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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:26:16 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le théâtre japonais
+
+Author: André Lequeux
+
+Editor: Ernest Leroux
+
+Release Date: August 19, 2008 [EBook #26362]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Le théâtre japonais
+
+PAR
+
+André Lequeux
+
+_BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE_
+
+
+[Illustration]
+
+
+PARIS
+
+ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
+
+1889
+
+
+
+
+I
+
+
+L'amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs amènent au
+Japon ne saurait mieux l'aller chercher qu'au théâtre. Il la trouvera là
+avec ses nuances les plus caractéristiques et les plus originales. La
+salle et la scène lui offriront ensemble un champ d'observation
+merveilleusement disposé pour une étude de mœurs et d'histoire.
+
+L'édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y pénètre
+par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition générale
+rappelle l'entrée de nos salles de spectacle; là sont les bureaux de
+location. On trouve aussi à acheter des billets dans les maisons de thé
+du voisinage, mais nous n'oserions affirmer qu'ils y soient «_moins
+chers qu'au bureau_».--Le vestibule donne accès, par deux portes,
+presque directement dans le parterre et deux escaliers, on pourrait dire
+deux échelles conduisent à l'amphithéâtre et aux couloirs qui commandent
+les loges; il n'y a, bien entendu, qu'un seul étage. Sur la façade de la
+rue, l'attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes, des
+banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant les
+principales scènes de la pièce qui tient l'affiche, le tout donnant une
+note d'ensemble assez criarde: c'est de bonne réclame. La grande salle
+que nous désignons sous le nom de parterre est divisée en carrés égaux
+comme un damier, ou mieux comme un plafond à caissons renversé: cela
+fait autant de loges de quatre, mais on s'y entasse volontiers six ou
+sept. Les spectateurs enjambent les uns sur les autres pour gagner leurs
+places; mais une fois chaque famille installée dans sa boîte,--c'est le
+nom qui convient à la chose,--on n'en sort plus sans absolue nécessité,
+ce qui n'empêche, la représentation durant dix heures au moins, qu'il se
+fasse momentanément de nombreux vides à chaque entr'acte. Mais on mange
+là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à
+l'aise. Il n'y a pas de siège, le Japonais ayant l'habitude de s'asseoir
+sur ses talons et pouvant garder cette position, la moins fatigante et
+la plus commode à son goût, pendant toute une journée.
+
+Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à
+spectateurs et au niveau des séparations d'où les têtes seules émergent,
+courent d'un bout à l'autre de la salle, depuis les portes qui donnent
+dans le vestibule du théâtre jusqu'à la scène. C'est par là que pénètre
+le public du parterre; par là aussi que pendant la représentation la
+plupart des acteurs font leurs entrées ou leurs sorties, surtout lorsque
+la fiction veut qu'ils arrivent de quelque endroit éloigné ou que,
+quittant la scène, ils marchent par les rues ou à travers la campagne.
+«L'ouvreur» fait alors, en quelque sorte, office «d'avertisseur». Cet
+employé de la porte est, d'ailleurs, préposé à la garde d'une collection
+variée de parapluies et parasols qu'il ouvre lui-même et passe à chaque
+acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par
+les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à l'intérieur
+même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le dialogue commence dans
+le dos du public, dès qu'un artiste a mis le pied dans la salle et bien
+avant qu'il n'arrive à la hauteur de la rampe; on s'arrête parfois à
+moitié chemin pour dire quelque chose; ou bien on retourne sur ses pas,
+puis on revient en avant; on arrive enfin sur la scène au moment voulu.
+La vie du drame gagne beaucoup à ce procédé; toute la salle participe,
+pour ainsi dire, à l'action. On voit quelle proportion prend la scène
+empiétant ainsi jusqu'à l'entrée du parterre par-dessus les têtes des
+spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les
+provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la
+voix. Pendant que l'action principale se déroule devant le public, des
+scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés de la
+salle, indépendantes pour les acteurs d'après la fiction du drame,
+connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui
+composent la pièce. Souvent aussi l'action principale se transporte au
+milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple de
+la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs, assassins,
+libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter avant d'agir,
+de préparer posément leur coup de main ou leur exploit, ainsi qu'il est
+dans la nature des choses, avant d'arriver sur le lieu même où il doit
+être perpétré. Le manque d'espace amène parfois sur nos scènes, à cet
+égard, des situations bien invraisemblables; c'est alors, par exemple,
+qu'on voit tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en
+attendant que les assassins se soient mis d'accord pour lui couper la
+gorge. Rien de pareil n'est à craindre au théâtre japonais.
+
+Mais c'est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes des
+spectateurs que c'est praticable, et ce n'est matériellement possible
+qu'en raison de la position dans laquelle on assiste au spectacle.
+Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y prend peut-être un
+intérêt d'autant plus vif. Pour un spectateur lâchant la bride à son
+imagination les passages en planches pourront devenir des chemins
+agrestes et l'ensemble du parterre, un champ bien cultivé; s'il veut que
+son plaisir soit complet, il s'annihilera en tant qu'homme et
+s'identifiera au drame comme un invisible esprit.
+
+La mise en scène est étonnante d'exactitude. Si l'action se passe dans
+une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses abords et son
+voisinage. L'architecture japonaise se prête, d'ailleurs, à ce système
+de décoration, les palais eux-mêmes n'atteignant jamais ici des
+proportions monumentales. Dans la réalité, quand une maison est
+grandement ouverte, il n'en reste guère que la charpente; on voit tout
+ce qui va et vient à l'intérieur; dans ce cas, le théâtre n'a besoin de
+recourir à aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison
+fermée, il faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe;
+néanmoins on ne néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la
+barrière, le mur, la porte d'entrée, en un mot ce qui entoure
+immédiatement la maison, le tout suivant la même coupe.
+
+Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur
+elle-même par le mécanisme d'une plaque tournante qui en occupe toute
+l'étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans certains
+cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer dans une
+maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre tourne et de
+l'autre côté apparaît l'intérieur de la maison où il pénètre[1]. Comme
+tout cela est bien compris pour faire vivre les spectateurs au milieu
+même de l'action; il n'y a rien de fictif ni de conventionnel dans la
+sortie et la rentrée de cet acteur; ce qu'on a sous les yeux, c'est la
+réalité. On veut montrer au public successivement le devant et le dos
+d'une maison, on la lui retourne; rien de plus simple, puisque la maison
+y est tout entière. La plaque tournante peut contenir trois tableaux ou
+plus exactement trois théâtres à la fois, de sorte qu'il est possible de
+faire deux changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est
+beaucoup plus large que haut[2]. Quelques décorations accessoires sont
+ajoutées sur les flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la
+salle, au milieu des spectateurs.--Le rideau se tire de côté: il est
+orné de quelque dessin à larges traits et d'une inscription gigantesque.
+
+La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène,
+derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l'action. Elle
+joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d'une mélodie
+grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée, sourde ou
+bruyante, autant que possible à l'unisson moral de la situation. Cette
+mélodie sert à représenter aussi le murmure de la nature: elle cherche
+des harmonies imitatives, devient tour à tour tempête, zéphyr, tonnerre,
+pluie, cascade, courant léger, bruit d'un corps qu'on jette dans l'eau
+et bouillonnement de l'eau qui reprend sa place.
+
+La musique japonaise est exclusivement en mineur. C'est assez dire
+qu'elle n'a aucun rapport avec nos mœurs musicales et que notre oreille
+a besoin d'une certaine éducation locale pour s'y faire, à plus forte
+raison pour la goûter. On y arrive pourtant.--Autre particularité de la
+musique japonaise: elle est en quelque sorte la contrepartie de la
+musique chinoise qui, toute en majeur, se trouve par cet absolutisme
+également éloignée de nos principes d'harmonie. Il en résulte cette
+conséquence assez bizarre et pourtant logique, que des musiciens
+européens ont pu s'amuser, en combinant des œuvres musicales japonaises
+et chinoises, à en tirer une sorte de produit extrême-oriental et
+susceptible néanmoins, avec son accoutrement assez fantasque, de se
+traduire sur nos instruments.
+
+Dans ses divisions essentielles l'orchestre japonais se rapproche
+beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d'instruments. Le
+_koto_ et le _schamisen_ rappellent la harpe et le violon avec tous ses
+dérivés, violoncelle, basse, contralto; le _koto_ est pareillement
+destiné à produire dans l'orchestre des effets différents suivant sa
+taille; le _schamisen_ a plutôt certaines analogies avec la guitare;
+c'est du reste en pinçant les cordes qu'on joue généralement du
+schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont les
+crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme n'a rien
+de particulier, est le principal des instruments à vent. Il y a enfin
+dans l'orchestre japonais une série de tambourins et de timbales
+d'aspect assez original et qui occupent dans la composition musicale une
+place beaucoup plus importante que les instruments similaires en
+Occident.
+
+Du côté opposé à l'orchestre, dans une logette fermée par un store, se
+tient le _chœur_: c'est un personnage qu'on ne voit pas, mais qu'on
+entend souvent. Son rôle correspond assez exactement à celui du chœur
+de la tragédie grecque; il tient cependant plus de place dans le drame
+japonais, bien qu'il y demeure modestement caché. Il représente le bon
+sens populaire et la morale commune; mais il explique surtout le
+développement du drame; il raconte au besoin ce qui se passe hors de la
+scène et dévoile les sentiments intérieurs des personnages. Le drame
+japonais, étant une image aussi fidèle que possible de la vérité, se
+déroule souvent et parfois pendant des scènes entières en simple
+pantomime. Dans la vie réelle on ne parle pas toujours, mais on agit
+sans cesse; on agit par cela seul qu'on existe; on agit, soit qu'on
+s'agite dans un but quelconque, qu'on se repose et qu'on pense, ou même
+qu'on reste immobile sous le coup de la frayeur, de l'attente ou de la
+fatigue. Si l'on dort, on n'agit peut-être pas soi-même; et encore, le
+sommeil n'est-il pas une action _sui generis_, susceptible de bien des
+variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans des
+signes extérieurs et visibles, suivant qu'on est calme ou agité, malade
+ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on vit dans le
+sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui, par rapport
+à lui. Qu'on soit mort enfin, on existe encore à l'état de cadavre, de
+souvenir, de passé et à ces titres on n'est pas encore nul dans la vie
+des hommes. Les actes de l'humanité s'engendrent mutuellement; ils ont
+des posthumes.--Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne
+parle que quelquefois.--A cet égard, l'art s'affranchit dans notre
+théâtre de toute vraisemblance: l'action y est toujours accompagnée de
+la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser toute
+l'attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène capital, ce
+n'est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers se poursuivent
+pendant lesquels les acteurs n'échangent que quelques mots; les
+monologues sont rares et toujours parfaitement justifiés, ce qui n'est
+pas le cas chez nous. C'est alors qu'intervient le rôle du chœur
+invisible; il récite ou plutôt psalmodie la pièce; il raconte la
+pantomime qui se joue devant les yeux du public; sa voix expressive
+prend les intonations de circonstance; elle se fait terrible ou
+harmonieuse; elle est généralement grave et devient parfois tout à fait
+chantante. Cette manière de représenter la vie fait que les acteurs
+japonais sont les premiers mimes du monde: dans cet art, ils atteignent
+une perfection étonnante, grâce à laquelle un drame au Japon est
+intéressant même pour l'étranger qui ne sait pas un mot de la langue.
+Auprès d'eux, nos acteurs de pantomimes ne sont que de vulgaires
+pantins: qu'est-ce, par exemple, que cette série de gestes
+conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?--De ridicules
+singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi. C'est là
+du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au point de vue de
+la vraisemblance: ce qu'on représente au Japon, c'est, insistons-y, la
+vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou pantomime sont également loin de
+la vérité. Dans la vie, on ne parle pas toujours, mais on parle
+pourtant. Les gestes conventionnels que nous trouvons si piteusement
+grotesques dans nos pantomimes sont là pour suppléer à la parole
+absente. Les mimes japonais n'ont que faire de ces idioties, car ils
+parlent quand ils ont à parler. La vie est parole et action. Chez nous,
+le théâtre est, ou peu s'en faut, l'une ou l'autre. Au Japon, il est
+l'une et l'autre. Nous en arrivons ainsi à définir l'art dramatique
+japonais: une pantomime affranchie des invraisemblances conventionnelles
+et où l'on parle comme on parle dans la vie réelle.--Est-ce à dire que
+les acteurs japonais parlent d'un ton naturel? Il s'en faut. Leurs
+salles de spectacle n'étant pas calculées en vue de l'acoustique et les
+spectateurs s'y livrant eux aussi _à la vie réelle_, qui est loin d'être
+silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire entendre, de
+prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même assez
+déplaisante, mais à laquelle on s'habitue vite.
+
+Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c'est ce qui
+remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation,
+vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans
+un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d'un bonnet
+faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des deux
+oreilles; on dirait les produits fantastiques d'un singe et d'une
+chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des accessoires, qui
+apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au moment voulu et
+enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des acteurs. Le talent
+de ces _personnages neutres_ consiste à échapper autant que possible aux
+regards du public tout en faisant ponctuellement leur office. Ils
+n'avancent qu'en rampant et s'acquittent de leur rôle avec une agilité
+d'escamoteurs. Ils ne comptent pas dans la pièce[3].
+
+
+
+
+II
+
+Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.--Où sont les
+actrices?--Il n'y en n'a pas.--Mais les rôles de femmes?--Ce sont les
+acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains
+petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est
+féminine. Les rôles d'hommes y sont joués par des femmes. Mais c'est un
+art inférieur[4]. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas mélangés au
+théâtre japonais. C'est, assure-t-on, une question de morale. Mais à la
+vérité, s'il faut en croire ce qu'on nous a raconté sur les mœurs des
+artistes de l'Extrême-Orient, il est douteux que la morale y trouve son
+compte.
+
+Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et
+encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d'une façon
+étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes, qu'à
+cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin les
+acteurs sont à ce point habiles dans l'art d'imiter qu'ils achèvent
+l'illusion en donnant, à s'y méprendre, le cachet le plus féminin à
+leurs allures, à leurs gestes, à leurs manières. Ils savent copier,--ils
+y sont exercés dès l'enfance,--la démarche si particulière des grandes
+dames japonaises[5] et celle plus particulière encore des grandes
+courtisanes. Cette dernière, qu'on pourrait qualifier de classique tant
+elle est consacrée par les rites de la vie élégante et galante, est
+comme la suprême expression de la langueur la plus efféminée[6].
+
+Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la
+pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu'ils
+l'entendent?--Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent
+eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l'auteur ne
+donnant d'ordinaire qu'une idée et un canevas plus ou moins détaillé sur
+lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le rôle de celui-ci
+est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs apportent chaque jour,
+sans même le consulter et souvent à l'improviste, des améliorations ou
+des modifications non seulement à leur jeu, mais encore à l'action et
+jusqu'au fond de l'intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en
+présence du public pendant plusieurs semaines avant d'être définitive.
+Il faut que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier
+ordre. Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d'art
+dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités.
+L'unité d'action elle-même est là moins respectée. Le drame japonais,
+nous l'avons dit, est plus une imagé de là vie réelle qu'une peinture
+idéale soumis à des principes artistiques. Aussi l'auteur et les acteurs
+qui, ne se bornant pas au rôle d'interprètes, participent à la
+confection de la pièce, ne craignent pas de la surcharger d'incidents
+assurément dans la nature des choses, mais n'ayant que faire à l'action
+principale. Loin d'y voir un défaut, ils pensent ainsi se rapprocher de
+la vérité, leur point de mire, et en fait ils s'en rapprochent, les
+drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours ordinaire de
+l'existence et leur développement étant entrecoupé de mille
+circonstances étrangères plus ou moins banales.--Avec des règles aussi
+larges, la plus grande liberté, d'invention peut être laissée à la
+fantaisie de l'acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre ce rôle
+sur la scène. Il suffit qu'il se pénètre des données capitales du drame
+et qu'il s'identifie au personnage qu'il représente. Il en résulte que
+l'art dramatique est ici tout différent de ce qu'il est chez nous. Le
+fond d'une pièce ne varie guère, il est vrai, d'un jour à l'autre; mais
+la récitation n'est pas fixe à ce point qu'elle enchaîne les acteurs.
+Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre l'intrigue sans se
+déconcerter de la tournure plus ou moins imprévue qu'elle prend. Ils ont
+toujours la réplique prête à tout et la plus grande difficulté du
+métier, difficulté dont ils sont maîtres à merveille, est d'éviter d'une
+part les précipitations inopportunes qui pourraient engendrer le
+désordre et la confusion, de l'autre les hésitations ou les étonnements
+qui risqueraient de laisser tomber gauchement le dialogue.--Inutile
+d'ajouter qu'il n'y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on
+écrit _in extenso_ le texte de certains passages où les mots ont une
+portée capitale en vue de certains effets étudiés à l'avance. Dans ce
+cas, on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n'est pas, comme
+chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la
+scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les
+spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l'exercice de
+ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu'il ne
+compte pas et on fait abstraction de sa présence.
+
+Ce n'est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à la
+recherche de la vérité, s'affranchit de l'unité d'action. On aurait
+peine à discerner où se trouve le dénouement de la pièce; à la vérité,
+il n'en existe pas, ou, si l'on veut, il y a plusieurs dénouements. D'un
+bout à l'autre de la représentation, l'intrigue varie singulièrement. La
+même série de faits amenant une _solution_ ne se prolonge guère au delà
+de deux ou trois actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On
+voit donc se dérouler successivement trois ou quatre situations
+dramatiques presque sans relations entre elles et il est difficile de
+reconnaître par quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne
+sont pourtant pas autant de drames distincts et, en y regardant de près,
+il n'est pas impossible de suivre le fil des événements qu'on a sous les
+yeux pendant une dizaine d'heures.--Ce décousu est encore l'image fidèle
+de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à un
+moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la
+représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur
+mort peut avoir des conséquences dramatiques qu'il n'est pas indifférent
+de connaître. Ce point de vue entre d'autant plus en ligne de compte
+dans l'art japonais que la passion dominante dans le drame est, non pas
+la jalousie comme chez nous,--celle-ci n'intervient guère ici qu'à titre
+d'incident,--mais la vengeance. La provocation, la conception, la
+préparation de la vengeance, voilà les raisons d'être de l'art
+dramatique; c'est là qu'il repose tout entier. Le Japonais est
+essentiellement vindicatif et l'histoire du Japon est une interminable
+épopée de la vengeance.
+
+De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en engendrant
+une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. Comme en Corse, il y a
+eu au Japon des _vindette_ célèbres qui ont duré plusieurs siècles,
+entretenues par une série interminable de meurtres se commandant les uns
+les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est pas un dénouement
+définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. Le drame japonais est
+une fenêtre ouverte sur un coin de la vie terrestre. Après toute une
+journée de ce spectacle, on doit être fatigué; alors on ferme la
+fenêtre. Autrefois, les représentations commençaient dès le matin et se
+terminaient bien au delà du coucher du soleil; elles pouvaient durer
+presque sans interruption de quinze à dix-huit heures. Sous l'influence
+de la civilisation, les mœurs japonaises s'amollirent: aujourd'hui,
+après dix heures de drame, on croit en avoir assez; on commence plus
+tard et on finit plus tôt. Depuis quelque temps, dans les grands
+théâtres, la nuit venue on allume le gaz; il y a une rampe comme chez
+nous. Mais on n'en est pas encore là dans les théâtres secondaires, où
+on continue d'avoir recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul
+connu, dont l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une
+originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître
+et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes.
+Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la salle; les
+spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène elle-même reste
+dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure de chaque
+artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de voir au théâtre,
+c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur en scène est accompagné
+dans ses mouvements par un de ces personnages neutres, de ces êtres
+indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons déjà parlé, qui lui
+tient constamment sous le nez un lampion à réflecteur, fixé au bout d'un
+manche; chaque acteur a _son ombre_ qui le suit ainsi pas à pas dans
+toutes ses allées et venues. Il faut convenir que le public japonais, si
+exigeant sur la copie du vrai, doit, en ce qui concerne cet éclairage,
+rabattre beaucoup de ses prétentions. Mais il semble qu'il a l'esprit
+ainsi fait: il ne veut pas qu'on lui supprime quelque chose de la
+réalité de la vie; mais on peut y ajouter; il lui suffit alors de faire
+abstraction: il sait retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de
+notre art dramatique.
+
+La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; maigres
+encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire entendre.
+L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le nom de l'acteur
+auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut toujours, mais perd chaque jour
+du terrain. En Europe, le public nomme bien les artistes, mais c'est
+pour un ou plusieurs «rappels», lorsqu'ils sont sortis de scène; ici,
+c'est au beau milieu d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de
+scène muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il
+serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y entre
+de la tendresse et de l'affectation maniérée.
+
+L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il n'est pas
+étonnant qu'il n'existe guère dans la littérature japonaise de théâtre
+écrit[7]. Tout ce que peut se procurer l'amateur qui désire garder un
+souvenir de la pièce qu'il a vue ou se préparer par provision à celle
+qu'il va voir, c'est un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont
+multiples pour un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux.
+Cela tient à leur origine: ils sont l'œuvre de divers spectateurs en
+contrat avec les libraires ou appartenant au _reportage_ des journaux
+indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces divergences entre
+les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes faites le même jour
+et que, tant que l'affiche est encore neuve, la pièce subit des
+variantes à chaque représentation. Or, c'est justement pendant cette
+période de tâtonnements que les livrets sont écrits.
+
+
+
+
+III
+
+Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique au
+Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver dernier dans un
+grand théâtre de Tokio.
+
+Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En
+dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second
+ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant l'importance et
+le goût artistique des populations. Osaka même, qui dépasse en nombre
+d'habitants, l'ancienne résidence impériale, est, au point de vue
+théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé dans cette ville de
+commerce et d'industrie pour qu'il reste du temps à consacrer au
+spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, comme en France, un
+délassement du soir mérité par le labeur du jour, mais bien
+l'occupation, l'absorption même de toute une journée.
+
+Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes.
+Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de
+drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble pendant
+plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour qu'on s'en tire,
+car la mise en scène est fort coûteuse.
+
+La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes et
+treize tableaux. Son titre est: «_Ume no haru tate-shi no go sho
+zome_».--Comment traduire cela?--Décomposons la phrase en mot à mot,
+suivant la construction grammaticale japonaise: _go sho zome_ = tentures
+garnissant un appartement à la cour;--_no_ = de;--_tate-shi_ = une
+partie d'une grande habitation;--_ume no haru_ = le printemps des
+pruniers.--C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir
+consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre
+énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des
+œuvres de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils
+désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique
+et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que
+cette règle y soit respectée.
+
+Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux premiers
+actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au troisième; mais
+c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les plus belles scènes.
+J'invoque en outre, comme circonstance atténuante, que, tout compte
+fait, je suis encore resté au théâtre ce jour-là au moins sept heures
+consécutives. En France, sept heures de drame noué feraient coucher à
+trois heures du matin. Au Japon, la pièce entière en dure dix; en
+supposant l'ouverture à notre heure, on en aurait pour toute la nuit,
+jusqu'au lever du soleil, même en hiver. Notez que les Japonais arrivent
+au théâtre avant le premier acte et jusqu'au bout ne perdent pas une
+scène.
+
+Abordons ce compte rendu du «_Ume no haru_... etc. »... Qu'on nous
+permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes,
+d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être intéressant d'avoir
+sous les yeux un ensemble complet de la pièce: on saisira mieux de la
+sorte la suite du drame et on verra, par ce spécimen, en quoi consistent
+ces analyses imprimées dont nous avons déjà parlé.
+
+
+Distribution d'après l'affiche:
+
+ _Personnages principaux_ _Noms des artiste_
+
+Asama, le daïmyo Sakato.
+
+Hototogisu, concubine du daïmyo,
+fille de Issaï Nakamura Fukusuke.
+
+Yukieda, jeune samuraï
+(allant en pèlerinage au 2e acte) _id._
+
+O Sugi, mère de Gorozô Ishikawa Jubizo.
+
+Asoheï, serviteur de Hanagaki Nakamura Tsurugoro.
+
+Yakuro, keraï du daïmyo Nakamura Dengoro.
+
+Satsuki, courtisane, femme de Gorozô Kawabara Saki Kunitaro.
+
+Hoshikage, ancien keraï du daïmyo,
+chassé, devenu voleur Nakamura.
+
+Oju, courtisane, fille de Issaï,
+sœur de Hototogisu Iwaï Matsu Nos'ka.
+
+Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo Kikusaburo.
+
+Issaï, maître de thé du daïmyo Iwaï Shige Matsu.
+
+Nadeshiko, femme légitime du daïmyo Yeinos'ke.
+
+Takekuma, médecin du palais Ouokami Matsu Nos'ke.
+
+Seppei, domestique d'Issaï Sakato.
+
+Yuri Nokata, mère de Nadeshiko,
+et belle-mère du daïmyo Kikugoro.
+
+Nagoheï, chasseur, en réalité voleur _id._
+
+Gorozô, ancien keraï disgracié _id._
+
+L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit trois rôles
+est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus célèbre de la
+troupe. Les disputes de préséance au programme, entre comédiens, sont
+inconnues au Japon.
+
+
+
+
+ACTE Ier
+
+
+_Premier tableau_: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l'Oshu.
+
+Un petit _daïmyo_[8] ouvre un concours d'escrime en l'honneur du dieu.
+Le président est un fidèle _keraï_[9] nommé Hanagaki.--Nombreuse et
+brillante réunion; personnages richement vêtus.--Asama, c'est le nom du
+daïmyo, s'y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il est
+accompagné par Hanagaki.--Procession.--Arrivée devant le temple.--Le
+concours a lieu sur la piste.--Suite de combats.--En dernier lieu,
+Yakuro[10] et Hanagaki se mesurent. Yakuro n'est pas en veine ce
+jour-là; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître,
+n'est pas sympathique au public. On voudrait l'humilier. Asoheï[11]
+excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les
+combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne
+des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï
+qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l'arrête en disant qu'il a
+vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se reposer chez le
+prêtre du temple.
+
+
+_Deuxième tableau_: Devant le temple _Awabida mura jizo._--Il fait nuit.
+
+Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a
+donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de
+rizière. Au temple, il s'arrête pour se reposer. Subitement il se sent
+percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le coup,
+il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève son
+argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui
+es-tu?» Une éclaircie laisse voir un _ronin_[12]. Issaï veut reprendre
+son argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel
+s'obscurcit de nouveau.--Arrivent les deux filles de Issaï qui,
+accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup,
+elles buttent contre quelque chose: c'est le corps du père. Elles lui
+prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît ses
+filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le
+venger.--Il expire.--Ses filles vont chercher du secours au village.
+
+
+_Troisième tableau_: Lit du fleuve Madori-Gawa[13] ayant sa source au
+temple de Mano Miyojin[14], dont il alimente la piscine d'ablutions.
+
+Après le concours d'escrime, le daïmyo a distribué les récompenses. Au
+retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes qui errent,
+cherchant quelqu'un à dévaliser.--Une fille d'Issaï[15],--on ne sait
+encore à ce moment qui est cette fille,--arrive à une pierre
+commémorative. Ces hommes l'entourent; ils veulent en abuser. Mais le
+daïmyo les a vus et s'est douté de la chose. Il lance ses gens au
+secours de la malheureuse. Les drôles s'enfuient.--La jeune fille plaît
+au daïmyo. Elle raconte qu'elle cherche ses parents dont elle a été
+séparée depuis l'âge de cinq ans. Ses parents d'emprunt sont morts. Elle
+voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents
+qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.--«Le jour je marche,
+dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»--Yakuro comprend le désir
+du daïmyo et conduit la jeune fille au palais.
