diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:26:16 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:26:16 -0700 |
| commit | e748fc25a03865b1659d44c675e6c5cc29b481ce (patch) | |
| tree | 93d3ff55b773d42fdc240dcfb3ec3923652849f4 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 26362-0.txt | 1857 | ||||
| -rw-r--r-- | 26362-0.zip | bin | 0 -> 41032 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 26362-8.txt | 1857 | ||||
| -rw-r--r-- | 26362-8.zip | bin | 0 -> 40666 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 26362-h.zip | bin | 0 -> 65355 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 26362-h/26362-h.htm | 2040 | ||||
| -rw-r--r-- | 26362-h/images/fig01.png | bin | 0 -> 5667 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 26362-h/images/fig02.png | bin | 0 -> 14677 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
11 files changed, 5770 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/26362-0.txt b/26362-0.txt new file mode 100644 index 0000000..013e629 --- /dev/null +++ b/26362-0.txt @@ -0,0 +1,1857 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le théâtre japonais + +Author: André Lequeux + +Editor: Ernest Leroux + +Release Date: August 19, 2008 [EBook #26362] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + + + + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + + + +Le théâtre japonais + +PAR + +André Lequeux + +_BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE_ + + +[Illustration] + + +PARIS + +ERNEST LEROUX, ÉDITEUR + +1889 + + + + +I + + +L'amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs amènent au +Japon ne saurait mieux l'aller chercher qu'au théâtre. Il la trouvera là +avec ses nuances les plus caractéristiques et les plus originales. La +salle et la scène lui offriront ensemble un champ d'observation +merveilleusement disposé pour une étude de mÅ“urs et d'histoire. + +L'édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y pénètre +par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition générale +rappelle l'entrée de nos salles de spectacle; là sont les bureaux de +location. On trouve aussi à acheter des billets dans les maisons de thé +du voisinage, mais nous n'oserions affirmer qu'ils y soient «_moins +chers qu'au bureau_».--Le vestibule donne accès, par deux portes, +presque directement dans le parterre et deux escaliers, on pourrait dire +deux échelles conduisent à l'amphithéâtre et aux couloirs qui commandent +les loges; il n'y a, bien entendu, qu'un seul étage. Sur la façade de la +rue, l'attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes, des +banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant les +principales scènes de la pièce qui tient l'affiche, le tout donnant une +note d'ensemble assez criarde: c'est de bonne réclame. La grande salle +que nous désignons sous le nom de parterre est divisée en carrés égaux +comme un damier, ou mieux comme un plafond à caissons renversé: cela +fait autant de loges de quatre, mais on s'y entasse volontiers six ou +sept. Les spectateurs enjambent les uns sur les autres pour gagner leurs +places; mais une fois chaque famille installée dans sa boîte,--c'est le +nom qui convient à la chose,--on n'en sort plus sans absolue nécessité, +ce qui n'empêche, la représentation durant dix heures au moins, qu'il se +fasse momentanément de nombreux vides à chaque entr'acte. Mais on mange +là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à +l'aise. Il n'y a pas de siège, le Japonais ayant l'habitude de s'asseoir +sur ses talons et pouvant garder cette position, la moins fatigante et +la plus commode à son goût, pendant toute une journée. + +Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à +spectateurs et au niveau des séparations d'où les têtes seules émergent, +courent d'un bout à l'autre de la salle, depuis les portes qui donnent +dans le vestibule du théâtre jusqu'à la scène. C'est par là que pénètre +le public du parterre; par là aussi que pendant la représentation la +plupart des acteurs font leurs entrées ou leurs sorties, surtout lorsque +la fiction veut qu'ils arrivent de quelque endroit éloigné ou que, +quittant la scène, ils marchent par les rues ou à travers la campagne. +«L'ouvreur» fait alors, en quelque sorte, office «d'avertisseur». Cet +employé de la porte est, d'ailleurs, préposé à la garde d'une collection +variée de parapluies et parasols qu'il ouvre lui-même et passe à chaque +acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par +les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à l'intérieur +même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le dialogue commence dans +le dos du public, dès qu'un artiste a mis le pied dans la salle et bien +avant qu'il n'arrive à la hauteur de la rampe; on s'arrête parfois à +moitié chemin pour dire quelque chose; ou bien on retourne sur ses pas, +puis on revient en avant; on arrive enfin sur la scène au moment voulu. +La vie du drame gagne beaucoup à ce procédé; toute la salle participe, +pour ainsi dire, à l'action. On voit quelle proportion prend la scène +empiétant ainsi jusqu'à l'entrée du parterre par-dessus les têtes des +spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les +provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la +voix. Pendant que l'action principale se déroule devant le public, des +scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés de la +salle, indépendantes pour les acteurs d'après la fiction du drame, +connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui +composent la pièce. Souvent aussi l'action principale se transporte au +milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple de +la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs, assassins, +libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter avant d'agir, +de préparer posément leur coup de main ou leur exploit, ainsi qu'il est +dans la nature des choses, avant d'arriver sur le lieu même où il doit +être perpétré. Le manque d'espace amène parfois sur nos scènes, à cet +égard, des situations bien invraisemblables; c'est alors, par exemple, +qu'on voit tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en +attendant que les assassins se soient mis d'accord pour lui couper la +gorge. Rien de pareil n'est à craindre au théâtre japonais. + +Mais c'est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes des +spectateurs que c'est praticable, et ce n'est matériellement possible +qu'en raison de la position dans laquelle on assiste au spectacle. +Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y prend peut-être un +intérêt d'autant plus vif. Pour un spectateur lâchant la bride à son +imagination les passages en planches pourront devenir des chemins +agrestes et l'ensemble du parterre, un champ bien cultivé; s'il veut que +son plaisir soit complet, il s'annihilera en tant qu'homme et +s'identifiera au drame comme un invisible esprit. + +La mise en scène est étonnante d'exactitude. Si l'action se passe dans +une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses abords et son +voisinage. L'architecture japonaise se prête, d'ailleurs, à ce système +de décoration, les palais eux-mêmes n'atteignant jamais ici des +proportions monumentales. Dans la réalité, quand une maison est +grandement ouverte, il n'en reste guère que la charpente; on voit tout +ce qui va et vient à l'intérieur; dans ce cas, le théâtre n'a besoin de +recourir à aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison +fermée, il faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe; +néanmoins on ne néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la +barrière, le mur, la porte d'entrée, en un mot ce qui entoure +immédiatement la maison, le tout suivant la même coupe. + +Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur +elle-même par le mécanisme d'une plaque tournante qui en occupe toute +l'étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans certains +cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer dans une +maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre tourne et de +l'autre côté apparaît l'intérieur de la maison où il pénètre[1]. Comme +tout cela est bien compris pour faire vivre les spectateurs au milieu +même de l'action; il n'y a rien de fictif ni de conventionnel dans la +sortie et la rentrée de cet acteur; ce qu'on a sous les yeux, c'est la +réalité. On veut montrer au public successivement le devant et le dos +d'une maison, on la lui retourne; rien de plus simple, puisque la maison +y est tout entière. La plaque tournante peut contenir trois tableaux ou +plus exactement trois théâtres à la fois, de sorte qu'il est possible de +faire deux changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est +beaucoup plus large que haut[2]. Quelques décorations accessoires sont +ajoutées sur les flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la +salle, au milieu des spectateurs.--Le rideau se tire de côté: il est +orné de quelque dessin à larges traits et d'une inscription gigantesque. + +La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène, +derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l'action. Elle +joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d'une mélodie +grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée, sourde ou +bruyante, autant que possible à l'unisson moral de la situation. Cette +mélodie sert à représenter aussi le murmure de la nature: elle cherche +des harmonies imitatives, devient tour à tour tempête, zéphyr, tonnerre, +pluie, cascade, courant léger, bruit d'un corps qu'on jette dans l'eau +et bouillonnement de l'eau qui reprend sa place. + +La musique japonaise est exclusivement en mineur. C'est assez dire +qu'elle n'a aucun rapport avec nos mÅ“urs musicales et que notre oreille +a besoin d'une certaine éducation locale pour s'y faire, à plus forte +raison pour la goûter. On y arrive pourtant.--Autre particularité de la +musique japonaise: elle est en quelque sorte la contrepartie de la +musique chinoise qui, toute en majeur, se trouve par cet absolutisme +également éloignée de nos principes d'harmonie. Il en résulte cette +conséquence assez bizarre et pourtant logique, que des musiciens +européens ont pu s'amuser, en combinant des Å“uvres musicales japonaises +et chinoises, à en tirer une sorte de produit extrême-oriental et +susceptible néanmoins, avec son accoutrement assez fantasque, de se +traduire sur nos instruments. + +Dans ses divisions essentielles l'orchestre japonais se rapproche +beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d'instruments. Le +_koto_ et le _schamisen_ rappellent la harpe et le violon avec tous ses +dérivés, violoncelle, basse, contralto; le _koto_ est pareillement +destiné à produire dans l'orchestre des effets différents suivant sa +taille; le _schamisen_ a plutôt certaines analogies avec la guitare; +c'est du reste en pinçant les cordes qu'on joue généralement du +schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont les +crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme n'a rien +de particulier, est le principal des instruments à vent. Il y a enfin +dans l'orchestre japonais une série de tambourins et de timbales +d'aspect assez original et qui occupent dans la composition musicale une +place beaucoup plus importante que les instruments similaires en +Occident. + +Du côté opposé à l'orchestre, dans une logette fermée par un store, se +tient le _chÅ“ur_: c'est un personnage qu'on ne voit pas, mais qu'on +entend souvent. Son rôle correspond assez exactement à celui du chÅ“ur +de la tragédie grecque; il tient cependant plus de place dans le drame +japonais, bien qu'il y demeure modestement caché. Il représente le bon +sens populaire et la morale commune; mais il explique surtout le +développement du drame; il raconte au besoin ce qui se passe hors de la +scène et dévoile les sentiments intérieurs des personnages. Le drame +japonais, étant une image aussi fidèle que possible de la vérité, se +déroule souvent et parfois pendant des scènes entières en simple +pantomime. Dans la vie réelle on ne parle pas toujours, mais on agit +sans cesse; on agit par cela seul qu'on existe; on agit, soit qu'on +s'agite dans un but quelconque, qu'on se repose et qu'on pense, ou même +qu'on reste immobile sous le coup de la frayeur, de l'attente ou de la +fatigue. Si l'on dort, on n'agit peut-être pas soi-même; et encore, le +sommeil n'est-il pas une action _sui generis_, susceptible de bien des +variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans des +signes extérieurs et visibles, suivant qu'on est calme ou agité, malade +ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on vit dans le +sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui, par rapport +à lui. Qu'on soit mort enfin, on existe encore à l'état de cadavre, de +souvenir, de passé et à ces titres on n'est pas encore nul dans la vie +des hommes. Les actes de l'humanité s'engendrent mutuellement; ils ont +des posthumes.--Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne +parle que quelquefois.--A cet égard, l'art s'affranchit dans notre +théâtre de toute vraisemblance: l'action y est toujours accompagnée de +la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser toute +l'attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène capital, ce +n'est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers se poursuivent +pendant lesquels les acteurs n'échangent que quelques mots; les +monologues sont rares et toujours parfaitement justifiés, ce qui n'est +pas le cas chez nous. C'est alors qu'intervient le rôle du chÅ“ur +invisible; il récite ou plutôt psalmodie la pièce; il raconte la +pantomime qui se joue devant les yeux du public; sa voix expressive +prend les intonations de circonstance; elle se fait terrible ou +harmonieuse; elle est généralement grave et devient parfois tout à fait +chantante. Cette manière de représenter la vie fait que les acteurs +japonais sont les premiers mimes du monde: dans cet art, ils atteignent +une perfection étonnante, grâce à laquelle un drame au Japon est +intéressant même pour l'étranger qui ne sait pas un mot de la langue. +Auprès d'eux, nos acteurs de pantomimes ne sont que de vulgaires +pantins: qu'est-ce, par exemple, que cette série de gestes +conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?--De ridicules +singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi. C'est là +du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au point de vue de +la vraisemblance: ce qu'on représente au Japon, c'est, insistons-y, la +vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou pantomime sont également loin de +la vérité. Dans la vie, on ne parle pas toujours, mais on parle +pourtant. Les gestes conventionnels que nous trouvons si piteusement +grotesques dans nos pantomimes sont là pour suppléer à la parole +absente. Les mimes japonais n'ont que faire de ces idioties, car ils +parlent quand ils ont à parler. La vie est parole et action. Chez nous, +le théâtre est, ou peu s'en faut, l'une ou l'autre. Au Japon, il est +l'une et l'autre. Nous en arrivons ainsi à définir l'art dramatique +japonais: une pantomime affranchie des invraisemblances conventionnelles +et où l'on parle comme on parle dans la vie réelle.--Est-ce à dire que +les acteurs japonais parlent d'un ton naturel? Il s'en faut. Leurs +salles de spectacle n'étant pas calculées en vue de l'acoustique et les +spectateurs s'y livrant eux aussi _à la vie réelle_, qui est loin d'être +silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire entendre, de +prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même assez +déplaisante, mais à laquelle on s'habitue vite. + +Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c'est ce qui +remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation, +vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans +un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d'un bonnet +faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des deux +oreilles; on dirait les produits fantastiques d'un singe et d'une +chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des accessoires, qui +apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au moment voulu et +enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des acteurs. Le talent +de ces _personnages neutres_ consiste à échapper autant que possible aux +regards du public tout en faisant ponctuellement leur office. Ils +n'avancent qu'en rampant et s'acquittent de leur rôle avec une agilité +d'escamoteurs. Ils ne comptent pas dans la pièce[3]. + + + + +II + +Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.--Où sont les +actrices?--Il n'y en n'a pas.--Mais les rôles de femmes?--Ce sont les +acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains +petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est +féminine. Les rôles d'hommes y sont joués par des femmes. Mais c'est un +art inférieur[4]. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas mélangés au +théâtre japonais. C'est, assure-t-on, une question de morale. Mais à la +vérité, s'il faut en croire ce qu'on nous a raconté sur les mÅ“urs des +artistes de l'Extrême-Orient, il est douteux que la morale y trouve son +compte. + +Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et +encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d'une façon +étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes, qu'à +cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin les +acteurs sont à ce point habiles dans l'art d'imiter qu'ils achèvent +l'illusion en donnant, à s'y méprendre, le cachet le plus féminin à +leurs allures, à leurs gestes, à leurs manières. Ils savent copier,--ils +y sont exercés dès l'enfance,--la démarche si particulière des grandes +dames japonaises[5] et celle plus particulière encore des grandes +courtisanes. Cette dernière, qu'on pourrait qualifier de classique tant +elle est consacrée par les rites de la vie élégante et galante, est +comme la suprême expression de la langueur la plus efféminée[6]. + +Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la +pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu'ils +l'entendent?--Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent +eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l'auteur ne +donnant d'ordinaire qu'une idée et un canevas plus ou moins détaillé sur +lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le rôle de celui-ci +est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs apportent chaque jour, +sans même le consulter et souvent à l'improviste, des améliorations ou +des modifications non seulement à leur jeu, mais encore à l'action et +jusqu'au fond de l'intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en +présence du public pendant plusieurs semaines avant d'être définitive. +Il faut que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier +ordre. Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d'art +dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités. +L'unité d'action elle-même est là moins respectée. Le drame japonais, +nous l'avons dit, est plus une imagé de là vie réelle qu'une peinture +idéale soumis à des principes artistiques. Aussi l'auteur et les acteurs +qui, ne se bornant pas au rôle d'interprètes, participent à la +confection de la pièce, ne craignent pas de la surcharger d'incidents +assurément dans la nature des choses, mais n'ayant que faire à l'action +principale. Loin d'y voir un défaut, ils pensent ainsi se rapprocher de +la vérité, leur point de mire, et en fait ils s'en rapprochent, les +drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours ordinaire de +l'existence et leur développement étant entrecoupé de mille +circonstances étrangères plus ou moins banales.--Avec des règles aussi +larges, la plus grande liberté, d'invention peut être laissée à la +fantaisie de l'acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre ce rôle +sur la scène. Il suffit qu'il se pénètre des données capitales du drame +et qu'il s'identifie au personnage qu'il représente. Il en résulte que +l'art dramatique est ici tout différent de ce qu'il est chez nous. Le +fond d'une pièce ne varie guère, il est vrai, d'un jour à l'autre; mais +la récitation n'est pas fixe à ce point qu'elle enchaîne les acteurs. +Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre l'intrigue sans se +déconcerter de la tournure plus ou moins imprévue qu'elle prend. Ils ont +toujours la réplique prête à tout et la plus grande difficulté du +métier, difficulté dont ils sont maîtres à merveille, est d'éviter d'une +part les précipitations inopportunes qui pourraient engendrer le +désordre et la confusion, de l'autre les hésitations ou les étonnements +qui risqueraient de laisser tomber gauchement le dialogue.--Inutile +d'ajouter qu'il n'y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on +écrit _in extenso_ le texte de certains passages où les mots ont une +portée capitale en vue de certains effets étudiés à l'avance. Dans ce +cas, on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n'est pas, comme +chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la +scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les +spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l'exercice de +ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu'il ne +compte pas et on fait abstraction de sa présence. + +Ce n'est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à la +recherche de la vérité, s'affranchit de l'unité d'action. On aurait +peine à discerner où se trouve le dénouement de la pièce; à la vérité, +il n'en existe pas, ou, si l'on veut, il y a plusieurs dénouements. D'un +bout à l'autre de la représentation, l'intrigue varie singulièrement. La +même série de faits amenant une _solution_ ne se prolonge guère au delà +de deux ou trois actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On +voit donc se dérouler successivement trois ou quatre situations +dramatiques presque sans relations entre elles et il est difficile de +reconnaître par quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne +sont pourtant pas autant de drames distincts et, en y regardant de près, +il n'est pas impossible de suivre le fil des événements qu'on a sous les +yeux pendant une dizaine d'heures.--Ce décousu est encore l'image fidèle +de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à un +moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la +représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur +mort peut avoir des conséquences dramatiques qu'il n'est pas indifférent +de connaître. Ce point de vue entre d'autant plus en ligne de compte +dans l'art japonais que la passion dominante dans le drame est, non pas +la jalousie comme chez nous,--celle-ci n'intervient guère ici qu'à titre +d'incident,--mais la vengeance. La provocation, la conception, la +préparation de la vengeance, voilà les raisons d'être de l'art +dramatique; c'est là qu'il repose tout entier. Le Japonais est +essentiellement vindicatif et l'histoire du Japon est une interminable +épopée de la vengeance. + +De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en engendrant +une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. Comme en Corse, il y a +eu au Japon des _vindette_ célèbres qui ont duré plusieurs siècles, +entretenues par une série interminable de meurtres se commandant les uns +les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est pas un dénouement +définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. Le drame japonais est +une fenêtre ouverte sur un coin de la vie terrestre. Après toute une +journée de ce spectacle, on doit être fatigué; alors on ferme la +fenêtre. Autrefois, les représentations commençaient dès le matin et se +terminaient bien au delà du coucher du soleil; elles pouvaient durer +presque sans interruption de quinze à dix-huit heures. Sous l'influence +de la civilisation, les mÅ“urs japonaises s'amollirent: aujourd'hui, +après dix heures de drame, on croit en avoir assez; on commence plus +tard et on finit plus tôt. Depuis quelque temps, dans les grands +théâtres, la nuit venue on allume le gaz; il y a une rampe comme chez +nous. Mais on n'en est pas encore là dans les théâtres secondaires, où +on continue d'avoir recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul +connu, dont l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une +originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître +et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes. +Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la salle; les +spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène elle-même reste +dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure de chaque +artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de voir au théâtre, +c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur en scène est accompagné +dans ses mouvements par un de ces personnages neutres, de ces êtres +indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons déjà parlé, qui lui +tient constamment sous le nez un lampion à réflecteur, fixé au bout d'un +manche; chaque acteur a _son ombre_ qui le suit ainsi pas à pas dans +toutes ses allées et venues. Il faut convenir que le public japonais, si +exigeant sur la copie du vrai, doit, en ce qui concerne cet éclairage, +rabattre beaucoup de ses prétentions. Mais il semble qu'il a l'esprit +ainsi fait: il ne veut pas qu'on lui supprime quelque chose de la +réalité de la vie; mais on peut y ajouter; il lui suffit alors de faire +abstraction: il sait retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de +notre art dramatique. + +La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; maigres +encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire entendre. +L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le nom de l'acteur +auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut toujours, mais perd chaque jour +du terrain. En Europe, le public nomme bien les artistes, mais c'est +pour un ou plusieurs «rappels», lorsqu'ils sont sortis de scène; ici, +c'est au beau milieu d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de +scène muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il +serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y entre +de la tendresse et de l'affectation maniérée. + +L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il n'est pas +étonnant qu'il n'existe guère dans la littérature japonaise de théâtre +écrit[7]. Tout ce que peut se procurer l'amateur qui désire garder un +souvenir de la pièce qu'il a vue ou se préparer par provision à celle +qu'il va voir, c'est un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont +multiples pour un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux. +Cela tient à leur origine: ils sont l'Å“uvre de divers spectateurs en +contrat avec les libraires ou appartenant au _reportage_ des journaux +indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces divergences entre +les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes faites le même jour +et que, tant que l'affiche est encore neuve, la pièce subit des +variantes à chaque représentation. Or, c'est justement pendant cette +période de tâtonnements que les livrets sont écrits. + + + + +III + +Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique au +Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver dernier dans un +grand théâtre de Tokio. + +Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En +dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second +ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant l'importance et +le goût artistique des populations. Osaka même, qui dépasse en nombre +d'habitants, l'ancienne résidence impériale, est, au point de vue +théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé dans cette ville de +commerce et d'industrie pour qu'il reste du temps à consacrer au +spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, comme en France, un +délassement du soir mérité par le labeur du jour, mais bien +l'occupation, l'absorption même de toute une journée. + +Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes. +Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de +drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble pendant +plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour qu'on s'en tire, +car la mise en scène est fort coûteuse. + +La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes et +treize tableaux. Son titre est: «_Ume no haru tate-shi no go sho +zome_».--Comment traduire cela?--Décomposons la phrase en mot à mot, +suivant la construction grammaticale japonaise: _go sho zome_ = tentures +garnissant un appartement à la cour;--_no_ = de;--_tate-shi_ = une +partie d'une grande habitation;--_ume no haru_ = le printemps des +pruniers.--C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir +consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre +énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des +Å“uvres de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils +désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique +et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que +cette règle y soit respectée. + +Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux premiers +actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au troisième; mais +c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les plus belles scènes. +J'invoque en outre, comme circonstance atténuante, que, tout compte +fait, je suis encore resté au théâtre ce jour-là au moins sept heures +consécutives. En France, sept heures de drame noué feraient coucher à +trois heures du matin. Au Japon, la pièce entière en dure dix; en +supposant l'ouverture à notre heure, on en aurait pour toute la nuit, +jusqu'au lever du soleil, même en hiver. Notez que les Japonais arrivent +au théâtre avant le premier acte et jusqu'au bout ne perdent pas une +scène. + +Abordons ce compte rendu du «_Ume no haru_... etc. »... Qu'on nous +permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes, +d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être intéressant d'avoir +sous les yeux un ensemble complet de la pièce: on saisira mieux de la +sorte la suite du drame et on verra, par ce spécimen, en quoi consistent +ces analyses imprimées dont nous avons déjà parlé. + + +Distribution d'après l'affiche: + + _Personnages principaux_ _Noms des artiste_ + +Asama, le daïmyo Sakato. + +Hototogisu, concubine du daïmyo, +fille de Issaï Nakamura Fukusuke. + +Yukieda, jeune samuraï +(allant en pèlerinage au 2e acte) _id._ + +O Sugi, mère de Gorozô Ishikawa Jubizo. + +Asoheï, serviteur de Hanagaki Nakamura Tsurugoro. + +Yakuro, keraï du daïmyo Nakamura Dengoro. + +Satsuki, courtisane, femme de Gorozô Kawabara Saki Kunitaro. + +Hoshikage, ancien keraï du daïmyo, +chassé, devenu voleur Nakamura. + +Oju, courtisane, fille de Issaï, +sÅ“ur de Hototogisu Iwaï Matsu Nos'ka. + +Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo Kikusaburo. + +Issaï, maître de thé du daïmyo Iwaï Shige Matsu. + +Nadeshiko, femme légitime du daïmyo Yeinos'ke. + +Takekuma, médecin du palais Ouokami Matsu Nos'ke. + +Seppei, domestique d'Issaï Sakato. + +Yuri Nokata, mère de Nadeshiko, +et belle-mère du daïmyo Kikugoro. + +Nagoheï, chasseur, en réalité voleur _id._ + +Gorozô, ancien keraï disgracié _id._ + +L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit trois rôles +est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus célèbre de la +troupe. Les disputes de préséance au programme, entre comédiens, sont +inconnues au Japon. + + + + +ACTE Ier + + +_Premier tableau_: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l'Oshu. + +Un petit _daïmyo_[8] ouvre un concours d'escrime en l'honneur du dieu. +Le président est un fidèle _keraï_[9] nommé Hanagaki.--Nombreuse et +brillante réunion; personnages richement vêtus.--Asama, c'est le nom du +daïmyo, s'y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il est +accompagné par Hanagaki.--Procession.--Arrivée devant le temple.--Le +concours a lieu sur la piste.--Suite de combats.