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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:26:16 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le théâtre japonais + +Author: André Lequeux + +Editor: Ernest Leroux + +Release Date: August 19, 2008 [EBook #26362] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + + + + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + + +<div class="tr f1"> +<h1>Le théâtre japonais</h1> +<h2>Par</h2> +<h1>André Lequeux</h1> +<h3><em>BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE</em></h3> + +<img src="images/fig01.png" alt="Logo" class="figcenter" title="Logo" /> + +<h3>ERNEST LEROUX, ÉDITEUR</h3> + +<div align="center"><b>Paris</b><br /> +1889</div> +</div> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<a href="#i" class="toc">I</a><br /> +<a href="#ii" class="toc">II</a><br /> +<a href="#iii" class="toc">III</a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_i_sup_er_sup" class="toc"><span class="sc">Acte</span> I<sup>er</sup></a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_ii" class="toc"><span class="sc">Acte</span> II</a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_iii" class="toc"><span class="sc">Acte</span> III</a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_iv" class="toc"><span class="sc">Acte</span> IV</a><br /> + <a href="#sc_acte_v_sc" class="toc"><span class="sc">Acte V</span></a><br /> + <a href="#sc_acte_vi_sc" class="toc"><span class="sc">Acte VI</span></a><br /> + + +<h1><a name="i" id="i"></a>I</h1> + +<p> L'amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs +amènent au Japon ne saurait mieux l'aller chercher qu'au +théâtre. Il la trouvera là avec ses nuances les plus caractéristiques et +les plus originales. La salle et la scène lui offriront ensemble un +champ d'observation merveilleusement disposé pour une étude de +mœurs et d'histoire. </p> + +<p> L'édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y +pénètre par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition +générale rappelle l'entrée de nos salles de spectacle; là sont les +bureaux de location. On trouve aussi à acheter des billets dans les +maisons de thé du voisinage, mais nous n'oserions affirmer +qu'ils y soient «<em>moins chers qu'au bureau</em>».–Le vestibule donne +accès, par deux portes, presque directement dans le parterre et deux +escaliers, on pourrait dire deux échelles conduisent à +l'amphithéâtre et aux couloirs qui commandent les loges; il +n'y a, bien entendu, qu'un seul étage. Sur la façade de la +rue, l'attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes, +des banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant +les principales scènes de la pièce qui tient l'affiche, le tout +donnant une note d'ensemble assez criarde: c'est de bonne +réclame. La grande salle que nous désignons sous le nom de parterre est +divisée en carrés égaux comme un damier, ou mieux comme un plafond à +caissons renversé: cela fait autant de loges de quatre, mais on s'y +entasse volontiers six ou sept. Les spectateurs enjambent les uns sur +les autres pour gagner leurs places; mais une fois chaque famille +installée dans sa boîte,–c'est le nom qui convient à la chose,–on +n'en sort plus sans absolue nécessité, ce qui n'empêche, la +représentation durant dix heures au moins, qu'il se fasse +momentanément de nombreux vides à chaque entr'acte. Mais on mange +là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à +l'aise. Il n'y a pas de siège, le Japonais ayant +l'habitude de s'asseoir sur ses talons et pouvant garder cette +position, la moins fatigante et la plus commode à son goût, pendant +toute une journée. + +</p> + +<p> Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à +spectateurs et au niveau des séparations d'où les têtes seules +émergent, courent d'un bout à l'autre de la salle, depuis les +portes qui donnent dans le vestibule du théâtre jusqu'à la scène. +C'est par là que pénètre le public du parterre; par là aussi que +pendant la représentation la plupart des acteurs font leurs entrées ou +leurs sorties, surtout lorsque la fiction veut qu'ils arrivent de +quelque endroit éloigné ou que, quittant la scène, ils marchent par les +rues ou à travers la campagne. «L'ouvreur» fait alors, en quelque +sorte, office «d'avertisseur». Cet employé de la porte est, +d'ailleurs, préposé à la garde d'une collection variée de +parapluies et parasols qu'il ouvre lui-même et passe à chaque +acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par +les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à +l'intérieur même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le +dialogue commence dans le dos du public, dès qu'un artiste a mis le +pied dans la salle et bien avant qu'il n'arrive à la hauteur +de la rampe; on s'arrête parfois à moitié chemin pour dire quelque +chose; ou bien on retourne sur ses pas, puis on revient en avant; on +arrive enfin sur la scène au moment voulu. La vie du drame gagne +beaucoup à ce procédé; toute la salle participe, pour ainsi dire, à +l'action. On voit quelle proportion prend la scène empiétant ainsi +jusqu'à l'entrée du parterre par-dessus les têtes des +spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les +provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la +voix. Pendant que l'action principale se déroule devant le public, +des scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés +de la salle, indépendantes pour les acteurs d'après la fiction du +drame, connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui +composent la pièce. Souvent aussi l'action principale se transporte +au milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple +de la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs, +assassins, libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter +avant d'agir, de préparer posément leur coup de main ou leur +exploit, ainsi qu'il est dans la nature des choses, avant +d'arriver sur le lieu même où il doit être perpétré. Le manque +d'espace amène parfois sur nos scènes, à cet égard, des situations +bien invraisemblables; c'est alors, par exemple, qu'on voit +tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en attendant que les +assassins se soient mis d'accord pour lui couper la gorge. Rien de +pareil n'est à craindre au théâtre japonais. </p> + +<p> Mais c'est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes +des spectateurs que c'est praticable, et ce n'est +matériellement possible qu'en raison de la position dans laquelle +on assiste au spectacle. Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y +prend peut-être un intérêt d'autant plus vif. Pour un spectateur +lâchant la bride à son imagination les passages en planches pourront +devenir des chemins agrestes et l'ensemble du parterre, un champ +bien cultivé; s'il veut que son plaisir soit complet, il +s'annihilera en tant qu'homme et s'identifiera au drame +comme un invisible esprit. </p> + +<p> La mise en scène est étonnante d'exactitude. Si l'action se +passe dans une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses +abords et son voisinage. L'architecture japonaise se prête, +d'ailleurs, à ce système de décoration, les palais eux-mêmes +n'atteignant jamais ici des proportions monumentales. Dans la +réalité, quand une maison est grandement ouverte, il n'en reste +guère que la charpente; on voit tout ce qui va et vient à +l'intérieur; dans ce cas, le théâtre n'a besoin de recourir à +aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison fermée, il +faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe; néanmoins on ne +néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la barrière, le +mur, la porte d'entrée, en un mot ce qui entoure immédiatement la +maison, le tout suivant la même coupe. </p> + +<p> Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur +elle-même par le mécanisme d'une plaque tournante qui en occupe +toute l'étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans +certains cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer +dans une maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre +tourne et de l'autre côté apparaît l'intérieur de la maison où +il pénètre<a href="#fn__1" name="fnt__1" id="fnt__1" class="fn_top">1</a>. Comme tout cela est bien compris pour faire vivre les +spectateurs au milieu même de l'action; il n'y a rien de +fictif ni de conventionnel dans la sortie et la rentrée de cet acteur; +ce qu'on a sous les yeux, c'est la réalité. On veut montrer au +public successivement le devant et le dos d'une maison, on la lui +retourne; rien de plus simple, puisque la maison y est tout entière. La +plaque tournante peut contenir trois tableaux ou plus exactement trois +théâtres à la fois, de sorte qu'il est possible de faire deux +changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est beaucoup plus +large que haut<a href="#fn__2" name="fnt__2" id="fnt__2" class="fn_top">2</a>. Quelques décorations accessoires sont ajoutées sur les +flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la salle, au milieu des +spectateurs.–Le rideau se tire de côté: il est orné de quelque dessin à +larges traits et d'une inscription gigantesque. </p> + +<p> La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène, +derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l'action. +Elle joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d'une +mélodie grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée, +sourde ou bruyante, autant que possible à l'unisson moral de la +situation. Cette mélodie sert à représenter aussi le murmure de la +nature: elle cherche des harmonies imitatives, devient tour à tour +tempête, zéphyr, tonnerre, pluie, cascade, courant léger, bruit +d'un corps qu'on jette dans l'eau et bouillonnement de +l'eau qui reprend sa place. </p> + +<p> La musique japonaise est exclusivement en mineur. C'est assez dire +qu'elle n'a aucun rapport avec nos mœurs musicales et que +notre oreille a besoin d'une certaine éducation locale pour +s'y faire, à plus forte raison pour la goûter. On y arrive +pourtant.–Autre particularité de la musique japonaise: elle est en +quelque sorte la contrepartie de la musique chinoise qui, toute en +majeur, se trouve par cet absolutisme également éloignée de nos +principes d'harmonie. Il en résulte cette conséquence assez bizarre +et pourtant logique, que des musiciens européens ont pu s'amuser, +en combinant des œuvres musicales japonaises et chinoises, à en tirer +une sorte de produit extrême-oriental et susceptible néanmoins, avec son +accoutrement assez fantasque, de se traduire sur nos instruments. </p> + +<p> Dans ses divisions essentielles l'orchestre japonais se rapproche +beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d'instruments. +Le <em>koto</em> et le <em>schamisen</em> rappellent la harpe et le violon avec tous ses +dérivés, violoncelle, basse, contralto; le <em>koto</em> est pareillement destiné +à produire dans l'orchestre des effets différents suivant sa +taille; le <em>schamisen</em> a plutôt certaines analogies avec la guitare; +c'est du reste en pinçant les cordes qu'on joue généralement +du schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont +les crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme +n'a rien de particulier, est le principal des instruments à vent. +Il y a enfin dans l'orchestre japonais une série de tambourins et +de timbales d'aspect assez original et qui occupent dans la +composition musicale une place beaucoup plus importante que les +instruments similaires en Occident. </p> + +<p> Du côté opposé à l'orchestre, dans une logette fermée par un +store, se tient le <em>chœur</em>: c'est un personnage qu'on ne voit +pas, mais qu'on entend souvent. Son rôle correspond assez +exactement à celui du chœur de la tragédie grecque; il tient cependant +plus de place dans le drame japonais, bien qu'il y demeure +modestement caché. Il représente le bon sens populaire et la morale +commune; mais il explique surtout le développement du drame; il raconte +au besoin ce qui se passe hors de la scène et dévoile les sentiments +intérieurs des personnages. Le drame japonais, étant une image aussi +fidèle que possible de la vérité, se déroule souvent et parfois pendant +des scènes entières en simple pantomime. Dans la vie réelle on ne parle +pas toujours, mais on agit sans cesse; on agit par cela seul qu'on +existe; on agit, soit qu'on s'agite dans un but quelconque, +qu'on se repose et qu'on pense, ou même qu'on reste +immobile sous le coup de la frayeur, de l'attente ou de la fatigue. +Si l'on dort, on n'agit peut-être pas soi-même; et encore, le +sommeil n'est-il pas une action <em>sui generis</em>, susceptible de bien +des variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans +des signes extérieurs et visibles, suivant qu'on est calme ou +agité, malade ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on +vit dans le sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui, +par rapport à lui. Qu'on soit mort enfin, on existe encore à +l'état de cadavre, de souvenir, de passé et à ces titres on +n'est pas encore nul dans la vie des hommes. Les actes de +l'humanité s'engendrent mutuellement; ils ont des +posthumes.–Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne parle +que quelquefois.–A cet égard, l'art s'affranchit dans notre +théâtre de toute vraisemblance: l'action y est toujours accompagnée +de la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser +toute l'attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène +capital, ce n'est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers +se poursuivent pendant lesquels les acteurs n'échangent que +quelques mots; les monologues sont rares et toujours parfaitement +justifiés, ce qui n'est pas le cas chez nous. C'est alors +qu'intervient le rôle du chœur invisible; il récite ou plutôt +psalmodie la pièce; il raconte la pantomime qui se joue devant les yeux +du public; sa voix expressive prend les intonations de circonstance; +elle se fait terrible ou harmonieuse; elle est généralement grave et +devient parfois tout à fait chantante. Cette manière de représenter la +vie fait que les acteurs japonais sont les premiers mimes du monde: dans +cet art, ils atteignent une perfection étonnante, grâce à laquelle un +drame au Japon est intéressant même pour l'étranger qui ne sait pas +un mot de la langue. Auprès d'eux, nos acteurs de pantomimes ne +sont que de vulgaires pantins: qu'est-ce, par exemple, que cette +série de gestes conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?–De +ridicules singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi. +C'est là du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au +point de vue de la vraisemblance: ce qu'on représente au Japon, +c'est, insistons-y, la vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou +pantomime sont également loin de la vérité. Dans la vie, on ne parle pas +toujours, mais on parle pourtant. Les gestes conventionnels que nous +trouvons si piteusement grotesques dans nos pantomimes sont là pour +suppléer à la parole absente. Les mimes japonais n'ont que faire de +ces idioties, car ils parlent quand ils ont à parler. La vie est parole +et action. Chez nous, le théâtre est, ou peu s'en faut, l'une +ou l'autre. Au Japon, il est l'une et l'autre. Nous en +arrivons ainsi à définir l'art dramatique japonais: une pantomime +affranchie des invraisemblances conventionnelles et où l'on parle +comme on parle dans la vie réelle.–Est-ce à dire que les acteurs +japonais parlent d'un ton naturel? Il s'en faut. Leurs salles +de spectacle n'étant pas calculées en vue de l'acoustique et +les spectateurs s'y livrant eux aussi <em>à la vie réelle</em>, qui est loin +d'être silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire +entendre, de prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même +assez déplaisante, mais à laquelle on s'habitue vite. </p> + +<p> Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c'est ce qui +remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation, +vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans +un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d'un +bonnet faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des +deux oreilles; on dirait les produits fantastiques d'un singe et +d'une chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des +accessoires, qui apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au +moment voulu et enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des +acteurs. Le talent de ces <em>personnages neutres</em> consiste à échapper autant +que possible aux regards du public tout en faisant ponctuellement leur +office. Ils n'avancent qu'en rampant et s'acquittent de +leur rôle avec une agilité d'escamoteurs. Ils ne comptent pas dans +la pièce<a href="#fn__3" name="fnt__3" id="fnt__3" class="fn_top">3</a>. </p> + +<h1><a name="ii" id="ii"></a>II</h1> + +<p> Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.–Où sont les +actrices?–Il n'y en n'a pas.–Mais les rôles de femmes?–Ce sont +les acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains +petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est +féminine. Les rôles d'hommes y sont joués par des femmes. Mais +c'est un art inférieur<a href="#fn__4" name="fnt__4" id="fnt__4" class="fn_top">4</a>. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas +mélangés au théâtre japonais. C'est, assure-t-on, une question de +morale. Mais à la vérité, s'il faut en croire ce qu'on nous a +raconté sur les mœurs des artistes de l'Extrême-Orient, il est +douteux que la morale y trouve son compte. </p> + +<p> Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et +encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d'une façon +étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes, +qu'à cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin +les acteurs sont à ce point habiles dans l'art d'imiter +qu'ils achèvent l'illusion en donnant, à s'y méprendre, +le cachet le plus féminin à leurs allures, à leurs gestes, à leurs +manières. Ils savent copier,–ils y sont exercés dès l'enfance,–la +démarche si particulière des grandes dames japonaises<a href="#fn__5" +name="fnt__5" id="fnt__5" class="fn_top">5</a> et celle plus particulière +encore des grandes courtisanes. Cette dernière, qu'on pourrait +qualifier de classique tant elle est consacrée par les rites de la vie +élégante et galante, est comme la suprême expression de la langueur la +plus efféminée<a href="#fn__6" name="fnt__6" id="fnt__6" class="fn_top">6</a>. </p> + +<p> Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la +pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu'ils +l'entendent?–Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent +eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l'auteur +ne donnant d'ordinaire qu'une idée et un canevas plus ou moins +détaillé sur lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le +rôle de celui-ci est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs +apportent chaque jour, sans même le consulter et souvent à +l'improviste, des améliorations ou des modifications non seulement +à leur jeu, mais encore à l'action et jusqu'au fond de +l'intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en présence du +public pendant plusieurs semaines avant d'être définitive. Il faut +que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier ordre. +Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d'art +dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités. +L'unité d'action elle-même est là moins respectée. Le drame +japonais, nous l'avons dit, est plus une imagé de là vie réelle +qu'une peinture idéale soumis à des principes artistiques. Aussi +l'auteur et les acteurs qui, ne se bornant pas au rôle +d'interprètes, participent à la confection de la pièce, ne +craignent pas de la surcharger d'incidents assurément dans la +nature des choses, mais n'ayant que faire à l'action +principale. Loin d'y voir un défaut, ils pensent ainsi se +rapprocher de la vérité, leur point de mire, et en fait ils s'en +rapprochent, les drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours +ordinaire de l'existence et leur développement étant entrecoupé de +mille circonstances étrangères plus ou moins banales.–Avec des règles +aussi larges, la plus grande liberté, d'invention peut être laissée +à la fantaisie de l'acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre +ce rôle sur la scène. Il suffit qu'il se pénètre des données +capitales du drame et qu'il s'identifie au personnage +qu'il représente. Il en résulte que l'art dramatique est ici +tout différent de ce qu'il est chez nous. Le fond d'une pièce +ne varie guère, il est vrai, d'un jour à l'autre; mais la +récitation n'est pas fixe à ce point qu'elle enchaîne les +acteurs. Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre +l'intrigue sans se déconcerter de la tournure plus ou moins +imprévue qu'elle prend. Ils ont toujours la réplique prête à tout +et la plus grande difficulté du métier, difficulté dont ils sont maîtres +à merveille, est d'éviter d'une part les précipitations +inopportunes qui pourraient engendrer le désordre et la confusion, de +l'autre les hésitations ou les étonnements qui risqueraient de +laisser tomber gauchement le dialogue.–Inutile d'ajouter qu'il +n'y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on écrit <em>in +extenso</em> le texte de certains passages où les mots ont une portée +capitale en vue de certains effets étudiés à l'avance. Dans ce cas, +on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n'est pas, comme +chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la +scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les +spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l'exercice +de ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu'il +ne compte pas et on fait abstraction de sa présence. </p> + +<p> Ce n'est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à +la recherche de la vérité, s'affranchit de l'unité +d'action. On aurait peine à discerner où se trouve le dénouement de +la pièce; à la vérité, il n'en existe pas, ou, si l'on veut, +il y a plusieurs dénouements. D'un bout à l'autre de la +représentation, l'intrigue varie singulièrement. La même série de +faits amenant une <em>solution</em> ne se prolonge guère au delà de deux ou trois +actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On voit donc se +dérouler successivement trois ou quatre situations dramatiques presque +sans relations entre elles et il est difficile de reconnaître par +quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne sont pourtant pas +autant de drames distincts et, en y regardant de près, il n'est pas +impossible de suivre le fil des événements qu'on a sous les yeux +pendant une dizaine d'heures.