+
+
+
+
+ACTE II
+
+
+_Premier tableau._ Au pied de l'Iwate-yama[16]. Habitations rares.--Soir
+d'une journée de neige.
+
+Des gens de la bande du chasseur Nagoheï[17] arrivent armés de pioches
+et portant une caisse d'aspect singulier, sans doute volée au temple du
+dieu de la montagne. Ils s'avancent avec entrain sur la
+neige.--Halte.--La conversation roule sur l'objet du vol que leur chef
+Nagoheï leur a ordonné. Puis l'un d'eux explique que Issaï, le maître de
+thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut, affublé du masque
+et des vêtements qu'on porte à la procession du dieu, se présenter dans
+la maison d'Issaï, effrayer les deux filles et en profiter pour voler
+l'argent et enlever ces filles qu'il vendra ensuite à des maisons de
+prostitution.--Ils continuent leur route.--Le jeune Yukieda, brave et
+fidèle Keraï du daïmyo, va au temple en pèlerinage pour le compte de son
+maître. Tout à coup d'un fourré sort un voleur qui l'arrête par derrière
+en lui demandant la bourse ou la vie. Le jeune homme le regarde de
+travers, lui dit qu'il va au temple et que, s'il ne le lâche pas, il va
+le coucher par terre.--Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé
+au fond du ravin.--Yukieda continue sa route.
+
+
+_Deuxième tableau_: Temple du dieu de la montagne.
+
+Arrivée du même samuraï.--Il butte contre quelque chose qui se trouve
+être le corps du voleur qu'il a rencontré tout à l'heure: «Ah! tu as
+roulé jusqu'ici», dit-il simplement.--Les portes du temple sont
+ouvertes.--Hoshikage[18] (autrement dit le redoutable Kesataro) paraît.
+On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d'Issaï) et son serviteur
+Sappeï.--Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour obtenir la
+punition du meurtrier d'Issaï[19].--Une lutte s'engage à la fin de
+laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de Hoshikage
+qui pense par ce moyen pouvoir s'introduire de nouveau chez son
+seigneur.
+
+Nous, arrivons à la partie de la pièce qu'il m'est permis de raconter
+_de visu_ et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs.
+
+
+
+
+ACTE III
+
+
+_Premier tableau_: Le théâtre représente le jardin du palais sur la
+rivière Katakami-Gawa, en Oshu.--On est au milieu d'avril; les arbres
+sont en fleurs.
+
+Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la
+femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se
+sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin du
+premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des
+brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre
+dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq
+ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée
+que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle
+ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, celle-ci étant
+sa propre enfant[20]. Ses servantes, quoi qu'elles fassent, ne peuvent
+parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï Yakuro[21], officier au
+service du daïmyo. Il fait signe à la mère de Nadeshiko qu'il a quelque
+chose à lui dire. Celle-ci toujours méfiante congédie celles de ses
+femmes qui ne lui inspirent pas grande confiance. Yakuro s'approche et
+lui fait des condoléances sur le dédain du seigneur pour Nadeshiko
+depuis l'arrivée au palais de Hototogisu, la concubine. Avec mille
+circonlocutions il raconte qu'il a fait des propositions au médecin qui
+a promis un poison mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions
+sont bien superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata,
+la mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce[22].--Jeu de
+physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.--Le
+médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser le
+temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à
+brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer
+cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais Yakuro, à
+voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le laisser partir
+ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion et elle annonce
+au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui offrir un
+sabre[23]. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; elle
+tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance dans
+l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de tant de
+faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata l'en frappe et le
+tue d'un seul coup.--Ce médecin était un témoin incommode; il fallait
+s'en débarrasser. La vieille paraît enchantée de son succès; elle ne
+s'en tiendra du reste pas là.--Rires flatteurs de Yakuro et des
+servantes.--Ordres donnés pour administrer le poison à Hototogisu.
+
+_Deuxième tableau_: Le pavillon habité par la favorite.--Les panneaux
+extérieurs[24] étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort
+élégante.--Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où circule
+une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag qui n'existent
+qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la moitié d'un des passages
+qui vont d'un bout à l'autre de la salle. Le décor se prolonge ainsi
+entre les spectateurs et tout à l'heure l'action se portera tout
+entière, au moment le plus dramatique, au milieu même du public.
+
+Au _tirer_ du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes,
+paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie
+dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et
+sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart
+du visage.--Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la
+rivière en sont impressionnés.--La nuit venant, Hototogisu congédie ses
+suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange se
+fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, aussitôt
+suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va fuir; mais le
+revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui parler.
+Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel effroi
+en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, par
+cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il
+parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de
+tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont elle
+souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, mais qui ne la
+fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix se défaire de la
+rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un poison
+infaillible.--«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour salaire j'ai
+reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la médecine qu'on vous
+offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie qui vous ronge, vous en
+serez guérie en buvant le contenu d'un petit flacon que vous trouverez
+là.»--Il montre la niche du dieu domestique.--«Voilà ce que j'avais à
+vous dire.»--Il disparaît.--Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient
+d'entendre. Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en
+effet la fiole. Elle absorbe le liquide et par un enchantement
+instantané il ne reste plus un bouton sur son visage; elle est redevenue
+belle. Elle va chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se
+regardant; elle se mire avec des gestes qui rappellent la scène des
+bijoux de _Faust_.--Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre
+pour se reposer.
+
+On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont deux
+servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec précaution
+sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous apprennent
+que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer serait plus sûr
+que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le pavillon; se
+séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis s'y précipitent en
+même temps. Le store se lève; on voit la malheureuse Hototogisu couverte
+de sang se débattant entre ces deux forcenées; elle est épuisée et
+tombe; on la croît morte.
+
+Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de
+trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur
+besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa
+victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la
+traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient de lui
+révéler.--«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, c'est moi qui t'ai mise
+dans cet état.--Pourquoi?--N'est-ce pas toi qui as accaparé le cœur de
+mon gendre? Ma fille est résignée et dévore sa honte en silence. Mais
+moi, je n'en puis faire autant.» La jeune femme a un geste de révolte.
+Toutes se jettent sur elle et la criblent de coups de sabre et poignard.
+Elle retombe, mais elle respire encore. Le sang ruisselle sur ses
+vêtements. Yuri Nokata va prendre place sur un banc pour mieux jouir du
+spectacle de sa vengeance. Elle n'a nullement l'âme troublée, car elle
+se fait servir du thé et fume une petite pipe[25], ce qui est en quelque
+sorte l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux
+sexes.--Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la
+tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le
+visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les
+plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette pipe
+dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs
+sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en
+convulsions.--Cette scène est d'une belle horreur.--Alors Yuri Nokata se
+met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa beauté,
+ses charmes, ses yeux qui ont volé le cœur qui appartenait de droit à
+sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de baisers, ses
+bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement sa
+raison.--Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et d'un
+seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci gémit
+douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle s'affaisse
+épuisée.
+
+On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri
+Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs
+félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites,
+Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour
+ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille l'aperçoit;
+écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, armée d'un glaive,
+à la poursuite de la favorite qui peut à peine se traîner, elle la
+rejoint sans peine; l'empoignant par ses cheveux défaits, elle la traîne
+à travers le pont; fatiguée, elle change de main à plusieurs reprises
+et, comme alors son sabre l'embarrasse, elle le tient entre les dents;
+elle est odieuse et sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle
+fait signe qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les
+cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche
+jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. On
+donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va paisiblement
+se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de thé et fume
+encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a repris
+haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; on y jette
+aussi le bras coupé.
+
+Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de
+Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles
+peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les aperçoit; à
+leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du meurtre; elles
+pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle en donne l'ordre. Les
+innocentes sont mises à mort sans avoir la force de se défendre. Leurs
+cadavres vont rejoindre au fond de l'eau celui de leur maîtresse.
+
+Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très juste
+observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va plonger
+son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été jetés. Elle est
+hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au moment où elle se penche
+sur la rivière, une flamme sort de l'eau: c'est l'âme de Hototogisu.
+Saisies d'effroi, Yuri Nokata et ses femmes veulent prendre la fuite;
+mais au loin, quelqu'un arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont
+que le temps de se cacher derrière une petite construction élevée sur un
+côté de la scène. Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo,
+qui fait sa ronde de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide
+et de glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par
+une des servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît
+des taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la
+rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de
+l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et
+s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa
+cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un
+témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de
+confiance qui ont charge ordinaire de ses œuvres meurtrières. Celle-ci,
+armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à
+l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire à deux
+furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et s'en
+débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à coups de plat
+de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. Mais, si elle
+est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au demeurant, son but est
+atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui importe le reste. Elle
+peut mourir maintenant.--Elle se suicide.
+
+
+
+
+ACTE IV
+
+
+_Premier tableau_: Une élégante maison de prostitution à Kyoto.
+
+Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s'y distrait en
+visitant les lieux de plaisir. Il s'y est épris d'une femme auprès de
+laquelle il se rend chaque soir en cachette.
+
+Il y avait, en ce temps-là, à Kyoto une bande de malfaiteurs dont
+Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo[26], était le chef. Ces
+drôles rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde.
+Asama les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse.
+Hoshikage le bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie:
+«Tu m'as insulté». L'autre, qui veut éviter un éclat, fait des excuses;
+elles ne sont pas acceptées. Mais l'adversaire, voyant qu'il a affaire à
+un samuraï, se contente de lui demander son nom[27]. Le daïmyo à son
+tour refuse de le satisfaire.--Il était alors défendu aux nobles de
+passer la nuit dans les mauvais lieux.--Une querelle s'engage. Asama à
+coups d'éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres. Ce jeu
+de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation du
+prestige de la naissance, tel qu'on l'entendait dans l'ancien Japon. Un
+samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un être à tel point
+supérieur au commun qu'à la scène on n'oserait le compromettre à tirer
+le sabre contre une troupe de vulgaires malfaiteurs. L'éventail lui
+suffit. Sa noblesse l'arme d'un pouvoir surhumain: il n'a guère qu'à
+souffler sur le menu peuple pour l'anéantir. Ce n'est d'ailleurs pas une
+simple fiction: sous l'ancien régime, l'ascendant des gens de race sur
+le populaire était si _magnifique_ qu'il ne leur en fallait pas
+davantage la plupart du temps pour nettoyer la place d'une foule mutine
+ou mal intentionnée.--Alors le respect du rang était la base de tout
+ordre social et le bon plaisir des grands la raison d'être du monde.
+Cela a bien changé.
+
+Après s'être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de
+souverain mépris purifie l'air qui l'entoure en l'éventant. C'est alors
+qu'arrivent, attirés par le bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki[28]
+et Asoheï[29]. Depuis plusieurs jours ils font de vains efforts pour
+détourner le maître de ses escapades nocturnes. N'ayant pu réussir, ils
+veillent sur lui à distance. Ils tentent encore une fois de l'entraîner
+loin de ces lieux et lui font de respectueuses remontrances: il néglige
+les devoirs que lui impose sa noblesse; cela lui portera malheur. Mais
+il résiste à leurs sages conseils et se rend au pavillon de sa
+maîtresse.
+
+_Deuxième tableau_: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de
+la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d'un joli
+jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception.
+
+Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s'avancent vers la
+scène. D'un côté, c'est Oju, la courtisane, superbement habillée,
+précédée d'un porte-lanterne, accompagnée de ses servantes dans l'ordre
+des rites; elle s'appuie sur l'épaule d'un homme, sorte d'esclave qui
+marche courbé pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le
+tout est parfaitement conforme au cérémonial de la haute
+prostitution[30]. Sur le passage opposé, le daïmyo marche gravement,
+suivi de quatre ou cinq nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d'un
+splendide _kimono_ en soie d'un bleu idéal et très finement
+brodé.--C'est une des particularités du théâtre japonais que les
+costumes y sont d'une richesse inouïe et sans aucun recours au
+clinquant.--Arrivés vers le milieu de la salle, tous les acteurs
+s'arrêtent, puis ceux-ci exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à
+gauche, les deux processions se font face. Ce mouvement a quelque chose
+de militaire.--Alors s'échange, par-dessus les têtes des spectateurs,
+entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres
+personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe
+d'accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers le
+pavillon.--Là on commence par souper; après quoi, Asama demande
+gracieusement à Oju de faire apporter son _koto_, sorte d'instrument à
+cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la
+harpe, avec cette différence que les cordes s'allongent sur la boîte
+d'harmonie comme celles d'un violon; cette boîte est elle-même de forme
+rectangulaire et légèrement bombée.[31]--Oju prélude.
+
+A ce moment l'ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin de la
+maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne Oju. Les
+autres ne la voient pas encore, mais ils s'étonnent de ce qu'ils
+entendent. Oju s'interrompt pour écouter. Alors Hototogisu entonne un
+air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué va regarder à
+l'extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu'il a laissée dans son domaine
+seigneurial. Au comble de la surprise, il l'interroge: «Comment es-tu
+ici?--Je suis ici pour te voir d'abord, répond-elle, et aussi pour voir
+ma sœur aînée.--Qui est ta sœur?»--Elle raconte alors qu'à l'âge de
+cinq ans, au passage d'un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par
+mégarde contre une autre enfant et que, malgré leurs différentes
+destinées, Oju est bien sa sœur[32]. Cette Oju est une des fille
+d'Issaï qui ont été enlevées par les voleurs et vendues[33].--«En
+cherchant mes parents, poursuit l'apparition, il m'est arrivé ce que tu
+sais. Je suis devenue ta maîtresse. Ta belle-mère m'a fort maltraitée
+et, pendant ton absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin
+lasse de t'attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour
+avoir le bonheur de te voir[34]».--On trouvera sans doute que cette
+femme est de bonne composition et on s'étonnera qu'elle n'adresse pas à
+son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre. D'après
+nos idées cette situation n'aurait pu se produire sans vacarme. Nous
+voyons au contraire des gens qui s'expliquent en toute simplicité: c'est
+que nous sommes dans le Japon d'autrefois où le caprice du maître était
+tenu pour raison suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement
+qu'elle envie son sort: c'est là toute sa scène de jalousie.--Puis les
+deux femmes se montrent mutuellement un souvenir qu'elles tiennent l'une
+et l'autre de leur père: c'est une sorte de porte-bonheur dont
+l'identité établit leur lien de parenté.--Le daïmyo est vivement ému;
+les deux sœurs sont attendries; mais il n'y a aucune effusion; la
+_dignité du lieu_ ne laisse pas place aux épanchements[35].--Tout à coup
+Hototogisu disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on
+trouve à la place qu'elle occupait tout à l'heure un _papier
+funéraire_[36].--Le daïmyo et Oju se demandent ce que cela
+signifie.--Hototogisu serait-elle morte?--Justement voici le _karo_
+(premier ministre) du daïmyo qui vient à point pour éclaircir ce
+mystère: Il arrive d'Oshu et raconte le meurtre d'Hototogisu et le
+suicide de la belle-mère.--On pleure.
+
+Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour
+former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut
+sur le manque d'unité du théâtre japonais. Nous en avons là un exemple
+très caractéristique. Les points de contact entre les quatre premiers
+actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne consistent guère
+que dans la mise en scène de deux personnages déjà connus, Hoshikage et
+Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette dernière partie.
+Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la plupart d'entre
+eux il ne sera même plus question. D'autres figures importantes vont
+occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama, bien que ne paraissant pas
+lui-même, continuera d'être le lien des situations dramatiques
+auxquelles nous allons assister.--Quoi qu'il en soit, nous passons à un
+ordre d'idées si différent de celui qui nous a conduits jusqu'ici qu'on
+est tenté de se demander si c'est bien la suite du même drame.--On en va
+juger.
+
+
+
+
+ACTE V
+
+
+_Premier tableau_: Sept années se sont écoulées dans l'intervalle des
+deux actes.
+
+Le théâtre représente l'entrée du quartier des maisons de prostitution à
+Kyoto[37].
+
+Gorozô[38] et une servante dont il a fait sa femme, chassés du palais du
+daïmyo, sont venus échouer à Kyoto où ils se sont affiliés à une bande
+de malfaiteurs. Ils se disputent tout le jour et ne s'entendent que pour
+faire le mal. L'homme est tombé malade; il fait des dettes. La femme est
+réduite à se faire courtisane sous le nom de Satsuki. Hoshikage[39] veut
+en faire sa maîtresse.
+
+Ce tableau n'est pour ainsi dire qu'une introduction aux scènes qui vont
+suivre.
+
+
+_Deuxième tableau_: Tcha-ya[40] de Kabutoya à Kyoto. L'ensemble du
+tableau représente une rue de la ville.
+
+Satsuki et Hoshikage sont en tête à tête. Après une assez longue
+discussion la femme consent à se donner, l'homme paye le prix du marché
+et séance tenante Satsuki fait passer cet argent à Gorozô qui arrive à
+point. D'après les usages consacrés, cela veut dire qu'elle rompt avec
+lui. Mais il témoigne du dépit et repousse le sac. Il y a là une scène
+assez comique égayée surtout par le serviteur de Gorozô, personnage
+burlesque. En droit[41] les circonstances sont telles que le malheureux
+n'a rien à objecter contré la détermination de sa femme. Néanmoins c'est
+en jurant de se venger qu'il quitte la place.--Hoshikage part pour le
+pavillon où doit avoir lieu le rendez-vous. Satsuki ne peut encore le
+suivre. Elle a différentes choses à régler avant de sortir de la
+_tcha-ya_. Son amie Oju[42], la maîtresse du daïmyo qui se trouve là,
+lui propose de la remplacer pour un moment et de faire prendre patience
+à son nouvel amant jusqu'à son arrivée. C'est accepté. Oju s'habille
+avec les vêtements de Satsuki et sort munie de sa lanterne; étant
+elle-même la maîtresse du daïmyo, il ne faut pas qu'elle soit reconnue.
+
+_Troisième tableau_: Une autre rue de Kyoto.--Au premier plan un de ces
+échafaudages de seaux qui sont disposés de place en place, dans les
+villes japonaises, en prévision des incendies.--A l'angle d'une maison
+une lanterne allumée.
+
+Gorozô entre en scène armé d'un sabre nu. Il sait que sa femme doit
+passer par là pour aller au rendez-vous. La rue est déserte: cela lui
+convient.--Il monte sur une borne pour éteindre la lanterne
+publique.--Obscurité complète.--Il se met en embuscade derrière les
+seaux. Oju arrive. Gorozô la prend pour sa femme, se précipite sur elle
+et la tue. Puis posément il lui coupe la tête qu'il enveloppé dans un
+morceau d'étoffe[43] enlevé d'un coup de sabre au vêtement de la
+victime. Il dissimule le cadavre derrière la cachette où il était
+lui-même tout à l'heure et s'attache dans le dos le paquet contenant la
+tête; de manière à conserver la liberté de ses mains.
+
+Il était temps d'en finir. Hoshikage las d'attendre vient lui-même à la
+recherche de sa maîtresse et rencontre le mari. Il s'élève entre eux une
+altercation où Gorozô dit des mots à double sens dont l'autre ne saisit
+pas la portée. C'est, bien entendu, de l'objet du rendez-vous qu'il
+s'agit. Hoshikage ne se doute de rien et Gorozô se retire sans encombre.
+
+Il y a dans toute cette scène d'assassinat et de tête coupée une minutie
+de détails dont le réalisme ne saurait être raconté. Rien n'y est laissé
+à l'imagination du spectateur. On ne peut se défendre d'en admirer la
+sanglante illusion.
+
+
+
+
+ACTE VI
+
+
+_Tableau unique_: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi.
+
+Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore paru.
+Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en étonnent.--Il y avait
+dans l'ancien Japon une puissante organisation de clientèle qui rappelle
+dans une certaine mesure la constitution sociale des Romains. Les liens
+qui en résultaient étaient sans doute moins savamment combinés en droit,
+mais en fait ils étaient peut-être plus solides[44].
+
+Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et il
+le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant
+naturelles, sont, de tous les pays.--Il entend ses gens s'entretenir du
+meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le récit de
+l'événement a été imprimé et se vend dans les rues.--Etonnement de
+Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il est au milieu d'une bande de
+fous.--Il y a eu meurtre; il le sait bien, puisqu'il est le meurtrier.
+Mais la victime n'est pas Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée.
+Pourtant il garde ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler.
+Il fait causer ses serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un
+d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a acheté, dit-il,
+parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a coûté cinq _rin_ avec une
+chanson qui a déjà été composée sur le sujet. Notez le soin du serviteur
+de dire le prix qu'il a payé ces petits papiers. Cette mesquinerie fait
+ressortir par le contraste la situation morale de l'ancien Keraï.
+
+Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne
+lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police
+et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu
+constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint toutefois
+que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à Oju et qu'il
+ne s'attire ainsi la colère de l'amant de cette femme qui est son
+seigneur et dont il dépend encore bien que chassé par lui. Il se demande
+s'il ne devrait pas rétablir les faits. Il a besoin de réfléchir et
+congédie ses gens.
+
+Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. Il se
+passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau
+contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à l'heure
+c'était une petitesse qu'on mettait en regard de la grande agitation
+morale. A présent on lui oppose la pure et sainte tendresse du sentiment
+maternel et l'amertume rétrospective d'une vie douloureuse. La pauvre
+femme raconte sa triste existence; ses chagrins lui ont fait perdre la
+vue; elle a tant pleuré dans sa vie! Mais maintenant qu'elle est auprès
+de son fils, elle se sent heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en
+terminant, que ce bonheur dure et qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle
+sort en marmottant des prières. Mais ses dernières paroles ont produit
+sur Gorozô un effet singulier. Le doute s'empare de lui[45]. Il jette un
+coup d'œil à toutes les issues pour constater qu'il est bien seul et
+qu'il n'y a pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une
+petite armoire où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les
+linges, regarde et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il
+s'y reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa
+stupéfaction et sa terreur s'exprime en _crescendo_.--Jeu de scène
+superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième acte,
+avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo.
+
+Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur. C'était
+pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses vêtements que portait
+celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe qui enveloppait la tête est là
+pour en témoigner.--Enfin il décide qu'il n'a plus qu'à mourir en brave
+_samuraï_. Il doit le sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse
+de son seigneur. D'après les anciennes mœurs, il n'avait pas à hésiter.
+Libre à lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par
+erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il
+serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre.--Il va chercher sa
+boîte à pinceaux et se met à écrire son testament.
+
+Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la maison en
+se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle aussi, de la
+mort d'Oju.--«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle entre et veut
+parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne l'écoute pas, la repousse
+et lui dit enfin: «Je n'ai que faire de la vie.» Là-dessus il la jette
+brutalement dehors; elle va rouler au milieu de la rue.--La vieille
+aveugle, qui a entendu les derniers mots de l'altercation conjugale,
+rentre en scène et demande à son fils ce qu'il se passe.--«Rien», répond
+celui-ci. Elle insiste. En manière de réponse Gorozô, dont l'impatience
+augmente graduellement, oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre
+mère dans la rue sans y mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa
+femme. Elle tombe à terre non loin de celle-ci.--Gorozô ferme la porte
+et se barricade à l'intérieur de la maison; il ne veut plus être
+dérangé.--Ayant achevé d'écrire son testament, il apporte une petite
+table d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju face
+au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques
+flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de chaque
+côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces préparatifs
+s'exécutent sans la moindre agitation apparente. C'est au moment de
+mourir qu'un _samuraï_ doit surtout être calme.
+
+Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état de la lame
+et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel funèbre dressé à la
+tête de sa victime.--La position assise, les jambes croisées, était
+réglementaire pour le _harakiri_ ou suicide par ouverture du ventre.
+Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des rites pour
+tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée en France,
+on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le suicide de folie ou de
+chagrin était alors peu répandu au Japon, peut-être parce que l'autre y
+tenait assez de place. Le suicide y était non un acte de désespoir, mais
+une affaire d'honneur. Or l'honneur exigeait que la mort volontaire fût
+lente, parce qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la
+mort qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les _samuraï_ avaient
+un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils s'ouvraient le
+ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément que devant un
+public. Parfois un brave se découpait la peau et se labourait l'abdomen
+pendant plus d'une heure sans expirer. Il tombait épuisé, mais respirant
+encore; souvent alors un ami bienveillant lui donnait le coup de grâce.
+L'honneur n'en souffrait pas.
+
+Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place
+où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein
+droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient se
+suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux mânes d'Oju. La
+vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de Satsuki, ne comprend pas
+ce qui se passe. Elle demande des explications. Sa belle-fille,
+surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est coupable du crime
+de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par inadvertance causé la mort
+de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée elle-même, mais c'est cachée sous
+ses vêtements et en portant sa lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui
+doit donc sa vie et elle lui paye ce qu'elle lui doit.--La vieille
+femme, en palpant Satsuki, vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine.
+Elle veut l'arracher.--Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir
+de l'une aux prises avec la résolution de l'autre.
+
+Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle comprend que, lui
+aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond pas. Il
+n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé à sa sinistre
+besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, cherche l'entrée de
+la maison. Elle fait fausse route, revient sur ses pas; enfin elle sent
+la porte sous ses doigts; elle appelle encore; même silence de son fils.
+Par un effort désespéré elle enfonce le panneau et tombe à l'intérieur
+de la chambre. Elle a dû se fracasser quelque membre, mais elle n'y
+pense pas: elle est mère et son fils va mourir!--Celui-ci lui explique
+alors pourquoi il faut qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que
+l'aveugle se calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de
+l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne pourrait
+changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki s'est
+traînée jusque dans l'appartement.
+
+Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une
+bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause l'état de
+leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la veille et qui est
+la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a été arrêté; il va
+être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux mourants: «C'est
+un présent de départ[46].»
+
+La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle entre
+les époux, tente de les réconcilier _in extremis_. Son rôle est
+profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à
+ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se
+rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble de la
+musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur revient à la
+mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On bande la
+blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, on
+bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré autour
+du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son _koto_. Ils
+jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre eux
+est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble
+écouter.--L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y obtiennent
+avec un art merveilleux l'association de l'horrible et du touchant.--Par
+moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte moribonde reste comme en
+suspens au milieu d'une note. Mais par un effort de volonté, il reprend
+la mesure. Enfin le vague de la mort s'empare de l'un et de l'autre à là
+fois. La flûte tombe; le _koto_ ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche
+à tâtons les mains des deux époux; elle les saisit et les met l'une dans
+l'autre.--Ils échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis.
+
+Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du
+matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve
+encore «_la danse des sept dieux_», sorte de ballet pantomime assez
+grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand
+spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune
+suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et
+reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les
+admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne
+l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans
+nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+Footnotes
+
+
+[1] On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à l'intérieur de la
+même maison.
+
+[2] Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de grandeur
+moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en général qu'un
+étage, appelé _nikaï_. Depuis quelques années, on a bien fait quelques
+constructions surmontées de deux étages, quoique bâties dans le style
+indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans tous les cas, la
+reproduction de pareils édifices n'est jamais utile au théâtre.
+
+[3] Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de
+l'éclairage.
+
+[4] Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des
+troupes de femmes connues sous le nom de _no_, qui ont la spécialité de
+jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières.
+Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier
+ordre.
+
+[5] Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui s'est, pour
+ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en habillant les
+femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout ce qu'elles avaient
+autrefois de grâce et de dignité.
+
+[6] La nonchalance nonpareille que donne à la marche l'usage que font
+les filles de joie de _gaita_ démesurément hautes, en est un des traits
+les plus saillants. Les _gaita_ sont les chaussures ou plutôt les socles
+de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent
+les pieds japonais. On les chausse au moyen d'une sorte de lanière, plus
+ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt.
+
+On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre la mode des hautes
+_gaita_ des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels se
+perchent certaines de nos élégantes d'une catégorie similaire, en
+exagérant jusqu'au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses des
+talons Louis XV.--Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur la
+_gaita_, quelle qu'en soit la hauteur, la démarche qui en résulte ne
+peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut
+talon.
+
+[7] Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont
+été écrits _in extenso_ et sont de la sorte passés dans le domaine de la
+littérature proprement dite. Mais c'est l'exception.
+
+[8] Seigneur féodal.
+
+[9] Un _keraï_ est un domestique dans le sens étymologique du mot,
+c'est-à-dire un serviteur attaché à la maison d'un daïmyo ou même d'un
+simple _samuraï_. Il est lui-même samuraï, c'est-à-dire noble. Il peut
+avoir d'autres Keraï, également nobles, à son propre service. Le maître
+du rang le plus élevé a certains droits absolus, non seulement sur ses
+serviteurs immédiats, mais encore sur les serviteurs de ceux-ci. La
+domesticité, tel que nous l'entendons et que nous l'avons introduite
+dans ce pays, n'existait pas dans l'ancien Japon. Le Keraï est serviteur
+et familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond
+respect et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l'empêche pas de se
+mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage.
+
+Dans toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en
+notes, nous nous plaçons au point de vue de l'époque historique qui
+fournit de sujets le théâtre japonais. Les mœurs sont déjà bien
+changées.
+
+[10] Un autre _keraï_ du daïmyo Asama.
+
+[11] _Keraï_ du _Keraï_ Hanagaki.
+
+[12] On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque,
+avaient cessé d'être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les
+affranchissait d'ailleurs pas de certains devoirs envers le maître
+auquel ils continuaient d'appartenir et d'être liés par des attaches
+légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en fait, sur
+ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus; le temps ne
+les prescrivait pas; l'éloignement pouvait bien les rendre fictifs, mais
+non les annuler. Le _ronin_ quittait le domaine de son maître et allait
+même parfois prendre du service au loin chez un autre daïmyo; mais cela
+ne pouvait légalement atteindre la situation d'état civil, c'est-à-dire
+de servitude que lui avait faite sa naissance, envers son premier
+seigneur.--La _servitude_, dans cette organisation, n'est pas exclusive
+de la _noblesse_.
+
+[13] _Gawa_, fleuve, rivière, cours d'eau, torrent.
+
+[14] C'est le temple du premier tableau.
+
+[15] Ce n'est pas une de celles qu'on a vues à la scène précédente, mais
+une troisième.
+
+[16] _Yama_, montagne.
+
+[17] Chasseur de profession, voleur de métier.
+
+[18] Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu _ronin_ par
+conséquent, et se livrant au brigandage.
+
+[19] Ce meurtrier n'est autre qu'un homme de la bande de Nagoheï: 2e
+tableau de l'acte Ier et 1er tableau de l'acte II.
+
+[20] On verra, à l'acte IV, qu'à ce moment le daïmyo venait de partir
+pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère.
+
+[21] Personnage ayant déjà figuré au 1er acte dans le 2e et le
+3e tableaux. C'est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le
+compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la
+suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face.
+
+[22] Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait
+déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en s'attaquant à
+la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel, mais ayant eu pour
+effet de la défigurer et de la rendre malade, lui avait été administré.
+Il paraît que cela n'avait pas suffi pour rendre le cœur d'Asama à son
+épouse. On en vient alors au grand moyen.
+
+[23] Sous l'ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls
+pouvaient porter le sabre; mais ils n'avaient droit qu'à un seul sabre
+assez court, tandis que les _samuraï_ en portaient deux.
+
+[24] Les _to_ et les _karakami_. Les premiers sont en bois et servent à
+clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts
+de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour
+les chambres. Les uns et les autres s'ouvrent et se ferment en glissant
+dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde pour former
+un encastrement qui permet, en soulevant le _to_ ou le _karakami_, de le
+dégager de la rainure inférieure et, en l'inclinant ensuite, de
+l'enlever tout à fait. Mais si l'on veut ouvrir en grand la maison, il
+suffit de retirer de la sorte les _karakami_; les _to_ pouvant, sans
+sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite des autres
+jusqu'à de petites armoires disposées aux angles de l'habitation pour
+les recevoir tous superposés. Les _karakami_, au contraire, à moins
+d'être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne laissent à l'air qu'une
+demi-ouverture.
+
+[25] Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que
+pour trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs
+pipes sans interruption. On l'allume chaque fois à un petit brasero _ad
+hoc_ ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule
+différence entre la pipe de femme et la pipe d'homme est dans la
+longueur du tuyau; il est plus long pour l'usage féminin. Certaines
+personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru qu'elles
+servaient à fumer l'opium. C'est une grosse erreur. Au Japon, on ne fume
+que du tabac; l'opium y est, du reste, sévèrement prohibé par le
+gouvernement.
+
+[26] Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du IIe acte.
+
+[27] Sans doute dans l'intention de le compromettre.
+
+[28] C'est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours d'escrime sur
+lequel s'est ouvert le rideau au premier acte et qui s'y est mesuré avec
+Yakuro, cet autre keraï qui s'est entendu avec la belle-mère de son
+maître, pour le trahir, au troisième acte.
+
+[29] Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce
+personnage figurait aussi au concours d'escrime du premier acte.
+
+[30] C'est ce que les touristes appellent presque infailliblement dans
+leurs notes de voyage: «Le cortège de l'impératrice,» singulier
+_quiproquo_, mais qui démontre bien la majesté dont les rites
+entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante.
+
+La plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à
+celle-ci. Aussi n'a-t-on pas manqué d'écrire que l'impératrice est un
+personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et l'écrivain, cela
+va de soi, s'est mis en devoir d'en tirer des conséquences touchant les
+mœurs du pays. Une pareille bévue ne peut s'expliquer que par une
+ignorance totale et qui n'est guère pardonnable du caractère sacré de la
+souveraineté et de tout ce qui en tient chez les peuples orientaux.
+
+[31] Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la
+description de l'orchestre.
+
+[32] Voir le 3e tableau de l'acte I.
+
+[33] Voir le 1er tableau de l'acte II: la conversation des brigands.
+
+[34] Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre
+que c'est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les yeux.
+
+[35] Le baiser n'existe, d'ailleurs, pas dans les mœurs du Japon. Cette
+manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup les indigènes.
+Chez eux on n'embrasse même pas les enfants.
+
+[36] C'était autrefois dans tout le Japon et c'est encore aujourd'hui
+dans les campagnes une croyance très répandue que les morts reviennent
+et que leurs ombres laissent en s'évanouissant des «papiers funéraires»,
+témoignages de l'apparition où sont écrits les conseils ou les
+avertissements qu'ils donnent aux vivants.--Que cette variété de
+spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant moyen d'abuser des
+âmes crédules, cela n'est pas douteux.--La religion populaire des
+Japonais est un culte de petits papiers: il suffit pour s'en convaincre
+de visiter la première chapelle venue.
+
+[37] Au Japon, comme dans beaucoup d'autres pays, il y a pour toutes les
+grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans les
+centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une
+véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le
+cachet est singulièrement pittoresque.--C'est à coup sûr une des
+curiosités du pays.
+
+[38] Ancien keraï.
+
+
+[39] Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1er
+tableau.
+
+[40] Maison de thé.--La _tcha-ya_ au Japon tient lieu de cabaret.
+
+[41] Il s'agit bien entendu de l'ancien droit.--N'oublions pas que
+Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans l'impossibilité de
+pourvoir à l'entretien de sa femme. Celle-ci n'aurait pu le quitter
+purement et simplement; mais en lui donnant le prix de son infidélité
+elle s'acquitte légalement envers lui.--Il est alors censé l'avoir
+vendue lui-même. C'est une sorte de fiction comme il y en a en _droit
+romain_.
+
+[42] Acte IV: 2e tableau.
+
+[43] Ce morceau est une de ces grandes manches de _kimono_ qui sont
+particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume
+formant poche ou même sac se trouve très propre à l'usage qu'en fait là
+Gorozô.
+
+[44] N'est-il pas curieux, par exemple, de voir ce _ronin_ Gorozô,
+devenu misérable, et toujours entouré d'une foule de gens dépendant de
+lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n'y a cependant rien là
+de contraire au vieil ordre social du Japon.
+
+[45] Chez les peuples superstitieux, on n'aime pas les souhaits de
+bonheur; il semble toujours qu'ils cachent un malheur. Témoin cette
+habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix
+quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des vœux pour
+l'avenir.
+
+[46] Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques
+heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier, l'usage
+veut qu'il reçoive de ses hôtes un «présent de départ». Quelle heureuse
+idée que l'image de ces deux moribonds acceptant une bonne nouvelle
+comme un _présent de départ_ pour l'autre monde.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS ***
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+The Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le théâtre japonais
+
+Author: André Lequeux
+
+Editor: Ernest Leroux
+
+Release Date: August 19, 2008 [EBook #26362]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Le théâtre japonais
+
+PAR
+
+André Lequeux
+
+_BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE_
+
+
+[Illustration]
+
+
+PARIS
+
+ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
+
+1889
+
+
+
+
+I
+
+
+L'amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs amènent au
+Japon ne saurait mieux l'aller chercher qu'au théâtre. Il la trouvera là
+avec ses nuances les plus caractéristiques et les plus originales. La
+salle et la scène lui offriront ensemble un champ d'observation
+merveilleusement disposé pour une étude de moeurs et d'histoire.
+
+L'édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y pénètre
+par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition générale
+rappelle l'entrée de nos salles de spectacle; là sont les bureaux de
+location. On trouve aussi à acheter des billets dans les maisons de thé
+du voisinage, mais nous n'oserions affirmer qu'ils y soient «_moins
+chers qu'au bureau_».--Le vestibule donne accès, par deux portes,
+presque directement dans le parterre et deux escaliers, on pourrait dire
+deux échelles conduisent à l'amphithéâtre et aux couloirs qui commandent
+les loges; il n'y a, bien entendu, qu'un seul étage. Sur la façade de la
+rue, l'attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes, des
+banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant les
+principales scènes de la pièce qui tient l'affiche, le tout donnant une
+note d'ensemble assez criarde: c'est de bonne réclame. La grande salle
+que nous désignons sous le nom de parterre est divisée en carrés égaux
+comme un damier, ou mieux comme un plafond à caissons renversé: cela
+fait autant de loges de quatre, mais on s'y entasse volontiers six ou
+sept. Les spectateurs enjambent les uns sur les autres pour gagner leurs
+places; mais une fois chaque famille installée dans sa boîte,--c'est le
+nom qui convient à la chose,--on n'en sort plus sans absolue nécessité,
+ce qui n'empêche, la représentation durant dix heures au moins, qu'il se
+fasse momentanément de nombreux vides à chaque entr'acte. Mais on mange
+là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à
+l'aise. Il n'y a pas de siège, le Japonais ayant l'habitude de s'asseoir
+sur ses talons et pouvant garder cette position, la moins fatigante et
+la plus commode à son goût, pendant toute une journée.
+
+Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à
+spectateurs et au niveau des séparations d'où les têtes seules émergent,
+courent d'un bout à l'autre de la salle, depuis les portes qui donnent
+dans le vestibule du théâtre jusqu'à la scène. C'est par là que pénètre
+le public du parterre; par là aussi que pendant la représentation la
+plupart des acteurs font leurs entrées ou leurs sorties, surtout lorsque
+la fiction veut qu'ils arrivent de quelque endroit éloigné ou que,
+quittant la scène, ils marchent par les rues ou à travers la campagne.
+«L'ouvreur» fait alors, en quelque sorte, office «d'avertisseur». Cet
+employé de la porte est, d'ailleurs, préposé à la garde d'une collection
+variée de parapluies et parasols qu'il ouvre lui-même et passe à chaque
+acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par
+les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à l'intérieur
+même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le dialogue commence dans
+le dos du public, dès qu'un artiste a mis le pied dans la salle et bien
+avant qu'il n'arrive à la hauteur de la rampe; on s'arrête parfois à
+moitié chemin pour dire quelque chose; ou bien on retourne sur ses pas,
+puis on revient en avant; on arrive enfin sur la scène au moment voulu.
+La vie du drame gagne beaucoup à ce procédé; toute la salle participe,
+pour ainsi dire, à l'action. On voit quelle proportion prend la scène
+empiétant ainsi jusqu'à l'entrée du parterre par-dessus les têtes des
+spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les
+provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la
+voix. Pendant que l'action principale se déroule devant le public, des
+scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés de la
+salle, indépendantes pour les acteurs d'après la fiction du drame,
+connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui
+composent la pièce. Souvent aussi l'action principale se transporte au
+milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple de
+la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs, assassins,
+libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter avant d'agir,
+de préparer posément leur coup de main ou leur exploit, ainsi qu'il est
+dans la nature des choses, avant d'arriver sur le lieu même où il doit
+être perpétré. Le manque d'espace amène parfois sur nos scènes, à cet
+égard, des situations bien invraisemblables; c'est alors, par exemple,
+qu'on voit tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en
+attendant que les assassins se soient mis d'accord pour lui couper la
+gorge. Rien de pareil n'est à craindre au théâtre japonais.
+
+Mais c'est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes des
+spectateurs que c'est praticable, et ce n'est matériellement possible
+qu'en raison de la position dans laquelle on assiste au spectacle.
+Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y prend peut-être un
+intérêt d'autant plus vif. Pour un spectateur lâchant la bride à son
+imagination les passages en planches pourront devenir des chemins
+agrestes et l'ensemble du parterre, un champ bien cultivé; s'il veut que
+son plaisir soit complet, il s'annihilera en tant qu'homme et
+s'identifiera au drame comme un invisible esprit.
+
+La mise en scène est étonnante d'exactitude. Si l'action se passe dans
+une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses abords et son
+voisinage. L'architecture japonaise se prête, d'ailleurs, à ce système
+de décoration, les palais eux-mêmes n'atteignant jamais ici des
+proportions monumentales. Dans la réalité, quand une maison est
+grandement ouverte, il n'en reste guère que la charpente; on voit tout
+ce qui va et vient à l'intérieur; dans ce cas, le théâtre n'a besoin de
+recourir à aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison
+fermée, il faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe;
+néanmoins on ne néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la
+barrière, le mur, la porte d'entrée, en un mot ce qui entoure
+immédiatement la maison, le tout suivant la même coupe.
+
+Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur
+elle-même par le mécanisme d'une plaque tournante qui en occupe toute
+l'étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans certains
+cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer dans une
+maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre tourne et de
+l'autre côté apparaît l'intérieur de la maison où il pénètre[1]. Comme
+tout cela est bien compris pour faire vivre les spectateurs au milieu
+même de l'action; il n'y a rien de fictif ni de conventionnel dans la
+sortie et la rentrée de cet acteur; ce qu'on a sous les yeux, c'est la
+réalité. On veut montrer au public successivement le devant et le dos
+d'une maison, on la lui retourne; rien de plus simple, puisque la maison
+y est tout entière. La plaque tournante peut contenir trois tableaux ou
+plus exactement trois théâtres à la fois, de sorte qu'il est possible de
+faire deux changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est
+beaucoup plus large que haut[2]. Quelques décorations accessoires sont
+ajoutées sur les flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la
+salle, au milieu des spectateurs.--Le rideau se tire de côté: il est
+orné de quelque dessin à larges traits et d'une inscription gigantesque.
+
+La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène,
+derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l'action. Elle
+joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d'une mélodie
+grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée, sourde ou
+bruyante, autant que possible à l'unisson moral de la situation. Cette
+mélodie sert à représenter aussi le murmure de la nature: elle cherche
+des harmonies imitatives, devient tour à tour tempête, zéphyr, tonnerre,
+pluie, cascade, courant léger, bruit d'un corps qu'on jette dans l'eau
+et bouillonnement de l'eau qui reprend sa place.
+
+La musique japonaise est exclusivement en mineur. C'est assez dire
+qu'elle n'a aucun rapport avec nos moeurs musicales et que notre oreille
+a besoin d'une certaine éducation locale pour s'y faire, à plus forte
+raison pour la goûter. On y arrive pourtant.--Autre particularité de la
+musique japonaise: elle est en quelque sorte la contrepartie de la
+musique chinoise qui, toute en majeur, se trouve par cet absolutisme
+également éloignée de nos principes d'harmonie. Il en résulte cette
+conséquence assez bizarre et pourtant logique, que des musiciens
+européens ont pu s'amuser, en combinant des oeuvres musicales japonaises
+et chinoises, à en tirer une sorte de produit extrême-oriental et
+susceptible néanmoins, avec son accoutrement assez fantasque, de se
+traduire sur nos instruments.
+
+Dans ses divisions essentielles l'orchestre japonais se rapproche
+beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d'instruments. Le
+_koto_ et le _schamisen_ rappellent la harpe et le violon avec tous ses
+dérivés, violoncelle, basse, contralto; le _koto_ est pareillement
+destiné à produire dans l'orchestre des effets différents suivant sa
+taille; le _schamisen_ a plutôt certaines analogies avec la guitare;
+c'est du reste en pinçant les cordes qu'on joue généralement du
+schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont les
+crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme n'a rien
+de particulier, est le principal des instruments à vent. Il y a enfin
+dans l'orchestre japonais une série de tambourins et de timbales
+d'aspect assez original et qui occupent dans la composition musicale une
+place beaucoup plus importante que les instruments similaires en
+Occident.
+
+Du côté opposé à l'orchestre, dans une logette fermée par un store, se
+tient le _choeur_: c'est un personnage qu'on ne voit pas, mais qu'on
+entend souvent. Son rôle correspond assez exactement à celui du choeur
+de la tragédie grecque; il tient cependant plus de place dans le drame
+japonais, bien qu'il y demeure modestement caché. Il représente le bon
+sens populaire et la morale commune; mais il explique surtout le
+développement du drame; il raconte au besoin ce qui se passe hors de la
+scène et dévoile les sentiments intérieurs des personnages. Le drame
+japonais, étant une image aussi fidèle que possible de la vérité, se
+déroule souvent et parfois pendant des scènes entières en simple
+pantomime. Dans la vie réelle on ne parle pas toujours, mais on agit
+sans cesse; on agit par cela seul qu'on existe; on agit, soit qu'on
+s'agite dans un but quelconque, qu'on se repose et qu'on pense, ou même
+qu'on reste immobile sous le coup de la frayeur, de l'attente ou de la
+fatigue. Si l'on dort, on n'agit peut-être pas soi-même; et encore, le
+sommeil n'est-il pas une action _sui generis_, susceptible de bien des
+variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans des
+signes extérieurs et visibles, suivant qu'on est calme ou agité, malade
+ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on vit dans le
+sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui, par rapport
+à lui. Qu'on soit mort enfin, on existe encore à l'état de cadavre, de
+souvenir, de passé et à ces titres on n'est pas encore nul dans la vie
+des hommes. Les actes de l'humanité s'engendrent mutuellement; ils ont
+des posthumes.--Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne
+parle que quelquefois.--A cet égard, l'art s'affranchit dans notre
+théâtre de toute vraisemblance: l'action y est toujours accompagnée de
+la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser toute
+l'attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène capital, ce
+n'est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers se poursuivent
+pendant lesquels les acteurs n'échangent que quelques mots; les
+monologues sont rares et toujours parfaitement justifiés, ce qui n'est
+pas le cas chez nous. C'est alors qu'intervient le rôle du choeur
+invisible; il récite ou plutôt psalmodie la pièce; il raconte la
+pantomime qui se joue devant les yeux du public; sa voix expressive
+prend les intonations de circonstance; elle se fait terrible ou
+harmonieuse; elle est généralement grave et devient parfois tout à fait
+chantante. Cette manière de représenter la vie fait que les acteurs
+japonais sont les premiers mimes du monde: dans cet art, ils atteignent
+une perfection étonnante, grâce à laquelle un drame au Japon est
+intéressant même pour l'étranger qui ne sait pas un mot de la langue.
+Auprès d'eux, nos acteurs de pantomimes ne sont que de vulgaires
+pantins: qu'est-ce, par exemple, que cette série de gestes
+conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?--De ridicules
+singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi. C'est là
+du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au point de vue de
+la vraisemblance: ce qu'on représente au Japon, c'est, insistons-y, la
+vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou pantomime sont également loin de
+la vérité. Dans la vie, on ne parle pas toujours, mais on parle
+pourtant. Les gestes conventionnels que nous trouvons si piteusement
+grotesques dans nos pantomimes sont là pour suppléer à la parole
+absente. Les mimes japonais n'ont que faire de ces idioties, car ils
+parlent quand ils ont à parler. La vie est parole et action. Chez nous,
+le théâtre est, ou peu s'en faut, l'une ou l'autre. Au Japon, il est
+l'une et l'autre. Nous en arrivons ainsi à définir l'art dramatique
+japonais: une pantomime affranchie des invraisemblances conventionnelles
+et où l'on parle comme on parle dans la vie réelle.--Est-ce à dire que
+les acteurs japonais parlent d'un ton naturel? Il s'en faut. Leurs
+salles de spectacle n'étant pas calculées en vue de l'acoustique et les
+spectateurs s'y livrant eux aussi _à la vie réelle_, qui est loin d'être
+silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire entendre, de
+prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même assez
+déplaisante, mais à laquelle on s'habitue vite.
+
+Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c'est ce qui
+remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation,
+vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans
+un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d'un bonnet
+faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des deux
+oreilles; on dirait les produits fantastiques d'un singe et d'une
+chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des accessoires, qui
+apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au moment voulu et
+enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des acteurs. Le talent
+de ces _personnages neutres_ consiste à échapper autant que possible aux
+regards du public tout en faisant ponctuellement leur office. Ils
+n'avancent qu'en rampant et s'acquittent de leur rôle avec une agilité
+d'escamoteurs. Ils ne comptent pas dans la pièce[3].
+
+
+
+
+II
+
+Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.--Où sont les
+actrices?--Il n'y en n'a pas.--Mais les rôles de femmes?--Ce sont les
+acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains
+petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est
+féminine. Les rôles d'hommes y sont joués par des femmes. Mais c'est un
+art inférieur[4]. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas mélangés au
+théâtre japonais. C'est, assure-t-on, une question de morale. Mais à la
+vérité, s'il faut en croire ce qu'on nous a raconté sur les moeurs des
+artistes de l'Extrême-Orient, il est douteux que la morale y trouve son
+compte.
+
+Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et
+encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d'une façon
+étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes, qu'à
+cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin les
+acteurs sont à ce point habiles dans l'art d'imiter qu'ils achèvent
+l'illusion en donnant, à s'y méprendre, le cachet le plus féminin à
+leurs allures, à leurs gestes, à leurs manières. Ils savent copier,--ils
+y sont exercés dès l'enfance,--la démarche si particulière des grandes
+dames japonaises[5] et celle plus particulière encore des grandes
+courtisanes. Cette dernière, qu'on pourrait qualifier de classique tant
+elle est consacrée par les rites de la vie élégante et galante, est
+comme la suprême expression de la langueur la plus efféminée[6].
+
+Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la
+pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu'ils
+l'entendent?--Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent
+eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l'auteur ne
+donnant d'ordinaire qu'une idée et un canevas plus ou moins détaillé sur
+lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le rôle de celui-ci
+est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs apportent chaque jour,
+sans même le consulter et souvent à l'improviste, des améliorations ou
+des modifications non seulement à leur jeu, mais encore à l'action et
+jusqu'au fond de l'intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en
+présence du public pendant plusieurs semaines avant d'être définitive.
+Il faut que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier
+ordre. Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d'art
+dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités.
+L'unité d'action elle-même est là moins respectée. Le drame japonais,
+nous l'avons dit, est plus une imagé de là vie réelle qu'une peinture
+idéale soumis à des principes artistiques. Aussi l'auteur et les acteurs
+qui, ne se bornant pas au rôle d'interprètes, participent à la
+confection de la pièce, ne craignent pas de la surcharger d'incidents
+assurément dans la nature des choses, mais n'ayant que faire à l'action
+principale. Loin d'y voir un défaut, ils pensent ainsi se rapprocher de
+la vérité, leur point de mire, et en fait ils s'en rapprochent, les
+drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours ordinaire de
+l'existence et leur développement étant entrecoupé de mille
+circonstances étrangères plus ou moins banales.--Avec des règles aussi
+larges, la plus grande liberté, d'invention peut être laissée à la
+fantaisie de l'acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre ce rôle
+sur la scène. Il suffit qu'il se pénètre des données capitales du drame
+et qu'il s'identifie au personnage qu'il représente. Il en résulte que
+l'art dramatique est ici tout différent de ce qu'il est chez nous. Le
+fond d'une pièce ne varie guère, il est vrai, d'un jour à l'autre; mais
+la récitation n'est pas fixe à ce point qu'elle enchaîne les acteurs.
+Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre l'intrigue sans se
+déconcerter de la tournure plus ou moins imprévue qu'elle prend. Ils ont
+toujours la réplique prête à tout et la plus grande difficulté du
+métier, difficulté dont ils sont maîtres à merveille, est d'éviter d'une
+part les précipitations inopportunes qui pourraient engendrer le
+désordre et la confusion, de l'autre les hésitations ou les étonnements
+qui risqueraient de laisser tomber gauchement le dialogue.--Inutile
+d'ajouter qu'il n'y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on
+écrit _in extenso_ le texte de certains passages où les mots ont une
+portée capitale en vue de certains effets étudiés à l'avance. Dans ce
+cas, on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n'est pas, comme
+chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la
+scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les
+spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l'exercice de
+ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu'il ne
+compte pas et on fait abstraction de sa présence.
+
+Ce n'est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à la
+recherche de la vérité, s'affranchit de l'unité d'action. On aurait
+peine à discerner où se trouve le dénouement de la pièce; à la vérité,
+il n'en existe pas, ou, si l'on veut, il y a plusieurs dénouements. D'un
+bout à l'autre de la représentation, l'intrigue varie singulièrement. La
+même série de faits amenant une _solution_ ne se prolonge guère au delà
+de deux ou trois actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On
+voit donc se dérouler successivement trois ou quatre situations
+dramatiques presque sans relations entre elles et il est difficile de
+reconnaître par quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne
+sont pourtant pas autant de drames distincts et, en y regardant de près,
+il n'est pas impossible de suivre le fil des événements qu'on a sous les
+yeux pendant une dizaine d'heures.--Ce décousu est encore l'image fidèle
+de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à un
+moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la
+représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur
+mort peut avoir des conséquences dramatiques qu'il n'est pas indifférent
+de connaître. Ce point de vue entre d'autant plus en ligne de compte
+dans l'art japonais que la passion dominante dans le drame est, non pas
+la jalousie comme chez nous,--celle-ci n'intervient guère ici qu'à titre
+d'incident,--mais la vengeance. La provocation, la conception, la
+préparation de la vengeance, voilà les raisons d'être de l'art
+dramatique; c'est là qu'il repose tout entier. Le Japonais est
+essentiellement vindicatif et l'histoire du Japon est une interminable
+épopée de la vengeance.