--En dernier lieu, +Yakuro[10] et Hanagaki se mesurent. Yakuro n'est pas en veine ce +jour-là ; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître, +n'est pas sympathique au public. On voudrait l'humilier. Asoheï[11] +excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les +combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne +des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï +qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l'arrête en disant qu'il a +vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se reposer chez le +prêtre du temple. + + +_Deuxième tableau_: Devant le temple _Awabida mura jizo._--Il fait nuit. + +Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a +donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de +rizière. Au temple, il s'arrête pour se reposer. Subitement il se sent +percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le coup, +il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève son +argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui +es-tu?» Une éclaircie laisse voir un _ronin_[12]. Issaï veut reprendre +son argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel +s'obscurcit de nouveau.--Arrivent les deux filles de Issaï qui, +accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup, +elles buttent contre quelque chose: c'est le corps du père. Elles lui +prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît ses +filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le +venger.--Il expire.--Ses filles vont chercher du secours au village. + + +_Troisième tableau_: Lit du fleuve Madori-Gawa[13] ayant sa source au +temple de Mano Miyojin[14], dont il alimente la piscine d'ablutions. + +Après le concours d'escrime, le daïmyo a distribué les récompenses. Au +retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes qui errent, +cherchant quelqu'un à dévaliser.--Une fille d'Issaï[15],--on ne sait +encore à ce moment qui est cette fille,--arrive à une pierre +commémorative. Ces hommes l'entourent; ils veulent en abuser. Mais le +daïmyo les a vus et s'est douté de la chose. Il lance ses gens au +secours de la malheureuse. Les drôles s'enfuient.--La jeune fille plaît +au daïmyo. Elle raconte qu'elle cherche ses parents dont elle a été +séparée depuis l'âge de cinq ans. Ses parents d'emprunt sont morts. Elle +voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents +qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.--«Le jour je marche, +dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»--Yakuro comprend le désir +du daïmyo et conduit la jeune fille au palais. + + + + +ACTE II + + +_Premier tableau._ Au pied de l'Iwate-yama[16]. Habitations rares.--Soir +d'une journée de neige. + +Des gens de la bande du chasseur Nagoheï[17] arrivent armés de pioches +et portant une caisse d'aspect singulier, sans doute volée au temple du +dieu de la montagne. Ils s'avancent avec entrain sur la +neige.--Halte.--La conversation roule sur l'objet du vol que leur chef +Nagoheï leur a ordonné. Puis l'un d'eux explique que Issaï, le maître de +thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut, affublé du masque +et des vêtements qu'on porte à la procession du dieu, se présenter dans +la maison d'Issaï, effrayer les deux filles et en profiter pour voler +l'argent et enlever ces filles qu'il vendra ensuite à des maisons de +prostitution.--Ils continuent leur route.--Le jeune Yukieda, brave et +fidèle Keraï du daïmyo, va au temple en pèlerinage pour le compte de son +maître. Tout à coup d'un fourré sort un voleur qui l'arrête par derrière +en lui demandant la bourse ou la vie. Le jeune homme le regarde de +travers, lui dit qu'il va au temple et que, s'il ne le lâche pas, il va +le coucher par terre.--Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé +au fond du ravin.--Yukieda continue sa route. + + +_Deuxième tableau_: Temple du dieu de la montagne. + +Arrivée du même samuraï.--Il butte contre quelque chose qui se trouve +être le corps du voleur qu'il a rencontré tout à l'heure: «Ah! tu as +roulé jusqu'ici», dit-il simplement.--Les portes du temple sont +ouvertes.--Hoshikage[18] (autrement dit le redoutable Kesataro) paraît. +On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d'Issaï) et son serviteur +Sappeï.--Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour obtenir la +punition du meurtrier d'Issaï[19].--Une lutte s'engage à la fin de +laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de Hoshikage +qui pense par ce moyen pouvoir s'introduire de nouveau chez son +seigneur. + +Nous, arrivons à la partie de la pièce qu'il m'est permis de raconter +_de visu_ et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs. + + + + +ACTE III + + +_Premier tableau_: Le théâtre représente le jardin du palais sur la +rivière Katakami-Gawa, en Oshu.--On est au milieu d'avril; les arbres +sont en fleurs. + +Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la +femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se +sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin du +premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des +brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre +dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq +ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée +que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle +ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, celle-ci étant +sa propre enfant[20]. Ses servantes, quoi qu'elles fassent, ne peuvent +parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï Yakuro[21], officier au +service du daïmyo. Il fait signe à la mère de Nadeshiko qu'il a quelque +chose à lui dire. Celle-ci toujours méfiante congédie celles de ses +femmes qui ne lui inspirent pas grande confiance. Yakuro s'approche et +lui fait des condoléances sur le dédain du seigneur pour Nadeshiko +depuis l'arrivée au palais de Hototogisu, la concubine. Avec mille +circonlocutions il raconte qu'il a fait des propositions au médecin qui +a promis un poison mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions +sont bien superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata, +la mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce[22].--Jeu de +physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.--Le +médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser le +temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à +brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer +cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais Yakuro, à +voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le laisser partir +ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion et elle annonce +au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui offrir un +sabre[23]. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; elle +tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance dans +l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de tant de +faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata l'en frappe et le +tue d'un seul coup.--Ce médecin était un témoin incommode; il fallait +s'en débarrasser. La vieille paraît enchantée de son succès; elle ne +s'en tiendra du reste pas là .--Rires flatteurs de Yakuro et des +servantes.--Ordres donnés pour administrer le poison à Hototogisu. + +_Deuxième tableau_: Le pavillon habité par la favorite.--Les panneaux +extérieurs[24] étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort +élégante.--Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où circule +une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag qui n'existent +qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la moitié d'un des passages +qui vont d'un bout à l'autre de la salle. Le décor se prolonge ainsi +entre les spectateurs et tout à l'heure l'action se portera tout +entière, au moment le plus dramatique, au milieu même du public. + +Au _tirer_ du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes, +paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie +dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et +sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart +du visage.--Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la +rivière en sont impressionnés.--La nuit venant, Hototogisu congédie ses +suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange se +fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, aussitôt +suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va fuir; mais le +revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui parler. +Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel effroi +en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, par +cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il +parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de +tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont elle +souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, mais qui ne la +fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix se défaire de la +rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un poison +infaillible.--«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour salaire j'ai +reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la médecine qu'on vous +offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie qui vous ronge, vous en +serez guérie en buvant le contenu d'un petit flacon que vous trouverez +là .»--Il montre la niche du dieu domestique.--«Voilà ce que j'avais à +vous dire.»--Il disparaît.--Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient +d'entendre. Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en +effet la fiole. Elle absorbe le liquide et par un enchantement +instantané il ne reste plus un bouton sur son visage; elle est redevenue +belle. Elle va chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se +regardant; elle se mire avec des gestes qui rappellent la scène des +bijoux de _Faust_.--Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre +pour se reposer. + +On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont deux +servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec précaution +sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous apprennent +que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer serait plus sûr +que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le pavillon; se +séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis s'y précipitent en +même temps. Le store se lève; on voit la malheureuse Hototogisu couverte +de sang se débattant entre ces deux forcenées; elle est épuisée et +tombe; on la croît morte. + +Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de +trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur +besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa +victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la +traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient de lui +révéler.--«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, c'est moi qui t'ai mise +dans cet état.--Pourquoi?--N'est-ce pas toi qui as accaparé le cÅ“ur de +mon gendre? Ma fille est résignée et dévore sa honte en silence. Mais +moi, je n'en puis faire autant.» La jeune femme a un geste de révolte. +Toutes se jettent sur elle et la criblent de coups de sabre et poignard. +Elle retombe, mais elle respire encore. Le sang ruisselle sur ses +vêtements. Yuri Nokata va prendre place sur un banc pour mieux jouir du +spectacle de sa vengeance. Elle n'a nullement l'âme troublée, car elle +se fait servir du thé et fume une petite pipe[25], ce qui est en quelque +sorte l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux +sexes.--Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la +tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le +visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les +plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette pipe +dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs +sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en +convulsions.--Cette scène est d'une belle horreur.--Alors Yuri Nokata se +met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa beauté, +ses charmes, ses yeux qui ont volé le cÅ“ur qui appartenait de droit à +sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de baisers, ses +bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement sa +raison.--Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et d'un +seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci gémit +douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle s'affaisse +épuisée. + +On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri +Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs +félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites, +Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour +ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille l'aperçoit; +écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, armée d'un glaive, +à la poursuite de la favorite qui peut à peine se traîner, elle la +rejoint sans peine; l'empoignant par ses cheveux défaits, elle la traîne +à travers le pont; fatiguée, elle change de main à plusieurs reprises +et, comme alors son sabre l'embarrasse, elle le tient entre les dents; +elle est odieuse et sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle +fait signe qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les +cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche +jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. On +donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va paisiblement +se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de thé et fume +encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a repris +haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; on y jette +aussi le bras coupé. + +Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de +Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles +peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les aperçoit; à +leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du meurtre; elles +pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle en donne l'ordre. Les +innocentes sont mises à mort sans avoir la force de se défendre. Leurs +cadavres vont rejoindre au fond de l'eau celui de leur maîtresse. + +Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très juste +observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va plonger +son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été jetés. Elle est +hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au moment où elle se penche +sur la rivière, une flamme sort de l'eau: c'est l'âme de Hototogisu. +Saisies d'effroi, Yuri Nokata et ses femmes veulent prendre la fuite; +mais au loin, quelqu'un arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont +que le temps de se cacher derrière une petite construction élevée sur un +côté de la scène. Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo, +qui fait sa ronde de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide +et de glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par +une des servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît +des taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la +rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de +l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et +s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa +cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un +témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de +confiance qui ont charge ordinaire de ses Å“uvres meurtrières. Celle-ci, +armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à +l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire à deux +furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et s'en +débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à coups de plat +de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. Mais, si elle +est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au demeurant, son but est +atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui importe le reste. Elle +peut mourir maintenant.--Elle se suicide. + + + + +ACTE IV + + +_Premier tableau_: Une élégante maison de prostitution à Kyoto. + +Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s'y distrait en +visitant les lieux de plaisir. Il s'y est épris d'une femme auprès de +laquelle il se rend chaque soir en cachette. + +Il y avait, en ce temps-là , à Kyoto une bande de malfaiteurs dont +Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo[26], était le chef. Ces +drôles rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde. +Asama les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse. +Hoshikage le bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie: +«Tu m'as insulté». L'autre, qui veut éviter un éclat, fait des excuses; +elles ne sont pas acceptées. Mais l'adversaire, voyant qu'il a affaire à +un samuraï, se contente de lui demander son nom[27]. Le daïmyo à son +tour refuse de le satisfaire.--Il était alors défendu aux nobles de +passer la nuit dans les mauvais lieux.--Une querelle s'engage. Asama à +coups d'éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres. Ce jeu +de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation du +prestige de la naissance, tel qu'on l'entendait dans l'ancien Japon. Un +samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un être à tel point +supérieur au commun qu'à la scène on n'oserait le compromettre à tirer +le sabre contre une troupe de vulgaires malfaiteurs. L'éventail lui +suffit. Sa noblesse l'arme d'un pouvoir surhumain: il n'a guère qu'à +souffler sur le menu peuple pour l'anéantir. Ce n'est d'ailleurs pas une +simple fiction: sous l'ancien régime, l'ascendant des gens de race sur +le populaire était si _magnifique_ qu'il ne leur en fallait pas +davantage la plupart du temps pour nettoyer la place d'une foule mutine +ou mal intentionnée.--Alors le respect du rang était la base de tout +ordre social et le bon plaisir des grands la raison d'être du monde. +Cela a bien changé. + +Après s'être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de +souverain mépris purifie l'air qui l'entoure en l'éventant. C'est alors +qu'arrivent, attirés par le bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki[28] +et Asoheï[29]. Depuis plusieurs jours ils font de vains efforts pour +détourner le maître de ses escapades nocturnes. N'ayant pu réussir, ils +veillent sur lui à distance. Ils tentent encore une fois de l'entraîner +loin de ces lieux et lui font de respectueuses remontrances: il néglige +les devoirs que lui impose sa noblesse; cela lui portera malheur. Mais +il résiste à leurs sages conseils et se rend au pavillon de sa +maîtresse. + +_Deuxième tableau_: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de +la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d'un joli +jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception. + +Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s'avancent vers la +scène. D'un côté, c'est Oju, la courtisane, superbement habillée, +précédée d'un porte-lanterne, accompagnée de ses servantes dans l'ordre +des rites; elle s'appuie sur l'épaule d'un homme, sorte d'esclave qui +marche courbé pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le +tout est parfaitement conforme au cérémonial de la haute +prostitution[30]. Sur le passage opposé, le daïmyo marche gravement, +suivi de quatre ou cinq nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d'un +splendide _kimono_ en soie d'un bleu idéal et très finement +brodé.--C'est une des particularités du théâtre japonais que les +costumes y sont d'une richesse inouïe et sans aucun recours au +clinquant.--Arrivés vers le milieu de la salle, tous les acteurs +s'arrêtent, puis ceux-ci exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à +gauche, les deux processions se font face. Ce mouvement a quelque chose +de militaire.--Alors s'échange, par-dessus les têtes des spectateurs, +entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres +personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe +d'accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers le +pavillon.--Là on commence par souper; après quoi, Asama demande +gracieusement à Oju de faire apporter son _koto_, sorte d'instrument à +cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la +harpe, avec cette différence que les cordes s'allongent sur la boîte +d'harmonie comme celles d'un violon; cette boîte est elle-même de forme +rectangulaire et légèrement bombée.[31]--Oju prélude. + +A ce moment l'ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin de la +maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne Oju. Les +autres ne la voient pas encore, mais ils s'étonnent de ce qu'ils +entendent. Oju s'interrompt pour écouter. Alors Hototogisu entonne un +air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué va regarder à +l'extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu'il a laissée dans son domaine +seigneurial. Au comble de la surprise, il l'interroge: «Comment es-tu +ici?--Je suis ici pour te voir d'abord, répond-elle, et aussi pour voir +ma sÅ“ur aînée.--Qui est ta sÅ“ur?»--Elle raconte alors qu'à l'âge de +cinq ans, au passage d'un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par +mégarde contre une autre enfant et que, malgré leurs différentes +destinées, Oju est bien sa sÅ“ur[32]. Cette Oju est une des fille +d'Issaï qui ont été enlevées par les voleurs et vendues[33].--«En +cherchant mes parents, poursuit l'apparition, il m'est arrivé ce que tu +sais. Je suis devenue ta maîtresse. Ta belle-mère m'a fort maltraitée +et, pendant ton absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin +lasse de t'attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour +avoir le bonheur de te voir[34]».--On trouvera sans doute que cette +femme est de bonne composition et on s'étonnera qu'elle n'adresse pas à +son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre. D'après +nos idées cette situation n'aurait pu se produire sans vacarme. Nous +voyons au contraire des gens qui s'expliquent en toute simplicité: c'est +que nous sommes dans le Japon d'autrefois où le caprice du maître était +tenu pour raison suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement +qu'elle envie son sort: c'est là toute sa scène de jalousie.--Puis les +deux femmes se montrent mutuellement un souvenir qu'elles tiennent l'une +et l'autre de leur père: c'est une sorte de porte-bonheur dont +l'identité établit leur lien de parenté.--Le daïmyo est vivement ému; +les deux sÅ“urs sont attendries; mais il n'y a aucune effusion; la +_dignité du lieu_ ne laisse pas place aux épanchements[35].--Tout à coup +Hototogisu disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on +trouve à la place qu'elle occupait tout à l'heure un _papier +funéraire_[36].--Le daïmyo et Oju se demandent ce que cela +signifie.--Hototogisu serait-elle morte?--Justement voici le _karo_ +(premier ministre) du daïmyo qui vient à point pour éclaircir ce +mystère: Il arrive d'Oshu et raconte le meurtre d'Hototogisu et le +suicide de la belle-mère.--On pleure. + +Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour +former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut +sur le manque d'unité du théâtre japonais. Nous en avons là un exemple +très caractéristique. Les points de contact entre les quatre premiers +actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne consistent guère +que dans la mise en scène de deux personnages déjà connus, Hoshikage et +Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette dernière partie. +Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la plupart d'entre +eux il ne sera même plus question. D'autres figures importantes vont +occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama, bien que ne paraissant pas +lui-même, continuera d'être le lien des situations dramatiques +auxquelles nous allons assister.--Quoi qu'il en soit, nous passons à un +ordre d'idées si différent de celui qui nous a conduits jusqu'ici qu'on +est tenté de se demander si c'est bien la suite du même drame.--On en va +juger. + + + + +ACTE V + + +_Premier tableau_: Sept années se sont écoulées dans l'intervalle des +deux actes. + +Le théâtre représente l'entrée du quartier des maisons de prostitution à +Kyoto[37]. + +Gorozô[38] et une servante dont il a fait sa femme, chassés du palais du +daïmyo, sont venus échouer à Kyoto où ils se sont affiliés à une bande +de malfaiteurs. Ils se disputent tout le jour et ne s'entendent que pour +faire le mal. L'homme est tombé malade; il fait des dettes. La femme est +réduite à se faire courtisane sous le nom de Satsuki. Hoshikage[39] veut +en faire sa maîtresse. + +Ce tableau n'est pour ainsi dire qu'une introduction aux scènes qui vont +suivre. + + +_Deuxième tableau_: Tcha-ya[40] de Kabutoya à Kyoto. L'ensemble du +tableau représente une rue de la ville. + +Satsuki et Hoshikage sont en tête à tête. Après une assez longue +discussion la femme consent à se donner, l'homme paye le prix du marché +et séance tenante Satsuki fait passer cet argent à Gorozô qui arrive à +point. D'après les usages consacrés, cela veut dire qu'elle rompt avec +lui. Mais il témoigne du dépit et repousse le sac. Il y a là une scène +assez comique égayée surtout par le serviteur de Gorozô, personnage +burlesque. En droit[41] les circonstances sont telles que le malheureux +n'a rien à objecter contré la détermination de sa femme. Néanmoins c'est +en jurant de se venger qu'il quitte la place.--Hoshikage part pour le +pavillon où doit avoir lieu le rendez-vous. Satsuki ne peut encore le +suivre. Elle a différentes choses à régler avant de sortir de la +_tcha-ya_. Son amie Oju[42], la maîtresse du daïmyo qui se trouve là , +lui propose de la remplacer pour un moment et de faire prendre patience +à son nouvel amant jusqu'à son arrivée. C'est accepté. Oju s'habille +avec les vêtements de Satsuki et sort munie de sa lanterne; étant +elle-même la maîtresse du daïmyo, il ne faut pas qu'elle soit reconnue. + +_Troisième tableau_: Une autre rue de Kyoto.--Au premier plan un de ces +échafaudages de seaux qui sont disposés de place en place, dans les +villes japonaises, en prévision des incendies.--A l'angle d'une maison +une lanterne allumée. + +Gorozô entre en scène armé d'un sabre nu. Il sait que sa femme doit +passer par là pour aller au rendez-vous. La rue est déserte: cela lui +convient.--Il monte sur une borne pour éteindre la lanterne +publique.--Obscurité complète.--Il se met en embuscade derrière les +seaux. Oju arrive. Gorozô la prend pour sa femme, se précipite sur elle +et la tue. Puis posément il lui coupe la tête qu'il enveloppé dans un +morceau d'étoffe[43] enlevé d'un coup de sabre au vêtement de la +victime. Il dissimule le cadavre derrière la cachette où il était +lui-même tout à l'heure et s'attache dans le dos le paquet contenant la +tête; de manière à conserver la liberté de ses mains. + +Il était temps d'en finir. Hoshikage las d'attendre vient lui-même à la +recherche de sa maîtresse et rencontre le mari. Il s'élève entre eux une +altercation où Gorozô dit des mots à double sens dont l'autre ne saisit +pas la portée. C'est, bien entendu, de l'objet du rendez-vous qu'il +s'agit. Hoshikage ne se doute de rien et Gorozô se retire sans encombre. + +Il y a dans toute cette scène d'assassinat et de tête coupée une minutie +de détails dont le réalisme ne saurait être raconté. Rien n'y est laissé +à l'imagination du spectateur. On ne peut se défendre d'en admirer la +sanglante illusion. + + + + +ACTE VI + + +_Tableau unique_: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi. + +Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore paru. +Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en étonnent.--Il y avait +dans l'ancien Japon une puissante organisation de clientèle qui rappelle +dans une certaine mesure la constitution sociale des Romains. Les liens +qui en résultaient étaient sans doute moins savamment combinés en droit, +mais en fait ils étaient peut-être plus solides[44]. + +Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et il +le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant +naturelles, sont, de tous les pays.--Il entend ses gens s'entretenir du +meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le récit de +l'événement a été imprimé et se vend dans les rues.--Etonnement de +Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il est au milieu d'une bande de +fous.--Il y a eu meurtre; il le sait bien, puisqu'il est le meurtrier. +Mais la victime n'est pas Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée. +Pourtant il garde ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler. +Il fait causer ses serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un +d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a acheté, dit-il, +parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a coûté cinq _rin_ avec une +chanson qui a déjà été composée sur le sujet. Notez le soin du serviteur +de dire le prix qu'il a payé ces petits papiers. Cette mesquinerie fait +ressortir par le contraste la situation morale de l'ancien Keraï. + +Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne +lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police +et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu +constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint toutefois +que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à Oju et qu'il +ne s'attire ainsi la colère de l'amant de cette femme qui est son +seigneur et dont il dépend encore bien que chassé par lui. Il se demande +s'il ne devrait pas rétablir les faits. Il a besoin de réfléchir et +congédie ses gens. + +Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. Il se +passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau +contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à l'heure +c'était une petitesse qu'on mettait en regard de la grande agitation +morale. A présent on lui oppose la pure et sainte tendresse du sentiment +maternel et l'amertume rétrospective d'une vie douloureuse. La pauvre +femme raconte sa triste existence; ses chagrins lui ont fait perdre la +vue; elle a tant pleuré dans sa vie! Mais maintenant qu'elle est auprès +de son fils, elle se sent heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en +terminant, que ce bonheur dure et qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle +sort en marmottant des prières. Mais ses dernières paroles ont produit +sur Gorozô un effet singulier. Le doute s'empare de lui[45]. Il jette un +coup d'Å“il à toutes les issues pour constater qu'il est bien seul et +qu'il n'y a pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une +petite armoire où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les +linges, regarde et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il +s'y reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa +stupéfaction et sa terreur s'exprime en _crescendo_.--Jeu de scène +superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième acte, +avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo. + +Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur. C'était +pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses vêtements que portait +celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe qui enveloppait la tête est là +pour en témoigner.--Enfin il décide qu'il n'a plus qu'à mourir en brave +_samuraï_. Il doit le sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse +de son seigneur. D'après les anciennes mÅ“urs, il n'avait pas à hésiter. +Libre à lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par +erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il +serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre.--Il va chercher sa +boîte à pinceaux et se met à écrire son testament. + +Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la maison en +se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle aussi, de la +mort d'Oju.--«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle entre et veut +parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne l'écoute pas, la repousse +et lui dit enfin: «Je n'ai que faire de la vie.» Là -dessus il la jette +brutalement dehors; elle va rouler au milieu de la rue.--La vieille +aveugle, qui a entendu les derniers mots de l'altercation conjugale, +rentre en scène et demande à son fils ce qu'il se passe.--«Rien», répond +celui-ci. Elle insiste. En manière de réponse Gorozô, dont l'impatience +augmente graduellement, oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre +mère dans la rue sans y mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa +femme. Elle tombe à terre non loin de celle-ci.--Gorozô ferme la porte +et se barricade à l'intérieur de la maison; il ne veut plus être +dérangé.--Ayant achevé d'écrire son testament, il apporte une petite +table d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju face +au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques +flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de chaque +côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces préparatifs +s'exécutent sans la moindre agitation apparente. C'est au moment de +mourir qu'un _samuraï_ doit surtout être calme. + +Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état de la lame +et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel funèbre dressé à la +tête de sa victime.