestes. Les mille sentiments qui m'agitaient alors ne me permirent pas
+de juger que ces deux corps enlacés étaient très beaux. Je sais
+maintenant qu'une telle beauté est extrêmement rare. La beauté est
+toujours l'apanage des êtres sains et forts, et fort peu de personnes
+restent ainsi jusque dans l'âge mûr: les maladies, les soucis, les
+passions, les vices trop communs dans la société humaine ont pour
+premier effet de détruire en partie la force et la beauté dès que la
+jeunesse, ce printemps de la vie tire à sa fin. Ma mère s'agitait
+doucement et souriait encore. À chaque parole on eût dit que leur
+volupté grandissait. Malheureusement, je ne voyais pas le visage de mon
+père; mais à ses mouvements, à ses exclamations comme aux frissons qui
+parcouraient ces deux êtres si bien faits pour vivre ensemble, je
+sentais bien que l'ivresse les gagnait. Mon père bientôt ne parlait
+plus. Ma mère, par contre, poussait des paroles incohérentes, à peine
+intelligibles, mais qui me permettaient néanmoins de saisir ce qui se
+passait entre eux:
+
+--Ne nous quittons jamais, mon seul aimé! Que la mort même nous
+accueille nous tenant par la main. Non, jamais. Ah! comme tu es fort,
+comme tu es bon! Je t'aime plus encore aujourd'hui qu'au temps de nos
+fiançailles. Dis-moi, le souvenir de ce temps-là doit te faire plaisir!
+Et toi, m'aimes-tu toujours comme en ces temps bénis où tu m'avouais ton
+amour? Oh! cher compagnon de ma vie, dis-moi que je suis ta compagne
+chérie et que jamais, même un seul instant, tu n'as cessé de m'aimer
+comme au premier jour, celui où tu m'apportas ce jolie bouquet de
+pensées et de myosotis!
+
+Mon père ne disait toujours rien. Il souriait avec bienveillance et
+caressait le visage de son épouse bien-aimée. Lui aussi, sans aucun
+doute, pensait au temps écoulé de la jeunesse, au temps où prétendant à
+la main de ma mère, il lui offrait timidement des bouquets de pensées et
+de myosotis qu'elle acceptait en tremblant. Et le visage extasié il se
+jeta sur le lit où il demeura immobile, comme mort, la tête perdue dans
+la houle des souvenirs. Puis il se tourna comme épuisé sur le côté. Ma
+mère sortit la première de ces pensées d'autrefois; j'eus le temps de
+remarquer le changement qui se produisait chez tous les deux. Mon père,
+qui, quelques instants auparavant, paraissait si fort, si courageux, si
+vaillant, si menaçant, était devenu un être faible et sans ressort, on
+eût dit ce coureur de Marathon après qu'il eut annoncé la victoire, ou
+encore l'Arabe abandonné par la caravane. Ma mère paraissait plus
+vivante, bien que la lassitude se peignît sur son beau visage aux traits
+calmes, aux couleurs charmantes et aussi vives que si elle avait été de
+la première jeunesse.
+
+Elle se leva et s'accouda pour contempler mon père avec tendresse.
+Heureux époux, qu'une longue union n'avait point lassés l'un de l'autre!
+J'étais là, vivant témoignage de leur tendresse, mais leur tendresse
+paraissait toujours forte, aussi vivante! Rares époux, trop rares en
+vérité, je ne pense jamais à vous sans me souvenir de cette scène
+inoubliable.
+
+Enfin, ma mère se recoucha auprès de mon père immobile et rêveur. Il
+avait maintenant l'air complètement satisfait; ma mère, non. Elle
+semblait être en proie à la même excitation qui s'était emparée de lui,
+tout à l'heure. Elle se leva. En faisant sa toilette, elle releva, comme
+par hasard, le miroir, et mon père, qui était maintenant à sa place, sur
+l'oreiller, ne pouvait point voir l'image qui l'avait tant réjouie.
+J'avais suivi cette scène avec tant d'attention que ce petit geste ne
+m'échappa point, mais je ne me l'expliquai que beaucoup plus tard. Je
+croyais que tout était maintenant terminé. Mes sens étaient violemment
+agités et me faisaient presque mal. Je pensais enfin à me sauver sans
+trahir ma présence, mais je devais encore voir quelque chose. Assise à
+ses pieds, ma mère se pencha sur mon père, l'embrassa et lui demanda
+tendrement:
+
+--Es-tu heureux?
+
+--Plus que jamais, adorable femme. Je regrette seulement que tu
+paraisses l'être moins que moi. Je t'aime non seulement avec tendresse,
+mais plutôt avec une tendre fureur.
+
+--Mais cela ne fait rien. À ton anniversaire je ne cherche que ton
+plaisir. D'ailleurs je ne t'aime pas moins que tu ne m'aimes toi-même.
+
+En disant cela, elle se pencha sur lui et se mit à le baiser doucement
+en levant sur lui ses grands yeux tendres. Maintenant, je voyais bien
+mieux tout ce qui se passait. D'abord, elle le baisa du bout des lèvres,
+le caressant, le dorlotant, comme elle eut fait d'un petit enfant, et
+des spasmes crispèrent le visage de mon père. De sa main droite il la
+pressait contre lui et lui rendait ses baisers sur sa belle chevelure
+dénouée comme celle d'une prêtresse des forêts germaniques. Je voyais
+ses longs cheveux bouclés, ses yeux profonds, aux longs cils, son joli
+nez droit aux narines frémissantes, tandis que sa bouche s'entr'ouvrait
+sur ses belles dents blanches. Enfin, ô merveille, les yeux de mon père
+ressuscitèrent, il redevint charmant, galant tout d'abord et reprit la
+force avec laquelle il m'était apparu. Ma mère était arrivé à ses fins,
+ses yeux rayonnaient de convoitise, et comme mon père restait couché,
+visiblement satisfait de contempler l'attrayante mise de ma mère, elle
+se remit près de lui tout à coup et le couvrit de baisers. Le corps de
+mon père était couché tout de son long. Le hasard avait tout disposé en
+ma faveur. Je voyais cette scène en double: une fois, dans le lit dont
+le bas côté me faisait face; l'autre fois, par derrière, dans le miroir.
+Ce que jusqu'à présent je n'avais pu distinguer qu'en partie, suivant
+l'éloignement ou le rapprochement du corps, je le voyais en plein, aussi
+distinctement que si j'y avais participé. Je n'oublierai jamais ce
+spectacle! C'était le plus beau que je pouvais désirer. Il était
+beaucoup plus beau que tous ceux auxquels j'ai goûté dans la suite. Les
+deux époux étaient en pleine santé, forts et surexcités. Ma mère était
+maintenant active, tandis que mon père était beaucoup plus calme
+qu'auparavant. Il étreignait son épouse charmante et blanche, prenait
+ses cheveux entre les lèvres, les mordait quand ma mère se penchait
+trop, et tout son corps, sauf sa bouche, restait presque immobile. Ma
+mère, au contraire, dépensait une vivacité extraordinaire. De la main
+elle caressait le beau front intelligent de son mari jusqu'à la racine
+de ses cheveux. Tout ce que j'avais vu précédemment m'avait consternée
+et fait peur. J'étais troublée, agitée d'une façon incompréhensible et
+très douce. Si je n'avais craint le froissis de mes robes, j'aurais
+remué pour détendre mes nerfs crispés et pour déraidir mes jambes depuis
+longtemps immobiles. Ma mère avait tout oublié; cette femme sérieuse et
+grave n'était plus qu'une épouse effrénée. Ce spectacle était
+indescriptible et beau. Les membres robustes de mon père, les formes
+rondes, blanches et éblouissantes de ma mère, et, surtout, le feu de
+leurs beaux yeux qui s'agitaient comme si toutes les forces vitales de
+ces deux êtres heureux se fussent concentrées en eux! Quand ma mère se
+dressait, je voyais leurs lèvres se séparer avec regret l'une de l'autre
+et se reprendre étroitement serrées, je voyais leurs mains jouer dans
+leurs chevelures; parfois ils souriaient, et le sourire apparaissait
+pour disparaître au plus vite. Maintenant, ma mère se taisait. Tous les
+deux, ils semblaient heureux au même degré. Leurs yeux se noyèrent au
+même instant, et au moyen de la plus haute extase mon père parut
+renaître pour de bon; cette fois il poussait de profonds soupirs,
+s'écartait parfois de ma mère comme pour mieux pouvoir contempler le
+spectacle chéri que lui présentait le visage surprenant et mutin de sa
+délicieuse et adorable épouse. Mon père cria: «Je t'aime, ô ma femme
+bénie, je t'aime!» Et au même instant, ma mère: «Oui, oui, nous nous
+aimons comme Philémon et Baucis!» Leur ravissement dura quelques
+minutes, puis ce fut le silence.
+
+J'étais comme pétrifiée. Les deux êtres pour lesquels j'avais ressenti
+jusqu'à présent le plus d'amour et de respect venaient de me révéler des
+choses sur lesquelles les jeunes filles se font des idées délicieusement
+absurdes. Ils avaient rejeté toute dignité et toutes les conventions
+dans lesquelles ils s'étaient toujours montrés, dignes et sans passion.
+Ils venaient de m'apprendre que le monde, sous le maintien extérieur des
+moeurs et des convenances, ne recherche que la jouissance et la volupté.
+Mais je ne veux pas faire de la philosophie, je veux avant tout
+raconter.
+
+Durant dix minutes ils restèrent comme morts sous les draps. Puis ils se
+levèrent, s'habillèrent et quittèrent la chambre. Je savais que ma mère
+allait mener mon père dans la chambre où les cadeaux étaient exposés.
+Cette chambre donnait sur la véranda qui menait au jardin. Au bout de
+quelques minutes je quittai furtivement ma cachette et me sauvai dans le
+jardin, d'où je saluai mes parents. Je ne sais pas comment je pus
+réciter ma poésie et présenter mes bons voeux à mon père. Mon père prit
+mon trouble pour de l'attendrissement. Pourtant je n'osais regarder mes
+parents, je ne pouvais oublier le spectacle qu'ils venaient de m'offrir;
+l'image de leurs ébats était devant mes yeux. Mon père m'embrassa, puis
+aussi ma mère. Quelle autre espèce de baisers n'était-ce pas? J'étais si
+troublée et si confuse que mes parents le remarquèrent à la fin. Je
+mourais d'impatience de regagner ma chambre pour être seule et
+approfondir ce que je venais d'apprendre et me livrer enfin à des
+expériences personnelles. Ma tête était en feu; mon sang battait dans
+mes artères.
+
+Ma mère crut que je m'étais trop serrée. Elle m'envoya dans ma chambre.
+J'avais une belle occasion pour me déshabiller, et je le fis avec une
+telle hâte que je déchirai presque mes habits. Que mon corps angulaire
+était laid en comparaison de la beauté plantureuse de ma mère! C'est à
+peine si s'arrondissait ce qui chez elle était épanoui. J'étais comme
+une chèvre, tandis qu'elle représentait une belle chatte; il me semblait
+que j'étais un monstre de laideur auprès d'elle. J'essayais de faire
+seule ce que j'avais vu faire par d'autres que moi et ne pouvais
+comprendre comment certains détails corporels si peu importants
+pouvaient déchaîner des joies qui m'étaient encore refusées. J'en
+conclus que j'étais trop jeune et que seuls les êtres d'âge mûr peuvent
+éprouver tant d'allégresse; cependant j'avais des sensations très
+agréables. Mais je ne pouvais pas comprendre comment elles pouvaient
+déchaîner un tel délire et vous faire perdre les esprits. J'en conclus
+encore que l'on ne pouvait atteindre cette suprême volupté qu'avec le
+concours d'un homme. Je comparais le pasteur à mon père. Est-ce qu'il
+posait aussi? Était-il aussi bouillant, aussi voluptueux, aussi fou seul
+à seul avec une femme? Serait-il ainsi avec moi si j'étais prête à faire
+tout ce que ma mère avait fait? Et je ne pouvais oublier cette image,
+entre toutes belle, quand ma mère, pour le ranimer de ses caresses,
+avait si longtemps regardé mon père dans les yeux et l'avait caressé au
+front avec une langueur adorable.
+
+En moins d'une heure, j'avais vécu dix ans. Quand je vis que tous mes
+essais étaient vains, je les abandonnai fatiguée et je me mis à
+réfléchir à ce que j'allais entreprendre. J'étais déjà très
+systématique, je tenais un journal où je notais mes petites dépenses et
+toutes mes observations. Aussi notai-je tout de suite les paroles
+entendues, mais, par prudence, sur différents papiers, pour que personne
+ne pût comprendre les phrases détachée. Puis je me mis à réfléchir à ce
+que j'avais vu et bâtis des châteaux en Espagne.
+
+Premièrement: ma mère avait fait semblant de dormir et, par sa pose
+provocante, elle avait obligé mon père à satisfaire son désir. Avec
+beaucoup de soin elle avait caché son désir à mon père. Elle voulait
+faire semblant de condescendre, d'accorder. Puis elle avait aussi
+disposé le miroir pour jouir doublement et en cachette. Ce que j'avais
+vu moi-même dans le miroir m'avait aussi causé plus de plaisir que la
+simple réalité, j'y voyais distinctement des choses qui sans cela
+m'auraient été cachées. Tous ces préparatifs, elle les avait faits à
+l'insu de mon père. Elle ne voulait donc point lui avouer qu'elle
+jouissait plus que lui. Enfin, elle lui avait aussi demandé s'il ne
+voulait pas attendre jusqu'au soir, elle qui avait tout préparé pour
+assouvir immédiatement son désir!
+
+Deuxièmement: tous les deux avaient crié: «Je t'aime, je t'aime!» Ils
+avaient aussi parlé de quelque chose qui se passait au moment de
+l'extase, ils s'étaient écriés ensemble encore une fois: «Je t'aime!» De
+quoi parlaient-ils? Je n'arrivais pas à comprendre. Je ne puis pas vous
+dire toutes les explications stupides que j'inventai alors. Il est
+étonnant que, malgré leur ruse naturelle, les jeunes filles cherchent si
+longtemps dans les ténèbres et qu'elles ne découvrent que très rarement
+les explications les plus simples et les plus naturelles.
+
+Il était évident que les baisers et les jeux n'étaient pas le principal:
+ils n'étaient que des excitants, bien que ma mère ressentît alors la
+plus forte volupté. Les jeux de mon père lui avaient fait crier: «Je
+t'aime», elle désirait probablement un baiser, et elle avait fait la
+même chose à mon père.
+
+Bref, j'avais tant de pensées que je ne pus me calmer de tout le jour.
+Je ne voulais questionner personne. Puisque mes parents faisaient ces
+choses en cachette, elles devaient être défendues. Beaucoup de visites
+vinrent dans la journée, et dans l'après-midi arriva mon oncle. Il était
+accompagné de sa femme, de ma cousine, une fillette de seize ans, et
+d'une gouvernante de la Suisse française. Ils passèrent la nuit chez
+nous, car mon oncle avait affaire en ville le lendemain. Ma cousine et
+sa gouvernante partagèrent ma chambre. Ma cousine devait coucher avec
+moi. J'aurais préféré partager la couche de la gouvernante, pour
+laquelle on dressa un lit de camp. Elle avait environ vingt-huit ans,
+était très vive et n'était jamais à court d'une réponse. Sans doute elle
+aurait pu m'apprendre bien des choses. Je ne savais comment
+l'entreprendre, car elle était très sévère avec ma cousine, mais
+j'aurais pu compter sur l'intimité de la nuit et sur le hasard. Je
+forgeai mille plans. Quand nous montâmes dans notre chambre, Marguerite
+(c'est ainsi que s'appelait la gouvernante) s'y trouvait déjà. Elle
+avait dressé un paravent entre nos lits. Elle nous pressa de nous
+coucher, nous fit réciter notre prière, nous souhaita bonne nuit, nous
+recommanda de nous endormir bientôt et emporta la lampe de son côté.
+Elle aurait pu se dispenser de faire ces recommandations à ma cousine,
+qui, à peine sous les draps, s'endormit aussitôt. Moi, je ne pouvais
+m'endormir. Mille pensées se brouillaient dans ma tête. J'entendais
+Marguerite remuer, elle se déshabillait et faisait sa toilette de nuit.
+Un faible rayon de lumière filtrait par un trou de la grosseur d'une
+tête d'épingle. Je me penchai hors du lit et je l'agrandis avec une
+épingle à cheveux. J'y collai mon oeil, Marguerite changeait justement
+de chemise.
+
+Son corps n'était pas aussi beau que celui de ma mère; ses formes
+étaient pourtant rondes et pleines, les seins petits et fermes, les
+jambes bien faites. Je la regardais depuis quelques instants et à peine,
+quand elle rêva un petit moment. Puis elle sortit un livre de sa sacoche
+posée sur la table, s'assit sur le bord du lit et se mit à lire.
+
+Bientôt elle se leva et passa avec la lampe de notre côté pour voir si
+nous dormions. Je fermai mes yeux de toutes mes forces et les rouvris
+quand la gouvernante se fut assise sur une chaise. Je la regardais à
+travers la déchirure. Marguerite lisait avec beaucoup d'attention. Le
+livre devait raconter des choses particulières, car ses yeux brillaient,
+ses joues se rougissaient, sa poitrine s'agitait et, tout à coup, elle
+porta le livre plus près de ses yeux, appuya les pieds sur le bord du
+lit, et se mit à lire avec encore plus d'attention et de plaisir. Je ne
+voyais pas ce à quoi elle voulait en venir, mais je pensai immédiatement
+à ce que j'avais vu le matin. Parfois, elle semblait lire avec une
+attentive lenteur, puis, la bouche entr'ouverte, elle s'agitait sur sa
+chaise. J'étais si intéressée par ce jeu que je ne remarquai pas tout de
+suite une lampe à alcool sur la table. Elle était allumée et un liquide
+fumant s'y chauffait. Elle avait dû l'allumer avant mon entrée dans la
+chambre. Elle trempait un doigt dans le liquide pour voir s'il était
+assez chaud. Quand elle le sortit, je vis que c'était du lait. Puis elle
+sortit un paquet de linge de sa sacoche, l'ouvrit, en déballa un
+instrument étrange dont je ne pouvais comprendre l'emploi. Il était noir
+et avait exactement la même forme que ce que j'avais vu le matin durant
+la scène conjugale. Elle le trempa dans le lait, puis le porta à sa joue
+pour s'assurer si l'instrument était suffisamment chaud. Enfin elle en
+retrempa la pointe dans le lait, pressa sur les deux boules à l'autre
+bout et remplit l'instrument de lait chaud. Elle se rassit, mit ses
+jambes sur le lit, juste en face de moi, si bien que je la voyais en
+plein, et releva le livre qui était tombé à terre. Marguerite reprit le
+livre de la main gauche (j'avais tout juste eu le temps d'entrevoir
+quelques images, sans distinguer pourtant ce qu'elles représentaient),
+elle saisit l'instrument de sa main droite et se remit à lire avec une
+si grande attention que moi aussi je tentais de lire le titre, que je ne
+pouvais voir qu'à l'envers. Elle promenait le livre lentement de haut en
+bas et sans cesser sa lecture se grattait parfois les cheveux. Ses yeux
+luisaient, ils semblaient absorber les images du livre. Enfin elle
+trouva le passage intéressant et son attention redoubla, tandis que sa
+langue jouait de temps en temps sur le bord de ses lèvres rouges et bien
+dessinées, et Marguerite soupirait délicieusement. Elle tenait toujours
+l'instrument que je ne voyais presque plus, étant données nos positions
+réciproques. Puis elle le remit dans le rayon de mon regard et elle
+semblait maintenant tenir en main un jouet dont elle se servait avec
+toujours plus d'entrain, de fièvre, jusqu'à ce que le livre tombât par
+terre. Elle fermait les yeux et les rouvrait pour les refermer aussitôt.
+Ses mouvements des paupières et de la tête se précipitaient. Son corps
+se pâmait. Elle se mordait violemment les lèvres comme pour étouffer un
+cri qui l'aurait trahie. L'instant suprême approchait. Je vis qu'elle se
+raidissait comme quelqu'un qu'un grand danger menace et qui, voulant
+vivre à tout prix, se prépare à résister. Ainsi, elle resta immobile,
+profondément émue. Enfin, ses yeux s'ouvrirent. Elle fit un effort comme
+quelqu'un que la fatigue contraint à bâiller, puis elle remit tout en
+ordre, très soigneusement, empaqueta l'instrument dans sa sacoche et
+vint encore une fois de notre côté voir si nous dormions. Puis elle se
+coucha et s'endormit bientôt, le visage heureux et satisfait. Je ne
+pouvais m'endormir. J'étais heureuse d'avoir la solution de certaines
+énigmes qui depuis le matin s'agitaient dans ma petite tête.
+
+Au fond, j'étais exaspérée. Je résolus de questionner Marguerite. Elle
+devait me soulager, m'éclaircir, m'aider. Je forgeai mille plans. Ma
+prochaine lettre vous dira de quelle façon je les exécutai.
+
+Ai-je été assez franche?
+
+
+
+
+III
+
+LEÇONS D'AMOUR
+
+
+Marguerite était mon seul espoir. J'aurais voulu passer tout de suite de
+son côté et me coucher dans son lit. Je l'aurais suppliée, menacée; elle
+aurait dû m'avouer et m'expliquer ces choses étranges, défendues et
+excitantes que je connaissais d'aujourd'hui. Elle m'aurait appris à les
+imiter, ce dont j'avais si fortement envie. Je possédais déjà cette
+froide raison et cet esprit pratique qui m'évitèrent plus tard bien des
+choses désagréables. Un hasard pouvait me trahir et je pouvais être
+surprise, ainsi que j'avais surpris mes parents. Je sentais qu'il
+s'agissait de choses défendues; je voulais prendre mes précautions.
+J'étais en feu et mon corps, ça et là, me démangeait et me picotait. Je
+serrais étroitement mes oreillers, et quand j'eus pris la résolution
+d'accompagner mon oncle à la campagne, pour trouver l'occasion de parler
+avec Marguerite, je m'endormis.
+
+Je n'eus pas de peine à faire accepter mon plan. Mes parents me
+permirent de passer huit jours à la campagne. La propriété de mon oncle
+se trouvait à quelques lieues de la ville, et nous partîmes après dîner.
+Durant tout le jour je fus aussi complaisante et aimable que possible.
+Marguerite semblait me voir avec plaisir. Ma petite cousine n'était pas
+indifférente, et mon cousin était fort timide. Comme il était le seul
+jeune homme que je pouvais fréquenter sans soupçons, j'avais d'abord
+pensé à m'adresser à lui. Il aurait pu me soulager de toutes les énigmes
+qui me tourmentaient depuis que je m'étais cachée dans l'alcôve. J'étais
+très aimable avec lui, même provocante; mais il m'évitait toujours. Il
+était pâle et maigre, ses yeux inquiets et troubles. Cela lui était très
+désagréable quand je le touchais pour le chicaner. J'appris bientôt la
+raison de cette conduite, d'autant plus étrange que tous les jeunes gens
+que je connaissais dans la société courtisaient les demoiselles. Nous
+arrivâmes à la propriété de mon oncle sur les huit heures du soir. Il
+faisait très chaud. Fatigués de la route, nous nous hâtâmes de monter
+dans nos chambres pour faire un brin de toilette. Nous prîmes le thé.
+Très naïvement, je m'arrangeai de façon à coucher dans la chambre de la
+gouvernante. Je prétendis avoir peur de coucher toute seule dans ma
+chambre étrangère. On trouva cela tout naturel. J'avais imposé ma
+volonté, j'étais contente, convaincue d'arranger aussi tout le reste
+d'après mes plans. Pourtant, je ne devais pas aller au lit sans avoir
+encore une aventure ce jour-là. Aujourd'hui encore, je ne puis la
+raconter sans dégoût. Après le thé, je voulus soulager un besoin
+naturel. Il y avait deux portes, côte à côte. Les deux lieux étaient
+séparés par des planches, dont quelques-unes étaient très largement
+fendues. Je voulais justement sortir, quand j'entendis que quelqu'un
+s'approchait. On entra dans le cabinet d'à côté. On verrouilla la porte.
+Je ne voulais pas sortir avant que mon voisin s'éloignât. Par curiosité
+et sans mauvaise pensée, je regardai par une fente. Je vis mon cousin.
+Il s'occupait de toute autre chose que je croyais. Il s'était assis les
+jambes allongées et tâchait de réveiller sa léthargie avec beaucoup de
+feu, et je vis que l'opération prenait bientôt une excellente tournure.
+Ainsi que mon corps ne pouvait pas être comparé à celui de ma mère,
+celui de mon cousin ne pouvait l'être avec le corps de mon père. Il
+s'occupait avec beaucoup de constance. Ses yeux si froids s'animèrent
+peu à peu. Je le vis frissonner, crisper ses lèvres et tout à coup le
+résultat de tant d'efforts apparut, résultat encore énigmatique pour
+moi. Je regardai par terre pour me rendre bien compte du but qu'avait
+poursuivi la main, maintenant immobile et fatiguée. Ce spectacle
+m'expliquait bien des choses, particulièrement tout ce que mes parents
+avaient dit, et je savais ce que Marguerite avait remplacé
+artificiellement. Tout cela me répugna outre mesure. Pourtant, durant ce
+spectacle, une nervosité grandissante s'était mêlée à ma curiosité. Mais
+maintenant, en voyant la prostration et l'abattement de ce jeune homme,
+son péché secret me dégoûtait. Ses yeux étaient fixes et troubles. Mes
+père et mère étaient beaux, quand ils criaient «Je t'aime» ou autre
+chose; mon cousin, par contre, était laid, grotesque, semblait flétri.
+Je comprenais très bien ce que Marguerite faisait, car une jeune fille
+est toujours forcée de se livrer secrètement à ses sentiments et à ses
+jouissances. D'ailleurs elle l'avait fait avec enthousiasme, avec
+vivacité et passion; mon cousin, par contre, s'y était livré
+machinalement, sans poésie, las et animalement. Qu'est-ce qui pouvait
+pousser un jeune homme sain et robuste à s'adonner à une passion aussi
+misérable, alors qu'auprès de tant de femmes et de filles il aurait pu
+se satisfaire beaucoup plus facilement?
+
+Je me sentais comme personnellement offensée, frustrée de quelque chose.
+Si avec un peu d'adresse il s'était adressé à moi, je lui aurais
+probablement fait tout ce que ma mère avait fait à mon père, ce qui
+l'avait ravi.
+
+J'avais appris bien des choses. J'en tirai de justes conclusions. Je
+n'avais plus besoin que de l'initiation de Marguerite pour être
+complètement éclairée. Je voulais absolument savoir pourquoi on cachait
+si soigneusement ces choses; je voulais savoir ce qui était dangereux,
+ce qui était défendu, et voulais goûter moi-même ces voluptés dont
+j'avais vu les éclats.
+
+La nuit tombait. Un lourd orage se préparait. À dix heures, au premier
+coup de tonnerre, nous allâmes tous nous coucher. Ma petite cousine
+couchait dans la chambre de ses parents; j'étais donc seule avec
+Marguerite. J'observais très attentivement tout ce qu'elle faisait. Elle
+verrouilla la porte, ouvrit sa sacoche et mit ses effets dans une
+armoire. Elle cacha le paquet mystérieux sous une pile de linge, ainsi
+que le livre dans lequel je l'avais vue lire. Je résolus aussitôt de
+profiter de mon séjour à la campagne pour prendre connaissance de ces
+objets et les étudier soigneusement. Marguerite devait tout me
+confesser, sans que j'eusse besoin de la menacer de révéler ses joies
+secrètes. J'étais très fière de sentir que ma ruse allait la surprendre,
+la convaincre, la réduire; que j'allais l'obliger à m'avouer tout, sans
+autre subterfuge. Ma curiosité grandissait et je ne sais pas pourquoi je
+goûtais un plaisir particulier.
+
+L'orage éclata. Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption.
+Je fis semblant d'avoir très peur. Marguerite venait à peine de se
+coucher qu'au premier éclair je sautai hors de mon lit et je me réfugiai
+toute tremblante auprès d'elle. Je la suppliai de bien vouloir me
+recevoir; je lui dis que ma mère le faisait à chaque orage. Elle me prit
+dans son lit, me caressa pour me tranquilliser. Je la tenais enlacée, je
+la serrais de toutes mes forces. À chaque éclair, je me blottissais
+contre elle. Marguerite m'embrassait machinalement, par bonté et non
+comme je l'aurais désiré. Je ne savais comment faire pour obtenir
+davantage.
+
+La chaleur de son corps me pénétrait et me réjouissait beaucoup. Je
+cachais mon visage entre ses seins. Un frisson inconnu me courait le
+long des membres. Pourtant je n'osais pas toucher ce que je désirais
+tant. J'étais prête à tout et je n'avais plus aucun courage, maintenant
+que tout allait s'accomplir. Tout à coup, je m'avisai de me plaindre
+d'une douleur qui siégeait assez bas. Je ne savais pas ce que cela
+pouvait être. Je gémissais. Marguerite me tâta et je guidai sa main
+de-ci de-là. Je lui assurai que la douleur diminuait quand je sentais la
+chaleur de sa main et qu'elle disparaissait complètement quand elle me
+frictionnait. Je disais cela si candidement que Marguerite ne pouvait
+pas deviner mon dessein. Ses attouchements étaient d'ailleurs beaucoup
+trop dociles et non pas passionnés. Je l'embrassais, je me serrais
+contre elle, mes bras l'étreignaient, emprisonnaient son buste et, peu à
+peu, je sentis que d'autres sentiments l'envahissaient.
+
+Sa main me caressait avec précaution, avec timidité même, mais avec
+cette timidité sûre d'elle-même et qui finit par arrivera ses fins.
+Marguerite allait avec beaucoup d'hésitation encore. Elle était aussi
+craintive que moi. Ces caresses peureuses me causaient pourtant un
+plaisir indicible. Je sentais que chez elle aussi des désirs
+s'éveillaient. Mais je me gardai bien de lui avouer que ses caresses me
+faisaient plus de bien que le soulagement passager de mes prétendues
+douleurs. Et, en vérité, c'était une sensation tout autre que de savoir
+une main étrangère sur moi!
+
+Une chaleur ravissante pénétrait tout mon corps. Et quand son doigt me
+frôlait, comme le papillon frôle la fleur épanouie, je tressaillais
+longuement. Je lui dis alors que ma douleur persistait, que j'avais dû
+me refroidir, puisque j'avais si mal. Cela lui faisait évidemment
+plaisir de pouvoir soulager mon mal avec si peu de peine. Sa caresse se
+faisait exquisement douce, maintenant elle descendait, s'attardait de
+plus en plus aux endroits les plus sensibles de tout mon être. Mais cela
+me faisait réellement mal; quand je tressaillais, elle retournait bien
+vite au point douloureux. Elle s'excitait manifestement; sa tendresse
+augmentait, son étreinte était plus étroite. J'avais atteint mon but.
+Bien que mon expédient ne fût pas très ingénieux, elle se plaignit tout
+à coup d'une douleur de même sorte que la mienne. Elle aussi s'était
+probablement refroidie. Je lui proposai de la soulager comme elle avait
+fait pour moi. C'était très naturel, puisqu'elle-même me faisait tant de
+bien. Elle agréa aussitôt mon offre et me laissa libre chemin. J'étais
+très fière de voir ma ruse réussir. Néanmoins je caressais gauchement et
+timidement l'objet de tous mes désirs. Je ne voulais pas me trahir. Je
+reconnus tout de suite une très grande différence. Tout était beaucoup
+plus plein et plus mûr que chez moi. Ma main ne bougeait pas, elle se
+contentait de toucher.
+
+Marguerite ne pouvait supporter cette immobilité. Elle se soulevait, se
+tordait; ses bras tremblaient et s'agitaient étrangement, et tout à coup
+elle me déclara que sa douleur exigeait plus d'activité. Complaisamment,
+mais sans trop me presser, je tâchai d'apaiser cette malencontreuse
+douleur. J'éprouvais un grand plaisir à reconnaître tous les détails de
+l'admirable structure de la créature humaine. Mais j'étais toujours si
+maladroite et si inexpérimentée que Marguerite devait s'agiter elle-même
+pour cueillir le fruit de sa dissimulation. C'est ce qu'elle faisait
+aussi et je tenais maintenant le rôle que mon père avait eu quand ma
+mère était active et lui immobile. Marguerite approchait, haletante et
+tremblante, elle se jetait passionnément sur ma chevelure, elle baisait
+mes cheveux jusqu'à la racine. Au début, ses baisers étaient tièdes et
+humides, bientôt ils furent brûlants et secs. Maintenant elle poussait
+des petits cris inarticulés et mon front fut tout à coup pressé dans un
+baiser très chaud. Je compris qu'elle était arrivée aux dernières
+limites de son plaisir. Son excitation se calma aussitôt, elle s'étendit
+immobile à mes côtés et respirait avec peine.
+
+Tout m'avait réussi. Le hasard et ma ruse m'avaient été propices. Je
+voulais mener cette intimité jusqu'au bout, coûte que coûte. Quand
+Marguerite revint à elle, elle était très gênée. Elle ne savait comment
+m'expliquer sa conduite et me cacher sa volupté. Mon immobilité la
+trompait. Elle pensait que j'ignorais encore tout de ces choses. Elle
+réfléchissait à ce qu'elle devait faire, à ce qu'elle devait me dire
+pour que l'aventure n'eût pas de suites fâcheuses quant à sa position
+dans la maison de mon oncle. Elle voulait me tromper sur le caractère de
+la douleur qu'elle avait feinte. Moi aussi j'étais indécise sur ce que
+j'allais faire. Devais-je faire semblant d'être ignorante ou justifier
+ma conduite en lui avouant ma curiosité? Si je faisais l'ingénue, elle
+pouvait facilement me tromper et me raconter des choses inexactes que
+j'aurais été forcée de croire pour ne pas me trahir. Mais j'étais plus
+avide qu'anxieuse. Je résolus donc d'être sincère, tout en lui cachant
+pourtant que mon calcul avait amené le nouvel état de choses. Marguerite
+semblait regretter de s'être abandonnée à la fougue de son tempérament.
+
+Je la calmai en lui racontant tout ce que j'avais appris le jour
+précédent. Je la suppliai de bien vouloir m'expliquer ces choses,
+puisque ses soupirs, ses mouvements et l'étrange fatigue qui l'avait
+immobilisée m'avaient révélé qu'elle était initiée. Je lui cachai
+cependant que je l'avais surprise, elle aussi, et que je savais à quels
+jeux elle se livrait en cachette; car je voulais me convaincre qu'elle
+n'allait pas me tromper. Mes questions naïves et curieuses la
+soulagèrent beaucoup. Elle se sentait de nouveau très à l'aise, comme
+une aînée donnant des leçons ou des conseils à une ingénue. Et comme je
+lui racontais tout avec de nombreux détails, et même la conduite
+passionnée de ma mère, elle n'eut plus honte et m'avoua qu'à côté de la
+religion elle ne connaissait rien de plus beau au monde que les
+jouissances sexuelles. Elle m'apprit donc tout, et si dans la suite vous
+trouvez quelque philosophie dans mes notes, j'en dois les premières
+notions à ma chère Marguerite, qui avait une grande expérience.
+
+J'appris la conformation exacte des deux sexes; de quelle façon
+s'accomplissait l'union; avec quelles sèves précieuses étaient atteints
+les buts naturels et humains, la perpétuation du genre humain et la plus
+forte volupté terrestre; et pourquoi la société voile ces choses et les
+entoure avec tant de mystères. J'appris encore que, malgré tous les
+dangers qui les entourent, les deux sexes peuvent quand même atteindre
+un assouvissement presque complet. Elle me mit en garde contre les
+suites malheureuses auxquelles une jeune fille s'expose en s'abandonnant
+toute. Ce que ma main inhabile lui avait procuré et ce que mon cousin
+avait fait étaient de ces assouvissements presque complets. Bien qu'elle
+eût connu toutes les joies de l'amour dans les bras d'un jeune homme
+vigoureux, elle était complètement satisfaite en se bornant aux joies
+qu'elle pouvait se donner elle-même, car elle avait eu un enfant et elle
+avait connu tous les malheurs d'une fille-mère. Elle me montra par
+l'exemple de sa vie qu'avec beaucoup de prudence et de sang-froid on
+pouvait s'adonner à bien des jouissances. L'histoire de sa vie était
+très intéressante et très instructive; elle me fut un exemple jusqu'à ma
+trentième année; elle fera le contenu de ma prochaine lettre. Pourtant
+j'avais déjà deviné bien des choses par moi-même. Ce qu'elle m'apprit de
+nouveau ne cessait de me surprendre.
+
+Tout cela était très beau, mais ce n'était toujours pas la chose même.
+Je brûlais de partager et de connaître moi-même ces sensations qui, sous
+mes yeux, avaient agité jusqu'à l'évanouissement six personnes si
+différentes. Pendant que Marguerite parlait, j'avais repris mon jeu sur
+son corps qu'elle avait si sensible. J'enroulais les boucles de ses
+cheveux, et quand elle parlait plus passionnément, je pressais son front
+brûlant et écartais amoureusement les mèches qui tombaient presque
+jusqu'à ses yeux. Je voulais lui faire comprendre que mon éducation
+n'était pas complète sans la pratique. Elle me racontait comment elle
+s'était abandonnée pour la première fois à ce jeune homme qui l'avait
+rendue mère. Elle voulait me faire comprendre la sensation divine que
+cause l'amour partagé. Elle me parlait de l'extase, de l'effusion
+réciproque et plénière; toutes ces belles choses la rendaient éloquente.
+Sa petite bouche se gonflait et s'entr'ouvrait, découvrant ses dents
+blanches et bien rangées. L'instant était venu de lui rappeler encore
+plus vivement ces choses. Et comme elle disait: «Il faut avoir goûté
+personnellement ces choses pour les comprendre», je lui fermai la bouche
+avec ma main grande ouverte, si bien qu'elle poussa un grand soupir et
+se tut immédiatement. Je caressais fiévreusement le front élégant qui
+résistait à ma main, quand je m'arrêtai tout à coup et lui dis: «Si vous
+voulez que je continue, vous devez me procurer un avant-goût de ce qui
+m'attend et de ce que vous m'avez si délicieusement décrit!». Aussitôt,
+elle me caressa gentiment comme je faisais, et je vis à la chaleur de
+ses baisers que ma proposition lui faisait le plus vif plaisir. Elle ôta
+ma main de sa bouche et m'embrassa avec toutes sortes de câlineries, de
+chatteries qui tenaient à la fois de la soeur et de l'amie, et que je ne
+savais pas bien lui rendre, car c'était la première fois que j'étais
+dans une telle situation.
+
+Elle me dit alors tristement: «Cela ne va pas, ma chère Pauline! Ton âme
+est encore fermée à l'amour. Mais je ne veux pas te laisser ainsi sans
+rien. Viens, assieds-toi là, de la façon que je vais t'indiquer, de
+façon que je puisse t'enseigner, ainsi qu'il sied à une jeune fille
+aussi jolie que toi. Je vais voir si je peux te procurer verbalement ce
+que ta virginité te défend encore.» Mon père avait aussi dit des mots
+aussi tendres à ma mère. Je ne me fis donc pas prier. Je m'agenouillai
+auprès d'elle en lui tenant la tête. À peine m'eut-elle touchée que mon
+âme commença à être renseignée sur ce qui me faisait si mal quand elle
+essayait de s'y prendre autrement. Mais quelle autre sensation en
+comparaison de tout ce que j'avais essayé jusqu'alors! Dès que son
+activité de femme expérimentée se fut communiquée à moi, une volupté
+inconnue m'inonda et je ne savais plus ce que l'on me faisait. Nous
+parlions maintenant avec volubilité, nos corps étaient l'un près
+l'autre. Je me renversai par devant et, appuyée sur la main gauche, je
+jouais avec la droite avec une de ses nattes épaisses; elle en avait
+deux qui descendaient très bas. Ces premières sensations de la volupté,
+que je devais connaître jusque dans mes années les plus mûres,
+m'enivraient déjà d'un bonheur ineffable. Sa langue m'éjouissait. Elle
+me chatouillait le front, les joues, le nez, aspirait chaque pli,
+baisait avec feu le tout, humectait mes paupières de salive, puis elle
+retournait aussitôt à mon oreille, où elle me causait un chatouillement
+vigoureux et indiciblement doux. Quelque chose de merveilleux et
+d'inconnu se pressait en moi. Toute ma sève allait se mettre en
+mouvement et je sentais que, malgré ma jeunesse, j'avais droit aux plus
+hauts ravissements. Je voulais lui rendre centuplé tout ce qu'elle me
+procurait. C'est avec rage que je la caressais, ainsi qu'elle-même me
+faisait. Enfin, ma main fut prise de fourmillements, à cause de la
+fausse position que j'avais adoptée à côté d'elle. Nous étions hors de
+nous et nous arrivâmes ensemble au but. Je sentis un dernier baiser
+mordre presque ma bouche, tandis que je la mordais également. Je perdis
+connaissance. Je m'abattis sur la jeune femme frissonnante. Je ne savais
+plus ce qui m'arrivait.
+
+Quand je revins à moi, j'étais couchée auprès de Marguerite. Elle avait
+remonté la couverture et me tenait tendrement embrassée. Je compris tout
+à coup que j'avais fait quelque chose de défendu. Mon désir et mon feu
+s'étaient éteints. Mes membres étaient brisés. Je ressentais une
+violente démangeaison aux endroits que Marguerite avait si fertilement
+caressés; le baume de ses baisers ne pouvait pas calmer ma tristesse.
+J'eus conscience d'avoir commis un crime et j'éclatai en sanglots.
+Marguerite savait que dans des cas semblables il n'y a rien à faire avec
+des petites niaises comme moi, elle me tenait contre sa poitrine et me
+laissa tranquillement pleurer. Enfin, je m'endormis.
+
+Cette nuit unique décida de toute ma vie. Mon être avait changé et mes
+parents le remarquèrent à mon retour. Étonnés, ils m'en demandèrent la
+cause. Nos relations, entre Marguerite et moi, étaient aussi des plus
+étranges. Le jour nous pouvions à peine nous regarder; la nuit, notre
+intimité était des plus folâtres, notre conversation des plus intimes,
+nos plaisirs des plus agréables. Je lui jurai de ne jamais me laisser
+séduire, et de ne jamais tolérer qu'un homme me fît connaître son
+étreinte dangereuse. Je voulais jouir de tout ce qui était sans danger.
+Quelques jours avaient suffi pour faire de moi ce que je suis encore et
+ce que vous avez si souvent admiré. J'avais remarqué que tout le monde
+se déguisait autour de moi, même les meilleures et les plus
+respectables. Marguerite, qui m'avait tout avoué, ne m'avait jamais
+parlé de cet instrument qui lui causait autant de joie que n'importe
+quelle autre chose et auquel elle n'aurait pas renoncé pour un empire.
+Je le désirais aussi de toute mon âme. Elle ne me l'avait jamais montré.
+L'idée me vint de dérober la clef de l'armoire où il était enfermé. Ma
+curiosité ne me laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours
+aux autres, je voulais tout apprendre par moi-même! Durant cinq jours je
+n'arrivai pas à me procurer cette clef; enfin, je la possédai! Je
+profitai de ce que Marguerite donnait une leçon à ma cousine pour
+contenter ma curiosité. Et voici que j'avais la chose en main, je la
+retournais, j'éprouvais son élasticité. L'instrument était dur et froid.
+J'essayai de me rendre compte de sa réelle utilité. En vain. Cela était
+tout à fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir. Je ne pouvais
+que constater cette vérité qui me navrait. Je me contentai de chauffer
+l'instrument entre mes mains. J'avais décidé d'ouvrir enfin la voie des
+fortes joies que d'autres éprouvaient et dont je n'avais eu que
+l'avant-goût. Marguerite m'avait dit que même entre les bras d'un homme
+cela était douloureux, et que bien des femmes prenaient goût à ces
+choses seulement après plusieurs années d'abandon le plus complet à
+l'homme aimé. J'essayai donc. Je chauffai l'instrument entre mes mains
+et je m'apprêtai non sans une certaine appréhension. Je voulais recevoir
+l'hôte exigeant. Je remarquai que ces quatre nuits passées avec
+Marguerite avaient contribué à faire de grands changements en moi.
+J'étais maintenant non plus une petite niaise, mais presque une femme
+comme toutes celles que je voyais agir, souffrir ou jouir autour de moi.
+Aussi je ne m'épargnai pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis
+que je la regardais avec attention lors de l'étrange nuit où nous étions
+séparées par un paravent, et où elle lisait le livre à images. J'étais
+si excitée que je supportai toute la douleur avec une constance qui
+m'étonnait. Enfin, je parvins au but que j'avais si longtemps désiré et
+que je croyais devoir être le paradis. Je me fis du mal et ma déception
+fut en somme très vive, car je n'éprouvais pas la moindre volupté. Il me
+fut aussi très douloureux de me croire faite autrement que toutes les
+femmes. J'étais inconsolable de cette expérience. Je ne comprenais rien
+de ce qui m'était arrivé, mais je ressentis tout le jour la brûlure et
+la douleur d'une blessure. Désenchantée, je remis l'instrument dans sa
+cachette. J'étais mécontente et j'en voulais à Marguerite de ne m'avoir
+pas aidée et de m'avoir laissé faire quelque chose de maladroit.
+
+Après tant d'expériences agréables, celle-ci était pénible. Je craignais
+la nuit, les tendresses de Marguerite et sa découverte. Comme je l'avais
+déjà trompée, je ne fus pas embarrassée de le faire encore une fois.
+Après souper, je lui confiai que j'étais tombée d'une échelle, que je
+m'étais blessée à la jambe et que j'avais même saigné. Au lit, elle
+m'examina et loin de se douter de ce qui était arrivé, elle me confia
+que cette chute m'avait coûté ma virginité. Elle ne me plaignit point,
+mais bien mon futur mari qui se trouvait ainsi frustré de mes prémices.
+Cela m'était bien égal alors et me le fut aussi plus tard! Pour ne point
+me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon lit cette nuit-là. Je le
+désirais aussi. Elle m'enduisit de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de
+bien. Le lendemain matin, je n'avais plus aucun mal. Et les deux
+dernières nuits que je passai encore à la campagne de mon oncle me
+dédommagèrent de cette courte privation. Je connus alors pour la
+première fois toute la jouissance de la volupté, et je la connus tout
+entière autant qu'aucune femme peut la connaître. Les sources du plaisir
+s'écoulèrent si complètes qu'il ne me resta plus un seul désir.
+L'assouvissement m'écrasa d'une fatigue entière et délicieuse.
+
+J'éprouvais tout cela à quatorze ans, et mon corps n'était pas encore
+mûr! Oui, et cela n'a jamais altéré ma santé et n'a pas diminué les
+riches réjouissances de ma vie. Mon cousin m'avait appris à redouter les
+excès et les prostrations qui en suivent. Grâce à mon caractère
+raisonnable, je ne dépassai jamais la mesure. Je soupesais toujours les
+suites qui pouvaient arriver, et une seule fois dans ma vie je m'oubliai
+assez pour perdre ma maîtrise et ma supériorité. J'avais appris de bonne
+heure que, d'après les lois de la société, il fallait jouir avec mille
+précautions pour le faire sans préjudices. Celui qui se heurte avec
+entêtement à ces lois nécessaires s'y assomme, il n'a que longs remords
+pour de courts instants de jouissances. Il est vrai que j'ai eu la
+chance de tomber, dès le commencement, entre les mains d'une jeune femme
+expérimentée. Que serait-il advenu de moi si un jeune homme s'était
+trouvé dans mon entourage et m'avait entreprise avec adresse? Grâce à
+mon tempérament et à ma curiosité, je serais un être perdu. Si je ne le
+suis pas, je le dois aux circonstances dans lesquelles ces choses me
+furent révélées. Elles sont exquises autant qu'elles sont voilées. Et
+pourtant elles forment le centre de toute activité humaine. Avant de
+commencer ma troisième lettre, je remarque encore que, peu de temps
+après mes relations avec Marguerite, se montrèrent pour la première fois
+les signes de complet développement de mon corps.
+
+
+
+
+IV
+
+MARGUERITE
+
+
+Il est bien rare que deux femmes aient autant de points communs dans
+leurs penchants, dans leur vie et même dans leur destin que Marguerite
+et moi. Quand elle me mettait en garde contre un abandon trop complet à
+l'homme et qu'elle me détaillait toutes les suites malheureuses qu'une
+telle faute de conduite apporte lors du mariage, je n'aurais jamais
+pensé que moi aussi j'aurais un tel moment d'oubli. Avant de continuer,
+je vais vous raconter succinctement ce que j'ai appris de la vie de
+Marguerite, durant ces quelques nuits, et dans nos relations
+ultérieures. Cela expliquera bien mieux que je ne pourrais le faire
+certains événements, certaines aberrations de ma vie.
+
+Elle était née à Lausanne. Après avoir reçu une très bonne éducation,
+elle devint orpheline à dix-sept ans. Elle possédait une petite fortune
+et croyait son avenir assuré. Mais elle eut le malheur de tomber entre
+les mains d'un tuteur sans conscience. Il n'était pas trop sévère, mais
+il lui détourna bientôt son petit pécule. Peu de temps après la mort de
+ses parents, elle entra au service d'une baronne viennoise, qui habitait
+une belle villa à Morges, au bord du lac de Genève. Elle prenait surtout
+soin de sa toilette. La baronne était très élégante et raffinée. Elle
+consacrait des heures à sa toilette. Les premiers jours, la baronne fut
+très réservée; mais bientôt elle se fit plus aimable. Elle lui posait
+des questions, et entre autres si elle avait un amant. Au bout de quinze
+jours, voyant que Marguerite était encore innocente, la baronne devint
+très familière. Un beau matin, elle lui demanda si elle savait faire «la
+toilette complète». Marguerite répondit non en rougissant, car elle
+savait bien ce que l'on entendait par toilette complète en Suisse
+française aussi bien qu'ailleurs. La baronne lui dit qu'elle devait
+absolument s'y mettre pour remplacer son ancienne femme de chambre et
+pour obtenir toute sa confiance. Et aussitôt, elle prit place sur un
+canapé, allongea ses jambes sur le dossier de deux chaises, s'installa
+commodément, lui remit un petit peigne d'écaille souple et très doux, et
+lui indiqua la manière de s'en servir.
+
+Marguerite voyait pour la première fois dévoilé ce qu'elle n'avait
+encore jamais vu distinctement. Très troublée, elle se mit aux soins de
+cette toilette, très gauche, mais peu à peu plus habile en suivant les
+indications de la baronne. La baronne était une très jolie femme blonde,
+d'un très beau teint; elle se lavait très soigneusement, si bien que
+cette toilette n'avait rien de répugnant. Marguerite me décrivit avec
+beaucoup de détails et d'amour la conformation de sa baronne. Elle
+m'avoua aussi que, d'abord très gênée, elle prit bientôt beaucoup de
+goût à cette singulière occupation, et surtout quand elle vit que la
+baronne ne restait pas indifférente. Celle-ci soupirait, s'agitait
+doucement, ouvrait et fermait les yeux, récitait de petites pièces de
+vers. Ses lèvres rouges s'entr'ouvraient, montrant ses petites dents, et
+la langue parfois apparaissait hors de la bouche comme un oiseau qui
+montre la tête hors du nid. Naturellement, aussitôt dans sa chambre,
+Marguerite essayait sur elle-même la toilette complète. Quoique
+inexpérimentée, elle découvrit facilement que la nature avait caché dans
+le corps féminin une inépuisable source de plaisirs, et elle paracheva
+bientôt ce que le peigne avait commencé. Rusée, ainsi que toutes les
+jeunes filles de son âge, elle comprit que la baronne voulait plus que
+ce simple prélude, mais qu'elle ne voulait pas l'avouer. Elle devait
+bientôt se convaincre combien facile est l'accord complet quand le désir
+est réciproque. Pourtant, cela dura encore plusieurs semaines; chacune
+désirait que l'autre fît le premier pas; chacune voulait être séduite,
+faire semblant d'accorder ses faveurs. Un jour pourtant l'événement
+prévu se produisit; la baronne rejeta toute retenue et se montra telle
+une femme très sensuelle et très voluptueuse qui voulait jouir à tout
+prix de sa beauté, malgré les liens serrés qui la contraignaient. Elle
+s'était mariée avec un homme bientôt impuissant et qui n'avait pu la
+contenter que durant les premières années de leur union. Il avait même
+éveillé ses désirs plutôt qu'il ne les avait assouvis. Ainsi que chez la
+plupart des femmes, son appétit sexuel ne s'était éveillé que très tard.
+Faiblesse corporelle ou suite funeste d'anciens excès, bref, il était
+toujours las; si bien qu'une envie continuelle la tourmentait. Depuis
+deux ans, il occupait un important poste diplomatique à Paris, et quand
+il avait compris que son impuissance était complète, il avait envoyé sa
+femme au bord du lac de Genève. La baronne était très élégante mais
+menait une vie de recluse. Marguerite avait remarqué qu'une espèce de
+majordome, un vieil homme de mauvais caractère, faisait l'office
+d'espion et rendait compte à Paris de tout ce qu'il voyait et entendait.
+La baronne évitait toute fréquentation masculine; elle était fort
+prudente, les intérêts de sa famille l'y obligeaient. Personne de la
+maison ou de l'entourage de la baronne ne soupçonnait les réjouissances
+secrètes que Marguerite surprit un jour. La première honte passée, les
+scènes les plus dissolues avaient lieu le soir et le matin entre la
+jeune femme et la jeune fille, entre la maîtresse et la servante. Durant
+le jour, la baronne ne se trahissait jamais par la moindre familiarité.
+Les jeux furent bientôt réciproques; Marguerite entrait nue dans le lit
+de la baronne, et elle n'avait pas besoin de me raconter ce qu'elles
+faisaient ensemble, puisque je venais de l'éprouver. Mais alors c'était
+elle qui jouait mon rôle. La baronne était insatiable, elle inventait
+toujours de nouveaux jeux, elle savait tirer du contact de deux corps
+féminins des délices toujours renouvelées. Marguerite me déclara que
+cette époque était la plus heureuse et la plus voluptueuse de sa vie.
+
+La baronne allait toutes les semaines à Genève pour faire des achats et
+rendre des visites. Le majordome l'accompagnait chaque fois, et
+Marguerite fut aussi de ces petits voyages quand elle devint plus intime
+avec la baronne. Celle-ci retenait toujours le même appartement dans un
+des plus grands hôtels, un salon, une chambre à coucher, un petit
+cabinet pour Marguerite et, à côté de celui-ci, un cabinet pour le
+majordome. Les portes de chaque chambre donnaient sur le corridor; les
+portes de communication entre les chambres étaient fermées ou masquées
+par des meubles. Dès que Marguerite eut fait plusieurs fois ce voyage à
+Genève, elle remarqua qu'il s'y passait quelque chose de particulier que
+la baronne lui cachait. La toilette ne se faisait plus de la même façon
+et, ni soir, ni matin, il n'y avait plus d'abandons féminins. Dans la
+journée, la baronne paraissait agitée, inquiète, nerveuse; son linge de
+nuit et son lit révélaient distinctement qu'elle n'avait pu passer la
+nuit toute seule. Le lit était toujours en grand désordre, les chaises
+étaient renversées et le linge de la toilette montrait des signes encore
+plus distincts. Marguerite la surveillait avec une espèce de jalousie.
+Elle inspectait chaque lettre, guettait chaque visite et chaque
+commissionnaire. Elle ne pouvait rien découvrir. À chaque voyage
+pourtant, elle était toujours plus convaincue que la baronne ne passait
+pas la nuit seule. En vain elle écoutait aux portes. La baronne fermait
+non seulement la porte du corridor, mais aussi celle qui menait du salon
+à sa chambre à coucher. Il était impossible d'écouter longtemps à la
+porte du corridor, car il y passait sans cesse des voyageurs et des
+domestiques de l'hôtel. Marguerite passa des nuits entières à sa porte
+entr'ouverte pour voir si quelqu'un entrait ou sortait de chez la
+baronne. Cette surveillance et cet espionnage durèrent plusieurs mois,
+et un beau jour le hasard lui révéla tout. Une nuit un incendie éclata
+dans le voisinage immédiat de l'hôtel. L'hôte fit réveiller tous les
+voyageurs pour les avertir du sinistre. Marguerite se précipita chez la
+baronne qui vint, épouvantée, lui ouvrir. Les reflets de l'incendie
+pénétraient par la fenêtre. La baronne était si terrifiée qu'elle
+pouvait à peine parler et semblait avoir perdu ses esprits. Marguerite
+embrassa d'un seul coup d'oeil toute la chambre et eut enfin
+l'éclaircissement désiré. L'armoire, qui se trouvait devant la porte de
+la chambre d'à côté, était éloignée du mur. Quelqu'un pouvait facilement
+passer derrière. Un habit d'homme était sur une chaise devant le lit, et
+sur la table de nuit traînait une montre d'homme avec des breloques. Il
+n'y avait plus de doute possible. La baronne remarqua que Marguerite
+voyait ces objets, mais elle était trop troublée pour dire quelque
+chose. Marguerite empaqueta tous les effets de la baronne pour pouvoir
+fuir au bon moment, et elle remarqua ainsi une autre chose en baudruche
+qui semblait avoir été employée. Quand la baronne se fut un peu calmée,
+elle cacha immédiatement cette chose dans son mouchoir. Le feu fut
+maîtrisé et cet incident n'amena pas de changement dans leurs relations.
+Au matin, avant de quitter Genève, Marguerite apprit des domestiques de
+l'hôtel qu'un jeune comte russe habitait la chambre contiguë à celle de
+la baronne. Les chambres se trouvaient justement à un coude du corridor,
+si bien que le comte pouvait entrer et sortir sans passer devant
+l'appartement de la baronne, en employant l'escalier de l'autre aile de
+l'hôtel. Marguerite comprenait tout. La baronne devait avoir des
+relations avec ce jeune comte russe. Mais cela l'offensait qu'elle le
+lui eût caché. Sur la route de Morges, la baronne jeta son mouchoir dans
+un endroit désert. De retour à Morges, la vie reprit son traintrain
+coutumier. La baronne ne savait si elle devait tout avouer à Marguerite.
+Elle remarquait bien que celle-ci savait tout. Lors du prochain voyage à
+Genève, Marguerite passa tous ses moments de liberté dans le corridor.
+Elle y rencontra plusieurs fois le comte russe, jeune, beau et élégant.
+À la deuxième rencontre il se détourna, à la troisième il l'accosta.
+Quand il apprit qu'elle était la femme de chambre d'une dame habitant
+l'hôtel--Marguerite ne lui dit pas le nom de sa maîtresse--il ne fit pas
+tant de difficultés et lui demanda de le suivre dans sa chambre. Sans
+autre désir que celui de la curiosité,--c'est du moins ce qu'elle
+m'affirma à différentes reprises--elle le suivit. Personne n'était dans
+le corridor, il l'entraîna dans sa chambre, l'embrassa, lui tâta les
+seins et sut, malgré sa défense énergique, se convaincre qu'elle était
+par ailleurs tout aussi jeune et bien faite. Pendant que la main du
+jeune homme se divertissait ainsi de la plus agréable façon, Marguerite
+examinait la chambre. Elle remarqua la porte qui menait à la chambre de
+la baronne et elle eut vite conçu son plan. Le prince voulait
+immédiatement la chose sérieuse, mais se heurta à une résistance
+irritée. Il se contenta de la promesse que Marguerite lui fit de venir
+la nuit, quand sa maîtresse serait endormie. Elle ne voulait venir que
+tard après minuit, quand le corridor serait sombre. Il réfléchit, et
+Marguerite s'amusait beaucoup de savoir à quoi il pensait. Mais cette
+nouvelle connaissance fut plus forte que ses scrupules, il lui donna
+rendez-vous à une heure. Elle se fit remettre la clé de la chambre afin
+de pouvoir rentrer au bon moment. Elle triomphait. Elle fixa son plan
+dans les moindres détails. La baronne congédia Marguerite à dix heures
+et ferma soigneusement les portes derrière elle. Mais au lieu de rentrer
+chez elle, Marguerite écouta à la porte de la baronne. Au bout d'un
+instant, celle-ci chantonna une mélodie, ce qu'elle ne faisait jamais;
+puis elle heurta légèrement à la paroi. Marguerite entendit que l'on
+remuait l'armoire et que la porte s'ouvrait. Elle savait maintenant que
+le comte était chez la baronne; elle se précipita dans la chambre du
+Russe et entra sans bruit, après s'être assurée que personne ne la
+remarquait. Un rayon de lumière venait par la porte entr'ouverte de la
+chambre contiguë. Elle pouvait aisément observer tout ce qui se passait
+chez la baronne. Celle-ci, renversée sur le lit, était dans les bras du
+comte, qui lui couvrait le cou, la bouche et les seins de baisers
+brûlants, tandis que sa main, qui lui caressait les seins, remontait à
+tout moment vers le front et les beaux cheveux blonds de la baronne. La
+baronne était une très belle femme; ses charmes pourtant ne fixèrent
+point les yeux de Marguerite qui se portèrent, pleins de curiosité, sur
+ce qu'elle ne connaissait pas encore. Le prince se déshabilla
+rapidement, il était aussi beau que robustement bâti. Marguerite voyait
+pour la première fois ce que nous, femmes, nous osons bien ressentir,
+mais dont nous n'osons pas parler. Quel fut son étonnement de voir la
+baronne l'enfermer dans une chose semblable à celle qu'elle avait cachée
+d'abord dans son mouchoir, puis jetée sur la route de Morges et qu'elle
+sortit d'une boîte posée sur la table de nuit! Cette chose, terminée à
+l'un de ses bouts par un cordon rouge, était l'invention du célèbre
+médecin français Condom. Après avoir terminé cette étrange toilette,
+elle regarda de toutes parts, comme pour voir si personne ne l'épiait.
+Puis elle écouta avec volupté les paroles douces et tendres que le comte
+lui murmurait. Elle lui en disait autant en caressant sa jolie tête bien
+frisée. Ils paraissaient s'aimer depuis longtemps et bien se connaître,
+car ils n'avaient aucune gêne. Marguerite n'en vit pourtant pas autant
+que moi de mon alcôve, car la baronne remonta la couverture. Elle ne
+voyait que les deux têtes, bouche à bouche, buvant des baisers. Puis le
+comte poussa un profond soupir auquel répondit un autre soupir de la
+baronne. Ils restèrent un bon quart d'heure étroitement enlacés, sans
+que la baronne détendît son étreinte, et Marguerite m'avoua qu'elle
+avait des fourmis dans les jambes à cause de tous les désirs
+extraordinaires qu'elle éprouvait. Mais elle m'avoua aussi qu'après ce
+qu'elle venait d'apercevoir elle désirait une autre satisfaction.
+
+Marguerite m'apprit aussi le but et l'emploi de l'engin de sûreté qui
+évitait tant de malheurs et de honte dans le monde. Elle en comprit
+immédiatement l'usage quand elle vit la baronne tirer le cordon rouge
+qui pendait et en plaisantant, en souriant, déposer le tout sur la table
+de nuit. C'était donc le paratonnerre d'une électricité pleine de
+dangers et qui permettait aux filles, aux veuves et aux femmes vivant
+aux côtés d'un homme fatigué de s'adonner sans crainte à l'amour.
+Marguerite en avait assez vu. Elle pouvait obliger la baronne à se
+confesser. Quoique pleine de feu, elle renonça de faire encore cette
+nuit plus ample connaissance avec le comte. Elle voulait être sûre qu'il
+emploierait aussi ce préservatif; elle ne voulait pas trop risquer. Elle
+me dit aussi qu'il lui aurait été désagréable d'être la deuxième. Elle
+regagna prudemment sa chambre, mais en claquant la porte derrière elle.
+Elle jubilait, le prince allait l'attendre vainement une partie de la
+nuit. Elle avait tous les fils en main pour dominer la situation. Elle
+voulait participer à ces jeux. Elle voulait se venger de la baronne, qui
+n'avait pas voulu d'elle comme confidente. Elle réfléchit toute la nuit
+à la façon de profiter de ses avantages. Vous serez étonné d'apprendre
+comment Marguerite conçut son plan et avec quels subterfuges elle
+l'appliqua. La ruse est une qualité essentielle au caractère féminin,
+j'en ai vu des exemples admirables. Pour tout ce qui a trait à la divine
+volupté, la ruse et la dissimulation naturelles de la femme s'aiguisent
+jusqu'à un degré incroyable. La plus niaise devient inventive, poussée
+par le caprice, l'envie ou l'amour. Inépuisables sont les moyens que les
+filles et femmes emploient pour arriver à leurs fins!--Avant que la
+baronne ne fût réveillée, Marguerite alla heurter à la porte du comte.
+Il vint lui ouvrir en grand négligé, pensant que c'était un domestique.
+Il fut très étonné de voir entrer Marguerite, qu'il avait vainement
+attendue après minuit. Il voulait lui faire des reproches, l'attirer
+dans son lit et rattraper immédiatement le temps perdu, mais il changea
+immédiatement de conduite quand ce fut elle qui lui fit des reproches.
+Elle lui dit qu'elle était venue un peu plus tôt qu'à l'heure convenue
+et qu'elle avait vu ce qu'il faisait avec la baronne--sa
+maîtresse!--Elle pouvait obtenir une forte récompense en racontant cela
+au baron. Pourtant elle ne voulait pas le faire, à la condition de
+pouvoir participer à leurs jeux avec la même garantie de sûreté. Elle
+voulait même aider la baronne dans ses plaisirs et favoriser leur
+liaison.--Le comte ne disait mot, il était trop étonné. Il était prêt à
+tout, pourvu qu'elle se tût, car si sa liaison avec la baronne était
+ébruitée, les deux familles étaient exposées à de grands dangers. Elle
+lui communiqua son plan entier et exigea qu'il l'accomplît avant le
+départ de la baronne qui devait s'effectuer le matin même. Étonné de la
+perspicacité de cette jeune fille et heureux de voir ses plaisirs se
+compliquer d'une aussi agréable façon, le comte acquiesça à tout. Et
+quand Marguerite lui laissa pleine liberté, il fut encore plus étonné de
+la trouver intacte. Il ne pouvait souhaiter une plus aimable camarade à
+ses yeux. Il voulut même lui prouver sur-le-champ son enthousiasme, mais
+Marguerite se débattit énergiquement, si bien que sa passion n'en devint
+que plus vive. Il ne pouvait attendre le moment d'exécuter leur plan.
+Marguerite avait goûté assez de choses en cette unique visite pour ne
+pas accorder la possession entière d'un aussi charmant jeune homme à la
+seule baronne. Ils fixèrent encore tous les détails de tout ce qui
+devait se passer une heure plus tard. Marguerite accorda au beau comte
+nombre de choses charmantes, sauf ce qu'il désirait le plus; elle quitta
+la chambre en le laissant tout en feu. La baronne sonna à sept heures,
+ouvrit sa porte et se recoucha. Marguerite mit tout en ordre, prépara
+les bagages et servit enfin le déjeuner. Tout était prêt. Le comte
+attendait dans sa chambre le signal convenu. Marguerite passa enfin dans
+le salon, en claquant la porte. C'était le signal. Le comte ouvrit sa
+porte, repoussa l'armoire et se précipita tout à coup sur la baronne
+terrifiée. Il la couvrit de baisers. La baronne ne pouvait articuler une
+parole, elle était trop troublée, elle désignait du doigt la porte du
+salon dans lequel Marguerite fermait bruyamment les bagages. Le comte
+fit semblant de pousser le verrou. Puis il supplia la baronne de bien
+vouloir lui accorder une dernière fois sa suprême faveur. Elle avait été
+si séduisante la nuit qu'il craignait de tomber malade si elle
+n'écoutait son désir. Il lui assura qu'il s'était déjà revêtu de l'engin
+de sûreté et qu'elle n'avait rien à craindre. La baronne, sans doute
+pour se débarrasser au plus vite de l'importun, céda à ce désir et reçut
+le téméraire. Le comte soupirait; tout à coup il poussa un profond
+soupir et Marguerite, qui écoutait derrière la porte, entra subitement.
+Feignant d'être saisie par le spectacle qui s'offrait à sa vue, elle
+laissa tomber ce qu'elle tenait en main. Elle fixait des yeux démesurés
+sur le lit. La baronne, les yeux fermés, attendait visiblement l'instant
+suprême; cependant elle était terrifiée, car elle risquait tout, honneur
+et fortune. Le comte poussa un juron russe, incompréhensible, et se jeta
+sur Marguerite. Il s'écriait plein de rage: «Nous sommes perdus, si je
+n'assassine pas cette traîtresse et si je ne la rends pas muette pour
+toujours. Elle ne doit pas quitter cette chambre.»
+
+Marguerite voulait fuir, mais le comte lui barra la porte. Il la
+regardait avec des yeux terribles, comme s'il allait l'étrangler. La
+baronne assistait plus morte que vive à cette scène. Soudain, comme s'il
+venait d'y penser, le prince s'écria: «Il n'y a qu'un moyen de gagner le
+silence de cette fille. Elle doit devenir notre complice. Pardonnez-moi;
+chère baronne, je ne fais ceci que pour vous!»
+
+En disant cela, il empoigna Marguerite, qui faisait semblant d'être
+épouvantée, la renversa sur le lit, à côté de la baronne encore nue et
+tremblante, la prépara et se jeta avec la plus grande violence sur elle.
+Marguerite se tordait, faisait semblant de vouloir éviter cette emprise,
+et cependant elle s'offrait toujours plus. Elle ne lui permit rien avant
+de s'être assurée qu'elle n'avait rien à craindre. Il était encore
+revêtu de l'appareil qui avait rassuré la baronne. Puis elle se laissa
+aller, feignant de se rendre à sa violence. Elle gémissait faiblement,
+suppliait la baronne de l'aider, de la préserver contre la rage de ce
+forcené. Intérieurement, elle était toute aux sensations qui
+remplissaient son âme. Elle jouissait sournoisement d'avoir trompé la
+baronne, de la vaincre, d'être là, à côté d'elle, sur son propre lit,
+dans les bras du bel homme qui ne lui avait pas été destiné. Malgré sa
+violence apparente, le comte la maniait avec tendresse et douceur; il
+provoquait lentement les sensations les plus précieuses qui pouvaient la
+réjouir sans danger. La baronne était non seulement présente, mais elle
+dut encore apaiser Marguerite qui pleurait et la prier de ne pas crier
+si fort. Comme la crise approchait, le comte lui dit en outre: «Chère
+baronne, si vous ne m'aidez pas à maîtriser cette fille, nous sommes
+perdus. Nous ne pouvons compter sur elle que si j'arrive à la violer!»
+Et la baronne l'aidait, violemment, tandis que le comte accomplissait
+son désir. Marguerite s'efforçait de lutter, elle se défendait contre la
+baronne; cette lutte provoquait des mouvements brusques et des
+secousses, une agitation et des sursauts qui augmentaient la jouissance
+et qui provoquèrent le dénouement instantané et réciproque de l'acte qui
+avait lieu. Marguerite était comme évanouie. Mais elle écoutait et
+observait tout. Le comte s'était rapidement déshabillé. Il s'agenouilla
+devant la baronne, la supplia de se calmer, de lui pardonner d'avoir
+employé un tel moyen et lui assura que c'était vraiment le seul pour
+éviter des dangers. Il lui prouva qu'ils venaient de gagner une
+confidente très sûre en Marguerite et que leur liaison était dorénavant
+à l'abri de toute surprise. D'ailleurs, en lui donnant de l'argent, ils
+se l'attacheraient davantage. Il fit semblant d'avoir fait un énorme
+sacrifice à la baronne en descendant jusqu'à une femme de chambre. Enfin
+il pria la baronne d'employer tout ce qui était en son pouvoir pour
+consoler et gagner Marguerite quand elle sortirait de son
+évanouissement. Marguerite fit un mouvement, comme si elle allait se
+réveiller, et la baronne, apercevant le petit cordon rouge qui pendait,
+le retira rapidement et le cacha dans la literie. Marguerite triomphait;
+la baronne lui avait rendu personnellement un tel service! Le comte
+quitta la chambre après avoir fixé leur prochain rendez-vous et rentra
+dans son appartement. Les deux femmes étaient seules. La baronne,
+complètement trompée et très inquiète, lui raconta sa liaison avec le
+comte, afin de la distraire, mais Marguerite semblait inconsolable. Elle
+lui raconta aussi la vie qu'elle menait avec son mari. Elle lui promit
+de prendre soin d'elle dans l'avenir, si elle voulait bien l'aider et
+pardonner la violence du comte. Marguerite cessa enfin de se plaindre
+des souffrances endurées. Elle promit à la baronne que puisqu'elle avait
+eu, bien malgré elle, connaissance de son secret, elle était prête à
+favoriser les rendez-vous. Réflexions faites, il se créa une liaison
+très étrange entre ces trois personnes. Le comte ne soupçonnait rien de
+la familiarité secrète des deux femmes. Il avait goûté beaucoup de
+plaisir au beau et jeune corps de Marguerite, et il aimait parcourir ce
+petit sentier encore si peu battu. Il la préférait à la baronne. Quand
+ils étaient seuls, il lui donnait des preuves marquantes de son amour et
+de sa faveur. En présence de la baronne, Marguerite ne faisait presque
+pas attention au comte. Elle déclarait ne participer à leurs ébats que
+pour faire plaisir à la baronne. De son côté, celle-ci ne soupçonnait
+pas du tout ce qui se passait entre son amant et sa femme de chambre.
+Elle comblait Marguerite de cadeaux, et la prit désormais comme
+confidente. Au prochain séjour à Genève, Marguerite était toujours
+présente quand le comte venait le soir chez la baronne; mais elle avait
+déjà passé chez lui pour recevoir les prémices de ses forces, si bien
+que la baronne n'obtenait toujours que les restes. Marguerite ne se
+lassait pas de me parler des jouissances qu'un tel accord entre trois
+personnes comporte et, surtout, quand un petit roman, une légère
+intrigue s'y mêle. Elle me disait qu'elle était ou passive ou compagne,
+afin de ne pas éveiller les soupçons de la baronne. Le comte et elle
+savaient bien à quoi s'en tenir. Le jeune Russe était aussi tendre que
+passionné. Il l'aimait avec passion pour être monté en premier sur son
+trône virginal. Il voulut pousser Marguerite à essayer sans enveloppe et
+goûter le plaisir complet. Il lui décrivait ce que c'était que de
+ressentir au moment décisif une autre âme se joindre à l'âme; il lui
+disait encore que ce mélange des âmes humaines dégageait un parfum
+délectable; que c'était comme un avant-goût de la béatitude céleste; que
+cette effusion réciproque était la volonté de la nature. Il lui promit
+aussi de prendre soin d'elle si elle devait concevoir et donner la vie à
+un enfant. Mais Marguerite s'y opposait énergiquement; il lui suffisait
+de sentir le flot impétueux, le fleuve admirable; elle ne voulait pas de
+lui ni de sa fécondation balsamique. Après qu'ils avaient joui l'un de
+l'autre, les jeux reprenaient le soir chez la baronne et duraient fort
+tard dans la nuit. Dès les premières expériences à trois, la baronne se
+montra enchantée, car le comte était très inventif, et beaucoup plus
+qu'il ne semblait possible. Marguerite se couchait près de la baronne.
+Le centre de tout plaisir réside dans le cerveau de l'homme, et le
+comte, tout en imaginant les façons les plus bizarres de se récréer,
+jouait avec les difficultés que peut présenter le but d'amuser deux
+personnes, surtout quand elles sont de condition différente. Le comte
+était inépuisable dans la manière de provoquer la plus haute volupté par
+de longs préambules et par les récits de ses aventures. La baronne
+s'accoudait sur le lit de façon que le comte, tourné vers elle, lui
+caressait le front, tandis que Marguerite, assise sur un tabouret, avait
+les yeux juste à la hauteur du lit si bien occupé. Elle y portait les
+mains, jouait tantôt avec les festons des draps fins et ajourés sur les
+bords, tantôt avec les oreillers et les boucles blondes qui se
+répandaient sur les épaules de la baronne. Elle ouvrait la bouche
+d'étonnement selon la qualité des récits divers qu'elle écoutait ainsi
+avec une attention soutenue et sans jamais interrompre le charmant
+orateur. Puis dans les moments les plus intéressants de ces histoires,
+elle s'animait aussi et frottait parfois la soie des courtines. La
+baronne, de son côté, ne restait pas immobile, mais tandis que d'une
+main elle jouait avec les cheveux de son amant, de l'autre elle se
+plaisait à caresser la nuque de Marguerite, qui goûtait ces douces
+caresses. Ceci était son plus vif divertissement! La beauté des amants,
+la grâce de la baronne qui était dans tout son développement harmonieux,
+les blonds cheveux de ses tempes, la vive rougeur de ses joues à
+certains moments intéressants, les belles formes de l'homme, alors dans
+sa plus grande vigueur, ses cheveux noirs qui contrastaient avec les
+blonds,--et prendre part à ce spectacle, le goûter des yeux, de tout
+près, partager en esprit les jouissances des deux autres,--tant de
+ravissements ensemble! Le souvenir de ces choses admirables
+l'échauffait, et comme j'étais étendue dans la moelleuse chaleur du lit,
+je sentais que ces images la mettaient tout en feu!
+
+En effet, la situation de ces personnes n'était pas ordinaire. Malgré
+leur grande intimité, une méfiance réciproque, et malgré les jouissances
+communes, tromperies et dissimulations! Ainsi que je vous l'ai déjà dit,
+mon imagination se délecte à de tels tableaux; ma raison me déconseille
+de les imiter. De tels raffinements sont suivis de grandes fatigues, et
+il y a toujours des ennuis quand un secret est détenu par plus de deux
+personnes. Comme le jeune comte pouvait assouvir tous ses caprices, il
+se fatigua bientôt de cette liaison. Il se refroidit, probablement
+fatigué par les exigences des deux femmes. En un mot, il quitta
+précipitamment Genève après un froid adieu. La baronne tâchait de se
+séparer de Marguerite et elle en trouva bientôt l'occasion. Marguerite
+avait reçu plus de trois mille francs du comte et de la baronne.
+Malheureusement, elle avait remis cet argent entre les mains de son
+tuteur. Elle alla vivre chez une amie qui avait été gouvernante. Elle
+prenait des leçons, car elle avait l'intention d'aller comme gouvernante
+en Russie, ainsi que beaucoup de Suissesses. Le changement de sa
+situation était pourtant trop brusque. Elle ne se sentait pas heureuse
+dans la maison de son amie. Ses études l'ennuyaient. Chez la baronne,
+elle avait tout eu pour être heureuse. Elle avait même eu l'occasion de
+goûter beaucoup plus que les filles ne goûtent habituellement sans
+danger. Cela l'avait gâtée. Son corps avait besoin de certaines choses.
+Le beau corps du jeune comte lui manquait et aussi les caresses intimes
+de la baronne. Durant tous les premiers mois, ses nuits furent très
+agitées et ses rêves fort troublés. L'effet de sa main était mince et
+elle ne trouvait pas l'occasion de faire une connaissance sûre. Elle
+voulait bien se donner, mais à la condition de n'avoir rien à craindre.
+Et elle n'osait pas proposer à un autre homme ce qu'elle avait proposé
+au comte dans des circonstances particulières. Une jeune fille n'avoue
+jamais la connaissance de ces choses, cela la diminuerait aux yeux des
+hommes. Elle passa donc une année bien solitaire au milieu de ses livres
+et de ses atlas. Quelque chose s'était éveillé en elle qu'elle ne
+pouvait assouvir et qui éclatait tyranniquement la nuit, dans des rêves
+voluptueux. Enfin, dans un établissement de bains, elle rencontra une
+jeune fille avec qui elle eut bientôt des relations aussi intimes
+qu'avec la baronne. Toutes sortes de jeux, des conversations curieuses,
+l'enseignement des choses défendues et des expériences osées leur
+procurèrent des jouissances bien vives. Elles mêlèrent bientôt d'autres
+compagnes à leurs ébats. Chacune faisait semblant d'ignorer tout,
+chacune se laissait apprendre ce qu'elles avaient déjà toutes pratiqué
+en cachette. Marguerite était insatiable. Ces rendez-vous secrets, ces
+amusements clandestins aiguillonnaient son désir. Un jour, elle
+rencontra le frère d'une de ses nouvelles amies, un jeune homme aimable
+et bien élevé. Elle vit immédiatement qu'elle lui plaisait. Il
+s'approchait d'elle avec l'émotion et la gaucherie d'un adolescent se
+sentant attiré pour la première fois par une femme; il ne pouvait
+résister à l'obscur commandement de sa nature. Marguerite avait beaucoup
+de peine à cacher son indiscrète passion. Elle aurait volontiers
+satisfait ce dernier désir qu'il ignorait encore, mais elle ne savait
+comment lui expliquer qu'elle exigeait des garanties. Charles avait été
+élevé à la campagne; il ignorait tout de ces choses; ses paroles et ses
+actions étaient simples et honnêtes. Marguerite connut enfin l'amour, et
+elle se débattait vivement contre sa toute-puissance. Elle croyait tout
+connaître et être maîtresse de son coeur! Tous ses principes
+s'évaporèrent au feu du premier baiser! Elle était sans défense devant
+les caresses hésitantes de son bien-aimé! Il était si gauche qu'elle
+devait le conduire sans en avoir l'air. Mais la nature fouette même le
+plus naïf, le plus vertueux, et quand on s'est engagé dans cette
+dangereuse voie, il faut aller jusqu'au bout. Marguerite s'amusait
+beaucoup de voir les louables efforts qu'il faisait pour arriver à des
+fins qu'il ne soupçonnait même pas. Elle se sentait si supérieure à lui!
+Elle se croyait assez maîtresse d'elle-même pour garder tout son
+sang-froid au moment fatal, car son jeune amoureux se pâmait déjà au
+moindre frôlement extérieur. Elle pensait pouvoir empêcher un baiser
+dangereux. Mais elle ne savait pas que chez elle aussi chaque fibre,
+chaque nerf attendait l'union intime. Elle ne connaissait pas la
+faiblesse de la femme dans les bras de l'homme aimé, quand toutes ses
+forces viriles vous réchauffent partout. Une volupté inouïe lui fit
+oublier toute sauvegarde, tout principe, et l'endormit dans une
+trompeuse sécurité. Au réveil tardif, ce fut en vain qu'elle espéra
+avoir reçu une étreinte improductive et que, devenue prudente, elle se
+refusa à son amant. Elle était fécondée: elle avait perdu son honneur,
+et son avenir était brisé! Alors elle accorda au jeune homme tous les
+droits du mari. Durant trois mois, ils goûtèrent toutes les joies du
+bonheur terrestre. Puis tous les coups du mauvais destin s'abattirent
+sur elle. Son tuteur fit banqueroute et s'enfuit en Amérique en
+emportant son pécule; son amant tomba malade et mourut; couverte de
+honte, elle fut chassée de la maison. Elle se réfugia, misérable, dans
+un pauvre village, où elle perdit son enfant, après deux ans de
+privations et de souffrances. Enfin elle vint en Allemagne et trouva une
+place de gouvernante chez mon oncle.
+
+Combien elle me mit en garde contre l'oubli d'un tel abandon!
+
+Marguerite m'avait tout appris, simple et franche.
+
+Pourtant elle m'avait caché de quelle façon artificielle elle ravivait
+ses souvenirs.
+
+
+
+
+V
+
+PHILOSOPHIE DE L'AMOUR PHYSIQUE
+
+
+Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps et surtout avec si
+peu de risques tout ce qui concerne l'instant le plus important de la
+vie de la femme, ainsi que je venais de l'apprendre par hasard et grâce
+à l'histoire de Marguerite. Jusque-là je n'en savais pas plus long--et
+probablement pas moins--que la plupart des jeunes filles de mon âge,
+bien que mon tempérament fût plus sensuel qu'il ne l'est,
+habituellement, chez les jeunes filles et chez les jeunes femmes. Les
+hommes se trompent. Ils pensent que le sexe féminin est naturellement
+aussi sensuel que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent
+mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent sans cesse. Moi non
+plus je ne voulais pas y croire. Je pensais que tout est pruderie et
+dissimulation, quand je trouvais froideur, indifférence et dégoût même
+pour ces choses qui m'excitaient. Vous allez me demander pourquoi tant
+de jeunes filles se laissent séduire si rien chez elles ne les pousse
+au-devant du désir de l'homme et si leur sexe et leurs voluptés ne sont
+pas aussi violents. Cette remarque est exacte; malheureusement, je ne
+puis pas y répondre. Et pourtant mes observations et mes expériences
+personnelles m'ont convaincue de plus en plus que la sensualité
+consciente n'est pas aussi développée chez la femme que chez l'homme;
+elle s'éveille, est peu à peu provoquée, et c'est seulement entre trente
+et quarante ans qu'elle est aussi exigeante chez la femme que chez
+l'homme. Il m'est incompréhensible que tant de femmes se laissent si
+facilement séduire pour leur malheur quand elles ne sont en rien les
+complices de l'homme. Je ne suis jamais arrivée à trouver une
+explication à cette contradiction. Rien n'est favorable à l'homme quand
+il veut pousser une de ces innocentes à s'abandonner complètement. La
+douleur physique de la première approche est si grande que c'est un
+avertissement, cela incite à réfléchir et à ne pas aller plus loin dans
+le sentier du mal. La crainte des suites inévitables les retient aussi,
+car bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas savoir ce
+qu'elles risquent. Les statues, les tableaux, le spectacle de
+l'accouplement des animaux, les lectures inévitables, les conversations
+de pensionnat, etc., tout instruit la plus naïve comme si elle avait les
+mille yeux d'Argus. Oui, et pourtant je dois vous l'avouer, et je ne
+trouve pas d'autre explication, ce sont la curiosité et le besoin de se
+donner entièrement à l'homme aimé qui les poussent. Mais combien se
+donnent sans amour? Combien pleurent et sanglotent sans se défendre?
+Ceci est un des plus admirables mystères de la nature; c'est un des
+exemples les plus caractéristiques de sa puissance et de la force
+d'attraction qu'elle impose, même aux tempéraments les plus taciturnes.
+
+Du lion aux animaux domestiques, la famille entière des chats s'accouple
+dans la douleur et met bas dans la volupté (c'est justement le contraire
+qui arrive chez tous les autres êtres vivants) et la femelle s'offre
+quand même à la douleur de l'accouplement. Qui éclairera ce problème?
+Combien de jeunes filles m'ont avoué en pleurant qu'elles ne savaient
+pas comment c'était arrivé. «Sa prière était si douce!». «C'était si
+chaud, si divin!» «Elle avait eu si honte!» Toutes ces phrases
+n'expliquent rien. Il est donc bien étrange que moi, qui ai un
+tempérament si ardent (je puis bien vous l'avouer, car vous n'allez pas
+en profiter), la nature m'ait donné une raison assez forte pour échapper
+longtemps, longtemps à ces dangers. Je ne puis raconter que ce que j'ai
+ressenti et pensé personnellement quand l'heure fatale arriva aussi pour
+moi; je le ferai avec pleine sincérité en vous parlant de cette
+époque-là de ma vie. Aucune des explications données ne suffit donc pour
+résoudre cette énigme millénaire qui ne sera probablement pas résolue.
+Ce n'est pas par hasard que l'histoire du monde commence par la
+curiosité d'Ève et la jouissance du fruit défendu. Les sages qui
+placèrent ce mythe au début de l'histoire du genre humain savaient que
+ceci est le centre, le point d'appui, le mystère de l'histoire du monde;
+sauf que la jouissance du fruit défendu ne ferme pas, mais ouvre les
+portes du paradis.
+
+Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces réflexions en rentrant, si
+lourdement changée, chez mes parents. Elles sont le fruit de mes
+expériences ultérieures. Encore enfant, je m'étais trouvée dans l'alcôve
+de la chambre à coucher de mes parents; je revenais de chez mon oncle
+jeune fille, quoique n'étant plus dans mon intégrité première. J'étais
+autre et le monde autour de moi avait changé. Un voile était tombé de
+mes yeux. Tout était dans une autre lumière, hommes et choses. Je
+comprenais des choses que je n'avais jamais remarquées auparavant. Le
+hasard m'avait aussi mise en garde contre le gâchage de ces précieux
+biens. Mon cousin m'avait fait craindre les excès. Son pâle visage, ses
+yeux éteints, la mine entière du jeune pécheur m'avaient montré le sort
+de ceux qui s'adonnent avec trop d'emportement aux jouissances secrètes.
+Je n'ai jamais craint de recourir à elles, mais je ne l'ai jamais fait
+au prix de ma santé et de ma gaieté. Oui, si j'avais été un homme, je ne
+m'y serais peut-être jamais livrée; car les hommes n'ont pas les mêmes
+excuses pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les veuves.
+Ils ne sont pas aussi contraints, aussi liés que les femmes, qui n'osent
+pas faire un geste, échanger un regard, goûter ouvertement à ces choses,
+sans risquer leur honneur et être immédiatement la proie des mauvaises
+langues. Nous devons toujours feindre l'indifférence; quand nous voulons
+agir ouvertement, nous devons le faire en secret; cela nous rend
+malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne sommes pas indifférentes.
+L'homme n'est pas forcé d'avoir mille et mille égards. Il n'a que
+plaisir et joie, c'est nous qui supportons toutes les douleurs. Pourquoi
+donc perd-il en secret, de sa main froide, ce qu'il a tant d'occasions
+d'employer plus profitablement? Je me disais donc que les excès,
+toujours dangereux, le sont particulièrement dans les choses de l'amour,
+et cette connaissance acquise par hasard m'a conservée jusqu'à présent
+gaie, joyeuse et sensuelle. Je rentrais dans la maison de mes parents
+plus riche surtout de la science suivante: il y a deux espèces de
+morales dans le monde: la morale officielle qui cimente les lois de la
+société bourgeoise et que personne ne peut enfreindre impunément, et la
+morale naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus puissant
+est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais pas encore cette
+éthique, je la devinais à peine, obscurément, d'instinct, et je n'aurais
+pas encore su la formuler. J'y ai souvent réfléchi depuis, cette double
+nature de l'éthique m'a toujours été confirmée. Ce qui est moral dans
+les pays mahométans est immoral dans les pays chrétiens. La morale de
+l'antiquité est autre que celle du moyen âge, et ce qui était permis au
+moyen âge offusquerait nos sentiments. La loi de la nature est l'union
+la plus intime entre l'homme et la femme; la forme sous laquelle cette
+union s'accomplit dépend du climat, des convictions religieuses et de
+l'ordre social. Personne ne peut transgresser impunément les lois qui
+lui sont imposées; et cette contrainte que les lois morales d'un pays
+exercent également sur tous rehausse les plaisirs de la volupté en la
+faisant secrète.
+
+Mes parents observaient exemplairement les formes extérieures des lois
+nécessaires; par cela, ils étaient doublement heureux aux heures du
+plaisir. Si je ne l'avais pas vu moi-même, je ne l'aurais jamais cru.
+J'ai donc raison de ne pas croire à l'extérieur et de ne pas me fier à
+l'apparence. Mais un oeil de feu, la coquetterie et la conduite
+soi-disant légère de certaines femmes sont tout aussi trompeurs. Je sais
+par expérience que les femmes qui semblent beaucoup promettre sont
+justement les plus froides et les plus insensibles,--même quand elles
+tiennent promesse. «Eaux tranquilles, eaux profondes.» La justesse de ce
+proverbe se montre avec le plus d'évidence au caractère de la femme.
+Oui, nous sommes capables de feindre même au moment de l'évanouissement.
+J'ai vu cela non seulement chez mon excellente mère, mais aussi chez
+d'autres et chez moi-même. Il est très pénible à la femme d'avouer
+qu'elle jouit. Nous donnons du plaisir et laissons voir que cela nous
+rend heureuses; mais quelque chose d'inexplicable nous défend d'avouer
+ou de laisser voir jusqu'à quel degré nous jouissons nous-mêmes. Je
+crois qu'il n'y a pas d'autre raison à cela que le sentiment bien vague
+de ne pas accorder à l'homme, même à l'homme aimé, d'autres droits que
+ceux qu'il a déjà sur nous et de ne pas trop augmenter sa puissance. De
+nature, l'homme doit combattre, vaincre, surmonter les difficultés,
+atteindre toujours plus haut et toujours mieux. L'assouvissement complet
+rend l'homme indifférent, paresseux, calme, et cela serait un
+assouvissement complet pour lui si la femme exprimait ses sentiments et
+témoignait extérieurement de sa jouissance. Il faut que l'homme ait
+toujours quelque chose à combattre, à gagner; il faut que la femme ait
+encore, toujours, quelque chose à accorder, même quand elle a déjà
+accordé ses suprêmes faveurs. Et quand la victoire corporelle est déjà
+gagnée, il faut qu'une victoire spirituelle reste à gagner. Ceci n'est
+pas un simple calcul de notre part, c'est l'instinct. Combien de fois
+ai-je observé les animaux, ces grands maîtres de l'homme dans les choses
+naturelles! La femelle se défend, se retire, fuit. Le mâle poursuit,
+force, maîtrise. Quand le mâle a atteint son but, a réduit toute
+défense, il s'éloigne. Alors la femelle le poursuit, exige aide,
+protection et subsistance. Sauf dans quelques rares espèces animales, la
+femelle ne témoigne pas sa volupté; mais elle ne peut pas cacher son
+désir, elle surprend le mâle, l'excite, le séduit. Quand il est en feu,
+il trouve refus, résistance et doit combattre. Je crois que par ces
+combats et ces luttes, la nature a voulu atteindre le maximum
+d'excitation, l'écoulement le plus complet des précieuses sèves
+animales, dont la fusion, le mélange le plus intime assure la
+perpétuation de l'espèce. Ils distillent, vaporisent, détendent encore
+plus les sources nerveuses, rendent l'union plus parfaite. C'est
+pourquoi les enfants nés d'un combat d'amour sont plus robustes que les
+enfants nés d'un mariage ennuyeux, «conçus entre veille et sommeil»,
+ainsi que dit Shakespeare. La provocation et le refus sont donc des lois
+naturelles, ainsi que le vouloir de l'homme d'obtenir une soumission
+entière et l'instinct de la femme de refuser cette soumission. Quand une
+femme se plaint de la froideur de son mari, c'est qu'elle a été trop
+sincère au moment du plaisir suprême et qu'elle n'a pas laissé un seul
+désir à l'homme.
+
+Ma mère avait caché le plaisir qu'elle goûtait dans le miroir,
+Marguerite ne m'avait pas montré son instrument, et je savais que toutes
+les deux étaient sensuelles jusqu'au suprême degré. Je n'ai pas oublié
+cette leçon, ainsi que vous allez le voir.
+
+Toutes ces choses occupaient de la plus agréable façon mon imagination.
+Je n'en connaissais que le côté poétique, à l'expérience de mon cousin
+près. J'avais vu deux êtres aimables, bien élevés et vertueux, se vouer
+aux joies d'un jour de fête, goûter aux plaisirs d'une possession
+réciproque et plénière. Avec Marguerite, il m'était toujours resté un
+désir, je sentais que quelque chose de plus complet m'attendait.
+J'ignorais encore la matérialité, tout le mécanisme de la jouissance
+animale. Et même dans la sensualité secrète de mon cousin il restait un
+brin de poésie. Savais-je ce qui le poussait? Connaissais-je alors
+toutes les passions humaines? Ce qui m'offensait n'était, au fond, que
+son indifférence à mon égard, moi, fraîche jeune fille qui venais
+m'offrir à lui. En conscience, Marguerite et moi, nous étions aussi
+fautives que lui. Si Marguerite ne m'avait pas mise en garde, je serais
+aussi tombée dans des excès, vu ma curiosité et mon inexpérience.
+J'aurais peut-être perdu ma santé, ainsi que des millions de jeunes
+filles anémiées, aux yeux hagards, qui profitent de chaque moment de
+solitude pour goûter jalousement ce que la morale et les moeurs leur
+défendent.
+
+Vous pensez bien qu'après tant d'expériences j'observais les hommes et
+les choses avec beaucoup plus d'attention, avec de tout autres yeux. Je
+voyais partout les secrets de la dissimulation, je soupçonnais des
+intrigues entre toutes les personnes qui m'entouraient, le plus souvent
+à tort, ainsi que je dus bien en convenir plus tard. J'observais,
+j'étais tout oreilles, afin de surprendre ce que l'on voulait me cacher
+et ce que l'on m'avait caché jusqu'alors. J'aurais voulu surprendre
+encore une fois mes parents, je faisais mille plans pour y arriver; mais
+j'étais trop peureuse pour les exécuter, j'avais honte de le faire, et
+je suis contente aujourd'hui de ne l'avoir pas fait. De les surprendre
+volontairement aurait été un sacrilège; et pourquoi salir la joie
+tranquille de deux bonnes personnes? Je n'avais pas à me reprocher de
+les avoir surpris par hasard, ainsi que d'avoir vu la lasciveté de
+Marguerite. Tout m'était encore poésie, mais je devais bientôt connaître
+la prose. Je vous ai déjà dit que peu de temps après mon retour à la
+maison je devins pleinement une jeune fille. Je voyais avec frayeur les
+premiers signes de ma maturité. Je voulais le cacher à ma mère, car je
+croyais que ce sang était la suite de mes écarts avec Marguerite. Mon
+linge me trahit et ma mère me parla pour la première fois de ces choses;
+elle m'en dit juste assez pour m'en donner une notion générale. Elle ne
+soupçonnait pas que son propre exemple m'avait bien mieux enseignée. Peu
+de temps après, je fus confirmée (j'avais seize ans) et mes parents
+m'emmenèrent avec eux dans le monde. L'on faisait attention à moi,
+d'autant plus que ma voix se développait et que mon chant portait ses
+premières fleurs. Chaque fois que j'avais chanté en société, l'on me
+disait de toutes parts: «Vous devez vous vouer au théâtre et devenir une
+Catalini, une Sontag!»
+
+Ce que l'on entend sans cesse s'imprime à la longue dans le cerveau, et
+quoique mon père n'en voulût rien savoir, je trouvais une alliée dans ma
+mère. On décida enfin que je serais cantatrice. Toutes mes études se
+dirigeaient vers ce but. À seize ans je jouissais d'une plus grande
+liberté que la plupart des jeunes filles. Une lointaine parente,
+vieille, laide et craintive devait m'accompagner à Vienne, où j'allais
+développer ma voix chez un célèbre professeur. Mon père avait fait tout
+ce que sa fortune lui permettait, et vous savez combien je lui en suis
+reconnaissante. Avant de partir, je vis encore plusieurs fois
+Marguerite. Elle était mon amie, ma confidente et ma maîtresse dans les
+choses pour lesquelles il ne peut y avoir de maîtresse pour les filles
+et qui vous coûtent si chères si l'on se confie à un maître! Je fus très
+étonnée de voir qu'elle avait une liaison avec mon cousin! Je lui en fis
+la remarque, et elle fut fort gênée. Je lui avais raconté ce que j'avais
+alors vu, et elle avait été tentée par le désir de le défaire de cette
+mauvaise habitude, nuisible à sa santé. Elle m'avoua que mon histoire
+avait excité son imagination et qu'elle avait trouvé l'occasion de
+vaincre son horreur des femmes. Elle faisait semblant d'avoir honte de
+l'avoir séduit. Mon cousin était de dix ans plus jeune qu'elle; mais
+elle me certifia qu'elle ne lui accordait pas plus qu'à moi-même. Un
+enfant qui s'est brûlé a peur du feu, elle ne voulait plus de la
+faiblesse qu'elle avait eu pour son Charles bien-aimé. Je n'ai jamais pu
+savoir si elle m'avait dit la vérité. Je remarquais avec plaisir que mon
+cousin avait bien meilleure mine, qu'il n'évitait plus les filles et
+qu'il me regardait parfois avec des yeux bien singuliers. Je n'avais
+nullement envie d'être l'aide de Marguerite et je me contentais de le
+chicaner. Si je ne l'avais pas surpris alors, je crois bien que j'aurais
+eu des relations bien douces avec mon cousin, car nous avions l'occasion
+de nous voir sans gêne, ce qui est une des conditions essentielles des
+jeux d'amour. J'avais aussi une crainte terrible des suites funestes.
+Marguerite m'avait parlé de tout, aussi je fis mes premiers pas dans le
+monde bien armée et beaucoup plus intelligente que la plupart des jeunes
+filles. Cela m'a toujours été très avantageux. Je savais exactement de
+quoi il s'agissait et ce que j'y risquais. On me croyais froide et
+vertueuse alors que j'étais tout simplement initiée et prudente. Si l'on
+voulait analyser la soi-disant vertu de la majorité des femmes, on
+arriverait à des résultats édifiants! Je me suis fait un devoir d'être
+sincère envers vous, mais je crois que la majorité des femmes sont
+difficilement sincères, car la ruse et la feinte font partie de notre
+nature. Si l'on pouvait éviter magiquement les suites fatales, il n'y
+aurait plus de filles vertueuses. Toutes essayeraient par simple
+curiosité, et jouiraient autant de leur propre penchant que de la
+volupté de l'homme.
+
+Avant de quitter la maison paternelle et de m'engager sur la voie pleine
+de ronces, mais aussi pleine de joie, d'une actrice, j'eus l'occasion de
+connaître l'envers de la médaille. Mes parents avaient aussi une ferme,
+des vaches, une basse-cour et un grand verger. Les poules et les pigeons
+étaient de mon domaine, c'est à moi qu'incombait le soin de leur
+nourriture. Le poulailler touchait à l'étable et n'était séparé que par
+une cloison de planches de la grange où s'entassait le fourrage. Je m'y
+trouvais un matin quand, le cocher, depuis seulement quinze jours à
+notre service, entra dans l'étable en poussant la servante dans la
+grange. Elle ricanait, laide, sale, dégoûtante. Elle se débattait tant
+soit peu et s'abandonna aussitôt qu'il l'eut renversée dans le foin.
+J'étais debout, derrière la cloison, et je les observais par un trou. Je
+voudrais ne pas les avoir vus, car l'on ne peut pas s'imaginer un plus
+laid contraste avec tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Sans aucune
+tendresse et sans s'attarder aux jeux préliminaires, il troussa la
+fille, palpa ses seins, puis il se jeta sur elle et s'accoupla
+grossièrement avec elle. Autant celui-ci avait été aimable et tendre,
+autant celui-là était brutal, violent. Il était trop la brute. J'aurais
+voulu détourner mes yeux, je ne comprends pas encore ce qui m'en
+empêchait. Les paroles qu'ils échangeaient tous deux étaient encore plus
+écoeurantes. Ils avaient des mots pour tout ce que je n'avais encore
+jamais entendu désigner. Enfin, la crise mit fin à ce flot d'ordures.
+J'étais fatiguée d'avoir suivi des yeux ce dégoûtant spectacle. J'avais
+peur de bouger pour ne pas révéler ma présence, et ainsi je fus forcée
+d'assister encore aux menées de la fille qui excitait le cocher par les
+gestes et par les mots les moins féminins. Lui semblait en avoir assez,
+il n'était pas pressé de répondre à ses désirs. Enfin elle l'y
+contraignit. Cela dura beaucoup plus longtemps que la première fois.