+
+De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en engendrant
+une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. Comme en Corse, il y a
+eu au Japon des _vindette_ célèbres qui ont duré plusieurs siècles,
+entretenues par une série interminable de meurtres se commandant les uns
+les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est pas un dénouement
+définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. Le drame japonais est
+une fenêtre ouverte sur un coin de la vie terrestre. Après toute une
+journée de ce spectacle, on doit être fatigué; alors on ferme la
+fenêtre. Autrefois, les représentations commençaient dès le matin et se
+terminaient bien au delà du coucher du soleil; elles pouvaient durer
+presque sans interruption de quinze à dix-huit heures. Sous l'influence
+de la civilisation, les moeurs japonaises s'amollirent: aujourd'hui,
+après dix heures de drame, on croit en avoir assez; on commence plus
+tard et on finit plus tôt. Depuis quelque temps, dans les grands
+théâtres, la nuit venue on allume le gaz; il y a une rampe comme chez
+nous. Mais on n'en est pas encore là dans les théâtres secondaires, où
+on continue d'avoir recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul
+connu, dont l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une
+originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître
+et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes.
+Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la salle; les
+spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène elle-même reste
+dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure de chaque
+artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de voir au théâtre,
+c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur en scène est accompagné
+dans ses mouvements par un de ces personnages neutres, de ces êtres
+indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons déjà parlé, qui lui
+tient constamment sous le nez un lampion à réflecteur, fixé au bout d'un
+manche; chaque acteur a _son ombre_ qui le suit ainsi pas à pas dans
+toutes ses allées et venues. Il faut convenir que le public japonais, si
+exigeant sur la copie du vrai, doit, en ce qui concerne cet éclairage,
+rabattre beaucoup de ses prétentions. Mais il semble qu'il a l'esprit
+ainsi fait: il ne veut pas qu'on lui supprime quelque chose de la
+réalité de la vie; mais on peut y ajouter; il lui suffit alors de faire
+abstraction: il sait retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de
+notre art dramatique.
+
+La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; maigres
+encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire entendre.
+L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le nom de l'acteur
+auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut toujours, mais perd chaque jour
+du terrain. En Europe, le public nomme bien les artistes, mais c'est
+pour un ou plusieurs «rappels», lorsqu'ils sont sortis de scène; ici,
+c'est au beau milieu d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de
+scène muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il
+serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y entre
+de la tendresse et de l'affectation maniérée.
+
+L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il n'est pas
+étonnant qu'il n'existe guère dans la littérature japonaise de théâtre
+écrit[7]. Tout ce que peut se procurer l'amateur qui désire garder un
+souvenir de la pièce qu'il a vue ou se préparer par provision à celle
+qu'il va voir, c'est un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont
+multiples pour un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux.
+Cela tient à leur origine: ils sont l'oeuvre de divers spectateurs en
+contrat avec les libraires ou appartenant au _reportage_ des journaux
+indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces divergences entre
+les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes faites le même jour
+et que, tant que l'affiche est encore neuve, la pièce subit des
+variantes à chaque représentation. Or, c'est justement pendant cette
+période de tâtonnements que les livrets sont écrits.
+
+
+
+
+III
+
+Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique au
+Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver dernier dans un
+grand théâtre de Tokio.
+
+Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En
+dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second
+ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant l'importance et
+le goût artistique des populations. Osaka même, qui dépasse en nombre
+d'habitants, l'ancienne résidence impériale, est, au point de vue
+théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé dans cette ville de
+commerce et d'industrie pour qu'il reste du temps à consacrer au
+spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, comme en France, un
+délassement du soir mérité par le labeur du jour, mais bien
+l'occupation, l'absorption même de toute une journée.
+
+Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes.
+Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de
+drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble pendant
+plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour qu'on s'en tire,
+car la mise en scène est fort coûteuse.
+
+La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes et
+treize tableaux. Son titre est: «_Ume no haru tate-shi no go sho
+zome_».--Comment traduire cela?--Décomposons la phrase en mot à mot,
+suivant la construction grammaticale japonaise: _go sho zome_ = tentures
+garnissant un appartement à la cour;--_no_ = de;--_tate-shi_ = une
+partie d'une grande habitation;--_ume no haru_ = le printemps des
+pruniers.--C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir
+consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre
+énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des
+oeuvres de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils
+désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique
+et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que
+cette règle y soit respectée.
+
+Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux premiers
+actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au troisième; mais
+c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les plus belles scènes.
+J'invoque en outre, comme circonstance atténuante, que, tout compte
+fait, je suis encore resté au théâtre ce jour-là au moins sept heures
+consécutives. En France, sept heures de drame noué feraient coucher à
+trois heures du matin. Au Japon, la pièce entière en dure dix; en
+supposant l'ouverture à notre heure, on en aurait pour toute la nuit,
+jusqu'au lever du soleil, même en hiver. Notez que les Japonais arrivent
+au théâtre avant le premier acte et jusqu'au bout ne perdent pas une
+scène.
+
+Abordons ce compte rendu du «_Ume no haru_... etc. »... Qu'on nous
+permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes,
+d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être intéressant d'avoir
+sous les yeux un ensemble complet de la pièce: on saisira mieux de la
+sorte la suite du drame et on verra, par ce spécimen, en quoi consistent
+ces analyses imprimées dont nous avons déjà parlé.
+
+
+Distribution d'après l'affiche:
+
+ _Personnages principaux_ _Noms des artiste_
+
+Asama, le daïmyo Sakato.
+
+Hototogisu, concubine du daïmyo,
+fille de Issaï Nakamura Fukusuke.
+
+Yukieda, jeune samuraï
+(allant en pèlerinage au 2e acte) _id._
+
+O Sugi, mère de Gorozô Ishikawa Jubizo.
+
+Asoheï, serviteur de Hanagaki Nakamura Tsurugoro.
+
+Yakuro, keraï du daïmyo Nakamura Dengoro.
+
+Satsuki, courtisane, femme de Gorozô Kawabara Saki Kunitaro.
+
+Hoshikage, ancien keraï du daïmyo,
+chassé, devenu voleur Nakamura.
+
+Oju, courtisane, fille de Issaï,
+soeur de Hototogisu Iwaï Matsu Nos'ka.
+
+Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo Kikusaburo.
+
+Issaï, maître de thé du daïmyo Iwaï Shige Matsu.
+
+Nadeshiko, femme légitime du daïmyo Yeinos'ke.
+
+Takekuma, médecin du palais Ouokami Matsu Nos'ke.
+
+Seppei, domestique d'Issaï Sakato.
+
+Yuri Nokata, mère de Nadeshiko,
+et belle-mère du daïmyo Kikugoro.
+
+Nagoheï, chasseur, en réalité voleur _id._
+
+Gorozô, ancien keraï disgracié _id._
+
+L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit trois rôles
+est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus célèbre de la
+troupe. Les disputes de préséance au programme, entre comédiens, sont
+inconnues au Japon.
+
+
+
+
+ACTE Ier
+
+
+_Premier tableau_: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l'Oshu.
+
+Un petit _daïmyo_[8] ouvre un concours d'escrime en l'honneur du dieu.
+Le président est un fidèle _keraï_[9] nommé Hanagaki.--Nombreuse et
+brillante réunion; personnages richement vêtus.--Asama, c'est le nom du
+daïmyo, s'y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il est
+accompagné par Hanagaki.--Procession.--Arrivée devant le temple.--Le
+concours a lieu sur la piste.--Suite de combats.--En dernier lieu,
+Yakuro[10] et Hanagaki se mesurent. Yakuro n'est pas en veine ce
+jour-là; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître,
+n'est pas sympathique au public. On voudrait l'humilier. Asoheï[11]
+excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les
+combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne
+des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï
+qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l'arrête en disant qu'il a
+vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se reposer chez le
+prêtre du temple.
+
+
+_Deuxième tableau_: Devant le temple _Awabida mura jizo._--Il fait nuit.
+
+Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a
+donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de
+rizière. Au temple, il s'arrête pour se reposer. Subitement il se sent
+percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le coup,
+il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève son
+argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui
+es-tu?» Une éclaircie laisse voir un _ronin_[12]. Issaï veut reprendre
+son argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel
+s'obscurcit de nouveau.--Arrivent les deux filles de Issaï qui,
+accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup,
+elles buttent contre quelque chose: c'est le corps du père. Elles lui
+prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît ses
+filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le
+venger.--Il expire.--Ses filles vont chercher du secours au village.
+
+
+_Troisième tableau_: Lit du fleuve Madori-Gawa[13] ayant sa source au
+temple de Mano Miyojin[14], dont il alimente la piscine d'ablutions.
+
+Après le concours d'escrime, le daïmyo a distribué les récompenses. Au
+retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes qui errent,
+cherchant quelqu'un à dévaliser.--Une fille d'Issaï[15],--on ne sait
+encore à ce moment qui est cette fille,--arrive à une pierre
+commémorative. Ces hommes l'entourent; ils veulent en abuser. Mais le
+daïmyo les a vus et s'est douté de la chose. Il lance ses gens au
+secours de la malheureuse. Les drôles s'enfuient.--La jeune fille plaît
+au daïmyo. Elle raconte qu'elle cherche ses parents dont elle a été
+séparée depuis l'âge de cinq ans. Ses parents d'emprunt sont morts. Elle
+voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents
+qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.--«Le jour je marche,
+dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»--Yakuro comprend le désir
+du daïmyo et conduit la jeune fille au palais.
+
+
+
+
+ACTE II
+
+
+_Premier tableau._ Au pied de l'Iwate-yama[16]. Habitations rares.--Soir
+d'une journée de neige.
+
+Des gens de la bande du chasseur Nagoheï[17] arrivent armés de pioches
+et portant une caisse d'aspect singulier, sans doute volée au temple du
+dieu de la montagne. Ils s'avancent avec entrain sur la
+neige.--Halte.--La conversation roule sur l'objet du vol que leur chef
+Nagoheï leur a ordonné. Puis l'un d'eux explique que Issaï, le maître de
+thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut, affublé du masque
+et des vêtements qu'on porte à la procession du dieu, se présenter dans
+la maison d'Issaï, effrayer les deux filles et en profiter pour voler
+l'argent et enlever ces filles qu'il vendra ensuite à des maisons de
+prostitution.--Ils continuent leur route.--Le jeune Yukieda, brave et
+fidèle Keraï du daïmyo, va au temple en pèlerinage pour le compte de son
+maître. Tout à coup d'un fourré sort un voleur qui l'arrête par derrière
+en lui demandant la bourse ou la vie. Le jeune homme le regarde de
+travers, lui dit qu'il va au temple et que, s'il ne le lâche pas, il va
+le coucher par terre.--Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé
+au fond du ravin.--Yukieda continue sa route.
+
+
+_Deuxième tableau_: Temple du dieu de la montagne.
+
+Arrivée du même samuraï.--Il butte contre quelque chose qui se trouve
+être le corps du voleur qu'il a rencontré tout à l'heure: «Ah! tu as
+roulé jusqu'ici», dit-il simplement.--Les portes du temple sont
+ouvertes.--Hoshikage[18] (autrement dit le redoutable Kesataro) paraît.
+On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d'Issaï) et son serviteur
+Sappeï.--Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour obtenir la
+punition du meurtrier d'Issaï[19].--Une lutte s'engage à la fin de
+laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de Hoshikage
+qui pense par ce moyen pouvoir s'introduire de nouveau chez son
+seigneur.
+
+Nous, arrivons à la partie de la pièce qu'il m'est permis de raconter
+_de visu_ et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs.
+
+
+
+
+ACTE III
+
+
+_Premier tableau_: Le théâtre représente le jardin du palais sur la
+rivière Katakami-Gawa, en Oshu.--On est au milieu d'avril; les arbres
+sont en fleurs.
+
+Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la
+femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se
+sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin du
+premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des
+brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre
+dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq
+ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée
+que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle
+ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, celle-ci étant
+sa propre enfant[20]. Ses servantes, quoi qu'elles fassent, ne peuvent
+parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï Yakuro[21], officier au
+service du daïmyo. Il fait signe à la mère de Nadeshiko qu'il a quelque
+chose à lui dire. Celle-ci toujours méfiante congédie celles de ses
+femmes qui ne lui inspirent pas grande confiance. Yakuro s'approche et
+lui fait des condoléances sur le dédain du seigneur pour Nadeshiko
+depuis l'arrivée au palais de Hototogisu, la concubine. Avec mille
+circonlocutions il raconte qu'il a fait des propositions au médecin qui
+a promis un poison mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions
+sont bien superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata,
+la mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce[22].--Jeu de
+physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.--Le
+médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser le
+temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à
+brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer
+cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais Yakuro, à
+voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le laisser partir
+ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion et elle annonce
+au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui offrir un
+sabre[23]. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; elle
+tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance dans
+l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de tant de
+faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata l'en frappe et le
+tue d'un seul coup.--Ce médecin était un témoin incommode; il fallait
+s'en débarrasser. La vieille paraît enchantée de son succès; elle ne
+s'en tiendra du reste pas là.--Rires flatteurs de Yakuro et des
+servantes.--Ordres donnés pour administrer le poison à Hototogisu.
+
+_Deuxième tableau_: Le pavillon habité par la favorite.--Les panneaux
+extérieurs[24] étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort
+élégante.--Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où circule
+une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag qui n'existent
+qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la moitié d'un des passages
+qui vont d'un bout à l'autre de la salle. Le décor se prolonge ainsi
+entre les spectateurs et tout à l'heure l'action se portera tout
+entière, au moment le plus dramatique, au milieu même du public.
+
+Au _tirer_ du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes,
+paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie
+dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et
+sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart
+du visage.--Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la
+rivière en sont impressionnés.--La nuit venant, Hototogisu congédie ses
+suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange se
+fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, aussitôt
+suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va fuir; mais le
+revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui parler.
+Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel effroi
+en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, par
+cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il
+parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de
+tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont elle
+souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, mais qui ne la
+fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix se défaire de la
+rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un poison
+infaillible.--«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour salaire j'ai
+reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la médecine qu'on vous
+offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie qui vous ronge, vous en
+serez guérie en buvant le contenu d'un petit flacon que vous trouverez
+là.»--Il montre la niche du dieu domestique.--«Voilà ce que j'avais à
+vous dire.»--Il disparaît.--Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient
+d'entendre. Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en
+effet la fiole. Elle absorbe le liquide et par un enchantement
+instantané il ne reste plus un bouton sur son visage; elle est redevenue
+belle. Elle va chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se
+regardant; elle se mire avec des gestes qui rappellent la scène des
+bijoux de _Faust_.--Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre
+pour se reposer.
+
+On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont deux
+servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec précaution
+sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous apprennent
+que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer serait plus sûr
+que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le pavillon; se
+séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis s'y précipitent en
+même temps. Le store se lève; on voit la malheureuse Hototogisu couverte
+de sang se débattant entre ces deux forcenées; elle est épuisée et
+tombe; on la croît morte.
+
+Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de
+trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur
+besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa
+victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la
+traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient de lui
+révéler.--«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, c'est moi qui t'ai mise
+dans cet état.--Pourquoi?--N'est-ce pas toi qui as accaparé le coeur de
+mon gendre? Ma fille est résignée et dévore sa honte en silence. Mais
+moi, je n'en puis faire autant.» La jeune femme a un geste de révolte.
+Toutes se jettent sur elle et la criblent de coups de sabre et poignard.
+Elle retombe, mais elle respire encore. Le sang ruisselle sur ses
+vêtements. Yuri Nokata va prendre place sur un banc pour mieux jouir du
+spectacle de sa vengeance. Elle n'a nullement l'âme troublée, car elle
+se fait servir du thé et fume une petite pipe[25], ce qui est en quelque
+sorte l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux
+sexes.--Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la
+tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le
+visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les
+plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette pipe
+dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs
+sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en
+convulsions.--Cette scène est d'une belle horreur.--Alors Yuri Nokata se
+met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa beauté,
+ses charmes, ses yeux qui ont volé le coeur qui appartenait de droit à
+sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de baisers, ses
+bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement sa
+raison.--Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et d'un
+seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci gémit
+douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle s'affaisse
+épuisée.
+
+On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri
+Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs
+félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites,
+Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour
+ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille l'aperçoit;
+écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, armée d'un glaive,
+à la poursuite de la favorite qui peut à peine se traîner, elle la
+rejoint sans peine; l'empoignant par ses cheveux défaits, elle la traîne
+à travers le pont; fatiguée, elle change de main à plusieurs reprises
+et, comme alors son sabre l'embarrasse, elle le tient entre les dents;
+elle est odieuse et sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle
+fait signe qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les
+cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche
+jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. On
+donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va paisiblement
+se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de thé et fume
+encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a repris
+haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; on y jette
+aussi le bras coupé.
+
+Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de
+Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles
+peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les aperçoit; à
+leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du meurtre; elles
+pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle en donne l'ordre. Les
+innocentes sont mises à mort sans avoir la force de se défendre. Leurs
+cadavres vont rejoindre au fond de l'eau celui de leur maîtresse.
+
+Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très juste
+observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va plonger
+son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été jetés. Elle est
+hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au moment où elle se penche
+sur la rivière, une flamme sort de l'eau: c'est l'âme de Hototogisu.
+Saisies d'effroi, Yuri Nokata et ses femmes veulent prendre la fuite;
+mais au loin, quelqu'un arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont
+que le temps de se cacher derrière une petite construction élevée sur un
+côté de la scène. Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo,
+qui fait sa ronde de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide
+et de glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par
+une des servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît
+des taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la
+rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de
+l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et
+s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa
+cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un
+témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de
+confiance qui ont charge ordinaire de ses oeuvres meurtrières. Celle-ci,
+armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à
+l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire à deux
+furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et s'en
+débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à coups de plat
+de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. Mais, si elle
+est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au demeurant, son but est
+atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui importe le reste. Elle
+peut mourir maintenant.--Elle se suicide.
+
+
+
+
+ACTE IV
+
+
+_Premier tableau_: Une élégante maison de prostitution à Kyoto.
+
+Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s'y distrait en
+visitant les lieux de plaisir. Il s'y est épris d'une femme auprès de
+laquelle il se rend chaque soir en cachette.
+
+Il y avait, en ce temps-là, à Kyoto une bande de malfaiteurs dont
+Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo[26], était le chef. Ces
+drôles rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde.
+Asama les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse.
+Hoshikage le bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie:
+«Tu m'as insulté». L'autre, qui veut éviter un éclat, fait des excuses;
+elles ne sont pas acceptées. Mais l'adversaire, voyant qu'il a affaire à
+un samuraï, se contente de lui demander son nom[27]. Le daïmyo à son
+tour refuse de le satisfaire.--Il était alors défendu aux nobles de
+passer la nuit dans les mauvais lieux.--Une querelle s'engage. Asama à
+coups d'éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres. Ce jeu
+de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation du
+prestige de la naissance, tel qu'on l'entendait dans l'ancien Japon. Un
+samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un être à tel point
+supérieur au commun qu'à la scène on n'oserait le compromettre à tirer
+le sabre contre une troupe de vulgaires malfaiteurs. L'éventail lui
+suffit. Sa noblesse l'arme d'un pouvoir surhumain: il n'a guère qu'à
+souffler sur le menu peuple pour l'anéantir. Ce n'est d'ailleurs pas une
+simple fiction: sous l'ancien régime, l'ascendant des gens de race sur
+le populaire était si _magnifique_ qu'il ne leur en fallait pas
+davantage la plupart du temps pour nettoyer la place d'une foule mutine
+ou mal intentionnée.--Alors le respect du rang était la base de tout
+ordre social et le bon plaisir des grands la raison d'être du monde.
+Cela a bien changé.
+
+Après s'être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de
+souverain mépris purifie l'air qui l'entoure en l'éventant. C'est alors
+qu'arrivent, attirés par le bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki[28]
+et Asoheï[29]. Depuis plusieurs jours ils font de vains efforts pour
+détourner le maître de ses escapades nocturnes. N'ayant pu réussir, ils
+veillent sur lui à distance. Ils tentent encore une fois de l'entraîner
+loin de ces lieux et lui font de respectueuses remontrances: il néglige
+les devoirs que lui impose sa noblesse; cela lui portera malheur. Mais
+il résiste à leurs sages conseils et se rend au pavillon de sa
+maîtresse.
+
+_Deuxième tableau_: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de
+la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d'un joli
+jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception.
+
+Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s'avancent vers la
+scène. D'un côté, c'est Oju, la courtisane, superbement habillée,
+précédée d'un porte-lanterne, accompagnée de ses servantes dans l'ordre
+des rites; elle s'appuie sur l'épaule d'un homme, sorte d'esclave qui
+marche courbé pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le
+tout est parfaitement conforme au cérémonial de la haute
+prostitution[30]. Sur le passage opposé, le daïmyo marche gravement,
+suivi de quatre ou cinq nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d'un
+splendide _kimono_ en soie d'un bleu idéal et très finement
+brodé.--C'est une des particularités du théâtre japonais que les
+costumes y sont d'une richesse inouïe et sans aucun recours au
+clinquant.--Arrivés vers le milieu de la salle, tous les acteurs
+s'arrêtent, puis ceux-ci exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à
+gauche, les deux processions se font face. Ce mouvement a quelque chose
+de militaire.--Alors s'échange, par-dessus les têtes des spectateurs,
+entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres
+personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe
+d'accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers le
+pavillon.--Là on commence par souper; après quoi, Asama demande
+gracieusement à Oju de faire apporter son _koto_, sorte d'instrument à
+cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la
+harpe, avec cette différence que les cordes s'allongent sur la boîte
+d'harmonie comme celles d'un violon; cette boîte est elle-même de forme
+rectangulaire et légèrement bombée.[31]--Oju prélude.
+
+A ce moment l'ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin de la
+maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne Oju. Les
+autres ne la voient pas encore, mais ils s'étonnent de ce qu'ils
+entendent. Oju s'interrompt pour écouter. Alors Hototogisu entonne un
+air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué va regarder à
+l'extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu'il a laissée dans son domaine
+seigneurial. Au comble de la surprise, il l'interroge: «Comment es-tu
+ici?--Je suis ici pour te voir d'abord, répond-elle, et aussi pour voir
+ma soeur aînée.--Qui est ta soeur?»--Elle raconte alors qu'à l'âge de
+cinq ans, au passage d'un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par
+mégarde contre une autre enfant et que, malgré leurs différentes
+destinées, Oju est bien sa soeur[32]. Cette Oju est une des fille
+d'Issaï qui ont été enlevées par les voleurs et vendues[33].--«En
+cherchant mes parents, poursuit l'apparition, il m'est arrivé ce que tu
+sais. Je suis devenue ta maîtresse. Ta belle-mère m'a fort maltraitée
+et, pendant ton absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin
+lasse de t'attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour
+avoir le bonheur de te voir[34]».--On trouvera sans doute que cette
+femme est de bonne composition et on s'étonnera qu'elle n'adresse pas à
+son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre. D'après
+nos idées cette situation n'aurait pu se produire sans vacarme. Nous
+voyons au contraire des gens qui s'expliquent en toute simplicité: c'est
+que nous sommes dans le Japon d'autrefois où le caprice du maître était
+tenu pour raison suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement
+qu'elle envie son sort: c'est là toute sa scène de jalousie.--Puis les
+deux femmes se montrent mutuellement un souvenir qu'elles tiennent l'une
+et l'autre de leur père: c'est une sorte de porte-bonheur dont
+l'identité établit leur lien de parenté.--Le daïmyo est vivement ému;
+les deux soeurs sont attendries; mais il n'y a aucune effusion; la
+_dignité du lieu_ ne laisse pas place aux épanchements[35].--Tout à coup
+Hototogisu disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on
+trouve à la place qu'elle occupait tout à l'heure un _papier
+funéraire_[36].--Le daïmyo et Oju se demandent ce que cela
+signifie.--Hototogisu serait-elle morte?--Justement voici le _karo_
+(premier ministre) du daïmyo qui vient à point pour éclaircir ce
+mystère: Il arrive d'Oshu et raconte le meurtre d'Hototogisu et le
+suicide de la belle-mère.--On pleure.
+
+Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour
+former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut
+sur le manque d'unité du théâtre japonais. Nous en avons là un exemple
+très caractéristique. Les points de contact entre les quatre premiers
+actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne consistent guère
+que dans la mise en scène de deux personnages déjà connus, Hoshikage et
+Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette dernière partie.
+Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la plupart d'entre
+eux il ne sera même plus question. D'autres figures importantes vont
+occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama, bien que ne paraissant pas
+lui-même, continuera d'être le lien des situations dramatiques
+auxquelles nous allons assister.--Quoi qu'il en soit, nous passons à un
+ordre d'idées si différent de celui qui nous a conduits jusqu'ici qu'on
+est tenté de se demander si c'est bien la suite du même drame.--On en va
+juger.
+
+
+
+
+ACTE V
+
+
+_Premier tableau_: Sept années se sont écoulées dans l'intervalle des
+deux actes.
+
+Le théâtre représente l'entrée du quartier des maisons de prostitution à
+Kyoto[37].
+
+Gorozô[38] et une servante dont il a fait sa femme, chassés du palais du
+daïmyo, sont venus échouer à Kyoto où ils se sont affiliés à une bande
+de malfaiteurs. Ils se disputent tout le jour et ne s'entendent que pour
+faire le mal. L'homme est tombé malade; il fait des dettes. La femme est
+réduite à se faire courtisane sous le nom de Satsuki. Hoshikage[39] veut
+en faire sa maîtresse.
+
+Ce tableau n'est pour ainsi dire qu'une introduction aux scènes qui vont
+suivre.
+
+
+_Deuxième tableau_: Tcha-ya[40] de Kabutoya à Kyoto. L'ensemble du
+tableau représente une rue de la ville.
+
+Satsuki et Hoshikage sont en tête à tête. Après une assez longue
+discussion la femme consent à se donner, l'homme paye le prix du marché
+et séance tenante Satsuki fait passer cet argent à Gorozô qui arrive à
+point. D'après les usages consacrés, cela veut dire qu'elle rompt avec
+lui. Mais il témoigne du dépit et repousse le sac. Il y a là une scène
+assez comique égayée surtout par le serviteur de Gorozô, personnage
+burlesque. En droit[41] les circonstances sont telles que le malheureux
+n'a rien à objecter contré la détermination de sa femme. Néanmoins c'est
+en jurant de se venger qu'il quitte la place.--Hoshikage part pour le
+pavillon où doit avoir lieu le rendez-vous. Satsuki ne peut encore le
+suivre. Elle a différentes choses à régler avant de sortir de la
+_tcha-ya_. Son amie Oju[42], la maîtresse du daïmyo qui se trouve là,
+lui propose de la remplacer pour un moment et de faire prendre patience
+à son nouvel amant jusqu'à son arrivée. C'est accepté. Oju s'habille
+avec les vêtements de Satsuki et sort munie de sa lanterne; étant
+elle-même la maîtresse du daïmyo, il ne faut pas qu'elle soit reconnue.