--La position assise, les jambes croisées, était +réglementaire pour le _harakiri_ ou suicide par ouverture du ventre. +Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des rites pour +tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée en France, +on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le suicide de folie ou de +chagrin était alors peu répandu au Japon, peut-être parce que l'autre y +tenait assez de place. Le suicide y était non un acte de désespoir, mais +une affaire d'honneur. Or l'honneur exigeait que la mort volontaire fût +lente, parce qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la +mort qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les _samuraï_ avaient +un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils s'ouvraient le +ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément que devant un +public. Parfois un brave se découpait la peau et se labourait l'abdomen +pendant plus d'une heure sans expirer. Il tombait épuisé, mais respirant +encore; souvent alors un ami bienveillant lui donnait le coup de grâce. +L'honneur n'en souffrait pas. + +Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place +où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein +droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient se +suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux mânes d'Oju. La +vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de Satsuki, ne comprend pas +ce qui se passe. Elle demande des explications. Sa belle-fille, +surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est coupable du crime +de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par inadvertance causé la mort +de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée elle-même, mais c'est cachée sous +ses vêtements et en portant sa lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui +doit donc sa vie et elle lui paye ce qu'elle lui doit.--La vieille +femme, en palpant Satsuki, vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine. +Elle veut l'arracher.--Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir +de l'une aux prises avec la résolution de l'autre. + +Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle comprend que, lui +aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond pas. Il +n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé à sa sinistre +besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, cherche l'entrée de +la maison. Elle fait fausse route, revient sur ses pas; enfin elle sent +la porte sous ses doigts; elle appelle encore; même silence de son fils. +Par un effort désespéré elle enfonce le panneau et tombe à l'intérieur +de la chambre. Elle a dû se fracasser quelque membre, mais elle n'y +pense pas: elle est mère et son fils va mourir!--Celui-ci lui explique +alors pourquoi il faut qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que +l'aveugle se calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de +l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne pourrait +changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki s'est +traînée jusque dans l'appartement. + +Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une +bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause l'état de +leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la veille et qui est +la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a été arrêté; il va +être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux mourants: «C'est +un présent de départ[46].» + +La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle entre +les époux, tente de les réconcilier _in extremis_. Son rôle est +profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à +ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se +rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble de la +musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur revient à la +mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On bande la +blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, on +bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré autour +du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son _koto_. Ils +jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre eux +est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble +écouter.--L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y obtiennent +avec un art merveilleux l'association de l'horrible et du touchant.--Par +moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte moribonde reste comme en +suspens au milieu d'une note. Mais par un effort de volonté, il reprend +la mesure. Enfin le vague de la mort s'empare de l'un et de l'autre à là +fois. La flûte tombe; le _koto_ ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche +à tâtons les mains des deux époux; elle les saisit et les met l'une dans +l'autre.--Ils échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis. + +Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du +matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve +encore «_la danse des sept dieux_», sorte de ballet pantomime assez +grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand +spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune +suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et +reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les +admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne +l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans +nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire? + +[Illustration] + + + + +Footnotes + + +[1] On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à l'intérieur de la +même maison. + +[2] Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de grandeur +moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en général qu'un +étage, appelé _nikaï_. Depuis quelques années, on a bien fait quelques +constructions surmontées de deux étages, quoique bâties dans le style +indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans tous les cas, la +reproduction de pareils édifices n'est jamais utile au théâtre. + +[3] Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de +l'éclairage. + +[4] Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des +troupes de femmes connues sous le nom de _no_, qui ont la spécialité de +jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières. +Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier +ordre. + +[5] Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui s'est, pour +ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en habillant les +femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout ce qu'elles avaient +autrefois de grâce et de dignité. + +[6] La nonchalance nonpareille que donne à la marche l'usage que font +les filles de joie de _gaita_ démesurément hautes, en est un des traits +les plus saillants. Les _gaita_ sont les chaussures ou plutôt les socles +de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent +les pieds japonais. On les chausse au moyen d'une sorte de lanière, plus +ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt. + +On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre la mode des hautes +_gaita_ des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels se +perchent certaines de nos élégantes d'une catégorie similaire, en +exagérant jusqu'au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses des +talons Louis XV.--Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur la +_gaita_, quelle qu'en soit la hauteur, la démarche qui en résulte ne +peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut +talon. + +[7] Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont +été écrits _in extenso_ et sont de la sorte passés dans le domaine de la +littérature proprement dite. Mais c'est l'exception. + +[8] Seigneur féodal. + +[9] Un _keraï_ est un domestique dans le sens étymologique du mot, +c'est-à -dire un serviteur attaché à la maison d'un daïmyo ou même d'un +simple _samuraï_. Il est lui-même samuraï, c'est-à -dire noble. Il peut +avoir d'autres Keraï, également nobles, à son propre service. Le maître +du rang le plus élevé a certains droits absolus, non seulement sur ses +serviteurs immédiats, mais encore sur les serviteurs de ceux-ci. La +domesticité, tel que nous l'entendons et que nous l'avons introduite +dans ce pays, n'existait pas dans l'ancien Japon. Le Keraï est serviteur +et familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond +respect et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l'empêche pas de se +mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage. + +Dans toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en +notes, nous nous plaçons au point de vue de l'époque historique qui +fournit de sujets le théâtre japonais. Les mÅ“urs sont déjà bien +changées. + +[10] Un autre _keraï_ du daïmyo Asama. + +[11] _Keraï_ du _Keraï_ Hanagaki. + +[12] On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque, +avaient cessé d'être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les +affranchissait d'ailleurs pas de certains devoirs envers le maître +auquel ils continuaient d'appartenir et d'être liés par des attaches +légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en fait, sur +ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus; le temps ne +les prescrivait pas; l'éloignement pouvait bien les rendre fictifs, mais +non les annuler. Le _ronin_ quittait le domaine de son maître et allait +même parfois prendre du service au loin chez un autre daïmyo; mais cela +ne pouvait légalement atteindre la situation d'état civil, c'est-à -dire +de servitude que lui avait faite sa naissance, envers son premier +seigneur.--La _servitude_, dans cette organisation, n'est pas exclusive +de la _noblesse_. + +[13] _Gawa_, fleuve, rivière, cours d'eau, torrent. + +[14] C'est le temple du premier tableau. + +[15] Ce n'est pas une de celles qu'on a vues à la scène précédente, mais +une troisième. + +[16] _Yama_, montagne. + +[17] Chasseur de profession, voleur de métier. + +[18] Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu _ronin_ par +conséquent, et se livrant au brigandage. + +[19] Ce meurtrier n'est autre qu'un homme de la bande de Nagoheï: 2e +tableau de l'acte Ier et 1er tableau de l'acte II. + +[20] On verra, à l'acte IV, qu'à ce moment le daïmyo venait de partir +pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère. + +[21] Personnage ayant déjà figuré au 1er acte dans le 2e et le +3e tableaux. C'est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le +compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la +suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face. + +[22] Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait +déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en s'attaquant à +la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel, mais ayant eu pour +effet de la défigurer et de la rendre malade, lui avait été administré. +Il paraît que cela n'avait pas suffi pour rendre le cÅ“ur d'Asama à son +épouse. On en vient alors au grand moyen. + +[23] Sous l'ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls +pouvaient porter le sabre; mais ils n'avaient droit qu'à un seul sabre +assez court, tandis que les _samuraï_ en portaient deux. + +[24] Les _to_ et les _karakami_. Les premiers sont en bois et servent à +clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts +de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour +les chambres. Les uns et les autres s'ouvrent et se ferment en glissant +dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde pour former +un encastrement qui permet, en soulevant le _to_ ou le _karakami_, de le +dégager de la rainure inférieure et, en l'inclinant ensuite, de +l'enlever tout à fait. Mais si l'on veut ouvrir en grand la maison, il +suffit de retirer de la sorte les _karakami_; les _to_ pouvant, sans +sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite des autres +jusqu'à de petites armoires disposées aux angles de l'habitation pour +les recevoir tous superposés. Les _karakami_, au contraire, à moins +d'être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne laissent à l'air qu'une +demi-ouverture. + +[25] Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que +pour trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs +pipes sans interruption. On l'allume chaque fois à un petit brasero _ad +hoc_ ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule +différence entre la pipe de femme et la pipe d'homme est dans la +longueur du tuyau; il est plus long pour l'usage féminin. Certaines +personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru qu'elles +servaient à fumer l'opium. C'est une grosse erreur. Au Japon, on ne fume +que du tabac; l'opium y est, du reste, sévèrement prohibé par le +gouvernement. + +[26] Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du IIe acte. + +[27] Sans doute dans l'intention de le compromettre. + +[28] C'est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours d'escrime sur +lequel s'est ouvert le rideau au premier acte et qui s'y est mesuré avec +Yakuro, cet autre keraï qui s'est entendu avec la belle-mère de son +maître, pour le trahir, au troisième acte. + +[29] Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce +personnage figurait aussi au concours d'escrime du premier acte. + +[30] C'est ce que les touristes appellent presque infailliblement dans +leurs notes de voyage: «Le cortège de l'impératrice,» singulier +_quiproquo_, mais qui démontre bien la majesté dont les rites +entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante. + +La plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à +celle-ci. Aussi n'a-t-on pas manqué d'écrire que l'impératrice est un +personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et l'écrivain, cela +va de soi, s'est mis en devoir d'en tirer des conséquences touchant les +mÅ“urs du pays. Une pareille bévue ne peut s'expliquer que par une +ignorance totale et qui n'est guère pardonnable du caractère sacré de la +souveraineté et de tout ce qui en tient chez les peuples orientaux. + +[31] Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la +description de l'orchestre. + +[32] Voir le 3e tableau de l'acte I. + +[33] Voir le 1er tableau de l'acte II: la conversation des brigands. + +[34] Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre +que c'est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les yeux. + +[35] Le baiser n'existe, d'ailleurs, pas dans les mÅ“urs du Japon. Cette +manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup les indigènes. +Chez eux on n'embrasse même pas les enfants. + +[36] C'était autrefois dans tout le Japon et c'est encore aujourd'hui +dans les campagnes une croyance très répandue que les morts reviennent +et que leurs ombres laissent en s'évanouissant des «papiers funéraires», +témoignages de l'apparition où sont écrits les conseils ou les +avertissements qu'ils donnent aux vivants.--Que cette variété de +spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant moyen d'abuser des +âmes crédules, cela n'est pas douteux.--La religion populaire des +Japonais est un culte de petits papiers: il suffit pour s'en convaincre +de visiter la première chapelle venue. + +[37] Au Japon, comme dans beaucoup d'autres pays, il y a pour toutes les +grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans les +centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une +véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le +cachet est singulièrement pittoresque.--C'est à coup sûr une des +curiosités du pays. + +[38] Ancien keraï. + + +[39] Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1er +tableau. + +[40] Maison de thé.--La _tcha-ya_ au Japon tient lieu de cabaret. + +[41] Il s'agit bien entendu de l'ancien droit.--N'oublions pas que +Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans l'impossibilité de +pourvoir à l'entretien de sa femme. Celle-ci n'aurait pu le quitter +purement et simplement; mais en lui donnant le prix de son infidélité +elle s'acquitte légalement envers lui.--Il est alors censé l'avoir +vendue lui-même. C'est une sorte de fiction comme il y en a en _droit +romain_. + +[42] Acte IV: 2e tableau. + +[43] Ce morceau est une de ces grandes manches de _kimono_ qui sont +particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume +formant poche ou même sac se trouve très propre à l'usage qu'en fait là +Gorozô. + +[44] N'est-il pas curieux, par exemple, de voir ce _ronin_ Gorozô, +devenu misérable, et toujours entouré d'une foule de gens dépendant de +lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n'y a cependant rien là +de contraire au vieil ordre social du Japon. + +[45] Chez les peuples superstitieux, on n'aime pas les souhaits de +bonheur; il semble toujours qu'ils cachent un malheur. Témoin cette +habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix +quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des vÅ“ux pour +l'avenir. + +[46] Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques +heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier, l'usage +veut qu'il reçoive de ses hôtes un «présent de départ». Quelle heureuse +idée que l'image de ces deux moribonds acceptant une bonne nouvelle +comme un _présent de départ_ pour l'autre monde. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + +***** This file should be named 26362-0.txt or 26362-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/3/6/26362/ + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26362-0.zip b/26362-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe93794 --- /dev/null +++ b/26362-0.zip diff --git a/26362-8.txt b/26362-8.txt new file mode 100644 index 0000000..08dd1a0 --- /dev/null +++ b/26362-8.txt @@ -0,0 +1,1857 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le théâtre japonais + +Author: André Lequeux + +Editor: Ernest Leroux + +Release Date: August 19, 2008 [EBook #26362] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + + + + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + + + +Le théâtre japonais + +PAR + +André Lequeux + +_BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE_ + + +[Illustration] + + +PARIS + +ERNEST LEROUX, ÉDITEUR + +1889 + + + + +I + + +L'amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs amènent au +Japon ne saurait mieux l'aller chercher qu'au théâtre. Il la trouvera là +avec ses nuances les plus caractéristiques et les plus originales. La +salle et la scène lui offriront ensemble un champ d'observation +merveilleusement disposé pour une étude de moeurs et d'histoire. + +L'édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y pénètre +par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition générale +rappelle l'entrée de nos salles de spectacle; là sont les bureaux de +location. On trouve aussi à acheter des billets dans les maisons de thé +du voisinage, mais nous n'oserions affirmer qu'ils y soient «_moins +chers qu'au bureau_».--Le vestibule donne accès, par deux portes, +presque directement dans le parterre et deux escaliers, on pourrait dire +deux échelles conduisent à l'amphithéâtre et aux couloirs qui commandent +les loges; il n'y a, bien entendu, qu'un seul étage. Sur la façade de la +rue, l'attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes, des +banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant les +principales scènes de la pièce qui tient l'affiche, le tout donnant une +note d'ensemble assez criarde: c'est de bonne réclame. La grande salle +que nous désignons sous le nom de parterre est divisée en carrés égaux +comme un damier, ou mieux comme un plafond à caissons renversé: cela +fait autant de loges de quatre, mais on s'y entasse volontiers six ou +sept. Les spectateurs enjambent les uns sur les autres pour gagner leurs +places; mais une fois chaque famille installée dans sa boîte,--c'est le +nom qui convient à la chose,--on n'en sort plus sans absolue nécessité, +ce qui n'empêche, la représentation durant dix heures au moins, qu'il se +fasse momentanément de nombreux vides à chaque entr'acte. Mais on mange +là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à +l'aise. Il n'y a pas de siège, le Japonais ayant l'habitude de s'asseoir +sur ses talons et pouvant garder cette position, la moins fatigante et +la plus commode à son goût, pendant toute une journée. + +Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à +spectateurs et au niveau des séparations d'où les têtes seules émergent, +courent d'un bout à l'autre de la salle, depuis les portes qui donnent +dans le vestibule du théâtre jusqu'à la scène. C'est par là que pénètre +le public du parterre; par là aussi que pendant la représentation la +plupart des acteurs font leurs entrées ou leurs sorties, surtout lorsque +la fiction veut qu'ils arrivent de quelque endroit éloigné ou que, +quittant la scène, ils marchent par les rues ou à travers la campagne. +«L'ouvreur» fait alors, en quelque sorte, office «d'avertisseur». Cet +employé de la porte est, d'ailleurs, préposé à la garde d'une collection +variée de parapluies et parasols qu'il ouvre lui-même et passe à chaque +acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par +les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à l'intérieur +même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le dialogue commence dans +le dos du public, dès qu'un artiste a mis le pied dans la salle et bien +avant qu'il n'arrive à la hauteur de la rampe; on s'arrête parfois à +moitié chemin pour dire quelque chose; ou bien on retourne sur ses pas, +puis on revient en avant; on arrive enfin sur la scène au moment voulu. +La vie du drame gagne beaucoup à ce procédé; toute la salle participe, +pour ainsi dire, à l'action. On voit quelle proportion prend la scène +empiétant ainsi jusqu'à l'entrée du parterre par-dessus les têtes des +spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les +provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la +voix. Pendant que l'action principale se déroule devant le public, des +scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés de la +salle, indépendantes pour les acteurs d'après la fiction du drame, +connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui +composent la pièce. Souvent aussi l'action principale se transporte au +milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple de +la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs, assassins, +libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter avant d'agir, +de préparer posément leur coup de main ou leur exploit, ainsi qu'il est +dans la nature des choses, avant d'arriver sur le lieu même où il doit +être perpétré. Le manque d'espace amène parfois sur nos scènes, à cet +égard, des situations bien invraisemblables; c'est alors, par exemple, +qu'on voit tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en +attendant que les assassins se soient mis d'accord pour lui couper la +gorge. Rien de pareil n'est à craindre au théâtre japonais. + +Mais c'est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes des +spectateurs que c'est praticable, et ce n'est matériellement possible +qu'en raison de la position dans laquelle on assiste au spectacle. +Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y prend peut-être un +intérêt d'autant plus vif. Pour un spectateur lâchant la bride à son +imagination les passages en planches pourront devenir des chemins +agrestes et l'ensemble du parterre, un champ bien cultivé; s'il veut que +son plaisir soit complet, il s'annihilera en tant qu'homme et +s'identifiera au drame comme un invisible esprit. + +La mise en scène est étonnante d'exactitude. Si l'action se passe dans +une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses abords et son +voisinage. L'architecture japonaise se prête, d'ailleurs, à ce système +de décoration, les palais eux-mêmes n'atteignant jamais ici des +proportions monumentales. Dans la réalité, quand une maison est +grandement ouverte, il n'en reste guère que la charpente; on voit tout +ce qui va et vient à l'intérieur; dans ce cas, le théâtre n'a besoin de +recourir à aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison +fermée, il faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe; +néanmoins on ne néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la +barrière, le mur, la porte d'entrée, en un mot ce qui entoure +immédiatement la maison, le tout suivant la même coupe. + +Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur +elle-même par le mécanisme d'une plaque tournante qui en occupe toute +l'étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans certains +cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer dans une +maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre tourne et de +l'autre côté apparaît l'intérieur de la maison où il pénètre[1]. Comme +tout cela est bien compris pour faire vivre les spectateurs au milieu +même de l'action; il n'y a rien de fictif ni de conventionnel dans la +sortie et la rentrée de cet acteur; ce qu'on a sous les yeux, c'est la +réalité. On veut montrer au public successivement le devant et le dos +d'une maison, on la lui retourne; rien de plus simple, puisque la maison +y est tout entière. La plaque tournante peut contenir trois tableaux ou +plus exactement trois théâtres à la fois, de sorte qu'il est possible de +faire deux changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est +beaucoup plus large que haut[2]. Quelques décorations accessoires sont +ajoutées sur les flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la +salle, au milieu des spectateurs.--Le rideau se tire de côté: il est +orné de quelque dessin à larges traits et d'une inscription gigantesque. + +La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène, +derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l'action. Elle +joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d'une mélodie +grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée, sourde ou +bruyante, autant que possible à l'unisson moral de la situation. Cette +mélodie sert à représenter aussi le murmure de la nature: elle cherche +des harmonies imitatives, devient tour à tour tempête, zéphyr, tonnerre, +pluie, cascade, courant léger, bruit d'un corps qu'on jette dans l'eau +et bouillonnement de l'eau qui reprend sa place. + +La musique japonaise est exclusivement en mineur. C'est assez dire +qu'elle n'a aucun rapport avec nos moeurs musicales et que notre oreille +a besoin d'une certaine éducation locale pour s'y faire, à plus forte +raison pour la goûter. On y arrive pourtant.--Autre particularité de la +musique japonaise: elle est en quelque sorte la contrepartie de la +musique chinoise qui, toute en majeur, se trouve par cet absolutisme +également éloignée de nos principes d'harmonie. Il en résulte cette +conséquence assez bizarre et pourtant logique, que des musiciens +européens ont pu s'amuser, en combinant des oeuvres musicales japonaises +et chinoises, à en tirer une sorte de produit extrême-oriental et +susceptible néanmoins, avec son accoutrement assez fantasque, de se +traduire sur nos instruments. + +Dans ses divisions essentielles l'orchestre japonais se rapproche +beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d'instruments. Le +_koto_ et le _schamisen_ rappellent la harpe et le violon avec tous ses +dérivés, violoncelle, basse, contralto; le _koto_ est pareillement +destiné à produire dans l'orchestre des effets différents suivant sa +taille; le _schamisen_ a plutôt certaines analogies avec la guitare; +c'est du reste en pinçant les cordes qu'on joue généralement du +schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont les +crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme n'a rien +de particulier, est le principal des instruments à vent. Il y a enfin +dans l'orchestre japonais une série de tambourins et de timbales +d'aspect assez original et qui occupent dans la composition musicale une +place beaucoup plus importante que les instruments similaires en +Occident. + +Du côté opposé à l'orchestre, dans une logette fermée par un store, se +tient le _choeur_: c'est un personnage qu'on ne voit pas, mais qu'on +entend souvent. Son rôle correspond assez exactement à celui du choeur +de la tragédie grecque; il tient cependant plus de place dans le drame +japonais, bien qu'il y demeure modestement caché. Il représente le bon +sens populaire et la morale commune; mais il explique surtout le +développement du drame; il raconte au besoin ce qui se passe hors de la +scène et dévoile les sentiments intérieurs des personnages. Le drame +japonais, étant une image aussi fidèle que possible de la vérité, se +déroule souvent et parfois pendant des scènes entières en simple +pantomime. Dans la vie réelle on ne parle pas toujours, mais on agit +sans cesse; on agit par cela seul qu'on existe; on agit, soit qu'on +s'agite dans un but quelconque, qu'on se repose et qu'on pense, ou même +qu'on reste immobile sous le coup de la frayeur, de l'attente ou de la +fatigue. Si l'on dort, on n'agit peut-être pas soi-même; et encore, le +sommeil n'est-il pas une action _sui generis_, susceptible de bien des +variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans des +signes extérieurs et visibles, suivant qu'on est calme ou agité, malade +ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on vit dans le +sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui, par rapport +à lui. Qu'on soit mort enfin, on existe encore à l'état de cadavre, de +souvenir, de passé et à ces titres on n'est pas encore nul dans la vie +des hommes. Les actes de l'humanité s'engendrent mutuellement; ils ont +des posthumes.--Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne +parle que quelquefois.--A cet égard, l'art s'affranchit dans notre +théâtre de toute vraisemblance: l'action y est toujours accompagnée de +la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser toute +l'attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène capital, ce +n'est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers se poursuivent +pendant lesquels les acteurs n'échangent que quelques mots; les +monologues sont rares et toujours parfaitement justifiés, ce qui n'est +pas le cas chez nous. C'est alors qu'intervient le rôle du choeur +invisible; il récite ou plutôt psalmodie la pièce; il raconte la +pantomime qui se joue devant les yeux du public; sa voix expressive +prend les intonations de circonstance; elle se fait terrible ou +harmonieuse; elle est généralement grave et devient parfois tout à fait +chantante. Cette manière de représenter la vie fait que les acteurs +japonais sont les premiers mimes du monde: dans cet art, ils atteignent +une perfection étonnante, grâce à laquelle un drame au Japon est +intéressant même pour l'étranger qui ne sait pas un mot de la langue. +Auprès d'eux, nos acteurs de pantomimes ne sont que de vulgaires +pantins: qu'est-ce, par exemple, que cette série de gestes +conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?--De ridicules +singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi. C'est là +du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au point de vue de +la vraisemblance: ce qu'on représente au Japon, c'est, insistons-y, la +vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou pantomime sont également loin de +la vérité. Dans la vie, on ne parle pas toujours, mais on parle +pourtant. Les gestes conventionnels que nous trouvons si piteusement +grotesques dans nos pantomimes sont là pour suppléer à la parole +absente. Les mimes japonais n'ont que faire de ces idioties, car ils +parlent quand ils ont à parler. La vie est parole et action. Chez nous, +le théâtre est, ou peu s'en faut, l'une ou l'autre. Au Japon, il est +l'une et l'autre. Nous en arrivons ainsi à définir l'art dramatique +japonais: une pantomime affranchie des invraisemblances conventionnelles +et où l'on parle comme on parle dans la vie réelle.