+Elle accompagnait chaque mouvement d'exclamations qui trahissaient son
+plaisir mais qui n'en étaient pas moins infâmes.
+
+J'étais riche d'une nouvelle expérience; laide, elle m'avait montré
+l'envers de ce que mon imagination ornait des charmes de la plus haute
+poésie. Quelle différence entre l'assouvissement de leur brutal désir et
+l'union tendre et intime de deux êtres bien élevés! Que restait-il à la
+chose si on lui enlevait la tendresse, la crainte, la spiritualité! Il
+ne pouvait pas être question d'amour, pas même d'inclination entre eux!
+Il était depuis quinze jours chez nous et ce que je venais de voir
+n'était probablement pas la première fois. Elle avait cédé au nouvel
+arrivant les droits du prédécesseur et n'y trouvait rien
+d'extraordinaire. Mais comment faisait-elle pour éviter les suites de
+toutes ces relations, car le cocher n'était pas le seul à jouir d'un tel
+fumier. Ses exclamations disaient qu'elle n'avait aucune idée des
+mesures de sûreté. Ceci me fit beaucoup réfléchir. Il est vrai, une
+servante de ferme n'avait pas beaucoup à perdre de sa réputation, ou
+bien donnait-elle le jour à un de ces petits misérables qui subissent
+dans le monde l'infamie de leurs parents? Bref, je venais d'apprendre
+quels avantages donnent l'éducation, les bonnes moeurs et l'idéal. Car
+ce n'est pas seulement l'union des sexes, l'excitation physique des
+nerfs qui procurent ce frisson de ravissement supraterrestre. Non, c'est
+l'émotion spirituelle, la tension de toutes les forces de l'âme,
+l'abandon de la raison qui procurent cette béatitude magique en
+soulevant chaque fibre au-dessus de son activité terrestre. Si j'avais
+vu ce couple avant le riche spectacle que mon père et ma mère m'avaient
+donné, mes penchants et mes expériences auraient été tout autres. Je
+compris clairement que nous n'étions qu'un jouet de hasard, que nos
+vertus et nos vices sont façonnés par les impressions que nous recevons.
+Sans Marguerite, je me serais probablement bientôt mariée, et sans le
+hasard de l'alcôve, je serais restée vierge jusqu'au mariage. Cette
+conviction que nous dépendons des impressions extérieures et que nous ne
+les pouvons pas éviter volontairement me permit d'être bonne et
+indulgente envers les autres. Ce qui semble fautif au premier abord ne
+l'est souvent plus quand on se donne la peine de chercher les causes et
+les circonstances.
+
+Les premiers temps de mon séjour à Vienne furent sensiblement sans joie.
+Nous n'avions presque pas de connaissances et je suivais assidûment les
+leçons de chant de mon excellent professeur. Ma seule distraction était
+d'aller au théâtre quand on y donnait l'opéra. J'aurais eu assez souvent
+l'occasion de faire des connaissances. J'étais dans cet état de la jeune
+fille que l'on nomme si justement «la beauté du diable». Beaucoup de
+jeunes gens me faisaient la cour, mais ma petite raison avait tout mis
+en ordre. Je voulais avant tout devenir une cantatrice célèbre,--ensuite
+seulement je voulais jouir!--Rien ne devait déranger le cours de mes
+études. Je rabrouais mes admirateurs avec tant de sévérité que l'on me
+laissa bientôt suivre mon chemin toute seule. Ma parente était enchantée
+de ma vertu et de ma conduite. Il est vrai qu'elle ne soupçonnait même
+pas mes divertissements secrets, que d'ailleurs je goûtais également
+avec mesure.
+
+J'arrive à une partie de mes confessions qui m'est beaucoup plus
+difficile à vous conter que tout le précédent. Je vous ai promis d'être
+sincère, aussi je vais tout avouer. J'ai oublié de vous dire que
+Marguerite m'avait fait cadeau du fameux livre. C'était l'oeuvre
+excitante et voluptueuse _Félicia ou Mes Fredaines_, illustrée
+d'aquatintes qui m'auraient appris à elles seules ce qui fait le centre
+de toute activité humaine, si je n'avais pas été initiée. Cette lecture
+me procurait un plaisir incroyable. Je ne me la permettais qu'une fois
+par semaine, le dimanche soir, quand je prenais mon bain chaud. Alors,
+personne n'osait venir me déranger. La salle de bain était tout au bout
+de l'appartement et n'avait qu'une seule porte, que je recouvrais en
+outre d'une couverture pour être à l'abri de toute surprise. J'étais en
+pleine sécurité.
+
+Je lisais le livre en prenant mon bain. Il avait sur moi les mêmes
+effets que sur Marguerite. Mais qui donc pouvait lire ces ardentes
+descriptions sans prendre feu et se pâmer! Une fois essuyée et couchée
+dans mon peignoir commençait alors pour moi mon paradis pourtant si
+restreint. Je me voyais en entier dans le grand miroir. Mon plaisir
+taciturne commençait par l'admiration de chaque partie de mon corps. Je
+caressais et pressais mes jeunes seins arrondis, je jouais avec leurs
+bourgeons, puis je promenais mes doigts caressants sur ma chair satinée.
+Ma sensualité avait fait de rapides progrès. J'éprouvais le plus grand
+plaisir à cette volupté presque chaste qui me faisait frissonner,
+j'avais surtout une grande abondance du baume doux et enivrant. Les
+hommes auxquels je me suis abandonnée dans la suite ont tous été ravis
+de cette précieuse qualité, ils ne pouvaient assez témoigner leurs
+délices quand ils s'en apercevaient. Je croyais alors que ceci était
+commun à toutes les femmes, mais en réalité c'est un don des plus rares.
+À Paris, un de mes plus ardents adorateurs éprouva la plus douce des
+surprises quand il s'en aperçut. Dans la suite, lorsque je lui accordais
+mes faveurs, il n'avait jamais assez d'éloges, de flatteries,
+d'expressions admiratives à m'adresser pour ce don que m'avait fait la
+nature et dont je n'étais en rien responsable, mais dont il m'était
+extrêmement reconnaissant. J'ai dû à cette sensibilité des moments
+exquis: c'était comme si des décharges électriques traversaient mon
+corps. Mais peut-on dire ces divins divertissements?... Le sang fouette
+les veines, chaque nerf s'émeut, le souffle s'arrête, tandis que les
+idées se pressent, s'enserrent au point de ne plus se sentir exister! Le
+souvenir de ces heures ardentes passées devant un miroir au fond de ma
+solitude à Vienne me ravit encore à un tel point qu'en vous écrivant je
+crois revivre tous ces souvenirs dont je ressens encore la plus vivante
+impression. Vous verrez à mon écriture trébuchante combien ces
+sentiments m'émeuvent. Mon corps entier tremble de plaisir et de
+nostalgie. Je jette ma plume! et...
+
+
+
+
+VI
+
+FRANZ
+
+
+Grâce à la description par trop vive de la fin de ma dernière lettre, je
+ne vous ai pas encore raconté ce que je voulais vous dire. Le souvenir
+des plaisirs secrets que je goûtais au temps de ma floraison virginale
+m'a fait sauter la plume hors des mains. Celles-ci ont rempli un rôle
+qui, aujourd'hui encore, en pleine maturité, n'a pas perdu tous ses
+charmes pour moi et auquel j'ai encore très souvent recours dans ma
+défiance justifiée des hommes. Je vous ai déjà dit que mon prochain aveu
+m'est très pénible. Je vous ai déjà confessé le plus gros; je dois
+pourtant faire un grand effort pour être sincère dans ce qui va suivre.
+Je vous l'ai déjà dit, je ne regrette rien de ce que j'ai fait pour
+assouvir ma sensualité,--excepté mon abandon complet à cet homme sans
+conscience qui, sans votre aide, m'aurait rendue malheureuse pour
+toujours. Ainsi, je ne regrette pas ce que j'ai fait alors, à Vienne,
+vers la fin de mes études musicales.
+
+Quand que je fus assez avancée pour étudier des rôles, j'eus besoin d'un
+accompagnateur. Il devait être au piano pendant que je marchais par la
+chambre, que j'étudiais mon chant et mes gestes. Mon professeur me
+recommanda un jeune musicien qui sortait du séminaire. Il s'occupait
+spécialement de musique religieuse et il gagnait sa vie en donnant des
+leçons. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, excessivement
+timide, pas très beau, mais très bien fait, très propre, très soigné
+dans sa mise, ainsi que la plupart de ceux qui sortent d'un institut
+religieux. Il était le seul jeune homme qui fréquentât régulièrement
+chez nous à l'heure des leçons; il est donc très naturel qu'une sorte de
+familiarité s'établit bientôt entre nous. Il m'évitait, était toujours
+très timide et gauche, et n'osait presque jamais me regarder. Vous
+connaissez mon espièglerie et mon esprit entreprenant. Je m'amusai donc
+à le rendre amoureux, ce qui ne me fut pas très difficile. Il n'est pas
+de meilleure complice que la musique, elle prépare mille occasions, et
+comme mon talent se montrait puissamment durant ces exercices, je
+remarquai très bien qu'il s'enflammait peu à peu. Je ne l'aimais pas--je
+ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus tard,--cela m'amusait
+d'observer quelle influence j'exerçais sur un homme encore pur,
+moralement et physiquement pur. Ce jeu était très cruel de ma part:
+comme je le reconnais maintenant, il m'est très difficile de vous
+raconter ce qui arriva. Après tout ce que je venais d'apprendre et
+d'expérimenter moi-même, j'étais très curieuse d'en savoir plus long. Je
+me demandais, avec toute ma petite raison de jeune fille indépendante,
+comment pousser Franz (c'était le nom du jeune musicien) à quelque chose
+de plus décisif que des soupirs et des regards langoureux durant mes
+vocalises. Quand une femme cherche des moyens, ils sont bientôt trouvés.
+Ma vieille parente allait deux fois par semaine au marché faire ses
+achats nécessaires au ménage. Elle sortait à l'heure de mes leçons.
+Quand Franz arrivait, la femme de ménage lui ouvrait la porte sans venir
+l'annoncer, car elle savait que je l'attendais. C'est là-dessus que je
+fondais mon plan. Entre autres choses, je racontai à Franz que souvent
+je ne pouvais pas dormir la nuit et que si je me recouchais après
+déjeuner l'on avait beaucoup de peine à me réveiller tant mon sommeil
+était lourd. Quand il sut cela, je l'attendais naturellement la
+prochaine fois, couchée sur le sofa dans une pose choisie. Franz arriva
+comme d'habitude à dix heures. J'avais relevé une jambe, le mollet était
+visible jusqu'à la jarretière, mon pied s'était tout naturellement
+dérangé, nuque et gorge étaient nues. J'avais replié un bras sur les
+yeux, afin de voir par-dessous tout ce que Franz allait faire. Je
+l'attendais le coeur battant et sérieusement contente d'avoir aussi bien
+arrangé ma mise. J'entendis la porte de la cuisine se fermer et bientôt
+il entra. Il s'arrêta comme pétrifié sur le seuil. Son visage rougit,
+ses yeux s'avivèrent, ils semblaient vouloir me dévorer, mais me dévorer
+sans aucune férocité. L'effet de mon aspect était si indubitablement
+visible que j'eus un instant peur d'être seule avec lui, exposée à son
+bon gré. Il toussa légèrement, puis plus fort, afin de me réveiller.
+Comme je ne bougeais pas, il s'approcha du sofa et se baissa assez pour
+regarder, pour examiner. J'avais tout arrangé pour qu'il y vît quelque
+chose; mais Franz me raconta plus tard qu'il n'avait pas vu grand'chose.
+J'observais tous ses mouvements; je voulais dormir aussi longtemps que
+possible. Il toussa de nouveau, se moucha très fort, remua des chaises.
+Je dormais! Alors il se pencha sur ma gorge, puis regarda de nouveau
+avec beaucoup de curiosité. Je dormais! Tout à coup il sortit de la
+chambre pour partir ou aller chercher la femme de ménage. Le pauvret!
+j'étais fâchée d'avoir préparé vainement cette scène. Il m'avoua plus
+tard qu'il avait réellement cherché la femme de ménage, mais que
+celle-ci était sortie. Il revint au bout de quelques minutes et semblait
+encore plus irrésolu. Il fit de nouveau du bruit pour me réveiller,
+naturellement sans résultat, car je voulais obtenir gain de cause. Il
+était très excité et se demandait que faire. Mais j'avais bien appris
+les leçons de Marguerite et de «Félicia», je savais qu'un homme ne
+résiste pas longtemps à une telle occasion. S'il n'était pas
+expérimenté, François avait tout de même des sens, et il aurait dû être
+de pierre pour résister à une telle tentation. Et vraiment il eut le
+courage, et c'était là véritablement du courage étant donné mon
+caractère, de me toucher le mollet, puis le genou. Si ce contact
+m'excitait déjà tant, que devait être son état! Pauvre jeunet! Ses yeux
+fixaient craintivement mon visage pour voir si je n'allais pas me
+réveiller. Enfin, comme il continuait à me frôler magiquement, un
+frisson voluptueux m'inonda quand je sentis pour la première fois une
+main d'homme, et en même temps les souvenirs de mon enfance
+m'envahirent. C'était autre chose que tout ce que je connaissais. Je ne
+jouais plus la comédie quand je me mis à soupirer. Je fis un mouvement,
+je changeai de position, mais non pas au désavantage de mon pauvre
+cavalier tout tremblant. Il pensait que j'allais me réveiller; il put se
+convaincre que j'étais en pleine léthargie, et il recommença son jeu.
+Grâce à ma nouvelle position, il avait beaucoup plus d'emprise. Aussi ne
+se contentait-il plus de me frôler si légèrement: il essayait tout
+doucement de tout voir. Vous m'avez dit vous-même, quand vous
+m'examiniez, que malgré la dévastation causée par cette dégoûtante
+maladie, j'étais très bien conformée. Aussi, pouvez-vous croire que
+François devint hors de lui, complètement hors de lui, et que même son
+insurmontable timidité fut tentée! Il me caressait aussi légèrement que
+possible; ces caresses étaient l'objet--et je dois l'avouer--de mes
+désirs. Je connus la différence entre la caresse d'un homme et celle de
+Marguerite ou la mienne. Tout en dormant je m'étendais, me mouvais, mais
+je me gardais bien de changer véritablement de position, ce qui aurait
+été bien naturel pour une femme endormie. François ne pouvait plus se
+maîtriser. Il commença fiévreusement à se préparer et je dois dire qu'il
+m'aurait sûrement conquise sans les avertissements de Marguerite que
+j'avais vivement en esprit. Je voulais devenir une grande actrice, cela
+était une résolution inébranlable, mais j'étais tout aussi résolue à
+jouir de tout ce que mon sexe pouvait goûter sans danger. Il ne
+s'agissait donc pas de m'abandonner à un petit blanc-bec sans
+expérience! Je m'éveillai donc au moment où il s'agenouillait hors de
+lui; je regardais avec des yeux épouvantés le téméraire, et d'un seul
+mouvement de côté il perdit tous les avantages de la position.
+
+Vous avez toujours loué mon grand talent de comédienne. Ici, il se passa
+une belle scène, vous auriez eu l'occasion d'admirer la vérité de mon
+jeu. D'un côté, reproches, déception, pleurs; de l'autre, peur, trouble,
+honte. Il oubliait de cacher la véritable nouveauté de la situation, ce
+qui m'était très agréable, car sous mes larmes et mes sanglots je
+pouvais satisfaire ma grande curiosité. Je pouvais me féliciter de ma
+ruse, j'avais gagné un jeune homme très robuste. L'explication fut très
+simple. Je lui prouvai qu'il m'avait déshonorée, qu'il devait quitter la
+ville si je voulais me plaindre de sa conduite éhontée. Je l'aurais
+chassé, et il ne serait plus revenu, si je ne lui avais avoué que
+j'avais un faible pour lui et que depuis longtemps j'avais remarqué son
+amour. Je lui pardonnais sa faute à cause de sa grande passion. Je lui
+dis cela avec conviction et tout naturellement; il me crut sur parole.
+Il s'apaisa peu à peu, se montra très visiblement respectueux, timide et
+honteux de ce qu'il appelait son crime, et tout se termina dans un long
+baiser qui ne voulait pas finir.
+
+Tout cela n'alla pas plus loin ce jour-là. Il était aussi timide
+qu'auparavant et ne se permettait rien. Après tous ces reproches, ces
+aveux, ces pardons, tout se passa comme si rien n'était arrivé. Notre
+leçon de chant fut très ennuyeuse; et quand ma tante revint du marché,
+Franz me quitta tout honteux et craintif. Je compris que mon plan si
+rusé n'avait servi à rien. Je compris qu'il n'allait plus revenir. Mais
+je ne voulais pas m'être si grossièrement trompée! J'étais inquiète et
+distraite; je me creusais la tête pour arriver à mes fins sans risquer
+mon honneur. Avant tout, je devais me retrouver seule avec lui. J'avais
+deviné juste. Il me l'avoua plus tard, il avait décidé de ne plus
+franchir notre porte. Il ne m'était pas difficile de faire tout ce que
+je voulais; je ne l'aimais pas; je m'entêtais à faire ma volonté. Mon
+professeur de chant me servit d'intermédiaire. Je le priai de bien
+vouloir m'examiner pour voir si j'avais fait des progrès avec
+l'accompagnateur qu'il m'avait recommandé. Franz dut donc assister à cet
+examen, et il fut bien surpris de se rencontrer tout à coup avec moi. Je
+lui dis en cachette que je devais absolument le voir, que ma tante ou
+que la femme de ménage avait dû remarquer quelque chose. Fort troublé,
+il était prêt à tout; je lui donnai rendez-vous pour le soir, au
+théâtre. Or, quand des jeunes gens ont des rendez-vous secrets, le reste
+s'ensuit tout naturellement. Un grand pas était donc fait. Le soir, je
+quittai ma loge comme d'habitude et je rencontrai Franz à l'endroit
+convenu. Il m'attendait déjà. Je lui dis que, d'après les étranges
+allusions de ma tante, la femme de ménage avait dû nous épier. J'étais
+désespérée, car je ne savais pas ce qu'il avait fait pendant que je
+dormais et jusqu'à quel point il avait poussé son audace. Je lui dis
+encore que je me sentais indisposée depuis, fiévreuse, que je
+soupçonnais le pire. Franz ne savait comment m'apaiser. Entre temps,
+nous étions déjà tout proches de ma demeure. Si cela continuait ainsi,
+tous nos reproches et nos pardons n'y faisaient rien, nous nous serions
+séparés simplement, nos relations n'auraient pas été changées. Tout à
+coup, au plus haut degré de mon excitation, je me trouvai mal, je ne
+pouvais plus faire un pas. Franz fut forcé d'aller quérir un fiacre, et
+si je ne l'avais pas tiré derrière moi, il m'aurait laissée m'en
+retourner toute seule à la maison. Dans le fiacre étroit et sombre, il
+ne pouvait plus m'échapper. Les minutes passaient rapidement; je lui dis
+que je ne pouvais pas me présenter ainsi, en larmes et en désordre à ma
+tante, et de dire au cocher de nous mener sur les glacis. Tout alla dès
+lors pour le mieux. Les larmes devinrent des baisers et les reproches
+des caresses. Je ressentais pour la première fois le charme d'être
+étreinte par un homme. Je me défendais faiblement, car sa timidité
+l'aurait fait cesser immédiatement. Je voulais toujours savoir ce qu'il
+avait fait durant mon long sommeil. Quand il vit que ses explications et
+ses promesses ne pouvaient pas me convaincre, il essaya enfin de me
+prouver qu'il s'était contenté de peu. Il me prouva facilement ce que je
+savais depuis longtemps. Il osa la première caresse qui me procura une
+tout autre sensation que durant mon sommeil simulé, car cette fois il me
+baisait sur la bouche. Il me serrait contre lui aussi fortement que
+possible et me laissait aller peu à peu, comme cédant à ses caresses. Je
+soupirais, mes reproches cessèrent avec mon souffle devenu plus court,
+je jouissais avec volupté de ses tendresses. Il est vrai qu'elles
+étaient bien franches et inexpérimentées. Je savais bien mieux faire
+tout cela et provoquer le bon moment. Franz ignorait, le pauvret, que la
+sensibilité la plus grande se trouve dans le parvis. Il tâchait toujours
+de faire le mieux possible, mais sans savoir de quoi il s'agissait;
+cependant il m'embrassait, et plus il y réussissait, plus il était hors
+de lui. Je sentais bien que la nature lui dictait d'aller jusqu'au bout,
+de s'unir à moi complètement. Mais il ne s'agissait pas de cela et
+jamais il ne devait en être question entre nous. Je l'avais décidé.
+Aussi quand il me pressait trop et qu'il essayait autre chose, je le
+repoussais violemment en arrière et le menaçais de crier au secours.
+J'étais de nouveau tolérante et bonne quand il s'écartait effrayé et se
+contentait de ce que je lui laissais. J'étais très heureuse de la
+réussite de mon plan, bien que cette jouissance fût encore bien
+incomplète. J'avais pris ce fiacre pour me remettre de mon malaise;
+notre entretien pourtant ne me le permettait guère. Enfin, je dus me
+dépêcher pour rentrer à l'heure à la maison.
+
+Je quittai Franz avec la certitude de le revoir bientôt, et je ne me
+trompais pas. Il vint, et commencèrent alors une suite d'heures
+heureuses et sensuelles. Aujourd'hui encore, elles sont mon plus beau
+souvenir, bien que j'aie depuis connu d'autres voluptés plus intenses et
+plus riches. Avant de vous raconter la suite, je dois intercaler ici une
+aventure que j'eus encore ce soir-là et qui me permit de jeter un regard
+profond dans les conditions de la société humaine; une fois de plus,
+j'eus la preuve que toute apparence est trompeuse. Ma vieille parente
+était déjà dans la quarantaine, c'était une bonne ménagère, un modèle
+d'ordre, de vertu et d'épargne. Les seuls êtres auxquels elle
+s'intéressait étaient un canari et un roquet gras et rond qu'elle ne
+laissait jamais sortir de sa chambre et qu'elle menait elle-même
+promener dans la journée. Je rentrai plus tard que je ne pensais, la
+femme de ménage me dit que ma tante était déjà couchée. Je me
+déshabillai aussitôt, afin qu'elle ne remarquât point ma toilette, tant
+soit peu en désordre, car je voulais encore aller lui souhaiter bonne
+nuit et lui raconter quelque histoire pour lui expliquer mon retard.
+Comme je ne voulais pas la réveiller si elle dormait, je regardai par le
+trou de la serrure pour voir s'il y avait encore de la lumière dans sa
+chambre. J'aurais attendu tout, excepté le spectacle qui s'offrit à ma
+vue! Ma tante était au lit. Elle avait rejeté la couverture, elle tenait
+son chien, qui était en train de caresser avec la plus grande ardeur les
+restes de son ancienne splendeur. Ce spectacle n'était pas très
+appétissant. Bien que ma tante fût complètement habillée, elle avait
+peut-être été belle autrefois, mais elle n'était plus aujourd'hui qu'une
+vieille, maigre et décharnée, avec le visage dur, sur lequel poussait
+une moustache rêche et grise si vilaine qu'on ne saurait rien voir de si
+vilain, de si contraire à tout ce qui constitue la grâce et le charme de
+la femme.
+
+Donc, ma tante aussi!
+
+Pour elle, pourtant, j'aurais mis ma main au feu, et voici que je la
+surprenais! Elle n'était pas du tout indifférente à cette activité
+essentielle de la vie terrestre! Il est vrai qu'elle se contentait de
+peu. Probablement, elle craignait de se mettre entre les mains d'un
+homme, car vraiment elle ne pouvait plus avoir aucune prétention à
+l'amour et à la tendre jouissance. Cet acte était nouveau pour moi; je
+voulais savoir combien il durerait et comment il finirait; je restai
+donc à mon poste d'observation. Ma tante avait fermé les yeux, je ne
+pouvais pas voir l'expression de son visage et reconnaître l'effet que
+lui causait cette jouissance secrète. Par contre, ses mouvements
+disaient d'autant plus vivement le plaisir qu'elle y trouvait. Elle se
+mouvait et grimaçait de la façon la plus plaisante, mais qui aurait été
+bien propre à effrayer un enfant. Parfois, elle regardait à droite et à
+gauche si personne n'était là. Ma petite tante semblait très
+expérimentée, car quand le chien fut fatigué, elle perpétua les
+mouvements secrets que son bien-aimé roquet avait cessés. Le chien se
+grattait, se mordait pour attraper des puces. Et tandis que ma tante
+s'animait de plus en plus, son chien, qui ne s'occupait plus d'elle,
+s'amusait tout autant à sa manière. Mais cela ne lui réussit pas aussi
+bien qu'à sa maîtresse. Tant qu'elle se dépêchait, elle n'eut pas le
+temps de le chasser. Mais dès qu'elle eut atteint son but, détendu ses
+membres et que son âme se fut ouverte toute grande, elle lui appliqua un
+grand coup de pied. La pauvre bête se réfugia sous le lit en gémissant.
+Ma tante resta encore un instant immobile, puis elle remonta les
+couvertures et baissa la lampe.
+
+Ce spectacle inattendu avait pris fin. Je me gardai bien de révéler ma
+présence derrière la porte. C'était encore une expérience, et cela au
+moment même où j'avais honte de tromper ma tante par un mensonge.
+Maintenant je savais à quoi m'en tenir et je ne voulais plus être
+trompée. Avant tout, je voulais essayer moi-même ce que j'avais vu
+faire! En tout cas, cela devait être sans danger, puisqu'une vieille
+fille aussi peureuse que ma tante s'y livrait. Je dois avouer que
+j'avais pitié de cet affreux chien qui n'avait pas pu satisfaire son
+désir. Délicieusement émue de tout ce que j'avais appris dans la
+journée, j'eus beaucoup de peine à m'endormir et je fis des rêves
+monstrueux où Franz et le chien étaient étrangement confondus. Le
+lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que d'envoyer ma tante en
+visite dans un faubourg éloigné, et quand je fus seule dans
+l'appartement je commençai l'expérience. Je compris pourquoi ma tante
+enfermait continuellement son chien. À peine fut-il dans ma chambre
+qu'il se mit déjà à renifler près de moi. Je l'avais déjà remarqué
+auparavant, mais sans y prendre garde, car ma tante l'appelait aussitôt
+et le prenait sur ses genoux. Je n'eus pas besoin de longs préparatifs
+pour arriver à ce que je voulais apprendre. À peine étais-je couchée sur
+le sofa, je lui laissai libre accès et il me rendit aussitôt les mêmes
+services qu'à ma tante. Décors et formes le déroutèrent au début. Il
+devint comme il était la veille au soir avant de chercher ses puces. Je
+ne pouvais que me réjouir de cette découverte. J'ai connu toutes les
+variétés des jouissances secrètes et je ne mens pas en disant que cette
+caresse d'un chien, si elle ne se fait pas trop violente, est la plus
+agréable de toutes, quoique incomplète. La plus agréable, parce que l'on
+reste soi-même complètement inactive et que l'on peut s'abandonner à son
+imagination, plus que durant toute autre pratique. Incomplète, parce
+qu'un assouvissement complet ne peut jamais avoir lieu. La caresse d'un
+animal ne s'accélère pas, ne s'anime pas, ne devient pas plus
+expressive, elle reste également agréable, chaude et humide. J'étais
+très curieuse de savoir combien je supporterais une telle excitation:
+cela dura un bon quart d'heure. Il y avait donc de quoi me réjouir de la
+découverte.
+
+Puisque j'ai pu surmonter ma honte, je dois vous faire un autre aveu,
+que je pensais bien ne jamais faire à personne. Vous avez ma parole et
+je la veux tenir. Le chien se dressa contre ma jambe et commença selon
+sa nature. Espiègle comme je le suis, ces efforts du chien m'amusaient
+et je le laissais faire ce qu'il voulait. À la fin, il me fit pitié et
+je me mis à l'aider. L'ardeur avec laquelle il poursuivait son désir ne
+m'était pas désagréable. Ce que je voyais ne m'intéressait pas outre
+mesure, car j'ai toujours été fort curieuse de toutes les nouveautés,
+même les plus singulières. Je compris aussi les scènes étonnantes
+auxquelles j'avais assisté dans les rues. Je vous avouerai donc que je
+soulageai ce pauvre animal tourmenté. Je tâchais de le contenter, et
+c'est avec plaisir que je vis enfin l'aboutissement de mes peines, et
+j'avoue qu'à ce moment-là il me vint des pensées moqueuses à l'égard de
+mon cousin.
+
+Loin de ressentir des remords pour une telle perversion de la féminité,
+j'ajoute que j'ai toujours extrêmement goûté le plaisir d'assister aux
+accouplements des animaux et de les leur faciliter. Vous avez peut-être
+raison de dire que ceci est une perversion ou tout au moins un
+débordement de la sensualité; mais je dois vous faire remarquer que
+jusqu'au jour où je vous ai fait, à vous tout seul, l'aveu de ma
+grossesse et de ma contamination, j'ai toujours eu le renom d'être une
+fille très vertueuse. Donc mes goûts n'ont offensé personne et je n'ai
+fait de mal à personne. Tout ce qui a trait à l'union intime de deux
+êtres a toujours exercé un charme étrange, irrésistible sur moi,--sans
+jamais me pousser à des actes déraisonnables. J'ai goûté à peu près
+tout, mais je n'en ai jamais parlé; et ce n'est que dans les relations
+les plus intimes que j'ai dévoilé ma véritable nature. Une fois, en
+séjour dans la famille d'un grand propriétaire terrien qui possédait un
+haras des plus admirables chevaux anglais et arabes, j'assistais presque
+tous les jours aux ébats des admirables étalons qui couvraient les
+juments. J'y avais assisté une première fois par hasard et ce spectacle
+m'était resté inoubliable. Grâce à ma ruse naturelle, j'ai su jouir de
+ce spectacle durant plus de trois semaines, pendant l'absence de mes
+amis qui étaient aux eaux. Personne ne soupçonnait que, cachée derrière
+un rideau, je regardais les étalons, car ma chambre ne donnait pas sur
+les enclos. Je ne sais pas si vous avez jamais vu cela chez des chevaux
+de race; je puis vous affirmer qu'il n'y a pas de plus admirable
+spectacle qu'un étalon couvrant une jument. Ces belles formes, cette
+puissance, le feu des yeux, cette tension apparente de tous les nerfs,
+de tous les muscles, enfin cette frénésie poussée jusqu'à la rage! tout
+cela a pour moi un attrait magique. On peut rester froid ou en parler
+avec dédain, même avec dégoût, mais on est bien forcé d'avouer que la
+copulation est le moment suprême de la vie animale et que la nature l'a
+ornée dans la majorité des cas de beaucoup de grâces et de beauté, même
+aux yeux de l'homme. Les oiseaux chantent avec plus de ferveur, les
+cerfs combattent, chaque être augmente en force et en beauté. Tout cela
+s'observe le mieux chez des chevaux de noble race. La jument, obéissant
+à une loi de la nature, se refuse, et l'étalon doit s'en approcher avec
+beaucoup de précautions pour ne pas s'exposer à ses ruades. Peu à peu,
+il réussit à vaincre sa résistance. Il galope autour d'elle, frotte ses
+flancs avec ses naseaux, hennit, il ne sait comment dépenser le surplus
+de ses forces. Sous son pelage de velours toutes les veines et tous les
+muscles se gonflent et le signe de sa virilité apparaît dans sa grandeur
+et dans sa nervosité. On ne comprend pas où tout cela va finir. À la
+fin, la jument accepte et se présente. En un clin d'oeil il occupe le
+trône et attaque furieusement le port de son désir. Longtemps, longtemps
+il bat en vain. Ainsi autrefois dans les tournois les preux s'exerçaient
+à frapper l'adversaire. On voudrait aider la pauvre bête, et c'est ce
+que font les valets d'écurie. Mais à peine ont-ils donné de l'aide, à
+peine le fougueux animal a-t-il enfin réussi qu'il s'ensuit une poussée
+telle que l'on ne peut pas en décrire la puissance, ni le résultat. Les
+yeux sortent des orbites; de la vapeur monte des naseaux; le corps
+entier semble se convulsionner. Celui qui contemple ce spectacle avec
+l'oeil du corps ou l'oeil spirituel connaît une grande jouissance. Je ne
+puis pas cacher que je ne pouvais assez voir ce spectacle, qui
+m'excitait toujours au plus haut point.
+
+Ainsi que les jeux secrets de ma tante m'avaient été révélés par hasard,
+c'est par hasard que j'ai fait ici ces aveux, je reprends donc au plus
+vite mon sujet. Après les déclarations et les intimités du fiacre, ma
+liaison avec Franz prit une tournure particulière. Comme je ne l'aimais
+pas--je ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus tard et pour
+mon plus grand malheur--j'étais décidée à ne jamais lui accorder les
+droits entiers d'un mari. Il devait me servir d'amusement. Je voulais
+connaître et expérimenter avec lui tout ce que je pouvais goûter sans
+danger. Naturellement, il devint peu à peu plus osé, mais comme je ne
+lui accordais pas tout, je le dominais toujours et j'en faisais ce que
+je voulais.
+
+Aussi souvent que j'étais seule avec lui--et j'étais assez raisonnable
+pour que cela n'arrivât pas trop souvent--je passais les heures les plus
+exquises. Je lui permettais la liberté la plus entière, et bientôt il ne
+fut plus aussi inexpert et aussi sauvage que dans le fiacre. Il osait me
+baiser partout, me caresser, m'admirer. Il est vrai qu'il me donnait
+beaucoup à faire à l'empêcher d'aller plus loin. Quand il essayait ce
+que je lui défendais avec acharnement je le repoussais en arrière et je
+ne redevenais bonne enfant que quand il me promettait d'être plus
+modeste. Le pauvret avait bien de la peine, je remarquai plusieurs fois
+qu'il ne pouvait plus être maître de son excitation et qu'il
+s'affaiblissait. Depuis longtemps, j'étais terriblement curieuse de voir
+de près cette chose admirable que la nature a si merveilleusement
+organisée et avec laquelle l'homme peut nous rendre ineffablement
+heureuses ou indiciblement malheureuses. Naturellement, il ne devait pas
+remarquer ce que je désirais tant, mais, au contraire, il devait croire
+que c'était lui qui me conduisait pas à pas sur ce sentier abrupt. Le
+meilleur moyen était de lui permettre de me faire tout ce que je
+désirais lui faire. Le petit roquet de ma tante m'avait appris que si
+l'on ne peut avoir tout ce que l'on désire, il y a toujours certaines
+compensations possibles. Je n'eus donc pas de peine à pousser Franz à
+baiser non seulement ma bouche et mes seins, mais à choisir un but plus
+décisif. Mais comme l'âme ne peut pas rester tranquille dans un baiser
+sur la bouche, elle le peut encore moins quand il s'agit de nos autres
+charmes; et quand mes soupirs, mes palpitations et mes sursauts lui
+apprirent que j'avais un faible pour cette caresse, il devint même
+spirituel et me procura une jouissance indescriptible. Parfois, il
+semblait vouloir en profiter quand, après le déversement de mon âme, une
+prostration, un abandon complet me gagnait. Il se soulevait alors et
+voulait profiter d'une seconde d'inattention. Chaque fois il fut trompé,
+car même au moment de l'extase je ne perdais jamais de vue tout ce que
+je risquais en cédant dans le point principal. Il descendait alors tout
+confus du trône qu'il croyait avoir déjà conquis et devait s'adresser là
+où je pouvais être heureuse sans danger. Ce que Marguerite m'avait conté
+de ses jeux secrets avec sa maîtresse, je le goûtais maintenant. Quand
+Franz était couché avec sa tête bouclée devant moi, me caressant le cou,
+le front et les cheveux, je trouvais que sa caresse avait le jeu le plus
+fou, le plus amusant, me chatouillait, me faisait rire, tâchait même
+d'être variée autant que possible, et quand tranquillement étendue je
+jouissais sans inquiétude, je me comparais intérieurement à la baronne
+et me trouvais beaucoup plus heureuse qu'elle. Moi j'avais un jeune
+homme joli et robuste, elle n'avait eu que Marguerite. Je pouvais voir
+l'influence de mon abandon. Il était admirable, surtout au moment du
+plus fort ravissement, quand mon âme rêvait, voluptueuse, et qu'il ne se
+séparait point de moi, mais au contraire m'aimait plus fortement, comme
+s'il eût voulu absorber toute ma vie. Cette espèce de jouissance a
+toujours eu un attrait extraordinaire pour moi. Cela tient à la
+passivité complète de la femme qui reçoit les caresses de l'homme et à
+l'hommage extraordinaire qui est ainsi rendu à ses charmes; d'ailleurs
+elle est très rare, et surtout quand l'homme a le droit d'exiger
+davantage. Rien que dans le contact extérieur de la bouche, dans un
+simple baiser, son effet est plus qu'enivrant; mais si la bouche connaît
+en outre son devoir ou l'a appris par le tressaillement des parties
+caressées, je ne sais vraiment si je ne dois pas préférer cette
+jouissance à toute autre. D'ailleurs elle dure plus longtemps et ne vous
+rassasie pas. Ce qui va suivre m'est encore plus difficile à avouer que
+tout ce qui a précédé. Aussi je renonce au beau droit de la femme de se
+faire toujours un peu violenter. La vérité est entre nous, et ce que je
+n'aurais pas le courage de vous dire oralement doit néanmoins être dit.
+Il est tout naturel qu'après tant d'amabilité et de complaisance de la
+part de Franz, la réciprocité eût lieu. Il y avait longtemps que je
+désirais faire tout ce que j'avais vu ma mère accomplir dans ce jour
+inoubliable où elle provoqua mon père à des jouissances répétées. La
+chose se fit toute seule. D'abord la main, en détournant honteusement
+les yeux, puis la bouche encore hésitante, mais goûtant peu à peu
+davantage, et à la fin le plaisir tout entier sans honte et sans
+vergogne. Je ne sais pas ce que les hommes ressentent quand ils osent
+caresser tous les objets de leurs voeux. Mais si j'ose en conclure par
+ce que je ressentis en regardant, caressant, baisant, en faisant toutes
+les folies imaginables avec tout ce qui m'était dévolu alors, vraiment
+la volupté de l'homme est alors puissante. Ce que je voyais et touchais
+maintenant, je l'avais déjà vu chez mon père, chez mon cousin et chez le
+cocher de mes parents. Mais je devais le connaître dans toutes les
+proportions de sa force et de sa beauté! Franz était plus jeune que mon
+père, plus sain et plus robuste que mon cousin, plus aimable et plus
+tendre que ce grossier valet d'écurie; donc une expérimentation sans
+fin. Sans doute, il y a beaucoup de femmes qui, par pudeur ou par
+afféterie, ne goûtent jamais le plaisir tout entier. Cela dépend de
+beaucoup de choses. Avant tout du caractère de la femme, puis aussi de
+la violence de l'homme qui ne s'attarde que très involontairement aux
+préambules pourtant si agréables et qui pousse immédiatement à l'ultime
+jouissance. Quant à Franz, il méritait bien ce dédommagement puisque je
+lui fermais avec tant de constance ce qu'il appelait son paradis.
+D'ailleurs il était si excité quand il m'avait si longtemps caressée que
+par simple pitié j'aurais dû faire ce que je faisais avec plaisir.
+J'avais peu de jouissance quand il était si hors de lui, je regrettais
+presque de croire que ma beauté était cause de tant de hâte virile. J'en
+goûtais par contre beaucoup quand, après une courte pause et un moment
+de conversation, il renaissait peu à peu, quand ce joli garçon,
+chef-d'oeuvre de la nature, recouvrait toutes ses forces. Quel délicieux
+jeune homme! tout en lui sentait la jeunesse, et les soins qu'il prenait
+de lui-même lui conservaient cette jeunesse. Comme il était ravissant
+aux moments où il me regardait! Dois-je cacher, après avoir tout dit,
+que dans un moment d'enivrement je couvrais de mes baisers sa jolie tête
+bouclée, que je m'attardais longtemps à sa nuque et à son oreille droite
+qui s'ourlait comme un coquillage et que je préférais à son oreille
+gauche, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, car ses deux oreilles, comme
+chez tout le monde, se ressemblaient parfaitement. Aujourd'hui encore,
+le sang bout dans mes veines quand j'y pense, et vraiment je ne regrette
+rien de tout ce que j'ai fait alors. Mais ce que j'ai fait plus tard m'a
+donné des remords, d'amers remords, et je dois à votre amitié
+désintéressée que ces remords n'aient pas empoisonné le restant de ma
+vie. Je l'ai éprouvé moi-même, l'on n'ose pas jouer impunément avec le
+feu, et les principes les plus forts peuvent être trahis par un
+tressaillement momentané des nerfs, une humeur noire de notre intérieur.
+Ça serait bien triste si une jeune fille, à la lecture de ces lettres,
+avait envie d'agir comme je l'ai fait dans des circonstances
+particulières. Si, par exemple, elle s'adonnait plus d'une seule fois
+par semaine au plaisir solitaire, aussi voluptueux soit-il, des
+faiblesses corporelles et des maladies s'ensuivraient. Si elle se
+confiait à l'amitié intime d'une amie sans être auparavant assurée de sa
+discrétion, elle aurait toutes sortes d'ennuis. Si elle permettait à un
+jeune homme qui ne veut pas l'épouser toutes sortes de faveurs, et cela
+sans être sûre de ses sens, elle se rendrait malheureuse pour toute la
+vie! La lecture des livres voluptueux et infâmes est très dangereuse
+pour les jeunes filles! J'ai eu plus tard toute une collection de ces
+livres et connais par expérience l'impression qu'ils font. _Les Mémoires
+de M. de H..._; _les Galanteries des abbés_; _la Conjuration de Berlin_;
+_les Petites histoires_, de Alihing; _les Romans priapiques_ en
+allemand; _le Portier des Chartreux_; _Faublas_; _Félicia ou Mes
+Fredaines_, etc., en français, sont de véritables poisons pour les
+femmes non mariées. Tous ces livres racontent la chose d'une manière
+attrayante, excitante, mais aucun ne parle des suites, aucun ne met une
+jeune fille en garde contre l'abandon trop complet à l'homme; aucun ne
+décrit les remords, la honte, la perte de l'honneur et les douleurs
+physiques qui peuvent arriver. C'est pourquoi le mariage est une
+institution excellente que chaque homme raisonnable doit défendre. Sans
+le mariage, les désirs sensuels feraient des hommes des bêtes sauvages.
+Ceci est ma conviction, bien que je ne me sois pas mariée. Une actrice
+n'ose pas avoir des liens. Elle ne peut être à la fois ménagère, mère de
+famille et l'idole du public. Je sens que je serais une épouse
+consciencieuse et une très tendre mère--naturellement si mon mari me
+rendait heureuse ainsi que je le mérite. C'est parce que je connais
+l'importance extraordinaire de la vie sexuelle dans toutes les
+conditions humaines,--c'est parce que je sais par expérience et par
+observation que ce point tenu secret par les hommes les plus honorables
+et les plus tendres est le centre de la vie en société,--c'est parce que
+je sais tout cela que je serais une compagne exemplaire. J'agirais comme
+ma mère a agi, je m'efforcerais d'être toujours nouvelle pour mon mari,
+je me prêterais à toutes ses fantaisies et pourtant je lui cacherais
+toujours quelque chose, je serais tout en semblant n'être rien, ce qui
+est, je crois, la clef de toute la vie humaine.
+
+
+
+
+VII
+
+ROUDOLPHINE
+
+
+À la fin de ma dernière lettre, je suis devenue bien sérieuse! Ceci est
+encore un trait de mon caractère. Je prévois toujours la suite des
+choses; je dois toujours me rendre compte des impressions, des
+sentiments et des expériences. Même l'ivresse la plus violente des sens
+n'a jamais pu fourvoyer ce trait de mon esprit. Et, aujourd'hui, je
+commence justement un chapitre de mes confessions qui vous le prouvera
+assez.
+
+Ma liaison avec Franz continuait naturellement. J'étais toujours très
+prudente; ma tante ne soupçonnait donc rien et nos rendez-vous étaient
+un secret pour tout notre entourage. En outre, je persistais à ne pas me
+trouver plus d'une fois par semaine seule avec Franz. Le jour de mon
+début approchait et Franz devenait toujours plus téméraire. Il pensait
+avoir acquis des droits et devenait autoritaire, ainsi que tous les
+hommes qui se croient sûrs d'une possession indiscutée. Mais ce n'est
+pas ainsi que je l'avais entendu! Je conçus immédiatement un plan. Au
+moment de commencer une brillante carrière, devais-je être liée à un
+homme sans importance et que je dominais à tous les points de vue? Le
+quitter en mauvais termes était dangereux. J'étais exposée à son
+indiscrétion. Il s'agissait d'être très habile, et je réussis à dénouer
+notre liaison avec tant d'à-propos que Franz croit encore aujourd'hui
+que si le hasard ne nous avait pas séparés, je l'aurais sûrement épousé.
+Ce hasard était mon oeuvre. Je fis comprendre à mon professeur que son
+accompagnateur me poursuivait de ses déclarations et que j'étais prête à
+briser le cours de ma carrière d'artiste pour me contenter «d'une
+maisonnette et d'un coeur». Mon professeur, qui était très fier de
+m'avoir formée et qui se promettait beaucoup de mon début, se fâcha. Je
+le suppliai de ne pas rendre Franz malheureux, que cela me ferait
+beaucoup pleurer et que ma voix en souffrirait. Ainsi j'atteignis mon
+but et Franz reçut un engagement à l'orchestre du théâtre de Budapest.
+Nous prîmes tendrement congé: j'avais brisé nos relations sans avoir
+rien à craindre.
+
+Peu de temps après notre séparation, je débutai au théâtre de la Porte
+Kaertner. Vous savez avec quel succès. J'étais plus qu'heureuse. Tout le
+monde m'entourait, m'assiégeait. Les applaudissements, l'argent et la
+célébrité. Je ne manquais pas de courtisans, d'admirateurs et
+d'enthousiastes. L'un pensait atteindre son but avec des poésies,
+l'autre avec des présents précieux. Mais j'avais déjà remarqué qu'une
+artiste n'ose céder à sa vanité ou à ses sentiments sans tout risquer au
+jeu. C'est pourquoi je feignis d'être indifférente; je décourageai tous
+ceux qui s'approchèrent de moi et j'acquis bientôt le renom d'une vertu
+inabordable. Personne ne soupçonnait qu'après le départ de Franz j'avais
+de nouveau recours à mes joies solitaires des dimanches et aux délices
+du bain chaud, pimentées de toute espèce de jouissances. Pourtant, je ne
+cédais jamais plus d'une fois par semaine à l'appel de mes sens, qui
+exigeaient beaucoup plus, surtout après un rôle et des applaudissements
+qui m'avaient excitée. Mille yeux me surveillaient, aussi étais-je
+excessivement prudente dans toutes mes relations; ma tante devait
+m'accompagner partout et personne ne pouvait me reprocher quelque chose.
+
+Cela dura tout l'hiver. J'avais un engagement fixe et je m'étais
+installée sans trop de luxe, mais très confortablement. J'étais aussi
+introduite dans la meilleure société et je me sentais très heureuse. Je
+ne regrettais que très rarement la perte de Franz, car tout ce que je
+faisais toute seule ne pouvait pas m'assouvir complètement. Des
+circonstances heureuses me dédommagèrent l'été suivant. J'avais été
+introduite dans la maison d'un des plus riches banquiers de Vienne et je
+reçus de sa femme les témoignages de la plus véritable amitié. Son mari
+m'avait fait la cour, espérant, avec son immense fortune, conquérir
+facilement une princesse de théâtre. Après avoir été éconduit comme tous
+les autres, il m'introduisit dans sa maison en croyant me gagner de
+cette façon. J'y avais ainsi mes entrées libres. Je refusai
+continuellement les avances de l'homme et, peut-être à cause de cela, la
+femme devint bientôt mon amie la plus intime. Roudolphine, c'était son
+nom, avait environ vingt-sept ans. C'était une brunette très piquante,
+très vive, très animée, très tendre et très femme. Elle n'avait pas
+d'enfants, et son mari, dont elle n'ignorait pas les fredaines, lui
+était assez indifférent. Ils avaient des relations respectueuses entre
+eux et ne se refusaient pas, de temps à autre, les joies du mariage.
+Malgré tout, cette union n'était pas heureuse. Son mari ignorait sans
+doute qu'elle était d'un tempérament excessivement avide, ce qu'elle
+cachait avec beaucoup d'habileté. J'eus bientôt la révélation de ses
+penchants. À l'approche de la belle saison, Roudolphine alla habiter sa
+charmante villa, à Baden. Son mari y venait régulièrement tous les
+dimanches et amenait quelques amis. Elle m'invita à venir y passer
+l'été, à la fin de la saison théâtrale. Ce séjour à la campagne devait
+me faire du bien. Jusque-là il n'avait été question que de toilette, de
+musique et d'art entre nous, et voici que nos conversations prirent un
+tout autre caractère. La cour que son mari me faisait nous en fournit
+l'occasion. Je remarquais qu'elle mesurait les fredaines de son mari
+d'après les privations qu'il lui imposait. Ses plaintes étaient si
+sincères et elle cachait si peu l'objet de ses regrets que je décidai
+immédiatement d'être sa confidente et de jouer le rôle d'une amie simple
+et inexpérimentée. J'avais joué juste et touché son côté faible, ainsi
+que celui de toutes les jeunes femmes; elle se mit tout de suite à
+m'instruire, et plus je faisais l'innocente, et plus ce qu'elle me
+racontait me semblait invraisemblable, plus elle s'entêtait à vouloir
+m'éclairer, plus ses lèvres me contaient ce dont son coeur était plein.
+D'ailleurs elle prenait grand plaisir à me révéler ces choses. Mon
+étonnement la stupéfiait, elle ne pouvait croire qu'une jeune artiste
+qui jouait avec tant de feu ignorât tout. Déjà au quatrième jour après
+mon arrivée, nous prîmes un bain ensemble; l'enseignement pratique ne
+pouvait pas manquer, après tant de beaux discours. Et plus j'étais
+gauche et empruntée, plus elle s'amusait à exercer une novice. Plus je
+faisais de difficultés, plus elle s'enflammait. Pourtant au bain et en
+plein jour, elle n'osa pas dépasser certains chatouillements et
+badineries; je compris qu'elle allait employer toute sa ruse pour me
+décider à passer la nuit avec elle. Le souvenir de la première nuit
+passée dans le lit de Marguerite m'envoûta d'une telle façon que je vins
+à mi-chemin au-devant de son désir. Je le fis avec tant d'ingénuité
+qu'elle se convainquit encore plus de mon innocence. Elle croyait me
+séduire, et c'était moi qui la pliais à mon caprice. Sa chambre à
+coucher était des plus charmantes; elle était meublée avec tout le luxe
+que seul un riche banquier peut s'accorder et avec tout le raffinement
+qu'un fiancé prépare pour la nuit d'hyménée. C'est là que Roudolphine
+avait été faite femme. Elle me raconta dans tous les détails son
+expérience et ce qu'elle avait ressenti quand la fleur de sa virginité
+avait été brisée. Elle ne se cacha point d'être d'un tempérament très
+voluptueux. Elle me dit aussi que jusqu'après son deuxième accouchement
+elle ne prenait aucun plaisir aux étreintes, alors très fréquentes, de
+son mari. Son plaisir ne se développa que peu à peu et devint soudain
+très vif. Longtemps je n'y pouvais pas croire, ayant été moi-même d'un
+tempérament ardent dès ma jeunesse; maintenant j'en suis convaincue. Le
+mari est fautif dans la plupart des cas: il presse trop pour finir
+aussitôt après avoir commencé; il ne sait pas exciter la sensualité de
+la femme ou l'abandonne à mi-chemin. Roudolphine avait eu des
+compensations pour les privations endurées; elle était aussi charmante
+qu'avide et ne supportait qu'avec humeur les négligences de son mari. Je
+ne vous raconterai point les badineries et les folies que nous fîmes
+toutes les deux seules dans son grand lit anglais. Nos ébats étaient
+très charmants, et Roudolphine était insatiable dans le baiser et dans
+le contact caressant. Elle jouissait des deux durant des heures et
+soupçonnait à peine que ce temps était encore trop court pour moi, tant
+je feignais de lui céder avec peine et avec doute.
+
+Nos relations devinrent bientôt beaucoup plus intéressantes. Roudolphine
+se consolait en secret du papillonnage de son mari. Dans la villa
+voisine habitait un prince italien. Il vivait d'habitude à Vienne, et le
+mari de Roudolphine avait en main ses affaires d'argent. Le banquier
+était l'humble serviteur de l'immense fortune du prince. Celui-ci, dans
+la trentaine, était, extérieurement, un homme très sévère, très fier,
+d'une culture toute scientifique; intérieurement, il était dominé par la
+sensibilité la plus vive. La nature l'avait doué d'une force corporelle
+exceptionnelle. Il était, en outre, l'égoïste le plus parfait que j'aie
+jamais rencontré. Il n'avait qu'un but: jouir à tout prix; qu'une loi:
+se préserver, à force de ruse, de toutes les suites fâcheuses de ses
+jouissances. Quand le banquier était là, le prince venait souvent dîner
+ou prendre le thé. Je n'avais pourtant jamais remarqué qu'il eût la
+moindre liaison avec Roudolphine. J'appris tout par hasard, car
+Roudolphine se gardait bien de m'en souffler un mot. Les jardins des
+deux villas se touchaient. Un jour que je cueillais des fleurs derrière
+une haie, je vis Roudolphine retirer un billet de dessous une pierre du
+mur, le cacher rapidement dans son corsage et s'enfuir dans sa chambre.
+Soupçonnant une petite intrigue, je l'épiai par la fenêtre et je la vis
+lire fébrilement un billet qu'elle brûla aussitôt. Puis elle se mit à
+son secrétaire pour écrire probablement la réponse. Pour la tromper, je
+courus dans ma chambre et chantai à haute voix, comme si je m'exerçais.
+Par la fenêtre, je surveillais l'endroit où elle avait retiré le papier.
+Bientôt apparut Roudolphine; elle se promena le long du mur, joua avec
+les branches et cacha sa réponse avec tant d'adresse que je ne la vis
+pas faire. Pourtant j'avais bien remarqué où elle s'était arrêtée le
+plus longtemps. Dès qu'elle fut rentrée et dès que je me fus assurée
+qu'elle était occupée, je me précipitai au jardin. Je découvris
+facilement le billet, caché sous une pierre. Enfermée dans ma chambre,
+je lus:
+
+«Pas aujourd'hui, Pauline dort avec moi. Je lui dirai demain que je suis
+indisposée. Pour toi, je ne le suis pas. Viens demain, comme d'habitude,
+à onze heures.»
+
+Le billet était en italien et d'une écriture contrefaite. Vous pensez
+bien que je compris tout. Mon plan était déjà fait. Je ne remis point le
+billet à sa place. Ainsi le prince devait venir cette nuit et nous
+surprendre toutes les deux au lit. Moi, l'innocente, j'étais en
+possession de son secret et je sentais bien que je n'en sortirais pas
+les mains vides. Il est vrai que j'ignorais encore comment le prince
+parviendrait jusqu'à la chambre à coucher de Roudolphine. À déjeuner,
+nous avions convenu de passer la nuit ensemble, c'est pourquoi elle
+avait refusé la visite du prince. Au thé, elle me fit comprendre que
+nous ne coucherions pas ensemble de la huitaine, car elle sentait
+approcher l'époque de son indisposition. Elle pensait me tromper et je
+l'avais depuis longtemps dans mes liens. Avant tout, il s'agissait de la
+faire aller au lit avant onze heures, afin qu'elle ne trouvât pas moyen
+d'éviter au dernier moment la surprise que je lui réservais. Nous
+allâmes de très bonne heure au lit et je fus si folâtre, si caressante
+et si insatiable qu'elle s'endormit bientôt de fatigue. Poitrine contre
+poitrine, nos respirations juvéniles mêlées, les mains entrelacées,
+c'est ainsi que nous étions étendues, elle endormie, moi de plus en plus
+éveillée et impatiente. J'avais éteint la lampe et j'attendais avec
+émotion si ma ruse allait réussir. Tout à coup, j'entendis crier le
+plancher de l'alcôve, un bruit comme de pas assourdis; puis la porte
+s'ouvrit, j'entendais respirer, se déshabiller et enfin on s'approcha du
+lit, du côté de Roudolphine. Maintenant j'étais sûre de moi et je
+feignis dormir très fortement. Le prince, car c'était lui, souleva la
+couverture et se coucha auprès de Roudolphine, qui s'éveilla aussitôt,
+épouvantée. Je la sentais trembler de tout le corps. Maintenant, la
+catastrophe. Il voulut monter immédiatement sur le trône qu'il avait
+tant de fois possédé. Elle se défendait; elle lui demanda hâtivement
+s'il n'avait point reçu sa réponse. En voulant continuer ses caresses,
+il toucha ma main et mon bras. Je criai; j'étais hors de moi. Je
+tremblais, je me pressais contre Roudolphine. Je me divertis beaucoup de
+la peur de Roudolphine et de l'étonnement du prince. Le prince avait
+poussé un juron italien, et Roudolphine dut bien vite se taire quand
+elle voulut me faire croire que c'était son mari qui venait tout à coup
+la surprendre. Je l'accablai de reproches d'avoir exposé ma jeunesse et
+mon honneur à une scène aussi terrible, car j'avais reconnu la voix du
+prince. Le prince, en parfait galant homme, comprit bientôt qu'il
+n'avait rien à perdre, mais, au contraire, qu'il gagnait un intéressant
+partenaire. C'est justement ce que j'attendais de lui. Avec des mots
+tendres et plaisants, il rendit naturelle notre étrange aventure. Il
+alla fermer la porte de la chambre à coucher, enleva les clés et se mit
+au lit. Roudolphine était entre nous. Puis vinrent les excuses, les
+explications et les reproches. Mais il n'y avait rien à changer à la
+chose. Nous devions nous taire tous les trois, pour ne pas nous exposer
+aux suites désagréables de cette hasardeuse et inexplicable rencontre.
+Roudolphine se calmait peu à peu, les paroles du prince se faisaient
+plus douces. Moi, je sanglotais. Par mes reproches, j'acculais
+Roudolphine à me faire la confidente, donc la complice de cette liaison
+défendue. Vous voyez que la leçon de Marguerite me profitait, et le
+souvenir de son aventure à Genève. C'était, au fond, la même histoire,
+sauf que le prince et Roudolphine ignoraient qu'ils étaient des
+marionnettes entre mes mains!
+
+Roudolphine ne me cacha plus rien de sa longue liaison avec le prince;
+mais elle lui révéla aussi ce qu'elle faisait avec moi, la petite
+innocente, et elle lui raconta encore comment je brûlais du désir d'en
+apprendre bien plus long sur ces choses. Ceci excitait le prince, et
+quand je tâchais de faire taire Roudolphine, elle ne parlait qu'avec
+plus d'ardeur de ma sensualité retenue par ma honte, et de mes beautés
+secrètes. Le prince ne restait pas impassible; je remarquai qu'il
+pressait de ses mains les bras de Roudolphine, manifestant ainsi son
+excitation sensuelle. De temps en temps, ses jambes frôlaient les
+miennes. Je pleurais, je brûlais de curiosité, et Roudolphine tâchait
+encore de me consoler; mais à chaque mouvement du prince, elle devenait
+plus distraite. Bientôt, elle aussi s'agita nerveusement; elle tâchait
+de me faire partager son plaisir, je ne me défendis nullement et je la
+laissai faire. Tout à coup, je remarquai qu'une autre caresse s'égarait
+et se mêlait à celle de Roudolphine. Je ne devais pas supporter cela, si
+je voulais rester fidèle au rôle que je m'étais tracé. Je me tournai
+donc, très fâchée, contre le mur, et comme Roudolphine avait aussitôt
+enlevé sa main en rencontrant celle de son amant sur ce chemin défendu,
+je fus abandonnée à ma bouderie et je dus terminer moi-même et en
+cachette ce que mes compagnons de lit avaient commencé. Mais à peine
+avais-je tourné le dos qu'ils oublièrent toute retenue et toute honte.
+Le prince prononça les plus doux mots d'amour en s'adressant à
+Roudolphine, qui lui répondait aussi gentiment que possible, selon
+l'habitude qu'ils avaient prise dans leurs jours d'épanchement. Je
+fondais de convoitise. Je ne voyais rien avec les yeux, mais mon
+imagination m'enflammait. Au moment où tous deux se pâmèrent en
+soupirant et en tressaillant, je me pâmai moi-même et je perdis
+connaissance.
+
+Après la pratique vint la théorie. Le prince était maintenant entre
+Roudolphine et moi, je ne sais si c'était par hasard ou à dessein. Il
+était immobile, ne faisait pas un geste, et je n'avais rien à craindre.
+Je savais très bien que je devais rester silencieuse pour conserver ma
+supériorité envers eux. J'attendais donc ce qu'ils allaient entreprendre
+pour n'avoir plus rien à craindre de leur complice. Ils essayèrent tour
+à tour et de différentes façons: Roudolphine me prouva d'abord que,
+puisque son mari la négligeait et poursuivait d'autres femmes, même
+qu'il m'avait courtisée, elle avait le droit absolu de s'abandonner aux
+bras d'un cavalier si aimable, si courtois et, avant tout, si discret. À
+la plus belle époque de son âge, elle ne voulait, elle ne pouvait
+manquer des plus douces jouissances terrestres, et d'autant plus que ses
+médecins lui avaient recommandé de ne pas faire rigueur à son
+tempérament. Je savais d'ailleurs qu'elle était d'un tempérament très
+vif; elle savait que je n'étais pas du tout indifférente à l'amour, que
+je n'en craignais que les suites. Elle voulait seulement me rappeler ce
+que nous avions fait ensemble ce soir même, avant l'entrée inattendue du
+prince. Je tentai de lui mettre la main sur la bouche, mais cela
+n'allait pas sans faire un geste vers mon voisin, qui se saisit de ma
+main et la baisa, à petits coups, très tendrement. Maintenant, c'était à
+son tour. Son rôle n'était pas facile, il devait soupeser chaque mot
+pour ne pas froisser Roudolphine. Mais je sentais, à l'intonation de sa
+voix, qu'il tenait plutôt à me conquérir au plus vite que d'avoir égard
+à l'humeur de Roudolphine qui, maintenant, était forcée d'accepter tout
+pour ne pas voir son secret s'ébruiter. Je ne me souviens plus de tout
+ce qu'il me dit pour me calmer, s'excuser et me prouver que je n'avais
+rien à craindre de lui. Je me souviens seulement que la chaleur de son
+corps m'affolait, que sa main caressait mon cou, mon visage, mes seins,
+puis enfin tout mon corps. Mon état était indescriptible. Le prince
+s'avançait avec lenteur, mais avec sûreté. Je ne tolérais pas son
+baiser, car il aurait alors remarqué combien je brûlais d'envie de le
+lui rendre. Je luttais avec moi-même, j'avais envie de terminer cette
+comédie, de mettre fin à mon afféterie et de m'abandonner complètement à
+la force des circonstances. Mais alors je perdais ma supériorité
+vis-à-vis des deux pécheurs, les ficelles de mes marionnettes
+m'échappaient, et j'aurais été en outre exposée aux baisers fécondants
+de cet homme violent et passionné, car le prince n'aurait pas su limiter
+son triomphe, une fois vainqueur. J'avais remarqué avec quelle violence
+il avait caressé Roudolphine. Toutes mes prières auraient été vaines, et
+mes précautions n'auraient eu sans doute aucun effet; d'ailleurs
+savais-je si au dernier moment j'aurais pu me retenir? Toute ma carrière
+d'artiste était en jeu. Je fus donc ferme. Je me laissais tout faire
+sans y répondre, et je me défendais très violemment quand le prince
+essayait d'obtenir davantage. Roudolphine ne savait plus quoi me dire,
+ni ce qu'elle devait faire; elle sentait que ma résistance devait être
+brisée cette nuit même, afin qu'elle-même osât encore me regarder dans
+les yeux le lendemain matin. Pour m'exciter encore plus--ce dont
+vraiment je n'avais plus besoin--elle mit sa tête sur ma poitrine,
+m'embrassa, me caressa doucement, puis plus violemment, avec des paroles
+délicates et particulièrement flatteuses. Ensuite elle commença un jeu
+si aimable que je lui laissai pleine liberté. Le prince lui avait cédé
+sa place; il me baisait à pleine bouche avec volupté; si bien que
+j'étais couverte de baisers partout. Je ne faisais plus aucune
+résistance, je ne courais plus aucun risque; je laissai ma main au
+prince, lequel ne perdait pas une seconde ni un geste, tout en jouant
+avec la belle chevelure de notre commune amie. Il m'apprenait à la
+caresser, à la flatter de la main. Notre groupe était compliqué, mais
+excessivement aimable; il faisait noir, et je regrettais beaucoup de ne
+pouvoir le voir, car il faut aussi jouir de ces choses avec les yeux!
+Roudolphine tremblait; les baisers qu'elle me donnait et les caresses du
+prince l'excitaient au suprême degré, elle se pâmait comme si elle
+allait s'évanouir. L'excitation du prince augmentait et, à défaut de mon
+abandon complet, celui de Roudolphine et ma propre complaisance, poussée
+aussi loin qu'il n'y avait pas de danger, lui procurèrent la volupté.
+Roudolphine me baisait avec toujours plus de passion: nous gravîmes tous
+les trois le plus haut degré de la jouissance. C'était enivrant, si fort
+et si épuisant que nous fûmes un grand quart d'heure avant de nous
+remettre. Nous avions trop chaud par cette nuit d'été, nous ne pouvions
+plus supporter les couvertures et nous étions étendus, aussi éloignés
+que possible. Après cette chaude action, le froid raisonnement reprit à
+nouveau. Le prince parlait avec sang-froid de cet étrange rendez-vous
+préparé par le hasard, comme s'il avait organisé une partie à la
+campagne. Se basant sur ce que Roudolphine lui avait raconté, il ne se
+donnait même plus la peine de me gagner; il se contentait de combattre
+ma crainte des suites funestes. Il savait bien qu'il n'aurait pas de
+peine à me convaincre pour la chose même. La virtuosité de mes caresses,
+le plaisir que j'avais goûté, le battement précipité de mon coeur dans
+ma poitrine et que le tressaillement de mon corps traduisait, tout cela
+lui avait révélé mon tempérament. Il ne devait que me prouver qu'il n'y
+avait pas de danger, et c'est ce qu'il essayait de faire avec toute
+l'adresse d'un homme du monde. C'est ainsi qu'il s'en remit au temps et
+n'exigea même pas la répétition d'une telle nuit. Il nous quitta à une
+heure, car il faisait jour de très bonne heure. Il sacrifiait volontiers
+la durée d'une jouissance à son secret et à sa sûreté. Il devait
+traverser la garde-robe, le corridor, gravir une échelle, sortir par une
+fenêtre et gagner une lucarne avant de se retrouver dans sa maison et de
+gagner en cachette son appartement. Le congé fut un mélange merveilleux
+de tendresse, de timidité, de badinage, de défense et d'intimidité.
+Quand il fut sorti, nous n'avions, Roudolphine et moi, aucune envie de
+nous expliquer; nous étions si fatiguées que nous nous endormîmes
+aussitôt. Au réveil, je fis semblant d'être inconsolable d'être tombée
+entre les mains d'un homme; j'étais outrée qu'elle lui eût raconté nos
+plaisirs. Elle ne remarqua même pas combien je prenais plaisir à ses
+consolations.
+
+Naturellement, je refusai de coucher avec elle la nuit prochaine; mais
+mes sens ne devaient plus m'écarter de mes bonnes résolutions; je ne
+voulais plus répéter une telle chose; je voulais coucher seule et elle
+ne devait pas croire que je permettrais jamais au prince ce qu'elle lui
+accordait si facilement. Elle était mariée, elle pouvait être enceinte,
+mais moi, artiste, observée par mille yeux, je ne l'osais pas, cela me
+rendrait malheureuse!
+
+Comme je m'y attendais, elle me parla alors des mesures de sûreté. Elle
+me raconta qu'elle avait fait la connaissance du prince à une époque où
+elle ne fréquentait pas son mari, par suite de dispute, et quand, par
+conséquent, elle n'osait pas être enceinte. Le prince avait alors apaisé
+toutes ses craintes en employant des condoms, et je pouvais aussi les
+essayer. Et elle me dit encore que, par la suite, elle s'était
+convaincue que le prince avait beaucoup de sang-froid et restait
+toujours maître de ses sentiments. D'ailleurs, il savait épargner d'une
+autre façon encore l'honneur des dames,--si j'étais bien aimable, je
+l'apprendrais bientôt. Bref, elle tâcha de me persuader de toutes façons
+de m'abandonner complètement au prince, pour goûter les heures les plus
+gaies et les plus heureuses. Je lui fis comprendre que ses explications
+et ses promesses ne me laissaient pas entièrement froide, mais que je
+conservais encore bien des craintes.
+
+Vers midi, le prince rendit visite à Roudolphine, une visite de
+convenance qui s'adressait aussi à moi; mais je me dis indisposée et ne
+parus point. Ainsi ils pouvaient convenir sans crainte des mesures à
+prendre pour vaincre ma résistance et m'initier à leurs jeux secrets.
+Comme je ne voulais plus coucher avec Roudolphine, ils devaient
+s'entendre pour me surprendre dans ma chambre à coucher, et cela aussi
+vite que possible, pour ne pas me laisser le temps de me repentir et de
+retourner peut-être en ville. J'avais pensé juste.
+
+Durant l'après-midi et le soir, Roudolphine ne me parla plus de la nuit
+passée. Elle m'accompagna à ma chambre à coucher, renvoya la femme de
+chambre. Quand je me fus couchée, elle alla fermer elle-même
+l'antichambre. Personne ne pouvait plus venir nous déranger. Elle
+s'assit sur mon lit et reprit de plus belle ses arguments pour tâcher de
+me convaincre; elle me décrivit tout avec beauté et séduction et
+m'assura qu'il n'y avait rien à craindre. Naturellement, je faisais
+semblant d'ignorer que le prince était dans sa chambre et qu'il nous
+écoutait peut-être derrière la porte. Je devais donc être prudente et ne
+céder que peu à peu.
+
+--Mais qui me garantit que le prince emploiera le domino que tu me
+décris?
+
+--Moi. Crois-tu que je lui permettrais autre chose que ce que je lui
+permettais moi-même les premiers temps? Je garantis qu'il n'apparaîtra
+pas sans domino à ce bal!
+
+--Mais cela doit faire terriblement mal! C'est un homme d'une vigueur
+exceptionnelle et d'une violence dangereuse.
+
+--Au premier moment, tu souffriras sans doute un peu; mais il est des
+calmants préventifs dont on usera à ton égard, autant qu'il sera utile
+pour t'éviter de grandes douleurs.
+
+--Et tu es bien sûre que je ne cours aucun danger de complications
+ultérieures, qui gâteraient à jamais ma vie?
+
+--Voyons, est-ce que je me serais abandonnée sans cela? Alors, je
+risquais tout, car je n'avais plus aucune relation avec mon mari.
+Lorsque je me fus réconciliée avec lui, je permis tout au prince. Mais
+maintenant je m'arrange pour que mon mari me rende visite chaque fois
+que le prince a été chez moi, et cela au moins une fois tous les huit
+jours; ainsi, je n'ai plus rien à craindre.
+
+--Cette pensée m'épouvante. Puis, il y a encore la honte de se donner à
+un homme. Je ne sais pas ce que je dois faire. Tout ce que tu me dis me
+charme, mes sens me commandent de céder à ton conseil. Je ne voudrais
+pour rien au monde supporter encore une nuit comme la dernière, car
+alors je ne pourrais plus résister. Tu as raison, le prince est aussi
+galant que beau. Tu ne connaîtras jamais tous les sentiments qui
+s'éveillèrent en moi quand j'entendis que vous étiez heureux, là, à mon
+côté!
+
+--Moi aussi j'avais un double plaisir en te faisant partager, quoique
+bien imparfaitement, ce que je ressentais moi-même au suprême degré. Je
+n'aurais jamais cru qu'une jouissance à trois pût être aussi violente
+que celle que j'ai goûtée moi-même hier au soir! Je l'avais lu dans les
+livres, mais je pensais toujours que c'était exagéré. Odieuse m'est la
+pensée d'une femme se partageant entre deux hommes, mais je vois bien
+que l'accord est charmant entre deux femmes et un homme raisonnable et
+discret; bien entendu, il faut que les deux femmes soient de véritables
+amies, ainsi que nous deux. Mais l'une ne doit pas être plus honteuse et
+plus craintive que l'autre. Et ceci est encore ta faute, ma chère
+Pauline.
+
+--C'est bien heureux que ton prince ne soit pas là, ma chère, pour
+écouter notre conversation. Je ne saurais pas comment me défendre de
+lui. Ce que tu me dis me ronge d'un feu intérieur. Vois toi-même combien
+je suis échauffée et tremblante.
+
+En disant cela, je me tournai vers elle et je me plaçai de façon à ce
+que, si quelqu'un regardait par le trou de la serrure, rien ne lui pût
+échapper. Si le prince était là, c'était le moment d'entrer, et il
+entra!
+
+Ainsi qu'un homme du monde parfait et plein d'expérience, il comprit
+immédiatement que toute parole était inutile, qu'il devait vaincre avant
+tout et qu'il y aurait après assez de temps pour les explications. À la
+conduite de Roudolphine, je vis que tout était arrangé d'avance. Je
+voulais me cacher sous les couvertures, Roudolphine me les arracha; je
+voulais pleurer, elle m'étouffait, en riant, de baisers. Et comme
+j'attendais enfin la réalisation immédiate de mon plus long désir, je
+dus patienter encore. J'avais compté sans la jalousie de Roudolphine.
+Malgré la nécessité de me prendre pour complice, malgré la crainte de
+voir son plan échouer au dernier instant, elle ne m'accordait pas les
+prémices des baisers princiers. Avec une ruse que je lui enviai, mais
+que je n'osais pas démasquer sans sortir de mon rôle, elle dit au prince
+que je consentais et que j'étais prête à tout, mais que je voulais
+encore me convaincre de l'efficacité du moyen employé, et qu'elle
+voulait se soumettre à un essai devant moi. Je vis bien que le prince ne
+s'attendait pas à une telle offre et qu'il aurait préféré faire cet
+essai avec moi plutôt qu'avec Roudolphine. Pourtant il n'y avait rien à
+faire contre cette proposition. Roudolphine fit donc tous les
+préparatifs nécessaires pour se garantir contre les conséquences du
+baiser masculin, puis elle se livra au prince impatient, en me
+recommandant de rester attentive à l'opération.
+
+La recommandation était superflue: le spectacle était vraiment superbe
+de ces deux êtres, beaux et jeunes, s'aimant avec fougue, avec
+puissance, entraînés par leur passion et par les forces aveugles de la
+nature. Leurs soupirs annoncèrent l'extase.
+
+Roudolphine ne relâcha pas l'étreinte de ses bras avant d'avoir retrouvé
+ses esprits; alors, avec un visage rayonnant, elle retira le domino et
+me montra, triomphante, qu'il avait rempli son but. Elle se donna une
+peine inimaginable pour me faire comprendre ce que Marguerite m'avait
+déjà si bien expliqué; mais je n'avais jamais su me procurer ces engins,
+que Franz aussi aurait pu employer. Roudolphine débordait de joie, elle
+m'avait montré sa suprématie, elle avait obtenu les prémices du prince
+qui, certainement, attendait un autre plat, ce soir-là. Je décidai de
+prendre ma revanche quelques instants plus tard. Le prince était
+extrêmement aimable. Au lieu de profiter de son avantage acquis, il nous
+traitait toutes deux avec beaucoup de tendresse. Il ne prenait rien, se
+contentait de ce que nous lui accordions, et parlait avec feu du plaisir
+qu'un divin hasard lui procurait avec deux femmes aimables. Il décrivait
+nos relations avec les plus belles couleurs. C'est ainsi qu'il
+remplissait le temps pour reprendre ses forces; il n'était plus très
+jeune, mais restait vaillant dans le plus séduisant plaisir.
+
+Enfin, l'instant était venu! Il me supplia de me confier entièrement à
+lui et de supporter une douleur peut-être excessive. Roudolphine fit
+avec beaucoup de mignardises les préparatifs auxquels j'assistais, en
+regardant à travers mes doigts. Pendant ce temps je songeais, un peu
+inquiète. Il y avait longtemps que je me demandais comment tromper le
+prince sur ma virginité. Car une première fois, très artificiellement,
+au temps de Marguerite, j'avais perdu ce qui a tant de prix pour les
+hommes. Toutefois, j'étais décidée à m'abandonner tout entière: je
+voulais être initiée.
+
+J'ai gardé de ces moments un souvenir très net; tous les gestes de mon
+bouillant partenaire, comme les miens, se sont calqués en quelque sorte
+dans mon cerveau, et je pourrais reconstituer très exactement, très
+minutieusement, la scène qui devait me faire définitivement femme,
+consacrer l'emprise de l'homme sur mon corps. Mais à quoi bon revivre
+ces minutes vraiment poignantes? À quoi bon aussi tenter de leur donner
+une importance qu'elles ne peuvent avoir que pour nous, les initiées?
+J'étais la victime, mais une victime bénévole, impatiente du sacrifice.
+Quant au bourreau, quelle que pût être sa délicatesse, il était le mâle,
+que le sang versé devait remplir de joie, de volupté, d'orgueil. Certes,
+j'ai souffert, et beaucoup plus même que je n'y étais préparée, que je
+ne me l'étais imaginé; mais je l'avais voulu, il avait fallu que je le
+veuille: j'étais destinée, comme toutes celles de mon sexe, à expier je
+ne sais quelle faute originelle. Vous voulez savoir si du moins la
+douleur fut accompagnée de joie. Vraiment, je mentirais si je parlais
+d'un plaisir. D'après ce que Marguerite m'avait raconté et d'après mes
+propres essais, je m'attendais à un plaisir beaucoup plus fort. Comme je
+feignais d'être évanouie, j'entendis le prince parler avec enthousiasme
+des signes évidents de ma virginité. En effet, mon sang avait jailli sur
+le lit et sur sa robe de chambre. C'était beaucoup plus que je n'osais
+espérer, surtout après mon malheureux essai au temps de Marguerite.
+Vraiment, il y avait une belle différence entre l'artifice et la
+réalité. En tout cas, cela n'était pas mon propre mérite, mais bien un
+pur hasard, ainsi que la virginité est en général une chimère. J'en ai
+souvent parlé avec des femmes, et j'ai entendu les choses les plus
+contradictoires. Certaines femmes affirment n'avoir jamais souffert;
+d'autres, par contre, avouent que longtemps l'approche de l'homme leur
+fut très douloureuse. Ce sont là mystères de la nature et de la
+conformation corporelle. Au reste, rien n'est plus facile que de tromper
+un homme, surtout si ce dernier est quelque peu crédule et confiant. Les
+subterfuges qui laissent croire à la virginité sont nombreux et précis;
+toute femme un peu expérimentée le sait, et l'étude des moeurs de tous
+les pays, de l'Orient à l'Occident, nous donne à cet égard des
+renseignements suggestifs. Assez philosophé!
+
+D'ailleurs il est temps que je me réveille de mon évanouissement!
+J'avais fait à ma volonté; il s'agissait maintenant de jouir sans sortir
+de mon rôle de fille séduite. Le principal était fait! Le prince et
+Roudolphine prenaient un plaisir particulier à me consoler, car ils
+étaient convaincus d'initier une novice! Les rideaux furent tirés et un
+jeu indescriptible et charmant commença. Le prince fut assez honnête
+pour ne pas parler d'amour, de langueur et de nostalgie. Il n'était que
+sensuel, mais avec délicatesse; car il savait que la délicatesse pimente
+les jeux d'amour. Je faisais toujours semblant d'avoir été violée, mais
+je n'apprenais que plus vite tout ce que l'on m'enseignait. Et le
+professeur était savant, bien doué, tumultueux dans ses désirs comme
+dans ses gestes. La théorie et la pratique avaient chacune leur tour: la
+première était un piment de tout premier ordre pour préparer les
+satisfactions encore un peu douloureuses de la seconde. Vous comprenez
+que je ne puisse pas oublier cette nuit incomparable! Le prince nous
+quitta bien avant le jour, et nous nous endormîmes, étroitement
+enlacées, jusqu'à midi passé.
+
+
+
+
+VIII
+
+SEULE!
+
+
+Après ce long et profond sommeil, qui nous réconforta des fatigues
+endurées durant la nuit, nous déjeunâmes copieusement. Roudolphine dut
+se confesser, c'est-à-dire me raconter dans tous ses détails sa liaison
+avec le prince.
+
+Son histoire n'était, au fond, que celle de toute femme sensuelle
+négligée par son mari. Le prince, grâce à sa grande expérience, avait
+tout de suite compris le malheur secret de l'union de Roudolphine, et
+elle ne put pas lui cacher bien longtemps son tempérament
+impressionnable.
+
+Dans ces circonstances, le prince s'était approché d'elle avec beaucoup
+de prudence et d'adresse. Passionné, mais d'un extérieur froid, il
+évitait de se compromettre. Il avait su profiter de l'humeur volage du
+mari pour excuser la propre infidélité de Roudolphine.
+
+Roudolphine, tourmentée par son tempérament et voulant, depuis
+longtemps, se venger de la froideur de son mari, s'était laissé séduire.
+En général, la vengeance est ce qui pousse le plus facilement à
+l'adultère, quoique les femmes mariées ne l'avouent qu'involontairement.
+
+Roudolphine m'avoua d'ailleurs qu'elle n'aimait point le prince, et
+pourtant j'eus l'occasion de remarquer qu'elle était jalouse de ses
+faveurs, sinon de ses amitiés. Elle m'avoua encore que le prince était
+le seul homme auquel elle se fût donnée, excepté son mari.
+
+Je le crois volontiers. Roudolphine devait surveiller jalousement le
+renom mondain de son mari et son honneur encore intact. Elle devait,
+avec beaucoup de prudence, faire le choix de ses relations. Son mari
+n'aurait pas accepté impunément une conduite légère de sa femme: s'il ne
+l'aimait plus, il était très fier et craignait le ridicule. Dans ces
+circonstances particulières, je crois volontiers que le prince était le
+seul homme auquel elle accordait ses faveurs; d'un autre côté, je ne
+crois pas me tromper en disant qu'avant de rencontrer le prince, elle
+eût été très facilement la proie de tout séducteur adroit si la plus
+grande entremetteuse du monde, l'occasion, lui eût été favorable.
+
+L'histoire de Roudolphine n'avait donc rien d'extraordinaire; j'écoutais
+pourtant avec plaisir cette confession. De semblables histoires,
+concernant mon sexe, m'ont toujours captivée. J'ai le don de les
+provoquer par ruse ou par surprise, si mes amies ne m'ouvrent pas
+volontairement leur coeur et si elles ne veulent pas me révéler le
+secret de leurs manières de penser et de sentir.
+
+De telles communications m'intéressent psychologiquement, elles
+élargissent mon point de vue et la connaissance du monde et des hommes.
+Elles confirment ma conception, que j'ai déjà plusieurs fois répétée:
+notre société vit sur l'apparence, et il y a deux morales, une morale
+devant les hommes et une morale entre quatre yeux.
+
+En effet, quelle expérience n'avais-je pas, malgré ma jeunesse! D'abord,
+mon père, sévère et digne, et ma mère vertueuse: je les avais surpris au
+moment de l'ivresse des sens, au moment du triomphe de la volupté.
+Ensuite, Marguerite: quoique vive et animée, elle parlait toujours des
+convenances et des bonnes moeurs, elle sermonnait perpétuellement ma
+jeune cousine, et quels aveux n'avait-elle pas confiés à ma jeune
+oreille, et n'avais-je pas vu de mes propres yeux comment elle apaisait
+ce qui la consumait en se procurant l'illusion de ses désirs! Enfin, ma
+tante, l'exemple le plus complet d'une vieille fille prude et sèche! Et
+Roudolphine, cette élégante jeune femme, qui se donnait à un homme parce
+que la joie du lit conjugal lui était trop parcimonieusement distribuée,
+selon son goût! Et le prince, cet homme extérieurement froid et
+diplomatique, une nature complètement disciplinée, quelle vigueur
+sensuelle ne vivait pas en lui! Et ces personnes ne jouissaient-elles
+pas, dans leur cercle, du renom de la plus haute moralité? Oui, j'avais
+raison: le monde se base sur l'apparence.
+
+Maintenant que j'avais atteint mon but, que j'étais la confidente de
+Roudolphine et du prince, je crus ma pruderie hors de mise et j'avouai à
+Roudolphine, non sans feindre de rougir, que les ébats de la nuit passée
+et que les enlacements du prince m'avaient fait grand plaisir.
+Roudolphine m'embrassa très tendrement pour cet aveu. Elle était encore
+toute ravie de m'avoir initiée dans les mystères de l'amour, d'avoir été
+ma maîtresse et de m'avoir procuré une jouissance que je ne devais, au
+fond, qu'à ma propre ruse.
+
+Le soir, le prince ne nous fit pas inutilement languir. Il partageait
+ses caresses également entre Roudolphine et moi. Ma vanité me disait
+que, malgré cette neutralité apparente, il me préférait de beaucoup à
+Roudolphine. Roudolphine lui était coutumière; j'avais pour lui
+l'attrait de la nouveauté et du changement, ce qui est, ainsi que vous
+le savez bien, le piment du plaisir, tant pour les hommes que pour les
+femmes. D'ailleurs, je ne pris pas encore ma revanche. Roudolphine
+obligea le prince à lui sacrifier les prémices de sa force. Le prince,
+pour être juste, s'efforça de me compenser de cette perte. Mais à quoi
+bon vous raconter cette nuit dans tous ses détails: je devrais vous
+répéter les mêmes choses, ce qui serait fatigant pour tous les deux.
+Votre imagination, vu mes précédentes confessions, est maintenant
+capable de se composer ces scènes.
+
+Indubitablement, le premier amour d'un adolescent inexpérimenté a un
+grand, un immense charme pour une femme. Être sa maîtresse, le conduire
+pas à pas, l'initier aux doux secrets du plaisir et lui en faire
+connaître toute la profondeur! L'autorité que la femme exerce alors sur
+l'homme flatte sa vanité. Et les caresses naïves et gauches d'un jeune
+homme ont un charme particulier. Mais la femme ne goûte qu'entre les
+bras d'un homme expérimenté le contentement sensuel le plus parfait. Il
+doit connaître tous les secrets de la volupté et tous les moyens de la
+renouveler et de l'augmenter. Le prince était ainsi. Et si vous pensez
+qu'à ce raffinement sensuel, qu'à la force de sa nature physique il
+joignait la plus parfaite délicatesse, qu'il ne brutalisait jamais la
+femme qui s'abandonnait à lui, qu'il semblait toujours avoir en vue le
+seul plaisir de la femme et qu'ainsi il jouissait doublement, vous aurez
+une idée de ce que devaient être les jeux voluptueux de ces nuits
+taciturnes.
+
+Le dimanche suivant arriva, comme d'habitude, le mari de Roudolphine. Le
+prince fut invité à dîner. À Vienne, le prince fréquentait beaucoup la
+maison du banquier; mais à Baden il se montrait rarement dans la villa
+de Roudolphine pour ne pas éveiller de soupçons. Depuis que j'étais
+mêlée à leur secret, je ne l'avais vu que la nuit. Alors il ne
+connaissait aucune contrainte, le lieu et le but de mon rendez-vous le
+voulaient naturellement.
+
+Malgré ma force de caractère, j'avoue que je ne vis pas le prince sans
+violents battements de coeur. Il entra dans la salle à manger, et je
+crois bien qu'une vive rougeur inonda mon front malgré mes efforts. La
+conduite du prince me calma bientôt et m'aida à me maîtriser moi-même.
+
+Le prince salua Roudolphine avec la familiarité que ses relations avec
+le mari lui permettaient; moi, il me salua avec cérémonie. À table,
+après les premiers verres de vin, il s'anima un peu, mais sans jamais
+sortir de sa froideur qui lui était comme une seconde nature. Personne,
+en nous observant ainsi à table, n'aurait pu soupçonner les relations
+intimes qui existaient entre nous. La conduite du prince était d'une
+politesse recherchée, mais rien de plus, et d'une froideur
+aristocratique. Le prince était vraiment supérieur en son genre. Il
+avait une vaste culture scientifique et une expérience profonde du monde
+et de la vie; il ne perdait jamais son sang-froid; rien ne le rendait
+confus, et il était tout à fait impossible de lire ses pensées sur son
+visage calme et impassible. Chevaleresque des pieds jusqu'à la tête, il
+était serviable et réservé; sa plus grande qualité était cependant sa
+discrétion. Il avait eu beaucoup de succès auprès des femmes; il
+connaissait subtilement toutes les faiblesses du coeur humain. Il
+parlait rarement de ses conquêtes et ne citait jamais les noms.
+L'égoïsme froid qui était le trait fondamental de son caractère lui
+permettait de rompre toute liaison qui lui pesait; mais jamais aucune
+femme n'eut à se plaindre d'avoir été trahie. Il pouvait rompre
+froidement un coeur de femme, mais il épargnait toujours son honneur.
+Sans amour et sans besoin de tendresse, le prince ne recherchait que la
+jouissance. C'est pourquoi l'amitié de cet homme m'était très précieuse,
+moi qui recherchais aussi le plaisir sans vouloir donner mon coeur.
+
+Nous prîmes le café au jardin. Le prince offrit son bras à Roudolphine
+et le banquier m'offrit le sien. Comme les deux hommes s'étaient
+éloignés un instant pour parler affaires, Roudolphine m'exprima les
+regrets que la venue de son mari lui causait en interrompant nos
+plaisirs nocturnes.
+
+Si Roudolphine avait l'intention de me condamner cette nuit-là à la
+continence, cela ne s'accordait pas avec mes intentions. Dès l'arrivée
+du banquier j'avais décidé d'avoir le prince pour moi seule cette nuit.
+Je ne savais pas comment lui faire comprendre que si Roudolphine
+renonçait à sa visite, j'y tenais d'autant plus. Le prince me murmura
+lui-même à l'oreille que je pouvais l'attendre, malgré la présence du
+mari de Roudolphine. Je n'avais qu'à lui donner la clé de ma chambre à
+coucher. Une demi-heure plus tard, la clé était entre ses mains.
+
+Le prince pénétra peu après minuit dans ma chambre et je passai des
+heures ravissantes entre ses bras. Il m'assura qu'il me préférait, sous
+tous les rapports, à Roudolphine. La chaleur de ses baisers et la force
+énergique de ses caresses me prouvaient qu'il ne tenait pas seulement à
+flatter ma vanité féminine. Le prince était très excité; il était
+insatiable. Malgré tout le plaisir qu'il me procura, j'étais si épuisée
+que je m'endormis aussitôt qu'il m'eut quittée. Je ne me réveillai que
+quand Roudolphine vint elle-même me secouer. Du premier coup d'oeil je
+vis que le prince avait oublié sa montre sur le lavabo. Roudolphine
+l'avait aussi vue; elle comprit immédiatement avec qui j'avais passé la
+nuit et elle connut la cause de mon profond sommeil. Elle me fit de
+violents reproches sur ma légèreté, qui aurait pu la compromettre aux
+yeux de son mari. Je lui déclarai avec calme que je ne savais pas
+comment j'aurais pu la compromettre, vu que son mari, qui m'avait fait
+la cour, ne pouvait pas me reprocher de permettre libre accès au prince.
+Tous mes raisonnements n'arrivèrent pas à la calmer. Je compris que son
+humeur ne découlait pas autant de la crainte d'avoir été compromise que
+de sa jalousie. Elle enviait les caresses de feu que je venais de
+goûter, elle qui n'avait pu trouver compensation dans les embrassements
+froids de son mari.
+
+Le soir suivant, lorsque nous fûmes de nouveau ensemble tous les trois,
+je vis bien que mes suppositions étaient justes. Roudolphine mit tout en
+train pour me ravaler aux yeux du prince, elle tâchait de le capter
+entièrement. Je pris et trouvai ma revanche quand Roudolphine eut ses
+époques, qui, d'après la loi juive, lui interdisaient toute relation
+avec l'homme. Le prince ne s'occupait que de moi et en présence de
+Roudolphine. Cette circonstance mit le comble à sa jalousie. Elle
+n'aimait pas le prince; pourtant cette préférence marquée la blessait.
+Aussi je ne fus aucunement surprise de voir Roudolphine changer de
+conduite et devenir plus froide. Un jour elle me déclara que des
+affaires de famille l'obligeaient de quitter Baden plus tôt que de
+coutume. Ainsi elle mettait fin à ma liaison avec le prince, mais
+rompait aussi toute relation avec lui, car elle n'osait pas le recevoir
+dans sa maison à Vienne. Ainsi il est bien vrai que la jalousie, le
+besoin de supprimer une rivale vous fait accepter les plus durs
+sacrifices. Entre dames du haut monde, aucune explication n'a lieu quand
+il s'agit de ces choses; et ainsi il n'y en eut pas entre Roudolphine et
+moi. Pourtant je lui fis sentir que je connaissais la raison de son
+changement de conduite, et que c'était la jalousie. Cette remarque ne
+contribua point à ranimer nos anciens sentiments, et nous qui avions été
+si longtemps inséparables, nous nous séparâmes avec une froideur à peine
+contenue. Mais n'est-ce pas le cas de toute amitié féminine? Celle-ci,
+aussi généreuse qu'elle puisse être, ne résiste jamais au premier givre
+de la jalousie!
+
+Je retournai donc avec Roudolphine à Vienne. Comme je ne lui rendais que
+très rarement visite, je ne vis que très rarement le prince. Celui-ci
+avait tâché de m'approcher et m'avait priée de lui permettre de venir me
+voir; je dus le lui refuser. Je prenais trop garde à mon honneur pour
+risquer ainsi de me compromettre. D'ailleurs, même si je l'avais voulu,
+il m'eût été impossible de lui accorder un rendez-vous, comme il le
+désirait. Ma tante me surveillait très étroitement, et même si j'étais
+arrivée à la duper, une actrice, qui par son métier prend un caractère
+public, est surveillée par mille yeux, et la plus petite imprudence peut
+la ruiner. On accorde bien à une actrice une certaine liberté d'allures;
+les mille yeux du public sont une bien lourde cuirasse à sa vertu; il
+lui est plus difficile qu'à toute autre femme de goûter certaines joies
+en cachette.
+
+C'est ainsi que ma liaison se dénoua. Aujourd'hui, je pense encore avec
+plaisir au beau et spirituel prince, qui le premier m'enseigna, non pas
+l'amour, mais bien la volupté qu'une femme peut goûter aux étreintes
+d'un homme.
+
+Ai-je besoin de vous dire, puisque vous me connaissez, que cette rupture
+amenée par la jalousie de Roudolphine me causa les plus vifs regrets? Il
+m'était bien difficile de trouver un remplaçant, et je dus reprendre les
+joies si restreintes de la main. Vous connaissez assez la vie théâtrale
+pour savoir qu'il ne me manquait pas d'admirateurs. Aucune femme, si
+elle désire faire des conquêtes, n'est plus excellemment placée que les
+artistes. Elles peuvent, du haut de la scène, exposer leur beauté et
+leur talent à mille yeux. Les autres femmes ne peuvent agir que dans le
+milieu très étroit de leur famille. Une actrice célèbre satisfait en
+outre la vanité des hommes, heureux d'être un peu illuminés par son
+auréole. Il n'est donc pas étonnant qu'une artiste célèbre soit entourée
+des représentants de la plus vieille aristocratie et des matadors de la
+bourse; même le dernier des poètes lui apporte humblement les premiers
+essais de sa muse, les adorateurs de toutes les classes la poursuivent:
+ils attendent tous un regard, ont tous soif de ses faveurs. Mais, parmi
+tous ces hommes, comment devais-je trouver celui dont j'avais besoin,
+celui qui était prêt à contenter tous mes désirs, sans s'arroger aucune
+autorité? Il devait être mon esclave, il devait être prêt à voir ma
+liaison se dénouer à chaque instant, et je devais pouvoir compter sur sa
+discrétion. Seul le hasard pouvait m'aider à faire cette découverte, et
+le hasard ne me fut point favorable.
+
+J'avais un engagement d'un an au théâtre de la Porte Kaertner. Il
+touchait à sa fin; au moment de le renouveler, on me fit des
+propositions avantageuses à Budapest et à Francfort. J'aime Vienne, la
+belle ville impériale. J'aurais préféré y rester, même avec des gages
+moins brillants. La fortune de mon père avait périclité. Depuis un an je
+n'avais plus besoin de son aide, mais ma reconnaissance m'obligeait à
+l'aider dans la mesure du possible. C'est pourquoi je m'engageai à
+Francfort, où les offres pécuniaires étaient les plus avantageuses. Je
+quittai Vienne pour un an.
+
+Je pris congé de Roudolphine dans une très courte visite. Le temps et sa
+jalousie avaient absolument éteint notre amitié, jadis si charmante.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+CHASTE!
+
+
+Vous serez très étonné, cher ami, de voir combien les lettres que je
+vais vous écrire diffèrent de celles que je vous ai écrites jusqu'à
+présent. Le style, la conception, la philosophie et le point de vue ont
+changé. Le sujet en sera aussi beaucoup plus varié. Ne pensez donc point
+que je sois fatiguée d'écrire ou que j'aie trouvé un confident pour
+continuer mes mémoires. Je devrais alors avoir rencontré un homme auquel
+je puisse me confier, comme à vous, sans limite. Ceci n'est pas le cas.
+Il faut connaître les hommes intimement, ainsi que j'ai eu le bonheur de
+vous connaître, pour oser leur communiquer tout ce que l'on pense et
+tout ce que l'on sent. Jusqu'à présent je n'en ai rencontré aucun, et
+surtout pas parmi ceux auxquels je me suis donnée corporellement. Le
+changement de ma manière d'écrire vient de ce que j'ai changé de point
+de vue en rédigeant mes souvenirs. Je revis tout au fur et à mesure, je
+me crois transportée dans les mêmes situations et je n'ai peut-être pas
+tort d'adapter mon style à chaque nouvelle aventure.
+
+Je me souviens d'avoir lu dans le prologue du «Faust» de Goethe la
+phrase suivante, que je crois être un axiome: «Aussi rapide que le
+passage du bien au mal». Vous comprendrez ainsi si j'ai changé ma
+conception de la volupté. Vous le comprendrez d'autant mieux en pensant
+que quinze mois se sont écoulés depuis ma dernière lettre.
+
+Je ne veux pas vous ennuyer avec une longue préface. Les préfaces ne
+sont pas récréatives et je ne les lis jamais. Je vais aux faits, _stick
+to facts_, ainsi que les Anglais disent.
+
+Je vous disais dans ma dernière lettre que j'acceptai l'engagement de
+Francfort parce qu'il était le plus avantageux. Heureusement que je ne
+m'engageai que pour deux ans. Sous tous les rapports, ce sont deux
+années perdues.
+
+Lorsque j'arrivai à Francfort, l'Allemagne n'était pas encore en proie à
+la wagneromanie, car Wagner était encore inconnu dans le monde musical;
+pourtant notre répertoire était déjà du plus mauvais goût. La lutte
+entre la musique allemande et la musique italienne commençait.
+L'allemande commençait à triompher à Francfort.
+
+Une cantatrice peut aimer sa patrie, elle peut chérir sa langue, les
+moeurs et les souvenirs de son enfance; elle n'a pourtant qu'une seule
+patrie: la musique. Et j'ai toujours préféré l'italienne à toute autre.
+Elle rend mieux nos sentiments et notre âme, elle parle mieux le langage
+de notre coeur. Elle est plus expressive, plus passionnée, plus
+touchante et plus douce que la musique érudite de l'Allemagne ou que la
+musique légère et brillante de la France. Celle-ci semble toujours avoir
+été écrite pour danser le quadrille. Les opéras italiens permettent aux
+chanteurs de rendre tout ce dont ils sont capables, la musique en a été
+écrite pour eux; tandis que la musique allemande était surtout
+instrumentale, nous devons toujours nous sacrifier à l'orchestre.
+
+En outre, Francfort est la ville la plus désagréable que je connaisse.
+L'aristocratie de l'argent et les juifs y donnent le ton. On n'y
+comprend rien à l'art. Les gens louent une loge, comme à la parade. On
+ne compte que par sa richesse. L'art n'y peut donc pas fleurir. La
+passion la plus violente gèle dans cette ville. L'amour et les plaisirs
+n'y sont pas un besoin naturel, «un rafraîchissement de la rate», comme
+dit Shakespeare.
+
+Il ne me manquait pas d'admirateurs. Ils étaient de toutes nationalités,
+mais leurs ancêtres à tous avaient passé la mer Rouge. Ils m'entouraient
+avec respect, quand j'avais soif de volupté. Il n'y en avait pas un que
+je crusse digne de recevoir mon amour et le trésor que je portais sans
+cesse avec moi. Parmi mes collègues, il y avait quelques hommes jolis et
+galants; mais c'est un de mes principes de ne jamais choisir un
+comédien, un chanteur ou un musicien. Ils sont trop indiscrets; on y
+risque son honneur et parfois son engagement. Je tiens à conserver le
+nimbe de la vertu.
+
+Si, au moins, j'avais pu rencontrer une femme ou une jeune fille! Je me
+serais donnée toute, ainsi qu'à Marguerite! Je n'aurais rien épargné
+pour révéler les doux mystères de l'amour! Mais ces personnes étaient ou
+prudes inabordables ou très laides. D'autres avaient, par contre, une
+telle pratique qu'elles étaient usées. Elles me faisaient toutes
+horreur. J'étais donc bornée à moi-même.
+
+«Et si je profitais de mon séjour forcé dans cette ennuyeuse ville
+pour me fortifier et me préparer à l'amour à venir? me disais-je
+souvent. Suis-je capable de faire cela? Et la volupté future me
+récompensera-t-elle de ma chasteté? Je veux essayer.» On dit que la
+volonté humaine est ce qu'il y a de plus fort au monde. Je me soumis à
+cette épreuve.
+
+Durant les premières semaines, j'eus une peine inouïe à me dominer. Cela
+me coûtait des efforts surhumains de m'empêcher de frôler machinalement
+tel ou tel endroit de mon corps. À la longue, ce me fut plus facile. Et
+quand des rêves voluptueux m'agitaient, quand la chaleur de mon sang
+m'aiguillonnait, je sautais hors du lit et je prenais un bain froid ou
+j'ouvrais un journal et je lisais un article de politique. Rien ne
+refroidit autant qu'une lecture politique; unie douche froide est, en
+comparaison, encore un excitant!