–Ce décousu est encore l'image +fidèle de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à +un moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la +représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur +mort peut avoir des conséquences dramatiques qu'il n'est pas +indifférent de connaître. Ce point de vue entre d'autant plus en +ligne de compte dans l'art japonais que la passion dominante dans +le drame est, non pas la jalousie comme chez nous,–celle-ci +n'intervient guère ici qu'à titre d'incident,–mais la +vengeance. La provocation, la conception, la préparation de la +vengeance, voilà les raisons d'être de l'art dramatique; +c'est là qu'il repose tout entier. Le Japonais est +essentiellement vindicatif et l'histoire du Japon est une +interminable épopée de la vengeance. </p> + +<p> De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en +engendrant une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. +Comme en Corse, il y a eu au Japon des <em>vindette</em> célèbres qui ont duré +plusieurs siècles, entretenues par une série interminable de meurtres se +commandant les uns les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est +pas un dénouement définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. +Le drame japonais est une fenêtre ouverte sur un coin de la vie +terrestre. Après toute une journée de ce spectacle, on doit être +fatigué; alors on ferme la fenêtre. Autrefois, les représentations +commençaient dès le matin et se terminaient bien au delà du coucher du +soleil; elles pouvaient durer presque sans interruption de quinze à +dix-huit heures. Sous l'influence de la civilisation, les mœurs +japonaises s'amollirent: aujourd'hui, après dix heures de +drame, on croit en avoir assez; on commence plus tard et on finit plus +tôt. Depuis quelque temps, dans les grands théâtres, la nuit venue on +allume le gaz; il y a une rampe comme chez nous. Mais on n'en est +pas encore là dans les théâtres secondaires, où on continue d'avoir +recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul connu, dont +l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une +originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître +et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes. +Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la +salle; les spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène +elle-même reste dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure +de chaque artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de +voir au théâtre, c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur +en scène est accompagné dans ses mouvements par un de ces personnages +neutres, de ces êtres indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons +déjà parlé, qui lui tient constamment sous le nez un lampion à +réflecteur, fixé au bout d'un manche; chaque acteur a <em>son ombre</em> qui +le suit ainsi pas à pas dans toutes ses allées et venues. Il faut +convenir que le public japonais, si exigeant sur la copie du vrai, doit, +en ce qui concerne cet éclairage, rabattre beaucoup de ses prétentions. +Mais il semble qu'il a l'esprit ainsi fait: il ne veut pas +qu'on lui supprime quelque chose de la réalité de la vie; mais on +peut y ajouter; il lui suffit alors de faire abstraction: il sait +retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de notre art +dramatique. </p> + +<p> La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; +maigres encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire +entendre. L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le +nom de l'acteur auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut +toujours, mais perd chaque jour du terrain. En Europe, le public nomme +bien les artistes, mais c'est pour un ou plusieurs «rappels», +lorsqu'ils sont sortis de scène; ici, c'est au beau milieu +d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de scène +muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il +serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y +entre de la tendresse et de l'affectation maniérée. </p> + +<p> L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il +n'est pas étonnant qu'il n'existe guère dans la +littérature japonaise de théâtre écrit<a href="#fn__7" name="fnt__7" +id="fnt__7" class="fn_top">7</a>. Tout ce que peut se procurer +l'amateur qui désire garder un souvenir de la pièce qu'il a +vue ou se préparer par provision à celle qu'il va voir, c'est +un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont multiples pour +un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux. Cela +tient à leur origine: ils sont l'œuvre de divers spectateurs en +contrat avec les libraires ou appartenant au <em>reportage</em> des journaux +indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces +divergences entre les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes +faites le même jour et que, tant que l'affiche est encore neuve, la +pièce subit des variantes à chaque représentation. Or, c'est +justement pendant cette période de tâtonnements que les livrets sont +écrits. </p> + +<h1><a name="iii" id="iii"></a>III</h1> + +<p> Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique +au Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver +dernier dans un grand théâtre de Tokio. </p> + +<p> Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En +dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second +ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant +l'importance et le goût artistique des populations. Osaka même, qui +dépasse en nombre d'habitants, l'ancienne résidence impériale, +est, au point de vue théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé +dans cette ville de commerce et d'industrie pour qu'il reste +du temps à consacrer au spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, +comme en France, un délassement du soir mérité par le labeur du jour, +mais bien l'occupation, l'absorption même de toute une +journée. </p> + +<p> Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes. +Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de +drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble +pendant plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour +qu'on s'en tire, car la mise en scène est fort coûteuse. </p> + +<p> La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes +et treize tableaux. Son titre est: «<em>Ume no haru tate-shi no go sho +zome</em>».–Comment traduire cela?–Décomposons la phrase en mot à mot, +suivant la construction grammaticale japonaise: <em>go sho zome</em> = tentures +garnissant un appartement à la cour;–<em>no</em> = de;–<em>tate-shi</em> = une partie +d'une grande habitation;–<em>ume no haru</em> = le printemps des +pruniers.–C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir +consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre +énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des œuvres +de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils +désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique +et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que +cette règle y soit respectée. </p> + +<p> Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux +premiers actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au +troisième; mais c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les +plus belles scènes. J'invoque en outre, comme circonstance +atténuante, que, tout compte fait, je suis encore resté au théâtre ce +jour-là au moins sept heures consécutives. En France, sept heures de +drame noué feraient coucher à trois heures du matin. Au Japon, la pièce +entière en dure dix; en supposant l'ouverture à notre heure, on en +aurait pour toute la nuit, jusqu'au lever du soleil, même en hiver. +Notez que les Japonais arrivent au théâtre avant le premier acte et +jusqu'au bout ne perdent pas une scène. </p> + +<p> Abordons ce compte rendu du «<em>Ume no haru</em>… etc. »… Qu'on nous +permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes, +d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être +intéressant d'avoir sous les yeux un ensemble complet de la pièce: +on saisira mieux de la sorte la suite du drame et on verra, par ce +spécimen, en quoi consistent ces analyses imprimées dont nous avons déjà +parlé. </p> <div id="wrap"> <table class="act" summary="Distribution d'après l'affiche:"> <caption>Distribution d'après l'affiche:</caption> + +<tr><td><span><em> Personnages principaux</em></span></td> <td><span><em> Noms des +artiste</em></span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Asama, le daïmyo</span></td> <td><span>Sakato.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Hototogisu, concubine du daïmyo, fille de Issaï</span></td> <td><span>Nakamura Fukusuke.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Yukieda, jeune samuraï (allant en pèlerinage au 2<sup>e</sup> acte)</span></td> +<td><span> <em>id.</em></span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>O Sugi, mère de Gorozô</span></td> <td><span>Ishikawa Jubizo.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Asoheï, serviteur de Hanagaki </span></td> <td><span>Nakamura Tsurugoro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Yakuro, keraï du daïmyo</span></td> <td><span>Nakamura Dengoro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Satsuki, courtisane, femme de Gorozô</span></td> <td><span>Kawabara Saki Kunitaro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Hoshikage, ancien keraï du daïmyo, chassé, devenu voleur</span></td> <td><span>Nakamura.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Oju, courtisane, fille de Issaï, sœur de Hototogisu</span></td> <td><span>Iwaï Matsu +Nos'ka.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo</span></td> <td><span>Kikusaburo.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Issaï, maître de thé du daïmyo</span></td> <td><span>Iwaï Shige Matsu.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Nadeshiko, femme légitime du daïmyo</span></td> <td><span>Yeinos'ke.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Takekuma, médecin du palais</span></td> <td><span>Ouokami Matsu Nos'ke.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Seppei, domestique d'Issaï </span></td> <td><span>Sakato.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Yuri Nokata, mère de Nadeshiko, et belle-mère du daïmyo</span></td> <td><span>Kikugoro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Nagoheï, chasseur, en réalité voleur</span></td> <td><span> <em>id.</em></span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Gorozô, ancien keraï disgracié</span></td> <td><span> <em>id.</em></span></td></tr> + +</table></div> + +<p> L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit +trois rôles est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus +célèbre de la troupe. Les disputes de préséance au programme, entre +comédiens, sont inconnues au Japon. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_i_sup_er_sup" id="sc_acte_sc_i_sup_er_sup"></a><span class="sc">Acte</span> I<sup>er</sup></h2> + +<p> <em>Premier tableau</em>: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l'Oshu. </p> + +<p> Un petit <em>daïmyo</em><a href="#fn__8" name="fnt__8" id="fnt__8" class="fn_top">8</a> ouvre un concours d'escrime en l'honneur du +dieu. Le président est un fidèle <em>keraï</em><a href="#fn__9" name="fnt__9" +id="fnt__9" class="fn_top">9</a> nommé Hanagaki.–Nombreuse et brillante +réunion; personnages richement vêtus.–Asama, c'est le nom du +daïmyo, s'y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il +est accompagné par Hanagaki.–Procession.–Arrivée devant le temple.–Le +concours a lieu sur la piste.–Suite de combats.–En dernier lieu, +Yakuro<a href="#fn__10" name="fnt__10" id="fnt__10" class="fn_top">10</a> et Hanagaki se mesurent. Yakuro n'est pas en veine ce +jour-là; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître, +n'est pas sympathique au public. On voudrait l'humilier. +Asoheï<a href="#fn__11" name="fnt__11" id="fnt__11" class="fn_top">11</a> excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les +combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne +des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï +qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l'arrête en disant +qu'il a vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se +reposer chez le prêtre du temple. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Devant le temple <em>Awabida mura jizo.</em>–Il fait nuit. </p> + +<p> Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a +donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de +rizière. Au temple, il s'arrête pour se reposer. Subitement il se +sent percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le +coup, il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève +son argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui +es-tu?» Une éclaircie laisse voir un <em>ronin</em><a href="#fn__12" +name="fnt__12" id="fnt__12" class="fn_top">12</a>. Issaï veut reprendre son +argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel +s'obscurcit de nouveau.–Arrivent les deux filles de Issaï qui, +accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup, +elles buttent contre quelque chose: c'est le corps du père. Elles +lui prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît +ses filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le +venger.–Il expire.–Ses filles vont chercher du secours au village. </p> + +<p> <em>Troisième tableau</em>: Lit du fleuve Madori-Gawa<a href="#fn__13" +name="fnt__13" id="fnt__13" class="fn_top">13</a> ayant sa source au temple +de Mano Miyojin<a href="#fn__14" name="fnt__14" id="fnt__14" class="fn_top">14</a>, dont il alimente la piscine d'ablutions. </p> + +<p> Après le concours d'escrime, le daïmyo a distribué les +récompenses. Au retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes +qui errent, cherchant quelqu'un à dévaliser.–Une fille +d'Issaï<a href="#fn__15" name="fnt__15" id="fnt__15" class="fn_top">15</a>,–on ne sait encore à ce moment qui est cette +fille,–arrive à une pierre commémorative. Ces hommes l'entourent; +ils veulent en abuser. Mais le daïmyo les a vus et s'est douté de +la chose. Il lance ses gens au secours de la malheureuse. Les drôles +s'enfuient.–La jeune fille plaît au daïmyo. Elle raconte +qu'elle cherche ses parents dont elle a été séparée depuis +l'âge de cinq ans. Ses parents d'emprunt sont morts. Elle +voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents +qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.–«Le jour je marche, +dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»–Yakuro comprend le désir du +daïmyo et conduit la jeune fille au palais. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_ii" id="sc_acte_sc_ii"></a><span class="sc">Acte</span> II</h2> <div class="level2"> + +<p> <em>Premier tableau.</em> Au pied de l'Iwate-yama<a href="#fn__16" +name="fnt__16" id="fnt__16" class="fn_top">16</a>. Habitations rares.–Soir +d'une journée de neige. </p> + +<p> Des gens de la bande du chasseur Nagoheï<a href="#fn__17" +name="fnt__17" id="fnt__17" class="fn_top">17</a> arrivent armés de pioches +et portant une caisse d'aspect singulier, sans doute volée au +temple du dieu de la montagne. Ils s'avancent avec entrain sur la +neige.–Halte.–La conversation roule sur l'objet du vol que leur +chef Nagoheï leur a ordonné. Puis l'un d'eux explique que +Issaï, le maître de thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut, +affublé du masque et des vêtements qu'on porte à la procession du +dieu, se présenter dans la maison d'Issaï, effrayer les deux filles +et en profiter pour voler l'argent et enlever ces filles qu'il +vendra ensuite à des maisons de prostitution.–Ils continuent leur +route.–Le jeune Yukieda, brave et fidèle Keraï du daïmyo, va au temple +en pèlerinage pour le compte de son maître. Tout à coup d'un fourré +sort un voleur qui l'arrête par derrière en lui demandant la bourse +ou la vie. Le jeune homme le regarde de travers, lui dit qu'il va +au temple et que, s'il ne le lâche pas, il va le coucher par +terre.–Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé au fond du +ravin.–Yukieda continue sa route. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Temple du dieu de la montagne. </p> + +<p> Arrivée du même samuraï.–Il butte contre quelque chose qui se trouve +être le corps du voleur qu'il a rencontré tout à l'heure: «Ah! +tu as roulé jusqu'ici», dit-il simplement.–Les portes du temple +sont ouvertes.–Hoshikage<a href="#fn__18" name="fnt__18" id="fnt__18" class="fn_top">18</a> (autrement dit le redoutable Kesataro) +paraît. On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d'Issaï) et +son serviteur Sappeï.–Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour +obtenir la punition du meurtrier d'Issaï<a href="#fn__19" +name="fnt__19" id="fnt__19" class="fn_top">19</a>.–Une lutte s'engage à +la fin de laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de +Hoshikage qui pense par ce moyen pouvoir s'introduire de nouveau +chez son seigneur. </p> + +<p> Nous, arrivons à la partie de la pièce qu'il m'est permis de +raconter <em>de visu</em> et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_iii" id="sc_acte_sc_iii"></a><span class="sc">Acte</span> III</h2> + +<p> <em>Premier tableau</em>: Le théâtre représente le jardin du palais sur la +rivière Katakami-Gawa, en Oshu.–On est au milieu d'avril; les +arbres sont en fleurs. </p> + +<p> Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la +femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se +sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin +du premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des +brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre +dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq +ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée +que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle +ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, +celle-ci étant sa propre enfant<a href="#fn__20" name="fnt__20" +id="fnt__20" class="fn_top">20</a>. Ses servantes, quoi qu'elles +fassent, ne peuvent parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï +Yakuro<a href="#fn__21" name="fnt__21" id="fnt__21" class="fn_top">21</a>, officier au service du daïmyo. Il fait signe à la mère de +Nadeshiko qu'il a quelque chose à lui dire. Celle-ci toujours +méfiante congédie celles de ses femmes qui ne lui inspirent pas grande +confiance. Yakuro s'approche et lui fait des condoléances sur le +dédain du seigneur pour Nadeshiko depuis l'arrivée au palais de +Hototogisu, la concubine. Avec mille circonlocutions il raconte +qu'il a fait des propositions au médecin qui a promis un poison +mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions sont bien +superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata, la +mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce<a +href="#fn__22" name="fnt__22" id="fnt__22" class="fn_top">22</a>.–Jeu de +physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.–Le +médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser +le temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à +brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer +cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais +Yakuro, à voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le +laisser partir ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion +et elle annonce au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui +offrir un sabre<a href="#fn__23" name="fnt__23" id="fnt__23" class="fn_top">23</a>. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; +elle tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance +dans l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de +tant de faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata +l'en frappe et le tue d'un seul coup.–Ce médecin était un +témoin incommode; il fallait s'en débarrasser. La vieille paraît +enchantée de son succès; elle ne s'en tiendra du reste pas +là.–Rires flatteurs de Yakuro et des servantes.–Ordres donnés pour +administrer le poison à Hototogisu. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Le pavillon habité par la favorite.–Les panneaux +extérieurs<a href="#fn__24" name="fnt__24" id="fnt__24" class="fn_top">24</a> étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort +élégante.–Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où +circule une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag +qui n'existent qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la +moitié d'un des passages qui vont d'un bout à l'autre de +la salle. Le décor se prolonge ainsi entre les spectateurs et tout à +l'heure l'action se portera tout entière, au moment le plus +dramatique, au milieu même du public. </p> + +<p> Au <em>tirer</em> du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes, +paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie +dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et +sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart +du visage.–Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la rivière +en sont impressionnés.–La nuit venant, Hototogisu congédie ses +suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange +se fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, +aussitôt suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va +fuir; mais le revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui +parler. Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel +effroi en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, +par cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il +parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de +tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont +elle souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, +mais qui ne la fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix +se défaire de la rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un +poison infaillible.–«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour +salaire j'ai reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la +médecine qu'on vous offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie +qui vous ronge, vous en serez guérie en buvant le contenu d'un +petit flacon que vous trouverez là.»–Il montre la niche du dieu +domestique.–«Voilà ce que j'avais à vous dire.»–Il +disparaît.–Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient d'entendre. +Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en effet la fiole. +Elle absorbe le liquide et par un enchantement instantané il ne reste +plus un bouton sur son visage; elle est redevenue belle. Elle va +chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se regardant; elle +se mire avec des gestes qui rappellent la scène des bijoux de +<em>Faust</em>.–Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre pour se reposer. +</p> + +<p> On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont +deux servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec +précaution sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous +apprennent que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer +serait plus sûr que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le +pavillon; se séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis +s'y précipitent en même temps. Le store se lève; on voit la +malheureuse Hototogisu couverte de sang se débattant entre ces deux +forcenées; elle est épuisée et tombe; on la croît morte. </p> + +<p> Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de +trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur +besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa +victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la +traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient +de lui révéler.