--Est-ce à dire que +les acteurs japonais parlent d'un ton naturel? Il s'en faut. Leurs +salles de spectacle n'étant pas calculées en vue de l'acoustique et les +spectateurs s'y livrant eux aussi _à la vie réelle_, qui est loin d'être +silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire entendre, de +prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même assez +déplaisante, mais à laquelle on s'habitue vite. + +Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c'est ce qui +remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation, +vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans +un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d'un bonnet +faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des deux +oreilles; on dirait les produits fantastiques d'un singe et d'une +chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des accessoires, qui +apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au moment voulu et +enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des acteurs. Le talent +de ces _personnages neutres_ consiste à échapper autant que possible aux +regards du public tout en faisant ponctuellement leur office. Ils +n'avancent qu'en rampant et s'acquittent de leur rôle avec une agilité +d'escamoteurs. Ils ne comptent pas dans la pièce[3]. + + + + +II + +Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.--Où sont les +actrices?--Il n'y en n'a pas.--Mais les rôles de femmes?--Ce sont les +acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains +petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est +féminine. Les rôles d'hommes y sont joués par des femmes. Mais c'est un +art inférieur[4]. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas mélangés au +théâtre japonais. C'est, assure-t-on, une question de morale. Mais à la +vérité, s'il faut en croire ce qu'on nous a raconté sur les moeurs des +artistes de l'Extrême-Orient, il est douteux que la morale y trouve son +compte. + +Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et +encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d'une façon +étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes, qu'à +cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin les +acteurs sont à ce point habiles dans l'art d'imiter qu'ils achèvent +l'illusion en donnant, à s'y méprendre, le cachet le plus féminin à +leurs allures, à leurs gestes, à leurs manières. Ils savent copier,--ils +y sont exercés dès l'enfance,--la démarche si particulière des grandes +dames japonaises[5] et celle plus particulière encore des grandes +courtisanes. Cette dernière, qu'on pourrait qualifier de classique tant +elle est consacrée par les rites de la vie élégante et galante, est +comme la suprême expression de la langueur la plus efféminée[6]. + +Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la +pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu'ils +l'entendent?--Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent +eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l'auteur ne +donnant d'ordinaire qu'une idée et un canevas plus ou moins détaillé sur +lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le rôle de celui-ci +est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs apportent chaque jour, +sans même le consulter et souvent à l'improviste, des améliorations ou +des modifications non seulement à leur jeu, mais encore à l'action et +jusqu'au fond de l'intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en +présence du public pendant plusieurs semaines avant d'être définitive. +Il faut que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier +ordre. Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d'art +dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités. +L'unité d'action elle-même est là moins respectée. Le drame japonais, +nous l'avons dit, est plus une imagé de là vie réelle qu'une peinture +idéale soumis à des principes artistiques. Aussi l'auteur et les acteurs +qui, ne se bornant pas au rôle d'interprètes, participent à la +confection de la pièce, ne craignent pas de la surcharger d'incidents +assurément dans la nature des choses, mais n'ayant que faire à l'action +principale. Loin d'y voir un défaut, ils pensent ainsi se rapprocher de +la vérité, leur point de mire, et en fait ils s'en rapprochent, les +drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours ordinaire de +l'existence et leur développement étant entrecoupé de mille +circonstances étrangères plus ou moins banales.--Avec des règles aussi +larges, la plus grande liberté, d'invention peut être laissée à la +fantaisie de l'acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre ce rôle +sur la scène. Il suffit qu'il se pénètre des données capitales du drame +et qu'il s'identifie au personnage qu'il représente. Il en résulte que +l'art dramatique est ici tout différent de ce qu'il est chez nous. Le +fond d'une pièce ne varie guère, il est vrai, d'un jour à l'autre; mais +la récitation n'est pas fixe à ce point qu'elle enchaîne les acteurs. +Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre l'intrigue sans se +déconcerter de la tournure plus ou moins imprévue qu'elle prend. Ils ont +toujours la réplique prête à tout et la plus grande difficulté du +métier, difficulté dont ils sont maîtres à merveille, est d'éviter d'une +part les précipitations inopportunes qui pourraient engendrer le +désordre et la confusion, de l'autre les hésitations ou les étonnements +qui risqueraient de laisser tomber gauchement le dialogue.--Inutile +d'ajouter qu'il n'y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on +écrit _in extenso_ le texte de certains passages où les mots ont une +portée capitale en vue de certains effets étudiés à l'avance. Dans ce +cas, on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n'est pas, comme +chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la +scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les +spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l'exercice de +ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu'il ne +compte pas et on fait abstraction de sa présence. + +Ce n'est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à la +recherche de la vérité, s'affranchit de l'unité d'action. On aurait +peine à discerner où se trouve le dénouement de la pièce; à la vérité, +il n'en existe pas, ou, si l'on veut, il y a plusieurs dénouements. D'un +bout à l'autre de la représentation, l'intrigue varie singulièrement. La +même série de faits amenant une _solution_ ne se prolonge guère au delà +de deux ou trois actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On +voit donc se dérouler successivement trois ou quatre situations +dramatiques presque sans relations entre elles et il est difficile de +reconnaître par quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne +sont pourtant pas autant de drames distincts et, en y regardant de près, +il n'est pas impossible de suivre le fil des événements qu'on a sous les +yeux pendant une dizaine d'heures.--Ce décousu est encore l'image fidèle +de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à un +moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la +représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur +mort peut avoir des conséquences dramatiques qu'il n'est pas indifférent +de connaître. Ce point de vue entre d'autant plus en ligne de compte +dans l'art japonais que la passion dominante dans le drame est, non pas +la jalousie comme chez nous,--celle-ci n'intervient guère ici qu'à titre +d'incident,--mais la vengeance. La provocation, la conception, la +préparation de la vengeance, voilà les raisons d'être de l'art +dramatique; c'est là qu'il repose tout entier. Le Japonais est +essentiellement vindicatif et l'histoire du Japon est une interminable +épopée de la vengeance. + +De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en engendrant +une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. Comme en Corse, il y a +eu au Japon des _vindette_ célèbres qui ont duré plusieurs siècles, +entretenues par une série interminable de meurtres se commandant les uns +les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est pas un dénouement +définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. Le drame japonais est +une fenêtre ouverte sur un coin de la vie terrestre. Après toute une +journée de ce spectacle, on doit être fatigué; alors on ferme la +fenêtre. Autrefois, les représentations commençaient dès le matin et se +terminaient bien au delà du coucher du soleil; elles pouvaient durer +presque sans interruption de quinze à dix-huit heures. Sous l'influence +de la civilisation, les moeurs japonaises s'amollirent: aujourd'hui, +après dix heures de drame, on croit en avoir assez; on commence plus +tard et on finit plus tôt. Depuis quelque temps, dans les grands +théâtres, la nuit venue on allume le gaz; il y a une rampe comme chez +nous. Mais on n'en est pas encore là dans les théâtres secondaires, où +on continue d'avoir recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul +connu, dont l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une +originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître +et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes. +Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la salle; les +spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène elle-même reste +dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure de chaque +artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de voir au théâtre, +c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur en scène est accompagné +dans ses mouvements par un de ces personnages neutres, de ces êtres +indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons déjà parlé, qui lui +tient constamment sous le nez un lampion à réflecteur, fixé au bout d'un +manche; chaque acteur a _son ombre_ qui le suit ainsi pas à pas dans +toutes ses allées et venues. Il faut convenir que le public japonais, si +exigeant sur la copie du vrai, doit, en ce qui concerne cet éclairage, +rabattre beaucoup de ses prétentions. Mais il semble qu'il a l'esprit +ainsi fait: il ne veut pas qu'on lui supprime quelque chose de la +réalité de la vie; mais on peut y ajouter; il lui suffit alors de faire +abstraction: il sait retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de +notre art dramatique. + +La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; maigres +encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire entendre. +L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le nom de l'acteur +auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut toujours, mais perd chaque jour +du terrain. En Europe, le public nomme bien les artistes, mais c'est +pour un ou plusieurs «rappels», lorsqu'ils sont sortis de scène; ici, +c'est au beau milieu d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de +scène muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il +serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y entre +de la tendresse et de l'affectation maniérée. + +L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il n'est pas +étonnant qu'il n'existe guère dans la littérature japonaise de théâtre +écrit[7]. Tout ce que peut se procurer l'amateur qui désire garder un +souvenir de la pièce qu'il a vue ou se préparer par provision à celle +qu'il va voir, c'est un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont +multiples pour un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux. +Cela tient à leur origine: ils sont l'oeuvre de divers spectateurs en +contrat avec les libraires ou appartenant au _reportage_ des journaux +indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces divergences entre +les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes faites le même jour +et que, tant que l'affiche est encore neuve, la pièce subit des +variantes à chaque représentation. Or, c'est justement pendant cette +période de tâtonnements que les livrets sont écrits. + + + + +III + +Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique au +Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver dernier dans un +grand théâtre de Tokio. + +Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En +dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second +ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant l'importance et +le goût artistique des populations. Osaka même, qui dépasse en nombre +d'habitants, l'ancienne résidence impériale, est, au point de vue +théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé dans cette ville de +commerce et d'industrie pour qu'il reste du temps à consacrer au +spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, comme en France, un +délassement du soir mérité par le labeur du jour, mais bien +l'occupation, l'absorption même de toute une journée. + +Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes. +Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de +drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble pendant +plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour qu'on s'en tire, +car la mise en scène est fort coûteuse. + +La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes et +treize tableaux. Son titre est: «_Ume no haru tate-shi no go sho +zome_».--Comment traduire cela?--Décomposons la phrase en mot à mot, +suivant la construction grammaticale japonaise: _go sho zome_ = tentures +garnissant un appartement à la cour;--_no_ = de;--_tate-shi_ = une +partie d'une grande habitation;--_ume no haru_ = le printemps des +pruniers.--C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir +consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre +énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des +oeuvres de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils +désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique +et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que +cette règle y soit respectée. + +Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux premiers +actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au troisième; mais +c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les plus belles scènes. +J'invoque en outre, comme circonstance atténuante, que, tout compte +fait, je suis encore resté au théâtre ce jour-là au moins sept heures +consécutives. En France, sept heures de drame noué feraient coucher à +trois heures du matin. Au Japon, la pièce entière en dure dix; en +supposant l'ouverture à notre heure, on en aurait pour toute la nuit, +jusqu'au lever du soleil, même en hiver. Notez que les Japonais arrivent +au théâtre avant le premier acte et jusqu'au bout ne perdent pas une +scène. + +Abordons ce compte rendu du «_Ume no haru_... etc. »... Qu'on nous +permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes, +d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être intéressant d'avoir +sous les yeux un ensemble complet de la pièce: on saisira mieux de la +sorte la suite du drame et on verra, par ce spécimen, en quoi consistent +ces analyses imprimées dont nous avons déjà parlé. + + +Distribution d'après l'affiche: + + _Personnages principaux_ _Noms des artiste_ + +Asama, le daïmyo Sakato. + +Hototogisu, concubine du daïmyo, +fille de Issaï Nakamura Fukusuke. + +Yukieda, jeune samuraï +(allant en pèlerinage au 2e acte) _id._ + +O Sugi, mère de Gorozô Ishikawa Jubizo. + +Asoheï, serviteur de Hanagaki Nakamura Tsurugoro. + +Yakuro, keraï du daïmyo Nakamura Dengoro. + +Satsuki, courtisane, femme de Gorozô Kawabara Saki Kunitaro. + +Hoshikage, ancien keraï du daïmyo, +chassé, devenu voleur Nakamura. + +Oju, courtisane, fille de Issaï, +soeur de Hototogisu Iwaï Matsu Nos'ka. + +Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo Kikusaburo. + +Issaï, maître de thé du daïmyo Iwaï Shige Matsu. + +Nadeshiko, femme légitime du daïmyo Yeinos'ke. + +Takekuma, médecin du palais Ouokami Matsu Nos'ke. + +Seppei, domestique d'Issaï Sakato. + +Yuri Nokata, mère de Nadeshiko, +et belle-mère du daïmyo Kikugoro. + +Nagoheï, chasseur, en réalité voleur _id._ + +Gorozô, ancien keraï disgracié _id._ + +L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit trois rôles +est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus célèbre de la +troupe. Les disputes de préséance au programme, entre comédiens, sont +inconnues au Japon. + + + + +ACTE Ier + + +_Premier tableau_: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l'Oshu. + +Un petit _daïmyo_[8] ouvre un concours d'escrime en l'honneur du dieu. +Le président est un fidèle _keraï_[9] nommé Hanagaki.--Nombreuse et +brillante réunion; personnages richement vêtus.--Asama, c'est le nom du +daïmyo, s'y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il est +accompagné par Hanagaki.--Procession.--Arrivée devant le temple.--Le +concours a lieu sur la piste.--Suite de combats.--En dernier lieu, +Yakuro[10] et Hanagaki se mesurent. Yakuro n'est pas en veine ce +jour-là; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître, +n'est pas sympathique au public. On voudrait l'humilier. Asoheï[11] +excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les +combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne +des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï +qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l'arrête en disant qu'il a +vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se reposer chez le +prêtre du temple. + + +_Deuxième tableau_: Devant le temple _Awabida mura jizo._--Il fait nuit. + +Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a +donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de +rizière. Au temple, il s'arrête pour se reposer. Subitement il se sent +percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le coup, +il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève son +argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui +es-tu?» Une éclaircie laisse voir un _ronin_[12]. Issaï veut reprendre +son argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel +s'obscurcit de nouveau.--Arrivent les deux filles de Issaï qui, +accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup, +elles buttent contre quelque chose: c'est le corps du père. Elles lui +prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît ses +filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le +venger.--Il expire.--Ses filles vont chercher du secours au village. + + +_Troisième tableau_: Lit du fleuve Madori-Gawa[13] ayant sa source au +temple de Mano Miyojin[14], dont il alimente la piscine d'ablutions. + +Après le concours d'escrime, le daïmyo a distribué les récompenses. Au +retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes qui errent, +cherchant quelqu'un à dévaliser.--Une fille d'Issaï[15],--on ne sait +encore à ce moment qui est cette fille,--arrive à une pierre +commémorative. Ces hommes l'entourent; ils veulent en abuser. Mais le +daïmyo les a vus et s'est douté de la chose. Il lance ses gens au +secours de la malheureuse. Les drôles s'enfuient.--La jeune fille plaît +au daïmyo. Elle raconte qu'elle cherche ses parents dont elle a été +séparée depuis l'âge de cinq ans. Ses parents d'emprunt sont morts. Elle +voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents +qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.--«Le jour je marche, +dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»--Yakuro comprend le désir +du daïmyo et conduit la jeune fille au palais. + + + + +ACTE II + + +_Premier tableau._ Au pied de l'Iwate-yama[16]. Habitations rares.--Soir +d'une journée de neige. + +Des gens de la bande du chasseur Nagoheï[17] arrivent armés de pioches +et portant une caisse d'aspect singulier, sans doute volée au temple du +dieu de la montagne. Ils s'avancent avec entrain sur la +neige.--Halte.--La conversation roule sur l'objet du vol que leur chef +Nagoheï leur a ordonné. Puis l'un d'eux explique que Issaï, le maître de +thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut, affublé du masque +et des vêtements qu'on porte à la procession du dieu, se présenter dans +la maison d'Issaï, effrayer les deux filles et en profiter pour voler +l'argent et enlever ces filles qu'il vendra ensuite à des maisons de +prostitution.--Ils continuent leur route.--Le jeune Yukieda, brave et +fidèle Keraï du daïmyo, va au temple en pèlerinage pour le compte de son +maître. Tout à coup d'un fourré sort un voleur qui l'arrête par derrière +en lui demandant la bourse ou la vie. Le jeune homme le regarde de +travers, lui dit qu'il va au temple et que, s'il ne le lâche pas, il va +le coucher par terre.--Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé +au fond du ravin.--Yukieda continue sa route. + + +_Deuxième tableau_: Temple du dieu de la montagne. + +Arrivée du même samuraï.--Il butte contre quelque chose qui se trouve +être le corps du voleur qu'il a rencontré tout à l'heure: «Ah! tu as +roulé jusqu'ici», dit-il simplement.--Les portes du temple sont +ouvertes.--Hoshikage[18] (autrement dit le redoutable Kesataro) paraît. +On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d'Issaï) et son serviteur +Sappeï.--Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour obtenir la +punition du meurtrier d'Issaï[19].--Une lutte s'engage à la fin de +laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de Hoshikage +qui pense par ce moyen pouvoir s'introduire de nouveau chez son +seigneur. + +Nous, arrivons à la partie de la pièce qu'il m'est permis de raconter +_de visu_ et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs. + + + + +ACTE III + + +_Premier tableau_: Le théâtre représente le jardin du palais sur la +rivière Katakami-Gawa, en Oshu.--On est au milieu d'avril; les arbres +sont en fleurs. + +Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la +femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se +sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin du +premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des +brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre +dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq +ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée +que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle +ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, celle-ci étant +sa propre enfant[20]. Ses servantes, quoi qu'elles fassent, ne peuvent +parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï Yakuro[21], officier au +service du daïmyo. Il fait signe à la mère de Nadeshiko qu'il a quelque +chose à lui dire. Celle-ci toujours méfiante congédie celles de ses +femmes qui ne lui inspirent pas grande confiance. Yakuro s'approche et +lui fait des condoléances sur le dédain du seigneur pour Nadeshiko +depuis l'arrivée au palais de Hototogisu, la concubine. Avec mille +circonlocutions il raconte qu'il a fait des propositions au médecin qui +a promis un poison mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions +sont bien superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata, +la mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce[22].--Jeu de +physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.--Le +médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser le +temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à +brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer +cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais Yakuro, à +voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le laisser partir +ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion et elle annonce +au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui offrir un +sabre[23]. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; elle +tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance dans +l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de tant de +faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata l'en frappe et le +tue d'un seul coup.--Ce médecin était un témoin incommode; il fallait +s'en débarrasser. La vieille paraît enchantée de son succès; elle ne +s'en tiendra du reste pas là.--Rires flatteurs de Yakuro et des +servantes.--Ordres donnés pour administrer le poison à Hototogisu. + +_Deuxième tableau_: Le pavillon habité par la favorite.--Les panneaux +extérieurs[24] étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort +élégante.--Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où circule +une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag qui n'existent +qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la moitié d'un des passages +qui vont d'un bout à l'autre de la salle. Le décor se prolonge ainsi +entre les spectateurs et tout à l'heure l'action se portera tout +entière, au moment le plus dramatique, au milieu même du public. + +Au _tirer_ du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes, +paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie +dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et +sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart +du visage.--Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la +rivière en sont impressionnés.--La nuit venant, Hototogisu congédie ses +suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange se +fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, aussitôt +suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va fuir; mais le +revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui parler. +Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel effroi +en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, par +cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il +parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de +tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont elle +souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, mais qui ne la +fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix se défaire de la +rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un poison +infaillible.--«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour salaire j'ai +reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la médecine qu'on vous +offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie qui vous ronge, vous en +serez guérie en buvant le contenu d'un petit flacon que vous trouverez +là.»--Il montre la niche du dieu domestique.--«Voilà ce que j'avais à +vous dire.»--Il disparaît.--Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient +d'entendre. Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en +effet la fiole. Elle absorbe le liquide et par un enchantement +instantané il ne reste plus un bouton sur son visage; elle est redevenue +belle. Elle va chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se +regardant; elle se mire avec des gestes qui rappellent la scène des +bijoux de _Faust_.--Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre +pour se reposer. + +On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont deux +servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec précaution +sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous apprennent +que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer serait plus sûr +que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le pavillon; se +séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis s'y précipitent en +même temps. Le store se lève; on voit la malheureuse Hototogisu couverte +de sang se débattant entre ces deux forcenées; elle est épuisée et +tombe; on la croît morte. + +Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de +trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur +besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa +victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la +traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient de lui +révéler.--«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, c'est moi qui t'ai mise +dans cet état.--Pourquoi?--N'est-ce pas toi qui as accaparé le coeur de +mon gendre? Ma fille est résignée et dévore sa honte en silence. Mais +moi, je n'en puis faire autant.» La jeune femme a un geste de révolte. +Toutes se jettent sur elle et la criblent de coups de sabre et poignard. +Elle retombe, mais elle respire encore. Le sang ruisselle sur ses +vêtements. Yuri Nokata va prendre place sur un banc pour mieux jouir du +spectacle de sa vengeance. Elle n'a nullement l'âme troublée, car elle +se fait servir du thé et fume une petite pipe[25], ce qui est en quelque +sorte l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux +sexes.--Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la +tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le +visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les +plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette pipe +dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs +sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en +convulsions.--Cette scène est d'une belle horreur.--Alors Yuri Nokata se +met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa beauté, +ses charmes, ses yeux qui ont volé le coeur qui appartenait de droit à +sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de baisers, ses +bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement sa +raison.--Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et d'un +seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci gémit +douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle s'affaisse +épuisée. + +On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri +Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs +félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites, +Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour +ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille l'aperçoit; +écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, armée d'un glaive, +à la poursuite de la favorite qui peut à peine se traîner, elle la +rejoint sans peine; l'empoignant par ses cheveux défaits, elle la traîne +à travers le pont; fatiguée, elle change de main à plusieurs reprises +et, comme alors son sabre l'embarrasse, elle le tient entre les dents; +elle est odieuse et sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle +fait signe qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les +cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche +jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. On +donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va paisiblement +se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de thé et fume +encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a repris +haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; on y jette +aussi le bras coupé. + +Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de +Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles +peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les aperçoit; à +leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du meurtre; elles +pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle en donne l'ordre. Les +innocentes sont mises à mort sans avoir la force de se défendre. Leurs +cadavres vont rejoindre au fond de l'eau celui de leur maîtresse. + +Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très juste +observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va plonger +son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été jetés. Elle est +hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au moment où elle se penche +sur la rivière, une flamme sort de l'eau: c'est l'âme de Hototogisu. +Saisies d'effroi, Yuri Nokata et ses femmes veulent prendre la fuite; +mais au loin, quelqu'un arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont +que le temps de se cacher derrière une petite construction élevée sur un +côté de la scène. Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo, +qui fait sa ronde de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide +et de glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par +une des servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît +des taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la +rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de +l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et +s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa +cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un +témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de +confiance qui ont charge ordinaire de ses oeuvres meurtrières. Celle-ci, +armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à +l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire à deux +furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et s'en +débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à coups de plat +de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. Mais, si elle +est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au demeurant, son but est +atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui importe le reste. Elle +peut mourir maintenant.