+
+Après deux mois de mortifications volontaires, les tentations étaient
+plus rares. Quand elles me surprenaient, elles n'étaient plus aussi
+têtues ni aussi longues. Je crois que j'aurais pu renoncer complètement
+à l'amour, si je l'avais voulu. Ceci est une folie, et je ne sais pas
+pourquoi je l'aurais fait. L'on peut être chaste pour goûter ensuite une
+volupté d'autant plus forte. La chasteté est alors un excitant. Quand on
+veut aller au bal, on ne va pas se fatiguer en faisant de longues
+promenades auparavant, et quand on est invité à un dîner succulent, on
+ne se charge pas l'estomac avant d'y aller. Il en est de même des
+plaisirs de l'amour.
+
+Pourtant je ne sais pas si j'aurais pu supporter cette vie durant deux
+ans. Je dois à un divin hasard d'avoir traversé cette épreuve. Je vous
+vois sourire, vous ne le croyez pas.
+
+Écoutez plutôt. Je vous assure que je vous écris la pure vérité.
+
+Une de mes collègues, Mme Denise A..., Française de naissance, mais qui
+parlait parfaitement l'allemand, était la seule, parmi toutes les
+chanteuses, avec qui je pouvais parler librement de tout. Je n'avais pas
+à craindre son indiscrétion, tant son indulgence était grande.
+
+Elle avait tout traversé, son expérience était immense, elle était trop
+blasée pour subir le chatouillement sexuel. Elle n'était pas assez âgée
+ni assez laide pour ne plus trouver de cavalier d'amour. Et si elle se
+laissait courtiser par celui-ci et par celui-là, c'était pour les
+dépouiller, ainsi qu'il est d'usage à Paris.
+
+Certains, que leur goût bizarre poussait vers Denise, s'étaient adressés
+à moi pour leur servir d'intermédiaire, et j'étais assez bon enfant pour
+présenter leur plaidoyer. C'est ainsi que commença notre amitié.
+
+«J'ai perdu toute envie de jouir; non parce que je suis déjà épuisée,
+mais par dégoût, disait-elle. Quand on pense ou quand on lit jusqu'où
+peut vous pousser cette espèce de jouissance, l'on n'en a plus envie.
+L'eau est froide, puis tiède, puis bouillante. L'on s'enfonce dans des
+bourbiers pour disparaître enfin dans des cloaques remplis de vers
+immondes. Vous l'apprendriez bientôt, si vous vous aventuriez dans cette
+voie. J'ai été mariée au plus grand libertin que l'on puisse imaginer.
+Ces débauches l'ont tué. C'était une terrible maladie! Plusieurs maux le
+rongeaient de son vivant. Il est mort de la tuberculose de la moelle
+épinière. Il avait, en outre, la syphilis. Son corps n'était qu'une
+immense plaie, et il perdit la vue. Il n'avait pas encore trente-trois
+ans. Je l'adorais, j'étais désespérée de l'avoir perdu. Toutes ses
+maladies l'emportèrent au galop. Il allait tous les jours au bois de
+Boulogne; en moins de six mois, il ne pouvait déjà plus bouger. Je le
+soignais avec une de mes amies; on devait le servir comme un nourrisson.
+Savez-vous à qui il devait une fin si épouvantable? À un être infâme,
+qui se disait son ami et qui lui mit en main le livre le plus terrible
+qui ait jamais été écrit: _Justine et Juliette ou les Malheurs de la
+vertu et les Prospérités du vice_, du marquis de Sade. On dit que
+l'auteur est devenu fou par suite de ses débauches et qu'il est mort
+dans un hospice d'aliénés. M. Duvalin, l'ami de mon mari, prétendait que
+le marquis de Sade n'était pas devenu fou, mais qu'il s'était enfermé
+dans un cloître, à Noisy-le-Sec, dans les environs de Paris, pour
+célébrer des orgies avec des jésuites. Quand j'accablai Duvalin de
+reproches, quand je l'accusai d'être l'assassin de mon mari, il haussa
+les épaules et me dit que ce n'avait pas été son intention de perdre mon
+mari, mais, au contraire, qu'il avait voulu le mettre en garde contre
+ses mauvais penchants. Il n'en pouvait rien si son remède n'avait pas
+réussi.--Que voulez-vous, madame, me disait-il, moi aussi j'ai été
+torturé par le démon de la chair; la lecture de ce livre, qui a perdu
+votre mari, m'a guéri de toute envie naturelle. Je ne dis pas que je
+suis devenu un ascète, mais je n'appartiens plus au troupeau des cochons
+d'Épicure, qui ont fait un cloaque de l'amour sexuel.
+
+«Le dégoût m'a dégrisé; la boue l'a attiré. Qui est fautif? Au
+désespoir, je voulais me suicider. Je voulais le faire avec raffinement,
+car j'étais très fantasque. Mon mari, durant notre union, avait épuisé
+chaque espèce de jouissance animale que l'on peut goûter avec une femme
+seule. Quand j'ouvris pour la première fois le livre du marquis de Sade,
+qui était illustré de cent eaux-fortes, je vis bien qu'il en avait
+réalisé plusieurs avec moi. Mes pensées déliraient, je voulais tout
+essayer, m'abandonner à tous les excès contenus dans ce livre et mourir
+de débauches, comme mon mari. Ainsi, les femmes hindoues montent sur le
+bûcher après la mort de leur époux et se laissent consumer vivantes.
+
+«Mon amour était illimité. La mort que je choisissais était la sienne.
+Je vous assure qu'elle était beaucoup plus torturante que la mort par le
+feu. Je voulais étudier la théorie de la volupté animale, puis
+l'appliquer à la pratique. Mon mari m'avait fait cadeau de quelques-uns
+de ces ouvrages qui en traitent, ainsi les _Mémoires d'une Anglaise_, de
+_Fanny Hill_, les _Petites fredaines_, l'histoire de _Dom Bougre_, le
+_Cabinet d'Amour et de Vénus_, les _Bijoux indiscrets_, la _Pucelle_ de
+Voltaire et les _Aventures d'une Cauchoise_.
+
+«Il m'en avait lu une partie pour nous disposer tous les deux au
+plaisir. Il ne manquait jamais son but et me trouvait prête à faire
+toutes les cochonneries qu'il désirait. Mais il ne m'avait jamais montré
+le livre de Sade, qu'il croyait trop dangereux. Après sa mort, je le
+découvris au fond d'une armoire à double fond. Je me mis à le lire. Mon
+impatience me poussait à connaître le sens des illustrations. Je lus
+avant tout les scènes les plus épouvantables. Par exemple, la torture
+des femmes, la scène de la ménagerie, l'aventure du mont Etna, les
+flagellations, les viols de garçons, les scènes à Rome, celle où le
+marquis de Sade se jette, revêtu d'une peau de panthère, entre des
+femmes et des enfants nus et mord un garçonnet jusqu'à le tuer, enfin la
+description des orgies où deux femmes sont guillotinées, les
+bestialités, etc., etc.
+
+«Maintenant, je commençais à comprendre Duvalin. Ce livre pouvait avoir
+une double influence, suivant le tempérament du lecteur ou de la
+lectrice, suivant leur sensibilité et leur esprit. Duvalin en était
+blasé; moi, j'étais saisie de dégoût. Il me coûta tant d'efforts pour
+terminer cette lecture que j'étais déjà insensible avant d'aller à la
+pratique. Je ne pouvais plus penser à l'amour, et quand je pensais aux
+sensations qu'il procure, elles me paraissaient fades, vides. J'étais
+radicalement guérie de toute démangeaison voluptueuse qui peut être dans
+le corps humain. Je commençais à comprendre l'état d'esprit des castrats
+masculins.»
+
+Denise me raconta encore beaucoup de choses sur ce sujet. Elle me
+croyait complètement inexpérimentée dans la pratique. Elle soupçonnait
+que je connaissais le soulagement manuel ou le plaisir que l'artifice
+peut procurer, ou même l'étreinte de personnes de mon sexe; mais elle
+pensait que j'ignorais complètement l'homme. La feinte est innée chez la
+femme, ainsi que la vantardise chez l'homme. Elle me demanda si j'avais
+jamais lu un de ces livres dont elle m'avait parlé. À ma réponse
+négative, elle me conseilla de commencer immédiatement par la _Justine_
+et la _Juliette_ de Sade.
+
+«Quelques médecins prétendent, disait-elle, que le camphre a la vertu
+d'éteindre le chatouillement sexuel de la femme.
+
+«Je ne sais pas si cela est vrai. Mais le livre de Sade étouffa durant
+des mois toute pensée, tout désir de volupté et de débauche.
+
+«Quelle imagination! Est-il possible que de telles choses se passent?
+Les hommes sont là-dedans des tigres et des hyènes; les femmes, des boas
+et des alligators. Ce qu'on y trouve le moins, c'est la sexualité
+naturelle. Les femmes caressent des femmes, les hommes des garçons et
+des animaux. C'est horrible! Je me demandais s'il était possible que
+l'homme se rassasiât jamais de la volupté; qu'il eût recours à de telles
+excitations; qu'il désirât des corps torturés, calcinés, déchirés, à la
+place de beaux corps blancs. J'eus peur de l'homme qui avait écrit cela.
+Avait-il vraiment mené une telle vie, ou était-ce la débauche de son
+imagination qui lui faisait écrire de telles choses? Il dit, quelque
+part, que c'étaient là les moeurs des chevaliers de son temps et que des
+scènes semblables se passaient au Parc-aux-Cerfs.
+
+«Il parle de la volupté de voir mourir des hommes. La fameuse marquise
+de Brinvilliers déshabillait ses victimes et se délectait aux sursauts
+et aux contorsions des corps nus de ces malheureux.»
+
+Durant tout le temps que dura cette lecture, durant plusieurs mois, je
+ne songeai pas une seule fois à faire ce que j'avais fait avec
+Marguerite et avec Roudolphine. Il me fallait beaucoup de temps pour
+lire dix volumes de trois cents pages, d'autant plus que je ne pouvais
+pas consacrer tous mes loisirs à la lecture; je devais étudier de
+nouvelles partitions; tous les jours, il y avait des répétitions ou des
+représentations; je recevais et rendais beaucoup de visites; j'étais
+invitée à des bals, à des soirées, à des parties de plaisir à la
+campagne, etc., etc. En outre, je ne savais pas assez bien le français
+pour comprendre exactement ce que de Sade écrivait, beaucoup de mots
+m'échappaient, qui n'étaient dans aucun vocabulaire.
+
+Ainsi, je passai deux ans, vivant aussi chastement que sainte Madeleine,
+qui a eu également une jeunesse assez agitée et orageuse.
+
+Vers la fin de la deuxième année, je reçus beaucoup d'offres
+d'engagement de différents théâtres de l'Allemagne, de l'Autriche et de
+la Hongrie. J'avais de la peine à me décider, quand arriva M. R...,
+alors intendant des théâtres de Budapest. Il venait expressément à
+Francfort pour me faire ses propositions oralement.
+
+Deux messieurs l'accompagnaient: un riche propriétaire foncier, le baron
+Félix de O..., grand dilettante de musique, un homme très aimable, très
+beau et très riche. Il me fit la cour immédiatement et me promit un
+revenu beaucoup plus considérable que celui de l'intendant théâtral. En
+acceptant, je me serais déshonorée à mes propres yeux. Il me répugnait
+de vendre mes faveurs à Mammon; aussi je refusai ses offres.
+
+L'autre monsieur était le neveu de l'intendant, un jeune homme d'à peine
+dix-neuf ans, joli, timide, honteux comme un petit paysan. C'est à peine
+s'il osait me regarder, et quand je lui parlais, il rougissait comme une
+pivoine. Le baron de O... en disait beaucoup de bien, que c'était un
+génie et qu'il jouerait un grand rôle dans sa patrie. Vraiment, cela
+valait la peine de recevoir les prémices d'un tel jeune homme. Si un
+puceau ignora jamais la théorie et la pratique des doux secrets de
+Cythère, c'était bien le jeune Arpard de H..., fils de la soeur de
+l'intendant hongrois.
+
+Ces messieurs ne restèrent que deux jours à Francfort; ils allaient à
+Londres et à Paris pour acquérir quelques opéras à la mode.
+
+M. de R... me pressait d'accepter; le baron de O... joignait ses prières
+à celles de l'intendant, et je lisais dans les yeux d'Arpard de ne point
+refuser. Ce regard me décida et j'acceptai. L'intendant sortit aussitôt
+un contrat, fait en double, de sa poche; il me lut le tout et je donnai
+ma signature.
+
+Je prenais l'engagement de jouer à Budapest aussitôt que mon contrat
+francfortois serait périmé. On m'autorisait cependant à donner six
+représentations de gala à Vienne. Je débutais justement à la morte
+saison.
+
+Le provisorium régnait alors en Hongrie; il n'y avait pas encore de
+Diète de l'Empire, bien qu'on parlât d'en convoquer une pour l'année
+suivante.
+
+Le gouvernement autrichien commençait à céder. Il se rendait compte
+qu'un système d'esclavage n'était pas favorable à la Hongrie.
+
+Ô mon Dieu, je me suis laissé entraîner à parler de politique, moi qui
+n'y ai jamais rien compris!
+
+Je quittai Francfort au mois de juillet. Avant de venir ici, je m'étais
+fait photographier chez Augerer. Je ne ressemblais plus du tout à ce
+portrait. Mes traits étaient plus accentués; mais je semblais beaucoup
+plus jeune que je n'étais en réalité. Des médecins et des hommes et des
+femmes de mes amis m'ont souvent répété que j'étais peu développée pour
+mon âge. Je me souviens très bien de l'aspect qu'avait ma mère quand je
+la surpris au lit, le jour de l'anniversaire de mon père. Quelle
+différence entre elle et moi! Mes cuisses n'étaient alors pas aussi
+fortes et charnues que ses bras. Chez elle, on ne soupçonnait même pas
+l'os, tandis que, chez moi, il saillait partout: épaules, clavicules,
+hanches; on pouvait même compter mes côtes. Depuis deux ans que je
+menais une vie de vestale, j'avais pris de l'embonpoint. Les cuisses et
+les deux sphères de Vénus, qui font surtout l'orgueil des femmes,
+s'étaient arrondies; elles étaient dures et pourtant élastiques; je ne
+pouvais assez me contempler dans la psyché. J'aurais voulu être aussi
+flexible qu'un homme-serpent pour pouvoir m'enrouler et baiser ces
+belles boules!
+
+Les scènes de flagellation dans le livre de Sade m'avaient rendue
+curieuse de connaître la volupté que l'on pouvait ressentir en se
+battant le derrière. Une fois, je pris une fine baguette de saule, je me
+déshabillai et me mis devant le miroir pour essayer. Le premier coup me
+fit si mal que je cessai immédiatement. Je ne connaissais pas encore
+l'art de cette volupté; je ne savais pas qu'il fallait commencer par des
+claques aussi légères que celles administrées par les masseuses dans les
+bains turcs, et que c'est seulement au moment de la crise que l'on peut
+frapper avec toute la vigueur du bras. Il se passa plusieurs années
+avant que je connusse cette volupté et que je trouvasse qu'elle augmente
+réellement la jouissance. Si la douleur ne m'avait pas découragée,
+j'aurais sûrement repris le jeu solitaire, malgré mes fermes principes
+de chasteté.
+
+D'ailleurs, chaque fois que je prenais un bain, ce qui arrivait trois ou
+quatre fois par jour en été, j'étais prête à céder aux tentations de la
+chair. Vous ne le croirez peut-être pas, mais c'est bien le livre de
+Denise qui me refroidissait.
+
+À mon passage à Vienne, toutes mes connaissances s'étonnèrent beaucoup
+de ce changement qui s'était produit dans mon physique. J'avais donné
+rendez-vous à ma mère, elle devait assister à mon triomphe. En me
+voyant, elle me serra dans ses bras en disant:
+
+--Ma chère enfant, comme tu es belle et comme tu as bonne mine!
+
+Je rencontrai une fois Roudolphine chez Dommaier, à Hilzig. Elle me
+dévisagea durant quelques secondes, puis me dit qu'elle ne m'avait tout
+d'abord pas reconnue. Elle aussi avait changé, mais non à son avantage.
+Elle remplaçait les roses de ses joues par du fard, mais elle n'arrivait
+pas à cacher les cernes bleuâtres de ses yeux.
+
+--As-tu renoncé aux plaisirs de l'amour depuis que tu as quitté Vienne?
+me demanda-t-elle. C'est impossible, car qui a bu de cette ambroisie ne
+peut plus s'en passer. Mais il y a des natures qui s'épanouissent aux
+plaisirs de l'amour, au lieu de se faner, et tu leur appartiens!
+
+Je lui affirmais vainement que je menais depuis deux ans une vie de
+recluse et que je ne m'en portais que mieux.
+
+Elle ne voulait pas le croire; elle disait que c'était absurde.
+
+--Qui aurais-je pu trouver à Francfort? lui disais-je. Les boursiers?
+Ils sont les antidotes de l'amour, ils n'ont aucune galanterie. Il est
+indigne d'une femme de se donner à un homme qui ne remplisse pas un peu
+le coeur. Rien ne me fait autant horreur que Messaline, qui ne recherche
+que la volupté animale.
+
+Roudolphine rougit sous son fard; j'avais probablement touché juste,
+quoique bien involontairement.
+
+Nous ne causâmes pas longtemps.
+
+Je remarquai deux cavaliers qui nous examinaient à travers leur
+lorgnette; l'un salua Roudolphine, tandis que je m'en allais par une
+autre allée.
+
+Durant ces quinze jours que je passai à Vienne, j'appris que Roudolphine
+passait pour une des femmes les plus coquettes de la société. Ses amants
+se comptaient par douzaines. Les deux messieurs que j'avais remarqués
+chez Hitzig étaient du nombre, ils étaient attachés à l'ambassade
+brésilienne et étaient les plus grands roués de Vienne. Roudolphine me
+présenta même l'un d'eux, le comte de A....a. Elle n'était plus jalouse;
+au contraire, elle cédait volontiers ses amants à ses amies. Elle
+m'avoua que ça lui faisait presque tout autant de plaisir d'assister aux
+jouissances sensuelles des autres. Je songeai aux scènes de «Justine» où
+il arrive quelque chose de semblable.
+
+Par politesse, je rendis visite à Roudolphine. Elle était toute seule;
+il était près de trois heures et demie. Elle me montra des photographies
+qu'elle venait de recevoir de Paris.
+
+C'étaient des scènes érotiques, des hommes et des femmes nus. Les plus
+intéressantes étaient celles de Mme Dudevant, qu'Alfred de Musset
+faisait circuler parmi ses amis.
+
+Il y en avait surtout six qui étaient tout particulièrement obscènes. La
+célèbre femme de lettres initiait des femmes et des jeunes filles aux
+mystères du service saphique. Dans une de ces images, elle fait l'amour
+avec un gigantesque gorille; dans une autre, avec un chien de
+Terre-Neuve; dans une autre encore, avec un étalon que deux filles nues
+tiennent en laisse. Elle-même est agenouillée, on voit sa beauté dans
+toute sa splendeur, non seulement sa beauté, mais toutes ses beautés,
+car chacune de ses beautés était bien en évidence. J'ai peine à croire
+qu'une femme puisse supporter une telle emprise, la douleur doit passer
+de beaucoup la volupté.
+
+Roudolphine m'a raconté l'histoire de ces images.
+
+Vous ne la connaissez peut-être pas et je la crois assez intéressante
+pour vous la conter:
+
+George Sand vécut durant plusieurs années très intimement avec Alfred de
+Musset. Ils voyagèrent ensemble en Italie. À Rome, après une terrible
+scène de jalousie, ils rompirent complètement. Musset était très discret
+et respectait plutôt son amante que la femme. George Sand, par contre,
+racontait partout qu'elle avait lâché le poète à cause de sa faiblesse
+dans les tournois d'amour; qu'il était tout à fait impuissant.
+
+Alfred de Musset apprit ces calomnies. Sa vanité en fut blessée, car il
+perdait ainsi son avantage auprès de toutes les femmes. Il voulut se
+venger et il fit faire ces photographies, auxquelles il avait ajouté un
+texte scandaleux en vers. Ces images se répandaient par la photographie,
+car il n'avait pu trouver un imprimeur qui voulût s'en charger.
+
+J'étais très heureuse de m'être réconciliée avec Roudolphine; ses
+visites me gênaient pourtant, car elle avait une mauvaise réputation.
+
+J'étais impatiente d'aller à Budapest, et je ne perdis pas un jour,
+après la fin de mes représentations.
+
+J'y arrivai durant la grande foire annuelle, la semaine la plus animée
+de la morte saison. La foire dure une quinzaine de jours; on l'appelle
+le marché de la Saint-Jean ou le marché aux melons, car le marché est
+alors encombré de ces fruits succulents.
+
+Je m'étais procuré un vocabulaire hongrois-allemand et un manuel de la
+langue magyare.
+
+En arrivant à Budapest, j'envoyai immédiatement ma carte à M. de R... Il
+fut assez aimable pour me rendre tout de suite visite. Son neveu Arpard
+l'accompagnait. Les yeux de l'adolescent rayonnèrent en me voyant.
+
+Je fus très étonnée de voir ces deux messieurs entrer dans le costume de
+fête des Hongrois. J'appris plus tard que le costume national était à la
+mode.
+
+M. de R... me conseilla de me procurer également le costume national. Le
+fanatisme était si vif que des hommes et des femmes qui s'opposaient à
+cette mode avaient été insultés par des jeune gens. Membre du théâtre
+national, on l'exigeait tout particulièrement de moi. Je trouvais cela
+abusif. On n'en disait pas un mot dans mon contrat. Mais comme ce
+costume m'allait à ravir, je me mis à la mode. J'étais beaucoup plus
+jolie que dans mes toilettes de ville. Je me fis faire plusieurs
+costumes que je portais de préférence.
+
+M. R... me demanda si je voulais chanter en italien ou en allemand. Je
+remarquai qu'il désirait me poser encore une autre question. Je lui
+répondis que je ferais tout mon possible pour apprendre assez le
+hongrois pour pouvoir chanter dans cette langue. Comme on ne parle que
+très rarement dans les opéras et comme les assistants ne comprennent
+jamais le texte que l'on chante, je pensais que cela ne me serait pas
+trop difficile. J'ajoutai que je prendrais des leçons.
+
+Il est de coutume en Hongrie de régaler les visites à n'importe quelle
+heure du jour. En général, manger est une des principales occupations
+des Hongrois.
+
+Les Hongrois sont de grands sybarites.
+
+Je priai donc ces deux messieurs de prendre une petite collation. M. de
+R... s'excusa, il avait beaucoup à faire et se leva pour sortir. «Si tu
+as envie de rester, dit-il à son neveu, je te permets d'accepter
+l'invitation de mademoiselle. Ensuite tu pourras lui montrer la ville et
+lui servir de cicerone. Vous viendrez au théâtre», dit-il, en
+s'adressant à moi, «on y donne la tragédie et vous allez vous y ennuyer,
+puisque vous ne comprenez pas encore notre langue. Faites donc comme
+vous l'entendrez. Nous parlerons encore demain.»
+
+J'étais très heureuse d'être seule avec Arpard. J'avais décidé de lui
+enseigner l'amour et de le plier tout d'abord à mes caprices.
+
+
+
+
+II
+
+AMOUR ET SADISME
+
+
+J'avais décidé de séduire Arpard, mais je n'avais pas encore pensé
+comment m'y prendre.
+
+Je n'aurais pas eu de peine à le séduire, mais je devais prendre garde à
+bien des choses, et je ne vis le danger que lorsque M. de R... nous eut
+laissés seuls. Arpard était si jeune! Je compris que quand je lui aurais
+permis la jouissance du plus haut bien qu'un homme peut désirer et
+qu'une femme peut accorder, il ne serait plus possible de le retenir. Sa
+passion n'aurait plus été maîtresse et je n'aurais plus pu me dominer.
+Ce jeune homme, je le sentais bien, ne ressemblait pas à mon
+accompagnateur, à Franz, auquel je pouvais dire d'aller jusqu'ici et pas
+plus loin, et qui était un homme fait pour la servitude et l'obéissance,
+aussi bien dressé que le roquet de ma tante. Un malheur pouvait vite
+arriver. Je risquais tout en faisant ce pas au début de mon nouvel
+engagement. D'ailleurs je ne connaissais pas assez Arpard, je n'étais
+pas sûre de sa discrétion.
+
+Les jeunes gens se vantent facilement de leurs conquêtes. Et s'ils ne se
+vantent pas, ils se trahissent facilement par un regard ou par une
+parole inconsidérée. D'ailleurs, on pouvait nous surprendre!
+
+Si j'avais connu les Hongrois et les Hongroises, comme je devais les
+connaître plus tard, je n'aurais pas tant hésité. J'arrivais de
+Francfort, où l'on juge très sévèrement la conduite d'une femme.
+
+Mon coeur battait si fort quand M. de R... m'eut laissée toute seule
+avec son neveu que je pouvais à peine parler. Je m'étais amourachée, je
+le sentais maintenant. Ah! si seulement j'avais pu lui communiquer les
+sentiments qui m'agitaient! Ce n'était pas que de la convoitise: c'était
+bien ce sentiment que les livres seuls m'avaient encore fait connaître;
+l'amour éthéré! J'aurais pu passer des heures à son côté, le contempler,
+écouter le son de sa voix, et j'aurais été ineffablement heureuse.
+
+Mais je ne veux pas vous décrire mes sentiments, je n'en ai pas la
+force. Ma plume n'est pas assez habile; je n'ai jamais eu la prétention
+d'avoir du style. C'est tout juste si je connais l'orthographe et la
+grammaire. La syntaxe et la rhétorique brillent devant mes yeux comme
+une fata-morgana, que je n'ai jamais pu atteindre. Quand M. de R...
+se fut éloigné, le majordome de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre»,
+où j'étais descendue, nous apporta la collation commandée: du café,
+de la crème, des glaces, de la tourte aux noisettes, des fruits,
+surtout des melons et un punch glacé. Il ne nous apportait que des
+rafraîchissements. Arpard prit place à mon côté. Comme il faisait très
+chaud, j'enlevai le fichu de soie qui me couvrait la nuque et la gorge.
+Arpard avait le spectacle de mes deux collines de lait. Au commencement,
+il ne les regardait que du coin des yeux; quand il vit que je lui
+permettais ce plaisir, il se pencha un peu vers moi et ses yeux y
+restaient fixés. Il soupirait, sa voix tremblait. En lui tendant un
+verre de café glacé, je lui frôlai la main et nos doigts s'unirent une
+seconde. Je sentais venir l'instant de ma défaite et je me défendais
+faiblement. Un petit frisson parcourait mon corps, je devins rêveuse,
+notre conversation tomba brusquement. Je me renversai sur le canapé, mes
+yeux étaient clos, mon esprit se troublait et je pensais m'évanouir.
+J'avais dû changer de couleur, car Arpard me demanda, inquiet, si je me
+trouvais mal. Je me ressaisis et le remerciai d'une poignée de main que
+nous prolongeâmes. Je lui abandonnai ma main gauche, il la couvrit de
+baisers. Son visage était rouge. Je croyais que tous les boutons de son
+habit allaient sauter, tant sa poitrine se gonflait.
+
+Est-ce que ces préliminaires devaient durer encore longtemps? Il était
+beaucoup trop timide pour profiter de ses avantages, il ne les
+remarquait même pas. Un roué n'aurait pas manqué d'en profiter; mais un
+roué m'aurait-il amenée à cet état? J'aurais tout employé pour lui
+cacher mes sentiments.
+
+La situation devenait pénible. Je rappelai à Arpard que son oncle lui
+avait recommandé de me montrer la ville. Je sonnai et je commandai
+d'aller chercher un fiacre.
+
+«L'équipage du baron O... est en bas, me répondit le serviteur. Il le
+tient à votre disposition.»
+
+Ceci était galant. Je n'avais pas encore vu le baron, j'avais oublié de
+lui envoyer ma carte. Je décidai de la lui remettre aussitôt. Nous y
+allâmes: le baron n'était pas à la maison. Nous poussâmes notre
+promenade jusqu'à Ofen. Puis nous revînmes sur nos pas, dans la petite
+forêt de la ville, une espèce de parc de fort mauvais goût, où il y
+avait un petit lac et des barques. Je demandai à Arpard si nous étions
+bien éloignés de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre». Il me répondit
+qu'il y avait une petite heure de chemin.
+
+--Je vais renvoyer la voiture et nous nous promènerons ici; ne
+serez-vous pas trop fatiguée? me demanda-t-il.
+
+--Même si cela doit durer jusqu'à demain matin, je ne serai point
+fatiguée.
+
+Il sourit, en pensant à une autre fatigue.
+
+Les Pesthois ne visitent ce parc que durant le jour; dès que le soleil
+disparaît, ils rentrent tous en ville. Je n'y voulais pas retourner, car
+Budapest est la ville la plus poussiéreuse qui soit. Toute la campagne
+environnante n'est qu'un immense désert de sable; chaque coup de vent y
+soulève des nuages de poussière, comme en Afrique. J'étais heureuse
+d'être à l'abri, de me promener dans l'herbe. Nous allions dans des îles
+en passant des ponts suspendus. Je me pendais au bras d'Arpard. Il me
+mena dans un restaurant encore ouvert. Je demandai jusqu'à quelle heure
+il était ouvert, et l'on me répondit qu'il fermait à neuf heures du soir
+pour se rouvrir à quatre heures du matin. Arpard me pressait de rentrer
+bientôt, car ce petit bois n'était pas sûr le soir, on y avait
+dernièrement assassiné quelqu'un.
+
+--Mais vous n'avez pas peur, cher Arpard? lui dis-je.
+
+Nous nous appelions déjà par nos petits noms. Notre familiarité avait
+déjà fait d'immenses progrès. Il s'était confessé, je l'avais obligé à
+faire ses aveux. Il me jurait, par les étoiles et par la profondeur du
+ciel, de m'aimer jusqu'à sa mort. Il était tombé amoureux à Francfort.
+Son imagination était ardente et poétique, comme celle des tout jeunes
+gens. Il pressait et baisait mes mains. Arrivés dans une île, il tomba à
+mes pieds,--il disait qu'il adorait la terre qui me portait, et il me
+supplia de lui permettre d'embrasser mes pieds. Je m'inclinais vers lui,
+je lui baisais les cheveux, le front, les yeux. Il me prit par la taille
+et enfouit sa tête--vous ne devinez pas où?--dans les environs de ce
+point que tous les hommes envient. Bien qu'il fût jalousement voilé de
+mousseline, caché par mes robes et ma chemise, Arpard semblait ivre. Il
+prit ma main droite et la pressa sur son coeur, sous son gilet. Ce coeur
+galopait et battait aussi fort que le mien. Mon genou droit se heurta à
+ses jambes, qui flageolèrent comme celles d'un homme ivre, et à cet
+attouchement il devint encore plus affolé et plus amoureux. Je crus que
+ses yeux allaient sauter hors de leurs orbites. Il était onze heures,
+nous étions encore dans l'île, étroitement enlacés. Mes jambes étaient
+sur ses genoux. Il osa enfin une première caresse. Il joua d'abord avec
+le cordon de mes bottines, puis il me caressa le visage, les oreilles,
+les cheveux, la nuque et aussi le menton, que j'avais fort joli. À cette
+première caresse, j'étais déjà hors de moi. Nos bouches s'étaient unies,
+je suçais ses lèvres et ma langue pénétrait entre ses dents jusqu'à sa
+langue. Je voulais l'avaler, tant je l'aspirais.
+
+Je ne sais pas comment cela arriva, tout à coup je ne fus plus sur ses
+genoux. Je le serrais comme pour le briser. Sa main droite jouait avec
+ma nuque et me semblait moite de fièvre. Il me chatouillait à me rendre
+folle.
+
+Ce n'était pas l'expérience qui le guidait, mais l'instinct. Il m'avoua
+plus tard avoir ignoré jusqu'à ce moment la différence du carquois et
+des flèches. Et cependant il agissait avec une inexpérience aussi
+adroite que pourrait l'être l'expérience même, et l'on doit remarquer
+que les gens d'expérience sont souvent malhabiles.
+
+Je m'évanouissais, ce chatouillement était trop fort. Je baissai les
+yeux et j'aperçus mon superbe compagnon vêtu à la hongroise, ce qui lui
+seyait à ravir. Je ne lui avais pas encore rendu ses caresses et je
+brûlais de les lui rendre. Je le sentais tressaillir; une décharge
+électrique parcourait nos nuques et nous faisait tressaillir, comme ces
+malheureux animaux que la foudre frappe tressaillent avant de mourir, au
+plus fort d'un orage, dans la campagne. Au même instant, je sentis que
+j'étais hors de moi. L'extase nous ravissait l'un et l'autre dans des
+régions éthérées où il me paraissait que nul n'avait voyagé avant nous
+et où cependant tout était préparé pour nous recevoir. Arpard léchait
+mes mains et baisait les ongles de mes doigts. Ainsi que, je vous l'ai
+dit, personne ne lui avait appris ces choses: la nature seule le
+conduisait, il suivait ses inspirations.
+
+Un incendie intérieur nous poussait à d'autres plaisirs. Nous
+réfléchissions tous les deux comment nous y prendre. Ma raison avait
+abdiqué. Je ne craignais plus rien. Et si quelqu'un était venu me dire
+que le déshonneur m'attendait, que j'allais être engrossée, que j'allais
+accoucher et mourir; et si d'autres étaient venus nous entourer pour se
+moquer de nous, j'aurais continué ce jeu d'amour, je leur aurais crié
+mon bonheur, je n'aurais ressenti aucune honte. J'étais l'esclave de mes
+désirs, j'étais entièrement soumise.
+
+L'extase dura quelques minutes. Après nos caresses réciproques, mes feux
+devenaient chaque seconde plus ardents. Et lui était dans le même état.
+
+Mes yeux allaient de son visage à ses mains puissantes, de celles-ci au
+paysage inanimé; ils erraient sur la surface des eaux, à peine déchirée
+par quelques rares broussailles. La lune se reflétait dans l'eau, qui se
+ridait par endroits quand un petit poisson sautait. J'aurais voulu m'y
+tremper avec Arpard, prendre un bain de fraîcheur et de volupté! J'étais
+une bonne nageuse. J'avais pris des leçons de natation à Francfort et
+j'aurais pu traverser le Mein ou le Danube à la nage.
+
+Arpard devina ma pensée, il me souffla dans l'oreille:--Veux-tu te
+baigner avec moi dans cet étang? Il n'y a aucun danger. On dort depuis
+longtemps au restaurant. Il n'y a personne.
+
+--Mais tu m'as dit que ce bois est peu sûr, que l'on vient d'y
+assassiner quelqu'un. Sinon, je veux bien.
+
+--N'aie pas peur, chère ange. Cet endroit est encore le plus sûr. Plus
+près de la ville, dans l'allée des platanes qui mène à la rue du Roi,
+entre les villas, c'est là que c'est dangereux.
+
+--Mais que dira-t-on à l'hôtel, si nous rentrons si tard?
+
+--L'hôtel est ouvert toute la nuit. Le portier dort dans sa loge. Tu
+connais bien le numéro de ta chambre. La femme de chambre a sûrement mis
+la clef sur ta porte. D'ailleurs, une excuse est vite trouvée. Moi-même,
+je prends souvent une chambre dans cet hôtel quand je ne veux pas
+réveiller le concierge de mon oncle. Je prends la première clef, j'y
+suis comme à la maison. Ton voisin est parti aujourd'hui, la chambre à
+côté est vide, je m'y logerai.
+
+--Puisque tu me tranquillises, essayons-le. Aide-moi à me déshabiller.
+
+Il jeta aussitôt son bonnet, son brandebourg et sa chemise et m'aida à
+dénouer mon corset. En moins de trois minutes, nous étions tous les deux
+nus au clair de lune.
+
+Arpard n'avait encore jamais vu une femme. Il tremblait de tout le
+corps. Il s'agenouilla devant moi et se mit à baiser chaque endroit de
+mon corps avec des paroles doucement murmurées et ferventes comme une
+prière, comme ces lentes prières des moines de l'Inde qui, réunis en
+collèges, prient des heures durant en une sorte de bruissement fait de
+paroles indistinctes, assez semblable aux rumeurs de certains insectes.
+Enfin je lui échappai et je sautai dans l'eau. Je me mis à nager avec
+vigueur. Arpard ne nageait qu'avec une main. Il m'étreignait de l'autre.
+Parfois, il plongeait. Sa tête bouclée entrait dans l'eau, puis
+reparaissait comme celle d'un charmant dieu aquatique, d'un nain mignon,
+gardien des trésors mythiques. Nous reprîmes bientôt pied. L'eau était
+moins profonde. Nos désirs nous jetèrent dans les bras l'un de l'autre
+et je reçus résignée les douces caresses qui, je le sentais, auraient pu
+facilement me détruire. Cependant, je ne pensai pas un seul instant aux
+suites possibles de mon abandon. Si j'avais vu un poignard entre ses
+mains, j'aurais offert ma poitrine à ses coups. Comme il était
+inexpérimenté, la crise était là avant qu'il eût commencé à me dire son
+amour, et il resta un moment muet dans la belle nuit, sans savoir que
+dire ni que faire. Mais il ne perdit pas courage. Il m'étreignit plus
+fort. Il haletait, ses doigts se crispaient dans ma chair. Il me disait
+en mots entrecoupés la douceur et la violence de cet amour qu'il voulait
+me donner une fois pour toutes, c'est-à-dire qu'il serait l'unique de sa
+vie, et, sans le croire, je me flattais qu'il en serait peut-être ainsi.
+Cela eût été douloureux, si ça n'avait pas été exquis.
+
+J'étais maintenant sûre du résultat. Le frisson le plus voluptueux
+parcourait tous mes membres. Je le ressentais surtout dans la tête, puis
+aux pieds, dans les orteils. Mes yeux étaient tout grands ouverts et les
+larmes jaillissaient si impétueuses qu'il crut--ainsi qu'il me l'avoua
+plus tard--que c'était l'eau du bassin et non mes larmes. Ce frisson
+excita chez lui le même frisson et je sentis le tremblement me gagner,
+qui ne voulait pas finir. Nous tremblions tous deux, non pas de froid,
+mais à cause de ce frisson singulier et profond qui nous parcourait de
+la nuque au bout des orteils. Enfin son courant électrique me traversa
+de part en part. Nous étions serrés l'un contre l'autre, incapables de
+dire un mot, sans pensée, abîmés dans un lourd rêve d'amour. J'aurais
+voulu rester ainsi toute une éternité, jusqu'à la mort. Mourir ainsi
+serait l'extrême béatitude.
+
+Le vent nous apportait le carillon de l'église de Sainte-Thérèse. Il
+sonnait minuit. Je dis à Arpard qu'il était l'heure de rentrer en ville,
+que nous pourrions reprendre nos jeux à l'hôtel. Il m'obéit
+immédiatement. Il me pria de bien vouloir lui permettre de me porter
+dans ses bras, comme un enfant, jusqu'au bord. Il me prit dans ses bras,
+je lui nouai les miens autour du cou et il me porta jusqu'au banc où
+étaient mes habits. J'enfilai tout de suite mes bas, il noua mes
+bottines en embrassant continuellement mes genoux et mes mollets. Enfin
+nous fûmes prêts et allâmes au rond-point. Devant le tir, à la sortie du
+petit bois, était un fiacre. Le cocher était sur son siège. Arpard lui
+demanda de nous mener immédiatement en ville, contre un bon pourboire.
+Il lui indiqua la place de Saint-Joseph. Il voulait cacher au cocher qui
+j'étais et où je demeurais. Moi aussi j'étais devenue prudente et
+j'avais descendu ma voilette. Le cocher accepta pour un florin d'argent.
+Nous montâmes dans le fiacre, qui partit au galop. Le cocher devait être
+de retour peu après minuit: il avait amené des jeunes gens au tir et il
+n'était pas libre.
+
+Nous descendîmes à la place de Saint-Joseph. Ce n'était plus bien loin
+jusqu'à l'hôtel. J'entrai la première; il alla chercher les clefs et je
+l'attendis devant ma porte. Il m'apporta la clé au bout de quelques
+minutes. Le portier dormait. Personne ne nous avait vus rentrer.
+
+J'étais lasse. J'avais les jambes rompues d'avoir supporté tant de
+délicieuses fatigues. Je tenais à aller dormir. Je me couchai
+immédiatement. Arpard aussi semblait las: il avait supporté les mêmes
+fatigues. Je lui conseillai de se refaire des forces et d'aller se
+coucher. Il aurait bien voulu rester, mais il fut assez délicat pour me
+quitter, après m'avoir encore une fois embrassée avec passion.
+
+Je ne veux pas vous raconter toutes nos luttes d'amour à cette conquête
+du royaume de Cythère; je devrais me plagier moi-même et me répéter sans
+cesse. Cela vous ennuierait. Arpard m'avoua qu'il avait acheté à
+Francfort, chez un bouquiniste, les _Mémoires de M. de M..._, et que
+c'est là qu'il avait appris les théories des plaisirs de l'amour. Il me
+dit encore que, plusieurs fois, il avait été sur le point d'apporter ses
+prémices à une hétaïre, que seule la crainte de l'infection l'avait
+retenu; aussi c'était un grand bonheur que je fusse venue en Hongrie.
+
+Le premier soir, j'avais négligé toutes les mesures de précaution que
+j'employais ordinairement. Dans la suite, j'eus de nouveau recours à ces
+mesures de prudence. Je voulais être à l'abri de toute surprise.
+Parfois, je les négligeais quand même; mais nos relations n'eurent
+néanmoins aucune suite funeste. Comme vous êtes médecin, vous saurez
+expliquer ce phénomène.
+
+Mon bonheur ne fut pas de longue durée. Au mois d'octobre, Arpard reçut
+un emploi loin de Budapest et dut partir. Ses parents habitaient dans
+cette contrée, et son père était un homme si sévère qu'Arpard n'osa pas
+s'opposer à sa volonté.
+
+Au mois de septembre, j'avais loué un appartement dans la rue de
+Hatvaner, dans la maison des Horvat. Je ne faisais pas ma cuisine, je me
+faisais apporter mes repas du casino. C'était beaucoup plus avantageux
+pour moi. Je n'avais pas besoin d'inviter mes collègues à dîner, comme
+j'aurais dû le faire si j'avais eu un ménage, car les Hongrois sont très
+hospitaliers. Les acteurs, les chanteurs, les comédiennes et les
+cantatrices s'invitaient réciproquement et vivaient aux crochets des uns
+et des autres.
+
+Je pris une maîtresse de hongrois, une actrice, que le baron de O... me
+recommanda. Il ne me conseilla pas de prendre celle que M. de R...
+m'avait recommandée, car elle avait une mauvaise réputation en ville.
+
+Mme de B..., ma maîtresse de hongrois, avait été très belle dans sa
+jeunesse. Elle avait eu une vie assez agitée. Son mari était un ivrogne
+et elle était divorcée. Elle parlait très bien l'allemand et n'avait
+appris le hongrois que pour entrer au théâtre. Son père avait été
+fonctionnaire et elle avait reçu une très bonne éducation. Elle me fit
+le compliment qu'elle n'avait encore jamais rencontré une personne qui
+apprît avec autant de facilité le hongrois que moi.
+
+Nous fûmes bientôt amies, comme si nous avions été du même âge. Elle ne
+cachait pas ses aventures et m'en parlait souvent. Le nombre de ses
+amants était assez restreint; pourtant elle connaissait toutes les
+nuances de la jouissance sexuelle aussi bien que Messaline. Je ne
+pouvais pas cacher mon étonnement.
+
+«C'est que, me disait-elle, j'ai eu des amies qui ne se gênaient pas
+pour se livrer devant moi au libertinage le plus effréné; aussi j'appris
+tout cela en y assistant sans jamais y prendre part. Mme L..., que M. de
+R... vous recommandait comme maîtresse de hongrois, a été la plus
+dissolue de toutes dans sa jeunesse. Elle le serait encore si elle
+n'était si vieille; pourtant elle a encore deux ou trois hommes qui lui
+rendent le service d'amour. J'ai entendu parler de Messaline,
+d'Agrippine, de Cléopâtre et d'autres femmes dissolues. Je ne pourrais
+pas croire à ces histoires si je n'avais connu la L... Vous devriez
+faire sa connaissance; elle est très intéressante, un phénomène en son
+genre. Elle connaît toutes les entremetteuses de Budapest et a des
+relations avec toutes les prostituées. Grâce à elle vous pourriez
+apprendre des choses que la plupart des femmes ignorent habituellement.»
+
+Je dois vous faire remarquer que j'avais parlé à Mme de R... du livre du
+marquis de Sade et que je lui avais montré les images. Elle n'avait
+jamais vu ces images, mais elle me dit que Mme de L... devait les
+connaître. Elle avait vu Mme de L... les exécuter en pratique.
+
+«Que risquez-vous à voir ces choses? poursuivit-elle. Personne ne le
+saura. Je dois vous dire qu'Anna (c'est le nom de Mme de L...) est la
+discrétion en personne. On jouit légèrement en assistant à ces
+spectacles. Ils vous permettent de connaître les hommes dans leur
+déshabillé moral. Combien des plus grandes dames de Budapest se livrent
+à des excès pires que des prostituées, et personne ne les soupçonne.
+Anna les connaît toutes; elles les a toutes vues quand elles se
+croyaient à l'abri de la curiosité, et non pas avec un homme, mais avec
+une demi-douzaine.»
+
+Mme de R... aiguillonnait ma curiosité. Les scènes de _Justine_ et de
+_Juliette_ me faisaient horreur. Je n'aurais jamais voulu assister à
+certaines des scènes monstrueuses décrites dans ces volumes. Mais il y
+avait pourtant certaines choses que j'aurais pu supporter.
+
+Vous connaissez sans doute le livre du marquis et vous savez ce que ces
+images représentent. Si vous ne vous en souvenez pas, permettez-moi de
+vous les décrire. La première représente une arène. En haut, on aperçoit
+à une fenêtre un homme âgé, avec une barbe, le propriétaire de la
+ménagerie, puis un jeune homme et une fille à peine nubile et un
+garçonnet.
+
+Une fille nue est justement jetée par la fenêtre. Une panthère, une
+hyène et un loup sautent contre le mur pour la déchirer. Un lion est en
+train de dévorer une autre fille, ses intestins lui sortent du corps. Un
+énorme ours flaire une troisième fille. Même vous, un médecin, qui êtes
+habitué à assister aux plus terribles opérations, vous devez être
+épouvanté de cette image. Pensez donc, moi!
+
+La deuxième image représente le marquis de Sade. Il s'est affublé d'une
+peau de panthère et attaque trois femmes nues. Il en étreint déjà une et
+lui mord la poitrine. Le sang coule. Sa main droite lui déchire l'autre
+sein. Par terre est un enfant nu, déchiré, mordu, mort.
+
+Je ne sais pas quelle est la plus terrible de ces deux images. Je ne
+voulais pas assister à de tels spectacles. Mais il y en a d'autres, des
+orgies, des flagellations, des scènes de tortures et des débauches entre
+des personnes du même sexe, auxquelles l'on peut assister.
+
+Vous direz peut-être que les plus innocentes peuvent mener aux plus
+cruelles. Je ne veux pas prétendre que certaines natures ne connaissent
+pas de bornes; mais je puis affirmer que cela ne sera jamais mon cas. On
+pourrait tout aussi facilement affirmer que toutes les personnes qui
+assistent à des exécutions ou à des punitions corporelles--on sait qu'il
+y a toujours beaucoup plus de femmes que d'hommes--sont capables
+d'assassiner leurs semblables, s'ils osaient le faire impunément, pour
+satisfaire leurs morbides désirs. Mais ceci est faux, j'en suis sûre.
+Une de mes amies, une Hongroise, dont le père était officier et habitait
+avec toute sa famille à la caserne de Alser, à Vienne, assistait presque
+tous les jours à des exécutions corporelles. Elle voyait par la fenêtre
+comment les soldats étaient battus de verges et de martinet dans la
+cour. Jamais elle n'eut envie d'en faire autant personnellement; elle
+n'était pas même capable de couper le cou à un poulet. Il y a un abîme
+entre la participation active et l'assistance passive.
+
+Mme de L... fréquente dans les meilleures familles de Budapest. Les
+dames de la haute société sont intimes avec elle. Elle leur donne
+probablement des leçons dans l'art, qu'elle entend si bien, d'attirer
+les hommes. Ce n'était pas du tout compromettant de faire sa
+connaissance. En Allemagne, ça l'eût été. Je voulais bien la recevoir et
+Mme de B... me l'amena. Seul le baron de O... avait l'air mécontent et
+disait que ce n'était pas une société pour moi. Je ne sais pas pourquoi
+il la détestait tant. Elle me plut beaucoup. Elle n'était pas du tout
+provocante, ainsi que je le croyais. Quand nous nous connûmes mieux et
+que je l'eus priée de tout me raconter, elle laissa toute contrainte.
+Alors je vis que cette femme était tout autre qu'elle ne semblait en
+société. Elle avait une étrange philosophie, qui ne s'occupait que
+d'amener aux sens une nourriture toujours nouvelle. Elle me parut un
+Sade femelle. Elle eût été capable de faire tout ce qui était dans le
+livre. J'en eus bientôt des preuves, ainsi que je vais vous le raconter.
+
+Nous parlions de quelles façons on peut pimenter la jouissance sexuelle
+de la femme. La sensibilité des parties sexuelles s'émousse à la longue
+et il faut avoir recours à des moyens artificiels pour la ranimer.
+
+--Je ne conseillerais jamais à un homme de faire tout ce que j'ai fait,
+me disait-elle. Il n'y a rien de plus dangereux que la surexcitation
+pour un homme; cela l'énerve et le rend impuissant. L'imagination lui
+remplace mal et rarement ce qu'il a prodigué. Chez la femme, par contre,
+l'imagination augmente l'excitation et le plaisir. N'avez-vous jamais
+essayé de vous faire légèrement battre avec des verges durant le
+plaisir?
+
+Je dois vous dire qu'avec Mme de L... il était inutile de mentir. Elle
+reconnut, dès sa première visite, jusqu'à quel degré j'avais été initiée
+aux mystères de l'amour. Mais je n'avais rien à craindre, car elle
+partageait mes opinions concernant le secret de ces choses et la
+dissimulation des femmes. Je lui dis que j'avais essayé une fois, mais
+que la douleur avait été si forte que j'y avais renoncé. Elle éclata de
+rire.
+
+--Il y a très peu de femmes qui connaissent la volupté de la douleur, et
+surtout les verges ou le fouet, dit-elle. Parmi les nombreuses
+prisonnières qui sont condamnées à recevoir le martinet, il n'y en a pas
+une qui n'en aurait pas peur. Jusqu'à présent, je n'ai rencontré que
+deux filles qui ressentissent cette volupté. L'une était une prostituée
+de Raab, elle avait commis plusieurs vols rien que pour être fouettée.
+Sa volupté s'augmentait encore d'être punie publiquement. Elle était
+très fière d'être appelée putain. Quand elle recevait des coups, elle
+criait et se lamentait; mais, de retour dans sa cellule, elle se
+déshabillait, regardait dans le miroir ses chairs horriblement
+meurtries, tandis qu'elle paraissait pleine de volupté. Durant
+l'exécution, au milieu de la vive douleur, elle avait les déversements
+les plus voluptueux. L'autre, je viens de la découvrir, ici, en ville.
+Elle se trouve à la Conciergerie et reçoit trente coups de martinet par
+trimestre. Celle-ci ne crie jamais; son visage exprime plus de volupté
+que de douleur. Auriez-vous envie d'assister à l'exécution de cette
+fille?
+
+J'hésitais. J'avais peur que M. de F..., gouverneur de la ville, ne
+l'apprît. Je le connaissais bien, il était un de mes adorateurs.
+Anna--je l'appelle ainsi puisque Mme de B... la nommait ainsi--m'assura
+que M. de F... n'en saurait rien; que Mme de B... et d'autres dames y
+assisteraient, quelques-unes de la plus haute aristocratie, comme les
+comtesses C..., K..., O... et V...; que je pouvais très bien passer
+inaperçue et que si j'étais bien voilée, personne ne me reconnaîtrait.
+Enfin, je consentis; le jour était proche où la prisonnière recevait sa
+punition, ainsi je n'eus pas longtemps à attendre.
+
+Au jour de l'exécution, il y avait encore un autre spectacle, qui
+empêcha toutes les aristocrates de venir. C'était le jour de réception
+de la grande-duchesse qui venait d'arriver de Vienne. Nous entrâmes en
+cachette, Anna, Mme de B... et moi, dans une chambre préparée pour nous.
+Nous nous mîmes à la fenêtre. Bientôt apparurent trois hommes, le chef
+de la milice, un geôlier et le bourreau de la ville. La délinquante
+était une fille de seize à dix-huit ans, aussi belle qu'une jeune
+déesse, délicatement bâtie et avait un visage plein d'innocence. Elle
+n'avait pas peur, mais elle détourna les yeux quand elle nous vit. Anna
+me dit que j'allais bientôt me convaincre qu'elle n'avait pas honte. Le
+geôlier la ligota sur un banc et le bourreau la fouetta à coups de
+verge. Elle n'avait qu'un jupon très mince et sa chemise sur le corps.
+Ces voiles étaient tendus, des formes arrondies se dessinaient. La chair
+tremblait à chaque coup. Elle se mordait les lèvres, mais son visage
+était quand même rempli de volupté. Au vingtième coup, sa bouche
+s'ouvrit; elle soupirait voluptueusement et semblait jouir de la plus
+haute extase.
+
+--Cela aurait dû venir beaucoup plus tôt ou beaucoup plus tard, me
+souffla Anna; je ne crois pas qu'elle atteindra une deuxième fois
+l'extase. Nous devrons la lui procurer quand elle entrera ici, après
+l'exécution. J'ai donné cinq florins au geôlier pour qu'il lui permette
+d'entrer. Je l'ai fait pour vous.
+
+Je compris ce qu'elle entendait et je lui donnai dix florins pour
+couvrir les autres dépenses. Je voulais aussi donner quelque chose à la
+fille. L'exécution dura plus d'une demi-heure.
+
+Chaque coup durait une minute. M. F... s'éloigna, le bourreau porta le
+banc dans un réduit et la fille entra dans notre chambre. Nous passâmes
+toutes dans une autre chambre, dont les vitres étaient dépolies. On ne
+pouvait pas nous observer. Anna lui dit de se déshabiller. Elle ne le
+fit qu'avec peine. Ses chairs étaient enflées, on pouvait compter les
+traces des lanières. La peau était crevée, il en sortait du sang en
+longs filets. C'était très beau.
+
+--Tu n'as goûté qu'une seule fois la volupté? lui demanda Anna.
+
+--Une seule fois, répondit la pauvrette à voix basse. Ses jambes
+tremblaient, il me semblait qu'elle avait envie d'une autre jouissance.
+Anna lui dit de mettre ses jambes sur une chaise. Puis elle s'agenouilla
+devant elle et se mit à jouer avec les boucles de ses cheveux, qui lui
+retombaient sur les yeux. Anna les écartait soigneusement, découvrant un
+beau front uni et blanc comme le marbre. La fille haletait et soupirait
+de temps en temps. Elle avait empoigné des deux mains les cheveux d'Anna
+et elle les arrachait, dans sa fureur amoureuse.
+
+--Te crois-tu jolie? lui demandait Anna.--Oh! oui, beaucoup, et vous
+aussi, mais plutôt belle, votre caresse est douce. C'est si bon...
+Ah!... ah!... ne terminez pas, caressez mon front, lentement.
+Maintenant, rafraîchissez aussi de vos mains froides ma nuque et mes
+joues.
+
+J'avais envie de remplacer Anna auprès de la fille. Anna remarqua le
+changement de ma physionomie. Elle cessa son jeu et me demanda:
+
+--Voulez-vous essayer? Et toi, Nina (elle s'adressait à Mme de B...), ne
+reste pas ainsi comme une bûche. Amuse-toi avec mademoiselle.
+
+Mme de B... éclata de rire. Elle se mit à l'aise et je fis de même. Anna
+ne suivit point notre exemple, et pour cause: un corps aussi abîmé que
+le sien nous aurait enlevé toute envie de plaisanter.
+
+Nina (Mme de B...) était encore très belle, elle avait un plus beau
+corps que ma mère. Elle n'avait jamais eu d'enfants; son ventre n'avait
+pas de rides et n'était pas détendu comme on l'aurait attendu à son âge.
+Elle avait au moins cinquante ans, à en juger sur son visage. Pourtant
+elle avait moins de chance auprès des hommes qu'Anna, qui était beaucoup
+moins belle. Elle n'était pas lubrique; on aurait dit une statue de
+marbre, inanimée. Maintenant aussi, elle restait complètement froide.
+
+Je pris la place d'Anna aux genoux de la fille.
+
+Comme Anna avait interrompu le jeu, la bonne volonté qu'il faut de part
+et d'autre dans tout amusement humain avait fini par disparaître. Je dus
+tout recommencer. Cela dura longtemps. Nina s'était agenouillée auprès
+de moi, elle m'enlaçait de sa main gauche, tandis que la droite jouait à
+repousser les mèches rebelles qui faisaient paraître petit mon front,
+que j'ai naturellement haut et large. Ma tête me brûlait comme si elle
+avait été pleine d'explosifs. L'odeur qui emplissait la pièce était
+extrêmement voluptueuse; ce parfum m'était plus agréable que celui des
+fleurs les plus rares. Il m'enivrait.
+
+Anna s'était agenouillée de son côté et s'amusait maintenant à tresser
+des nattes avec les beaux cheveux de la fille. Elle avait assez de
+cheveux pour qu'on pût ainsi tresser quatre nattes grosses comme un bras
+de femme et qui tombaient jusqu'au mollet. Ce chatouillement excitait la
+petite, elle s'agitait de plus en plus et la crise approchait. Anna lui
+tirait parfois les cheveux, et comme elle avait les chairs déjà
+meurtries, cela augmentait ses sensations douloureuses.
+
+--Oh! mon Dieu! criait la fille voluptueuse, c'est trop fort! je ne puis
+plus rien supporter, je vais me trouver mal...
+
+Anna éclata de rire et je fis comme elle, qui riait à se tordre. La
+fille aussi riait, mais avec un peu de honte, et Anna maintenant lui
+tirait les cheveux assez rudement, mais la fille n'en paraissait pas
+mécontente et j'aurais tout donné au monde pour savoir si son
+contentement était feint ou non. Mais il me fut impossible de lire ce
+qui se passait exactement dans le cerveau de cette fille et il est bien
+possible, après tout, qu'elle-même n'aurait rien su y démêler.
+
+C'est ainsi que se termina ce jeu charmant et inoubliable. Nous nous
+habillâmes. Je donnai vingt florins à la fille, je l'embrassai
+tendrement et je lui dis qu'elle n'avait plus besoin de voler, que je la
+prenais à mon service.
+
+
+
+
+III
+
+ROSE
+
+
+Vous m'avez demandé vous-même de ne rien vous cacher de mes expériences
+et de mes sentiments, aussi je n'ai pas hésité une minute à vous
+raconter l'anormalité de mes désirs pervers. Je suis convaincue que vous
+saurez me comprendre, car vous êtes un psychologue aussi profond qu'un
+fin physiologue. Il est probable qu'aucune femme ne vous fit jamais
+semblables aveux; mais vous avez certainement étudié de tels cas, et
+peut-être êtes-vous arrivé à les résoudre. Je suis profane, j'ignore
+tout de ces deux sciences; j'ai obéi au moment, sans penser si ce que je
+faisais pouvait révolter nos meilleurs sentiments et nous inspirer de
+l'horreur. De sang-froid, à l'abri de mes sens, j'aurais tremblé à
+l'idée d'accomplir de telles saletés. Maintenant, après les avoir
+faites, je suis d'un autre avis, car je ne vois pas ce qui les rend
+obscènes.
+
+Peut-être que vous me reprendriez ici si je vous communiquais tout ceci
+oralement, et peut-être que vous ne me reprendriez pas. Vous connaissez,
+bien mieux que moi, la conformation organique de l'homme et vous
+connaissez la clé de ce phénomène dans le cerveau. Je raisonne d'après
+mon expérience personnelle, sans pouvoir garantir la justesse de ce que
+je dis.
+
+Avant tout, je dois répondre à cette question: qu'est-ce qu'on entend au
+juste par une saleté?--Nous nous nourrissons tous les jours de matières
+qui, analysées, se trouvent être en état de pourriture; nous avons beau
+nous convaincre que nous purifions nos aliments par l'eau et par le feu,
+nous mangeons, au fond, des saletés. Certains aliments doivent être
+absolument pourris pour nous plaire. Est-ce que le vin, la bière ne
+doivent pas fermenter avant que nous les goûtions? Et la fermentation
+est un certain degré de pourriture! Et c'est ce qu'il y a de plus bled
+aux grives et aux bécassines qui est de haut goût et très recherché. Et
+si on pense de quoi se nourrissent les porcs et les canards! Le fromage
+fourmille de vers. Souvenons-nous de quelle façon on ensale les harengs.
+J'ai assisté une fois à Venise à cette opération. Je ne puis pas la
+raconter. Si on savait quel complément reçoit le sel de mer, plus
+personne n'en mangerait! En un mot, la saleté est quelque chose de très
+relatif, et qui songera, en jouissant de quelque chose, aux matières
+premières? C'est comme si quelqu'un, s'étant amouraché d'une jeune
+fille, perdait ses sentiments poétiques en pensant aux besoins naturels
+de sa bien-aimée. Moi je crois justement le contraire. Quand un homme
+aime quelqu'un ou quelque chose, il ne voit plus rien d'obscène, de sale
+ou de dégoûtant dans l'objet de son plaisir.
+
+Ces quelques réflexions peuvent servir d'excuse à ce que j'ai fait,
+poussée par les désirs aveugles de mes sens. Je vous en ai parlé à la
+fin de ma dernière lettre. Cela doit vous suffire.
+
+Ce que mon coeur éprouva plus tard est bien différent et beaucoup plus
+étrange. Vous aurez, comme psychologue, un sujet d'analyses, car, si ce
+n'est pas absolument extraordinaire, c'est quand même une anormalité.
+
+J'ai lu, ces derniers temps, plusieurs livres sur l'amour grec, le
+soi-disant amour platonique; particulièrement les oeuvres de Ulrich,
+professeur, actuellement à Durzbourg. Il ne parle cependant que de
+l'amour entre hommes, et ne dit pas un mot de l'amour entre femmes. Que
+direz-vous quand je vous avouerai que jamais je n'ai aimé un homme aussi
+violemment que j'ai aimé ma chère Rose, la fille dont je vous ai parlé à
+la fin de ma dernière lettre? L'amour physique m'attirait, il est vrai;
+mais il y avait encore autre chose au coeur, une nostalgie que je n'ai
+jamais éprouvée pour aucun homme. C'était un amour si pur que toutes les
+autres femmes me dégoûtaient, et les hommes encore plus. Je ne pensais
+qu'à Rose, je rêvais d'elle. J'embrassais mes oreillers, je les
+caressais en pensant que c'était elle que je tenais. Et je pleurais,
+j'étais désolée de ne pouvoir la voir.
+
+Je ne savais à qui me confier, à Nina ou à Anna? Ou devais-je prier M.
+de F... de la libérer de sa peine? Il m'aurait demandé comment je la
+connaissais, et je n'aurais su que lui répondre. Enfin, je décidai d'en
+parler à Anna. Elle m'épargna la peine d'entamer cette conversation et,
+se mettant tout de suite à parler du plaisir partagé:
+
+«C'est tout ce qui peut encore m'exciter, me dit-elle, et, aujourd'hui,
+je n'ai pas eu le meilleur. Je vous ai cédé la suprême jouissance.
+N'êtes-vous pas amoureuse de cette petite Rose? Ne niez pas, j'ai vu
+avec quelle volupté vous caressiez ses cheveux et son front, je vous ai
+vue; ne niez pas, je connais bien ces choses-là, n'est-ce pas? Oh! quel
+délicat parfum et quel excellent goût!
+
+J'étais encore pleine de préjugés et je rougis.
+
+--Hahahaha! Vous rougissez? C'est signe que vous êtes amoureuse de la
+petite. Même si je n'avais pas vu votre visage, je l'aurais deviné,
+quand vous lui avez donné l'argent et quand vous lui avez dit que vous
+vouliez la prendre chez vous. Trois mois sont vite passés, et je pense
+bien que la petite préférera venir chez vous que de retourner en prison.
+Son envie de se faire fouetter, vous pouvez tout aussi bien l'assouvir.
+Peut-être qu'elle préférera les verges au fouet, tous les goûts sont
+dans la nature, tous, vous pouvez m'en croire, et celui-là n'est déjà
+pas si sot.
+
+--Ne serait-ce pas possible de l'avoir plus tôt? demandai-je.
+
+--C'est difficile. Elle doit terminer sa peine. Cela ne dépend pas de M.
+de F... de la libérer ou non, bien qu'il soit très influent. Pourtant,
+je veux essayer de lui en parler.
+
+--Ne lui dites pas mon nom. Il pourrait soupçonner quelque chose.
+
+--Soyez sans crainte, mon offre ne l'étonnera pas du tout. Il y a assez
+de dames en ville qui font comme les hommes et qui ont des amants des
+deux sexes. Je lui dirai que c'est pour moi. Non, il ne voudrait pas. Je
+dirai que c'est une étrangère qui cherche une fille se laissant
+volontairement tourmenter et que je n'en connais pas d'autre que Rose.
+Pourtant vous ne devrez pas l'avoir chez vous les premiers jours.
+Ensuite je dirai que la dame a quitté Budapest et que, par humanité, je
+vous ai recommandé Rose comme femme de chambre.
+
+--Mais le croira-t-il?
+
+--Et pourquoi pas? J'ai une bonne langue. Avant tout, il faut beaucoup
+d'argent pour le corrompre.
+
+--Combien? demandai-je effrayée, car Nina m'avait mise en garde contre
+son avidité.--Combien pensez-vous?
+
+--Hou, peut-être cent florins, peut-être plus, je ne sais pas.
+
+--Je ne voudrais pas y consacrer plus de cent florins, déclarai-je. Si
+elle m'avait demandé le double ou le triple, je les lui aurais donnés.
+
+--Bon. Donnez-moi tout de suite cent florins. S'il consent à ce prix, la
+fille sera demain chez vous; sinon, je vous rends votre argent. Je vais
+tout de suite chez lui, avant qu'il aille au casino. Mais je n'ai pas
+d'argent pour prendre un fiacre. Donnez-moi encore un florin. Je ne
+demande rien pour ma peine. Votre amitié me suffit.
+
+Nina avait raison. Cette femme m'aurait dépouillée, si je n'avais été
+prudente. Je savais bien qu'elle s'en irait à pied.
+
+En moins d'une heure, elle était de retour. F... faisait des
+difficultés; elle avait ajouté cinquante florins et il avait cédé. Il ne
+le faisait que par amitié. Il n'avait pas demandé pourquoi c'était; il
+croyait que c'était un cavalier qui désirait garder l'incognito. Je fus
+donc forcée de lui trouver encore cinquante florins. Mais elle se mit à
+se plaindre du mauvais temps et des mauvais payeurs. Elle me montra un
+paquet de récépissés du mont-de-piété; elle me dit qu'elle perdait tout
+si elle ne payait les intérêts le lendemain. Je lui donnai cinquante
+florins de plus. Elle m'assura qu'elle considérait cette somme comme un
+emprunt; mais je lui répondis qu'elle n'avait pas besoin de me la
+rendre. Je voulais m'assurer sa discrétion et ses services ultérieurs.
+
+Le lendemain, je racontai tout à Nina. Elle me dit que F... recevait à
+peine trente florins et que c'était Anna qui empochait le reste. Nous
+décidâmes de fêter ce jour par un bon souper.
+
+--Il est possible que vous sauviez une fille perdue, me dit Nana, et
+Dieu vous récompensera de cette action. Mais cela va vous coûter de
+l'argent, car cette fille aura besoin d'habits. Vous devriez aussi lui
+préparer un bain. Ces malheureuses reçoivent si facilement de la vermine
+en prison. J'ai eu chez moi une fille de la grandeur et de la taille de
+Rose. Elle m'a quittée en laissant ses habits. Elle pouvait le faire,
+puisqu'elle a volé les miens. Ils seront assez bons. Taxez-les vous-même
+et donnez-moi ce que vous pensez être leur valeur.
+
+Mme de B... était tout le contraire d'Anna. J'estimai ces habits à
+quarante-cinq florins. Elle n'en voulut que trente-six, et j'eus de la
+peine à lui faire accepter une broche en souvenir. Elle était très
+désintéressée.
+
+Il était près de huit heures quand Rose arriva chez moi. Je la menai
+immédiatement à Orfen et nous prîmes un bain turc. Nous étions en
+octobre, ces bains deviennent toujours plus chauds tant que la
+température baisse à l'extérieur. La pauvre enfant se ressentait de
+l'exécution de la veille. C'est à peine si j'osais toucher les chairs
+endolories. Je la soulageai un peu en la pansant avec des compresses
+chaudes et lénitives. La chaleur du bain l'anima entièrement. Elle
+n'était plus aussi honteuse et timide que la veille. Elle se jetait à
+mon cou et plaisantait d'une façon gentille et juvénile. Elle disait des
+paroles charmantes avec une voix ravissante et avait toujours des
+réponses pleines d'à-propos. Elle me jura de ne jamais aimer un homme,
+si je voulais l'aimer comme je le lui avais témoigné la veille. Elle
+était folle de joie. Elle me dit que ça serait sa plus forte volupté
+d'être étranglée ou poignardée par moi. La fille était encore vierge, ce
+que je n'avais osé espérer. Je n'arrivais pas à la faire tenir en place
+tant elle était pétulante. Cette vivacité me plaisait surtout, je suis
+vive moi-même, mais loin d'atteindre à ce mouvement perpétuel. On eût
+dit du vif-argent.
+
+--Je vous aime! me disait Rosé. Je n'y tiens pas. Je préfère vous aimer,
+vous, qu'un homme.
+
+Roudolphine m'avait fait un cadeau à Vienne, et je n'en avais pas encore
+essayé. Il était de construction nouvelle et disposé pour servir à deux
+êtres. C'était le moment ou jamais d'utiliser ce cadeau de mon ancienne
+amie, qui sans doute ne se souvenait plus du don qu'elle m'avait fait et
+qui, si par hasard elle s'en souvenait, ne voudrait jamais croire que
+j'avais oublié de m'en servir ou plutôt que je n'en avais jamais eu
+l'occasion.
+
+Après avoir pris le bain et ne nous être permis que des badineries sans
+importance, nous retournâmes à la maison. Anna et Nina nous attendaient
+déjà. La première avait commandé un succulent souper au Champagne. Elle
+avait apporté ce qu'il lui fallait et me dit que peut-être j'allais
+aussi connaître l'agrément de la douleur.
+
+La chambre était bien chauffée, nous ne risquions rien à nous mettre à
+l'aise. Anna le fit aussi. Mais je ne remarquai point ses charmes
+flétris, car elle se mit tout de suite sous la table en disant qu'elle
+allait faire le chien. Cela nous fit rire, et j'en ris encore quand j'y
+pense. Elle faisait «houao, houao» comme un roquet, et de temps en temps
+frappant vite sur le sol avec sa main, elle faisait semblant de courir
+vite comme un mâtin qui veut s'élancer sur un passant mal vêtu.
+
+Ma pose n'était pas très confortable, j'étais éloignée de la table et
+atteignais à peine les plats; pourtant le rire nerveux provoqué par Anna
+jouant à faire le chien me procurait le plus vif plaisir. Elle jouait
+aussi avec les deux mains, les frappant l'une contre l'autre pour imiter
+les claquements de fouet du veneur qui veut exciter son chien sur la
+piste de la bête noire; tout cela était imité à ravir, et j'avoue que je
+m'amusais extrêmement. Nina me passait les plats et remplissait mon
+verre. Nous mangions et buvions tant que la si froide Nina elle-même
+était pompette. Je jetais quelques bouchées à Anna. Elle ne mangeait les
+biscuits et autres sucreries qu'après les avoir reniflés comme un chien.
+Elle faisait même semblant de ronger un os. Elle disait qu'à être mangés
+comme par un chien les mets gagnaient un goût spécial.
+
+Après le souper, je me préparai, toute joyeuse, à emmener Rose dans ma
+chambre pour partager mon lit. La jeune fille voulait justement aller au
+lit et s'étirait comme quelqu'un qui s'endormira aussitôt couché.
+
+«Non, non, ce n'est pas ainsi que je l'entends, lui criai-je, méchante
+enfant! Attends, attends donc, tu sembles bien t'ennuyer avec nous.»
+
+Nina s'amusait à faire des bouquets avec des fleurs de cire qu'elle
+imaginait elle-même. Elle avait pour cette imagination un goût exquis.
+Elle coloriait ensuite ses bouquets avec des couleurs vives qui
+paraissaient avoir été prises dans la nature, tant leur éclat était
+naturel. Je me souviens d'avoir vu une gerbe de roses du Bengale, non
+véritables, mais issues de ce procédé, qui étaient la plus belle chose
+qu'on pût voir, et aussi la chose la plus fragile, car les pétales de
+cire se brisent facilement, et il faut bien des précautions pour les
+conserver.
+
+Cette occupation était aussi agréable que l'action de faire le chien.
+Pour moi, je tremblais d'impatience. Anna m'aidait. Nina cessa aussi
+cette imitation dans laquelle elle excellait. Rose s'étendit sur le lit.
+Je la regardai longuement: Je prenais ainsi un nouveau rôle. Je
+l'embrassais, je caressais ses épaules aveuglément et avais pris une de
+ses mains dans les miennes pour lui donner confiance en son époux d'un
+instant.
+
+Nina se mit enfin en place devant sa table pour reprendre son agréable
+occupation de fleuriste. Rose poussa un faible cri de fatigue. Anna lui
+caressait la tête. Elle la berçait comme on fait aux petits enfants.
+Elle chantait une berceuse lente et d'une mélodie très belle. Tout à
+coup, j'entendis un sifflement: c'était Nina qui se mettait à siffler
+comme un homme. D'ailleurs elle sifflait très bien et avec beaucoup de
+force, imitant toutes sortes d'oiseaux, le merle, le rossignol, la
+mésange. Nous étions ravies.
+
+«C'est dommage que vous ne sachiez pas siffler comme moi, dit Nina, cela
+ferait un beau concert, comme on en entend parfois dans les bosquets
+durant la belle saison. Enfin, je vais siffler seule. On ne peut pas
+rester tranquille avec vous.»
+
+Je dis à Nina que nous pourrions imiter le chant des oiseaux avec la
+voix de tête, cela serait aussi agréable.
+
+C'est alors qu'eut lieu la scène principale: nous formions un groupe,
+comme les Romains en ont représenté sur les camées et dans les
+bas-reliefs. Nina s'étendit près de moi. Elle sifflait d'une façon
+merveilleuse. Je caressais en chantant les cheveux de Rose. Je chantais
+toutes sortes d'airs célèbres en continuant mes caresses. Nous
+recommençâmes en choeur. Cette fois, la partie dura plus longtemps. Nina
+donnait plus de force à ses sifflets. Anna imitait le corbeau et les
+oiseaux de nuit. Nous commencions à nous fatiguer. Je regardais Rose.
+Elle était sur le point de s'endormir. Je l'implorais pour qu'elle ne
+dormît point. Je lui criais: «Ne dors pas jusqu'à l'aube!» et elle
+ouvrit les yeux. Enfin, nous gravîmes le suprême degré. Je perdis
+connaissance. De la joie partout, mes membres me picotaient. Nina et moi
+nous n'avions vraiment pas la moindre velléité de sommeil.
+
+Je ne sais pas combien dura cette extase, que j'appellerai un
+évanouissement. Quand je revins à moi, Anna et Nina étaient sorties. Les
+assiettes étaient sur une chaise, près du lit. Les femmes avaient
+descendu la lampe, une faible lumière régnait dans la chambre. Rose
+dormait profondément; sa jambe gauche hors du lit, le pied ou plutôt ses
+doigts de pied touchaient le sol. Parfois, elle soupirait
+voluptueusement. Elle m'étreignait de son bras gauche; le droit pendait
+hors du lit. Les couvertures étaient remontées; je ne voulais pas la
+réveiller, et je remis ma tête sur les oreillers. Je m'endormis pour ne
+me réveiller qu'après dix heures du matin.
+
+Je ne vais pas vous raconter toutes les scènes où j'étais tantôt active,
+tantôt passive. Je ne pourrais que me répéter. Vous en avez assez appris
+sur ce sujet; cela ne ferait que vous exciter, ainsi que je m'excite
+quand je lis ces pages. Car, soit dit entre parenthèses, je me suis fait
+une copie de ces feuilles, elles me servent d'excitant quand mes sens
+sont détendus.
+
+Quelques jours plus tard, Anna revint chez moi. Nina était venue tous
+les jours pour continuer nos leçons de hongrois. Avec Rose, chaque fois
+que nous étions seules, je jouissais de toutes les joies et nous allions
+tous les jours au bain. Elle m'était fidèle comme si j'avais été un
+homme. Aujourd'hui encore, après tant d'années, elle m'est restée ce
+qu'elle était déjà alors, et bien qu'elle ait connu depuis l'amour
+masculin, elle me jure encore qu'elle aime mieux goûter l'amour entre
+mes bras que subir l'étreinte puissante du sexe fort. Moi aussi je le
+crois parfois, et je suis convaincue que si nous ne devions pas
+perpétuer le genre humain, nous pourrions très bien nous passer des
+hommes, tant la volupté est violente entre deux femmes.
+
+Anna me proposa d'assister à une orgie grandiose qui avait lieu tous les
+ans, au carnaval, dans un b..... Elle me dit que les dames de la plus
+haute aristocratie y participaient, qu'elles étaient toutes masquées et
+que personne ne pouvait les reconnaître. Par le masque elles se
+distinguaient aussi des autres prêtresses de Vénus. Tout se passait très
+luxueusement. Les hommes y avaient entrée libre, mais chaque billet de
+dame coûtait soixante florins.
+
+--Vous ne verrez pas quelque chose de semblable à Paris, disait-elle. Il
+n'y a pas plus de trente invitées. Les plus jolies putains (Mme de L...
+se servait toujours des mots les plus grossiers; je ne puis faire
+autrement que de les répéter; est-ce que cela vous choque?) les plus
+jolies putains y sont invitées et environ quatre-vingts messieurs. Vous
+voyez que le prix n'est pas exorbitant, puisqu'il y a environ cent
+cinquante personnes de rassemblées et que le billet revient ainsi à
+douze florins par tête. L'entremetteuse veut recouvrer ses frais et les
+messieurs le temps perdu, éclairage, musique et souper. L'année passée,
+les comtesses Julie A... et Bella K... ont payé douze cents florins pour
+couvrir les frais. Il est probable que l'entrée sera plus chère cette
+année. Moi, j'aurai une entrée gratuite, ainsi que d'habitude. Mais si
+vous voulez y participer, vous devez me le faire savoir dans le courant
+de la semaine pour que je vous fasse réserver un billet.
+
+D'abord, je ne voulus pas. J'avais déjà dépensé beaucoup trop d'argent.
+Rose m'avait coûté plus de deux cents florins. Mes gages étaient assez
+élevés, mais j'aurais été embarrassée de dépenser encore quatre-vingts
+ou cent florins. Mais Anna me poussait tant que j'acceptai. Deux jours
+après, je recevais une carte d'entrée lithographiée avec une vignette
+que j'avais déjà vue dans un livre français. Une magnifique féminité
+posée sur un autel; des deux côtés, une haie masculine et, au fond,
+ainsi qu'un bonnet de grenadier, des cheveux de femme. Les cartes
+étaient signées par la comtesse Julie A... et L... R... (Luft
+Resithérèse), le nom d'une des plus célèbres propriétaires de b..... de
+Budapest, qui, ainsi que je l'appris, était protégée par M. de T...
+
+Anna me dit qu'il y aurait un bal masqué. Les dames en domino n'auraient
+pas d'autres habits. On s'appliquait à découvrir certaines parties. Un
+costume pittoresque en augmentait les charmes. Bref, elle me fit un si
+beau tableau de la fête que je ne regrettai plus rien. Je me mis tout de
+suite à la confection d'un masque de caractère. Personne ne devait
+savoir que ce masque était le mien. Mme de B... avait à peu près la même
+taille que moi. Je lui dis donc de faire faire mon costume sur ses
+mesures.
+
+Un soir, Anna vint me dire d'aller visiter le b..... où le carnaval
+devait avoir lieu. Elle voulait me procurer des habits d'homme; personne
+ne pourrait me reconnaître. Je passerais pour un jeune étudiant. Elle
+savait si bien parler que je cédai encore une fois. Je fus bientôt
+métamorphosée en jeune homme; mes cheveux étaient si adroitement cachés
+que l'on ne pouvait pas reconnaître leur longueur. Comme j'avais tenu
+plusieurs rôles de page dans les opéras, particulièrement dans les
+_Huguenots_ et dans la _Nuit de bal_, d'Auber, mes mouvements et mes
+gestes n'étaient pas empruntés.
+
+Le temps était beau; le pavé était sec; nous allâmes donc à pied. Ce
+n'était pas loin. Nous traversâmes la place des Cordeliers et nous
+entrâmes dans la première rue, la rue des Brodeurs. La maison de cette
+prêtresse de Vénus était assez vaste. Il était encore tôt; il n'y avait
+pas de visiteurs; ceux-ci n'arrivent, pour la plupart, qu'après le
+théâtre. La directrice de ce pensionnat était une grosse femme, de peau
+très brune; elle ressemblait à une bohémienne. L'expression de son
+visage était vulgaire et dure. Anna me présenta; elle me fixa et sourit.
+Je vis tout de suite qu'elle avait deviné mon déguisement, et je
+regrettais déjà d'être venue.
+
+--Vous désirez voir mes pensionnaires, jeune homme. Si vous étiez venu
+hier, vous n'auriez rien vu d'extraordinaire. Mais je viens de recevoir
+deux échantillons nouveaux, frais et curieux, de Mme Radt, de Hambourg.
+Maintenant j'en ai une douzaine. Quand j'ai trop de visiteurs, j'envoie
+chercher la Julie de M. de F..., et la vieille Radjan est tout heureuse
+de pouvoir vendre sa marchandise démodée chez moi. Est-ce que ce jeune
+homme a déjà fait l'amour? (C'est son expression.) Il désire une vierge,
+et c'est pour cela que vous l'avez mené chez moi? dit-elle en
+s'adressant à Anna. Alors je vous recommande Léonie. Elle n'a débuté
+dans le métier que depuis deux mois et n'a que quatorze ans; mais elle
+s'y connaît mieux qu'une vieille.
+
+Elle nous précéda dans une grande salle assez élégamment meublée. Il y
+avait un piano; les parois étaient recouvertes de miroirs. Les
+odalisques de ce harem public étaient sur un divan. Elles étaient toutes
+plus belles les unes que les autres, et il était difficile de faire son
+choix. Elles semblaient plutôt timides que hardies. Léonie, une très
+jolie rousse, avait quelque chose de provocant et de coquet dans les
+traits. Elle portait une frisure rococo. Elle était élancée, aussi
+souple qu'une sylphide. Son décolleté laissait voir ses seins qui
+tendaient son corsage à le rompre. Elle montrait toujours sa jambe, qui
+était fine, et son pied mignon. Je m'assis à côté d'elle. Anna prit
+place en face de nous. Léonie me pinçait parfois avec férocité; elle
+voulait être encore plus agressive, mais Anna lui tapa sur les doigts.
+
+Je tendis dix florins à la propriétaire pour nous apporter du vin et des
+sucreries. Elle regarda dédaigneusement le billet de banque et dit:
+«C'est tout?» Ces mots me fâchèrent; je lui dis que je payerais tout ce
+qu'elle voudrait, mais que je n'avais qu'un billet de cent florins sur
+moi. Ceci la rendit immédiatement aimable. Elle me dit qu'elle allait me
+faire voir quelque chose que je n'avais certainement jamais vu et elle
+quitta le salon. Anna la suivit et je restai seule avec les femmes.
+
+Je trouvai parmi elles ce que je n'y aurais jamais cherché: de
+l'éducation, un bon ton, oui, même certaines connaissances que plus
+d'une aristocrate aurait enviées. Une de ces femmes jouait très bien du
+piano, elle avait un très bon doigté, une bonne oreille; elle chantait
+juste des ariettes d'Offenbach. Une autre me montra un album avec de
+très belles aquarelles qu'elle faisait à ses moments de loisirs. Une
+partie de ces femmes se plaignaient de leur sort; elles déploraient leur
+malchance qui les avait menées ici. D'autres se sentaient parfaitement
+heureuses. Les cavaliers étaient aimables, galants; les étudiants
+étaient grossiers, mais entre leurs bras elles prenaient le plus de
+plaisir, car ces jeunes gens dépensaient leurs forces sans compter.
+
+--Que voulez-vous, dit une belle Polonaise que l'on nommait Wladislawe;
+il vient ici un admirable jeune homme, il est fier comme un paon et
+toutes les femmes sont amoureuses de lui. Il coucha une nuit avec moi
+et, jusqu'au matin, il fit la chose neuf fois. C'est beaucoup avec une
+fille. Il est plus aisé de le faire avec une douzaine de femmes que cinq
+fois avec la même. Je n'en connais qu'un qui puisse en faire autant.
+Mais celui-là ne me l'a jamais fait. Il doit avoir une bien-aimée, une
+femme qui l'entretient.
+
+--Tu parles du neveu de l'intendant du théâtre, dit Olga, une joyeuse
+Hongroise, Arpard H...?
+
+Lorsque Olga prononça ce nom, je tressaillis.
+
+--Aucune femme ne l'entretient, continua Olga, il est assez riche pour
+avoir une maîtresse.
+
+--Je sais que la comtesse Bella R... lui a fait les propositions les
+plus brillantes et qu'il a refusées, dit une autre.
+
+L'entrée de la patronne et d'Anna interrompit notre conversation.
+
+--Si vous voulez bien venir, jeune homme, je vais vous montrer quelque
+chose qui va dessiller vos beaux yeux. Ce qu'il est beau! ajouta-t-elle
+en me pinçant le derrière.
+
+Je suivis la grosse femme. Elle me mena dans un long corridor et nous
+traversâmes plusieurs chambres. Puis elle ouvrit une porte aussi
+doucement que possible et mit un doigt sur la bouche. La chambre était
+sombre; une faible lumière de crépuscule pénétra par la fenêtre voilée
+de rideaux blancs. Elle prit ma main et me mena vers un sopha posé
+devant une porte vitrée. J'entendis un faible bruit qui venait de la
+chambre d'à côté. Je montai sur le divan pour mieux voir ce qui s'y
+passait. La chambre était éclairée, je voyais tout ce qui s'y passait;
+mais les deux filles qui s'y trouvaient ne pouvaient pas me voir. Un
+vieillard entra; il était chauve, avait un vilain visage de fauve, il
+était assez grand et très maigre. J'entendais chaque mot. Une des
+odalisques avait une verge en main. Elles se déshabillèrent rapidement
+ainsi que le vieux Céladon, la vraie caricature du Chevalier à la Triste
+Figure. Ils étaient tous les trois ainsi devant mes yeux. L'homme était
+laid, un cuir jaune et poilu recouvrait son maigre squelette. Il était
+juste vis-à-vis de moi. Son nez était petit et son visage tout ratatiné.
+Je ne le vis pas tout d'abord. Je ne pouvais pas distinguer s'il avait
+deux bouches au lieu d'une bouche ou un nez, car son nez n'était pas
+plus grand qu'une fève. Les deux filles prenaient des poses voluptueuses
+pour l'exciter; mais cela n'aidait à rien. Alors il se coucha sur trois
+chaises; on lui attacha les pieds et les poignets, et l'une se mit à le
+battre, tandis que l'autre lui offrait tantôt sa main à baiser, tantôt
+son pied. Les coups tombaient toutes les minutes; au troisième, je vis
+des gouttes de sang perler sur la peau. Au dixième, ses potences (car je
+ne puis appeler autrement ses épaules maigres séparées par un torse
+encore plus maigre) étaient meurtries et ne formaient qu'une blessure
+informe et saignante comme un morceau de viande d'un animal. Il
+suppliait pourtant la fille qui le maltraitait si rudement de battre
+encore plus fort, et il sentait et baisait les mains de l'autre. Parfois
+j'entendais un coup de trompette ou le soupir d'un hautbois qui
+provenait du rire de la fille que ce vieux satyre flairait. Il semblait
+aspirer le parfum de ses mains.
+
+--Ça n'ira pas ainsi, soupira-t-il enfin. Mais tu me gifleras et je
+serai content tout de suite. Louise, aurai-je une ou deux gifles
+aujourd'hui? N'est-ce pas, deux, deux gifles, ma chère Louise!
+
+Il se coucha sur le dos et la fille dont il avait flairé les mains
+s'assit près de lui et le gifla à tour de bras. L'autre riait à se
+tordre en voyant les mines que faisait l'horrible vieillard. J'entendis
+les bruits de hautbois du rire des filles et je vis, ce qu'il désirait,
+les gifles tomber dru sur son visage; il grinçait des dents et se
+mordait les lèvres avec ardeur. Cette sotte opération lui faisait le
+plus grand plaisir, que l'on prolongeait aisément en le giflant selon
+son désir.
+
+
+
+
+IV
+
+ORGIE
+
+
+Je regrettais beaucoup d'avoir été au b..... D'un côté, cela m'avait
+coûté très cher; d'un autre côté, je ne pouvais pas vaincre le dégoût
+que cette scène entre le vieillard et les deux filles avait provoqué en
+moi. Cet épouvantable tableau me rappelait ce que j'avais fait avec
+Rose. Je me disais que, moi aussi, j'aurais une fois recours à de tels
+excitants pour contenter mes sens blasés. Un amoureux ne trouve rien de
+dégoûtant dans l'objet de son amour; les épouses et les mères le
+prouvent journellement. Mais il ne pouvait pas être question d'amour
+chez ce vieil énervé. Ce n'était que ce même sentiment qui me poussait
+aussi vers Rose et qui pousse des hommes vers de beaux garçons: le
+sentiment le plus naturel, celui qui émeut les sens à la vue d'une belle
+femme, d'un joli garçon, d'une jolie fille ou d'un bel homme. Mais de
+quelle façon se manifestait-il chez ce vieillard? Ce qui lui procurait
+de la volupté, les coups particulièrement, était, au point de vue
+esthétique, dégoûtant.
+
+Et moi-même je m'étais laissé séduire par de telles anormalités.
+L'ivresse avait dû me dominer, ou une vague d'inconscience, quand je
+m'étais laissé aller à ce que, dans mon bon sens, je n'aurais jamais
+fait. Les hommes sont ainsi faits. Souvent ceux qui, dans leur sens
+ordinaire, ne voudraient pas se départir de leur respectabilité,
+s'émancipent vite dans l'état d'ivresse. Je pensais ainsi; aujourd'hui
+je pense autrement. Vous savez ce que j'ai dit pour justifier certaines
+pratiques et certains désirs pervers ou anormaux. Après avoir vu ce
+vieillard, tout me dégoûta, aussi bien les plus violents désirs et les
+envies maladives que les relations naturelles avec Rose ou avec un
+homme. J'aurais chassé Arpard s'il était venu et s'il m'avait priée; et
+je chassai Rose quand elle voulut passer la nuit avec moi.
+
+Je ne pouvais oublier l'épouvantable spectacle auquel je venais
+d'assister, je passai une nuit agitée, rêvant à de pires infamies, et,
+le lendemain, je fus de méchante humeur.
+
+À dix heures du matin, je devais assister à une répétition générale.
+J'étais presque tout le temps sur la scène. Cette répétition, quoique
+pénible, changea mon humeur en chassant ces vilaines images.
+
+Parmi les personnes qui assistaient à cette répétition, je remarquai
+immédiatement un étranger qui me fit une grande impression. C'était un
+très bel homme, très élégant, avec un visage intelligent. Un de mes
+collègues l'avait amené. C'était un amateur d'art et un grand
+dilettante. Quand le ténor chanta un passage à fausse voix, il le
+remplaça et chanta ce passage avec tant de passion, d'expression et de
+goût qu'il nous enthousiasma tous. Je n'avais jamais entendu une telle
+voix, elle me courait le long des nerfs. Tout le monde applaudit et le
+ténor s'écria: «Après vous, monsieur, ce serait une profanation si je
+continuais», et il gâcha le reste de sa partie, ainsi que moi et les
+autres chanteurs.
+
+Je me renseignai auprès de M. de R... et lui demandai s'il était
+Hongrois.
+
+--Vous m'en demandez plus que je ne puis vous dire, me répondit-il. Sa
+carte de visite porte Ferry, F, e, r, r, y. Il peut être aussi bien
+Hongrois, Anglais, Italien ou Espagnol que Français, Allemand ou Russe.
+Il parle toutes les langues. Je n'ai pas vu ses papiers. Je sais
+seulement qu'il arrive de Vienne, qu'il est reçu à la cour, que
+l'ambassadeur anglais l'a recommandé auprès de son chargé d'affaires,
+qu'il a dîné avec le régisseur du théâtre Royal et que, dans la haute
+société, on est heureux de l'avoir à dîner. Je crois qu'il est chargé
+d'une mission diplomatique. Il habite l'Hôtel de la Reine d'Angleterre.
+
+Ferry assista à la fin de la répétition et se fit présenter. Il était un
+parfait galant homme, et je dus me surveiller en parlant avec lui.
+
+J'étais libre le soir quand j'avais eu une répétition générale dans la
+journée. On m'avait recommandé d'assister souvent à la comédie, pour
+entendre la bonne prononciation du hongrois. J'allai le soir au théâtre.
+Mme de R... me tenait compagnie dans ma loge. Au premier entr'acte,
+j'eus la visite inattendue de Ferry. Il s'excusa de me rendre visite et
+je le priai de rester. Il me fit un brin de cour, c'est-à-dire qu'il
+loua ma voix et mon chant, dit que j'avais une belle figure pour le
+théâtre, que mes toilettes étaient de très bon goût, etc., etc., mais ne
+parla pas d'amour. Il était simple, poli, sans être importun ou commun.
+Je résolus de faire sa conquête avant que les belles dames de la société
+ne se l'arrachassent. Aussi je mis en oeuvre toute ma coquetterie,
+pensant le gagner rapidement. Comme il me demandait la permission de me
+visiter chez moi, je pensais l'avoir déjà conquis, mais je fus bientôt
+détrompée.
+
+Nous parlâmes aussi d'amour, mais très généralement. Quoique ses yeux
+fussent éloquents, sa langue restait muette. Et si ses paroles me
+laissaient entendre que je ne lui déplaisais point, il ne me pria jamais
+de lui témoigner la moindre faveur. Quand il me pressait les mains en
+arrivant ou en me quittant, il le faisait nonchalamment, sans y attacher
+la moindre signification.
+
+Enfin, je l'amenai quand même à me parler de ses amours passées. Je lui
+demandai s'il avait fait beaucoup de conquêtes et s'il avait déjà été
+sérieusement amoureux.
+
+--J'aime le beau où je le trouve, me dit-il. Je trouve que c'est une
+injustice de me lier à une seule personne. Je trouve, en théorie, que le
+mariage est l'institution la plus tyrannique de la société. Comment
+est-ce qu'un homme d'honneur ose promettre ce qui ne dépend pas de sa
+seule volonté? En général, on ne devrait jamais rien promettre. Vous ne
+trouverez personne qui puisse vous dire que j'aie jamais promis quelque
+chose à quelqu'un. Je ne promets même pas de venir à un dîner lorsque je
+suis invité; je me contente de confirmer la réception de l'invitation.
+Je ne paye jamais et je ne joue jamais. Le hasard est une trop grande
+puissance pour que je songe à lui donner des chances de me vaincre. Et
+c'est pourquoi je ne promettrais jamais à une femme de lui rester
+fidèle. Elle doit me prendre comme je suis. Si elle condescend à vouloir
+partager mon coeur avec d'autres, elle y trouvera assez de place. Ceci
+est la raison pourquoi je n'ai encore jamais fait une déclaration
+d'amour à aucune femme; j'attends toujours qu'elle me dise simplement et
+franchement si je lui ai assez plu pour qu'elle n'ait plus rien à me
+refuser.
+
+--Je crois que vous avez rencontré de telles personnes, lui dis-je. Mais
+je ne comprends pas comment vous avez pu les aimer. Pardonnez-moi, mais
+une femme doit être bien imprudente qui ose faire les premiers pas, sans
+attendre que l'homme prenne l'initiative et lui fasse les ouvertures.
+
+--Et pourquoi? Est-ce qu'un homme ne préfère pas une femme qui l'aime
+assez pour oser mépriser toutes les lois conventionnelles, à une femme
+qui joue la comédie? Les femmes qui se font prier ne le font qu'avec
+l'intention de céder à la fin. L'homme aimera bien mieux et plus
+longtemps la femme qui sait sacrifier sa vanité que celle qui ne sait
+être que coquette. L'amertume pousse les hommes à se venger d'une femme
+qui les a fait longtemps languir; quand elle a enfin cédé, ils lui sont
+infidèles et la quittent.
+
+--Et ces malheureuses jeunes filles qui abandonnent leur coeur à la
+première attaque de l'homme, méritent-elles aussi que l'homme se venge?
+
+--Je ne me suis vengé que des coquettes. Je ne voudrais jamais séduire
+une jeune fille innocente. Je ne l'ai jamais fait, et pourtant j'en ai
+eu. Chacune d'elles s'est offerte d'elle-même, sans que je la priasse
+jamais de me sacrifier sa virginité. Chacune d'elles était lasse
+d'attendre et connaissait son sort. Elles étaient libres de choisir.
+Elles se disaient: dois-je préférer celui qui me poursuit et qui ne me
+plaît pas à celui qui me laisse entendre que je lui plais sans rien m'en
+dire? Et leur choix tombait sur moi. Elles se libéraient des scrupules
+ridicules que des mères et des tantes et d'autres personnes fatiguées et
+prudes leur avaient appris dès l'enfance. Elles jouaient à jeu ouvert.
+Et aucune ne l'a regretté. Chacune savait les risques qu'elle courait;
+je disais à chacune qu'elle pouvait devenir mère, que je ne l'épouserais
+point, que j'aimais d'autres femmes et qu'elle ne me reverrait peut-être
+jamais plus. Dites-moi, n'ai-je pas agi en honnête homme?
+
+Je ne pouvais pas le nier, mais je lui dis que je ne pourrais jamais
+faire une déclaration d'amour à un homme.
+
+--Alors vous n'aimerez jamais un homme, me dit-il. Car l'amour de la
+femme est tout de sacrifice. Et je ne donnerai jamais la plus éphémère
+faveur à une femme qui ne m'aurait donné des témoignages d'un tel amour.
+
+Il avait réponse à tout. Je savais qu'il ne me ferait jamais une
+déclaration et que les Messalines de la société allaient me le prendre
+si je ne faisais ce qu'il insinuait. Il était évident que je lui
+plaisais. Pourquoi m'aurait-il si souvent visitée? Il préférait passer
+le temps avec moi que d'aller en soirée. J'hésitais, j'attendais une
+occasion qui m'aurait épargné de rougir. J'espérais en trouver une
+durant le carnaval. Je ne sais pas, il me croyait peut-être
+inexpérimentée. D'après ses assertions, la virginité n'avait aucun
+charme pour lui. Il aurait aimé une vierge aussi corrompue qu'une
+Messaline. Mais il n'y a pas de telles vierges. L'amour s'apprend.
+
+Je ne savais pas si je devais tout raconter à une amie et la prier
+d'être l'entremetteuse. Je me confiai à Anna. Elle me dit que Ferry
+était déjà tombé dans les rets d'une dame de la haute société et qu'elle
+allait faire son possible pour me l'enlever. Avant tout, elle voulait
+savoir si Ferry allait participer à l'orgie qui devait avoir lieu dans
+le b.....
+
+Quelques jours plus tard, elle m'apporta des nouvelles plus rassurantes.
+La comtesse O... était la maîtresse de Ferry. La femme de chambre de la
+comtesse avait surpris la conversation du mystérieux et bel étranger. Il
+avait dit la même chose à la comtesse, celle-ci n'avait pas autant
+hésité que moi. En plus des deux conditions qu'il m'avait posées, que je
+devais faire les ouvertures et que je ne pouvais pas compter sur sa
+fidélité, il y en avait une troisième dont il ne m'avait pas parlé:
+chaque femme qui se livrait à lui devait être complètement nue. Quand
+une femme accorde tout à un homme, il n'y a pas de raison pour qu'elle
+ne le fasse complètement et en parade, c'est-à-dire nue. Et la comtesse
+avait accepté.
+
+Je ne sais pas si je me serais jamais abandonnée de cette façon, même si
+j'avais été passionnément éprise. Je suis très libre sur ce point;
+pourtant je ne puis me passer d'une certaine pudeur qui, innée ou
+apprise, me domine. Je ne sais pas si cette retenue est naturelle à la
+femme ou si ce n'est qu'un résultat de notre éducation. Anna me dit en
+outre que Ferry participait sûrement à l'orgie qui devait avoir lieu
+chez Rési Luft: il y avait été invité par trois dames. Il ne l'avait
+pourtant pas promis, car c'était contraire à ses principes.
+
+Le soir où l'orgie devait avoir lieu approchait. Anna, Rose et Nina
+m'aidaient à terminer mon costume. Il était d'une soie bleue ciel, très
+lourde, avec des entre-deux de gaze blanche et surchargé de fleurs d'or
+brodées. Cette toilette était charmante et pleine de goût. Elle m'allait
+parfaitement et était en outre excitante au possible. J'avais de
+mignonnes sandales de velours cramoisi, également brodées de fleurs
+d'or. Ma collerette était en dentelle ruchée, ainsi que la portaient les
+dames du XVIe siècle, et ainsi qu'est représentée Marie Stuart dans ses
+portraits. Les manches m'arrivaient au coude, elles étaient taillées en
+pointe et chamarrées de broderies d'or. Un châle indien tissé d'or
+m'entourait la taille. Ma coiffure se composait de plumes multicolores
+de marabout.
+
+Je ne voulais pas porter mes bijoux pour ne pas être reconnue. Je les
+déposai chez une juive, qui m'en donna d'autres et qui devait me rendre
+les miens. J'avais à la main une houlette dorée, surmontée d'un oiseau
+des îles en ivoire. Mon costume était donc plein de goût et très
+original. En outre, j'avais un masque en taffetas qui ne me découvrait
+que les yeux et la bouche. La couleur de mes cheveux n'était pas assez
+voyante pour me trahir, bien qu'il y ait bien peu de femmes qui aient
+une aussi riche toison que moi.