–«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, +c'est moi qui t'ai mise dans cet état.–Pourquoi?–N'est-ce +pas toi qui as accaparé le cœur de mon gendre? Ma fille est résignée et +dévore sa honte en silence. Mais moi, je n'en puis faire autant.» +La jeune femme a un geste de révolte. Toutes se jettent sur elle et la +criblent de coups de sabre et poignard. Elle retombe, mais elle respire +encore. Le sang ruisselle sur ses vêtements. Yuri Nokata va prendre +place sur un banc pour mieux jouir du spectacle de sa vengeance. Elle +n'a nullement l'âme troublée, car elle se fait servir du thé +et fume une petite pipe<a href="#fn__25" name="fnt__25" id="fnt__25" class="fn_top">25</a>, ce qui est en quelque sorte +l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux +sexes.–Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la +tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le +visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les +plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette +pipe dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs +sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en +convulsions.–Cette scène est d'une belle horreur.–Alors Yuri Nokata +se met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa +beauté, ses charmes, ses yeux qui ont volé le cœur qui appartenait de +droit à sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de +baisers, ses bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement +sa raison.–Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et +d'un seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci +gémit douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle +s'affaisse épuisée. </p> + +<p> On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri +Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs +félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites, +Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour +ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille +l'aperçoit; écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, +armée d'un glaive, à la poursuite de la favorite qui peut à peine +se traîner, elle la rejoint sans peine; l'empoignant par ses +cheveux défaits, elle la traîne à travers le pont; fatiguée, elle change +de main à plusieurs reprises et, comme alors son sabre +l'embarrasse, elle le tient entre les dents; elle est odieuse et +sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle fait signe +qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les +cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche +jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. +On donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va +paisiblement se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de +thé et fume encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a +repris haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; +on y jette aussi le bras coupé. </p> + +<p> Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de +Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles +peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les +aperçoit; à leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du +meurtre; elles pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle +en donne l'ordre. Les innocentes sont mises à mort sans avoir la +force de se défendre. Leurs cadavres vont rejoindre au fond de +l'eau celui de leur maîtresse. </p> + +<p> Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très +juste observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va +plonger son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été +jetés. Elle est hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au +moment où elle se penche sur la rivière, une flamme sort de l'eau: +c'est l'âme de Hototogisu. Saisies d'effroi, Yuri Nokata +et ses femmes veulent prendre la fuite; mais au loin, quelqu'un +arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont que le temps de se +cacher derrière une petite construction élevée sur un côté de la scène. +Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo, qui fait sa ronde +de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide et de +glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par une des +servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît des +taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la +rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de +l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et +s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa +cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un +témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de +confiance qui ont charge ordinaire de ses œuvres meurtrières. Celle-ci, +armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à +l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire +à deux furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et +s'en débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à +coups de plat de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. +Mais, si elle est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au +demeurant, son but est atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui +importe le reste. Elle peut mourir maintenant.–Elle se suicide. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_iv" id="sc_acte_sc_iv"></a><span class="sc">Acte</span> IV</h2> + +<p> <em>Premier tableau</em>: Une élégante maison de prostitution à Kyoto. </p> + +<p> Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s'y distrait +en visitant les lieux de plaisir. Il s'y est épris d'une femme +auprès de laquelle il se rend chaque soir en cachette. </p> + +<p> Il y avait, en ce temps-là, à Kyoto une bande de malfaiteurs dont +Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo<a href="#fn__26" +name="fnt__26" id="fnt__26" class="fn_top">26</a>, était le chef. Ces drôles +rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde. Asama +les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse. Hoshikage le +bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie: «Tu +m'as insulté». L'autre, qui veut éviter un éclat, fait des +excuses; elles ne sont pas acceptées. Mais l'adversaire, voyant +qu'il a affaire à un samuraï, se contente de lui demander son nom<a +href="#fn__27" name="fnt__27" id="fnt__27" class="fn_top">27</a>. Le daïmyo +à son tour refuse de le satisfaire.–Il était alors défendu aux nobles de +passer la nuit dans les mauvais lieux.–Une querelle s'engage. Asama +à coups d'éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres. +Ce jeu de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation +du prestige de la naissance, tel qu'on l'entendait dans +l'ancien Japon. Un samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un +être à tel point supérieur au commun qu'à la scène on +n'oserait le compromettre à tirer le sabre contre une troupe de +vulgaires malfaiteurs. L'éventail lui suffit. Sa noblesse +l'arme d'un pouvoir surhumain: il n'a guère qu'à +souffler sur le menu peuple pour l'anéantir. Ce n'est +d'ailleurs pas une simple fiction: sous l'ancien régime, +l'ascendant des gens de race sur le populaire était si <em>magnifique</em> +qu'il ne leur en fallait pas davantage la plupart du temps pour +nettoyer la place d'une foule mutine ou mal intentionnée.–Alors le +respect du rang était la base de tout ordre social et le bon plaisir des +grands la raison d'être du monde. Cela a bien changé. </p> + +<p> Après s'être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de +souverain mépris purifie l'air qui l'entoure en +l'éventant. C'est alors qu'arrivent, attirés par le +bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki<a href="#fn__28" name="fnt__28" +id="fnt__28" class="fn_top">28</a> et Asoheï<a href="#fn__29" name="fnt__29" +id="fnt__29" class="fn_top">29</a>. Depuis plusieurs jours ils font de vains +efforts pour détourner le maître de ses escapades nocturnes. +N'ayant pu réussir, ils veillent sur lui à distance. Ils tentent +encore une fois de l'entraîner loin de ces lieux et lui font de +respectueuses remontrances: il néglige les devoirs que lui impose sa +noblesse; cela lui portera malheur. Mais il résiste à leurs sages +conseils et se rend au pavillon de sa maîtresse. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de +la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d'un +joli jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception. </p> + +<p> Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s'avancent vers +la scène. D'un côté, c'est Oju, la courtisane, superbement +habillée, précédée d'un porte-lanterne, accompagnée de ses +servantes dans l'ordre des rites; elle s'appuie sur +l'épaule d'un homme, sorte d'esclave qui marche courbé +pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le tout est +parfaitement conforme au cérémonial de la haute prostitution<a +href="#fn__30" name="fnt__30" id="fnt__30" class="fn_top">30</a>. Sur le +passage opposé, le daïmyo marche gravement, suivi de quatre ou cinq +nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d'un splendide <em>kimono</em> en +soie d'un bleu idéal et très finement brodé.–C'est une des +particularités du théâtre japonais que les costumes y sont d'une +richesse inouïe et sans aucun recours au clinquant.–Arrivés vers le +milieu de la salle, tous les acteurs s'arrêtent, puis ceux-ci +exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à gauche, les deux +processions se font face. Ce mouvement a quelque chose de +militaire.–Alors s'échange, par-dessus les têtes des spectateurs, +entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres +personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe +d'accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers +le pavillon.–Là on commence par souper; après quoi, Asama demande +gracieusement à Oju de faire apporter son <em>koto</em>, sorte d'instrument +à cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la +harpe, avec cette différence que les cordes s'allongent sur la +boîte d'harmonie comme celles d'un violon; cette boîte est +elle-même de forme rectangulaire et légèrement bombée<a href="#fn__31" +name="fnt__31" id="fnt__31" class="fn_top">31</a>.–Oju prélude. </p> + +<p> A ce moment l'ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin +de la maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne +Oju. Les autres ne la voient pas encore, mais ils s'étonnent de ce +qu'ils entendent. Oju s'interrompt pour écouter. Alors +Hototogisu entonne un air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué +va regarder à l'extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu'il a +laissée dans son domaine seigneurial. Au comble de la surprise, il +l'interroge: «Comment es-tu ici?–Je suis ici pour te voir +d'abord, répond-elle, et aussi pour voir ma sœur aînée.–Qui est ta +sœur?»–Elle raconte alors qu'à l'âge de cinq ans, au passage +d'un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par mégarde contre +une autre enfant et que, malgré leurs différentes destinées, Oju est +bien sa sœur<a href="#fn__32" name="fnt__32" id="fnt__32" class="fn_top">32</a>. Cette Oju est une des fille d'Issaï qui ont été +enlevées par les voleurs et vendues<a href="#fn__33" name="fnt__33" +id="fnt__33" class="fn_top">33</a>.–«En cherchant mes parents, poursuit +l'apparition, il m'est arrivé ce que tu sais. Je suis devenue +ta maîtresse. Ta belle-mère m'a fort maltraitée et, pendant ton +absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin lasse de +t'attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour avoir +le bonheur de te voir<a href="#fn__34" name="fnt__34" id="fnt__34" class="fn_top">34</a>».