--Elle se suicide. + + + + +ACTE IV + + +_Premier tableau_: Une élégante maison de prostitution à Kyoto. + +Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s'y distrait en +visitant les lieux de plaisir. Il s'y est épris d'une femme auprès de +laquelle il se rend chaque soir en cachette. + +Il y avait, en ce temps-là, à Kyoto une bande de malfaiteurs dont +Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo[26], était le chef. Ces +drôles rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde. +Asama les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse. +Hoshikage le bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie: +«Tu m'as insulté». L'autre, qui veut éviter un éclat, fait des excuses; +elles ne sont pas acceptées. Mais l'adversaire, voyant qu'il a affaire à +un samuraï, se contente de lui demander son nom[27]. Le daïmyo à son +tour refuse de le satisfaire.--Il était alors défendu aux nobles de +passer la nuit dans les mauvais lieux.--Une querelle s'engage. Asama à +coups d'éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres. Ce jeu +de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation du +prestige de la naissance, tel qu'on l'entendait dans l'ancien Japon. Un +samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un être à tel point +supérieur au commun qu'à la scène on n'oserait le compromettre à tirer +le sabre contre une troupe de vulgaires malfaiteurs. L'éventail lui +suffit. Sa noblesse l'arme d'un pouvoir surhumain: il n'a guère qu'à +souffler sur le menu peuple pour l'anéantir. Ce n'est d'ailleurs pas une +simple fiction: sous l'ancien régime, l'ascendant des gens de race sur +le populaire était si _magnifique_ qu'il ne leur en fallait pas +davantage la plupart du temps pour nettoyer la place d'une foule mutine +ou mal intentionnée.--Alors le respect du rang était la base de tout +ordre social et le bon plaisir des grands la raison d'être du monde. +Cela a bien changé. + +Après s'être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de +souverain mépris purifie l'air qui l'entoure en l'éventant. C'est alors +qu'arrivent, attirés par le bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki[28] +et Asoheï[29]. Depuis plusieurs jours ils font de vains efforts pour +détourner le maître de ses escapades nocturnes. N'ayant pu réussir, ils +veillent sur lui à distance. Ils tentent encore une fois de l'entraîner +loin de ces lieux et lui font de respectueuses remontrances: il néglige +les devoirs que lui impose sa noblesse; cela lui portera malheur. Mais +il résiste à leurs sages conseils et se rend au pavillon de sa +maîtresse. + +_Deuxième tableau_: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de +la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d'un joli +jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception. + +Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s'avancent vers la +scène. D'un côté, c'est Oju, la courtisane, superbement habillée, +précédée d'un porte-lanterne, accompagnée de ses servantes dans l'ordre +des rites; elle s'appuie sur l'épaule d'un homme, sorte d'esclave qui +marche courbé pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le +tout est parfaitement conforme au cérémonial de la haute +prostitution[30]. Sur le passage opposé, le daïmyo marche gravement, +suivi de quatre ou cinq nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d'un +splendide _kimono_ en soie d'un bleu idéal et très finement +brodé.--C'est une des particularités du théâtre japonais que les +costumes y sont d'une richesse inouïe et sans aucun recours au +clinquant.--Arrivés vers le milieu de la salle, tous les acteurs +s'arrêtent, puis ceux-ci exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à +gauche, les deux processions se font face. Ce mouvement a quelque chose +de militaire.--Alors s'échange, par-dessus les têtes des spectateurs, +entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres +personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe +d'accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers le +pavillon.--Là on commence par souper; après quoi, Asama demande +gracieusement à Oju de faire apporter son _koto_, sorte d'instrument à +cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la +harpe, avec cette différence que les cordes s'allongent sur la boîte +d'harmonie comme celles d'un violon; cette boîte est elle-même de forme +rectangulaire et légèrement bombée.[31]--Oju prélude. + +A ce moment l'ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin de la +maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne Oju. Les +autres ne la voient pas encore, mais ils s'étonnent de ce qu'ils +entendent. Oju s'interrompt pour écouter. Alors Hototogisu entonne un +air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué va regarder à +l'extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu'il a laissée dans son domaine +seigneurial. Au comble de la surprise, il l'interroge: «Comment es-tu +ici?--Je suis ici pour te voir d'abord, répond-elle, et aussi pour voir +ma soeur aînée.--Qui est ta soeur?»--Elle raconte alors qu'à l'âge de +cinq ans, au passage d'un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par +mégarde contre une autre enfant et que, malgré leurs différentes +destinées, Oju est bien sa soeur[32]. Cette Oju est une des fille +d'Issaï qui ont été enlevées par les voleurs et vendues[33].--«En +cherchant mes parents, poursuit l'apparition, il m'est arrivé ce que tu +sais. Je suis devenue ta maîtresse. Ta belle-mère m'a fort maltraitée +et, pendant ton absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin +lasse de t'attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour +avoir le bonheur de te voir[34]».--On trouvera sans doute que cette +femme est de bonne composition et on s'étonnera qu'elle n'adresse pas à +son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre. D'après +nos idées cette situation n'aurait pu se produire sans vacarme. Nous +voyons au contraire des gens qui s'expliquent en toute simplicité: c'est +que nous sommes dans le Japon d'autrefois où le caprice du maître était +tenu pour raison suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement +qu'elle envie son sort: c'est là toute sa scène de jalousie.--Puis les +deux femmes se montrent mutuellement un souvenir qu'elles tiennent l'une +et l'autre de leur père: c'est une sorte de porte-bonheur dont +l'identité établit leur lien de parenté.--Le daïmyo est vivement ému; +les deux soeurs sont attendries; mais il n'y a aucune effusion; la +_dignité du lieu_ ne laisse pas place aux épanchements[35].--Tout à coup +Hototogisu disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on +trouve à la place qu'elle occupait tout à l'heure un _papier +funéraire_[36].--Le daïmyo et Oju se demandent ce que cela +signifie.--Hototogisu serait-elle morte?--Justement voici le _karo_ +(premier ministre) du daïmyo qui vient à point pour éclaircir ce +mystère: Il arrive d'Oshu et raconte le meurtre d'Hototogisu et le +suicide de la belle-mère.--On pleure. + +Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour +former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut +sur le manque d'unité du théâtre japonais. Nous en avons là un exemple +très caractéristique. Les points de contact entre les quatre premiers +actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne consistent guère +que dans la mise en scène de deux personnages déjà connus, Hoshikage et +Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette dernière partie. +Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la plupart d'entre +eux il ne sera même plus question. D'autres figures importantes vont +occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama, bien que ne paraissant pas +lui-même, continuera d'être le lien des situations dramatiques +auxquelles nous allons assister.--Quoi qu'il en soit, nous passons à un +ordre d'idées si différent de celui qui nous a conduits jusqu'ici qu'on +est tenté de se demander si c'est bien la suite du même drame.--On en va +juger. + + + + +ACTE V + + +_Premier tableau_: Sept années se sont écoulées dans l'intervalle des +deux actes. + +Le théâtre représente l'entrée du quartier des maisons de prostitution à +Kyoto[37]. + +Gorozô[38] et une servante dont il a fait sa femme, chassés du palais du +daïmyo, sont venus échouer à Kyoto où ils se sont affiliés à une bande +de malfaiteurs. Ils se disputent tout le jour et ne s'entendent que pour +faire le mal. L'homme est tombé malade; il fait des dettes. La femme est +réduite à se faire courtisane sous le nom de Satsuki. Hoshikage[39] veut +en faire sa maîtresse. + +Ce tableau n'est pour ainsi dire qu'une introduction aux scènes qui vont +suivre. + + +_Deuxième tableau_: Tcha-ya[40] de Kabutoya à Kyoto. L'ensemble du +tableau représente une rue de la ville. + +Satsuki et Hoshikage sont en tête à tête. Après une assez longue +discussion la femme consent à se donner, l'homme paye le prix du marché +et séance tenante Satsuki fait passer cet argent à Gorozô qui arrive à +point. D'après les usages consacrés, cela veut dire qu'elle rompt avec +lui. Mais il témoigne du dépit et repousse le sac. Il y a là une scène +assez comique égayée surtout par le serviteur de Gorozô, personnage +burlesque. En droit[41] les circonstances sont telles que le malheureux +n'a rien à objecter contré la détermination de sa femme. Néanmoins c'est +en jurant de se venger qu'il quitte la place.--Hoshikage part pour le +pavillon où doit avoir lieu le rendez-vous. Satsuki ne peut encore le +suivre. Elle a différentes choses à régler avant de sortir de la +_tcha-ya_. Son amie Oju[42], la maîtresse du daïmyo qui se trouve là, +lui propose de la remplacer pour un moment et de faire prendre patience +à son nouvel amant jusqu'à son arrivée. C'est accepté. Oju s'habille +avec les vêtements de Satsuki et sort munie de sa lanterne; étant +elle-même la maîtresse du daïmyo, il ne faut pas qu'elle soit reconnue. + +_Troisième tableau_: Une autre rue de Kyoto.--Au premier plan un de ces +échafaudages de seaux qui sont disposés de place en place, dans les +villes japonaises, en prévision des incendies.--A l'angle d'une maison +une lanterne allumée. + +Gorozô entre en scène armé d'un sabre nu. Il sait que sa femme doit +passer par là pour aller au rendez-vous. La rue est déserte: cela lui +convient.--Il monte sur une borne pour éteindre la lanterne +publique.--Obscurité complète.--Il se met en embuscade derrière les +seaux. Oju arrive. Gorozô la prend pour sa femme, se précipite sur elle +et la tue. Puis posément il lui coupe la tête qu'il enveloppé dans un +morceau d'étoffe[43] enlevé d'un coup de sabre au vêtement de la +victime. Il dissimule le cadavre derrière la cachette où il était +lui-même tout à l'heure et s'attache dans le dos le paquet contenant la +tête; de manière à conserver la liberté de ses mains. + +Il était temps d'en finir. Hoshikage las d'attendre vient lui-même à la +recherche de sa maîtresse et rencontre le mari. Il s'élève entre eux une +altercation où Gorozô dit des mots à double sens dont l'autre ne saisit +pas la portée. C'est, bien entendu, de l'objet du rendez-vous qu'il +s'agit. Hoshikage ne se doute de rien et Gorozô se retire sans encombre. + +Il y a dans toute cette scène d'assassinat et de tête coupée une minutie +de détails dont le réalisme ne saurait être raconté. Rien n'y est laissé +à l'imagination du spectateur. On ne peut se défendre d'en admirer la +sanglante illusion. + + + + +ACTE VI + + +_Tableau unique_: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi. + +Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore paru. +Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en étonnent.--Il y avait +dans l'ancien Japon une puissante organisation de clientèle qui rappelle +dans une certaine mesure la constitution sociale des Romains. Les liens +qui en résultaient étaient sans doute moins savamment combinés en droit, +mais en fait ils étaient peut-être plus solides[44]. + +Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et il +le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant +naturelles, sont, de tous les pays.--Il entend ses gens s'entretenir du +meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le récit de +l'événement a été imprimé et se vend dans les rues.--Etonnement de +Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il est au milieu d'une bande de +fous.--Il y a eu meurtre; il le sait bien, puisqu'il est le meurtrier. +Mais la victime n'est pas Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée. +Pourtant il garde ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler. +Il fait causer ses serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un +d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a acheté, dit-il, +parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a coûté cinq _rin_ avec une +chanson qui a déjà été composée sur le sujet. Notez le soin du serviteur +de dire le prix qu'il a payé ces petits papiers. Cette mesquinerie fait +ressortir par le contraste la situation morale de l'ancien Keraï. + +Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne +lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police +et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu +constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint toutefois +que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à Oju et qu'il +ne s'attire ainsi la colère de l'amant de cette femme qui est son +seigneur et dont il dépend encore bien que chassé par lui. Il se demande +s'il ne devrait pas rétablir les faits. Il a besoin de réfléchir et +congédie ses gens. + +Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. Il se +passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau +contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à l'heure +c'était une petitesse qu'on mettait en regard de la grande agitation +morale. A présent on lui oppose la pure et sainte tendresse du sentiment +maternel et l'amertume rétrospective d'une vie douloureuse. La pauvre +femme raconte sa triste existence; ses chagrins lui ont fait perdre la +vue; elle a tant pleuré dans sa vie! Mais maintenant qu'elle est auprès +de son fils, elle se sent heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en +terminant, que ce bonheur dure et qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle +sort en marmottant des prières. Mais ses dernières paroles ont produit +sur Gorozô un effet singulier. Le doute s'empare de lui[45]. Il jette un +coup d'oeil à toutes les issues pour constater qu'il est bien seul et +qu'il n'y a pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une +petite armoire où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les +linges, regarde et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il +s'y reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa +stupéfaction et sa terreur s'exprime en _crescendo_.--Jeu de scène +superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième acte, +avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo. + +Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur. C'était +pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses vêtements que portait +celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe qui enveloppait la tête est là +pour en témoigner.--Enfin il décide qu'il n'a plus qu'à mourir en brave +_samuraï_. Il doit le sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse +de son seigneur. D'après les anciennes moeurs, il n'avait pas à hésiter. +Libre à lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par +erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il +serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre.--Il va chercher sa +boîte à pinceaux et se met à écrire son testament. + +Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la maison en +se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle aussi, de la +mort d'Oju.--«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle entre et veut +parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne l'écoute pas, la repousse +et lui dit enfin: «Je n'ai que faire de la vie.» Là-dessus il la jette +brutalement dehors; elle va rouler au milieu de la rue.--La vieille +aveugle, qui a entendu les derniers mots de l'altercation conjugale, +rentre en scène et demande à son fils ce qu'il se passe.--«Rien», répond +celui-ci. Elle insiste. En manière de réponse Gorozô, dont l'impatience +augmente graduellement, oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre +mère dans la rue sans y mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa +femme. Elle tombe à terre non loin de celle-ci.--Gorozô ferme la porte +et se barricade à l'intérieur de la maison; il ne veut plus être +dérangé.--Ayant achevé d'écrire son testament, il apporte une petite +table d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju face +au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques +flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de chaque +côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces préparatifs +s'exécutent sans la moindre agitation apparente. C'est au moment de +mourir qu'un _samuraï_ doit surtout être calme. + +Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état de la lame +et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel funèbre dressé à la +tête de sa victime.--La position assise, les jambes croisées, était +réglementaire pour le _harakiri_ ou suicide par ouverture du ventre. +Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des rites pour +tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée en France, +on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le suicide de folie ou de +chagrin était alors peu répandu au Japon, peut-être parce que l'autre y +tenait assez de place. Le suicide y était non un acte de désespoir, mais +une affaire d'honneur. Or l'honneur exigeait que la mort volontaire fût +lente, parce qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la +mort qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les _samuraï_ avaient +un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils s'ouvraient le +ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément que devant un +public. Parfois un brave se découpait la peau et se labourait l'abdomen +pendant plus d'une heure sans expirer. Il tombait épuisé, mais respirant +encore; souvent alors un ami bienveillant lui donnait le coup de grâce. +L'honneur n'en souffrait pas. + +Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place +où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein +droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient se +suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux mânes d'Oju. La +vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de Satsuki, ne comprend pas +ce qui se passe. Elle demande des explications. Sa belle-fille, +surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est coupable du crime +de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par inadvertance causé la mort +de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée elle-même, mais c'est cachée sous +ses vêtements et en portant sa lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui +doit donc sa vie et elle lui paye ce qu'elle lui doit.--La vieille +femme, en palpant Satsuki, vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine. +Elle veut l'arracher.--Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir +de l'une aux prises avec la résolution de l'autre. + +Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle comprend que, lui +aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond pas. Il +n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé à sa sinistre +besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, cherche l'entrée de +la maison. Elle fait fausse route, revient sur ses pas; enfin elle sent +la porte sous ses doigts; elle appelle encore; même silence de son fils. +Par un effort désespéré elle enfonce le panneau et tombe à l'intérieur +de la chambre. Elle a dû se fracasser quelque membre, mais elle n'y +pense pas: elle est mère et son fils va mourir!--Celui-ci lui explique +alors pourquoi il faut qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que +l'aveugle se calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de +l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne pourrait +changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki s'est +traînée jusque dans l'appartement. + +Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une +bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause l'état de +leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la veille et qui est +la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a été arrêté; il va +être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux mourants: «C'est +un présent de départ[46].» + +La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle entre +les époux, tente de les réconcilier _in extremis_. Son rôle est +profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à +ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se +rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble de la +musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur revient à la +mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On bande la +blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, on +bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré autour +du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son _koto_. Ils +jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre eux +est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble +écouter.--L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y obtiennent +avec un art merveilleux l'association de l'horrible et du touchant.--Par +moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte moribonde reste comme en +suspens au milieu d'une note. Mais par un effort de volonté, il reprend +la mesure. Enfin le vague de la mort s'empare de l'un et de l'autre à là +fois. La flûte tombe; le _koto_ ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche +à tâtons les mains des deux époux; elle les saisit et les met l'une dans +l'autre.--Ils échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis. + +Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du +matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve +encore «_la danse des sept dieux_», sorte de ballet pantomime assez +grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand +spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune +suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et +reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les +admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne +l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans +nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire? + +[Illustration] + + + + +Footnotes + + +[1] On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à l'intérieur de la +même maison. + +[2] Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de grandeur +moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en général qu'un +étage, appelé _nikaï_. Depuis quelques années, on a bien fait quelques +constructions surmontées de deux étages, quoique bâties dans le style +indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans tous les cas, la +reproduction de pareils édifices n'est jamais utile au théâtre. + +[3] Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de +l'éclairage. + +[4] Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des +troupes de femmes connues sous le nom de _no_, qui ont la spécialité de +jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières. +Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier +ordre. + +[5] Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui s'est, pour +ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en habillant les +femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout ce qu'elles avaient +autrefois de grâce et de dignité. + +[6] La nonchalance nonpareille que donne à la marche l'usage que font +les filles de joie de _gaita_ démesurément hautes, en est un des traits +les plus saillants. Les _gaita_ sont les chaussures ou plutôt les socles +de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent +les pieds japonais. On les chausse au moyen d'une sorte de lanière, plus +ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt. + +On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre la mode des hautes +_gaita_ des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels se +perchent certaines de nos élégantes d'une catégorie similaire, en +exagérant jusqu'au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses des +talons Louis XV.--Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur la +_gaita_, quelle qu'en soit la hauteur, la démarche qui en résulte ne +peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut +talon. + +[7] Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont +été écrits _in extenso_ et sont de la sorte passés dans le domaine de la +littérature proprement dite. Mais c'est l'exception. + +[8] Seigneur féodal. + +[9] Un _keraï_ est un domestique dans le sens étymologique du mot, +c'est-à-dire un serviteur attaché à la maison d'un daïmyo ou même d'un +simple _samuraï_. Il est lui-même samuraï, c'est-à-dire noble. Il peut +avoir d'autres Keraï, également nobles, à son propre service. Le maître +du rang le plus élevé a certains droits absolus, non seulement sur ses +serviteurs immédiats, mais encore sur les serviteurs de ceux-ci. La +domesticité, tel que nous l'entendons et que nous l'avons introduite +dans ce pays, n'existait pas dans l'ancien Japon. Le Keraï est serviteur +et familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond +respect et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l'empêche pas de se +mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage. + +Dans toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en +notes, nous nous plaçons au point de vue de l'époque historique qui +fournit de sujets le théâtre japonais. Les moeurs sont déjà bien +changées. + +[10] Un autre _keraï_ du daïmyo Asama. + +[11] _Keraï_ du _Keraï_ Hanagaki. + +[12] On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque, +avaient cessé d'être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les +affranchissait d'ailleurs pas de certains devoirs envers le maître +auquel ils continuaient d'appartenir et d'être liés par des attaches +légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en fait, sur +ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus; le temps ne +les prescrivait pas; l'éloignement pouvait bien les rendre fictifs, mais +non les annuler. Le _ronin_ quittait le domaine de son maître et allait +même parfois prendre du service au loin chez un autre daïmyo; mais cela +ne pouvait légalement atteindre la situation d'état civil, c'est-à-dire +de servitude que lui avait faite sa naissance, envers son premier +seigneur.--La _servitude_, dans cette organisation, n'est pas exclusive +de la _noblesse_. + +[13] _Gawa_, fleuve, rivière, cours d'eau, torrent. + +[14] C'est le temple du premier tableau. + +[15] Ce n'est pas une de celles qu'on a vues à la scène précédente, mais +une troisième. + +[16] _Yama_, montagne. + +[17] Chasseur de profession, voleur de métier. + +[18] Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu _ronin_ par +conséquent, et se livrant au brigandage. + +[19] Ce meurtrier n'est autre qu'un homme de la bande de Nagoheï: 2e +tableau de l'acte Ier et 1er tableau de l'acte II. + +[20] On verra, à l'acte IV, qu'à ce moment le daïmyo venait de partir +pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère. + +[21] Personnage ayant déjà figuré au 1er acte dans le 2e et le +3e tableaux. C'est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le +compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la +suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face. + +[22] Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait +déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en s'attaquant à +la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel, mais ayant eu pour +effet de la défigurer et de la rendre malade, lui avait été administré. +Il paraît que cela n'avait pas suffi pour rendre le coeur d'Asama à son +épouse. On en vient alors au grand moyen. + +[23] Sous l'ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls +pouvaient porter le sabre; mais ils n'avaient droit qu'à un seul sabre +assez court, tandis que les _samuraï_ en portaient deux. + +[24] Les _to_ et les _karakami_. Les premiers sont en bois et servent à +clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts +de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour +les chambres. Les uns et les autres s'ouvrent et se ferment en glissant +dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde pour former +un encastrement qui permet, en soulevant le _to_ ou le _karakami_, de le +dégager de la rainure inférieure et, en l'inclinant ensuite, de +l'enlever tout à fait. Mais si l'on veut ouvrir en grand la maison, il +suffit de retirer de la sorte les _karakami_; les _to_ pouvant, sans +sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite des autres +jusqu'à de petites armoires disposées aux angles de l'habitation pour +les recevoir tous superposés. Les _karakami_, au contraire, à moins +d'être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne laissent à l'air qu'une +demi-ouverture. + +[25] Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que +pour trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs +pipes sans interruption. On l'allume chaque fois à un petit brasero _ad +hoc_ ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule +différence entre la pipe de femme et la pipe d'homme est dans la +longueur du tuyau; il est plus long pour l'usage féminin. Certaines +personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru qu'elles +servaient à fumer l'opium. C'est une grosse erreur. Au Japon, on ne fume +que du tabac; l'opium y est, du reste, sévèrement prohibé par le +gouvernement. + +[26] Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du IIe acte. + +[27] Sans doute dans l'intention de le compromettre. + +[28] C'est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours d'escrime sur +lequel s'est ouvert le rideau au premier acte et qui s'y est mesuré avec +Yakuro, cet autre keraï qui s'est entendu avec la belle-mère de son +maître, pour le trahir, au troisième acte. + +[29] Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce +personnage figurait aussi au concours d'escrime du premier acte. + +[30] C'est ce que les touristes appellent presque infailliblement dans +leurs notes de voyage: «Le cortège de l'impératrice,» singulier +_quiproquo_, mais qui démontre bien la majesté dont les rites +entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante. + +La plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à +celle-ci. Aussi n'a-t-on pas manqué d'écrire que l'impératrice est un +personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et l'écrivain, cela +va de soi, s'est mis en devoir d'en tirer des conséquences touchant les +moeurs du pays. Une pareille bévue ne peut s'expliquer que par une +ignorance totale et qui n'est guère pardonnable du caractère sacré de la +souveraineté et de tout ce qui en tient chez les peuples orientaux. + +[31] Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la +description de l'orchestre. + +[32] Voir le 3e tableau de l'acte I. + +[33] Voir le 1er tableau de l'acte II: la conversation des brigands. + +[34] Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre +que c'est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les yeux. + +[35] Le baiser n'existe, d'ailleurs, pas dans les moeurs du Japon. Cette +manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup les indigènes. +Chez eux on n'embrasse même pas les enfants. + +[36] C'était autrefois dans tout le Japon et c'est encore aujourd'hui +dans les campagnes une croyance très répandue que les morts reviennent +et que leurs ombres laissent en s'évanouissant des «papiers funéraires», +témoignages de l'apparition où sont écrits les conseils ou les +avertissements qu'ils donnent aux vivants.--Que cette variété de +spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant moyen d'abuser des +âmes crédules, cela n'est pas douteux.--La religion populaire des +Japonais est un culte de petits papiers: il suffit pour s'en convaincre +de visiter la première chapelle venue. + +[37] Au Japon, comme dans beaucoup d'autres pays, il y a pour toutes les +grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans les +centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une +véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le +cachet est singulièrement pittoresque.