+
+Le 23 janvier, à sept heures du soir, nous allâmes, Anna et moi, à la
+rue des Brodeurs. J'avais jeté sur mon costume une lourde pelisse. Anna
+me quitta dans le vestibule. Rési Luft me reçut. Il y avait déjà
+beaucoup de monde dans la salle et l'orchestre jouait. Les messieurs que
+je vis étaient M. de D... et le baron ... Ils ne portaient pas de
+masques. Bizarrement accoutrés, ils n'avaient qu'une sorte de caleçon de
+bain en soie. Mon entrée dans la salle fit sensation; j'entendis les
+dames murmurer: «Celle-ci va nous battre», «Comme elle est belle!» «Elle
+est en sucre, on a envie d'y mordre», etc., etc. Les messieurs étaient
+encore plus ravis. Les plus belles parties de mon corps étaient
+faiblement voilées, mes reins, mes bras, mes mollets. Je cherchais Ferry
+dans la foule. Il était avec une dame, costumée de tulle blanc, avec des
+roseaux et des lis comme attributs, car elle était en nymphe. Son corps
+était assez bien fait, mais pas aussi beau que le mien. Une autre dame
+entourait d'un bras les hanches de Ferry. Elle ne portait qu'une
+ceinture d'or, des diamants et un diadème dans ses cheveux noir de
+corbeau; elle représentait Vénus. Elle tenait la main de Ferry dans la
+sienne, et la main de Ferry était ornée de belles bagues où brillaient
+des diamants d'une grosseur inhabituelle et de la plus belle eau. Je
+n'en avais jamais vu d'aussi gros ni surtout lançant de si beaux feux.
+Ferry, d'autre part, ne portait que des sandales rouge sang. Ni
+l'Apollon du Belvédère, ni Antinoüs n'étaient aussi proportionnés et
+aussi beaux que lui. Son corps était d'un blanc éblouissant, avec des
+ombres rosâtres aux contours.
+
+À sa vue, je me mis à trembler, je le mangeai des yeux, et je m'arrêtai
+involontairement devant eux. Vénus avait un très beau corps, très blanc,
+mais ses seins n'étaient pas parfaits. En somme, c'était une femme un
+peu fanée; on voyait qu'elle servait assidûment la déesse qu'elle
+représentait.
+
+Les yeux de Ferry s'arrêtèrent sur moi; il sourit légèrement et dit:
+«Tiens, c'est la meilleure méthode pour prendre l'initiative.» Il
+s'inclina devant ses dames et vint vers moi. Il me souffla mon nom à
+l'oreille. Je rougis sous mon masque.
+
+L'orchestre attaqua une valse. Il était caché, un grand paravent le
+séparait de la bacchanale. Ferry me prit par la taille et nous nous
+mêlâmes au tourbillon des couples. L'attouchement multiplié de tous ces
+corps brûlants et brillants d'hommes et de femmes m'affolait. Tous les
+yeux masculins étaient brillants; durant la danse, ils se tournaient
+tous vers un but précis; les baisers pétillaient. Un parfum voluptueux
+s'élevait de ces hommes et de ces femmes. J'avais le vertige. Les bagues
+de Ferry me touchaient; elles m'écorchaient; je me pressais contre lui,
+j'étais prête à lui dire qu'il me plaisait; mais il ne le remarqua pas
+et me demanda: «N'es-tu pas jalouse?»
+
+--Non! fis-je. J'aurais voulu te voir comme Mars avec Vénus.
+
+Il me quitta et prit Vénus, qui causait avec un autre homme.
+
+Quelques filles de la maison apportèrent un tabouret recouvert de
+velours rouge. Elles le placèrent au milieu de la salle. Vénus s'y assit
+et Ferry s'accroupit devant elle. Vladislawe et Léonie s'accroupirent à
+leurs pieds. L'une rafraîchissait avec un éventail le visage de la
+déesse et en essuyait la sueur avec un mouchoir; l'autre chantonnait
+doucement des chansons gaies de circonstance.
+
+C'était trop! Vénus et une autre dame dansaient devant moi; une
+troisième m'éventait avec de grands éventails de plumes comme on en voit
+sur les peintures murales des Égyptiens, ou encore comme ceux dont on se
+sert pour les fêtes papales à Rome. Mes sens s'évanouissaient, mon
+souffle haletait, mon corps tremblait, tremblait si fort dans cette
+folie qu'il me brûlait. Tout tournait autour de moi, il me semblait être
+dans le désert pendant le simoun, quand le voyageur égaré croit voir
+toutes sortes de mirages plus affolants les uns que les autres et qui
+trompent son anxiété. Je râlais. Tous mes nerfs, qui s'étaient détendus,
+se crispèrent, mes tempes étaient en feu. Les danseurs et les danseuses
+diaboliques tournaient. Oh! ce qu'ils s'entendaient bien aux folies.
+Parfois, la danse s'arrêtait complètement. Je ne me souviens d'avoir
+assisté à une telle folie qu'à Paris, dans une fête mondaine où tout à
+coup les invités furent pris d'une frénésie égale et se mirent à danser
+comme font les Peaux-Rouges dans la terrible danse du scalp, qu'ils
+exécutent devant l'ennemi qu'ils vont immoler après l'avoir vaincu et
+pris. Mais à Paris, cependant, ces danses--les plus folles des
+danses--me paraissaient réglées par une sorte de bienséance que les
+Français, même les plus mal élevés, n'abandonnent jamais. Tandis qu'ici
+toute bienséance, toute morale enfin étaient mises de côté, et il ne
+restait que le plaisir de s'amuser, le plaisir d'être libre pendant
+quelques heures, avant de reprendre le hideux masque de la
+respectabilité mondaine, qui est la vraie règle des civilisations, règle
+nécessaire aussi, puisque sans elle nos sens, nos instincts déchaînés
+nous ramèneraient vraisemblablement très vite à l'état des animaux.
+
+La danse s'arrêta un moment aux applaudissements des spectateurs, qui
+avaient fait cercle autour de nous. Les danses seules se suivaient à
+intervalles réguliers, on les applaudissait chaque fois. Je sentis une
+commotion électrique qui me paralysa le coeur. Sans sa présence
+d'esprit, je serais tombée; Ferry eut assez de sang-froid pour me
+soutenir, si bien que personne ne s'aperçut de mon étourdissement.
+
+Et cette fois il ne cessa pas encore de me donner des preuves de son
+amour et de sa gaîté. Les assistants applaudissaient; ils délirèrent
+quand ils le virent pour la troisième fois se remettre à danser un
+cavalier seul en tenant ma houlette. Ils criaient: «Toutes les bonnes
+choses sont trois.» La danse dura un bon quart d'heure et ils nous
+entouraient toujours. Des paris se faisaient. Ferry était infatigable,
+mais la crise arriva enfin et il tomba épuisé à mes pieds, où il resta
+haletant, les yeux fermés, comme mourant. Je n'étais plus debout, sur
+mes pieds, plusieurs pensionnaires de la maison me soutenaient. De tous
+côtés, sous mes pieds, à gauche, à droite, je ne sentais que des
+soutiens. Les dames me couvraient de baisers, elles m'éventaient et
+essuyaient mon visage, et Ferry, qui s'était remis, debout derrière moi,
+me serrait dans ses bras.
+
+Enfin, on nous laissa tranquilles. Ferry m'étreignit une dernière fois;
+puis il m'offrit le bras pour m'emmener dans une autre chambre. «Sur le
+trône! sur le trône!» crièrent plusieurs voix. On avait dressé, au bout
+de la salle, une espèce de tribune, avec une ottomane recouverte de
+velours rouge, d'épais rideaux et un baldaquin de pourpre. C'est là que
+l'on voulait nous mener en triomphe, pour nous témoigner que nous avions
+gagné la première place dans cette fête. Ferry déclina, en mon nom, tant
+d'honneur. Il dit qu'il préférait, si on voulait bien le lui permettre,
+prendre un rafraîchissement; sur quoi, la dame qui était costumée en
+Vénus nous mena au buffet, dans la salle du banquet, où la table n'était
+pas encore dressée.
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas un cabinet sombre où ma Titania (c'est ainsi
+qu'il me nommait, princesse des elfes, à cause de mon costume) pourrait
+se reposer un instant?
+
+--Rési Luft doit en avoir plusieurs, répondit Vénus. Je vais lui dire
+d'en ouvrir un.
+
+Elle s'éloigna et revint bientôt, accompagnée de l'hôtesse. À sa vue,
+nous éclatâmes de rire. Rési Luft avait suivi notre exemple: elle était
+vêtue en Tyrolienne. Elle était vieille, grosse, grasse, le portrait de
+cette reine des îles du Sud, de la célèbre Nomahanna, si cette horrible
+reine sauvage avait porté le costume du Tyrol. Mais c'était encore
+appétissant, et, je compris qu'il se trouvât des hommes pour goûter à
+ces charmes et s'engloutir dans cette mer de chairs.
+
+Elle nous ouvrit un cabinet, près de la salle de danse. Par la porte
+ouverte, je pouvais suivre la voluptueuse bacchanale. Quelques couples
+dansaient encore; les autres préféraient une occupation plus sérieuse.
+Nous entendions le murmure des voix, le bruit des baisers, le halètement
+des hommes et les soupirs voluptueux des femmes. Ce spectacle
+m'excitait. J'étais assise sur les genoux de mon amant, un bras autour
+de son cou. Je sentais cependant que Ferry avait envie de se mêler
+encore à la danse.
+
+--Tu ne vas pas recommencer? lui dis-je, l'étouffant de baisers.
+
+--Et pourquoi pas? dit-il en souriant, puis voyant que je ne voulais
+pas: «Mais je voudrais fermer la porte. Enlève ton masque pour que je
+lise la gaîté dans tes traits. Pourrais-tu me le refuser?»
+
+Il n'était pas le despote, le tyran que j'avais cru. Il était aussi
+doux, aussi caressant qu'un berger. Je fermai la porte, je poussai les
+verrous et je me jetai sur le lit. Je me reposai avec un plaisir
+indicible, car le bruit, la musique, les tourbillons des danseurs et
+danseuses m'avaient beaucoup fatiguée. Cette fois personne ne nous
+dérangeait; je ne voyais que lui, et lui que moi.
+
+Suis-je capable de vous dire ce que je ressentis? Non. Qu'il vous
+suffise d'apprendre que nous nous dîmes de vrais mots d'amour. Je ne
+puis vous dire ma joie de l'avoir pour moi toute seule. Quand il
+m'embrassait, ses yeux devenaient fixes et prenaient une expression
+sauvage de volupté; mes yeux se troublaient aussi et nous retombions,
+ivres d'amour, poitrine à poitrine, en murmurant les paroles les plus
+folles, les plus dénuées de sens. À la fin, il s'était mis sur le côté;
+j'étais presque endormie, il disait toujours des paroles d'amour, nos
+yeux étaient fermés et nous restâmes une bonne demi-heure ensommeillés
+dans cette extase. Les cris qui venaient de la salle nous réveillèrent.
+Je réparai mon désordre à la hâte et il m'attacha lui-même mon masque,
+que j'avais oublié dans ma fièvre. Ferry prit son domino et nous
+entrâmes dans la salle. L'orgie atteignait son apogée. On ne voyait que
+des groupes voluptueux, dans toutes les poses imaginables, de deux,
+trois, quatre, cinq personnes.
+
+Trois groupes étaient particulièrement compliqués. L'un était composé
+d'un monsieur et de six dames, qui chantaient des chansons montagnardes
+en se tenant par la main. Ils paraissaient extrêmement gais et se
+tenaient accroupis sur le sol, où l'on avait posé des flûtes de
+Champagne qui pétillaient, et, entre chaque chant, les chanteurs
+sablaient un verre ou deux, ce qui ne devait pas tarder à les jeter dans
+l'ivresse la plus complète.
+
+L'autre groupe se composait de Vénus, étendue près d'un monsieur qui
+jouait des castagnettes, tandis qu'un autre jouait du tambourin de façon
+continue. Dans les deux mains, elle tenait des clochettes et les
+secouait, tandis qu'une sorte de géant de Rhodes, appuyé sur deux
+chaises, roulait du tambour delà façon la plus bruyante, comme s'il
+avait dirigé la marche d'une armée.
+
+En même temps, ils poussaient des hurlements de Zoulous. C'était le plus
+beau groupe.
+
+Le troisième groupe se composait de deux dames et d'un monsieur. Une
+dame était couchée sur le dos, l'autre tenait au-dessus d'elle une
+grosse caisse sur laquelle la première cognait de toutes ses forces en
+criant et en faisant des grimaces. Le monsieur, taillé en hercule,
+dominait en jouant de l'harmonica, dont le son harmonieux et cristallin
+parvenait à n'être pas étouffé par les chants des montagnards du premier
+groupe ni par les hurlements, les castagnettes, les tambourins, la
+grosse caisse. C'était vraiment de la folie, et de la folie musicale,
+qui plus est, et je me crus un instant dans un asile d'aliénés.
+
+Tous les messieurs et toutes les dames avaient participé à ce concert,
+avec une activité plus ou moins vive, selon les tempéraments. Personne
+ne s'était dérobé à l'obligation de s'amuser. Ferry, parmi les hommes,
+et moi, parmi les femmes, nous étions encore les plus raisonnables.
+
+Vénus, moi et la comtesse Bella étions les seules femmes qui ne se
+fussent point démasquées.
+
+J'appris plus tard qui était Vénus. C'était une femme célèbre par ses
+aventures galantes. Elle se serait gardée pourtant d'enlever son masque,
+tandis que la comtesse Bella était une véritable furie, un démon
+féminin. Elle criait à haute voix: «Viens ici! Allons, ne sais-tu pas
+que je suis une putain, une vraie putain?» Elle fit le tour de toutes
+les pensionnaires de la maison; elle leur distribuait des bonbons, des
+fruits ou du Champagne. À table, elle but un plein verre d'eau-de-vie
+qu'un monsieur lui avait rempli. Elle était ivre-morte, se roulait sous
+la table. Rési Luft dut l'emporter dans un cabinet et la mettre au lit.
+Elle l'enferma à clé. Bella essaya d'enfoncer la porte, enfin elle tomba
+par terre et s'endormit. Un peu plus tard, deux pensionnaires montèrent
+voir si elle dormait. Elles la trouvèrent se vidant par toutes les
+ouvertures, comme un tonneau défoncé, et la mirent au lit. Elle dormit
+jusqu'à quatre heures de l'après-midi.
+
+Le souper fut en tous points digne de l'orgie. Plusieurs personnes
+s'endormirent sur la table. Il n'y avait plus que Ferry et encore deux
+ou trois autres messieurs capables de se tenir décemment. Les autres
+laissaient tristement pendre la tête. Puis on distribua les prix. Ferry
+fut proclamé roi; puis vint le monsieur qui avait joué si bien de
+l'harmonica; puis un autre, qui avait distribué beaucoup de bonbons. Ma
+rivale, la princesse O..., que j'avais trouvée en compagnie de Ferry,
+l'avait bel et bien perdu. Je voulus le convaincre de boire jusqu'à être
+ivre, mais il refusa. Pourtant je réussis à le faire boire de
+l'eau-de-vie. L'orgie se termina à quatre heures du matin.
+
+Ferry et moi, Vénus et quelques autres dames rentrâmes à la maison; les
+autres étaient ivres et passèrent la nuit chez Rési Luft.
+
+En général, j'avais remarqué que les pensionnaires de notre hôtesse
+s'étaient le mieux conduites. Elles se faisaient prier par les messieurs
+avant de prendre part à ce qui se faisait. Léonie seule y faisait
+exception; mais on racontait d'elle qu'elle appartenait à la noblesse,
+qu'elle était d'une vieille famille viennoise, qu'elle avait quitté ses
+parents pour se vouer à cet infâme métier et qu'elle était venue
+directement chez Rési Luft.
+
+Ferry m'accompagna chez moi. Rose était encore debout, elle n'alla se
+coucher que quand je le lui eus dit. Ai-je besoin de vous dire que pour
+Ferry et moi la guerre d'amour n'était pas encore terminée?
+
+
+
+
+V
+
+FERRY
+
+
+Vous êtes peut-être fâché que je vous raconte tout au long mes aventures
+à Budapest; vous allez m'accuser de trop aimer les Hongrois. Certaines
+choses sont trop générales pour qu'on puisse les attribuer spécialement
+à telle ou telle nation--ainsi les arts--et je compte l'amour, comme je
+l'ai pratiqué, parmi les beaux-arts. Je puis donc vous assurer qu'il n'y
+a pas un pays au monde où l'on entende mieux l'art d'aimer qu'en
+Hongrie. Ce pays et ses habitants sont en retard à bien des points de
+vue; mais dans l'art de jouir de la vie--la volupté sexuelle est la plus
+haute jouissance,--ils sont aussi avancés que les Français et les
+Italiens, ces grands maîtres; oui, ils les ont peut-être dépassés.
+
+Je vais vous le prouver.
+
+Peu de temps avant de reprendre cette correspondance avec vous, je fis
+la connaissance d'un Anglais qui avait fait plusieurs fois le tour de
+monde. Il voyageait depuis quarante-quatre ans. Il avait donc vu tous
+les pays. Si nous admettons qu'il passa deux ou trois années dans chaque
+pays, il aura visité dix-huit pays; par exemple: l'Autriche, la Hongrie,
+la Turquie d'Europe, l'Italie, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne,
+la Russie, la péninsule scandinave, l'Allemagne, l'Orient, les
+États-Unis, la Suisse, l'Amérique du Sud, la Belgique et les Pays-Bas.
+Est-ce assez? Oui, n'est-ce pas.
+
+Mon ami, c'est ainsi que je l'appellerai, a visité tous ces pays au
+moins deux fois. Il venait d'Italie et me fit la description d'un
+pensionnat de prêtresses de Vénus à Florence. Il y avait trois
+Hongroises parmi ces dames. Elles étaient les plus recherchées, leur
+prix montait de cent à cinq cents francs. La patronne disait qu'elle
+allait réformer son établissement et que les deux tiers de ses élèves
+devaient être des Hongroises. Il y avait quelques Espagnoles, quelques
+Hollandaises, une Serbe, une Anglaise, qui étaient toutes beaucoup plus
+belles; mais aucune ne savait aussi bien séduire les hommes que les
+Hongroises. Et c'était ainsi partout: à Paris, à Londres, à
+Saint-Pétersbourg, à Constantinople, dans plusieurs résidences de
+l'Allemagne, les Hongroises étaient partout préférées.
+
+Non seulement les femmes de ce pays ont conquis les palmes de l'amour,
+mais aussi les jeunes gens. Ils sont d'un extérieur très attrayant,
+leurs manières sont captivantes; ils sont autres que les jeunes gens de
+toutes autres nations, et l'originalité nous attire, nous autres femmes.
+Enfin, ils sont infatigables aux jeux d'amour et ils en connaissent tous
+les raffinements, et une femme n'a jamais besoin, avec eux, d'employer
+d'extraordinaires excitants.
+
+Ne pensez pas, d'après ce que je vous dis, que j'aie une passion
+exclusive pour les Hongrois et les Hongroises; je vais vous raconter les
+aventures que j'ai eues ailleurs.
+
+Je reviens donc à mon histoire.
+
+Je partageais mes plaisirs avec deux personnes: avec Ferry, qui était
+mon amant déclaré, et avec Rose, qui variait mes ébats. Un spécialiste
+dirait que je partageais des plaisirs homosexuels et hétérosexuels.
+
+Ferry m'avoua qu'il n'avait connu le véritable amour qu'avec moi, que
+ses principes n'étaient plus aussi solides. Il croyait maintenant à la
+possibilité de la fidélité. Si je l'avais voulu, il m'aurait épousée; il
+me le proposa plusieurs fois. Je refusai. J'avais peur de perdre son
+amour, si d'autres liens que ceux de l'amour nous unissaient. Le mariage
+est le tombeau de l'amour. L'exemple de mes parents ne me rassurait pas;
+je craignais de voir notre amour profané par la loi et par l'Église. La
+cérémonie publique du mariage est une profanation. J'aimais; le secret
+de mes plaisirs augmentait mon amour. Tout ce qui n'a pas un rapport
+immédiat avec l'amour et le plaisir gêne, et Ferry partageait mes vues.
+
+J'avais pourtant une inquiétude, j'avais peur de devenir mère et de
+perdre ma place. Je lui fis part de mes craintes. Je lui dis aussi mon
+étonnement de n'être pas encore enceinte, car, avec lui, j'avais négligé
+les mesures de précaution que Marguerite m'avait si chaleureusement
+recommandées et que j'avais toujours employées avec le prince.
+
+--Il y a bien d'autres moyens, me dit Ferry; peu d'hommes et peu de
+femmes les connaissent. Je me suis servi d'un sans que tu le saches. Si
+tu veux connaître ces différents préservatifs, lis le livre _De l'art de
+faire l'amour sans crainte_. Je te le donnerai. On traite aussi de ton
+moyen, du condom, mais il n'est pas toujours sûr; il peut s'échauffer et
+éclater sans que l'on s'en aperçoive.
+
+Il m'apporta ce livre et je le lus avec beaucoup d'attention. Il a été
+rédigé par un médecin; il est beaucoup plus rare que tous les romans
+priapiques; il est même plus rare que la _Justine_ de Sade, qui a été
+officiellement brûlée sous Robespierre et qui vient d'être rééditée en
+Hollande et en Allemagne. Je pense que ce livre ne vous est jamais tombé
+entre les mains et je vais vous parler de quelques-uns des sujets qu'il
+traite.
+
+L'auteur ne recommande pas l'emploi du condom; il prétend que la volupté
+de l'homme et de la femme est beaucoup moindre. Le condom n'est pas fait
+sur mesure. Quand il est trop étroit, il cause des douleurs à l'homme.
+Quand il est trop large, il se forme des faux plis aussi coupants qu'un
+cheveu. Dans les deux pas, il peut facilement céder et le but n'est pas
+atteint.
+
+L'auteur dit que la femme peut ne concevoir qu'une fois sur mille si
+elle sait bien s'y prendre, mais je ne dirai pas comment, car ce sont
+choses qu'il faut connaître par expérience et non par la lecture. Je ne
+fais pas profession d'enseigner ces choses et si j'indique le titre de
+ce livre rare et quelques-unes de ses particularités, c'est pour montrer
+l'intérêt que je pris à le lire.
+
+(À cet endroit, je me souvins que Ferry employait toujours le moyen dont
+il avait parlé; il l'employait expressément. Et si parfois il en usait
+autrement, ce n'était jamais qu'à la fin d'une séance.
+
+Que cela neutralisât les effets masculins, je l'avais déjà deviné.
+Ferry, qui ne semblait pas avoir toujours confiance dans le premier
+secret, employait souvent un autre moyen qui augmentait encore ma joie.)
+
+L'auteur ajoute encore que la formation de la semence a besoin d'un
+certain temps pour qu'elle soit fécondante. Et la chose est certaine,
+car l'on voit que les débauchés n'ont que rarement des enfants, et pour
+ma part je suis persuadée que Don Juan n'a jamais été père.
+
+Il fait une distinction entre ce qui est de l'homme et ce qui est de la
+femme. Il dit qu'il n'y a pas de différence entre le masculin et le
+féminin; que ce n'est pas ce qu'on croit qui cause la volupté, mais bien
+ce qu'on évite souvent; car si cela n'était pas ainsi, la femme ne
+ressentirait point de volupté, ce qui est inexact, car la volupté de la
+femme est beaucoup plus forte que celle de l'homme, justement à cause de
+cela. La suite de cette explication était trop savante et je ne l'ai pas
+comprise. Nous avons parlé une fois de ce sujet; vous aussi vous
+prétendiez qu'après plusieurs plaisirs l'homme est stérile; c'est
+pourquoi les peuples froids se multiplient beaucoup plus que les peuples
+chauds et passionnés. Les Hongrois, les Français, les Italiens, les
+Orientaux, les Slaves du sud ont beaucoup moins d'enfants que les
+peuples du nord et particulièrement que les Allemands. Le mariage est
+plus fertile que le concubinat; la classe pauvre que l'aristocratie.
+(J'ai lu plus tard Kinskosch et Venette, tous ces auteurs sont du même
+avis.)
+
+L'auteur recommande plusieurs moyens comme les plus sûrs. Un entre
+autres: l'homme, quand il sent la crise approcher, doit se retirer. Je
+ne crois pas qu'un homme puisse avoir assez de volonté pour le faire
+chaque fois. En outre, les deux perdent la plus haute volupté. Le but
+des amoureux, n'est-ce pas justement de ressentir ce choc électrique qui
+est bien la chose la plus humaine et la plus naturelle du monde? Je
+détesterais un homme qui me ferait cela.
+
+Je me souviens encore de deux aphrodisiaques, qui sont très simples et
+que j'employai toujours dans la suite à la place du condom, que je
+trouvais vraiment trop grossier. L'un est la boule d'argent, l'autre
+l'éponge.
+
+Une boule d'argent massive, avec un petit anneau muni d'un élastique,
+voilà tout. Comme elle est lourde, elle tombe au fond, et comme elle est
+de la grosseur d'une noisette, elle bouche suffisamment. Ce qu'il faut
+éviter ne peut plus passer. Cette boule est très pratique. Je crois que
+l'on s'en servait beaucoup autrefois et particulièrement au dix-huitième
+siècle. On m'a dit qu'il y avait une belle collection de ces boules chez
+un collectionneur de Berne. Et il est certain que ce moyen était fort
+employé en Suisse, où on le connaît encore fort bien. On parle même de
+boules en or, mais je dois dire que je n'en ai jamais vu.
+
+L'emploi d'une éponge est du même genre. Ce moyen paraît être connu dès
+la plus haute antiquité, où l'on attribuait à l'éponge des vertus
+thérapeutiques que l'on a peut-être exagérées.
+
+Ces moyens ne sont pas particulièrement sûrs, et il vaut bien mieux
+qu'ils ne le soient pas, car l'humanité cesserait bientôt d'exister s'il
+existait des moyens complètement sûrs pour éviter les suites que tout le
+monde, de plus en plus, semble avoir tendance à éviter, car l'homme est
+peut-être l'être qui se soucie le moins de la perpétuation de l'espèce.
+
+Ceci me rappelle un savant auquel j'avais fait part de mes réflexions
+sur ces sujets; il me répondit que, si l'homme ne se souciait plus de
+perpétuer son espèce, c'est que la nature avait décidé l'anéantissement
+progressif de la race humaine, que d'ailleurs le temps viendrait où
+l'homme, roi de la création, devrait céder la place à un nouvel être qui
+existait peut-être déjà sans que nous le connussions et peut-être même
+sans que nos sens imparfaits pussent le concevoir.
+
+En plus de cette collection d'aphrodisiaques, le livre indiquait toute
+une série de moyens pour éviter les conséquences. Je pense que vous les
+connaissez tous. En Hongrie, ce qu'on emploie le plus est une décoction
+de végétal que je ne veux pas dire. Chaque paysanne l'emploie. Mais cela
+est très nocif et dangereux, je connais beaucoup de cas
+d'empoisonnement.
+
+Je reviens à mes aventures. Sûre de mes deux moyens, je m'adonnai
+complètement aux plaisirs. Je n'aimais que Ferry. Il était très prudent,
+personne ne soupçonnait nos relations et mon renom n'en souffrit point.
+
+Rose était le plus à plaindre. Ferry ne lui laissait pas grand'chose. Je
+n'avais que très rarement une nuit de libre, où elle pouvait venir dans
+mon lit. J'avais pitié d'elle. Je ne connaissais pas la jalousie. Et je
+me demandai si je n'allais pas prendre un grand plaisir à la pousser
+entre les bras de Ferry. La dévirgination artificielle n'avait pas été
+complète. La membrane avait repoussé, sa virginité était à neuf! Comme
+médecin, vous allez vous récrier et dire que cela est impossible. Mais
+je puis vous certifier que c'est la pure vérité et que cette membrane
+avait repoussé, que je l'avais vue moi-même en l'examinant. Et je vis
+qu'elle était intacte. Au demeurant, j'avais vu la représentation d'une
+vierge dans un panopticum, sur la place de Saint-Joseph, lors de la
+foire de Budapest. Je suis profane, je puis vous dire ce que j'ai vu et
+non l'expliquer ou le prouver.
+
+Je demandai à Rose si elle serait heureuse d'avoir un amant tel que
+Ferry. Elle me répondit qu'elle ne désirait pas un homme tant qu'elle
+m'avait. Enfin elle me dit que si elle consentait à sacrifier sa
+virginité à un homme, elle ne le ferait que pour me faire plaisir. Ferry
+ne lui était pas plus désirable que tel autre que je lui octroierais.
+
+Il y a très peu de femmes qui connaissent le plaisir d'assister aux
+ébats amoureux d'un couple. Il y a aussi très peu d'hommes qui ne
+méprisent pas une femme qui se donne devant eux à un autre. Ferry et moi
+sommes de ces rares exceptions.
+
+Il m'avait souvent demandé de me donner à un homme devant ses yeux. Je
+n'avais pu y consentir. Je dois avouer que je le soupçonnais de vouloir
+me quitter et qu'il cherchait une raison pour le faire. Je ne pouvais
+croire qu'il goûterait du plaisir à ce spectacle. Il me cita plusieurs
+exemples historiques, celui surtout de ce héros vénitien, Gatta Melatta,
+qui ne s'alliait avec sa femme que si celle-ci s'était auparavant
+abandonnée aux caresses d'un autre homme. Il décida donc d'enseigner
+l'amour à Rose, et je devais ensuite en faire autant avec un jeune
+homme.
+
+J'eus beaucoup de peine à convaincre Rose de le faire. Elle se jeta dans
+mes bras, pleurait, disait que je ne l'aimais plus. Je dus lui prouver
+le contraire, je l'embrassai, la caressai, je lui dis tout ce que je
+trouvais de convaincant pour lui prouver qu'elle me ferait plaisir en
+accomplissant ce sacrifice. Au fond, je n'étais pas très convaincue
+moi-même, mais Ferry étant là, je n'osais pas reculer et je jouai mon
+rôle du mieux que je pus. À la fin, elle me parut convaincue et Ferry en
+profita aussitôt. Rose avait fermé les yeux et tremblait de tous ses
+membres. La petite rosse, elle ne voulait pas avouer combien je l'avais
+convaincue. Je vis tout cela le coeur gros, car bien que la jalousie ne
+fût pas mon défaut, je trouvais que c'était dommage et que Rose aurait
+été plus à moi si elle ne connaissait aucun homme et qu'en somme c'était
+la vraie raison de mon amour pour elle.
+
+Cependant tout se passa le plus agréablement du monde, et depuis cette
+nuit je ne comprends plus du tout la jalousie des femmes. Il me semble
+que c'est beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus naturel que ces
+choses ne se passent pas comme elles se passent dans les pays civilisés.
+La jouissance est augmentée par la présence d'une troisième personne. La
+volupté n'a pas seulement pour but la perpétuation de l'espèce; le but
+de la nature est aussi la volupté, ceci est ma conviction.
+
+Dès le lendemain, Ferry me rappela de tenir ma promesse. Il me garantit
+que personne ne le saurait. Je devais l'accompagner en voyage.
+
+C'était au printemps, le temps était magnifique. Il me dit que nous
+quitterions le lendemain Budapest. Il passa toute cette journée avec
+moi, il avait déjà fait ses visites d'adieu, on pensait qu'il avait
+quitté Budapest depuis trois jours.
+
+J'avais un congé d'un mois. Je voulais aller à Presbourg, à Prague,
+revenir par Vienne où je devais donner quelques représentations, je
+pensais être de retour en juillet.
+
+Nous quittâmes Budapest un dimanche, à deux heures de la nuit. Nous
+évitions de prendre le chemin de fer ou le bateau à vapeur; nous
+employions la voiture de Ferry ou la poste. Nous arrivâmes vers huit
+heures à Nessmely. Nous quittâmes alors la grande route, nous
+traversâmes Igmann et continuâmes notre voyage au sud-ouest. Nous
+arrivâmes vers midi dans la fameuse forêt de Bakony. Nous entrâmes dans
+une auberge au milieu de la forêt. La table était déjà dressée pour moi.
+Quelques hommes à sinistre figure étaient dans la cour et dans la
+chambre de l'auberge. Ils étaient armés de fusils, de pistolets et de
+casse-têtes. Je pensais que c'étaient des voleurs et j'étais un peu
+inquiète. Ferry s'entretenait avec eux en hongrois. Je lui demandai qui
+ils étaient; il me répondit qu'ils étaient de pauvres diables. Il ajouta
+que je n'avais rien à craindre. L'après-midi, nous remontâmes dans notre
+voiture; cinq hommes à cheval précédaient notre voiture, les autres
+étaient partis en avant.
+
+Nous n'avancions plus aussi rapidement. Le chemin était défoncé, nous
+étions forcés d'aller un moment à pied. Enfin, nous arrivâmes au plus
+épais de la forêt. Ferry me proposa de faire une petite promenade, et la
+voiture se dirigea vers une maison que l'on voyait entre les arbres et
+qui avait l'apparence d'une auberge. Les brigands nous précédaient en
+écartant les branches. Au bout d'une heure, deux hommes vinrent à notre
+rencontre: l'un, de trente-quatre à trente-cinq ans, taillé en hercule,
+le visage sauvage et pourtant régulier; l'autre, un adolescent de vingt
+ans, aussi beau qu'Adonis. Ils faisaient aussi partie de la bande. Ferry
+me les présenta; puis il me dit que j'allais goûter l'amour avec ces
+deux hommes, que je n'avais rien à craindre d'eux, qu'ils ne savaient
+pas qui j'étais et qu'ils n'avaient aucune relation avec le monde
+extérieur.
+
+Nous nous arrêtâmes dans une clairière. Une source assez profonde et
+large la traversait. L'hercule se mit à l'aise aussitôt; le jeune homme
+rougissait, hésitait; quand Ferry le lui eut commandé péremptoirement,
+il suivit l'exemple de son camarade. Ferry, me dit que je devais donner
+libre cours à mes sensations; que plus je serais passionnée, plus je lui
+ferais plaisir. Je connaissais ses pensées comme si je les avais lues.
+Je voulais lui faire plaisir et je résolus d'être très dissolue.
+J'appelai les deux hommes. Je les tirais vers moi... Lorsque tout fut
+fini et tous furent calmés, ils me portèrent dans la hutte, où Ferry me
+coucha dans un lit.
+
+Puis-je vous raconter comment s'écoulèrent les trois jours que je passai
+dans cette forêt? Ferry avait congé. Je changeais tous les jours
+d'amants. Il y avait neuf brigands. Le troisième jour, nous célébrâmes
+une grande orgie, avec des paysannes, des femmes et des filles qui
+étaient venues. Agrippine aurait envié nos saturnales. Ces paysannes
+étaient aussi raffinées, adroites et voluptueuses que les dames de
+l'aristocratie de Budapest.
+
+J'eus le temps de me reposer durant ma tournée. Rose m'accompagnait
+seule. Ferry me quitta après de tendres adieux. Il était temps de
+reprendre des forces, ces débauches m'auraient tuée.
+
+Je n'ai rien à vous dire des deux années que je passai encore à
+Budapest, ni de mon engagement d'un an à Prague. J'appris à estimer ce
+proverbe français: «Ni jamais, ni toujours, c'est la devise des amours».
+
+
+
+
+VI
+
+À FLORENCE
+
+
+J'avais atteint ma vingt-septième année. Mes parents étaient morts dans
+l'intervalle d'une semaine, emportés par une épidémie. J'étais pour
+ainsi dire seule au monde. J'avais perdu de vue ma parenté. Ma vieille
+tante, chez qui j'avais logé à Vienne en débutant au théâtre, dura le
+plus longtemps; elle mourut un an après que j'eus quitté Budapest. Ce
+cousin dont je vous ai parlé avait suivi la carrière militaire. Il avait
+perdu la mauvaise habitude de son enfance et était devenu un tel roué
+que les débauches le tuaient. J'avais beaucoup de chance d'un côté,
+pourtant j'avais dû supporter quelques durs chagrins. Je perdis mes deux
+premiers amants: Arpard A..., qui dut partir à Constantinople, où il
+avait un emploi à l'ambassade, et Ferry, qui émigra en Amérique. Avant
+ce départ, qui était forcé, il m'écrivit une longue et tendre lettre où
+il me jurait un éternel amour. Il m'écrivait qu'il voulait m'épouser si
+je le suivais en Amérique. Il n'osait plus rester en Europe, car il y
+risquait sa vie. Les bandits, dont quelques-uns avaient eu mes faveurs,
+furent arrêtés. Hercule et le bel adolescent finirent à la potence. Il
+ne me restait plus que Rose pour me rappeler les joyeuses journées
+passées à Budapest.
+
+Je ne veux pas vous parler de ma carrière artistique. Ceci ne vous
+intéresse pas; si vous voulez la connaître, vous n'avez qu'à ouvrir les
+journaux, ce que vous avez sûrement fait.
+
+Dans une grande ville d'Allemagne, je fis la connaissance d'un
+imprésario italien, qui m'avait entendue chanter dans un concert et dans
+un opéra. Il me rendit visite chez moi et me fit la proposition de le
+suivre en Italie. Je parlais parfaitement l'italien. Il me dit que pour
+pouvoir concourir avec les plus célèbres cantatrices d'Italie, il ne me
+manquait que l'habitude des immenses scènes de San Felice, de la Scala
+ou de San Carlo. Si j'avais du succès en Italie, mon avenir était
+assuré; j'avais la gloire. Je devais débuter au théâtre Pergola, à
+Florence. Je n'hésitai pas longtemps; je signai un engagement de deux
+ans; j'avais un gage de trente mille francs et deux soirées à mon
+bénéfice.
+
+En Italie, j'avais moins à risquer que partout ailleurs où j'avais déjà
+chanté. Personne ne s'occupe de la conduite d'une femme non mariée.
+Cette apparente vertu féminine, qui est tant en honneur dans le reste de
+l'Europe, n'a aucune valeur en Italie. On l'exige plutôt d'une femme
+mariée que d'une fille. Je trouve ceci très raisonnable, et quand une
+dame qui a déjà connu toutes les nuances de l'amour veut se marier, les
+Italiens ne s'occupent pas de sa vie passée, ils ne sont pas tant
+scrupuleux. Aucun homme ne compte sur une vierge si la fiancée a plus de
+quinze ans.
+
+À vingt-sept ans, j'atteignais l'apogée de ma beauté. Ceux qui m'avaient
+connue à Vienne ou à Francfort me certifiaient que j'étais beaucoup plus
+belle qu'à vingt ou vingt-deux ans.
+
+J'avais une nature robuste et puissante. Mon tempérament était de fer,
+mais j'avais la force de maîtriser mes désirs quand je voyais que les
+plaisirs de l'amour attaquaient ma santé. À Francfort, j'avais passé
+deux années de chasteté; après avoir quitté Budapest, je restreignis
+même mes relations avec Rose. Celle-ci ne me provoquait jamais. Elle
+semblait partager tous mes sentiments. Notre accord était aussi parfait
+que celui des deux jumeaux siamois. Je tenais un journal. Comment
+pourrais-je, si je ne l'avais pas fait, vous raconter ainsi ma vie dans
+tous ses détails! En feuilletant, j'y trouve qu'après ma liaison avec
+Ferry, qui dura dix mois, je partageai, dans l'espace de cinq ans,
+soixante-deux fois les plaisirs avec Rose, en moyenne une fois par mois.
+N'est-ce pas le «nec plus ultra» de la tempérance? Et durant cette
+époque, je n'accordai pas la moindre faveur à un homme. J'étais en bonne
+santé, je vivais bien, je soignais mon corps et ne commettais aucun
+excès.
+
+À Florence, je fis la connaissance d'un homme très intéressant, de cet
+Anglais dont je vous ai déjà parlé. Ce n'était plus un jeune homme, il
+comptait déjà cinquante-neuf ans. Je pouvais parler de tout avec lui, il
+était un parfait épicurien et étudiait la nature humaine; ses opinions
+s'harmonisaient avec les miennes. J'appris à mieux me connaître, grâce à
+lui. Il m'expliqua bien des choses dont je n'avais pas la clé. Je savais
+depuis longtemps que la nature de la femme est tout autre que la nature
+de l'homme, mais je n'avais pu deviner pourquoi. Il m'en donna les
+raisons physiologiques et psychologiques. Sa philosophie était simple et
+claire; il était impossible d'affaiblir ses principes, basés sur la
+raison. Il n'était pas du tout cynique; dans la société, on le prenait
+pour un homme très moral, bien qu'il ne feignît aucune vertu. Il me
+faisait doucement la cour, non pas pour atteindre ce que tout homme
+convoite, mais parce que j'étais capable d'écouter et de comprendre ses
+paroles. Pourtant, je remarquais qu'il aurait été très heureux de me
+posséder corporellement. Ceci est naturel. Je ne suis pas un Narcisse
+féminin, mais j'ai conscience de mes qualités physiques et spirituelles;
+je n'ai qu'à me regarder dans un miroir et à comparer ma beauté à celle
+des autres femmes. Vous m'avez avoué vous-même que vous n'avez jamais vu
+un corps féminin aussi bien proportionné que le mien, et ceci bien des
+années après ma connaissance avec sir Ethelred Merwyn.
+
+J'étais piquée d'entendre l'Anglais faire continuellement ma louange,
+sans jamais essayer d'attaquer mon coeur ou quelque chose d'autre,--on
+dit coeur par euphémisme. Ma coquetterie était vaine. Il m'avait tout
+expliqué; mais je voulais encore savoir pourquoi il se faisait stoïque
+avec moi.
+
+Un proverbe dit: «Si la montagne ne vient pas vers Mohamed, Mohamed doit
+aller vers la montagne.» Sir Ethelred était la montagne et si je voulais
+obtenir mon explication, je devais être le prophète.
+
+--Je vous permets pourtant tout, sir Ethelred, lui dis-je une fois;
+pourquoi ne dépassez-vous jamais, quand vous me faites la cour, les
+limites de la plus stricte amitié? Vous avez été un grand Lovelace,
+ainsi que vous me l'avez dit; je sais même que vous faites encore plus
+d'une conquête.
+
+--Vous vous trompez, madame, je ne fais plus de conquête, me répondit
+sir Ethelred. Vous n'allez pas croire que ce qu'un vieillard change
+contre de l'or soit des conquêtes.
+
+--Je ne parle pas des lorettes et d'autres femmes légères. Vous ne
+répondez qu'à une partie de ma question. Me prenez-vous pour une
+coquette sans coeur, qui s'enorgueillit de vous enchaîner à son char de
+triomphe? Pensez-vous que vous ne pouvez pas inspirer de l'amour à une
+femme de mon âge?
+
+--Je crois que c'est possible. Si vous m'accordiez vos faveurs, vous le
+feriez par pitié et non par amour. Ça serait tout au plus un désir
+maladif. Vous n'avez connu que des hommes jeunes. Vous voudriez me voir
+ridicule.
+
+--Vous êtes injuste envers vous-mêmes et envers moi. Je vous ai déjà
+raconté que j'ai connu un homme qui dédaignait toute conquête qui ne
+venait pas s'offrir volontairement. Êtes-vous aussi vaniteux et
+exigez-vous quelque chose de semblable de la femme? Mais vous ne risquez
+rien si vous recevez une réponse défavorable, puisque vous pouvez la
+mettre sur le compte de votre âge. Tandis qu'une femme se sent fort
+humiliée si vous jouez auprès d'elle le rôle du chaste Joseph. Trop de
+timidité et de modestie ne vont pas à un homme.
+
+--Mais il lui sied encore moins de faire dire de soi qu'il est un vieux
+faune.
+
+--Vous êtes encore bel homme et vous possédez des qualités, qui font
+oublier vos ans. Voyons, si, méprisant les préjugés de mon sexe, je vous
+disais que vous pouvez tout oser, tout espérer de moi, tout exiger, ne
+vous décideriez-vous pas à accepter ces faveurs inespérées?
+
+--Ceci est impossible. Vous ne le ferez jamais.
+
+--En tout cas, vous pouvez me dire si vous me refuseriez oui ou non?
+
+--Je serais fou de refuser; j'accepterais, dit sir Ethelred.
+
+--Mais vous me mépriseriez au fond du coeur, comme une hétaïre ou une
+Messaline?
+
+--Pas du tout. Le goût et les caprices d'une femme sont innombrables. Je
+vous aimerais et cet amour me rendrait le plus heureux des mortels.
+
+Il était en pleine contradiction avec ce qu'il venait d'affirmer. Je
+m'étais approchée de lui, je mis ma main sur son bras et le regardai
+avec tant de douceur qu'il aurait dû être de pierre pour résister. Je
+déteste la coquetterie tant qu'elle n'est pas une arme de conquête ou de
+vengeance. Sir Ethelred avait toujours été mon ami, je n'avais aucune
+raison de me venger. Je ne veux pas dire non plus que je l'aimais; mais
+il était possible que des relations plus intimes réveillassent ce
+sentiment. Je le poussai tant qu'il oublia tous ses principes, tomba à
+mes pieds, embrassa mes genoux et mes pieds, et devint plus
+entreprenant. Je n'opposais aucune résistance, je le laissais faire.
+
+Il me serra ensuite dans ses bras.
+
+--Doutez-vous encore? lui dis-je tendrement.
+
+--Je crois rêver. Je n'osais espérer un tel bonheur. Je ne le comprends
+pas encore. Je suis votre esclave, je ne vous refuserai rien.
+
+Puis tout se passa d'abord le mieux du monde, ensuite sa façon de se
+comporter m'épouvanta. J'ai entendu dire que certaines personnes étaient
+frappées d'une attaque dans une telle situation; cela arrive plus
+souvent aux hommes qu'aux femmes. Cela doit être terrible de serrer un
+cadavre dans ses bras.
+
+Sir Ethelred semblait avoir deviné mes pensées. Descendus au jardin,
+nous causâmes sur ce sujet.
+
+--Mon Dieu, ne savez-vous donc, pas à quelles aberrations une passion
+excessive mène? Il y a eu beaucoup de cas où des hommes ont violé des
+cadavres. La loi ne sévirait pas, si cela n'existait pas. Je ne sais pas
+si cela arrivait jadis plus souvent qu'aujourd'hui; aujourd'hui, cela se
+passe encore. Durant les guerres de Napoléon, cette passion eut même de
+sérieuses suites pour la victime. Peu de jours avant la bataille d'Iéna,
+un officier fut logé chez un pasteur protestant. La fille du pasteur
+venait de mourir, c'est-à-dire que le médecin qui la soignait venait de
+remplir son bulletin de mort. Ce n'était qu'un cas aigu de catalepsie.
+La fille devait être enterrée après le départ des soldats. L'officier,
+séduit par la beauté du cadavre, le viola. L'électricité réveilla la
+jeune fille. Qui connaît donc le galvanisme de cet acte? Elle conçut
+même. Ses parents furent très agréablement surpris de la trouver
+éveillée le lendemain matin. Elle devint mère et ne connaissait même pas
+le père de son enfant, un garçonnet robuste et fort bien fait. La chose
+s'expliqua plusieurs années plus tard, quand l'officier repassa par
+hasard dans ce village. La chose fit beaucoup de bruit. MM. les soldats
+avaient plusieurs cas semblables sur la conscience. Quand on en
+surprenait un en flagrant délit, il s'excusait en disant qu'il l'avait
+fait par pure humanité, afin de ressusciter la fille. Naturellement,
+aucun ne réussissait, car ces cas de catalepsie sont excessivement rares
+et le moyen n'est pas toujours efficace. Le viol des cadavres est encore
+très fréquent, il est plutôt pratiqué par des personnes de
+l'aristocratie que par des personnes du peuple. Parmi toutes les
+histoires que je connais, je vais vous raconter celle du ministre
+autrichien, le prince de S... Il se faisait amener tous les morts de
+l'hôpital dans son appartement, soi-disant pour faire des études
+anatomiques, car il était dilettante de médecine. Les médecins
+découvrirent qu'il violait ces cadavres, car une fois le cadavre d'une
+vierge ne rentra pas intact à l'hôpital.
+
+Cette passion est très dangereuse pour celui qui s'y adonne, elle peut
+même être mortelle. Les poisons qu'un cadavre sécrète sont très
+violents. Ce danger est encore plus grand dans les pays chauds, car les
+cadavres s'y décomposent plus rapidement. Ce vice est très répandu en
+Italie; le climat est très énervant et l'Italien fait usage de tout pour
+assouvir ses passions. L'onanisme, la sodomie et le viol des cadavres
+sont très développés ici. Oui, on assassine sur commande et on apporte
+les victimes palpitantes à des débauchés. Le procès d'un fabricant de
+salami a fait beaucoup de bruit ces derniers temps. Non seulement il
+assassinait ses victimes, mais il les violait avant ou après. Quand une
+femme est exécutée en Italie, ce qui n'est pas très rare dans les États
+de l'Église, on peut être sûr que vingt-quatre heures après son cadavre
+a été violé; si bien que des maris qui n'avaient pas été cocus du vivant
+de leur femme le sont après sa mort. Cela se passe également en France
+et en Angleterre, tout particulièrement à Londres, où la police est mal
+organisée et très faible. Le plus grand crime que l'homme puisse
+commettre, c'est de se mutiler soi-même; avez-vous jamais entendu dire
+que la loi l'en punisse?
+
+Ce que sir Ethelred me racontait me remplissait d'effroi. Tous ces
+crimes le laissaient indifférent. D'après lui, l'automutilation et le
+viol des cadavres étaient des habitudes dangereuses; seulement, si elles
+nuisaient à celui qui s'y adonnait, la loi ne devait pas punir
+l'automutilation, ni le viol des cadavres, ni le suicide ou plutôt la
+tentative de suicide; les lois ne punissent que les actes qui attaquent
+la volonté, la santé ou le bien des autres.
+
+Tout ce qu'il me racontait me faisait trembler, ces crimes étaient trop
+lugubres, je ne pouvais y croire.
+
+--Il me serait facile de vous convaincre de la véracité de ces choses si
+je ne craignais de vous voir changer de sentiments à mon égard. Il me
+suffirait de vous mener dans les endroits où ces choses s'accomplissent.
+
+--Quoi, ici, à Florence?
+
+--Non, pas ici, mais à Rome, me répondit sir Ethelred. Vous y irez comme
+en tournée.
+
+--Bon. Je vous promets que mon amour ne s'en ressentira pas et que
+j'aurai assez de force pour assister avec calme à ces choses. Mais vous
+devez me promettre que je ne devrai pas y prendre activement part, ni
+qu'un assassinat aura lieu devant moi. Je ne voudrais pas non plus voir
+de ces tortures qui mutilent pour toujours les victimes. Ces dernières
+doivent s'offrir volontairement; car je ne voudrais pas assister à ces
+horreurs décrites dans le livre de Sade.
+
+Une passion maladive et fiévreuse s'empara de moi; j'étais inquiète, et
+Dieu sait où elle m'aurait poussée, si les actes que je devais bientôt
+voir n'avaient éloigné de moi ces envies. Je vais tout vous raconter,
+j'espère que vous ne me condamnerez pas. Si jamais nous nous
+rencontrons, vous m'expliquerez, au contraire, ces choses.
+
+Le temps passait très vite en compagnie d'un aussi galant homme. Nous
+étions très tempérants quant à l'amour. Il était toujours prêt à de
+nouveaux jeux, mais je craignais pour sa santé. Je l'aimais trop pour ne
+pas vouloir lui épargner une humiliation.
+
+Nous allâmes à Rome et sir Ethelred tint parole le troisième jour. Il
+dut payer une immense somme pour pouvoir contenter ma curiosité.
+
+La veille au soir, il y avait eu deux exécutions au garrot. Un brigand
+des Abruzzes et sa femme, une ravissante personne, furent étranglés
+place Nacona. Sir Ethelred avait loué une fenêtre proche de la potence.
+À travers ma lorgnette, je pouvais suivre tous les mouvements
+musculaires du visage de ces deux malheureux; je souffrais cruellement.
+Je ne pouvais oublier ces deux visages d'épouvante. Sir Ethelred lisait
+dans mes pensées, il me dit:
+
+--Vous les reverrez encore.
+
+Je restai quinze jours à Rome. La fin de mon séjour fut troublée par la
+mort subite de mon ami. Il mourut de la malaria, cette terrible épidémie
+qui a déjà fait tant de victimes. Je ne l'abandonnai point jusqu'à son
+dernier souffle; je lui fermai les yeux. Dans son testament, il me
+léguait toute sa fortune, ses pierreries et ses antiques qu'il avait
+collectionnés dans ses voyages.
+
+Cette mort inattendue me dégoûta de l'Italie et je fus heureuse de
+signer un engagement avec un imprésario qui m'emmenait à Paris, à
+l'Opéra-Italien.
+
+
+
+
+VII
+
+À PARIS
+
+
+À mon arrivée à Paris, les deux cas qui révolutionnaient l'opinion vous
+sont sans doute connus, quoique les journaux les aient incomplètement
+racontés à cause du scandale des débats. Les assises étaient pourtant
+publiques, j'y ai vu des dames de la plus haute aristocratie et des
+demi-mondaines.
+
+Mes aventures à Paris ne sont pas fort différentes de ce qu'elles ont
+été dans toutes les autres villes. Je vais donc vous raconter ce que
+j'ai pu apprendre sur ces deux affaires. Les procès se firent en même
+temps, bien que les crimes n'eussent pas eu lieu à la même date. Un
+aristocrate était incriminé dans l'une d'elles, sa famille avait tout
+fait pour étouffer l'affaire; elle y aurait réussi si de nouveaux
+témoins n'étaient venus et si les journaux n'avaient fait beaucoup de
+bruit autour de la deuxième affaire. L'inculpé était un homme du peuple,
+il fut tout de suite emprisonné et jugé. Dans la première affaire, on
+releva non seulement viol, mais aussi assassinat et non seulement sur
+une, mais sur plusieurs personnes. L'assassin et le violateur étaient
+deux individus différents, mais ils étaient en étroits rapports.
+
+Au faubourg Poissonnière vivait un charcutier célèbre par la qualité de
+ses pâtés. Sa boutique ne désemplissait pas. Le peuple racontait
+beaucoup de bêtises sur la fabrication de ces pâtés, et le bruit se
+répandit qu'il employait de la chair humaine. Une perquisition eut lieu,
+on découvrit qu'il n'employait pas de la viande ordinaire, mais que
+c'était de la viande animale: il employait des chiens, des chats, des
+écureuils, des moineaux, etc. Chaque fois que la célébrité de ces pâtés
+reprenait, des bruits infâmes recommençaient à circuler. À la longue, la
+police n'y prit plus garde et même le public s'en lassa.
+
+Environ dix-huit mois avant mon arrivée à Paris, on avait arrêté un
+coiffeur pour avoir coupé la gorge à un de ses clients. Les recherches
+permirent d'établir qu'il avait déjà commis plusieurs assassinats et
+qu'il vendait les cadavres à son beau-frère, qui était charcutier. La
+chair des cadavres était hachée, la complicité du beau-frère n'était pas
+sûre. À l'interrogatoire, l'accusé dit que l'un de ses confrères en
+faisait tout autant et qu'en plus il poursuivait un double but: car,
+premièrement, il fournissait les cadavres des jeunes filles impubères à
+un grand débauché, qui en abusait; ensuite, il les revendait une seconde
+fois au pâtissier. Le procureur général incrimina le débauché, mais
+celui-ci, qui avait été présent à l'interrogatoire du coiffeur, eut le
+temps de faire disparaître toutes traces de complicité. On découvrit des
+traces de sang et des os dans la cave du deuxième coiffeur, mais on ne
+put établir nettement son crime. On le laissa en liberté et il n'en fut
+plus question.
+
+Six semaines avant mon arrivée, un agent des moeurs surprit un employé
+de la morgue en train de violer le cadavre d'une jeune fille repêchée
+dans la Seine. L'homme fut condamné à dix ans de galères. Cette
+condamnation fut trouvée trop forte par le public et les journaux, et la
+Cour de cassation la commua en deux ans de travaux forcés.
+
+Cette deuxième affaire réveilla la première, car les journaux firent
+beaucoup de bruit autour du coiffeur-charcutier. Celui-ci, qui se
+croyait à l'abri de toute nouvelle poursuite, protégé comme il était par
+son client, avait oublié toute prudence. Un beau jour, la police
+perquisitionna chez lui et découvrit le cadavre d'une petite fille de
+dix ans. L'examen médical établit que la fillette avait été violée, mais
+il ne put fixer si elle l'avait été avant ou après l'assassinat.
+
+L'assassin fut condamné à la guillotine; le condamné nia d'avoir des
+complices devant la Cour de cassation; quand il vit que rien ne pouvait
+le sauver, il avoua qu'il fournissait le cadavre des fillettes égorgées
+au duc de P..., qui les lui payait vingt napoléons d'or pièce. Il dit
+encore que c'était le duc qui l'avait poussé à attirer des fillettes
+dans sa boutique pour les assassiner. Le duc fut incriminé dans
+l'affaire, il nia énergiquement toute complicité. Le viol des cadavres
+était évident et il savait que les filles étaient assassinées. Son
+avocat fut assez adroit pour ne le faire accuser que de viol, sa
+condamnation fut petite en comparaison de l'immensité de son crime. Le
+coiffeur était un ancien valet de chambre du duc, tout le monde était
+convaincu de sa complicité.
+
+J'appris par hasard à connaître une demi-mondaine. C'était la maîtresse
+du prince russe D..., une femme d'une rare beauté et très bien conservée
+pour son âge. Elle avait au moins trente-trois ans; je lui en aurais à
+peine donné vingt-cinq. Son amant dépensait des sommes folles pour elle.
+Il me fit un brin de cour, je n'aurais eu qu'un mot à dire pour le
+capter. Je lui dis rondement qu'il devait laisser toute espérance. Grâce
+à la largesse de mon ami défunt, je possédais une respectable fortune.
+Le Russe me déplaisait, il était très laid, avait passé la cinquantaine,
+il portait une perruque et se teignait la moustache. J'ai toujours
+méprisé les hommes qui tâchent de cacher leur âge. Sir Ethelred avait
+les cheveux gris, mais il aurait eu honte de porter une perruque.
+
+À Paris, j'eus encore meilleure opinion des Hongroises. J'en rencontrai
+quatre, Mathilde de M..., une fille naturelle du prince O..., vendue par
+sa mère à un riche cavalier. Elle s'émancipa et se maria avec un riche
+banquier parisien. Sarolta de B..., ma collègue du Théâtre Lyrique, qui
+devint mon amie intime. Nous nous décidâmes à aller ensemble à Londres
+et à nous engager au théâtre du Covent-Garden. Sarolta n'était pas ma
+rivale, elle ne jouait que dans les opéras lyriques. Elle était
+charmante et encore très naïve. Elle jouait avec les hommes sans rien
+leur accorder. Elle craignait aussi de devenir mère. La troisième était
+une certaine Mme de B..., la femme d'un colonel hongrois. Il vivait avec
+elle en bigamie, car il n'était pas divorcé de sa première femme. Quand
+il apprit l'arrivée de cette dernière, il s'enfuit à Constantinople et
+embrassa l'islamisme. La quatrième s'appelait Jenny K..., et elle était
+la fille d'un avocat de Budapest. Elle et ses trois soeurs vivaient du
+marchandage de leurs charmes. Elles avaient commencé le métier à bas
+prix. Un comte s'amouracha de Jenny et la mit ainsi à la mode. Jenny eut
+beaucoup de chance et vint avec ses soeurs à Paris. Elles comptaient
+parmi les dames les plus élégantes de la bohème dorée. Un cavalier
+italien, le marquis M..., épousa plus tard Jenny, sans la garder
+longtemps, car il mourut après deux ans. Jenny lança alors son filet sur
+un prince souverain, qui la mena à l'autel.
+
+
+
+
+VIII
+
+À LONDRES
+
+
+Sarolta et moi, ainsi que je vous l'ai dit dans le précédent chapitre,
+avions décidé d'aller à Londres. J'avais vécu assez simplement à Paris.
+J'étais très prudente en amour et je ne négligeais jamais d'employer les
+préservatifs dont je vous ai parlé.
+
+Avant de vous parler de mon séjour à Londres, je dois vous parler de
+l'homme qui m'aurait rendue malheureuse sans votre aide, mon très cher
+ami. Je vous ai déjà tout raconté oralement, il est donc inutile de vous
+le raconter par écrit. Je n'ai jamais rencontré un homme aussi têtu. Je
+fis sa connaissance trois mois après mon arrivée à Paris. Il avait le
+renom d'être le plus grand roué de la capitale de la France. Malgré ma
+froideur, il me poursuivait partout, il vint même à Londres, où il se
+logea vis-à-vis de chez moi. Je crus d'abord qu'il était fou, puis qu'il
+m'aimait démesurément, jusqu'à ce que je reconnusse, pour mon malheur,
+que toute sa conduite n'était que vanité et vengeance. Mais il était
+trop tard. Je ne veux plus parler de lui, son souvenir m'est haïssable.
+Je l'aimais, jusqu'à ce qu'il me trahît doublement: d'abord en me
+faisant négliger ma prudence habituelle, puis en me contaminant. À
+Londres, il n'osait pas me poursuivre ouvertement, car j'aurais pu
+appeler l'aide de la police, et il n'osa pas m'attaquer, comme il le fit
+plus tard dans un autre pays et dans d'autres circonstances.
+
+Nous louâmes, Sarolta et moi, un coquet appartement à Saint-James Wood,
+dans les environs immédiats du Regentspark. C'était au commencement de
+la saison. Le temps est magnifique au mois d'avril. Notre cottage était
+entouré d'un petit jardin avec quelques arbres fruitiers, une charmille
+et des chemins soigneusement ratelés. Nous nous y promenions tous les
+matins après le lunch. Parfois nous restions dans notre chambre, qui
+avait une très belle vue sur le Regentspark.
+
+Un matin, Sarolta était dans ma chambre et nous mangions du gâteau la
+fenêtre ouverte. Nous en jetions les miettes aux rouges-gorges, qui
+venaient les picoter jusque dans notre main. Une faible brise agitait
+les arbres, le parfum des lilas nous enivrait. J'étais en chemise et je
+m'appuyais sur l'épaule de Sarolta.
+
+--Regarde donc, me dit celle-ci, n'est-ce pas étrange de voir un
+monsieur aussi élégamment mis en compagnie de cinq ou six vauriens? Et
+elle me montrait du doigt un massif de verdure du Regentspark.
+
+Je regardai et je vis un monsieur qui tenait par la main deux petites
+filles misérablement vêtues et pieds nus. Il les mena dans un endroit
+que je connaissais bien et qui était un des plus retirés du parc. Je
+compris immédiatement que c'était un débauché qui voulait séduire ces
+pauvres enfants, ce qui n'est pas rare à Londres.
+
+Je fis signe à un agent de ville qui passait justement et je lui dis ce
+que je venais de voir. L'agent se précipita vers l'endroit indiqué et
+disparut dans la verdure. Bientôt il réapparut en compagnie du monsieur,
+dont la toilette était légèrement en désordre. Je pris ma lorgnette et
+je suivis des yeux ce qui se passait dans le parc. L'agent se disputait
+avec l'homme, les petites filles étaient tout autour, des enfants de
+cinq à neuf ans; elles aussi parlaient fiévreusement. L'une d'elles alla
+vers la plus petite et désigna le monsieur. Elle aurait poussé plus loin
+sa démonstration si le sergent de ville ne l'en avait empêchée. Un
+groupe se forma, j'entendis des promeneurs crier: «Take him in charge.
+(Arrêtez-le.)» Un second agent arriva et le groupe s'éloigna dans la
+direction du poste de police de Marylebone.
+
+Quelques jours plus tard, nous lûmes le nom de ce gentleman dans le
+journal. L'agent qui l'avait arrêté et les petites filles étaient les
+témoins à charge. Le cas était assez intéressant. Nous assistâmes aux
+débats. Ce que les petites racontaient était assez piquant. L'accusé ne
+fut pourtant pas condamné. C'était un riche commerçant. Il se retira,
+après avoir été vertement semoncé par le juge.
+
+Les lois anglaises, la justice et le public en général sont assez
+coulants à cet égard. Je me souviens de bien des cas où j'aurais décidé
+tout autrement que les juges anglais. C'était un de mes passe-temps
+favoris que de lire les rapports policiers et particulièrement les
+délits de moeurs. Un jeune Français qui était légèrement gris prit un
+baiser à la fille de sa patronne. Il fut condamné à six semaines
+d'arrêt. Une forte peine pour un baiser.
+
+Les tribunaux sont surtout coulants avec les ecclésiastiques. Un pasteur
+avait deux jeunes filles en pension. Il leur apprit toutes sortes de
+choses immorales. Il les prenait dans son lit, etc., etc., et fut
+condamné par les jurés aux travaux forcés. L'évêque de Canterbury le
+prit sous sa protection et le procès fut révisé. Les deux fillettes
+durent comparaître; l'une avait douze ans, l'autre sept. Les questions
+posées troublèrent ces pauvres enfants. Elles furent facilement
+convaincues de culpabilité. Comme si deux enfants pouvaient séduire un
+homme mûr! Elles furent envoyées dans la maison de correction de
+Hollowey, tandis que le véritable coupable, le révérend Hatchet, fut
+libéré. Oui, et parce qu'il avait été deux ou trois semaines en prison,
+il fut considéré comme un martyr. On fit une quête en sa faveur et il
+reçut un bon presbytère.
+
+Vous connaissez mes opinions sur ce point, sur ce qu'on nomme débauche;
+vous savez que je ne suis pas d'accord avec l'opinion du plus grand
+nombre. Je crois que chacun, homme et femme, est libre de faire ce qu'il
+veut avec son corps tant qu'il ne porte pas atteinte à la liberté
+d'autrui. Il est punissable d'employer la violence, de séduire par des
+promesses, par l'excitation des sens ou grâce à des narcotiques qui
+aliènent la volonté. Tant que j'ai goûté l'amour et pratiqué toutes les
+espèces de volupté, je n'ai jamais obligé personne à se soumettre à ma
+guise. Je vous ai raconté comment Rose est devenue mon amie; elle l'est
+encore.
+
+Je restai trois années à Londres. Mon engagement n'était que pour deux
+ans, mais je le renouvelai, car je m'y plaisais beaucoup. Pendant mon
+séjour, je lus assidûment les journaux. Je vis que les hommes étaient
+partout les mêmes, que les désirs et les passions poussaient à des vices
+et excusaient aussi bien l'acte sexuel normal que les relations
+maladives et perverses entre personnes du même sexe.
+
+En France, en Italie, et probablement aussi en Allemagne, des crimes se
+commettent, tout comme à Londres, par volupté.
+
+Le cas le plus terrible est celui d'un jeune Italien nommé Lanni avec
+une fille de joie. Il avait étranglé la fille au moment de l'extase. Des
+juristes anglais m'ont dit que si Lanni n'avait pas dépouillé sa
+victime, car il lui avait volé ses bijoux, sa montre et son argent, et
+que s'il n'avait pas acheté un billet pour filer à Rotterdam, ce qui
+faisait présumer que le crime était prémédité, il n'aurait pas été
+poursuivi pour assassinat et condamné à mort. La strangulation d'une
+fille de joie au moment de l'extase est assimilée aux meurtres par
+imprudence et n'est pas punie de mort.
+
+Comme la peine de mort n'est pas graduée, il est terrible qu'elle soit
+si souvent appliquée. Elle n'est pas juste. Ce Lanni était beaucoup plus
+coupable qu'un de ses compatriotes, qui tua, dans un moment de jalousie
+et de rage, son rival au moment où il sortait du lit de son adorée. Il
+essaya de se tirer un coup de revolver dans la tête, mais ne se fracassa
+que la mâchoire. On le soigna avec les plus grands soins pour lui
+conserver la vie; ensuite, on le pendit. Ceci est cruel et barbare.
+
+Je clos cette liste déjà trop longue des criminalités londoniennes pour
+vous raconter mes aventures personnelles.
+
+Je rencontrai à Londres une ancienne collègue, Laure R..., qui eut plus
+tard beaucoup de chance: un des plus riches cavaliers d'Allemagne, le
+comte prussien H..., s'en éprit, en fit sa maîtresse et l'épousa
+ensuite. H... n'était plus très jeune; il lui laissa après sa mort une
+fortune estimée à plusieurs millions d'écus. Elle acheta une des plus
+grandes propriétés de Hongrie dans les environs de Pressbourg.
+
+Sarolta n'eut pas le succès qu'elle escomptait. Elle quitta Londres au
+mois d'août. Je restai donc seule avec Rose. On m'invitait dans le monde
+le plus fashionable, mais je m'y ennuyais; j'aurais voulu connaître la
+vie de la bohème dorée de Londres. Par bonheur, je retrouvai une lettre
+d'introduction de mon ami défunt chez une de ses cousines qui habitait
+le faubourg de Drompton. Je lui envoyai la lettre de sir Ethelred et ma
+carte de visite et reçus une invitation pour le soir même.
+
+Mrs. Meredith--c'était son nom--était âgée de quarante-cinq à
+quarante-huit ans. Elle avait dû être très belle et avait dû jouir de la
+vie, car elle était assez fanée, ses cheveux étaient gris et son visage
+était sillonné de rides. Elle se poudrait beaucoup. Elle était
+philosophe, de la secte des épicuriens. Elle était très bien reçue
+partout, car elle avait beaucoup d'esprit et une bonne humeur
+inépuisable. Elle était en outre très aimable et assez riche pour faire
+des soirées chez elle. Ces soirées se composaient de personnes du même
+esprit, et bien des dames avaient un renom équivoque, quoiqu'elles
+fussent toutes de l'aristocratie. Malgré la liberté d'esprit et de
+conduite qui régnait dans ce cercle, ces soirées ne se déchaînaient
+jamais en orgies.
+
+Malgré notre différence d'âge, nous devînmes bientôt de bonnes amies. Je
+lui avouai quelles relations j'avais eues avec son cousin. Elle me loua
+beaucoup de l'avoir favorisé de mon amour. Elle me fit entendre que sir
+Ethelred lui avait parlé de notre liaison, mais sans lui dire mon nom,
+car il était très discret. Meredith parlait très librement de toutes les
+choses. Elle me dit qu'elle n'avait pas encore renoncé à l'amour, mais
+que ça lui coûtait beaucoup d'argent. «Mon Dieu! disait-elle, je fais
+comme les vieillards qui achètent l'amour des jeunes femmes. Ceci ne
+déshonore jamais l'acheteur; mais tout au plus celui qui échange le plus
+grand bien contre le moindre.»
+
+Comme elle allait partout, j'eus une belle occasion d'apprendre ce qu'il
+y avait de remarquable à Londres. Les Anglais sont très tolérants
+vis-à-vis des gens du théâtre et de la bohème. Ils ne les reçoivent pas
+dans leur société, ou alors, s'ils les invitent, ils les traitent comme
+des automates; ils sont très polis envers eux, mais quand le concert est
+terminé, ils ne les connaissent plus. Mais si un cavalier épouse une
+femme de la rue, on oublie aussitôt son passé, on la traite en grande
+dame, et si elle est l'épouse d'un lord, elle peut même assister au
+lever de la Reine. Je connais trois de ces dames, lady T..., la marquise
+de W... et lady O...
+
+Certains locaux ne sont pas fréquentés par ces dames de la rue, ainsi
+les bals de Canterbury hall, Argyll Rooms, Piccadilly Salon, Halborn
+Casino, Black Eagle, Callwell et beaucoup d'autres. Ces nymphes,
+quoiqu'elles soient inscrites comme prostituées à la police, ne sont pas
+les parias de la société, comme sur le continent. Elles sont protégées
+par les lois si quelqu'un les insulte en leur donnant un titre
+déshonorant. Elles ne sont pas aussi déclassées qu'ailleurs. Elles ne
+s'appellent pas filles de joie, mais dames indépendantes. Il y a des
+locaux où elles tiennent des réunions et où tout le monde n'est pas
+admis, par exemple chez Mrs. Hamilton, Oxendo Street. Il faut être
+présenté par une de ces dames.
+
+Mrs. Meredith me raconta ses aventures dans ces locaux et me demanda si
+j'avais envie d'en visiter quelques-uns en sa compagnie. J'acceptai
+immédiatement. Nous les visitâmes tous. J'eus l'occasion de faire des
+observations sur le caractère de ces filles; les Anglaises de cette
+caste sont beaucoup plus dignes que les filles des autres pays. Il y a
+aussi des femmes tout aussi débauchées qu'ailleurs, qui sont prêtes à
+faire tout pour de l'argent; il y a aussi des femmes de marbre qui
+dépouillent les hommes, des femmes qui n'ont plus aucun sentiment, plus
+de sensibilité; mais en général, les prostituées anglaises sont moins
+insolentes que les françaises; et même à Londres, elles sont bien
+différentes des françaises et des allemandes. Je dois avouer à ma honte
+que les prostituées allemandes sont les plus communes, les plus
+vulgaires de toutes. Elles doivent l'être, car elles sont moins belles
+que les anglaises et leur insolence force les hommes que leurs charmes
+ne peuvent attirer. On les reconnaît de loin à leur toilette tapageuse
+et à leur lourde démarche.
+
+Mrs. Meredith possédait aussi une très belle campagne à Surrey, guère
+plus éloigné de Londres que Richmond. Elle y invita quelques jeunes
+prêtresses de Vénus. J'y vins moi-même en compagnie de Rose, qui malgré
+ses vingt-six ans était aussi belle que lors de notre rencontre. Notre
+société féminine comptait quarante à cinquante personnes; la fête devait
+durer trois jours.
+
+--Nous allons voir, disait Mrs. Meredith, si nous ne pouvons pas nous
+passer des hommes.
+
+Une large rivière traversait le jardin de Mrs. Meredith; elle n'était
+pas navigable; par endroit, nous pouvions la traverser à pied. Le jardin
+était entouré d'une haute muraille et les bords de la rivière étaient
+plantés de saules pleureurs. Ils faisaient comme un rideau; nous étions
+à l'abri de tout oeil indiscret. Nous pouvions faire tout ce que nous
+voulions.
+
+Le lit de la rivière était du sable le plus fin. Nous étions presque
+toujours dans l'eau, comme des canards; nous nous amusions, nous
+barbotions; j'étais la plus adroite nageuse. Dois-je vous dire tout ce
+que nous fîmes ensemble? Il y aurait trop à raconter et ma lettre serait
+deux fois plus longue, et je ne pourrais pas tout vous décrire. J'y
+renonce. Cependant je dois dire que quelques dames prétendaient même
+n'avoir jamais goûté telle volupté dans les bras d'un homme. Je
+comprends d'ailleurs pourquoi les Turques ne s'ennuient jamais dans leur
+harem et qu'elles ne peuvent pas être malheureuses en attendant leur
+tour de partager la couche de leur sultan. Déjà, la conscience de savoir
+que cette étreinte n'expose à aucune suite dangereuse rehausse beaucoup
+le plaisir.
+
+Aucune de nous ne s'amusa autant que notre hôtesse. Le cinquième jour
+nous rentrâmes toutes à Londres, où mes devoirs m'appelaient.
+
+J'aurais pu gagner d'immenses sommes à Londres si j'avais voulu faire la
+conquête des hommes. Lord W..., un fanatique de musique, qui dépensait
+des sommes folles avec toutes les actrices, me fit faire les offres les
+plus séduisantes, par l'entremise de ses connaissances masculines et
+féminines. Je les refusai, comme toutes celles qui me furent faites en
+Angleterre, et malgré ma liaison avec Mrs. Meredith, j'avais le renom
+d'être inabordable. Une dame qui m'invita au mariage de sa fille
+complimenta ma vertu autant que mon chant. Elle me parla aussi de Mrs.
+Meredith.
+
+«Cette bonne dame, disait-elle, a un renom assez équivoque. Vous
+l'ignorez sans doute. Je crois que vous avez connu son cousin, si
+Ethelred Merwyn. On m'a même raconté qu'il a été votre amant. Il vous a
+recommandé sa cousine? Il ne savait pas qu'elle était débauchée.
+D'ailleurs, cela ne doit pas vous toucher, vous n'avez pas besoin d'en
+prendre note.»
+
+Que l'opinion du monde est fausse! Sir Ethelred un stoïcien! Moi seule
+j'aurais pu le dire, car aucune femme ne le connaissait comme moi!
+
+J'avais pris un garçon hindou à mon service; il était d'une grande
+beauté; il avait à peine quatorze ans. Je le pris parce qu'il me
+plaisait beaucoup. Il était mon esclave; son dévouement était sincère.
+Je le voyais souvent les yeux clos, perdu dans ses pensées et dans ses
+rêves.
+
+Je n'ai plus rien à vous dire. Vous connaissez déjà tout ce qui m'arriva
+plus tard. Je vous l'ai raconté oralement, quand nous avons fait
+connaissance. Cette lettre est donc la dernière.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre des conteurs allemands:
+mémoires d'une chanteuse allemande, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DES CONTEURS ALLEMANDS ***
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires
+d'une chanteuse allemande, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande
+ traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits
+
+Author: Anonymous
+
+Editor: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: August 28, 2008 [EBook #26456]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DES CONTEURS ALLEMANDS ***
+
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+
+Produced by the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p class="c">LES MAÎTRES DE L'AMOUR</p>
+
+<p class="t1">L'&OElig;uvre<br>
+<small>des</small><br>
+<big>Conteurs Allemands</big>
+</p>
+<h1>Mémoires d'une Chanteuse Allemande</h1>
+
+<p class="c">(XIX<sup>e</sup> SIÈCLE)</p>
+
+<p class="c"><i>Traduit pour la première fois en français<br>
+avec des fragments inédits</i></p>
+
+<p class="c">INTRODUCTION<br>
+<small>PAR</small><br>
+<big><b>Guillaume APOLLINAIRE</b></big></p>
+
+<p class="c"><big>PARIS</big><br>
+<b>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b><br>
+<small>4, RUE DE FURSTENBERG, 4</small></p>
+
+<p class="c"><small class="g">MCMXIII</small></p>
+
+
+<p><br><br></p>
+
+<div class="narrowleft">
+<p><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br>
+10 exemplaires sur Japon Impérial<br>
+(1 à 10)<br>
+25 exemplaires sur papier d'Arches<br>
+(11 à 35)</p>
+
+</div>
+<p><br><br></p>
+
+<div class="narrowright">
+<p>Droits de reproduction réservés pour
+tous pays, y compris la
+Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
+
+</div>
+
+
+<h2>INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p>Il paraît singulier que le livre si célèbre en Allemagne
+intitulé <i lang="de">Aus den Memoiren einer Saengerin</i>
+n'ait jamais été traduit en français. C'est un ouvrage
+extrêmement intéressant, non seulement au point de
+vue de la bibliographie de l'héroïne, mais aussi au
+point de vue des anecdotes curieuses qu'il contient
+sur les m&oelig;urs des différents pays qu'elle habita. Il
+contient en outre des observations psychologiques
+du premier ordre.</p>
+
+<p>L'ouvrage parut en deux tomes, et l'on a déjà
+beaucoup discuté sur la date de ces publications.
+C'est ainsi que H. Nay donne, dans sa <i lang="la">Bibliotheca
+Germanorum Erotica</i>, les renseignements bibliographiques
+suivants:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i lang="de">Aus den Memoiren einer Saengerin, Verlagsbureau,
+Altona, tome I, 1862; tome II, 1870.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Pisanus Fraxi, dans son <i lang="la">Index librorum prohibitorum</i>,
+donne les dates suivantes: Berlin, tome I,
+1868; tome II, 1875.</p>
+
+<p>Plus loin, le même auteur se range à l'avis de
+H. Nay en ce qui concerne le lieu d'impression,
+Altona. Le docteur Düehren donne d'autre part les
+renseignements suivants:</p>
+
+<p>2 tomes petit in-octavo [Altona] Boston Reginald
+Chesterfield, tome I, 1862; tome II, 1870.</p>
+
+<p>L'ouvrage a été souvent imprimé en Allemagne, où
+la plus récente impression porte:</p>
+
+<p><i lang="de">Aus den Memoiren einer Saengerin. Boston Reginald
+Chesterfield</i>, pour le premier tome, et <i lang="de"><span class="roman">II</span> Chicago,
+Gedrückt auf Kosten Guter Freunde</i> pour le
+second tome. Le premier volume comporte <small>IV</small>-235
+pages imprimés, plus le verso blanc de la dernière
+page, deux feuillets non imprimés de la couverture.
+Le second tome comporte 164 pages, plus la couverture.
+La couverture comporte sur le premier plat extérieur
+un encadrement typographique contenant:
+<i lang="de">Memoiren einer Saengerin <span class="roman">I.</span> Chicago, Gedrückt auf
+Kosten Guter Freunde</i>, pour le premier tome, tandis
+que sur le second on voit: <i><span class="roman">II</span> Chicago</i>, le second plat
+extérieur comporte un encadrement avec un fleuron
+au centre.</p>
+
+<p>H. Nay n'avait point pensé à chercher l'auteur
+de cet ouvrage singulier. Le premier qui ait pensé à
+attribuer ces <i>Mémoires</i> à la célèbre cantatrice Schr&oelig;der-Devrient
+est Pisanus Fraxi. C'est sur la foi de ce
+qu'il en dit dans son «Index» que Düehren, d'une
+part, et Eulenbourg, dans <i lang="de">Sadismus und masochismus</i>,
+ont rendu la célèbre Wilhelmine Schr&oelig;der-Devrient
+responsable de cette autobiographie, la
+seule autobiographie féminine que l'on puisse comparer
+aux <i>Confessions</i> de J.-J. Rousseau ou aux célèbres
+<i>Mémoires</i> de Casanova.</p>
+
+<p>D'ailleurs Pisanus Fraxi n'étaye son opinion
+d'aucune preuve: «On affirme, dit-il, que ces <i>Mémoires</i>
+sont une autobiographie de la célèbre et
+notoire M<sup>me</sup> Schr&oelig;der-Devrient», et il dit plus loin
+que les papiers auraient été trouvés après sa mort par
+son neveu, qui les aurait édités.</p>
+
+<p>Je dois dire que l'examen attentif du style des lettres
+de Wilhelmine Schr&oelig;der-Devrient ne rappelle pas
+complètement celui des <i>Mémoires</i> qui lui sont attribués,
+mais que, malgré des différences biographiques
+qui ont pu fort bien être introduites par des
+éditeurs, certains détails cadrent assez bien avec
+l'existence romanesque de la célèbre cantatrice, et
+qu'il ne serait pas impossible, après tout, qu'il s'agisse
+de <i>Mémoires</i> rédigés d'après certains fragments, certaines
+indications, certaines lettres trouvés dans les
+papiers de M<sup>me</sup> Schr&oelig;der-Devrient.</p>
+
+<p>Wilhelmine Schr&oelig;der-Devrient, qui était née à
+Hambourg le 6 décembre 1804, mourut à Cobourg le
+26 janvier 1860, c'est-à-dire deux ans avant la publication
+des <i>Mémoires</i>. Nous n'avons pas à nous étendre
+longuement ici sur la vie, ni sur la carrière artistique
+de Schr&oelig;der-Devrient. L'attribution qui lui est faite
+des <i>Mémoires</i> repose sur des bases trop fragiles pour
+qu'on puisse la considérer définitivement comme en
+étant l'auteur. Il faut ajouter cependant que ce que
+l'on connaît de son caractère n'est point incompatible
+avec celui que révèlent les écrits en litige. La
+malheureuse affaire de son second mariage même
+semblerait pouvoir être prise comme une preuve de
+l'authenticité de ces <i>Mémoires</i>. Son second mari
+s'appelait Von Doering et l'avait rendue fort malheureuse;
+elle ne l'appelait jamais que le «diable» et
+s'efforçait de l'oublier complètement. Quand elle
+mourut, elle avait épousé un gentilhomme hollandais,
+qui s'appelait von Bock, et l'on grava sur le granit
+de sa tombe:</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Wilhelmine von Bock Schr&oelig;der-Devrient</span></p>
+
+<p>Toutefois il semble invraisemblable qu'une femme
+qui avait connu Beethoven et sur l'album de laquelle
+G&oelig;the avait écrit des vers n'en parle même pas dans
+ses <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on se trouve peut-être en présence
+d'une rapsodie écrite par un faux mémorialiste,
+qui aurait réuni à quelques détails, à quelques
+cancans concernant l'existence de Schr&oelig;der-Devrient
+des histoires de son invention. Peut-être se trouve-t-on
+aussi en présence de <i>Mémoires</i> authentiquement
+écrits par une femme, une cantatrice, qui ne
+serait pas Wilhelmine Schr&oelig;der-Devrient. Cette dernière
+hypothèse paraît d'ailleurs la plus probable, car
+on ne peut guère douter que ce soit là l'ouvrage d'une
+femme. Il y a dans les <i>Mémoires</i> trop de renseignements
+qui paraissent sincères et caractéristiques de
+la psychologie féminine.</p>
+
+<p>Pour finir, voici une liste des ouvrages dans
+lesquels a chanté M<sup>me</sup> Schr&oelig;der-Devrient. Ceux qui
+en auront le temps et le goût pourront, après avoir
+lu les <i>Mémoires</i>, lui comparer la liste des rôles créés
+par l'héroïne de l'autobiographie. Les deux listes
+seraient entièrement différentes.</p>
+
+<p>Ouvrages de Glück: <i>Alceste</i> (rôle d'Alceste), <i>Iphigénie
+en Aulide</i> (rôle de Clytemnestre), <i>Iphigénie en
+Tauride</i> (rôle d'Iphigénie), <i>Armide</i> (rôle d'Armide),
+<i>Orphée</i> (rôle d'Eurydice).</p>
+
+<p>Ouvrages de Mozart: <i>La Flûte enchantée</i> (rôle de
+Pamino), <i>Don Juan</i> (rôle de Donna Anna), <i>Mariage
+de Figaro</i> (rôle de la Comtesse), <i>L'Enlèvement au
+Sérail</i> (rôle de Constance).</p>
+
+<p>Ouvrage de Beethoven: <i>Fidelio</i> (rôle de Léonore).</p>
+
+<p>Ouvrages de Chérubini: <i>Fanisca</i> (rôle de Fanisca),
+<i>Le Porteur d'eau</i>, <i>Ali-Baba</i>; <i>Lodoïska</i> (rôle de Lodoïska).</p>
+
+<p>Ouvrages de Weber: <i>Le Freyschütz</i> (rôle d'Agathe),
+<i>Preciosa</i> (rôle de Preciosa), <i>Euryanthe</i> (rôle d'Euryanthe),
+<i>Obéron</i> (rôle de Rezzia).</p>
+
+<p>Ouvrages de Spohr: <i>Zémire et Azor</i> (rôle de
+Zémire), <i>Jessonda</i> (rôle de Jessonda).</p>
+
+<p>Ouvrages de Spontini: <i>La Vestale</i> (rôle de Julie),
+<i>Fernand Cortez</i> (rôle d'Amazelli), <i>Olympia</i> (rôle
+d'Olympia).</p>
+
+<p>Ouvrages de Rossini: <i>Le Barbier de Séville</i> (rôle
+de Rosine), <i>Othello</i> (rôle de Desdémone), <i>Sémiramis</i>
+(rôle de Sémiramis).</p>
+
+<p>Ouvrages de Bellini: <i>La Straniera</i> (rôle d'Alaïde),
+<i>Norma</i> (rôle de Norma), <i>Montaigu et Capulet</i> (rôle
+de Roméo), <i>La Somnambule</i> (rôle d'Aline), <i>Les Puritains</i>
+(rôle d'Elvire), <i>Le Pirate</i>.</p>
+
+<p>Ouvrages de Donizetti: <i>Anna Boleyn</i> (rôle d'Anna),
+<i>Lucrèce Borgia</i> (rôle de Lucrèce).</p>
+
+<p>Ouvrage de Boieldieu: <i>La Dame Blanche</i> (rôle
+d'Anna).</p>
+
+<p>Ouvrages d'Auber: <i>La Muette de Portici</i> (rôle
+d'Elvire), <i>La Neige</i> (rôle de la princesse Lydia), <i>Le
+Bal masqué</i>, <i>Le Cheval de bronze</i>.</p>
+
+<p>Ouvrages de Meyerbeer: <i>Robert le Diable</i> (rôle
+d'Alice), <i>Les Huguenots</i> (rôle de Valentine), <i>Les
+Croisés en Égypte</i>.</p>
+
+<p>Ouvrages de Marchner: <i>Le Templier et la Juive</i>
+(rôle de Rebecca), <i>La Fiancée du Fauconnier</i> (rôle
+de Johanna).</p>
+
+<p>Ouvrages de Kreutzer: <i>Libussa</i> (rôle du Libussa),
+<i>Cordelia</i> (rôle de Cordelia).</p>
+
+<p>Ouvrage de Weigl: <i>La Famille suisse</i> (rôle d'Hémeline).</p>
+
+<p>Ouvrage de Lebrun: <i>Les Viennois à Berlin</i> (rôle
+de M<sup>lle</sup> Von Schlingen).</p>
+
+<p>Ouvrages d'Hérold: <i>La Clochette enchantée</i>, <i>Marie</i>
+(rôle de Marie); <i>Zampa</i> (rôle de Camille).</p>
+
+<p>Ouvrages de Reisiger: <i>Adèle de Foix</i> (rôle d'Adèle);
+<i>Turandot</i> (rôle de Turandot); <i>Libella</i> (rôle de Libella).</p>
+
+<p>Ouvrages de R. Wagner: <i>Rienzi</i> (rôle d'Adrieno);
+<i>Le Vaisseau Fantôme</i> (rôle de Senta); <i>Tannhauser</i>
+(rôle de Vénus).</p>
+
+<p>Ouvrage de Schelerd: <i>Macbeth</i> (rôle de Lady Macbeth).</p>
+
+<p>Ouvrage de Halévy: <i>Rido et Ginevra</i> (rôle de
+Ginevra).</p>
+
+<p>Ouvrages de Wolfram: <i>Le Moine</i> (rôle de Francisca);
+<i>Le Château de Candra</i> (rôle de Maria); <i>La
+Rose enchantée</i>.</p>
+
+<p>Ouvrage de Lwoff: <i>Bianca et Gattiera</i> (rôle de
+Bianca).</p>
+
+<p>Ouvrage de Grétry: <i>Barbe-Bleue</i> (rôle de Marie).</p>
+
+<p>Ouvrage de Glaeser: <i>L'Aire de l'aigle</i> (rôle de
+Rose).</p>
+
+<p>Ouvrage de Rastrelli: <i>Les Jeunes Mariés</i> (rôle
+d'Alexis, apprenti cordonnier).</p>
+
+<p>Ouvrage d'Isouard: <i>Joconde</i> (rôle de Joconde).</p>
+
+<p>Ouvrage de Paër: <i>Sargino</i> (rôle d'Isella).</p>
+
+<p>Ouvrage de Mitiz: <i>Saül</i> (rôle de Michael).</p>
+
+<p>Ouvrage de Riez: <i>La Fiancée du Brigand</i>.</p>
+
+<p>Les renseignements fournis par l'héroïne des
+<i>Mémoires</i> sur les rôles qu'elle a chantés ne sont pas
+conformes à cette liste. Néanmoins, la critique allemande
+s'est déjà tellement exercée sur la question
+qui nous occupe ici que, parlant des <i>Mémoires de
+la chanteuse allemande</i>, il n'était pas possible de
+passer sous silence le nom de Wilhelmine Schr&oelig;der-Devrient.</p>
+
+<p>Le traducteur de cet ouvrage a eu la chance de
+trouver un manuscrit allemand préparé pour l'édition
+et qui contenait certains changements qui ont été
+suivis dans la traduction française, car ils rendent
+beaucoup plus agréable la lecture de cette curieuse
+autobiographie.</p>
+
+<p class="s">G. A.
+</p>
+
+
+
+<h2>PRÉFACE DE L'ÉDITEUR ALLEMAND</h2>
+
+
+<p>L'éditeur de ces <i>Mémoires</i> n'a guère à dire, en
+manière de préface, que cet ouvrage n'est pas un produit
+de la fantaisie, n'est pas une invention, mais
+qu'il est véritablement sorti de la plume d'une des
+cantatrices naguère le plus souvent applaudies sur
+la scène, d'une cantatrice de laquelle beaucoup de
+nos contemporains ont souvent admiré avec étonnement
+l'admirable voix, qu'ils ont couverte d'applaudissements
+enthousiastes dans ses différents rôles, et
+dont ils se souviendraient certainement si la discrétion
+ne nous interdisait de citer son nom. Pour le
+lecteur attentif, l'assurance que nous donnons de
+l'authenticité des <i>Mémoires</i> n'est guère nécessaire.
+L'ouvrage trahit suffisamment une plume féminine
+pour qu'il ne soit pas possible de s'y tromper. Seule
+une femme pouvait raconter la carrière d'une femme
+avec autant de vérité psychologique. Seule une femme
+peut, comme c'est le cas ici, nous décrire toutes les
+phases, tous les changements d'un c&oelig;ur féminin et
+pas à pas, depuis le premier éveil de ses sens juvéniles,
+nous introduire dans le secret des erreurs qui
+auraient indubitablement détruit le bonheur de sa vie
+si un événement extrêmement heureux ne lui avait
+pas épargné les dernières conséquences de ces fautes.</p>
+
+<p>Si ces <i>Mémoires</i> n'étaient que le produit de la fantaisie,
+on pourrait faire à l'éditeur le reproche d'avoir
+écrit un livre immoral et de s'être délecté à ces objets
+que les m&oelig;urs de tous les peuples de tous les temps
+ont toujours recouverts d'un voile. Mais s'ils sont, au
+contraire, authentiques, ils constituent un document
+du plus haut intérêt psychologique et, pour cela même,
+le reproche d'immoralité tombe. Rien d'humain ne
+doit nous être étranger. Voulons-nous bien comprendre
+le monde et nous-mêmes, nous devons aussi
+suivre l'homme sur le sentier de ses erreurs, non pas
+pour imiter ces errements, mais, au contraire, pour
+nous en garer.</p>
+
+<p>Dans ce sens, ces confessions d'une femme intelligente
+qui dépeint, au moyen de couleurs si vives et
+si vraies, les terribles suites des excès ne sont pas
+immorales, mais sont, au contraire, très morales.</p>
+
+<p>Quant au reproche que ce livre pourrait tomber
+entre les mains d'une jeune lectrice qui devrait
+plutôt ne rien savoir de ces choses, nous répondons
+que la science n'est pas un mal, mais bien l'ignorance,
+et qu'une femme avertie des suites de la sensualité
+se laisse beaucoup plus difficilement séduire qu'une
+novice, plus facile à tromper.</p>
+
+<p>L'Éditeur est convaincu que, par la publication de
+ces lettres, il ne manque pas à la morale et ne corrompt
+pas les m&oelig;urs, malgré l'opinion contraire de
+quelques pédants trop mesquins.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">L'Éditeur.</span>
+</p>
+
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p class="d">PRÉSENTATION
+</p>
+
+<p>Pourquoi devrais-je vous cacher quelque chose?
+Vous avez toujours été un ami véritable et désintéressé.
+Dans les plus difficiles situations de ma vie,
+vous m'avez rendu des services si importants que je
+puis bien me confier complètement à vous.</p>
+
+<p>D'ailleurs, votre désir ne me surprend pas!</p>
+
+<p>Dans nos conversations d'autrefois, j'ai souvent
+remarqué que vous aviez un grand penchant à scruter
+et à reconnaître les ressorts secrets qui, chez nous,
+femmes, sont les motifs de tant d'actions que les
+hommes, même les plus spirituels, sont embarrassés
+d'expliquer.</p>
+
+<p>Les circonstances nous ont maintenant séparés et
+nous ne nous reverrons probablement jamais. Je
+pense toujours avec beaucoup de gratitude que vous
+m'avez secourue durant mon grand malheur. Dans
+tout ce que vous avez fait pour moi, dans tout ce
+que vous m'avez défendu ou procuré, vous ne pensiez
+jamais à votre intérêt, vous n'étiez préoccupé que de
+mon plus grand bien. Il ne dépendait que de vous
+d'obtenir toutes les marques de faveur qu'un homme
+peut désirer, vous connaissiez mon tempérament, et
+j'avais un faible pour vous.</p>
+
+<p>Les occasions ne nous ont pas manqué et j'ai souvent
+admiré votre maîtrise sur vous-même. Je sais
+que vous êtes tout aussi sensible que moi sur ce
+point; vous m'avez souvent répété que j'ai l'&oelig;il pénétrant
+et que je possède beaucoup plus de raison que
+la plupart des femmes. Ceci est votre conviction;
+sinon vous ne m'exposeriez pas votre étrange désir
+de vous communiquer sans ambages et sans fausse
+honte féminine (que je crois moi-même affectés) mes
+expériences et ma conception du <i>penser</i> et du <i>sentir</i>
+de la femme par rapport au plus important moment
+de sa vie, l'amour et son union à l'homme. Votre
+désir m'a d'abord beaucoup gênée; car&mdash;laissez-moi
+commencer cette confession par l'exposé d'un trait
+bien féminin et très caractéristique&mdash;rien ne nous
+est plus difficile que d'être entièrement sincères avec
+un homme. Les m&oelig;urs et la contrainte sociale nous
+obligent dès notre jeunesse à beaucoup de prudence
+et nous ne pouvons être franches sans danger.</p>
+
+<p>Quand j'eus bien réfléchi à ce que vous me demandiez
+et surtout quand je me fus rappelé toutes les
+qualités de l'homme qui s'adressait à moi, votre idée
+commença à m'amuser. J'essayai alors de rédiger
+quelques-unes de mes expériences. Certaines choses
+qui exigent une sincérité absolue et qu'il n'est justement
+pas coutume d'exprimer me faisaient encore
+hésiter. Mais je me fis effort, pensant vous faire
+plaisir, et je me laissai envahir par le souvenir des
+heures heureuses que j'ai goûtées. Au fond, je n'en
+regrette qu'une seule, celle dont les suites malheureuses
+me firent recourir à votre amitié à toute
+épreuve pour ne pas succomber. Après cette première
+hésitation, j'éprouvais une violente jouissance
+en relatant tout ce que j'ai vécu personnellement et
+ce que d'autres femmes ont ressenti. Mon sang s'agitait
+de la plus agréable façon à mesure que je songeais
+aux plus petits détails. C'était comme un arrière-goût
+des voluptés que j'ai goûtées et dont je
+n'ai pas honte, ainsi que vous le savez bien.</p>
+
+<p>Nos relations ont été si familières que je serais
+ridicule de vouloir me montrer dans une fausse lumière;
+mais, excepté vous et le malheureux qui m'a
+si misérablement trompée, personne ne me connaît.
+Grâce à mon bon sens pratique, j'ai toujours réussi à
+cacher mon être intime. Cela tient à un enchaînement
+de causes extraordinaires plutôt qu'à mon propre
+mérite.</p>
+
+<p>Dans le cercle de mes connaissances, j'ai le renom
+d'être une femme vertueuse et soi-disant froide. Et,
+au contraire, peu de jeunes femmes ont tant joui de
+leur corps jusqu'à leur trente-sixième année. À quoi
+bon cette longue préface? Je vous envoie ce que j'ai
+écrit ces derniers jours; vous jugerez par vous-même
+jusqu'à quel point j'ai été sincère. J'ai essayé
+de répondre à votre première question et j'ai pu me
+convaincre de votre assertion: que le caractère sexuel
+et éthique se forme d'après les circonstances particulières
+dans lesquelles les mystères voilés de l'amour
+lui sont révélés. Je crois que cela a aussi été mon
+cas.</p>
+
+<p>Je vais continuer ces confessions avec acharnement
+et zèle; pourtant, vous ne recevrez pas une seconde
+lettre avant d'avoir répondu à la présente. En attendant,
+cette écriture équivoque m'amuse beaucoup
+plus que je ne l'aurais cru.</p>
+
+<p>Votre noble caractère m'est garant que vous n'allez
+pas abuser de ma confiance illimitée.</p>
+
+<p>Que serais-je devenue sans vous, sans votre bonne
+amitié et sans vos précieux conseils?</p>
+
+<p>Un pauvre être, misérable, solitaire et déshonoré
+aux yeux du monde!</p>
+
+<p>Puis, je sais aussi que vous m'aimez un peu, malgré
+votre froideur apparente et votre désintéressement.&mdash;Saluez,
+etc., etc.</p>
+
+<p class="s"><i>De ..., le 7 février 1851</i>.
+</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p class="d">L'AMOUR CONJUGAL
+</p>
+
+<p>Mes parents, des gens de bien, mais nullement
+fortunés, m'ont donné une éducation exemplaire.
+Grâce à la vivacité de mon caractère, à ma grande
+facilité d'apprendre et à mon talent musical développé
+de très bonne heure, j'étais l'enfant gâtée de
+la maison, la favorite de toutes nos connaissances.</p>
+
+<p>Mon tempérament n'avait pas encore parlé jusqu'à
+ma treizième année. Des jeunes filles m'avaient bien
+entretenue de la différence entre les sexes masculin
+et féminin, elles m'avaient raconté que l'histoire de la
+cigogne qui apporte les enfants était une fable et
+qu'il devait se passer des choses étranges et mystérieuses
+lors du mariage; mais je n'avais pas d'autre
+intérêt à ces dires que celui de la curiosité. Mes sens
+n'y prenaient pas part. Ce ne fut qu'aux premiers
+signes de la puberté, quand une légère toison de
+cheveux frisés apparut là où ma mère ne tolérait
+jamais le nu entier, pas même devant ma toilette,
+qu'à cette curiosité se mêla un peu de complaisance.
+Quand j'étais seule, j'examinais cette incompréhensible
+poussée de cheveux mignons et les alentours
+de cet endroit précieux que je soupçonnais être d'une
+très grande importance, puisque tout le monde le
+cachait et le voilait avec tant de soins. Au lever,
+quand je me savais seule derrière les portes fermées,
+je décrochais un miroir de la paroi, je le plaçais par
+devant et l'inclinais assez pour y voir le tout distinctement.
+J'ouvrais avec les doigts ce que la nature a
+si soigneusement clos et je comprenais de moins en
+moins ce que mes camarades m'avaient dit sur la
+manière dont s'accomplit l'union la plus intime entre
+l'homme et la femme. Je constatais <i>de visu</i> que tout
+cela était impossible. J'avais vu aux statues de quelle
+façon toute différente la nature a doté l'homme. Je
+m'examinais aussi quand je me lavais à l'eau froide,
+les jours de semaine, quand j'étais seule et nue; car
+le dimanche, en présence de ma mère, je devais être
+couverte des hanches aux genoux. Aussi mon attention
+fut-elle bientôt attirée par la rondeur toujours
+plus forte de mes seins, par la forme toujours plus
+pleine de mes hanches et de mes cuisses. Cette constatation
+me fit un plaisir incompréhensible. Je devins
+rêveuse. Je tâchais de m'expliquer de la façon la plus
+baroque ce que je ne pouvais arriver à comprendre.
+Je me souviens très bien qu'à cette époque commença
+ma vanité. C'est aussi dans ce temps-là que le soir,
+au lit, je m'étonnais moi-même de surprendre ma
+main se porter inconsciemment sur mon bas-ventre
+et de la voir jouer avec les petits cheveux naissants.