–On trouvera sans doute que cette femme est de +bonne composition et on s'étonnera qu'elle n'adresse pas +à son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre. +D'après nos idées cette situation n'aurait pu se produire sans +vacarme. Nous voyons au contraire des gens qui s'expliquent en +toute simplicité: c'est que nous sommes dans le Japon +d'autrefois où le caprice du maître était tenu pour raison +suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement qu'elle +envie son sort: c'est là toute sa scène de jalousie.–Puis les deux +femmes se montrent mutuellement un souvenir qu'elles tiennent +l'une et l'autre de leur père: c'est une sorte de +porte-bonheur dont l'identité établit leur lien de parenté.–Le +daïmyo est vivement ému; les deux sœurs sont attendries; mais il +n'y a aucune effusion; la + +<em>dignité du lieu</em> ne laisse pas place aux épanchements<a href="#fn__35" +name="fnt__35" id="fnt__35" class="fn_top">35</a>.–Tout à coup Hototogisu +disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on trouve à la +place qu'elle occupait tout à l'heure un <em>papier funéraire</em><a +href="#fn__36" name="fnt__36" id="fnt__36" class="fn_top">36</a>.–Le daïmyo +et Oju se demandent ce que cela signifie.–Hototogisu serait-elle +morte?–Justement voici le <em>karo</em> (premier ministre) du daïmyo qui vient à +point pour éclaircir ce mystère: Il arrive d'Oshu et raconte le +meurtre d'Hototogisu et le suicide de la belle-mère.–On pleure. </p> + +<p> Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour +former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut +sur le manque d'unité du théâtre japonais. Nous en avons là un +exemple très caractéristique. Les points de contact entre les quatre +premiers actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne +consistent guère que dans la mise en scène de deux personnages déjà +connus, Hoshikage et Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette +dernière partie. Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la +plupart d'entre eux il ne sera même plus question. D'autres +figures importantes vont occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama, +bien que ne paraissant pas lui-même, continuera d'être le lien des +situations dramatiques auxquelles nous allons assister.–Quoi qu'il +en soit, nous passons à un ordre d'idées si différent de celui qui +nous a conduits jusqu'ici qu'on est tenté de se demander si +c'est bien la suite du même drame.–On en va juger. </p> + +<h2><a name="sc_acte_v_sc" id="sc_acte_v_sc"></a><span class="sc">Acte V</span></h2> + +<p> + +<em>Premier tableau</em>: Sept années se sont écoulées dans l'intervalle des +deux actes. </p> + +<p> Le théâtre représente l'entrée du quartier des maisons de +prostitution à Kyoto<a href="#fn__37" name="fnt__37" id="fnt__37" class="fn_top">37</a>. </p> + +<p> + +Gorozô<a href="#fn__38" name="fnt__38" id="fnt__38" class="fn_top">38</a> et une servante dont il a fait sa femme, chassés du palais du +daïmyo, sont venus échouer à Kyoto où ils se sont affiliés à une bande +de malfaiteurs. Ils se disputent tout le jour et ne s'entendent que +pour faire le mal. L'homme est tombé malade; il fait des dettes. La +femme est réduite à se faire courtisane sous le nom de Satsuki. +Hoshikage<a href="#fn__39" name="fnt__39" id="fnt__39" class="fn_top">39</a> veut en faire sa maîtresse. </p> + +<p> Ce tableau n'est pour ainsi dire qu'une introduction aux +scènes qui vont suivre. </p> + +<p> + +<em>Deuxième tableau</em>: Tcha-ya<a href="#fn__40" name="fnt__40" id="fnt__40" class="fn_top">40</a> de Kabutoya à Kyoto. L'ensemble du +tableau représente une rue de la ville. </p> + +<p> Satsuki et Hoshikage sont en tête à tête. Après une assez longue +discussion la femme consent à se donner, l'homme paye le prix du +marché et séance tenante Satsuki fait passer cet argent à Gorozô qui +arrive à point. D'après les usages consacrés, cela veut dire +qu'elle rompt avec lui. Mais il témoigne du dépit et repousse le +sac. Il y a là une scène assez comique égayée surtout par le serviteur +de Gorozô, personnage burlesque. En droit<a href="#fn__41" +name="fnt__41" id="fnt__41" class="fn_top">41</a> les circonstances sont +telles que le malheureux n'a rien à objecter contré la +détermination de sa femme. Néanmoins c'est en jurant de se venger +qu'il quitte la place.–Hoshikage part pour le pavillon où doit +avoir lieu le rendez-vous. Satsuki ne peut encore le suivre. Elle a +différentes choses à régler avant de sortir de la + +<em>tcha-ya</em>. Son amie Oju<a href="#fn__42" name="fnt__42" id="fnt__42" class="fn_top">42</a>, la maîtresse du daïmyo qui se trouve là, lui +propose de la remplacer pour un moment et de faire prendre patience à +son nouvel amant jusqu'à son arrivée. C'est accepté. Oju +s'habille avec les vêtements de Satsuki et sort munie de sa +lanterne; étant elle-même la maîtresse du daïmyo, il ne faut pas +qu'elle soit reconnue. </p> + +<p> <em>Troisième tableau</em>: Une autre rue de Kyoto.–Au premier plan un de ces +échafaudages de seaux qui sont disposés de place en place, dans les +villes japonaises, en prévision des incendies.–A l'angle d'une +maison une lanterne allumée. </p> + +<p> Gorozô entre en scène armé d'un sabre nu. Il sait que sa femme +doit passer par là pour aller au rendez-vous. La rue est déserte: cela +lui convient.–Il monte sur une borne pour éteindre la lanterne +publique.–Obscurité complète.–Il se met en embuscade derrière les seaux. +Oju arrive. Gorozô la prend pour sa femme, se précipite sur elle et la +tue. Puis posément il lui coupe la tête qu'il enveloppé dans un +morceau d'étoffe<a href="#fn__43" name="fnt__43" id="fnt__43" class="fn_top">43</a> enlevé d'un coup de sabre au vêtement de la +victime. Il dissimule le cadavre derrière la cachette où il était +lui-même tout à l'heure et s'attache dans le dos le paquet +contenant la tête; de manière à conserver la liberté de ses mains. </p> + +<p> Il était temps d'en finir. Hoshikage las d'attendre vient +lui-même à la recherche de sa maîtresse et rencontre le mari. Il +s'élève entre eux une altercation où Gorozô dit des mots à double +sens dont l'autre ne saisit pas la portée. C'est, bien +entendu, de l'objet du rendez-vous qu'il s'agit. +Hoshikage ne se doute de rien et Gorozô se retire sans encombre. </p> + +<p> Il y a dans toute cette scène d'assassinat et de tête coupée une +minutie de détails dont le réalisme ne saurait être raconté. Rien +n'y est laissé à l'imagination du spectateur. On ne peut se +défendre d'en admirer la sanglante illusion. </p> + +<h2><a name="sc_acte_vi_sc" id="sc_acte_vi_sc"></a><span class="sc">Acte VI</span></h2> + +<p> <em>Tableau unique</em>: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi. </p> + +<p> Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore +paru. Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en +étonnent.–Il y avait dans l'ancien Japon une puissante organisation +de clientèle qui rappelle dans une certaine mesure la constitution +sociale des Romains. Les liens qui en résultaient étaient sans doute +moins savamment combinés en droit, mais en fait ils étaient peut-être +plus solides<a href="#fn__44" name="fnt__44" id="fnt__44" class="fn_top">44</a>. </p> + +<p> Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et +il le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant +naturelles, sont, de tous les pays.–Il entend ses gens s'entretenir +du meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le +récit de l'événement a été imprimé et se vend dans les +rues.–Etonnement de Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il +est au milieu d'une bande de fous.–Il y a eu meurtre; il le sait +bien, puisqu'il est le meurtrier. Mais la victime n'est pas +Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée. Pourtant il garde +ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler. Il fait causer ses +serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un +d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a +acheté, dit-il, parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a +coûté cinq <em>rin</em> avec une chanson qui a déjà été composée sur le sujet. +Notez le soin du serviteur de dire le prix qu'il a payé ces petits +papiers. Cette mesquinerie fait ressortir par le contraste la situation +morale de l'ancien Keraï. </p> + +<p> Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne +lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police +et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu +constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint +toutefois que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à +Oju et qu'il ne s'attire ainsi la colère de l'amant de +cette femme qui est son seigneur et dont il dépend encore bien que +chassé par lui. Il se demande s'il ne devrait pas rétablir les +faits. Il a besoin de réfléchir et congédie ses gens. </p> + +<p> Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. +Il se passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau +contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à +l'heure c'était une petitesse qu'on mettait en regard de +la grande agitation morale. A présent on lui oppose la pure et sainte +tendresse du sentiment maternel et l'amertume rétrospective +d'une vie douloureuse. La pauvre femme raconte sa triste existence; +ses chagrins lui ont fait perdre la vue; elle a tant pleuré dans sa vie! +Mais maintenant qu'elle est auprès de son fils, elle se sent +heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en terminant, que ce bonheur dure et +qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle sort en marmottant des +prières. Mais ses dernières paroles ont produit sur Gorozô un effet +singulier. Le doute s'empare de lui<a href="#fn__45" name="fnt__45" +id="fnt__45" class="fn_top">45</a>. Il jette un coup d'œil à toutes les +issues pour constater qu'il est bien seul et qu'il n'y a +pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une petite armoire +où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les linges, regarde +et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il s'y +reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa +stupéfaction et sa terreur s'exprime en <em>crescendo</em>.–Jeu de scène +superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième +acte, avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo. </p> + +<p> Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur. +C'était pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses +vêtements que portait celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe +qui enveloppait la tête est là pour en témoigner.–Enfin il décide +qu'il n'a plus qu'à mourir en brave <em>samuraï</em>. Il doit le +sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse de son seigneur. +D'après les anciennes mœurs, il n'avait pas à hésiter. Libre à +lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par +erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il +serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre.–Il va +chercher sa boîte à pinceaux et se met à écrire son testament. </p> + +<p> Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la +maison en se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle +aussi, de la mort d'Oju.–«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle +entre et veut parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne +l'écoute pas, la repousse et lui dit enfin: «Je n'ai que faire +de la vie.» Là-dessus il la jette brutalement dehors; elle va rouler au +milieu de la rue.–La vieille aveugle, qui a entendu les derniers mots de +l'altercation conjugale, rentre en scène et demande à son fils ce +qu'il se passe.