--C'est à coup sûr une des +curiosités du pays. + +[38] Ancien keraï. + + +[39] Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1er +tableau. + +[40] Maison de thé.--La _tcha-ya_ au Japon tient lieu de cabaret. + +[41] Il s'agit bien entendu de l'ancien droit.--N'oublions pas que +Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans l'impossibilité de +pourvoir à l'entretien de sa femme. Celle-ci n'aurait pu le quitter +purement et simplement; mais en lui donnant le prix de son infidélité +elle s'acquitte légalement envers lui.--Il est alors censé l'avoir +vendue lui-même. C'est une sorte de fiction comme il y en a en _droit +romain_. + +[42] Acte IV: 2e tableau. + +[43] Ce morceau est une de ces grandes manches de _kimono_ qui sont +particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume +formant poche ou même sac se trouve très propre à l'usage qu'en fait là +Gorozô. + +[44] N'est-il pas curieux, par exemple, de voir ce _ronin_ Gorozô, +devenu misérable, et toujours entouré d'une foule de gens dépendant de +lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n'y a cependant rien là +de contraire au vieil ordre social du Japon. + +[45] Chez les peuples superstitieux, on n'aime pas les souhaits de +bonheur; il semble toujours qu'ils cachent un malheur. Témoin cette +habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix +quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des voeux pour +l'avenir. + +[46] Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques +heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier, l'usage +veut qu'il reçoive de ses hôtes un «présent de départ». Quelle heureuse +idée que l'image de ces deux moribonds acceptant une bonne nouvelle +comme un _présent de départ_ pour l'autre monde. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + +***** This file should be named 26362-8.txt or 26362-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/3/6/26362/ + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26362-8.zip b/26362-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..069ae2d --- /dev/null +++ b/26362-8.zip diff --git a/26362-h.zip b/26362-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3e55ba2 --- /dev/null +++ b/26362-h.zip diff --git a/26362-h/26362-h.htm b/26362-h/26362-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e2ba512 --- /dev/null +++ b/26362-h/26362-h.htm @@ -0,0 +1,2040 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"><head> + + +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of TITRE, by AUTEUR</title> + +<style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + +p {margin-top:.75em; + text-align:justify; + margin-bottom:.75em; + text-indent:2em;} + +h1,h2,h3 {text-align:center; + clear:both;} + +h2 {margin-top:2em;} + +.sc {font-variant:small-caps;} + +body {margin-left:15%; + margin-right:15%;} + +.tr {text-align:center; + background-color:#f6f2f2; + color:#000; + border:solid #000 1px; + margin:5% 10%; + padding:2em;} + +.f1 {font-size:smaller;} + +#wrap {width:500px; + margin:0 20px;} + +#wrap ul {padding:20px 40px; + list-style:none; + float:left; + position:relative; + left:-2px; + top:-2px; + color:#4c7300;} + +#wrap li {border-bottom:1px dotted #000; + line-height:1.0; + margin:0 0 .5em 0; + position:relative; + width:100%; + float:left} + +#wrap li span {background:#fff; + padding:1px 0 1px 5px; + float:right; + color:#000; + position:relative; + top:.2em;} + +#wrap table span {float:left; + margin:0; + position:relative; + top:.2em; + padding:0 5px 0 0; + background:#fff;} + +table.act {width: 800px; + border: none;} + +td.act {border-bottom: 1px dotted; + text-align: left; + font-weight: normal; + padding:0px 8px 0 0;} + +caption{text-align: left; + margin: 0em 0em 1ex 4em; + font-weight: bold;} + +A:link {color:#8B0000; + text-decoration: none} +A:visited {color:#8B0000; + text-decoration: none} +A:active {color:#8B0000; + text-decoration: none} +A:hover {color:#8B0000; + text-decoration: underline} + +.fn_top{font-size: 70%; + vertical-align: top;} + +.fn_bot{text-align: right; + float: left; + width: 3em;} + +.fn{margin: 0em 0em 1ex 4em; + text-align:justify;} + + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> + + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le théâtre japonais + +Author: André Lequeux + +Editor: Ernest Leroux + +Release Date: August 19, 2008 [EBook #26362] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + + + + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + + +<div class="tr f1"> +<h1>Le théâtre japonais</h1> +<h2>Par</h2> +<h1>André Lequeux</h1> +<h3><em>BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE</em></h3> + +<img src="images/fig01.png" alt="Logo" class="figcenter" title="Logo" /> + +<h3>ERNEST LEROUX, ÉDITEUR</h3> + +<div align="center"><b>Paris</b><br /> +1889</div> +</div> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<a href="#i" class="toc">I</a><br /> +<a href="#ii" class="toc">II</a><br /> +<a href="#iii" class="toc">III</a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_i_sup_er_sup" class="toc"><span class="sc">Acte</span> I<sup>er</sup></a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_ii" class="toc"><span class="sc">Acte</span> II</a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_iii" class="toc"><span class="sc">Acte</span> III</a><br /> + <a href="#sc_acte_sc_iv" class="toc"><span class="sc">Acte</span> IV</a><br /> + <a href="#sc_acte_v_sc" class="toc"><span class="sc">Acte V</span></a><br /> + <a href="#sc_acte_vi_sc" class="toc"><span class="sc">Acte VI</span></a><br /> + + +<h1><a name="i" id="i"></a>I</h1> + +<p> L'amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs +amènent au Japon ne saurait mieux l'aller chercher qu'au +théâtre. Il la trouvera là avec ses nuances les plus caractéristiques et +les plus originales. La salle et la scène lui offriront ensemble un +champ d'observation merveilleusement disposé pour une étude de +mœurs et d'histoire. </p> + +<p> L'édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y +pénètre par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition +générale rappelle l'entrée de nos salles de spectacle; là sont les +bureaux de location. On trouve aussi à acheter des billets dans les +maisons de thé du voisinage, mais nous n'oserions affirmer +qu'ils y soient «<em>moins chers qu'au bureau</em>».–Le vestibule donne +accès, par deux portes, presque directement dans le parterre et deux +escaliers, on pourrait dire deux échelles conduisent à +l'amphithéâtre et aux couloirs qui commandent les loges; il +n'y a, bien entendu, qu'un seul étage. Sur la façade de la +rue, l'attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes, +des banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant +les principales scènes de la pièce qui tient l'affiche, le tout +donnant une note d'ensemble assez criarde: c'est de bonne +réclame. La grande salle que nous désignons sous le nom de parterre est +divisée en carrés égaux comme un damier, ou mieux comme un plafond à +caissons renversé: cela fait autant de loges de quatre, mais on s'y +entasse volontiers six ou sept. Les spectateurs enjambent les uns sur +les autres pour gagner leurs places; mais une fois chaque famille +installée dans sa boîte,–c'est le nom qui convient à la chose,–on +n'en sort plus sans absolue nécessité, ce qui n'empêche, la +représentation durant dix heures au moins, qu'il se fasse +momentanément de nombreux vides à chaque entr'acte. Mais on mange +là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à +l'aise. Il n'y a pas de siège, le Japonais ayant +l'habitude de s'asseoir sur ses talons et pouvant garder cette +position, la moins fatigante et la plus commode à son goût, pendant +toute une journée. + +</p> + +<p> Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à +spectateurs et au niveau des séparations d'où les têtes seules +émergent, courent d'un bout à l'autre de la salle, depuis les +portes qui donnent dans le vestibule du théâtre jusqu'à la scène. +C'est par là que pénètre le public du parterre; par là aussi que +pendant la représentation la plupart des acteurs font leurs entrées ou +leurs sorties, surtout lorsque la fiction veut qu'ils arrivent de +quelque endroit éloigné ou que, quittant la scène, ils marchent par les +rues ou à travers la campagne. «L'ouvreur» fait alors, en quelque +sorte, office «d'avertisseur». Cet employé de la porte est, +d'ailleurs, préposé à la garde d'une collection variée de +parapluies et parasols qu'il ouvre lui-même et passe à chaque +acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par +les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à +l'intérieur même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le +dialogue commence dans le dos du public, dès qu'un artiste a mis le +pied dans la salle et bien avant qu'il n'arrive à la hauteur +de la rampe; on s'arrête parfois à moitié chemin pour dire quelque +chose; ou bien on retourne sur ses pas, puis on revient en avant; on +arrive enfin sur la scène au moment voulu. La vie du drame gagne +beaucoup à ce procédé; toute la salle participe, pour ainsi dire, à +l'action. On voit quelle proportion prend la scène empiétant ainsi +jusqu'à l'entrée du parterre par-dessus les têtes des +spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les +provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la +voix. Pendant que l'action principale se déroule devant le public, +des scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés +de la salle, indépendantes pour les acteurs d'après la fiction du +drame, connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui +composent la pièce. Souvent aussi l'action principale se transporte +au milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple +de la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs, +assassins, libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter +avant d'agir, de préparer posément leur coup de main ou leur +exploit, ainsi qu'il est dans la nature des choses, avant +d'arriver sur le lieu même où il doit être perpétré. Le manque +d'espace amène parfois sur nos scènes, à cet égard, des situations +bien invraisemblables; c'est alors, par exemple, qu'on voit +tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en attendant que les +assassins se soient mis d'accord pour lui couper la gorge. Rien de +pareil n'est à craindre au théâtre japonais. </p> + +<p> Mais c'est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes +des spectateurs que c'est praticable, et ce n'est +matériellement possible qu'en raison de la position dans laquelle +on assiste au spectacle. Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y +prend peut-être un intérêt d'autant plus vif. Pour un spectateur +lâchant la bride à son imagination les passages en planches pourront +devenir des chemins agrestes et l'ensemble du parterre, un champ +bien cultivé; s'il veut que son plaisir soit complet, il +s'annihilera en tant qu'homme et s'identifiera au drame +comme un invisible esprit. </p> + +<p> La mise en scène est étonnante d'exactitude. Si l'action se +passe dans une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses +abords et son voisinage. L'architecture japonaise se prête, +d'ailleurs, à ce système de décoration, les palais eux-mêmes +n'atteignant jamais ici des proportions monumentales. Dans la +réalité, quand une maison est grandement ouverte, il n'en reste +guère que la charpente; on voit tout ce qui va et vient à +l'intérieur; dans ce cas, le théâtre n'a besoin de recourir à +aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison fermée, il +faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe; néanmoins on ne +néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la barrière, le +mur, la porte d'entrée, en un mot ce qui entoure immédiatement la +maison, le tout suivant la même coupe. </p> + +<p> Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur +elle-même par le mécanisme d'une plaque tournante qui en occupe +toute l'étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans +certains cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer +dans une maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre +tourne et de l'autre côté apparaît l'intérieur de la maison où +il pénètre<a href="#fn__1" name="fnt__1" id="fnt__1" class="fn_top">1</a>. Comme tout cela est bien compris pour faire vivre les +spectateurs au milieu même de l'action; il n'y a rien de +fictif ni de conventionnel dans la sortie et la rentrée de cet acteur; +ce qu'on a sous les yeux, c'est la réalité. On veut montrer au +public successivement le devant et le dos d'une maison, on la lui +retourne; rien de plus simple, puisque la maison y est tout entière. La +plaque tournante peut contenir trois tableaux ou plus exactement trois +théâtres à la fois, de sorte qu'il est possible de faire deux +changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est beaucoup plus +large que haut<a href="#fn__2" name="fnt__2" id="fnt__2" class="fn_top">2</a>. Quelques décorations accessoires sont ajoutées sur les +flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la salle, au milieu des +spectateurs.–Le rideau se tire de côté: il est orné de quelque dessin à +larges traits et d'une inscription gigantesque. </p> + +<p> La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène, +derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l'action. +Elle joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d'une +mélodie grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée, +sourde ou bruyante, autant que possible à l'unisson moral de la +situation. Cette mélodie sert à représenter aussi le murmure de la +nature: elle cherche des harmonies imitatives, devient tour à tour +tempête, zéphyr, tonnerre, pluie, cascade, courant léger, bruit +d'un corps qu'on jette dans l'eau et bouillonnement de +l'eau qui reprend sa place. </p> + +<p> La musique japonaise est exclusivement en mineur. C'est assez dire +qu'elle n'a aucun rapport avec nos mœurs musicales et que +notre oreille a besoin d'une certaine éducation locale pour +s'y faire, à plus forte raison pour la goûter. On y arrive +pourtant.–Autre particularité de la musique japonaise: elle est en +quelque sorte la contrepartie de la musique chinoise qui, toute en +majeur, se trouve par cet absolutisme également éloignée de nos +principes d'harmonie. Il en résulte cette conséquence assez bizarre +et pourtant logique, que des musiciens européens ont pu s'amuser, +en combinant des œuvres musicales japonaises et chinoises, à en tirer +une sorte de produit extrême-oriental et susceptible néanmoins, avec son +accoutrement assez fantasque, de se traduire sur nos instruments. </p> + +<p> Dans ses divisions essentielles l'orchestre japonais se rapproche +beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d'instruments. +Le <em>koto</em> et le <em>schamisen</em> rappellent la harpe et le violon avec tous ses +dérivés, violoncelle, basse, contralto; le <em>koto</em> est pareillement destiné +à produire dans l'orchestre des effets différents suivant sa +taille; le <em>schamisen</em> a plutôt certaines analogies avec la guitare; +c'est du reste en pinçant les cordes qu'on joue généralement +du schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont +les crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme +n'a rien de particulier, est le principal des instruments à vent. +Il y a enfin dans l'orchestre japonais une série de tambourins et +de timbales d'aspect assez original et qui occupent dans la +composition musicale une place beaucoup plus importante que les +instruments similaires en Occident. </p> + +<p> Du côté opposé à l'orchestre, dans une logette fermée par un +store, se tient le <em>chœur</em>: c'est un personnage qu'on ne voit +pas, mais qu'on entend souvent. Son rôle correspond assez +exactement à celui du chœur de la tragédie grecque; il tient cependant +plus de place dans le drame japonais, bien qu'il y demeure +modestement caché. Il représente le bon sens populaire et la morale +commune; mais il explique surtout le développement du drame; il raconte +au besoin ce qui se passe hors de la scène et dévoile les sentiments +intérieurs des personnages. Le drame japonais, étant une image aussi +fidèle que possible de la vérité, se déroule souvent et parfois pendant +des scènes entières en simple pantomime. Dans la vie réelle on ne parle +pas toujours, mais on agit sans cesse; on agit par cela seul qu'on +existe; on agit, soit qu'on s'agite dans un but quelconque, +qu'on se repose et qu'on pense, ou même qu'on reste +immobile sous le coup de la frayeur, de l'attente ou de la fatigue. +Si l'on dort, on n'agit peut-être pas soi-même; et encore, le +sommeil n'est-il pas une action <em>sui generis</em>, susceptible de bien +des variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans +des signes extérieurs et visibles, suivant qu'on est calme ou +agité, malade ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on +vit dans le sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui, +par rapport à lui. Qu'on soit mort enfin, on existe encore à +l'état de cadavre, de souvenir, de passé et à ces titres on +n'est pas encore nul dans la vie des hommes. Les actes de +l'humanité s'engendrent mutuellement; ils ont des +posthumes.–Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne parle +que quelquefois.–A cet égard, l'art s'affranchit dans notre +théâtre de toute vraisemblance: l'action y est toujours accompagnée +de la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser +toute l'attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène +capital, ce n'est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers +se poursuivent pendant lesquels les acteurs n'échangent que +quelques mots; les monologues sont rares et toujours parfaitement +justifiés, ce qui n'est pas le cas chez nous. C'est alors +qu'intervient le rôle du chœur invisible; il récite ou plutôt +psalmodie la pièce; il raconte la pantomime qui se joue devant les yeux +du public; sa voix expressive prend les intonations de circonstance; +elle se fait terrible ou harmonieuse; elle est généralement grave et +devient parfois tout à fait chantante. Cette manière de représenter la +vie fait que les acteurs japonais sont les premiers mimes du monde: dans +cet art, ils atteignent une perfection étonnante, grâce à laquelle un +drame au Japon est intéressant même pour l'étranger qui ne sait pas +un mot de la langue. Auprès d'eux, nos acteurs de pantomimes ne +sont que de vulgaires pantins: qu'est-ce, par exemple, que cette +série de gestes conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?–De +ridicules singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi. +C'est là du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au +point de vue de la vraisemblance: ce qu'on représente au Japon, +c'est, insistons-y, la vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou +pantomime sont également loin de la vérité. Dans la vie, on ne parle pas +toujours, mais on parle pourtant. Les gestes conventionnels que nous +trouvons si piteusement grotesques dans nos pantomimes sont là pour +suppléer à la parole absente. Les mimes japonais n'ont que faire de +ces idioties, car ils parlent quand ils ont à parler. La vie est parole +et action. Chez nous, le théâtre est, ou peu s'en faut, l'une +ou l'autre. Au Japon, il est l'une et l'autre. Nous en +arrivons ainsi à définir l'art dramatique japonais: une pantomime +affranchie des invraisemblances conventionnelles et où l'on parle +comme on parle dans la vie réelle.–Est-ce à dire que les acteurs +japonais parlent d'un ton naturel? Il s'en faut. Leurs salles +de spectacle n'étant pas calculées en vue de l'acoustique et +les spectateurs s'y livrant eux aussi <em>à la vie réelle</em>, qui est loin +d'être silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire +entendre, de prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même +assez déplaisante, mais à laquelle on s'habitue vite. </p> + +<p> Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c'est ce qui +remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation, +vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans +un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d'un +bonnet faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des +deux oreilles; on dirait les produits fantastiques d'un singe et +d'une chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des +accessoires, qui apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au +moment voulu et enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des +acteurs. Le talent de ces <em>personnages neutres</em> consiste à échapper autant +que possible aux regards du public tout en faisant ponctuellement leur +office. Ils n'avancent qu'en rampant et s'acquittent de +leur rôle avec une agilité d'escamoteurs. Ils ne comptent pas dans +la pièce<a href="#fn__3" name="fnt__3" id="fnt__3" class="fn_top">3</a>. </p> + +<h1><a name="ii" id="ii"></a>II</h1> + +<p> Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.–Où sont les +actrices?–Il n'y en n'a pas.–Mais les rôles de femmes?–Ce sont +les acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains +petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est +féminine. Les rôles d'hommes y sont joués par des femmes. Mais +c'est un art inférieur<a href="#fn__4" name="fnt__4" id="fnt__4" class="fn_top">4</a>. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas +mélangés au théâtre japonais. C'est, assure-t-on, une question de +morale. Mais à la vérité, s'il faut en croire ce qu'on nous a +raconté sur les mœurs des artistes de l'Extrême-Orient, il est +douteux que la morale y trouve son compte. </p> + +<p> Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et +encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d'une façon +étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes, +qu'à cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin +les acteurs sont à ce point habiles dans l'art d'imiter +qu'ils achèvent l'illusion en donnant, à s'y méprendre, +le cachet le plus féminin à leurs allures, à leurs gestes, à leurs +manières. Ils savent copier,–ils y sont exercés dès l'enfance,–la +démarche si particulière des grandes dames japonaises<a href="#fn__5" +name="fnt__5" id="fnt__5" class="fn_top">5</a> et celle plus particulière +encore des grandes courtisanes. Cette dernière, qu'on pourrait +qualifier de classique tant elle est consacrée par les rites de la vie +élégante et galante, est comme la suprême expression de la langueur la +plus efféminée<a href="#fn__6" name="fnt__6" id="fnt__6" class="fn_top">6</a>. </p> + +<p> Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la +pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu'ils +l'entendent?–Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent +eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l'auteur +ne donnant d'ordinaire qu'une idée et un canevas plus ou moins +détaillé sur lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le +rôle de celui-ci est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs +apportent chaque jour, sans même le consulter et souvent à +l'improviste, des améliorations ou des modifications non seulement +à leur jeu, mais encore à l'action et jusqu'au fond de +l'intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en présence du +public pendant plusieurs semaines avant d'être définitive. Il faut +que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier ordre. +Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d'art +dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités. +L'unité d'action elle-même est là moins respectée. Le drame +japonais, nous l'avons dit, est plus une imagé de là vie réelle +qu'une peinture idéale soumis à des principes artistiques. Aussi +l'auteur et les acteurs qui, ne se bornant pas au rôle +d'interprètes, participent à la confection de la pièce, ne +craignent pas de la surcharger d'incidents assurément dans la +nature des choses, mais n'ayant que faire à l'action +principale. Loin d'y voir un défaut, ils pensent ainsi se +rapprocher de la vérité, leur point de mire, et en fait ils s'en +rapprochent, les drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours +ordinaire de l'existence et leur développement étant entrecoupé de +mille circonstances étrangères plus ou moins banales.–Avec des règles +aussi larges, la plus grande liberté, d'invention peut être laissée +à la fantaisie de l'acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre +ce rôle sur la scène. Il suffit qu'il se pénètre des données +capitales du drame et qu'il s'identifie au personnage +qu'il représente. Il en résulte que l'art dramatique est ici +tout différent de ce qu'il est chez nous. Le fond d'une pièce +ne varie guère, il est vrai, d'un jour à l'autre; mais la +récitation n'est pas fixe à ce point qu'elle enchaîne les +acteurs. Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre +l'intrigue sans se déconcerter de la tournure plus ou moins +imprévue qu'elle prend. Ils ont toujours la réplique prête à tout +et la plus grande difficulté du métier, difficulté dont ils sont maîtres +à merveille, est d'éviter d'une part les précipitations +inopportunes qui pourraient engendrer le désordre et la confusion, de +l'autre les hésitations ou les étonnements qui risqueraient de +laisser tomber gauchement le dialogue.–Inutile d'ajouter qu'il +n'y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on écrit <em>in +extenso</em> le texte de certains passages où les mots ont une portée +capitale en vue de certains effets étudiés à l'avance. Dans ce cas, +on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n'est pas, comme +chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la +scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les +spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l'exercice +de ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu'il +ne compte pas et on fait abstraction de sa présence. </p> + +<p> Ce n'est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à +la recherche de la vérité, s'affranchit de l'unité +d'action. On aurait peine à discerner où se trouve le dénouement de +la pièce; à la vérité, il n'en existe pas, ou, si l'on veut, +il y a plusieurs dénouements. D'un bout à l'autre de la +représentation, l'intrigue varie singulièrement. La même série de +faits amenant une <em>solution</em> ne se prolonge guère au delà de deux ou trois +actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On voit donc se +dérouler successivement trois ou quatre situations dramatiques presque +sans relations entre elles et il est difficile de reconnaître par +quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne sont pourtant pas +autant de drames distincts et, en y regardant de près, il n'est pas +impossible de suivre le fil des événements qu'on a sous les yeux +pendant une dizaine d'heures.–Ce décousu est encore l'image +fidèle de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à +un moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la +représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur +mort peut avoir des conséquences dramatiques qu'il n'est pas +indifférent de connaître. Ce point de vue entre d'autant plus en +ligne de compte dans l'art japonais que la passion dominante dans +le drame est, non pas la jalousie comme chez nous,–celle-ci +n'intervient guère ici qu'à titre d'incident,–mais la +vengeance. La provocation, la conception, la préparation de la +vengeance, voilà les raisons d'être de l'art dramatique; +c'est là qu'il repose tout entier. Le Japonais est +essentiellement vindicatif et l'histoire du Japon est une +interminable épopée de la vengeance. </p> + +<p> De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en +engendrant une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. +Comme en Corse, il y a eu au Japon des <em>vindette</em> célèbres qui ont duré +plusieurs siècles, entretenues par une série interminable de meurtres se +commandant les uns les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est +pas un dénouement définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. +Le drame japonais est une fenêtre ouverte sur un coin de la vie +terrestre. Après toute une journée de ce spectacle, on doit être +fatigué; alors on ferme la fenêtre. Autrefois, les représentations +commençaient dès le matin et se terminaient bien au delà du coucher du +soleil; elles pouvaient durer presque sans interruption de quinze à +dix-huit heures. Sous l'influence de la civilisation, les mœurs +japonaises s'amollirent: aujourd'hui, après dix heures de +drame, on croit en avoir assez; on commence plus tard et on finit plus +tôt. Depuis quelque temps, dans les grands théâtres, la nuit venue on +allume le gaz; il y a une rampe comme chez nous. Mais on n'en est +pas encore là dans les théâtres secondaires, où on continue d'avoir +recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul connu, dont +l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une +originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître +et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes. +Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la +salle; les spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène +elle-même reste dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure +de chaque artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de +voir au théâtre, c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur +en scène est accompagné dans ses mouvements par un de ces personnages +neutres, de ces êtres indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons +déjà parlé, qui lui tient constamment sous le nez un lampion à +réflecteur, fixé au bout d'un manche; chaque acteur a <em>son ombre</em> qui +le suit ainsi pas à pas dans toutes ses allées et venues. Il faut +convenir que le public japonais, si exigeant sur la copie du vrai, doit, +en ce qui concerne cet éclairage, rabattre beaucoup de ses prétentions. +Mais il semble qu'il a l'esprit ainsi fait: il ne veut pas +qu'on lui supprime quelque chose de la réalité de la vie; mais on +peut y ajouter; il lui suffit alors de faire abstraction: il sait +retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de notre art +dramatique. </p> + +<p> La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; +maigres encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire +entendre. L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le +nom de l'acteur auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut +toujours, mais perd chaque jour du terrain. En Europe, le public nomme +bien les artistes, mais c'est pour un ou plusieurs «rappels», +lorsqu'ils sont sortis de scène; ici, c'est au beau milieu +d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de scène +muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il +serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y +entre de la tendresse et de l'affectation maniérée. </p> + +<p> L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il +n'est pas étonnant qu'il n'existe guère dans la +littérature japonaise de théâtre écrit<a href="#fn__7" name="fnt__7" +id="fnt__7" class="fn_top">7</a>. Tout ce que peut se procurer +l'amateur qui désire garder un souvenir de la pièce qu'il a +vue ou se préparer par provision à celle qu'il va voir, c'est +un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont multiples pour +un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux. Cela +tient à leur origine: ils sont l'œuvre de divers spectateurs en +contrat avec les libraires ou appartenant au <em>reportage</em> des journaux +indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces +divergences entre les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes +faites le même jour et que, tant que l'affiche est encore neuve, la +pièce subit des variantes à chaque représentation. Or, c'est +justement pendant cette période de tâtonnements que les livrets sont +écrits. </p> + +<h1><a name="iii" id="iii"></a>III</h1> + +<p> Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique +au Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver +dernier dans un grand théâtre de Tokio. </p> + +<p> Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En +dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second +ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant +l'importance et le goût artistique des populations. Osaka même, qui +dépasse en nombre d'habitants, l'ancienne résidence impériale, +est, au point de vue théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé +dans cette ville de commerce et d'industrie pour qu'il reste +du temps à consacrer au spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, +comme en France, un délassement du soir mérité par le labeur du jour, +mais bien l'occupation, l'absorption même de toute une +journée. </p> + +<p> Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes. +Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de +drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble +pendant plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour +qu'on s'en tire, car la mise en scène est fort coûteuse. </p> + +<p> La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes +et treize tableaux. Son titre est: «<em>Ume no haru tate-shi no go sho +zome</em>».