+La chaleur de ma main m'amusait et, aussi, d'enrouler
+les boucles autour des doigts. Mais je ne
+soupçonnais pas alors tout ce qui sommeillait encore
+dans cet endroit. Habituellement je fermais les
+cuisses sur la main et je m'endormais dans cette
+pose.</p>
+
+<p>Mon père était un homme sévère et ma mère un
+exemple de vertu féminine et de bonne tenue. Aussi
+les honorais-je beaucoup et les aimais-je passionnément.
+Mon père ne badinait jamais et, en ma présence,
+il n'adressait aucune parole tendre à ma mère.</p>
+
+<p>Ils étaient tous les deux très bien faits. Mon père
+avait environ quarante ans, ma mère trente-quatre.</p>
+
+<p>Je n'aurais jamais cru que sous un extérieur si
+sérieux et des manières si dignes se cachaient tant
+de sensualités secrètes et un tel appétit de jouissance.</p>
+
+<p>Un hasard me l'apprit.</p>
+
+<p>J'avais quatorze ans et je suivais l'enseignement
+religieux pour ma confirmation.</p>
+
+<p>J'aimais notre pasteur d'un amour exalté, ainsi que
+toutes mes compagnes.</p>
+
+<p>J'ai souvent remarqué, depuis, que l'instituteur, et,
+tout particulièrement, l'instructeur religieux, est le
+premier homme qui fait une impression durable dans
+l'esprit des jeunes filles. Si son sermon est suivi et
+s'il est un homme en vue dans la commune, toutes
+ses jeunes élèves s'entichent de lui. Je reviendrai
+encore sur ce point, qui se trouve sur la liste de vos
+questions.</p>
+
+<p>J'avais donc quatorze ans, mon corps était complètement
+développé, jusqu'au signe essentiel de la femme:
+la fleur périodique. Le jour de l'anniversaire de mon
+père approchait. Ma mère fit tous les préparatifs
+avec amour. De bon matin j'étais déjà habillée de
+fête, car mon père aimait les belles toilettes. J'avais
+écrit une poésie, vous connaissez mon petit talent
+poétique (entre nous soit dit, le pasteur devait la
+corriger, j'avais ainsi un prétexte pour aller chez
+lui); j'avais cueilli un gros bouquet.</p>
+
+<p>Mes parents ne faisaient pas chambre commune.
+Mon père travaillait souvent tard dans la nuit et ne
+voulait pas déranger ma mère; c'est du moins ce
+qu'il disait.</p>
+
+<p>Plus tard, je reconnus, là encore, un signe évident
+de leur sage manière de vivre. Les époux devraient
+éviter, autant que possible, le sans-gêne du laisser-aller
+journalier. Tous les soins que nécessitent le
+lever ou le coucher, le négligé et la toilette de nuit
+sont souvent fort ridicules, ils détruisent bien des
+charmes et la vie commune perd de son attrait. Mon
+père ne couchait donc point dans la chambre de ma
+mère. Il se levait d'habitude à sept heures. Au jour
+de l'anniversaire, ma mère se leva à six heures du
+matin, afin de préparer les cadeaux et de couronner
+le portrait de mon père. Vers les sept heures, elle se
+plaignit d'être fatiguée et dit qu'elle allait se recoucher
+pour un instant, jusqu'au réveil de mon père.</p>
+
+<p>Dieu sait d'où me vint cette idée, mais je pensai
+qu'il serait très gentil de surprendre mon papa dans
+la chambre de ma mère et de lui présenter là mes
+bons v&oelig;ux. Je l'avais entendu tousser dans sa
+chambre. Il s'était donc déjà levé et allait bientôt
+venir. Pendant que ma mère donnait les derniers
+ordres à la servante, je me faufilai dans sa chambre à
+coucher et je me cachai derrière la porte vitrée d'une
+alcôve qui nous servait de garde-robe. Fière et heureuse
+de mon plan, je me tenais sans souffle derrière
+la porte vitrée, quand ma mère entra. Elle se déshabilla
+rapidement jusqu'à la chemise et se lava soigneusement.
+Je voyais pour la première fois le beau
+corps de ma mère. Elle inclina un grand miroir qui
+était au pied du lit près du lavabo et se coucha les
+yeux fixés sur la porte. Je compris alors l'indélicatesse
+que j'avais commise; j'aurais voulu me sauver de l'alcôve.
+Un pressentiment me disait qu'il allait se passer
+devant mes yeux des choses qu'une jeune fille n'ose pas
+voir. Je retenais mon souffle et tremblais de tous mes
+membres. Tout à coup, la porte s'ouvrit, mon père
+entra, vêtu, ainsi que tous les matins, d'une élégante
+robe de chambre. À peine la porte eut-elle bougé
+que ma mère ferma immédiatement les yeux et fit
+semblant de dormir. Mon père s'approcha du lit et
+contempla ma mère endormie avec l'expression du
+plus grand amour. Puis il alla pousser le verrou. Je
+tremblais de plus en plus, j'aurais voulu disparaître
+sous terre. Mon père enleva lentement ses caleçons.
+Il était maintenant en chemise sous sa robe. Il s'approcha
+du lit et releva avec précaution la légère couverture.
+Je le sais bien maintenant, ce n'est pas par hasard,
+ainsi que je le croyais naïvement alors, que ma mère
+était là, les jambes ouvertes, une jambe repliée et
+l'autre étendue. Je voyais pour la première fois un
+autre corps de femme, mais plein, en belle floraison,
+et je pensais avec honte au mien encore si verdelet.
+La chemise était retroussée, un sein blanc et rond
+débordait des dentelles.</p>
+
+<p>J'ai connu plus tard bien peu de femmes qui
+auraient osé se présenter ainsi à leur mari ou à leur
+amant.</p>
+
+<p>En général, le corps de la femme est vite déformé
+après les vingt ans.</p>
+
+<p>Mon père buvait ce spectacle des yeux. Puis il se
+pencha sur l'endormie, et entama une litanie de
+caresses lentes de la plus grande délicatesse. Ma
+mère soupirait, puis elle releva comme en dormant
+l'autre jambe et elle se mit à faire d'étranges
+mouvements des hanches. Le sang me monta au
+visage; j'avais honte; je voulais détourner les yeux,
+mais je ne le pouvais pas. Mon père ayant alors accéléré
+et appuyé ses baisers, ma mère ouvrit les yeux,
+comme si elle venait de se réveiller en sursaut, et
+elle dit avec un profond soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, mon cher mari? Je rêvais justement
+de toi. Comme tu me réveilles d'une façon agréable!
+Mille et mille bons v&oelig;ux pour ton anniversaire!</p>
+
+<p>&mdash;Le plus beau, tu me le portes en me permettant
+de te surprendre. Comme tu es belle aujourd'hui!
+Tu aurais dû te voir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, me surprendre à l'improviste! As-tu
+poussé le verrou?</p>
+
+<p>&mdash;Sois sans crainte. Mais si tu veux réellement me
+souhaiter du bien, laisse-toi faire, ma jolie chérie. Tu
+es aussi fraîche et parfumée qu'une rose pleine de
+rosée.</p>
+
+<p>&mdash;Je te permets tout, mon ange. Mais ne veux-tu
+pas attendre jusqu'au soir?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aurais pas dû t'exposer d'une façon si
+enivrante. Tiens, tu peux te convaincre aisément que
+je ne puis plus attendre!</p>
+
+<p>Et ses baisers ne voulaient point finir. Cependant,
+sa main devenait de plus en plus amoureuse et caressante,
+et ma mère répondait de son mieux à ses
+attaques. Les baisers devenaient plus ardents. Mon
+père lui baisait le cou, les seins, il lui suçait les
+petits boutons roses, la caressait avec ardeur, lui disant
+de tendres mots d'amour qui interrompaient parfois la
+douce caresse de ses lèvres, et ma mère lui répondait
+sur le même ton. Comme il me tournait le dos, je ne
+pouvais pas voir ce qu'il faisait, mais je concluais des
+légères exclamations de ma mère qu'elle ressentait
+un plaisir extraordinaire. Ses yeux se noyèrent, ses
+seins tremblaient, tout son corps tressaillait. Elle soupirait
+par saccades:</p>
+
+<p>«Quelles délices! Je t'adore! Ce que tu es aimable!
+Ah! pourquoi nous aimons-nous tant!» Et puis ce
+furent des onomatopées voluptueuses!</p>
+
+<p>Chacune de ces paroles s'est fixée dans ma mémoire.
+Combien de fois les ai-je répétées en pensées!
+Ce qu'elles m'ont fait réfléchir et rêver! Il me semble
+que je les entends encore sonner dans mes oreilles.</p>
+
+<p>Il y eut un moments d'arrêt. Ma mère restait immobile,
+les yeux clos, le corps détendu, dans l'attitude
+d'un soldat blessé qui ne peut plus suivre l'armée victorieuse.
+Je n'avais plus devant moi mon père sévère,
+ni ma mère vertueuse et digne. Je voyais un couple
+d'êtres ne connaissant plus aucune convention, se
+jeter éblouis, ivres, dans une jouissance ardente que
+je ne connaissais pas. Mon père resta un instant immobile,
+puis il s'assit sur le bord du lit. Ses yeux brûlants
+avaient une expression sauvage, ils ne pouvaient
+se détourner du point de leur convoitise. Ma mère
+gémissait voluptueusement. Durant ce spectacle, le
+souffle me manquait, je faillis étouffer, mon c&oelig;ur
+battait trop fort. Mille pensées s'éveillèrent dans ma
+tête, et j'étais inquiète, car je ne savais comment
+quitter ma cachette. Mon incertitude ne dura cependant
+point, car ce que je venais de voir n'était qu'un
+prélude. Tout de suite je devais en voir assez en une
+seule fois pour ne plus avoir besoin de leçon ultérieure.</p>
+
+<p>Mon père s'était assis à côté de ma mère étendue.
+Il tournait maintenant le visage vers moi. Il devait
+avoir chaud, car tout à coup il enleva chemise et robe
+de chambre pour ne reprendre que sa robe.</p>
+
+<p>Je pleurais presque, tant la curiosité m'excitait.</p>
+
+<p>Comme cela était autrement fait que chez les petits garçons
+et aux statues! Je me souviens très bien que
+j'en avais peur et que, pourtant, un frisson délicieux
+me coulait dans le dos. Mon père n'y prenait pas
+garde, il fixait toujours ses yeux sur ma mère,
+il semblait maîtriser sa propre ardeur comme
+s'il cherchait à ne pas effaroucher la victime qu'il
+allait sacrifier sur l'autel où, résignée, elle attendait le
+sacrificateur.</p>
+
+<p>Je tremblais de plus en plus fort, et comme s'il
+allait m'arriver quelque chose, je crispais violemment
+tout mon être.</p>
+
+<p>Je savais déjà, par les racontars de mes amies, que
+ces deux parties exposées pour la première fois à ma
+vue s'appartenaient. Mais comment était-ce possible?
+Je ne le pouvais pas comprendre, parce qu'il me
+paraissait que leur grandeur était disproportionnée.
+Après une pause de quelques instants, mon père saisit
+la main brûlante de ma mère et la porta passionnément
+à ses lèvres. Ma mère se laissa faire avec une
+sorte de résignation béate, et s'agitant péniblement
+elle ouvrit les yeux, sourit langoureusement, puis se
+pendit avec une telle passion aux lèvres de mon père
+que je compris aussitôt n'avoir assisté qu'aux préliminaires
+innocents de ce qui allait se passer. Ils ne
+parlaient pas. Mais après avoir échangé les plus brûlants
+baisers, ils se défirent tout à coup de ces voiles
+que la civilisation et le climat imposent à la frileuse
+humanité.</p>
+
+<p>Puis ma mère se renversa sur un tas de coussins,
+comme pour prendre un long repos, et je remarquai
+qu'elle s'agitait de-ci de-là; enfin elle trouva la position
+la plus favorable pour pouvoir se contempler
+aisément dans le miroir qu'elle avait dressé au pied
+du lit avant l'arrivée de mon père. Mon père ne le
+remarqua point, car il regardait moins le beau visage
+rayonnant de ma mère que le radieux spectacle offert
+par tout son être. Elle avait trouvé maintenant la
+position qu'elle cherchait et mon père s'agenouilla
+devant elle et se dirigea, nouveau Moïse, vers la
+terre promise, ou, nouveau Colomb, vers les Indes
+désirées, ou, nouveau Montgolfier, vers le ciel qu'il
+voulait atteindre, ou, Dante d'un nouveau Virgile, vers
+l'enfer passionné, et elle-même poussait des roucoulements
+enivrés. Puis elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Aime-moi avec une grande douceur, mon cher
+homme, pour que notre félicité soit sans cesse la
+même. Aujourd'hui, demain et toujours, même
+jusque dans la plus extrême vieillesse et encore, si
+c'est possible (ce dont je ne doute pas) après la
+mort qui ne pourra point séparer deux c&oelig;urs aussi
+tendrement unis que les nôtres.</p>
+
+<p>Moi, pauvre petite fille ignorante, que comprenais-je
+alors à ce que ma mère disait? Je vis que,
+quand elle eut dit cela, ils s'étreignirent avec une
+tendresse et une ardeur juvéniles. Au lieu de crier de
+douleur, ainsi que je m'y attendais, ma mère faisait
+briller ses yeux de joie. Elle murmurait les mots les
+plus doux et les mieux trouvés, qu'elle répétait au
+hasard, comme aurait pu le faire un petit enfant. Ses
+yeux ardents suivaient dans le miroir tous leurs
+mouvements et tous leurs gestes. Les mille sentiments
+qui m'agitaient alors ne me permirent pas de
+juger que ces deux corps enlacés étaient très beaux.
+Je sais maintenant qu'une telle beauté est extrêmement
+rare. La beauté est toujours l'apanage des êtres
+sains et forts, et fort peu de personnes restent ainsi
+jusque dans l'âge mûr: les maladies, les soucis, les
+passions, les vices trop communs dans la société
+humaine ont pour premier effet de détruire en partie
+la force et la beauté dès que la jeunesse, ce printemps
+de la vie tire à sa fin. Ma mère s'agitait doucement et
+souriait encore. À chaque parole on eût dit que leur
+volupté grandissait. Malheureusement, je ne voyais
+pas le visage de mon père; mais à ses mouvements, à
+ses exclamations comme aux frissons qui parcouraient
+ces deux êtres si bien faits pour vivre ensemble, je
+sentais bien que l'ivresse les gagnait. Mon père
+bientôt ne parlait plus. Ma mère, par contre, poussait
+des paroles incohérentes, à peine intelligibles, mais
+qui me permettaient néanmoins de saisir ce qui se
+passait entre eux:</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous quittons jamais, mon seul aimé! Que la
+mort même nous accueille nous tenant par la main.
+Non, jamais. Ah! comme tu es fort, comme tu es
+bon! Je t'aime plus encore aujourd'hui qu'au temps
+de nos fiançailles. Dis-moi, le souvenir de ce
+temps-là doit te faire plaisir! Et toi, m'aimes-tu
+toujours comme en ces temps bénis où tu m'avouais
+ton amour? Oh! cher compagnon de ma vie, dis-moi
+que je suis ta compagne chérie et que jamais, même
+un seul instant, tu n'as cessé de m'aimer comme au
+premier jour, celui où tu m'apportas ce jolie bouquet
+de pensées et de myosotis!</p>
+
+<p>Mon père ne disait toujours rien. Il souriait avec
+bienveillance et caressait le visage de son épouse
+bien-aimée. Lui aussi, sans aucun doute, pensait au
+temps écoulé de la jeunesse, au temps où prétendant
+à la main de ma mère, il lui offrait timidement des
+bouquets de pensées et de myosotis qu'elle acceptait
+en tremblant. Et le visage extasié il se jeta sur le lit
+où il demeura immobile, comme mort, la tête perdue
+dans la houle des souvenirs. Puis il se tourna comme
+épuisé sur le côté. Ma mère sortit la première de ces
+pensées d'autrefois; j'eus le temps de remarquer le
+changement qui se produisait chez tous les deux. Mon
+père, qui, quelques instants auparavant, paraissait si
+fort, si courageux, si vaillant, si menaçant, était
+devenu un être faible et sans ressort, on eût dit ce
+coureur de Marathon après qu'il eut annoncé la
+victoire, ou encore l'Arabe abandonné par la caravane.
+Ma mère paraissait plus vivante, bien que la
+lassitude se peignît sur son beau visage aux traits
+calmes, aux couleurs charmantes et aussi vives que
+si elle avait été de la première jeunesse.</p>
+
+<p>Elle se leva et s'accouda pour contempler mon père
+avec tendresse. Heureux époux, qu'une longue union
+n'avait point lassés l'un de l'autre! J'étais là, vivant
+témoignage de leur tendresse, mais leur tendresse
+paraissait toujours forte, aussi vivante! Rares époux,
+trop rares en vérité, je ne pense jamais à vous sans
+me souvenir de cette scène inoubliable.</p>
+
+<p>Enfin, ma mère se recoucha auprès de mon père
+immobile et rêveur. Il avait maintenant l'air complètement
+satisfait; ma mère, non. Elle semblait être en
+proie à la même excitation qui s'était emparée de lui,
+tout à l'heure. Elle se leva. En faisant sa toilette, elle
+releva, comme par hasard, le miroir, et mon père, qui
+était maintenant à sa place, sur l'oreiller, ne pouvait
+point voir l'image qui l'avait tant réjouie. J'avais
+suivi cette scène avec tant d'attention que ce petit
+geste ne m'échappa point, mais je ne me l'expliquai que
+beaucoup plus tard. Je croyais que tout était maintenant
+terminé. Mes sens étaient violemment agités et
+me faisaient presque mal. Je pensais enfin à me
+sauver sans trahir ma présence, mais je devais
+encore voir quelque chose. Assise à ses pieds, ma
+mère se pencha sur mon père, l'embrassa et lui
+demanda tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, adorable femme. Je regrette
+seulement que tu paraisses l'être moins que moi. Je
+t'aime non seulement avec tendresse, mais plutôt avec
+une tendre fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne fait rien. À ton anniversaire je ne
+cherche que ton plaisir. D'ailleurs je ne t'aime pas
+moins que tu ne m'aimes toi-même.</p>
+
+<p>En disant cela, elle se pencha sur lui et se mit à le
+baiser doucement en levant sur lui ses grands yeux
+tendres. Maintenant, je voyais bien mieux tout ce qui
+se passait. D'abord, elle le baisa du bout des lèvres, le
+caressant, le dorlotant, comme elle eut fait d'un petit
+enfant, et des spasmes crispèrent le visage de mon
+père. De sa main droite il la pressait contre lui et lui
+rendait ses baisers sur sa belle chevelure dénouée
+comme celle d'une prêtresse des forêts germaniques.
+Je voyais ses longs cheveux bouclés, ses yeux profonds,
+aux longs cils, son joli nez droit aux narines
+frémissantes, tandis que sa bouche s'entr'ouvrait sur
+ses belles dents blanches. Enfin, ô merveille, les yeux
+de mon père ressuscitèrent, il redevint charmant, galant
+tout d'abord et reprit la force avec laquelle il m'était apparu.
+Ma mère était arrivé à ses fins, ses yeux rayonnaient
+de convoitise, et comme mon père restait couché,
+visiblement satisfait de contempler l'attrayante mise de
+ma mère, elle se remit près de lui tout à coup et le
+couvrit de baisers. Le corps de mon père était couché
+tout de son long. Le hasard avait tout disposé en ma
+faveur. Je voyais cette scène en double: une fois, dans
+le lit dont le bas côté me faisait face; l'autre fois, par
+derrière, dans le miroir. Ce que jusqu'à présent je
+n'avais pu distinguer qu'en partie, suivant l'éloignement
+ou le rapprochement du corps, je le voyais en
+plein, aussi distinctement que si j'y avais participé.
+Je n'oublierai jamais ce spectacle! C'était le plus
+beau que je pouvais désirer. Il était beaucoup plus
+beau que tous ceux auxquels j'ai goûté dans la
+suite. Les deux époux étaient en pleine santé, forts
+et surexcités. Ma mère était maintenant active, tandis
+que mon père était beaucoup plus calme qu'auparavant.
+Il étreignait son épouse charmante et blanche,
+prenait ses cheveux entre les lèvres, les mordait
+quand ma mère se penchait trop, et tout son corps,
+sauf sa bouche, restait presque immobile. Ma mère,
+au contraire, dépensait une vivacité extraordinaire.
+De la main elle caressait le beau front intelligent
+de son mari jusqu'à la racine de ses cheveux. Tout
+ce que j'avais vu précédemment m'avait consternée
+et fait peur. J'étais troublée, agitée d'une façon
+incompréhensible et très douce. Si je n'avais
+craint le froissis de mes robes, j'aurais remué
+pour détendre mes nerfs crispés et pour déraidir
+mes jambes depuis longtemps immobiles. Ma
+mère avait tout oublié; cette femme sérieuse et grave
+n'était plus qu'une épouse effrénée. Ce spectacle était
+indescriptible et beau. Les membres robustes de mon
+père, les formes rondes, blanches et éblouissantes de
+ma mère, et, surtout, le feu de leurs beaux yeux qui
+s'agitaient comme si toutes les forces vitales de ces
+deux êtres heureux se fussent concentrées en eux!
+Quand ma mère se dressait, je voyais leurs lèvres se
+séparer avec regret l'une de l'autre et se reprendre
+étroitement serrées, je voyais leurs mains jouer dans
+leurs chevelures; parfois ils souriaient, et le sourire
+apparaissait pour disparaître au plus vite. Maintenant,
+ma mère se taisait. Tous les deux, ils semblaient
+heureux au même degré. Leurs yeux se noyèrent
+au même instant, et au moyen de la plus haute
+extase mon père parut renaître pour de bon; cette
+fois il poussait de profonds soupirs, s'écartait parfois
+de ma mère comme pour mieux pouvoir contempler
+le spectacle chéri que lui présentait le visage surprenant
+et mutin de sa délicieuse et adorable épouse.
+Mon père cria: «Je t'aime, ô ma femme bénie, je
+t'aime!» Et au même instant, ma mère: «Oui, oui,
+nous nous aimons comme Philémon et Baucis!» Leur
+ravissement dura quelques minutes, puis ce fut le
+silence.</p>
+
+<p>J'étais comme pétrifiée. Les deux êtres pour lesquels
+j'avais ressenti jusqu'à présent le plus d'amour
+et de respect venaient de me révéler des choses sur
+lesquelles les jeunes filles se font des idées délicieusement
+absurdes. Ils avaient rejeté toute dignité et
+toutes les conventions dans lesquelles ils s'étaient
+toujours montrés, dignes et sans passion. Ils venaient
+de m'apprendre que le monde, sous le maintien extérieur
+des m&oelig;urs et des convenances, ne recherche
+que la jouissance et la volupté. Mais je ne veux pas
+faire de la philosophie, je veux avant tout raconter.</p>
+
+<p>Durant dix minutes ils restèrent comme morts sous
+les draps. Puis ils se levèrent, s'habillèrent et quittèrent
+la chambre. Je savais que ma mère allait mener
+mon père dans la chambre où les cadeaux étaient
+exposés. Cette chambre donnait sur la véranda qui
+menait au jardin. Au bout de quelques minutes je
+quittai furtivement ma cachette et me sauvai dans le
+jardin, d'où je saluai mes parents. Je ne sais pas
+comment je pus réciter ma poésie et présenter mes
+bons v&oelig;ux à mon père. Mon père prit mon trouble
+pour de l'attendrissement. Pourtant je n'osais regarder
+mes parents, je ne pouvais oublier le spectacle
+qu'ils venaient de m'offrir; l'image de leurs ébats
+était devant mes yeux. Mon père m'embrassa, puis
+aussi ma mère. Quelle autre espèce de baisers n'était-ce
+pas? J'étais si troublée et si confuse que mes parents
+le remarquèrent à la fin. Je mourais d'impatience de
+regagner ma chambre pour être seule et approfondir
+ce que je venais d'apprendre et me livrer enfin à des
+expériences personnelles. Ma tête était en feu; mon
+sang battait dans mes artères.</p>
+
+<p>Ma mère crut que je m'étais trop serrée. Elle m'envoya
+dans ma chambre. J'avais une belle occasion
+pour me déshabiller, et je le fis avec une telle hâte
+que je déchirai presque mes habits. Que mon corps
+angulaire était laid en comparaison de la beauté plantureuse
+de ma mère! C'est à peine si s'arrondissait
+ce qui chez elle était épanoui. J'étais comme une
+chèvre, tandis qu'elle représentait une belle chatte; il
+me semblait que j'étais un monstre de laideur auprès
+d'elle. J'essayais de faire seule ce que j'avais vu faire
+par d'autres que moi et ne pouvais comprendre comment
+certains détails corporels si peu importants pouvaient
+déchaîner des joies qui m'étaient encore refusées.
+J'en conclus que j'étais trop jeune et que seuls
+les êtres d'âge mûr peuvent éprouver tant d'allégresse;
+cependant j'avais des sensations très agréables.
+Mais je ne pouvais pas comprendre comment
+elles pouvaient déchaîner un tel délire et vous faire
+perdre les esprits. J'en conclus encore que l'on ne
+pouvait atteindre cette suprême volupté qu'avec le
+concours d'un homme. Je comparais le pasteur à
+mon père. Est-ce qu'il posait aussi? Était-il aussi
+bouillant, aussi voluptueux, aussi fou seul à seul
+avec une femme? Serait-il ainsi avec moi si j'étais
+prête à faire tout ce que ma mère avait fait? Et je ne
+pouvais oublier cette image, entre toutes belle, quand
+ma mère, pour le ranimer de ses caresses, avait si
+longtemps regardé mon père dans les yeux et l'avait
+caressé au front avec une langueur adorable.</p>
+
+<p>En moins d'une heure, j'avais vécu dix ans. Quand
+je vis que tous mes essais étaient vains, je les abandonnai
+fatiguée et je me mis à réfléchir à ce que j'allais
+entreprendre. J'étais déjà très systématique, je
+tenais un journal où je notais mes petites dépenses et
+toutes mes observations. Aussi notai-je tout de suite
+les paroles entendues, mais, par prudence, sur différents
+papiers, pour que personne ne pût comprendre
+les phrases détachée. Puis je me mis à réfléchir à ce
+que j'avais vu et bâtis des châteaux en Espagne.</p>
+
+<p>Premièrement: ma mère avait fait semblant de dormir
+et, par sa pose provocante, elle avait obligé mon
+père à satisfaire son désir. Avec beaucoup de soin
+elle avait caché son désir à mon père. Elle voulait
+faire semblant de condescendre, d'accorder. Puis
+elle avait aussi disposé le miroir pour jouir doublement
+et en cachette. Ce que j'avais vu moi-même
+dans le miroir m'avait aussi causé plus de plaisir que
+la simple réalité, j'y voyais distinctement des choses
+qui sans cela m'auraient été cachées. Tous ces préparatifs,
+elle les avait faits à l'insu de mon père. Elle ne
+voulait donc point lui avouer qu'elle jouissait plus
+que lui. Enfin, elle lui avait aussi demandé s'il ne
+voulait pas attendre jusqu'au soir, elle qui avait tout
+préparé pour assouvir immédiatement son désir!</p>
+
+<p>Deuxièmement: tous les deux avaient crié: «Je
+t'aime, je t'aime!» Ils avaient aussi parlé de quelque
+chose qui se passait au moment de l'extase, ils
+s'étaient écriés ensemble encore une fois: «Je t'aime!»
+De quoi parlaient-ils? Je n'arrivais pas à comprendre.
+Je ne puis pas vous dire toutes les explications stupides
+que j'inventai alors. Il est étonnant que, malgré
+leur ruse naturelle, les jeunes filles cherchent si longtemps
+dans les ténèbres et qu'elles ne découvrent que
+très rarement les explications les plus simples et les
+plus naturelles.</p>
+
+<p>Il était évident que les baisers et les jeux n'étaient
+pas le principal: ils n'étaient que des excitants, bien
+que ma mère ressentît alors la plus forte volupté. Les
+jeux de mon père lui avaient fait crier: «Je t'aime»,
+elle désirait probablement un baiser, et elle avait fait
+la même chose à mon père.</p>
+
+<p>Bref, j'avais tant de pensées que je ne pus me calmer
+de tout le jour. Je ne voulais questionner personne.
+Puisque mes parents faisaient ces choses en
+cachette, elles devaient être défendues. Beaucoup de
+visites vinrent dans la journée, et dans l'après-midi
+arriva mon oncle. Il était accompagné de sa femme,
+de ma cousine, une fillette de seize ans, et d'une gouvernante
+de la Suisse française. Ils passèrent la nuit
+chez nous, car mon oncle avait affaire en ville le lendemain.
+Ma cousine et sa gouvernante partagèrent
+ma chambre. Ma cousine devait coucher avec moi.
+J'aurais préféré partager la couche de la gouvernante,
+pour laquelle on dressa un lit de camp. Elle avait
+environ vingt-huit ans, était très vive et n'était jamais
+à court d'une réponse. Sans doute elle aurait pu m'apprendre
+bien des choses. Je ne savais comment
+l'entreprendre, car elle était très sévère avec ma cousine,
+mais j'aurais pu compter sur l'intimité de la
+nuit et sur le hasard. Je forgeai mille plans. Quand
+nous montâmes dans notre chambre, Marguerite
+(c'est ainsi que s'appelait la gouvernante) s'y trouvait
+déjà. Elle avait dressé un paravent entre nos lits. Elle
+nous pressa de nous coucher, nous fit réciter notre
+prière, nous souhaita bonne nuit, nous recommanda
+de nous endormir bientôt et emporta la lampe de son
+côté. Elle aurait pu se dispenser de faire ces recommandations
+à ma cousine, qui, à peine sous les draps,
+s'endormit aussitôt. Moi, je ne pouvais m'endormir.
+Mille pensées se brouillaient dans ma tête. J'entendais
+Marguerite remuer, elle se déshabillait et faisait
+sa toilette de nuit. Un faible rayon de lumière filtrait
+par un trou de la grosseur d'une tête d'épingle. Je me
+penchai hors du lit et je l'agrandis avec une épingle
+à cheveux. J'y collai mon &oelig;il, Marguerite changeait
+justement de chemise.</p>
+
+<p>Son corps n'était pas aussi beau que celui de ma
+mère; ses formes étaient pourtant rondes et pleines,
+les seins petits et fermes, les jambes bien faites. Je la
+regardais depuis quelques instants et à peine, quand
+elle rêva un petit moment. Puis elle sortit un livre
+de sa sacoche posée sur la table, s'assit sur le bord
+du lit et se mit à lire.</p>
+
+<p>Bientôt elle se leva et passa avec la lampe de notre
+côté pour voir si nous dormions. Je fermai mes yeux
+de toutes mes forces et les rouvris quand la gouvernante
+se fut assise sur une chaise. Je la regardais
+à travers la déchirure. Marguerite lisait avec
+beaucoup d'attention. Le livre devait raconter des
+choses particulières, car ses yeux brillaient, ses
+joues se rougissaient, sa poitrine s'agitait et, tout à
+coup, elle porta le livre plus près de ses yeux, appuya
+les pieds sur le bord du lit, et se mit à lire avec
+encore plus d'attention et de plaisir. Je ne voyais pas
+ce à quoi elle voulait en venir, mais je pensai immédiatement
+à ce que j'avais vu le matin. Parfois, elle
+semblait lire avec une attentive lenteur, puis, la
+bouche entr'ouverte, elle s'agitait sur sa chaise. J'étais
+si intéressée par ce jeu que je ne remarquai pas tout
+de suite une lampe à alcool sur la table. Elle était
+allumée et un liquide fumant s'y chauffait. Elle avait
+dû l'allumer avant mon entrée dans la chambre. Elle
+trempait un doigt dans le liquide pour voir s'il était
+assez chaud. Quand elle le sortit, je vis que c'était du
+lait. Puis elle sortit un paquet de linge de sa sacoche,
+l'ouvrit, en déballa un instrument étrange dont je ne
+pouvais comprendre l'emploi. Il était noir et avait
+exactement la même forme que ce que j'avais vu le
+matin durant la scène conjugale. Elle le trempa dans le
+lait, puis le porta à sa joue pour s'assurer si l'instrument
+était suffisamment chaud. Enfin elle en retrempa
+la pointe dans le lait, pressa sur les deux boules à
+l'autre bout et remplit l'instrument de lait chaud.
+Elle se rassit, mit ses jambes sur le lit, juste en face
+de moi, si bien que je la voyais en plein, et releva le
+livre qui était tombé à terre. Marguerite reprit le livre
+de la main gauche (j'avais tout juste eu le temps
+d'entrevoir quelques images, sans distinguer pourtant
+ce qu'elles représentaient), elle saisit l'instrument
+de sa main droite et se remit à lire avec une
+si grande attention que moi aussi je tentais de lire le
+titre, que je ne pouvais voir qu'à l'envers. Elle promenait
+le livre lentement de haut en bas et sans cesser
+sa lecture se grattait parfois les cheveux. Ses
+yeux luisaient, ils semblaient absorber les images du
+livre. Enfin elle trouva le passage intéressant et son
+attention redoubla, tandis que sa langue jouait de
+temps en temps sur le bord de ses lèvres rouges et
+bien dessinées, et Marguerite soupirait délicieusement.
+Elle tenait toujours l'instrument que je ne
+voyais presque plus, étant données nos positions réciproques.
+Puis elle le remit dans le rayon de mon
+regard et elle semblait maintenant tenir en main un
+jouet dont elle se servait avec toujours plus d'entrain,
+de fièvre, jusqu'à ce que le livre tombât par terre.
+Elle fermait les yeux et les rouvrait pour les refermer
+aussitôt. Ses mouvements des paupières et de la tête
+se précipitaient. Son corps se pâmait. Elle se mordait
+violemment les lèvres comme pour étouffer un cri
+qui l'aurait trahie. L'instant suprême approchait. Je
+vis qu'elle se raidissait comme quelqu'un qu'un grand
+danger menace et qui, voulant vivre à tout prix, se
+prépare à résister. Ainsi, elle resta immobile, profondément
+émue. Enfin, ses yeux s'ouvrirent. Elle fit
+un effort comme quelqu'un que la fatigue contraint
+à bâiller, puis elle remit tout en ordre, très soigneusement,
+empaqueta l'instrument dans sa sacoche et
+vint encore une fois de notre côté voir si nous dormions.
+Puis elle se coucha et s'endormit bientôt, le
+visage heureux et satisfait. Je ne pouvais m'endormir.
+J'étais heureuse d'avoir la solution de certaines
+énigmes qui depuis le matin s'agitaient dans ma
+petite tête.</p>
+
+<p>Au fond, j'étais exaspérée. Je résolus de questionner
+Marguerite. Elle devait me soulager, m'éclaircir,
+m'aider. Je forgeai mille plans. Ma prochaine lettre
+vous dira de quelle façon je les exécutai.</p>
+
+<p>Ai-je été assez franche?</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p class="d">LEÇONS D'AMOUR
+</p>
+
+<p>Marguerite était mon seul espoir. J'aurais voulu
+passer tout de suite de son côté et me coucher dans
+son lit. Je l'aurais suppliée, menacée; elle aurait dû
+m'avouer et m'expliquer ces choses étranges, défendues
+et excitantes que je connaissais d'aujourd'hui.
+Elle m'aurait appris à les imiter, ce dont j'avais si
+fortement envie. Je possédais déjà cette froide raison
+et cet esprit pratique qui m'évitèrent plus tard bien
+des choses désagréables. Un hasard pouvait me trahir
+et je pouvais être surprise, ainsi que j'avais surpris
+mes parents. Je sentais qu'il s'agissait de choses
+défendues; je voulais prendre mes précautions.
+J'étais en feu et mon corps, ça et là, me démangeait
+et me picotait. Je serrais étroitement mes oreillers, et
+quand j'eus pris la résolution d'accompagner mon
+oncle à la campagne, pour trouver l'occasion de parler
+avec Marguerite, je m'endormis.</p>
+
+<p>Je n'eus pas de peine à faire accepter mon plan.
+Mes parents me permirent de passer huit jours à la
+campagne. La propriété de mon oncle se trouvait à
+quelques lieues de la ville, et nous partîmes après
+dîner. Durant tout le jour je fus aussi complaisante
+et aimable que possible. Marguerite semblait me voir
+avec plaisir. Ma petite cousine n'était pas indifférente,
+et mon cousin était fort timide. Comme il était
+le seul jeune homme que je pouvais fréquenter sans
+soupçons, j'avais d'abord pensé à m'adresser à lui.
+Il aurait pu me soulager de toutes les énigmes qui
+me tourmentaient depuis que je m'étais cachée dans
+l'alcôve. J'étais très aimable avec lui, même provocante;
+mais il m'évitait toujours. Il était pâle et maigre,
+ses yeux inquiets et troubles. Cela lui était très
+désagréable quand je le touchais pour le chicaner.
+J'appris bientôt la raison de cette conduite, d'autant
+plus étrange que tous les jeunes gens que je connaissais
+dans la société courtisaient les demoiselles. Nous
+arrivâmes à la propriété de mon oncle sur les
+huit heures du soir. Il faisait très chaud. Fatigués de
+la route, nous nous hâtâmes de monter dans nos
+chambres pour faire un brin de toilette. Nous prîmes
+le thé. Très naïvement, je m'arrangeai de façon à
+coucher dans la chambre de la gouvernante. Je prétendis
+avoir peur de coucher toute seule dans ma
+chambre étrangère. On trouva cela tout naturel.
+J'avais imposé ma volonté, j'étais contente, convaincue
+d'arranger aussi tout le reste d'après mes plans.
+Pourtant, je ne devais pas aller au lit sans avoir encore
+une aventure ce jour-là. Aujourd'hui encore, je
+ne puis la raconter sans dégoût. Après le thé, je voulus
+soulager un besoin naturel. Il y avait deux
+portes, côte à côte. Les deux lieux étaient séparés
+par des planches, dont quelques-unes étaient très largement
+fendues. Je voulais justement sortir, quand
+j'entendis que quelqu'un s'approchait. On entra dans
+le cabinet d'à côté. On verrouilla la porte. Je ne voulais
+pas sortir avant que mon voisin s'éloignât. Par
+curiosité et sans mauvaise pensée, je regardai par
+une fente. Je vis mon cousin. Il s'occupait de toute
+autre chose que je croyais. Il s'était assis les jambes
+allongées et tâchait de réveiller sa léthargie avec
+beaucoup de feu, et je vis que l'opération prenait
+bientôt une excellente tournure. Ainsi que mon corps
+ne pouvait pas être comparé à celui de ma mère,
+celui de mon cousin ne pouvait l'être avec le corps de
+mon père. Il s'occupait avec beaucoup de constance.
+Ses yeux si froids s'animèrent peu à peu. Je le vis
+frissonner, crisper ses lèvres et tout à coup le résultat
+de tant d'efforts apparut, résultat encore énigmatique
+pour moi. Je regardai par terre pour me rendre
+bien compte du but qu'avait poursuivi la main, maintenant
+immobile et fatiguée. Ce spectacle m'expliquait
+bien des choses, particulièrement tout ce que
+mes parents avaient dit, et je savais ce que Marguerite
+avait remplacé artificiellement. Tout cela me
+répugna outre mesure. Pourtant, durant ce spectacle,
+une nervosité grandissante s'était mêlée à ma
+curiosité. Mais maintenant, en voyant la prostration
+et l'abattement de ce jeune homme, son péché secret
+me dégoûtait. Ses yeux étaient fixes et troubles. Mes
+père et mère étaient beaux, quand ils criaient «Je
+t'aime» ou autre chose; mon cousin, par contre, était
+laid, grotesque, semblait flétri. Je comprenais très
+bien ce que Marguerite faisait, car une jeune fille est
+toujours forcée de se livrer secrètement à ses sentiments
+et à ses jouissances. D'ailleurs elle l'avait fait
+avec enthousiasme, avec vivacité et passion; mon
+cousin, par contre, s'y était livré machinalement, sans
+poésie, las et animalement. Qu'est-ce qui pouvait
+pousser un jeune homme sain et robuste à s'adonner
+à une passion aussi misérable, alors qu'auprès de
+tant de femmes et de filles il aurait pu se satisfaire
+beaucoup plus facilement?</p>
+
+<p>Je me sentais comme personnellement offensée,
+frustrée de quelque chose. Si avec un peu d'adresse
+il s'était adressé à moi, je lui aurais probablement
+fait tout ce que ma mère avait fait à mon père, ce
+qui l'avait ravi.</p>
+
+<p>J'avais appris bien des choses. J'en tirai de justes
+conclusions. Je n'avais plus besoin que de l'initiation
+de Marguerite pour être complètement éclairée. Je
+voulais absolument savoir pourquoi on cachait si
+soigneusement ces choses; je voulais savoir ce qui
+était dangereux, ce qui était défendu, et voulais goûter
+moi-même ces voluptés dont j'avais vu les éclats.</p>
+
+<p>La nuit tombait. Un lourd orage se préparait. À
+dix heures, au premier coup de tonnerre, nous allâmes
+tous nous coucher. Ma petite cousine couchait dans
+la chambre de ses parents; j'étais donc seule avec
+Marguerite. J'observais très attentivement tout ce
+qu'elle faisait. Elle verrouilla la porte, ouvrit sa sacoche
+et mit ses effets dans une armoire. Elle cacha le
+paquet mystérieux sous une pile de linge, ainsi que
+le livre dans lequel je l'avais vue lire. Je résolus aussitôt
+de profiter de mon séjour à la campagne pour
+prendre connaissance de ces objets et les étudier soigneusement.
+Marguerite devait tout me confesser,
+sans que j'eusse besoin de la menacer de révéler ses
+joies secrètes. J'étais très fière de sentir que ma ruse
+allait la surprendre, la convaincre, la réduire; que
+j'allais l'obliger à m'avouer tout, sans autre subterfuge.
+Ma curiosité grandissait et je ne sais pas pourquoi
+je goûtais un plaisir particulier.</p>
+
+<p>L'orage éclata. Les coups de tonnerre se succédaient
+sans interruption. Je fis semblant d'avoir très
+peur. Marguerite venait à peine de se coucher qu'au
+premier éclair je sautai hors de mon lit et je me
+réfugiai toute tremblante auprès d'elle. Je la suppliai
+de bien vouloir me recevoir; je lui dis que ma mère
+le faisait à chaque orage. Elle me prit dans son lit,
+me caressa pour me tranquilliser. Je la tenais enlacée,
+je la serrais de toutes mes forces. À chaque éclair,
+je me blottissais contre elle. Marguerite m'embrassait
+machinalement, par bonté et non comme je l'aurais
+désiré. Je ne savais comment faire pour obtenir
+davantage.</p>
+
+<p>La chaleur de son corps me pénétrait et me réjouissait
+beaucoup. Je cachais mon visage entre ses seins.
+Un frisson inconnu me courait le long des membres.
+Pourtant je n'osais pas toucher ce que je désirais tant.
+J'étais prête à tout et je n'avais plus aucun courage,
+maintenant que tout allait s'accomplir. Tout à coup,
+je m'avisai de me plaindre d'une douleur qui siégeait
+assez bas. Je ne savais pas ce que cela pouvait être.
+Je gémissais. Marguerite me tâta et je guidai sa
+main de-ci de-là. Je lui assurai que la douleur diminuait
+quand je sentais la chaleur de sa main et
+qu'elle disparaissait complètement quand elle me frictionnait.
+Je disais cela si candidement que Marguerite
+ne pouvait pas deviner mon dessein. Ses attouchements
+étaient d'ailleurs beaucoup trop dociles et non
+pas passionnés. Je l'embrassais, je me serrais contre
+elle, mes bras l'étreignaient, emprisonnaient son
+buste et, peu à peu, je sentis que d'autres sentiments
+l'envahissaient.</p>
+
+<p>Sa main me caressait avec précaution, avec timidité
+même, mais avec cette timidité sûre d'elle-même
+et qui finit par arrivera ses fins. Marguerite allait avec
+beaucoup d'hésitation encore. Elle était aussi craintive
+que moi. Ces caresses peureuses me causaient
+pourtant un plaisir indicible. Je sentais que chez elle
+aussi des désirs s'éveillaient. Mais je me gardai bien
+de lui avouer que ses caresses me faisaient plus de
+bien que le soulagement passager de mes prétendues
+douleurs. Et, en vérité, c'était une sensation tout
+autre que de savoir une main étrangère sur moi!</p>
+
+<p>Une chaleur ravissante pénétrait tout mon corps.
+Et quand son doigt me frôlait, comme le papillon
+frôle la fleur épanouie, je tressaillais longuement.
+Je lui dis alors que ma douleur persistait, que
+j'avais dû me refroidir, puisque j'avais si mal.
+Cela lui faisait évidemment plaisir de pouvoir soulager
+mon mal avec si peu de peine. Sa caresse se
+faisait exquisement douce, maintenant elle descendait,
+s'attardait de plus en plus aux endroits les plus
+sensibles de tout mon être. Mais cela me faisait
+réellement mal; quand je tressaillais, elle retournait
+bien vite au point douloureux. Elle s'excitait manifestement;
+sa tendresse augmentait, son étreinte était
+plus étroite. J'avais atteint mon but. Bien que mon
+expédient ne fût pas très ingénieux, elle se plaignit
+tout à coup d'une douleur de même sorte que la
+mienne. Elle aussi s'était probablement refroidie.
+Je lui proposai de la soulager comme elle avait
+fait pour moi. C'était très naturel, puisqu'elle-même
+me faisait tant de bien. Elle agréa aussitôt mon
+offre et me laissa libre chemin. J'étais très fière
+de voir ma ruse réussir. Néanmoins je caressais
+gauchement et timidement l'objet de tous mes désirs.
+Je ne voulais pas me trahir. Je reconnus tout de suite
+une très grande différence. Tout était beaucoup plus
+plein et plus mûr que chez moi. Ma main ne bougeait
+pas, elle se contentait de toucher.</p>
+
+<p>Marguerite ne pouvait supporter cette immobilité.
+Elle se soulevait, se tordait; ses bras tremblaient et
+s'agitaient étrangement, et tout à coup elle me déclara
+que sa douleur exigeait plus d'activité. Complaisamment,
+mais sans trop me presser, je tâchai d'apaiser
+cette malencontreuse douleur. J'éprouvais un
+grand plaisir à reconnaître tous les détails de
+l'admirable structure de la créature humaine. Mais
+j'étais toujours si maladroite et si inexpérimentée que
+Marguerite devait s'agiter elle-même pour cueillir
+le fruit de sa dissimulation. C'est ce qu'elle faisait
+aussi et je tenais maintenant le rôle que mon père
+avait eu quand ma mère était active et lui immobile.
+Marguerite approchait, haletante et tremblante, elle se
+jetait passionnément sur ma chevelure, elle baisait
+mes cheveux jusqu'à la racine. Au début, ses baisers
+étaient tièdes et humides, bientôt ils furent brûlants
+et secs. Maintenant elle poussait des petits cris inarticulés
+et mon front fut tout à coup pressé dans un baiser
+très chaud. Je compris qu'elle était arrivée aux
+dernières limites de son plaisir. Son excitation se
+calma aussitôt, elle s'étendit immobile à mes côtés et
+respirait avec peine.</p>
+
+<p>Tout m'avait réussi. Le hasard et ma ruse m'avaient
+été propices. Je voulais mener cette intimité jusqu'au
+bout, coûte que coûte. Quand Marguerite revint à elle,
+elle était très gênée. Elle ne savait comment m'expliquer
+sa conduite et me cacher sa volupté. Mon immobilité
+la trompait. Elle pensait que j'ignorais encore
+tout de ces choses. Elle réfléchissait à ce qu'elle devait
+faire, à ce qu'elle devait me dire pour que l'aventure
+n'eût pas de suites fâcheuses quant à sa position dans
+la maison de mon oncle. Elle voulait me tromper sur
+le caractère de la douleur qu'elle avait feinte. Moi
+aussi j'étais indécise sur ce que j'allais faire. Devais-je
+faire semblant d'être ignorante ou justifier ma conduite
+en lui avouant ma curiosité? Si je faisais l'ingénue,
+elle pouvait facilement me tromper et me
+raconter des choses inexactes que j'aurais été forcée
+de croire pour ne pas me trahir. Mais j'étais plus
+avide qu'anxieuse. Je résolus donc d'être sincère,
+tout en lui cachant pourtant que mon calcul avait
+amené le nouvel état de choses. Marguerite semblait
+regretter de s'être abandonnée à la fougue de son
+tempérament.</p>
+
+<p>Je la calmai en lui racontant tout ce que j'avais
+appris le jour précédent. Je la suppliai de bien vouloir
+m'expliquer ces choses, puisque ses soupirs, ses
+mouvements et l'étrange fatigue qui l'avait immobilisée
+m'avaient révélé qu'elle était initiée. Je lui
+cachai cependant que je l'avais surprise, elle aussi, et
+que je savais à quels jeux elle se livrait en cachette;
+car je voulais me convaincre qu'elle n'allait pas me
+tromper. Mes questions naïves et curieuses la soulagèrent
+beaucoup. Elle se sentait de nouveau très à
+l'aise, comme une aînée donnant des leçons ou des
+conseils à une ingénue. Et comme je lui racontais tout
+avec de nombreux détails, et même la conduite passionnée
+de ma mère, elle n'eut plus honte et m'avoua
+qu'à côté de la religion elle ne connaissait rien de plus
+beau au monde que les jouissances sexuelles. Elle
+m'apprit donc tout, et si dans la suite vous trouvez
+quelque philosophie dans mes notes, j'en dois les
+premières notions à ma chère Marguerite, qui avait
+une grande expérience.</p>
+
+<p>J'appris la conformation exacte des deux sexes; de
+quelle façon s'accomplissait l'union; avec quelles
+sèves précieuses étaient atteints les buts naturels et
+humains, la perpétuation du genre humain et la plus
+forte volupté terrestre; et pourquoi la société voile
+ces choses et les entoure avec tant de mystères. J'appris
+encore que, malgré tous les dangers qui les entourent,
+les deux sexes peuvent quand même atteindre
+un assouvissement presque complet. Elle me mit en
+garde contre les suites malheureuses auxquelles une
+jeune fille s'expose en s'abandonnant toute. Ce que
+ma main inhabile lui avait procuré et ce que mon
+cousin avait fait étaient de ces assouvissements
+presque complets. Bien qu'elle eût connu toutes les
+joies de l'amour dans les bras d'un jeune homme
+vigoureux, elle était complètement satisfaite en se
+bornant aux joies qu'elle pouvait se donner elle-même,
+car elle avait eu un enfant et elle avait connu tous les
+malheurs d'une fille-mère. Elle me montra par
+l'exemple de sa vie qu'avec beaucoup de prudence et
+de sang-froid on pouvait s'adonner à bien des jouissances.
+L'histoire de sa vie était très intéressante et
+très instructive; elle me fut un exemple jusqu'à ma
+trentième année; elle fera le contenu de ma prochaine
+lettre. Pourtant j'avais déjà deviné bien des choses
+par moi-même. Ce qu'elle m'apprit de nouveau ne
+cessait de me surprendre.</p>
+
+<p>Tout cela était très beau, mais ce n'était toujours
+pas la chose même. Je brûlais de partager et de connaître
+moi-même ces sensations qui, sous mes yeux,
+avaient agité jusqu'à l'évanouissement six personnes
+si différentes. Pendant que Marguerite parlait, j'avais
+repris mon jeu sur son corps qu'elle avait si sensible.
+J'enroulais les boucles de ses cheveux, et quand elle
+parlait plus passionnément, je pressais son front brûlant
+et écartais amoureusement les mèches qui tombaient
+presque jusqu'à ses yeux. Je voulais lui faire
+comprendre que mon éducation n'était pas complète
+sans la pratique. Elle me racontait comment elle
+s'était abandonnée pour la première fois à ce jeune
+homme qui l'avait rendue mère. Elle voulait me faire
+comprendre la sensation divine que cause l'amour
+partagé. Elle me parlait de l'extase, de l'effusion
+réciproque et plénière; toutes ces belles choses la rendaient
+éloquente. Sa petite bouche se gonflait et s'entr'ouvrait,
+découvrant ses dents blanches et bien rangées.
+L'instant était venu de lui rappeler encore plus
+vivement ces choses. Et comme elle disait: «Il faut
+avoir goûté personnellement ces choses pour les comprendre»,
+je lui fermai la bouche avec ma main
+grande ouverte, si bien qu'elle poussa un grand soupir
+et se tut immédiatement. Je caressais fiévreusement
+le front élégant qui résistait à ma main, quand je
+m'arrêtai tout à coup et lui dis: «Si vous voulez que
+je continue, vous devez me procurer un avant-goût
+de ce qui m'attend et de ce que vous m'avez si délicieusement
+décrit!». Aussitôt, elle me caressa gentiment
+comme je faisais, et je vis à la chaleur de ses
+baisers que ma proposition lui faisait le plus vif
+plaisir. Elle ôta ma main de sa bouche et m'embrassa
+avec toutes sortes de câlineries, de chatteries
+qui tenaient à la fois de la s&oelig;ur et de
+l'amie, et que je ne savais pas bien lui rendre, car
+c'était la première fois que j'étais dans une telle
+situation.</p>
+
+<p>Elle me dit alors tristement: «Cela ne va pas, ma
+chère Pauline! Ton âme est encore fermée à l'amour.
+Mais je ne veux pas te laisser ainsi sans rien. Viens,
+assieds-toi là, de la façon que je vais t'indiquer, de
+façon que je puisse t'enseigner, ainsi qu'il sied à une
+jeune fille aussi jolie que toi. Je vais voir si je peux te
+procurer verbalement ce que ta virginité te défend encore.»
+Mon père avait aussi dit des mots aussi tendres à
+ma mère. Je ne me fis donc pas prier. Je m'agenouillai
+auprès d'elle en lui tenant la tête. À peine m'eut-elle
+touchée que mon âme commença à être renseignée
+sur ce qui me faisait si mal quand elle essayait de s'y
+prendre autrement. Mais quelle autre sensation en
+comparaison de tout ce que j'avais essayé jusqu'alors!
+Dès que son activité de femme expérimentée se
+fut communiquée à moi, une volupté inconnue m'inonda
+et je ne savais plus ce que l'on me faisait.
+Nous parlions maintenant avec volubilité, nos corps
+étaient l'un près l'autre. Je me renversai par devant
+et, appuyée sur la main gauche, je jouais avec la droite
+avec une de ses nattes épaisses; elle en avait deux
+qui descendaient très bas. Ces premières sensations
+de la volupté, que je devais connaître jusque dans mes
+années les plus mûres, m'enivraient déjà d'un bonheur
+ineffable. Sa langue m'éjouissait. Elle me chatouillait
+le front, les joues, le nez, aspirait chaque
+pli, baisait avec feu le tout, humectait mes paupières de
+salive, puis elle retournait aussitôt à mon oreille, où
+elle me causait un chatouillement vigoureux et indiciblement
+doux. Quelque chose de merveilleux et d'inconnu
+se pressait en moi. Toute ma sève allait se mettre
+en mouvement et je sentais que, malgré ma jeunesse,
+j'avais droit aux plus hauts ravissements.
+Je voulais lui rendre centuplé tout ce qu'elle me procurait.
+C'est avec rage que je la caressais, ainsi
+qu'elle-même me faisait. Enfin, ma main fut prise de
+fourmillements, à cause de la fausse position que j'avais
+adoptée à côté d'elle. Nous étions hors de nous
+et nous arrivâmes ensemble au but. Je sentis un dernier
+baiser mordre presque ma bouche, tandis que
+je la mordais également. Je perdis connaissance. Je
+m'abattis sur la jeune femme frissonnante. Je ne savais
+plus ce qui m'arrivait.</p>
+
+<p>Quand je revins à moi, j'étais couchée auprès de
+Marguerite. Elle avait remonté la couverture et me
+tenait tendrement embrassée. Je compris tout à coup
+que j'avais fait quelque chose de défendu. Mon désir
+et mon feu s'étaient éteints. Mes membres étaient
+brisés. Je ressentais une violente démangeaison aux
+endroits que Marguerite avait si fertilement caressés;
+le baume de ses baisers ne pouvait pas calmer ma
+tristesse. J'eus conscience d'avoir commis un crime et
+j'éclatai en sanglots. Marguerite savait que dans des
+cas semblables il n'y a rien à faire avec des petites
+niaises comme moi, elle me tenait contre sa poitrine
+et me laissa tranquillement pleurer. Enfin, je m'endormis.</p>
+
+<p>Cette nuit unique décida de toute ma vie. Mon
+être avait changé et mes parents le remarquèrent à
+mon retour. Étonnés, ils m'en demandèrent la cause.
+Nos relations, entre Marguerite et moi, étaient aussi
+des plus étranges. Le jour nous pouvions à peine
+nous regarder; la nuit, notre intimité était des plus
+folâtres, notre conversation des plus intimes, nos
+plaisirs des plus agréables. Je lui jurai de ne jamais
+me laisser séduire, et de ne jamais tolérer qu'un
+homme me fît connaître son étreinte dangereuse. Je
+voulais jouir de tout ce qui était sans danger. Quelques
+jours avaient suffi pour faire de moi ce que je
+suis encore et ce que vous avez si souvent admiré.
+J'avais remarqué que tout le monde se déguisait autour
+de moi, même les meilleures et les plus respectables.
+Marguerite, qui m'avait tout avoué, ne m'avait
+jamais parlé de cet instrument qui lui causait autant
+de joie que n'importe quelle autre chose et auquel
+elle n'aurait pas renoncé pour un empire. Je le désirais
+aussi de toute mon âme. Elle ne me l'avait
+jamais montré. L'idée me vint de dérober la clef de
+l'armoire où il était enfermé. Ma curiosité ne me
+laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours
+aux autres, je voulais tout apprendre par moi-même!
+Durant cinq jours je n'arrivai pas à me procurer
+cette clef; enfin, je la possédai! Je profitai de ce que
+Marguerite donnait une leçon à ma cousine pour contenter
+ma curiosité. Et voici que j'avais la chose en
+main, je la retournais, j'éprouvais son élasticité.
+L'instrument était dur et froid. J'essayai de me
+rendre compte de sa réelle utilité. En vain. Cela était
+tout à fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir.
+Je ne pouvais que constater cette vérité qui me navrait.
+Je me contentai de chauffer l'instrument entre
+mes mains. J'avais décidé d'ouvrir enfin la voie
+des fortes joies que d'autres éprouvaient et dont je
+n'avais eu que l'avant-goût. Marguerite m'avait dit
+que même entre les bras d'un homme cela était douloureux,
+et que bien des femmes prenaient goût à ces
+choses seulement après plusieurs années d'abandon
+le plus complet à l'homme aimé. J'essayai donc. Je
+chauffai l'instrument entre mes mains et je m'apprêtai
+non sans une certaine appréhension. Je voulais
+recevoir l'hôte exigeant. Je remarquai que ces quatre
+nuits passées avec Marguerite avaient contribué à
+faire de grands changements en moi. J'étais maintenant
+non plus une petite niaise, mais presque une
+femme comme toutes celles que je voyais agir, souffrir
+ou jouir autour de moi. Aussi je ne m'épargnai
+pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis que je la
+regardais avec attention lors de l'étrange nuit où
+nous étions séparées par un paravent, et où elle
+lisait le livre à images. J'étais si excitée que je supportai
+toute la douleur avec une constance qui m'étonnait.
+Enfin, je parvins au but que j'avais si longtemps
+désiré et que je croyais devoir être le paradis.
+Je me fis du mal et ma déception fut en somme très
+vive, car je n'éprouvais pas la moindre volupté. Il
+me fut aussi très douloureux de me croire faite autrement
+que toutes les femmes. J'étais inconsolable de
+cette expérience. Je ne comprenais rien de ce qui
+m'était arrivé, mais je ressentis tout le jour la brûlure
+et la douleur d'une blessure. Désenchantée, je
+remis l'instrument dans sa cachette. J'étais mécontente
+et j'en voulais à Marguerite de ne m'avoir pas
+aidée et de m'avoir laissé faire quelque chose de
+maladroit.</p>
+
+<p>Après tant d'expériences agréables, celle-ci était
+pénible. Je craignais la nuit, les tendresses de Marguerite
+et sa découverte. Comme je l'avais déjà trompée,
+je ne fus pas embarrassée de le faire encore une
+fois. Après souper, je lui confiai que j'étais tombée
+d'une échelle, que je m'étais blessée à la jambe et que
+j'avais même saigné. Au lit, elle m'examina et loin
+de se douter de ce qui était arrivé, elle me confia que
+cette chute m'avait coûté ma virginité. Elle ne me
+plaignit point, mais bien mon futur mari qui se
+trouvait ainsi frustré de mes prémices. Cela m'était
+bien égal alors et me le fut aussi plus tard! Pour ne
+point me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon
+lit cette nuit-là. Je le désirais aussi. Elle m'enduisit
+de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de bien. Le
+lendemain matin, je n'avais plus aucun mal. Et les
+deux dernières nuits que je passai encore à la campagne
+de mon oncle me dédommagèrent de cette
+courte privation. Je connus alors pour la première
+fois toute la jouissance de la volupté, et je la connus
+tout entière autant qu'aucune femme peut la connaître.
+Les sources du plaisir s'écoulèrent si complètes
+qu'il ne me resta plus un seul désir. L'assouvissement
+m'écrasa d'une fatigue entière et délicieuse.</p>
+
+<p>J'éprouvais tout cela à quatorze ans, et mon corps
+n'était pas encore mûr! Oui, et cela n'a jamais altéré
+ma santé et n'a pas diminué les riches réjouissances
+de ma vie. Mon cousin m'avait appris à redouter les
+excès et les prostrations qui en suivent. Grâce à mon
+caractère raisonnable, je ne dépassai jamais la
+mesure. Je soupesais toujours les suites qui pouvaient
+arriver, et une seule fois dans ma vie je m'oubliai
+assez pour perdre ma maîtrise et ma supériorité.
+J'avais appris de bonne heure que, d'après les lois de
+la société, il fallait jouir avec mille précautions pour
+le faire sans préjudices. Celui qui se heurte avec
+entêtement à ces lois nécessaires s'y assomme, il n'a
+que longs remords pour de courts instants de jouissances.
+Il est vrai que j'ai eu la chance de tomber,
+dès le commencement, entre les mains d'une jeune
+femme expérimentée. Que serait-il advenu de moi si
+un jeune homme s'était trouvé dans mon entourage
+et m'avait entreprise avec adresse? Grâce à mon tempérament
+et à ma curiosité, je serais un être perdu.
+Si je ne le suis pas, je le dois aux circonstances dans
+lesquelles ces choses me furent révélées. Elles sont
+exquises autant qu'elles sont voilées. Et pourtant elles
+forment le centre de toute activité humaine. Avant
+de commencer ma troisième lettre, je remarque
+encore que, peu de temps après mes relations avec
+Marguerite, se montrèrent pour la première fois les
+signes de complet développement de mon corps.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p class="d">MARGUERITE
+</p>
+
+<p>Il est bien rare que deux femmes aient autant de
+points communs dans leurs penchants, dans leur vie
+et même dans leur destin que Marguerite et moi.
+Quand elle me mettait en garde contre un abandon
+trop complet à l'homme et qu'elle me détaillait toutes
+les suites malheureuses qu'une telle faute de conduite
+apporte lors du mariage, je n'aurais jamais pensé que
+moi aussi j'aurais un tel moment d'oubli. Avant de
+continuer, je vais vous raconter succinctement ce que
+j'ai appris de la vie de Marguerite, durant ces quelques
+nuits, et dans nos relations ultérieures. Cela
+expliquera bien mieux que je ne pourrais le faire
+certains événements, certaines aberrations de ma
+vie.</p>
+
+<p>Elle était née à Lausanne. Après avoir reçu une très bonne
+éducation, elle devint orpheline à dix-sept ans.
+Elle possédait une petite fortune et croyait son avenir
+assuré. Mais elle eut le malheur de tomber entre les
+mains d'un tuteur sans conscience. Il n'était pas trop
+sévère, mais il lui détourna bientôt son petit pécule.
+Peu de temps après la mort de ses parents, elle entra
+au service d'une baronne viennoise, qui habitait une
+belle villa à Morges, au bord du lac de Genève. Elle
+prenait surtout soin de sa toilette. La baronne était
+très élégante et raffinée. Elle consacrait des heures à
+sa toilette. Les premiers jours, la baronne fut très
+réservée; mais bientôt elle se fit plus aimable. Elle
+lui posait des questions, et entre autres si elle avait
+un amant. Au bout de quinze jours, voyant que Marguerite
+était encore innocente, la baronne devint très
+familière. Un beau matin, elle lui demanda si elle
+savait faire «la toilette complète». Marguerite répondit
+non en rougissant, car elle savait bien ce que l'on
+entendait par toilette complète en Suisse française
+aussi bien qu'ailleurs. La baronne lui dit qu'elle
+devait absolument s'y mettre pour remplacer son
+ancienne femme de chambre et pour obtenir toute sa
+confiance. Et aussitôt, elle prit place sur un canapé,
+allongea ses jambes sur le dossier de deux chaises,
+s'installa commodément, lui remit un petit peigne
+d'écaille souple et très doux, et lui indiqua la manière
+de s'en servir.</p>
+
+<p>Marguerite voyait pour la première fois dévoilé ce
+qu'elle n'avait encore jamais vu distinctement. Très
+troublée, elle se mit aux soins de cette toilette, très
+gauche, mais peu à peu plus habile en suivant les
+indications de la baronne. La baronne était une très
+jolie femme blonde, d'un très beau teint; elle se
+lavait très soigneusement, si bien que cette toilette
+n'avait rien de répugnant. Marguerite me décrivit
+avec beaucoup de détails et d'amour la conformation
+de sa baronne. Elle m'avoua aussi que, d'abord très
+gênée, elle prit bientôt beaucoup de goût à cette singulière
+occupation, et surtout quand elle vit que la
+baronne ne restait pas indifférente. Celle-ci soupirait,
+s'agitait doucement, ouvrait et fermait les yeux, récitait
+de petites pièces de vers. Ses lèvres rouges s'entr'ouvraient,
+montrant ses petites dents, et la langue
+parfois apparaissait hors de la bouche comme un
+oiseau qui montre la tête hors du nid. Naturellement,
+aussitôt dans sa chambre, Marguerite essayait sur
+elle-même la toilette complète. Quoique inexpérimentée,
+elle découvrit facilement que la nature avait
+caché dans le corps féminin une inépuisable source
+de plaisirs, et elle paracheva bientôt ce que le peigne
+avait commencé. Rusée, ainsi que toutes les jeunes
+filles de son âge, elle comprit que la baronne voulait
+plus que ce simple prélude, mais qu'elle ne voulait
+pas l'avouer. Elle devait bientôt se convaincre combien
+facile est l'accord complet quand le désir est
+réciproque. Pourtant, cela dura encore plusieurs
+semaines; chacune désirait que l'autre fît le premier
+pas; chacune voulait être séduite, faire semblant
+d'accorder ses faveurs. Un jour pourtant l'événement
+prévu se produisit; la baronne rejeta toute retenue
+et se montra telle une femme très sensuelle et très
+voluptueuse qui voulait jouir à tout prix de sa
+beauté, malgré les liens serrés qui la contraignaient.
+Elle s'était mariée avec un homme bientôt impuissant
+et qui n'avait pu la contenter que durant les premières
+années de leur union. Il avait même éveillé ses désirs
+plutôt qu'il ne les avait assouvis. Ainsi que chez
+la plupart des femmes, son appétit sexuel ne s'était
+éveillé que très tard. Faiblesse corporelle ou suite
+funeste d'anciens excès, bref, il était toujours las; si
+bien qu'une envie continuelle la tourmentait. Depuis
+deux ans, il occupait un important poste diplomatique
+à Paris, et quand il avait compris que son impuissance
+était complète, il avait envoyé sa femme au
+bord du lac de Genève. La baronne était très élégante
+mais menait une vie de recluse. Marguerite avait
+remarqué qu'une espèce de majordome, un vieil
+homme de mauvais caractère, faisait l'office d'espion
+et rendait compte à Paris de tout ce qu'il voyait et
+entendait. La baronne évitait toute fréquentation
+masculine; elle était fort prudente, les intérêts de
+sa famille l'y obligeaient. Personne de la maison
+ou de l'entourage de la baronne ne soupçonnait
+les réjouissances secrètes que Marguerite surprit un
+jour. La première honte passée, les scènes les plus
+dissolues avaient lieu le soir et le matin entre la jeune
+femme et la jeune fille, entre la maîtresse et la servante.
+Durant le jour, la baronne ne se trahissait
+jamais par la moindre familiarité. Les jeux furent
+bientôt réciproques; Marguerite entrait nue dans le
+lit de la baronne, et elle n'avait pas besoin de me
+raconter ce qu'elles faisaient ensemble, puisque je
+venais de l'éprouver. Mais alors c'était elle qui jouait
+mon rôle. La baronne était insatiable, elle inventait
+toujours de nouveaux jeux, elle savait tirer du contact
+de deux corps féminins des délices toujours
+renouvelées. Marguerite me déclara que cette époque
+était la plus heureuse et la plus voluptueuse de sa
+vie.</p>
+
+<p>La baronne allait toutes les semaines à Genève pour
+faire des achats et rendre des visites. Le majordome
+l'accompagnait chaque fois, et Marguerite fut aussi
+de ces petits voyages quand elle devint plus intime
+avec la baronne. Celle-ci retenait toujours le même
+appartement dans un des plus grands hôtels, un
+salon, une chambre à coucher, un petit cabinet pour
+Marguerite et, à côté de celui-ci, un cabinet pour le
+majordome. Les portes de chaque chambre donnaient
+sur le corridor; les portes de communication entre
+les chambres étaient fermées ou masquées par des
+meubles. Dès que Marguerite eut fait plusieurs fois
+ce voyage à Genève, elle remarqua qu'il s'y passait
+quelque chose de particulier que la baronne lui
+cachait. La toilette ne se faisait plus de la même façon
+et, ni soir, ni matin, il n'y avait plus d'abandons
+féminins. Dans la journée, la baronne paraissait
+agitée, inquiète, nerveuse; son linge de nuit et son
+lit révélaient distinctement qu'elle n'avait pu passer la
+nuit toute seule. Le lit était toujours en grand désordre,
+les chaises étaient renversées et le linge de la
+toilette montrait des signes encore plus distincts.
+Marguerite la surveillait avec une espèce de jalousie.
+Elle inspectait chaque lettre, guettait chaque visite et
+chaque commissionnaire. Elle ne pouvait rien découvrir.
+À chaque voyage pourtant, elle était toujours
+plus convaincue que la baronne ne passait pas la
+nuit seule. En vain elle écoutait aux portes. La
+baronne fermait non seulement la porte du corridor,
+mais aussi celle qui menait du salon à sa chambre à
+coucher. Il était impossible d'écouter longtemps à la
+porte du corridor, car il y passait sans cesse des
+voyageurs et des domestiques de l'hôtel. Marguerite
+passa des nuits entières à sa porte entr'ouverte pour
+voir si quelqu'un entrait ou sortait de chez la baronne.
+Cette surveillance et cet espionnage durèrent plusieurs
+mois, et un beau jour le hasard lui révéla tout. Une
+nuit un incendie éclata dans le voisinage immédiat de
+l'hôtel. L'hôte fit réveiller tous les voyageurs pour
+les avertir du sinistre. Marguerite se précipita chez
+la baronne qui vint, épouvantée, lui ouvrir. Les
+reflets de l'incendie pénétraient par la fenêtre. La
+baronne était si terrifiée qu'elle pouvait à peine
+parler et semblait avoir perdu ses esprits. Marguerite
+embrassa d'un seul coup d'&oelig;il toute la chambre
+et eut enfin l'éclaircissement désiré. L'armoire, qui se
+trouvait devant la porte de la chambre d'à côté, était
+éloignée du mur. Quelqu'un pouvait facilement passer
+derrière. Un habit d'homme était sur une chaise
+devant le lit, et sur la table de nuit traînait une montre
+d'homme avec des breloques. Il n'y avait plus de
+doute possible. La baronne remarqua que Marguerite
+voyait ces objets, mais elle était trop troublée
+pour dire quelque chose. Marguerite empaqueta tous
+les effets de la baronne pour pouvoir fuir au bon
+moment, et elle remarqua ainsi une autre chose en
+baudruche qui semblait avoir été employée. Quand
+la baronne se fut un peu calmée, elle cacha immédiatement
+cette chose dans son mouchoir. Le feu fut
+maîtrisé et cet incident n'amena pas de changement
+dans leurs relations. Au matin, avant de quitter
+Genève, Marguerite apprit des domestiques de l'hôtel
+qu'un jeune comte russe habitait la chambre contiguë
+à celle de la baronne. Les chambres se trouvaient
+justement à un coude du corridor, si bien que le
+comte pouvait entrer et sortir sans passer devant
+l'appartement de la baronne, en employant l'escalier
+de l'autre aile de l'hôtel. Marguerite comprenait tout.
+La baronne devait avoir des relations avec ce jeune
+comte russe. Mais cela l'offensait qu'elle le lui eût
+caché. Sur la route de Morges, la baronne jeta son
+mouchoir dans un endroit désert. De retour à Morges,
+la vie reprit son traintrain coutumier. La baronne
+ne savait si elle devait tout avouer à Marguerite. Elle
+remarquait bien que celle-ci savait tout. Lors du
+prochain voyage à Genève, Marguerite passa tous ses
+moments de liberté dans le corridor. Elle y rencontra
+plusieurs fois le comte russe, jeune, beau et élégant.
+À la deuxième rencontre il se détourna, à la troisième
+il l'accosta. Quand il apprit qu'elle était la femme de
+chambre d'une dame habitant l'hôtel&mdash;Marguerite ne
+lui dit pas le nom de sa maîtresse&mdash;il ne fit pas tant
+de difficultés et lui demanda de le suivre dans sa
+chambre. Sans autre désir que celui de la curiosité,&mdash;c'est
+du moins ce qu'elle m'affirma à différentes
+reprises&mdash;elle le suivit. Personne n'était dans le corridor,
+il l'entraîna dans sa chambre, l'embrassa, lui
+tâta les seins et sut, malgré sa défense énergique, se
+convaincre qu'elle était par ailleurs tout aussi jeune
+et bien faite. Pendant que la main du jeune homme
+se divertissait ainsi de la plus agréable façon, Marguerite
+examinait la chambre. Elle remarqua la porte
+qui menait à la chambre de la baronne et elle eut vite
+conçu son plan. Le prince voulait immédiatement la
+chose sérieuse, mais se heurta à une résistance irritée.
+Il se contenta de la promesse que Marguerite lui fit
+de venir la nuit, quand sa maîtresse serait endormie.
+Elle ne voulait venir que tard après minuit, quand le
+corridor serait sombre. Il réfléchit, et Marguerite
+s'amusait beaucoup de savoir à quoi il pensait. Mais
+cette nouvelle connaissance fut plus forte que ses
+scrupules, il lui donna rendez-vous à une heure. Elle
+se fit remettre la clé de la chambre afin de pouvoir
+rentrer au bon moment. Elle triomphait. Elle fixa son
+plan dans les moindres détails. La baronne congédia
+Marguerite à dix heures et ferma soigneusement les
+portes derrière elle. Mais au lieu de rentrer chez elle,
+Marguerite écouta à la porte de la baronne. Au bout
+d'un instant, celle-ci chantonna une mélodie, ce
+qu'elle ne faisait jamais; puis elle heurta légèrement
+à la paroi. Marguerite entendit que l'on remuait l'armoire
+et que la porte s'ouvrait. Elle savait maintenant
+que le comte était chez la baronne; elle se précipita
+dans la chambre du Russe et entra sans bruit,
+après s'être assurée que personne ne la remarquait.
+Un rayon de lumière venait par la porte entr'ouverte
+de la chambre contiguë. Elle pouvait aisément observer
+tout ce qui se passait chez la baronne. Celle-ci,
+renversée sur le lit, était dans les bras du comte, qui
+lui couvrait le cou, la bouche et les seins de baisers
+brûlants, tandis que sa main, qui lui caressait les seins,
+remontait à tout moment vers le front et les beaux
+cheveux blonds de la baronne. La baronne était une
+très belle femme; ses charmes pourtant ne fixèrent
+point les yeux de Marguerite qui se portèrent, pleins
+de curiosité, sur ce qu'elle ne connaissait pas encore.
+Le prince se déshabilla rapidement, il était aussi beau
+que robustement bâti. Marguerite voyait pour la première
+fois ce que nous, femmes, nous osons bien ressentir,
+mais dont nous n'osons pas parler. Quel
+fut son étonnement de voir la baronne l'enfermer
+dans une chose semblable à celle qu'elle avait cachée
+d'abord dans son mouchoir, puis jetée sur la route de
+Morges et qu'elle sortit d'une boîte posée sur la table
+de nuit! Cette chose, terminée à l'un de ses bouts par
+un cordon rouge, était l'invention du célèbre médecin
+français Condom. Après avoir terminé cette
+étrange toilette, elle regarda de toutes parts, comme
+pour voir si personne ne l'épiait. Puis elle écouta
+avec volupté les paroles douces et tendres que le
+comte lui murmurait. Elle lui en disait autant en
+caressant sa jolie tête bien frisée. Ils paraissaient s'aimer
+depuis longtemps et bien se connaître, car ils
+n'avaient aucune gêne. Marguerite n'en vit pourtant
+pas autant que moi de mon alcôve, car la baronne
+remonta la couverture. Elle ne voyait que les deux
+têtes, bouche à bouche, buvant des baisers. Puis le
+comte poussa un profond soupir auquel répondit un
+autre soupir de la baronne. Ils restèrent un bon
+quart d'heure étroitement enlacés, sans que la baronne
+détendît son étreinte, et Marguerite m'avoua
+qu'elle avait des fourmis dans les jambes à cause
+de tous les désirs extraordinaires qu'elle éprouvait.
+Mais elle m'avoua aussi qu'après ce qu'elle
+venait d'apercevoir elle désirait une autre satisfaction.</p>
+
+<p>Marguerite m'apprit aussi le but et l'emploi de
+l'engin de sûreté qui évitait tant de malheurs et de
+honte dans le monde. Elle en comprit immédiatement
+l'usage quand elle vit la baronne tirer le cordon rouge
+qui pendait et en plaisantant, en souriant, déposer le
+tout sur la table de nuit. C'était donc le paratonnerre
+d'une électricité pleine de dangers et qui permettait
+aux filles, aux veuves et aux femmes vivant aux
+côtés d'un homme fatigué de s'adonner sans crainte
+à l'amour. Marguerite en avait assez vu. Elle pouvait
+obliger la baronne à se confesser. Quoique pleine de
+feu, elle renonça de faire encore cette nuit plus ample
+connaissance avec le comte. Elle voulait être sûre qu'il
+emploierait aussi ce préservatif; elle ne voulait pas
+trop risquer. Elle me dit aussi qu'il lui aurait été
+désagréable d'être la deuxième. Elle regagna prudemment
+sa chambre, mais en claquant la porte derrière
+elle. Elle jubilait, le prince allait l'attendre
+vainement une partie de la nuit. Elle avait tous les
+fils en main pour dominer la situation. Elle voulait
+participer à ces jeux. Elle voulait se venger de la
+baronne, qui n'avait pas voulu d'elle comme confidente.
+Elle réfléchit toute la nuit à la façon de profiter
+de ses avantages. Vous serez étonné d'apprendre
+comment Marguerite conçut son plan et avec quels
+subterfuges elle l'appliqua. La ruse est une qualité
+essentielle au caractère féminin, j'en ai vu des
+exemples admirables. Pour tout ce qui a trait à la
+divine volupté, la ruse et la dissimulation naturelles
+de la femme s'aiguisent jusqu'à un degré incroyable.
+La plus niaise devient inventive, poussée par le
+caprice, l'envie ou l'amour. Inépuisables sont les
+moyens que les filles et femmes emploient pour arriver
+à leurs fins!&mdash;Avant que la baronne ne fût réveillée,
+Marguerite alla heurter à la porte du comte. Il
+vint lui ouvrir en grand négligé, pensant que c'était
+un domestique. Il fut très étonné de voir entrer Marguerite,
+qu'il avait vainement attendue après minuit.
+Il voulait lui faire des reproches, l'attirer dans son
+lit et rattraper immédiatement le temps perdu, mais
+il changea immédiatement de conduite quand ce
+fut elle qui lui fit des reproches. Elle lui dit qu'elle
+était venue un peu plus tôt qu'à l'heure convenue
+et qu'elle avait vu ce qu'il faisait avec la baronne&mdash;sa
+maîtresse!&mdash;Elle pouvait obtenir une forte
+récompense en racontant cela au baron. Pourtant
+elle ne voulait pas le faire, à la condition de pouvoir
+participer à leurs jeux avec la même garantie
+de sûreté. Elle voulait même aider la baronne dans ses
+plaisirs et favoriser leur liaison.&mdash;Le comte ne disait
+mot, il était trop étonné. Il était prêt à tout, pourvu
+qu'elle se tût, car si sa liaison avec la baronne était
+ébruitée, les deux familles étaient exposées à de
+grands dangers. Elle lui communiqua son plan entier
+et exigea qu'il l'accomplît avant le départ de la
+baronne qui devait s'effectuer le matin même. Étonné
+de la perspicacité de cette jeune fille et heureux de
+voir ses plaisirs se compliquer d'une aussi agréable
+façon, le comte acquiesça à tout. Et quand Marguerite
+lui laissa pleine liberté, il fut encore plus
+étonné de la trouver intacte. Il ne pouvait souhaiter
+une plus aimable camarade à ses yeux. Il voulut
+même lui prouver sur-le-champ son enthousiasme,
+mais Marguerite se débattit énergiquement, si bien
+que sa passion n'en devint que plus vive. Il ne pouvait
+attendre le moment d'exécuter leur plan. Marguerite
+avait goûté assez de choses en cette unique visite
+pour ne pas accorder la possession entière d'un aussi
+charmant jeune homme à la seule baronne. Ils
+fixèrent encore tous les détails de tout ce qui devait se
+passer une heure plus tard. Marguerite accorda au
+beau comte nombre de choses charmantes, sauf ce qu'il
+désirait le plus; elle quitta la chambre en le laissant
+tout en feu. La baronne sonna à sept heures, ouvrit sa
+porte et se recoucha. Marguerite mit tout en ordre,
+prépara les bagages et servit enfin le déjeuner. Tout
+était prêt. Le comte attendait dans sa chambre le
+signal convenu. Marguerite passa enfin dans le salon,
+en claquant la porte. C'était le signal. Le comte
+ouvrit sa porte, repoussa l'armoire et se précipita
+tout à coup sur la baronne terrifiée. Il la couvrit de
+baisers. La baronne ne pouvait articuler une parole,
+elle était trop troublée, elle désignait du doigt la porte
+du salon dans lequel Marguerite fermait bruyamment
+les bagages. Le comte fit semblant de pousser
+le verrou. Puis il supplia la baronne de bien vouloir
+lui accorder une dernière fois sa suprême faveur.
+Elle avait été si séduisante la nuit qu'il craignait de
+tomber malade si elle n'écoutait son désir. Il lui
+assura qu'il s'était déjà revêtu de l'engin de sûreté
+et qu'elle n'avait rien à craindre. La baronne,
+sans doute pour se débarrasser au plus vite de
+l'importun, céda à ce désir et reçut le téméraire.
+Le comte soupirait; tout à coup il poussa un profond
+soupir et Marguerite, qui écoutait derrière la
+porte, entra subitement. Feignant d'être saisie par
+le spectacle qui s'offrait à sa vue, elle laissa tomber
+ce qu'elle tenait en main. Elle fixait des yeux démesurés
+sur le lit. La baronne, les yeux fermés, attendait
+visiblement l'instant suprême; cependant elle était
+terrifiée, car elle risquait tout, honneur et fortune.
+Le comte poussa un juron russe, incompréhensible,
+et se jeta sur Marguerite. Il s'écriait plein de rage:
+«Nous sommes perdus, si je n'assassine pas cette
+traîtresse et si je ne la rends pas muette pour toujours.
+Elle ne doit pas quitter cette chambre.»</p>
+
+<p>Marguerite voulait fuir, mais le comte lui barra la
+porte. Il la regardait avec des yeux terribles, comme
+s'il allait l'étrangler. La baronne assistait plus morte
+que vive à cette scène. Soudain, comme s'il venait d'y
+penser, le prince s'écria: «Il n'y a qu'un moyen de
+gagner le silence de cette fille. Elle doit devenir notre
+complice. Pardonnez-moi; chère baronne, je ne fais
+ceci que pour vous!»</p>
+
+<p>En disant cela, il empoigna Marguerite, qui faisait
+semblant d'être épouvantée, la renversa sur le lit, à
+côté de la baronne encore nue et tremblante, la prépara
+et se jeta avec la plus grande violence sur elle. Marguerite
+se tordait, faisait semblant de vouloir éviter
+cette emprise, et cependant elle s'offrait toujours plus.
+Elle ne lui permit rien avant de s'être assurée qu'elle
+n'avait rien à craindre. Il était encore revêtu de l'appareil
+qui avait rassuré la baronne. Puis elle se laissa
+aller, feignant de se rendre à sa violence. Elle gémissait
+faiblement, suppliait la baronne de l'aider, de la
+préserver contre la rage de ce forcené. Intérieurement,
+elle était toute aux sensations qui remplissaient
+son âme. Elle jouissait sournoisement
+d'avoir trompé la baronne, de la vaincre, d'être là, à
+côté d'elle, sur son propre lit, dans les bras du bel
+homme qui ne lui avait pas été destiné. Malgré sa
+violence apparente, le comte la maniait avec tendresse
+et douceur; il provoquait lentement les sensations
+les plus précieuses qui pouvaient la réjouir sans
+danger. La baronne était non seulement présente,
+mais elle dut encore apaiser Marguerite qui pleurait et
+la prier de ne pas crier si fort. Comme la crise approchait,
+le comte lui dit en outre: «Chère baronne, si
+vous ne m'aidez pas à maîtriser cette fille, nous
+sommes perdus. Nous ne pouvons compter sur elle
+que si j'arrive à la violer!» Et la baronne l'aidait,
+violemment, tandis que le comte accomplissait son
+désir. Marguerite s'efforçait de lutter, elle se défendait
+contre la baronne; cette lutte provoquait des
+mouvements brusques et des secousses, une agitation
+et des sursauts qui augmentaient la jouissance et qui
+provoquèrent le dénouement instantané et réciproque
+de l'acte qui avait lieu. Marguerite était comme évanouie.
+Mais elle écoutait et observait tout. Le comte
+s'était rapidement déshabillé. Il s'agenouilla devant la
+baronne, la supplia de se calmer, de lui pardonner
+d'avoir employé un tel moyen et lui assura que
+c'était vraiment le seul pour éviter des dangers. Il
+lui prouva qu'ils venaient de gagner une confidente
+très sûre en Marguerite et que leur liaison était dorénavant
+à l'abri de toute surprise. D'ailleurs, en lui
+donnant de l'argent, ils se l'attacheraient davantage.
+Il fit semblant d'avoir fait un énorme sacrifice à la
+baronne en descendant jusqu'à une femme de chambre.
+Enfin il pria la baronne d'employer tout ce qui était
+en son pouvoir pour consoler et gagner Marguerite
+quand elle sortirait de son évanouissement. Marguerite
+fit un mouvement, comme si elle allait se réveiller,
+et la baronne, apercevant le petit cordon rouge
+qui pendait, le retira rapidement et le cacha dans la
+literie. Marguerite triomphait; la baronne lui avait
+rendu personnellement un tel service! Le comte quitta
+la chambre après avoir fixé leur prochain rendez-vous
+et rentra dans son appartement. Les deux
+femmes étaient seules. La baronne, complètement
+trompée et très inquiète, lui raconta sa liaison avec
+le comte, afin de la distraire, mais Marguerite semblait
+inconsolable. Elle lui raconta aussi la vie qu'elle
+menait avec son mari. Elle lui promit de prendre soin
+d'elle dans l'avenir, si elle voulait bien l'aider et
+pardonner la violence du comte. Marguerite cessa
+enfin de se plaindre des souffrances endurées. Elle
+promit à la baronne que puisqu'elle avait eu, bien
+malgré elle, connaissance de son secret, elle était
+prête à favoriser les rendez-vous. Réflexions faites, il se
+créa une liaison très étrange entre ces trois personnes.
+Le comte ne soupçonnait rien de la familiarité secrète
+des deux femmes. Il avait goûté beaucoup de plaisir
+au beau et jeune corps de Marguerite, et il aimait
+parcourir ce petit sentier encore si peu battu. Il la préférait
+à la baronne. Quand ils étaient seuls, il lui donnait
+des preuves marquantes de son amour et de sa
+faveur. En présence de la baronne, Marguerite ne
+faisait presque pas attention au comte. Elle déclarait
+ne participer à leurs ébats que pour faire plaisir à la
+baronne. De son côté, celle-ci ne soupçonnait pas du
+tout ce qui se passait entre son amant et sa femme de
+chambre. Elle comblait Marguerite de cadeaux, et la
+prit désormais comme confidente. Au prochain séjour
+à Genève, Marguerite était toujours présente quand le
+comte venait le soir chez la baronne; mais elle avait
+déjà passé chez lui pour recevoir les prémices de ses
+forces, si bien que la baronne n'obtenait toujours que
+les restes. Marguerite ne se lassait pas de me parler
+des jouissances qu'un tel accord entre trois personnes
+comporte et, surtout, quand un petit roman, une
+légère intrigue s'y mêle. Elle me disait qu'elle était
+ou passive ou compagne, afin de ne pas éveiller les
+soupçons de la baronne. Le comte et elle savaient
+bien à quoi s'en tenir. Le jeune Russe était aussi
+tendre que passionné. Il l'aimait avec passion pour
+être monté en premier sur son trône virginal. Il voulut
+pousser Marguerite à essayer sans enveloppe et
+goûter le plaisir complet. Il lui décrivait ce que c'était
+que de ressentir au moment décisif une autre âme se
+joindre à l'âme; il lui disait encore que ce mélange
+des âmes humaines dégageait un parfum délectable;
+que c'était comme un avant-goût de la béatitude
+céleste; que cette effusion réciproque était la volonté
+de la nature. Il lui promit aussi de prendre soin d'elle
+si elle devait concevoir et donner la vie à un enfant.
+Mais Marguerite s'y opposait énergiquement; il lui
+suffisait de sentir le flot impétueux, le fleuve admirable;
+elle ne voulait pas de lui ni de sa fécondation
+balsamique. Après qu'ils avaient joui l'un de
+l'autre, les jeux reprenaient le soir chez la baronne et
+duraient fort tard dans la nuit. Dès les premières
+expériences à trois, la baronne se montra enchantée,
+car le comte était très inventif, et beaucoup plus qu'il
+ne semblait possible. Marguerite se couchait près de
+la baronne. Le centre de tout plaisir réside dans le
+cerveau de l'homme, et le comte, tout en imaginant
+les façons les plus bizarres de se récréer, jouait avec
+les difficultés que peut présenter le but d'amuser
+deux personnes, surtout quand elles sont de condition
+différente. Le comte était inépuisable dans la
+manière de provoquer la plus haute volupté par de
+longs préambules et par les récits de ses aventures.
+La baronne s'accoudait sur le lit de façon que le
+comte, tourné vers elle, lui caressait le front, tandis
+que Marguerite, assise sur un tabouret, avait
+les yeux juste à la hauteur du lit si bien occupé. Elle
+y portait les mains, jouait tantôt avec les festons des
+draps fins et ajourés sur les bords, tantôt avec les
+oreillers et les boucles blondes qui se répandaient sur
+les épaules de la baronne. Elle ouvrait la bouche
+d'étonnement selon la qualité des récits divers qu'elle
+écoutait ainsi avec une attention soutenue et sans
+jamais interrompre le charmant orateur. Puis dans
+les moments les plus intéressants de ces histoires,
+elle s'animait aussi et frottait parfois la soie des
+courtines. La baronne, de son côté, ne restait pas
+immobile, mais tandis que d'une main elle jouait
+avec les cheveux de son amant, de l'autre elle se plaisait
+à caresser la nuque de Marguerite, qui goûtait
+ces douces caresses. Ceci était son plus vif divertissement!
+La beauté des amants, la grâce de la baronne
+qui était dans tout son développement harmonieux,
+les blonds cheveux de ses tempes, la vive rougeur de
+ses joues à certains moments intéressants, les belles
+formes de l'homme, alors dans sa plus grande
+vigueur, ses cheveux noirs qui contrastaient avec les
+blonds,&mdash;et prendre part à ce spectacle, le goûter des
+yeux, de tout près, partager en esprit les jouissances
+des deux autres,&mdash;tant de ravissements ensemble!
+Le souvenir de ces choses admirables l'échauffait,
+et comme j'étais étendue dans la moelleuse chaleur
+du lit, je sentais que ces images la mettaient tout en
+feu!</p>
+
+<p>En effet, la situation de ces personnes n'était pas
+ordinaire. Malgré leur grande intimité, une méfiance
+réciproque, et malgré les jouissances communes,
+tromperies et dissimulations! Ainsi que je vous l'ai
+déjà dit, mon imagination se délecte à de tels tableaux;
+ma raison me déconseille de les imiter. De
+tels raffinements sont suivis de grandes fatigues, et il
+y a toujours des ennuis quand un secret est détenu
+par plus de deux personnes. Comme le jeune comte
+pouvait assouvir tous ses caprices, il se fatigua bientôt
+de cette liaison. Il se refroidit, probablement fatigué
+par les exigences des deux femmes. En un mot,
+il quitta précipitamment Genève après un froid adieu.
+La baronne tâchait de se séparer de Marguerite et
+elle en trouva bientôt l'occasion. Marguerite avait reçu
+plus de trois mille francs du comte et de la baronne.
+Malheureusement, elle avait remis cet argent entre
+les mains de son tuteur. Elle alla vivre chez une amie
+qui avait été gouvernante. Elle prenait des leçons,
+car elle avait l'intention d'aller comme gouvernante
+en Russie, ainsi que beaucoup de Suissesses. Le
+changement de sa situation était pourtant trop brusque.
+Elle ne se sentait pas heureuse dans la maison
+de son amie. Ses études l'ennuyaient. Chez la baronne,
+elle avait tout eu pour être heureuse. Elle
+avait même eu l'occasion de goûter beaucoup plus
+que les filles ne goûtent habituellement sans danger.
+Cela l'avait gâtée. Son corps avait besoin de certaines
+choses. Le beau corps du jeune comte lui manquait
+et aussi les caresses intimes de la baronne. Durant
+tous les premiers mois, ses nuits furent très agitées
+et ses rêves fort troublés. L'effet de sa main était
+mince et elle ne trouvait pas l'occasion de faire une
+connaissance sûre. Elle voulait bien se donner, mais
+à la condition de n'avoir rien à craindre. Et elle
+n'osait pas proposer à un autre homme ce qu'elle
+avait proposé au comte dans des circonstances particulières.
+Une jeune fille n'avoue jamais la connaissance
+de ces choses, cela la diminuerait aux yeux des
+hommes. Elle passa donc une année bien solitaire au
+milieu de ses livres et de ses atlas. Quelque chose
+s'était éveillé en elle qu'elle ne pouvait assouvir et
+qui éclatait tyranniquement la nuit, dans des rêves
+voluptueux. Enfin, dans un établissement de bains,
+elle rencontra une jeune fille avec qui elle eut bientôt
+des relations aussi intimes qu'avec la baronne. Toutes
+sortes de jeux, des conversations curieuses, l'enseignement
+des choses défendues et des expériences
+osées leur procurèrent des jouissances bien vives. Elles
+mêlèrent bientôt d'autres compagnes à leurs ébats.
+Chacune faisait semblant d'ignorer tout, chacune se
+laissait apprendre ce qu'elles avaient déjà toutes pratiqué
+en cachette. Marguerite était insatiable. Ces
+rendez-vous secrets, ces amusements clandestins
+aiguillonnaient son désir. Un jour, elle rencontra le
+frère d'une de ses nouvelles amies, un jeune homme
+aimable et bien élevé. Elle vit immédiatement qu'elle
+lui plaisait. Il s'approchait d'elle avec l'émotion et la
+gaucherie d'un adolescent se sentant attiré pour la
+première fois par une femme; il ne pouvait résister
+à l'obscur commandement de sa nature. Marguerite
+avait beaucoup de peine à cacher son indiscrète passion.
+Elle aurait volontiers satisfait ce dernier désir
+qu'il ignorait encore, mais elle ne savait comment lui
+expliquer qu'elle exigeait des garanties. Charles avait
+été élevé à la campagne; il ignorait tout de ces
+choses; ses paroles et ses actions étaient simples et
+honnêtes. Marguerite connut enfin l'amour, et elle se
+débattait vivement contre sa toute-puissance. Elle
+croyait tout connaître et être maîtresse de son c&oelig;ur!
+Tous ses principes s'évaporèrent au feu du premier
+baiser! Elle était sans défense devant les caresses
+hésitantes de son bien-aimé! Il était si gauche qu'elle
+devait le conduire sans en avoir l'air. Mais la nature
+fouette même le plus naïf, le plus vertueux, et quand
+on s'est engagé dans cette dangereuse voie, il faut
+aller jusqu'au bout. Marguerite s'amusait beaucoup
+de voir les louables efforts qu'il faisait pour arriver à
+des fins qu'il ne soupçonnait même pas. Elle se sentait
+si supérieure à lui! Elle se croyait assez maîtresse
+d'elle-même pour garder tout son sang-froid au moment
+fatal, car son jeune amoureux se pâmait déjà
+au moindre frôlement extérieur. Elle pensait pouvoir
+empêcher un baiser dangereux. Mais elle ne savait
+pas que chez elle aussi chaque fibre, chaque nerf
+attendait l'union intime. Elle ne connaissait pas la
+faiblesse de la femme dans les bras de l'homme aimé,
+quand toutes ses forces viriles vous réchauffent partout.
+Une volupté inouïe lui fit oublier toute sauvegarde,
+tout principe, et l'endormit dans une trompeuse
+sécurité. Au réveil tardif, ce fut en vain qu'elle
+espéra avoir reçu une étreinte improductive et que,
+devenue prudente, elle se refusa à son amant. Elle
+était fécondée: elle avait perdu son honneur, et son
+avenir était brisé! Alors elle accorda au jeune homme
+tous les droits du mari. Durant trois mois, ils
+goûtèrent toutes les joies du bonheur terrestre. Puis
+tous les coups du mauvais destin s'abattirent sur elle.
+Son tuteur fit banqueroute et s'enfuit en Amérique en
+emportant son pécule; son amant tomba malade et
+mourut; couverte de honte, elle fut chassée de la
+maison. Elle se réfugia, misérable, dans un pauvre
+village, où elle perdit son enfant, après deux ans de
+privations et de souffrances. Enfin elle vint en Allemagne
+et trouva une place de gouvernante chez mon
+oncle.</p>
+
+<p>Combien elle me mit en garde contre l'oubli d'un
+tel abandon!</p>
+
+<p>Marguerite m'avait tout appris, simple et franche.</p>
+
+<p>Pourtant elle m'avait caché de quelle façon artificielle
+elle ravivait ses souvenirs.</p>
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p class="d">PHILOSOPHIE DE L'AMOUR PHYSIQUE
+</p>
+
+<p>Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps
+et surtout avec si peu de risques tout ce qui concerne
+l'instant le plus important de la vie de la femme,
+ainsi que je venais de l'apprendre par hasard et
+grâce à l'histoire de Marguerite. Jusque-là je n'en
+savais pas plus long&mdash;et probablement pas moins&mdash;que
+la plupart des jeunes filles de mon âge, bien que
+mon tempérament fût plus sensuel qu'il ne l'est,
+habituellement, chez les jeunes filles et chez les
+jeunes femmes. Les hommes se trompent. Ils pensent
+que le sexe féminin est naturellement aussi sensuel
+que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent
+mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent
+sans cesse. Moi non plus je ne voulais pas y croire.
+Je pensais que tout est pruderie et dissimulation,
+quand je trouvais froideur, indifférence et dégoût
+même pour ces choses qui m'excitaient. Vous allez
+me demander pourquoi tant de jeunes filles se laissent
+séduire si rien chez elles ne les pousse au-devant
+du désir de l'homme et si leur sexe et leurs voluptés
+ne sont pas aussi violents. Cette remarque est exacte;
+malheureusement, je ne puis pas y répondre. Et
+pourtant mes observations et mes expériences personnelles
+m'ont convaincue de plus en plus que la sensualité
+consciente n'est pas aussi développée chez la
+femme que chez l'homme; elle s'éveille, est peu à peu
+provoquée, et c'est seulement entre trente et quarante
+ans qu'elle est aussi exigeante chez la femme que
+chez l'homme. Il m'est incompréhensible que tant de
+femmes se laissent si facilement séduire pour leur
+malheur quand elles ne sont en rien les complices de
+l'homme. Je ne suis jamais arrivée à trouver une
+explication à cette contradiction. Rien n'est favorable
+à l'homme quand il veut pousser une de ces innocentes
+à s'abandonner complètement. La douleur
+physique de la première approche est si grande que
+c'est un avertissement, cela incite à réfléchir et à
+ne pas aller plus loin dans le sentier du mal. La
+crainte des suites inévitables les retient aussi, car
+bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas
+savoir ce qu'elles risquent. Les statues, les tableaux,
+le spectacle de l'accouplement des animaux, les lectures
+inévitables, les conversations de pensionnat, etc.,
+tout instruit la plus naïve comme si elle avait les
+mille yeux d'Argus. Oui, et pourtant je dois vous
+l'avouer, et je ne trouve pas d'autre explication, ce
+sont la curiosité et le besoin de se donner entièrement
+à l'homme aimé qui les poussent. Mais combien
+se donnent sans amour? Combien pleurent et sanglotent
+sans se défendre? Ceci est un des plus admirables
+mystères de la nature; c'est un des exemples
+les plus caractéristiques de sa puissance et de la
+force d'attraction qu'elle impose, même aux tempéraments
+les plus taciturnes.</p>
+
+<p>Du lion aux animaux domestiques, la famille entière
+des chats s'accouple dans la douleur et met bas dans
+la volupté (c'est justement le contraire qui arrive chez
+tous les autres êtres vivants) et la femelle s'offre quand
+même à la douleur de l'accouplement. Qui éclairera
+ce problème? Combien de jeunes filles m'ont avoué
+en pleurant qu'elles ne savaient pas comment c'était
+arrivé. «Sa prière était si douce!». «C'était si
+chaud, si divin!» «Elle avait eu si honte!» Toutes
+ces phrases n'expliquent rien. Il est donc bien
+étrange que moi, qui ai un tempérament si ardent
+(je puis bien vous l'avouer, car vous n'allez pas en
+profiter), la nature m'ait donné une raison assez forte
+pour échapper longtemps, longtemps à ces dangers.