+
+_Troisième tableau_: Une autre rue de Kyoto.--Au premier plan un de ces
+échafaudages de seaux qui sont disposés de place en place, dans les
+villes japonaises, en prévision des incendies.--A l'angle d'une maison
+une lanterne allumée.
+
+Gorozô entre en scène armé d'un sabre nu. Il sait que sa femme doit
+passer par là pour aller au rendez-vous. La rue est déserte: cela lui
+convient.--Il monte sur une borne pour éteindre la lanterne
+publique.--Obscurité complète.--Il se met en embuscade derrière les
+seaux. Oju arrive. Gorozô la prend pour sa femme, se précipite sur elle
+et la tue. Puis posément il lui coupe la tête qu'il enveloppé dans un
+morceau d'étoffe[43] enlevé d'un coup de sabre au vêtement de la
+victime. Il dissimule le cadavre derrière la cachette où il était
+lui-même tout à l'heure et s'attache dans le dos le paquet contenant la
+tête; de manière à conserver la liberté de ses mains.
+
+Il était temps d'en finir. Hoshikage las d'attendre vient lui-même à la
+recherche de sa maîtresse et rencontre le mari. Il s'élève entre eux une
+altercation où Gorozô dit des mots à double sens dont l'autre ne saisit
+pas la portée. C'est, bien entendu, de l'objet du rendez-vous qu'il
+s'agit. Hoshikage ne se doute de rien et Gorozô se retire sans encombre.
+
+Il y a dans toute cette scène d'assassinat et de tête coupée une minutie
+de détails dont le réalisme ne saurait être raconté. Rien n'y est laissé
+à l'imagination du spectateur. On ne peut se défendre d'en admirer la
+sanglante illusion.
+
+
+
+
+ACTE VI
+
+
+_Tableau unique_: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi.
+
+Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore paru.
+Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en étonnent.--Il y avait
+dans l'ancien Japon une puissante organisation de clientèle qui rappelle
+dans une certaine mesure la constitution sociale des Romains. Les liens
+qui en résultaient étaient sans doute moins savamment combinés en droit,
+mais en fait ils étaient peut-être plus solides[44].
+
+Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et il
+le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant
+naturelles, sont, de tous les pays.--Il entend ses gens s'entretenir du
+meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le récit de
+l'événement a été imprimé et se vend dans les rues.--Etonnement de
+Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il est au milieu d'une bande de
+fous.--Il y a eu meurtre; il le sait bien, puisqu'il est le meurtrier.
+Mais la victime n'est pas Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée.
+Pourtant il garde ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler.
+Il fait causer ses serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un
+d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a acheté, dit-il,
+parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a coûté cinq _rin_ avec une
+chanson qui a déjà été composée sur le sujet. Notez le soin du serviteur
+de dire le prix qu'il a payé ces petits papiers. Cette mesquinerie fait
+ressortir par le contraste la situation morale de l'ancien Keraï.
+
+Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne
+lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police
+et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu
+constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint toutefois
+que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à Oju et qu'il
+ne s'attire ainsi la colère de l'amant de cette femme qui est son
+seigneur et dont il dépend encore bien que chassé par lui. Il se demande
+s'il ne devrait pas rétablir les faits. Il a besoin de réfléchir et
+congédie ses gens.
+
+Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. Il se
+passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau
+contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à l'heure
+c'était une petitesse qu'on mettait en regard de la grande agitation
+morale. A présent on lui oppose la pure et sainte tendresse du sentiment
+maternel et l'amertume rétrospective d'une vie douloureuse. La pauvre
+femme raconte sa triste existence; ses chagrins lui ont fait perdre la
+vue; elle a tant pleuré dans sa vie! Mais maintenant qu'elle est auprès
+de son fils, elle se sent heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en
+terminant, que ce bonheur dure et qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle
+sort en marmottant des prières. Mais ses dernières paroles ont produit
+sur Gorozô un effet singulier. Le doute s'empare de lui[45]. Il jette un
+coup d'oeil à toutes les issues pour constater qu'il est bien seul et
+qu'il n'y a pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une
+petite armoire où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les
+linges, regarde et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il
+s'y reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa
+stupéfaction et sa terreur s'exprime en _crescendo_.--Jeu de scène
+superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième acte,
+avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo.
+
+Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur. C'était
+pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses vêtements que portait
+celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe qui enveloppait la tête est là
+pour en témoigner.--Enfin il décide qu'il n'a plus qu'à mourir en brave
+_samuraï_. Il doit le sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse
+de son seigneur. D'après les anciennes moeurs, il n'avait pas à hésiter.
+Libre à lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par
+erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il
+serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre.--Il va chercher sa
+boîte à pinceaux et se met à écrire son testament.
+
+Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la maison en
+se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle aussi, de la
+mort d'Oju.--«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle entre et veut
+parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne l'écoute pas, la repousse
+et lui dit enfin: «Je n'ai que faire de la vie.» Là-dessus il la jette
+brutalement dehors; elle va rouler au milieu de la rue.--La vieille
+aveugle, qui a entendu les derniers mots de l'altercation conjugale,
+rentre en scène et demande à son fils ce qu'il se passe.--«Rien», répond
+celui-ci. Elle insiste. En manière de réponse Gorozô, dont l'impatience
+augmente graduellement, oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre
+mère dans la rue sans y mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa
+femme. Elle tombe à terre non loin de celle-ci.--Gorozô ferme la porte
+et se barricade à l'intérieur de la maison; il ne veut plus être
+dérangé.--Ayant achevé d'écrire son testament, il apporte une petite
+table d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju face
+au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques
+flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de chaque
+côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces préparatifs
+s'exécutent sans la moindre agitation apparente. C'est au moment de
+mourir qu'un _samuraï_ doit surtout être calme.
+
+Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état de la lame
+et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel funèbre dressé à la
+tête de sa victime.--La position assise, les jambes croisées, était
+réglementaire pour le _harakiri_ ou suicide par ouverture du ventre.
+Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des rites pour
+tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée en France,
+on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le suicide de folie ou de
+chagrin était alors peu répandu au Japon, peut-être parce que l'autre y
+tenait assez de place. Le suicide y était non un acte de désespoir, mais
+une affaire d'honneur. Or l'honneur exigeait que la mort volontaire fût
+lente, parce qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la
+mort qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les _samuraï_ avaient
+un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils s'ouvraient le
+ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément que devant un
+public. Parfois un brave se découpait la peau et se labourait l'abdomen
+pendant plus d'une heure sans expirer. Il tombait épuisé, mais respirant
+encore; souvent alors un ami bienveillant lui donnait le coup de grâce.
+L'honneur n'en souffrait pas.
+
+Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place
+où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein
+droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient se
+suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux mânes d'Oju. La
+vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de Satsuki, ne comprend pas
+ce qui se passe. Elle demande des explications. Sa belle-fille,
+surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est coupable du crime
+de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par inadvertance causé la mort
+de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée elle-même, mais c'est cachée sous
+ses vêtements et en portant sa lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui
+doit donc sa vie et elle lui paye ce qu'elle lui doit.--La vieille
+femme, en palpant Satsuki, vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine.
+Elle veut l'arracher.--Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir
+de l'une aux prises avec la résolution de l'autre.
+
+Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle comprend que, lui
+aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond pas. Il
+n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé à sa sinistre
+besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, cherche l'entrée de
+la maison. Elle fait fausse route, revient sur ses pas; enfin elle sent
+la porte sous ses doigts; elle appelle encore; même silence de son fils.
+Par un effort désespéré elle enfonce le panneau et tombe à l'intérieur
+de la chambre. Elle a dû se fracasser quelque membre, mais elle n'y
+pense pas: elle est mère et son fils va mourir!--Celui-ci lui explique
+alors pourquoi il faut qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que
+l'aveugle se calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de
+l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne pourrait
+changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki s'est
+traînée jusque dans l'appartement.
+
+Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une
+bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause l'état de
+leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la veille et qui est
+la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a été arrêté; il va
+être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux mourants: «C'est
+un présent de départ[46].»
+
+La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle entre
+les époux, tente de les réconcilier _in extremis_. Son rôle est
+profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à
+ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se
+rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble de la
+musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur revient à la
+mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On bande la
+blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, on
+bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré autour
+du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son _koto_. Ils
+jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre eux
+est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble
+écouter.--L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y obtiennent
+avec un art merveilleux l'association de l'horrible et du touchant.--Par
+moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte moribonde reste comme en
+suspens au milieu d'une note. Mais par un effort de volonté, il reprend
+la mesure. Enfin le vague de la mort s'empare de l'un et de l'autre à là
+fois. La flûte tombe; le _koto_ ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche
+à tâtons les mains des deux époux; elle les saisit et les met l'une dans
+l'autre.--Ils échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis.
+
+Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du
+matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve
+encore «_la danse des sept dieux_», sorte de ballet pantomime assez
+grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand
+spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune
+suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et
+reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les
+admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne
+l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans
+nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+Footnotes
+
+
+[1] On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à l'intérieur de la
+même maison.
+
+[2] Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de grandeur
+moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en général qu'un
+étage, appelé _nikaï_. Depuis quelques années, on a bien fait quelques
+constructions surmontées de deux étages, quoique bâties dans le style
+indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans tous les cas, la
+reproduction de pareils édifices n'est jamais utile au théâtre.
+
+[3] Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de
+l'éclairage.
+
+[4] Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des
+troupes de femmes connues sous le nom de _no_, qui ont la spécialité de
+jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières.
+Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier
+ordre.
+
+[5] Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui s'est, pour
+ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en habillant les
+femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout ce qu'elles avaient
+autrefois de grâce et de dignité.
+
+[6] La nonchalance nonpareille que donne à la marche l'usage que font
+les filles de joie de _gaita_ démesurément hautes, en est un des traits
+les plus saillants. Les _gaita_ sont les chaussures ou plutôt les socles
+de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent
+les pieds japonais. On les chausse au moyen d'une sorte de lanière, plus
+ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt.
+
+On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre la mode des hautes
+_gaita_ des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels se
+perchent certaines de nos élégantes d'une catégorie similaire, en
+exagérant jusqu'au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses des
+talons Louis XV.--Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur la
+_gaita_, quelle qu'en soit la hauteur, la démarche qui en résulte ne
+peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut
+talon.
+
+[7] Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont
+été écrits _in extenso_ et sont de la sorte passés dans le domaine de la
+littérature proprement dite. Mais c'est l'exception.
+
+[8] Seigneur féodal.
+
+[9] Un _keraï_ est un domestique dans le sens étymologique du mot,
+c'est-à-dire un serviteur attaché à la maison d'un daïmyo ou même d'un
+simple _samuraï_. Il est lui-même samuraï, c'est-à-dire noble. Il peut
+avoir d'autres Keraï, également nobles, à son propre service. Le maître
+du rang le plus élevé a certains droits absolus, non seulement sur ses
+serviteurs immédiats, mais encore sur les serviteurs de ceux-ci. La
+domesticité, tel que nous l'entendons et que nous l'avons introduite
+dans ce pays, n'existait pas dans l'ancien Japon. Le Keraï est serviteur
+et familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond
+respect et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l'empêche pas de se
+mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage.
+
+Dans toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en
+notes, nous nous plaçons au point de vue de l'époque historique qui
+fournit de sujets le théâtre japonais. Les moeurs sont déjà bien
+changées.
+
+[10] Un autre _keraï_ du daïmyo Asama.
+
+[11] _Keraï_ du _Keraï_ Hanagaki.
+
+[12] On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque,
+avaient cessé d'être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les
+affranchissait d'ailleurs pas de certains devoirs envers le maître
+auquel ils continuaient d'appartenir et d'être liés par des attaches
+légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en fait, sur
+ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus; le temps ne
+les prescrivait pas; l'éloignement pouvait bien les rendre fictifs, mais
+non les annuler. Le _ronin_ quittait le domaine de son maître et allait
+même parfois prendre du service au loin chez un autre daïmyo; mais cela
+ne pouvait légalement atteindre la situation d'état civil, c'est-à-dire
+de servitude que lui avait faite sa naissance, envers son premier
+seigneur.--La _servitude_, dans cette organisation, n'est pas exclusive
+de la _noblesse_.
+
+[13] _Gawa_, fleuve, rivière, cours d'eau, torrent.
+
+[14] C'est le temple du premier tableau.
+
+[15] Ce n'est pas une de celles qu'on a vues à la scène précédente, mais
+une troisième.
+
+[16] _Yama_, montagne.
+
+[17] Chasseur de profession, voleur de métier.
+
+[18] Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu _ronin_ par
+conséquent, et se livrant au brigandage.
+
+[19] Ce meurtrier n'est autre qu'un homme de la bande de Nagoheï: 2e
+tableau de l'acte Ier et 1er tableau de l'acte II.
+
+[20] On verra, à l'acte IV, qu'à ce moment le daïmyo venait de partir
+pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère.
+
+[21] Personnage ayant déjà figuré au 1er acte dans le 2e et le
+3e tableaux. C'est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le
+compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la
+suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face.
+
+[22] Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait
+déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en s'attaquant à
+la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel, mais ayant eu pour
+effet de la défigurer et de la rendre malade, lui avait été administré.
+Il paraît que cela n'avait pas suffi pour rendre le coeur d'Asama à son
+épouse. On en vient alors au grand moyen.
+
+[23] Sous l'ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls
+pouvaient porter le sabre; mais ils n'avaient droit qu'à un seul sabre
+assez court, tandis que les _samuraï_ en portaient deux.
+
+[24] Les _to_ et les _karakami_. Les premiers sont en bois et servent à
+clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts
+de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour
+les chambres. Les uns et les autres s'ouvrent et se ferment en glissant
+dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde pour former
+un encastrement qui permet, en soulevant le _to_ ou le _karakami_, de le
+dégager de la rainure inférieure et, en l'inclinant ensuite, de
+l'enlever tout à fait. Mais si l'on veut ouvrir en grand la maison, il
+suffit de retirer de la sorte les _karakami_; les _to_ pouvant, sans
+sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite des autres
+jusqu'à de petites armoires disposées aux angles de l'habitation pour
+les recevoir tous superposés. Les _karakami_, au contraire, à moins
+d'être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne laissent à l'air qu'une
+demi-ouverture.
+
+[25] Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que
+pour trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs
+pipes sans interruption. On l'allume chaque fois à un petit brasero _ad
+hoc_ ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule
+différence entre la pipe de femme et la pipe d'homme est dans la
+longueur du tuyau; il est plus long pour l'usage féminin. Certaines
+personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru qu'elles
+servaient à fumer l'opium. C'est une grosse erreur. Au Japon, on ne fume
+que du tabac; l'opium y est, du reste, sévèrement prohibé par le
+gouvernement.
+
+[26] Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du IIe acte.
+
+[27] Sans doute dans l'intention de le compromettre.
+
+[28] C'est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours d'escrime sur
+lequel s'est ouvert le rideau au premier acte et qui s'y est mesuré avec
+Yakuro, cet autre keraï qui s'est entendu avec la belle-mère de son
+maître, pour le trahir, au troisième acte.
+
+[29] Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce
+personnage figurait aussi au concours d'escrime du premier acte.
+
+[30] C'est ce que les touristes appellent presque infailliblement dans
+leurs notes de voyage: «Le cortège de l'impératrice,» singulier
+_quiproquo_, mais qui démontre bien la majesté dont les rites
+entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante.
+
+La plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à
+celle-ci. Aussi n'a-t-on pas manqué d'écrire que l'impératrice est un
+personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et l'écrivain, cela
+va de soi, s'est mis en devoir d'en tirer des conséquences touchant les
+moeurs du pays. Une pareille bévue ne peut s'expliquer que par une
+ignorance totale et qui n'est guère pardonnable du caractère sacré de la
+souveraineté et de tout ce qui en tient chez les peuples orientaux.
+
+[31] Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la
+description de l'orchestre.
+
+[32] Voir le 3e tableau de l'acte I.
+
+[33] Voir le 1er tableau de l'acte II: la conversation des brigands.
+
+[34] Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre
+que c'est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les yeux.
+
+[35] Le baiser n'existe, d'ailleurs, pas dans les moeurs du Japon. Cette
+manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup les indigènes.
+Chez eux on n'embrasse même pas les enfants.
+
+[36] C'était autrefois dans tout le Japon et c'est encore aujourd'hui
+dans les campagnes une croyance très répandue que les morts reviennent
+et que leurs ombres laissent en s'évanouissant des «papiers funéraires»,
+témoignages de l'apparition où sont écrits les conseils ou les
+avertissements qu'ils donnent aux vivants.--Que cette variété de
+spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant moyen d'abuser des
+âmes crédules, cela n'est pas douteux.--La religion populaire des
+Japonais est un culte de petits papiers: il suffit pour s'en convaincre
+de visiter la première chapelle venue.
+
+[37] Au Japon, comme dans beaucoup d'autres pays, il y a pour toutes les
+grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans les
+centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une
+véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le
+cachet est singulièrement pittoresque.--C'est à coup sûr une des
+curiosités du pays.
+
+[38] Ancien keraï.
+
+
+[39] Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1er
+tableau.
+
+[40] Maison de thé.--La _tcha-ya_ au Japon tient lieu de cabaret.
+
+[41] Il s'agit bien entendu de l'ancien droit.--N'oublions pas que
+Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans l'impossibilité de
+pourvoir à l'entretien de sa femme. Celle-ci n'aurait pu le quitter
+purement et simplement; mais en lui donnant le prix de son infidélité
+elle s'acquitte légalement envers lui.--Il est alors censé l'avoir
+vendue lui-même. C'est une sorte de fiction comme il y en a en _droit
+romain_.
+
+[42] Acte IV: 2e tableau.
+
+[43] Ce morceau est une de ces grandes manches de _kimono_ qui sont
+particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume
+formant poche ou même sac se trouve très propre à l'usage qu'en fait là
+Gorozô.
+
+[44] N'est-il pas curieux, par exemple, de voir ce _ronin_ Gorozô,
+devenu misérable, et toujours entouré d'une foule de gens dépendant de
+lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n'y a cependant rien là
+de contraire au vieil ordre social du Japon.
+
+[45] Chez les peuples superstitieux, on n'aime pas les souhaits de
+bonheur; il semble toujours qu'ils cachent un malheur. Témoin cette
+habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix
+quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des voeux pour
+l'avenir.
+
+[46] Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques
+heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier, l'usage
+veut qu'il reçoive de ses hôtes un «présent de départ». Quelle heureuse
+idée que l'image de ces deux moribonds acceptant une bonne nouvelle
+comme un _présent de départ_ pour l'autre monde.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS ***
+
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux
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+Title: Le théâtre japonais
+
+Author: André Lequeux
+
+Editor: Ernest Leroux
+
+Release Date: August 19, 2008 [EBook #26362]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+
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+
+
+
+<div class="tr f1">
+<h1>Le théâtre japonais</h1>
+<h2>Par</h2>
+<h1>André Lequeux</h1>
+<h3><em>BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE</em></h3>
+
+<img src="images/fig01.png" alt="Logo" class="figcenter" title="Logo" />
+
+<h3>ERNEST LEROUX, ÉDITEUR</h3>
+
+<div align="center"><b>Paris</b><br />
+1889</div>
+</div>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<a href="#i" class="toc">I</a><br />
+<a href="#ii" class="toc">II</a><br />
+<a href="#iii" class="toc">III</a><br />
+&nbsp;&nbsp;<a href="#sc_acte_sc_i_sup_er_sup" class="toc"><span class="sc">Acte</span> I<sup>er</sup></a><br />
+&nbsp;&nbsp;<a href="#sc_acte_sc_ii" class="toc"><span class="sc">Acte</span> II</a><br />
+&nbsp;&nbsp;<a href="#sc_acte_sc_iii" class="toc"><span class="sc">Acte</span> III</a><br />
+&nbsp;&nbsp;<a href="#sc_acte_sc_iv" class="toc"><span class="sc">Acte</span> IV</a><br />
+&nbsp;&nbsp;<a href="#sc_acte_v_sc" class="toc"><span class="sc">Acte V</span></a><br />
+&nbsp;&nbsp;<a href="#sc_acte_vi_sc" class="toc"><span class="sc">Acte VI</span></a><br />
+
+
+<h1><a name="i" id="i"></a>I</h1>
+
+<p> L&#039;amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs
+amènent au Japon ne saurait mieux l&#039;aller chercher qu&#039;au
+théâtre. Il la trouvera là avec ses nuances les plus caractéristiques et
+les plus originales. La salle et la scène lui offriront ensemble un
+champ d&#039;observation merveilleusement disposé pour une étude de
+mœurs et d&#039;histoire. </p>
+
+<p> L&#039;édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y
+pénètre par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition
+générale rappelle l&#039;entrée de nos salles de spectacle; là sont les
+bureaux de location. On trouve aussi à acheter des billets dans les
+maisons de thé du voisinage, mais nous n&#039;oserions affirmer
+qu&#039;ils y soient «<em>moins chers qu&#039;au bureau</em>».–Le vestibule donne
+accès, par deux portes, presque directement dans le parterre et deux
+escaliers, on pourrait dire deux échelles conduisent à
+l&#039;amphithéâtre et aux couloirs qui commandent les loges; il
+n&#039;y a, bien entendu, qu&#039;un seul étage. Sur la façade de la
+rue, l&#039;attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes,
+des banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant
+les principales scènes de la pièce qui tient l&#039;affiche, le tout
+donnant une note d&#039;ensemble assez criarde: c&#039;est de bonne
+réclame. La grande salle que nous désignons sous le nom de parterre est
+divisée en carrés égaux comme un damier, ou mieux comme un plafond à
+caissons renversé: cela fait autant de loges de quatre, mais on s&#039;y
+entasse volontiers six ou sept. Les spectateurs enjambent les uns sur
+les autres pour gagner leurs places; mais une fois chaque famille
+installée dans sa boîte,–c&#039;est le nom qui convient à la chose,–on
+n&#039;en sort plus sans absolue nécessité, ce qui n&#039;empêche, la
+représentation durant dix heures au moins, qu&#039;il se fasse
+momentanément de nombreux vides à chaque entr&#039;acte. Mais on mange
+là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à
+l&#039;aise. Il n&#039;y a pas de siège, le Japonais ayant
+l&#039;habitude de s&#039;asseoir sur ses talons et pouvant garder cette
+position, la moins fatigante et la plus commode à son goût, pendant
+toute une journée.
+
+</p>
+
+<p> Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à
+spectateurs et au niveau des séparations d&#039;où les têtes seules
+émergent, courent d&#039;un bout à l&#039;autre de la salle, depuis les
+portes qui donnent dans le vestibule du théâtre jusqu&#039;à la scène.
+C&#039;est par là que pénètre le public du parterre; par là aussi que
+pendant la représentation la plupart des acteurs font leurs entrées ou
+leurs sorties, surtout lorsque la fiction veut qu&#039;ils arrivent de
+quelque endroit éloigné ou que, quittant la scène, ils marchent par les
+rues ou à travers la campagne. «L&#039;ouvreur» fait alors, en quelque
+sorte, office «d&#039;avertisseur». Cet employé de la porte est,
+d&#039;ailleurs, préposé à la garde d&#039;une collection variée de
+parapluies et parasols qu&#039;il ouvre lui-même et passe à chaque
+acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par
+les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à
+l&#039;intérieur même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le
+dialogue commence dans le dos du public, dès qu&#039;un artiste a mis le
+pied dans la salle et bien avant qu&#039;il n&#039;arrive à la hauteur
+de la rampe; on s&#039;arrête parfois à moitié chemin pour dire quelque
+chose; ou bien on retourne sur ses pas, puis on revient en avant; on
+arrive enfin sur la scène au moment voulu. La vie du drame gagne
+beaucoup à ce procédé; toute la salle participe, pour ainsi dire, à
+l&#039;action. On voit quelle proportion prend la scène empiétant ainsi
+jusqu&#039;à l&#039;entrée du parterre par-dessus les têtes des
+spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les
+provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la
+voix. Pendant que l&#039;action principale se déroule devant le public,
+des scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés
+de la salle, indépendantes pour les acteurs d&#039;après la fiction du
+drame, connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui
+composent la pièce. Souvent aussi l&#039;action principale se transporte
+au milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple
+de la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs,
+assassins, libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter
+avant d&#039;agir, de préparer posément leur coup de main ou leur
+exploit, ainsi qu&#039;il est dans la nature des choses, avant
+d&#039;arriver sur le lieu même où il doit être perpétré. Le manque
+d&#039;espace amène parfois sur nos scènes, à cet égard, des situations
+bien invraisemblables; c&#039;est alors, par exemple, qu&#039;on voit
+tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en attendant que les
+assassins se soient mis d&#039;accord pour lui couper la gorge. Rien de
+pareil n&#039;est à craindre au théâtre japonais. </p>
+
+<p> Mais c&#039;est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes
+des spectateurs que c&#039;est praticable, et ce n&#039;est
+matériellement possible qu&#039;en raison de la position dans laquelle
+on assiste au spectacle. Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y
+prend peut-être un intérêt d&#039;autant plus vif. Pour un spectateur
+lâchant la bride à son imagination les passages en planches pourront
+devenir des chemins agrestes et l&#039;ensemble du parterre, un champ
+bien cultivé; s&#039;il veut que son plaisir soit complet, il
+s&#039;annihilera en tant qu&#039;homme et s&#039;identifiera au drame
+comme un invisible esprit. </p>
+
+<p> La mise en scène est étonnante d&#039;exactitude. Si l&#039;action se
+passe dans une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses
+abords et son voisinage. L&#039;architecture japonaise se prête,
+d&#039;ailleurs, à ce système de décoration, les palais eux-mêmes
+n&#039;atteignant jamais ici des proportions monumentales. Dans la
+réalité, quand une maison est grandement ouverte, il n&#039;en reste
+guère que la charpente; on voit tout ce qui va et vient à
+l&#039;intérieur; dans ce cas, le théâtre n&#039;a besoin de recourir à
+aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison fermée, il
+faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe; néanmoins on ne
+néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la barrière, le
+mur, la porte d&#039;entrée, en un mot ce qui entoure immédiatement la
+maison, le tout suivant la même coupe. </p>
+
+<p> Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur
+elle-même par le mécanisme d&#039;une plaque tournante qui en occupe
+toute l&#039;étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans
+certains cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer
+dans une maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre
+tourne et de l&#039;autre côté apparaît l&#039;intérieur de la maison où
+il pénètre<a href="#fn__1" name="fnt__1" id="fnt__1" class="fn_top">1</a>. Comme tout cela est bien compris pour faire vivre les
+spectateurs au milieu même de l&#039;action; il n&#039;y a rien de
+fictif ni de conventionnel dans la sortie et la rentrée de cet acteur;
+ce qu&#039;on a sous les yeux, c&#039;est la réalité. On veut montrer au
+public successivement le devant et le dos d&#039;une maison, on la lui
+retourne; rien de plus simple, puisque la maison y est tout entière. La
+plaque tournante peut contenir trois tableaux ou plus exactement trois
+théâtres à la fois, de sorte qu&#039;il est possible de faire deux
+changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est beaucoup plus
+large que haut<a href="#fn__2" name="fnt__2" id="fnt__2" class="fn_top">2</a>. Quelques décorations accessoires sont ajoutées sur les
+flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la salle, au milieu des
+spectateurs.–Le rideau se tire de côté: il est orné de quelque dessin à
+larges traits et d&#039;une inscription gigantesque. </p>
+
+<p> La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène,
+derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l&#039;action.