–«Rien», répond celui-ci. Elle insiste. En manière +de réponse Gorozô, dont l'impatience augmente graduellement, +oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre mère dans la rue sans y +mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa femme. Elle tombe +à terre non loin de celle-ci.–Gorozô ferme la porte et se barricade à +l'intérieur de la maison; il ne veut plus être dérangé.–Ayant +achevé d'écrire son testament, il apporte une petite table +d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju +face au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques +flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de +chaque côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces +préparatifs s'exécutent sans la moindre agitation apparente. +C'est au moment de mourir qu'un <em>samuraï</em> doit surtout être +calme. </p> + +<p> Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état dé la +lame et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel +funèbre dressé à la tête de sa victime.–La position assise, les jambes +croisées, était réglementaire pour le <em>harakiri</em> ou suicide par ouverture +du ventre. Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des +rites pour tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée +en France, on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le +suicide de folie ou de chagrin était alors peu répandu au Japon, +peut-être parce que l'autre y tenait assez de place. Le suicide y +était non un acte de désespoir, mais une affaire d'honneur. Or +l'honneur exigeait que la mort volontaire fût lente, parce +qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la mort +qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les <em>samuraï</em> avaient +un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils +s'ouvraient le ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément +que devant un public. Parfois un brave se découpait la peau et se +labourait l'abdomen pendant plus d'une heure sans expirer. Il +tombait épuisé, mais respirant encore; souvent alors un ami bienveillant +lui donnait le coup de grâce. L'honneur n'en souffrait pas. </p> + +<p> Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place +où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein +droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient +se suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux +mânes d'Oju. La vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de +Satsuki, ne comprend pas ce qui se passe. Elle demande des explications. +Sa belle-fille, surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est +coupable du crime de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par +inadvertance causé la mort de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée +elle-même, mais c'est cachée sous ses vêtements et en portant sa +lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui doit donc sa vie et elle +lui paye ce qu'elle lui doit.–La vieille femme, en palpant Satsuki, +vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine. Elle veut +l'arracher.–Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir +de l'une aux prises avec la résolution de l'autre. </p> + +<p> Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle comprend que, +lui aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond +pas. Il n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé +à sa sinistre besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, +cherche l'entrée de la maison. Elle fait fausse route, revient sur +ses pas; enfin elle sent la porte sous ses doigts; elle appelle encore; +même silence de son fils. Par un effort désespéré elle enfonce le +panneau et tombe à l'intérieur de la chambre. Elle a dû se +fracasser quelque membre, mais elle n'y pense pas: elle est mère et +son fils va mourir!–Celui-ci lui explique alors pourquoi il faut +qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que l'aveugle se +calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de +l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne +pourrait changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki +s'est traînée jusque dans l'appartement. </p> + +<p> Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une +bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause +l'état de leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la +veille et qui est la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a +été arrêté; il va être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux +mourants: «C'est un présent de départ<a href="#fn__46" +name="fnt__46" id="fnt__46" class="fn_top">46</a>.» </p> + +<p> La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle +entre les époux, tente de les réconcilier <em>in extremis</em>. Son rôle est +profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à +ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se +rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble +de la musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur +revient à la mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On +bande la blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, +on bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré +autour du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son <em>koto</em>. +Ils jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre +eux est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble +écouter.–L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y +obtiennent avec un art merveilleux l'association de l'horrible +et du touchant.–Par moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte +moribonde reste comme en suspens au milieu d'une note. Mais par un +effort de volonté, il reprend la mesure. Enfin le vague de la mort +s'empare de l'un et de l'autre à là fois. La flûte tombe; +le <em>koto</em> ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche à tâtons les mains des +deux époux; elle les saisit et les met l'une dans l'autre.–Ils +échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis. </p> + +<p> Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du +matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on +lui serve encore «<em>la danse des sept dieux</em>», sorte de ballet pantomime +assez grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand +spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune +suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et +reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les +admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne +l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous +pas tous, dans nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même +histoire? </p> + +<div align="center"><img src="images/fig02.png" alt="Logo" class="figcenter" title="Logo" /></div> + +<h2>Notes</h2> + +<a href="#fnt__1" id="fn__1" name="fn__1" class="fn_bot">1</a><div class="fn"> On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à +l'intérieur de la même maison.</div> + +<a href="#fnt__2" id="fn__2" name="fn__2" class="fn_bot">2</a><div class="fn"> Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de +grandeur moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en +général qu'un étage, appelé <em>nikaï</em>. Depuis quelques années, on a +bien fait quelques constructions surmontées de deux étages, quoique +bâties dans le style indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans +tous les cas, la reproduction de pareils édifices n'est jamais +utile au théâtre.</div> + +<a href="#fnt__3" id="fn__3" name="fn__3" class="fn_bot">3</a><div class="fn"> Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de +l'éclairage.</div> + +<a href="#fnt__4" id="fn__4" name="fn__4" class="fn_bot">4</a><div class="fn"> Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des +troupes de femmes connues sous le nom de <em>no</em>, qui ont la spécialité de +jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières. +Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier +ordre.</div> + +<a href="#fnt__5" id="fn__5" name="fn__5" class="fn_bot">5</a><div class="fn"> Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui +s'est, pour ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en +habillant les femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout +ce qu'elles avaient autrefois de grâce et de dignité.</div> + +<a href="#fnt__6" id="fn__6" name="fn__6" class="fn_bot">6</a><div class="fn"> La nonchalance nonpareille que donne à la marche l'usage que font +les filles de joie de <em>gaita</em> démesurément hautes, en est un des traits +les plus saillants. Les <em>gaita</em> sont les chaussures ou plutôt les socles +de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent +les pieds japonais. On les chausse au moyen d'une sorte de lanière, +plus ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt. +<br /> On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre la mode des +hautes <em>gaita</em> des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels +se perchent certaines de nos élégantes d'une catégorie similaire, +en exagérant jusqu'au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses +des talons Louis XV.–Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur +la <em>gaita</em>, quelle qu'en soit la hauteur, la démarche qui en résulte +ne peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut +talon.</div> + +<a href="#fnt__7" id="fn__7" name="fn__7" class="fn_bot">7</a><div class="fn"> Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont été +écrits <em>in extenso</em> et sont de la sorte passés dans le domaine de la +littérature proprement dite. Mais c'est l'exception.</div> + +<a href="#fnt__8" id="fn__8" name="fn__8" class="fn_bot">8</a><div class="fn"> Seigneur féodal.</div> + +<a href="#fnt__9" id="fn__9" name="fn__9" class="fn_bot">9</a><div class="fn"> Un <em>keraï</em> est un domestique dans le sens étymologique du mot, +c'est-à-dire un serviteur attaché à la maison d'un daïmyo ou +même d'un simple <em>samuraï</em>. Il est lui-même samuraï, +c'est-à-dire noble. Il peut avoir d'autres Keraï, également +nobles, à son propre service. Le maître du rang le plus élevé a certains +droits absolus, non seulement sur ses serviteurs immédiats, mais encore +sur les serviteurs de ceux-ci. La domesticité, tel que nous +l'entendons et que nous l'avons introduite dans ce pays, +n'existait pas dans l'ancien Japon. Le Keraï est serviteur et +familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond respect +et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l'empêche pas de se +mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage. <br /> Dans +toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en notes, +nous nous plaçons au point de vue de l'époque historique qui +fournit de sujets le théâtre japonais. Les mœurs sont déjà bien +changées.</div> + +<a href="#fnt__10" id="fn__10" name="fn__10" class="fn_bot">10</a><div class="fn"> Un autre <em>keraï</em> du daïmyo Asama.</div> + +<a href="#fnt__11" id="fn__11" name="fn__11" class="fn_bot">11</a><div class="fn"> <em>Keraï</em> du <em>Keraï</em> Hanagaki.</div> + +<a href="#fnt__12" id="fn__12" name="fn__12" class="fn_bot">12</a><div class="fn"> On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque, avaient +cessé d'être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les +affranchissait d'ailleurs pas de certains devoirs envers le maître +auquel ils continuaient d'appartenir et d'être liés par des +attaches légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en +fait, sur ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus; +le temps ne les prescrivait pas; l'éloignement pouvait bien les +rendre fictifs, mais non les annuler. Le <em>ronin</em> quittait le domaine de +son maître et allait même parfois prendre du service au loin chez un +autre daïmyo; mais cela ne pouvait légalement atteindre la situation +d'état civil, c'est-à-dire de servitude que lui avait faite sa +naissance, envers son premier seigneur.