+Je ne puis raconter que ce que j'ai ressenti et pensé
+personnellement quand l'heure fatale arriva aussi
+pour moi; je le ferai avec pleine sincérité en vous
+parlant de cette époque-là de ma vie. Aucune des
+explications données ne suffit donc pour résoudre
+cette énigme millénaire qui ne sera probablement pas
+résolue. Ce n'est pas par hasard que l'histoire du
+monde commence par la curiosité d'Ève et la jouissance
+du fruit défendu. Les sages qui placèrent ce
+mythe au début de l'histoire du genre humain savaient
+que ceci est le centre, le point d'appui, le mystère
+de l'histoire du monde; sauf que la jouissance
+du fruit défendu ne ferme pas, mais ouvre les portes
+du paradis.</p>
+
+<p>Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces
+réflexions en rentrant, si lourdement changée, chez
+mes parents. Elles sont le fruit de mes expériences
+ultérieures. Encore enfant, je m'étais trouvée dans
+l'alcôve de la chambre à coucher de mes parents; je
+revenais de chez mon oncle jeune fille, quoique n'étant
+plus dans mon intégrité première. J'étais autre
+et le monde autour de moi avait changé. Un voile
+était tombé de mes yeux. Tout était dans une autre
+lumière, hommes et choses. Je comprenais des
+choses que je n'avais jamais remarquées auparavant.
+Le hasard m'avait aussi mise en garde contre le
+gâchage de ces précieux biens. Mon cousin m'avait
+fait craindre les excès. Son pâle visage, ses yeux
+éteints, la mine entière du jeune pécheur m'avaient
+montré le sort de ceux qui s'adonnent avec trop d'emportement
+aux jouissances secrètes. Je n'ai jamais
+craint de recourir à elles, mais je ne l'ai jamais fait
+au prix de ma santé et de ma gaieté. Oui, si j'avais
+été un homme, je ne m'y serais peut-être jamais
+livrée; car les hommes n'ont pas les mêmes excuses
+pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les
+veuves. Ils ne sont pas aussi contraints, aussi liés que
+les femmes, qui n'osent pas faire un geste, échanger
+un regard, goûter ouvertement à ces choses, sans
+risquer leur honneur et être immédiatement la proie
+des mauvaises langues. Nous devons toujours feindre
+l'indifférence; quand nous voulons agir ouvertement,
+nous devons le faire en secret; cela nous
+rend malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne
+sommes pas indifférentes. L'homme n'est pas forcé
+d'avoir mille et mille égards. Il n'a que plaisir et
+joie, c'est nous qui supportons toutes les douleurs.
+Pourquoi donc perd-il en secret, de sa main froide,
+ce qu'il a tant d'occasions d'employer plus profitablement?
+Je me disais donc que les excès, toujours dangereux,
+le sont particulièrement dans les choses de
+l'amour, et cette connaissance acquise par hasard m'a
+conservée jusqu'à présent gaie, joyeuse et sensuelle.
+Je rentrais dans la maison de mes parents plus riche
+surtout de la science suivante: il y a deux espèces de
+morales dans le monde: la morale officielle qui
+cimente les lois de la société bourgeoise et que personne
+ne peut enfreindre impunément, et la morale
+naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus
+puissant est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais
+pas encore cette éthique, je la devinais à peine,
+obscurément, d'instinct, et je n'aurais pas encore su
+la formuler. J'y ai souvent réfléchi depuis, cette
+double nature de l'éthique m'a toujours été confirmée.
+Ce qui est moral dans les pays mahométans
+est immoral dans les pays chrétiens. La morale
+de l'antiquité est autre que celle du moyen âge,
+et ce qui était permis au moyen âge offusquerait
+nos sentiments. La loi de la nature est l'union la
+plus intime entre l'homme et la femme; la forme
+sous laquelle cette union s'accomplit dépend du climat,
+des convictions religieuses et de l'ordre social.
+Personne ne peut transgresser impunément les lois
+qui lui sont imposées; et cette contrainte que les lois
+morales d'un pays exercent également sur tous rehausse
+les plaisirs de la volupté en la faisant secrète.</p>
+
+<p>Mes parents observaient exemplairement les formes
+extérieures des lois nécessaires; par cela, ils étaient
+doublement heureux aux heures du plaisir. Si je ne
+l'avais pas vu moi-même, je ne l'aurais jamais cru.
+J'ai donc raison de ne pas croire à l'extérieur et de
+ne pas me fier à l'apparence. Mais un &oelig;il de feu,
+la coquetterie et la conduite soi-disant légère de
+certaines femmes sont tout aussi trompeurs. Je sais
+par expérience que les femmes qui semblent beaucoup
+promettre sont justement les plus froides et les
+plus insensibles,&mdash;même quand elles tiennent promesse.
+«Eaux tranquilles, eaux profondes.» La justesse
+de ce proverbe se montre avec le plus d'évidence
+au caractère de la femme. Oui, nous sommes capables
+de feindre même au moment de l'évanouissement.
+J'ai vu cela non seulement chez mon excellente mère,
+mais aussi chez d'autres et chez moi-même. Il est
+très pénible à la femme d'avouer qu'elle jouit. Nous
+donnons du plaisir et laissons voir que cela nous
+rend heureuses; mais quelque chose d'inexplicable
+nous défend d'avouer ou de laisser voir jusqu'à quel
+degré nous jouissons nous-mêmes. Je crois qu'il n'y
+a pas d'autre raison à cela que le sentiment bien
+vague de ne pas accorder à l'homme, même à l'homme
+aimé, d'autres droits que ceux qu'il a déjà sur nous
+et de ne pas trop augmenter sa puissance. De nature,
+l'homme doit combattre, vaincre, surmonter les difficultés,
+atteindre toujours plus haut et toujours
+mieux. L'assouvissement complet rend l'homme indifférent,
+paresseux, calme, et cela serait un assouvissement
+complet pour lui si la femme exprimait
+ses sentiments et témoignait extérieurement de sa
+jouissance. Il faut que l'homme ait toujours quelque
+chose à combattre, à gagner; il faut que la femme
+ait encore, toujours, quelque chose à accorder, même
+quand elle a déjà accordé ses suprêmes faveurs. Et
+quand la victoire corporelle est déjà gagnée, il faut
+qu'une victoire spirituelle reste à gagner. Ceci n'est
+pas un simple calcul de notre part, c'est l'instinct.
+Combien de fois ai-je observé les animaux, ces grands
+maîtres de l'homme dans les choses naturelles! La
+femelle se défend, se retire, fuit. Le mâle poursuit,
+force, maîtrise. Quand le mâle a atteint son but, a
+réduit toute défense, il s'éloigne. Alors la femelle le
+poursuit, exige aide, protection et subsistance. Sauf
+dans quelques rares espèces animales, la femelle ne
+témoigne pas sa volupté; mais elle ne peut pas cacher
+son désir, elle surprend le mâle, l'excite, le séduit.
+Quand il est en feu, il trouve refus, résistance et doit
+combattre. Je crois que par ces combats et ces luttes,
+la nature a voulu atteindre le maximum d'excitation,
+l'écoulement le plus complet des précieuses sèves animales,
+dont la fusion, le mélange le plus intime assure
+la perpétuation de l'espèce. Ils distillent, vaporisent,
+détendent encore plus les sources nerveuses,
+rendent l'union plus parfaite. C'est pourquoi les
+enfants nés d'un combat d'amour sont plus robustes
+que les enfants nés d'un mariage ennuyeux, «conçus
+entre veille et sommeil», ainsi que dit Shakespeare.
+La provocation et le refus sont donc des lois naturelles,
+ainsi que le vouloir de l'homme d'obtenir une
+soumission entière et l'instinct de la femme de refuser
+cette soumission. Quand une femme se plaint de
+la froideur de son mari, c'est qu'elle a été trop sincère
+au moment du plaisir suprême et qu'elle n'a pas laissé
+un seul désir à l'homme.</p>
+
+<p>Ma mère avait caché le plaisir qu'elle goûtait dans
+le miroir, Marguerite ne m'avait pas montré son instrument,
+et je savais que toutes les deux étaient sensuelles
+jusqu'au suprême degré. Je n'ai pas oublié
+cette leçon, ainsi que vous allez le voir.</p>
+
+<p>Toutes ces choses occupaient de la plus agréable
+façon mon imagination. Je n'en connaissais que le
+côté poétique, à l'expérience de mon cousin près.
+J'avais vu deux êtres aimables, bien élevés et vertueux,
+se vouer aux joies d'un jour de fête, goûter
+aux plaisirs d'une possession réciproque et plénière.
+Avec Marguerite, il m'était toujours resté un désir, je
+sentais que quelque chose de plus complet m'attendait.
+J'ignorais encore la matérialité, tout le mécanisme
+de la jouissance animale. Et même dans la
+sensualité secrète de mon cousin il restait un brin de
+poésie. Savais-je ce qui le poussait? Connaissais-je
+alors toutes les passions humaines? Ce qui m'offensait
+n'était, au fond, que son indifférence à mon
+égard, moi, fraîche jeune fille qui venais m'offrir à
+lui. En conscience, Marguerite et moi, nous étions
+aussi fautives que lui. Si Marguerite ne m'avait pas
+mise en garde, je serais aussi tombée dans des excès,
+vu ma curiosité et mon inexpérience. J'aurais peut-être
+perdu ma santé, ainsi que des millions de jeunes filles
+anémiées, aux yeux hagards, qui profitent de chaque
+moment de solitude pour goûter jalousement ce que
+la morale et les m&oelig;urs leur défendent.</p>
+
+<p>Vous pensez bien qu'après tant d'expériences j'observais
+les hommes et les choses avec beaucoup plus
+d'attention, avec de tout autres yeux. Je voyais partout
+les secrets de la dissimulation, je soupçonnais
+des intrigues entre toutes les personnes qui m'entouraient,
+le plus souvent à tort, ainsi que je dus bien en
+convenir plus tard. J'observais, j'étais tout oreilles,
+afin de surprendre ce que l'on voulait me cacher et ce
+que l'on m'avait caché jusqu'alors. J'aurais voulu
+surprendre encore une fois mes parents, je faisais
+mille plans pour y arriver; mais j'étais trop peureuse
+pour les exécuter, j'avais honte de le faire, et
+je suis contente aujourd'hui de ne l'avoir pas fait.
+De les surprendre volontairement aurait été un sacrilège;
+et pourquoi salir la joie tranquille de deux
+bonnes personnes? Je n'avais pas à me reprocher de
+les avoir surpris par hasard, ainsi que d'avoir vu la
+lasciveté de Marguerite. Tout m'était encore poésie,
+mais je devais bientôt connaître la prose. Je vous ai
+déjà dit que peu de temps après mon retour à la
+maison je devins pleinement une jeune fille. Je voyais
+avec frayeur les premiers signes de ma maturité. Je
+voulais le cacher à ma mère, car je croyais que ce
+sang était la suite de mes écarts avec Marguerite.
+Mon linge me trahit et ma mère me parla pour la
+première fois de ces choses; elle m'en dit juste assez
+pour m'en donner une notion générale. Elle ne soupçonnait
+pas que son propre exemple m'avait bien
+mieux enseignée. Peu de temps après, je fus confirmée
+(j'avais seize ans) et mes parents m'emmenèrent
+avec eux dans le monde. L'on faisait attention à moi,
+d'autant plus que ma voix se développait et que mon
+chant portait ses premières fleurs. Chaque fois que
+j'avais chanté en société, l'on me disait de toutes
+parts: «Vous devez vous vouer au théâtre et devenir
+une Catalini, une Sontag!»</p>
+
+<p>Ce que l'on entend sans cesse s'imprime à la
+longue dans le cerveau, et quoique mon père n'en
+voulût rien savoir, je trouvais une alliée dans ma
+mère. On décida enfin que je serais cantatrice. Toutes
+mes études se dirigeaient vers ce but. À seize ans je
+jouissais d'une plus grande liberté que la plupart des
+jeunes filles. Une lointaine parente, vieille, laide et
+craintive devait m'accompagner à Vienne, où j'allais
+développer ma voix chez un célèbre professeur. Mon
+père avait fait tout ce que sa fortune lui permettait,
+et vous savez combien je lui en suis reconnaissante.
+Avant de partir, je vis encore plusieurs fois Marguerite.
+Elle était mon amie, ma confidente et ma maîtresse
+dans les choses pour lesquelles il ne peut y
+avoir de maîtresse pour les filles et qui vous coûtent
+si chères si l'on se confie à un maître! Je fus très
+étonnée de voir qu'elle avait une liaison avec mon
+cousin! Je lui en fis la remarque, et elle fut fort gênée.
+Je lui avais raconté ce que j'avais alors vu, et elle
+avait été tentée par le désir de le défaire de cette mauvaise
+habitude, nuisible à sa santé. Elle m'avoua que
+mon histoire avait excité son imagination et qu'elle
+avait trouvé l'occasion de vaincre son horreur des
+femmes. Elle faisait semblant d'avoir honte de l'avoir
+séduit. Mon cousin était de dix ans plus jeune qu'elle;
+mais elle me certifia qu'elle ne lui accordait pas plus
+qu'à moi-même. Un enfant qui s'est brûlé a peur du
+feu, elle ne voulait plus de la faiblesse qu'elle avait eu
+pour son Charles bien-aimé. Je n'ai jamais pu savoir
+si elle m'avait dit la vérité. Je remarquais avec plaisir
+que mon cousin avait bien meilleure mine, qu'il
+n'évitait plus les filles et qu'il me regardait parfois
+avec des yeux bien singuliers. Je n'avais nullement
+envie d'être l'aide de Marguerite et je me contentais
+de le chicaner. Si je ne l'avais pas surpris alors, je
+crois bien que j'aurais eu des relations bien douces
+avec mon cousin, car nous avions l'occasion de nous
+voir sans gêne, ce qui est une des conditions essentielles
+des jeux d'amour. J'avais aussi une crainte
+terrible des suites funestes. Marguerite m'avait parlé
+de tout, aussi je fis mes premiers pas dans le monde
+bien armée et beaucoup plus intelligente que la plupart
+des jeunes filles. Cela m'a toujours été très avantageux.
+Je savais exactement de quoi il s'agissait et
+ce que j'y risquais. On me croyais froide et vertueuse
+alors que j'étais tout simplement initiée et prudente.
+Si l'on voulait analyser la soi-disant vertu de la majorité
+des femmes, on arriverait à des résultats édifiants!
+Je me suis fait un devoir d'être sincère envers vous,
+mais je crois que la majorité des femmes sont difficilement
+sincères, car la ruse et la feinte font partie
+de notre nature. Si l'on pouvait éviter magiquement
+les suites fatales, il n'y aurait plus de filles vertueuses.
+Toutes essayeraient par simple curiosité, et
+jouiraient autant de leur propre penchant que de la
+volupté de l'homme.</p>
+
+<p>Avant de quitter la maison paternelle et de m'engager
+sur la voie pleine de ronces, mais aussi pleine
+de joie, d'une actrice, j'eus l'occasion de connaître
+l'envers de la médaille. Mes parents avaient aussi une
+ferme, des vaches, une basse-cour et un grand verger.
+Les poules et les pigeons étaient de mon domaine,
+c'est à moi qu'incombait le soin de leur nourriture.
+Le poulailler touchait à l'étable et n'était séparé que
+par une cloison de planches de la grange où s'entassait
+le fourrage. Je m'y trouvais un matin quand,
+le cocher, depuis seulement quinze jours à notre service,
+entra dans l'étable en poussant la servante dans
+la grange. Elle ricanait, laide, sale, dégoûtante. Elle
+se débattait tant soit peu et s'abandonna aussitôt
+qu'il l'eut renversée dans le foin. J'étais debout,
+derrière la cloison, et je les observais par un trou. Je
+voudrais ne pas les avoir vus, car l'on ne peut pas
+s'imaginer un plus laid contraste avec tout ce que
+j'avais vu jusqu'alors. Sans aucune tendresse et sans
+s'attarder aux jeux préliminaires, il troussa la fille,
+palpa ses seins, puis il se jeta sur elle et s'accoupla grossièrement
+avec elle. Autant celui-ci avait été aimable et
+tendre, autant celui-là était brutal, violent. Il était
+trop la brute. J'aurais voulu détourner mes yeux, je
+ne comprends pas encore ce qui m'en empêchait. Les
+paroles qu'ils échangeaient tous deux étaient encore
+plus éc&oelig;urantes. Ils avaient des mots pour tout ce
+que je n'avais encore jamais entendu désigner. Enfin,
+la crise mit fin à ce flot d'ordures. J'étais fatiguée
+d'avoir suivi des yeux ce dégoûtant spectacle. J'avais
+peur de bouger pour ne pas révéler ma présence, et
+ainsi je fus forcée d'assister encore aux menées de
+la fille qui excitait le cocher par les gestes et par les
+mots les moins féminins. Lui semblait en avoir assez,
+il n'était pas pressé de répondre à ses désirs. Enfin
+elle l'y contraignit. Cela dura beaucoup plus longtemps
+que la première fois. Elle accompagnait chaque
+mouvement d'exclamations qui trahissaient son plaisir
+mais qui n'en étaient pas moins infâmes.</p>
+
+<p>J'étais riche d'une nouvelle expérience; laide, elle
+m'avait montré l'envers de ce que mon imagination
+ornait des charmes de la plus haute poésie. Quelle
+différence entre l'assouvissement de leur brutal désir
+et l'union tendre et intime de deux êtres bien élevés!
+Que restait-il à la chose si on lui enlevait la tendresse,
+la crainte, la spiritualité! Il ne pouvait pas être question
+d'amour, pas même d'inclination entre eux! Il
+était depuis quinze jours chez nous et ce que je
+venais de voir n'était probablement pas la première
+fois. Elle avait cédé au nouvel arrivant les droits du
+prédécesseur et n'y trouvait rien d'extraordinaire.
+Mais comment faisait-elle pour éviter les suites de
+toutes ces relations, car le cocher n'était pas le seul à
+jouir d'un tel fumier. Ses exclamations disaient qu'elle
+n'avait aucune idée des mesures de sûreté. Ceci me
+fit beaucoup réfléchir. Il est vrai, une servante de
+ferme n'avait pas beaucoup à perdre de sa réputation,
+ou bien donnait-elle le jour à un de ces petits
+misérables qui subissent dans le monde l'infamie de
+leurs parents? Bref, je venais d'apprendre quels avantages
+donnent l'éducation, les bonnes m&oelig;urs et
+l'idéal. Car ce n'est pas seulement l'union des sexes,
+l'excitation physique des nerfs qui procurent ce frisson
+de ravissement supraterrestre. Non, c'est l'émotion
+spirituelle, la tension de toutes les forces de l'âme,
+l'abandon de la raison qui procurent cette béatitude
+magique en soulevant chaque fibre au-dessus de son
+activité terrestre. Si j'avais vu ce couple avant le
+riche spectacle que mon père et ma mère m'avaient
+donné, mes penchants et mes expériences auraient
+été tout autres. Je compris clairement que nous
+n'étions qu'un jouet de hasard, que nos vertus et nos
+vices sont façonnés par les impressions que nous
+recevons. Sans Marguerite, je me serais probablement
+bientôt mariée, et sans le hasard de l'alcôve, je
+serais restée vierge jusqu'au mariage. Cette conviction
+que nous dépendons des impressions extérieures
+et que nous ne les pouvons pas éviter volontairement
+me permit d'être bonne et indulgente envers les
+autres. Ce qui semble fautif au premier abord ne l'est
+souvent plus quand on se donne la peine de chercher
+les causes et les circonstances.</p>
+
+<p>Les premiers temps de mon séjour à Vienne furent
+sensiblement sans joie. Nous n'avions presque pas
+de connaissances et je suivais assidûment les leçons
+de chant de mon excellent professeur. Ma seule distraction
+était d'aller au théâtre quand on y donnait
+l'opéra. J'aurais eu assez souvent l'occasion de faire
+des connaissances. J'étais dans cet état de la jeune
+fille que l'on nomme si justement «la beauté du
+diable». Beaucoup de jeunes gens me faisaient la
+cour, mais ma petite raison avait tout mis en ordre.
+Je voulais avant tout devenir une cantatrice célèbre,&mdash;ensuite
+seulement je voulais jouir!&mdash;Rien ne
+devait déranger le cours de mes études. Je rabrouais
+mes admirateurs avec tant de sévérité que l'on me
+laissa bientôt suivre mon chemin toute seule. Ma
+parente était enchantée de ma vertu et de ma
+conduite. Il est vrai qu'elle ne soupçonnait même
+pas mes divertissements secrets, que d'ailleurs je
+goûtais également avec mesure.</p>
+
+<p>J'arrive à une partie de mes confessions qui m'est
+beaucoup plus difficile à vous conter que tout le précédent.
+Je vous ai promis d'être sincère, aussi je vais
+tout avouer. J'ai oublié de vous dire que Marguerite
+m'avait fait cadeau du fameux livre. C'était l'&oelig;uvre
+excitante et voluptueuse <i>Félicia ou Mes Fredaines</i>,
+illustrée d'aquatintes qui m'auraient appris à elles
+seules ce qui fait le centre de toute activité humaine,
+si je n'avais pas été initiée. Cette lecture me procurait
+un plaisir incroyable. Je ne me la permettais qu'une
+fois par semaine, le dimanche soir, quand je prenais
+mon bain chaud. Alors, personne n'osait venir me
+déranger. La salle de bain était tout au bout de
+l'appartement et n'avait qu'une seule porte, que je
+recouvrais en outre d'une couverture pour être à
+l'abri de toute surprise. J'étais en pleine sécurité.</p>
+
+<p>Je lisais le livre en prenant mon bain. Il avait sur
+moi les mêmes effets que sur Marguerite. Mais qui
+donc pouvait lire ces ardentes descriptions sans
+prendre feu et se pâmer! Une fois essuyée et couchée
+dans mon peignoir commençait alors pour moi
+mon paradis pourtant si restreint. Je me voyais en
+entier dans le grand miroir. Mon plaisir taciturne
+commençait par l'admiration de chaque partie de
+mon corps. Je caressais et pressais mes jeunes seins
+arrondis, je jouais avec leurs bourgeons, puis je promenais
+mes doigts caressants sur ma chair satinée.
+Ma sensualité avait fait de rapides progrès. J'éprouvais
+le plus grand plaisir à cette volupté presque
+chaste qui me faisait frissonner, j'avais surtout une
+grande abondance du baume doux et enivrant. Les
+hommes auxquels je me suis abandonnée dans la
+suite ont tous été ravis de cette précieuse qualité,
+ils ne pouvaient assez témoigner leurs délices quand
+ils s'en apercevaient. Je croyais alors que ceci était
+commun à toutes les femmes, mais en réalité c'est
+un don des plus rares. À Paris, un de mes plus
+ardents adorateurs éprouva la plus douce des surprises
+quand il s'en aperçut. Dans la suite, lorsque je
+lui accordais mes faveurs, il n'avait jamais assez
+d'éloges, de flatteries, d'expressions admiratives à
+m'adresser pour ce don que m'avait fait la nature et
+dont je n'étais en rien responsable, mais dont il
+m'était extrêmement reconnaissant. J'ai dû à cette
+sensibilité des moments exquis: c'était comme si des
+décharges électriques traversaient mon corps. Mais
+peut-on dire ces divins divertissements?... Le sang
+fouette les veines, chaque nerf s'émeut, le souffle
+s'arrête, tandis que les idées se pressent, s'enserrent
+au point de ne plus se sentir exister! Le souvenir
+de ces heures ardentes passées devant un miroir
+au fond de ma solitude à Vienne me ravit encore
+à un tel point qu'en vous écrivant je crois revivre
+tous ces souvenirs dont je ressens encore la plus
+vivante impression. Vous verrez à mon écriture trébuchante
+combien ces sentiments m'émeuvent. Mon
+corps entier tremble de plaisir et de nostalgie. Je
+jette ma plume! et...</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p class="d">FRANZ
+</p>
+
+<p>Grâce à la description par trop vive de la fin de ma
+dernière lettre, je ne vous ai pas encore raconté ce
+que je voulais vous dire. Le souvenir des plaisirs
+secrets que je goûtais au temps de ma floraison virginale
+m'a fait sauter la plume hors des mains. Celles-ci
+ont rempli un rôle qui, aujourd'hui encore, en
+pleine maturité, n'a pas perdu tous ses charmes pour
+moi et auquel j'ai encore très souvent recours dans ma
+défiance justifiée des hommes. Je vous ai déjà dit que
+mon prochain aveu m'est très pénible. Je vous ai
+déjà confessé le plus gros; je dois pourtant faire un
+grand effort pour être sincère dans ce qui va suivre.
+Je vous l'ai déjà dit, je ne regrette rien de ce que j'ai
+fait pour assouvir ma sensualité,&mdash;excepté mon
+abandon complet à cet homme sans conscience qui,
+sans votre aide, m'aurait rendue malheureuse pour
+toujours. Ainsi, je ne regrette pas ce que j'ai fait
+alors, à Vienne, vers la fin de mes études musicales.</p>
+
+<p>Quand que je fus assez avancée pour étudier des
+rôles, j'eus besoin d'un accompagnateur. Il devait
+être au piano pendant que je marchais par la chambre,
+que j'étudiais mon chant et mes gestes. Mon professeur
+me recommanda un jeune musicien qui sortait
+du séminaire. Il s'occupait spécialement de musique
+religieuse et il gagnait sa vie en donnant des leçons.
+C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années,
+excessivement timide, pas très beau, mais très bien
+fait, très propre, très soigné dans sa mise, ainsi que
+la plupart de ceux qui sortent d'un institut religieux.
+Il était le seul jeune homme qui fréquentât régulièrement
+chez nous à l'heure des leçons; il est donc
+très naturel qu'une sorte de familiarité s'établit bientôt
+entre nous. Il m'évitait, était toujours très timide
+et gauche, et n'osait presque jamais me regarder.
+Vous connaissez mon espièglerie et mon esprit entreprenant.
+Je m'amusai donc à le rendre amoureux, ce
+qui ne me fut pas très difficile. Il n'est pas de meilleure
+complice que la musique, elle prépare mille
+occasions, et comme mon talent se montrait puissamment
+durant ces exercices, je remarquai très bien
+qu'il s'enflammait peu à peu. Je ne l'aimais pas&mdash;je
+ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus
+tard,&mdash;cela m'amusait d'observer quelle influence
+j'exerçais sur un homme encore pur, moralement et
+physiquement pur. Ce jeu était très cruel de ma part:
+comme je le reconnais maintenant, il m'est très difficile
+de vous raconter ce qui arriva. Après tout ce que
+je venais d'apprendre et d'expérimenter moi-même,
+j'étais très curieuse d'en savoir plus long. Je me
+demandais, avec toute ma petite raison de jeune fille
+indépendante, comment pousser Franz (c'était le
+nom du jeune musicien) à quelque chose de plus
+décisif que des soupirs et des regards langoureux
+durant mes vocalises. Quand une femme cherche des
+moyens, ils sont bientôt trouvés. Ma vieille parente
+allait deux fois par semaine au marché faire ses achats
+nécessaires au ménage. Elle sortait à l'heure de mes
+leçons. Quand Franz arrivait, la femme de ménage
+lui ouvrait la porte sans venir l'annoncer, car elle
+savait que je l'attendais. C'est là-dessus que je fondais
+mon plan. Entre autres choses, je racontai à
+Franz que souvent je ne pouvais pas dormir la
+nuit et que si je me recouchais après déjeuner l'on
+avait beaucoup de peine à me réveiller tant mon
+sommeil était lourd. Quand il sut cela, je l'attendais
+naturellement la prochaine fois, couchée sur le sofa
+dans une pose choisie. Franz arriva comme d'habitude
+à dix heures. J'avais relevé une jambe, le mollet
+était visible jusqu'à la jarretière, mon pied s'était
+tout naturellement dérangé, nuque et gorge étaient
+nues. J'avais replié un bras sur les yeux, afin de voir
+par-dessous tout ce que Franz allait faire. Je l'attendais
+le c&oelig;ur battant et sérieusement contente
+d'avoir aussi bien arrangé ma mise. J'entendis la
+porte de la cuisine se fermer et bientôt il entra. Il
+s'arrêta comme pétrifié sur le seuil. Son visage rougit,
+ses yeux s'avivèrent, ils semblaient vouloir me
+dévorer, mais me dévorer sans aucune férocité. L'effet
+de mon aspect était si indubitablement visible que
+j'eus un instant peur d'être seule avec lui, exposée à
+son bon gré. Il toussa légèrement, puis plus fort, afin
+de me réveiller. Comme je ne bougeais pas, il s'approcha
+du sofa et se baissa assez pour regarder, pour
+examiner. J'avais tout arrangé pour qu'il y vît
+quelque chose; mais Franz me raconta plus tard
+qu'il n'avait pas vu grand'chose. J'observais tous ses
+mouvements; je voulais dormir aussi longtemps que
+possible. Il toussa de nouveau, se moucha très fort,
+remua des chaises. Je dormais! Alors il se pencha
+sur ma gorge, puis regarda de nouveau avec beaucoup
+de curiosité. Je dormais! Tout à coup il sortit
+de la chambre pour partir ou aller chercher la femme
+de ménage. Le pauvret! j'étais fâchée d'avoir préparé
+vainement cette scène. Il m'avoua plus tard qu'il avait
+réellement cherché la femme de ménage, mais que
+celle-ci était sortie. Il revint au bout de quelques
+minutes et semblait encore plus irrésolu. Il fit de nouveau
+du bruit pour me réveiller, naturellement sans
+résultat, car je voulais obtenir gain de cause. Il était
+très excité et se demandait que faire. Mais j'avais
+bien appris les leçons de Marguerite et de «Félicia»,
+je savais qu'un homme ne résiste pas longtemps à une
+telle occasion. S'il n'était pas expérimenté, François
+avait tout de même des sens, et il aurait dû être de
+pierre pour résister à une telle tentation. Et vraiment
+il eut le courage, et c'était là véritablement du courage
+étant donné mon caractère, de me toucher le mollet,
+puis le genou. Si ce contact m'excitait déjà tant,
+que devait être son état! Pauvre jeunet! Ses yeux
+fixaient craintivement mon visage pour voir si je
+n'allais pas me réveiller. Enfin, comme il continuait
+à me frôler magiquement, un frisson voluptueux
+m'inonda quand je sentis pour la première fois une
+main d'homme, et en même temps les souvenirs de
+mon enfance m'envahirent. C'était autre chose que
+tout ce que je connaissais. Je ne jouais plus la comédie
+quand je me mis à soupirer. Je fis un mouvement,
+je changeai de position, mais non pas au désavantage
+de mon pauvre cavalier tout tremblant. Il
+pensait que j'allais me réveiller; il put se convaincre
+que j'étais en pleine léthargie, et il recommença son
+jeu. Grâce à ma nouvelle position, il avait beaucoup
+plus d'emprise. Aussi ne se contentait-il plus de me
+frôler si légèrement: il essayait tout doucement de
+tout voir. Vous m'avez dit vous-même, quand vous
+m'examiniez, que malgré la dévastation causée par
+cette dégoûtante maladie, j'étais très bien conformée.
+Aussi, pouvez-vous croire que François devint hors de
+lui, complètement hors de lui, et que même son insurmontable
+timidité fut tentée! Il me caressait aussi légèrement
+que possible; ces caresses étaient l'objet&mdash;et
+je dois l'avouer&mdash;de mes désirs. Je connus la différence
+entre la caresse d'un homme et celle de Marguerite ou la
+mienne. Tout en dormant je m'étendais, me mouvais,
+mais je me gardais bien de changer véritablement de
+position, ce qui aurait été bien naturel pour une
+femme endormie. François ne pouvait plus se maîtriser.
+Il commença fiévreusement à se préparer et je
+dois dire qu'il m'aurait sûrement conquise sans les
+avertissements de Marguerite que j'avais vivement
+en esprit. Je voulais devenir une grande actrice, cela
+était une résolution inébranlable, mais j'étais tout
+aussi résolue à jouir de tout ce que mon sexe pouvait
+goûter sans danger. Il ne s'agissait donc pas de
+m'abandonner à un petit blanc-bec sans expérience!
+Je m'éveillai donc au moment où il s'agenouillait
+hors de lui; je regardais avec des yeux épouvantés le
+téméraire, et d'un seul mouvement de côté il perdit
+tous les avantages de la position.</p>
+
+<p>Vous avez toujours loué mon grand talent de comédienne.
+Ici, il se passa une belle scène, vous auriez
+eu l'occasion d'admirer la vérité de mon jeu. D'un
+côté, reproches, déception, pleurs; de l'autre, peur,
+trouble, honte. Il oubliait de cacher la véritable nouveauté
+de la situation, ce qui m'était très agréable, car
+sous mes larmes et mes sanglots je pouvais satisfaire
+ma grande curiosité. Je pouvais me féliciter de ma
+ruse, j'avais gagné un jeune homme très robuste.
+L'explication fut très simple. Je lui prouvai qu'il
+m'avait déshonorée, qu'il devait quitter la ville si je
+voulais me plaindre de sa conduite éhontée. Je l'aurais
+chassé, et il ne serait plus revenu, si je ne lui
+avais avoué que j'avais un faible pour lui et que depuis
+longtemps j'avais remarqué son amour. Je lui
+pardonnais sa faute à cause de sa grande passion. Je
+lui dis cela avec conviction et tout naturellement;
+il me crut sur parole. Il s'apaisa peu à peu, se
+montra très visiblement respectueux, timide et honteux
+de ce qu'il appelait son crime, et tout se
+termina dans un long baiser qui ne voulait pas
+finir.</p>
+
+<p>Tout cela n'alla pas plus loin ce jour-là. Il était aussi
+timide qu'auparavant et ne se permettait rien. Après
+tous ces reproches, ces aveux, ces pardons, tout se
+passa comme si rien n'était arrivé. Notre leçon de
+chant fut très ennuyeuse; et quand ma tante revint
+du marché, Franz me quitta tout honteux et craintif.
+Je compris que mon plan si rusé n'avait servi à
+rien. Je compris qu'il n'allait plus revenir. Mais je ne
+voulais pas m'être si grossièrement trompée! J'étais
+inquiète et distraite; je me creusais la tête pour arriver
+à mes fins sans risquer mon honneur. Avant tout,
+je devais me retrouver seule avec lui. J'avais deviné
+juste. Il me l'avoua plus tard, il avait décidé de ne
+plus franchir notre porte. Il ne m'était pas difficile de
+faire tout ce que je voulais; je ne l'aimais pas; je
+m'entêtais à faire ma volonté. Mon professeur de chant
+me servit d'intermédiaire. Je le priai de bien vouloir
+m'examiner pour voir si j'avais fait des progrès avec
+l'accompagnateur qu'il m'avait recommandé. Franz
+dut donc assister à cet examen, et il fut bien surpris
+de se rencontrer tout à coup avec moi. Je lui dis en
+cachette que je devais absolument le voir, que ma
+tante ou que la femme de ménage avait dû remarquer
+quelque chose. Fort troublé, il était prêt à tout;
+je lui donnai rendez-vous pour le soir, au théâtre. Or,
+quand des jeunes gens ont des rendez-vous secrets, le
+reste s'ensuit tout naturellement. Un grand pas était
+donc fait. Le soir, je quittai ma loge comme d'habitude
+et je rencontrai Franz à l'endroit convenu. Il
+m'attendait déjà. Je lui dis que, d'après les étranges
+allusions de ma tante, la femme de ménage avait dû
+nous épier. J'étais désespérée, car je ne savais pas ce
+qu'il avait fait pendant que je dormais et jusqu'à quel
+point il avait poussé son audace. Je lui dis encore
+que je me sentais indisposée depuis, fiévreuse, que je
+soupçonnais le pire. Franz ne savait comment m'apaiser.
+Entre temps, nous étions déjà tout proches
+de ma demeure. Si cela continuait ainsi, tous nos
+reproches et nos pardons n'y faisaient rien, nous nous
+serions séparés simplement, nos relations n'auraient
+pas été changées. Tout à coup, au plus haut degré de
+mon excitation, je me trouvai mal, je ne pouvais plus
+faire un pas. Franz fut forcé d'aller quérir un fiacre,
+et si je ne l'avais pas tiré derrière moi, il m'aurait
+laissée m'en retourner toute seule à la maison.
+Dans le fiacre étroit et sombre, il ne pouvait plus
+m'échapper. Les minutes passaient rapidement; je
+lui dis que je ne pouvais pas me présenter ainsi, en
+larmes et en désordre à ma tante, et de dire au cocher
+de nous mener sur les glacis. Tout alla dès lors
+pour le mieux. Les larmes devinrent des baisers et
+les reproches des caresses. Je ressentais pour la première
+fois le charme d'être étreinte par un homme.
+Je me défendais faiblement, car sa timidité l'aurait
+fait cesser immédiatement. Je voulais toujours savoir
+ce qu'il avait fait durant mon long sommeil. Quand
+il vit que ses explications et ses promesses ne pouvaient
+pas me convaincre, il essaya enfin de me prouver
+qu'il s'était contenté de peu. Il me prouva facilement
+ce que je savais depuis longtemps. Il osa la première
+caresse qui me procura une tout autre sensation
+que durant mon sommeil simulé, car cette fois
+il me baisait sur la bouche. Il me serrait contre lui
+aussi fortement que possible et me laissait aller peu
+à peu, comme cédant à ses caresses. Je soupirais, mes
+reproches cessèrent avec mon souffle devenu plus
+court, je jouissais avec volupté de ses tendresses. Il
+est vrai qu'elles étaient bien franches et inexpérimentées.
+Je savais bien mieux faire tout cela et provoquer
+le bon moment. Franz ignorait, le pauvret,
+que la sensibilité la plus grande se trouve dans le
+parvis. Il tâchait toujours de faire le mieux possible,
+mais sans savoir de quoi il s'agissait; cependant il
+m'embrassait, et plus il y réussissait, plus il était hors
+de lui. Je sentais bien que la nature lui dictait d'aller
+jusqu'au bout, de s'unir à moi complètement. Mais
+il ne s'agissait pas de cela et jamais il ne devait en
+être question entre nous. Je l'avais décidé. Aussi
+quand il me pressait trop et qu'il essayait autre chose,
+je le repoussais violemment en arrière et le menaçais
+de crier au secours. J'étais de nouveau tolérante et
+bonne quand il s'écartait effrayé et se contentait de
+ce que je lui laissais. J'étais très heureuse de la réussite
+de mon plan, bien que cette jouissance fût encore
+bien incomplète. J'avais pris ce fiacre pour me remettre
+de mon malaise; notre entretien pourtant ne
+me le permettait guère. Enfin, je dus me dépêcher
+pour rentrer à l'heure à la maison.</p>
+
+<p>Je quittai Franz avec la certitude de le revoir
+bientôt, et je ne me trompais pas. Il vint, et commencèrent
+alors une suite d'heures heureuses et sensuelles.
+Aujourd'hui encore, elles sont mon plus beau
+souvenir, bien que j'aie depuis connu d'autres voluptés
+plus intenses et plus riches. Avant de vous raconter
+la suite, je dois intercaler ici une aventure que
+j'eus encore ce soir-là et qui me permit de jeter un
+regard profond dans les conditions de la société humaine;
+une fois de plus, j'eus la preuve que toute
+apparence est trompeuse. Ma vieille parente était
+déjà dans la quarantaine, c'était une bonne ménagère,
+un modèle d'ordre, de vertu et d'épargne. Les
+seuls êtres auxquels elle s'intéressait étaient un canari
+et un roquet gras et rond qu'elle ne laissait jamais
+sortir de sa chambre et qu'elle menait elle-même
+promener dans la journée. Je rentrai plus tard que je
+ne pensais, la femme de ménage me dit que ma tante
+était déjà couchée. Je me déshabillai aussitôt, afin
+qu'elle ne remarquât point ma toilette, tant soit peu
+en désordre, car je voulais encore aller lui souhaiter
+bonne nuit et lui raconter quelque histoire pour lui
+expliquer mon retard. Comme je ne voulais pas la
+réveiller si elle dormait, je regardai par le trou de la
+serrure pour voir s'il y avait encore de la lumière
+dans sa chambre. J'aurais attendu tout, excepté le
+spectacle qui s'offrit à ma vue! Ma tante était au lit.
+Elle avait rejeté la couverture, elle tenait son chien,
+qui était en train de caresser avec la plus grande ardeur
+les restes de son ancienne splendeur. Ce spectacle
+n'était pas très appétissant. Bien que ma tante fût
+complètement habillée, elle avait peut-être été belle
+autrefois, mais elle n'était plus aujourd'hui qu'une
+vieille, maigre et décharnée, avec le visage dur, sur
+lequel poussait une moustache rêche et grise si vilaine
+qu'on ne saurait rien voir de si vilain, de si contraire
+à tout ce qui constitue la grâce et le charme de la
+femme.</p>
+
+<p>Donc, ma tante aussi!</p>
+
+<p>Pour elle, pourtant, j'aurais mis ma main au feu, et
+voici que je la surprenais! Elle n'était pas du tout
+indifférente à cette activité essentielle de la vie terrestre!
+Il est vrai qu'elle se contentait de peu. Probablement,
+elle craignait de se mettre entre les mains
+d'un homme, car vraiment elle ne pouvait plus avoir
+aucune prétention à l'amour et à la tendre jouissance.
+Cet acte était nouveau pour moi; je voulais
+savoir combien il durerait et comment il finirait; je
+restai donc à mon poste d'observation. Ma tante avait
+fermé les yeux, je ne pouvais pas voir l'expression
+de son visage et reconnaître l'effet que lui causait
+cette jouissance secrète. Par contre, ses mouvements
+disaient d'autant plus vivement le plaisir qu'elle y
+trouvait. Elle se mouvait et grimaçait de la façon la
+plus plaisante, mais qui aurait été bien propre à
+effrayer un enfant. Parfois, elle regardait à droite et
+à gauche si personne n'était là. Ma petite tante semblait
+très expérimentée, car quand le chien fut fatigué,
+elle perpétua les mouvements secrets que son
+bien-aimé roquet avait cessés. Le chien se grattait,
+se mordait pour attraper des puces. Et tandis que ma
+tante s'animait de plus en plus, son chien, qui ne
+s'occupait plus d'elle, s'amusait tout autant à sa manière.
+Mais cela ne lui réussit pas aussi bien qu'à sa
+maîtresse. Tant qu'elle se dépêchait, elle n'eut pas le
+temps de le chasser. Mais dès qu'elle eut atteint son
+but, détendu ses membres et que son âme se fut ouverte
+toute grande, elle lui appliqua un grand coup
+de pied. La pauvre bête se réfugia sous le lit en gémissant.
+Ma tante resta encore un instant immobile,
+puis elle remonta les couvertures et baissa la lampe.</p>
+
+<p>Ce spectacle inattendu avait pris fin. Je me gardai
+bien de révéler ma présence derrière la porte. C'était
+encore une expérience, et cela au moment même où
+j'avais honte de tromper ma tante par un mensonge.
+Maintenant je savais à quoi m'en tenir et je ne voulais
+plus être trompée. Avant tout, je voulais essayer
+moi-même ce que j'avais vu faire! En tout cas, cela
+devait être sans danger, puisqu'une vieille fille aussi
+peureuse que ma tante s'y livrait. Je dois avouer que
+j'avais pitié de cet affreux chien qui n'avait pas pu
+satisfaire son désir. Délicieusement émue de tout ce
+que j'avais appris dans la journée, j'eus beaucoup de
+peine à m'endormir et je fis des rêves monstrueux où
+Franz et le chien étaient étrangement confondus. Le
+lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que
+d'envoyer ma tante en visite dans un faubourg éloigné,
+et quand je fus seule dans l'appartement je commençai
+l'expérience. Je compris pourquoi ma tante
+enfermait continuellement son chien. À peine fut-il
+dans ma chambre qu'il se mit déjà à renifler près de
+moi. Je l'avais déjà remarqué auparavant, mais sans
+y prendre garde, car ma tante l'appelait aussitôt et le
+prenait sur ses genoux. Je n'eus pas besoin de longs
+préparatifs pour arriver à ce que je voulais apprendre.
+À peine étais-je couchée sur le sofa, je lui laissai libre
+accès et il me rendit aussitôt les mêmes services qu'à
+ma tante. Décors et formes le déroutèrent au début.
+Il devint comme il était la veille au soir avant de
+chercher ses puces. Je ne pouvais que me réjouir de
+cette découverte. J'ai connu toutes les variétés des
+jouissances secrètes et je ne mens pas en disant que
+cette caresse d'un chien, si elle ne se fait pas trop
+violente, est la plus agréable de toutes, quoique incomplète.
+La plus agréable, parce que l'on reste soi-même
+complètement inactive et que l'on peut s'abandonner
+à son imagination, plus que durant toute
+autre pratique. Incomplète, parce qu'un assouvissement
+complet ne peut jamais avoir lieu. La caresse
+d'un animal ne s'accélère pas, ne s'anime pas, ne devient
+pas plus expressive, elle reste également
+agréable, chaude et humide. J'étais très curieuse de
+savoir combien je supporterais une telle excitation:
+cela dura un bon quart d'heure. Il y avait donc de
+quoi me réjouir de la découverte.</p>
+
+<p>Puisque j'ai pu surmonter ma honte, je dois vous
+faire un autre aveu, que je pensais bien ne jamais
+faire à personne. Vous avez ma parole et je la veux
+tenir. Le chien se dressa contre ma jambe et commença
+selon sa nature. Espiègle comme je le suis,
+ces efforts du chien m'amusaient et je le laissais faire
+ce qu'il voulait. À la fin, il me fit pitié et je me mis à
+l'aider. L'ardeur avec laquelle il poursuivait son
+désir ne m'était pas désagréable. Ce que je voyais
+ne m'intéressait pas outre mesure, car j'ai toujours
+été fort curieuse de toutes les nouveautés, même les
+plus singulières. Je compris aussi les scènes étonnantes
+auxquelles j'avais assisté dans les rues. Je
+vous avouerai donc que je soulageai ce pauvre animal
+tourmenté. Je tâchais de le contenter, et c'est avec
+plaisir que je vis enfin l'aboutissement de mes peines,
+et j'avoue qu'à ce moment-là il me vint des pensées
+moqueuses à l'égard de mon cousin.</p>
+
+<p>Loin de ressentir des remords pour une telle perversion
+de la féminité, j'ajoute que j'ai toujours
+extrêmement goûté le plaisir d'assister aux accouplements
+des animaux et de les leur faciliter. Vous
+avez peut-être raison de dire que ceci est une perversion
+ou tout au moins un débordement de la sensualité;
+mais je dois vous faire remarquer que jusqu'au
+jour où je vous ai fait, à vous tout seul, l'aveu
+de ma grossesse et de ma contamination, j'ai toujours
+eu le renom d'être une fille très vertueuse. Donc
+mes goûts n'ont offensé personne et je n'ai fait de
+mal à personne. Tout ce qui a trait à l'union intime
+de deux êtres a toujours exercé un charme étrange,
+irrésistible sur moi,&mdash;sans jamais me pousser à des
+actes déraisonnables. J'ai goûté à peu près tout,
+mais je n'en ai jamais parlé; et ce n'est que dans les
+relations les plus intimes que j'ai dévoilé ma véritable
+nature. Une fois, en séjour dans la famille d'un
+grand propriétaire terrien qui possédait un haras des
+plus admirables chevaux anglais et arabes, j'assistais
+presque tous les jours aux ébats des admirables étalons
+qui couvraient les juments. J'y avais assisté une
+première fois par hasard et ce spectacle m'était resté
+inoubliable. Grâce à ma ruse naturelle, j'ai su jouir de
+ce spectacle durant plus de trois semaines, pendant
+l'absence de mes amis qui étaient aux eaux. Personne
+ne soupçonnait que, cachée derrière un rideau,
+je regardais les étalons, car ma chambre ne donnait
+pas sur les enclos. Je ne sais pas si vous avez jamais
+vu cela chez des chevaux de race; je puis vous affirmer
+qu'il n'y a pas de plus admirable spectacle qu'un
+étalon couvrant une jument. Ces belles formes, cette
+puissance, le feu des yeux, cette tension apparente de
+tous les nerfs, de tous les muscles, enfin cette frénésie
+poussée jusqu'à la rage! tout cela a pour moi un
+attrait magique. On peut rester froid ou en parler
+avec dédain, même avec dégoût, mais on est bien
+forcé d'avouer que la copulation est le moment suprême
+de la vie animale et que la nature l'a ornée
+dans la majorité des cas de beaucoup de grâces et de
+beauté, même aux yeux de l'homme. Les oiseaux
+chantent avec plus de ferveur, les cerfs combattent,
+chaque être augmente en force et en beauté. Tout
+cela s'observe le mieux chez des chevaux de noble
+race. La jument, obéissant à une loi de la nature, se
+refuse, et l'étalon doit s'en approcher avec beaucoup
+de précautions pour ne pas s'exposer à ses ruades.
+Peu à peu, il réussit à vaincre sa résistance. Il galope
+autour d'elle, frotte ses flancs avec ses naseaux, hennit,
+il ne sait comment dépenser le surplus de ses
+forces. Sous son pelage de velours toutes les veines et
+tous les muscles se gonflent et le signe de sa virilité
+apparaît dans sa grandeur et dans sa nervosité. On
+ne comprend pas où tout cela va finir. À la fin, la
+jument accepte et se présente. En un clin d'&oelig;il il
+occupe le trône et attaque furieusement le port de son
+désir. Longtemps, longtemps il bat en vain. Ainsi
+autrefois dans les tournois les preux s'exerçaient à
+frapper l'adversaire. On voudrait aider la pauvre
+bête, et c'est ce que font les valets d'écurie. Mais à
+peine ont-ils donné de l'aide, à peine le fougueux
+animal a-t-il enfin réussi qu'il s'ensuit une poussée
+telle que l'on ne peut pas en décrire la puissance, ni
+le résultat. Les yeux sortent des orbites; de la vapeur
+monte des naseaux; le corps entier semble se convulsionner.
+Celui qui contemple ce spectacle avec
+l'&oelig;il du corps ou l'&oelig;il spirituel connaît une grande
+jouissance. Je ne puis pas cacher que je ne pouvais
+assez voir ce spectacle, qui m'excitait toujours au plus
+haut point.</p>
+
+<p>Ainsi que les jeux secrets de ma tante m'avaient
+été révélés par hasard, c'est par hasard que j'ai
+fait ici ces aveux, je reprends donc au plus vite
+mon sujet. Après les déclarations et les intimités
+du fiacre, ma liaison avec Franz prit une tournure
+particulière. Comme je ne l'aimais pas&mdash;je ne connus
+ce puissant sentiment que beaucoup plus tard et
+pour mon plus grand malheur&mdash;j'étais décidée à ne
+jamais lui accorder les droits entiers d'un mari. Il
+devait me servir d'amusement. Je voulais connaître et
+expérimenter avec lui tout ce que je pouvais goûter
+sans danger. Naturellement, il devint peu à peu plus
+osé, mais comme je ne lui accordais pas tout, je le
+dominais toujours et j'en faisais ce que je voulais.</p>
+
+<p>Aussi souvent que j'étais seule avec lui&mdash;et j'étais
+assez raisonnable pour que cela n'arrivât pas trop souvent&mdash;je
+passais les heures les plus exquises. Je lui
+permettais la liberté la plus entière, et bientôt il ne
+fut plus aussi inexpert et aussi sauvage que dans le
+fiacre. Il osait me baiser partout, me caresser, m'admirer.
+Il est vrai qu'il me donnait beaucoup
+à faire à l'empêcher d'aller plus loin. Quand il
+essayait ce que je lui défendais avec acharnement
+je le repoussais en arrière et je ne redevenais
+bonne enfant que quand il me promettait d'être
+plus modeste. Le pauvret avait bien de la peine, je
+remarquai plusieurs fois qu'il ne pouvait plus être
+maître de son excitation et qu'il s'affaiblissait. Depuis
+longtemps, j'étais terriblement curieuse de voir de
+près cette chose admirable que la nature a si merveilleusement
+organisée et avec laquelle l'homme peut
+nous rendre ineffablement heureuses ou indiciblement
+malheureuses. Naturellement, il ne devait pas remarquer
+ce que je désirais tant, mais, au contraire, il
+devait croire que c'était lui qui me conduisait pas à
+pas sur ce sentier abrupt. Le meilleur moyen était
+de lui permettre de me faire tout ce que je désirais
+lui faire. Le petit roquet de ma tante m'avait appris
+que si l'on ne peut avoir tout ce que l'on désire, il y
+a toujours certaines compensations possibles. Je
+n'eus donc pas de peine à pousser Franz à baiser
+non seulement ma bouche et mes seins, mais à choisir
+un but plus décisif. Mais comme l'âme ne peut
+pas rester tranquille dans un baiser sur la bouche, elle
+le peut encore moins quand il s'agit de nos autres
+charmes; et quand mes soupirs, mes palpitations et
+mes sursauts lui apprirent que j'avais un faible pour
+cette caresse, il devint même spirituel et me procura
+une jouissance indescriptible. Parfois, il semblait
+vouloir en profiter quand, après le déversement de
+mon âme, une prostration, un abandon complet me
+gagnait. Il se soulevait alors et voulait profiter d'une
+seconde d'inattention. Chaque fois il fut trompé, car
+même au moment de l'extase je ne perdais jamais
+de vue tout ce que je risquais en cédant dans le point
+principal. Il descendait alors tout confus du trône
+qu'il croyait avoir déjà conquis et devait s'adresser
+là où je pouvais être heureuse sans danger. Ce que Marguerite
+m'avait conté de ses jeux secrets avec sa maîtresse,
+je le goûtais maintenant. Quand Franz était
+couché avec sa tête bouclée devant moi, me caressant
+le cou, le front et les cheveux, je trouvais que sa
+caresse avait le jeu le plus fou, le plus amusant, me
+chatouillait, me faisait rire, tâchait même d'être
+variée autant que possible, et quand tranquillement
+étendue je jouissais sans inquiétude, je me comparais
+intérieurement à la baronne et me trouvais beaucoup
+plus heureuse qu'elle. Moi j'avais un jeune
+homme joli et robuste, elle n'avait eu que Marguerite.
+Je pouvais voir l'influence de mon abandon. Il
+était admirable, surtout au moment du plus fort
+ravissement, quand mon âme rêvait, voluptueuse, et
+qu'il ne se séparait point de moi, mais au contraire
+m'aimait plus fortement, comme s'il eût voulu absorber
+toute ma vie. Cette espèce de jouissance a toujours
+eu un attrait extraordinaire pour moi. Cela tient à la
+passivité complète de la femme qui reçoit les caresses
+de l'homme et à l'hommage extraordinaire qui est
+ainsi rendu à ses charmes; d'ailleurs elle est très
+rare, et surtout quand l'homme a le droit d'exiger
+davantage. Rien que dans le contact extérieur de la
+bouche, dans un simple baiser, son effet est plus
+qu'enivrant; mais si la bouche connaît en outre son
+devoir ou l'a appris par le tressaillement des parties
+caressées, je ne sais vraiment si je ne dois pas préférer
+cette jouissance à toute autre. D'ailleurs elle
+dure plus longtemps et ne vous rassasie pas. Ce qui
+va suivre m'est encore plus difficile à avouer que tout
+ce qui a précédé. Aussi je renonce au beau droit de la
+femme de se faire toujours un peu violenter. La vérité
+est entre nous, et ce que je n'aurais pas le courage de
+vous dire oralement doit néanmoins être dit. Il est
+tout naturel qu'après tant d'amabilité et de complaisance
+de la part de Franz, la réciprocité eût lieu.
+Il y avait longtemps que je désirais faire tout ce que
+j'avais vu ma mère accomplir dans ce jour inoubliable
+où elle provoqua mon père à des jouissances répétées.
+La chose se fit toute seule. D'abord la main, en
+détournant honteusement les yeux, puis la bouche
+encore hésitante, mais goûtant peu à peu davantage, et
+à la fin le plaisir tout entier sans honte et sans vergogne.
+Je ne sais pas ce que les hommes ressentent
+quand ils osent caresser tous les objets de leurs v&oelig;ux.
+Mais si j'ose en conclure par ce que je ressentis en
+regardant, caressant, baisant, en faisant toutes les
+folies imaginables avec tout ce qui m'était dévolu
+alors, vraiment la volupté de l'homme est alors puissante.
+Ce que je voyais et touchais maintenant, je
+l'avais déjà vu chez mon père, chez mon cousin et
+chez le cocher de mes parents. Mais je devais le connaître
+dans toutes les proportions de sa force et de sa
+beauté! Franz était plus jeune que mon père,
+plus sain et plus robuste que mon cousin, plus
+aimable et plus tendre que ce grossier valet d'écurie;
+donc une expérimentation sans fin. Sans doute, il y
+a beaucoup de femmes qui, par pudeur ou par afféterie,
+ne goûtent jamais le plaisir tout entier. Cela
+dépend de beaucoup de choses. Avant tout du caractère
+de la femme, puis aussi de la violence de l'homme
+qui ne s'attarde que très involontairement aux préambules
+pourtant si agréables et qui pousse immédiatement
+à l'ultime jouissance. Quant à Franz, il méritait
+bien ce dédommagement puisque je lui fermais
+avec tant de constance ce qu'il appelait son paradis.
+D'ailleurs il était si excité quand il m'avait si longtemps
+caressée que par simple pitié j'aurais dû faire
+ce que je faisais avec plaisir. J'avais peu de jouissance
+quand il était si hors de lui, je regrettais presque
+de croire que ma beauté était cause de tant de
+hâte virile. J'en goûtais par contre beaucoup quand,
+après une courte pause et un moment de conversation,
+il renaissait peu à peu, quand ce joli garçon,
+chef-d'&oelig;uvre de la nature, recouvrait toutes ses forces.
+Quel délicieux jeune homme! tout en lui sentait la
+jeunesse, et les soins qu'il prenait de lui-même lui conservaient
+cette jeunesse. Comme il était ravissant aux
+moments où il me regardait! Dois-je cacher, après
+avoir tout dit, que dans un moment d'enivrement je
+couvrais de mes baisers sa jolie tête bouclée, que je
+m'attardais longtemps à sa nuque et à son oreille
+droite qui s'ourlait comme un coquillage et que je
+préférais à son oreille gauche, je ne sais pas pourquoi
+d'ailleurs, car ses deux oreilles, comme chez tout le
+monde, se ressemblaient parfaitement. Aujourd'hui
+encore, le sang bout dans mes veines quand j'y pense,
+et vraiment je ne regrette rien de tout ce que j'ai fait
+alors. Mais ce que j'ai fait plus tard m'a donné des
+remords, d'amers remords, et je dois à votre amitié
+désintéressée que ces remords n'aient pas empoisonné
+le restant de ma vie. Je l'ai éprouvé moi-même,
+l'on n'ose pas jouer impunément avec le feu, et les
+principes les plus forts peuvent être trahis par un
+tressaillement momentané des nerfs, une humeur
+noire de notre intérieur. Ça serait bien triste si une
+jeune fille, à la lecture de ces lettres, avait envie d'agir
+comme je l'ai fait dans des circonstances particulières.
+Si, par exemple, elle s'adonnait plus d'une seule fois
+par semaine au plaisir solitaire, aussi voluptueux
+soit-il, des faiblesses corporelles et des maladies s'ensuivraient.
+Si elle se confiait à l'amitié intime d'une
+amie sans être auparavant assurée de sa discrétion,
+elle aurait toutes sortes d'ennuis. Si elle permettait à
+un jeune homme qui ne veut pas l'épouser toutes
+sortes de faveurs, et cela sans être sûre de ses sens,
+elle se rendrait malheureuse pour toute la vie! La
+lecture des livres voluptueux et infâmes est très dangereuse
+pour les jeunes filles! J'ai eu plus tard toute
+une collection de ces livres et connais par expérience
+l'impression qu'ils font. <i>Les Mémoires de M. de H...</i>;
+<i>les Galanteries des abbés</i>; <i>la Conjuration de Berlin</i>;
+<i>les Petites histoires</i>, de Alihing; <i>les Romans priapiques</i>
+en allemand; <i>le Portier des Chartreux</i>; <i>Faublas</i>; <i>Félicia
+ou Mes Fredaines</i>, etc., en français, sont
+de véritables poisons pour les femmes non mariées.
+Tous ces livres racontent la chose d'une manière
+attrayante, excitante, mais aucun ne parle des suites,
+aucun ne met une jeune fille en garde contre l'abandon
+trop complet à l'homme; aucun ne décrit les
+remords, la honte, la perte de l'honneur et les douleurs
+physiques qui peuvent arriver. C'est pourquoi
+le mariage est une institution excellente que chaque
+homme raisonnable doit défendre. Sans le mariage,
+les désirs sensuels feraient des hommes des bêtes
+sauvages. Ceci est ma conviction, bien que je ne me sois
+pas mariée. Une actrice n'ose pas avoir des liens. Elle
+ne peut être à la fois ménagère, mère de famille et
+l'idole du public. Je sens que je serais une épouse
+consciencieuse et une très tendre mère&mdash;naturellement
+si mon mari me rendait heureuse ainsi que je le mérite.
+C'est parce que je connais l'importance extraordinaire
+de la vie sexuelle dans toutes les conditions
+humaines,&mdash;c'est parce que je sais par expérience et
+par observation que ce point tenu secret par les
+hommes les plus honorables et les plus tendres est
+le centre de la vie en société,&mdash;c'est parce que je
+sais tout cela que je serais une compagne exemplaire.
+J'agirais comme ma mère a agi, je m'efforcerais
+d'être toujours nouvelle pour mon mari, je
+me prêterais à toutes ses fantaisies et pourtant je
+lui cacherais toujours quelque chose, je serais tout
+en semblant n'être rien, ce qui est, je crois, la clef
+de toute la vie humaine.</p>
+
+
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p class="d">ROUDOLPHINE
+</p>
+
+<p>À la fin de ma dernière lettre, je suis devenue bien
+sérieuse! Ceci est encore un trait de mon caractère.
+Je prévois toujours la suite des choses; je dois toujours
+me rendre compte des impressions, des sentiments
+et des expériences. Même l'ivresse la plus violente
+des sens n'a jamais pu fourvoyer ce trait de
+mon esprit. Et, aujourd'hui, je commence justement
+un chapitre de mes confessions qui vous le prouvera
+assez.</p>
+
+<p>Ma liaison avec Franz continuait naturellement.
+J'étais toujours très prudente; ma tante ne soupçonnait
+donc rien et nos rendez-vous étaient un secret
+pour tout notre entourage. En outre, je persistais à
+ne pas me trouver plus d'une fois par semaine seule
+avec Franz. Le jour de mon début approchait et
+Franz devenait toujours plus téméraire. Il pensait
+avoir acquis des droits et devenait autoritaire, ainsi
+que tous les hommes qui se croient sûrs d'une possession
+indiscutée. Mais ce n'est pas ainsi que je
+l'avais entendu! Je conçus immédiatement un plan.
+Au moment de commencer une brillante carrière,
+devais-je être liée à un homme sans importance et
+que je dominais à tous les points de vue? Le quitter
+en mauvais termes était dangereux. J'étais exposée à
+son indiscrétion. Il s'agissait d'être très habile, et je
+réussis à dénouer notre liaison avec tant d'à-propos
+que Franz croit encore aujourd'hui que si le hasard
+ne nous avait pas séparés, je l'aurais sûrement épousé.
+Ce hasard était mon &oelig;uvre. Je fis comprendre à mon
+professeur que son accompagnateur me poursuivait
+de ses déclarations et que j'étais prête à briser le
+cours de ma carrière d'artiste pour me contenter
+«d'une maisonnette et d'un c&oelig;ur». Mon professeur,
+qui était très fier de m'avoir formée et qui se promettait
+beaucoup de mon début, se fâcha. Je le suppliai
+de ne pas rendre Franz malheureux, que
+cela me ferait beaucoup pleurer et que ma voix en
+souffrirait. Ainsi j'atteignis mon but et Franz reçut
+un engagement à l'orchestre du théâtre de Budapest.
+Nous prîmes tendrement congé: j'avais brisé nos
+relations sans avoir rien à craindre.</p>
+
+<p>Peu de temps après notre séparation, je débutai au
+théâtre de la Porte Kaertner. Vous savez avec quel
+succès. J'étais plus qu'heureuse. Tout le monde
+m'entourait, m'assiégeait. Les applaudissements,
+l'argent et la célébrité. Je ne manquais pas de courtisans,
+d'admirateurs et d'enthousiastes. L'un pensait
+atteindre son but avec des poésies, l'autre avec des
+présents précieux. Mais j'avais déjà remarqué qu'une
+artiste n'ose céder à sa vanité ou à ses sentiments
+sans tout risquer au jeu. C'est pourquoi je feignis
+d'être indifférente; je décourageai tous ceux qui
+s'approchèrent de moi et j'acquis bientôt le renom
+d'une vertu inabordable. Personne ne soupçonnait
+qu'après le départ de Franz j'avais de nouveau
+recours à mes joies solitaires des dimanches et
+aux délices du bain chaud, pimentées de toute espèce
+de jouissances. Pourtant, je ne cédais jamais plus
+d'une fois par semaine à l'appel de mes sens, qui
+exigeaient beaucoup plus, surtout après un rôle et
+des applaudissements qui m'avaient excitée. Mille
+yeux me surveillaient, aussi étais-je excessivement
+prudente dans toutes mes relations; ma tante devait
+m'accompagner partout et personne ne pouvait me
+reprocher quelque chose.</p>
+
+<p>Cela dura tout l'hiver. J'avais un engagement fixe et
+je m'étais installée sans trop de luxe, mais très confortablement.
+J'étais aussi introduite dans la meilleure
+société et je me sentais très heureuse. Je ne regrettais
+que très rarement la perte de Franz, car tout ce
+que je faisais toute seule ne pouvait pas m'assouvir
+complètement. Des circonstances heureuses me dédommagèrent
+l'été suivant. J'avais été introduite dans la
+maison d'un des plus riches banquiers de Vienne et
+je reçus de sa femme les témoignages de la plus véritable
+amitié. Son mari m'avait fait la cour, espérant,
+avec son immense fortune, conquérir facilement une
+princesse de théâtre. Après avoir été éconduit comme
+tous les autres, il m'introduisit dans sa maison en
+croyant me gagner de cette façon. J'y avais ainsi mes
+entrées libres. Je refusai continuellement les avances
+de l'homme et, peut-être à cause de cela, la femme
+devint bientôt mon amie la plus intime. Roudolphine,
+c'était son nom, avait environ vingt-sept ans. C'était
+une brunette très piquante, très vive, très animée,
+très tendre et très femme. Elle n'avait pas d'enfants,
+et son mari, dont elle n'ignorait pas les fredaines,
+lui était assez indifférent. Ils avaient des relations
+respectueuses entre eux et ne se refusaient pas, de
+temps à autre, les joies du mariage. Malgré tout,
+cette union n'était pas heureuse. Son mari ignorait
+sans doute qu'elle était d'un tempérament excessivement
+avide, ce qu'elle cachait avec beaucoup d'habileté.
+J'eus bientôt la révélation de ses penchants. À
+l'approche de la belle saison, Roudolphine alla habiter
+sa charmante villa, à Baden. Son mari y venait régulièrement
+tous les dimanches et amenait quelques
+amis. Elle m'invita à venir y passer l'été, à la fin de
+la saison théâtrale. Ce séjour à la campagne devait
+me faire du bien. Jusque-là il n'avait été question
+que de toilette, de musique et d'art entre nous, et
+voici que nos conversations prirent un tout autre
+caractère. La cour que son mari me faisait nous en
+fournit l'occasion. Je remarquais qu'elle mesurait les
+fredaines de son mari d'après les privations qu'il lui
+imposait. Ses plaintes étaient si sincères et elle
+cachait si peu l'objet de ses regrets que je décidai
+immédiatement d'être sa confidente et de jouer le
+rôle d'une amie simple et inexpérimentée. J'avais
+joué juste et touché son côté faible, ainsi que celui de
+toutes les jeunes femmes; elle se mit tout de suite à
+m'instruire, et plus je faisais l'innocente, et plus ce
+qu'elle me racontait me semblait invraisemblable,
+plus elle s'entêtait à vouloir m'éclairer, plus ses lèvres
+me contaient ce dont son c&oelig;ur était plein. D'ailleurs
+elle prenait grand plaisir à me révéler ces choses.
+Mon étonnement la stupéfiait, elle ne pouvait croire
+qu'une jeune artiste qui jouait avec tant de feu ignorât
+tout. Déjà au quatrième jour après mon arrivée,
+nous prîmes un bain ensemble; l'enseignement pratique
+ne pouvait pas manquer, après tant de beaux
+discours. Et plus j'étais gauche et empruntée, plus
+elle s'amusait à exercer une novice. Plus je faisais de
+difficultés, plus elle s'enflammait. Pourtant au bain et
+en plein jour, elle n'osa pas dépasser certains chatouillements
+et badineries; je compris qu'elle allait
+employer toute sa ruse pour me décider à passer
+la nuit avec elle. Le souvenir de la première
+nuit passée dans le lit de Marguerite m'envoûta
+d'une telle façon que je vins à mi-chemin au-devant
+de son désir. Je le fis avec tant d'ingénuité qu'elle
+se convainquit encore plus de mon innocence. Elle
+croyait me séduire, et c'était moi qui la pliais à mon
+caprice. Sa chambre à coucher était des plus charmantes;
+elle était meublée avec tout le luxe que seul
+un riche banquier peut s'accorder et avec tout le raffinement
+qu'un fiancé prépare pour la nuit d'hyménée.
+C'est là que Roudolphine avait été faite femme.
+Elle me raconta dans tous les détails son expérience
+et ce qu'elle avait ressenti quand la fleur de sa virginité
+avait été brisée. Elle ne se cacha point d'être d'un
+tempérament très voluptueux. Elle me dit aussi que
+jusqu'après son deuxième accouchement elle ne prenait
+aucun plaisir aux étreintes, alors très fréquentes,
+de son mari. Son plaisir ne se développa que peu à
+peu et devint soudain très vif. Longtemps je n'y pouvais
+pas croire, ayant été moi-même d'un tempérament
+ardent dès ma jeunesse; maintenant j'en suis
+convaincue. Le mari est fautif dans la plupart des
+cas: il presse trop pour finir aussitôt après avoir
+commencé; il ne sait pas exciter la sensualité de la
+femme ou l'abandonne à mi-chemin. Roudolphine
+avait eu des compensations pour les privations endurées;
+elle était aussi charmante qu'avide et ne supportait
+qu'avec humeur les négligences de son mari. Je ne
+vous raconterai point les badineries et les folies que
+nous fîmes toutes les deux seules dans son grand lit
+anglais. Nos ébats étaient très charmants, et Roudolphine
+était insatiable dans le baiser et dans le contact
+caressant. Elle jouissait des deux durant des heures
+et soupçonnait à peine que ce temps était encore trop
+court pour moi, tant je feignais de lui céder avec
+peine et avec doute.</p>
+
+<p>Nos relations devinrent bientôt beaucoup plus
+intéressantes. Roudolphine se consolait en secret du
+papillonnage de son mari. Dans la villa voisine habitait
+un prince italien. Il vivait d'habitude à Vienne, et
+le mari de Roudolphine avait en main ses affaires
+d'argent. Le banquier était l'humble serviteur de
+l'immense fortune du prince. Celui-ci, dans la trentaine,
+était, extérieurement, un homme très sévère,
+très fier, d'une culture toute scientifique; intérieurement,
+il était dominé par la sensibilité la plus vive.
+La nature l'avait doué d'une force corporelle exceptionnelle.
+Il était, en outre, l'égoïste le plus parfait
+que j'aie jamais rencontré. Il n'avait qu'un but: jouir
+à tout prix; qu'une loi: se préserver, à force de ruse,
+de toutes les suites fâcheuses de ses jouissances.
+Quand le banquier était là, le prince venait souvent
+dîner ou prendre le thé. Je n'avais pourtant jamais
+remarqué qu'il eût la moindre liaison avec Roudolphine.
+J'appris tout par hasard, car Roudolphine
+se gardait bien de m'en souffler un mot. Les jardins
+des deux villas se touchaient. Un jour que je cueillais
+des fleurs derrière une haie, je vis Roudolphine retirer
+un billet de dessous une pierre du mur, le cacher
+rapidement dans son corsage et s'enfuir dans sa
+chambre. Soupçonnant une petite intrigue, je l'épiai
+par la fenêtre et je la vis lire fébrilement un billet
+qu'elle brûla aussitôt. Puis elle se mit à son secrétaire
+pour écrire probablement la réponse. Pour la
+tromper, je courus dans ma chambre et chantai à
+haute voix, comme si je m'exerçais. Par la fenêtre,
+je surveillais l'endroit où elle avait retiré le papier.
+Bientôt apparut Roudolphine; elle se promena le
+long du mur, joua avec les branches et cacha sa réponse
+avec tant d'adresse que je ne la vis pas faire.
+Pourtant j'avais bien remarqué où elle s'était arrêtée
+le plus longtemps. Dès qu'elle fut rentrée et dès que
+je me fus assurée qu'elle était occupée, je me précipitai
+au jardin. Je découvris facilement le billet,
+caché sous une pierre. Enfermée dans ma chambre,
+je lus:</p>
+
+<p>«Pas aujourd'hui, Pauline dort avec moi. Je lui
+dirai demain que je suis indisposée. Pour toi, je ne
+le suis pas. Viens demain, comme d'habitude, à
+onze heures.»</p>
+
+<p>Le billet était en italien et d'une écriture contrefaite.
+Vous pensez bien que je compris tout. Mon
+plan était déjà fait. Je ne remis point le billet à sa
+place. Ainsi le prince devait venir cette nuit et nous
+surprendre toutes les deux au lit. Moi, l'innocente,
+j'étais en possession de son secret et je sentais bien
+que je n'en sortirais pas les mains vides. Il est vrai
+que j'ignorais encore comment le prince parviendrait
+jusqu'à la chambre à coucher de Roudolphine. À déjeuner,
+nous avions convenu de passer la nuit ensemble,
+c'est pourquoi elle avait refusé la visite du
+prince. Au thé, elle me fit comprendre que nous ne
+coucherions pas ensemble de la huitaine, car elle
+sentait approcher l'époque de son indisposition. Elle
+pensait me tromper et je l'avais depuis longtemps
+dans mes liens. Avant tout, il s'agissait de la faire
+aller au lit avant onze heures, afin qu'elle ne trouvât
+pas moyen d'éviter au dernier moment la surprise
+que je lui réservais. Nous allâmes de très bonne
+heure au lit et je fus si folâtre, si caressante et si
+insatiable qu'elle s'endormit bientôt de fatigue. Poitrine
+contre poitrine, nos respirations juvéniles mêlées,
+les mains entrelacées, c'est ainsi que nous étions
+étendues, elle endormie, moi de plus en plus éveillée
+et impatiente. J'avais éteint la lampe et j'attendais
+avec émotion si ma ruse allait réussir. Tout à coup,
+j'entendis crier le plancher de l'alcôve, un bruit
+comme de pas assourdis; puis la porte s'ouvrit, j'entendais
+respirer, se déshabiller et enfin on s'approcha
+du lit, du côté de Roudolphine. Maintenant j'étais
+sûre de moi et je feignis dormir très fortement. Le
+prince, car c'était lui, souleva la couverture et se
+coucha auprès de Roudolphine, qui s'éveilla aussitôt,
+épouvantée. Je la sentais trembler de tout le corps.
+Maintenant, la catastrophe. Il voulut monter immédiatement
+sur le trône qu'il avait tant de fois possédé.
+Elle se défendait; elle lui demanda hâtivement
+s'il n'avait point reçu sa réponse. En voulant continuer
+ses caresses, il toucha ma main et mon
+bras. Je criai; j'étais hors de moi. Je tremblais, je
+me pressais contre Roudolphine. Je me divertis beaucoup
+de la peur de Roudolphine et de l'étonnement
+du prince. Le prince avait poussé un juron italien, et
+Roudolphine dut bien vite se taire quand elle voulut
+me faire croire que c'était son mari qui venait tout à
+coup la surprendre. Je l'accablai de reproches d'avoir
+exposé ma jeunesse et mon honneur à une scène
+aussi terrible, car j'avais reconnu la voix du prince.
+Le prince, en parfait galant homme, comprit bientôt
+qu'il n'avait rien à perdre, mais, au contraire, qu'il
+gagnait un intéressant partenaire. C'est justement ce
+que j'attendais de lui. Avec des mots tendres et plaisants,
+il rendit naturelle notre étrange aventure. Il
+alla fermer la porte de la chambre à coucher, enleva
+les clés et se mit au lit. Roudolphine était entre nous.
+Puis vinrent les excuses, les explications et les reproches.
+Mais il n'y avait rien à changer à la chose. Nous
+devions nous taire tous les trois, pour ne pas nous
+exposer aux suites désagréables de cette hasardeuse et
+inexplicable rencontre. Roudolphine se calmait peu à
+peu, les paroles du prince se faisaient plus douces.
+Moi, je sanglotais. Par mes reproches, j'acculais Roudolphine
+à me faire la confidente, donc la complice de
+cette liaison défendue. Vous voyez que la leçon de Marguerite
+me profitait, et le souvenir de son aventure à
+Genève. C'était, au fond, la même histoire, sauf que
+le prince et Roudolphine ignoraient qu'ils étaient des
+marionnettes entre mes mains!</p>
+
+<p>Roudolphine ne me cacha plus rien de sa longue
+liaison avec le prince; mais elle lui révéla aussi ce
+qu'elle faisait avec moi, la petite innocente, et elle lui
+raconta encore comment je brûlais du désir d'en
+apprendre bien plus long sur ces choses. Ceci excitait
+le prince, et quand je tâchais de faire taire Roudolphine,
+elle ne parlait qu'avec plus d'ardeur de ma
+sensualité retenue par ma honte, et de mes beautés
+secrètes. Le prince ne restait pas impassible; je remarquai
+qu'il pressait de ses mains les bras de Roudolphine,
+manifestant ainsi son excitation sensuelle. De
+temps en temps, ses jambes frôlaient les miennes. Je
+pleurais, je brûlais de curiosité, et Roudolphine tâchait
+encore de me consoler; mais à chaque mouvement du
+prince, elle devenait plus distraite. Bientôt, elle aussi
+s'agita nerveusement; elle tâchait de me faire partager
+son plaisir, je ne me défendis nullement et je
+la laissai faire. Tout à coup, je remarquai qu'une
+autre caresse s'égarait et se mêlait à celle de Roudolphine.
+Je ne devais pas supporter cela, si je voulais rester
+fidèle au rôle que je m'étais tracé. Je me tournai
+donc, très fâchée, contre le mur, et comme Roudolphine
+avait aussitôt enlevé sa main en rencontrant
+celle de son amant sur ce chemin défendu, je fus
+abandonnée à ma bouderie et je dus terminer moi-même
+et en cachette ce que mes compagnons de lit
+avaient commencé. Mais à peine avais-je tourné le
+dos qu'ils oublièrent toute retenue et toute honte.
+Le prince prononça les plus doux mots d'amour
+en s'adressant à Roudolphine, qui lui répondait
+aussi gentiment que possible, selon l'habitude qu'ils
+avaient prise dans leurs jours d'épanchement. Je
+fondais de convoitise. Je ne voyais rien avec les
+yeux, mais mon imagination m'enflammait. Au
+moment où tous deux se pâmèrent en soupirant
+et en tressaillant, je me pâmai moi-même et je
+perdis connaissance.</p>
+
+<p>Après la pratique vint la théorie. Le prince était
+maintenant entre Roudolphine et moi, je ne sais si
+c'était par hasard ou à dessein. Il était immobile, ne
+faisait pas un geste, et je n'avais rien à craindre. Je
+savais très bien que je devais rester silencieuse pour
+conserver ma supériorité envers eux. J'attendais donc
+ce qu'ils allaient entreprendre pour n'avoir plus rien
+à craindre de leur complice. Ils essayèrent tour
+à tour et de différentes façons: Roudolphine me
+prouva d'abord que, puisque son mari la négligeait et
+poursuivait d'autres femmes, même qu'il m'avait courtisée,
+elle avait le droit absolu de s'abandonner aux
+bras d'un cavalier si aimable, si courtois et, avant
+tout, si discret. À la plus belle époque de son âge,
+elle ne voulait, elle ne pouvait manquer des plus douces
+jouissances terrestres, et d'autant plus que ses médecins
+lui avaient recommandé de ne pas faire rigueur
+à son tempérament. Je savais d'ailleurs qu'elle était
+d'un tempérament très vif; elle savait que je n'étais
+pas du tout indifférente à l'amour, que je n'en craignais
+que les suites. Elle voulait seulement me rappeler
+ce que nous avions fait ensemble ce soir même,
+avant l'entrée inattendue du prince. Je tentai de lui
+mettre la main sur la bouche, mais cela n'allait pas
+sans faire un geste vers mon voisin, qui se saisit
+de ma main et la baisa, à petits coups, très tendrement.
+Maintenant, c'était à son tour. Son rôle n'était
+pas facile, il devait soupeser chaque mot pour ne pas
+froisser Roudolphine. Mais je sentais, à l'intonation
+de sa voix, qu'il tenait plutôt à me conquérir au plus
+vite que d'avoir égard à l'humeur de Roudolphine
+qui, maintenant, était forcée d'accepter tout pour ne
+pas voir son secret s'ébruiter. Je ne me souviens plus
+de tout ce qu'il me dit pour me calmer, s'excuser et
+me prouver que je n'avais rien à craindre de lui. Je
+me souviens seulement que la chaleur de son corps
+m'affolait, que sa main caressait mon cou, mon
+visage, mes seins, puis enfin tout mon corps. Mon
+état était indescriptible. Le prince s'avançait avec lenteur,
+mais avec sûreté. Je ne tolérais pas son baiser,
+car il aurait alors remarqué combien je brûlais d'envie
+de le lui rendre. Je luttais avec moi-même, j'avais
+envie de terminer cette comédie, de mettre fin à mon
+afféterie et de m'abandonner complètement à la force
+des circonstances. Mais alors je perdais ma supériorité
+vis-à-vis des deux pécheurs, les ficelles de mes
+marionnettes m'échappaient, et j'aurais été en outre
+exposée aux baisers fécondants de cet homme violent
+et passionné, car le prince n'aurait pas su limiter son
+triomphe, une fois vainqueur. J'avais remarqué avec
+quelle violence il avait caressé Roudolphine. Toutes
+mes prières auraient été vaines, et mes précautions
+n'auraient eu sans doute aucun effet; d'ailleurs
+savais-je si au dernier moment j'aurais pu me
+retenir? Toute ma carrière d'artiste était en jeu. Je
+fus donc ferme. Je me laissais tout faire sans y répondre,
+et je me défendais très violemment quand
+le prince essayait d'obtenir davantage. Roudolphine
+ne savait plus quoi me dire, ni ce qu'elle devait faire;
+elle sentait que ma résistance devait être brisée cette
+nuit même, afin qu'elle-même osât encore me regarder
+dans les yeux le lendemain matin. Pour m'exciter encore
+plus&mdash;ce dont vraiment je n'avais plus besoin&mdash;elle
+mit sa tête sur ma poitrine, m'embrassa, me caressa
+doucement, puis plus violemment, avec des paroles
+délicates et particulièrement flatteuses. Ensuite elle
+commença un jeu si aimable que je lui laissai pleine
+liberté. Le prince lui avait cédé sa place; il me baisait
+à pleine bouche avec volupté; si bien que j'étais
+couverte de baisers partout. Je ne faisais plus aucune
+résistance, je ne courais plus aucun risque; je laissai
+ma main au prince, lequel ne perdait pas une
+seconde ni un geste, tout en jouant avec la belle
+chevelure de notre commune amie. Il m'apprenait
+à la caresser, à la flatter de la main. Notre
+groupe était compliqué, mais excessivement aimable;
+il faisait noir, et je regrettais beaucoup de ne pouvoir
+le voir, car il faut aussi jouir de ces choses avec les
+yeux! Roudolphine tremblait; les baisers qu'elle me
+donnait et les caresses du prince l'excitaient au
+suprême degré, elle se pâmait comme si elle allait
+s'évanouir. L'excitation du prince augmentait et, à
+défaut de mon abandon complet, celui de Roudolphine
+et ma propre complaisance, poussée aussi loin qu'il
+n'y avait pas de danger, lui procurèrent la volupté.
+Roudolphine me baisait avec toujours plus de passion:
+nous gravîmes tous les trois le plus haut
+degré de la jouissance. C'était enivrant, si fort et si
+épuisant que nous fûmes un grand quart d'heure
+avant de nous remettre. Nous avions trop chaud par
+cette nuit d'été, nous ne pouvions plus supporter les
+couvertures et nous étions étendus, aussi éloignés que
+possible. Après cette chaude action, le froid raisonnement
+reprit à nouveau. Le prince parlait avec sang-froid
+de cet étrange rendez-vous préparé par le
+hasard, comme s'il avait organisé une partie à la
+campagne. Se basant sur ce que Roudolphine lui
+avait raconté, il ne se donnait même plus la peine de
+me gagner; il se contentait de combattre ma crainte
+des suites funestes. Il savait bien qu'il n'aurait pas de
+peine à me convaincre pour la chose même. La virtuosité
+de mes caresses, le plaisir que j'avais goûté, le
+battement précipité de mon c&oelig;ur dans ma poitrine et
+que le tressaillement de mon corps traduisait, tout cela
+lui avait révélé mon tempérament. Il ne devait que me
+prouver qu'il n'y avait pas de danger, et c'est ce qu'il
+essayait de faire avec toute l'adresse d'un homme du
+monde. C'est ainsi qu'il s'en remit au temps et n'exigea
+même pas la répétition d'une telle nuit. Il nous quitta
+à une heure, car il faisait jour de très bonne heure.
+Il sacrifiait volontiers la durée d'une jouissance à son
+secret et à sa sûreté. Il devait traverser la garde-robe,
+le corridor, gravir une échelle, sortir par une fenêtre
+et gagner une lucarne avant de se retrouver dans sa
+maison et de gagner en cachette son appartement. Le
+congé fut un mélange merveilleux de tendresse, de
+timidité, de badinage, de défense et d'intimidité.
+Quand il fut sorti, nous n'avions, Roudolphine et
+moi, aucune envie de nous expliquer; nous étions si
+fatiguées que nous nous endormîmes aussitôt. Au
+réveil, je fis semblant d'être inconsolable d'être tombée
+entre les mains d'un homme; j'étais outrée qu'elle
+lui eût raconté nos plaisirs. Elle ne remarqua même
+pas combien je prenais plaisir à ses consolations.</p>
+
+<p>Naturellement, je refusai de coucher avec elle la
+nuit prochaine; mais mes sens ne devaient plus
+m'écarter de mes bonnes résolutions; je ne voulais
+plus répéter une telle chose; je voulais coucher seule
+et elle ne devait pas croire que je permettrais jamais
+au prince ce qu'elle lui accordait si facilement. Elle
+était mariée, elle pouvait être enceinte, mais moi,
+artiste, observée par mille yeux, je ne l'osais pas, cela
+me rendrait malheureuse!</p>
+
+<p>Comme je m'y attendais, elle me parla alors des
+mesures de sûreté. Elle me raconta qu'elle avait fait
+la connaissance du prince à une époque où elle ne
+fréquentait pas son mari, par suite de dispute, et
+quand, par conséquent, elle n'osait pas être enceinte.
+Le prince avait alors apaisé toutes ses craintes en
+employant des condoms, et je pouvais aussi les
+essayer. Et elle me dit encore que, par la suite, elle
+s'était convaincue que le prince avait beaucoup de
+sang-froid et restait toujours maître de ses sentiments.
+D'ailleurs, il savait épargner d'une autre façon encore
+l'honneur des dames,&mdash;si j'étais bien aimable, je
+l'apprendrais bientôt. Bref, elle tâcha de me persuader
+de toutes façons de m'abandonner complètement
+au prince, pour goûter les heures les plus gaies et les
+plus heureuses. Je lui fis comprendre que ses explications
+et ses promesses ne me laissaient pas entièrement
+froide, mais que je conservais encore bien des
+craintes.</p>
+
+<p>Vers midi, le prince rendit visite à Roudolphine,
+une visite de convenance qui s'adressait aussi à moi;
+mais je me dis indisposée et ne parus point. Ainsi ils
+pouvaient convenir sans crainte des mesures à prendre
+pour vaincre ma résistance et m'initier à leurs jeux
+secrets. Comme je ne voulais plus coucher avec Roudolphine,
+ils devaient s'entendre pour me surprendre
+dans ma chambre à coucher, et cela aussi vite que possible,
+pour ne pas me laisser le temps de me repentir
+et de retourner peut-être en ville. J'avais pensé juste.</p>
+
+<p>Durant l'après-midi et le soir, Roudolphine ne me
+parla plus de la nuit passée. Elle m'accompagna à ma
+chambre à coucher, renvoya la femme de chambre.
+Quand je me fus couchée, elle alla fermer elle-même
+l'antichambre. Personne ne pouvait plus venir nous
+déranger. Elle s'assit sur mon lit et reprit de plus
+belle ses arguments pour tâcher de me convaincre;
+elle me décrivit tout avec beauté et séduction et m'assura
+qu'il n'y avait rien à craindre. Naturellement,
+je faisais semblant d'ignorer que le prince était dans
+sa chambre et qu'il nous écoutait peut-être derrière
+la porte. Je devais donc être prudente et ne céder
+que peu à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui me garantit que le prince emploiera le
+domino que tu me décris?</p>
+
+<p>&mdash;Moi. Crois-tu que je lui permettrais autre chose
+que ce que je lui permettais moi-même les premiers
+temps? Je garantis qu'il n'apparaîtra pas sans domino
+à ce bal!</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela doit faire terriblement mal! C'est un
+homme d'une vigueur exceptionnelle et d'une violence
+dangereuse.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier moment, tu souffriras sans doute
+un peu; mais il est des calmants préventifs dont on
+usera à ton égard, autant qu'il sera utile pour t'éviter
+de grandes douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es bien sûre que je ne cours aucun danger
+de complications ultérieures, qui gâteraient à jamais
+ma vie?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, est-ce que je me serais abandonnée
+sans cela? Alors, je risquais tout, car je n'avais plus
+aucune relation avec mon mari. Lorsque je me fus
+réconciliée avec lui, je permis tout au prince. Mais
+maintenant je m'arrange pour que mon mari me
+rende visite chaque fois que le prince a été chez moi,
+et cela au moins une fois tous les huit jours; ainsi,
+je n'ai plus rien à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette pensée m'épouvante. Puis, il y a encore la
+honte de se donner à un homme. Je ne sais pas ce que
+je dois faire. Tout ce que tu me dis me charme, mes
+sens me commandent de céder à ton conseil. Je ne
+voudrais pour rien au monde supporter encore une
+nuit comme la dernière, car alors je ne pourrais plus
+résister. Tu as raison, le prince est aussi galant que
+beau. Tu ne connaîtras jamais tous les sentiments qui
+s'éveillèrent en moi quand j'entendis que vous étiez
+heureux, là, à mon côté!</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi j'avais un double plaisir en te faisant
+partager, quoique bien imparfaitement, ce que je
+ressentais moi-même au suprême degré. Je n'aurais
+jamais cru qu'une jouissance à trois pût être aussi
+violente que celle que j'ai goûtée moi-même hier au
+soir! Je l'avais lu dans les livres, mais je pensais toujours
+que c'était exagéré. Odieuse m'est la pensée d'une
+femme se partageant entre deux hommes, mais je vois
+bien que l'accord est charmant entre deux femmes et
+un homme raisonnable et discret; bien entendu, il
+faut que les deux femmes soient de véritables amies,
+ainsi que nous deux. Mais l'une ne doit pas être plus
+honteuse et plus craintive que l'autre. Et ceci est
+encore ta faute, ma chère Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien heureux que ton prince ne soit pas là,
+ma chère, pour écouter notre conversation. Je ne saurais
+pas comment me défendre de lui. Ce que tu me
+dis me ronge d'un feu intérieur. Vois toi-même combien
+je suis échauffée et tremblante.</p>
+
+<p>En disant cela, je me tournai vers elle et je me plaçai
+de façon à ce que, si quelqu'un regardait par le
+trou de la serrure, rien ne lui pût échapper. Si le
+prince était là, c'était le moment d'entrer, et il entra!</p>
+
+<p>Ainsi qu'un homme du monde parfait et plein
+d'expérience, il comprit immédiatement que toute
+parole était inutile, qu'il devait vaincre avant tout et
+qu'il y aurait après assez de temps pour les explications.
+À la conduite de Roudolphine, je vis que tout
+était arrangé d'avance. Je voulais me cacher sous
+les couvertures, Roudolphine me les arracha; je voulais
+pleurer, elle m'étouffait, en riant, de baisers. Et
+comme j'attendais enfin la réalisation immédiate de
+mon plus long désir, je dus patienter encore. J'avais
+compté sans la jalousie de Roudolphine. Malgré la
+nécessité de me prendre pour complice, malgré la
+crainte de voir son plan échouer au dernier instant,
+elle ne m'accordait pas les prémices des baisers princiers.
+Avec une ruse que je lui enviai, mais que je
+n'osais pas démasquer sans sortir de mon rôle, elle
+dit au prince que je consentais et que j'étais prête à
+tout, mais que je voulais encore me convaincre de
+l'efficacité du moyen employé, et qu'elle voulait se
+soumettre à un essai devant moi. Je vis bien que le
+prince ne s'attendait pas à une telle offre et qu'il
+aurait préféré faire cet essai avec moi plutôt qu'avec
+Roudolphine. Pourtant il n'y avait rien à faire contre
+cette proposition. Roudolphine fit donc tous les préparatifs
+nécessaires pour se garantir contre les conséquences
+du baiser masculin, puis elle se livra au
+prince impatient, en me recommandant de rester
+attentive à l'opération.</p>
+
+<p>La recommandation était superflue: le spectacle
+était vraiment superbe de ces deux êtres, beaux et
+jeunes, s'aimant avec fougue, avec puissance, entraînés
+par leur passion et par les forces aveugles de la
+nature. Leurs soupirs annoncèrent l'extase.</p>
+
+<p>Roudolphine ne relâcha pas l'étreinte de ses bras
+avant d'avoir retrouvé ses esprits; alors, avec un
+visage rayonnant, elle retira le domino et me montra,
+triomphante, qu'il avait rempli son but. Elle se donna
+une peine inimaginable pour me faire comprendre ce
+que Marguerite m'avait déjà si bien expliqué; mais
+je n'avais jamais su me procurer ces engins, que
+Franz aussi aurait pu employer. Roudolphine débordait
+de joie, elle m'avait montré sa suprématie, elle
+avait obtenu les prémices du prince qui, certainement,
+attendait un autre plat, ce soir-là. Je décidai de
+prendre ma revanche quelques instants plus tard.
+Le prince était extrêmement aimable. Au lieu de
+profiter de son avantage acquis, il nous traitait toutes
+deux avec beaucoup de tendresse. Il ne prenait rien,
+se contentait de ce que nous lui accordions, et parlait
+avec feu du plaisir qu'un divin hasard lui procurait
+avec deux femmes aimables. Il décrivait nos relations
+avec les plus belles couleurs. C'est ainsi qu'il remplissait
+le temps pour reprendre ses forces; il n'était
+plus très jeune, mais restait vaillant dans le plus séduisant
+plaisir.</p>
+
+<p>Enfin, l'instant était venu! Il me supplia de me confier
+entièrement à lui et de supporter une douleur
+peut-être excessive. Roudolphine fit avec beaucoup
+de mignardises les préparatifs auxquels j'assistais, en
+regardant à travers mes doigts. Pendant ce temps je
+songeais, un peu inquiète. Il y avait longtemps que je
+me demandais comment tromper le prince sur ma
+virginité. Car une première fois, très artificiellement,
+au temps de Marguerite, j'avais perdu ce qui a tant
+de prix pour les hommes. Toutefois, j'étais décidée à
+m'abandonner tout entière: je voulais être initiée.</p>
+
+<p>J'ai gardé de ces moments un souvenir très net;
+tous les gestes de mon bouillant partenaire, comme
+les miens, se sont calqués en quelque sorte dans mon
+cerveau, et je pourrais reconstituer très exactement,
+très minutieusement, la scène qui devait me faire
+définitivement femme, consacrer l'emprise de l'homme
+sur mon corps. Mais à quoi bon revivre ces minutes
+vraiment poignantes? À quoi bon aussi tenter de leur
+donner une importance qu'elles ne peuvent avoir que
+pour nous, les initiées? J'étais la victime, mais une
+victime bénévole, impatiente du sacrifice. Quant au
+bourreau, quelle que pût être sa délicatesse, il était le
+mâle, que le sang versé devait remplir de joie, de
+volupté, d'orgueil. Certes, j'ai souffert, et beaucoup
+plus même que je n'y étais préparée, que je ne
+me l'étais imaginé; mais je l'avais voulu, il avait
+fallu que je le veuille: j'étais destinée, comme toutes
+celles de mon sexe, à expier je ne sais quelle faute
+originelle. Vous voulez savoir si du moins la douleur
+fut accompagnée de joie. Vraiment, je mentirais
+si je parlais d'un plaisir. D'après ce que Marguerite
+m'avait raconté et d'après mes propres essais, je
+m'attendais à un plaisir beaucoup plus fort. Comme
+je feignais d'être évanouie, j'entendis le prince parler
+avec enthousiasme des signes évidents de ma virginité.
+En effet, mon sang avait jailli sur le lit et sur
+sa robe de chambre. C'était beaucoup plus que je
+n'osais espérer, surtout après mon malheureux essai
+au temps de Marguerite. Vraiment, il y avait une belle
+différence entre l'artifice et la réalité. En tout cas,
+cela n'était pas mon propre mérite, mais bien un pur
+hasard, ainsi que la virginité est en général une chimère.
+J'en ai souvent parlé avec des femmes, et j'ai
+entendu les choses les plus contradictoires. Certaines
+femmes affirment n'avoir jamais souffert; d'autres,
+par contre, avouent que longtemps l'approche de
+l'homme leur fut très douloureuse. Ce sont là mystères
+de la nature et de la conformation corporelle.
+Au reste, rien n'est plus facile que de tromper un
+homme, surtout si ce dernier est quelque peu crédule
+et confiant. Les subterfuges qui laissent croire à la
+virginité sont nombreux et précis; toute femme un
+peu expérimentée le sait, et l'étude des m&oelig;urs de
+tous les pays, de l'Orient à l'Occident, nous donne à
+cet égard des renseignements suggestifs. Assez philosophé!</p>
+
+<p>D'ailleurs il est temps que je me réveille de mon
+évanouissement! J'avais fait à ma volonté; il s'agissait
+maintenant de jouir sans sortir de mon rôle de fille
+séduite. Le principal était fait! Le prince et Roudolphine
+prenaient un plaisir particulier à me consoler,
+car ils étaient convaincus d'initier une novice!
+Les rideaux furent tirés et un jeu indescriptible et
+charmant commença. Le prince fut assez honnête
+pour ne pas parler d'amour, de langueur et de nostalgie.
+Il n'était que sensuel, mais avec délicatesse;
+car il savait que la délicatesse pimente les jeux
+d'amour. Je faisais toujours semblant d'avoir été
+violée, mais je n'apprenais que plus vite tout ce que
+l'on m'enseignait. Et le professeur était savant, bien
+doué, tumultueux dans ses désirs comme dans ses
+gestes. La théorie et la pratique avaient chacune leur
+tour: la première était un piment de tout premier
+ordre pour préparer les satisfactions encore un peu
+douloureuses de la seconde. Vous comprenez que je
+ne puisse pas oublier cette nuit incomparable! Le
+prince nous quitta bien avant le jour, et nous nous
+endormîmes, étroitement enlacées, jusqu'à midi
+passé.</p>
+
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p class="d">SEULE!
+</p>
+
+<p>Après ce long et profond sommeil, qui nous réconforta
+des fatigues endurées durant la nuit, nous déjeunâmes
+copieusement. Roudolphine dut se confesser,
+c'est-à-dire me raconter dans tous ses détails sa
+liaison avec le prince.</p>
+
+<p>Son histoire n'était, au fond, que celle de toute
+femme sensuelle négligée par son mari. Le prince,
+grâce à sa grande expérience, avait tout de suite
+compris le malheur secret de l'union de Roudolphine,
+et elle ne put pas lui cacher bien longtemps son tempérament
+impressionnable.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, le prince s'était approché
+d'elle avec beaucoup de prudence et d'adresse. Passionné,
+mais d'un extérieur froid, il évitait de se
+compromettre. Il avait su profiter de l'humeur volage
+du mari pour excuser la propre infidélité de
+Roudolphine.</p>
+
+<p>Roudolphine, tourmentée par son tempérament et
+voulant, depuis longtemps, se venger de la froideur
+de son mari, s'était laissé séduire. En général, la
+vengeance est ce qui pousse le plus facilement à
+l'adultère, quoique les femmes mariées ne l'avouent
+qu'involontairement.</p>
+
+<p>Roudolphine m'avoua d'ailleurs qu'elle n'aimait
+point le prince, et pourtant j'eus l'occasion de remarquer
+qu'elle était jalouse de ses faveurs, sinon de ses
+amitiés. Elle m'avoua encore que le prince était le
+seul homme auquel elle se fût donnée, excepté son
+mari.</p>
+
+<p>Je le crois volontiers. Roudolphine devait surveiller
+jalousement le renom mondain de son mari et son
+honneur encore intact. Elle devait, avec beaucoup de
+prudence, faire le choix de ses relations. Son mari
+n'aurait pas accepté impunément une conduite légère
+de sa femme: s'il ne l'aimait plus, il était très fier et
+craignait le ridicule. Dans ces circonstances particulières,
+je crois volontiers que le prince était le seul
+homme auquel elle accordait ses faveurs; d'un autre
+côté, je ne crois pas me tromper en disant qu'avant
+de rencontrer le prince, elle eût été très facilement la
+proie de tout séducteur adroit si la plus grande entremetteuse
+du monde, l'occasion, lui eût été favorable.</p>
+
+<p>L'histoire de Roudolphine n'avait donc rien d'extraordinaire;
+j'écoutais pourtant avec plaisir cette
+confession. De semblables histoires, concernant mon
+sexe, m'ont toujours captivée. J'ai le don de les provoquer
+par ruse ou par surprise, si mes amies ne
+m'ouvrent pas volontairement leur c&oelig;ur et si elles ne
+veulent pas me révéler le secret de leurs manières de
+penser et de sentir.</p>
+
+<p>De telles communications m'intéressent psychologiquement,
+elles élargissent mon point de vue et la
+connaissance du monde et des hommes. Elles confirment
+ma conception, que j'ai déjà plusieurs fois
+répétée: notre société vit sur l'apparence, et il y a
+deux morales, une morale devant les hommes et une
+morale entre quatre yeux.</p>
+
+<p>En effet, quelle expérience n'avais-je pas, malgré
+ma jeunesse! D'abord, mon père, sévère et digne, et
+ma mère vertueuse: je les avais surpris au moment
+de l'ivresse des sens, au moment du triomphe de la
+volupté. Ensuite, Marguerite: quoique vive et animée,
+elle parlait toujours des convenances et des
+bonnes m&oelig;urs, elle sermonnait perpétuellement ma
+jeune cousine, et quels aveux n'avait-elle pas confiés
+à ma jeune oreille, et n'avais-je pas vu de mes propres
+yeux comment elle apaisait ce qui la consumait
+en se procurant l'illusion de ses désirs! Enfin, ma
+tante, l'exemple le plus complet d'une vieille fille
+prude et sèche! Et Roudolphine, cette élégante jeune
+femme, qui se donnait à un homme parce que la joie
+du lit conjugal lui était trop parcimonieusement
+distribuée, selon son goût! Et le prince, cet homme
+extérieurement froid et diplomatique, une nature
+complètement disciplinée, quelle vigueur sensuelle
+ne vivait pas en lui! Et ces personnes ne jouissaient-elles
+pas, dans leur cercle, du renom de la
+plus haute moralité? Oui, j'avais raison: le monde
+se base sur l'apparence.</p>
+
+<p>Maintenant que j'avais atteint mon but, que j'étais
+la confidente de Roudolphine et du prince, je crus
+ma pruderie hors de mise et j'avouai à Roudolphine,
+non sans feindre de rougir, que les ébats de la nuit
+passée et que les enlacements du prince m'avaient
+fait grand plaisir. Roudolphine m'embrassa très tendrement
+pour cet aveu. Elle était encore toute ravie
+de m'avoir initiée dans les mystères de l'amour,
+d'avoir été ma maîtresse et de m'avoir procuré une
+jouissance que je ne devais, au fond, qu'à ma propre
+ruse.</p>
+
+<p>Le soir, le prince ne nous fit pas inutilement languir.