+Elle joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d&#039;une
+mélodie grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée,
+sourde ou bruyante, autant que possible à l&#039;unisson moral de la
+situation. Cette mélodie sert à représenter aussi le murmure de la
+nature: elle cherche des harmonies imitatives, devient tour à tour
+tempête, zéphyr, tonnerre, pluie, cascade, courant léger, bruit
+d&#039;un corps qu&#039;on jette dans l&#039;eau et bouillonnement de
+l&#039;eau qui reprend sa place. </p>
+
+<p> La musique japonaise est exclusivement en mineur. C&#039;est assez dire
+qu&#039;elle n&#039;a aucun rapport avec nos mœurs musicales et que
+notre oreille a besoin d&#039;une certaine éducation locale pour
+s&#039;y faire, à plus forte raison pour la goûter. On y arrive
+pourtant.–Autre particularité de la musique japonaise: elle est en
+quelque sorte la contrepartie de la musique chinoise qui, toute en
+majeur, se trouve par cet absolutisme également éloignée de nos
+principes d&#039;harmonie. Il en résulte cette conséquence assez bizarre
+et pourtant logique, que des musiciens européens ont pu s&#039;amuser,
+en combinant des œuvres musicales japonaises et chinoises, à en tirer
+une sorte de produit extrême-oriental et susceptible néanmoins, avec son
+accoutrement assez fantasque, de se traduire sur nos instruments. </p>
+
+<p> Dans ses divisions essentielles l&#039;orchestre japonais se rapproche
+beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d&#039;instruments.
+Le <em>koto</em> et le <em>schamisen</em> rappellent la harpe et le violon avec tous ses
+dérivés, violoncelle, basse, contralto; le <em>koto</em> est pareillement destiné
+à produire dans l&#039;orchestre des effets différents suivant sa
+taille; le <em>schamisen</em> a plutôt certaines analogies avec la guitare;
+c&#039;est du reste en pinçant les cordes qu&#039;on joue généralement
+du schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont
+les crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme
+n&#039;a rien de particulier, est le principal des instruments à vent.
+Il y a enfin dans l&#039;orchestre japonais une série de tambourins et
+de timbales d&#039;aspect assez original et qui occupent dans la
+composition musicale une place beaucoup plus importante que les
+instruments similaires en Occident. </p>
+
+<p> Du côté opposé à l&#039;orchestre, dans une logette fermée par un
+store, se tient le <em>chœur</em>: c&#039;est un personnage qu&#039;on ne voit
+pas, mais qu&#039;on entend souvent. Son rôle correspond assez
+exactement à celui du chœur de la tragédie grecque; il tient cependant
+plus de place dans le drame japonais, bien qu&#039;il y demeure
+modestement caché. Il représente le bon sens populaire et la morale
+commune; mais il explique surtout le développement du drame; il raconte
+au besoin ce qui se passe hors de la scène et dévoile les sentiments
+intérieurs des personnages. Le drame japonais, étant une image aussi
+fidèle que possible de la vérité, se déroule souvent et parfois pendant
+des scènes entières en simple pantomime. Dans la vie réelle on ne parle
+pas toujours, mais on agit sans cesse; on agit par cela seul qu&#039;on
+existe; on agit, soit qu&#039;on s&#039;agite dans un but quelconque,
+qu&#039;on se repose et qu&#039;on pense, ou même qu&#039;on reste
+immobile sous le coup de la frayeur, de l&#039;attente ou de la fatigue.
+Si l&#039;on dort, on n&#039;agit peut-être pas soi-même; et encore, le
+sommeil n&#039;est-il pas une action <em>sui generis</em>, susceptible de bien
+des variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans
+des signes extérieurs et visibles, suivant qu&#039;on est calme ou
+agité, malade ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on
+vit dans le sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui,
+par rapport à lui. Qu&#039;on soit mort enfin, on existe encore à
+l&#039;état de cadavre, de souvenir, de passé et à ces titres on
+n&#039;est pas encore nul dans la vie des hommes. Les actes de
+l&#039;humanité s&#039;engendrent mutuellement; ils ont des
+posthumes.–Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne parle
+que quelquefois.–A cet égard, l&#039;art s&#039;affranchit dans notre
+théâtre de toute vraisemblance: l&#039;action y est toujours accompagnée
+de la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser
+toute l&#039;attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène
+capital, ce n&#039;est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers
+se poursuivent pendant lesquels les acteurs n&#039;échangent que
+quelques mots; les monologues sont rares et toujours parfaitement
+justifiés, ce qui n&#039;est pas le cas chez nous. C&#039;est alors
+qu&#039;intervient le rôle du chœur invisible; il récite ou plutôt
+psalmodie la pièce; il raconte la pantomime qui se joue devant les yeux
+du public; sa voix expressive prend les intonations de circonstance;
+elle se fait terrible ou harmonieuse; elle est généralement grave et
+devient parfois tout à fait chantante. Cette manière de représenter la
+vie fait que les acteurs japonais sont les premiers mimes du monde: dans
+cet art, ils atteignent une perfection étonnante, grâce à laquelle un
+drame au Japon est intéressant même pour l&#039;étranger qui ne sait pas
+un mot de la langue. Auprès d&#039;eux, nos acteurs de pantomimes ne
+sont que de vulgaires pantins: qu&#039;est-ce, par exemple, que cette
+série de gestes conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?–De
+ridicules singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi.
+C&#039;est là du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au
+point de vue de la vraisemblance: ce qu&#039;on représente au Japon,
+c&#039;est, insistons-y, la vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou
+pantomime sont également loin de la vérité. Dans la vie, on ne parle pas
+toujours, mais on parle pourtant. Les gestes conventionnels que nous
+trouvons si piteusement grotesques dans nos pantomimes sont là pour
+suppléer à la parole absente. Les mimes japonais n&#039;ont que faire de
+ces idioties, car ils parlent quand ils ont à parler. La vie est parole
+et action. Chez nous, le théâtre est, ou peu s&#039;en faut, l&#039;une
+ou l&#039;autre. Au Japon, il est l&#039;une et l&#039;autre. Nous en
+arrivons ainsi à définir l&#039;art dramatique japonais: une pantomime
+affranchie des invraisemblances conventionnelles et où l&#039;on parle
+comme on parle dans la vie réelle.–Est-ce à dire que les acteurs
+japonais parlent d&#039;un ton naturel? Il s&#039;en faut. Leurs salles
+de spectacle n&#039;étant pas calculées en vue de l&#039;acoustique et
+les spectateurs s&#039;y livrant eux aussi <em>à la vie réelle</em>, qui est loin
+d&#039;être silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire
+entendre, de prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même
+assez déplaisante, mais à laquelle on s&#039;habitue vite. </p>
+
+<p> Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c&#039;est ce qui
+remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation,
+vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans
+un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d&#039;un
+bonnet faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des
+deux oreilles; on dirait les produits fantastiques d&#039;un singe et
+d&#039;une chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des
+accessoires, qui apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au
+moment voulu et enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des
+acteurs. Le talent de ces <em>personnages neutres</em> consiste à échapper autant
+que possible aux regards du public tout en faisant ponctuellement leur
+office. Ils n&#039;avancent qu&#039;en rampant et s&#039;acquittent de
+leur rôle avec une agilité d&#039;escamoteurs. Ils ne comptent pas dans
+la pièce<a href="#fn__3" name="fnt__3" id="fnt__3" class="fn_top">3</a>. </p>
+
+<h1><a name="ii" id="ii"></a>II</h1>
+
+<p> Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.–Où sont les
+actrices?–Il n&#039;y en n&#039;a pas.–Mais les rôles de femmes?–Ce sont
+les acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains
+petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est
+féminine. Les rôles d&#039;hommes y sont joués par des femmes. Mais
+c&#039;est un art inférieur<a href="#fn__4" name="fnt__4" id="fnt__4" class="fn_top">4</a>. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas
+mélangés au théâtre japonais. C&#039;est, assure-t-on, une question de
+morale. Mais à la vérité, s&#039;il faut en croire ce qu&#039;on nous a
+raconté sur les mœurs des artistes de l&#039;Extrême-Orient, il est
+douteux que la morale y trouve son compte. </p>
+
+<p> Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et
+encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d&#039;une façon
+étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes,
+qu&#039;à cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin
+les acteurs sont à ce point habiles dans l&#039;art d&#039;imiter
+qu&#039;ils achèvent l&#039;illusion en donnant, à s&#039;y méprendre,
+le cachet le plus féminin à leurs allures, à leurs gestes, à leurs
+manières. Ils savent copier,–ils y sont exercés dès l&#039;enfance,–la
+démarche si particulière des grandes dames japonaises<a href="#fn__5"
+name="fnt__5" id="fnt__5" class="fn_top">5</a> et celle plus particulière
+encore des grandes courtisanes. Cette dernière, qu&#039;on pourrait
+qualifier de classique tant elle est consacrée par les rites de la vie
+élégante et galante, est comme la suprême expression de la langueur la
+plus efféminée<a href="#fn__6" name="fnt__6" id="fnt__6" class="fn_top">6</a>. </p>
+
+<p> Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la
+pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu&#039;ils
+l&#039;entendent?–Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent
+eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l&#039;auteur
+ne donnant d&#039;ordinaire qu&#039;une idée et un canevas plus ou moins
+détaillé sur lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le
+rôle de celui-ci est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs
+apportent chaque jour, sans même le consulter et souvent à
+l&#039;improviste, des améliorations ou des modifications non seulement
+à leur jeu, mais encore à l&#039;action et jusqu&#039;au fond de
+l&#039;intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en présence du
+public pendant plusieurs semaines avant d&#039;être définitive. Il faut
+que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier ordre.
+Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d&#039;art
+dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités.
+L&#039;unité d&#039;action elle-même est là moins respectée. Le drame
+japonais, nous l&#039;avons dit, est plus une imagé de là vie réelle
+qu&#039;une peinture idéale soumis à des principes artistiques. Aussi
+l&#039;auteur et les acteurs qui, ne se bornant pas au rôle
+d&#039;interprètes, participent à la confection de la pièce, ne
+craignent pas de la surcharger d&#039;incidents assurément dans la
+nature des choses, mais n&#039;ayant que faire à l&#039;action
+principale. Loin d&#039;y voir un défaut, ils pensent ainsi se
+rapprocher de la vérité, leur point de mire, et en fait ils s&#039;en
+rapprochent, les drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours
+ordinaire de l&#039;existence et leur développement étant entrecoupé de
+mille circonstances étrangères plus ou moins banales.–Avec des règles
+aussi larges, la plus grande liberté, d&#039;invention peut être laissée
+à la fantaisie de l&#039;acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre
+ce rôle sur la scène. Il suffit qu&#039;il se pénètre des données
+capitales du drame et qu&#039;il s&#039;identifie au personnage
+qu&#039;il représente. Il en résulte que l&#039;art dramatique est ici
+tout différent de ce qu&#039;il est chez nous. Le fond d&#039;une pièce
+ne varie guère, il est vrai, d&#039;un jour à l&#039;autre; mais la
+récitation n&#039;est pas fixe à ce point qu&#039;elle enchaîne les
+acteurs. Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre
+l&#039;intrigue sans se déconcerter de la tournure plus ou moins
+imprévue qu&#039;elle prend. Ils ont toujours la réplique prête à tout
+et la plus grande difficulté du métier, difficulté dont ils sont maîtres
+à merveille, est d&#039;éviter d&#039;une part les précipitations
+inopportunes qui pourraient engendrer le désordre et la confusion, de
+l&#039;autre les hésitations ou les étonnements qui risqueraient de
+laisser tomber gauchement le dialogue.–Inutile d&#039;ajouter qu&#039;il
+n&#039;y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on écrit <em>in
+extenso</em> le texte de certains passages où les mots ont une portée
+capitale en vue de certains effets étudiés à l&#039;avance. Dans ce cas,
+on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n&#039;est pas, comme
+chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la
+scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les
+spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l&#039;exercice
+de ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu&#039;il
+ne compte pas et on fait abstraction de sa présence. </p>
+
+<p> Ce n&#039;est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à
+la recherche de la vérité, s&#039;affranchit de l&#039;unité
+d&#039;action. On aurait peine à discerner où se trouve le dénouement de
+la pièce; à la vérité, il n&#039;en existe pas, ou, si l&#039;on veut,
+il y a plusieurs dénouements. D&#039;un bout à l&#039;autre de la
+représentation, l&#039;intrigue varie singulièrement. La même série de
+faits amenant une <em>solution</em> ne se prolonge guère au delà de deux ou trois
+actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On voit donc se
+dérouler successivement trois ou quatre situations dramatiques presque
+sans relations entre elles et il est difficile de reconnaître par
+quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne sont pourtant pas
+autant de drames distincts et, en y regardant de près, il n&#039;est pas
+impossible de suivre le fil des événements qu&#039;on a sous les yeux
+pendant une dizaine d&#039;heures.–Ce décousu est encore l&#039;image
+fidèle de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à
+un moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la
+représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur
+mort peut avoir des conséquences dramatiques qu&#039;il n&#039;est pas
+indifférent de connaître. Ce point de vue entre d&#039;autant plus en
+ligne de compte dans l&#039;art japonais que la passion dominante dans
+le drame est, non pas la jalousie comme chez nous,–celle-ci
+n&#039;intervient guère ici qu&#039;à titre d&#039;incident,–mais la
+vengeance. La provocation, la conception, la préparation de la
+vengeance, voilà les raisons d&#039;être de l&#039;art dramatique;
+c&#039;est là qu&#039;il repose tout entier. Le Japonais est
+essentiellement vindicatif et l&#039;histoire du Japon est une
+interminable épopée de la vengeance. </p>
+
+<p> De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en
+engendrant une autre, il n&#039;y a pas de raison pour s&#039;arrêter.
+Comme en Corse, il y a eu au Japon des <em>vindette</em> célèbres qui ont duré
+plusieurs siècles, entretenues par une série interminable de meurtres se
+commandant les uns les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n&#039;est
+pas un dénouement définitif, mais l&#039;heure. Il faut bien en finir.
+Le drame japonais est une fenêtre ouverte sur un coin de la vie
+terrestre. Après toute une journée de ce spectacle, on doit être
+fatigué; alors on ferme la fenêtre. Autrefois, les représentations
+commençaient dès le matin et se terminaient bien au delà du coucher du
+soleil; elles pouvaient durer presque sans interruption de quinze à
+dix-huit heures. Sous l&#039;influence de la civilisation, les mœurs
+japonaises s&#039;amollirent: aujourd&#039;hui, après dix heures de
+drame, on croit en avoir assez; on commence plus tard et on finit plus
+tôt. Depuis quelque temps, dans les grands théâtres, la nuit venue on
+allume le gaz; il y a une rampe comme chez nous. Mais on n&#039;en est
+pas encore là dans les théâtres secondaires, où on continue d&#039;avoir
+recours à l&#039;ancien système d&#039;éclairage, jadis seul connu, dont
+l&#039;effet est assez fantastique. C&#039;est un procédé d&#039;une
+originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître
+et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes.
+Voici en quoi il consiste: on ne s&#039;occupe pas d&#039;éclairer la
+salle; les spectateurs peuvent demeurer dans l&#039;obscurité; la scène
+elle-même reste dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure
+de chaque artiste. Pour les Japonais, ce qu&#039;il importe surtout de
+voir au théâtre, c&#039;est le jeu de physionomie. Aussi, l&#039;acteur
+en scène est accompagné dans ses mouvements par un de ces personnages
+neutres, de ces êtres indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons
+déjà parlé, qui lui tient constamment sous le nez un lampion à
+réflecteur, fixé au bout d&#039;un manche; chaque acteur a <em>son ombre</em> qui
+le suit ainsi pas à pas dans toutes ses allées et venues. Il faut
+convenir que le public japonais, si exigeant sur la copie du vrai, doit,
+en ce qui concerne cet éclairage, rabattre beaucoup de ses prétentions.
+Mais il semble qu&#039;il a l&#039;esprit ainsi fait: il ne veut pas
+qu&#039;on lui supprime quelque chose de la réalité de la vie; mais on
+peut y ajouter; il lui suffit alors de faire abstraction: il sait
+retrancher, non compléter. C&#039;est le contre-pied de notre art
+dramatique. </p>
+
+<p> La mode des applaudissements est un autre emprunt à l&#039;Europe;
+maigres encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire
+entendre. L&#039;ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le
+nom de l&#039;acteur auquel s&#039;adresse l&#039;enthousiasme, prévaut
+toujours, mais perd chaque jour du terrain. En Europe, le public nomme
+bien les artistes, mais c&#039;est pour un ou plusieurs «rappels»,
+lorsqu&#039;ils sont sortis de scène; ici, c&#039;est au beau milieu
+d&#039;une tirade, d&#039;un dialogue ou même d&#039;un jeu de scène
+muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu&#039;il
+serait impossible d&#039;en traduire le ton par une explication; il y
+entre de la tendresse et de l&#039;affectation maniérée. </p>
+
+<p> L&#039;art dramatique étant tel que nous l&#039;avons dépeint, il
+n&#039;est pas étonnant qu&#039;il n&#039;existe guère dans la
+littérature japonaise de théâtre écrit<a href="#fn__7" name="fnt__7"
+id="fnt__7" class="fn_top">7</a>. Tout ce que peut se procurer
+l&#039;amateur qui désire garder un souvenir de la pièce qu&#039;il a
+vue ou se préparer par provision à celle qu&#039;il va voir, c&#039;est
+un livret en contenant l&#039;analyse. Ces livrets sont multiples pour
+un seul et même drame et pas toujours d&#039;accord entre eux. Cela
+tient à leur origine: ils sont l&#039;œuvre de divers spectateurs en
+contrat avec les libraires ou appartenant au <em>reportage</em> des journaux
+indigènes. Il y a d&#039;autant moins à s&#039;étonner de ces
+divergences entre les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes
+faites le même jour et que, tant que l&#039;affiche est encore neuve, la
+pièce subit des variantes à chaque représentation. Or, c&#039;est
+justement pendant cette période de tâtonnements que les livrets sont
+écrits. </p>
+
+<h1><a name="iii" id="iii"></a>III</h1>
+
+<p> Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l&#039;art dramatique
+au Japon que par le résumé d&#039;un drame qui se jouait l&#039;hiver
+dernier dans un grand théâtre de Tokio. </p>
+
+<p> Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En
+dehors de ces deux villes, il n&#039;y a guère que des troupes de second
+ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant
+l&#039;importance et le goût artistique des populations. Osaka même, qui
+dépasse en nombre d&#039;habitants, l&#039;ancienne résidence impériale,
+est, au point de vue théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé
+dans cette ville de commerce et d&#039;industrie pour qu&#039;il reste
+du temps à consacrer au spectacle. Au Japon, le théâtre n&#039;est pas,
+comme en France, un délassement du soir mérité par le labeur du jour,
+mais bien l&#039;occupation, l&#039;absorption même de toute une
+journée. </p>
+
+<p> Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes.
+Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de
+drame, qu&#039;une pièce peut tenir l&#039;affiche et faire salle comble
+pendant plusieurs mois. Il faut bien qu&#039;il en soit ainsi pour
+qu&#039;on s&#039;en tire, car la mise en scène est fort coûteuse. </p>
+
+<p> La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes
+et treize tableaux. Son titre est: «<em>Ume no haru tate-shi no go sho
+zome</em>».–Comment traduire cela?–Décomposons la phrase en mot à mot,
+suivant la construction grammaticale japonaise: <em>go sho zome</em> = tentures
+garnissant un appartement à la cour;–<em>no</em> = de;–<em>tate-shi</em> = une partie
+d&#039;une grande habitation;–<em>ume no haru</em> = le printemps des
+pruniers.–C&#039;est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir
+consulté les interprètes les plus expérimentés. C&#039;est là un titre
+énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des œuvres
+de théâtre n&#039;ont souvent aucun rapport avec la pièce qu&#039;ils
+désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique
+et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que
+cette règle y soit respectée. </p>
+
+<p> Je dois confesser qu&#039;il m&#039;est impossible de parler des deux
+premiers actes d&#039;après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu&#039;au
+troisième; mais c&#039;est celui-ci et le dernier qui contiennent les
+plus belles scènes. J&#039;invoque en outre, comme circonstance
+atténuante, que, tout compte fait, je suis encore resté au théâtre ce
+jour-là au moins sept heures consécutives. En France, sept heures de
+drame noué feraient coucher à trois heures du matin. Au Japon, la pièce
+entière en dure dix; en supposant l&#039;ouverture à notre heure, on en
+aurait pour toute la nuit, jusqu&#039;au lever du soleil, même en hiver.
+Notez que les Japonais arrivent au théâtre avant le premier acte et
+jusqu&#039;au bout ne perdent pas une scène. </p>
+
+<p> Abordons ce compte rendu du «<em>Ume no haru</em>… etc. »… Qu&#039;on nous
+permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes,
+d&#039;après la traduction d&#039;un livret. Il sera peut être
+intéressant d&#039;avoir sous les yeux un ensemble complet de la pièce:
+on saisira mieux de la sorte la suite du drame et on verra, par ce
+spécimen, en quoi consistent ces analyses imprimées dont nous avons déjà
+parlé. </p> <div id="wrap"> <table class="act" summary="Distribution d&#039;après l&#039;affiche:"> <caption>Distribution d&#039;après l&#039;affiche:</caption>
+
+<tr><td><span><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Personnages principaux</em></span></td> <td><span><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Noms des
+artiste</em></span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Asama, le daïmyo</span></td> <td><span>Sakato.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Hototogisu, concubine du daïmyo, fille de Issaï</span></td> <td><span>Nakamura Fukusuke.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Yukieda, jeune samuraï (allant en pèlerinage au 2<sup>e</sup> acte)</span></td>
+<td><span>&nbsp;&nbsp;&nbsp;<em>id.</em></span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>O Sugi, mère de Gorozô</span></td> <td><span>Ishikawa Jubizo.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Asoheï, serviteur de Hanagaki </span></td> <td><span>Nakamura Tsurugoro.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Yakuro, keraï du daïmyo</span></td> <td><span>Nakamura Dengoro.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Satsuki, courtisane, femme de Gorozô</span></td> <td><span>Kawabara Saki Kunitaro.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Hoshikage, ancien keraï du daïmyo, chassé, devenu voleur</span></td> <td><span>Nakamura.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Oju, courtisane, fille de Issaï, sœur de Hototogisu</span></td> <td><span>Iwaï Matsu
+Nos&#039;ka.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo</span></td> <td><span>Kikusaburo.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Issaï, maître de thé du daïmyo</span></td> <td><span>Iwaï Shige Matsu.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Nadeshiko, femme légitime du daïmyo</span></td> <td><span>Yeinos&#039;ke.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Takekuma, médecin du palais</span></td> <td><span>Ouokami Matsu Nos&#039;ke.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Seppei, domestique d&#039;Issaï </span></td> <td><span>Sakato.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Yuri Nokata, mère de Nadeshiko, et belle-mère du daïmyo</span></td> <td><span>Kikugoro.</span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Nagoheï, chasseur, en réalité voleur</span></td> <td><span>&nbsp;&nbsp;&nbsp;<em>id.</em></span></td></tr>
+
+<tr><td class="act"><span>Gorozô, ancien keraï disgracié</span></td> <td><span>&nbsp;&nbsp;&nbsp;<em>id.</em></span></td></tr>
+
+</table></div>
+
+<p> L&#039;acteur qui figure le dernier sur l&#039;affiche et qui remplit
+trois rôles est, sans contredit et à juste titre, l&#039;artiste le plus
+célèbre de la troupe. Les disputes de préséance au programme, entre
+comédiens, sont inconnues au Japon. </p>
+
+<h2><a name="sc_acte_sc_i_sup_er_sup" id="sc_acte_sc_i_sup_er_sup"></a><span class="sc">Acte</span> I<sup>er</sup></h2>
+
+<p> <em>Premier tableau</em>: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l&#039;Oshu. </p>
+
+<p> Un petit <em>daïmyo</em><a href="#fn__8" name="fnt__8" id="fnt__8" class="fn_top">8</a> ouvre un concours d&#039;escrime en l&#039;honneur du
+dieu. Le président est un fidèle <em>keraï</em><a href="#fn__9" name="fnt__9"
+id="fnt__9" class="fn_top">9</a> nommé Hanagaki.–Nombreuse et brillante
+réunion; personnages richement vêtus.–Asama, c&#039;est le nom du
+daïmyo, s&#039;y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il
+est accompagné par Hanagaki.–Procession.–Arrivée devant le temple.–Le
+concours a lieu sur la piste.–Suite de combats.–En dernier lieu,
+Yakuro<a href="#fn__10" name="fnt__10" id="fnt__10" class="fn_top">10</a> et Hanagaki se mesurent. Yakuro n&#039;est pas en veine ce
+jour-là; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître,
+n&#039;est pas sympathique au public. On voudrait l&#039;humilier.
+Asoheï<a href="#fn__11" name="fnt__11" id="fnt__11" class="fn_top">11</a> excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les
+combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne
+des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï
+qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l&#039;arrête en disant
+qu&#039;il a vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se
+reposer chez le prêtre du temple. </p>
+
+<p> <em>Deuxième tableau</em>: Devant le temple <em>Awabida mura jizo.</em>–Il fait nuit. </p>
+
+<p> Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a
+donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de
+rizière. Au temple, il s&#039;arrête pour se reposer. Subitement il se
+sent percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le
+coup, il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève
+son argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui
+es-tu?» Une éclaircie laisse voir un <em>ronin</em><a href="#fn__12"
+name="fnt__12" id="fnt__12" class="fn_top">12</a>. Issaï veut reprendre son
+argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel
+s&#039;obscurcit de nouveau.–Arrivent les deux filles de Issaï qui,
+accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup,
+elles buttent contre quelque chose: c&#039;est le corps du père. Elles
+lui prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît
+ses filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le
+venger.–Il expire.–Ses filles vont chercher du secours au village. </p>
+
+<p> <em>Troisième tableau</em>: Lit du fleuve Madori-Gawa<a href="#fn__13"
+name="fnt__13" id="fnt__13" class="fn_top">13</a> ayant sa source au temple
+de Mano Miyojin<a href="#fn__14" name="fnt__14" id="fnt__14" class="fn_top">14</a>, dont il alimente la piscine d&#039;ablutions. </p>
+
+<p> Après le concours d&#039;escrime, le daïmyo a distribué les
+récompenses. Au retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes
+qui errent, cherchant quelqu&#039;un à dévaliser.–Une fille
+d&#039;Issaï<a href="#fn__15" name="fnt__15" id="fnt__15" class="fn_top">15</a>,–on ne sait encore à ce moment qui est cette
+fille,–arrive à une pierre commémorative. Ces hommes l&#039;entourent;
+ils veulent en abuser. Mais le daïmyo les a vus et s&#039;est douté de
+la chose. Il lance ses gens au secours de la malheureuse. Les drôles
+s&#039;enfuient.–La jeune fille plaît au daïmyo. Elle raconte
+qu&#039;elle cherche ses parents dont elle a été séparée depuis
+l&#039;âge de cinq ans. Ses parents d&#039;emprunt sont morts. Elle
+voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents
+qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.–«Le jour je marche,
+dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»–Yakuro comprend le désir du
+daïmyo et conduit la jeune fille au palais. </p>
+
+<h2><a name="sc_acte_sc_ii" id="sc_acte_sc_ii"></a><span class="sc">Acte</span> II</h2> <div class="level2">
+
+<p> <em>Premier tableau.</em> Au pied de l&#039;Iwate-yama<a href="#fn__16"
+name="fnt__16" id="fnt__16" class="fn_top">16</a>. Habitations rares.–Soir
+d&#039;une journée de neige. </p>
+
+<p> Des gens de la bande du chasseur Nagoheï<a href="#fn__17"
+name="fnt__17" id="fnt__17" class="fn_top">17</a> arrivent armés de pioches
+et portant une caisse d&#039;aspect singulier, sans doute volée au
+temple du dieu de la montagne. Ils s&#039;avancent avec entrain sur la
+neige.–Halte.–La conversation roule sur l&#039;objet du vol que leur
+chef Nagoheï leur a ordonné. Puis l&#039;un d&#039;eux explique que
+Issaï, le maître de thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut,
+affublé du masque et des vêtements qu&#039;on porte à la procession du
+dieu, se présenter dans la maison d&#039;Issaï, effrayer les deux filles
+et en profiter pour voler l&#039;argent et enlever ces filles qu&#039;il
+vendra ensuite à des maisons de prostitution.–Ils continuent leur
+route.–Le jeune Yukieda, brave et fidèle Keraï du daïmyo, va au temple
+en pèlerinage pour le compte de son maître. Tout à coup d&#039;un fourré
+sort un voleur qui l&#039;arrête par derrière en lui demandant la bourse
+ou la vie. Le jeune homme le regarde de travers, lui dit qu&#039;il va
+au temple et que, s&#039;il ne le lâche pas, il va le coucher par
+terre.–Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé au fond du
+ravin.–Yukieda continue sa route. </p>
+
+<p> <em>Deuxième tableau</em>: Temple du dieu de la montagne. </p>
+
+<p> Arrivée du même samuraï.–Il butte contre quelque chose qui se trouve
+être le corps du voleur qu&#039;il a rencontré tout à l&#039;heure: «Ah!