–Comment traduire cela?–Décomposons la phrase en mot à mot, +suivant la construction grammaticale japonaise: <em>go sho zome</em> = tentures +garnissant un appartement à la cour;–<em>no</em> = de;–<em>tate-shi</em> = une partie +d'une grande habitation;–<em>ume no haru</em> = le printemps des +pruniers.–C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir +consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre +énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des œuvres +de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils +désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique +et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que +cette règle y soit respectée. </p> + +<p> Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux +premiers actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au +troisième; mais c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les +plus belles scènes. J'invoque en outre, comme circonstance +atténuante, que, tout compte fait, je suis encore resté au théâtre ce +jour-là au moins sept heures consécutives. En France, sept heures de +drame noué feraient coucher à trois heures du matin. Au Japon, la pièce +entière en dure dix; en supposant l'ouverture à notre heure, on en +aurait pour toute la nuit, jusqu'au lever du soleil, même en hiver. +Notez que les Japonais arrivent au théâtre avant le premier acte et +jusqu'au bout ne perdent pas une scène. </p> + +<p> Abordons ce compte rendu du «<em>Ume no haru</em>… etc. »… Qu'on nous +permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes, +d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être +intéressant d'avoir sous les yeux un ensemble complet de la pièce: +on saisira mieux de la sorte la suite du drame et on verra, par ce +spécimen, en quoi consistent ces analyses imprimées dont nous avons déjà +parlé. </p> <div id="wrap"> <table class="act" summary="Distribution d'après l'affiche:"> <caption>Distribution d'après l'affiche:</caption> + +<tr><td><span><em> Personnages principaux</em></span></td> <td><span><em> Noms des +artiste</em></span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Asama, le daïmyo</span></td> <td><span>Sakato.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Hototogisu, concubine du daïmyo, fille de Issaï</span></td> <td><span>Nakamura Fukusuke.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Yukieda, jeune samuraï (allant en pèlerinage au 2<sup>e</sup> acte)</span></td> +<td><span> <em>id.</em></span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>O Sugi, mère de Gorozô</span></td> <td><span>Ishikawa Jubizo.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Asoheï, serviteur de Hanagaki </span></td> <td><span>Nakamura Tsurugoro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Yakuro, keraï du daïmyo</span></td> <td><span>Nakamura Dengoro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Satsuki, courtisane, femme de Gorozô</span></td> <td><span>Kawabara Saki Kunitaro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Hoshikage, ancien keraï du daïmyo, chassé, devenu voleur</span></td> <td><span>Nakamura.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Oju, courtisane, fille de Issaï, sœur de Hototogisu</span></td> <td><span>Iwaï Matsu +Nos'ka.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo</span></td> <td><span>Kikusaburo.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Issaï, maître de thé du daïmyo</span></td> <td><span>Iwaï Shige Matsu.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Nadeshiko, femme légitime du daïmyo</span></td> <td><span>Yeinos'ke.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Takekuma, médecin du palais</span></td> <td><span>Ouokami Matsu Nos'ke.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Seppei, domestique d'Issaï </span></td> <td><span>Sakato.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Yuri Nokata, mère de Nadeshiko, et belle-mère du daïmyo</span></td> <td><span>Kikugoro.</span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Nagoheï, chasseur, en réalité voleur</span></td> <td><span> <em>id.</em></span></td></tr> + +<tr><td class="act"><span>Gorozô, ancien keraï disgracié</span></td> <td><span> <em>id.</em></span></td></tr> + +</table></div> + +<p> L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit +trois rôles est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus +célèbre de la troupe. Les disputes de préséance au programme, entre +comédiens, sont inconnues au Japon. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_i_sup_er_sup" id="sc_acte_sc_i_sup_er_sup"></a><span class="sc">Acte</span> I<sup>er</sup></h2> + +<p> <em>Premier tableau</em>: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l'Oshu. </p> + +<p> Un petit <em>daïmyo</em><a href="#fn__8" name="fnt__8" id="fnt__8" class="fn_top">8</a> ouvre un concours d'escrime en l'honneur du +dieu. Le président est un fidèle <em>keraï</em><a href="#fn__9" name="fnt__9" +id="fnt__9" class="fn_top">9</a> nommé Hanagaki.–Nombreuse et brillante +réunion; personnages richement vêtus.–Asama, c'est le nom du +daïmyo, s'y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il +est accompagné par Hanagaki.–Procession.–Arrivée devant le temple.–Le +concours a lieu sur la piste.–Suite de combats.–En dernier lieu, +Yakuro<a href="#fn__10" name="fnt__10" id="fnt__10" class="fn_top">10</a> et Hanagaki se mesurent. Yakuro n'est pas en veine ce +jour-là; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître, +n'est pas sympathique au public. On voudrait l'humilier. +Asoheï<a href="#fn__11" name="fnt__11" id="fnt__11" class="fn_top">11</a> excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les +combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne +des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï +qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l'arrête en disant +qu'il a vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se +reposer chez le prêtre du temple. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Devant le temple <em>Awabida mura jizo.</em>–Il fait nuit. </p> + +<p> Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a +donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de +rizière. Au temple, il s'arrête pour se reposer. Subitement il se +sent percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le +coup, il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève +son argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui +es-tu?» Une éclaircie laisse voir un <em>ronin</em><a href="#fn__12" +name="fnt__12" id="fnt__12" class="fn_top">12</a>. Issaï veut reprendre son +argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel +s'obscurcit de nouveau.–Arrivent les deux filles de Issaï qui, +accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup, +elles buttent contre quelque chose: c'est le corps du père. Elles +lui prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît +ses filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le +venger.–Il expire.–Ses filles vont chercher du secours au village. </p> + +<p> <em>Troisième tableau</em>: Lit du fleuve Madori-Gawa<a href="#fn__13" +name="fnt__13" id="fnt__13" class="fn_top">13</a> ayant sa source au temple +de Mano Miyojin<a href="#fn__14" name="fnt__14" id="fnt__14" class="fn_top">14</a>, dont il alimente la piscine d'ablutions. </p> + +<p> Après le concours d'escrime, le daïmyo a distribué les +récompenses. Au retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes +qui errent, cherchant quelqu'un à dévaliser.–Une fille +d'Issaï<a href="#fn__15" name="fnt__15" id="fnt__15" class="fn_top">15</a>,–on ne sait encore à ce moment qui est cette +fille,–arrive à une pierre commémorative. Ces hommes l'entourent; +ils veulent en abuser. Mais le daïmyo les a vus et s'est douté de +la chose. Il lance ses gens au secours de la malheureuse. Les drôles +s'enfuient.–La jeune fille plaît au daïmyo. Elle raconte +qu'elle cherche ses parents dont elle a été séparée depuis +l'âge de cinq ans. Ses parents d'emprunt sont morts. Elle +voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents +qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.–«Le jour je marche, +dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»–Yakuro comprend le désir du +daïmyo et conduit la jeune fille au palais. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_ii" id="sc_acte_sc_ii"></a><span class="sc">Acte</span> II</h2> <div class="level2"> + +<p> <em>Premier tableau.</em> Au pied de l'Iwate-yama<a href="#fn__16" +name="fnt__16" id="fnt__16" class="fn_top">16</a>. Habitations rares.–Soir +d'une journée de neige. </p> + +<p> Des gens de la bande du chasseur Nagoheï<a href="#fn__17" +name="fnt__17" id="fnt__17" class="fn_top">17</a> arrivent armés de pioches +et portant une caisse d'aspect singulier, sans doute volée au +temple du dieu de la montagne. Ils s'avancent avec entrain sur la +neige.–Halte.–La conversation roule sur l'objet du vol que leur +chef Nagoheï leur a ordonné. Puis l'un d'eux explique que +Issaï, le maître de thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut, +affublé du masque et des vêtements qu'on porte à la procession du +dieu, se présenter dans la maison d'Issaï, effrayer les deux filles +et en profiter pour voler l'argent et enlever ces filles qu'il +vendra ensuite à des maisons de prostitution.–Ils continuent leur +route.–Le jeune Yukieda, brave et fidèle Keraï du daïmyo, va au temple +en pèlerinage pour le compte de son maître. Tout à coup d'un fourré +sort un voleur qui l'arrête par derrière en lui demandant la bourse +ou la vie. Le jeune homme le regarde de travers, lui dit qu'il va +au temple et que, s'il ne le lâche pas, il va le coucher par +terre.–Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé au fond du +ravin.–Yukieda continue sa route. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Temple du dieu de la montagne. </p> + +<p> Arrivée du même samuraï.–Il butte contre quelque chose qui se trouve +être le corps du voleur qu'il a rencontré tout à l'heure: «Ah! +tu as roulé jusqu'ici», dit-il simplement.–Les portes du temple +sont ouvertes.–Hoshikage<a href="#fn__18" name="fnt__18" id="fnt__18" class="fn_top">18</a> (autrement dit le redoutable Kesataro) +paraît. On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d'Issaï) et +son serviteur Sappeï.–Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour +obtenir la punition du meurtrier d'Issaï<a href="#fn__19" +name="fnt__19" id="fnt__19" class="fn_top">19</a>.–Une lutte s'engage à +la fin de laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de +Hoshikage qui pense par ce moyen pouvoir s'introduire de nouveau +chez son seigneur. </p> + +<p> Nous, arrivons à la partie de la pièce qu'il m'est permis de +raconter <em>de visu</em> et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_iii" id="sc_acte_sc_iii"></a><span class="sc">Acte</span> III</h2> + +<p> <em>Premier tableau</em>: Le théâtre représente le jardin du palais sur la +rivière Katakami-Gawa, en Oshu.–On est au milieu d'avril; les +arbres sont en fleurs. </p> + +<p> Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la +femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se +sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin +du premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des +brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre +dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq +ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée +que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle +ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, +celle-ci étant sa propre enfant<a href="#fn__20" name="fnt__20" +id="fnt__20" class="fn_top">20</a>. Ses servantes, quoi qu'elles +fassent, ne peuvent parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï +Yakuro<a href="#fn__21" name="fnt__21" id="fnt__21" class="fn_top">21</a>, officier au service du daïmyo. Il fait signe à la mère de +Nadeshiko qu'il a quelque chose à lui dire. Celle-ci toujours +méfiante congédie celles de ses femmes qui ne lui inspirent pas grande +confiance. Yakuro s'approche et lui fait des condoléances sur le +dédain du seigneur pour Nadeshiko depuis l'arrivée au palais de +Hototogisu, la concubine. Avec mille circonlocutions il raconte +qu'il a fait des propositions au médecin qui a promis un poison +mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions sont bien +superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata, la +mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce<a +href="#fn__22" name="fnt__22" id="fnt__22" class="fn_top">22</a>.–Jeu de +physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.–Le +médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser +le temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à +brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer +cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais +Yakuro, à voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le +laisser partir ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion +et elle annonce au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui +offrir un sabre<a href="#fn__23" name="fnt__23" id="fnt__23" class="fn_top">23</a>. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; +elle tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance +dans l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de +tant de faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata +l'en frappe et le tue d'un seul coup.–Ce médecin était un +témoin incommode; il fallait s'en débarrasser. La vieille paraît +enchantée de son succès; elle ne s'en tiendra du reste pas +là.–Rires flatteurs de Yakuro et des servantes.–Ordres donnés pour +administrer le poison à Hototogisu. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Le pavillon habité par la favorite.–Les panneaux +extérieurs<a href="#fn__24" name="fnt__24" id="fnt__24" class="fn_top">24</a> étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort +élégante.–Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où +circule une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag +qui n'existent qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la +moitié d'un des passages qui vont d'un bout à l'autre de +la salle. Le décor se prolonge ainsi entre les spectateurs et tout à +l'heure l'action se portera tout entière, au moment le plus +dramatique, au milieu même du public. </p> + +<p> Au <em>tirer</em> du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes, +paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie +dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et +sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart +du visage.–Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la rivière +en sont impressionnés.–La nuit venant, Hototogisu congédie ses +suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange +se fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, +aussitôt suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va +fuir; mais le revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui +parler. Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel +effroi en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, +par cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il +parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de +tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont +elle souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, +mais qui ne la fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix +se défaire de la rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un +poison infaillible.–«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour +salaire j'ai reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la +médecine qu'on vous offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie +qui vous ronge, vous en serez guérie en buvant le contenu d'un +petit flacon que vous trouverez là.»–Il montre la niche du dieu +domestique.–«Voilà ce que j'avais à vous dire.»–Il +disparaît.–Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient d'entendre. +Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en effet la fiole. +Elle absorbe le liquide et par un enchantement instantané il ne reste +plus un bouton sur son visage; elle est redevenue belle. Elle va +chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se regardant; elle +se mire avec des gestes qui rappellent la scène des bijoux de +<em>Faust</em>.–Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre pour se reposer. +</p> + +<p> On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont +deux servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec +précaution sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous +apprennent que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer +serait plus sûr que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le +pavillon; se séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis +s'y précipitent en même temps. Le store se lève; on voit la +malheureuse Hototogisu couverte de sang se débattant entre ces deux +forcenées; elle est épuisée et tombe; on la croît morte. </p> + +<p> Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de +trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur +besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa +victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la +traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient +de lui révéler.–«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, +c'est moi qui t'ai mise dans cet état.–Pourquoi?–N'est-ce +pas toi qui as accaparé le cœur de mon gendre? Ma fille est résignée et +dévore sa honte en silence. Mais moi, je n'en puis faire autant.» +La jeune femme a un geste de révolte. Toutes se jettent sur elle et la +criblent de coups de sabre et poignard. Elle retombe, mais elle respire +encore. Le sang ruisselle sur ses vêtements. Yuri Nokata va prendre +place sur un banc pour mieux jouir du spectacle de sa vengeance. Elle +n'a nullement l'âme troublée, car elle se fait servir du thé +et fume une petite pipe<a href="#fn__25" name="fnt__25" id="fnt__25" class="fn_top">25</a>, ce qui est en quelque sorte +l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux +sexes.–Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la +tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le +visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les +plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette +pipe dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs +sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en +convulsions.–Cette scène est d'une belle horreur.–Alors Yuri Nokata +se met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa +beauté, ses charmes, ses yeux qui ont volé le cœur qui appartenait de +droit à sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de +baisers, ses bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement +sa raison.–Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et +d'un seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci +gémit douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle +s'affaisse épuisée. </p> + +<p> On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri +Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs +félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites, +Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour +ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille +l'aperçoit; écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, +armée d'un glaive, à la poursuite de la favorite qui peut à peine +se traîner, elle la rejoint sans peine; l'empoignant par ses +cheveux défaits, elle la traîne à travers le pont; fatiguée, elle change +de main à plusieurs reprises et, comme alors son sabre +l'embarrasse, elle le tient entre les dents; elle est odieuse et +sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle fait signe +qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les +cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche +jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. +On donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va +paisiblement se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de +thé et fume encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a +repris haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; +on y jette aussi le bras coupé. </p> + +<p> Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de +Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles +peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les +aperçoit; à leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du +meurtre; elles pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle +en donne l'ordre. Les innocentes sont mises à mort sans avoir la +force de se défendre. Leurs cadavres vont rejoindre au fond de +l'eau celui de leur maîtresse. </p> + +<p> Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très +juste observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va +plonger son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été +jetés. Elle est hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au +moment où elle se penche sur la rivière, une flamme sort de l'eau: +c'est l'âme de Hototogisu. Saisies d'effroi, Yuri Nokata +et ses femmes veulent prendre la fuite; mais au loin, quelqu'un +arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont que le temps de se +cacher derrière une petite construction élevée sur un côté de la scène. +Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo, qui fait sa ronde +de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide et de +glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par une des +servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît des +taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la +rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de +l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et +s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa +cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un +témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de +confiance qui ont charge ordinaire de ses œuvres meurtrières. Celle-ci, +armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à +l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire +à deux furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et +s'en débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à +coups de plat de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. +Mais, si elle est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au +demeurant, son but est atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui +importe le reste. Elle peut mourir maintenant.–Elle se suicide. </p> + +<h2><a name="sc_acte_sc_iv" id="sc_acte_sc_iv"></a><span class="sc">Acte</span> IV</h2> + +<p> <em>Premier tableau</em>: Une élégante maison de prostitution à Kyoto. </p> + +<p> Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s'y distrait +en visitant les lieux de plaisir. Il s'y est épris d'une femme +auprès de laquelle il se rend chaque soir en cachette. </p> + +<p> Il y avait, en ce temps-là, à Kyoto une bande de malfaiteurs dont +Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo<a href="#fn__26" +name="fnt__26" id="fnt__26" class="fn_top">26</a>, était le chef. Ces drôles +rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde. Asama +les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse. Hoshikage le +bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie: «Tu +m'as insulté». L'autre, qui veut éviter un éclat, fait des +excuses; elles ne sont pas acceptées. Mais l'adversaire, voyant +qu'il a affaire à un samuraï, se contente de lui demander son nom<a +href="#fn__27" name="fnt__27" id="fnt__27" class="fn_top">27</a>. Le daïmyo +à son tour refuse de le satisfaire.–Il était alors défendu aux nobles de +passer la nuit dans les mauvais lieux.–Une querelle s'engage. Asama +à coups d'éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres. +Ce jeu de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation +du prestige de la naissance, tel qu'on l'entendait dans +l'ancien Japon. Un samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un +être à tel point supérieur au commun qu'à la scène on +n'oserait le compromettre à tirer le sabre contre une troupe de +vulgaires malfaiteurs. L'éventail lui suffit. Sa noblesse +l'arme d'un pouvoir surhumain: il n'a guère qu'à +souffler sur le menu peuple pour l'anéantir. Ce n'est +d'ailleurs pas une simple fiction: sous l'ancien régime, +l'ascendant des gens de race sur le populaire était si <em>magnifique</em> +qu'il ne leur en fallait pas davantage la plupart du temps pour +nettoyer la place d'une foule mutine ou mal intentionnée.–Alors le +respect du rang était la base de tout ordre social et le bon plaisir des +grands la raison d'être du monde. Cela a bien changé. </p> + +<p> Après s'être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de +souverain mépris purifie l'air qui l'entoure en +l'éventant. C'est alors qu'arrivent, attirés par le +bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki<a href="#fn__28" name="fnt__28" +id="fnt__28" class="fn_top">28</a> et Asoheï<a href="#fn__29" name="fnt__29" +id="fnt__29" class="fn_top">29</a>. Depuis plusieurs jours ils font de vains +efforts pour détourner le maître de ses escapades nocturnes. +N'ayant pu réussir, ils veillent sur lui à distance. Ils tentent +encore une fois de l'entraîner loin de ces lieux et lui font de +respectueuses remontrances: il néglige les devoirs que lui impose sa +noblesse; cela lui portera malheur. Mais il résiste à leurs sages +conseils et se rend au pavillon de sa maîtresse. </p> + +<p> <em>Deuxième tableau</em>: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de +la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d'un +joli jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception. </p> + +<p> Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s'avancent vers +la scène. D'un côté, c'est Oju, la courtisane, superbement +habillée, précédée d'un porte-lanterne, accompagnée de ses +servantes dans l'ordre des rites; elle s'appuie sur +l'épaule d'un homme, sorte d'esclave qui marche courbé +pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le tout est +parfaitement conforme au cérémonial de la haute prostitution<a +href="#fn__30" name="fnt__30" id="fnt__30" class="fn_top">30</a>. Sur le +passage opposé, le daïmyo marche gravement, suivi de quatre ou cinq +nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d'un splendide <em>kimono</em> en +soie d'un bleu idéal et très finement brodé.–C'est une des +particularités du théâtre japonais que les costumes y sont d'une +richesse inouïe et sans aucun recours au clinquant.–Arrivés vers le +milieu de la salle, tous les acteurs s'arrêtent, puis ceux-ci +exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à gauche, les deux +processions se font face. Ce mouvement a quelque chose de +militaire.–Alors s'échange, par-dessus les têtes des spectateurs, +entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres +personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe +d'accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers +le pavillon.–Là on commence par souper; après quoi, Asama demande +gracieusement à Oju de faire apporter son <em>koto</em>, sorte d'instrument +à cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la +harpe, avec cette différence que les cordes s'allongent sur la +boîte d'harmonie comme celles d'un violon; cette boîte est +elle-même de forme rectangulaire et légèrement bombée<a href="#fn__31" +name="fnt__31" id="fnt__31" class="fn_top">31</a>.–Oju prélude. </p> + +<p> A ce moment l'ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin +de la maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne +Oju. Les autres ne la voient pas encore, mais ils s'étonnent de ce +qu'ils entendent. Oju s'interrompt pour écouter. Alors +Hototogisu entonne un air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué +va regarder à l'extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu'il a +laissée dans son domaine seigneurial. Au comble de la surprise, il +l'interroge: «Comment es-tu ici?–Je suis ici pour te voir +d'abord, répond-elle, et aussi pour voir ma sœur aînée.–Qui est ta +sœur?»–Elle raconte alors qu'à l'âge de cinq ans, au passage +d'un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par mégarde contre +une autre enfant et que, malgré leurs différentes destinées, Oju est +bien sa sœur<a href="#fn__32" name="fnt__32" id="fnt__32" class="fn_top">32</a>. Cette Oju est une des fille d'Issaï qui ont été +enlevées par les voleurs et vendues<a href="#fn__33" name="fnt__33" +id="fnt__33" class="fn_top">33</a>.–«En cherchant mes parents, poursuit +l'apparition, il m'est arrivé ce que tu sais. Je suis devenue +ta maîtresse. Ta belle-mère m'a fort maltraitée et, pendant ton +absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin lasse de +t'attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour avoir +le bonheur de te voir<a href="#fn__34" name="fnt__34" id="fnt__34" class="fn_top">34</a>».–On trouvera sans doute que cette femme est de +bonne composition et on s'étonnera qu'elle n'adresse pas +à son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre. +D'après nos idées cette situation n'aurait pu se produire sans +vacarme. Nous voyons au contraire des gens qui s'expliquent en +toute simplicité: c'est que nous sommes dans le Japon +d'autrefois où le caprice du maître était tenu pour raison +suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement qu'elle +envie son sort: c'est là toute sa scène de jalousie.–Puis les deux +femmes se montrent mutuellement un souvenir qu'elles tiennent +l'une et l'autre de leur père: c'est une sorte de +porte-bonheur dont l'identité établit leur lien de parenté.–Le +daïmyo est vivement ému; les deux sœurs sont attendries; mais il +n'y a aucune effusion; la + +<em>dignité du lieu</em> ne laisse pas place aux épanchements<a href="#fn__35" +name="fnt__35" id="fnt__35" class="fn_top">35</a>.–Tout à coup Hototogisu +disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on trouve à la +place qu'elle occupait tout à l'heure un <em>papier funéraire</em><a +href="#fn__36" name="fnt__36" id="fnt__36" class="fn_top">36</a>.–Le daïmyo +et Oju se demandent ce que cela signifie.–Hototogisu serait-elle +morte?–Justement voici le <em>karo</em> (premier ministre) du daïmyo qui vient à +point pour éclaircir ce mystère: Il arrive d'Oshu et raconte le +meurtre d'Hototogisu et le suicide de la belle-mère.–On pleure. </p> + +<p> Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour +former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut +sur le manque d'unité du théâtre japonais. Nous en avons là un +exemple très caractéristique. Les points de contact entre les quatre +premiers actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne +consistent guère que dans la mise en scène de deux personnages déjà +connus, Hoshikage et Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette +dernière partie. Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la +plupart d'entre eux il ne sera même plus question. D'autres +figures importantes vont occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama, +bien que ne paraissant pas lui-même, continuera d'être le lien des +situations dramatiques auxquelles nous allons assister.–Quoi qu'il +en soit, nous passons à un ordre d'idées si différent de celui qui +nous a conduits jusqu'ici qu'on est tenté de se demander si +c'est bien la suite du même drame.