+Il partageait ses caresses également entre Roudolphine
+et moi. Ma vanité me disait que, malgré
+cette neutralité apparente, il me préférait de beaucoup
+à Roudolphine. Roudolphine lui était coutumière;
+j'avais pour lui l'attrait de la nouveauté et du
+changement, ce qui est, ainsi que vous le savez bien,
+le piment du plaisir, tant pour les hommes que pour
+les femmes. D'ailleurs, je ne pris pas encore ma revanche.
+Roudolphine obligea le prince à lui sacrifier
+les prémices de sa force. Le prince, pour être juste,
+s'efforça de me compenser de cette perte. Mais à quoi
+bon vous raconter cette nuit dans tous ses détails: je
+devrais vous répéter les mêmes choses, ce qui serait
+fatigant pour tous les deux. Votre imagination, vu
+mes précédentes confessions, est maintenant capable
+de se composer ces scènes.</p>
+
+<p>Indubitablement, le premier amour d'un adolescent
+inexpérimenté a un grand, un immense charme
+pour une femme. Être sa maîtresse, le conduire pas à
+pas, l'initier aux doux secrets du plaisir et lui en
+faire connaître toute la profondeur! L'autorité que la
+femme exerce alors sur l'homme flatte sa vanité. Et
+les caresses naïves et gauches d'un jeune homme ont
+un charme particulier. Mais la femme ne goûte
+qu'entre les bras d'un homme expérimenté le contentement
+sensuel le plus parfait. Il doit connaître tous
+les secrets de la volupté et tous les moyens de la
+renouveler et de l'augmenter. Le prince était ainsi.
+Et si vous pensez qu'à ce raffinement sensuel, qu'à
+la force de sa nature physique il joignait la plus parfaite
+délicatesse, qu'il ne brutalisait jamais la femme
+qui s'abandonnait à lui, qu'il semblait toujours
+avoir en vue le seul plaisir de la femme et qu'ainsi il
+jouissait doublement, vous aurez une idée de ce que
+devaient être les jeux voluptueux de ces nuits taciturnes.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant arriva, comme d'habitude, le
+mari de Roudolphine. Le prince fut invité à dîner.
+À Vienne, le prince fréquentait beaucoup la maison
+du banquier; mais à Baden il se montrait rarement
+dans la villa de Roudolphine pour ne pas éveiller de
+soupçons. Depuis que j'étais mêlée à leur secret, je ne
+l'avais vu que la nuit. Alors il ne connaissait aucune
+contrainte, le lieu et le but de mon rendez-vous le
+voulaient naturellement.</p>
+
+<p>Malgré ma force de caractère, j'avoue que je ne vis
+pas le prince sans violents battements de c&oelig;ur. Il
+entra dans la salle à manger, et je crois bien qu'une
+vive rougeur inonda mon front malgré mes efforts.
+La conduite du prince me calma bientôt et m'aida à
+me maîtriser moi-même.</p>
+
+<p>Le prince salua Roudolphine avec la familiarité
+que ses relations avec le mari lui permettaient;
+moi, il me salua avec cérémonie. À table, après les
+premiers verres de vin, il s'anima un peu, mais
+sans jamais sortir de sa froideur qui lui était comme
+une seconde nature. Personne, en nous observant
+ainsi à table, n'aurait pu soupçonner les relations
+intimes qui existaient entre nous. La conduite du
+prince était d'une politesse recherchée, mais rien de
+plus, et d'une froideur aristocratique. Le prince était
+vraiment supérieur en son genre. Il avait une vaste
+culture scientifique et une expérience profonde du
+monde et de la vie; il ne perdait jamais son sang-froid;
+rien ne le rendait confus, et il était tout à fait
+impossible de lire ses pensées sur son visage calme et
+impassible. Chevaleresque des pieds jusqu'à la tête,
+il était serviable et réservé; sa plus grande qualité
+était cependant sa discrétion. Il avait eu beaucoup de
+succès auprès des femmes; il connaissait subtilement
+toutes les faiblesses du c&oelig;ur humain. Il parlait rarement
+de ses conquêtes et ne citait jamais les noms.
+L'égoïsme froid qui était le trait fondamental de
+son caractère lui permettait de rompre toute liaison
+qui lui pesait; mais jamais aucune femme n'eut à se
+plaindre d'avoir été trahie. Il pouvait rompre froidement
+un c&oelig;ur de femme, mais il épargnait toujours
+son honneur. Sans amour et sans besoin de tendresse,
+le prince ne recherchait que la jouissance. C'est pourquoi
+l'amitié de cet homme m'était très précieuse,
+moi qui recherchais aussi le plaisir sans vouloir
+donner mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nous prîmes le café au jardin. Le prince offrit son
+bras à Roudolphine et le banquier m'offrit le sien.
+Comme les deux hommes s'étaient éloignés un instant
+pour parler affaires, Roudolphine m'exprima les
+regrets que la venue de son mari lui causait en interrompant
+nos plaisirs nocturnes.</p>
+
+<p>Si Roudolphine avait l'intention de me condamner
+cette nuit-là à la continence, cela ne s'accordait pas
+avec mes intentions. Dès l'arrivée du banquier j'avais
+décidé d'avoir le prince pour moi seule cette nuit. Je
+ne savais pas comment lui faire comprendre que si
+Roudolphine renonçait à sa visite, j'y tenais d'autant
+plus. Le prince me murmura lui-même à l'oreille que
+je pouvais l'attendre, malgré la présence du mari de
+Roudolphine. Je n'avais qu'à lui donner la clé de ma
+chambre à coucher. Une demi-heure plus tard, la clé
+était entre ses mains.</p>
+
+<p>Le prince pénétra peu après minuit dans ma
+chambre et je passai des heures ravissantes entre ses
+bras. Il m'assura qu'il me préférait, sous tous les
+rapports, à Roudolphine. La chaleur de ses baisers et
+la force énergique de ses caresses me prouvaient
+qu'il ne tenait pas seulement à flatter ma vanité féminine.
+Le prince était très excité; il était insatiable.
+Malgré tout le plaisir qu'il me procura, j'étais si épuisée
+que je m'endormis aussitôt qu'il m'eut quittée. Je
+ne me réveillai que quand Roudolphine vint elle-même
+me secouer. Du premier coup d'&oelig;il je vis que
+le prince avait oublié sa montre sur le lavabo. Roudolphine
+l'avait aussi vue; elle comprit immédiatement
+avec qui j'avais passé la nuit et elle connut la
+cause de mon profond sommeil. Elle me fit de violents
+reproches sur ma légèreté, qui aurait pu la
+compromettre aux yeux de son mari. Je lui déclarai
+avec calme que je ne savais pas comment
+j'aurais pu la compromettre, vu que son mari, qui
+m'avait fait la cour, ne pouvait pas me reprocher de
+permettre libre accès au prince. Tous mes raisonnements
+n'arrivèrent pas à la calmer. Je compris que
+son humeur ne découlait pas autant de la crainte
+d'avoir été compromise que de sa jalousie. Elle enviait
+les caresses de feu que je venais de goûter, elle
+qui n'avait pu trouver compensation dans les embrassements
+froids de son mari.</p>
+
+<p>Le soir suivant, lorsque nous fûmes de nouveau
+ensemble tous les trois, je vis bien que mes suppositions
+étaient justes. Roudolphine mit tout en train
+pour me ravaler aux yeux du prince, elle tâchait de
+le capter entièrement. Je pris et trouvai ma revanche
+quand Roudolphine eut ses époques, qui, d'après la
+loi juive, lui interdisaient toute relation avec
+l'homme. Le prince ne s'occupait que de moi et en
+présence de Roudolphine. Cette circonstance mit le
+comble à sa jalousie. Elle n'aimait pas le prince;
+pourtant cette préférence marquée la blessait. Aussi
+je ne fus aucunement surprise de voir Roudolphine
+changer de conduite et devenir plus froide. Un jour
+elle me déclara que des affaires de famille l'obligeaient
+de quitter Baden plus tôt que de coutume. Ainsi elle
+mettait fin à ma liaison avec le prince, mais rompait
+aussi toute relation avec lui, car elle n'osait pas le
+recevoir dans sa maison à Vienne. Ainsi il est bien
+vrai que la jalousie, le besoin de supprimer une
+rivale vous fait accepter les plus durs sacrifices.
+Entre dames du haut monde, aucune explication n'a
+lieu quand il s'agit de ces choses; et ainsi il n'y en
+eut pas entre Roudolphine et moi. Pourtant je lui fis
+sentir que je connaissais la raison de son changement
+de conduite, et que c'était la jalousie. Cette
+remarque ne contribua point à ranimer nos anciens
+sentiments, et nous qui avions été si longtemps inséparables,
+nous nous séparâmes avec une froideur à
+peine contenue. Mais n'est-ce pas le cas de toute
+amitié féminine? Celle-ci, aussi généreuse qu'elle
+puisse être, ne résiste jamais au premier givre de la
+jalousie!</p>
+
+<p>Je retournai donc avec Roudolphine à Vienne.
+Comme je ne lui rendais que très rarement visite, je
+ne vis que très rarement le prince. Celui-ci avait
+tâché de m'approcher et m'avait priée de lui permettre
+de venir me voir; je dus le lui refuser. Je prenais trop
+garde à mon honneur pour risquer ainsi de me compromettre.
+D'ailleurs, même si je l'avais voulu, il
+m'eût été impossible de lui accorder un rendez-vous,
+comme il le désirait. Ma tante me surveillait très
+étroitement, et même si j'étais arrivée à la duper, une
+actrice, qui par son métier prend un caractère public,
+est surveillée par mille yeux, et la plus petite imprudence
+peut la ruiner. On accorde bien à une actrice
+une certaine liberté d'allures; les mille yeux du
+public sont une bien lourde cuirasse à sa vertu; il lui
+est plus difficile qu'à toute autre femme de goûter certaines
+joies en cachette.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ma liaison se dénoua. Aujourd'hui,
+je pense encore avec plaisir au beau et spirituel prince,
+qui le premier m'enseigna, non pas l'amour, mais
+bien la volupté qu'une femme peut goûter aux
+étreintes d'un homme.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de vous dire, puisque vous me connaissez,
+que cette rupture amenée par la jalousie de
+Roudolphine me causa les plus vifs regrets? Il m'était
+bien difficile de trouver un remplaçant, et je dus
+reprendre les joies si restreintes de la main. Vous
+connaissez assez la vie théâtrale pour savoir qu'il ne
+me manquait pas d'admirateurs. Aucune femme, si elle
+désire faire des conquêtes, n'est plus excellemment
+placée que les artistes. Elles peuvent, du haut de la
+scène, exposer leur beauté et leur talent à mille yeux.
+Les autres femmes ne peuvent agir que dans le
+milieu très étroit de leur famille. Une actrice
+célèbre satisfait en outre la vanité des hommes, heureux
+d'être un peu illuminés par son auréole. Il n'est
+donc pas étonnant qu'une artiste célèbre soit entourée
+des représentants de la plus vieille aristocratie et
+des matadors de la bourse; même le dernier des
+poètes lui apporte humblement les premiers essais de
+sa muse, les adorateurs de toutes les classes la poursuivent:
+ils attendent tous un regard, ont tous soif de
+ses faveurs. Mais, parmi tous ces hommes, comment
+devais-je trouver celui dont j'avais besoin, celui qui
+était prêt à contenter tous mes désirs, sans s'arroger
+aucune autorité? Il devait être mon esclave, il devait
+être prêt à voir ma liaison se dénouer à chaque instant,
+et je devais pouvoir compter sur sa discrétion.
+Seul le hasard pouvait m'aider à faire cette découverte,
+et le hasard ne me fut point favorable.</p>
+
+<p>J'avais un engagement d'un an au théâtre de la
+Porte Kaertner. Il touchait à sa fin; au moment de le
+renouveler, on me fit des propositions avantageuses
+à Budapest et à Francfort. J'aime Vienne, la belle
+ville impériale. J'aurais préféré y rester, même avec
+des gages moins brillants. La fortune de mon père
+avait périclité. Depuis un an je n'avais plus besoin de
+son aide, mais ma reconnaissance m'obligeait à
+l'aider dans la mesure du possible. C'est pourquoi
+je m'engageai à Francfort, où les offres pécuniaires
+étaient les plus avantageuses. Je quittai Vienne pour
+un an.</p>
+
+<p>Je pris congé de Roudolphine dans une très courte
+visite. Le temps et sa jalousie avaient absolument éteint
+notre amitié, jadis si charmante.</p>
+
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p class="d">CHASTE!
+</p>
+
+<p>Vous serez très étonné, cher ami, de voir combien
+les lettres que je vais vous écrire diffèrent de celles
+que je vous ai écrites jusqu'à présent. Le style, la
+conception, la philosophie et le point de vue ont
+changé. Le sujet en sera aussi beaucoup plus varié.
+Ne pensez donc point que je sois fatiguée d'écrire ou
+que j'aie trouvé un confident pour continuer mes
+mémoires. Je devrais alors avoir rencontré un homme
+auquel je puisse me confier, comme à vous, sans limite.
+Ceci n'est pas le cas. Il faut connaître les hommes
+intimement, ainsi que j'ai eu le bonheur de vous
+connaître, pour oser leur communiquer tout ce que
+l'on pense et tout ce que l'on sent. Jusqu'à présent je
+n'en ai rencontré aucun, et surtout pas parmi ceux
+auxquels je me suis donnée corporellement. Le changement
+de ma manière d'écrire vient de ce que j'ai
+changé de point de vue en rédigeant mes souvenirs.
+Je revis tout au fur et à mesure, je me crois transportée
+dans les mêmes situations et je n'ai peut-être pas
+tort d'adapter mon style à chaque nouvelle aventure.</p>
+
+<p>Je me souviens d'avoir lu dans le prologue du
+«Faust» de G&oelig;the la phrase suivante, que je crois
+être un axiome: «Aussi rapide que le passage du
+bien au mal». Vous comprendrez ainsi si j'ai changé
+ma conception de la volupté. Vous le comprendrez
+d'autant mieux en pensant que quinze mois se sont
+écoulés depuis ma dernière lettre.</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous ennuyer avec une longue préface.
+Les préfaces ne sont pas récréatives et je ne les
+lis jamais. Je vais aux faits, <i lang="en">stick to facts</i>, ainsi que les
+Anglais disent.</p>
+
+<p>Je vous disais dans ma dernière lettre que j'acceptai
+l'engagement de Francfort parce qu'il était le plus
+avantageux. Heureusement que je ne m'engageai que
+pour deux ans. Sous tous les rapports, ce sont deux
+années perdues.</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai à Francfort, l'Allemagne n'était
+pas encore en proie à la wagneromanie, car Wagner
+était encore inconnu dans le monde musical; pourtant
+notre répertoire était déjà du plus mauvais goût.
+La lutte entre la musique allemande et la musique
+italienne commençait. L'allemande commençait à
+triompher à Francfort.</p>
+
+<p>Une cantatrice peut aimer sa patrie, elle peut chérir
+sa langue, les m&oelig;urs et les souvenirs de son
+enfance; elle n'a pourtant qu'une seule patrie: la
+musique. Et j'ai toujours préféré l'italienne à toute
+autre. Elle rend mieux nos sentiments et notre âme,
+elle parle mieux le langage de notre c&oelig;ur. Elle est
+plus expressive, plus passionnée, plus touchante et
+plus douce que la musique érudite de l'Allemagne ou
+que la musique légère et brillante de la France. Celle-ci
+semble toujours avoir été écrite pour danser le
+quadrille. Les opéras italiens permettent aux chanteurs
+de rendre tout ce dont ils sont capables, la
+musique en a été écrite pour eux; tandis que la musique
+allemande était surtout instrumentale, nous
+devons toujours nous sacrifier à l'orchestre.</p>
+
+<p>En outre, Francfort est la ville la plus désagréable
+que je connaisse. L'aristocratie de l'argent et les juifs
+y donnent le ton. On n'y comprend rien à l'art. Les
+gens louent une loge, comme à la parade. On ne
+compte que par sa richesse. L'art n'y peut donc pas
+fleurir. La passion la plus violente gèle dans cette
+ville. L'amour et les plaisirs n'y sont pas un besoin
+naturel, «un rafraîchissement de la rate», comme
+dit Shakespeare.</p>
+
+<p>Il ne me manquait pas d'admirateurs. Ils étaient de
+toutes nationalités, mais leurs ancêtres à tous avaient
+passé la mer Rouge. Ils m'entouraient avec respect,
+quand j'avais soif de volupté. Il n'y en avait pas un
+que je crusse digne de recevoir mon amour et le trésor
+que je portais sans cesse avec moi. Parmi mes
+collègues, il y avait quelques hommes jolis et galants;
+mais c'est un de mes principes de ne jamais
+choisir un comédien, un chanteur ou un musicien.
+Ils sont trop indiscrets; on y risque son honneur et
+parfois son engagement. Je tiens à conserver le
+nimbe de la vertu.</p>
+
+<p>Si, au moins, j'avais pu rencontrer une femme ou
+une jeune fille! Je me serais donnée toute, ainsi qu'à
+Marguerite! Je n'aurais rien épargné pour révéler les
+doux mystères de l'amour! Mais ces personnes étaient
+ou prudes inabordables ou très laides. D'autres
+avaient, par contre, une telle pratique qu'elles étaient
+usées. Elles me faisaient toutes horreur. J'étais donc
+bornée à moi-même.</p>
+
+<p>«Et si je profitais de mon séjour forcé dans cette
+ennuyeuse ville pour me fortifier et me préparer à
+l'amour à venir? me disais-je souvent. Suis-je capable
+de faire cela? Et la volupté future me récompensera-t-elle
+de ma chasteté? Je veux essayer.» On dit que
+la volonté humaine est ce qu'il y a de plus fort au
+monde. Je me soumis à cette épreuve.</p>
+
+<p>Durant les premières semaines, j'eus une peine
+inouïe à me dominer. Cela me coûtait des efforts surhumains
+de m'empêcher de frôler machinalement tel
+ou tel endroit de mon corps. À la longue, ce me fut
+plus facile. Et quand des rêves voluptueux m'agitaient,
+quand la chaleur de mon sang m'aiguillonnait,
+je sautais hors du lit et je prenais un bain froid ou
+j'ouvrais un journal et je lisais un article de politique.
+Rien ne refroidit autant qu'une lecture politique;
+unie douche froide est, en comparaison, encore
+un excitant!</p>
+
+<p>Après deux mois de mortifications volontaires, les
+tentations étaient plus rares. Quand elles me surprenaient,
+elles n'étaient plus aussi têtues ni aussi
+longues. Je crois que j'aurais pu renoncer complètement
+à l'amour, si je l'avais voulu. Ceci est une folie,
+et je ne sais pas pourquoi je l'aurais fait. L'on peut
+être chaste pour goûter ensuite une volupté d'autant
+plus forte. La chasteté est alors un excitant. Quand
+on veut aller au bal, on ne va pas se fatiguer en faisant
+de longues promenades auparavant, et quand
+on est invité à un dîner succulent, on ne se charge
+pas l'estomac avant d'y aller. Il en est de même des
+plaisirs de l'amour.</p>
+
+<p>Pourtant je ne sais pas si j'aurais pu supporter
+cette vie durant deux ans. Je dois à un divin hasard
+d'avoir traversé cette épreuve. Je vous vois sourire,
+vous ne le croyez pas.</p>
+
+<p>Écoutez plutôt. Je vous assure que je vous écris la
+pure vérité.</p>
+
+<p>Une de mes collègues, M<sup>me</sup> Denise A..., Française
+de naissance, mais qui parlait parfaitement l'allemand,
+était la seule, parmi toutes les chanteuses,
+avec qui je pouvais parler librement de tout. Je
+n'avais pas à craindre son indiscrétion, tant son
+indulgence était grande.</p>
+
+<p>Elle avait tout traversé, son expérience était immense,
+elle était trop blasée pour subir le chatouillement
+sexuel. Elle n'était pas assez âgée ni assez laide
+pour ne plus trouver de cavalier d'amour. Et si elle
+se laissait courtiser par celui-ci et par celui-là, c'était
+pour les dépouiller, ainsi qu'il est d'usage à Paris.</p>
+
+<p>Certains, que leur goût bizarre poussait vers Denise,
+s'étaient adressés à moi pour leur servir d'intermédiaire,
+et j'étais assez bon enfant pour présenter
+leur plaidoyer. C'est ainsi que commença notre amitié.</p>
+
+<p>«J'ai perdu toute envie de jouir; non parce que je
+suis déjà épuisée, mais par dégoût, disait-elle. Quand
+on pense ou quand on lit jusqu'où peut vous pousser
+cette espèce de jouissance, l'on n'en a plus envie.
+L'eau est froide, puis tiède, puis bouillante. L'on
+s'enfonce dans des bourbiers pour disparaître enfin
+dans des cloaques remplis de vers immondes. Vous
+l'apprendriez bientôt, si vous vous aventuriez dans
+cette voie. J'ai été mariée au plus grand libertin que
+l'on puisse imaginer. Ces débauches l'ont tué. C'était
+une terrible maladie! Plusieurs maux le rongeaient
+de son vivant. Il est mort de la tuberculose de la
+moelle épinière. Il avait, en outre, la syphilis. Son corps
+n'était qu'une immense plaie, et il perdit la vue. Il
+n'avait pas encore trente-trois ans. Je l'adorais, j'étais
+désespérée de l'avoir perdu. Toutes ses maladies
+l'emportèrent au galop. Il allait tous les jours au
+bois de Boulogne; en moins de six mois, il ne pouvait
+déjà plus bouger. Je le soignais avec une de mes
+amies; on devait le servir comme un nourrisson.
+Savez-vous à qui il devait une fin si épouvantable?
+À un être infâme, qui se disait son ami et qui lui mit
+en main le livre le plus terrible qui ait jamais été
+écrit: <i>Justine et Juliette ou les Malheurs de la vertu
+et les Prospérités du vice</i>, du marquis de Sade. On
+dit que l'auteur est devenu fou par suite de ses débauches
+et qu'il est mort dans un hospice d'aliénés.
+M. Duvalin, l'ami de mon mari, prétendait que le
+marquis de Sade n'était pas devenu fou, mais qu'il
+s'était enfermé dans un cloître, à Noisy-le-Sec, dans
+les environs de Paris, pour célébrer des orgies avec
+des jésuites. Quand j'accablai Duvalin de reproches,
+quand je l'accusai d'être l'assassin de mon mari, il
+haussa les épaules et me dit que ce n'avait pas été
+son intention de perdre mon mari, mais, au contraire,
+qu'il avait voulu le mettre en garde contre ses
+mauvais penchants. Il n'en pouvait rien si son remède
+n'avait pas réussi.&mdash;Que voulez-vous, madame,
+me disait-il, moi aussi j'ai été torturé par le démon
+de la chair; la lecture de ce livre, qui a perdu votre
+mari, m'a guéri de toute envie naturelle. Je ne dis
+pas que je suis devenu un ascète, mais je n'appartiens
+plus au troupeau des cochons d'Épicure, qui ont fait
+un cloaque de l'amour sexuel.</p>
+
+<p>«Le dégoût m'a dégrisé; la boue l'a attiré. Qui est
+fautif? Au désespoir, je voulais me suicider. Je voulais
+le faire avec raffinement, car j'étais très fantasque.
+Mon mari, durant notre union, avait épuisé
+chaque espèce de jouissance animale que l'on peut
+goûter avec une femme seule. Quand j'ouvris pour la
+première fois le livre du marquis de Sade, qui était
+illustré de cent eaux-fortes, je vis bien qu'il en avait
+réalisé plusieurs avec moi. Mes pensées déliraient, je
+voulais tout essayer, m'abandonner à tous les excès
+contenus dans ce livre et mourir de débauches,
+comme mon mari. Ainsi, les femmes hindoues
+montent sur le bûcher après la mort de leur époux et
+se laissent consumer vivantes.</p>
+
+<p>«Mon amour était illimité. La mort que je choisissais
+était la sienne. Je vous assure qu'elle était beaucoup
+plus torturante que la mort par le feu. Je voulais
+étudier la théorie de la volupté animale, puis l'appliquer
+à la pratique. Mon mari m'avait fait cadeau de
+quelques-uns de ces ouvrages qui en traitent, ainsi
+les <i>Mémoires d'une Anglaise</i>, de <i>Fanny Hill</i>, les
+<i>Petites fredaines</i>, l'histoire de <i>Dom Bougre</i>, le <i>Cabinet
+d'Amour et de Vénus</i>, les <i>Bijoux indiscrets</i>, la
+<i>Pucelle</i> de Voltaire et les <i>Aventures d'une Cauchoise</i>.</p>
+
+<p>«Il m'en avait lu une partie pour nous disposer
+tous les deux au plaisir. Il ne manquait jamais son but
+et me trouvait prête à faire toutes les cochonneries
+qu'il désirait. Mais il ne m'avait jamais montré le livre
+de Sade, qu'il croyait trop dangereux. Après sa
+mort, je le découvris au fond d'une armoire à double
+fond. Je me mis à le lire. Mon impatience me poussait
+à connaître le sens des illustrations. Je lus avant
+tout les scènes les plus épouvantables. Par exemple,
+la torture des femmes, la scène de la ménagerie,
+l'aventure du mont Etna, les flagellations, les viols de
+garçons, les scènes à Rome, celle où le marquis de
+Sade se jette, revêtu d'une peau de panthère, entre des
+femmes et des enfants nus et mord un garçonnet
+jusqu'à le tuer, enfin la description des orgies où deux
+femmes sont guillotinées, les bestialités, etc., etc.</p>
+
+<p>«Maintenant, je commençais à comprendre Duvalin.
+Ce livre pouvait avoir une double influence, suivant
+le tempérament du lecteur ou de la lectrice, suivant
+leur sensibilité et leur esprit. Duvalin en était
+blasé; moi, j'étais saisie de dégoût. Il me coûta tant
+d'efforts pour terminer cette lecture que j'étais déjà
+insensible avant d'aller à la pratique. Je ne pouvais
+plus penser à l'amour, et quand je pensais aux sensations
+qu'il procure, elles me paraissaient fades, vides.
+J'étais radicalement guérie de toute démangeaison
+voluptueuse qui peut être dans le corps humain. Je
+commençais à comprendre l'état d'esprit des castrats
+masculins.»</p>
+
+<p>Denise me raconta encore beaucoup de choses sur
+ce sujet. Elle me croyait complètement inexpérimentée
+dans la pratique. Elle soupçonnait que je connaissais
+le soulagement manuel ou le plaisir que l'artifice
+peut procurer, ou même l'étreinte de personnes de
+mon sexe; mais elle pensait que j'ignorais complètement
+l'homme. La feinte est innée chez la femme,
+ainsi que la vantardise chez l'homme. Elle me demanda
+si j'avais jamais lu un de ces livres dont elle
+m'avait parlé. À ma réponse négative, elle me conseilla
+de commencer immédiatement par la <i>Justine</i> et
+la <i>Juliette</i> de Sade.</p>
+
+<p>«Quelques médecins prétendent, disait-elle, que le
+camphre a la vertu d'éteindre le chatouillement sexuel
+de la femme.</p>
+
+<p>«Je ne sais pas si cela est vrai. Mais le livre de
+Sade étouffa durant des mois toute pensée, tout désir
+de volupté et de débauche.</p>
+
+<p>«Quelle imagination! Est-il possible que de telles
+choses se passent? Les hommes sont là-dedans des
+tigres et des hyènes; les femmes, des boas et des alligators.
+Ce qu'on y trouve le moins, c'est la sexualité
+naturelle. Les femmes caressent des femmes, les
+hommes des garçons et des animaux. C'est horrible!
+Je me demandais s'il était possible que l'homme se
+rassasiât jamais de la volupté; qu'il eût recours à de
+telles excitations; qu'il désirât des corps torturés, calcinés,
+déchirés, à la place de beaux corps blancs. J'eus
+peur de l'homme qui avait écrit cela. Avait-il vraiment
+mené une telle vie, ou était-ce la débauche de
+son imagination qui lui faisait écrire de telles choses?
+Il dit, quelque part, que c'étaient là les m&oelig;urs des
+chevaliers de son temps et que des scènes semblables
+se passaient au Parc-aux-Cerfs.</p>
+
+<p>«Il parle de la volupté de voir mourir des hommes.
+La fameuse marquise de Brinvilliers déshabillait ses
+victimes et se délectait aux sursauts et aux contorsions
+des corps nus de ces malheureux.»</p>
+
+<p>Durant tout le temps que dura cette lecture, durant
+plusieurs mois, je ne songeai pas une seule fois à
+faire ce que j'avais fait avec Marguerite et avec Roudolphine.
+Il me fallait beaucoup de temps pour lire dix
+volumes de trois cents pages, d'autant plus que je ne
+pouvais pas consacrer tous mes loisirs à la lecture; je
+devais étudier de nouvelles partitions; tous les jours,
+il y avait des répétitions ou des représentations; je
+recevais et rendais beaucoup de visites; j'étais invitée
+à des bals, à des soirées, à des parties de plaisir à la
+campagne, etc., etc. En outre, je ne savais pas assez
+bien le français pour comprendre exactement ce que
+de Sade écrivait, beaucoup de mots m'échappaient,
+qui n'étaient dans aucun vocabulaire.</p>
+
+<p>Ainsi, je passai deux ans, vivant aussi chastement
+que sainte Madeleine, qui a eu également une jeunesse
+assez agitée et orageuse.</p>
+
+<p>Vers la fin de la deuxième année, je reçus beaucoup
+d'offres d'engagement de différents théâtres de l'Allemagne,
+de l'Autriche et de la Hongrie. J'avais de la
+peine à me décider, quand arriva M. R..., alors intendant
+des théâtres de Budapest. Il venait expressément
+à Francfort pour me faire ses propositions oralement.</p>
+
+<p>Deux messieurs l'accompagnaient: un riche propriétaire
+foncier, le baron Félix de O..., grand dilettante
+de musique, un homme très aimable, très beau
+et très riche. Il me fit la cour immédiatement et me
+promit un revenu beaucoup plus considérable que celui
+de l'intendant théâtral. En acceptant, je me serais déshonorée
+à mes propres yeux. Il me répugnait de vendre
+mes faveurs à Mammon; aussi je refusai ses offres.</p>
+
+<p>L'autre monsieur était le neveu de l'intendant, un
+jeune homme d'à peine dix-neuf ans, joli, timide, honteux
+comme un petit paysan. C'est à peine s'il osait me
+regarder, et quand je lui parlais, il rougissait comme
+une pivoine. Le baron de O... en disait beaucoup de
+bien, que c'était un génie et qu'il jouerait un grand
+rôle dans sa patrie. Vraiment, cela valait la peine de
+recevoir les prémices d'un tel jeune homme. Si un
+puceau ignora jamais la théorie et la pratique des
+doux secrets de Cythère, c'était bien le jeune Arpard
+de H..., fils de la s&oelig;ur de l'intendant hongrois.</p>
+
+<p>Ces messieurs ne restèrent que deux jours à Francfort;
+ils allaient à Londres et à Paris pour acquérir
+quelques opéras à la mode.</p>
+
+<p>M. de R... me pressait d'accepter; le baron de O...
+joignait ses prières à celles de l'intendant, et je lisais
+dans les yeux d'Arpard de ne point refuser. Ce regard
+me décida et j'acceptai. L'intendant sortit aussitôt un
+contrat, fait en double, de sa poche; il me lut le tout
+et je donnai ma signature.</p>
+
+<p>Je prenais l'engagement de jouer à Budapest aussitôt
+que mon contrat francfortois serait périmé. On m'autorisait
+cependant à donner six représentations de gala
+à Vienne. Je débutais justement à la morte saison.</p>
+
+<p>Le provisorium régnait alors en Hongrie; il n'y
+avait pas encore de Diète de l'Empire, bien qu'on parlât
+d'en convoquer une pour l'année suivante.</p>
+
+<p>Le gouvernement autrichien commençait à céder.
+Il se rendait compte qu'un système d'esclavage n'était
+pas favorable à la Hongrie.</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, je me suis laissé entraîner à parler
+de politique, moi qui n'y ai jamais rien compris!</p>
+
+<p>Je quittai Francfort au mois de juillet. Avant de
+venir ici, je m'étais fait photographier chez Augerer.
+Je ne ressemblais plus du tout à ce portrait. Mes
+traits étaient plus accentués; mais je semblais beaucoup
+plus jeune que je n'étais en réalité. Des médecins
+et des hommes et des femmes de mes amis m'ont
+souvent répété que j'étais peu développée pour mon
+âge. Je me souviens très bien de l'aspect qu'avait ma
+mère quand je la surpris au lit, le jour de l'anniversaire
+de mon père. Quelle différence entre elle et moi!
+Mes cuisses n'étaient alors pas aussi fortes et charnues
+que ses bras. Chez elle, on ne soupçonnait même
+pas l'os, tandis que, chez moi, il saillait partout:
+épaules, clavicules, hanches; on pouvait même compter
+mes côtes. Depuis deux ans que je menais une vie
+de vestale, j'avais pris de l'embonpoint. Les cuisses
+et les deux sphères de Vénus, qui font surtout l'orgueil
+des femmes, s'étaient arrondies; elles étaient
+dures et pourtant élastiques; je ne pouvais assez me
+contempler dans la psyché. J'aurais voulu être aussi
+flexible qu'un homme-serpent pour pouvoir m'enrouler
+et baiser ces belles boules!</p>
+
+<p>Les scènes de flagellation dans le livre de Sade
+m'avaient rendue curieuse de connaître la volupté que
+l'on pouvait ressentir en se battant le derrière. Une
+fois, je pris une fine baguette de saule, je me déshabillai
+et me mis devant le miroir pour essayer. Le premier
+coup me fit si mal que je cessai immédiatement.
+Je ne connaissais pas encore l'art de cette volupté; je
+ne savais pas qu'il fallait commencer par des claques
+aussi légères que celles administrées par les masseuses
+dans les bains turcs, et que c'est seulement au moment
+de la crise que l'on peut frapper avec toute la
+vigueur du bras. Il se passa plusieurs années avant
+que je connusse cette volupté et que je trouvasse
+qu'elle augmente réellement la jouissance. Si la
+douleur ne m'avait pas découragée, j'aurais sûrement
+repris le jeu solitaire, malgré mes fermes principes
+de chasteté.</p>
+
+<p>D'ailleurs, chaque fois que je prenais un bain, ce
+qui arrivait trois ou quatre fois par jour en été, j'étais
+prête à céder aux tentations de la chair. Vous ne le
+croirez peut-être pas, mais c'est bien le livre de Denise
+qui me refroidissait.</p>
+
+<p>À mon passage à Vienne, toutes mes connaissances
+s'étonnèrent beaucoup de ce changement qui s'était
+produit dans mon physique. J'avais donné rendez-vous
+à ma mère, elle devait assister à mon triomphe.
+En me voyant, elle me serra dans ses bras en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, comme tu es belle et comme
+tu as bonne mine!</p>
+
+<p>Je rencontrai une fois Roudolphine chez Dommaier,
+à Hilzig. Elle me dévisagea durant quelques
+secondes, puis me dit qu'elle ne m'avait tout d'abord
+pas reconnue. Elle aussi avait changé, mais non à
+son avantage. Elle remplaçait les roses de ses joues
+par du fard, mais elle n'arrivait pas à cacher les
+cernes bleuâtres de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu renoncé aux plaisirs de l'amour depuis
+que tu as quitté Vienne? me demanda-t-elle. C'est
+impossible, car qui a bu de cette ambroisie ne peut
+plus s'en passer. Mais il y a des natures qui s'épanouissent
+aux plaisirs de l'amour, au lieu de se faner,
+et tu leur appartiens!</p>
+
+<p>Je lui affirmais vainement que je menais depuis
+deux ans une vie de recluse et que je ne m'en portais
+que mieux.</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas le croire; elle disait que c'était
+absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Qui aurais-je pu trouver à Francfort? lui disais-je.
+Les boursiers? Ils sont les antidotes de
+l'amour, ils n'ont aucune galanterie. Il est indigne
+d'une femme de se donner à un homme qui ne remplisse
+pas un peu le c&oelig;ur. Rien ne me fait autant horreur
+que Messaline, qui ne recherche que la volupté
+animale.</p>
+
+<p>Roudolphine rougit sous son fard; j'avais probablement
+touché juste, quoique bien involontairement.</p>
+
+<p>Nous ne causâmes pas longtemps.</p>
+
+<p>Je remarquai deux cavaliers qui nous examinaient
+à travers leur lorgnette; l'un salua Roudolphine,
+tandis que je m'en allais par une autre allée.</p>
+
+<p>Durant ces quinze jours que je passai à Vienne,
+j'appris que Roudolphine passait pour une des
+femmes les plus coquettes de la société. Ses amants
+se comptaient par douzaines. Les deux messieurs que
+j'avais remarqués chez Hitzig étaient du nombre, ils
+étaient attachés à l'ambassade brésilienne et étaient
+les plus grands roués de Vienne. Roudolphine me
+présenta même l'un d'eux, le comte de A....a. Elle
+n'était plus jalouse; au contraire, elle cédait volontiers
+ses amants à ses amies. Elle m'avoua que ça lui
+faisait presque tout autant de plaisir d'assister aux
+jouissances sensuelles des autres. Je songeai aux
+scènes de «Justine» où il arrive quelque chose de
+semblable.</p>
+
+<p>Par politesse, je rendis visite à Roudolphine. Elle
+était toute seule; il était près de trois heures et demie.
+Elle me montra des photographies qu'elle venait de
+recevoir de Paris.</p>
+
+<p>C'étaient des scènes érotiques, des hommes et des
+femmes nus. Les plus intéressantes étaient celles de
+M<sup>me</sup> Dudevant, qu'Alfred de Musset faisait circuler
+parmi ses amis.</p>
+
+<p>Il y en avait surtout six qui étaient tout particulièrement
+obscènes. La célèbre femme de lettres initiait
+des femmes et des jeunes filles aux mystères du service
+saphique. Dans une de ces images, elle fait
+l'amour avec un gigantesque gorille; dans une autre,
+avec un chien de Terre-Neuve; dans une autre encore,
+avec un étalon que deux filles nues tiennent en laisse.
+Elle-même est agenouillée, on voit sa beauté dans
+toute sa splendeur, non seulement sa beauté, mais
+toutes ses beautés, car chacune de ses beautés était
+bien en évidence. J'ai peine à croire qu'une femme
+puisse supporter une telle emprise, la douleur doit
+passer de beaucoup la volupté.</p>
+
+<p>Roudolphine m'a raconté l'histoire de ces images.</p>
+
+<p>Vous ne la connaissez peut-être pas et je la crois
+assez intéressante pour vous la conter:</p>
+
+<p>George Sand vécut durant plusieurs années très
+intimement avec Alfred de Musset. Ils voyagèrent
+ensemble en Italie. À Rome, après une terrible scène
+de jalousie, ils rompirent complètement. Musset était
+très discret et respectait plutôt son amante que la
+femme. George Sand, par contre, racontait partout
+qu'elle avait lâché le poète à cause de sa faiblesse
+dans les tournois d'amour; qu'il était tout à fait impuissant.</p>
+
+<p>Alfred de Musset apprit ces calomnies. Sa vanité
+en fut blessée, car il perdait ainsi son avantage auprès
+de toutes les femmes. Il voulut se venger et il fit
+faire ces photographies, auxquelles il avait ajouté un
+texte scandaleux en vers. Ces images se répandaient
+par la photographie, car il n'avait pu trouver un imprimeur
+qui voulût s'en charger.</p>
+
+<p>J'étais très heureuse de m'être réconciliée avec
+Roudolphine; ses visites me gênaient pourtant, car
+elle avait une mauvaise réputation.</p>
+
+<p>J'étais impatiente d'aller à Budapest, et je ne perdis
+pas un jour, après la fin de mes représentations.</p>
+
+<p>J'y arrivai durant la grande foire annuelle, la
+semaine la plus animée de la morte saison. La foire
+dure une quinzaine de jours; on l'appelle le marché
+de la Saint-Jean ou le marché aux melons, car le
+marché est alors encombré de ces fruits succulents.</p>
+
+<p>Je m'étais procuré un vocabulaire hongrois-allemand
+et un manuel de la langue magyare.</p>
+
+<p>En arrivant à Budapest, j'envoyai immédiatement
+ma carte à M. de R... Il fut assez aimable pour me
+rendre tout de suite visite. Son neveu Arpard l'accompagnait.
+Les yeux de l'adolescent rayonnèrent en me
+voyant.</p>
+
+<p>Je fus très étonnée de voir ces deux messieurs entrer
+dans le costume de fête des Hongrois. J'appris
+plus tard que le costume national était à la mode.</p>
+
+<p>M. de R... me conseilla de me procurer également
+le costume national. Le fanatisme était si vif que des
+hommes et des femmes qui s'opposaient à cette
+mode avaient été insultés par des jeune gens. Membre
+du théâtre national, on l'exigeait tout particulièrement
+de moi. Je trouvais cela abusif. On n'en disait
+pas un mot dans mon contrat. Mais comme ce costume
+m'allait à ravir, je me mis à la mode. J'étais
+beaucoup plus jolie que dans mes toilettes de ville.
+Je me fis faire plusieurs costumes que je portais de
+préférence.</p>
+
+<p>M. R... me demanda si je voulais chanter en italien
+ou en allemand. Je remarquai qu'il désirait me poser
+encore une autre question. Je lui répondis que je
+ferais tout mon possible pour apprendre assez le
+hongrois pour pouvoir chanter dans cette langue.
+Comme on ne parle que très rarement dans les opéras
+et comme les assistants ne comprennent jamais le
+texte que l'on chante, je pensais que cela ne me serait
+pas trop difficile. J'ajoutai que je prendrais des
+leçons.</p>
+
+<p>Il est de coutume en Hongrie de régaler les visites
+à n'importe quelle heure du jour. En général, manger
+est une des principales occupations des Hongrois.</p>
+
+<p>Les Hongrois sont de grands sybarites.</p>
+
+<p>Je priai donc ces deux messieurs de prendre une
+petite collation. M. de R... s'excusa, il avait beaucoup
+à faire et se leva pour sortir. «Si tu as envie de rester,
+dit-il à son neveu, je te permets d'accepter l'invitation
+de mademoiselle. Ensuite tu pourras lui montrer
+la ville et lui servir de cicerone. Vous viendrez
+au théâtre», dit-il, en s'adressant à moi, «on y donne
+la tragédie et vous allez vous y ennuyer, puisque vous
+ne comprenez pas encore notre langue. Faites donc
+comme vous l'entendrez. Nous parlerons encore demain.»</p>
+
+<p>J'étais très heureuse d'être seule avec Arpard. J'avais
+décidé de lui enseigner l'amour et de le plier tout
+d'abord à mes caprices.</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p class="d">AMOUR ET SADISME
+</p>
+
+<p>J'avais décidé de séduire Arpard, mais je n'avais
+pas encore pensé comment m'y prendre.</p>
+
+<p>Je n'aurais pas eu de peine à le séduire, mais je
+devais prendre garde à bien des choses, et je ne vis le
+danger que lorsque M. de R... nous eut laissés seuls.
+Arpard était si jeune! Je compris que quand je lui
+aurais permis la jouissance du plus haut bien qu'un
+homme peut désirer et qu'une femme peut accorder, il
+ne serait plus possible de le retenir. Sa passion n'aurait
+plus été maîtresse et je n'aurais plus pu me dominer.
+Ce jeune homme, je le sentais bien, ne ressemblait pas
+à mon accompagnateur, à Franz, auquel je pouvais
+dire d'aller jusqu'ici et pas plus loin, et qui était un
+homme fait pour la servitude et l'obéissance, aussi
+bien dressé que le roquet de ma tante. Un malheur
+pouvait vite arriver. Je risquais tout en faisant ce
+pas au début de mon nouvel engagement. D'ailleurs
+je ne connaissais pas assez Arpard, je n'étais pas sûre
+de sa discrétion.</p>
+
+<p>Les jeunes gens se vantent facilement de leurs
+conquêtes. Et s'ils ne se vantent pas, ils se trahissent
+facilement par un regard ou par une parole inconsidérée.
+D'ailleurs, on pouvait nous surprendre!</p>
+
+<p>Si j'avais connu les Hongrois et les Hongroises,
+comme je devais les connaître plus tard, je n'aurais
+pas tant hésité. J'arrivais de Francfort, où l'on juge
+très sévèrement la conduite d'une femme.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur battait si fort quand M. de R... m'eut
+laissée toute seule avec son neveu que je pouvais à
+peine parler. Je m'étais amourachée, je le sentais
+maintenant. Ah! si seulement j'avais pu lui communiquer
+les sentiments qui m'agitaient! Ce n'était pas
+que de la convoitise: c'était bien ce sentiment que
+les livres seuls m'avaient encore fait connaître;
+l'amour éthéré! J'aurais pu passer des heures à son
+côté, le contempler, écouter le son de sa voix, et
+j'aurais été ineffablement heureuse.</p>
+
+<p>Mais je ne veux pas vous décrire mes sentiments,
+je n'en ai pas la force. Ma plume n'est pas assez
+habile; je n'ai jamais eu la prétention d'avoir du
+style. C'est tout juste si je connais l'orthographe et la
+grammaire. La syntaxe et la rhétorique brillent devant
+mes yeux comme une fata-morgana, que je n'ai jamais
+pu atteindre. Quand M. de R... se fut éloigné, le majordome
+de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre», où j'étais
+descendue, nous apporta la collation commandée:
+du café, de la crème, des glaces, de la tourte aux
+noisettes, des fruits, surtout des melons et un punch
+glacé. Il ne nous apportait que des rafraîchissements.
+Arpard prit place à mon côté. Comme il faisait très
+chaud, j'enlevai le fichu de soie qui me couvrait la
+nuque et la gorge. Arpard avait le spectacle de mes
+deux collines de lait. Au commencement, il ne les
+regardait que du coin des yeux; quand il vit que je
+lui permettais ce plaisir, il se pencha un peu vers moi
+et ses yeux y restaient fixés. Il soupirait, sa voix
+tremblait. En lui tendant un verre de café glacé, je lui
+frôlai la main et nos doigts s'unirent une seconde.
+Je sentais venir l'instant de ma défaite et je me défendais
+faiblement. Un petit frisson parcourait mon
+corps, je devins rêveuse, notre conversation tomba
+brusquement. Je me renversai sur le canapé, mes
+yeux étaient clos, mon esprit se troublait et je pensais
+m'évanouir. J'avais dû changer de couleur, car
+Arpard me demanda, inquiet, si je me trouvais mal.
+Je me ressaisis et le remerciai d'une poignée de main
+que nous prolongeâmes. Je lui abandonnai ma main
+gauche, il la couvrit de baisers. Son visage était
+rouge. Je croyais que tous les boutons de son habit
+allaient sauter, tant sa poitrine se gonflait.</p>
+
+<p>Est-ce que ces préliminaires devaient durer encore
+longtemps? Il était beaucoup trop timide pour profiter
+de ses avantages, il ne les remarquait même
+pas. Un roué n'aurait pas manqué d'en profiter; mais
+un roué m'aurait-il amenée à cet état? J'aurais tout
+employé pour lui cacher mes sentiments.</p>
+
+<p>La situation devenait pénible. Je rappelai à Arpard
+que son oncle lui avait recommandé de me montrer
+la ville. Je sonnai et je commandai d'aller chercher
+un fiacre.</p>
+
+<p>«L'équipage du baron O... est en bas, me répondit
+le serviteur. Il le tient à votre disposition.»</p>
+
+<p>Ceci était galant. Je n'avais pas encore vu le baron,
+j'avais oublié de lui envoyer ma carte. Je décidai de
+la lui remettre aussitôt. Nous y allâmes: le baron
+n'était pas à la maison. Nous poussâmes notre promenade
+jusqu'à Ofen. Puis nous revînmes sur nos
+pas, dans la petite forêt de la ville, une espèce de
+parc de fort mauvais goût, où il y avait un petit lac
+et des barques. Je demandai à Arpard si nous étions
+bien éloignés de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre».
+Il me répondit qu'il y avait une petite heure de
+chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais renvoyer la voiture et nous nous promènerons
+ici; ne serez-vous pas trop fatiguée? me
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Même si cela doit durer jusqu'à demain matin,
+je ne serai point fatiguée.</p>
+
+<p>Il sourit, en pensant à une autre fatigue.</p>
+
+<p>Les Pesthois ne visitent ce parc que durant le jour;
+dès que le soleil disparaît, ils rentrent tous en ville.
+Je n'y voulais pas retourner, car Budapest est la ville
+la plus poussiéreuse qui soit. Toute la campagne
+environnante n'est qu'un immense désert de sable;
+chaque coup de vent y soulève des nuages de
+poussière, comme en Afrique. J'étais heureuse
+d'être à l'abri, de me promener dans l'herbe. Nous
+allions dans des îles en passant des ponts suspendus.
+Je me pendais au bras d'Arpard. Il me mena dans un
+restaurant encore ouvert. Je demandai jusqu'à quelle
+heure il était ouvert, et l'on me répondit qu'il fermait
+à neuf heures du soir pour se rouvrir à quatre heures
+du matin. Arpard me pressait de rentrer bientôt, car
+ce petit bois n'était pas sûr le soir, on y avait dernièrement
+assassiné quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez pas peur, cher Arpard? lui
+dis-je.</p>
+
+<p>Nous nous appelions déjà par nos petits noms.
+Notre familiarité avait déjà fait d'immenses progrès.
+Il s'était confessé, je l'avais obligé à faire ses aveux.
+Il me jurait, par les étoiles et par la profondeur du
+ciel, de m'aimer jusqu'à sa mort. Il était tombé amoureux
+à Francfort. Son imagination était ardente et
+poétique, comme celle des tout jeunes gens. Il pressait
+et baisait mes mains. Arrivés dans une île, il
+tomba à mes pieds,&mdash;il disait qu'il adorait la terre
+qui me portait, et il me supplia de lui permettre
+d'embrasser mes pieds. Je m'inclinais vers lui, je lui
+baisais les cheveux, le front, les yeux. Il me prit par
+la taille et enfouit sa tête&mdash;vous ne devinez pas où?&mdash;dans
+les environs de ce point que tous les hommes
+envient. Bien qu'il fût jalousement voilé de mousseline,
+caché par mes robes et ma chemise, Arpard
+semblait ivre. Il prit ma main droite et la pressa sur
+son c&oelig;ur, sous son gilet. Ce c&oelig;ur galopait et battait
+aussi fort que le mien. Mon genou droit se heurta à
+ses jambes, qui flageolèrent comme celles d'un homme
+ivre, et à cet attouchement il devint encore plus affolé
+et plus amoureux. Je crus que ses yeux allaient sauter
+hors de leurs orbites. Il était onze heures, nous
+étions encore dans l'île, étroitement enlacés. Mes
+jambes étaient sur ses genoux. Il osa enfin une première
+caresse. Il joua d'abord avec le cordon de mes
+bottines, puis il me caressa le visage, les oreilles, les
+cheveux, la nuque et aussi le menton, que j'avais
+fort joli. À cette première caresse, j'étais déjà hors
+de moi. Nos bouches s'étaient unies, je suçais ses
+lèvres et ma langue pénétrait entre ses dents jusqu'à
+sa langue. Je voulais l'avaler, tant je l'aspirais.</p>
+
+<p>Je ne sais pas comment cela arriva, tout à coup je
+ne fus plus sur ses genoux. Je le serrais comme pour
+le briser. Sa main droite jouait avec ma nuque et me
+semblait moite de fièvre. Il me chatouillait à me
+rendre folle.</p>
+
+<p>Ce n'était pas l'expérience qui le guidait, mais
+l'instinct. Il m'avoua plus tard avoir ignoré jusqu'à
+ce moment la différence du carquois et des flèches.
+Et cependant il agissait avec une inexpérience aussi
+adroite que pourrait l'être l'expérience même, et l'on
+doit remarquer que les gens d'expérience sont souvent
+malhabiles.</p>
+
+<p>Je m'évanouissais, ce chatouillement était trop fort.
+Je baissai les yeux et j'aperçus mon superbe compagnon
+vêtu à la hongroise, ce qui lui seyait à ravir.
+Je ne lui avais pas encore rendu ses caresses et je
+brûlais de les lui rendre. Je le sentais tressaillir; une
+décharge électrique parcourait nos nuques et nous
+faisait tressaillir, comme ces malheureux animaux
+que la foudre frappe tressaillent avant de mourir, au
+plus fort d'un orage, dans la campagne. Au même
+instant, je sentis que j'étais hors de moi. L'extase
+nous ravissait l'un et l'autre dans des régions éthérées
+où il me paraissait que nul n'avait voyagé avant
+nous et où cependant tout était préparé pour nous
+recevoir. Arpard léchait mes mains et baisait les
+ongles de mes doigts. Ainsi que, je vous l'ai dit, personne
+ne lui avait appris ces choses: la nature seule
+le conduisait, il suivait ses inspirations.</p>
+
+<p>Un incendie intérieur nous poussait à d'autres
+plaisirs. Nous réfléchissions tous les deux comment
+nous y prendre. Ma raison avait abdiqué. Je ne craignais
+plus rien. Et si quelqu'un était venu me dire
+que le déshonneur m'attendait, que j'allais être engrossée,
+que j'allais accoucher et mourir; et si
+d'autres étaient venus nous entourer pour se moquer
+de nous, j'aurais continué ce jeu d'amour, je leur
+aurais crié mon bonheur, je n'aurais ressenti aucune
+honte. J'étais l'esclave de mes désirs, j'étais entièrement
+soumise.</p>
+
+<p>L'extase dura quelques minutes. Après nos caresses
+réciproques, mes feux devenaient chaque seconde
+plus ardents. Et lui était dans le même état.</p>
+
+<p>Mes yeux allaient de son visage à ses mains puissantes,
+de celles-ci au paysage inanimé; ils erraient
+sur la surface des eaux, à peine déchirée par quelques
+rares broussailles. La lune se reflétait dans l'eau, qui
+se ridait par endroits quand un petit poisson sautait.
+J'aurais voulu m'y tremper avec Arpard, prendre un
+bain de fraîcheur et de volupté! J'étais une bonne
+nageuse. J'avais pris des leçons de natation à Francfort
+et j'aurais pu traverser le Mein ou le Danube à la
+nage.</p>
+
+<p>Arpard devina ma pensée, il me souffla dans l'oreille:&mdash;Veux-tu
+te baigner avec moi dans cet
+étang? Il n'y a aucun danger. On dort depuis longtemps
+au restaurant. Il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu m'as dit que ce bois est peu sûr, que
+l'on vient d'y assassiner quelqu'un. Sinon, je veux
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, chère ange. Cet endroit est
+encore le plus sûr. Plus près de la ville, dans l'allée
+des platanes qui mène à la rue du Roi, entre les villas,
+c'est là que c'est dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que dira-t-on à l'hôtel, si nous rentrons si
+tard?</p>
+
+<p>&mdash;L'hôtel est ouvert toute la nuit. Le portier dort
+dans sa loge. Tu connais bien le numéro de ta
+chambre. La femme de chambre a sûrement mis la
+clef sur ta porte. D'ailleurs, une excuse est vite trouvée.
+Moi-même, je prends souvent une chambre dans
+cet hôtel quand je ne veux pas réveiller le concierge
+de mon oncle. Je prends la première clef, j'y suis
+comme à la maison. Ton voisin est parti aujourd'hui,
+la chambre à côté est vide, je m'y logerai.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu me tranquillises, essayons-le. Aide-moi
+à me déshabiller.</p>
+
+<p>Il jeta aussitôt son bonnet, son brandebourg et sa
+chemise et m'aida à dénouer mon corset. En moins
+de trois minutes, nous étions tous les deux nus au
+clair de lune.</p>
+
+<p>Arpard n'avait encore jamais vu une femme. Il
+tremblait de tout le corps. Il s'agenouilla devant moi
+et se mit à baiser chaque endroit de mon corps avec
+des paroles doucement murmurées et ferventes comme
+une prière, comme ces lentes prières des moines de
+l'Inde qui, réunis en collèges, prient des heures
+durant en une sorte de bruissement fait de paroles
+indistinctes, assez semblable aux rumeurs de certains
+insectes. Enfin je lui échappai et je sautai dans l'eau.
+Je me mis à nager avec vigueur. Arpard ne nageait
+qu'avec une main. Il m'étreignait de l'autre. Parfois,
+il plongeait. Sa tête bouclée entrait dans l'eau, puis
+reparaissait comme celle d'un charmant dieu aquatique,
+d'un nain mignon, gardien des trésors mythiques.
+Nous reprîmes bientôt pied. L'eau était moins
+profonde. Nos désirs nous jetèrent dans les bras l'un
+de l'autre et je reçus résignée les douces caresses qui,
+je le sentais, auraient pu facilement me détruire.
+Cependant, je ne pensai pas un seul instant aux suites
+possibles de mon abandon. Si j'avais vu un poignard
+entre ses mains, j'aurais offert ma poitrine à ses
+coups. Comme il était inexpérimenté, la crise était là
+avant qu'il eût commencé à me dire son amour, et il
+resta un moment muet dans la belle nuit, sans savoir
+que dire ni que faire. Mais il ne perdit pas courage. Il
+m'étreignit plus fort. Il haletait, ses doigts se crispaient
+dans ma chair. Il me disait en mots entrecoupés
+la douceur et la violence de cet amour qu'il voulait
+me donner une fois pour toutes, c'est-à-dire qu'il
+serait l'unique de sa vie, et, sans le croire, je me
+flattais qu'il en serait peut-être ainsi. Cela eût été
+douloureux, si ça n'avait pas été exquis.</p>
+
+<p>J'étais maintenant sûre du résultat. Le frisson le
+plus voluptueux parcourait tous mes membres. Je le
+ressentais surtout dans la tête, puis aux pieds, dans
+les orteils. Mes yeux étaient tout grands ouverts et les
+larmes jaillissaient si impétueuses qu'il crut&mdash;ainsi
+qu'il me l'avoua plus tard&mdash;que c'était l'eau du bassin
+et non mes larmes. Ce frisson excita chez lui le
+même frisson et je sentis le tremblement me gagner,
+qui ne voulait pas finir. Nous tremblions tous deux,
+non pas de froid, mais à cause de ce frisson singulier
+et profond qui nous parcourait de la nuque au bout des
+orteils. Enfin son courant électrique me traversa de
+part en part. Nous étions serrés l'un contre l'autre, incapables
+de dire un mot, sans pensée, abîmés dans un
+lourd rêve d'amour. J'aurais voulu rester ainsi toute
+une éternité, jusqu'à la mort. Mourir ainsi serait
+l'extrême béatitude.</p>
+
+<p>Le vent nous apportait le carillon de l'église de
+Sainte-Thérèse. Il sonnait minuit. Je dis à Arpard
+qu'il était l'heure de rentrer en ville, que nous pourrions
+reprendre nos jeux à l'hôtel. Il m'obéit immédiatement.
+Il me pria de bien vouloir lui permettre
+de me porter dans ses bras, comme un enfant, jusqu'au
+bord. Il me prit dans ses bras, je lui nouai les
+miens autour du cou et il me porta jusqu'au banc où
+étaient mes habits. J'enfilai tout de suite mes bas, il
+noua mes bottines en embrassant continuellement
+mes genoux et mes mollets. Enfin nous fûmes prêts
+et allâmes au rond-point. Devant le tir, à la sortie
+du petit bois, était un fiacre. Le cocher était sur son
+siège. Arpard lui demanda de nous mener immédiatement
+en ville, contre un bon pourboire. Il lui
+indiqua la place de Saint-Joseph. Il voulait cacher au
+cocher qui j'étais et où je demeurais. Moi aussi j'étais
+devenue prudente et j'avais descendu ma voilette. Le
+cocher accepta pour un florin d'argent. Nous montâmes
+dans le fiacre, qui partit au galop. Le
+cocher devait être de retour peu après minuit: il avait
+amené des jeunes gens au tir et il n'était pas libre.</p>
+
+<p>Nous descendîmes à la place de Saint-Joseph. Ce
+n'était plus bien loin jusqu'à l'hôtel. J'entrai la première;
+il alla chercher les clefs et je l'attendis devant
+ma porte. Il m'apporta la clé au bout de quelques
+minutes. Le portier dormait. Personne ne nous avait
+vus rentrer.</p>
+
+<p>J'étais lasse. J'avais les jambes rompues d'avoir
+supporté tant de délicieuses fatigues. Je tenais à aller
+dormir. Je me couchai immédiatement. Arpard aussi
+semblait las: il avait supporté les mêmes fatigues. Je
+lui conseillai de se refaire des forces et d'aller se coucher.
+Il aurait bien voulu rester, mais il fut assez délicat
+pour me quitter, après m'avoir encore une fois
+embrassée avec passion.</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous raconter toutes nos luttes
+d'amour à cette conquête du royaume de Cythère; je
+devrais me plagier moi-même et me répéter sans
+cesse. Cela vous ennuierait. Arpard m'avoua qu'il avait
+acheté à Francfort, chez un bouquiniste, les <i>Mémoires
+de M. de M...</i>, et que c'est là qu'il avait appris les
+théories des plaisirs de l'amour. Il me dit encore que,
+plusieurs fois, il avait été sur le point d'apporter ses
+prémices à une hétaïre, que seule la crainte de l'infection
+l'avait retenu; aussi c'était un grand bonheur
+que je fusse venue en Hongrie.</p>
+
+<p>Le premier soir, j'avais négligé toutes les mesures
+de précaution que j'employais ordinairement. Dans
+la suite, j'eus de nouveau recours à ces mesures de
+prudence. Je voulais être à l'abri de toute surprise.
+Parfois, je les négligeais quand même; mais nos relations
+n'eurent néanmoins aucune suite funeste. Comme
+vous êtes médecin, vous saurez expliquer ce phénomène.</p>
+
+<p>Mon bonheur ne fut pas de longue durée. Au mois
+d'octobre, Arpard reçut un emploi loin de Budapest
+et dut partir. Ses parents habitaient dans cette contrée,
+et son père était un homme si sévère qu'Arpard n'osa
+pas s'opposer à sa volonté.</p>
+
+<p>Au mois de septembre, j'avais loué un appartement
+dans la rue de Hatvaner, dans la maison des Horvat.
+Je ne faisais pas ma cuisine, je me faisais apporter
+mes repas du casino. C'était beaucoup plus avantageux
+pour moi. Je n'avais pas besoin d'inviter mes
+collègues à dîner, comme j'aurais dû le faire si j'avais
+eu un ménage, car les Hongrois sont très hospitaliers.
+Les acteurs, les chanteurs, les comédiennes et
+les cantatrices s'invitaient réciproquement et vivaient
+aux crochets des uns et des autres.</p>
+
+<p>Je pris une maîtresse de hongrois, une actrice, que
+le baron de O... me recommanda. Il ne me conseilla
+pas de prendre celle que M. de R... m'avait recommandée,
+car elle avait une mauvaise réputation en
+ville.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de B..., ma maîtresse de hongrois, avait été
+très belle dans sa jeunesse. Elle avait eu une vie assez
+agitée. Son mari était un ivrogne et elle était divorcée.
+Elle parlait très bien l'allemand et n'avait appris
+le hongrois que pour entrer au théâtre. Son père avait
+été fonctionnaire et elle avait reçu une très bonne
+éducation. Elle me fit le compliment qu'elle n'avait
+encore jamais rencontré une personne qui apprît
+avec autant de facilité le hongrois que moi.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt amies, comme si nous avions
+été du même âge. Elle ne cachait pas ses aventures
+et m'en parlait souvent. Le nombre de ses amants
+était assez restreint; pourtant elle connaissait toutes
+les nuances de la jouissance sexuelle aussi bien que
+Messaline. Je ne pouvais pas cacher mon étonnement.</p>
+
+<p>«C'est que, me disait-elle, j'ai eu des amies qui ne
+se gênaient pas pour se livrer devant moi au libertinage
+le plus effréné; aussi j'appris tout cela en
+y assistant sans jamais y prendre part. M<sup>me</sup> L..., que
+M. de R... vous recommandait comme maîtresse de
+hongrois, a été la plus dissolue de toutes dans sa jeunesse.
+Elle le serait encore si elle n'était si vieille; pourtant
+elle a encore deux ou trois hommes qui lui
+rendent le service d'amour. J'ai entendu parler de
+Messaline, d'Agrippine, de Cléopâtre et d'autres
+femmes dissolues. Je ne pourrais pas croire à ces histoires
+si je n'avais connu la L... Vous devriez faire
+sa connaissance; elle est très intéressante, un phénomène
+en son genre. Elle connaît toutes les entremetteuses
+de Budapest et a des relations avec toutes les
+prostituées. Grâce à elle vous pourriez apprendre des
+choses que la plupart des femmes ignorent habituellement.»</p>
+
+<p>Je dois vous faire remarquer que j'avais parlé à
+M<sup>me</sup> de R... du livre du marquis de Sade et que je lui
+avais montré les images. Elle n'avait jamais vu ces
+images, mais elle me dit que M<sup>me</sup> de L... devait
+les connaître. Elle avait vu M<sup>me</sup> de L... les exécuter en
+pratique.</p>
+
+<p>«Que risquez-vous à voir ces choses? poursuivit-elle.
+Personne ne le saura. Je dois vous dire qu'Anna
+(c'est le nom de M<sup>me</sup> de L...) est la discrétion en personne.
+On jouit légèrement en assistant à ces spectacles.
+Ils vous permettent de connaître les hommes
+dans leur déshabillé moral. Combien des plus grandes
+dames de Budapest se livrent à des excès pires que
+des prostituées, et personne ne les soupçonne. Anna
+les connaît toutes; elles les a toutes vues quand elles
+se croyaient à l'abri de la curiosité, et non pas avec
+un homme, mais avec une demi-douzaine.»</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de R... aiguillonnait ma curiosité. Les scènes
+de <i>Justine</i> et de <i>Juliette</i> me faisaient horreur.
+Je n'aurais jamais voulu assister à certaines des
+scènes monstrueuses décrites dans ces volumes. Mais
+il y avait pourtant certaines choses que j'aurais pu
+supporter.</p>
+
+<p>Vous connaissez sans doute le livre du marquis et
+vous savez ce que ces images représentent. Si vous ne
+vous en souvenez pas, permettez-moi de vous les
+décrire. La première représente une arène. En haut,
+on aperçoit à une fenêtre un homme âgé, avec une
+barbe, le propriétaire de la ménagerie, puis un
+jeune homme et une fille à peine nubile et un garçonnet.</p>
+
+<p>Une fille nue est justement jetée par la fenêtre.
+Une panthère, une hyène et un loup sautent contre le
+mur pour la déchirer. Un lion est en train de dévorer
+une autre fille, ses intestins lui sortent du corps. Un
+énorme ours flaire une troisième fille. Même vous, un
+médecin, qui êtes habitué à assister aux plus terribles
+opérations, vous devez être épouvanté de cette image.
+Pensez donc, moi!</p>
+
+<p>La deuxième image représente le marquis de Sade.
+Il s'est affublé d'une peau de panthère et attaque trois
+femmes nues. Il en étreint déjà une et lui mord la
+poitrine. Le sang coule. Sa main droite lui déchire
+l'autre sein. Par terre est un enfant nu, déchiré, mordu,
+mort.</p>
+
+<p>Je ne sais pas quelle est la plus terrible de ces
+deux images. Je ne voulais pas assister à de tels
+spectacles. Mais il y en a d'autres, des orgies, des
+flagellations, des scènes de tortures et des débauches
+entre des personnes du même sexe, auxquelles l'on peut
+assister.</p>
+
+<p>Vous direz peut-être que les plus innocentes peuvent
+mener aux plus cruelles. Je ne veux pas prétendre
+que certaines natures ne connaissent pas de
+bornes; mais je puis affirmer que cela ne sera jamais
+mon cas. On pourrait tout aussi facilement affirmer que
+toutes les personnes qui assistent à des exécutions ou
+à des punitions corporelles&mdash;on sait qu'il y a toujours
+beaucoup plus de femmes que d'hommes&mdash;sont
+capables d'assassiner leurs semblables, s'ils osaient le
+faire impunément, pour satisfaire leurs morbides désirs.
+Mais ceci est faux, j'en suis sûre. Une de mes amies,
+une Hongroise, dont le père était officier et habitait
+avec toute sa famille à la caserne de Alser, à Vienne,
+assistait presque tous les jours à des exécutions corporelles.
+Elle voyait par la fenêtre comment les soldats
+étaient battus de verges et de martinet dans la
+cour. Jamais elle n'eut envie d'en faire autant personnellement;
+elle n'était pas même capable de couper
+le cou à un poulet. Il y a un abîme entre la participation
+active et l'assistance passive.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de L... fréquente dans les meilleures familles
+de Budapest. Les dames de la haute société sont intimes
+avec elle. Elle leur donne probablement des leçons
+dans l'art, qu'elle entend si bien, d'attirer les hommes.
+Ce n'était pas du tout compromettant de faire sa connaissance.
+En Allemagne, ça l'eût été. Je voulais bien
+la recevoir et M<sup>me</sup> de B... me l'amena. Seul le baron
+de O... avait l'air mécontent et disait que ce n'était
+pas une société pour moi. Je ne sais pas pourquoi il
+la détestait tant. Elle me plut beaucoup. Elle n'était
+pas du tout provocante, ainsi que je le croyais.
+Quand nous nous connûmes mieux et que je l'eus
+priée de tout me raconter, elle laissa toute contrainte.
+Alors je vis que cette femme était tout autre qu'elle
+ne semblait en société. Elle avait une étrange philosophie,
+qui ne s'occupait que d'amener aux sens une
+nourriture toujours nouvelle. Elle me parut un Sade
+femelle. Elle eût été capable de faire tout ce qui était
+dans le livre. J'en eus bientôt des preuves, ainsi que
+je vais vous le raconter.</p>
+
+<p>Nous parlions de quelles façons on peut pimenter
+la jouissance sexuelle de la femme. La sensibilité des
+parties sexuelles s'émousse à la longue et il faut avoir
+recours à des moyens artificiels pour la ranimer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne conseillerais jamais à un homme de faire
+tout ce que j'ai fait, me disait-elle. Il n'y a rien de
+plus dangereux que la surexcitation pour un homme;
+cela l'énerve et le rend impuissant. L'imagination lui
+remplace mal et rarement ce qu'il a prodigué. Chez
+la femme, par contre, l'imagination augmente l'excitation
+et le plaisir. N'avez-vous jamais essayé de vous
+faire légèrement battre avec des verges durant le
+plaisir?</p>
+
+<p>Je dois vous dire qu'avec M<sup>me</sup> de L... il était inutile
+de mentir. Elle reconnut, dès sa première visite,
+jusqu'à quel degré j'avais été initiée aux mystères
+de l'amour. Mais je n'avais rien à craindre, car elle
+partageait mes opinions concernant le secret de ces
+choses et la dissimulation des femmes. Je lui dis que
+j'avais essayé une fois, mais que la douleur avait été
+si forte que j'y avais renoncé. Elle éclata de
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a très peu de femmes qui connaissent la
+volupté de la douleur, et surtout les verges ou le fouet,
+dit-elle. Parmi les nombreuses prisonnières qui sont
+condamnées à recevoir le martinet, il n'y en a pas
+une qui n'en aurait pas peur. Jusqu'à présent, je n'ai
+rencontré que deux filles qui ressentissent cette
+volupté. L'une était une prostituée de Raab, elle avait
+commis plusieurs vols rien que pour être fouettée.
+Sa volupté s'augmentait encore d'être punie publiquement.
+Elle était très fière d'être appelée putain.
+Quand elle recevait des coups, elle criait et se lamentait;
+mais, de retour dans sa cellule, elle se déshabillait,
+regardait dans le miroir ses chairs horriblement
+meurtries, tandis qu'elle paraissait pleine de
+volupté. Durant l'exécution, au milieu de la vive douleur,
+elle avait les déversements les plus voluptueux.
+L'autre, je viens de la découvrir, ici, en ville. Elle se
+trouve à la Conciergerie et reçoit trente coups de
+martinet par trimestre. Celle-ci ne crie jamais; son
+visage exprime plus de volupté que de douleur.
+Auriez-vous envie d'assister à l'exécution de cette
+fille?</p>
+
+<p>J'hésitais. J'avais peur que M. de F..., gouverneur
+de la ville, ne l'apprît. Je le connaissais bien, il
+était un de mes adorateurs. Anna&mdash;je l'appelle
+ainsi puisque M<sup>me</sup> de B... la nommait ainsi&mdash;m'assura
+que M. de F... n'en saurait rien; que M<sup>me</sup> de B...
+et d'autres dames y assisteraient, quelques-unes de la
+plus haute aristocratie, comme les comtesses C...,
+K..., O... et V...; que je pouvais très bien passer
+inaperçue et que si j'étais bien voilée, personne ne me
+reconnaîtrait. Enfin, je consentis; le jour était proche
+où la prisonnière recevait sa punition, ainsi je n'eus
+pas longtemps à attendre.</p>
+
+<p>Au jour de l'exécution, il y avait encore un autre
+spectacle, qui empêcha toutes les aristocrates de
+venir. C'était le jour de réception de la grande-duchesse
+qui venait d'arriver de Vienne. Nous entrâmes
+en cachette, Anna, M<sup>me</sup> de B... et moi, dans
+une chambre préparée pour nous. Nous nous mîmes
+à la fenêtre. Bientôt apparurent trois hommes, le chef
+de la milice, un geôlier et le bourreau de la ville. La
+délinquante était une fille de seize à dix-huit ans,
+aussi belle qu'une jeune déesse, délicatement bâtie et
+avait un visage plein d'innocence. Elle n'avait pas
+peur, mais elle détourna les yeux quand elle nous vit.
+Anna me dit que j'allais bientôt me convaincre qu'elle
+n'avait pas honte. Le geôlier la ligota sur un banc et
+le bourreau la fouetta à coups de verge. Elle n'avait
+qu'un jupon très mince et sa chemise sur le corps.
+Ces voiles étaient tendus, des formes arrondies se
+dessinaient. La chair tremblait à chaque coup. Elle se
+mordait les lèvres, mais son visage était quand même
+rempli de volupté. Au vingtième coup, sa bouche
+s'ouvrit; elle soupirait voluptueusement et semblait
+jouir de la plus haute extase.</p>
+
+<p>&mdash;Cela aurait dû venir beaucoup plus tôt ou beaucoup
+plus tard, me souffla Anna; je ne crois pas
+qu'elle atteindra une deuxième fois l'extase. Nous
+devrons la lui procurer quand elle entrera ici, après
+l'exécution. J'ai donné cinq florins au geôlier pour
+qu'il lui permette d'entrer. Je l'ai fait pour vous.</p>
+
+<p>Je compris ce qu'elle entendait et je lui donnai
+dix florins pour couvrir les autres dépenses. Je voulais
+aussi donner quelque chose à la fille. L'exécution
+dura plus d'une demi-heure.</p>
+
+<p>Chaque coup durait une minute. M. F... s'éloigna,
+le bourreau porta le banc dans un réduit et la fille
+entra dans notre chambre. Nous passâmes toutes
+dans une autre chambre, dont les vitres étaient dépolies.
+On ne pouvait pas nous observer. Anna lui dit
+de se déshabiller. Elle ne le fit qu'avec peine. Ses
+chairs étaient enflées, on pouvait compter les traces
+des lanières. La peau était crevée, il en sortait du
+sang en longs filets. C'était très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as goûté qu'une seule fois la volupté? lui
+demanda Anna.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule fois, répondit la pauvrette à voix
+basse. Ses jambes tremblaient, il me semblait qu'elle
+avait envie d'une autre jouissance. Anna lui dit de
+mettre ses jambes sur une chaise. Puis elle s'agenouilla
+devant elle et se mit à jouer avec les boucles
+de ses cheveux, qui lui retombaient sur les yeux.
+Anna les écartait soigneusement, découvrant un beau
+front uni et blanc comme le marbre. La fille haletait
+et soupirait de temps en temps. Elle avait empoigné
+des deux mains les cheveux d'Anna et elle les arrachait,
+dans sa fureur amoureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Te crois-tu jolie? lui demandait Anna.&mdash;Oh!
+oui, beaucoup, et vous aussi, mais plutôt belle, votre
+caresse est douce. C'est si bon... Ah!... ah!... ne terminez
+pas, caressez mon front, lentement. Maintenant,
+rafraîchissez aussi de vos mains froides ma
+nuque et mes joues.</p>
+
+<p>J'avais envie de remplacer Anna auprès de la fille.
+Anna remarqua le changement de ma physionomie.
+Elle cessa son jeu et me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous essayer? Et toi, Nina (elle s'adressait
+à M<sup>me</sup> de B...), ne reste pas ainsi comme une
+bûche. Amuse-toi avec mademoiselle.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de B... éclata de rire. Elle se mit à l'aise et je
+fis de même. Anna ne suivit point notre exemple, et
+pour cause: un corps aussi abîmé que le sien nous
+aurait enlevé toute envie de plaisanter.</p>
+
+<p>Nina (M<sup>me</sup> de B...) était encore très belle, elle avait
+un plus beau corps que ma mère. Elle n'avait jamais
+eu d'enfants; son ventre n'avait pas de rides et n'était
+pas détendu comme on l'aurait attendu à son âge. Elle
+avait au moins cinquante ans, à en juger sur son
+visage. Pourtant elle avait moins de chance auprès des
+hommes qu'Anna, qui était beaucoup moins belle.
+Elle n'était pas lubrique; on aurait dit une statue de
+marbre, inanimée. Maintenant aussi, elle restait complètement
+froide.</p>
+
+<p>Je pris la place d'Anna aux genoux de la fille.</p>
+
+<p>Comme Anna avait interrompu le jeu, la bonne
+volonté qu'il faut de part et d'autre dans tout amusement
+humain avait fini par disparaître. Je dus tout
+recommencer. Cela dura longtemps. Nina s'était agenouillée
+auprès de moi, elle m'enlaçait de sa main
+gauche, tandis que la droite jouait à repousser les
+mèches rebelles qui faisaient paraître petit mon
+front, que j'ai naturellement haut et large. Ma tête
+me brûlait comme si elle avait été pleine d'explosifs.
+L'odeur qui emplissait la pièce était extrêmement
+voluptueuse; ce parfum m'était plus agréable que
+celui des fleurs les plus rares. Il m'enivrait.</p>
+
+<p>Anna s'était agenouillée de son côté et s'amusait
+maintenant à tresser des nattes avec les beaux cheveux
+de la fille. Elle avait assez de cheveux pour
+qu'on pût ainsi tresser quatre nattes grosses comme
+un bras de femme et qui tombaient jusqu'au mollet.
+Ce chatouillement excitait la petite, elle s'agitait de
+plus en plus et la crise approchait. Anna lui tirait
+parfois les cheveux, et comme elle avait les chairs
+déjà meurtries, cela augmentait ses sensations douloureuses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! criait la fille voluptueuse, c'est
+trop fort! je ne puis plus rien supporter, je vais me
+trouver mal...</p>
+
+<p>Anna éclata de rire et je fis comme elle, qui riait à
+se tordre. La fille aussi riait, mais avec un peu de
+honte, et Anna maintenant lui tirait les cheveux assez
+rudement, mais la fille n'en paraissait pas mécontente
+et j'aurais tout donné au monde pour savoir si son
+contentement était feint ou non. Mais il me fut impossible
+de lire ce qui se passait exactement dans le cerveau
+de cette fille et il est bien possible, après tout,
+qu'elle-même n'aurait rien su y démêler.</p>
+
+<p>C'est ainsi que se termina ce jeu charmant et inoubliable.
+Nous nous habillâmes. Je donnai vingt florins
+à la fille, je l'embrassai tendrement et je lui dis
+qu'elle n'avait plus besoin de voler, que je la prenais
+à mon service.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p class="d">ROSE
+</p>
+
+<p>Vous m'avez demandé vous-même de ne rien vous
+cacher de mes expériences et de mes sentiments,
+aussi je n'ai pas hésité une minute à vous raconter
+l'anormalité de mes désirs pervers. Je suis convaincue
+que vous saurez me comprendre, car vous êtes un
+psychologue aussi profond qu'un fin physiologue. Il
+est probable qu'aucune femme ne vous fit jamais
+semblables aveux; mais vous avez certainement étudié
+de tels cas, et peut-être êtes-vous arrivé à les résoudre.
+Je suis profane, j'ignore tout de ces deux
+sciences; j'ai obéi au moment, sans penser si ce que
+je faisais pouvait révolter nos meilleurs sentiments et
+nous inspirer de l'horreur. De sang-froid, à l'abri de
+mes sens, j'aurais tremblé à l'idée d'accomplir de
+telles saletés. Maintenant, après les avoir faites, je
+suis d'un autre avis, car je ne vois pas ce qui les rend
+obscènes.</p>
+
+<p>Peut-être que vous me reprendriez ici si je vous
+communiquais tout ceci oralement, et peut-être que
+vous ne me reprendriez pas. Vous connaissez, bien
+mieux que moi, la conformation organique de
+l'homme et vous connaissez la clé de ce phénomène
+dans le cerveau. Je raisonne d'après mon expérience
+personnelle, sans pouvoir garantir la justesse de ce
+que je dis.</p>
+
+<p>Avant tout, je dois répondre à cette question:
+qu'est-ce qu'on entend au juste par une saleté?&mdash;Nous
+nous nourrissons tous les jours de matières qui,
+analysées, se trouvent être en état de pourriture;
+nous avons beau nous convaincre que nous purifions
+nos aliments par l'eau et par le feu, nous mangeons,
+au fond, des saletés. Certains aliments doivent être
+absolument pourris pour nous plaire. Est-ce que le
+vin, la bière ne doivent pas fermenter avant que
+nous les goûtions? Et la fermentation est un certain
+degré de pourriture! Et c'est ce qu'il y a de plus bled
+aux grives et aux bécassines qui est de haut goût et
+très recherché. Et si on pense de quoi se nourrissent
+les porcs et les canards! Le fromage fourmille de
+vers. Souvenons-nous de quelle façon on ensale les
+harengs. J'ai assisté une fois à Venise à cette opération.
+Je ne puis pas la raconter. Si on savait quel
+complément reçoit le sel de mer, plus personne n'en
+mangerait! En un mot, la saleté est quelque chose de
+très relatif, et qui songera, en jouissant de quelque
+chose, aux matières premières? C'est comme si quelqu'un,
+s'étant amouraché d'une jeune fille, perdait ses
+sentiments poétiques en pensant aux besoins naturels
+de sa bien-aimée. Moi je crois justement le contraire.
+Quand un homme aime quelqu'un ou quelque chose,
+il ne voit plus rien d'obscène, de sale ou de dégoûtant
+dans l'objet de son plaisir.</p>
+
+<p>Ces quelques réflexions peuvent servir d'excuse à
+ce que j'ai fait, poussée par les désirs aveugles
+de mes sens. Je vous en ai parlé à la fin de ma dernière
+lettre. Cela doit vous suffire.</p>
+
+<p>Ce que mon c&oelig;ur éprouva plus tard est bien différent
+et beaucoup plus étrange. Vous aurez, comme psychologue,
+un sujet d'analyses, car, si ce n'est pas
+absolument extraordinaire, c'est quand même une
+anormalité.</p>
+
+<p>J'ai lu, ces derniers temps, plusieurs livres sur
+l'amour grec, le soi-disant amour platonique; particulièrement
+les &oelig;uvres de Ulrich, professeur, actuellement
+à Durzbourg. Il ne parle cependant que de
+l'amour entre hommes, et ne dit pas un mot de
+l'amour entre femmes. Que direz-vous quand je
+vous avouerai que jamais je n'ai aimé un homme
+aussi violemment que j'ai aimé ma chère Rose, la
+fille dont je vous ai parlé à la fin de ma dernière
+lettre? L'amour physique m'attirait, il est vrai; mais
+il y avait encore autre chose au c&oelig;ur, une nostalgie
+que je n'ai jamais éprouvée pour aucun homme.
+C'était un amour si pur que toutes les autres femmes
+me dégoûtaient, et les hommes encore plus. Je ne
+pensais qu'à Rose, je rêvais d'elle. J'embrassais mes
+oreillers, je les caressais en pensant que c'était elle
+que je tenais. Et je pleurais, j'étais désolée de ne pouvoir
+la voir.</p>
+
+<p>Je ne savais à qui me confier, à Nina ou à
+Anna? Ou devais-je prier M. de F... de la libérer de
+sa peine? Il m'aurait demandé comment je la connaissais,
+et je n'aurais su que lui répondre. Enfin,
+je décidai d'en parler à Anna. Elle m'épargna la
+peine d'entamer cette conversation et, se mettant
+tout de suite à parler du plaisir partagé:</p>
+
+<p>«C'est tout ce qui peut encore m'exciter, me
+dit-elle, et, aujourd'hui, je n'ai pas eu le meilleur. Je
+vous ai cédé la suprême jouissance. N'êtes-vous pas
+amoureuse de cette petite Rose? Ne niez pas, j'ai vu
+avec quelle volupté vous caressiez ses cheveux et son
+front, je vous ai vue; ne niez pas, je connais bien ces
+choses-là, n'est-ce pas? Oh! quel délicat parfum et
+quel excellent goût!</p>
+
+<p>J'étais encore pleine de préjugés et je rougis.</p>
+
+<p>&mdash;Hahahaha! Vous rougissez? C'est signe que
+vous êtes amoureuse de la petite. Même si je n'avais
+pas vu votre visage, je l'aurais deviné, quand vous
+lui avez donné l'argent et quand vous lui avez dit
+que vous vouliez la prendre chez vous. Trois mois
+sont vite passés, et je pense bien que la petite préférera
+venir chez vous que de retourner en prison.
+Son envie de se faire fouetter, vous pouvez tout aussi
+bien l'assouvir. Peut-être qu'elle préférera les verges
+au fouet, tous les goûts sont dans la nature, tous,
+vous pouvez m'en croire, et celui-là n'est déjà pas
+si sot.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas possible de l'avoir plus tôt?
+demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile. Elle doit terminer sa peine. Cela
+ne dépend pas de M. de F... de la libérer ou non,
+bien qu'il soit très influent. Pourtant, je veux essayer
+de lui en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui dites pas mon nom. Il pourrait soupçonner
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte, mon offre ne l'étonnera pas
+du tout. Il y a assez de dames en ville qui font
+comme les hommes et qui ont des amants des deux
+sexes. Je lui dirai que c'est pour moi. Non, il ne voudrait
+pas. Je dirai que c'est une étrangère qui cherche
+une fille se laissant volontairement tourmenter et que
+je n'en connais pas d'autre que Rose. Pourtant vous
+ne devrez pas l'avoir chez vous les premiers jours.
+Ensuite je dirai que la dame a quitté Budapest et que,
+par humanité, je vous ai recommandé Rose comme
+femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le croira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? J'ai une bonne langue. Avant
+tout, il faut beaucoup d'argent pour le corrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? demandai-je effrayée, car Nina m'avait
+mise en garde contre son avidité.&mdash;Combien
+pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Hou, peut-être cent florins, peut-être plus, je ne
+sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas y consacrer plus de cent florins,
+déclarai-je. Si elle m'avait demandé le double
+ou le triple, je les lui aurais donnés.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Donnez-moi tout de suite cent florins. S'il
+consent à ce prix, la fille sera demain chez vous;
+sinon, je vous rends votre argent. Je vais tout de
+suite chez lui, avant qu'il aille au casino. Mais je
+n'ai pas d'argent pour prendre un fiacre. Donnez-moi
+encore un florin. Je ne demande rien pour ma peine.
+Votre amitié me suffit.</p>
+
+<p>Nina avait raison. Cette femme m'aurait dépouillée,
+si je n'avais été prudente. Je savais bien qu'elle
+s'en irait à pied.</p>
+
+<p>En moins d'une heure, elle était de retour. F... faisait
+des difficultés; elle avait ajouté cinquante florins
+et il avait cédé. Il ne le faisait que par amitié. Il n'avait
+pas demandé pourquoi c'était; il croyait que c'était
+un cavalier qui désirait garder l'incognito. Je fus donc
+forcée de lui trouver encore cinquante florins. Mais elle
+se mit à se plaindre du mauvais temps et des mauvais
+payeurs. Elle me montra un paquet de récépissés
+du mont-de-piété; elle me dit qu'elle perdait tout si elle
+ne payait les intérêts le lendemain. Je lui donnai cinquante
+florins de plus. Elle m'assura qu'elle considérait
+cette somme comme un emprunt; mais je lui répondis
+qu'elle n'avait pas besoin de me la rendre. Je
+voulais m'assurer sa discrétion et ses services ultérieurs.</p>
+
+<p>Le lendemain, je racontai tout à Nina. Elle me dit
+que F... recevait à peine trente florins et que c'était
+Anna qui empochait le reste. Nous décidâmes de
+fêter ce jour par un bon souper.</p>
+
+<p>&mdash;Il est possible que vous sauviez une fille perdue,
+me dit Nana, et Dieu vous récompensera de cette
+action. Mais cela va vous coûter de l'argent, car cette
+fille aura besoin d'habits. Vous devriez aussi lui préparer
+un bain. Ces malheureuses reçoivent si facilement
+de la vermine en prison. J'ai eu chez moi une
+fille de la grandeur et de la taille de Rose. Elle m'a
+quittée en laissant ses habits. Elle pouvait le faire,
+puisqu'elle a volé les miens. Ils seront assez bons.
+Taxez-les vous-même et donnez-moi ce que vous pensez
+être leur valeur.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de B... était tout le contraire d'Anna. J'estimai
+ces habits à quarante-cinq florins. Elle n'en voulut
+que trente-six, et j'eus de la peine à lui faire accepter
+une broche en souvenir. Elle était très désintéressée.</p>
+
+<p>Il était près de huit heures quand Rose arriva chez
+moi. Je la menai immédiatement à Orfen et nous
+prîmes un bain turc. Nous étions en octobre, ces
+bains deviennent toujours plus chauds tant que la
+température baisse à l'extérieur. La pauvre enfant
+se ressentait de l'exécution de la veille. C'est à peine
+si j'osais toucher les chairs endolories. Je la soulageai
+un peu en la pansant avec des compresses
+chaudes et lénitives. La chaleur du bain l'anima entièrement.
+Elle n'était plus aussi honteuse et timide
+que la veille. Elle se jetait à mon cou et plaisantait
+d'une façon gentille et juvénile. Elle disait des paroles
+charmantes avec une voix ravissante et avait toujours
+des réponses pleines d'à-propos. Elle me jura
+de ne jamais aimer un homme, si je voulais l'aimer
+comme je le lui avais témoigné la veille. Elle était
+folle de joie. Elle me dit que ça serait sa plus forte
+volupté d'être étranglée ou poignardée par moi. La
+fille était encore vierge, ce que je n'avais osé espérer.
+Je n'arrivais pas à la faire tenir en place tant elle
+était pétulante. Cette vivacité me plaisait surtout, je
+suis vive moi-même, mais loin d'atteindre à ce mouvement
+perpétuel. On eût dit du vif-argent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime! me disait Rosé. Je n'y tiens pas.
+Je préfère vous aimer, vous, qu'un homme.</p>
+
+<p>Roudolphine m'avait fait un cadeau à Vienne, et
+je n'en avais pas encore essayé. Il était de construction
+nouvelle et disposé pour servir à deux êtres.
+C'était le moment ou jamais d'utiliser ce cadeau de
+mon ancienne amie, qui sans doute ne se souvenait
+plus du don qu'elle m'avait fait et qui, si par hasard
+elle s'en souvenait, ne voudrait jamais croire que
+j'avais oublié de m'en servir ou plutôt que je n'en
+avais jamais eu l'occasion.</p>
+
+<p>Après avoir pris le bain et ne nous être permis que
+des badineries sans importance, nous retournâmes à
+la maison. Anna et Nina nous attendaient déjà. La
+première avait commandé un succulent souper au
+Champagne. Elle avait apporté ce qu'il lui fallait et
+me dit que peut-être j'allais aussi connaître l'agrément
+de la douleur.</p>
+
+<p>La chambre était bien chauffée, nous ne risquions
+rien à nous mettre à l'aise. Anna le fit aussi. Mais je
+ne remarquai point ses charmes flétris, car elle se mit
+tout de suite sous la table en disant qu'elle allait faire
+le chien. Cela nous fit rire, et j'en ris encore quand
+j'y pense. Elle faisait «houao, houao» comme un
+roquet, et de temps en temps frappant vite sur le sol
+avec sa main, elle faisait semblant de courir vite
+comme un mâtin qui veut s'élancer sur un passant
+mal vêtu.</p>
+
+<p>Ma pose n'était pas très confortable, j'étais éloignée
+de la table et atteignais à peine les plats; pourtant le
+rire nerveux provoqué par Anna jouant à faire le
+chien me procurait le plus vif plaisir. Elle jouait
+aussi avec les deux mains, les frappant l'une contre
+l'autre pour imiter les claquements de fouet du
+veneur qui veut exciter son chien sur la piste de la
+bête noire; tout cela était imité à ravir, et j'avoue
+que je m'amusais extrêmement. Nina me passait les
+plats et remplissait mon verre. Nous mangions et
+buvions tant que la si froide Nina elle-même était pompette.
+Je jetais quelques bouchées à Anna. Elle ne mangeait
+les biscuits et autres sucreries qu'après les avoir
+reniflés comme un chien. Elle faisait même semblant
+de ronger un os. Elle disait qu'à être mangés comme
+par un chien les mets gagnaient un goût spécial.</p>
+
+<p>Après le souper, je me préparai, toute joyeuse, à emmener
+Rose dans ma chambre pour partager mon lit.
+La jeune fille voulait justement aller au lit et s'étirait
+comme quelqu'un qui s'endormira aussitôt couché.</p>
+
+<p>«Non, non, ce n'est pas ainsi que je l'entends, lui
+criai-je, méchante enfant! Attends, attends donc, tu
+sembles bien t'ennuyer avec nous.»</p>
+
+<p>Nina s'amusait à faire des bouquets avec des fleurs
+de cire qu'elle imaginait elle-même. Elle avait pour
+cette imagination un goût exquis. Elle coloriait
+ensuite ses bouquets avec des couleurs vives qui
+paraissaient avoir été prises dans la nature, tant leur
+éclat était naturel. Je me souviens d'avoir vu une
+gerbe de roses du Bengale, non véritables, mais issues
+de ce procédé, qui étaient la plus belle chose qu'on
+pût voir, et aussi la chose la plus fragile, car les
+pétales de cire se brisent facilement, et il faut bien des
+précautions pour les conserver.</p>
+
+<p>Cette occupation était aussi agréable que l'action
+de faire le chien. Pour moi, je tremblais d'impatience.
+Anna m'aidait. Nina cessa aussi cette imitation
+dans laquelle elle excellait. Rose s'étendit sur le lit.
+Je la regardai longuement: Je prenais ainsi un nouveau
+rôle. Je l'embrassais, je caressais ses épaules
+aveuglément et avais pris une de ses mains dans les
+miennes pour lui donner confiance en son époux d'un
+instant.</p>
+
+<p>Nina se mit enfin en place devant sa table pour
+reprendre son agréable occupation de fleuriste. Rose
+poussa un faible cri de fatigue. Anna lui caressait la
+tête. Elle la berçait comme on fait aux petits enfants.
+Elle chantait une berceuse lente et d'une mélodie
+très belle. Tout à coup, j'entendis un sifflement:
+c'était Nina qui se mettait à siffler comme un
+homme. D'ailleurs elle sifflait très bien et avec beaucoup
+de force, imitant toutes sortes d'oiseaux, le
+merle, le rossignol, la mésange. Nous étions ravies.</p>
+
+<p>«C'est dommage que vous ne sachiez pas siffler
+comme moi, dit Nina, cela ferait un beau concert,
+comme on en entend parfois dans les bosquets
+durant la belle saison. Enfin, je vais siffler seule. On
+ne peut pas rester tranquille avec vous.»</p>
+
+<p>Je dis à Nina que nous pourrions imiter le chant
+des oiseaux avec la voix de tête, cela serait aussi
+agréable.</p>
+
+<p>C'est alors qu'eut lieu la scène principale: nous formions
+un groupe, comme les Romains en ont représenté
+sur les camées et dans les bas-reliefs. Nina
+s'étendit près de moi. Elle sifflait d'une façon merveilleuse.
+Je caressais en chantant les cheveux de
+Rose. Je chantais toutes sortes d'airs célèbres en continuant
+mes caresses. Nous recommençâmes en
+ch&oelig;ur. Cette fois, la partie dura plus longtemps.
+Nina donnait plus de force à ses sifflets. Anna imitait
+le corbeau et les oiseaux de nuit. Nous commencions
+à nous fatiguer. Je regardais Rose. Elle était sur le
+point de s'endormir. Je l'implorais pour qu'elle ne
+dormît point. Je lui criais: «Ne dors pas jusqu'à
+l'aube!» et elle ouvrit les yeux. Enfin, nous gravîmes
+le suprême degré. Je perdis connaissance. De la joie
+partout, mes membres me picotaient. Nina et moi
+nous n'avions vraiment pas la moindre velléité de
+sommeil.</p>
+
+<p>Je ne sais pas combien dura cette extase, que
+j'appellerai un évanouissement. Quand je revins à
+moi, Anna et Nina étaient sorties. Les assiettes étaient
+sur une chaise, près du lit. Les femmes avaient
+descendu la lampe, une faible lumière régnait dans la
+chambre. Rose dormait profondément; sa jambe
+gauche hors du lit, le pied ou plutôt ses doigts de
+pied touchaient le sol. Parfois, elle soupirait voluptueusement.
+Elle m'étreignait de son bras gauche; le
+droit pendait hors du lit. Les couvertures étaient
+remontées; je ne voulais pas la réveiller, et je remis
+ma tête sur les oreillers. Je m'endormis pour ne
+me réveiller qu'après dix heures du matin.</p>
+
+<p>Je ne vais pas vous raconter toutes les scènes où
+j'étais tantôt active, tantôt passive. Je ne pourrais que
+me répéter. Vous en avez assez appris sur ce sujet;
+cela ne ferait que vous exciter, ainsi que je m'excite
+quand je lis ces pages. Car, soit dit entre parenthèses,
+je me suis fait une copie de ces feuilles, elles me
+servent d'excitant quand mes sens sont détendus.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, Anna revint chez moi. Nina
+était venue tous les jours pour continuer nos leçons
+de hongrois. Avec Rose, chaque fois que nous étions
+seules, je jouissais de toutes les joies et nous allions
+tous les jours au bain. Elle m'était fidèle comme si
+j'avais été un homme. Aujourd'hui encore, après tant
+d'années, elle m'est restée ce qu'elle était déjà alors,
+et bien qu'elle ait connu depuis l'amour masculin, elle
+me jure encore qu'elle aime mieux goûter l'amour entre
+mes bras que subir l'étreinte puissante du sexe fort. Moi
+aussi je le crois parfois, et je suis convaincue que si
+nous ne devions pas perpétuer le genre humain, nous
+pourrions très bien nous passer des hommes, tant
+la volupté est violente entre deux femmes.</p>
+
+<p>Anna me proposa d'assister à une orgie grandiose
+qui avait lieu tous les ans, au carnaval, dans un b.....
+Elle me dit que les dames de la plus haute aristocratie
+y participaient, qu'elles étaient toutes masquées et
+que personne ne pouvait les reconnaître. Par le masque
+elles se distinguaient aussi des autres prêtresses de
+Vénus. Tout se passait très luxueusement. Les hommes
+y avaient entrée libre, mais chaque billet de dame
+coûtait soixante florins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne verrez pas quelque chose de semblable
+à Paris, disait-elle. Il n'y a pas plus de trente invitées.
+Les plus jolies putains (M<sup>me</sup> de L... se servait toujours
+des mots les plus grossiers; je ne puis faire autrement
+que de les répéter; est-ce que cela vous choque?)
+les plus jolies putains y sont invitées et environ
+quatre-vingts messieurs. Vous voyez que le prix n'est
+pas exorbitant, puisqu'il y a environ cent cinquante
+personnes de rassemblées et que le billet revient
+ainsi à douze florins par tête. L'entremetteuse veut
+recouvrer ses frais et les messieurs le temps perdu,
+éclairage, musique et souper. L'année passée, les
+comtesses Julie A... et Bella K... ont payé douze cents
+florins pour couvrir les frais. Il est probable que l'entrée
+sera plus chère cette année. Moi, j'aurai une
+entrée gratuite, ainsi que d'habitude. Mais si vous
+voulez y participer, vous devez me le faire savoir dans
+le courant de la semaine pour que je vous fasse réserver
+un billet.</p>
+
+<p>D'abord, je ne voulus pas. J'avais déjà dépensé beaucoup
+trop d'argent. Rose m'avait coûté plus de deux
+cents florins. Mes gages étaient assez élevés, mais
+j'aurais été embarrassée de dépenser encore quatre-vingts
+ou cent florins. Mais Anna me poussait tant
+que j'acceptai. Deux jours après, je recevais une carte
+d'entrée lithographiée avec une vignette que j'avais
+déjà vue dans un livre français. Une magnifique
+féminité posée sur un autel; des deux côtés, une
+haie masculine et, au fond, ainsi qu'un bonnet de
+grenadier, des cheveux de femme. Les cartes étaient
+signées par la comtesse Julie A... et L... R... (Luft
+Resithérèse), le nom d'une des plus célèbres propriétaires
+de b..... de Budapest, qui, ainsi que je l'appris,
+était protégée par M. de T...</p>
+
+<p>Anna me dit qu'il y aurait un bal masqué. Les
+dames en domino n'auraient pas d'autres habits. On
+s'appliquait à découvrir certaines parties. Un costume
+pittoresque en augmentait les charmes. Bref,
+elle me fit un si beau tableau de la fête que je ne
+regrettai plus rien. Je me mis tout de suite à la confection
+d'un masque de caractère. Personne ne devait
+savoir que ce masque était le mien. M<sup>me</sup> de B... avait
+à peu près la même taille que moi. Je lui dis donc de
+faire faire mon costume sur ses mesures.</p>
+
+<p>Un soir, Anna vint me dire d'aller visiter le b.....