+tu as roulé jusqu&#039;ici», dit-il simplement.–Les portes du temple
+sont ouvertes.–Hoshikage<a href="#fn__18" name="fnt__18" id="fnt__18" class="fn_top">18</a> (autrement dit le redoutable Kesataro)
+paraît. On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d&#039;Issaï) et
+son serviteur Sappeï.–Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour
+obtenir la punition du meurtrier d&#039;Issaï<a href="#fn__19"
+name="fnt__19" id="fnt__19" class="fn_top">19</a>.–Une lutte s&#039;engage à
+la fin de laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de
+Hoshikage qui pense par ce moyen pouvoir s&#039;introduire de nouveau
+chez son seigneur. </p>
+
+<p> Nous, arrivons à la partie de la pièce qu&#039;il m&#039;est permis de
+raconter <em>de visu</em> et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs. </p>
+
+<h2><a name="sc_acte_sc_iii" id="sc_acte_sc_iii"></a><span class="sc">Acte</span> III</h2>
+
+<p> <em>Premier tableau</em>: Le théâtre représente le jardin du palais sur la
+rivière Katakami-Gawa, en Oshu.–On est au milieu d&#039;avril; les
+arbres sont en fleurs. </p>
+
+<p> Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la
+femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se
+sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu&#039;à la fin
+du premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des
+brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre
+dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq
+ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée
+que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle
+ne peut admettre qu&#039;une maîtresse l&#039;emporte sur l&#039;épouse,
+celle-ci étant sa propre enfant<a href="#fn__20" name="fnt__20"
+id="fnt__20" class="fn_top">20</a>. Ses servantes, quoi qu&#039;elles
+fassent, ne peuvent parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï
+Yakuro<a href="#fn__21" name="fnt__21" id="fnt__21" class="fn_top">21</a>, officier au service du daïmyo. Il fait signe à la mère de
+Nadeshiko qu&#039;il a quelque chose à lui dire. Celle-ci toujours
+méfiante congédie celles de ses femmes qui ne lui inspirent pas grande
+confiance. Yakuro s&#039;approche et lui fait des condoléances sur le
+dédain du seigneur pour Nadeshiko depuis l&#039;arrivée au palais de
+Hototogisu, la concubine. Avec mille circonlocutions il raconte
+qu&#039;il a fait des propositions au médecin qui a promis un poison
+mortel d&#039;un effet infaillible. Mais ces précautions sont bien
+superflues, car à mesure qu&#039;il parle le visage de Yuri Nokata, la
+mère de l&#039;épouse délaissée, s&#039;éclaire d&#039;une joie féroce<a
+href="#fn__22" name="fnt__22" id="fnt__22" class="fn_top">22</a>.–Jeu de
+physionomie remarquablement exécuté par l&#039;acteur chargé du rôle.–Le
+médecin est là qui attend. On lui dit d&#039;avancer. Sans lui laisser
+le temps d&#039;achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à
+brûle-pourpoint s&#039;il apporte la drogue. Il la lui fait passer
+cérémonieusement. On lui donne de l&#039;argent pour sa peine. Mais
+Yakuro, à voix basse, fait observer qu&#039;il est dangereux de le
+laisser partir ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion
+et elle annonce au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui
+offrir un sabre<a href="#fn__23" name="fnt__23" id="fnt__23" class="fn_top">23</a>. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens;
+elle tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s&#039;avance
+dans l&#039;attitude la plus humble et paraît profondément touché de
+tant de faveur. Au moment où il va prendre l&#039;arme Yuri Nokata
+l&#039;en frappe et le tue d&#039;un seul coup.–Ce médecin était un
+témoin incommode; il fallait s&#039;en débarrasser. La vieille paraît
+enchantée de son succès; elle ne s&#039;en tiendra du reste pas
+là.–Rires flatteurs de Yakuro et des servantes.–Ordres donnés pour
+administrer le poison à Hototogisu. </p>
+
+<p> <em>Deuxième tableau</em>: Le pavillon habité par la favorite.–Les panneaux
+extérieurs<a href="#fn__24" name="fnt__24" id="fnt__24" class="fn_top">24</a> étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort
+élégante.–Autour de la maison s&#039;étend un jardin délicieux où
+circule une petite rivière surmontée d&#039;un de ces ponts en zigzag
+qui n&#039;existent qu&#039;au Japon. La rivière et le pont occupent la
+moitié d&#039;un des passages qui vont d&#039;un bout à l&#039;autre de
+la salle. Le décor se prolonge ainsi entre les spectateurs et tout à
+l&#039;heure l&#039;action se portera tout entière, au moment le plus
+dramatique, au milieu même du public. </p>
+
+<p> Au <em>tirer</em> du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes,
+paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie
+dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et
+sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart
+du visage.–Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la rivière
+en sont impressionnés.–La nuit venant, Hototogisu congédie ses
+suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu&#039;un bruit étrange
+se fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme,
+aussitôt suivie d&#039;une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va
+fuir; mais le revenant la retient en lui annonçant qu&#039;il veut lui
+parler. Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel
+effroi en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que,
+par cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il
+parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de
+tirer vengeance de la favorite. Il l&#039;informe que la maladie dont
+elle souffre lui vient d&#039;une drogue qu&#039;on lui a fait absorber,
+mais qui ne la fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix
+se défaire de la rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un
+poison infaillible.–«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour
+salaire j&#039;ai reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la
+médecine qu&#039;on vous offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie
+qui vous ronge, vous en serez guérie en buvant le contenu d&#039;un
+petit flacon que vous trouverez là.»–Il montre la niche du dieu
+domestique.–«Voilà ce que j&#039;avais à vous dire.»–Il
+disparaît.–Hototogisu réfléchit à ce qu&#039;elle vient d&#039;entendre.
+Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en effet la fiole.
+Elle absorbe le liquide et par un enchantement instantané il ne reste
+plus un bouton sur son visage; elle est redevenue belle. Elle va
+chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se regardant; elle
+se mire avec des gestes qui rappellent la scène des bijoux de
+<em>Faust</em>.–Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre pour se reposer.
+</p>
+
+<p> On voit arriver deux furies armées chacune d&#039;un glaive; ce sont
+deux servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s&#039;avancent avec
+précaution sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous
+apprennent que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer
+serait plus sûr que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le
+pavillon; se séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis
+s&#039;y précipitent en même temps. Le store se lève; on voit la
+malheureuse Hototogisu couverte de sang se débattant entre ces deux
+forcenées; elle est épuisée et tombe; on la croît morte. </p>
+
+<p> Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de
+trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur
+besogne est terminée; elle est radieuse et va s&#039;asseoir près de sa
+victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la
+traite de lâche. Elle lui raconte ce que l&#039;ombre du médecin vient
+de lui révéler.–«Oui, répond l&#039;autre sans s&#039;émouvoir,
+c&#039;est moi qui t&#039;ai mise dans cet état.–Pourquoi?–N&#039;est-ce
+pas toi qui as accaparé le cœur de mon gendre? Ma fille est résignée et
+dévore sa honte en silence. Mais moi, je n&#039;en puis faire autant.»
+La jeune femme a un geste de révolte. Toutes se jettent sur elle et la
+criblent de coups de sabre et poignard. Elle retombe, mais elle respire
+encore. Le sang ruisselle sur ses vêtements. Yuri Nokata va prendre
+place sur un banc pour mieux jouir du spectacle de sa vengeance. Elle
+n&#039;a nullement l&#039;âme troublée, car elle se fait servir du thé
+et fume une petite pipe<a href="#fn__25" name="fnt__25" id="fnt__25" class="fn_top">25</a>, ce qui est en quelque sorte
+l&#039;accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux
+sexes.–Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la
+tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le
+visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les
+plus cruelles. S&#039;enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette
+pipe dans l&#039;ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs
+sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en
+convulsions.–Cette scène est d&#039;une belle horreur.–Alors Yuri Nokata
+se met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa
+beauté, ses charmes, ses yeux qui ont volé le cœur qui appartenait de
+droit à sa fille, sa bouche qui enivrait l&#039;époux de Nadeshiko de
+baisers, ses bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement
+sa raison.–Sur ces mots elle saisit le sabre d&#039;une des suivantes et
+d&#039;un seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci
+gémit douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle
+s&#039;affaisse épuisée. </p>
+
+<p> On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri
+Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs
+félicitations et leurs soins. Pendant qu&#039;elles sont distraites,
+Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour
+ramper jusqu&#039;au petit pont; elle va fuir. La vieille
+l&#039;aperçoit; écartant ses servantes, elle se précipite elle-même,
+armée d&#039;un glaive, à la poursuite de la favorite qui peut à peine
+se traîner, elle la rejoint sans peine; l&#039;empoignant par ses
+cheveux défaits, elle la traîne à travers le pont; fatiguée, elle change
+de main à plusieurs reprises et, comme alors son sabre
+l&#039;embarrasse, elle le tient entre les dents; elle est odieuse et
+sublime ainsi. N&#039;en pouvant plus elle-même, elle fait signe
+qu&#039;on vienne l&#039;aider; tordant autour de sa main droite les
+cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche
+jusqu&#039;au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte.
+On donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va
+paisiblement se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de
+thé et fume encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a
+repris haleine, elle ordonne qu&#039;on jette le cadavre à la rivière;
+on y jette aussi le bras coupé. </p>
+
+<p> Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de
+Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles
+peuvent, elles cherchent à s&#039;échapper. Mais Yuri Nokata les
+aperçoit; à leur allure, elle comprend qu&#039;elles ont vu la scène du
+meurtre; elles pourraient parler, il faut donc s&#039;en défaire; elle
+en donne l&#039;ordre. Les innocentes sont mises à mort sans avoir la
+force de se défendre. Leurs cadavres vont rejoindre au fond de
+l&#039;eau celui de leur maîtresse. </p>
+
+<p> Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l&#039;acteur une très
+juste observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va
+plonger son regard dans l&#039;onde, à la place où les corps ont été
+jetés. Elle est hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu&#039;au
+moment où elle se penche sur la rivière, une flamme sort de l&#039;eau:
+c&#039;est l&#039;âme de Hototogisu. Saisies d&#039;effroi, Yuri Nokata
+et ses femmes veulent prendre la fuite; mais au loin, quelqu&#039;un
+arrive qui leur coupe la retraite. Elles n&#039;ont que le temps de se
+cacher derrière une petite construction élevée sur un côté de la scène.
+Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo, qui fait sa ronde
+de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d&#039;humide et de
+glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par une des
+servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît des
+taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la
+rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de
+l&#039;eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et
+s&#039;étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa
+cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c&#039;est encore un
+témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de
+confiance qui ont charge ordinaire de ses œuvres meurtrières. Celle-ci,
+armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à
+l&#039;improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu&#039;il ait affaire
+à deux furies, n&#039;a pas de peine à les terrasser; il les désarme et
+s&#039;en débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à
+coups de plat de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès.
+Mais, si elle est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au
+demeurant, son but est atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui
+importe le reste. Elle peut mourir maintenant.–Elle se suicide. </p>
+
+<h2><a name="sc_acte_sc_iv" id="sc_acte_sc_iv"></a><span class="sc">Acte</span> IV</h2>
+
+<p> <em>Premier tableau</em>: Une élégante maison de prostitution à Kyoto. </p>
+
+<p> Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s&#039;y distrait
+en visitant les lieux de plaisir. Il s&#039;y est épris d&#039;une femme
+auprès de laquelle il se rend chaque soir en cachette. </p>
+
+<p> Il y avait, en ce temps-là, à Kyoto une bande de malfaiteurs dont
+Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo<a href="#fn__26"
+name="fnt__26" id="fnt__26" class="fn_top">26</a>, était le chef. Ces drôles
+rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde. Asama
+les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse. Hoshikage le
+bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie: «Tu
+m&#039;as insulté». L&#039;autre, qui veut éviter un éclat, fait des
+excuses; elles ne sont pas acceptées. Mais l&#039;adversaire, voyant
+qu&#039;il a affaire à un samuraï, se contente de lui demander son nom<a
+href="#fn__27" name="fnt__27" id="fnt__27" class="fn_top">27</a>. Le daïmyo
+à son tour refuse de le satisfaire.–Il était alors défendu aux nobles de
+passer la nuit dans les mauvais lieux.–Une querelle s&#039;engage. Asama
+à coups d&#039;éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres.
+Ce jeu de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation
+du prestige de la naissance, tel qu&#039;on l&#039;entendait dans
+l&#039;ancien Japon. Un samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un
+être à tel point supérieur au commun qu&#039;à la scène on
+n&#039;oserait le compromettre à tirer le sabre contre une troupe de
+vulgaires malfaiteurs. L&#039;éventail lui suffit. Sa noblesse
+l&#039;arme d&#039;un pouvoir surhumain: il n&#039;a guère qu&#039;à
+souffler sur le menu peuple pour l&#039;anéantir. Ce n&#039;est
+d&#039;ailleurs pas une simple fiction: sous l&#039;ancien régime,
+l&#039;ascendant des gens de race sur le populaire était si <em>magnifique</em>
+qu&#039;il ne leur en fallait pas davantage la plupart du temps pour
+nettoyer la place d&#039;une foule mutine ou mal intentionnée.–Alors le
+respect du rang était la base de tout ordre social et le bon plaisir des
+grands la raison d&#039;être du monde. Cela a bien changé. </p>
+
+<p> Après s&#039;être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de
+souverain mépris purifie l&#039;air qui l&#039;entoure en
+l&#039;éventant. C&#039;est alors qu&#039;arrivent, attirés par le
+bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki<a href="#fn__28" name="fnt__28"
+id="fnt__28" class="fn_top">28</a> et Asoheï<a href="#fn__29" name="fnt__29"
+id="fnt__29" class="fn_top">29</a>. Depuis plusieurs jours ils font de vains
+efforts pour détourner le maître de ses escapades nocturnes.
+N&#039;ayant pu réussir, ils veillent sur lui à distance. Ils tentent
+encore une fois de l&#039;entraîner loin de ces lieux et lui font de
+respectueuses remontrances: il néglige les devoirs que lui impose sa
+noblesse; cela lui portera malheur. Mais il résiste à leurs sages
+conseils et se rend au pavillon de sa maîtresse. </p>
+
+<p> <em>Deuxième tableau</em>: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de
+la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d&#039;un
+joli jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception. </p>
+
+<p> Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s&#039;avancent vers
+la scène. D&#039;un côté, c&#039;est Oju, la courtisane, superbement
+habillée, précédée d&#039;un porte-lanterne, accompagnée de ses
+servantes dans l&#039;ordre des rites; elle s&#039;appuie sur
+l&#039;épaule d&#039;un homme, sorte d&#039;esclave qui marche courbé
+pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le tout est
+parfaitement conforme au cérémonial de la haute prostitution<a
+href="#fn__30" name="fnt__30" id="fnt__30" class="fn_top">30</a>. Sur le
+passage opposé, le daïmyo marche gravement, suivi de quatre ou cinq
+nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d&#039;un splendide <em>kimono</em> en
+soie d&#039;un bleu idéal et très finement brodé.–C&#039;est une des
+particularités du théâtre japonais que les costumes y sont d&#039;une
+richesse inouïe et sans aucun recours au clinquant.–Arrivés vers le
+milieu de la salle, tous les acteurs s&#039;arrêtent, puis ceux-ci
+exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à gauche, les deux
+processions se font face. Ce mouvement a quelque chose de
+militaire.–Alors s&#039;échange, par-dessus les têtes des spectateurs,
+entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres
+personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe
+d&#039;accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers
+le pavillon.–Là on commence par souper; après quoi, Asama demande
+gracieusement à Oju de faire apporter son <em>koto</em>, sorte d&#039;instrument
+à cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la
+harpe, avec cette différence que les cordes s&#039;allongent sur la
+boîte d&#039;harmonie comme celles d&#039;un violon; cette boîte est
+elle-même de forme rectangulaire et légèrement bombée<a href="#fn__31"
+name="fnt__31" id="fnt__31" class="fn_top">31</a>.–Oju prélude. </p>
+
+<p> A ce moment l&#039;ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin
+de la maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne
+Oju. Les autres ne la voient pas encore, mais ils s&#039;étonnent de ce
+qu&#039;ils entendent. Oju s&#039;interrompt pour écouter. Alors
+Hototogisu entonne un air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué
+va regarder à l&#039;extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu&#039;il a
+laissée dans son domaine seigneurial. Au comble de la surprise, il
+l&#039;interroge: «Comment es-tu ici?–Je suis ici pour te voir
+d&#039;abord, répond-elle, et aussi pour voir ma sœur aînée.–Qui est ta
+sœur?»–Elle raconte alors qu&#039;à l&#039;âge de cinq ans, au passage
+d&#039;un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par mégarde contre
+une autre enfant et que, malgré leurs différentes destinées, Oju est
+bien sa sœur<a href="#fn__32" name="fnt__32" id="fnt__32" class="fn_top">32</a>. Cette Oju est une des fille d&#039;Issaï qui ont été
+enlevées par les voleurs et vendues<a href="#fn__33" name="fnt__33"
+id="fnt__33" class="fn_top">33</a>.–«En cherchant mes parents, poursuit
+l&#039;apparition, il m&#039;est arrivé ce que tu sais. Je suis devenue
+ta maîtresse. Ta belle-mère m&#039;a fort maltraitée et, pendant ton
+absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin lasse de
+t&#039;attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour avoir
+le bonheur de te voir<a href="#fn__34" name="fnt__34" id="fnt__34" class="fn_top">34</a>».–On trouvera sans doute que cette femme est de
+bonne composition et on s&#039;étonnera qu&#039;elle n&#039;adresse pas
+à son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre.
+D&#039;après nos idées cette situation n&#039;aurait pu se produire sans
+vacarme. Nous voyons au contraire des gens qui s&#039;expliquent en
+toute simplicité: c&#039;est que nous sommes dans le Japon
+d&#039;autrefois où le caprice du maître était tenu pour raison
+suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement qu&#039;elle
+envie son sort: c&#039;est là toute sa scène de jalousie.–Puis les deux
+femmes se montrent mutuellement un souvenir qu&#039;elles tiennent
+l&#039;une et l&#039;autre de leur père: c&#039;est une sorte de
+porte-bonheur dont l&#039;identité établit leur lien de parenté.–Le
+daïmyo est vivement ému; les deux sœurs sont attendries; mais il
+n&#039;y a aucune effusion; la
+
+<em>dignité du lieu</em> ne laisse pas place aux épanchements<a href="#fn__35"
+name="fnt__35" id="fnt__35" class="fn_top">35</a>.–Tout à coup Hototogisu
+disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on trouve à la
+place qu&#039;elle occupait tout à l&#039;heure un <em>papier funéraire</em><a
+href="#fn__36" name="fnt__36" id="fnt__36" class="fn_top">36</a>.–Le daïmyo
+et Oju se demandent ce que cela signifie.–Hototogisu serait-elle
+morte?–Justement voici le <em>karo</em> (premier ministre) du daïmyo qui vient à
+point pour éclaircir ce mystère: Il arrive d&#039;Oshu et raconte le
+meurtre d&#039;Hototogisu et le suicide de la belle-mère.–On pleure. </p>
+
+<p> Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour
+former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut
+sur le manque d&#039;unité du théâtre japonais. Nous en avons là un
+exemple très caractéristique. Les points de contact entre les quatre
+premiers actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne
+consistent guère que dans la mise en scène de deux personnages déjà
+connus, Hoshikage et Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette
+dernière partie. Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la
+plupart d&#039;entre eux il ne sera même plus question. D&#039;autres
+figures importantes vont occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama,
+bien que ne paraissant pas lui-même, continuera d&#039;être le lien des
+situations dramatiques auxquelles nous allons assister.–Quoi qu&#039;il
+en soit, nous passons à un ordre d&#039;idées si différent de celui qui
+nous a conduits jusqu&#039;ici qu&#039;on est tenté de se demander si
+c&#039;est bien la suite du même drame.–On en va juger. </p>
+
+<h2><a name="sc_acte_v_sc" id="sc_acte_v_sc"></a><span class="sc">Acte V</span></h2>
+
+<p>
+
+<em>Premier tableau</em>: Sept années se sont écoulées dans l&#039;intervalle des
+deux actes. </p>
+
+<p> Le théâtre représente l&#039;entrée du quartier des maisons de
+prostitution à Kyoto<a href="#fn__37" name="fnt__37" id="fnt__37" class="fn_top">37</a>. </p>
+
+<p>
+
+Gorozô<a href="#fn__38" name="fnt__38" id="fnt__38" class="fn_top">38</a> et une servante dont il a fait sa femme, chassés du palais du
+daïmyo, sont venus échouer à Kyoto où ils se sont affiliés à une bande
+de malfaiteurs. Ils se disputent tout le jour et ne s&#039;entendent que
+pour faire le mal. L&#039;homme est tombé malade; il fait des dettes. La
+femme est réduite à se faire courtisane sous le nom de Satsuki.
+Hoshikage<a href="#fn__39" name="fnt__39" id="fnt__39" class="fn_top">39</a> veut en faire sa maîtresse. </p>
+
+<p> Ce tableau n&#039;est pour ainsi dire qu&#039;une introduction aux
+scènes qui vont suivre. </p>
+
+<p>
+
+<em>Deuxième tableau</em>: Tcha-ya<a href="#fn__40" name="fnt__40" id="fnt__40" class="fn_top">40</a> de Kabutoya à Kyoto. L&#039;ensemble du
+tableau représente une rue de la ville. </p>
+
+<p> Satsuki et Hoshikage sont en tête à tête. Après une assez longue
+discussion la femme consent à se donner, l&#039;homme paye le prix du
+marché et séance tenante Satsuki fait passer cet argent à Gorozô qui
+arrive à point. D&#039;après les usages consacrés, cela veut dire
+qu&#039;elle rompt avec lui. Mais il témoigne du dépit et repousse le
+sac. Il y a là une scène assez comique égayée surtout par le serviteur
+de Gorozô, personnage burlesque. En droit<a href="#fn__41"
+name="fnt__41" id="fnt__41" class="fn_top">41</a> les circonstances sont
+telles que le malheureux n&#039;a rien à objecter contré la
+détermination de sa femme. Néanmoins c&#039;est en jurant de se venger
+qu&#039;il quitte la place.–Hoshikage part pour le pavillon où doit
+avoir lieu le rendez-vous. Satsuki ne peut encore le suivre. Elle a
+différentes choses à régler avant de sortir de la
+
+<em>tcha-ya</em>. Son amie Oju<a href="#fn__42" name="fnt__42" id="fnt__42" class="fn_top">42</a>, la maîtresse du daïmyo qui se trouve là, lui
+propose de la remplacer pour un moment et de faire prendre patience à
+son nouvel amant jusqu&#039;à son arrivée. C&#039;est accepté. Oju
+s&#039;habille avec les vêtements de Satsuki et sort munie de sa
+lanterne; étant elle-même la maîtresse du daïmyo, il ne faut pas
+qu&#039;elle soit reconnue. </p>
+
+<p> <em>Troisième tableau</em>: Une autre rue de Kyoto.–Au premier plan un de ces
+échafaudages de seaux qui sont disposés de place en place, dans les
+villes japonaises, en prévision des incendies.–A l&#039;angle d&#039;une
+maison une lanterne allumée. </p>
+
+<p> Gorozô entre en scène armé d&#039;un sabre nu. Il sait que sa femme
+doit passer par là pour aller au rendez-vous. La rue est déserte: cela
+lui convient.–Il monte sur une borne pour éteindre la lanterne
+publique.–Obscurité complète.–Il se met en embuscade derrière les seaux.
+Oju arrive. Gorozô la prend pour sa femme, se précipite sur elle et la
+tue. Puis posément il lui coupe la tête qu&#039;il enveloppé dans un
+morceau d&#039;étoffe<a href="#fn__43" name="fnt__43" id="fnt__43" class="fn_top">43</a> enlevé d&#039;un coup de sabre au vêtement de la
+victime. Il dissimule le cadavre derrière la cachette où il était
+lui-même tout à l&#039;heure et s&#039;attache dans le dos le paquet
+contenant la tête; de manière à conserver la liberté de ses mains. </p>
+
+<p> Il était temps d&#039;en finir. Hoshikage las d&#039;attendre vient
+lui-même à la recherche de sa maîtresse et rencontre le mari. Il
+s&#039;élève entre eux une altercation où Gorozô dit des mots à double
+sens dont l&#039;autre ne saisit pas la portée. C&#039;est, bien
+entendu, de l&#039;objet du rendez-vous qu&#039;il s&#039;agit.