–La <em>servitude</em>, dans cette +organisation, n'est pas exclusive de la <em>noblesse</em>.</div> + +<a href="#fnt__13" id="fn__13" name="fn__13" class="fn_bot">13</a><div class="fn"> <em>Gawa</em>, fleuve, rivière, cours d'eau, torrent.</div> + +<a href="#fnt__14" id="fn__14" name="fn__14" class="fn_bot">14</a><div class="fn"> C'est le temple du premier tableau.</div> + +<a href="#fnt__15" id="fn__15" name="fn__15" class="fn_bot">15</a><div class="fn"> Ce n'est pas une de celles qu'on a vues à la scène +précédente, mais une troisième.</div> + +<a href="#fnt__16" id="fn__16" name="fn__16" class="fn_bot">16</a><div class="fn"> <em>Yama</em>, montagne.</div> + +<a href="#fnt__17" id="fn__17" name="fn__17" class="fn_bot">17</a><div class="fn"> Chasseur de profession, voleur de métier.</div> + +<a href="#fnt__18" id="fn__18" name="fn__18" class="fn_bot">18</a><div class="fn"> Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu <em>ronin</em> par +conséquent, et se livrant au brigandage.</div> + +<a href="#fnt__19" id="fn__19" name="fn__19" class="fn_bot">19</a><div class="fn"> Ce meurtrier n'est autre qu'un homme de la bande de +Nagoheï: 2<sup>e</sup> tableau de l'acte I<sup>er</sup> et 1<sup>er</sup> tableau de l'acte II.</div> + +<a href="#fnt__20" id="fn__20" name="fn__20" class="fn_bot">20</a><div class="fn"> On verra, à l'acte IV, qu'à ce moment le daïmyo venait de +partir pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère.</div> + +<a href="#fnt__21" id="fn__21" name="fn__21" class="fn_bot">21</a><div class="fn"> Personnage ayant déjà figuré au 1<sup>er</sup> acte dans le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> +tableaux. C'est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le +compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la +suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face.</div> + +<a href="#fnt__22" id="fn__22" name="fn__22" class="fn_bot">22</a><div class="fn"> Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait +déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en +s'attaquant à la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel, +mais ayant eu pour effet de la défigurer et de la rendre malade, lui +avait été administré. Il paraît que cela n'avait pas suffi pour +rendre le cœur d'Asama à son épouse. On en vient alors au grand +moyen.</div> + +<a href="#fnt__23" id="fn__23" name="fn__23" class="fn_bot">23</a><div class="fn"> Sous l'ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls +pouvaient porter le sabre; mais ils n'avaient droit qu'à un +seul sabre assez court, tandis que les <em>samuraï</em> en portaient deux.</div> + +<a href="#fnt__24" id="fn__24" name="fn__24" class="fn_bot">24</a><div class="fn"> Les <em>to</em> et les <em>karakami</em>. Les premiers sont en bois et servent à +clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts +de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour +les chambres. Les uns et les autres s'ouvrent et se ferment en +glissant dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde +pour former un encastrement qui permet, en soulevant le <em>to</em> ou le +<em>karakami</em>, de le dégager de la rainure inférieure et, en l'inclinant +ensuite, de l'enlever tout à fait. Mais si l'on veut ouvrir en +grand la maison, il suffit de retirer de la sorte les <em>karakami</em>; les <em>to</em> +pouvant, sans sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite +des autres jusqu'à de petites armoires disposées aux angles de +l'habitation pour les recevoir tous superposés. Les <em>karakami</em>, au +contraire, à moins d'être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne +laissent à l'air qu'une demi-ouverture.</div> + +<a href="#fnt__25" id="fn__25" name="fn__25" class="fn_bot">25</a><div class="fn"> Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que pour +trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs pipes +sans interruption. On l'allume chaque fois à un petit brasero <em>ad +hoc</em> ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule +différence entre la pipe de femme et la pipe d'homme est dans la +longueur du tuyau; il est plus long pour l'usage féminin. Certaines +personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru +qu'elles servaient à fumer l'opium. C'est une grosse +erreur. Au Japon, on ne fume que du tabac; l'opium y est, du reste, +sévèrement prohibé par le gouvernement.</div> + +<a href="#fnt__26" id="fn__26" name="fn__26" class="fn_bot">26</a><div class="fn"> Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du II<sup>e</sup> acte.</div> + +<a href="#fnt__27" id="fn__27" name="fn__27" class="fn_bot">27</a><div class="fn"> Sans doute dans l'intention de le compromettre.</div> + +<a href="#fnt__28" id="fn__28" name="fn__28" class="fn_bot">28</a><div class="fn"> C'est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours +d'escrime sur lequel s'est ouvert le rideau au premier acte et +qui s'y est mesuré avec Yakuro, cet autre keraï qui s'est +entendu avec la belle-mère de son maître, pour le trahir, au troisième +acte.</div> + +<a href="#fnt__29" id="fn__29" name="fn__29" class="fn_bot">29</a><div class="fn"> Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce +personnage figurait aussi au concours d'escrime du premier acte.</div> + +<a href="#fnt__30" id="fn__30" name="fn__30" class="fn_bot">30</a><div class="fn"> C'est ce que les touristes appellent presque infailliblement +dans leurs notes de voyage: «Le cortège de l'impératrice,» +singulier <em>quiproquo</em>, mais qui démontre bien la majesté dont les rites +entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante. <br /> La +plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à celle-ci. +Aussi n'a-t-on pas manqué d'écrire que l'impératrice est +un personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et +l'écrivain, cela va de soi, s'est mis en devoir d'en +tirer des conséquences touchant les mœurs du pays. Une pareille bévue ne +peut s'expliquer que par une ignorance totale et qui n'est +guère pardonnable du caractère sacré de la souveraineté et de tout ce +qui en tient chez les peuples orientaux.</div> + +<a href="#fnt__31" id="fn__31" name="fn__31" class="fn_bot">31</a><div class="fn"> Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la +description de l'orchestre.</div> + +<a href="#fnt__32" id="fn__32" name="fn__32" class="fn_bot">32</a><div class="fn"> Voir le 3<sup>e</sup> tableau de l'acte I.</div> + +<a href="#fnt__33" id="fn__33" name="fn__33" class="fn_bot">33</a><div class="fn"> Voir le 1<sup>er</sup> tableau de l'acte II: la conversation des brigands.</div> + +<a href="#fnt__34" id="fn__34" name="fn__34" class="fn_bot">34</a><div class="fn"> Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre +que c'est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les +yeux.</div> + +<a href="#fnt__35" id="fn__35" name="fn__35" class="fn_bot">35</a><div class="fn"> Le baiser n'existe, d'ailleurs, pas dans les mœurs du +Japon. Cette manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup +les indigènes. Chez eux on n'embrasse même pas les enfants.</div> + +<a href="#fnt__36" id="fn__36" name="fn__36" class="fn_bot">36</a><div class="fn"> C'était autrefois dans tout le Japon et c'est encore +aujourd'hui dans les campagnes une croyance très répandue que les +morts reviennent et que leurs ombres laissent en s'évanouissant des +«papiers funéraires», témoignages de l'apparition où sont écrits +les conseils ou les avertissements qu'ils donnent aux vivants.–Que +cette variété de spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant +moyen d'abuser des âmes crédules, cela n'est pas douteux.–La +religion populaire des Japonais est un culte de petits papiers: il +suffit pour s'en convaincre de visiter la première chapelle venue.</div> + +<a href="#fnt__37" id="fn__37" name="fn__37" class="fn_bot">37</a><div class="fn"> Au Japon, comme dans beaucoup d'autres pays, il y a pour toutes +les grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans +les centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une +véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le +cachet est singulièrement pittoresque.–C'est à coup sûr une des +curiosités du pays.</div> <a href="#fnt__38" id="fn__38" name="fn__38" class="fn_bot">38</a><div class="fn"> Ancien keraï.</div> + +<a href="#fnt__39" id="fn__39" name="fn__39" class="fn_bot">39</a><div class="fn"> Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1<sup>er</sup> tableau.</div> + +<a href="#fnt__40" id="fn__40" name="fn__40" class="fn_bot">40</a><div class="fn"> Maison de thé.–La <em>tcha-ya</em> au Japon tient lieu de cabaret.</div> + +<a href="#fnt__41" id="fn__41" name="fn__41" class="fn_bot">41</a><div class="fn"> Il s'agit bien entendu de l'ancien droit.–N'oublions +pas que Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans +l'impossibilité de pourvoir à l'entretien de sa femme. +Celle-ci n'aurait pu le quitter purement et simplement; mais en lui +donnant le prix de son infidélité elle s'acquitte légalement envers +lui.–Il est alors censé l'avoir vendue lui-même. C'est une +sorte de fiction comme il y en a en <em>droit romain</em>.</div> + +<a href="#fnt__42" id="fn__42" name="fn__42" class="fn_bot">42</a><div class="fn"> Acte IV: 2<sup>e</sup> tableau.</div> + +<a href="#fnt__43" id="fn__43" name="fn__43" class="fn_bot">43</a><div class="fn"> Ce morceau est une de ces grandes manches de <em>kimono</em> qui sont +particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume +formant poche ou même sac se trouve très propre à l'usage +qu'en fait là Gorozô.</div> + +<a href="#fnt__44" id="fn__44" name="fn__44" class="fn_bot">44</a><div class="fn"> N'est-il pas curieux, par exemple, de voir ce <em>ronin</em> Gorozô, +devenu misérable, et toujours entouré d'une foule de gens dépendant +de lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n'y a cependant +rien là de contraire au vieil ordre social du Japon.</div> + +<a href="#fnt__45" id="fn__45" name="fn__45" class="fn_bot">45</a><div class="fn"> Chez les peuples superstitieux, on n'aime pas les souhaits de +bonheur; il semble toujours qu'ils cachent un malheur. Témoin cette +habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix +quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des vœux pour +l'avenir.</div> + +<a href="#fnt__46" id="fn__46" name="fn__46" class="fn_bot">46</a><div class="fn"> Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques +heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier, +l'usage veut qu'il reçoive de ses hôtes un «présent de +départ». Quelle heureuse idée que l'image de ces deux moribonds +acceptant une bonne nouvelle comme un <em>présent de départ</em> pour +l'autre monde.</div> </div> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + +***** This file should be named 26362-h.htm or 26362-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/3/6/26362/ + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> + + +</html> + + + diff --git a/26362-h/images/fig01.png b/26362-h/images/fig01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..491a173 --- /dev/null +++ b/26362-h/images/fig01.png diff --git a/26362-h/images/fig02.png b/26362-h/images/fig02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a79cfd3 --- /dev/null +++ b/26362-h/images/fig02.png |