–On en va juger. </p> + +<h2><a name="sc_acte_v_sc" id="sc_acte_v_sc"></a><span class="sc">Acte V</span></h2> + +<p> + +<em>Premier tableau</em>: Sept années se sont écoulées dans l'intervalle des +deux actes. </p> + +<p> Le théâtre représente l'entrée du quartier des maisons de +prostitution à Kyoto<a href="#fn__37" name="fnt__37" id="fnt__37" class="fn_top">37</a>. </p> + +<p> + +Gorozô<a href="#fn__38" name="fnt__38" id="fnt__38" class="fn_top">38</a> et une servante dont il a fait sa femme, chassés du palais du +daïmyo, sont venus échouer à Kyoto où ils se sont affiliés à une bande +de malfaiteurs. Ils se disputent tout le jour et ne s'entendent que +pour faire le mal. L'homme est tombé malade; il fait des dettes. La +femme est réduite à se faire courtisane sous le nom de Satsuki. +Hoshikage<a href="#fn__39" name="fnt__39" id="fnt__39" class="fn_top">39</a> veut en faire sa maîtresse. </p> + +<p> Ce tableau n'est pour ainsi dire qu'une introduction aux +scènes qui vont suivre. </p> + +<p> + +<em>Deuxième tableau</em>: Tcha-ya<a href="#fn__40" name="fnt__40" id="fnt__40" class="fn_top">40</a> de Kabutoya à Kyoto. L'ensemble du +tableau représente une rue de la ville. </p> + +<p> Satsuki et Hoshikage sont en tête à tête. Après une assez longue +discussion la femme consent à se donner, l'homme paye le prix du +marché et séance tenante Satsuki fait passer cet argent à Gorozô qui +arrive à point. D'après les usages consacrés, cela veut dire +qu'elle rompt avec lui. Mais il témoigne du dépit et repousse le +sac. Il y a là une scène assez comique égayée surtout par le serviteur +de Gorozô, personnage burlesque. En droit<a href="#fn__41" +name="fnt__41" id="fnt__41" class="fn_top">41</a> les circonstances sont +telles que le malheureux n'a rien à objecter contré la +détermination de sa femme. Néanmoins c'est en jurant de se venger +qu'il quitte la place.–Hoshikage part pour le pavillon où doit +avoir lieu le rendez-vous. Satsuki ne peut encore le suivre. Elle a +différentes choses à régler avant de sortir de la + +<em>tcha-ya</em>. Son amie Oju<a href="#fn__42" name="fnt__42" id="fnt__42" class="fn_top">42</a>, la maîtresse du daïmyo qui se trouve là, lui +propose de la remplacer pour un moment et de faire prendre patience à +son nouvel amant jusqu'à son arrivée. C'est accepté. Oju +s'habille avec les vêtements de Satsuki et sort munie de sa +lanterne; étant elle-même la maîtresse du daïmyo, il ne faut pas +qu'elle soit reconnue. </p> + +<p> <em>Troisième tableau</em>: Une autre rue de Kyoto.–Au premier plan un de ces +échafaudages de seaux qui sont disposés de place en place, dans les +villes japonaises, en prévision des incendies.–A l'angle d'une +maison une lanterne allumée. </p> + +<p> Gorozô entre en scène armé d'un sabre nu. Il sait que sa femme +doit passer par là pour aller au rendez-vous. La rue est déserte: cela +lui convient.–Il monte sur une borne pour éteindre la lanterne +publique.–Obscurité complète.–Il se met en embuscade derrière les seaux. +Oju arrive. Gorozô la prend pour sa femme, se précipite sur elle et la +tue. Puis posément il lui coupe la tête qu'il enveloppé dans un +morceau d'étoffe<a href="#fn__43" name="fnt__43" id="fnt__43" class="fn_top">43</a> enlevé d'un coup de sabre au vêtement de la +victime. Il dissimule le cadavre derrière la cachette où il était +lui-même tout à l'heure et s'attache dans le dos le paquet +contenant la tête; de manière à conserver la liberté de ses mains. </p> + +<p> Il était temps d'en finir. Hoshikage las d'attendre vient +lui-même à la recherche de sa maîtresse et rencontre le mari. Il +s'élève entre eux une altercation où Gorozô dit des mots à double +sens dont l'autre ne saisit pas la portée. C'est, bien +entendu, de l'objet du rendez-vous qu'il s'agit. +Hoshikage ne se doute de rien et Gorozô se retire sans encombre. </p> + +<p> Il y a dans toute cette scène d'assassinat et de tête coupée une +minutie de détails dont le réalisme ne saurait être raconté. Rien +n'y est laissé à l'imagination du spectateur. On ne peut se +défendre d'en admirer la sanglante illusion. </p> + +<h2><a name="sc_acte_vi_sc" id="sc_acte_vi_sc"></a><span class="sc">Acte VI</span></h2> + +<p> <em>Tableau unique</em>: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi. </p> + +<p> Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore +paru. Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en +étonnent.–Il y avait dans l'ancien Japon une puissante organisation +de clientèle qui rappelle dans une certaine mesure la constitution +sociale des Romains. Les liens qui en résultaient étaient sans doute +moins savamment combinés en droit, mais en fait ils étaient peut-être +plus solides<a href="#fn__44" name="fnt__44" id="fnt__44" class="fn_top">44</a>. </p> + +<p> Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et +il le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant +naturelles, sont, de tous les pays.–Il entend ses gens s'entretenir +du meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le +récit de l'événement a été imprimé et se vend dans les +rues.–Etonnement de Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il +est au milieu d'une bande de fous.–Il y a eu meurtre; il le sait +bien, puisqu'il est le meurtrier. Mais la victime n'est pas +Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée. Pourtant il garde +ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler. Il fait causer ses +serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un +d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a +acheté, dit-il, parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a +coûté cinq <em>rin</em> avec une chanson qui a déjà été composée sur le sujet. +Notez le soin du serviteur de dire le prix qu'il a payé ces petits +papiers. Cette mesquinerie fait ressortir par le contraste la situation +morale de l'ancien Keraï. </p> + +<p> Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne +lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police +et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu +constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint +toutefois que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à +Oju et qu'il ne s'attire ainsi la colère de l'amant de +cette femme qui est son seigneur et dont il dépend encore bien que +chassé par lui. Il se demande s'il ne devrait pas rétablir les +faits. Il a besoin de réfléchir et congédie ses gens. </p> + +<p> Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. +Il se passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau +contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à +l'heure c'était une petitesse qu'on mettait en regard de +la grande agitation morale. A présent on lui oppose la pure et sainte +tendresse du sentiment maternel et l'amertume rétrospective +d'une vie douloureuse. La pauvre femme raconte sa triste existence; +ses chagrins lui ont fait perdre la vue; elle a tant pleuré dans sa vie! +Mais maintenant qu'elle est auprès de son fils, elle se sent +heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en terminant, que ce bonheur dure et +qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle sort en marmottant des +prières. Mais ses dernières paroles ont produit sur Gorozô un effet +singulier. Le doute s'empare de lui<a href="#fn__45" name="fnt__45" +id="fnt__45" class="fn_top">45</a>. Il jette un coup d'œil à toutes les +issues pour constater qu'il est bien seul et qu'il n'y a +pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une petite armoire +où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les linges, regarde +et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il s'y +reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa +stupéfaction et sa terreur s'exprime en <em>crescendo</em>.–Jeu de scène +superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième +acte, avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo. </p> + +<p> Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur. +C'était pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses +vêtements que portait celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe +qui enveloppait la tête est là pour en témoigner.–Enfin il décide +qu'il n'a plus qu'à mourir en brave <em>samuraï</em>. Il doit le +sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse de son seigneur. +D'après les anciennes mœurs, il n'avait pas à hésiter. Libre à +lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par +erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il +serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre.–Il va +chercher sa boîte à pinceaux et se met à écrire son testament. </p> + +<p> Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la +maison en se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle +aussi, de la mort d'Oju.–«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle +entre et veut parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne +l'écoute pas, la repousse et lui dit enfin: «Je n'ai que faire +de la vie.» Là-dessus il la jette brutalement dehors; elle va rouler au +milieu de la rue.–La vieille aveugle, qui a entendu les derniers mots de +l'altercation conjugale, rentre en scène et demande à son fils ce +qu'il se passe.–«Rien», répond celui-ci. Elle insiste. En manière +de réponse Gorozô, dont l'impatience augmente graduellement, +oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre mère dans la rue sans y +mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa femme. Elle tombe +à terre non loin de celle-ci.–Gorozô ferme la porte et se barricade à +l'intérieur de la maison; il ne veut plus être dérangé.–Ayant +achevé d'écrire son testament, il apporte une petite table +d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju +face au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques +flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de +chaque côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces +préparatifs s'exécutent sans la moindre agitation apparente. +C'est au moment de mourir qu'un <em>samuraï</em> doit surtout être +calme. </p> + +<p> Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état dé la +lame et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel +funèbre dressé à la tête de sa victime.–La position assise, les jambes +croisées, était réglementaire pour le <em>harakiri</em> ou suicide par ouverture +du ventre. Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des +rites pour tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée +en France, on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le +suicide de folie ou de chagrin était alors peu répandu au Japon, +peut-être parce que l'autre y tenait assez de place. Le suicide y +était non un acte de désespoir, mais une affaire d'honneur. Or +l'honneur exigeait que la mort volontaire fût lente, parce +qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la mort +qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les <em>samuraï</em> avaient +un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils +s'ouvraient le ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément +que devant un public. Parfois un brave se découpait la peau et se +labourait l'abdomen pendant plus d'une heure sans expirer. Il +tombait épuisé, mais respirant encore; souvent alors un ami bienveillant +lui donnait le coup de grâce. L'honneur n'en souffrait pas. </p> + +<p> Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place +où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein +droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient +se suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux +mânes d'Oju. La vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de +Satsuki, ne comprend pas ce qui se passe. Elle demande des explications. +Sa belle-fille, surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est +coupable du crime de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par +inadvertance causé la mort de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée +elle-même, mais c'est cachée sous ses vêtements et en portant sa +lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui doit donc sa vie et elle +lui paye ce qu'elle lui doit.–La vieille femme, en palpant Satsuki, +vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine. Elle veut +l'arracher.–Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir +de l'une aux prises avec la résolution de l'autre. </p> + +<p> Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle comprend que, +lui aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond +pas. Il n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé +à sa sinistre besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, +cherche l'entrée de la maison. Elle fait fausse route, revient sur +ses pas; enfin elle sent la porte sous ses doigts; elle appelle encore; +même silence de son fils. Par un effort désespéré elle enfonce le +panneau et tombe à l'intérieur de la chambre. Elle a dû se +fracasser quelque membre, mais elle n'y pense pas: elle est mère et +son fils va mourir!–Celui-ci lui explique alors pourquoi il faut +qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que l'aveugle se +calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de +l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne +pourrait changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki +s'est traînée jusque dans l'appartement. </p> + +<p> Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une +bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause +l'état de leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la +veille et qui est la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a +été arrêté; il va être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux +mourants: «C'est un présent de départ<a href="#fn__46" +name="fnt__46" id="fnt__46" class="fn_top">46</a>.» </p> + +<p> La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle +entre les époux, tente de les réconcilier <em>in extremis</em>. Son rôle est +profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à +ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se +rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble +de la musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur +revient à la mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On +bande la blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, +on bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré +autour du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son <em>koto</em>. +Ils jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre +eux est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble +écouter.–L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y +obtiennent avec un art merveilleux l'association de l'horrible +et du touchant.–Par moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte +moribonde reste comme en suspens au milieu d'une note. Mais par un +effort de volonté, il reprend la mesure. Enfin le vague de la mort +s'empare de l'un et de l'autre à là fois. La flûte tombe; +le <em>koto</em> ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche à tâtons les mains des +deux époux; elle les saisit et les met l'une dans l'autre.–Ils +échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis. </p> + +<p> Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du +matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on +lui serve encore «<em>la danse des sept dieux</em>», sorte de ballet pantomime +assez grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand +spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune +suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et +reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les +admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne +l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous +pas tous, dans nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même +histoire? </p> + +<div align="center"><img src="images/fig02.png" alt="Logo" class="figcenter" title="Logo" /></div> + +<h2>Notes</h2> + +<a href="#fnt__1" id="fn__1" name="fn__1" class="fn_bot">1</a><div class="fn"> On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à +l'intérieur de la même maison.</div> + +<a href="#fnt__2" id="fn__2" name="fn__2" class="fn_bot">2</a><div class="fn"> Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de +grandeur moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en +général qu'un étage, appelé <em>nikaï</em>. Depuis quelques années, on a +bien fait quelques constructions surmontées de deux étages, quoique +bâties dans le style indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans +tous les cas, la reproduction de pareils édifices n'est jamais +utile au théâtre.</div> + +<a href="#fnt__3" id="fn__3" name="fn__3" class="fn_bot">3</a><div class="fn"> Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de +l'éclairage.</div> + +<a href="#fnt__4" id="fn__4" name="fn__4" class="fn_bot">4</a><div class="fn"> Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des +troupes de femmes connues sous le nom de <em>no</em>, qui ont la spécialité de +jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières. +Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier +ordre.</div> + +<a href="#fnt__5" id="fn__5" name="fn__5" class="fn_bot">5</a><div class="fn"> Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui +s'est, pour ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en +habillant les femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout +ce qu'elles avaient autrefois de grâce et de dignité.</div> + +<a href="#fnt__6" id="fn__6" name="fn__6" class="fn_bot">6</a><div class="fn"> La nonchalance nonpareille que donne à la marche l'usage que font +les filles de joie de <em>gaita</em> démesurément hautes, en est un des traits +les plus saillants. Les <em>gaita</em> sont les chaussures ou plutôt les socles +de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent +les pieds japonais. On les chausse au moyen d'une sorte de lanière, +plus ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt. +<br /> On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre la mode des +hautes <em>gaita</em> des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels +se perchent certaines de nos élégantes d'une catégorie similaire, +en exagérant jusqu'au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses +des talons Louis XV.–Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur +la <em>gaita</em>, quelle qu'en soit la hauteur, la démarche qui en résulte +ne peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut +talon.</div> + +<a href="#fnt__7" id="fn__7" name="fn__7" class="fn_bot">7</a><div class="fn"> Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont été +écrits <em>in extenso</em> et sont de la sorte passés dans le domaine de la +littérature proprement dite. Mais c'est l'exception.</div> + +<a href="#fnt__8" id="fn__8" name="fn__8" class="fn_bot">8</a><div class="fn"> Seigneur féodal.</div> + +<a href="#fnt__9" id="fn__9" name="fn__9" class="fn_bot">9</a><div class="fn"> Un <em>keraï</em> est un domestique dans le sens étymologique du mot, +c'est-à-dire un serviteur attaché à la maison d'un daïmyo ou +même d'un simple <em>samuraï</em>. Il est lui-même samuraï, +c'est-à-dire noble. Il peut avoir d'autres Keraï, également +nobles, à son propre service. Le maître du rang le plus élevé a certains +droits absolus, non seulement sur ses serviteurs immédiats, mais encore +sur les serviteurs de ceux-ci. La domesticité, tel que nous +l'entendons et que nous l'avons introduite dans ce pays, +n'existait pas dans l'ancien Japon. Le Keraï est serviteur et +familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond respect +et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l'empêche pas de se +mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage. <br /> Dans +toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en notes, +nous nous plaçons au point de vue de l'époque historique qui +fournit de sujets le théâtre japonais. Les mœurs sont déjà bien +changées.</div> + +<a href="#fnt__10" id="fn__10" name="fn__10" class="fn_bot">10</a><div class="fn"> Un autre <em>keraï</em> du daïmyo Asama.</div> + +<a href="#fnt__11" id="fn__11" name="fn__11" class="fn_bot">11</a><div class="fn"> <em>Keraï</em> du <em>Keraï</em> Hanagaki.</div> + +<a href="#fnt__12" id="fn__12" name="fn__12" class="fn_bot">12</a><div class="fn"> On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque, avaient +cessé d'être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les +affranchissait d'ailleurs pas de certains devoirs envers le maître +auquel ils continuaient d'appartenir et d'être liés par des +attaches légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en +fait, sur ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus; +le temps ne les prescrivait pas; l'éloignement pouvait bien les +rendre fictifs, mais non les annuler. Le <em>ronin</em> quittait le domaine de +son maître et allait même parfois prendre du service au loin chez un +autre daïmyo; mais cela ne pouvait légalement atteindre la situation +d'état civil, c'est-à-dire de servitude que lui avait faite sa +naissance, envers son premier seigneur.–La <em>servitude</em>, dans cette +organisation, n'est pas exclusive de la <em>noblesse</em>.</div> + +<a href="#fnt__13" id="fn__13" name="fn__13" class="fn_bot">13</a><div class="fn"> <em>Gawa</em>, fleuve, rivière, cours d'eau, torrent.</div> + +<a href="#fnt__14" id="fn__14" name="fn__14" class="fn_bot">14</a><div class="fn"> C'est le temple du premier tableau.</div> + +<a href="#fnt__15" id="fn__15" name="fn__15" class="fn_bot">15</a><div class="fn"> Ce n'est pas une de celles qu'on a vues à la scène +précédente, mais une troisième.</div> + +<a href="#fnt__16" id="fn__16" name="fn__16" class="fn_bot">16</a><div class="fn"> <em>Yama</em>, montagne.</div> + +<a href="#fnt__17" id="fn__17" name="fn__17" class="fn_bot">17</a><div class="fn"> Chasseur de profession, voleur de métier.</div> + +<a href="#fnt__18" id="fn__18" name="fn__18" class="fn_bot">18</a><div class="fn"> Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu <em>ronin</em> par +conséquent, et se livrant au brigandage.</div> + +<a href="#fnt__19" id="fn__19" name="fn__19" class="fn_bot">19</a><div class="fn"> Ce meurtrier n'est autre qu'un homme de la bande de +Nagoheï: 2<sup>e</sup> tableau de l'acte I<sup>er</sup> et 1<sup>er</sup> tableau de l'acte II.</div> + +<a href="#fnt__20" id="fn__20" name="fn__20" class="fn_bot">20</a><div class="fn"> On verra, à l'acte IV, qu'à ce moment le daïmyo venait de +partir pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère.</div> + +<a href="#fnt__21" id="fn__21" name="fn__21" class="fn_bot">21</a><div class="fn"> Personnage ayant déjà figuré au 1<sup>er</sup> acte dans le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> +tableaux. C'est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le +compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la +suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face.</div> + +<a href="#fnt__22" id="fn__22" name="fn__22" class="fn_bot">22</a><div class="fn"> Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait +déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en +s'attaquant à la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel, +mais ayant eu pour effet de la défigurer et de la rendre malade, lui +avait été administré. Il paraît que cela n'avait pas suffi pour +rendre le cœur d'Asama à son épouse. On en vient alors au grand +moyen.</div> + +<a href="#fnt__23" id="fn__23" name="fn__23" class="fn_bot">23</a><div class="fn"> Sous l'ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls +pouvaient porter le sabre; mais ils n'avaient droit qu'à un +seul sabre assez court, tandis que les <em>samuraï</em> en portaient deux.</div> + +<a href="#fnt__24" id="fn__24" name="fn__24" class="fn_bot">24</a><div class="fn"> Les <em>to</em> et les <em>karakami</em>. Les premiers sont en bois et servent à +clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts +de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour +les chambres. Les uns et les autres s'ouvrent et se ferment en +glissant dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde +pour former un encastrement qui permet, en soulevant le <em>to</em> ou le +<em>karakami</em>, de le dégager de la rainure inférieure et, en l'inclinant +ensuite, de l'enlever tout à fait. Mais si l'on veut ouvrir en +grand la maison, il suffit de retirer de la sorte les <em>karakami</em>; les <em>to</em> +pouvant, sans sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite +des autres jusqu'à de petites armoires disposées aux angles de +l'habitation pour les recevoir tous superposés. Les <em>karakami</em>, au +contraire, à moins d'être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne +laissent à l'air qu'une demi-ouverture.</div> + +<a href="#fnt__25" id="fn__25" name="fn__25" class="fn_bot">25</a><div class="fn"> Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que pour +trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs pipes +sans interruption. On l'allume chaque fois à un petit brasero <em>ad +hoc</em> ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule +différence entre la pipe de femme et la pipe d'homme est dans la +longueur du tuyau; il est plus long pour l'usage féminin. Certaines +personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru +qu'elles servaient à fumer l'opium. C'est une grosse +erreur. Au Japon, on ne fume que du tabac; l'opium y est, du reste, +sévèrement prohibé par le gouvernement.</div> + +<a href="#fnt__26" id="fn__26" name="fn__26" class="fn_bot">26</a><div class="fn"> Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du II<sup>e</sup> acte.</div> + +<a href="#fnt__27" id="fn__27" name="fn__27" class="fn_bot">27</a><div class="fn"> Sans doute dans l'intention de le compromettre.</div> + +<a href="#fnt__28" id="fn__28" name="fn__28" class="fn_bot">28</a><div class="fn"> C'est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours +d'escrime sur lequel s'est ouvert le rideau au premier acte et +qui s'y est mesuré avec Yakuro, cet autre keraï qui s'est +entendu avec la belle-mère de son maître, pour le trahir, au troisième +acte.</div> + +<a href="#fnt__29" id="fn__29" name="fn__29" class="fn_bot">29</a><div class="fn"> Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce +personnage figurait aussi au concours d'escrime du premier acte.</div> + +<a href="#fnt__30" id="fn__30" name="fn__30" class="fn_bot">30</a><div class="fn"> C'est ce que les touristes appellent presque infailliblement +dans leurs notes de voyage: «Le cortège de l'impératrice,» +singulier <em>quiproquo</em>, mais qui démontre bien la majesté dont les rites +entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante. <br /> La +plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à celle-ci. +Aussi n'a-t-on pas manqué d'écrire que l'impératrice est +un personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et +l'écrivain, cela va de soi, s'est mis en devoir d'en +tirer des conséquences touchant les mœurs du pays. Une pareille bévue ne +peut s'expliquer que par une ignorance totale et qui n'est +guère pardonnable du caractère sacré de la souveraineté et de tout ce +qui en tient chez les peuples orientaux.</div> + +<a href="#fnt__31" id="fn__31" name="fn__31" class="fn_bot">31</a><div class="fn"> Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la +description de l'orchestre.</div> + +<a href="#fnt__32" id="fn__32" name="fn__32" class="fn_bot">32</a><div class="fn"> Voir le 3<sup>e</sup> tableau de l'acte I.</div> + +<a href="#fnt__33" id="fn__33" name="fn__33" class="fn_bot">33</a><div class="fn"> Voir le 1<sup>er</sup> tableau de l'acte II: la conversation des brigands.</div> + +<a href="#fnt__34" id="fn__34" name="fn__34" class="fn_bot">34</a><div class="fn"> Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre +que c'est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les +yeux.</div> + +<a href="#fnt__35" id="fn__35" name="fn__35" class="fn_bot">35</a><div class="fn"> Le baiser n'existe, d'ailleurs, pas dans les mœurs du +Japon. Cette manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup +les indigènes. Chez eux on n'embrasse même pas les enfants.</div> + +<a href="#fnt__36" id="fn__36" name="fn__36" class="fn_bot">36</a><div class="fn"> C'était autrefois dans tout le Japon et c'est encore +aujourd'hui dans les campagnes une croyance très répandue que les +morts reviennent et que leurs ombres laissent en s'évanouissant des +«papiers funéraires», témoignages de l'apparition où sont écrits +les conseils ou les avertissements qu'ils donnent aux vivants.–Que +cette variété de spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant +moyen d'abuser des âmes crédules, cela n'est pas douteux.–La +religion populaire des Japonais est un culte de petits papiers: il +suffit pour s'en convaincre de visiter la première chapelle venue.</div> + +<a href="#fnt__37" id="fn__37" name="fn__37" class="fn_bot">37</a><div class="fn"> Au Japon, comme dans beaucoup d'autres pays, il y a pour toutes +les grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans +les centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une +véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le +cachet est singulièrement pittoresque.–C'est à coup sûr une des +curiosités du pays.</div> <a href="#fnt__38" id="fn__38" name="fn__38" class="fn_bot">38</a><div class="fn"> Ancien keraï.</div> + +<a href="#fnt__39" id="fn__39" name="fn__39" class="fn_bot">39</a><div class="fn"> Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1<sup>er</sup> tableau.</div> + +<a href="#fnt__40" id="fn__40" name="fn__40" class="fn_bot">40</a><div class="fn"> Maison de thé.–La <em>tcha-ya</em> au Japon tient lieu de cabaret.</div> + +<a href="#fnt__41" id="fn__41" name="fn__41" class="fn_bot">41</a><div class="fn"> Il s'agit bien entendu de l'ancien droit.–N'oublions +pas que Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans +l'impossibilité de pourvoir à l'entretien de sa femme. +Celle-ci n'aurait pu le quitter purement et simplement; mais en lui +donnant le prix de son infidélité elle s'acquitte légalement envers +lui.–Il est alors censé l'avoir vendue lui-même. C'est une +sorte de fiction comme il y en a en <em>droit romain</em>.</div> + +<a href="#fnt__42" id="fn__42" name="fn__42" class="fn_bot">42</a><div class="fn"> Acte IV: 2<sup>e</sup> tableau.</div> + +<a href="#fnt__43" id="fn__43" name="fn__43" class="fn_bot">43</a><div class="fn"> Ce morceau est une de ces grandes manches de <em>kimono</em> qui sont +particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume +formant poche ou même sac se trouve très propre à l'usage +qu'en fait là Gorozô.</div> + +<a href="#fnt__44" id="fn__44" name="fn__44" class="fn_bot">44</a><div class="fn"> N'est-il pas curieux, par exemple, de voir ce <em>ronin</em> Gorozô, +devenu misérable, et toujours entouré d'une foule de gens dépendant +de lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n'y a cependant +rien là de contraire au vieil ordre social du Japon.</div> + +<a href="#fnt__45" id="fn__45" name="fn__45" class="fn_bot">45</a><div class="fn"> Chez les peuples superstitieux, on n'aime pas les souhaits de +bonheur; il semble toujours qu'ils cachent un malheur. Témoin cette +habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix +quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des vœux pour +l'avenir.</div> + +<a href="#fnt__46" id="fn__46" name="fn__46" class="fn_bot">46</a><div class="fn"> Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques +heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier, +l'usage veut qu'il reçoive de ses hôtes un «présent de +départ». Quelle heureuse idée que l'image de ces deux moribonds +acceptant une bonne nouvelle comme un <em>présent de départ</em> pour +l'autre monde.</div> </div> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS *** + +***** This file should be named 26362-h.htm or 26362-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/3/6/26362/ + +Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> + + +</html> + + + diff --git a/26362-h/images/fig01.png b/26362-h/images/fig01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..491a173 --- /dev/null +++ b/26362-h/images/fig01.png diff --git a/26362-h/images/fig02.png b/26362-h/images/fig02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a79cfd3 --- /dev/null +++ b/26362-h/images/fig02.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..77da072 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #26362 (https://www.gutenberg.org/ebooks/26362) |