+Hoshikage ne se doute de rien et Gorozô se retire sans encombre. </p>
+
+<p> Il y a dans toute cette scène d&#039;assassinat et de tête coupée une
+minutie de détails dont le réalisme ne saurait être raconté. Rien
+n&#039;y est laissé à l&#039;imagination du spectateur. On ne peut se
+défendre d&#039;en admirer la sanglante illusion. </p>
+
+<h2><a name="sc_acte_vi_sc" id="sc_acte_vi_sc"></a><span class="sc">Acte VI</span></h2>
+
+<p> <em>Tableau unique</em>: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi. </p>
+
+<p> Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n&#039;a pas encore
+paru. Ses serviteurs et ses clients qui l&#039;attendent s&#039;en
+étonnent.–Il y avait dans l&#039;ancien Japon une puissante organisation
+de clientèle qui rappelle dans une certaine mesure la constitution
+sociale des Romains. Les liens qui en résultaient étaient sans doute
+moins savamment combinés en droit, mais en fait ils étaient peut-être
+plus solides<a href="#fn__44" name="fnt__44" id="fnt__44" class="fn_top">44</a>. </p>
+
+<p> Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et
+il le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant
+naturelles, sont, de tous les pays.–Il entend ses gens s&#039;entretenir
+du meurtre d&#039;Oju dont on ne connaît pas l&#039;auteur. Déjà le
+récit de l&#039;événement a été imprimé et se vend dans les
+rues.–Etonnement de Gorozô qui se demande s&#039;il rêve ou s&#039;il
+est au milieu d&#039;une bande de fous.–Il y a eu meurtre; il le sait
+bien, puisqu&#039;il est le meurtrier. Mais la victime n&#039;est pas
+Oju; c&#039;est sa femme Satsuki qu&#039;il a tuée. Pourtant il garde
+ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler. Il fait causer ses
+serviteurs pour voir jusqu&#039;où ira leur méprise. L&#039;un
+d&#039;eux lui passe le libelle racontant l&#039;aventure: il l&#039;a
+acheté, dit-il, parce qu&#039;il s&#039;intéresse à Oju; cela lui a
+coûté cinq <em>rin</em> avec une chanson qui a déjà été composée sur le sujet.
+Notez le soin du serviteur de dire le prix qu&#039;il a payé ces petits
+papiers. Cette mesquinerie fait ressortir par le contraste la situation
+morale de l&#039;ancien Keraï. </p>
+
+<p> Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne
+lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police
+et du public: la tête ayant été enlevée, on n&#039;aura, pense-t il, pu
+constater l&#039;identité de la victime. De là quiproquo. Il craint
+toutefois que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à
+Oju et qu&#039;il ne s&#039;attire ainsi la colère de l&#039;amant de
+cette femme qui est son seigneur et dont il dépend encore bien que
+chassé par lui. Il se demande s&#039;il ne devrait pas rétablir les
+faits. Il a besoin de réfléchir et congédie ses gens. </p>
+
+<p> Tandis qu&#039;il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons.
+Il se passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau
+contraste ressortant d&#039;un ordre d&#039;idées différent. Tout à
+l&#039;heure c&#039;était une petitesse qu&#039;on mettait en regard de
+la grande agitation morale. A présent on lui oppose la pure et sainte
+tendresse du sentiment maternel et l&#039;amertume rétrospective
+d&#039;une vie douloureuse. La pauvre femme raconte sa triste existence;
+ses chagrins lui ont fait perdre la vue; elle a tant pleuré dans sa vie!
+Mais maintenant qu&#039;elle est auprès de son fils, elle se sent
+heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en terminant, que ce bonheur dure et
+qu&#039;il ne t&#039;arrive aucun malheur.» Elle sort en marmottant des
+prières. Mais ses dernières paroles ont produit sur Gorozô un effet
+singulier. Le doute s&#039;empare de lui<a href="#fn__45" name="fnt__45"
+id="fnt__45" class="fn_top">45</a>. Il jette un coup d&#039;œil à toutes les
+issues pour constater qu&#039;il est bien seul et qu&#039;il n&#039;y a
+pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une petite armoire
+où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les linges, regarde
+et tombe renversé en reconnaissant les traits d&#039;Oju. Il s&#039;y
+reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa
+stupéfaction et sa terreur s&#039;exprime en <em>crescendo</em>.–Jeu de scène
+superbement rendu par l&#039;acteur, le même du reste qui, au troisième
+acte, avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo. </p>
+
+<p> Gorozô se désole et cherche encore à s&#039;expliquer son erreur.
+C&#039;était pourtant la lanterne de sa femme, c&#039;étaient ses
+vêtements que portait celle qu&#039;il a tuée. Le morceau d&#039;étoffe
+qui enveloppait la tête est là pour en témoigner.–Enfin il décide
+qu&#039;il n&#039;a plus qu&#039;à mourir en brave <em>samuraï</em>. Il doit le
+sacrifice de sa vie aux mânes d&#039;Oju, la maîtresse de son seigneur.
+D&#039;après les anciennes mœurs, il n&#039;avait pas à hésiter. Libre à
+lui de tuer sa femme; personne n&#039;aurait eu à redire. Mais par
+erreur c&#039;est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il
+serait flétri à jamais, s&#039;il ne s&#039;ouvrait le ventre.–Il va
+chercher sa boîte à pinceaux et se met à écrire son testament. </p>
+
+<p> Satsuki, qui est au courant des événements, s&#039;approche de la
+maison en se désolant. Elle s&#039;accuse; elle se sent coupable, elle
+aussi, de la mort d&#039;Oju.–«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle
+entre et veut parler à Gorozô de ce qui s&#039;est passé. Il ne
+l&#039;écoute pas, la repousse et lui dit enfin: «Je n&#039;ai que faire
+de la vie.» Là-dessus il la jette brutalement dehors; elle va rouler au
+milieu de la rue.–La vieille aveugle, qui a entendu les derniers mots de
+l&#039;altercation conjugale, rentre en scène et demande à son fils ce
+qu&#039;il se passe.–«Rien», répond celui-ci. Elle insiste. En manière
+de réponse Gorozô, dont l&#039;impatience augmente graduellement,
+oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre mère dans la rue sans y
+mettre plus de formes que tout à l&#039;heure pour sa femme. Elle tombe
+à terre non loin de celle-ci.–Gorozô ferme la porte et se barricade à
+l&#039;intérieur de la maison; il ne veut plus être dérangé.–Ayant
+achevé d&#039;écrire son testament, il apporte une petite table
+d&#039;offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d&#039;Oju
+face au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques
+flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu&#039;il disperse de
+chaque côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces
+préparatifs s&#039;exécutent sans la moindre agitation apparente.
+C&#039;est au moment de mourir qu&#039;un <em>samuraï</em> doit surtout être
+calme. </p>
+
+<p> Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état dé la
+lame et de la pointe et va s&#039;asseoir en face de l&#039;autel
+funèbre dressé à la tête de sa victime.–La position assise, les jambes
+croisées, était réglementaire pour le <em>harakiri</em> ou suicide par ouverture
+du ventre. Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des
+rites pour tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée
+en France, on ne s&#039;ouvrait pas le ventre d&#039;un seul coup. Le
+suicide de folie ou de chagrin était alors peu répandu au Japon,
+peut-être parce que l&#039;autre y tenait assez de place. Le suicide y
+était non un acte de désespoir, mais une affaire d&#039;honneur. Or
+l&#039;honneur exigeait que la mort volontaire fût lente, parce
+qu&#039;il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la mort
+qu&#039;à mourir. Ce sentiment était si profond et les <em>samuraï</em> avaient
+un tel respect de leur propre honneur que, même s&#039;ils
+s&#039;ouvraient le ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément
+que devant un public. Parfois un brave se découpait la peau et se
+labourait l&#039;abdomen pendant plus d&#039;une heure sans expirer. Il
+tombait épuisé, mais respirant encore; souvent alors un ami bienveillant
+lui donnait le coup de grâce. L&#039;honneur n&#039;en souffrait pas. </p>
+
+<p> Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place
+où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein
+droit. D&#039;après les rites, c&#039;est ainsi que les femmes devaient
+se suicider. Chacun de son côté proclame qu&#039;il s&#039;immole aux
+mânes d&#039;Oju. La vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de
+Satsuki, ne comprend pas ce qui se passe. Elle demande des explications.
+Sa belle-fille, surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est
+coupable du crime de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par
+inadvertance causé la mort de sa maîtresse. Elle ne l&#039;a pas tuée
+elle-même, mais c&#039;est cachée sous ses vêtements et en portant sa
+lanterne qu&#039;Oju a été frappée. Elle lui doit donc sa vie et elle
+lui paye ce qu&#039;elle lui doit.–La vieille femme, en palpant Satsuki,
+vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine. Elle veut
+l&#039;arracher.–Lutte entre la blessée et l&#039;aveugle: le désespoir
+de l&#039;une aux prises avec la résolution de l&#039;autre. </p>
+
+<p> Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l&#039;entend; elle comprend que,
+lui aussi, il est en train de se tuer. Elle l&#039;appelle; il ne répond
+pas. Il n&#039;est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé
+à sa sinistre besogne. L&#039;aveugle, poussant des cris lamentables,
+cherche l&#039;entrée de la maison. Elle fait fausse route, revient sur
+ses pas; enfin elle sent la porte sous ses doigts; elle appelle encore;
+même silence de son fils. Par un effort désespéré elle enfonce le
+panneau et tombe à l&#039;intérieur de la chambre. Elle a dû se
+fracasser quelque membre, mais elle n&#039;y pense pas: elle est mère et
+son fils va mourir!–Celui-ci lui explique alors pourquoi il faut
+qu&#039;il meure. Ses raisons sont si concluantes que l&#039;aveugle se
+calme: mère d&#039;un samuraï, elle connaît les règles de
+l&#039;honneur. Aussi bien elle sait qu&#039;aucun raisonnement ne
+pourrait changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki
+s&#039;est traînée jusque dans l&#039;appartement. </p>
+
+<p> Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une
+bonne nouvelle et la disent malgré l&#039;émotion que leur cause
+l&#039;état de leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la
+veille et qui est la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a
+été arrêté; il va être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux
+mourants: «C&#039;est un présent de départ<a href="#fn__46"
+name="fnt__46" id="fnt__46" class="fn_top">46</a>.» </p>
+
+<p> La mère, ayant compris qu&#039;il y a au fond de tout cela une querelle
+entre les époux, tente de les réconcilier <em>in extremis</em>. Son rôle est
+profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à
+ses instances; mais ils s&#039;entretiennent une dernière fois: ils se
+rappellent le temps où ils s&#039;aimaient et où ils faisaient ensemble
+de la musique. Un air surtout, l&#039;air des jours heureux, leur
+revient à la mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On
+bande la blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari,
+on bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré
+autour du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son <em>koto</em>.
+Ils jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre
+eux est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble
+écouter.–L&#039;exécution de la scène est parfaite: les acteurs y
+obtiennent avec un art merveilleux l&#039;association de l&#039;horrible
+et du touchant.–Par moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte
+moribonde reste comme en suspens au milieu d&#039;une note. Mais par un
+effort de volonté, il reprend la mesure. Enfin le vague de la mort
+s&#039;empare de l&#039;un et de l&#039;autre à là fois. La flûte tombe;
+le <em>koto</em> ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche à tâtons les mains des
+deux époux; elle les saisit et les met l&#039;une dans l&#039;autre.–Ils
+échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis. </p>
+
+<p> Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du
+matin. Pourtant le publie n&#039;est pas rassasié; il faut qu&#039;on
+lui serve encore «<em>la danse des sept dieux</em>», sorte de ballet pantomime
+assez grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand
+spectacle. Les divinités de l&#039;Extrême-Orient y exécutent, chacune
+suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et
+reçoivent encore l&#039;approbation enthousiaste de spectateurs qui les
+admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne
+l&#039;oublions pas, sont un peuple d&#039;enfants et n&#039;avons-nous
+pas tous, dans nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même
+histoire? </p>
+
+<div align="center"><img src="images/fig02.png" alt="Logo" class="figcenter" title="Logo" /></div>
+
+<h2>Notes</h2>
+
+<a href="#fnt__1" id="fn__1" name="fn__1" class="fn_bot">1</a><div class="fn"> On peut passer de même d&#039;une pièce dans l&#039;autre, à
+l&#039;intérieur de la même maison.</div>
+
+<a href="#fnt__2" id="fn__2" name="fn__2" class="fn_bot">2</a><div class="fn"> Cela n&#039;empêche pas qu&#039;il y puisse tenir une maison de
+grandeur moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n&#039;ont en
+général qu&#039;un étage, appelé <em>nikaï</em>. Depuis quelques années, on a
+bien fait quelques constructions surmontées de deux étages, quoique
+bâties dans le style indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans
+tous les cas, la reproduction de pareils édifices n&#039;est jamais
+utile au théâtre.</div>
+
+<a href="#fnt__3" id="fn__3" name="fn__3" class="fn_bot">3</a><div class="fn"> Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de
+l&#039;éclairage.</div>
+
+<a href="#fnt__4" id="fn__4" name="fn__4" class="fn_bot">4</a><div class="fn"> Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des
+troupes de femmes connues sous le nom de <em>no</em>, qui ont la spécialité de
+jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières.
+Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier
+ordre.</div>
+
+<a href="#fnt__5" id="fn__5" name="fn__5" class="fn_bot">5</a><div class="fn"> Il s&#039;agit ici des grandes dames de l&#039;ancien régime qui
+s&#039;est, pour ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en
+habillant les femmes de qualité à l&#039;européenne, leur a enlevé tout
+ce qu&#039;elles avaient autrefois de grâce et de dignité.</div>
+
+<a href="#fnt__6" id="fn__6" name="fn__6" class="fn_bot">6</a><div class="fn"> La nonchalance nonpareille que donne à la marche l&#039;usage que font
+les filles de joie de <em>gaita</em> démesurément hautes, en est un des traits
+les plus saillants. Les <em>gaita</em> sont les chaussures ou plutôt les socles
+de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent
+les pieds japonais. On les chausse au moyen d&#039;une sorte de lanière,
+plus ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt.
+<br /> On ne peut s&#039;empêcher de faire un rapprochement entre la mode des
+hautes <em>gaita</em> des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels
+se perchent certaines de nos élégantes d&#039;une catégorie similaire,
+en exagérant jusqu&#039;au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses
+des talons Louis XV.–Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur
+la <em>gaita</em>, quelle qu&#039;en soit la hauteur, la démarche qui en résulte
+ne peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut
+talon.</div>
+
+<a href="#fnt__7" id="fn__7" name="fn__7" class="fn_bot">7</a><div class="fn"> Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont été
+écrits <em>in extenso</em> et sont de la sorte passés dans le domaine de la
+littérature proprement dite. Mais c&#039;est l&#039;exception.</div>
+
+<a href="#fnt__8" id="fn__8" name="fn__8" class="fn_bot">8</a><div class="fn"> Seigneur féodal.</div>
+
+<a href="#fnt__9" id="fn__9" name="fn__9" class="fn_bot">9</a><div class="fn"> Un <em>keraï</em> est un domestique dans le sens étymologique du mot,
+c&#039;est-à-dire un serviteur attaché à la maison d&#039;un daïmyo ou
+même d&#039;un simple <em>samuraï</em>. Il est lui-même samuraï,
+c&#039;est-à-dire noble. Il peut avoir d&#039;autres Keraï, également
+nobles, à son propre service. Le maître du rang le plus élevé a certains
+droits absolus, non seulement sur ses serviteurs immédiats, mais encore
+sur les serviteurs de ceux-ci. La domesticité, tel que nous
+l&#039;entendons et que nous l&#039;avons introduite dans ce pays,
+n&#039;existait pas dans l&#039;ancien Japon. Le Keraï est serviteur et
+familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond respect
+et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l&#039;empêche pas de se
+mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage. <br /> Dans
+toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en notes,
+nous nous plaçons au point de vue de l&#039;époque historique qui
+fournit de sujets le théâtre japonais. Les mœurs sont déjà bien
+changées.</div>
+
+<a href="#fnt__10" id="fn__10" name="fn__10" class="fn_bot">10</a><div class="fn"> Un autre <em>keraï</em> du daïmyo Asama.</div>
+
+<a href="#fnt__11" id="fn__11" name="fn__11" class="fn_bot">11</a><div class="fn"> <em>Keraï</em> du <em>Keraï</em> Hanagaki.</div>
+
+<a href="#fnt__12" id="fn__12" name="fn__12" class="fn_bot">12</a><div class="fn"> On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque, avaient
+cessé d&#039;être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les
+affranchissait d&#039;ailleurs pas de certains devoirs envers le maître
+auquel ils continuaient d&#039;appartenir et d&#039;être liés par des
+attaches légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en
+fait, sur ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus;
+le temps ne les prescrivait pas; l&#039;éloignement pouvait bien les
+rendre fictifs, mais non les annuler. Le <em>ronin</em> quittait le domaine de
+son maître et allait même parfois prendre du service au loin chez un
+autre daïmyo; mais cela ne pouvait légalement atteindre la situation
+d&#039;état civil, c&#039;est-à-dire de servitude que lui avait faite sa
+naissance, envers son premier seigneur.–La <em>servitude</em>, dans cette
+organisation, n&#039;est pas exclusive de la <em>noblesse</em>.</div>
+
+<a href="#fnt__13" id="fn__13" name="fn__13" class="fn_bot">13</a><div class="fn"> <em>Gawa</em>, fleuve, rivière, cours d&#039;eau, torrent.</div>
+
+<a href="#fnt__14" id="fn__14" name="fn__14" class="fn_bot">14</a><div class="fn"> C&#039;est le temple du premier tableau.</div>
+
+<a href="#fnt__15" id="fn__15" name="fn__15" class="fn_bot">15</a><div class="fn"> Ce n&#039;est pas une de celles qu&#039;on a vues à la scène
+précédente, mais une troisième.</div>
+
+<a href="#fnt__16" id="fn__16" name="fn__16" class="fn_bot">16</a><div class="fn"> <em>Yama</em>, montagne.</div>
+
+<a href="#fnt__17" id="fn__17" name="fn__17" class="fn_bot">17</a><div class="fn"> Chasseur de profession, voleur de métier.</div>
+
+<a href="#fnt__18" id="fn__18" name="fn__18" class="fn_bot">18</a><div class="fn"> Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu <em>ronin</em> par
+conséquent, et se livrant au brigandage.</div>
+
+<a href="#fnt__19" id="fn__19" name="fn__19" class="fn_bot">19</a><div class="fn"> Ce meurtrier n&#039;est autre qu&#039;un homme de la bande de
+Nagoheï: 2<sup>e</sup> tableau de l&#039;acte I<sup>er</sup> et 1<sup>er</sup> tableau de l&#039;acte II.</div>
+
+<a href="#fnt__20" id="fn__20" name="fn__20" class="fn_bot">20</a><div class="fn"> On verra, à l&#039;acte IV, qu&#039;à ce moment le daïmyo venait de
+partir pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère.</div>
+
+<a href="#fnt__21" id="fn__21" name="fn__21" class="fn_bot">21</a><div class="fn"> Personnage ayant déjà figuré au 1<sup>er</sup> acte dans le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup>
+tableaux. C&#039;est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le
+compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la
+suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face.</div>
+
+<a href="#fnt__22" id="fn__22" name="fn__22" class="fn_bot">22</a><div class="fn"> Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait
+déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en
+s&#039;attaquant à la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel,
+mais ayant eu pour effet de la défigurer et de la rendre malade, lui
+avait été administré. Il paraît que cela n&#039;avait pas suffi pour
+rendre le cœur d&#039;Asama à son épouse. On en vient alors au grand
+moyen.</div>
+
+<a href="#fnt__23" id="fn__23" name="fn__23" class="fn_bot">23</a><div class="fn"> Sous l&#039;ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls
+pouvaient porter le sabre; mais ils n&#039;avaient droit qu&#039;à un
+seul sabre assez court, tandis que les <em>samuraï</em> en portaient deux.</div>
+
+<a href="#fnt__24" id="fn__24" name="fn__24" class="fn_bot">24</a><div class="fn"> Les <em>to</em> et les <em>karakami</em>. Les premiers sont en bois et servent à
+clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts
+de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour
+les chambres. Les uns et les autres s&#039;ouvrent et se ferment en
+glissant dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde
+pour former un encastrement qui permet, en soulevant le <em>to</em> ou le
+<em>karakami</em>, de le dégager de la rainure inférieure et, en l&#039;inclinant
+ensuite, de l&#039;enlever tout à fait. Mais si l&#039;on veut ouvrir en
+grand la maison, il suffit de retirer de la sorte les <em>karakami</em>; les <em>to</em>
+pouvant, sans sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite
+des autres jusqu&#039;à de petites armoires disposées aux angles de
+l&#039;habitation pour les recevoir tous superposés. Les <em>karakami</em>, au
+contraire, à moins d&#039;être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne
+laissent à l&#039;air qu&#039;une demi-ouverture.</div>
+
+<a href="#fnt__25" id="fn__25" name="fn__25" class="fn_bot">25</a><div class="fn"> Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que pour
+trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs pipes
+sans interruption. On l&#039;allume chaque fois à un petit brasero <em>ad
+hoc</em> ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule
+différence entre la pipe de femme et la pipe d&#039;homme est dans la
+longueur du tuyau; il est plus long pour l&#039;usage féminin. Certaines
+personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru
+qu&#039;elles servaient à fumer l&#039;opium. C&#039;est une grosse
+erreur. Au Japon, on ne fume que du tabac; l&#039;opium y est, du reste,
+sévèrement prohibé par le gouvernement.</div>
+
+<a href="#fnt__26" id="fn__26" name="fn__26" class="fn_bot">26</a><div class="fn"> Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du II<sup>e</sup> acte.</div>
+
+<a href="#fnt__27" id="fn__27" name="fn__27" class="fn_bot">27</a><div class="fn"> Sans doute dans l&#039;intention de le compromettre.</div>
+
+<a href="#fnt__28" id="fn__28" name="fn__28" class="fn_bot">28</a><div class="fn"> C&#039;est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours
+d&#039;escrime sur lequel s&#039;est ouvert le rideau au premier acte et
+qui s&#039;y est mesuré avec Yakuro, cet autre keraï qui s&#039;est
+entendu avec la belle-mère de son maître, pour le trahir, au troisième
+acte.</div>
+
+<a href="#fnt__29" id="fn__29" name="fn__29" class="fn_bot">29</a><div class="fn"> Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce
+personnage figurait aussi au concours d&#039;escrime du premier acte.</div>
+
+<a href="#fnt__30" id="fn__30" name="fn__30" class="fn_bot">30</a><div class="fn"> C&#039;est ce que les touristes appellent presque infailliblement
+dans leurs notes de voyage: «Le cortège de l&#039;impératrice,»
+singulier <em>quiproquo</em>, mais qui démontre bien la majesté dont les rites
+entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante. <br /> La
+plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à celle-ci.
+Aussi n&#039;a-t-on pas manqué d&#039;écrire que l&#039;impératrice est
+un personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et
+l&#039;écrivain, cela va de soi, s&#039;est mis en devoir d&#039;en
+tirer des conséquences touchant les mœurs du pays. Une pareille bévue ne
+peut s&#039;expliquer que par une ignorance totale et qui n&#039;est
+guère pardonnable du caractère sacré de la souveraineté et de tout ce
+qui en tient chez les peuples orientaux.</div>
+
+<a href="#fnt__31" id="fn__31" name="fn__31" class="fn_bot">31</a><div class="fn"> Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la
+description de l&#039;orchestre.</div>
+
+<a href="#fnt__32" id="fn__32" name="fn__32" class="fn_bot">32</a><div class="fn"> Voir le 3<sup>e</sup> tableau de l&#039;acte I.</div>
+
+<a href="#fnt__33" id="fn__33" name="fn__33" class="fn_bot">33</a><div class="fn"> Voir le 1<sup>er</sup> tableau de l&#039;acte II: la conversation des brigands.</div>
+
+<a href="#fnt__34" id="fn__34" name="fn__34" class="fn_bot">34</a><div class="fn"> Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre
+que c&#039;est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les
+yeux.</div>
+
+<a href="#fnt__35" id="fn__35" name="fn__35" class="fn_bot">35</a><div class="fn"> Le baiser n&#039;existe, d&#039;ailleurs, pas dans les mœurs du
+Japon. Cette manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup
+les indigènes. Chez eux on n&#039;embrasse même pas les enfants.</div>
+
+<a href="#fnt__36" id="fn__36" name="fn__36" class="fn_bot">36</a><div class="fn"> C&#039;était autrefois dans tout le Japon et c&#039;est encore
+aujourd&#039;hui dans les campagnes une croyance très répandue que les
+morts reviennent et que leurs ombres laissent en s&#039;évanouissant des
+«papiers funéraires», témoignages de l&#039;apparition où sont écrits
+les conseils ou les avertissements qu&#039;ils donnent aux vivants.–Que
+cette variété de spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant
+moyen d&#039;abuser des âmes crédules, cela n&#039;est pas douteux.–La
+religion populaire des Japonais est un culte de petits papiers: il
+suffit pour s&#039;en convaincre de visiter la première chapelle venue.</div>
+
+<a href="#fnt__37" id="fn__37" name="fn__37" class="fn_bot">37</a><div class="fn"> Au Japon, comme dans beaucoup d&#039;autres pays, il y a pour toutes
+les grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans
+les centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une
+véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le
+cachet est singulièrement pittoresque.–C&#039;est à coup sûr une des
+curiosités du pays.</div> <a href="#fnt__38" id="fn__38" name="fn__38" class="fn_bot">38</a><div class="fn"> Ancien keraï.</div>
+
+<a href="#fnt__39" id="fn__39" name="fn__39" class="fn_bot">39</a><div class="fn"> Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1<sup>er</sup> tableau.</div>
+
+<a href="#fnt__40" id="fn__40" name="fn__40" class="fn_bot">40</a><div class="fn"> Maison de thé.–La <em>tcha-ya</em> au Japon tient lieu de cabaret.</div>
+
+<a href="#fnt__41" id="fn__41" name="fn__41" class="fn_bot">41</a><div class="fn"> Il s&#039;agit bien entendu de l&#039;ancien droit.–N&#039;oublions
+pas que Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans
+l&#039;impossibilité de pourvoir à l&#039;entretien de sa femme.
+Celle-ci n&#039;aurait pu le quitter purement et simplement; mais en lui
+donnant le prix de son infidélité elle s&#039;acquitte légalement envers
+lui.–Il est alors censé l&#039;avoir vendue lui-même. C&#039;est une
+sorte de fiction comme il y en a en <em>droit romain</em>.</div>
+
+<a href="#fnt__42" id="fn__42" name="fn__42" class="fn_bot">42</a><div class="fn"> Acte IV: 2<sup>e</sup> tableau.</div>
+
+<a href="#fnt__43" id="fn__43" name="fn__43" class="fn_bot">43</a><div class="fn"> Ce morceau est une de ces grandes manches de <em>kimono</em> qui sont
+particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume
+formant poche ou même sac se trouve très propre à l&#039;usage
+qu&#039;en fait là Gorozô.</div>
+
+<a href="#fnt__44" id="fn__44" name="fn__44" class="fn_bot">44</a><div class="fn"> N&#039;est-il pas curieux, par exemple, de voir ce <em>ronin</em> Gorozô,
+devenu misérable, et toujours entouré d&#039;une foule de gens dépendant
+de lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n&#039;y a cependant
+rien là de contraire au vieil ordre social du Japon.</div>
+
+<a href="#fnt__45" id="fn__45" name="fn__45" class="fn_bot">45</a><div class="fn"> Chez les peuples superstitieux, on n&#039;aime pas les souhaits de
+bonheur; il semble toujours qu&#039;ils cachent un malheur. Témoin cette
+habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix
+quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des vœux pour
+l&#039;avenir.</div>
+
+<a href="#fnt__46" id="fn__46" name="fn__46" class="fn_bot">46</a><div class="fn"> Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques
+heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier,
+l&#039;usage veut qu&#039;il reçoive de ses hôtes un «présent de
+départ». Quelle heureuse idée que l&#039;image de ces deux moribonds
+acceptant une bonne nouvelle comme un <em>présent de départ</em> pour
+l&#039;autre monde.</div> </div>
+
+
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+
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+
+
+<pre>
+
+
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le théâtre japonais, by André Lequeux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE THÉÂTRE JAPONAIS ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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