+où le carnaval devait avoir lieu. Elle voulait me procurer
+des habits d'homme; personne ne pourrait me
+reconnaître. Je passerais pour un jeune étudiant. Elle
+savait si bien parler que je cédai encore une fois. Je
+fus bientôt métamorphosée en jeune homme; mes
+cheveux étaient si adroitement cachés que l'on ne
+pouvait pas reconnaître leur longueur. Comme j'avais
+tenu plusieurs rôles de page dans les opéras, particulièrement
+dans les <i>Huguenots</i> et dans la <i>Nuit de bal</i>,
+d'Auber, mes mouvements et mes gestes n'étaient pas
+empruntés.</p>
+
+<p>Le temps était beau; le pavé était sec; nous allâmes
+donc à pied. Ce n'était pas loin. Nous traversâmes la
+place des Cordeliers et nous entrâmes dans la première
+rue, la rue des Brodeurs. La maison de cette
+prêtresse de Vénus était assez vaste. Il était encore
+tôt; il n'y avait pas de visiteurs; ceux-ci n'arrivent,
+pour la plupart, qu'après le théâtre. La directrice de
+ce pensionnat était une grosse femme, de peau très
+brune; elle ressemblait à une bohémienne. L'expression
+de son visage était vulgaire et dure. Anna me
+présenta; elle me fixa et sourit. Je vis tout de suite
+qu'elle avait deviné mon déguisement, et je regrettais
+déjà d'être venue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez voir mes pensionnaires, jeune
+homme. Si vous étiez venu hier, vous n'auriez rien
+vu d'extraordinaire. Mais je viens de recevoir deux
+échantillons nouveaux, frais et curieux, de M<sup>me</sup> Radt,
+de Hambourg. Maintenant j'en ai une douzaine.
+Quand j'ai trop de visiteurs, j'envoie chercher
+la Julie de M. de F..., et la vieille Radjan est
+tout heureuse de pouvoir vendre sa marchandise
+démodée chez moi. Est-ce que ce jeune homme a déjà
+fait l'amour? (C'est son expression.) Il désire une
+vierge, et c'est pour cela que vous l'avez mené
+chez moi? dit-elle en s'adressant à Anna. Alors
+je vous recommande Léonie. Elle n'a débuté dans le
+métier que depuis deux mois et n'a que quatorze ans;
+mais elle s'y connaît mieux qu'une vieille.</p>
+
+<p>Elle nous précéda dans une grande salle assez élégamment
+meublée. Il y avait un piano; les parois
+étaient recouvertes de miroirs. Les odalisques de ce
+harem public étaient sur un divan. Elles étaient toutes
+plus belles les unes que les autres, et il était difficile de
+faire son choix. Elles semblaient plutôt timides que
+hardies. Léonie, une très jolie rousse, avait quelque
+chose de provocant et de coquet dans les traits. Elle
+portait une frisure rococo. Elle était élancée, aussi
+souple qu'une sylphide. Son décolleté laissait voir ses
+seins qui tendaient son corsage à le rompre. Elle
+montrait toujours sa jambe, qui était fine, et son pied
+mignon. Je m'assis à côté d'elle. Anna prit place en
+face de nous. Léonie me pinçait parfois avec férocité;
+elle voulait être encore plus agressive, mais Anna lui
+tapa sur les doigts.</p>
+
+<p>Je tendis dix florins à la propriétaire pour nous
+apporter du vin et des sucreries. Elle regarda dédaigneusement
+le billet de banque et dit: «C'est tout?»
+Ces mots me fâchèrent; je lui dis que je payerais tout
+ce qu'elle voudrait, mais que je n'avais qu'un billet
+de cent florins sur moi. Ceci la rendit immédiatement
+aimable. Elle me dit qu'elle allait me faire voir
+quelque chose que je n'avais certainement jamais vu
+et elle quitta le salon. Anna la suivit et je restai seule
+avec les femmes.</p>
+
+<p>Je trouvai parmi elles ce que je n'y aurais jamais
+cherché: de l'éducation, un bon ton, oui, même
+certaines connaissances que plus d'une aristocrate
+aurait enviées. Une de ces femmes jouait très
+bien du piano, elle avait un très bon doigté,
+une bonne oreille; elle chantait juste des ariettes
+d'Offenbach. Une autre me montra un album avec de
+très belles aquarelles qu'elle faisait à ses moments de
+loisirs. Une partie de ces femmes se plaignaient de
+leur sort; elles déploraient leur malchance qui les avait
+menées ici. D'autres se sentaient parfaitement heureuses.
+Les cavaliers étaient aimables, galants; les
+étudiants étaient grossiers, mais entre leurs bras
+elles prenaient le plus de plaisir, car ces jeunes gens
+dépensaient leurs forces sans compter.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, dit une belle Polonaise que l'on
+nommait Wladislawe; il vient ici un admirable jeune
+homme, il est fier comme un paon et toutes les
+femmes sont amoureuses de lui. Il coucha une nuit
+avec moi et, jusqu'au matin, il fit la chose neuf fois.
+C'est beaucoup avec une fille. Il est plus aisé de le
+faire avec une douzaine de femmes que cinq fois avec
+la même. Je n'en connais qu'un qui puisse en faire
+autant. Mais celui-là ne me l'a jamais fait. Il doit
+avoir une bien-aimée, une femme qui l'entretient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles du neveu de l'intendant du théâtre, dit
+Olga, une joyeuse Hongroise, Arpard H...?</p>
+
+<p>Lorsque Olga prononça ce nom, je tressaillis.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune femme ne l'entretient, continua Olga, il
+est assez riche pour avoir une maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que la comtesse Bella R... lui a fait les
+propositions les plus brillantes et qu'il a refusées, dit
+une autre.</p>
+
+<p>L'entrée de la patronne et d'Anna interrompit notre
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez bien venir, jeune homme, je vais
+vous montrer quelque chose qui va dessiller vos beaux
+yeux. Ce qu'il est beau! ajouta-t-elle en me pinçant le
+derrière.</p>
+
+<p>Je suivis la grosse femme. Elle me mena dans un
+long corridor et nous traversâmes plusieurs chambres.
+Puis elle ouvrit une porte aussi doucement que possible
+et mit un doigt sur la bouche. La chambre était
+sombre; une faible lumière de crépuscule pénétra
+par la fenêtre voilée de rideaux blancs. Elle prit ma
+main et me mena vers un sopha posé devant une porte
+vitrée. J'entendis un faible bruit qui venait de la
+chambre d'à côté. Je montai sur le divan pour mieux
+voir ce qui s'y passait. La chambre était éclairée, je
+voyais tout ce qui s'y passait; mais les deux filles qui
+s'y trouvaient ne pouvaient pas me voir. Un vieillard
+entra; il était chauve, avait un vilain visage de fauve,
+il était assez grand et très maigre. J'entendais chaque
+mot. Une des odalisques avait une verge en main. Elles
+se déshabillèrent rapidement ainsi que le vieux Céladon,
+la vraie caricature du Chevalier à la Triste
+Figure. Ils étaient tous les trois ainsi devant mes yeux.
+L'homme était laid, un cuir jaune et poilu recouvrait
+son maigre squelette. Il était juste vis-à-vis de moi.
+Son nez était petit et son visage tout ratatiné. Je ne le
+vis pas tout d'abord. Je ne pouvais pas distinguer
+s'il avait deux bouches au lieu d'une bouche ou un
+nez, car son nez n'était pas plus grand qu'une fève.
+Les deux filles prenaient des poses voluptueuses pour
+l'exciter; mais cela n'aidait à rien. Alors il se coucha
+sur trois chaises; on lui attacha les pieds et les poignets,
+et l'une se mit à le battre, tandis que l'autre lui
+offrait tantôt sa main à baiser, tantôt son pied. Les
+coups tombaient toutes les minutes; au troisième, je
+vis des gouttes de sang perler sur la peau. Au dixième,
+ses potences (car je ne puis appeler autrement ses
+épaules maigres séparées par un torse encore plus
+maigre) étaient meurtries et ne formaient qu'une blessure
+informe et saignante comme un morceau de viande
+d'un animal. Il suppliait pourtant la fille qui le maltraitait
+si rudement de battre encore plus fort, et il
+sentait et baisait les mains de l'autre. Parfois j'entendais
+un coup de trompette ou le soupir d'un hautbois
+qui provenait du rire de la fille que ce vieux
+satyre flairait. Il semblait aspirer le parfum de ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'ira pas ainsi, soupira-t-il enfin. Mais tu me
+gifleras et je serai content tout de suite. Louise,
+aurai-je une ou deux gifles aujourd'hui? N'est-ce
+pas, deux, deux gifles, ma chère Louise!</p>
+
+<p>Il se coucha sur le dos et la fille dont il avait flairé
+les mains s'assit près de lui et le gifla à tour de bras.
+L'autre riait à se tordre en voyant les mines que faisait
+l'horrible vieillard. J'entendis les bruits de hautbois
+du rire des filles et je vis, ce qu'il désirait, les
+gifles tomber dru sur son visage; il grinçait des dents
+et se mordait les lèvres avec ardeur. Cette sotte opération
+lui faisait le plus grand plaisir, que l'on prolongeait
+aisément en le giflant selon son désir.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p class="d">ORGIE
+</p>
+
+<p>Je regrettais beaucoup d'avoir été au b..... D'un
+côté, cela m'avait coûté très cher; d'un autre côté, je
+ne pouvais pas vaincre le dégoût que cette scène entre
+le vieillard et les deux filles avait provoqué en moi.
+Cet épouvantable tableau me rappelait ce que j'avais
+fait avec Rose. Je me disais que, moi aussi, j'aurais
+une fois recours à de tels excitants pour contenter
+mes sens blasés. Un amoureux ne trouve rien de dégoûtant
+dans l'objet de son amour; les épouses et les
+mères le prouvent journellement. Mais il ne pouvait
+pas être question d'amour chez ce vieil énervé. Ce
+n'était que ce même sentiment qui me poussait aussi
+vers Rose et qui pousse des hommes vers de beaux
+garçons: le sentiment le plus naturel, celui qui
+émeut les sens à la vue d'une belle femme, d'un joli
+garçon, d'une jolie fille ou d'un bel homme. Mais de
+quelle façon se manifestait-il chez ce vieillard? Ce
+qui lui procurait de la volupté, les coups particulièrement,
+était, au point de vue esthétique, dégoûtant.</p>
+
+<p>Et moi-même je m'étais laissé séduire par de telles
+anormalités. L'ivresse avait dû me dominer, ou une
+vague d'inconscience, quand je m'étais laissé aller
+à ce que, dans mon bon sens, je n'aurais jamais fait.
+Les hommes sont ainsi faits. Souvent ceux qui, dans
+leur sens ordinaire, ne voudraient pas se départir de
+leur respectabilité, s'émancipent vite dans l'état
+d'ivresse. Je pensais ainsi; aujourd'hui je pense autrement.
+Vous savez ce que j'ai dit pour justifier certaines
+pratiques et certains désirs pervers ou anormaux.
+Après avoir vu ce vieillard, tout me dégoûta,
+aussi bien les plus violents désirs et les envies maladives
+que les relations naturelles avec Rose ou avec
+un homme. J'aurais chassé Arpard s'il était venu et
+s'il m'avait priée; et je chassai Rose quand elle voulut
+passer la nuit avec moi.</p>
+
+<p>Je ne pouvais oublier l'épouvantable spectacle auquel
+je venais d'assister, je passai une nuit agitée,
+rêvant à de pires infamies, et, le lendemain, je fus de
+méchante humeur.</p>
+
+<p>À dix heures du matin, je devais assister à une
+répétition générale. J'étais presque tout le temps sur
+la scène. Cette répétition, quoique pénible, changea
+mon humeur en chassant ces vilaines images.</p>
+
+<p>Parmi les personnes qui assistaient à cette répétition,
+je remarquai immédiatement un étranger qui
+me fit une grande impression. C'était un très bel
+homme, très élégant, avec un visage intelligent. Un
+de mes collègues l'avait amené. C'était un amateur
+d'art et un grand dilettante. Quand le ténor chanta
+un passage à fausse voix, il le remplaça et chanta ce
+passage avec tant de passion, d'expression et de goût
+qu'il nous enthousiasma tous. Je n'avais jamais entendu
+une telle voix, elle me courait le long des nerfs.
+Tout le monde applaudit et le ténor s'écria: «Après
+vous, monsieur, ce serait une profanation si je continuais»,
+et il gâcha le reste de sa partie, ainsi que
+moi et les autres chanteurs.</p>
+
+<p>Je me renseignai auprès de M. de R... et lui demandai
+s'il était Hongrois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en demandez plus que je ne puis vous
+dire, me répondit-il. Sa carte de visite porte Ferry,
+F, e, r, r, y. Il peut être aussi bien Hongrois, Anglais,
+Italien ou Espagnol que Français, Allemand ou
+Russe. Il parle toutes les langues. Je n'ai pas vu ses
+papiers. Je sais seulement qu'il arrive de Vienne,
+qu'il est reçu à la cour, que l'ambassadeur anglais l'a
+recommandé auprès de son chargé d'affaires, qu'il a
+dîné avec le régisseur du théâtre Royal et que, dans
+la haute société, on est heureux de l'avoir à dîner. Je
+crois qu'il est chargé d'une mission diplomatique. Il
+habite l'Hôtel de la Reine d'Angleterre.</p>
+
+<p>Ferry assista à la fin de la répétition et se fit présenter.
+Il était un parfait galant homme, et je dus me
+surveiller en parlant avec lui.</p>
+
+<p>J'étais libre le soir quand j'avais eu une répétition
+générale dans la journée. On m'avait recommandé
+d'assister souvent à la comédie, pour entendre la
+bonne prononciation du hongrois. J'allai le soir au
+théâtre. M<sup>me</sup> de R... me tenait compagnie dans ma
+loge. Au premier entr'acte, j'eus la visite inattendue
+de Ferry. Il s'excusa de me rendre visite et je le priai
+de rester. Il me fit un brin de cour, c'est-à-dire qu'il
+loua ma voix et mon chant, dit que j'avais une belle
+figure pour le théâtre, que mes toilettes étaient de
+très bon goût, etc., etc., mais ne parla pas d'amour.
+Il était simple, poli, sans être importun ou commun.
+Je résolus de faire sa conquête avant que les belles
+dames de la société ne se l'arrachassent. Aussi je mis
+en &oelig;uvre toute ma coquetterie, pensant le gagner
+rapidement. Comme il me demandait la permission
+de me visiter chez moi, je pensais l'avoir déjà conquis,
+mais je fus bientôt détrompée.</p>
+
+<p>Nous parlâmes aussi d'amour, mais très généralement.
+Quoique ses yeux fussent éloquents, sa langue
+restait muette. Et si ses paroles me laissaient entendre
+que je ne lui déplaisais point, il ne me pria
+jamais de lui témoigner la moindre faveur. Quand il
+me pressait les mains en arrivant ou en me quittant,
+il le faisait nonchalamment, sans y attacher la moindre
+signification.</p>
+
+<p>Enfin, je l'amenai quand même à me parler de ses
+amours passées. Je lui demandai s'il avait fait beaucoup
+de conquêtes et s'il avait déjà été sérieusement
+amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime le beau où je le trouve, me dit-il. Je
+trouve que c'est une injustice de me lier à une seule
+personne. Je trouve, en théorie, que le mariage est
+l'institution la plus tyrannique de la société. Comment
+est-ce qu'un homme d'honneur ose promettre ce qui
+ne dépend pas de sa seule volonté? En général, on ne
+devrait jamais rien promettre. Vous ne trouverez personne
+qui puisse vous dire que j'aie jamais promis
+quelque chose à quelqu'un. Je ne promets même pas
+de venir à un dîner lorsque je suis invité; je me contente
+de confirmer la réception de l'invitation. Je ne
+paye jamais et je ne joue jamais. Le hasard est une
+trop grande puissance pour que je songe à lui donner
+des chances de me vaincre. Et c'est pourquoi je ne
+promettrais jamais à une femme de lui rester fidèle.
+Elle doit me prendre comme je suis. Si elle condescend
+à vouloir partager mon c&oelig;ur avec d'autres,
+elle y trouvera assez de place. Ceci est la raison pourquoi
+je n'ai encore jamais fait une déclaration d'amour
+à aucune femme; j'attends toujours qu'elle me dise
+simplement et franchement si je lui ai assez plu pour
+qu'elle n'ait plus rien à me refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez rencontré de telles personnes,
+lui dis-je. Mais je ne comprends pas comment
+vous avez pu les aimer. Pardonnez-moi, mais une
+femme doit être bien imprudente qui ose faire les premiers
+pas, sans attendre que l'homme prenne l'initiative
+et lui fasse les ouvertures.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? Est-ce qu'un homme ne préfère
+pas une femme qui l'aime assez pour oser mépriser
+toutes les lois conventionnelles, à une femme qui joue
+la comédie? Les femmes qui se font prier ne le font
+qu'avec l'intention de céder à la fin. L'homme aimera
+bien mieux et plus longtemps la femme qui sait
+sacrifier sa vanité que celle qui ne sait être que
+coquette. L'amertume pousse les hommes à se venger
+d'une femme qui les a fait longtemps languir; quand
+elle a enfin cédé, ils lui sont infidèles et la quittent.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces malheureuses jeunes filles qui abandonnent
+leur c&oelig;ur à la première attaque de l'homme,
+méritent-elles aussi que l'homme se venge?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis vengé que des coquettes. Je ne
+voudrais jamais séduire une jeune fille innocente. Je
+ne l'ai jamais fait, et pourtant j'en ai eu. Chacune
+d'elles s'est offerte d'elle-même, sans que je la priasse
+jamais de me sacrifier sa virginité. Chacune d'elles
+était lasse d'attendre et connaissait son sort. Elles
+étaient libres de choisir. Elles se disaient: dois-je préférer
+celui qui me poursuit et qui ne me plaît pas à
+celui qui me laisse entendre que je lui plais sans
+rien m'en dire? Et leur choix tombait sur moi. Elles
+se libéraient des scrupules ridicules que des mères et
+des tantes et d'autres personnes fatiguées et prudes
+leur avaient appris dès l'enfance. Elles jouaient à jeu
+ouvert. Et aucune ne l'a regretté. Chacune savait les
+risques qu'elle courait; je disais à chacune qu'elle
+pouvait devenir mère, que je ne l'épouserais point,
+que j'aimais d'autres femmes et qu'elle ne me reverrait
+peut-être jamais plus. Dites-moi, n'ai-je pas agi
+en honnête homme?</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas le nier, mais je lui dis que je
+ne pourrais jamais faire une déclaration d'amour à un
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous n'aimerez jamais un homme, me
+dit-il. Car l'amour de la femme est tout de sacrifice.
+Et je ne donnerai jamais la plus éphémère faveur à
+une femme qui ne m'aurait donné des témoignages
+d'un tel amour.</p>
+
+<p>Il avait réponse à tout. Je savais qu'il ne me ferait
+jamais une déclaration et que les Messalines de la
+société allaient me le prendre si je ne faisais ce qu'il
+insinuait. Il était évident que je lui plaisais. Pourquoi
+m'aurait-il si souvent visitée? Il préférait passer
+le temps avec moi que d'aller en soirée. J'hésitais,
+j'attendais une occasion qui m'aurait épargné de
+rougir. J'espérais en trouver une durant le carnaval.
+Je ne sais pas, il me croyait peut-être inexpérimentée.
+D'après ses assertions, la virginité n'avait aucun
+charme pour lui. Il aurait aimé une vierge aussi corrompue
+qu'une Messaline. Mais il n'y a pas de telles
+vierges. L'amour s'apprend.</p>
+
+<p>Je ne savais pas si je devais tout raconter à une
+amie et la prier d'être l'entremetteuse. Je me confiai
+à Anna. Elle me dit que Ferry était déjà tombé dans
+les rets d'une dame de la haute société et qu'elle allait
+faire son possible pour me l'enlever. Avant tout, elle
+voulait savoir si Ferry allait participer à l'orgie qui
+devait avoir lieu dans le b.....</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, elle m'apporta des nouvelles
+plus rassurantes. La comtesse O... était la maîtresse
+de Ferry. La femme de chambre de la comtesse
+avait surpris la conversation du mystérieux et bel
+étranger. Il avait dit la même chose à la comtesse,
+celle-ci n'avait pas autant hésité que moi. En plus des
+deux conditions qu'il m'avait posées, que je devais
+faire les ouvertures et que je ne pouvais pas compter
+sur sa fidélité, il y en avait une troisième dont il ne
+m'avait pas parlé: chaque femme qui se livrait à
+lui devait être complètement nue. Quand une femme
+accorde tout à un homme, il n'y a pas de raison pour
+qu'elle ne le fasse complètement et en parade, c'est-à-dire
+nue. Et la comtesse avait accepté.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si je me serais jamais abandonnée de
+cette façon, même si j'avais été passionnément éprise.
+Je suis très libre sur ce point; pourtant je ne puis
+me passer d'une certaine pudeur qui, innée ou
+apprise, me domine. Je ne sais pas si cette retenue
+est naturelle à la femme ou si ce n'est qu'un résultat
+de notre éducation. Anna me dit en outre que Ferry
+participait sûrement à l'orgie qui devait avoir lieu
+chez Rési Luft: il y avait été invité par trois dames.
+Il ne l'avait pourtant pas promis, car c'était contraire
+à ses principes.</p>
+
+<p>Le soir où l'orgie devait avoir lieu approchait.
+Anna, Rose et Nina m'aidaient à terminer mon costume.
+Il était d'une soie bleue ciel, très lourde, avec
+des entre-deux de gaze blanche et surchargé de fleurs
+d'or brodées. Cette toilette était charmante et pleine
+de goût. Elle m'allait parfaitement et était en outre
+excitante au possible. J'avais de mignonnes sandales
+de velours cramoisi, également brodées de fleurs d'or.
+Ma collerette était en dentelle ruchée, ainsi que la
+portaient les dames du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, et ainsi qu'est représentée
+Marie Stuart dans ses portraits. Les manches
+m'arrivaient au coude, elles étaient taillées en pointe
+et chamarrées de broderies d'or. Un châle indien tissé
+d'or m'entourait la taille. Ma coiffure se composait de
+plumes multicolores de marabout.</p>
+
+<p>Je ne voulais pas porter mes bijoux pour ne pas
+être reconnue. Je les déposai chez une juive, qui m'en
+donna d'autres et qui devait me rendre les miens.
+J'avais à la main une houlette dorée, surmontée d'un
+oiseau des îles en ivoire. Mon costume était donc
+plein de goût et très original. En outre, j'avais un
+masque en taffetas qui ne me découvrait que les yeux
+et la bouche. La couleur de mes cheveux n'était pas
+assez voyante pour me trahir, bien qu'il y ait bien
+peu de femmes qui aient une aussi riche toison que
+moi.</p>
+
+<p>Le 23 janvier, à sept heures du soir, nous allâmes,
+Anna et moi, à la rue des Brodeurs. J'avais jeté sur
+mon costume une lourde pelisse. Anna me quitta dans
+le vestibule. Rési Luft me reçut. Il y avait déjà beaucoup
+de monde dans la salle et l'orchestre jouait. Les
+messieurs que je vis étaient M. de D... et le baron ...
+Ils ne portaient pas de masques. Bizarrement accoutrés,
+ils n'avaient qu'une sorte de caleçon de bain en
+soie. Mon entrée dans la salle fit sensation; j'entendis
+les dames murmurer: «Celle-ci va nous battre»,
+«Comme elle est belle!» «Elle est en sucre, on a
+envie d'y mordre», etc., etc. Les messieurs étaient
+encore plus ravis. Les plus belles parties de mon
+corps étaient faiblement voilées, mes reins, mes bras,
+mes mollets. Je cherchais Ferry dans la foule. Il
+était avec une dame, costumée de tulle blanc, avec
+des roseaux et des lis comme attributs, car elle était
+en nymphe. Son corps était assez bien fait, mais pas
+aussi beau que le mien. Une autre dame entourait
+d'un bras les hanches de Ferry. Elle ne portait qu'une
+ceinture d'or, des diamants et un diadème dans ses
+cheveux noir de corbeau; elle représentait Vénus.
+Elle tenait la main de Ferry dans la sienne, et la main
+de Ferry était ornée de belles bagues où brillaient des
+diamants d'une grosseur inhabituelle et de la plus
+belle eau. Je n'en avais jamais vu d'aussi gros ni surtout
+lançant de si beaux feux. Ferry, d'autre part, ne
+portait que des sandales rouge sang. Ni l'Apollon
+du Belvédère, ni Antinoüs n'étaient aussi proportionnés
+et aussi beaux que lui. Son corps était d'un blanc
+éblouissant, avec des ombres rosâtres aux contours.</p>
+
+<p>À sa vue, je me mis à trembler, je le mangeai des
+yeux, et je m'arrêtai involontairement devant eux.
+Vénus avait un très beau corps, très blanc, mais ses
+seins n'étaient pas parfaits. En somme, c'était une
+femme un peu fanée; on voyait qu'elle servait assidûment
+la déesse qu'elle représentait.</p>
+
+<p>Les yeux de Ferry s'arrêtèrent sur moi; il sourit
+légèrement et dit: «Tiens, c'est la meilleure méthode
+pour prendre l'initiative.» Il s'inclina devant ses
+dames et vint vers moi. Il me souffla mon nom à
+l'oreille. Je rougis sous mon masque.</p>
+
+<p>L'orchestre attaqua une valse. Il était caché, un
+grand paravent le séparait de la bacchanale. Ferry
+me prit par la taille et nous nous mêlâmes au tourbillon
+des couples. L'attouchement multiplié de tous
+ces corps brûlants et brillants d'hommes et de
+femmes m'affolait. Tous les yeux masculins étaient
+brillants; durant la danse, ils se tournaient tous vers
+un but précis; les baisers pétillaient. Un parfum
+voluptueux s'élevait de ces hommes et de ces femmes.
+J'avais le vertige. Les bagues de Ferry me touchaient;
+elles m'écorchaient; je me pressais contre lui, j'étais
+prête à lui dire qu'il me plaisait; mais il ne le remarqua
+pas et me demanda: «N'es-tu pas jalouse?»</p>
+
+<p>&mdash;Non! fis-je. J'aurais voulu te voir comme Mars
+avec Vénus.</p>
+
+<p>Il me quitta et prit Vénus, qui causait avec un autre
+homme.</p>
+
+<p>Quelques filles de la maison apportèrent un tabouret
+recouvert de velours rouge. Elles le placèrent au
+milieu de la salle. Vénus s'y assit et Ferry s'accroupit
+devant elle. Vladislawe et Léonie s'accroupirent à
+leurs pieds. L'une rafraîchissait avec un éventail le
+visage de la déesse et en essuyait la sueur avec un
+mouchoir; l'autre chantonnait doucement des chansons
+gaies de circonstance.</p>
+
+<p>C'était trop! Vénus et une autre dame dansaient
+devant moi; une troisième m'éventait avec de grands
+éventails de plumes comme on en voit sur les peintures
+murales des Égyptiens, ou encore comme ceux
+dont on se sert pour les fêtes papales à Rome. Mes
+sens s'évanouissaient, mon souffle haletait, mon
+corps tremblait, tremblait si fort dans cette folie
+qu'il me brûlait. Tout tournait autour de moi, il me
+semblait être dans le désert pendant le simoun, quand
+le voyageur égaré croit voir toutes sortes de mirages
+plus affolants les uns que les autres et qui trompent
+son anxiété. Je râlais. Tous mes nerfs, qui s'étaient
+détendus, se crispèrent, mes tempes étaient en feu.
+Les danseurs et les danseuses diaboliques tournaient.
+Oh! ce qu'ils s'entendaient bien aux folies. Parfois, la
+danse s'arrêtait complètement. Je ne me souviens
+d'avoir assisté à une telle folie qu'à Paris, dans une
+fête mondaine où tout à coup les invités furent pris
+d'une frénésie égale et se mirent à danser comme font
+les Peaux-Rouges dans la terrible danse du scalp,
+qu'ils exécutent devant l'ennemi qu'ils vont immoler
+après l'avoir vaincu et pris. Mais à Paris, cependant, ces
+danses&mdash;les plus folles des danses&mdash;me paraissaient
+réglées par une sorte de bienséance que les Français,
+même les plus mal élevés, n'abandonnent jamais.
+Tandis qu'ici toute bienséance, toute morale enfin
+étaient mises de côté, et il ne restait que le plaisir
+de s'amuser, le plaisir d'être libre pendant quelques
+heures, avant de reprendre le hideux masque de la
+respectabilité mondaine, qui est la vraie règle des
+civilisations, règle nécessaire aussi, puisque sans
+elle nos sens, nos instincts déchaînés nous ramèneraient
+vraisemblablement très vite à l'état des
+animaux.</p>
+
+<p>La danse s'arrêta un moment aux applaudissements
+des spectateurs, qui avaient fait cercle autour
+de nous. Les danses seules se suivaient à intervalles
+réguliers, on les applaudissait chaque fois. Je sentis
+une commotion électrique qui me paralysa le c&oelig;ur.
+Sans sa présence d'esprit, je serais tombée; Ferry
+eut assez de sang-froid pour me soutenir, si bien que
+personne ne s'aperçut de mon étourdissement.</p>
+
+<p>Et cette fois il ne cessa pas encore de me donner
+des preuves de son amour et de sa gaîté. Les assistants
+applaudissaient; ils délirèrent quand ils le virent
+pour la troisième fois se remettre à danser un cavalier
+seul en tenant ma houlette. Ils criaient: «Toutes
+les bonnes choses sont trois.» La danse dura un bon
+quart d'heure et ils nous entouraient toujours. Des
+paris se faisaient. Ferry était infatigable, mais la
+crise arriva enfin et il tomba épuisé à mes pieds, où
+il resta haletant, les yeux fermés, comme mourant.
+Je n'étais plus debout, sur mes pieds, plusieurs pensionnaires
+de la maison me soutenaient. De tous
+côtés, sous mes pieds, à gauche, à droite, je ne sentais
+que des soutiens. Les dames me couvraient de
+baisers, elles m'éventaient et essuyaient mon visage,
+et Ferry, qui s'était remis, debout derrière moi, me
+serrait dans ses bras.</p>
+
+<p>Enfin, on nous laissa tranquilles. Ferry m'étreignit
+une dernière fois; puis il m'offrit le bras pour
+m'emmener dans une autre chambre. «Sur le trône!
+sur le trône!» crièrent plusieurs voix. On avait
+dressé, au bout de la salle, une espèce de tribune,
+avec une ottomane recouverte de velours rouge,
+d'épais rideaux et un baldaquin de pourpre. C'est là
+que l'on voulait nous mener en triomphe, pour nous
+témoigner que nous avions gagné la première place
+dans cette fête. Ferry déclina, en mon nom, tant
+d'honneur. Il dit qu'il préférait, si on voulait bien
+le lui permettre, prendre un rafraîchissement; sur
+quoi, la dame qui était costumée en Vénus nous
+mena au buffet, dans la salle du banquet, où la table
+n'était pas encore dressée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a pas un cabinet sombre où ma
+Titania (c'est ainsi qu'il me nommait, princesse des
+elfes, à cause de mon costume) pourrait se reposer un
+instant?</p>
+
+<p>&mdash;Rési Luft doit en avoir plusieurs, répondit
+Vénus. Je vais lui dire d'en ouvrir un.</p>
+
+<p>Elle s'éloigna et revint bientôt, accompagnée de
+l'hôtesse. À sa vue, nous éclatâmes de rire. Rési Luft
+avait suivi notre exemple: elle était vêtue en Tyrolienne.
+Elle était vieille, grosse, grasse, le portrait
+de cette reine des îles du Sud, de la célèbre Nomahanna,
+si cette horrible reine sauvage avait porté le
+costume du Tyrol. Mais c'était encore appétissant, et,
+je compris qu'il se trouvât des hommes pour goûter
+à ces charmes et s'engloutir dans cette mer de chairs.</p>
+
+<p>Elle nous ouvrit un cabinet, près de la salle de
+danse. Par la porte ouverte, je pouvais suivre la
+voluptueuse bacchanale. Quelques couples dansaient
+encore; les autres préféraient une occupation plus
+sérieuse. Nous entendions le murmure des voix,
+le bruit des baisers, le halètement des hommes et
+les soupirs voluptueux des femmes. Ce spectacle
+m'excitait. J'étais assise sur les genoux de mon
+amant, un bras autour de son cou. Je sentais cependant
+que Ferry avait envie de se mêler encore à la
+danse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vas pas recommencer? lui dis-je, l'étouffant
+de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? dit-il en souriant, puis voyant
+que je ne voulais pas: «Mais je voudrais fermer la
+porte. Enlève ton masque pour que je lise la gaîté
+dans tes traits. Pourrais-tu me le refuser?»</p>
+
+<p>Il n'était pas le despote, le tyran que j'avais cru. Il
+était aussi doux, aussi caressant qu'un berger. Je
+fermai la porte, je poussai les verrous et je me jetai
+sur le lit. Je me reposai avec un plaisir indicible, car
+le bruit, la musique, les tourbillons des danseurs et
+danseuses m'avaient beaucoup fatiguée. Cette fois
+personne ne nous dérangeait; je ne voyais que lui,
+et lui que moi.</p>
+
+<p>Suis-je capable de vous dire ce que je ressentis?
+Non. Qu'il vous suffise d'apprendre que nous nous
+dîmes de vrais mots d'amour. Je ne puis vous dire
+ma joie de l'avoir pour moi toute seule. Quand il
+m'embrassait, ses yeux devenaient fixes et prenaient
+une expression sauvage de volupté; mes yeux se
+troublaient aussi et nous retombions, ivres d'amour,
+poitrine à poitrine, en murmurant les paroles les plus
+folles, les plus dénuées de sens. À la fin, il s'était mis
+sur le côté; j'étais presque endormie, il disait toujours
+des paroles d'amour, nos yeux étaient fermés
+et nous restâmes une bonne demi-heure ensommeillés
+dans cette extase. Les cris qui venaient de la salle
+nous réveillèrent. Je réparai mon désordre à la hâte
+et il m'attacha lui-même mon masque, que j'avais
+oublié dans ma fièvre. Ferry prit son domino et nous
+entrâmes dans la salle. L'orgie atteignait son apogée.
+On ne voyait que des groupes voluptueux, dans toutes
+les poses imaginables, de deux, trois, quatre, cinq
+personnes.</p>
+
+<p>Trois groupes étaient particulièrement compliqués.
+L'un était composé d'un monsieur et de six dames,
+qui chantaient des chansons montagnardes en se
+tenant par la main. Ils paraissaient extrêmement gais
+et se tenaient accroupis sur le sol, où l'on avait posé
+des flûtes de Champagne qui pétillaient, et, entre
+chaque chant, les chanteurs sablaient un verre ou
+deux, ce qui ne devait pas tarder à les jeter dans
+l'ivresse la plus complète.</p>
+
+<p>L'autre groupe se composait de Vénus, étendue
+près d'un monsieur qui jouait des castagnettes, tandis
+qu'un autre jouait du tambourin de façon continue.
+Dans les deux mains, elle tenait des clochettes
+et les secouait, tandis qu'une sorte de géant de
+Rhodes, appuyé sur deux chaises, roulait du tambour
+delà façon la plus bruyante, comme s'il avait dirigé
+la marche d'une armée.</p>
+
+<p>En même temps, ils poussaient des hurlements de
+Zoulous. C'était le plus beau groupe.</p>
+
+<p>Le troisième groupe se composait de deux dames
+et d'un monsieur. Une dame était couchée sur le dos,
+l'autre tenait au-dessus d'elle une grosse caisse sur
+laquelle la première cognait de toutes ses forces en
+criant et en faisant des grimaces. Le monsieur, taillé
+en hercule, dominait en jouant de l'harmonica, dont
+le son harmonieux et cristallin parvenait à n'être pas
+étouffé par les chants des montagnards du premier
+groupe ni par les hurlements, les castagnettes, les
+tambourins, la grosse caisse. C'était vraiment de la
+folie, et de la folie musicale, qui plus est, et je me
+crus un instant dans un asile d'aliénés.</p>
+
+<p>Tous les messieurs et toutes les dames avaient participé
+à ce concert, avec une activité plus ou moins
+vive, selon les tempéraments. Personne ne s'était
+dérobé à l'obligation de s'amuser. Ferry, parmi les
+hommes, et moi, parmi les femmes, nous étions
+encore les plus raisonnables.</p>
+
+<p>Vénus, moi et la comtesse Bella étions les seules
+femmes qui ne se fussent point démasquées.</p>
+
+<p>J'appris plus tard qui était Vénus. C'était une
+femme célèbre par ses aventures galantes. Elle se serait
+gardée pourtant d'enlever son masque, tandis que la
+comtesse Bella était une véritable furie, un démon
+féminin. Elle criait à haute voix: «Viens ici! Allons,
+ne sais-tu pas que je suis une putain, une vraie putain?»
+Elle fit le tour de toutes les pensionnaires de
+la maison; elle leur distribuait des bonbons, des
+fruits ou du Champagne. À table, elle but un plein
+verre d'eau-de-vie qu'un monsieur lui avait rempli.
+Elle était ivre-morte, se roulait sous la table. Rési
+Luft dut l'emporter dans un cabinet et la mettre au
+lit. Elle l'enferma à clé. Bella essaya d'enfoncer la
+porte, enfin elle tomba par terre et s'endormit. Un
+peu plus tard, deux pensionnaires montèrent voir si
+elle dormait. Elles la trouvèrent se vidant par toutes
+les ouvertures, comme un tonneau défoncé, et la mirent
+au lit. Elle dormit jusqu'à quatre heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Le souper fut en tous points digne de l'orgie. Plusieurs
+personnes s'endormirent sur la table. Il n'y
+avait plus que Ferry et encore deux ou trois autres
+messieurs capables de se tenir décemment. Les autres
+laissaient tristement pendre la tête. Puis on distribua
+les prix. Ferry fut proclamé roi; puis vint le monsieur
+qui avait joué si bien de l'harmonica; puis un
+autre, qui avait distribué beaucoup de bonbons. Ma
+rivale, la princesse O..., que j'avais trouvée en compagnie
+de Ferry, l'avait bel et bien perdu. Je voulus
+le convaincre de boire jusqu'à être ivre, mais il refusa.
+Pourtant je réussis à le faire boire de l'eau-de-vie.
+L'orgie se termina à quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Ferry et moi, Vénus et quelques autres dames rentrâmes
+à la maison; les autres étaient ivres et passèrent
+la nuit chez Rési Luft.</p>
+
+<p>En général, j'avais remarqué que les pensionnaires
+de notre hôtesse s'étaient le mieux conduites. Elles se
+faisaient prier par les messieurs avant de prendre part
+à ce qui se faisait. Léonie seule y faisait exception;
+mais on racontait d'elle qu'elle appartenait à la noblesse,
+qu'elle était d'une vieille famille viennoise, qu'elle
+avait quitté ses parents pour se vouer à cet infâme
+métier et qu'elle était venue directement chez Rési Luft.</p>
+
+<p>Ferry m'accompagna chez moi. Rose était encore
+debout, elle n'alla se coucher que quand je le lui eus
+dit. Ai-je besoin de vous dire que pour Ferry et moi
+la guerre d'amour n'était pas encore terminée?</p>
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p class="d">FERRY
+</p>
+
+<p>Vous êtes peut-être fâché que je vous raconte tout
+au long mes aventures à Budapest; vous allez m'accuser
+de trop aimer les Hongrois. Certaines choses
+sont trop générales pour qu'on puisse les attribuer
+spécialement à telle ou telle nation&mdash;ainsi les arts&mdash;et
+je compte l'amour, comme je l'ai pratiqué, parmi
+les beaux-arts. Je puis donc vous assurer qu'il n'y a
+pas un pays au monde où l'on entende mieux l'art
+d'aimer qu'en Hongrie. Ce pays et ses habitants sont
+en retard à bien des points de vue; mais dans l'art de
+jouir de la vie&mdash;la volupté sexuelle est la plus haute
+jouissance,&mdash;ils sont aussi avancés que les Français
+et les Italiens, ces grands maîtres; oui, ils les ont
+peut-être dépassés.</p>
+
+<p>Je vais vous le prouver.</p>
+
+<p>Peu de temps avant de reprendre cette correspondance
+avec vous, je fis la connaissance d'un Anglais
+qui avait fait plusieurs fois le tour de monde. Il voyageait
+depuis quarante-quatre ans. Il avait donc vu tous
+les pays. Si nous admettons qu'il passa deux ou trois
+années dans chaque pays, il aura visité dix-huit pays;
+par exemple: l'Autriche, la Hongrie, la Turquie d'Europe,
+l'Italie, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne,
+la Russie, la péninsule scandinave, l'Allemagne,
+l'Orient, les États-Unis, la Suisse, l'Amérique
+du Sud, la Belgique et les Pays-Bas. Est-ce assez?
+Oui, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>Mon ami, c'est ainsi que je l'appellerai, a visité
+tous ces pays au moins deux fois. Il venait d'Italie et
+me fit la description d'un pensionnat de prêtresses de
+Vénus à Florence. Il y avait trois Hongroises parmi
+ces dames. Elles étaient les plus recherchées, leur prix
+montait de cent à cinq cents francs. La patronne disait
+qu'elle allait réformer son établissement et que les deux
+tiers de ses élèves devaient être des Hongroises. Il y
+avait quelques Espagnoles, quelques Hollandaises,
+une Serbe, une Anglaise, qui étaient toutes beaucoup
+plus belles; mais aucune ne savait aussi bien séduire
+les hommes que les Hongroises. Et c'était ainsi
+partout: à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg,
+à Constantinople, dans plusieurs résidences de
+l'Allemagne, les Hongroises étaient partout préférées.</p>
+
+<p>Non seulement les femmes de ce pays ont conquis
+les palmes de l'amour, mais aussi les jeunes gens. Ils
+sont d'un extérieur très attrayant, leurs manières
+sont captivantes; ils sont autres que les jeunes gens
+de toutes autres nations, et l'originalité nous attire,
+nous autres femmes. Enfin, ils sont infatigables aux
+jeux d'amour et ils en connaissent tous les raffinements,
+et une femme n'a jamais besoin, avec eux,
+d'employer d'extraordinaires excitants.</p>
+
+<p>Ne pensez pas, d'après ce que je vous dis, que j'aie
+une passion exclusive pour les Hongrois et les Hongroises;
+je vais vous raconter les aventures que j'ai
+eues ailleurs.</p>
+
+<p>Je reviens donc à mon histoire.</p>
+
+<p>Je partageais mes plaisirs avec deux personnes:
+avec Ferry, qui était mon amant déclaré, et avec
+Rose, qui variait mes ébats. Un spécialiste dirait
+que je partageais des plaisirs homosexuels et hétérosexuels.</p>
+
+<p>Ferry m'avoua qu'il n'avait connu le véritable
+amour qu'avec moi, que ses principes n'étaient plus
+aussi solides. Il croyait maintenant à la possibilité de
+la fidélité. Si je l'avais voulu, il m'aurait épousée; il
+me le proposa plusieurs fois. Je refusai. J'avais peur
+de perdre son amour, si d'autres liens que ceux de
+l'amour nous unissaient. Le mariage est le tombeau
+de l'amour. L'exemple de mes parents ne me rassurait
+pas; je craignais de voir notre amour profané par
+la loi et par l'Église. La cérémonie publique du
+mariage est une profanation. J'aimais; le secret de
+mes plaisirs augmentait mon amour. Tout ce qui n'a
+pas un rapport immédiat avec l'amour et le plaisir
+gêne, et Ferry partageait mes vues.</p>
+
+<p>J'avais pourtant une inquiétude, j'avais peur de
+devenir mère et de perdre ma place. Je lui fis part de
+mes craintes. Je lui dis aussi mon étonnement de
+n'être pas encore enceinte, car, avec lui, j'avais négligé
+les mesures de précaution que Marguerite m'avait si
+chaleureusement recommandées et que j'avais toujours
+employées avec le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien d'autres moyens, me dit Ferry; peu
+d'hommes et peu de femmes les connaissent. Je me
+suis servi d'un sans que tu le saches. Si tu veux connaître
+ces différents préservatifs, lis le livre <i>De l'art
+de faire l'amour sans crainte</i>. Je te le donnerai. On
+traite aussi de ton moyen, du condom, mais il n'est
+pas toujours sûr; il peut s'échauffer et éclater sans
+que l'on s'en aperçoive.</p>
+
+<p>Il m'apporta ce livre et je le lus avec beaucoup
+d'attention. Il a été rédigé par un médecin; il est
+beaucoup plus rare que tous les romans priapiques;
+il est même plus rare que la <i>Justine</i> de Sade, qui a
+été officiellement brûlée sous Robespierre et qui vient
+d'être rééditée en Hollande et en Allemagne. Je pense
+que ce livre ne vous est jamais tombé entre les mains
+et je vais vous parler de quelques-uns des sujets
+qu'il traite.</p>
+
+<p>L'auteur ne recommande pas l'emploi du condom;
+il prétend que la volupté de l'homme et de la femme
+est beaucoup moindre. Le condom n'est pas fait sur
+mesure. Quand il est trop étroit, il cause des douleurs
+à l'homme. Quand il est trop large, il se forme des
+faux plis aussi coupants qu'un cheveu. Dans les deux
+pas, il peut facilement céder et le but n'est pas
+atteint.</p>
+
+<p>L'auteur dit que la femme peut ne concevoir
+qu'une fois sur mille si elle sait bien s'y prendre,
+mais je ne dirai pas comment, car ce sont choses qu'il
+faut connaître par expérience et non par la lecture.
+Je ne fais pas profession d'enseigner ces choses et si
+j'indique le titre de ce livre rare et quelques-unes de
+ses particularités, c'est pour montrer l'intérêt que je
+pris à le lire.</p>
+
+<p>(À cet endroit, je me souvins que Ferry employait
+toujours le moyen dont il avait parlé; il l'employait
+expressément. Et si parfois il en usait autrement, ce
+n'était jamais qu'à la fin d'une séance.</p>
+
+<p>Que cela neutralisât les effets masculins, je l'avais
+déjà deviné. Ferry, qui ne semblait pas avoir toujours
+confiance dans le premier secret, employait souvent
+un autre moyen qui augmentait encore ma joie.)</p>
+
+<p>L'auteur ajoute encore que la formation de la
+semence a besoin d'un certain temps pour qu'elle soit
+fécondante. Et la chose est certaine, car l'on voit que
+les débauchés n'ont que rarement des enfants, et pour
+ma part je suis persuadée que Don Juan n'a jamais été
+père.</p>
+
+<p>Il fait une distinction entre ce qui est de l'homme
+et ce qui est de la femme. Il dit qu'il n'y a pas de différence
+entre le masculin et le féminin; que ce n'est
+pas ce qu'on croit qui cause la volupté, mais bien ce
+qu'on évite souvent; car si cela n'était pas ainsi, la
+femme ne ressentirait point de volupté, ce qui est
+inexact, car la volupté de la femme est beaucoup
+plus forte que celle de l'homme, justement à cause
+de cela. La suite de cette explication était trop savante
+et je ne l'ai pas comprise. Nous avons parlé une fois
+de ce sujet; vous aussi vous prétendiez qu'après plusieurs
+plaisirs l'homme est stérile; c'est pourquoi les
+peuples froids se multiplient beaucoup plus que les
+peuples chauds et passionnés. Les Hongrois, les Français,
+les Italiens, les Orientaux, les Slaves du sud
+ont beaucoup moins d'enfants que les peuples du
+nord et particulièrement que les Allemands. Le mariage
+est plus fertile que le concubinat; la classe
+pauvre que l'aristocratie. (J'ai lu plus tard Kinskosch
+et Venette, tous ces auteurs sont du même avis.)</p>
+
+<p>L'auteur recommande plusieurs moyens comme les
+plus sûrs. Un entre autres: l'homme, quand il sent la
+crise approcher, doit se retirer. Je ne crois pas qu'un
+homme puisse avoir assez de volonté pour le faire
+chaque fois. En outre, les deux perdent la plus haute
+volupté. Le but des amoureux, n'est-ce pas justement
+de ressentir ce choc électrique qui est bien la chose la
+plus humaine et la plus naturelle du monde? Je détesterais
+un homme qui me ferait cela.</p>
+
+<p>Je me souviens encore de deux aphrodisiaques, qui
+sont très simples et que j'employai toujours dans la
+suite à la place du condom, que je trouvais vraiment
+trop grossier. L'un est la boule d'argent, l'autre
+l'éponge.</p>
+
+<p>Une boule d'argent massive, avec un petit anneau
+muni d'un élastique, voilà tout. Comme elle est lourde,
+elle tombe au fond, et comme elle est de la grosseur
+d'une noisette, elle bouche suffisamment. Ce qu'il faut
+éviter ne peut plus passer. Cette boule est très pratique.
+Je crois que l'on s'en servait beaucoup autrefois et
+particulièrement au dix-huitième siècle. On m'a dit
+qu'il y avait une belle collection de ces boules chez un
+collectionneur de Berne. Et il est certain que ce
+moyen était fort employé en Suisse, où on le connaît
+encore fort bien. On parle même de boules en or, mais
+je dois dire que je n'en ai jamais vu.</p>
+
+<p>L'emploi d'une éponge est du même genre. Ce
+moyen paraît être connu dès la plus haute antiquité,
+où l'on attribuait à l'éponge des vertus thérapeutiques
+que l'on a peut-être exagérées.</p>
+
+<p>Ces moyens ne sont pas particulièrement sûrs, et il
+vaut bien mieux qu'ils ne le soient pas, car l'humanité
+cesserait bientôt d'exister s'il existait des moyens
+complètement sûrs pour éviter les suites que tout le
+monde, de plus en plus, semble avoir tendance à
+éviter, car l'homme est peut-être l'être qui se soucie
+le moins de la perpétuation de l'espèce.</p>
+
+<p>Ceci me rappelle un savant auquel j'avais fait part
+de mes réflexions sur ces sujets; il me répondit que,
+si l'homme ne se souciait plus de perpétuer son espèce,
+c'est que la nature avait décidé l'anéantissement
+progressif de la race humaine, que d'ailleurs le temps
+viendrait où l'homme, roi de la création, devrait
+céder la place à un nouvel être qui existait peut-être
+déjà sans que nous le connussions et peut-être même
+sans que nos sens imparfaits pussent le concevoir.</p>
+
+<p>En plus de cette collection d'aphrodisiaques, le livre
+indiquait toute une série de moyens pour éviter les
+conséquences. Je pense que vous les connaissez tous.
+En Hongrie, ce qu'on emploie le plus est une décoction
+de végétal que je ne veux pas dire. Chaque
+paysanne l'emploie. Mais cela est très nocif et dangereux,
+je connais beaucoup de cas d'empoisonnement.</p>
+
+<p>Je reviens à mes aventures. Sûre de mes deux
+moyens, je m'adonnai complètement aux plaisirs. Je
+n'aimais que Ferry. Il était très prudent, personne
+ne soupçonnait nos relations et mon renom n'en
+souffrit point.</p>
+
+<p>Rose était le plus à plaindre. Ferry ne lui laissait
+pas grand'chose. Je n'avais que très rarement une
+nuit de libre, où elle pouvait venir dans mon lit.
+J'avais pitié d'elle. Je ne connaissais pas la jalousie.
+Et je me demandai si je n'allais pas prendre un grand
+plaisir à la pousser entre les bras de Ferry. La dévirgination
+artificielle n'avait pas été complète. La
+membrane avait repoussé, sa virginité était à neuf!
+Comme médecin, vous allez vous récrier et dire que
+cela est impossible. Mais je puis vous certifier que
+c'est la pure vérité et que cette membrane avait repoussé,
+que je l'avais vue moi-même en l'examinant.
+Et je vis qu'elle était intacte. Au demeurant, j'avais
+vu la représentation d'une vierge dans un panopticum,
+sur la place de Saint-Joseph, lors de la foire de
+Budapest. Je suis profane, je puis vous dire ce que
+j'ai vu et non l'expliquer ou le prouver.</p>
+
+<p>Je demandai à Rose si elle serait heureuse d'avoir
+un amant tel que Ferry. Elle me répondit qu'elle ne
+désirait pas un homme tant qu'elle m'avait. Enfin elle
+me dit que si elle consentait à sacrifier sa virginité à
+un homme, elle ne le ferait que pour me faire plaisir.
+Ferry ne lui était pas plus désirable que tel autre que
+je lui octroierais.</p>
+
+<p>Il y a très peu de femmes qui connaissent le plaisir
+d'assister aux ébats amoureux d'un couple. Il y a
+aussi très peu d'hommes qui ne méprisent pas une
+femme qui se donne devant eux à un autre. Ferry et
+moi sommes de ces rares exceptions.</p>
+
+<p>Il m'avait souvent demandé de me donner à un
+homme devant ses yeux. Je n'avais pu y consentir. Je
+dois avouer que je le soupçonnais de vouloir me
+quitter et qu'il cherchait une raison pour le faire. Je
+ne pouvais croire qu'il goûterait du plaisir à ce spectacle.
+Il me cita plusieurs exemples historiques, celui
+surtout de ce héros vénitien, Gatta Melatta, qui ne
+s'alliait avec sa femme que si celle-ci s'était auparavant
+abandonnée aux caresses d'un autre homme. Il
+décida donc d'enseigner l'amour à Rose, et je devais
+ensuite en faire autant avec un jeune homme.</p>
+
+<p>J'eus beaucoup de peine à convaincre Rose de le
+faire. Elle se jeta dans mes bras, pleurait, disait
+que je ne l'aimais plus. Je dus lui prouver le contraire,
+je l'embrassai, la caressai, je lui dis tout ce que je
+trouvais de convaincant pour lui prouver qu'elle me
+ferait plaisir en accomplissant ce sacrifice. Au fond,
+je n'étais pas très convaincue moi-même, mais Ferry
+étant là, je n'osais pas reculer et je jouai mon rôle du
+mieux que je pus. À la fin, elle me parut convaincue
+et Ferry en profita aussitôt. Rose avait fermé les
+yeux et tremblait de tous ses membres. La petite
+rosse, elle ne voulait pas avouer combien je l'avais
+convaincue. Je vis tout cela le c&oelig;ur gros, car bien
+que la jalousie ne fût pas mon défaut, je trouvais
+que c'était dommage et que Rose aurait été plus à
+moi si elle ne connaissait aucun homme et qu'en
+somme c'était la vraie raison de mon amour pour
+elle.</p>
+
+<p>Cependant tout se passa le plus agréablement du
+monde, et depuis cette nuit je ne comprends plus du
+tout la jalousie des femmes. Il me semble que c'est
+beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus naturel
+que ces choses ne se passent pas comme elles se
+passent dans les pays civilisés. La jouissance est
+augmentée par la présence d'une troisième personne.
+La volupté n'a pas seulement pour but la perpétuation
+de l'espèce; le but de la nature est aussi la
+volupté, ceci est ma conviction.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, Ferry me rappela de tenir ma
+promesse. Il me garantit que personne ne le saurait.
+Je devais l'accompagner en voyage.</p>
+
+<p>C'était au printemps, le temps était magnifique. Il
+me dit que nous quitterions le lendemain Budapest.
+Il passa toute cette journée avec moi, il avait déjà
+fait ses visites d'adieu, on pensait qu'il avait quitté
+Budapest depuis trois jours.</p>
+
+<p>J'avais un congé d'un mois. Je voulais aller à
+Presbourg, à Prague, revenir par Vienne où je devais
+donner quelques représentations, je pensais être de
+retour en juillet.</p>
+
+<p>Nous quittâmes Budapest un dimanche, à deux
+heures de la nuit. Nous évitions de prendre le chemin
+de fer ou le bateau à vapeur; nous employions la voiture
+de Ferry ou la poste. Nous arrivâmes vers huit
+heures à Nessmely. Nous quittâmes alors la grande
+route, nous traversâmes Igmann et continuâmes notre
+voyage au sud-ouest. Nous arrivâmes vers midi dans
+la fameuse forêt de Bakony. Nous entrâmes dans une
+auberge au milieu de la forêt. La table était déjà
+dressée pour moi. Quelques hommes à sinistre figure
+étaient dans la cour et dans la chambre de l'auberge.
+Ils étaient armés de fusils, de pistolets et de casse-têtes.
+Je pensais que c'étaient des voleurs et j'étais un
+peu inquiète. Ferry s'entretenait avec eux en hongrois.
+Je lui demandai qui ils étaient; il me répondit
+qu'ils étaient de pauvres diables. Il ajouta que je
+n'avais rien à craindre. L'après-midi, nous remontâmes
+dans notre voiture; cinq hommes à cheval précédaient
+notre voiture, les autres étaient partis en avant.</p>
+
+<p>Nous n'avancions plus aussi rapidement. Le chemin
+était défoncé, nous étions forcés d'aller un moment
+à pied. Enfin, nous arrivâmes au plus épais de
+la forêt. Ferry me proposa de faire une petite promenade,
+et la voiture se dirigea vers une maison que l'on
+voyait entre les arbres et qui avait l'apparence d'une
+auberge. Les brigands nous précédaient en écartant
+les branches. Au bout d'une heure, deux hommes
+vinrent à notre rencontre: l'un, de trente-quatre à
+trente-cinq ans, taillé en hercule, le visage sauvage
+et pourtant régulier; l'autre, un adolescent de
+vingt ans, aussi beau qu'Adonis. Ils faisaient aussi
+partie de la bande. Ferry me les présenta; puis il me
+dit que j'allais goûter l'amour avec ces deux hommes,
+que je n'avais rien à craindre d'eux, qu'ils ne savaient
+pas qui j'étais et qu'ils n'avaient aucune relation avec
+le monde extérieur.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes dans une clairière. Une source
+assez profonde et large la traversait. L'hercule se mit
+à l'aise aussitôt; le jeune homme rougissait, hésitait;
+quand Ferry le lui eut commandé péremptoirement,
+il suivit l'exemple de son camarade. Ferry, me dit que
+je devais donner libre cours à mes sensations; que
+plus je serais passionnée, plus je lui ferais plaisir. Je
+connaissais ses pensées comme si je les avais lues.
+Je voulais lui faire plaisir et je résolus d'être très dissolue.
+J'appelai les deux hommes. Je les tirais
+vers moi... Lorsque tout fut fini et tous furent calmés,
+ils me portèrent dans la hutte, où Ferry me coucha
+dans un lit.</p>
+
+<p>Puis-je vous raconter comment s'écoulèrent les trois
+jours que je passai dans cette forêt? Ferry avait
+congé. Je changeais tous les jours d'amants. Il y avait
+neuf brigands. Le troisième jour, nous célébrâmes
+une grande orgie, avec des paysannes, des femmes et
+des filles qui étaient venues. Agrippine aurait envié
+nos saturnales. Ces paysannes étaient aussi raffinées,
+adroites et voluptueuses que les dames de l'aristocratie
+de Budapest.</p>
+
+<p>J'eus le temps de me reposer durant ma tournée.
+Rose m'accompagnait seule. Ferry me quitta après
+de tendres adieux. Il était temps de reprendre des
+forces, ces débauches m'auraient tuée.</p>
+
+<p>Je n'ai rien à vous dire des deux années que je
+passai encore à Budapest, ni de mon engagement d'un
+an à Prague. J'appris à estimer ce proverbe français:
+«Ni jamais, ni toujours, c'est la devise des
+amours».</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p class="d">À FLORENCE
+</p>
+
+<p>J'avais atteint ma vingt-septième année. Mes parents
+étaient morts dans l'intervalle d'une semaine, emportés
+par une épidémie. J'étais pour ainsi dire seule au
+monde. J'avais perdu de vue ma parenté. Ma vieille
+tante, chez qui j'avais logé à Vienne en débutant au
+théâtre, dura le plus longtemps; elle mourut un an
+après que j'eus quitté Budapest. Ce cousin dont je vous
+ai parlé avait suivi la carrière militaire. Il avait perdu
+la mauvaise habitude de son enfance et était devenu
+un tel roué que les débauches le tuaient. J'avais beaucoup
+de chance d'un côté, pourtant j'avais dû supporter
+quelques durs chagrins. Je perdis mes deux
+premiers amants: Arpard A..., qui dut partir à Constantinople,
+où il avait un emploi à l'ambassade, et
+Ferry, qui émigra en Amérique. Avant ce départ,
+qui était forcé, il m'écrivit une longue et tendre
+lettre où il me jurait un éternel amour. Il m'écrivait
+qu'il voulait m'épouser si je le suivais en Amérique.
+Il n'osait plus rester en Europe, car il y risquait sa
+vie. Les bandits, dont quelques-uns avaient eu mes
+faveurs, furent arrêtés. Hercule et le bel adolescent
+finirent à la potence. Il ne me restait plus que Rose
+pour me rappeler les joyeuses journées passées à
+Budapest.</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous parler de ma carrière artistique.
+Ceci ne vous intéresse pas; si vous voulez la
+connaître, vous n'avez qu'à ouvrir les journaux, ce
+que vous avez sûrement fait.</p>
+
+<p>Dans une grande ville d'Allemagne, je fis la connaissance
+d'un imprésario italien, qui m'avait entendue
+chanter dans un concert et dans un opéra. Il me
+rendit visite chez moi et me fit la proposition de le
+suivre en Italie. Je parlais parfaitement l'italien. Il
+me dit que pour pouvoir concourir avec les plus
+célèbres cantatrices d'Italie, il ne me manquait que
+l'habitude des immenses scènes de San Felice, de la
+Scala ou de San Carlo. Si j'avais du succès en Italie,
+mon avenir était assuré; j'avais la gloire. Je devais
+débuter au théâtre Pergola, à Florence. Je n'hésitai
+pas longtemps; je signai un engagement de deux
+ans; j'avais un gage de trente mille francs et deux
+soirées à mon bénéfice.</p>
+
+<p>En Italie, j'avais moins à risquer que partout ailleurs
+où j'avais déjà chanté. Personne ne s'occupe de
+la conduite d'une femme non mariée. Cette apparente
+vertu féminine, qui est tant en honneur dans le reste
+de l'Europe, n'a aucune valeur en Italie. On l'exige
+plutôt d'une femme mariée que d'une fille. Je trouve
+ceci très raisonnable, et quand une dame qui a déjà
+connu toutes les nuances de l'amour veut se marier,
+les Italiens ne s'occupent pas de sa vie passée, ils ne
+sont pas tant scrupuleux. Aucun homme ne compte
+sur une vierge si la fiancée a plus de quinze ans.</p>
+
+<p>À vingt-sept ans, j'atteignais l'apogée de ma beauté.
+Ceux qui m'avaient connue à Vienne ou à Francfort
+me certifiaient que j'étais beaucoup plus belle qu'à
+vingt ou vingt-deux ans.</p>
+
+<p>J'avais une nature robuste et puissante. Mon tempérament
+était de fer, mais j'avais la force de maîtriser
+mes désirs quand je voyais que les plaisirs de
+l'amour attaquaient ma santé. À Francfort, j'avais
+passé deux années de chasteté; après avoir quitté
+Budapest, je restreignis même mes relations avec
+Rose. Celle-ci ne me provoquait jamais. Elle semblait
+partager tous mes sentiments. Notre accord était aussi
+parfait que celui des deux jumeaux siamois. Je tenais
+un journal. Comment pourrais-je, si je ne l'avais pas
+fait, vous raconter ainsi ma vie dans tous ses détails!
+En feuilletant, j'y trouve qu'après ma liaison avec
+Ferry, qui dura dix mois, je partageai, dans l'espace de
+cinq ans, soixante-deux fois les plaisirs avec Rose, en
+moyenne une fois par mois. N'est-ce pas le «nec plus
+ultra» de la tempérance? Et durant cette époque, je
+n'accordai pas la moindre faveur à un homme. J'étais
+en bonne santé, je vivais bien, je soignais mon corps
+et ne commettais aucun excès.</p>
+
+<p>À Florence, je fis la connaissance d'un homme très
+intéressant, de cet Anglais dont je vous ai déjà parlé.
+Ce n'était plus un jeune homme, il comptait déjà cinquante-neuf
+ans. Je pouvais parler de tout avec lui, il
+était un parfait épicurien et étudiait la nature humaine;
+ses opinions s'harmonisaient avec les miennes. J'appris
+à mieux me connaître, grâce à lui. Il m'expliqua
+bien des choses dont je n'avais pas la clé. Je savais
+depuis longtemps que la nature de la femme est tout
+autre que la nature de l'homme, mais je n'avais pu
+deviner pourquoi. Il m'en donna les raisons physiologiques
+et psychologiques. Sa philosophie était simple
+et claire; il était impossible d'affaiblir ses principes,
+basés sur la raison. Il n'était pas du tout cynique;
+dans la société, on le prenait pour un homme très
+moral, bien qu'il ne feignît aucune vertu. Il me faisait
+doucement la cour, non pas pour atteindre ce que
+tout homme convoite, mais parce que j'étais capable
+d'écouter et de comprendre ses paroles. Pourtant, je
+remarquais qu'il aurait été très heureux de me posséder
+corporellement. Ceci est naturel. Je ne suis pas
+un Narcisse féminin, mais j'ai conscience de mes qualités
+physiques et spirituelles; je n'ai qu'à me regarder
+dans un miroir et à comparer ma beauté à celle
+des autres femmes. Vous m'avez avoué vous-même
+que vous n'avez jamais vu un corps féminin aussi bien
+proportionné que le mien, et ceci bien des années
+après ma connaissance avec sir Ethelred Merwyn.</p>
+
+<p>J'étais piquée d'entendre l'Anglais faire continuellement
+ma louange, sans jamais essayer d'attaquer
+mon c&oelig;ur ou quelque chose d'autre,&mdash;on dit c&oelig;ur
+par euphémisme. Ma coquetterie était vaine. Il m'avait
+tout expliqué; mais je voulais encore savoir pourquoi
+il se faisait stoïque avec moi.</p>
+
+<p>Un proverbe dit: «Si la montagne ne vient pas
+vers Mohamed, Mohamed doit aller vers la montagne.»
+Sir Ethelred était la montagne et si je voulais
+obtenir mon explication, je devais être le prophète.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous permets pourtant tout, sir Ethelred,
+lui dis-je une fois; pourquoi ne dépassez-vous jamais,
+quand vous me faites la cour, les limites de la plus
+stricte amitié? Vous avez été un grand Lovelace,
+ainsi que vous me l'avez dit; je sais même que vous
+faites encore plus d'une conquête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, madame, je ne fais plus de
+conquête, me répondit sir Ethelred. Vous n'allez pas
+croire que ce qu'un vieillard change contre de l'or
+soit des conquêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle pas des lorettes et d'autres femmes
+légères. Vous ne répondez qu'à une partie de ma
+question. Me prenez-vous pour une coquette sans
+c&oelig;ur, qui s'enorgueillit de vous enchaîner à son char
+de triomphe? Pensez-vous que vous ne pouvez pas
+inspirer de l'amour à une femme de mon âge?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est possible. Si vous m'accordiez
+vos faveurs, vous le feriez par pitié et non par
+amour. Ça serait tout au plus un désir maladif. Vous
+n'avez connu que des hommes jeunes. Vous voudriez
+me voir ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes injuste envers vous-mêmes et envers
+moi. Je vous ai déjà raconté que j'ai connu un
+homme qui dédaignait toute conquête qui ne venait
+pas s'offrir volontairement. Êtes-vous aussi vaniteux
+et exigez-vous quelque chose de semblable de la
+femme? Mais vous ne risquez rien si vous recevez
+une réponse défavorable, puisque vous pouvez la
+mettre sur le compte de votre âge. Tandis qu'une
+femme se sent fort humiliée si vous jouez auprès
+d'elle le rôle du chaste Joseph. Trop de timidité et de
+modestie ne vont pas à un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il lui sied encore moins de faire dire de
+soi qu'il est un vieux faune.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes encore bel homme et vous possédez
+des qualités, qui font oublier vos ans. Voyons, si,
+méprisant les préjugés de mon sexe, je vous disais
+que vous pouvez tout oser, tout espérer de moi, tout
+exiger, ne vous décideriez-vous pas à accepter ces
+faveurs inespérées?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est impossible. Vous ne le ferez jamais.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, vous pouvez me dire si vous me
+refuseriez oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais fou de refuser; j'accepterais, dit sir
+Ethelred.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me mépriseriez au fond du c&oelig;ur,
+comme une hétaïre ou une Messaline?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Le goût et les caprices d'une
+femme sont innombrables. Je vous aimerais et cet
+amour me rendrait le plus heureux des mortels.</p>
+
+<p>Il était en pleine contradiction avec ce qu'il venait
+d'affirmer. Je m'étais approchée de lui, je mis ma main
+sur son bras et le regardai avec tant de douceur
+qu'il aurait dû être de pierre pour résister. Je déteste
+la coquetterie tant qu'elle n'est pas une arme de conquête
+ou de vengeance. Sir Ethelred avait toujours
+été mon ami, je n'avais aucune raison de me venger.
+Je ne veux pas dire non plus que je l'aimais; mais
+il était possible que des relations plus intimes réveillassent
+ce sentiment. Je le poussai tant qu'il oublia
+tous ses principes, tomba à mes pieds, embrassa mes
+genoux et mes pieds, et devint plus entreprenant. Je
+n'opposais aucune résistance, je le laissais faire.</p>
+
+<p>Il me serra ensuite dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Doutez-vous encore? lui dis-je tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois rêver. Je n'osais espérer un tel bonheur.
+Je ne le comprends pas encore. Je suis votre esclave,
+je ne vous refuserai rien.</p>
+
+<p>Puis tout se passa d'abord le mieux du monde,
+ensuite sa façon de se comporter m'épouvanta. J'ai
+entendu dire que certaines personnes étaient frappées
+d'une attaque dans une telle situation; cela
+arrive plus souvent aux hommes qu'aux femmes. Cela
+doit être terrible de serrer un cadavre dans ses bras.</p>
+
+<p>Sir Ethelred semblait avoir deviné mes pensées.
+Descendus au jardin, nous causâmes sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ne savez-vous donc, pas à quelles
+aberrations une passion excessive mène? Il y a eu
+beaucoup de cas où des hommes ont violé des
+cadavres. La loi ne sévirait pas, si cela n'existait pas.
+Je ne sais pas si cela arrivait jadis plus souvent qu'aujourd'hui;
+aujourd'hui, cela se passe encore. Durant
+les guerres de Napoléon, cette passion eut même de
+sérieuses suites pour la victime. Peu de jours avant
+la bataille d'Iéna, un officier fut logé chez un pasteur
+protestant. La fille du pasteur venait de mourir,
+c'est-à-dire que le médecin qui la soignait venait de
+remplir son bulletin de mort. Ce n'était qu'un cas
+aigu de catalepsie. La fille devait être enterrée après
+le départ des soldats. L'officier, séduit par la beauté
+du cadavre, le viola. L'électricité réveilla la jeune
+fille. Qui connaît donc le galvanisme de cet acte? Elle
+conçut même. Ses parents furent très agréablement
+surpris de la trouver éveillée le lendemain matin. Elle
+devint mère et ne connaissait même pas le père de
+son enfant, un garçonnet robuste et fort bien fait. La
+chose s'expliqua plusieurs années plus tard, quand
+l'officier repassa par hasard dans ce village. La chose
+fit beaucoup de bruit. MM. les soldats avaient plusieurs
+cas semblables sur la conscience. Quand on en
+surprenait un en flagrant délit, il s'excusait en disant
+qu'il l'avait fait par pure humanité, afin de ressusciter
+la fille. Naturellement, aucun ne réussissait, car ces
+cas de catalepsie sont excessivement rares et le moyen
+n'est pas toujours efficace. Le viol des cadavres est
+encore très fréquent, il est plutôt pratiqué par des
+personnes de l'aristocratie que par des personnes du
+peuple. Parmi toutes les histoires que je connais, je
+vais vous raconter celle du ministre autrichien, le
+prince de S... Il se faisait amener tous les morts de
+l'hôpital dans son appartement, soi-disant pour faire
+des études anatomiques, car il était dilettante de
+médecine. Les médecins découvrirent qu'il violait ces
+cadavres, car une fois le cadavre d'une vierge ne rentra
+pas intact à l'hôpital.</p>
+
+<p>Cette passion est très dangereuse pour celui qui
+s'y adonne, elle peut même être mortelle. Les poisons
+qu'un cadavre sécrète sont très violents. Ce danger
+est encore plus grand dans les pays chauds, car les
+cadavres s'y décomposent plus rapidement. Ce vice
+est très répandu en Italie; le climat est très énervant
+et l'Italien fait usage de tout pour assouvir ses passions.
+L'onanisme, la sodomie et le viol des cadavres sont
+très développés ici. Oui, on assassine sur commande
+et on apporte les victimes palpitantes à des débauchés.
+Le procès d'un fabricant de salami a fait beaucoup
+de bruit ces derniers temps. Non seulement il assassinait
+ses victimes, mais il les violait avant ou après.
+Quand une femme est exécutée en Italie, ce qui n'est
+pas très rare dans les États de l'Église, on peut être
+sûr que vingt-quatre heures après son cadavre a été
+violé; si bien que des maris qui n'avaient pas été
+cocus du vivant de leur femme le sont après sa mort.
+Cela se passe également en France et en Angleterre,
+tout particulièrement à Londres, où la police est mal
+organisée et très faible. Le plus grand crime que
+l'homme puisse commettre, c'est de se mutiler
+soi-même; avez-vous jamais entendu dire que la loi
+l'en punisse?</p>
+
+<p>Ce que sir Ethelred me racontait me remplissait
+d'effroi. Tous ces crimes le laissaient indifférent.
+D'après lui, l'automutilation et le viol des cadavres
+étaient des habitudes dangereuses; seulement, si elles
+nuisaient à celui qui s'y adonnait, la loi ne devait pas
+punir l'automutilation, ni le viol des cadavres, ni le
+suicide ou plutôt la tentative de suicide; les lois ne
+punissent que les actes qui attaquent la volonté, la
+santé ou le bien des autres.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il me racontait me faisait trembler, ces
+crimes étaient trop lugubres, je ne pouvais y
+croire.</p>
+
+<p>&mdash;Il me serait facile de vous convaincre de la véracité
+de ces choses si je ne craignais de vous voir changer
+de sentiments à mon égard. Il me suffirait de vous
+mener dans les endroits où ces choses s'accomplissent.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, ici, à Florence?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas ici, mais à Rome, me répondit
+sir Ethelred. Vous y irez comme en tournée.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Je vous promets que mon amour ne s'en
+ressentira pas et que j'aurai assez de force pour assister
+avec calme à ces choses. Mais vous devez me promettre
+que je ne devrai pas y prendre activement part, ni
+qu'un assassinat aura lieu devant moi. Je ne voudrais
+pas non plus voir de ces tortures qui mutilent pour
+toujours les victimes. Ces dernières doivent s'offrir
+volontairement; car je ne voudrais pas assister à ces
+horreurs décrites dans le livre de Sade.</p>
+
+<p>Une passion maladive et fiévreuse s'empara de moi;
+j'étais inquiète, et Dieu sait où elle m'aurait poussée,
+si les actes que je devais bientôt voir n'avaient éloigné
+de moi ces envies. Je vais tout vous raconter,
+j'espère que vous ne me condamnerez pas. Si jamais
+nous nous rencontrons, vous m'expliquerez, au contraire,
+ces choses.</p>
+
+<p>Le temps passait très vite en compagnie d'un aussi
+galant homme. Nous étions très tempérants quant à
+l'amour. Il était toujours prêt à de nouveaux jeux,
+mais je craignais pour sa santé. Je l'aimais trop pour
+ne pas vouloir lui épargner une humiliation.</p>
+
+<p>Nous allâmes à Rome et sir Ethelred tint parole le
+troisième jour. Il dut payer une immense somme pour
+pouvoir contenter ma curiosité.</p>
+
+<p>La veille au soir, il y avait eu deux exécutions au
+garrot. Un brigand des Abruzzes et sa femme, une
+ravissante personne, furent étranglés place Nacona.
+Sir Ethelred avait loué une fenêtre proche de la
+potence. À travers ma lorgnette, je pouvais suivre
+tous les mouvements musculaires du visage de ces
+deux malheureux; je souffrais cruellement. Je ne pouvais
+oublier ces deux visages d'épouvante. Sir Ethelred
+lisait dans mes pensées, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous les reverrez encore.</p>
+
+<p>Je restai quinze jours à Rome. La fin de mon séjour
+fut troublée par la mort subite de mon ami. Il mourut
+de la malaria, cette terrible épidémie qui a déjà fait
+tant de victimes. Je ne l'abandonnai point jusqu'à
+son dernier souffle; je lui fermai les yeux. Dans son
+testament, il me léguait toute sa fortune, ses pierreries
+et ses antiques qu'il avait collectionnés dans ses
+voyages.</p>
+
+<p>Cette mort inattendue me dégoûta de l'Italie et je
+fus heureuse de signer un engagement avec un imprésario
+qui m'emmenait à Paris, à l'Opéra-Italien.</p>
+
+
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p class="d">À PARIS
+</p>
+
+<p>À mon arrivée à Paris, les deux cas qui révolutionnaient
+l'opinion vous sont sans doute connus, quoique
+les journaux les aient incomplètement racontés à
+cause du scandale des débats. Les assises étaient pourtant
+publiques, j'y ai vu des dames de la plus haute
+aristocratie et des demi-mondaines.</p>
+
+<p>Mes aventures à Paris ne sont pas fort différentes
+de ce qu'elles ont été dans toutes les autres villes. Je
+vais donc vous raconter ce que j'ai pu apprendre sur
+ces deux affaires. Les procès se firent en même temps,
+bien que les crimes n'eussent pas eu lieu à la même
+date. Un aristocrate était incriminé dans l'une d'elles,
+sa famille avait tout fait pour étouffer l'affaire; elle y
+aurait réussi si de nouveaux témoins n'étaient venus
+et si les journaux n'avaient fait beaucoup de bruit
+autour de la deuxième affaire. L'inculpé était un
+homme du peuple, il fut tout de suite emprisonné et
+jugé. Dans la première affaire, on releva non seulement
+viol, mais aussi assassinat et non seulement sur
+une, mais sur plusieurs personnes. L'assassin et le
+violateur étaient deux individus différents, mais ils
+étaient en étroits rapports.</p>
+
+<p>Au faubourg Poissonnière vivait un charcutier
+célèbre par la qualité de ses pâtés. Sa boutique ne
+désemplissait pas. Le peuple racontait beaucoup de
+bêtises sur la fabrication de ces pâtés, et le bruit se
+répandit qu'il employait de la chair humaine. Une
+perquisition eut lieu, on découvrit qu'il n'employait
+pas de la viande ordinaire, mais que c'était de la
+viande animale: il employait des chiens, des chats,
+des écureuils, des moineaux, etc. Chaque fois que la
+célébrité de ces pâtés reprenait, des bruits infâmes
+recommençaient à circuler. À la longue, la police n'y
+prit plus garde et même le public s'en lassa.</p>
+
+<p>Environ dix-huit mois avant mon arrivée à Paris,
+on avait arrêté un coiffeur pour avoir coupé la gorge
+à un de ses clients. Les recherches permirent d'établir
+qu'il avait déjà commis plusieurs assassinats et
+qu'il vendait les cadavres à son beau-frère, qui était
+charcutier. La chair des cadavres était hachée, la
+complicité du beau-frère n'était pas sûre. À l'interrogatoire,
+l'accusé dit que l'un de ses confrères en faisait
+tout autant et qu'en plus il poursuivait un
+double but: car, premièrement, il fournissait les
+cadavres des jeunes filles impubères à un grand
+débauché, qui en abusait; ensuite, il les revendait une
+seconde fois au pâtissier. Le procureur général incrimina
+le débauché, mais celui-ci, qui avait été présent
+à l'interrogatoire du coiffeur, eut le temps de faire
+disparaître toutes traces de complicité. On découvrit
+des traces de sang et des os dans la cave du deuxième
+coiffeur, mais on ne put établir nettement son crime.
+On le laissa en liberté et il n'en fut plus question.</p>
+
+<p>Six semaines avant mon arrivée, un agent des
+m&oelig;urs surprit un employé de la morgue en train
+de violer le cadavre d'une jeune fille repêchée dans la
+Seine. L'homme fut condamné à dix ans de galères.
+Cette condamnation fut trouvée trop forte par le
+public et les journaux, et la Cour de cassation la
+commua en deux ans de travaux forcés.</p>
+
+<p>Cette deuxième affaire réveilla la première, car les
+journaux firent beaucoup de bruit autour du coiffeur-charcutier.
+Celui-ci, qui se croyait à l'abri de toute
+nouvelle poursuite, protégé comme il était par son
+client, avait oublié toute prudence. Un beau jour, la
+police perquisitionna chez lui et découvrit le cadavre
+d'une petite fille de dix ans. L'examen médical établit
+que la fillette avait été violée, mais il ne put
+fixer si elle l'avait été avant ou après l'assassinat.</p>
+
+<p>L'assassin fut condamné à la guillotine; le condamné
+nia d'avoir des complices devant la Cour de
+cassation; quand il vit que rien ne pouvait le sauver,
+il avoua qu'il fournissait le cadavre des fillettes égorgées
+au duc de P..., qui les lui payait vingt napoléons
+d'or pièce. Il dit encore que c'était le duc qui l'avait
+poussé à attirer des fillettes dans sa boutique pour
+les assassiner. Le duc fut incriminé dans l'affaire, il
+nia énergiquement toute complicité. Le viol des
+cadavres était évident et il savait que les filles étaient
+assassinées. Son avocat fut assez adroit pour ne le faire
+accuser que de viol, sa condamnation fut petite en
+comparaison de l'immensité de son crime. Le coiffeur
+était un ancien valet de chambre du duc, tout le
+monde était convaincu de sa complicité.</p>
+
+<p>J'appris par hasard à connaître une demi-mondaine.
+C'était la maîtresse du prince russe D..., une femme
+d'une rare beauté et très bien conservée pour son âge.
+Elle avait au moins trente-trois ans; je lui en aurais à
+peine donné vingt-cinq. Son amant dépensait des
+sommes folles pour elle. Il me fit un brin de cour, je
+n'aurais eu qu'un mot à dire pour le capter. Je lui dis
+rondement qu'il devait laisser toute espérance. Grâce
+à la largesse de mon ami défunt, je possédais une
+respectable fortune. Le Russe me déplaisait, il était très
+laid, avait passé la cinquantaine, il portait une perruque
+et se teignait la moustache. J'ai toujours méprisé
+les hommes qui tâchent de cacher leur âge. Sir
+Ethelred avait les cheveux gris, mais il aurait eu honte
+de porter une perruque.</p>
+
+<p>À Paris, j'eus encore meilleure opinion des Hongroises.
+J'en rencontrai quatre, Mathilde de M...,
+une fille naturelle du prince O..., vendue par sa mère
+à un riche cavalier. Elle s'émancipa et se maria avec
+un riche banquier parisien. Sarolta de B..., ma collègue
+du Théâtre Lyrique, qui devint mon amie intime.
+Nous nous décidâmes à aller ensemble à Londres
+et à nous engager au théâtre du Covent-Garden.
+Sarolta n'était pas ma rivale, elle ne jouait que dans
+les opéras lyriques. Elle était charmante et encore très
+naïve. Elle jouait avec les hommes sans rien leur
+accorder. Elle craignait aussi de devenir mère. La
+troisième était une certaine Mme de B..., la femme
+d'un colonel hongrois. Il vivait avec elle en bigamie,
+car il n'était pas divorcé de sa première femme.
+Quand il apprit l'arrivée de cette dernière, il s'enfuit
+à Constantinople et embrassa l'islamisme. La quatrième
+s'appelait Jenny K..., et elle était la fille d'un
+avocat de Budapest. Elle et ses trois s&oelig;urs vivaient
+du marchandage de leurs charmes. Elles avaient commencé
+le métier à bas prix. Un comte s'amouracha
+de Jenny et la mit ainsi à la mode. Jenny eut beaucoup
+de chance et vint avec ses s&oelig;urs à Paris. Elles
+comptaient parmi les dames les plus élégantes de la
+bohème dorée. Un cavalier italien, le marquis M...,
+épousa plus tard Jenny, sans la garder longtemps,
+car il mourut après deux ans. Jenny lança alors son
+filet sur un prince souverain, qui la mena à l'autel.</p>
+
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p class="d">À LONDRES
+</p>
+
+<p>Sarolta et moi, ainsi que je vous l'ai dit dans le
+précédent chapitre, avions décidé d'aller à Londres.
+J'avais vécu assez simplement à Paris. J'étais très
+prudente en amour et je ne négligeais jamais d'employer
+les préservatifs dont je vous ai parlé.</p>
+
+<p>Avant de vous parler de mon séjour à Londres, je
+dois vous parler de l'homme qui m'aurait rendue
+malheureuse sans votre aide, mon très cher ami. Je
+vous ai déjà tout raconté oralement, il est donc inutile
+de vous le raconter par écrit. Je n'ai jamais rencontré
+un homme aussi têtu. Je fis sa connaissance
+trois mois après mon arrivée à Paris. Il avait le renom
+d'être le plus grand roué de la capitale de la France.
+Malgré ma froideur, il me poursuivait partout, il
+vint même à Londres, où il se logea vis-à-vis de chez
+moi. Je crus d'abord qu'il était fou, puis qu'il m'aimait
+démesurément, jusqu'à ce que je reconnusse,
+pour mon malheur, que toute sa conduite n'était que
+vanité et vengeance. Mais il était trop tard. Je ne
+veux plus parler de lui, son souvenir m'est haïssable.
+Je l'aimais, jusqu'à ce qu'il me trahît doublement:
+d'abord en me faisant négliger ma prudence habituelle,
+puis en me contaminant. À Londres, il n'osait
+pas me poursuivre ouvertement, car j'aurais pu appeler
+l'aide de la police, et il n'osa pas m'attaquer,
+comme il le fit plus tard dans un autre pays et dans
+d'autres circonstances.</p>
+
+<p>Nous louâmes, Sarolta et moi, un coquet appartement
+à Saint-James Wood, dans les environs immédiats
+du Regentspark. C'était au commencement de
+la saison. Le temps est magnifique au mois d'avril.
+Notre cottage était entouré d'un petit jardin avec
+quelques arbres fruitiers, une charmille et des chemins
+soigneusement ratelés. Nous nous y promenions
+tous les matins après le lunch. Parfois nous restions
+dans notre chambre, qui avait une très belle vue sur
+le Regentspark.</p>
+
+<p>Un matin, Sarolta était dans ma chambre et nous
+mangions du gâteau la fenêtre ouverte. Nous en
+jetions les miettes aux rouges-gorges, qui venaient les
+picoter jusque dans notre main. Une faible brise agitait
+les arbres, le parfum des lilas nous enivrait.
+J'étais en chemise et je m'appuyais sur l'épaule de
+Sarolta.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc, me dit celle-ci, n'est-ce pas
+étrange de voir un monsieur aussi élégamment mis
+en compagnie de cinq ou six vauriens? Et elle me
+montrait du doigt un massif de verdure du Regentspark.</p>
+
+<p>Je regardai et je vis un monsieur qui tenait par la
+main deux petites filles misérablement vêtues et pieds
+nus. Il les mena dans un endroit que je connaissais
+bien et qui était un des plus retirés du parc. Je compris
+immédiatement que c'était un débauché qui voulait
+séduire ces pauvres enfants, ce qui n'est pas rare
+à Londres.</p>
+
+<p>Je fis signe à un agent de ville qui passait justement
+et je lui dis ce que je venais de voir. L'agent se
+précipita vers l'endroit indiqué et disparut dans la
+verdure. Bientôt il réapparut en compagnie du monsieur,
+dont la toilette était légèrement en désordre. Je
+pris ma lorgnette et je suivis des yeux ce qui se passait
+dans le parc. L'agent se disputait avec l'homme,
+les petites filles étaient tout autour, des enfants
+de cinq à neuf ans; elles aussi parlaient fiévreusement.
+L'une d'elles alla vers la plus petite et désigna
+le monsieur. Elle aurait poussé plus loin sa démonstration
+si le sergent de ville ne l'en avait empêchée.
+Un groupe se forma, j'entendis des promeneurs
+crier: «Take him in charge. (Arrêtez-le.)» Un
+second agent arriva et le groupe s'éloigna dans la
+direction du poste de police de Marylebone.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, nous lûmes le nom de ce
+gentleman dans le journal. L'agent qui l'avait arrêté
+et les petites filles étaient les témoins à charge. Le
+cas était assez intéressant. Nous assistâmes aux débats.
+Ce que les petites racontaient était assez piquant.
+L'accusé ne fut pourtant pas condamné. C'était un
+riche commerçant. Il se retira, après avoir été vertement
+semoncé par le juge.</p>
+
+<p>Les lois anglaises, la justice et le public en général
+sont assez coulants à cet égard. Je me souviens de
+bien des cas où j'aurais décidé tout autrement que
+les juges anglais. C'était un de mes passe-temps favoris
+que de lire les rapports policiers et particulièrement
+les délits de m&oelig;urs. Un jeune Français qui était
+légèrement gris prit un baiser à la fille de sa patronne.
+Il fut condamné à six semaines d'arrêt. Une forte
+peine pour un baiser.</p>
+
+<p>Les tribunaux sont surtout coulants avec les ecclésiastiques.
+Un pasteur avait deux jeunes filles en
+pension. Il leur apprit toutes sortes de choses immorales.
+Il les prenait dans son lit, etc., etc., et fut condamné
+par les jurés aux travaux forcés. L'évêque de
+Canterbury le prit sous sa protection et le procès fut
+révisé. Les deux fillettes durent comparaître; l'une
+avait douze ans, l'autre sept. Les questions posées troublèrent
+ces pauvres enfants. Elles furent facilement
+convaincues de culpabilité. Comme si deux enfants
+pouvaient séduire un homme mûr! Elles furent
+envoyées dans la maison de correction de Hollowey,
+tandis que le véritable coupable, le révérend Hatchet,
+fut libéré. Oui, et parce qu'il avait été deux ou trois
+semaines en prison, il fut considéré comme un martyr.
+On fit une quête en sa faveur et il reçut un bon
+presbytère.</p>
+
+<p>Vous connaissez mes opinions sur ce point, sur ce
+qu'on nomme débauche; vous savez que je ne suis
+pas d'accord avec l'opinion du plus grand nombre. Je
+crois que chacun, homme et femme, est libre de faire
+ce qu'il veut avec son corps tant qu'il ne porte pas
+atteinte à la liberté d'autrui. Il est punissable d'employer
+la violence, de séduire par des promesses, par
+l'excitation des sens ou grâce à des narcotiques qui
+aliènent la volonté. Tant que j'ai goûté l'amour et
+pratiqué toutes les espèces de volupté, je n'ai jamais
+obligé personne à se soumettre à ma guise. Je vous
+ai raconté comment Rose est devenue mon amie; elle
+l'est encore.</p>
+
+<p>Je restai trois années à Londres. Mon engagement
+n'était que pour deux ans, mais je le renouvelai, car
+je m'y plaisais beaucoup. Pendant mon séjour, je lus
+assidûment les journaux. Je vis que les hommes
+étaient partout les mêmes, que les désirs et les passions
+poussaient à des vices et excusaient aussi bien
+l'acte sexuel normal que les relations maladives et
+perverses entre personnes du même sexe.</p>
+
+<p>En France, en Italie, et probablement aussi en Allemagne,
+des crimes se commettent, tout comme à
+Londres, par volupté.</p>
+
+<p>Le cas le plus terrible est celui d'un jeune Italien
+nommé Lanni avec une fille de joie. Il avait étranglé
+la fille au moment de l'extase. Des juristes anglais
+m'ont dit que si Lanni n'avait pas dépouillé sa victime,
+car il lui avait volé ses bijoux, sa montre et son
+argent, et que s'il n'avait pas acheté un billet pour
+filer à Rotterdam, ce qui faisait présumer que le
+crime était prémédité, il n'aurait pas été poursuivi
+pour assassinat et condamné à mort. La strangulation
+d'une fille de joie au moment de l'extase est assimilée
+aux meurtres par imprudence et n'est pas punie de
+mort.</p>
+
+<p>Comme la peine de mort n'est pas graduée, il est
+terrible qu'elle soit si souvent appliquée. Elle n'est
+pas juste. Ce Lanni était beaucoup plus coupable
+qu'un de ses compatriotes, qui tua, dans un moment
+de jalousie et de rage, son rival au moment où il sortait
+du lit de son adorée. Il essaya de se tirer un coup
+de revolver dans la tête, mais ne se fracassa que la
+mâchoire. On le soigna avec les plus grands soins pour
+lui conserver la vie; ensuite, on le pendit. Ceci est
+cruel et barbare.</p>
+
+<p>Je clos cette liste déjà trop longue des criminalités
+londoniennes pour vous raconter mes aventures personnelles.</p>
+
+<p>Je rencontrai à Londres une ancienne collègue,
+Laure R..., qui eut plus tard beaucoup de chance: un
+des plus riches cavaliers d'Allemagne, le comte
+prussien H..., s'en éprit, en fit sa maîtresse et
+l'épousa ensuite. H... n'était plus très jeune; il lui
+laissa après sa mort une fortune estimée à plusieurs
+millions d'écus. Elle acheta une des plus grandes
+propriétés de Hongrie dans les environs de Pressbourg.</p>
+
+<p>Sarolta n'eut pas le succès qu'elle escomptait. Elle
+quitta Londres au mois d'août. Je restai donc seule
+avec Rose. On m'invitait dans le monde le plus fashionable,
+mais je m'y ennuyais; j'aurais voulu connaître
+la vie de la bohème dorée de Londres. Par bonheur,
+je retrouvai une lettre d'introduction de mon ami
+défunt chez une de ses cousines qui habitait le faubourg
+de Drompton. Je lui envoyai la lettre de sir
+Ethelred et ma carte de visite et reçus une invitation
+pour le soir même.</p>
+
+<p>Mrs. Meredith&mdash;c'était son nom&mdash;était âgée de quarante-cinq
+à quarante-huit ans. Elle avait dû être très
+belle et avait dû jouir de la vie, car elle était assez fanée,
+ses cheveux étaient gris et son visage était sillonné de
+rides. Elle se poudrait beaucoup. Elle était philosophe,
+de la secte des épicuriens. Elle était très bien reçue
+partout, car elle avait beaucoup d'esprit et une bonne
+humeur inépuisable. Elle était en outre très aimable et
+assez riche pour faire des soirées chez elle. Ces soirées
+se composaient de personnes du même esprit, et bien
+des dames avaient un renom équivoque, quoiqu'elles
+fussent toutes de l'aristocratie. Malgré la liberté d'esprit
+et de conduite qui régnait dans ce cercle, ces soirées
+ne se déchaînaient jamais en orgies.</p>
+
+<p>Malgré notre différence d'âge, nous devînmes bientôt
+de bonnes amies. Je lui avouai quelles relations
+j'avais eues avec son cousin. Elle me loua beaucoup
+de l'avoir favorisé de mon amour. Elle me fit entendre
+que sir Ethelred lui avait parlé de notre liaison, mais
+sans lui dire mon nom, car il était très discret.
+Meredith parlait très librement de toutes les choses.
+Elle me dit qu'elle n'avait pas encore renoncé à
+l'amour, mais que ça lui coûtait beaucoup d'argent.
+«Mon Dieu! disait-elle, je fais comme les vieillards
+qui achètent l'amour des jeunes femmes. Ceci ne
+déshonore jamais l'acheteur; mais tout au plus
+celui qui échange le plus grand bien contre le
+moindre.»</p>
+
+<p>Comme elle allait partout, j'eus une belle occasion
+d'apprendre ce qu'il y avait de remarquable à
+Londres. Les Anglais sont très tolérants vis-à-vis des
+gens du théâtre et de la bohème. Ils ne les reçoivent
+pas dans leur société, ou alors, s'ils les invitent, ils
+les traitent comme des automates; ils sont très polis
+envers eux, mais quand le concert est terminé, ils ne
+les connaissent plus. Mais si un cavalier épouse une
+femme de la rue, on oublie aussitôt son passé, on
+la traite en grande dame, et si elle est l'épouse d'un
+lord, elle peut même assister au lever de la Reine. Je
+connais trois de ces dames, lady T..., la marquise de
+W... et lady O...</p>
+
+<p>Certains locaux ne sont pas fréquentés par ces dames
+de la rue, ainsi les bals de Canterbury hall, Argyll
+Rooms, Piccadilly Salon, Halborn Casino, Black Eagle,
+Callwell et beaucoup d'autres. Ces nymphes, quoiqu'elles
+soient inscrites comme prostituées à la police,
+ne sont pas les parias de la société, comme sur le
+continent. Elles sont protégées par les lois si quelqu'un
+les insulte en leur donnant un titre déshonorant.
+Elles ne sont pas aussi déclassées qu'ailleurs.
+Elles ne s'appellent pas filles de joie, mais dames
+indépendantes. Il y a des locaux où elles tiennent
+des réunions et où tout le monde n'est pas admis, par
+exemple chez Mrs. Hamilton, Oxendo Street. Il faut
+être présenté par une de ces dames.</p>
+
+<p>Mrs. Meredith me raconta ses aventures dans ces
+locaux et me demanda si j'avais envie d'en visiter
+quelques-uns en sa compagnie. J'acceptai immédiatement.
+Nous les visitâmes tous. J'eus l'occasion de
+faire des observations sur le caractère de ces filles;
+les Anglaises de cette caste sont beaucoup plus dignes
+que les filles des autres pays. Il y a aussi des femmes
+tout aussi débauchées qu'ailleurs, qui sont prêtes à
+faire tout pour de l'argent; il y a aussi des femmes de
+marbre qui dépouillent les hommes, des femmes qui
+n'ont plus aucun sentiment, plus de sensibilité; mais
+en général, les prostituées anglaises sont moins insolentes
+que les françaises; et même à Londres, elles
+sont bien différentes des françaises et des allemandes.
+Je dois avouer à ma honte que les prostituées allemandes
+sont les plus communes, les plus vulgaires
+de toutes. Elles doivent l'être, car elles sont moins
+belles que les anglaises et leur insolence force les
+hommes que leurs charmes ne peuvent attirer. On
+les reconnaît de loin à leur toilette tapageuse et à leur
+lourde démarche.</p>
+
+<p>Mrs. Meredith possédait aussi une très belle campagne
+à Surrey, guère plus éloigné de Londres que
+Richmond. Elle y invita quelques jeunes prêtresses
+de Vénus. J'y vins moi-même en compagnie de Rose,
+qui malgré ses vingt-six ans était aussi belle que lors
+de notre rencontre. Notre société féminine comptait
+quarante à cinquante personnes; la fête devait durer
+trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir, disait Mrs. Meredith, si nous
+ne pouvons pas nous passer des hommes.</p>
+
+<p>Une large rivière traversait le jardin de Mrs. Meredith;
+elle n'était pas navigable; par endroit, nous
+pouvions la traverser à pied. Le jardin était entouré
+d'une haute muraille et les bords de la rivière étaient
+plantés de saules pleureurs. Ils faisaient comme un
+rideau; nous étions à l'abri de tout &oelig;il indiscret.
+Nous pouvions faire tout ce que nous voulions.</p>
+
+<p>Le lit de la rivière était du sable le plus fin. Nous
+étions presque toujours dans l'eau, comme des
+canards; nous nous amusions, nous barbotions; j'étais
+la plus adroite nageuse. Dois-je vous dire tout ce que
+nous fîmes ensemble? Il y aurait trop à raconter et
+ma lettre serait deux fois plus longue, et je ne pourrais
+pas tout vous décrire. J'y renonce. Cependant je
+dois dire que quelques dames prétendaient même
+n'avoir jamais goûté telle volupté dans les bras
+d'un homme. Je comprends d'ailleurs pourquoi les
+Turques ne s'ennuient jamais dans leur harem et
+qu'elles ne peuvent pas être malheureuses en attendant
+leur tour de partager la couche de leur sultan.
+Déjà, la conscience de savoir que cette étreinte
+n'expose à aucune suite dangereuse rehausse beaucoup
+le plaisir.</p>
+
+<p>Aucune de nous ne s'amusa autant que notre
+hôtesse. Le cinquième jour nous rentrâmes toutes à
+Londres, où mes devoirs m'appelaient.</p>
+
+<p>J'aurais pu gagner d'immenses sommes à Londres
+si j'avais voulu faire la conquête des hommes.
+Lord W..., un fanatique de musique, qui dépensait
+des sommes folles avec toutes les actrices, me fit faire
+les offres les plus séduisantes, par l'entremise de ses
+connaissances masculines et féminines. Je les refusai,
+comme toutes celles qui me furent faites en
+Angleterre, et malgré ma liaison avec Mrs. Meredith,
+j'avais le renom d'être inabordable. Une dame qui
+m'invita au mariage de sa fille complimenta ma
+vertu autant que mon chant. Elle me parla aussi de
+Mrs. Meredith.</p>
+
+<p>«Cette bonne dame, disait-elle, a un renom assez
+équivoque. Vous l'ignorez sans doute. Je crois que
+vous avez connu son cousin, si Ethelred Merwyn.
+On m'a même raconté qu'il a été votre amant. Il vous
+a recommandé sa cousine? Il ne savait pas qu'elle
+était débauchée. D'ailleurs, cela ne doit pas vous toucher,
+vous n'avez pas besoin d'en prendre note.»</p>
+
+<p>Que l'opinion du monde est fausse! Sir Ethelred
+un stoïcien! Moi seule j'aurais pu le dire, car aucune
+femme ne le connaissait comme moi!</p>
+
+<p>J'avais pris un garçon hindou à mon service; il était
+d'une grande beauté; il avait à peine quatorze ans.
+Je le pris parce qu'il me plaisait beaucoup. Il était
+mon esclave; son dévouement était sincère. Je le
+voyais souvent les yeux clos, perdu dans ses pensées
+et dans ses rêves.</p>
+
+<p>Je n'ai plus rien à vous dire. Vous connaissez déjà
+tout ce qui m'arriva plus tard. Je vous l'ai raconté
+oralement, quand nous avons fait connaissance. Cette
+lettre est donc la dernière.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre des conteurs allemands:
+mémoires d'une chanteuse allemande, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DES CONTEURS ALLEMANDS ***
+
+***** This file should be named 26456-h.htm or 26456-h.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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@@ -0,0 +1,2 @@
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